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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57449 ***
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+ LE
+ WHIP-POOR-WILL
+ OU LES
+ PIONNIERS DE L'ORÉGON
+
+ Par M. AMÉDÉE BOUIS
+ (AMÉRICAIN)
+
+ PARIS.
+ AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
+ --COMON ET Cie--
+ 15, quai Malaquais.
+
+ 1847
+
+
+
+
+Paris.--Imprim. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Notre ami, M. Bouis, _fraîchement_ en cette ville, arrive de l'Amérique,
+en trois _quaraques et un brigantin_, tout exprès pour nous parler...
+plus ou moins français, et publie une Nouvelle ayant pour titre le
+«Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orégon.» L'Auteur, comme il le
+dit lui-même, «est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des
+Romains...» «Que ce monsieur le Huron est intéressant![2]» Nous ne
+voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les éloges
+de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en
+France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement
+(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop
+de questions...) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui
+fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage
+rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte,
+jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna à Londres _très
+satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves
+Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!... Il
+y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que
+cela;... au fait, après les derniers scandales... mais chut!... on
+m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le
+chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous
+rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français
+vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire
+chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs
+nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages
+insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée
+Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui
+donner... quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que
+«donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui
+n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].»
+
+ [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil.
+
+ [2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'_Ingénu_, roman de
+ Voltaire.
+
+ [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, _Vie de
+ César_.
+
+ [4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle
+ de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction).
+
+ [5] Voy. l'_Ingénu_, par Voltaire.
+
+Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que
+la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand
+écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est
+tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans
+le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et
+devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Américains par
+conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche,
+si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes,
+qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Français, nous avons
+deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien
+parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée... L'ouvrage
+de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de
+venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous
+guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit
+devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons:
+
+«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
+colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
+conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
+désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
+errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou
+s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
+disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
+admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
+l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de
+l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la
+puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit
+dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!
+les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de
+la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le
+flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote
+«_pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de
+grandeur_[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos
+derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
+n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du
+poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
+malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destinée!...
+les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
+s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
+écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].»
+
+ [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.
+
+ [7] Bible, les Rois.
+
+Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une
+grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de
+son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y
+respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel
+parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du
+vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et
+leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix
+ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle
+saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y
+a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis... En un mot, Percy
+parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à
+nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants
+d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce
+qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles
+sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine;
+soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amédée Bouis a dû
+peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et
+se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait
+Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont
+leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous
+les _peuples_...» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main
+de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il
+ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_.» Le mot
+fera fortune en Amérique...
+
+Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une
+grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une
+pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans
+le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune
+sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la
+civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble
+dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la
+première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron
+Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le
+voyageur doit être constamment sur le _qui-vive_. «Il me semble toujours
+entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des
+Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_
+(dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de
+corvette, qui fait partie de l'expédition...). Les pionniers aperçoivent
+des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu;
+Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid
+qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers
+de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de
+leurs critiques anticipées.
+
+Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux
+serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a _charmé_ un oiseau, qui,
+à son tour, est peu _charmé_ de l'honneur que lui fait le reptile en le
+croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les
+sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage,
+
+«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
+l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan,
+accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
+lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
+déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce
+sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
+magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
+pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue
+perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son
+butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut
+châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
+poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
+l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
+fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
+vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
+ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle
+déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les
+endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
+l'arrête; mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
+frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
+résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit
+avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.»
+
+Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat,
+décrit avec une égale rapidité de style:
+
+«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une
+seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour
+l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un
+cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la
+position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le
+poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur
+la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour
+ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un
+nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.»
+
+Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble
+avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces
+chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux.
+
+Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample
+connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs
+qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la
+cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en
+manière de dire, la dureté de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins
+que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de
+commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].»
+
+ [8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot.
+
+Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français
+Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est
+plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la
+France; il est, par conséquent, bien loin de son _original français_. Le
+capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves
+guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des
+aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité
+de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un
+sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui
+ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous
+les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a
+dernièrement trouvé sept... que des chiens se disputaient entre eux[10].
+
+ [9] Chef sauvage.
+
+ [10] Voyez _le Siècle_, du 6 septembre 1847 pour des détails plus
+ horribles encore.
+
+«Et que faire contre les persécutions?--s'écrie Patrick--le proverbe
+dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_;
+si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!...
+J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est
+continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à
+céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente,
+nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres
+fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les
+clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
+d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
+que Dieu _vomit dans sa colère_!... Nous la cultivons, cette terre
+d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn... en méditant la
+vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... Crois-tu
+assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu
+ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus
+profondément dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre
+courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
+te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
+nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
+protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
+et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
+nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
+appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais
+tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont
+prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[11].
+
+ [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
+ encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
+ guerre, ils ne se joignent à nos ennemis»
+
+ (Exode, Chap. 1er, § 10.)
+
+--«Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait
+de grosses larmes;--l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu
+sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes
+yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
+profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
+avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de
+larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... Dans votre
+anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
+vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
+égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
+portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
+nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
+joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection,
+sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!...
+Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les
+despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils
+subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence,
+rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs
+seigneurs: «_Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos
+épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_» Prends garde
+Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
+continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous
+fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
+amis... Non... Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
+que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
+efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
+vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
+l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
+rivages... l'Amérique est libre!...»
+
+Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux
+étrangers se fait entendre.
+
+--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
+sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (Capitaine Bonvouloir
+avez-vous entendu?)
+
+«--Ia, mein Herr,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant à
+moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne
+pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacés_, partant, pas
+moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!...
+c'est une panthère aux yeux de feu!... diavolo! la combattre à pareille
+heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté
+aux horreurs de notre métier; _je tuais et l'on me tuait_,... voilà
+tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la
+direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai
+souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_; j'ai touché plus d'une
+_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses,
+tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo et
+l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
+élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous
+sommes _ancrés_ dans un vilain parage, la côte n'est pas saine;
+peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_;
+encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_, il y aurait
+moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas
+chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de
+caillou jusque dans l'os.»
+
+ [12] Toutes ces expressions seront expliquées.
+
+Nous aimons assez ce «_je tuais, et l'on me tuait_...» Le lecteur se
+rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous
+n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une
+avalanche; il dit lui-même «qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,»
+comme Montaigne raconte qu'il s'était _trépassé_ pendant les guerres
+civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin.
+
+Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se
+rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse
+par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez,
+Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui
+abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce
+temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des
+ténèbres.
+
+Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur
+destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux
+dépens des peuples sauvages, en général; écoutons:
+
+«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent
+souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un
+homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour
+tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que
+répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir
+créé l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en créant l'indien.»
+Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne
+les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et
+leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus
+profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on
+comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est
+en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me
+mêle point des affaires du ménage...» Ma foi, ces gens-là ont raison;
+diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chômer
+les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant
+de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus
+heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous
+l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
+_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
+vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien
+était l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on
+ne demande _congé_ à personne, ce me semble... Ici, la doctrine
+d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
+Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
+s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer
+ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie
+philosophie...»
+
+Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous
+_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
+vie...» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien
+ridicules... En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil,
+en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y
+a des pays... où les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous
+dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital
+fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines
+qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux
+la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une
+nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y
+attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le
+forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!!
+C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en
+conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne
+vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?... Ce n'est pas
+précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous
+faisons cette réflexion...
+
+Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique
+des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore
+jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent,
+le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en,
+dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous...»
+
+M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à
+l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses _classes_; il
+commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna
+ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote,
+Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu;
+Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot,
+et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi
+familiers que la Bible... Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre,
+quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites... de
+petits vols... _à l'américaine_...
+
+M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute
+probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.
+
+«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il
+dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler
+tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en
+Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et
+dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est
+vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains;
+ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en
+Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux
+États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de
+certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_,
+en un mot.»
+
+Charles D***.
+
+Paris, ce 10 septembre 1847.
+
+
+
+
+A M. Charles D***.
+
+
+Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre:
+le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne
+suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et
+si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains
+que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à
+ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant
+citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu
+dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir
+écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la
+_machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public,
+(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le
+Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les
+qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme
+s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes...
+Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles,
+que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du
+stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de
+peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur
+superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de
+l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex
+corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et
+constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau
+venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à
+être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux
+provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de
+lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa
+volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.»
+
+Adieu, ton ami,
+
+AMÉDÉE BOUIS.
+
+Paris, ce 4 juillet 1847.
+
+
+
+
+LE WIGWHAM DES TROIS AMIS.
+
+ Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose,
+ puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux.
+
+ (VOLTAIRE.)
+
+ Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses
+ lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une
+ certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue
+ en avançant dans la vie.
+
+ (M. DE CHATEAUBRIAND.)
+
+ A chanter l'exilé rend sa peine légère;
+ Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!...
+ Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!...
+ Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant?
+
+ (M. ALFRED MERCIER, Américain.)
+
+ Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un
+ oiseau!
+
+ La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous
+ l'eau.
+
+ (_Les Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
+ Américain.)
+
+ Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si
+ verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur,
+ écoutez mes plaintes.
+
+ (DON QUICHOTTE.)
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au
+milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques
+réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères
+fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs
+propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls
+maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la
+vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers
+paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la
+poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation
+les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons
+pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils
+prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les
+vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera
+d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux
+aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que
+l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons
+point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique
+septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne
+chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de
+l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne
+civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le
+berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en
+effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des
+traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils
+doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de
+système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on
+a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces
+analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un
+pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles
+ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles;
+l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet
+enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie
+précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec
+les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile,
+sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de
+combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour
+satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de
+l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans
+lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et
+d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les
+tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de
+civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune,
+ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue
+et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité
+est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de
+l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les
+pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié
+leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent
+sous la tutelle des peuples d'Occident.
+
+Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique
+septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et
+de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres
+qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et
+de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de
+l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en
+cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles
+à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi
+imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues
+cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont
+éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on
+avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains,
+les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest,
+et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la
+masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de
+suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.
+
+Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
+colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
+conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
+désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
+errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou
+s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
+disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
+admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
+l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de
+l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de
+cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans
+la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils
+d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville
+éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau
+de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le
+monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de
+grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans
+vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
+n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du
+poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
+malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée!
+Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
+s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
+écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!»
+
+ [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.
+
+ [14] Bible: _Les Rois_.
+
+Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont
+entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font
+sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements,
+entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront
+pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de
+l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les
+colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra
+empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est
+comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans
+cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury
+roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre
+des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles
+excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire:
+on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les
+sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le
+passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos,
+les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les
+suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le
+fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils,
+reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer
+où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi)
+absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires
+pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis
+Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient
+gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de
+nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent
+sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la
+vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une
+main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de
+l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où
+vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je
+vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez;
+je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un
+d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra
+aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»
+
+ [15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam.
+
+ [16] Bible: _La Genèse_.
+
+ * * * * *
+
+C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve
+Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés
+pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être
+isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime
+avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme,
+chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait
+les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon
+était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la
+_mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé,
+suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de
+guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau
+_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même
+_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils
+seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution
+est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de
+changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement
+obligés de se questionner à cet égard[18].
+
+ [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient
+ reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de
+ leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre.
+
+ (_Note de l'Auteur._)
+
+ [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont
+ exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les
+ Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui
+ dit:
+
+ Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde,
+ Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde!
+ Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant:
+ Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant!
+
+ Je te donnerais volontiers mon bouclier
+ Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde:
+ N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras:
+ Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des
+ Burgundes.
+
+ _Der Niebelungen_.
+
+La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune
+sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur
+conversation un moment interrompue...
+
+ [19] _Pirogue_, canot indien.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le
+penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances
+importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est
+possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais
+vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres
+nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme)
+avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il
+y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de
+ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en
+fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du
+jardin...
+
+--Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez.
+
+--Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais
+dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois.
+
+Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière
+satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant
+un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses
+idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés
+dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne
+couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le
+présenta au vieillard, et lui dit:
+
+--Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je
+te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui
+d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées.
+
+Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même
+quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se
+fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la
+tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont
+des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces
+petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des
+sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte
+d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie.
+
+--Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes
+mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel;
+ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit
+l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées
+par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères
+n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs
+_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de
+nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un
+grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal;
+au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge
+qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline
+voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se
+dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du
+daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une
+récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous
+y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous
+nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières
+générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent,
+après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes
+et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la
+vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là
+où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes
+sortes de légumes...
+
+ [20] Vieillards.
+
+ [21] Femmes.
+
+ [22] Enfants.
+
+ [23] Venaison. Chair de bêtes fauves.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+ [24] Treize jours.
+
+--Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le
+vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande
+attention.
+
+--Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites,
+pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs
+disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire
+de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs...
+
+ [25] Les sauvages.
+
+ [26] Les blancs.
+
+ [27] Eaux-de-vie.
+
+--Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will;
+mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation
+des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès
+d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et
+leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis
+grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche
+en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à
+leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut
+si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle
+contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long
+du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que
+nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa
+la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la
+clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis
+vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique?
+
+ [28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale.
+
+--Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes
+qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et
+bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver
+le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en
+demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous
+consentîmes à faire un échange avec eux...
+
+ [29] Guillaume Penn.
+
+--Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux
+Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes
+usées, et l'eau-de-feu consommée...
+
+--Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent
+le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre
+leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et
+les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des
+Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le
+feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent
+plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos
+pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je
+serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements
+blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles
+tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le
+sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les
+visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La
+terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil,
+peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du
+Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en
+a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils
+abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils
+quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont...
+
+ [39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en
+ temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes;
+ l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite
+ sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les
+ vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de
+ guerre.
+
+ Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un
+ morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi
+ pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le
+ nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des
+ ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer
+ le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de
+ guerre.
+
+ [40] Huttes, cabanes.
+
+ [41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique.
+
+ (_Note de l'Aut._)
+
+--Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du
+nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les
+visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le
+vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui
+amena les hommes blancs?...
+
+--Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place,
+car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme
+des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous
+tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs...
+
+--Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)...
+_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre...
+
+ [42] Partir pour l'Ouest: _mourir_.
+
+--Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta
+jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient,
+tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore
+passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles
+d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque
+les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45]
+je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes
+_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46],
+ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard,
+sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du
+village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers
+l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers
+le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le
+guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des
+Natchez...
+
+ [43] L'approche de la mort.
+
+ [44] Un an.
+
+ [45] Hutte, cabane.
+
+ [46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.)
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant
+faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette
+partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur
+l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa
+carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra...
+
+--Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une
+Peau-rouge[47]...
+
+ [47] Un sauvage; un ennemi.
+
+L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore
+distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant
+danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le
+Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc,
+reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le
+chevreuil fut victime de sa curiosité.
+
+--Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et
+continue la chasse jusqu'au coucher du soleil...
+
+Les deux amis se séparèrent.
+
+A quelque distance de là, un _bateau à quille_ en usage, à cette époque,
+sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient
+pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de
+voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux,
+on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le
+milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures
+dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il
+avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune
+homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa
+physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne...
+
+--Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule,
+docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est
+possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons...
+
+Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils
+allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire
+brilla dans ses yeux.
+
+--Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques
+jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron
+Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte.
+L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui
+veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en
+nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des
+maraudeurs...
+
+--Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur
+Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français);
+à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux
+noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques...
+
+Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur
+le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le
+Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce
+dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres
+et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois
+les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là,
+on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations,
+théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques
+cabanes de _backwoodsmen_[48].
+
+ [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.
+
+--Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de
+stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons
+à sa rencontre...
+
+ [49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français
+ canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.
+
+--Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il
+est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un
+endroit...
+
+--Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant
+des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand,
+Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction
+qu'ont prise nos amis...
+
+Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune
+Natchez...
+
+--Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient
+hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des
+terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?...
+
+--Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous
+désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une
+caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de
+quelques jours nous fit manquer au rendez-vous...
+
+--Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être
+utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en
+console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces
+questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas
+acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des
+étrangers...
+
+--Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir.
+
+--Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les
+privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous
+avez faits jusqu'à présent?...
+
+--Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem...
+
+--Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne
+dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de
+l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un
+jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de
+l'Europe et de l'Asie.
+
+--Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de
+visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce
+continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux
+étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont
+annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois...
+D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son
+état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif
+pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts
+majestueuses et imposantes par leur étendue...
+
+--Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la
+vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité
+qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas;
+mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un
+homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces
+contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant
+avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons
+un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et
+d'interprètes.
+
+Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.
+
+--Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines
+immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat
+aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre
+de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à
+votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe,
+après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du
+bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un
+mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle
+nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont
+remplis!...
+
+Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se
+dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée.
+
+Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce
+que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La
+chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou
+hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des
+Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de
+nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se
+complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et
+sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles
+expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent
+d'attraits.
+
+La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit
+involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin
+du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de
+distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent.
+
+--Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur
+Wilhem au vieillard.
+
+--Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien
+qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane
+solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien
+malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]...
+
+ [50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky.
+
+--Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon?
+
+--Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le
+vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis
+fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir
+d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me
+mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien
+cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la
+gloire de Daniel passera aussi!...
+
+--Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir?
+
+--Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de
+plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement
+dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette
+existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle
+encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que
+j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour
+toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses
+cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky;
+mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont
+dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis
+longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que
+les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec
+mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa
+tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de
+repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli
+du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs,
+pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma
+cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus...
+
+Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les
+pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les
+conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes
+les prescriptions de Lycurgue.
+
+--Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec
+moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et
+d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne
+tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir
+accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est
+considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.
+
+Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses
+épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son
+regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir
+un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il
+le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il
+ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et
+attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer
+la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit
+sur la rive...
+
+--Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel
+Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien
+longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il
+exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une
+compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51].
+Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces
+solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir
+je vous présenterai au docteur Hiersac.
+
+ [51] Le Haut-Missoury.
+
+Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste
+malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent,
+et se découvrirent à son arrivée.
+
+--Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous
+sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous
+ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je
+n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en
+serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier
+de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers,
+explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais
+les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par
+la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon
+coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle
+le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une
+étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences
+variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises
+soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple
+gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour
+à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si
+faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des
+instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du
+chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne
+cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et
+reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître
+avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter
+encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se
+corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des
+hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais
+je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme
+les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des
+frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme
+l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe;
+l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et
+fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente
+et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!...
+
+ [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils
+ aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont
+ commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent
+ quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé.
+
+ LABRUYÈRE, _de l'homme_.
+
+ La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au
+ visage.
+
+ L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le
+ coeur comme dans le langage.
+
+ (LAROCHEFOUCAUD)
+
+ (_N. de l'Auteur._)
+
+ [53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste
+ latin, Pline.
+
+ [54] _Weeping-willow._
+
+ (_N. de l'Auteur._)
+
+Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien.
+
+--Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à
+faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample
+connaissance...
+
+Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de
+peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux
+venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un
+profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la
+bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace
+qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer
+plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage
+de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline
+septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un
+établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva
+une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est,
+aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé
+comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait
+pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles
+d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il
+repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son
+plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour
+examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées;
+un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le
+fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût
+commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la
+misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société
+comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis,
+s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le
+Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve...
+
+
+
+
+LE CAMP D'AARON.
+
+(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.)
+
+ On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection
+ soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain
+ de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce
+ autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la
+ science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création.
+
+ (M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.)
+
+ Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni
+ aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds,
+ jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il
+ se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on
+ trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure
+ ordinaire.
+
+ (_Les Rois_. Liv. II. §14.)
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui
+tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour
+pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et
+recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres
+promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues!
+quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain
+dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la
+main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi
+de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle
+devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout
+où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent
+des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des
+combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et
+l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par
+un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est
+intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs
+pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et
+voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa
+vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve
+des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre
+industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une
+si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux
+Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit,
+les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux
+mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme
+cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule
+d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie;
+il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes:
+_le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se
+redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles
+ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les
+productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de
+notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos
+jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les
+principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre
+existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le
+bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de
+quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur
+l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un
+esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre
+caractère national.
+
+ * * * * *
+
+Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous
+avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_
+s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le
+Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle
+se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en
+partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde
+qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus
+bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain,
+(dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous
+deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses;
+d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les
+mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue,
+l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour
+d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les
+premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles
+américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont
+venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont
+destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car
+la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits
+irrésistibles[55].»
+
+ [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T.
+ Poussin.
+
+Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation
+puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace...
+Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe,
+connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être
+obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier
+s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir
+dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle
+d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets
+et dissipateurs.
+
+Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur
+force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à
+l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le
+voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un
+adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt
+immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier
+sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent
+à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés
+dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les
+rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane
+d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux
+et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons
+pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute
+l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des
+forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des
+arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et
+forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces
+obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est
+subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé
+dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le
+marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix
+d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté
+des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son
+instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les
+sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il
+cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin;
+enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_.
+
+Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient
+couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns
+étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions
+étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui
+transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers
+surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un
+long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de
+ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce
+qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un
+petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane;
+de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de
+bouviers, et veillaient sur le bétail.
+
+Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune
+Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de
+Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de
+miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le
+plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique
+destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la
+caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours
+de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré
+qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le
+silence:
+
+--Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du
+doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de
+l'endroit où ils se trouvaient.
+
+--C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa
+Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les
+maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?...
+
+--Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous
+préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies
+naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les
+forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous
+l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront
+quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la
+vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit
+des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des
+amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des
+montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront.
+Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts...
+
+--Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent,
+embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit
+Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel
+établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur;
+vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses,
+avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans
+un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]...
+
+ [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.
+
+--Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit
+Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.
+
+--Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le
+plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?...
+Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des
+sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez,
+peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?
+
+Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon
+qui lui répondit avec un admirable sang-froid.
+
+--M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent
+vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé
+que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier
+perpétuellement ses jouissances... donc...
+
+ [57] Montesquieu, _Esprit des Lois_.
+
+--Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par
+circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément
+ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?
+
+--M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et
+pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour
+quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son
+chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout
+bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce
+n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non...
+
+Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui
+disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.
+
+--Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies
+travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des
+émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel...
+
+--Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient
+de l'inquiétude... Allons... courage...
+
+--Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous
+allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis...
+Mais il manque quelque chose à ce tableau...
+
+ [58] Maison de campagne.
+
+--Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy.
+
+--Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme...
+
+--Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que
+vous allez chercher une _partner_?...
+
+--Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?...
+
+--Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M.
+Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme
+quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa
+jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus
+honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison
+en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes
+mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme
+laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il
+fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus
+exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari,
+le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans
+indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos
+voeux!...
+
+Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il
+résolut d'en finir...
+
+--M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui,
+chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de
+cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements
+équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de
+l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un
+écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les
+côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend
+dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort
+d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le
+Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été...
+
+--D'accord,--dit Percy.
+
+--Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que
+je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage...
+
+--C'est logique...
+
+--Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si
+vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne
+voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne
+sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je
+cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas
+marié... j'embrasserai la vie sauvage...
+
+Aaron Percy comprit enfin.
+
+--M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme
+laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos
+qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous
+nommer mon gendre...
+
+--Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie.
+
+--Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute,
+cependant, qu'elle se refuse à... l'_annexion_...
+
+Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en
+gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche;
+les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne
+surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines
+découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme,
+elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du
+chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne,
+leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes
+desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent
+en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent
+à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème
+qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et
+attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc;
+les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent
+alors des flèches avec leur adresse sans égale.
+
+--Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon,
+qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il
+se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les
+voitures.
+
+Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection.
+La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en
+comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu
+de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de
+la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait
+vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils
+avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes...
+
+--Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy
+avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si
+douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un
+_établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas
+sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous
+avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons
+un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet
+d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert
+tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre
+existence même!...
+
+--Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec
+calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce
+dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles
+sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine.
+
+Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux,
+leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de
+leur souvenir...
+
+Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le
+pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours
+trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si
+l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte
+celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans
+doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est
+uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme,
+c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour
+fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très
+heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le
+plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le
+bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de
+l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations,
+jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur
+réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et
+dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont
+d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans
+distractions et plus concentrées.
+
+--Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de
+vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère
+qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le
+même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre
+est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus
+élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles
+s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos
+premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous
+soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande
+de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs
+enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager
+leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur
+complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez,
+enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel
+_établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous
+industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont
+insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au
+moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes
+sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon,
+_est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux
+demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une
+femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la
+maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une
+femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un
+grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous
+rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on
+représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une
+biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la
+morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de
+douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.
+
+--Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme
+peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre
+diable avait amassé à la sueur de son front...
+
+--Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon
+père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce
+que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous
+aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y
+construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je
+disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de
+diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au
+moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes;
+vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?...
+
+--Oui «Pa»[59].
+
+ [59] Pa, pour papa.
+
+--Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la
+force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois
+rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il
+faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?...
+
+--Oui, «Pa.»
+
+--Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des
+roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis
+qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique
+particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique
+pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la
+force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des
+découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez
+vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant
+de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels,
+les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente
+volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine
+à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de
+l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit
+garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre
+opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut
+_perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à
+l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous
+me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la
+vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout,
+j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le
+vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs:
+l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais
+donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force
+minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les
+dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance
+d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_
+fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de
+moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans
+la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?
+
+--Oui «Pa».
+
+--Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue
+extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris
+et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez
+raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris
+tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien
+compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un
+_essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne
+dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont
+implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_,
+laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en
+bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une
+observation à faire, Albert?
+
+--Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par
+un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_...
+
+--Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une
+pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces
+d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de
+l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle
+est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le
+_rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?
+
+--Non, «Pa.»
+
+--Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois
+de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_
+dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf
+lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un
+autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je
+bien compris, Albert?
+
+--Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très
+importante_, quel que soit le moulin...
+
+--C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du
+_système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle
+de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la
+force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée
+à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion,
+Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous,
+Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de
+_rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez
+aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous
+serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent
+les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont
+le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que
+je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et
+vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près
+de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos
+chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie)
+comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu
+de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous
+allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons
+deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps...
+
+--Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait
+qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons
+sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri
+des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air,
+ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante
+Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des
+bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé
+pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit...
+
+--Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une
+excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses
+utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons
+tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et
+de sucre d'érable...
+
+La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les
+poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert
+de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa
+voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des
+feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme
+les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils
+connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les
+plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en
+abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de
+faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions
+dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait
+son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des
+entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose
+inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains,
+inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas
+la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie,
+leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux
+pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez
+philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils
+humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter
+les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à
+la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un
+pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des
+ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés
+par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs
+membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites;
+leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent
+enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille
+leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture
+avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en
+bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses
+maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire
+dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays
+d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes
+ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est
+si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont
+si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes
+avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes,
+grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles...
+
+Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits
+hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes
+qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont
+consignées dans la Bible:
+
+ * * * * *
+
+Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime
+s'applique à le corriger.
+
+ * * * * *
+
+La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est
+abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion.
+
+ * * * * *
+
+La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline
+l'en chassera.
+
+ * * * * *
+
+N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec
+la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous
+délivrerez son âme de l'enfer.
+
+ * * * * *
+
+Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de
+votre âme[60].
+
+ [60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_.
+
+ * * * * *
+
+Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il
+faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther...
+
+Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents,
+les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi
+impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à
+les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours
+un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la
+circonstance...
+
+Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des
+voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants
+avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et
+nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux
+pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et
+Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa
+douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un
+ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister.
+
+A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de
+la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua:
+mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement.
+
+--M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se
+fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du
+reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis...
+
+--Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé
+pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même...
+
+Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline,
+s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les
+conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies
+les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le
+fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait
+d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long
+circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la
+patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine
+à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que
+ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de
+Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte
+avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible
+sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes
+précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit
+chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but,
+mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule
+rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt
+fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route...
+enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri
+de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde
+ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et
+semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras:
+chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le
+véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine
+par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de
+plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté,
+et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du
+Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des
+montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces
+sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours
+au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées
+de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent
+bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour
+la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons
+de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le
+camp contre toute surprise nocturne.
+
+
+
+
+L'ENFANT DU NANTUCKET.
+
+ Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou
+ asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard
+ onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod
+ vidimus, testamur_.
+
+ (Rabelais. _Gargantua_.)
+
+ Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu
+ fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur
+ de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer
+ un sillon droit avec la charrue?
+
+ (George Sand. _André_.)
+
+CHAPITRE III.
+
+
+L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos
+pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart
+en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil
+descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte
+plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la
+nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et
+formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps,
+mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands,
+s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé
+les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.
+
+Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon
+à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les
+familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le
+chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un
+excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La
+belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de
+biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien
+sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient
+autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle
+distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son
+appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec
+tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que
+le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les
+pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur
+souper.
+
+ [61] Goethe. _Werther_.
+
+--Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont
+bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et
+Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des
+beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que
+ramenait un des chiens.--Enfin les voilà... quoi! Goliath est seul avec
+cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?...
+
+Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui
+affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer
+à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé
+Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui
+parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire
+comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans
+l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien
+recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.
+
+Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur
+tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire
+la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres
+pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_.
+Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de
+maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings
+tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement
+terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles
+américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets
+annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_
+lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines
+sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré
+d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement
+ailleurs.
+
+Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui
+leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent
+au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches
+inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles
+s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour
+saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_,
+les écoutaient, le sourire sur les lèvres.
+
+--M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du
+thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant
+notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi
+pacifiquement.
+
+--La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer
+l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de
+nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table,
+sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils
+commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger
+morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts
+divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre:
+leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une
+succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de
+leurs terreurs.
+
+On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les
+honneurs.
+
+--Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy.
+
+ [62] Orateur, conteur.
+
+Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers
+approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à
+l'unanimité.
+
+--Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront
+de les consulter sur le choix d'un sujet.
+
+--Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous
+serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez
+dû faire la pêche de la baleine?...
+
+--Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,--répondit
+Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage,
+dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point
+d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de
+_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une
+pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la
+fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce
+qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les
+biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque
+scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais
+il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les
+grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce
+qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils
+disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une
+grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en
+relever l'importance:
+
+ [63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap
+ Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la
+ pêche.
+
+Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de
+la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et
+parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les
+hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes
+étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père,
+qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions,
+ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût
+précoce pour le même genre de vie.
+
+Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans
+une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un
+pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il
+était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre
+bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un
+endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux
+s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient
+devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc
+perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils
+eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je
+m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec
+transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec
+ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les
+précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les
+femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante
+que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises
+périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et
+suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de
+furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les oeufs... mais on
+vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi,
+à qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des
+fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter;
+il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en
+courroux?--continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir
+quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'écume
+vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur
+émerveillé!... C'est alors que les flots présentent le plus splendide
+spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!... Avez-vous vu
+périr un bâtiment?... que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir
+sauver des frères!... A l'école, on crut remarquer en moi de grandes
+dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais
+élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je
+débutai; _ne forçons point notre talent_; on nous l'a dit en bon
+français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit
+dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair;
+définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé,
+d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à
+affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident.
+M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon
+père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la
+recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage;
+évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf,
+promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
+écueils... Non loin de là, est l'île de _Sein_; c'était jadis la demeure
+des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages;
+elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs
+entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales
+barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je
+m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à
+Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil
+éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En
+hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans
+ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle
+splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore
+apparaît le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on découvre un
+arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de
+lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable
+source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une
+voûte d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de
+navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina
+ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé,
+inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.;
+c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à
+connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin,
+pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il
+inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il
+construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût
+été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il
+l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que
+les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de
+ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer
+pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent
+trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans
+faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la
+discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des
+bateaux nommés _camares_; ces bateaux étroits, renflés de la _coque_,
+étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les
+gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient,
+ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des _ais_ qui
+s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient
+ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la
+facilité qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient
+d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun
+danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment
+_trankis_, dont les planches ne sont pas clouées, mais _liées_, et comme
+_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux
+Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi
+gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples
+où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait
+entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois
+hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la
+navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques
+éthiopiennes; _pliantes_ et _légères_, les bateliers les chargeaient
+facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67].
+Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement
+construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de
+leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans
+les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est
+un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à
+sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de
+quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal
+attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne
+fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils
+perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit,
+qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois,
+et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un
+navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire
+grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage
+d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois
+ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font
+pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le
+célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur.
+Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans
+une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir
+d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier
+profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un
+endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un
+navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des
+Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le
+même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que
+trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point
+d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par
+son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne
+la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller
+très près du vent, c'est-à-dire très près du côté d'où vient le vent.
+Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par
+conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le
+vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du
+côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction
+ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1º ils perdent
+beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de
+changer souvent de direction; 2º ils vont plus lentement, parce que
+n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles
+que les autres[69]...» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de
+la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté
+naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils
+croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan_... Parlons
+aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de
+traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du
+Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la
+même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont
+de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux
+larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque
+trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à
+la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de
+timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un
+_crochet_ et d'une chaîne qu'on attache au chien de _volée_. Le
+conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds,
+à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les
+chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met
+en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du
+frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse
+aisément si le conducteur perd l'équilibre... Alors, les chiens, qui se
+sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus... heureux
+si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les
+chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte...
+S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied;
+pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à
+la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner
+la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les
+voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez
+eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un
+ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Dès le
+commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un
+refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres,
+ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le
+voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois
+une semaine. Les chiens sont d'abord très _sages_, plus sages qu'on
+n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès
+que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens)
+insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui
+réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la
+charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils
+vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre
+quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de
+la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un
+profond sommeil, et se réveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne
+pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et
+la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux
+rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais
+entièrement ce défaut; mais on les dresse au _traînage_. Ils s'emportent
+souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de
+petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent,
+et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt.
+On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par
+jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les
+laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les
+Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux
+qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant
+l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce
+de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la
+bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa
+boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des
+pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs
+mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces
+animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend
+cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils
+leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les
+empêche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles,
+que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez... à grands
+coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce récit...
+On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple,
+celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long;
+le _disko_, qui se trouve dans les mers du Groënland; le _right-whale_,
+ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le
+_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le
+_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine américaine;
+_sulphur-bottom_ ou ventre soufré; et le _grampus_... L'huile de baleine
+est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes,
+les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont
+vidées avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous
+recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée
+par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte
+retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en
+pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place...
+il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces
+repas... La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis
+navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce
+poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles
+pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de
+cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence;
+elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance;
+elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne
+administration... Les navires les plus propres à la pêche de la baleine
+sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les
+_bailles à brai_, les _bouées_ ou les _sabots_[70]... L'équipage de
+chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi
+vous décrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinières) sont
+d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur
+légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle
+peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_
+et le _timonnier_[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord
+de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans
+l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter
+secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux
+baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque
+jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet
+âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une
+entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en
+vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le
+reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont.
+Lorsque la sentinelle découvre une _gamme_[72] il crie: «_awaïte
+pauana!_» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le
+plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une
+seconde fois «_pauana!_» (une baleine)! et il descend immédiatement du
+mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de
+tous les ustensiles nécessaires... Quand elles sont arrivées à une
+distance convenable, l'une d'elles _s'arrête sur ses rames_; elle est
+destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer... A la
+proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de
+son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il
+porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans;
+ses cheveux sont arrêtés _à la canadienne_, au moyen d'un mouchoir
+fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument,
+meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqué du nom du
+vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est
+roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités
+est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à
+la _quille_ de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les
+pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du
+_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux
+rameurs d'_arrêter sur leurs avirons_; et, réunissant dans ce moment
+critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il
+lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans
+sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa
+queue...
+
+ [64] Sine vinculo æris aut ferri connexa.
+
+ (Tacite. _Hist._, lib. III.)
+
+ [65] Donec in modum tecti claudantur.
+
+ (_Idem._)
+
+ [66] Ctesias. _Indic._
+
+ [67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas
+ ventum est.
+
+ (Pline. _Hist. nat._)
+
+ «Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des
+ fleuves et des marécages, portent des roseaux d'une grosseur
+ prodigieuse; un homme peut à peine les embrasser: _on en fait des
+ canots_.»
+
+ [68] Voyez Pline, Strabon.
+
+ [69] Montesquieu. _Esprit des lois_.
+
+ [70] _Hourques_, _bailles à brai_, _bouées_ et _sabots_: petits
+ navires d'une construction défectueuse.
+
+ [71] J'emprunte quelques détails aux lettres de M. St John.
+
+ [72] _Gamme_: baleine.
+
+Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en
+faveur de ces hommes qui s'exposaient à de si grands périls pour
+_éclairer_ leurs semblables; cette sortie apologétique fut vivement
+applaudie par les auditeurs attentifs.
+
+--Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce
+monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne
+reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du
+récit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le cétacé entraîne
+la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée
+au harpon, en enflamme les bords... Enfin, épuisée par la perte de son
+sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et
+surnage...
+
+--Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?--demanda
+miss Julia.
+
+--Oui, miss,--répondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement
+elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une
+vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le
+_harponneur_ observe attentivement les progrès de l'immersion. La
+nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le
+harponneur approche la hache du câble, et hésite encore... tout dépend
+de lui... il va couper?... Non... l'appât du gain... la crainte d'être
+raillé par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore
+le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On
+attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de
+joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain
+espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et
+la nacelle se relève...
+
+--Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on
+considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et
+leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles,
+l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces
+terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute
+la force et de tout le courage dont l'homme est capable...
+
+--Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit
+Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à
+l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur
+les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une
+grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la
+première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace,
+voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au
+moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque
+dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot
+transporté à bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses
+camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est
+ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit
+d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon
+camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer,
+avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point
+quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord
+lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri
+général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage
+ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui
+ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et
+décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements
+du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté;
+sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut
+rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour
+l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le
+monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre
+deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint
+les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui
+ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc
+mutilé[73].
+
+ [73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade.
+
+ (_Not. de l'Aut._)
+
+Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les
+distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille
+autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit
+du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait
+parlé de se retirer.
+
+--Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être
+suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre
+émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du
+ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le
+Kentucky.
+
+Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme
+compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la
+meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous
+l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut
+quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au
+bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la
+prière suivante au ciel:
+
+«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes
+créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas
+chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos
+desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui
+nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont
+espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne
+d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as
+confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans
+cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous
+allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être
+transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos
+projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées
+fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra
+l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour
+eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au
+plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de
+millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse
+de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de
+l'Univers!...»
+
+Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son
+calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au
+coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de
+silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent.
+Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés
+en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur
+succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.
+
+--M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à
+l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance.
+
+--A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en
+s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette
+garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en
+selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit
+pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je
+crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans
+l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la
+chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne
+vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le
+répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant...
+
+--Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera
+pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies.
+
+--Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de
+force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur.
+
+Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp;
+quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent
+l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la
+prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin
+tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus
+parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles
+qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et
+des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain,
+au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des
+prières...
+
+Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à
+l'hospitalité des trois amis.
+
+
+
+
+LA PRAIRIE.
+
+ Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras
+ penas.
+
+ Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des
+ rochers durs.
+
+ (Ancienne romance espagnole.)
+
+ Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des
+ coteaux romantiques. Que les hommes lâches, plongés dans la mollesse,
+ appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres plus
+ hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des
+ longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavité et une
+ source de vie que ne connaîtra jamais la paresse...
+
+ (Lord Byron. _Childe Harold._)
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon
+éveilla les pionniers; le soleil se leva radieux, éclairant
+successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses
+riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs.
+
+On buvait encore le coup de l'étrier, lorsqu'une altercation s'éleva
+entre un sauvage et un _sang-mêlé_[74], à propos d'un cheval que
+celui-ci prétendait lui avoir été volé. Le sang-mêlé était un garçon de
+vingt ans, si j'ai bonne mémoire, aux cheveux crépus et mêlés _à peu
+près de la même façon que la barbe de Polyphème_; il avait nom David, et
+à l'entendre il était homme à défier tous les Goliaths du désert. Il est
+de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains,
+instruments éminemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui
+exécutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait
+été adjoint à l'expédition en qualité de cuisinier _in partibus_. Cet
+infortuné Blanc revendiqua énergiquement son bien, mais le sauvage fit
+la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon
+proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier
+(branche desséchée et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on régla les
+clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et
+des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considérées
+comme les plus dangereuses; elles cèdent à l'application d'une tranche
+de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'établit que le cinquième jour,
+on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un
+des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements,
+le juge ordonnait qu'il les jetât, et lui faisait jurer qu'il n'en avait
+plus. Le sang-mêlé (à l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit
+les Tanagréens contre les Érethriens de l'Eubée), se fût volontiers
+servi d'une étrille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui
+interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen
+ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquité nous
+disent qu'un fait particulier, mais dont l'expérience est facile, c'est
+que si l'on se repent d'avoir porté, (de près ou de loin), un coup à
+quelqu'un, et que l'on crache à l'instant même dans la main coupable, la
+personne frappée ne sent plus de mal. Quelques combattants, au
+contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent également dans
+leurs mains[76]. Mais laissons-là l'antiquité: David et le sauvage se
+distribuent, au préalable, force coups de poings et de coups de pieds;
+enfin ils se saisissent; l'Indien se sent enveloppé des membres
+puissants du sang-mêlé comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du
+serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent,
+ils se baissent, ils se relèvent et font mille efforts pour se
+renverser. Les deux champions s'étaient si bien frottés d'huile d'ours
+qu'ils étaient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le
+repas de la veille n'avait pas été modéré et frugal... Un peu de
+poussière ou de fumée sépare les abeilles qui se battent; mais pour
+séparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se
+lâchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les
+_fendants_, les coups à deux mains tombent comme la grêle; le Sang-mêlé
+atteignit l'Indien à la tempe, et l'étourdit. Enfin, Daniel Boon
+interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant
+plusieurs exemples de l'antiquité, entre autres, le vieux Silène, le
+père-nourricier du Dieu de la joie, se prélassant _à cheval_ sur un âne,
+lorsqu'il fit son entrée dans Thèbes, la ville aux cent-portes: les
+soufflets furent qualifiés de coups de poing, et tout fut dit; le
+sauvage tira ses grègues et gagna les champs.
+
+ [74] Né d'un nègre et d'une femme sauvage.
+
+ [75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam.
+
+ PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.
+
+ [76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in
+ manu ingesta.
+
+ (PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.)
+
+Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_
+de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des
+présents. Un jeune guerrier étendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha,
+et entonna une chanson indienne, qu'un intéressant Aulètes accompagnait,
+en soufflant dans un os de chevreuil percé de trous.
+
+Avant le départ eut lieu la cérémonie de la _présentation des chevaux_;
+voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la
+guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour
+leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les _Renards_
+s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent
+autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet;
+lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et
+présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les _Indiens-Renards_...
+Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au _roc sorcier_.
+Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de
+leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre _rocher peint_,
+où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable,
+en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc
+au grand galop de leurs chevaux...
+
+Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et
+de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne,
+remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un
+magnifique coursier, et armé de son _Tomahack_ était certainement
+l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «_Tout-à-coup
+je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un
+arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer
+ses victoires_[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages
+faisaient partie de l'expédition.
+
+ [77] _Apocalypse_. Ch. VI. §1, v. 2.
+
+Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs
+et d'hommes rouges partirent au milieu des «_hourrahs_;» c'était un
+spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers
+équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui
+serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle
+et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient
+nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques
+arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes;
+excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses
+oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt
+ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses
+flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses
+bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au
+milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser
+d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant
+est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente
+des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur
+enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces
+impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent
+diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant.
+
+Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de
+rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient
+comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et
+croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient...
+aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et
+des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux
+chants des guerriers... Les pionniers européens observaient les buissons
+d'un oeil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards
+perçants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will,
+marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route,
+par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec
+beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité
+d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine
+Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un
+véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les
+changements exigés par les moeurs des différents peuples au milieu
+desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne
+put se décider à louer les choses de la _terre ferme_ sans faire
+quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_).
+
+--_Wir sind in der wiese; welches schone grün!_ (Nous sommes dans la
+prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand.
+
+--_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._
+(L'oeil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)--dit un
+autre.
+
+--Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le
+capitaine Bonvouloir--échapperons-nous aux corsaires qui doivent
+nécessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voilà enfin dans les
+forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse
+être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de
+bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces
+_herbes_; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?...
+rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la
+baleine...
+
+--Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en êtes qu'au départ, et
+vous vous plaignez déjà... tenez... pour commencer, nous voilà sur un
+champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent
+au grand air.
+
+--Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une
+_pourrière_ que cette vallée? hum!...
+
+--Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous
+qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont
+les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples
+vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les
+passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au
+désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur
+les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr
+Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu
+les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui
+_tapissent_ ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent
+le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature
+dangereuse du pays qu'ils traversent...
+
+Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux
+générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine
+Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses
+avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces
+sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais
+c'est une violation cruelle du droit des gens!...
+
+--Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver
+qu'à vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et
+leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées
+par les loups, toutes les traces disparaissent...
+
+--Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est
+vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites
+au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles
+rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez
+vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui
+fassent naître dans l'âme des voyageurs une _curiosité inquiète_...
+Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de
+la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez
+donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force
+ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les
+poissons, est la _pâture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de
+tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient
+également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils
+conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les
+habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se
+tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de
+l'île, _ils allaient ainsi à la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparèrent
+aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme,
+mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en
+parlant des Eréthriens: _Ils éprouvèrent le même sort que des poissons,
+car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de
+vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances
+stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les
+Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir
+enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux
+qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se
+servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement
+tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mêlée ils
+jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils
+enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient.
+
+ [78] Hérodote, liv. VI. Erato.
+
+ [79] Hérodote, liv. VII. Polymnie.
+
+--Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de
+l'expédition,--dit Daniel Boon.
+
+--Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en
+arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de _très
+généreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes
+futurs amis m'estimeront bien pauvre.
+
+--Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de
+notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa
+misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je
+vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus
+dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des
+vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des
+voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je
+tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins
+soient plus expéditifs?...
+
+ [80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates
+ hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus
+ d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait
+ été plus sauvage.
+
+ (TACITE. _Hist._)
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Vous afez dit que les sofaches les afaient manchés,--demanda un
+Alsacien d'une voix émue.
+
+--Ya, mein herr...
+
+--Der teufel!
+
+--Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres;
+observa le marin français,--peste!... singulier appétit, ma foi...
+Alerte! alerte!
+
+--Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon...
+
+--Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation...
+plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bédouins, à ceux qu'ils
+poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que
+Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux de la
+caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en
+Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les étrangers à coups
+d'ailes.
+
+ [81] Dépouille-toi! dépouille-toi!
+
+--C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in
+ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_.
+
+--Docteur Hiersac, vous frisez le pédant,--observa le jeune allemand
+Wilhem.
+
+--Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_;
+si je ne profitais de l'occasion qui se présente, je pourrais oublier
+_mon latin_...
+
+--C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la
+science comme des vieux costumes de nos théâtres; si l'on ne les
+exhibait, de temps à autre, devant un public ébloui de leur éclat, ils
+pourriraient; on commande donc des comédies pour les costumes...
+
+--Tout récemment, il y eut un massacre général des Blancs qui se
+trouvaient disséminés dans ces régions,--reprit Daniel Boon après un
+moment de silence;--je fus le seul _visage pâle_ (homme blanc)
+épargné[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez,
+nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent
+de ces coquins de _Pawnies_.
+
+ [82] Historique.
+
+--Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois une douzaine
+d'Alsaciens.
+
+Daniel Boon avait un peu exagéré les dangers de la route, mais son
+intention était d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de
+les forcer à rétracter ce qu'ils avaient dit contre les forêts de
+l'Amérique...
+
+--Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir à l'Allemand qui l'avait
+approuvé;--nous voilà une vilaine affaire sur les bras; maudite
+démangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expédition venaient
+à apprendre que nous avons parlé _irrévérencieusement_ de leurs forêts,
+il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours,
+ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous,
+herr Obermann, qui êtes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai
+fait que formuler un regard de méfiance que vous avez jeté sur ces bois;
+je vous préviens que je vais rétracter au nom de tous les sceptiques de
+l'expédition.
+
+--_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut
+mieux se taire que parler).
+
+--Hum!... colonel Boon, je n'ai pas précisément... _affirmé_... que les
+requins étaient plus redoutables que les habitants de ces forêts,--dit
+le marin un peu décontenancé par les détails topographiques du
+phlegmatique cicérone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je
+l'avoue... et il est _très_ possible que je leur rende justice... un peu
+plus tard... quand j'aurai _goûté_ de cette vie _paisible_ que vous
+menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins
+sceptiques, afin de pallier sa première assertion,--je crois qu'il
+serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre
+Amérique contempler les progrès d'un peuple _nouveau_ et éclairé, que
+d'aller en Italie dessiner les monuments de la décadence et fouler les
+débris d'une ancienne nation.
+
+Le capitaine Bonvouloir suait à grosses gouttes; cette rétractation lui
+coûtait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende
+honorable. Daniel Boon reçut les excuses des pionniers qui croyaient que
+tout était au mieux dans leurs villages; il les engagea à préparer leurs
+armes, car très probablement ils auraient à disputer le passage du
+premier gué; la terreur était au comble dans les rangs; plus d'un
+Alsacien philosophait sur sa bête tout en cheminant; car enfin, ils
+étaient seuls de leur province, à trois mille lieues de leurs amis, et
+qui plus est, entourés d'ennemis féroces; quelques-uns eussent été
+tentés de s'admirer, faisant partie d'une expédition au milieu de ces
+peuplades guerrières, s'il y eût eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre
+juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'était
+enflammée aux détails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les
+chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la
+tête. Rien n'est plus propre à enflammer la jeunesse que cette vie
+active des forêts: les États de l'Ouest fécondent sans cesse par une
+population énergique le centre qu'énerve le froissement de la rotation
+sociale.
+
+--Vos forêts éveillent des émotions de grandeur et de solennité
+semblables à celles que j'éprouvai sous les voûtes des monuments de la
+ville éternelle,--dit le docteur allemand Wilhem, à Daniel Boon;--jamais
+je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilité pour la nature ne fut plus
+vive; écoutez!... on croirait entendre les sons majestueux de
+l'orgue!...
+
+--Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les
+prairies, comme dans les déserts de l'Afrique, les sens sont souvent
+trompés. Ici, si l'on ne savait être dans un pays où il n'existe
+réellement d'autre édifice que la tente du voyageur, plantée le soir et
+enlevée le matin, on dirait (avec la plus complète illusion d'optique)
+que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de châteaux
+gothiques. On se croirait transporté au milieu des antiques castels de
+la chevalerie; ici, sont de larges fossés, là, de hautes murailles, des
+débris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des
+remparts, des dômes, des parcs, des étangs, des portiques... Vous croyez
+voir un manoir du moyen âge... Écoutez! écoutez!... c'est la voix du
+châtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la
+brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez
+qu'une terre aride et crevassée en tout sens par la chute des eaux;--et
+le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est jouée la nature en créant
+l'espèce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de
+prodige; _hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis
+miracula ingeniosa fecit natura..._
+
+Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend à midi ou à
+minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la
+voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor
+dans le lointain. Bientôt le tumulte redouble; l'air retentit de cris
+plus élevés, des gémissements du cerf poursuivi et déchiré par les
+chiens, des acclamations des chasseurs, du trépignement des pieds des
+chevaux, bruit répété par les échos des cavernes. La génisse paissant
+dans la vallée tressaille à ce tumulte, et les oreilles du berger
+tintent d'effroi. Il tourne ses yeux égarés vers les montagnes, mais il
+n'aperçoit aucune trace d'un être vivant. Effrayé et tremblant, il ne
+sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit,
+d'une sorcière, d'une fée ou d'un démon; mais il est surpris et sa
+surprise ne trouve pas de fin[83].
+
+ [83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup
+ d'autres passages poétiques du plus grand mérite.
+
+ Note empruntée à Walter Scott.
+
+ (Voy. de la démonologie et de la sorcellerie.)
+
+--Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, après un long
+silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des
+montagnes; je leur prêcherai des sentiments plus humains...
+
+ [84] _Sagamores_, les chefs sauvages.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie
+errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des
+charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le
+petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins;
+l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des
+ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces
+attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement
+attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a
+été inutile.
+
+--On a beaucoup écrit sur cette question,--observa le capitaine
+Bonvouloir;--on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des
+hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les
+Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce
+humaine[85]... Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!!
+Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette
+question... _les femmes ont-elles une âme_? Il fut décidé, à la majorité
+_d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc,
+soutint cette thèse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de
+l'esprit_;... on décida donc, à l'unanimité, _que les Allemands
+n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois,
+excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la
+guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des
+frontières,--reprit le docteur Wilhem après un moment de silence.
+
+ [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et
+ declaramus.
+
+--C'est vrai,--répondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque
+temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe
+nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les
+philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la
+civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est
+Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure,
+préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps
+sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature
+réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir
+assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait
+conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès
+de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus
+nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a
+aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du
+sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est
+qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable
+gourmandise...
+
+--Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été
+vaines?--demanda le marin français.
+
+--Toutes les fois que l'Indien a le choix,--répondit Boon;--il rejette
+avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination,
+les usages de ses pères... Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et
+le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui
+ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de
+l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de
+ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le
+bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu
+l'achève pour les autres[86].
+
+ [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los
+ otros.
+
+ (Proverbe espagnol.)
+
+--Naquîtes-vous dans une province frontière?--demanda le jeune Allemand
+au vieux chasseur.
+
+--Je naquis presque sauvage,--répondit celui-ci;--c'est dans les forêts
+que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première
+institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers
+regards... Et vous docteur Wilhem?
+
+--Je vis le jour non loin d'un château sur les bords du Rhin; ce château
+est depuis longtemps inhabité; la crédule superstition s'en est emparée;
+de là des légendes dont le récit dut exciter, de bonne heure, ma
+curiosité; «lorsque les marbres s'écroulent, a dit un poète; lorsque les
+annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renommée de
+l'homme, en danger de périr[87].» Tout ce qui a survécu à la puissance
+destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments
+dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intéressants.
+J'aime à m'occuper du passé, comme on aime à entendre les récits des
+voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'idée des grandes
+distances exalte les facultés, et prête des ailes à l'imagination.
+
+ [87] Lord Byron, _Childe Harold_.
+
+--Vous n'êtes pas le premier Européen chez qui j'aie remarqué ce respect
+pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je
+comprends combien l'obscurité intermédiaire de plusieurs siècles doit
+contribuer à exciter l'intérêt; en traversant ces lieux solitaires, tout
+réveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!!
+
+ [88] Les Américains y remportèrent deux victoires sur les Anglais.
+
+--Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda
+un pionnier.
+
+--La chasse,--répondit le vieillard;--je récolte aussi beaucoup de
+miel...
+
+--Du miel!--s'écria le capitaine Bonvouloir étonné,--nous n'avons pas
+encore rencontré une seule abeille!...
+
+--Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa
+poche une petite boîte en étain, dont il fit sauter le couvercle; les
+pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles
+abandonnèrent les fleurs de la prairie et s'assemblèrent autour
+d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de découvrir leurs
+retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que
+lorsqu'elles jouissent de leur liberté qu'elles prospèrent...
+
+--Puissent les bourbouilles[89] me dévorer, si je comprends
+quelque chose aux évolutions de ce cheval!--s'écria le marin
+français;--Hippocrate dit que l'exercice de l'équitation occasionnait
+aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux
+et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne
+sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas à être
+désarçonné,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je
+vous prie.--Boon ferma sa boîte; les abeilles s'enfuirent, et le cheval
+rétif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manière toute
+particulière de prendre les abeilles?--continua le marin.
+
+ [89] _Bourbouilles_, éruption milliaire dont les aiguilles incessantes
+ martyrisent le patient de la tête aux pieds.
+
+--Oui, capitaine,--répondit le guide,--à quelque distance qu'elles
+aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute
+à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper
+même leur instinct...
+
+--Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur
+cette chasse?
+
+--Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux
+abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques
+provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines;
+personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on
+peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce
+encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus
+reculés. Après avoir _percuté_ les arbres, nous répandons du miel sur
+une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente
+en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur,
+viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du
+vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles
+sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne
+droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur
+uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de
+vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur
+cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se
+doutant pas de la déconfiture qui les attend _at home_. La hache
+résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert
+les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les
+dépouillons sans pitié.
+
+Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand
+elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les
+temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se
+posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur
+de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de
+Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus
+heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de
+l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la
+constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de
+l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de
+miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs
+habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus,
+ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du
+ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux
+dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a
+coulé d'abord!... Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur,
+souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin
+tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui
+décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux
+mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve;
+ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on
+se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les
+anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière
+et _mondifiante_... On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les
+églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait;
+le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le
+symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de
+prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être
+prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont
+fait pratiquer, manger de la _crême_ et du _miel_. Nous retrouvons dans
+l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie
+toutes les fois qu'elles mangeaient du miel.
+
+ [90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI.
+
+Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils
+faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline,
+ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait
+paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la
+première fois; ils croyaient rêver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas
+un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs
+arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers
+le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne
+réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments
+croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense
+prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes
+comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles
+contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne
+portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues
+d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour
+ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation;
+chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui
+qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin
+du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses
+regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source
+de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague
+rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie
+commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses
+pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption.
+
+ [91] Madame de Staël: _Corinne_.
+
+Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et
+cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines,
+ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air,
+découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à
+autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait
+ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en
+décrivant des cercles majestueux.
+
+--_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald
+angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous
+arriverons bientôt),--observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de
+l'équitation.
+
+--Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur
+l'herbe!
+
+--Une _ourse_[92]! cria à son tour le capitaine Bonvouloir.
+
+ [92] _Ourse_: nom d'une voile.
+
+Daniel Boon arrêta son cheval, et les pionniers ne formèrent qu'un seul
+groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les
+pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'était point
+des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de
+_poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois déchargea sa carabine
+dans la direction qu'avait prise les prétendus ennemis, assurant qu'il
+ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus
+facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses
+compagnons du côté qu'il indiquait du doigt, et les deux seules
+créatures humaines qu'ils découvrirent étaient de nature à ajouter au
+caractère désolé du site.
+
+A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrèrent à leurs
+conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages...
+
+--Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel
+Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait
+aucune inquiétude;--nous pourrons leur donner la chasse à grand bruit;
+c'est peut-être du _fret à cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous
+nous en emparerons facilement.
+
+ [93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage à partir que quand son
+ chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli
+ au moyen d'affrètements successifs, on dit que le bâtiment est
+ chargé _à cueillette_.
+
+ (_Note de l'Aut._)
+
+--Pas encore,--dit Boon à l'impatient marin;--il ne faut montrer ni
+crainte, ni défiance; nous ferons bien d'avoir une conférence avec eux;
+il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami...
+
+--Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit
+vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande à
+être excusé).
+
+--Je _décline_ également cette mission délicate,--dit le docteur
+Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir à _brider_ ces
+gens-là.
+
+--Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vénérable Alsacien.
+
+--Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci.
+
+La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé
+de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant;
+le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son
+couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux
+sauvages pour conférer avec eux.
+
+--Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment
+pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne
+d'envie, observa le marin français:--voyez, colonel, ils sont presque
+nus.
+
+--Nous en saurons la raison tout à l'heure,--dit le chasseur;--ces
+sauvages ont sans doute _sacrifié_ leurs habits à leur _médecine_; c'est
+un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux
+dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au
+village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au
+Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur
+disgrâce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils
+rencontrent!
+
+--Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,--observa un pionnier
+alsacien.
+
+--C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,--continua
+Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans
+ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils
+découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs
+épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes
+vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés
+d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau
+de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en
+arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un
+ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les
+autres; à ce signal tout le village court aux armes.
+
+ [94] Bison, boeuf sauvage.
+
+--Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur
+Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes
+tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient
+signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles
+restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur
+arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même
+connaître la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes
+avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom à de petites
+tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient
+des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en
+porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment,
+un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le
+clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au
+loin, et d'annoncer l'approche des ennemis.
+
+Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons,
+_très probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expédition;
+nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail... ne
+craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous
+trois...; assurément, ils vont se battre...
+
+--Soyez sans inquiétude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confèrent
+entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils
+aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se
+cacher dans les broussailles.
+
+--C'est logique.
+
+La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et
+franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient
+encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte
+sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon
+donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les
+chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou
+paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un
+laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays
+abondant en gibier.
+
+ [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline,
+ ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre
+ heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à
+ boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite
+ faire cent cinquante milles sans s'arrêter.
+
+ (Pline _Hist. nat._, lib. VIII.)
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+
+
+
+LE COMBAT DES REPTILES.
+
+ Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la
+ gorge.
+
+ HOMÈRE.
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers
+s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à
+coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce
+bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs
+découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme.
+Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable
+de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie
+en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc
+que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite!
+ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle
+qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête,
+ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements;
+celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un
+pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses
+mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il
+s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques
+moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans
+la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de
+la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût
+fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne
+point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent
+la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent
+à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et
+paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les
+Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en
+le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant
+leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_
+qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin,
+toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre.
+
+ [96] Européen (le capitaine Bonvouloir).
+
+--Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le
+Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il
+est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce
+qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous
+disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se
+révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les
+irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.
+
+Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans
+tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se
+réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent
+que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur)
+ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se
+précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine
+Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le
+marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter:
+
+--Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le
+serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme
+blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir
+tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui,
+entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du
+sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre
+grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière
+païens!!
+
+Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les
+lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers
+à l'ordre, et délia les pattes du chien.
+
+Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie,
+lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent,
+s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans
+leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage
+des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié
+rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux
+antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent
+noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son
+adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du
+crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche
+dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête
+dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou
+(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le
+serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à
+travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le
+sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur
+animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de
+l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir
+enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne
+au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un
+cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage,
+lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
+l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan
+accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
+lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
+déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce
+sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
+magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
+pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue
+perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son
+butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut
+châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
+poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
+l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
+fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
+vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
+ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle
+déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les
+endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
+l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
+frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
+résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle
+saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.
+
+--Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est
+plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute,
+ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit
+espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que
+c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui
+rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se
+mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise...
+
+--Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du
+chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine
+Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les
+bords de la Garonne.
+
+--Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une
+autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour
+remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de
+leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en
+plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_.
+
+_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien
+en s'adressant au jeune sauvage...
+
+--Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à
+sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets
+du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des
+tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et
+se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les
+oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche
+s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée...
+
+--O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce
+dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche
+pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez,
+Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui
+les ferme exactement_.
+
+--Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à
+sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps
+après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents;
+il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme
+n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et
+périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées
+découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils
+s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à
+sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché
+les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre:
+toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se
+tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent
+les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques;
+ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce
+chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels
+convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et
+mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se
+promettaient un sort heureux.
+
+--J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine
+Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit
+un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables
+piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le
+serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce
+les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à
+bout[97]...
+
+ [97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les
+ graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à
+ percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande
+ quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé
+ le _Choyero_, du nom de cette plante.
+
+ (Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)
+
+--Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre
+d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le
+docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne
+peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours
+par la mort du serpent.
+
+--Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je
+suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens
+nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des
+serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs
+filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais
+_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les
+expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie
+clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur
+grand bien...[98]
+
+ [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents,
+ au ministère anglais.
+
+--Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels,
+_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous
+gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur
+_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un
+mot...
+
+ [99] Et autre semblable canaille.
+
+--On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de
+serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence...
+
+--Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe,
+s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem?
+
+--La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur
+allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur.
+
+--Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les
+serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon.
+
+--Il doit y avoir une raison pour cela...
+
+--Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner,
+c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de
+devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le
+venin vous dépêche au bout de quelques heures...
+
+--C'est logique,--observa le docteur Wilhem.
+
+--Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est
+d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique
+ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge
+de poudre, et on met le feu.
+
+--Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin
+français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques.
+
+--Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets
+du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des
+_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le
+foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le
+_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui,
+par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient
+encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_...
+Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de
+ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de
+basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient
+les seigneurs...
+
+ [100] Ambroise Paré, liv. XX.
+
+ [101] Galien. Aux commodités du thériaque.
+
+Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque
+Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de
+l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec
+précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de
+daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se
+présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des
+ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers
+armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur
+le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will
+regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un
+grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient
+l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant
+leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du
+troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande,
+faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_,
+la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils
+embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent
+le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait,
+de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se
+brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se
+frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues
+en panache, et fuyaient comme le vent.
+
+--«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine.
+
+--La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine
+Bonvouloir.
+
+--Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais
+je propose de continuer la chasse.
+
+--Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un
+pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en
+marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît
+leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la
+destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes
+bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte
+de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine,
+et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers,
+tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur
+montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui
+s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis
+s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui
+troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez
+fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim
+paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine
+Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils
+eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez
+venait à manquer son coup.
+
+--Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas
+que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune
+conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au
+moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à
+tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.
+
+--Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes,
+capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de
+la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.
+
+Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement;
+le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une
+panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité
+de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal;
+plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers
+allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de
+vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle
+pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.
+
+--Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le
+questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre
+ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes;
+ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air;
+voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait
+plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et
+fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va...
+
+Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part;
+le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort;
+l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se
+dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine
+Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la
+poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper;
+mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur
+le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit
+l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le
+Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le
+chevreuil tomber aux pieds du marin.
+
+On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les
+pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement.
+Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_.
+
+--Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel
+Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le
+couteau entre la première et la deuxième côte?...
+
+--Oui, capitaine; répondit Boon.
+
+--Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua
+le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!...
+Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître...
+
+Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens
+de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le
+perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes,
+dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que
+les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui
+l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne
+se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le
+premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il
+s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup
+est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première
+_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et
+l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent
+la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient
+réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile
+pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les
+dévorent immédiatement.
+
+Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser
+les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les
+prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut
+facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait
+deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des
+chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la
+_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui
+comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le
+daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se
+retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais
+surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent
+dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit
+que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six
+dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en
+est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est
+tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il
+vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon
+coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire
+les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent
+quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle
+leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au
+feu.
+
+Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche
+toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les
+plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un
+mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du
+troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et
+ne l'abandonnent pas.
+
+Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière
+toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs
+s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de
+la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur
+l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et
+paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau
+qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus
+qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive.
+Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne
+se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y
+parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages
+en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de
+_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible
+aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs
+canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches
+et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés
+à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent
+enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_,
+ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse
+est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces
+hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des
+fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir
+partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la
+_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en
+haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus
+fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de
+l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et
+sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de
+l'Ouest...
+
+
+
+
+LE BIVOUAC.
+
+(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.)
+
+ Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui
+ sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton
+ original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses
+ pensées.
+
+ (GEORGE SAND.)
+
+ Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.
+
+ Ainsi donc, découvre ta poitrine.
+
+ (_Marchand de Venise._)
+
+ Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux,
+ Que l'arbre du désert incline ses rameaux!
+ Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre
+ Le monotone écho de son chant triste et tendre!
+ Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix,
+ Le chasseur indien se repose parfois,
+ Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule,
+ Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule.
+
+ (Les _Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
+ Américain.)
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas
+d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière
+coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes
+les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux,
+surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement
+subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien,
+en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres
+de toute espèce.
+
+La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir,
+se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les
+rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux
+éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur
+souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une
+lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues:
+c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du
+feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme
+à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les
+habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui
+semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les
+gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils
+avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces
+circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits:
+beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances
+qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou
+pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste
+plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos
+villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au
+milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les
+situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes
+aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants
+des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels...
+
+Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _à tous les
+jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets
+somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons
+l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps
+est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer
+ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de
+l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle
+donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se
+montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics:
+
+
+«Cher Docteur,
+
+«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec
+moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère
+je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne
+s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est
+inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir
+ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.
+
+«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un
+jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la
+table; un morceau de boeuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de
+fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le
+cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu
+demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de boeuf, ou des
+plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on
+partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à
+un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le
+cuisinier a eu, dernièrement, la _sagacité surprenante_ de découvrir
+qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si,
+grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de
+pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de boeuf... Si ces dames peuvent se
+contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des
+assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de
+fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop
+frottées) je serai heureux de les voir[103].
+
+Et je suis, cher docteur, tout à vous,
+
+WASHINGTON.»
+
+
+ [102] A West-Point.
+
+ [103] Voy. Washington's Writings.
+
+Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé
+Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air
+libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était
+plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à
+la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe
+abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où
+l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans
+les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils
+viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de
+l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et
+les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes
+et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité
+est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est
+sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la
+facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du
+hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par
+habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils
+viennent vivre et mourir.
+
+--Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des
+cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder
+de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en
+m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi,
+colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des
+pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine.
+
+--Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la
+venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les
+jours_...
+
+Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood;
+plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le
+capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim
+pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait
+si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave
+pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son
+adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et
+le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les
+aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne
+mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!...
+
+ [104] Venaison: chair de bêtes fauves.
+
+--Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir
+avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis
+pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième
+côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du
+troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous,
+Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de
+pareil, pas même celui de la truffe!
+
+ [105] _Mokôman_, couteau de chasse.
+
+--Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon.
+
+--C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur
+Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la
+calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_...
+
+--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande
+et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda
+l'Irlandais Patrick...
+
+--Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la
+venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux
+guide, le plus patient des hommes...
+
+--Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce
+daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais
+pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les
+prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur
+gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur
+apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des
+chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii
+adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois
+remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la
+nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu,
+dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait
+suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications,
+les bêtes fauves étendues çà et là[106].
+
+ [106] Tacite. _Annales_.
+
+Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement
+chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé
+que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa
+poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux
+guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux
+pionniers un spécimen de son savoir-faire.
+
+--Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage
+Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107]
+et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez
+cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas?
+
+ [107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme
+ la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant
+ peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y
+ introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le
+ liquide.
+
+ (_M. Paccini_; de la Marine.)
+
+ [108] _Shominabo_, boisson indienne.
+
+--_Exquisite_[109]! comme disent les Américains.
+
+ [109] Exquisite; excellent.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais.
+Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi
+comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit
+connaître...
+
+Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.
+
+--Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le
+capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un
+bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois,
+les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,...
+_paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi
+obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils
+avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité:
+«les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et
+nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de
+cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le
+prix de sa valeur dans les combats...
+
+ [110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en
+devoir de faire honneur au repas.
+
+--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand
+sang-froid,--mais c'est la coutume ici...
+
+--Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas?
+c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous...
+si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela
+s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être
+agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_?
+
+--Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas
+compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité,
+très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville,
+des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous,
+_sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais
+de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans
+vous...
+
+Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la
+Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de
+l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur
+_Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les
+plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on
+enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en
+main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en
+arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car
+il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio
+de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112].
+
+ [111] Todo encendido en colera.
+
+ [112] _Garrotazos_, coups de bâton.
+
+ (Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi,
+Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je
+ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez,
+Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la
+première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie;
+pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme
+l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la
+fourchette avec régularité...
+
+L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants,
+et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions
+pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos
+pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles...
+
+--C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur...
+_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa
+chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le
+devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout
+de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la
+gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé
+_brave_ et _habile_ chasseur...
+
+--Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle
+du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon
+appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!...
+Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en
+s'adressant aux pionniers...
+
+ [113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de
+ les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves
+ bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la
+ défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain
+ trempé dans du vin.
+
+ (Voy. M. Paccini; _de la Marine_.)
+
+ [114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les
+ spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit
+un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser
+un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn
+nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne
+l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort).
+
+--Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le
+marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit!
+vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de
+la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes
+aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je
+vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas
+que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène:
+_toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se
+digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la
+_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un
+coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose
+une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin,
+dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs
+Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas!
+non pas!)
+
+ [115] Avide hausta (Pline).
+
+--Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut
+prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis...
+_céans_...
+
+--Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune
+Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager
+la peine du capitaine Bonvouloir...
+
+--Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir
+atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement
+de Fagotin!...
+
+--Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus
+sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et
+d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les
+sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et
+qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_...
+
+--_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_...
+
+--Quoi!... les choses en viendraient là,--demanda vivement le
+marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?...
+
+--Certes...
+
+--Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez
+qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels
+morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour
+le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans
+murmurer_...
+
+--Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en
+mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point
+un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits
+de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi,
+colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des
+pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?...
+
+--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de
+terre... _tous les jours_... _tous les jours_...
+
+Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de
+bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le
+Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia
+le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce
+nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_;
+pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les
+pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux.
+
+La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de
+rire.
+
+Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au
+milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui
+éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle
+Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une
+certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives
+paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de
+l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda
+pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se
+montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse»
+disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont
+l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du
+_moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font
+une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une
+dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des
+idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur
+succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse,
+on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi,
+on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie
+aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le
+retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient
+également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils
+s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le
+nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se
+levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.
+
+--Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit,
+avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour
+obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce
+souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme
+d'anciens amis.
+
+ [116] Diogène, Laërce.
+
+--Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers
+sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments;
+rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis
+par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je
+doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse
+oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la
+compagnie de nos belles américaines...
+
+--Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on
+pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines
+personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée
+de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs
+cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du
+coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est
+d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un
+esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des
+hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et
+médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes
+les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les
+cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un
+des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien
+dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire
+une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui
+me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que
+j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de
+fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce
+calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles
+jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique
+n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du
+Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et
+traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage
+d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour
+indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture
+que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive
+quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte
+l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme.
+Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à
+enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur
+ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se
+convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable.
+C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à
+endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant,
+jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la
+vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à
+l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette
+insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir,
+il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son
+monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas
+encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il
+reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au
+choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous
+dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de
+tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de
+_deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une
+devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord
+par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu
+à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent
+graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce
+que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les
+Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses:
+la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_?
+nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent
+faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces
+deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se
+lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à
+mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles
+coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une
+femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le
+plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent
+avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune
+homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de
+virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la
+confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est
+parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce
+peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne
+demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive,
+enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses
+frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit
+descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe!
+qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain,
+aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages;
+mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui.
+Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_...
+terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens,
+après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en
+commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie...
+(il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux
+font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche
+donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve
+à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les
+moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique
+est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté
+mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les
+Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables
+des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes;
+les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs
+sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais
+souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves
+campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son
+fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est
+beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains,
+par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur
+roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras
+gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement
+salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du
+citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres
+du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches
+d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne
+partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou
+mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la
+religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les
+autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une
+cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs
+partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un
+_lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit
+manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de
+le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux
+baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner.
+L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et
+le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour
+mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de
+sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et
+qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit
+des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le
+roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit
+immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son
+sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de
+redoutables conséquences...
+
+ [117] Platon. _Des lois_.
+
+ [118] Bible. Jérémie, chap. XIV.
+
+ [119] Montesquieu. Esprit des Lois.
+
+ [120] Une tradition des Druides.
+
+ [121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.
+
+Les pionniers poussèrent un cri d'indignation...
+
+Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit
+Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de
+plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et
+bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de
+trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim
+à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la
+journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières
+habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées...
+Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être
+écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.
+
+Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les
+aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de
+conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs
+récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique,
+qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la
+chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster
+il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur
+envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse,
+il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces
+daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par
+des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il
+ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.
+
+Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays
+des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que
+j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs
+d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des
+songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y
+fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on
+n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la
+soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems
+(chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont
+encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on
+trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche...
+Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on
+est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours
+verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de
+wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où
+il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu
+manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule
+droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y
+repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la
+gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu
+n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je
+puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir
+mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer
+et dormir.»
+
+Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux
+pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.
+
+--«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni
+peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de
+la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce
+grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles
+puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne
+l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis
+du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé
+comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une
+famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule
+éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est
+pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume...
+Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des
+hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le
+soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure
+de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les
+reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur,
+comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi
+pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124]
+n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé
+de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche,
+et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je
+fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les
+lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon
+génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure
+du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au
+mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de
+précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude
+fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son
+arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au
+nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et
+légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne
+suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je
+deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui
+parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards
+avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne
+reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque
+j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et
+d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a
+flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle
+ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce
+nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent
+celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon
+coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se
+gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir
+que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos
+peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de
+l'amitié et du bon accord...»
+
+ [122] Européens.
+
+ [123] Voy. le chap. Ier.
+
+ [124] Mon toit.
+
+ [125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.
+
+Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours,
+ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages...
+
+--Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en
+prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence.
+
+--Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre,
+et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne
+d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon
+entreprise...
+
+ [126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir...
+
+--Plaît-il?...
+
+--Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise...
+
+---Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise?
+
+--Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur
+ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit
+d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore
+passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le
+temps avec sa _lime_ et son _éponge_...
+
+--C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir...
+
+--Comment; c'est faux!...
+
+--Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé
+d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure
+le temps...
+
+--Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit
+de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse
+encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle
+_coévale_...[127]
+
+ [127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_...
+
+--Plaît-il?...
+
+--Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est
+_coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison
+corrosif de l'abattement...
+
+--Holà! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la
+simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original
+français_.
+
+--Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques
+_anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait,
+comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement
+_sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je
+renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant
+de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux.
+
+Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et
+celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité.
+
+L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la
+_cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac.
+
+--Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir
+l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je
+goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent...
+
+--Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M.
+Patrick,--observa Boon.
+
+--Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais.
+
+--A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de
+vous être agréables.
+
+Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir
+Patrick.
+
+--C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir,
+vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort
+doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette
+anguille est succulente...
+
+--M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos
+rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos
+bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition...
+
+--Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles
+argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de
+l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles
+sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas,
+Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire,
+dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la
+peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait,
+à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se
+procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux
+Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne
+passera plus à travers les _losanges de chanvre_...
+
+ [128] Silver eels.
+
+ [129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles
+ argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur,
+ _able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple
+ transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la
+ membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que
+ l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée
+ pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un
+ poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Plaît-il?--s'écria le capitaine...
+
+--Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de
+chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne
+pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos
+pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont
+l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de
+l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des
+différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à
+leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche,
+Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du
+dépeuplement progressif de son empire...
+
+--Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace
+de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous
+rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu
+s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole
+d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à
+présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette
+opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup
+d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez,
+Whip-Poor-Will.
+
+--Vous voulez parler du _scalpage_...
+
+--Oui.
+
+--Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand
+sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez,
+notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble
+afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur
+l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau
+du front, et arrache la chevelure.
+
+Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible
+mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers
+poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu
+goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir,
+perdirent l'appétit pour le reste de la soirée.
+
+--Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua
+Boon.
+
+--Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le
+marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit
+mort[130].»
+
+ [130] La Fontaine, _le philosophe scythe_.
+
+--C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs
+ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière
+la plus _chirurgicale_.
+
+--Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son
+semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait
+préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles
+circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et
+l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je
+comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages
+à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais
+que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les
+poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je,
+abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de
+grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur
+chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une
+idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que
+Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en
+s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son
+repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne
+peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et
+deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne
+s'est vue!...
+
+--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les
+Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la
+loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en
+usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde;
+c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe
+faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et
+prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant,
+et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette
+peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte
+de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une
+serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait
+donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...»
+
+ [131] _Decalvare_, peler la tête.
+
+ [132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher
+ le cuir chevelu.
+
+ [133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_.
+
+ Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je
+ n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été
+ scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.»
+
+--Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur
+Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour
+capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit
+point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les
+prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour
+la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce
+pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une
+cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête,
+l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent
+leurs cabanes comme d'un trophée...
+
+--Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui
+se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir.
+Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent
+s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps
+tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à
+l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la
+mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs
+combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les
+vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.
+
+--Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que
+je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois
+fois_ la semaine?...
+
+--Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le
+chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_
+acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au
+capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard
+farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même
+_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes
+précautions.
+
+--Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des
+chevelures humaines!
+
+--C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour
+leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait
+même... du danger...
+
+--Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en
+touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.
+
+--C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent
+rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem;
+rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du
+Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de
+monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits...
+
+Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les
+pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance...
+
+--Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails
+sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui
+tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.
+
+--Très volontiers, répondit Boon.
+
+Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus,
+et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs
+_blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens
+bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au
+groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude
+d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les
+particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.
+
+ [134] Couverture de laine.
+
+«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible
+tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une
+grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au
+conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à
+cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de
+ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se
+glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui
+aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y
+avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande
+réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence
+d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son
+égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son
+couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce
+meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent
+en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative
+pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche
+parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois,
+j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé
+à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur
+présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de
+la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté,
+mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens
+me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui
+sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis
+prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme)
+lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes
+vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le
+pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta
+vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse
+si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi
+comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de
+la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta
+aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut
+qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon
+l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent
+dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à
+l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la
+Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de
+réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des
+frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et
+lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le
+Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu
+vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais
+le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y
+avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son
+sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est
+infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas
+oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les
+prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment
+sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique;
+il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend
+sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a
+longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de
+contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine,
+fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit
+au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_,
+serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait
+prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les
+derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur
+grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme
+sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses
+aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des
+_Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces
+derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une
+créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village;
+elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté
+s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu,
+mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez
+la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable
+champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur
+d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil
+bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un
+tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur
+l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir
+rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier
+se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la
+colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie
+qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à
+_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en
+défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la
+tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses
+yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie
+ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit
+où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et
+la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il
+se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui.
+Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le
+motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la
+bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever
+la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et
+l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et
+leurs victoires...
+
+ [135] Vieillards.
+
+ [136] Cabane.
+
+ [137] Mourir.
+
+ [138] Tu l'as tué.
+
+ [139] L'Hermine.
+
+Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait
+paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de
+_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant,
+de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette
+première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux...
+Daniel Boon continua:
+
+«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez
+s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever
+de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de
+la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon;
+Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des
+gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille
+femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à
+massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci
+était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en
+elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend
+la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_,
+lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes
+disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais
+l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un
+énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa
+fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le
+rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps,
+nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls...
+
+ [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la
+ contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert
+ de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent
+ le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.
+
+ [141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de
+ la rivière Saline_.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se
+portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré
+et l'impassibilité de sa race.
+
+--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la
+venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la
+semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence...
+
+--_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142]
+
+ [142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de
+ Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish
+ Inquiry commissionners (1835).
+
+ (_Note de l'Aut._)
+
+--Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de
+bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que
+ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les
+habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout
+cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte
+pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade.
+Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans
+les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean
+l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin
+que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un
+anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique;
+n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de
+l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien?
+Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le
+proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la
+cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la
+cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune;
+les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je
+l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations
+dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience.
+Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de
+prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies
+verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et
+multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une
+terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes
+sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien...
+si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan...
+Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je
+mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_
+la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux
+réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive
+désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!...
+mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et
+des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine?
+
+--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de
+terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_
+fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de
+vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de
+votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants
+seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous
+mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_...
+_trois fois par jour_.
+
+J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de
+plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines
+est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les
+terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine,
+succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et
+les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux
+lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
+d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
+que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre
+d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la
+vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu
+assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu
+ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus
+profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre
+courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
+te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
+nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
+protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
+et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
+nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
+appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais
+tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont
+prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143].
+
+ [143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
+ encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
+ guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»
+
+ (Bible: Exode.)
+
+--Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de
+grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur
+mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes
+yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
+profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
+avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de
+larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre
+anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
+vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
+égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
+portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
+nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
+joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans
+protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le
+désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein
+dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux
+qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de
+l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français
+à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons
+sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends
+garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
+continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous
+fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
+amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
+que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
+efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
+vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
+l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
+rivages... L'Amérique est libre!...
+
+--Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur
+canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi
+patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande;
+vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus
+de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres
+contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du
+temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses
+bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages
+pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour
+les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte
+des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on
+se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son
+sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples
+bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se
+transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour
+tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres
+pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient
+capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir
+sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie
+n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est
+malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche!
+Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa
+population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]»
+Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui
+puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont
+appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions
+de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment,
+et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne
+dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines
+de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés
+seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr...
+Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux
+rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la
+patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux
+guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de
+cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire
+que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les
+Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et
+cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la
+misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la
+mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au
+dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de
+malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses
+enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde
+tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne,
+avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs
+d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés
+lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle
+obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui
+vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce
+trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde,
+l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait
+tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à
+l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le
+landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au
+baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai
+appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont
+montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai
+ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se
+sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent
+quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués.
+Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant
+une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution
+était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère
+anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il
+en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à
+mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il
+me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante
+florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai
+droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe
+qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés,
+mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous
+ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à
+rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous
+ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une
+jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au
+jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie
+anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos
+maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de
+l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de
+tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on
+célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire
+retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous
+plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la
+misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en
+Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155].
+L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple
+malheureux, bien malheureux!...
+
+ [144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.
+
+ [145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos
+ serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux
+ citoyens de plusieurs autres villes.»
+
+ (Démosthènes, 3e Philippique).
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+ [146] _The clearing of the country._
+
+ [147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du
+ Docteur est piquante.
+
+ [148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu
+ l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je
+ vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez
+ haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez
+ donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous
+ promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire
+ fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de
+ la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute
+ classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur
+ cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours
+ par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un
+ crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne
+ l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours
+ leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents
+ noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés
+ d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais
+ qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la
+ Révolution.
+
+ (M. Michelet, _Le Peuple_).
+
+ On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la
+ révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les
+ peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui
+ repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent
+ soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique
+ et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils
+ aiment peu notre gouvernement.
+
+ (Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.)
+
+ [149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les
+ ménagèrent.
+
+ (Montesquieu, _Esprit des lois_.)
+
+ _The union between England and Ireland is but a parchment mockery_:
+ (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)...
+
+ (Daniel O'Connell).
+
+ Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à
+ celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait
+ une union..._
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+ [150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que
+ je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me
+ faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti
+ de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait
+ pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour
+ le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le
+ caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La
+ passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne
+ démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi
+ malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique.
+
+ (Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.)
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+ [151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18
+ février 1777.
+
+ [152] _Tone's Mémoirs..._
+
+ _They vowed not to leave one English man in their country._
+
+ (Leland)
+
+ [153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting
+ our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one
+ century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils
+ réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous
+ pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.)
+
+ «La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens
+ d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où
+ me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du
+ président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire
+ verdoyer notre chêne d'Irlande.»
+
+ (THOMAS MOORE.)
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+ [154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce
+ sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées,
+ ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers
+ érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es
+ terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent
+ la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute
+ inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez
+ de l'aer, et ennuy d'un chascun...»
+
+ (Rabelais)
+
+ [155] Terra qua sanantur omnia vulnera.
+
+ (Pline.)
+
+Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et
+tout rentra dans le silence...
+
+Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au
+Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au
+besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres
+ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie
+contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent
+comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il
+s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars
+1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné
+l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et
+d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence
+d'affliger l'Irlande!...[156]»
+
+ [156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à
+ Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)»
+
+ TITE-LIVE.
+
+ «Sans doute, c'est pour nous ménager que vous n'avez pas voulu en
+ venir aux mains; ou plutôt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce
+ point que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré? Et il
+ n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours
+ votre courage et ne mettront jamais vos forces à l'épreuve (Nec nunc
+ erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non
+ experientur.)»
+
+ TITE-LIVE, liv. IV.
+
+ Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destinées
+ à ceux qui cherchent la raison des choses...
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+
+
+
+LES PLEIADES.
+
+ Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce à l'oreille, et je ne
+ mangerai morceau qui me profite avant d'être informé de tout
+ exactement.
+
+ (DON QUICHOTTE.)
+
+ Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle?
+ Circule-t-il partout une transe mortelle?
+ Voit-on dans la nature un signe inusité,
+ Funeste avant-coureur d'une calamité?
+ Un sanglant météore un sinistre interprète?
+ Non, partout la paix règne, et la terre et le ciel
+ Obéissent tous deux à leur cours naturel.
+
+ (LA ROSE DE SMYRNE, poème par M. Alfred Mercier, Américain.)
+
+ Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate.
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec
+indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie
+des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux
+limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du
+camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour
+éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces
+pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de
+méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin
+au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se
+présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique,
+ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le
+jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun
+frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait
+son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en
+effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos
+pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait
+avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore
+la majesté de la nature.
+
+--Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu
+inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont
+plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de
+dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux?
+
+--Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant,
+il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de
+ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition.
+
+--Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette
+affaire, Colonel?--
+
+--Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet,
+les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent
+avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_...
+
+--Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine
+Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette
+affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_?
+
+--Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de...
+l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au
+Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle
+possible...
+
+--Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle
+les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157].
+
+ [157] Mariage de Figaro.
+
+--Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui
+accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux.
+C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne
+récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de
+quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on
+préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en
+réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle
+fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de
+plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur;
+n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le
+lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange
+de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages.
+Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par
+des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères
+préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si
+flatteuse dont on l'avait, jusque-là, bercée. Arrivée au bûcher, quelle
+ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments
+de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur
+son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant
+les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son
+innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;...
+rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le
+fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible
+spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut
+suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et
+retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune
+fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et
+sanglantes;... le reste est horrible à dire...
+
+--Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers.
+
+Boon reprit après un moment de silence:
+
+--Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de
+la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille
+imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux
+acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le
+sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder,
+et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte.
+
+Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces
+histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche
+de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une
+forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent
+pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient
+tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir
+aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils
+attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la
+tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et
+qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une
+vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse
+naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents
+dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.
+
+Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos;
+plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le
+récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux
+qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et
+bientôt ils ne les entendirent plus...
+
+--Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des
+étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en
+plein air!...
+
+--Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant
+à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles
+brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble
+à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la
+splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui
+n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un
+genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est
+bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je
+conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait
+utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans
+leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance
+en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?...
+
+--C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les
+ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en
+craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction...
+
+ [158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim.
+
+--Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en
+faction?...
+
+--Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant
+le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner
+les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas
+d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un
+rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied
+d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui
+annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et
+s'enfuient...
+
+--Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je
+m'attendais à une ronde à la sonnette[159]...
+
+ [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une
+ sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas
+ endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle
+ répondît.
+
+ (Voy. Thucydide.)
+
+--Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous
+apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant
+dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence,
+quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous
+l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le
+chef, le cou tendu, observe et avertit.
+
+--Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de
+réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes
+féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les
+loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le
+Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit
+périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de
+ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus...
+
+--Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa
+l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des
+endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur
+sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître
+les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les
+yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution
+d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec
+tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces
+peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de
+coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat.
+Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer
+dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de
+s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
+l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite
+pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours
+parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous
+disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la
+vilaine habitude de mâcher ce végétal...
+
+--Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du
+_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que
+vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel
+Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les
+physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être
+comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut...
+_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur
+perde au change...
+
+ [160] Espèces de tabac.
+
+Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande
+habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur
+position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils
+faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils
+se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez,
+Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:
+
+ C'est moi! je suis un aigle de guerre!
+ Le vent est violent, mais je suis un aigle!
+ Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas.
+ La plume d'aigle se balance sur ma tête.
+ Je vois mon ennemi au-dessus de moi!
+ Je suis un aigle, un aigle de guerre.
+
+ Désennuyons les morts
+ Partons, pour les couvrir
+ Et disons-leur tout haut
+ Qu'ils vont être vengés.
+
+ Levons le tomahawck,
+ Suspendons nos chaudières;
+ Graissons, tous, nos cheveux,
+ Peignons, tous, nos visages,
+ Chantons la chanson de sang
+ Ce bouillon de nos guerriers.
+
+ Je vais en guerre venger la mort de nos braves,
+ Comme le loup affamé, je serai inexorable.
+ J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai;
+ Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants,
+ Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages.
+ Je vais en guerre, venger la mort de nos braves,
+ Comme le loup affamé, je serai inexorable.
+
+Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être
+prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se
+coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies;
+son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature
+reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit.
+
+Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le
+corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille
+les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est
+accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne
+_dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or,
+l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant
+le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi
+engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les
+sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir
+l'explication.
+
+Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient
+presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers
+américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient
+pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les
+objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent
+mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les
+voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme
+imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois,
+lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la
+profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se
+recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se
+fit entendre.
+
+--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
+sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir
+avez-vous entendu)?
+
+--_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à
+moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on
+ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163],
+partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous
+viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du
+_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on
+entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux,
+et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que
+par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant
+entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à
+craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces
+bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du
+sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que
+nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement
+désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_...
+
+ [161] Je veille.
+
+ [162] Jeter l'ancre.
+
+ [163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris.
+
+ [164] Pausanias, ch. XXXII.
+
+--Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur
+Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle
+Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans
+les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont
+je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les
+Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions.
+Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les
+croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons
+lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons
+inattendus et burlesques. De là, l'idée que Pan apparaissait à
+l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime
+d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité
+mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme
+un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier
+d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en
+route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats
+tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le
+glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en
+repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les
+cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus
+d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent
+un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se
+renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est
+impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit,
+et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?...
+
+--Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac,
+vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de
+commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler...
+
+--Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous
+quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre
+Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort
+_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de
+l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?...
+
+--Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par
+cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est
+une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à
+pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter
+aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait,
+voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la
+direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai
+souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une
+_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_,
+_tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et
+l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
+élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est
+un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais
+me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède,
+quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de
+dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan
+en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en
+apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp,
+ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les
+ronger avec un grand bruit de mâchoires.
+
+ [165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot,
+ qui, chaque matin, va chercher les provisions.
+
+ [166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à
+ cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des
+ flots huileux.
+
+ [167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes.
+
+ [168] _Collègue_: un maillet.
+
+--Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une
+feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère
+_très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est
+facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa
+dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et
+comment nous emparer du _monstre_!...
+
+--Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes
+frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt
+que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat
+illico fauces earum_...
+
+--Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement
+_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en
+berne_?...[170]
+
+ [169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will.
+
+ [170] Signe de détresse.
+
+--Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières
+paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous
+vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des
+moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que
+dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente
+hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze
+guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la
+fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages,
+j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir
+une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez
+entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de
+médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée
+superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles
+qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche,
+ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs
+interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou
+des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est
+possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les
+Pawnies pour nous frapper de terreur...
+
+ [171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les
+ Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres,
+ couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons
+ d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte,
+ étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se
+ servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.
+
+ Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont
+dévoré le coeur de cette jeune fille?
+
+--Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la
+jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le
+corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en
+hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables,
+disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les
+irritations de la faim_...
+
+--S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le
+marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le
+droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations
+doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le
+moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables
+intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions
+humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!...
+est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!...
+c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de
+ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il
+versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser
+ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer
+sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des
+arbres...[172]
+
+ [172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de
+ grands champs de bled, dit Brantôme.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+--Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi
+philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte
+d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois...
+
+--C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où
+l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la
+nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont
+autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais
+du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les
+forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est
+tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées...
+en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très
+cops._»[173]
+
+ [173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois.
+
+--Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en
+riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous,
+capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres
+esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux
+humains...
+
+ [174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le
+ soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser
+ avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue.
+
+--Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la
+nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup
+d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux
+plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à
+_s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à
+coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non
+plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas...
+
+ [175] _Vaigres_, planches d'un navire.
+
+Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et
+la science déborda.
+
+--Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau
+(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des
+premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les
+dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées.
+Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial
+de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son
+secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le
+milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils
+mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_,
+ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils
+n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un
+exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de
+Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent
+à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses
+m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur
+prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les
+reins...
+
+--Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit
+le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin
+que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se
+plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son
+limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous
+cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts...
+
+--Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de
+Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un
+problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit
+captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur
+départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit
+seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la
+nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà... on croit qu'elles
+n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la
+_tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle
+fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages
+épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir,
+rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas
+impunément? même lorsqu'il dort...
+
+--Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_,
+mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie
+gémissant sous ses moufles...[176]
+
+ [176] _Moufles_, appareils de poulies.
+
+Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais
+Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus
+vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun
+a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la
+nuit...»
+
+--Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous
+conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte
+n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à
+la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise
+carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de
+_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une
+plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans
+l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?...
+
+ [177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap
+ Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut
+ dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se
+ nourrir de _fayots_ (haricots secs).
+
+ [178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par
+ être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et
+ enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive,
+ _on torche de la toile_, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles
+ le plus longtemps possible.
+
+ (Voy. M. Paccini: de la Marine.)
+
+--Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la
+prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs
+guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse
+à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.
+
+--Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils
+nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette
+délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée
+des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!...
+
+--Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte;
+le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un
+canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils
+attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été
+envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de
+_médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes
+les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou
+d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé
+à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en
+offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le
+dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le
+ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages,
+car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs
+prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent
+annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs
+prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent
+de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande
+influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être
+l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils
+désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers
+et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_...
+
+ [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.
+
+ [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos
+ lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de
+ chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre
+ savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american
+ indians_).
+
+--Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont
+tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en
+foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on
+n'établisse ici-bas aucun domicile durable.
+
+--Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans
+la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou
+_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur
+Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est
+mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés.
+
+--Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le
+capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à
+Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout
+pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la
+voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en
+grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus
+lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais
+qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque
+engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y
+seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un
+_animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur
+contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous
+les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre
+supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes;
+ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu
+sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes
+prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque,
+avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a
+que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et
+d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de
+toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais
+puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus
+de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me
+défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille,
+dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme
+ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre
+force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups,
+et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous
+ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un
+lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux
+prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien
+d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le
+supplice en se faisant adopter?...
+
+ [181] Montesquieu: _Esprit des lois_.
+
+--Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous
+adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les
+mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos
+triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant
+mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal
+courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent,
+pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos
+chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous
+donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].»
+
+ [182] Voy. Travels in high Pensylvania.
+
+--N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le
+marin.
+
+--Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes
+gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on
+commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits...
+
+--_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans
+joucroute_!... _der teufel_!...
+
+--C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le
+gastronome gascon stupéfait.
+
+--Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son
+sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les
+martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse...
+
+--_Der teufel_!--s'écria le même Allemand.
+
+--J'en ai la sueur froide!--dit le marin.
+
+--Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur
+vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous
+serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous
+offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main
+gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier
+vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie,
+vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le
+visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même...
+jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous
+relever[183]...
+
+ [183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.
+
+--Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale
+presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation
+cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de
+crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je
+renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous
+étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être
+n'avons-nous affaire qu'à une panthère.
+
+--Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste
+Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre
+_chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à-dire munis de _ligaments_
+élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut
+pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il
+les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_...
+
+ [184] Cuvier. Notes sur Pline.
+
+--Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous
+tirerons d'ici!--dit le marin...
+
+--Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à
+son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux
+Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius
+rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée
+au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur...
+
+--Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine.
+
+--Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du
+philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais
+l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus
+_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très
+intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses
+petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le
+_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le
+_second_... d'examiner ce qu'elle demandait.
+
+--C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui
+dictait cette conduite...
+
+Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_.
+
+--Et il se laissa conduire?...
+
+--Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel
+service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse;
+avec eux, la mère escorta...
+
+--Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de
+tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler!
+
+--Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà
+des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le
+désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose
+rare... même chez l'homme...
+
+--Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel
+Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le
+trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait.
+
+--Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune
+obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les
+ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon...,
+voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout
+homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il
+veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes,
+fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses
+vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé
+seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il
+n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas
+de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le
+lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que
+ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des
+houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être
+enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer
+quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en
+pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des
+yeux qui brillent dans les broussailles?...
+
+
+
+
+LA PANTHÈRE.
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son
+plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes
+athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les
+ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta
+ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de
+prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le
+voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir...
+
+--Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur
+Wilhem à son ami...
+
+--Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend
+ce que les visages-pâles ne peuvent entendre.
+
+Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons
+éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la
+taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui
+se dressait en déroulant ses anneaux.
+
+--Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de
+Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque...
+
+--Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà
+l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer;
+notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée
+nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de
+Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux
+que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même.
+
+--Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement
+au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après
+tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_,
+_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que
+nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie
+convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous
+serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par
+_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer!
+
+--Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les
+taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont
+les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la
+nécessité.
+
+--Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon
+bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.
+
+L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et
+dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du
+campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet,
+les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se
+leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha
+dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de
+craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour
+la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux
+des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent
+précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp
+que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens
+et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les
+pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et
+redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_;
+ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire;
+nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les
+circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou
+moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main
+sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la
+victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la
+mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce
+sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la
+dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la
+bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la
+répercussion.»[185]
+
+ [185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes
+ d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire
+ ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols.
+
+ (_N. de l'Aut._)
+
+Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils
+avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur
+la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait
+sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une
+joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions
+différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne
+ne fut épargné...
+
+--_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous
+sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un
+Alsacien.
+
+--_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien
+mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre.
+
+--_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me
+tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.)
+
+--_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186]
+
+ [186] Nous traduisons par des équivalents.
+
+--_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous
+vendent.)
+
+--_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en
+foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez
+Whip-Poor-Will.
+
+--_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps
+comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les
+rassurer.
+
+--Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le
+capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant,
+j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je
+sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre
+Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus
+loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La
+lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne
+pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du
+camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes
+antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann,
+où êtes-vous?...
+
+--Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un
+monceau de bagages.
+
+--Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel
+Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre;
+à cheval!...
+
+Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens
+furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier
+s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit.
+A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits
+infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre
+armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et
+donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]
+
+ [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se
+ retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux
+ avant l'invention des trompettes.
+
+Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle
+unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en
+rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève,
+avant qu'on ne se soit douté de son approche.
+
+--Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne
+laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une
+conflagration générale de la prairie en serait la conséquence...
+Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me
+semble que quelque animal y a passé...
+
+Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les
+traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il
+pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit
+entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci
+pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des
+antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité,
+avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à
+l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une
+circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait
+compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les
+chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la
+panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens
+se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons
+hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les
+excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa
+retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y
+avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu
+à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à
+chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus
+hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements...
+Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette
+apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut
+descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson.
+
+--Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà
+une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau,
+pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et
+_nous l'amenez_...
+
+--Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste!
+attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de
+grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces
+broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de
+voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du
+taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai...
+
+--Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure
+est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est
+le danger... là est l'honneur: en avant donc!...
+
+--N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin.
+
+--Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le
+mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on
+s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en
+la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les
+mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin,
+de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes
+sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul
+homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère
+est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par
+derrière...
+
+ [188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16.
+
+--Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir
+l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de
+la terre!... holà, vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me
+porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck.
+
+--Le voici.
+
+--Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du
+_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en
+examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à
+une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez
+pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus,
+d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi,
+pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et
+nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre
+potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190]
+attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en
+avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi...
+
+ [189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_.
+
+ [190] Rabelais: Gargantua.
+
+Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé
+d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face
+avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées
+sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement
+qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le
+pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son
+chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir
+l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi,
+se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de
+son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui...
+
+--Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers.
+
+--Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le
+marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours
+gris de la plus belle taille...
+
+--Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris
+est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à
+l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_
+l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille
+à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait
+dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des
+_non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire...
+
+ [191] Tribus hostiles des Prairies.
+
+Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans
+le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin
+l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le
+cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite
+furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le
+capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et
+l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa
+proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup
+de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de
+l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds
+du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main...
+
+Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon.
+
+--Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons
+Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la
+jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a
+plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher;
+mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le
+Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci
+étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds...
+
+--Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils
+terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent
+au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la
+sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle
+condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers,
+attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué...
+
+--Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé
+avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo!
+ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192];
+cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson
+_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez
+traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le
+capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des
+pattes de l'animal et commença ainsi:
+
+ [192] Discours en plein air.
+
+«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de
+vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos
+familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer
+auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille
+rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand
+le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après
+avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse
+y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la
+colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi
+n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la
+joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de
+l'ours.»
+
+--Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une
+improvisation vraiment _pindarique_.
+
+--A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon.
+
+Les pionniers partirent.
+
+L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du
+Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils,
+pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux
+chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même,
+lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé,
+il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à
+celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve
+plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres
+retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les
+finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et
+leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de
+leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines
+pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent
+jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient
+conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal
+comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka,
+tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les
+chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a
+terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la
+graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis
+qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il
+voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais
+finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins
+d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se
+venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande
+pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la
+peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui
+rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle
+d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de
+poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au
+chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec
+quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent
+dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une
+de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche
+au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa
+langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une
+corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une
+grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand
+l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un
+gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il
+rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la
+pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre
+retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement.
+La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé,
+plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet
+étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une
+loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que
+l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement
+étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui
+donner le coup de grâce.»[193]
+
+ [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.
+
+--Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez
+de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous
+avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous
+conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de
+vous gagner tous les coeurs.
+
+Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité.
+
+--Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le
+Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement
+efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de
+beurre_, ou l'huile du Samaritain?...
+
+--Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages
+du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis...
+qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le
+sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les
+exposera ensuite à la morsure de ces insectes...
+
+--Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria
+le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!...
+
+--Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces
+fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le
+vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à
+l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis,
+en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent
+ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194].
+
+ [194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry.
+
+--Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là
+sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes
+fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà! holà!...
+
+--Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la
+rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité...
+courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit
+sur vous...
+
+--C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin.
+
+Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation,
+s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la
+tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés
+auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre
+bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat
+n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent.
+
+--Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître;
+nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez
+tous en bonne disposition...
+
+--_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine
+d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant
+la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les
+effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs
+critiques anticipées.
+
+--Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne
+resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât
+quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en
+baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la
+fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition
+des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces
+Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas
+homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et
+c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence
+du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le
+lendemain!...
+
+L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le
+paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance
+en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel
+il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait
+avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez
+Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de
+violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace.
+
+On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route
+qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur
+sonna le boute-selle, et les pionniers partirent.
+
+
+
+
+LE CONSEIL DES SACHEMS.
+
+ Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du
+ sang!
+
+ Quels sont ces gens dont le costume est si étrange, si fané? qui sont
+ sur la terre et ne ressemblent point à ses habitants?
+
+ Shakespeare, _Macbeth_.
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Revenons à ceux de nos pionniers que nous avons laissés campés dans la
+prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un
+jeune Écossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pâturages,
+prétendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'était un peu
+éloignée des autres; ils avaient été saisis de frayeur à cette
+apparition; Mac, l'Écossais, très superstitieux de son naturel, crut
+voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches:
+les deux enfants avaient jugé prudent de reconduire le bétail au
+campement avant le coucher du soleil.
+
+ [195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott.
+
+--Bien douce est la bête qui se laisse traire par tout le monde, dit le
+petit Albert sans attendre que son père l'interrogeât; Betsy (c'était le
+nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait à
+Julia...
+
+--Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le
+jeune Écossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces
+prairies; si nous étions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait
+la vérité sur ce que nous avons vu.
+
+ [196] Montagnes d'Écosse.
+
+--Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme
+que vous avez vu Albert?...
+
+--Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma soeur Julia peut
+s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos
+jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à
+l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui
+attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient
+encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la
+débarrassa d'une partie de son lait.
+
+--C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade
+Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de
+phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions
+partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des
+ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les
+oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez
+plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre
+menaçant... M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion...
+
+Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron
+Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla
+ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de
+l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron
+attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était
+dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à
+l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur
+Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif
+du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames
+avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris
+part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que
+lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la
+cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques
+de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les
+Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte
+aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au
+nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise.
+Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses
+paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix
+s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition;
+elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante,
+Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque
+se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des
+sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque,
+l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les
+voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully,
+archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas
+dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma
+conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne
+chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne
+faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme
+moi-même... voici votre évêque...
+
+ [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne.
+
+L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant
+qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils
+voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait _trois yeux_. Ils
+ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard
+leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes
+conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se
+l'attachèrent.
+
+Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase
+campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à
+l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés
+dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils
+combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des
+engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi
+épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite
+nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était
+pas guéable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert,
+offrait une retraite sûre et facile... Maîtres de la vallée, et
+approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se
+flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les
+attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace,
+une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur
+tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine.
+Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers
+à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane,
+le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui
+connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de
+leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le
+défilé des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils
+s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers
+à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands
+périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer
+las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour,
+et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de
+l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait
+l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi,
+sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute
+que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait
+l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition,
+par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces
+réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la
+barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua
+un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur
+la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à-coup un tel
+concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à
+l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur
+multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille... le coeur
+palpite... chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses
+conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse
+alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer,
+indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de
+Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se
+rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent
+sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de
+bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux
+géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage
+est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du
+combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se
+précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la
+rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de
+guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que
+l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne
+sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent
+jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un
+orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A
+cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une
+nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles
+crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas
+lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien
+distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les
+événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours,
+avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «_l'ennemi arrive_»
+les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi.
+Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et
+engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés
+de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une
+grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une
+énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient
+chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur
+permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre.
+
+--Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss
+Julia Percy--ils s'avancent vers le camp.
+
+Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix
+stentorienne «_Qui Vive!_» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine
+Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie.
+
+--Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous
+pourrons vous offrir,--dit Frémont-Hotspur.
+
+Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin
+français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem...
+
+--Peste; quelles palissades!--s'écria le capitaine--l'ennemi est donc à
+vos portes?...
+
+--Oui.
+
+--Quand s'est-il montré?--demanda vivement Daniel Boon.
+
+--Aujourd'hui, pour la première fois;--répondit Hotspur, et ils sont
+nombreux.
+
+--Les palissades sont-elles solides et bien défendues?
+
+--Vous pouvez vous en assurer; c'eût été montrer peu de sollicitude pour
+les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de négliger ce qui
+pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas été en défaut un
+seul instant. Les jeunes gens ont gardé les palissades pendant tout le
+jour, et nous nous proposons d'aller à la découverte dans les bois vers
+le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;...
+à vos postes... à vos postes...--dit Frémont-Hotspur aux pionniers qui
+se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec
+vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand
+secours pour débusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, hâtez-vous
+d'aller rassurer votre père; les amis que nous attendions sont arrivés,
+et nous allons immédiatement concerter ensemble les meilleures mesures à
+prendre pour sortir de ce mauvais pas.
+
+La belle Américaine disparut dans l'obscurité afin de s'acquitter de la
+commission de Frémont-Hotspur; il eût été impossible de reconnaître le
+moindre signe d'inquiétude sur les traits de celui-ci; il était trop
+familiarisé avec les grands dangers pour s'en alarmer...
+
+--Vous m'avez dit que vous avez été attaqués aujourd'hui même?--demanda
+Daniel Boon au jeune Américain...
+
+--Il y a quelques heures, avant que l'orage n'éclatât, nous avions
+l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a été dangereusement
+blessé ce matin; nous craignons même pour ses jours: le commandement m'a
+été déféré par intérim, mais je suis prêt à le résigner...
+
+--M. Frémont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il
+faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez
+été proclamé à l'unanimité; mes amis et moi nous confirmons ce choix;
+continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir
+et d'exécuter vos ordres. Le camp a été fortifié par vos soins, voilà
+déjà qui dénote chez vous des connaissances stratégiques; c'est
+précisément ce qu'eût fait le grand Napoléon...
+
+--Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit
+Frémont-Hotspur;--oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les
+sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres
+_squaws_[198], sont chargées des travaux les plus pénibles... Miss Julia
+vient-elle réclamer nos services?...
+
+ [198] Femmes.
+
+--N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,--dit la jeune
+fille;--je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir
+si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se
+conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut...
+
+--Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à
+une _médecine de guerre_ pour connaître la véritable position de
+l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frémont-Hotspur à la
+fille d'Aaron Percy;--j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne
+témoigneront aucun mépris pour ces prétendues _révélations_ du
+Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui
+aiment à se présenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir,
+nous nous exposerions peut-être à de grands dangers...
+
+--Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la
+belle Américaine;--que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en
+usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on
+dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc
+désespérer d'être invitées à y figurer...
+
+Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement
+de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec
+d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit
+s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée,
+des ténèbres épaisses couvraient la vallée.
+
+Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion
+qu'il appelle sa _médecine_; c'est, ou quelque être invisible, ou, le
+plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur
+auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice.
+Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de
+l'_approche_, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir
+pour une expédition militaire: elle fait partie de la _danse de
+guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent
+leur manière de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez
+Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à
+l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force
+de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement à la lueur
+des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et
+éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui
+menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,»
+dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur _médecine_. C'étaient de
+petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les
+sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image,
+piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le coeur, et y
+appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques
+que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres
+ennemis en les _envoûtant_, c'est-à-dire en faisant baptiser par un
+sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait
+détruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui
+apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur.
+
+L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre
+éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce
+roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de
+mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la
+cabane à mystères_, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le
+feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur
+superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la
+loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la
+tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au
+Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages
+prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de
+la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des
+idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit
+Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les
+nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en
+volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils
+produisent des vapeurs _frémissantes_, accompagnées d'un tourbillon de
+fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les
+tempêtes... Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux
+maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu
+le nom de _foudres_, viennent des trois planètes supérieures, mais
+principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres.
+Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'_évacuer_ la surabondance
+d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur
+que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient
+_foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie,
+celles qui éclataient lorsqu'un homme _s'établissait_ et obtenait de la
+famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix
+ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la
+naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient
+d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les
+cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une
+colonie... Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un
+heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde... Chez
+toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair
+brille[199].
+
+ [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des
+ éclairs.
+
+«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour
+menacer le dieu qui lance la foudre... persuadés qu'il n'y a d'autre
+dieu que celui qu'ils adorent[200].»
+
+ [200] Hérodote, liv. IV. _Melpomène_.
+
+Les cérémonies terminées, tous les sauvages se levèrent en même temps et
+restèrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand
+silence: le Natchez semblait agité d'une crainte superstitieuse; on eût
+dit qu'il écoutait une voix qui se faisait entendre au milieu de
+l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques
+jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les
+suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans
+l'obscurité...
+
+--Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir...
+
+Un grand nombre d'Américains et d'Allemands répondirent à ce généreux
+appel; ils sortirent tous bien armés, et rejoignirent Whip-Poor-Will.
+
+--Le Natchez court à une mort certaine,--dit miss Julia à Daniel Boon.
+
+--Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi à sa manière.
+Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachés dans les
+broussailles, il est difficile de les découvrir, et les hautes
+conceptions des blancs doivent faire place à la ruse pour qui veut les
+atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies
+savent qu'il est ici pour _éteindre leurs feux_[201], comme ils disent;
+c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts
+tendront à s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances à exercer
+sur lui.
+
+ [201] Les tuer.
+
+--Infligent-ils toujours d'affreux supplices à leurs
+prisonniers?--demanda miss Julia avec anxiété;--on m'a dit qu'ils les
+mangeaient quelquefois...
+
+--Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut espérer un
+traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se
+présente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez dû remarquer qu'il s'est
+frotté avec de la racine de _yarrow_, qui a la propriété de garantir
+contre l'action du feu. Arrivé au camp ennemi, il s'y glissera avec les
+précautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez à sa
+ceinture des échantillons des plus belles chevelures de l'Ouest...
+
+--Oh! l'horreur!--s'écria la jeune Américaine,--est-ce que le Natchez
+n'a pas renoncé à cet usage?
+
+--Il renoncerait plutôt à la vie...
+
+--Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de
+l'aisance qu'on trouve dans les villes?...
+
+--Moi?...--dit le guide un peu embarrassé par cette question,--je...
+mais chut!... regardez là-bas... miss... ne distinguez-vous pas une
+créature vivante qui se dirige de notre côté?... c'est quelque ennemi
+qui veut pénétrer dans le camp... voyez... Cet être semble parfois
+s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres
+proportions;... il n'est plus qu'à quelques pas... M. O'Loghlin, vous
+chargez-vous de le _dépêcher_?...
+
+L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa
+colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les
+armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de
+mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser
+échapper...
+
+Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et
+ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé;
+le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils
+tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop
+attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après
+un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus
+grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et
+l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui
+que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et
+redoutables!... D'où sont-ils venus, ces _visages-pâles_? qui les a
+conduits au-delà du grand _Lac salé_[202]? Pourquoi nos frères, qui en
+habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux
+belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et
+trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont
+multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit
+espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant
+que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables
+de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des _semeurs de
+petites graines_ aura éteint celle des _chasseurs de chair_[203]. Où
+sont les _wigwhams_ des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient,
+vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre
+trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont
+remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de
+leurs pères... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque
+partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour
+l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne
+afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura
+parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait
+répliqué... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: «une
+carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_
+est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une
+maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil
+qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du _point du
+jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brûle la
+gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il
+en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort...
+Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui
+n'approuvent pas mes paroles...»
+
+ [202] La mer.
+
+ [203] Les Sauvages.
+
+ [204] Orient.
+
+ [205] Eau-de-vie.
+
+A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse
+tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un
+caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit:
+«Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante
+tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies;
+nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le
+gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on
+a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des
+chevaux?... non... Et quand la guerre est déclarée, comment se partager
+en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le
+_tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux
+qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours...
+Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos
+au _wigwham_. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être
+chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs
+champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la
+neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses à perdre
+que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir,
+comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme
+qui ne peut plus aller où il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au
+lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront
+comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui,
+plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres... Qui
+enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de
+nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de
+guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser
+pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme
+eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment
+sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou
+l'épervier qui poursuit sa proie... Respectons les forêts, ne déchirons
+point la terre où reposent les os de nos ancêtres!... J'espère que la
+vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du
+lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les
+blancs!...»
+
+Ce discours, prononcé au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs,
+remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems
+proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partagées
+dans le conseil. Ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus
+d'autorité firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs
+dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers
+étaient en majorité. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrèrent
+leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une
+sorte de rage délirante semblait les transporter; des sifflements, des
+cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se
+confondaient dans un concert infernal...
+
+
+
+
+LA BATAILLE SANS LARMES.
+
+ Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et
+ retenus dans un brâsier, sur un feu ardent, après être resté en
+ silence l'espace de... il commence à dire à haute voix et en
+ vociférant: Aïe! Aïe! Aïe!...
+
+ (_Pratique de la Sainte Inquisition._)
+
+ Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de
+ saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts: «à eux!» et
+ d'entendre hennir les chevaux démontés, dans la forêt, et d'entendre
+ crier «à l'aide! à l'aide!» et de veoir tomber dans les fossés petits
+ et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronçons de
+ lances dans les flancs traversés. Faire provision de casques, d'épées,
+ de chevaux, voilà tout ce que j'aime.
+
+ (_Poésies des Troubadours._)
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait
+prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout
+pour le torturer.
+
+Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient
+rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils
+ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils
+étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments
+que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers.
+
+--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur.
+
+Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune
+pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des
+prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de
+calme...
+
+--Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune
+Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le
+moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes
+se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions
+involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme
+si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas
+longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en
+vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés
+jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.
+
+Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait.
+
+--Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit
+Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il
+est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...
+
+--Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez
+pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence
+de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant
+d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don
+qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les
+mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp:
+elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre
+père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et,
+tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre
+devoir...
+
+Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches
+épouvantaient les irrésolus...
+
+--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours
+et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au
+plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta
+volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera
+convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race
+pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui
+me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me
+conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la
+dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans
+l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste
+aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont
+prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment
+de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du
+Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices!
+
+Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine,
+comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des
+hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est
+assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits
+du résultat d'une première attaque...
+
+--A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût
+frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.
+
+--Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré.
+
+--M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de
+Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre;
+nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer
+vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre
+petite fortune...
+
+--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur.
+
+--Oui, répondit Boon.
+
+--Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que
+sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on
+mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers
+sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais
+ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour
+que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos
+auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de
+toute son influence sur eux pour les contenir.
+
+Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit
+et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement
+exécutés.
+
+Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait
+régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de
+tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui
+se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui
+avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan
+concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de
+la sainte inquisition...
+
+--Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il
+faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le
+conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez?
+une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut
+rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les
+fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_.
+
+--L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de
+Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus
+sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était
+rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups
+hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était
+bien rouge!...
+
+--Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du
+serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers
+vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont
+laissé un grand nombre d'injures à venger...
+
+Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son
+chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit
+de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse
+ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des
+invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux...
+
+--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant
+qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle
+vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi
+de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien!
+c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui
+vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des
+Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme,
+en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour
+couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair,
+nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache
+moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais
+tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas
+la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.»
+
+La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une
+constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher
+les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du
+corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces
+circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le
+courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est
+égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le
+prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la
+colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et
+s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain,
+rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et
+défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent
+aborder un homme à demi-brûlé.
+
+Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les
+ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans
+le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de
+spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.
+
+--M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais
+ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons,
+vous dis-je!...
+
+--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme
+dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on
+verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser
+son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité
+sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la
+terre!...
+
+--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons,
+vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!...
+
+--Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux
+sort!--dit mistress Percy...
+
+--Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous
+périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!...
+
+Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la
+tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des
+waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit
+quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le
+froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence,
+Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche
+en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies
+préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la
+rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus
+sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi
+le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins
+vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine,
+et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang
+ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs
+compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs
+principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne
+paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à
+la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus
+profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des
+chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux,
+et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent
+halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait
+repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui
+venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune
+Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé.
+Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement
+couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître;
+c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer
+l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que
+tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour
+venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait
+complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une
+direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies
+l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun
+s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames
+n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la
+ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.
+
+Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la
+caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de
+la nuit... Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil
+parut à l'horizon...
+
+--La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront
+pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils
+ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les
+dames se rassurent...
+
+Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes
+incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de
+vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont
+elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la
+destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est
+personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les
+sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à
+ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis,
+car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les
+conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les
+tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment
+sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent
+permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de
+fumée...
+
+Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les
+sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent
+les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions;
+les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui
+se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers
+sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur
+habileté à la chasse.
+
+
+
+
+LE TORRERO.
+
+ J'ai été environné par un grand nombre de jeunes boeufs, et assiégé
+ par des taureaux gras; ils ouvraient leurs bouches pour me dévorer
+ comme un lion rugissant.
+
+ (PSAUMES.)
+
+ Vous poursuivrez vos ennemis et ils tomberont en foule devant vous.
+ Cinq d'entre vous en poursuivront dix mille... Vos ennemis tomberont
+ sous l'épée devant vous...
+
+ (BIBLE. _Le Lévitique._)
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et
+désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint
+l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la
+main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le
+_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord,
+diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte
+tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes
+courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair
+s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère
+distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se
+réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de
+l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en
+rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se
+dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils
+émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui
+s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les
+plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain
+qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois
+tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à
+cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_
+(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et
+abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement
+pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent
+tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits
+sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que
+selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes
+soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de
+nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en
+profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le
+moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de
+prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés
+sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques
+génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur
+lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent,
+ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que
+leurs carquois soient épuisés.
+
+Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo
+_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre,
+les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas
+à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se
+défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les
+criblent de flèches...
+
+Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les
+animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet
+n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière
+suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide,
+ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux
+fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour
+les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la
+poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces
+animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent,
+coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne
+s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue
+leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont
+le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont
+encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils
+les attachent ensuite, et les emmènent[206].
+
+ [206] Pausanias, Voyage en Grèce.
+
+Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de
+provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le
+passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent
+annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des
+cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se
+représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent,
+s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui
+tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et
+abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et
+les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta
+les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir.
+
+Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut
+voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à
+la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute
+leur activité.
+
+Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie,
+émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses
+bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et
+brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir
+longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de
+grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage
+famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils
+attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se
+tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent
+s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude
+maternelle!
+
+--Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine
+Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?
+
+--Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur.
+
+--Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait.
+
+--_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui
+fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils
+forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec
+une vitesse extraordinaire.
+
+En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes
+voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides
+évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction,
+comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque
+instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur
+poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent
+dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les
+bois, les branches se brisent sous leur nombre...
+
+--Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant,
+tout ce qui peut servir à leur subsistance.
+
+--C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes
+observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se
+procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement
+la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de
+chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève,
+passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang
+suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_
+devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe
+successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest,
+capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre
+mille buffalos...
+
+--Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!...
+J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre;
+colonel Boon, c'est un orage qui se prépare.
+
+--Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will.
+
+--Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le
+fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs
+yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos...
+
+Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond
+silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude
+de personnes qui écoutent un bruit lointain.
+
+--Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se
+relevant.
+
+--J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le
+marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un
+nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit...
+
+ [207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper.
+
+--Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit
+tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur
+les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_.
+
+Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes
+les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie
+impassible ne perdirent rien de leur immobilité.
+
+Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de
+conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient
+les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il
+ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre,
+pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...»
+Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp:
+l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent
+le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si
+l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins,
+s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un
+mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent
+pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les
+cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent
+l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires,
+le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent.
+
+--Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de
+cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon.
+
+ [208] Cavendish: espèce de tabac.
+
+--Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose
+de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un
+équipement de trappeur.
+
+--Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur.
+
+--En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te
+confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma
+chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta
+ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de
+métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!...
+Natchez, n'en parlons plus.
+
+ [209] Couteau.
+
+Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de
+pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de
+l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée
+par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande
+satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand
+troupeau de buffalos...
+
+--J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment
+aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes;
+disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une
+seule.
+
+--Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc
+tout massacrer?
+
+--Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous
+attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures,
+les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes,
+_gentlemen_, le Natchez est prêt...
+
+Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau;
+Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus
+intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception
+complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui
+bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des
+sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des
+inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis,
+tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un
+signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et,
+plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs
+_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les
+vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique
+parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les
+pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des
+sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne
+saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux;
+ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos
+avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait
+sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les
+crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur
+les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne
+pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris
+des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite
+impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.
+
+Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une
+belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence
+d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable.
+
+--Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays
+étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre.
+Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas
+le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles
+enchantées de Robin-Hood...
+
+--Halte là! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous
+expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez
+pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit
+le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette
+attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre.
+
+ [210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant
+ le taureau, à pied ou à cheval.
+
+Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du
+buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les
+symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa
+bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des
+charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste;
+celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et
+lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une
+fuite, le buffalo le poursuit; tout-à-coup le pionnier fait pirouetter
+son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et
+étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet
+exploit...
+
+Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses
+pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les
+sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de
+grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la
+chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine
+activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper
+splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec
+sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle
+manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et
+l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée
+de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus
+duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge
+fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis
+couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos
+pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea
+beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la
+plus bruyante gaîté régna dans le camp.
+
+
+
+
+HAIL COLUMBIA!
+
+ Aurais-je dit quelque sottise? cela est possible; j'aime trop la
+ mythologie, et je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+ (George Sand, _André_.)
+
+ Plus on voit, moins on écrit; plus les impressions sont vives,
+ accumulées, pressantes, moins on est tenté de les vouloir rendre.
+
+ (ARMAND CARREL.)
+
+ Répète-moi que ton affection m'a suivi, et qu'aux heures du
+ découragement où je me croyais seul dans l'univers, il y avait un
+ coeur qui priait pour moi.
+
+ (GEORGE SAND.)
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur
+l'Orégon; ils voyageaient à travers une âpre région de collines et de
+rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites
+vallées verdoyantes et arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels
+s'élevaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces
+charmants oasis réjouissent et rafraîchissent les voyageurs fatigués.
+Après quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes
+rocheuses; de loin, elles s'étaient montrées solitaires et détachées;
+mais en avançant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en
+avait vu que les principaux sommets; leur élévation en ferait des phares
+pour une vaste étendue de pays, et les objets se distinguent de loin
+dans la pure atmosphère de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des
+pics s'élèvent jusqu'à la région des neiges perpétuelles, leur hauteur,
+au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se
+l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines élevées, qui sont
+déjà à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Ces
+plaines, vastes amas de sable formés par les débris granitiques des
+hauteurs, sont souvent d'une stérilité affreuse. Dépourvues d'arbres et
+d'herbages, elles sont brûlées, pendant l'été, par les rayons d'un
+soleil ardent, et balayées, l'hiver, par les brises glacées des
+montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contrée, qui
+s'étend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas été
+appelée, sans raison, le grand désert américain. On ne peut parcourir ce
+pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines
+étendues et singulièrement fertiles se trouvent cependant dans les
+hautes régions de ces montagnes.
+
+ [211] J'emprunte quelques détails topographiques à l'excellent ouvrage
+ de M. Washington Irving: _Astoria_.
+
+Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais
+plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de
+pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de
+pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs
+environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes
+élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des
+prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux _terrains de
+chasse_, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le _maître de la
+vie_, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence.
+Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits
+_francs_ et _généreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur
+existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur
+mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs
+pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts
+redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus
+élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après
+de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la
+_terre des âmes_; de là, ils verront aussi les heureux pays de chasse et
+les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs
+ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans
+et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des
+sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les
+plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à
+la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après
+avoir été _tantalisés_, ils seront repoussés au bas de la montagne, et
+condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent.
+
+ [212] Voy. _Astoria_.
+
+Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de
+joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris,
+tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs
+désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des
+trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de
+montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre
+grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la
+Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon... Un
+fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des
+montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température.
+Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous
+les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants,
+et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font
+peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les
+pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans
+les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant
+l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque
+continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et
+du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars
+à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de
+pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les
+rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214].
+
+ [213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est
+ également celui d'un de nos chants patriotiques.
+
+ [214] Voy. Malte-Brun, Géographie.
+
+ (_Note de l'Aut._)
+
+Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et
+vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les
+regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les
+_croque-mitaines_ dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir.
+Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses
+qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur
+parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent
+la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans
+l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût;
+les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs
+vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des _peaux
+de serpents_ donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de
+piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent
+paraître... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et
+l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de
+plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes
+_généreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient
+l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au
+capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait
+impression sur lui_...
+
+Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes
+animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone;
+les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu
+occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la
+meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des
+squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur
+pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce
+qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les
+colliers bleus et blancs...
+
+Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir
+se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure
+de réflexion, il commença sa lettre:
+
+
+MON CHER CHARLES,
+
+Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied
+dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un
+indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en
+savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_
+trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les
+forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux
+buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en
+terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage,
+on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par
+le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui
+ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec
+l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on
+n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes
+sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que
+celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette
+malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit
+de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de
+l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_
+n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos
+sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher
+Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut
+l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me
+tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr
+de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure
+que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages
+les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse
+des nations ne dit-elle pas de son côté que:
+
+ Tout voyageur
+ Est un menteur?
+
+Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres
+Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant,
+il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis
+et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi;
+il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières
+différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher
+Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne
+communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit
+de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je
+craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à
+Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de
+retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent
+châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la
+rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière,
+et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et
+rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai
+bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron
+que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec
+les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux
+parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes
+se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la
+reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les
+séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent
+des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce
+serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la
+tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style
+sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les
+perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_
+plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à
+apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres
+ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu
+du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_
+de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant
+une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une
+voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement
+adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires,
+comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si
+une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques
+ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les
+formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées
+étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus
+bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher,
+et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le
+menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant
+d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et
+pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes
+errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour
+les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la
+_Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces
+taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me
+semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir
+dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute
+hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car
+dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce
+temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les
+chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles
+eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des
+losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde
+avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI
+d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui
+représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont
+les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué
+des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les
+clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent
+données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_)
+pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les
+archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le
+combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas
+la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].»
+
+ [215] Salvianus Massiliensis.
+
+ [216] Shakespeare: _La tempête_.
+
+ [217] La Bruyère: _Caractères_.
+
+ [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.
+
+Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de
+leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que
+l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples
+plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les
+Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est
+particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais
+leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils
+exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils
+ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de
+fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à
+l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les
+mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le
+gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à
+leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite
+avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.
+
+ [219] Yalofs: peuples de l'Afrique.
+
+Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé
+Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi
+a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a
+dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une
+pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures,
+mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou
+casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec
+cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la
+main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez
+pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît
+plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas
+l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de
+la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les
+plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de
+ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les
+affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement
+mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du
+repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces
+tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le
+souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté
+extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils
+s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui
+dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une
+nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur
+de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui
+vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_,
+perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait
+qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221],
+les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport:
+le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays
+montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux
+d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages
+semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide
+d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils
+affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais
+ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux
+flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des
+affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par
+l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme
+nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le
+sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont
+raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de
+chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en
+disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit
+Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de
+s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis
+ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant
+pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem:
+«Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils
+répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq
+cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison;
+je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi
+font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient
+certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut
+habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
+_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie;
+au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien
+était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors,
+on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine
+d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
+du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
+s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer
+ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie
+philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez
+les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont
+pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme
+atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que
+craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du
+ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant
+enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de
+l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de
+Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant,
+attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur,
+avec le sage Salomon:
+
+ * * * * *
+
+Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le
+paresseux à ceux qui l'ont envoyé...
+
+ * * * * *
+
+Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos
+mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se
+saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté
+s'emparera de vous comme un homme armé...
+
+ * * * * *
+
+Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime
+l'oisiveté sera dans une profonde indigence...
+
+ * * * * *
+
+Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle
+beaucoup l'indigence se trouve souvent...
+
+ * * * * *
+
+Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours
+l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre...
+
+ * * * * *
+
+Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et
+apprenez à devenir sage...
+
+Ou bien,
+
+ Crains d'un lâche repos la fatigue accablante;
+ Préfère à la mollesse une vie agissante.
+ A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé:
+ L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé...
+ Tout travaille et se meut dans la nature entière;
+ Le plus petit insecte agit dans la poussière.
+ ... Le temps est un éclair pour le mortel actif:
+ Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif.
+
+ * * * * *
+
+ Vous serez étonné, quand vous serez au bout,
+ De ne leur avoir rien persuadé du tout...
+
+ [220] Job.
+
+ [221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest.
+
+ [222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_.
+
+ [223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos.
+
+ (Pline. _Hist. nat._)
+
+ [224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque
+ maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours
+ des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne
+ les volât!...
+
+ * * * * *
+
+Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse
+l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute...
+on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les
+délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent
+merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des
+feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces
+de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont
+pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la
+patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie
+divinatoire de la chasse...
+
+Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute
+la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre
+les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des
+nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se
+tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois
+malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on
+les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus
+souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit,
+exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse
+aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de
+poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes
+de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il
+faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!...
+
+ [225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du
+ culte superstitieux des peuples sauvages.
+
+D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent
+quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les
+attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre,
+et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils
+étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener
+entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les
+remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer...
+Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à
+l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent
+assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge
+et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus
+dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils
+avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font
+couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles,
+que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie,
+et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes
+vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être
+accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces
+plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs
+vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la
+main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les
+bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties.
+
+Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un
+personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau,
+le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des
+grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie,
+les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez,
+hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se
+vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens,
+est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les
+traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à
+toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps
+pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les
+décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs,
+et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur
+jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient
+beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de
+troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans
+celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour
+punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont
+agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des
+vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont
+également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines
+superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire
+de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur
+imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils
+voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles
+fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et
+infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces
+âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne
+affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils
+ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par
+exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour
+_donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses
+officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien
+qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre
+avec les trois doigts_; ils étaient là, _le chapeau à la main et se
+tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de
+boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié;
+force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités
+de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si
+féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur
+vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village,
+offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et
+exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir,
+le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de
+cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos
+raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait,
+aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!...
+
+ [226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they
+ still love the sports of their youth, and mount the winds with
+ joy...
+
+ «Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de
+ flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils
+ se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous
+ voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés
+ de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à
+ l'avance.
+
+ (Dante. _Enfer_, ch. XII.)
+
+Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de
+jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des
+mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de
+nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la
+sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions
+incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire
+comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le
+lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef)
+m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu
+vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut
+être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la
+chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités
+consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la
+fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire
+avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette
+affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un
+Polynésien.
+
+ [227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait
+ pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin
+ pour la nuit prochaine.
+
+Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur
+reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur
+africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
+insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
+tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux
+devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et
+se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à
+genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de
+l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de
+la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda
+l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants
+de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le
+mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la
+pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire,
+puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de
+descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains;
+les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le
+saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à-dire en faisant _claquer_
+d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup
+d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans
+une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur
+donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien
+venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous
+pourvoierons à tous tes besoins.»
+
+Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un
+cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils
+découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents;
+c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce
+qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles,
+défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour
+moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor
+avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les
+Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement
+accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux
+Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité
+de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout
+est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito
+nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y
+fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour
+d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus
+d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!...
+c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!...
+Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée
+flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te
+laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite
+un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui
+enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des
+grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des
+regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper
+l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de
+mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et
+faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un
+appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber.
+On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en
+offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de
+second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité).
+Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de
+vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de
+l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des
+peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent
+l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des
+dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au
+mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires
+merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite.
+«Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le
+plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger
+(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne
+font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de
+leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs
+parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange
+contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse,
+et haïssent le repos.»[228]
+
+ [228] Tacite. De moribus Germanorum.
+
+... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois,
+poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des
+torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la
+neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille
+dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes
+restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les
+peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à
+nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux
+conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent
+le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été
+conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs
+femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette
+indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et
+non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion,
+celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans
+l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent
+l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs
+exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le
+conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des
+guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé
+par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir
+leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent.
+L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes,
+réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne
+pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et
+_amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des
+époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous
+entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs
+du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants
+pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis
+une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son
+chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en
+s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment,
+afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps
+et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230]
+Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au
+Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se
+coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la
+patrie; et qu'il recevrait, là, les visites de ses parents et amis: on
+le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût
+accouché... O moeurs!...
+
+ [229] Notes on Virginia.
+
+ [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se
+ couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération
+ aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux
+ liens.
+
+Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier,
+c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé;
+si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve
+pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de
+guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses,
+des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon
+tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de
+celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du
+consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je
+continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de
+ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais
+si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière
+du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les
+montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et
+des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en
+vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu
+verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages,
+ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien
+les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et
+voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine,
+et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je
+revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...»
+
+Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus
+promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de
+présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer:
+«Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?»
+
+Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont
+bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une
+famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de
+travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa
+diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob
+servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses
+peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa
+maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,...
+comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès
+qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est
+mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères
+duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à
+poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser;
+d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle
+l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par
+les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il
+espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure
+souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe
+de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et
+ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles
+défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours
+renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres.
+
+Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont
+l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au
+plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée,
+à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement.
+Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui
+propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui,
+c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora
+parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se
+_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient
+libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme
+l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de
+l'épouser.
+
+Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne
+laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien,
+mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse
+comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait.
+Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et
+alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui.
+La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le
+Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui
+croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia
+son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il
+attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa
+femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers
+pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses
+infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de
+la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa
+soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses
+souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit
+la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure.
+
+Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez
+nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka,
+l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé
+de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux
+outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le
+provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent
+de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur
+laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups;
+l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se
+courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt
+d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son
+tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a
+reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi
+l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est
+frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un
+des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos
+à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé,
+mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des
+habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de
+bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on
+n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les
+coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre...
+C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux
+de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231].
+
+ [231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit
+ s'attacher à sa femme).
+
+ Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens
+ mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste
+ médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une
+ médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de
+ Molière.
+
+Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si
+jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le
+village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la
+cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour
+y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera
+intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la
+mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te
+souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages,
+trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer
+ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton
+retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent
+cordialement par la main.
+
+Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce
+du sycomore qui m'abrite.
+
+Adieu.
+
+_Forget me not._
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Dès la première aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le
+Natchez Whip-Poor-Will étaient sur pieds; après avoir fait leurs
+préparatifs de départ, les trois amis se rendirent auprès des pionniers
+pour leur faire leurs adieux; chacun eût voulu pouvoir retarder le
+moment de la séparation...
+
+--Oui, mes amis,--dit Daniel Boon aux pionniers rassemblés autour de
+lui,--nous sommes peut-être le peuple destiné à opérer la révolution la
+plus consolante pour l'humanité; la folie des conquêtes passera; le
+commerce sera plus respecté qu'il ne l'a été jusqu'ici; il sera le
+destructeur des préjugés et le soutien de l'agriculture... Peut être
+achèterez-vous, par de grandes fatigues, le bonheur des générations
+futures; c'est le seul espoir qui puisse vous les faire supporter avec
+courage. Vos enfants, fiers à leur tour, des vertus et de la gloire de
+leurs pères, devront à votre mémoire de transmettre sans altération, à
+leurs neveux, les libertés et l'indépendance nationales conquises par
+tant de constance et d'héroïsme... Mes amis, celui-là seul qui saurait
+lire dans l'avenir, pourrait signaler les obstacles, peut-être même les
+orages qui vous attendent; l'existence des États (comme celle des
+hommes) n'est qu'une lutte perpétuelle... Mais encore quelques années,
+et les populations pourront se compter par milliers dans ces régions où
+l'on ne voit aujourd'hui que des animaux sauvages... Adieu, mes amis;
+n'oubliez jamais que vous êtes Américains; les ennemis de nos
+institutions feront de grands efforts pour vous égarer, mais
+rappelez-vous qu'un gouvernement paternel veille sur vous, et que votre
+cause est celle de tout un peuple qui s'intéresse à votre prospérité...
+Amérique, tes destinées sont grandes!... tu ne sens pas encore tes
+forces! tu ne connais pas encore les faveurs que la fortune doit te
+prodiguer! Gouvernée par de sages lois, ta prospérité étonnera le
+monde!... J'ignore les desseins de la Providence; mais nos neveux
+verront de grandes choses!... Un jour, debout sur les pics des
+Monts-Rocheux, ils salueront le radieux soleil d'Orient, et, tendant la
+main à la France qui vit leurs pères au berceau, ils s'écrieront: «Eh
+bien! sommes-nous toujours dignes de vous?...» Adieu, mes amis, adieu;
+peut-être vous reverrai-je encore...»
+
+Les pionniers étaient émus jusqu'aux larmes. Daniel Boon, le vieux
+docteur canadien et le Natchez montèrent à cheval et partirent; on les
+suivit longtemps des yeux; les dames agitaient leurs mouchoirs, et les
+hommes leurs bonnets de peau... Enfin les trois amis disparurent
+derrière les collines.
+
+ * * * * *
+
+Daniel Boon mourut peu de temps après son arrivée sur les bords du
+fleuve Missoury. Le vieux docteur canadien revit le beau pays de France.
+Quant au Natchez Whip-Poor-Will, privé de son unique ami, il renonça à
+la vie sauvage, se retira dans l'État de New-York et fut adopté dans la
+tribu des _Tuscarooras_; il embrassa la religion chrétienne et devint un
+zélé propagateur de la foi parmi ses frères... Nous le rencontrerons
+encore...
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+ Préface I
+ Dédicace j
+ Chapitre premier.--Le Wigwham des trois amis 7
+ -- II. --Le Camp d'Aaron 45
+ -- III. --L'Enfant du Nantucket 81
+ -- IV. --La Prairie 115
+ -- V. --Le Combat des reptiles 157
+ -- VI. --Le Bivouac 183
+ -- VII. --Les Pléiades 255
+ -- VIII. --La Panthère 295
+ -- IX. --Le Conseil des Sachems 321
+ -- X. --La Bataille sans larmes 349
+ -- XI. --Le Torrero 363
+ -- XII. --Hail Columbia! 383
+ Conclusion 425
+
+
+Paris.--Impr. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57449 ***
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--- a/57449-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8857 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le Whip-Poor-Will
- ou les pionniers de l'Orégon
-
-Author: Amédée Bouis
-
-Release Date: July 7, 2018 [EBook #57449]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- LE
- WHIP-POOR-WILL
- OU LES
- PIONNIERS DE L'ORÉGON
-
- Par M. AMÉDÉE BOUIS
- (AMÉRICAIN)
-
- PARIS.
- AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
- --COMON ET Cie--
- 15, quai Malaquais.
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- 1847
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-Paris.--Imprim. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.
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-PRÉFACE.
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-Notre ami, M. Bouis, _fraîchement_ en cette ville, arrive de l'Amérique,
-en trois _quaraques et un brigantin_, tout exprès pour nous parler...
-plus ou moins français, et publie une Nouvelle ayant pour titre le
-«Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orégon.» L'Auteur, comme il le
-dit lui-même, «est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des
-Romains...» «Que ce monsieur le Huron est intéressant![2]» Nous ne
-voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les éloges
-de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en
-France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement
-(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop
-de questions...) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui
-fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage
-rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte,
-jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna à Londres _très
-satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves
-Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!... Il
-y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que
-cela;... au fait, après les derniers scandales... mais chut!... on
-m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le
-chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous
-rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français
-vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire
-chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs
-nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages
-insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée
-Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui
-donner... quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que
-«donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui
-n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].»
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- [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil.
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- [2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'_Ingénu_, roman de
- Voltaire.
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- [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, _Vie de
- César_.
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- [4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle
- de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction).
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- [5] Voy. l'_Ingénu_, par Voltaire.
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-Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que
-la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand
-écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est
-tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans
-le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et
-devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Américains par
-conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche,
-si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes,
-qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Français, nous avons
-deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien
-parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée... L'ouvrage
-de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de
-venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous
-guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit
-devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons:
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-«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
-colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
-conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
-désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
-errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou
-s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
-disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
-admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
-l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de
-l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la
-puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit
-dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!
-les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de
-la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le
-flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote
-«_pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de
-grandeur_[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos
-derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
-n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du
-poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
-malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destinée!...
-les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
-s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
-écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].»
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- [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.
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- [7] Bible, les Rois.
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-Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une
-grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de
-son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y
-respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel
-parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du
-vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et
-leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix
-ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle
-saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y
-a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis... En un mot, Percy
-parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à
-nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants
-d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce
-qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles
-sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine;
-soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amédée Bouis a dû
-peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et
-se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait
-Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont
-leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous
-les _peuples_...» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main
-de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il
-ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_.» Le mot
-fera fortune en Amérique...
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-Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une
-grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une
-pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans
-le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune
-sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la
-civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble
-dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la
-première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron
-Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le
-voyageur doit être constamment sur le _qui-vive_. «Il me semble toujours
-entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des
-Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_
-(dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de
-corvette, qui fait partie de l'expédition...). Les pionniers aperçoivent
-des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu;
-Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid
-qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers
-de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de
-leurs critiques anticipées.
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-Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux
-serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a _charmé_ un oiseau, qui,
-à son tour, est peu _charmé_ de l'honneur que lui fait le reptile en le
-croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les
-sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage,
-
-«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
-l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan,
-accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
-lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
-déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce
-sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
-magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
-pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue
-perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son
-butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut
-châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
-poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
-l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
-fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
-vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
-ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle
-déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les
-endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
-l'arrête; mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
-frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
-résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit
-avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.»
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-Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat,
-décrit avec une égale rapidité de style:
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-«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une
-seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour
-l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un
-cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la
-position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le
-poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur
-la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour
-ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un
-nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.»
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-Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble
-avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces
-chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux.
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-Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample
-connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs
-qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la
-cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en
-manière de dire, la dureté de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins
-que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de
-commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].»
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- [8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot.
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-Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français
-Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est
-plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la
-France; il est, par conséquent, bien loin de son _original français_. Le
-capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves
-guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des
-aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité
-de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un
-sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui
-ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous
-les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a
-dernièrement trouvé sept... que des chiens se disputaient entre eux[10].
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- [9] Chef sauvage.
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- [10] Voyez _le Siècle_, du 6 septembre 1847 pour des détails plus
- horribles encore.
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-«Et que faire contre les persécutions?--s'écrie Patrick--le proverbe
-dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_;
-si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!...
-J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est
-continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à
-céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente,
-nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres
-fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les
-clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
-d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
-que Dieu _vomit dans sa colère_!... Nous la cultivons, cette terre
-d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn... en méditant la
-vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... Crois-tu
-assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu
-ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus
-profondément dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre
-courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
-te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
-nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
-protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
-et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
-nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
-appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais
-tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont
-prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[11].
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- [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
- encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
- guerre, ils ne se joignent à nos ennemis»
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- (Exode, Chap. 1er, § 10.)
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---«Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait
-de grosses larmes;--l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu
-sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes
-yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
-profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
-avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de
-larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... Dans votre
-anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
-vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
-égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
-portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
-nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
-joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection,
-sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!...
-Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les
-despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils
-subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence,
-rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs
-seigneurs: «_Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos
-épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_» Prends garde
-Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
-continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous
-fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
-amis... Non... Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
-que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
-efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
-vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
-l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
-rivages... l'Amérique est libre!...»
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-Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux
-étrangers se fait entendre.
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---_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
-sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (Capitaine Bonvouloir
-avez-vous entendu?)
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-«--Ia, mein Herr,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant à
-moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne
-pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacés_, partant, pas
-moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!...
-c'est une panthère aux yeux de feu!... diavolo! la combattre à pareille
-heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté
-aux horreurs de notre métier; _je tuais et l'on me tuait_,... voilà
-tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la
-direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai
-souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_; j'ai touché plus d'une
-_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses,
-tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo et
-l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
-élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous
-sommes _ancrés_ dans un vilain parage, la côte n'est pas saine;
-peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_;
-encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_, il y aurait
-moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas
-chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de
-caillou jusque dans l'os.»
-
- [12] Toutes ces expressions seront expliquées.
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-Nous aimons assez ce «_je tuais, et l'on me tuait_...» Le lecteur se
-rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous
-n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une
-avalanche; il dit lui-même «qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,»
-comme Montaigne raconte qu'il s'était _trépassé_ pendant les guerres
-civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin.
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-Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se
-rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse
-par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez,
-Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui
-abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce
-temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des
-ténèbres.
-
-Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur
-destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux
-dépens des peuples sauvages, en général; écoutons:
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-«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent
-souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un
-homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour
-tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que
-répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir
-créé l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en créant l'indien.»
-Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne
-les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et
-leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus
-profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on
-comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est
-en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me
-mêle point des affaires du ménage...» Ma foi, ces gens-là ont raison;
-diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chômer
-les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant
-de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus
-heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous
-l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
-_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
-vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien
-était l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on
-ne demande _congé_ à personne, ce me semble... Ici, la doctrine
-d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
-Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
-s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer
-ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie
-philosophie...»
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-Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous
-_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
-vie...» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien
-ridicules... En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil,
-en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y
-a des pays... où les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous
-dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital
-fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines
-qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux
-la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une
-nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y
-attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le
-forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!!
-C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en
-conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne
-vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?... Ce n'est pas
-précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous
-faisons cette réflexion...
-
-Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique
-des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore
-jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent,
-le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en,
-dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous...»
-
-M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à
-l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses _classes_; il
-commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna
-ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote,
-Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu;
-Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot,
-et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi
-familiers que la Bible... Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre,
-quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites... de
-petits vols... _à l'américaine_...
-
-M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute
-probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.
-
-«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il
-dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler
-tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en
-Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et
-dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est
-vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains;
-ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en
-Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux
-États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de
-certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_,
-en un mot.»
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-Charles D***.
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-Paris, ce 10 septembre 1847.
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-A M. Charles D***.
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-Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre:
-le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne
-suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et
-si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains
-que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à
-ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant
-citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu
-dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir
-écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la
-_machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public,
-(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le
-Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les
-qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme
-s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes...
-Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles,
-que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du
-stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de
-peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur
-superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de
-l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex
-corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et
-constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau
-venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à
-être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux
-provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de
-lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa
-volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.»
-
-Adieu, ton ami,
-
-AMÉDÉE BOUIS.
-
-Paris, ce 4 juillet 1847.
-
-
-
-
-LE WIGWHAM DES TROIS AMIS.
-
- Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose,
- puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux.
-
- (VOLTAIRE.)
-
- Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses
- lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une
- certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue
- en avançant dans la vie.
-
- (M. DE CHATEAUBRIAND.)
-
- A chanter l'exilé rend sa peine légère;
- Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!...
- Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!...
- Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant?
-
- (M. ALFRED MERCIER, Américain.)
-
- Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un
- oiseau!
-
- La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous
- l'eau.
-
- (_Les Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
- Américain.)
-
- Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si
- verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur,
- écoutez mes plaintes.
-
- (DON QUICHOTTE.)
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-
-Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au
-milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques
-réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères
-fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs
-propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls
-maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la
-vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers
-paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la
-poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation
-les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons
-pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils
-prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les
-vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera
-d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux
-aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que
-l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons
-point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique
-septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne
-chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de
-l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne
-civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le
-berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en
-effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des
-traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils
-doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de
-système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on
-a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces
-analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un
-pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles
-ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles;
-l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet
-enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie
-précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec
-les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile,
-sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de
-combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour
-satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de
-l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans
-lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et
-d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les
-tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de
-civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune,
-ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue
-et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité
-est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de
-l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les
-pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié
-leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent
-sous la tutelle des peuples d'Occident.
-
-Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique
-septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et
-de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres
-qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et
-de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de
-l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en
-cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles
-à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi
-imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues
-cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont
-éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on
-avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains,
-les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest,
-et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la
-masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de
-suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.
-
-Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
-colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
-conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
-désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
-errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou
-s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
-disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
-admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
-l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de
-l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de
-cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans
-la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils
-d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville
-éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau
-de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le
-monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de
-grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans
-vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
-n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du
-poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
-malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée!
-Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
-s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
-écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!»
-
- [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.
-
- [14] Bible: _Les Rois_.
-
-Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont
-entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font
-sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements,
-entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront
-pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de
-l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les
-colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra
-empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est
-comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans
-cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury
-roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre
-des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles
-excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire:
-on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les
-sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le
-passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos,
-les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les
-suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le
-fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils,
-reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer
-où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi)
-absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires
-pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis
-Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient
-gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de
-nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent
-sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la
-vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une
-main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de
-l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où
-vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je
-vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez;
-je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un
-d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra
-aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»
-
- [15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam.
-
- [16] Bible: _La Genèse_.
-
- * * * * *
-
-C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve
-Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés
-pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être
-isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime
-avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme,
-chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait
-les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon
-était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la
-_mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé,
-suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de
-guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau
-_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même
-_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils
-seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution
-est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de
-changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement
-obligés de se questionner à cet égard[18].
-
- [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient
- reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de
- leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre.
-
- (_Note de l'Auteur._)
-
- [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont
- exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les
- Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui
- dit:
-
- Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde,
- Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde!
- Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant:
- Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant!
-
- Je te donnerais volontiers mon bouclier
- Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde:
- N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras:
- Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des
- Burgundes.
-
- _Der Niebelungen_.
-
-La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune
-sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur
-conversation un moment interrompue...
-
- [19] _Pirogue_, canot indien.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le
-penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances
-importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est
-possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais
-vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres
-nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme)
-avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il
-y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de
-ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en
-fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du
-jardin...
-
---Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez.
-
---Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais
-dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois.
-
-Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière
-satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant
-un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses
-idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés
-dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne
-couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le
-présenta au vieillard, et lui dit:
-
---Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je
-te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui
-d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées.
-
-Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même
-quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se
-fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la
-tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont
-des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces
-petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des
-sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte
-d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie.
-
---Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes
-mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel;
-ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit
-l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées
-par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères
-n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs
-_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de
-nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un
-grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal;
-au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge
-qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline
-voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se
-dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du
-daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une
-récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous
-y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous
-nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières
-générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent,
-après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes
-et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la
-vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là
-où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes
-sortes de légumes...
-
- [20] Vieillards.
-
- [21] Femmes.
-
- [22] Enfants.
-
- [23] Venaison. Chair de bêtes fauves.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
- [24] Treize jours.
-
---Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le
-vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande
-attention.
-
---Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites,
-pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs
-disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire
-de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs...
-
- [25] Les sauvages.
-
- [26] Les blancs.
-
- [27] Eaux-de-vie.
-
---Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will;
-mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation
-des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès
-d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et
-leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis
-grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche
-en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à
-leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut
-si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle
-contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long
-du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que
-nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa
-la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la
-clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis
-vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique?
-
- [28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale.
-
---Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes
-qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et
-bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver
-le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en
-demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous
-consentîmes à faire un échange avec eux...
-
- [29] Guillaume Penn.
-
---Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux
-Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes
-usées, et l'eau-de-feu consommée...
-
---Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent
-le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre
-leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et
-les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des
-Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le
-feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent
-plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos
-pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je
-serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements
-blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles
-tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le
-sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les
-visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La
-terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil,
-peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du
-Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en
-a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils
-abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils
-quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont...
-
- [39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en
- temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes;
- l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite
- sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les
- vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de
- guerre.
-
- Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un
- morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi
- pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le
- nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des
- ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer
- le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de
- guerre.
-
- [40] Huttes, cabanes.
-
- [41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique.
-
- (_Note de l'Aut._)
-
---Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du
-nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les
-visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le
-vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui
-amena les hommes blancs?...
-
---Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place,
-car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme
-des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous
-tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs...
-
---Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)...
-_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre...
-
- [42] Partir pour l'Ouest: _mourir_.
-
---Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta
-jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient,
-tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore
-passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles
-d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque
-les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45]
-je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes
-_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46],
-ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard,
-sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du
-village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers
-l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers
-le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le
-guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des
-Natchez...
-
- [43] L'approche de la mort.
-
- [44] Un an.
-
- [45] Hutte, cabane.
-
- [46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.)
-
- (_N. de l'Aut._)
-
-Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant
-faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette
-partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur
-l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa
-carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra...
-
---Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une
-Peau-rouge[47]...
-
- [47] Un sauvage; un ennemi.
-
-L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore
-distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant
-danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le
-Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc,
-reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le
-chevreuil fut victime de sa curiosité.
-
---Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et
-continue la chasse jusqu'au coucher du soleil...
-
-Les deux amis se séparèrent.
-
-A quelque distance de là, un _bateau à quille_ en usage, à cette époque,
-sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient
-pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de
-voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux,
-on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le
-milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures
-dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il
-avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune
-homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa
-physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne...
-
---Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule,
-docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est
-possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons...
-
-Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils
-allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire
-brilla dans ses yeux.
-
---Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques
-jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron
-Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte.
-L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui
-veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en
-nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des
-maraudeurs...
-
---Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur
-Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français);
-à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux
-noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques...
-
-Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur
-le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le
-Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce
-dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres
-et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois
-les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là,
-on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations,
-théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques
-cabanes de _backwoodsmen_[48].
-
- [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.
-
---Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de
-stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons
-à sa rencontre...
-
- [49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français
- canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.
-
---Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il
-est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un
-endroit...
-
---Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant
-des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand,
-Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction
-qu'ont prise nos amis...
-
-Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune
-Natchez...
-
---Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient
-hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des
-terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?...
-
---Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous
-désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une
-caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de
-quelques jours nous fit manquer au rendez-vous...
-
---Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être
-utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en
-console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces
-questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas
-acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des
-étrangers...
-
---Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir.
-
---Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les
-privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous
-avez faits jusqu'à présent?...
-
---Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem...
-
---Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne
-dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de
-l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un
-jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de
-l'Europe et de l'Asie.
-
---Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de
-visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce
-continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux
-étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont
-annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois...
-D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son
-état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif
-pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts
-majestueuses et imposantes par leur étendue...
-
---Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la
-vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité
-qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas;
-mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un
-homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces
-contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant
-avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons
-un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et
-d'interprètes.
-
-Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.
-
---Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines
-immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat
-aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre
-de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à
-votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe,
-après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du
-bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un
-mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle
-nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont
-remplis!...
-
-Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se
-dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée.
-
-Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce
-que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La
-chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou
-hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des
-Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de
-nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se
-complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et
-sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles
-expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent
-d'attraits.
-
-La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit
-involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin
-du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de
-distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent.
-
---Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur
-Wilhem au vieillard.
-
---Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien
-qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane
-solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien
-malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]...
-
- [50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky.
-
---Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon?
-
---Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le
-vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis
-fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir
-d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me
-mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien
-cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la
-gloire de Daniel passera aussi!...
-
---Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir?
-
---Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de
-plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement
-dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette
-existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle
-encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que
-j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour
-toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses
-cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky;
-mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont
-dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis
-longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que
-les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec
-mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa
-tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de
-repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli
-du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs,
-pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma
-cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus...
-
-Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les
-pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les
-conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes
-les prescriptions de Lycurgue.
-
---Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec
-moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et
-d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne
-tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir
-accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est
-considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.
-
-Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses
-épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son
-regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir
-un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il
-le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il
-ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et
-attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer
-la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit
-sur la rive...
-
---Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel
-Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien
-longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il
-exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une
-compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51].
-Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces
-solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir
-je vous présenterai au docteur Hiersac.
-
- [51] Le Haut-Missoury.
-
-Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste
-malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent,
-et se découvrirent à son arrivée.
-
---Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous
-sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous
-ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je
-n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en
-serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier
-de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers,
-explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais
-les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par
-la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon
-coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle
-le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une
-étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences
-variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises
-soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple
-gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour
-à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si
-faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des
-instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du
-chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne
-cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et
-reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître
-avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter
-encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se
-corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des
-hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais
-je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme
-les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des
-frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme
-l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe;
-l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et
-fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente
-et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!...
-
- [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils
- aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont
- commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent
- quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé.
-
- LABRUYÈRE, _de l'homme_.
-
- La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au
- visage.
-
- L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le
- coeur comme dans le langage.
-
- (LAROCHEFOUCAUD)
-
- (_N. de l'Auteur._)
-
- [53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste
- latin, Pline.
-
- [54] _Weeping-willow._
-
- (_N. de l'Auteur._)
-
-Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien.
-
---Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à
-faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample
-connaissance...
-
-Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de
-peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux
-venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un
-profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la
-bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace
-qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer
-plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage
-de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline
-septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un
-établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva
-une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est,
-aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé
-comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait
-pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles
-d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il
-repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son
-plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour
-examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées;
-un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le
-fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût
-commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la
-misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société
-comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis,
-s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le
-Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve...
-
-
-
-
-LE CAMP D'AARON.
-
-(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.)
-
- On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection
- soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain
- de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce
- autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la
- science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création.
-
- (M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.)
-
- Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni
- aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds,
- jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il
- se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on
- trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure
- ordinaire.
-
- (_Les Rois_. Liv. II. §14.)
-
-CHAPITRE II.
-
-
-Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui
-tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour
-pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et
-recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres
-promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues!
-quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain
-dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la
-main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi
-de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle
-devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout
-où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent
-des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des
-combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et
-l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par
-un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est
-intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs
-pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et
-voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa
-vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve
-des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre
-industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une
-si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux
-Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit,
-les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux
-mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme
-cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule
-d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie;
-il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes:
-_le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se
-redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles
-ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les
-productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de
-notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos
-jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les
-principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre
-existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le
-bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de
-quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur
-l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un
-esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre
-caractère national.
-
- * * * * *
-
-Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous
-avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_
-s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le
-Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle
-se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en
-partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde
-qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus
-bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain,
-(dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous
-deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses;
-d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les
-mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue,
-l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour
-d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les
-premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles
-américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont
-venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont
-destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car
-la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits
-irrésistibles[55].»
-
- [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T.
- Poussin.
-
-Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation
-puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace...
-Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe,
-connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être
-obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier
-s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir
-dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle
-d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets
-et dissipateurs.
-
-Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur
-force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à
-l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le
-voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un
-adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt
-immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier
-sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent
-à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés
-dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les
-rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane
-d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux
-et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons
-pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute
-l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des
-forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des
-arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et
-forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces
-obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est
-subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé
-dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le
-marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix
-d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté
-des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son
-instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les
-sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il
-cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin;
-enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_.
-
-Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient
-couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns
-étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions
-étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui
-transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers
-surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un
-long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de
-ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce
-qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un
-petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane;
-de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de
-bouviers, et veillaient sur le bétail.
-
-Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune
-Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de
-Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de
-miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le
-plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique
-destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la
-caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours
-de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré
-qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le
-silence:
-
---Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du
-doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de
-l'endroit où ils se trouvaient.
-
---C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa
-Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les
-maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?...
-
---Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous
-préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies
-naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les
-forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous
-l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront
-quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la
-vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit
-des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des
-amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des
-montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront.
-Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts...
-
---Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent,
-embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit
-Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel
-établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur;
-vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses,
-avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans
-un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]...
-
- [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.
-
---Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit
-Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.
-
---Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le
-plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?...
-Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des
-sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez,
-peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?
-
-Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon
-qui lui répondit avec un admirable sang-froid.
-
---M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent
-vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé
-que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier
-perpétuellement ses jouissances... donc...
-
- [57] Montesquieu, _Esprit des Lois_.
-
---Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par
-circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément
-ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?
-
---M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et
-pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour
-quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son
-chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout
-bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce
-n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non...
-
-Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui
-disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.
-
---Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies
-travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des
-émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel...
-
---Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient
-de l'inquiétude... Allons... courage...
-
---Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous
-allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis...
-Mais il manque quelque chose à ce tableau...
-
- [58] Maison de campagne.
-
---Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy.
-
---Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme...
-
---Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que
-vous allez chercher une _partner_?...
-
---Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?...
-
---Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M.
-Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme
-quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa
-jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus
-honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison
-en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes
-mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme
-laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il
-fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus
-exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari,
-le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans
-indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos
-voeux!...
-
-Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il
-résolut d'en finir...
-
---M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui,
-chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de
-cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements
-équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de
-l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un
-écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les
-côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend
-dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort
-d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le
-Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été...
-
---D'accord,--dit Percy.
-
---Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que
-je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage...
-
---C'est logique...
-
---Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si
-vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne
-voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne
-sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je
-cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas
-marié... j'embrasserai la vie sauvage...
-
-Aaron Percy comprit enfin.
-
---M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme
-laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos
-qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous
-nommer mon gendre...
-
---Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie.
-
---Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute,
-cependant, qu'elle se refuse à... l'_annexion_...
-
-Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en
-gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche;
-les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne
-surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines
-découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme,
-elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du
-chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne,
-leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes
-desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent
-en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent
-à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème
-qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et
-attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc;
-les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent
-alors des flèches avec leur adresse sans égale.
-
---Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon,
-qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il
-se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les
-voitures.
-
-Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection.
-La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en
-comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu
-de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de
-la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait
-vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils
-avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes...
-
---Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy
-avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si
-douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un
-_établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas
-sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous
-avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons
-un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet
-d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert
-tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre
-existence même!...
-
---Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec
-calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce
-dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles
-sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine.
-
-Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux,
-leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de
-leur souvenir...
-
-Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le
-pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours
-trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si
-l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte
-celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans
-doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est
-uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme,
-c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour
-fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très
-heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le
-plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le
-bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de
-l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations,
-jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur
-réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et
-dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont
-d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans
-distractions et plus concentrées.
-
---Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de
-vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère
-qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le
-même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre
-est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus
-élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles
-s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos
-premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous
-soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande
-de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs
-enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager
-leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur
-complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez,
-enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel
-_établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous
-industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont
-insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au
-moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes
-sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon,
-_est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux
-demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une
-femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la
-maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une
-femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un
-grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous
-rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on
-représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une
-biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la
-morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de
-douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.
-
---Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme
-peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre
-diable avait amassé à la sueur de son front...
-
---Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon
-père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce
-que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous
-aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y
-construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je
-disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de
-diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au
-moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes;
-vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?...
-
---Oui «Pa»[59].
-
- [59] Pa, pour papa.
-
---Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la
-force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois
-rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il
-faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?...
-
---Oui, «Pa.»
-
---Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des
-roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis
-qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique
-particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique
-pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la
-force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des
-découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez
-vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant
-de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels,
-les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente
-volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine
-à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de
-l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit
-garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre
-opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut
-_perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à
-l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous
-me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la
-vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout,
-j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le
-vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs:
-l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais
-donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force
-minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les
-dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance
-d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_
-fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de
-moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans
-la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?
-
---Oui «Pa».
-
---Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue
-extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris
-et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez
-raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris
-tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien
-compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un
-_essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne
-dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont
-implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_,
-laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en
-bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une
-observation à faire, Albert?
-
---Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par
-un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_...
-
---Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une
-pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces
-d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de
-l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle
-est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le
-_rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?
-
---Non, «Pa.»
-
---Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois
-de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_
-dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf
-lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un
-autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je
-bien compris, Albert?
-
---Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très
-importante_, quel que soit le moulin...
-
---C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du
-_système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle
-de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la
-force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée
-à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion,
-Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous,
-Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de
-_rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez
-aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous
-serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent
-les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont
-le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que
-je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et
-vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près
-de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos
-chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie)
-comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu
-de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous
-allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons
-deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps...
-
---Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait
-qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons
-sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri
-des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air,
-ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante
-Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des
-bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé
-pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit...
-
---Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une
-excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses
-utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons
-tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et
-de sucre d'érable...
-
-La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les
-poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert
-de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa
-voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des
-feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme
-les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils
-connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les
-plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en
-abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de
-faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions
-dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait
-son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des
-entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose
-inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains,
-inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas
-la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie,
-leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux
-pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez
-philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils
-humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter
-les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à
-la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un
-pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des
-ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés
-par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs
-membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites;
-leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent
-enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille
-leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture
-avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en
-bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses
-maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire
-dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays
-d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes
-ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est
-si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont
-si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes
-avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes,
-grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles...
-
-Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits
-hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes
-qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont
-consignées dans la Bible:
-
- * * * * *
-
-Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime
-s'applique à le corriger.
-
- * * * * *
-
-La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est
-abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion.
-
- * * * * *
-
-La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline
-l'en chassera.
-
- * * * * *
-
-N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec
-la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous
-délivrerez son âme de l'enfer.
-
- * * * * *
-
-Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de
-votre âme[60].
-
- [60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_.
-
- * * * * *
-
-Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il
-faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther...
-
-Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents,
-les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi
-impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à
-les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours
-un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la
-circonstance...
-
-Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des
-voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants
-avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et
-nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux
-pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et
-Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa
-douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un
-ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister.
-
-A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de
-la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua:
-mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement.
-
---M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se
-fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du
-reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis...
-
---Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé
-pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même...
-
-Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline,
-s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les
-conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies
-les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le
-fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait
-d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long
-circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la
-patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine
-à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que
-ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de
-Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte
-avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible
-sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes
-précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit
-chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but,
-mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule
-rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt
-fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route...
-enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri
-de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde
-ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et
-semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras:
-chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le
-véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine
-par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de
-plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté,
-et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du
-Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des
-montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces
-sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours
-au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées
-de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent
-bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour
-la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons
-de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le
-camp contre toute surprise nocturne.
-
-
-
-
-L'ENFANT DU NANTUCKET.
-
- Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou
- asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard
- onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod
- vidimus, testamur_.
-
- (Rabelais. _Gargantua_.)
-
- Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu
- fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur
- de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer
- un sillon droit avec la charrue?
-
- (George Sand. _André_.)
-
-CHAPITRE III.
-
-
-L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos
-pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart
-en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil
-descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte
-plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la
-nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et
-formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps,
-mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands,
-s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé
-les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.
-
-Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon
-à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les
-familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le
-chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un
-excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La
-belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de
-biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien
-sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient
-autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle
-distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son
-appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec
-tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que
-le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les
-pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur
-souper.
-
- [61] Goethe. _Werther_.
-
---Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont
-bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et
-Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des
-beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que
-ramenait un des chiens.--Enfin les voilà... quoi! Goliath est seul avec
-cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?...
-
-Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui
-affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer
-à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé
-Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui
-parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire
-comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans
-l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien
-recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.
-
-Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur
-tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire
-la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres
-pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_.
-Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de
-maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings
-tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement
-terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles
-américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets
-annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_
-lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines
-sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré
-d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement
-ailleurs.
-
-Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui
-leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent
-au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches
-inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles
-s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour
-saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_,
-les écoutaient, le sourire sur les lèvres.
-
---M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du
-thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant
-notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi
-pacifiquement.
-
---La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer
-l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de
-nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table,
-sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils
-commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger
-morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts
-divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre:
-leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une
-succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de
-leurs terreurs.
-
-On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les
-honneurs.
-
---Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy.
-
- [62] Orateur, conteur.
-
-Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers
-approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à
-l'unanimité.
-
---Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront
-de les consulter sur le choix d'un sujet.
-
---Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous
-serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez
-dû faire la pêche de la baleine?...
-
---Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,--répondit
-Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage,
-dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point
-d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de
-_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une
-pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la
-fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce
-qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les
-biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque
-scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais
-il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les
-grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce
-qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils
-disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une
-grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en
-relever l'importance:
-
- [63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap
- Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la
- pêche.
-
-Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de
-la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et
-parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les
-hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes
-étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père,
-qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions,
-ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût
-précoce pour le même genre de vie.
-
-Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans
-une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un
-pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il
-était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre
-bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un
-endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux
-s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient
-devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc
-perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils
-eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je
-m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec
-transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec
-ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les
-précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les
-femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante
-que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises
-périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et
-suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de
-furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les oeufs... mais on
-vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi,
-à qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des
-fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter;
-il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en
-courroux?--continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir
-quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'écume
-vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur
-émerveillé!... C'est alors que les flots présentent le plus splendide
-spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!... Avez-vous vu
-périr un bâtiment?... que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir
-sauver des frères!... A l'école, on crut remarquer en moi de grandes
-dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais
-élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je
-débutai; _ne forçons point notre talent_; on nous l'a dit en bon
-français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit
-dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair;
-définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé,
-d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à
-affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident.
-M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon
-père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la
-recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage;
-évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf,
-promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
-écueils... Non loin de là, est l'île de _Sein_; c'était jadis la demeure
-des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages;
-elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs
-entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales
-barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je
-m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à
-Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil
-éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En
-hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans
-ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle
-splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore
-apparaît le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on découvre un
-arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de
-lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable
-source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une
-voûte d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de
-navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina
-ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé,
-inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.;
-c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à
-connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin,
-pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il
-inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il
-construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût
-été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il
-l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que
-les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de
-ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer
-pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent
-trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans
-faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la
-discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des
-bateaux nommés _camares_; ces bateaux étroits, renflés de la _coque_,
-étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les
-gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient,
-ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des _ais_ qui
-s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient
-ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la
-facilité qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient
-d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun
-danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment
-_trankis_, dont les planches ne sont pas clouées, mais _liées_, et comme
-_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux
-Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi
-gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples
-où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait
-entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois
-hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la
-navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques
-éthiopiennes; _pliantes_ et _légères_, les bateliers les chargeaient
-facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67].
-Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement
-construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de
-leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans
-les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est
-un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à
-sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de
-quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal
-attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne
-fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils
-perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit,
-qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois,
-et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un
-navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire
-grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage
-d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois
-ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font
-pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le
-célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur.
-Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans
-une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir
-d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier
-profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un
-endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un
-navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des
-Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le
-même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que
-trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point
-d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par
-son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne
-la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller
-très près du vent, c'est-à-dire très près du côté d'où vient le vent.
-Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par
-conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le
-vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du
-côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction
-ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1º ils perdent
-beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de
-changer souvent de direction; 2º ils vont plus lentement, parce que
-n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles
-que les autres[69]...» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de
-la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté
-naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils
-croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan_... Parlons
-aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de
-traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du
-Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la
-même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont
-de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux
-larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque
-trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à
-la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de
-timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un
-_crochet_ et d'une chaîne qu'on attache au chien de _volée_. Le
-conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds,
-à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les
-chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met
-en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du
-frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse
-aisément si le conducteur perd l'équilibre... Alors, les chiens, qui se
-sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus... heureux
-si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les
-chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte...
-S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied;
-pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à
-la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner
-la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les
-voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez
-eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un
-ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Dès le
-commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un
-refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres,
-ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le
-voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois
-une semaine. Les chiens sont d'abord très _sages_, plus sages qu'on
-n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès
-que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens)
-insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui
-réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la
-charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils
-vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre
-quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de
-la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un
-profond sommeil, et se réveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne
-pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et
-la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux
-rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais
-entièrement ce défaut; mais on les dresse au _traînage_. Ils s'emportent
-souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de
-petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent,
-et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt.
-On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par
-jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les
-laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les
-Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux
-qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant
-l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce
-de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la
-bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa
-boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des
-pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs
-mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces
-animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend
-cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils
-leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les
-empêche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles,
-que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez... à grands
-coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce récit...
-On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple,
-celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long;
-le _disko_, qui se trouve dans les mers du Groënland; le _right-whale_,
-ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le
-_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le
-_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine américaine;
-_sulphur-bottom_ ou ventre soufré; et le _grampus_... L'huile de baleine
-est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes,
-les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont
-vidées avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous
-recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée
-par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte
-retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en
-pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place...
-il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces
-repas... La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis
-navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce
-poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles
-pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de
-cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence;
-elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance;
-elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne
-administration... Les navires les plus propres à la pêche de la baleine
-sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les
-_bailles à brai_, les _bouées_ ou les _sabots_[70]... L'équipage de
-chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi
-vous décrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinières) sont
-d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur
-légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle
-peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_
-et le _timonnier_[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord
-de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans
-l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter
-secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux
-baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque
-jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet
-âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une
-entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en
-vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le
-reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont.
-Lorsque la sentinelle découvre une _gamme_[72] il crie: «_awaïte
-pauana!_» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le
-plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une
-seconde fois «_pauana!_» (une baleine)! et il descend immédiatement du
-mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de
-tous les ustensiles nécessaires... Quand elles sont arrivées à une
-distance convenable, l'une d'elles _s'arrête sur ses rames_; elle est
-destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer... A la
-proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de
-son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il
-porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans;
-ses cheveux sont arrêtés _à la canadienne_, au moyen d'un mouchoir
-fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument,
-meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqué du nom du
-vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est
-roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités
-est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à
-la _quille_ de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les
-pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du
-_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux
-rameurs d'_arrêter sur leurs avirons_; et, réunissant dans ce moment
-critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il
-lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans
-sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa
-queue...
-
- [64] Sine vinculo æris aut ferri connexa.
-
- (Tacite. _Hist._, lib. III.)
-
- [65] Donec in modum tecti claudantur.
-
- (_Idem._)
-
- [66] Ctesias. _Indic._
-
- [67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas
- ventum est.
-
- (Pline. _Hist. nat._)
-
- «Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des
- fleuves et des marécages, portent des roseaux d'une grosseur
- prodigieuse; un homme peut à peine les embrasser: _on en fait des
- canots_.»
-
- [68] Voyez Pline, Strabon.
-
- [69] Montesquieu. _Esprit des lois_.
-
- [70] _Hourques_, _bailles à brai_, _bouées_ et _sabots_: petits
- navires d'une construction défectueuse.
-
- [71] J'emprunte quelques détails aux lettres de M. St John.
-
- [72] _Gamme_: baleine.
-
-Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en
-faveur de ces hommes qui s'exposaient à de si grands périls pour
-_éclairer_ leurs semblables; cette sortie apologétique fut vivement
-applaudie par les auditeurs attentifs.
-
---Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce
-monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne
-reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du
-récit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le cétacé entraîne
-la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée
-au harpon, en enflamme les bords... Enfin, épuisée par la perte de son
-sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et
-surnage...
-
---Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?--demanda
-miss Julia.
-
---Oui, miss,--répondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement
-elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une
-vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le
-_harponneur_ observe attentivement les progrès de l'immersion. La
-nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le
-harponneur approche la hache du câble, et hésite encore... tout dépend
-de lui... il va couper?... Non... l'appât du gain... la crainte d'être
-raillé par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore
-le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On
-attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de
-joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain
-espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et
-la nacelle se relève...
-
---Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on
-considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et
-leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles,
-l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces
-terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute
-la force et de tout le courage dont l'homme est capable...
-
---Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit
-Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à
-l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur
-les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une
-grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la
-première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace,
-voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au
-moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque
-dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot
-transporté à bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses
-camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est
-ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit
-d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon
-camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer,
-avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point
-quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord
-lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri
-général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage
-ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui
-ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et
-décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements
-du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté;
-sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut
-rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour
-l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le
-monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre
-deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint
-les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui
-ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc
-mutilé[73].
-
- [73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade.
-
- (_Not. de l'Aut._)
-
-Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les
-distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille
-autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit
-du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait
-parlé de se retirer.
-
---Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être
-suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre
-émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du
-ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le
-Kentucky.
-
-Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme
-compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la
-meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous
-l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut
-quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au
-bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la
-prière suivante au ciel:
-
-«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes
-créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas
-chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos
-desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui
-nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont
-espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne
-d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as
-confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans
-cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous
-allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être
-transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos
-projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées
-fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra
-l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour
-eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au
-plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de
-millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse
-de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de
-l'Univers!...»
-
-Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son
-calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au
-coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de
-silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent.
-Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés
-en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur
-succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.
-
---M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à
-l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance.
-
---A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en
-s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette
-garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en
-selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit
-pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je
-crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans
-l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la
-chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne
-vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le
-répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant...
-
---Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera
-pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies.
-
---Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de
-force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur.
-
-Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp;
-quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent
-l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la
-prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin
-tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus
-parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles
-qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et
-des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain,
-au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des
-prières...
-
-Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à
-l'hospitalité des trois amis.
-
-
-
-
-LA PRAIRIE.
-
- Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras
- penas.
-
- Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des
- rochers durs.
-
- (Ancienne romance espagnole.)
-
- Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des
- coteaux romantiques. Que les hommes lâches, plongés dans la mollesse,
- appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres plus
- hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des
- longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavité et une
- source de vie que ne connaîtra jamais la paresse...
-
- (Lord Byron. _Childe Harold._)
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon
-éveilla les pionniers; le soleil se leva radieux, éclairant
-successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses
-riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs.
-
-On buvait encore le coup de l'étrier, lorsqu'une altercation s'éleva
-entre un sauvage et un _sang-mêlé_[74], à propos d'un cheval que
-celui-ci prétendait lui avoir été volé. Le sang-mêlé était un garçon de
-vingt ans, si j'ai bonne mémoire, aux cheveux crépus et mêlés _à peu
-près de la même façon que la barbe de Polyphème_; il avait nom David, et
-à l'entendre il était homme à défier tous les Goliaths du désert. Il est
-de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains,
-instruments éminemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui
-exécutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait
-été adjoint à l'expédition en qualité de cuisinier _in partibus_. Cet
-infortuné Blanc revendiqua énergiquement son bien, mais le sauvage fit
-la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon
-proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier
-(branche desséchée et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on régla les
-clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et
-des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considérées
-comme les plus dangereuses; elles cèdent à l'application d'une tranche
-de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'établit que le cinquième jour,
-on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un
-des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements,
-le juge ordonnait qu'il les jetât, et lui faisait jurer qu'il n'en avait
-plus. Le sang-mêlé (à l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit
-les Tanagréens contre les Érethriens de l'Eubée), se fût volontiers
-servi d'une étrille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui
-interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen
-ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquité nous
-disent qu'un fait particulier, mais dont l'expérience est facile, c'est
-que si l'on se repent d'avoir porté, (de près ou de loin), un coup à
-quelqu'un, et que l'on crache à l'instant même dans la main coupable, la
-personne frappée ne sent plus de mal. Quelques combattants, au
-contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent également dans
-leurs mains[76]. Mais laissons-là l'antiquité: David et le sauvage se
-distribuent, au préalable, force coups de poings et de coups de pieds;
-enfin ils se saisissent; l'Indien se sent enveloppé des membres
-puissants du sang-mêlé comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du
-serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent,
-ils se baissent, ils se relèvent et font mille efforts pour se
-renverser. Les deux champions s'étaient si bien frottés d'huile d'ours
-qu'ils étaient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le
-repas de la veille n'avait pas été modéré et frugal... Un peu de
-poussière ou de fumée sépare les abeilles qui se battent; mais pour
-séparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se
-lâchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les
-_fendants_, les coups à deux mains tombent comme la grêle; le Sang-mêlé
-atteignit l'Indien à la tempe, et l'étourdit. Enfin, Daniel Boon
-interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant
-plusieurs exemples de l'antiquité, entre autres, le vieux Silène, le
-père-nourricier du Dieu de la joie, se prélassant _à cheval_ sur un âne,
-lorsqu'il fit son entrée dans Thèbes, la ville aux cent-portes: les
-soufflets furent qualifiés de coups de poing, et tout fut dit; le
-sauvage tira ses grègues et gagna les champs.
-
- [74] Né d'un nègre et d'une femme sauvage.
-
- [75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam.
-
- PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.
-
- [76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in
- manu ingesta.
-
- (PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.)
-
-Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_
-de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des
-présents. Un jeune guerrier étendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha,
-et entonna une chanson indienne, qu'un intéressant Aulètes accompagnait,
-en soufflant dans un os de chevreuil percé de trous.
-
-Avant le départ eut lieu la cérémonie de la _présentation des chevaux_;
-voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la
-guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour
-leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les _Renards_
-s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent
-autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet;
-lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et
-présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les _Indiens-Renards_...
-Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au _roc sorcier_.
-Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de
-leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre _rocher peint_,
-où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable,
-en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc
-au grand galop de leurs chevaux...
-
-Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et
-de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne,
-remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un
-magnifique coursier, et armé de son _Tomahack_ était certainement
-l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «_Tout-à-coup
-je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un
-arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer
-ses victoires_[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages
-faisaient partie de l'expédition.
-
- [77] _Apocalypse_. Ch. VI. §1, v. 2.
-
-Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs
-et d'hommes rouges partirent au milieu des «_hourrahs_;» c'était un
-spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers
-équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui
-serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle
-et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient
-nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques
-arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes;
-excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses
-oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt
-ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses
-flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses
-bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au
-milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser
-d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant
-est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente
-des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur
-enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces
-impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent
-diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant.
-
-Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de
-rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient
-comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et
-croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient...
-aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et
-des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux
-chants des guerriers... Les pionniers européens observaient les buissons
-d'un oeil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards
-perçants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will,
-marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route,
-par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec
-beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité
-d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine
-Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un
-véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les
-changements exigés par les moeurs des différents peuples au milieu
-desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne
-put se décider à louer les choses de la _terre ferme_ sans faire
-quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_).
-
---_Wir sind in der wiese; welches schone grün!_ (Nous sommes dans la
-prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand.
-
---_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._
-(L'oeil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)--dit un
-autre.
-
---Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le
-capitaine Bonvouloir--échapperons-nous aux corsaires qui doivent
-nécessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voilà enfin dans les
-forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse
-être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de
-bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces
-_herbes_; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?...
-rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la
-baleine...
-
---Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en êtes qu'au départ, et
-vous vous plaignez déjà... tenez... pour commencer, nous voilà sur un
-champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent
-au grand air.
-
---Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une
-_pourrière_ que cette vallée? hum!...
-
---Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous
-qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont
-les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples
-vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les
-passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au
-désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur
-les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr
-Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu
-les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui
-_tapissent_ ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent
-le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature
-dangereuse du pays qu'ils traversent...
-
-Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux
-générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine
-Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses
-avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces
-sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais
-c'est une violation cruelle du droit des gens!...
-
---Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver
-qu'à vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et
-leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées
-par les loups, toutes les traces disparaissent...
-
---Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est
-vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites
-au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles
-rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez
-vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui
-fassent naître dans l'âme des voyageurs une _curiosité inquiète_...
-Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de
-la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez
-donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force
-ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les
-poissons, est la _pâture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de
-tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient
-également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils
-conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les
-habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se
-tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de
-l'île, _ils allaient ainsi à la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparèrent
-aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme,
-mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en
-parlant des Eréthriens: _Ils éprouvèrent le même sort que des poissons,
-car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de
-vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances
-stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les
-Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir
-enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux
-qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se
-servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement
-tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mêlée ils
-jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils
-enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient.
-
- [78] Hérodote, liv. VI. Erato.
-
- [79] Hérodote, liv. VII. Polymnie.
-
---Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de
-l'expédition,--dit Daniel Boon.
-
---Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en
-arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de _très
-généreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes
-futurs amis m'estimeront bien pauvre.
-
---Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de
-notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa
-misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je
-vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus
-dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des
-vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des
-voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je
-tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins
-soient plus expéditifs?...
-
- [80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates
- hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus
- d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait
- été plus sauvage.
-
- (TACITE. _Hist._)
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Vous afez dit que les sofaches les afaient manchés,--demanda un
-Alsacien d'une voix émue.
-
---Ya, mein herr...
-
---Der teufel!
-
---Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres;
-observa le marin français,--peste!... singulier appétit, ma foi...
-Alerte! alerte!
-
---Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon...
-
---Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation...
-plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bédouins, à ceux qu'ils
-poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que
-Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux de la
-caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en
-Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les étrangers à coups
-d'ailes.
-
- [81] Dépouille-toi! dépouille-toi!
-
---C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in
-ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_.
-
---Docteur Hiersac, vous frisez le pédant,--observa le jeune allemand
-Wilhem.
-
---Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_;
-si je ne profitais de l'occasion qui se présente, je pourrais oublier
-_mon latin_...
-
---C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la
-science comme des vieux costumes de nos théâtres; si l'on ne les
-exhibait, de temps à autre, devant un public ébloui de leur éclat, ils
-pourriraient; on commande donc des comédies pour les costumes...
-
---Tout récemment, il y eut un massacre général des Blancs qui se
-trouvaient disséminés dans ces régions,--reprit Daniel Boon après un
-moment de silence;--je fus le seul _visage pâle_ (homme blanc)
-épargné[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez,
-nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent
-de ces coquins de _Pawnies_.
-
- [82] Historique.
-
---Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois une douzaine
-d'Alsaciens.
-
-Daniel Boon avait un peu exagéré les dangers de la route, mais son
-intention était d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de
-les forcer à rétracter ce qu'ils avaient dit contre les forêts de
-l'Amérique...
-
---Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir à l'Allemand qui l'avait
-approuvé;--nous voilà une vilaine affaire sur les bras; maudite
-démangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expédition venaient
-à apprendre que nous avons parlé _irrévérencieusement_ de leurs forêts,
-il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours,
-ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous,
-herr Obermann, qui êtes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai
-fait que formuler un regard de méfiance que vous avez jeté sur ces bois;
-je vous préviens que je vais rétracter au nom de tous les sceptiques de
-l'expédition.
-
---_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut
-mieux se taire que parler).
-
---Hum!... colonel Boon, je n'ai pas précisément... _affirmé_... que les
-requins étaient plus redoutables que les habitants de ces forêts,--dit
-le marin un peu décontenancé par les détails topographiques du
-phlegmatique cicérone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je
-l'avoue... et il est _très_ possible que je leur rende justice... un peu
-plus tard... quand j'aurai _goûté_ de cette vie _paisible_ que vous
-menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins
-sceptiques, afin de pallier sa première assertion,--je crois qu'il
-serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre
-Amérique contempler les progrès d'un peuple _nouveau_ et éclairé, que
-d'aller en Italie dessiner les monuments de la décadence et fouler les
-débris d'une ancienne nation.
-
-Le capitaine Bonvouloir suait à grosses gouttes; cette rétractation lui
-coûtait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende
-honorable. Daniel Boon reçut les excuses des pionniers qui croyaient que
-tout était au mieux dans leurs villages; il les engagea à préparer leurs
-armes, car très probablement ils auraient à disputer le passage du
-premier gué; la terreur était au comble dans les rangs; plus d'un
-Alsacien philosophait sur sa bête tout en cheminant; car enfin, ils
-étaient seuls de leur province, à trois mille lieues de leurs amis, et
-qui plus est, entourés d'ennemis féroces; quelques-uns eussent été
-tentés de s'admirer, faisant partie d'une expédition au milieu de ces
-peuplades guerrières, s'il y eût eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre
-juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'était
-enflammée aux détails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les
-chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la
-tête. Rien n'est plus propre à enflammer la jeunesse que cette vie
-active des forêts: les États de l'Ouest fécondent sans cesse par une
-population énergique le centre qu'énerve le froissement de la rotation
-sociale.
-
---Vos forêts éveillent des émotions de grandeur et de solennité
-semblables à celles que j'éprouvai sous les voûtes des monuments de la
-ville éternelle,--dit le docteur allemand Wilhem, à Daniel Boon;--jamais
-je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilité pour la nature ne fut plus
-vive; écoutez!... on croirait entendre les sons majestueux de
-l'orgue!...
-
---Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les
-prairies, comme dans les déserts de l'Afrique, les sens sont souvent
-trompés. Ici, si l'on ne savait être dans un pays où il n'existe
-réellement d'autre édifice que la tente du voyageur, plantée le soir et
-enlevée le matin, on dirait (avec la plus complète illusion d'optique)
-que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de châteaux
-gothiques. On se croirait transporté au milieu des antiques castels de
-la chevalerie; ici, sont de larges fossés, là, de hautes murailles, des
-débris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des
-remparts, des dômes, des parcs, des étangs, des portiques... Vous croyez
-voir un manoir du moyen âge... Écoutez! écoutez!... c'est la voix du
-châtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la
-brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez
-qu'une terre aride et crevassée en tout sens par la chute des eaux;--et
-le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est jouée la nature en créant
-l'espèce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de
-prodige; _hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis
-miracula ingeniosa fecit natura..._
-
-Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend à midi ou à
-minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la
-voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor
-dans le lointain. Bientôt le tumulte redouble; l'air retentit de cris
-plus élevés, des gémissements du cerf poursuivi et déchiré par les
-chiens, des acclamations des chasseurs, du trépignement des pieds des
-chevaux, bruit répété par les échos des cavernes. La génisse paissant
-dans la vallée tressaille à ce tumulte, et les oreilles du berger
-tintent d'effroi. Il tourne ses yeux égarés vers les montagnes, mais il
-n'aperçoit aucune trace d'un être vivant. Effrayé et tremblant, il ne
-sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit,
-d'une sorcière, d'une fée ou d'un démon; mais il est surpris et sa
-surprise ne trouve pas de fin[83].
-
- [83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup
- d'autres passages poétiques du plus grand mérite.
-
- Note empruntée à Walter Scott.
-
- (Voy. de la démonologie et de la sorcellerie.)
-
---Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, après un long
-silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des
-montagnes; je leur prêcherai des sentiments plus humains...
-
- [84] _Sagamores_, les chefs sauvages.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie
-errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des
-charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le
-petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins;
-l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des
-ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces
-attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement
-attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a
-été inutile.
-
---On a beaucoup écrit sur cette question,--observa le capitaine
-Bonvouloir;--on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des
-hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les
-Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce
-humaine[85]... Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!!
-Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette
-question... _les femmes ont-elles une âme_? Il fut décidé, à la majorité
-_d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc,
-soutint cette thèse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de
-l'esprit_;... on décida donc, à l'unanimité, _que les Allemands
-n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois,
-excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la
-guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des
-frontières,--reprit le docteur Wilhem après un moment de silence.
-
- [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et
- declaramus.
-
---C'est vrai,--répondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque
-temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe
-nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les
-philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la
-civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est
-Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure,
-préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps
-sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature
-réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir
-assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait
-conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès
-de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus
-nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a
-aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du
-sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est
-qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable
-gourmandise...
-
---Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été
-vaines?--demanda le marin français.
-
---Toutes les fois que l'Indien a le choix,--répondit Boon;--il rejette
-avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination,
-les usages de ses pères... Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et
-le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui
-ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de
-l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de
-ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le
-bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu
-l'achève pour les autres[86].
-
- [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los
- otros.
-
- (Proverbe espagnol.)
-
---Naquîtes-vous dans une province frontière?--demanda le jeune Allemand
-au vieux chasseur.
-
---Je naquis presque sauvage,--répondit celui-ci;--c'est dans les forêts
-que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première
-institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers
-regards... Et vous docteur Wilhem?
-
---Je vis le jour non loin d'un château sur les bords du Rhin; ce château
-est depuis longtemps inhabité; la crédule superstition s'en est emparée;
-de là des légendes dont le récit dut exciter, de bonne heure, ma
-curiosité; «lorsque les marbres s'écroulent, a dit un poète; lorsque les
-annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renommée de
-l'homme, en danger de périr[87].» Tout ce qui a survécu à la puissance
-destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments
-dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intéressants.
-J'aime à m'occuper du passé, comme on aime à entendre les récits des
-voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'idée des grandes
-distances exalte les facultés, et prête des ailes à l'imagination.
-
- [87] Lord Byron, _Childe Harold_.
-
---Vous n'êtes pas le premier Européen chez qui j'aie remarqué ce respect
-pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je
-comprends combien l'obscurité intermédiaire de plusieurs siècles doit
-contribuer à exciter l'intérêt; en traversant ces lieux solitaires, tout
-réveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!!
-
- [88] Les Américains y remportèrent deux victoires sur les Anglais.
-
---Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda
-un pionnier.
-
---La chasse,--répondit le vieillard;--je récolte aussi beaucoup de
-miel...
-
---Du miel!--s'écria le capitaine Bonvouloir étonné,--nous n'avons pas
-encore rencontré une seule abeille!...
-
---Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa
-poche une petite boîte en étain, dont il fit sauter le couvercle; les
-pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles
-abandonnèrent les fleurs de la prairie et s'assemblèrent autour
-d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de découvrir leurs
-retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que
-lorsqu'elles jouissent de leur liberté qu'elles prospèrent...
-
---Puissent les bourbouilles[89] me dévorer, si je comprends
-quelque chose aux évolutions de ce cheval!--s'écria le marin
-français;--Hippocrate dit que l'exercice de l'équitation occasionnait
-aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux
-et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne
-sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas à être
-désarçonné,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je
-vous prie.--Boon ferma sa boîte; les abeilles s'enfuirent, et le cheval
-rétif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manière toute
-particulière de prendre les abeilles?--continua le marin.
-
- [89] _Bourbouilles_, éruption milliaire dont les aiguilles incessantes
- martyrisent le patient de la tête aux pieds.
-
---Oui, capitaine,--répondit le guide,--à quelque distance qu'elles
-aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute
-à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper
-même leur instinct...
-
---Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur
-cette chasse?
-
---Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux
-abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques
-provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines;
-personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on
-peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce
-encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus
-reculés. Après avoir _percuté_ les arbres, nous répandons du miel sur
-une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente
-en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur,
-viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du
-vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles
-sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne
-droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur
-uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de
-vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur
-cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se
-doutant pas de la déconfiture qui les attend _at home_. La hache
-résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert
-les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les
-dépouillons sans pitié.
-
-Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand
-elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les
-temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se
-posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur
-de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de
-Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus
-heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de
-l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la
-constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de
-l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de
-miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs
-habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus,
-ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du
-ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux
-dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a
-coulé d'abord!... Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur,
-souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin
-tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui
-décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux
-mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve;
-ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on
-se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les
-anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière
-et _mondifiante_... On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les
-églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait;
-le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le
-symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de
-prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être
-prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont
-fait pratiquer, manger de la _crême_ et du _miel_. Nous retrouvons dans
-l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie
-toutes les fois qu'elles mangeaient du miel.
-
- [90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI.
-
-Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils
-faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline,
-ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait
-paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la
-première fois; ils croyaient rêver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas
-un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs
-arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers
-le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne
-réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments
-croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense
-prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes
-comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles
-contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne
-portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues
-d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour
-ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation;
-chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui
-qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin
-du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses
-regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source
-de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague
-rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie
-commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses
-pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption.
-
- [91] Madame de Staël: _Corinne_.
-
-Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et
-cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines,
-ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air,
-découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à
-autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait
-ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en
-décrivant des cercles majestueux.
-
---_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald
-angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous
-arriverons bientôt),--observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de
-l'équitation.
-
---Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur
-l'herbe!
-
---Une _ourse_[92]! cria à son tour le capitaine Bonvouloir.
-
- [92] _Ourse_: nom d'une voile.
-
-Daniel Boon arrêta son cheval, et les pionniers ne formèrent qu'un seul
-groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les
-pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'était point
-des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de
-_poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois déchargea sa carabine
-dans la direction qu'avait prise les prétendus ennemis, assurant qu'il
-ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus
-facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses
-compagnons du côté qu'il indiquait du doigt, et les deux seules
-créatures humaines qu'ils découvrirent étaient de nature à ajouter au
-caractère désolé du site.
-
-A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrèrent à leurs
-conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages...
-
---Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel
-Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait
-aucune inquiétude;--nous pourrons leur donner la chasse à grand bruit;
-c'est peut-être du _fret à cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous
-nous en emparerons facilement.
-
- [93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage à partir que quand son
- chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli
- au moyen d'affrètements successifs, on dit que le bâtiment est
- chargé _à cueillette_.
-
- (_Note de l'Aut._)
-
---Pas encore,--dit Boon à l'impatient marin;--il ne faut montrer ni
-crainte, ni défiance; nous ferons bien d'avoir une conférence avec eux;
-il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami...
-
---Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit
-vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande à
-être excusé).
-
---Je _décline_ également cette mission délicate,--dit le docteur
-Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir à _brider_ ces
-gens-là.
-
---Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vénérable Alsacien.
-
---Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci.
-
-La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé
-de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant;
-le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son
-couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux
-sauvages pour conférer avec eux.
-
---Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment
-pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne
-d'envie, observa le marin français:--voyez, colonel, ils sont presque
-nus.
-
---Nous en saurons la raison tout à l'heure,--dit le chasseur;--ces
-sauvages ont sans doute _sacrifié_ leurs habits à leur _médecine_; c'est
-un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux
-dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au
-village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au
-Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur
-disgrâce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils
-rencontrent!
-
---Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,--observa un pionnier
-alsacien.
-
---C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,--continua
-Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans
-ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils
-découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs
-épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes
-vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés
-d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau
-de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en
-arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un
-ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les
-autres; à ce signal tout le village court aux armes.
-
- [94] Bison, boeuf sauvage.
-
---Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur
-Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes
-tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient
-signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles
-restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur
-arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même
-connaître la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes
-avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom à de petites
-tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient
-des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en
-porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment,
-un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le
-clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au
-loin, et d'annoncer l'approche des ennemis.
-
-Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons,
-_très probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expédition;
-nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail... ne
-craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous
-trois...; assurément, ils vont se battre...
-
---Soyez sans inquiétude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confèrent
-entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils
-aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se
-cacher dans les broussailles.
-
---C'est logique.
-
-La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et
-franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient
-encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte
-sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon
-donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les
-chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou
-paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un
-laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays
-abondant en gibier.
-
- [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline,
- ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre
- heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à
- boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite
- faire cent cinquante milles sans s'arrêter.
-
- (Pline _Hist. nat._, lib. VIII.)
-
- (_N. de l'Aut._)
-
-
-
-
-LE COMBAT DES REPTILES.
-
- Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la
- gorge.
-
- HOMÈRE.
-
-CHAPITRE V.
-
-
-Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers
-s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à
-coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce
-bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs
-découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme.
-Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable
-de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie
-en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc
-que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite!
-ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle
-qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête,
-ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements;
-celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un
-pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses
-mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il
-s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques
-moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans
-la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de
-la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût
-fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne
-point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent
-la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent
-à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et
-paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les
-Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en
-le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant
-leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_
-qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin,
-toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre.
-
- [96] Européen (le capitaine Bonvouloir).
-
---Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le
-Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il
-est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce
-qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous
-disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se
-révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les
-irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.
-
-Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans
-tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se
-réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent
-que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur)
-ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se
-précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine
-Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le
-marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter:
-
---Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le
-serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme
-blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir
-tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui,
-entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du
-sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre
-grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière
-païens!!
-
-Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les
-lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers
-à l'ordre, et délia les pattes du chien.
-
-Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie,
-lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent,
-s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans
-leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage
-des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié
-rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux
-antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent
-noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son
-adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du
-crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche
-dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête
-dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou
-(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le
-serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à
-travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le
-sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur
-animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de
-l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir
-enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne
-au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un
-cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage,
-lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
-l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan
-accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
-lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
-déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce
-sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
-magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
-pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue
-perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son
-butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut
-châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
-poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
-l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
-fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
-vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
-ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle
-déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les
-endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
-l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
-frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
-résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle
-saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.
-
---Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est
-plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute,
-ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit
-espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que
-c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui
-rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se
-mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise...
-
---Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du
-chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine
-Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les
-bords de la Garonne.
-
---Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une
-autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour
-remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de
-leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en
-plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_.
-
-_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien
-en s'adressant au jeune sauvage...
-
---Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à
-sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets
-du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des
-tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et
-se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les
-oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche
-s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée...
-
---O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce
-dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche
-pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez,
-Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui
-les ferme exactement_.
-
---Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à
-sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps
-après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents;
-il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme
-n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et
-périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées
-découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils
-s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à
-sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché
-les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre:
-toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se
-tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent
-les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques;
-ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce
-chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels
-convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et
-mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se
-promettaient un sort heureux.
-
---J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine
-Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit
-un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables
-piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le
-serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce
-les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à
-bout[97]...
-
- [97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les
- graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à
- percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande
- quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé
- le _Choyero_, du nom de cette plante.
-
- (Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)
-
---Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre
-d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le
-docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne
-peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours
-par la mort du serpent.
-
---Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je
-suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens
-nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des
-serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs
-filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais
-_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les
-expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie
-clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur
-grand bien...[98]
-
- [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents,
- au ministère anglais.
-
---Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels,
-_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous
-gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur
-_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un
-mot...
-
- [99] Et autre semblable canaille.
-
---On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de
-serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence...
-
---Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe,
-s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem?
-
---La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur
-allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur.
-
---Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les
-serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon.
-
---Il doit y avoir une raison pour cela...
-
---Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner,
-c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de
-devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le
-venin vous dépêche au bout de quelques heures...
-
---C'est logique,--observa le docteur Wilhem.
-
---Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est
-d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique
-ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge
-de poudre, et on met le feu.
-
---Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin
-français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques.
-
---Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets
-du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des
-_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le
-foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le
-_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui,
-par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient
-encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_...
-Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de
-ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de
-basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient
-les seigneurs...
-
- [100] Ambroise Paré, liv. XX.
-
- [101] Galien. Aux commodités du thériaque.
-
-Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque
-Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de
-l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec
-précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de
-daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se
-présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des
-ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers
-armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur
-le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will
-regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un
-grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient
-l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant
-leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du
-troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande,
-faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_,
-la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils
-embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent
-le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait,
-de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se
-brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se
-frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues
-en panache, et fuyaient comme le vent.
-
---«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine.
-
---La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine
-Bonvouloir.
-
---Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais
-je propose de continuer la chasse.
-
---Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un
-pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en
-marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît
-leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la
-destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes
-bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte
-de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine,
-et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers,
-tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur
-montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui
-s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis
-s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui
-troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez
-fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim
-paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine
-Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils
-eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez
-venait à manquer son coup.
-
---Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas
-que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune
-conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au
-moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à
-tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.
-
---Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes,
-capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de
-la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.
-
-Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement;
-le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une
-panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité
-de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal;
-plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers
-allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de
-vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle
-pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.
-
---Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le
-questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre
-ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes;
-ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air;
-voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait
-plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et
-fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va...
-
-Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part;
-le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort;
-l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se
-dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine
-Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la
-poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper;
-mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur
-le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit
-l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le
-Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le
-chevreuil tomber aux pieds du marin.
-
-On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les
-pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement.
-Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_.
-
---Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel
-Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le
-couteau entre la première et la deuxième côte?...
-
---Oui, capitaine; répondit Boon.
-
---Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua
-le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!...
-Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître...
-
-Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens
-de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le
-perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes,
-dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que
-les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui
-l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne
-se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le
-premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il
-s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup
-est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première
-_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et
-l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent
-la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient
-réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile
-pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les
-dévorent immédiatement.
-
-Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser
-les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les
-prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut
-facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait
-deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des
-chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la
-_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui
-comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le
-daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se
-retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais
-surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent
-dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit
-que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six
-dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en
-est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est
-tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il
-vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon
-coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire
-les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent
-quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle
-leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au
-feu.
-
-Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche
-toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les
-plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un
-mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du
-troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et
-ne l'abandonnent pas.
-
-Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière
-toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs
-s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de
-la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur
-l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et
-paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau
-qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus
-qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive.
-Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne
-se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y
-parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages
-en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de
-_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible
-aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs
-canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches
-et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés
-à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent
-enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_,
-ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse
-est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces
-hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des
-fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir
-partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la
-_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en
-haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus
-fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de
-l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et
-sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de
-l'Ouest...
-
-
-
-
-LE BIVOUAC.
-
-(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.)
-
- Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui
- sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton
- original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses
- pensées.
-
- (GEORGE SAND.)
-
- Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.
-
- Ainsi donc, découvre ta poitrine.
-
- (_Marchand de Venise._)
-
- Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux,
- Que l'arbre du désert incline ses rameaux!
- Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre
- Le monotone écho de son chant triste et tendre!
- Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix,
- Le chasseur indien se repose parfois,
- Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule,
- Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule.
-
- (Les _Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
- Américain.)
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas
-d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière
-coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes
-les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux,
-surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement
-subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien,
-en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres
-de toute espèce.
-
-La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir,
-se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les
-rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux
-éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur
-souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une
-lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues:
-c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du
-feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme
-à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les
-habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui
-semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les
-gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils
-avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces
-circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits:
-beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances
-qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou
-pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste
-plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos
-villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au
-milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les
-situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes
-aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants
-des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels...
-
-Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _à tous les
-jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets
-somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons
-l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps
-est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer
-ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de
-l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle
-donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se
-montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics:
-
-
-«Cher Docteur,
-
-«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec
-moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère
-je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne
-s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est
-inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir
-ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.
-
-«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un
-jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la
-table; un morceau de boeuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de
-fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le
-cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu
-demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de boeuf, ou des
-plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on
-partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à
-un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le
-cuisinier a eu, dernièrement, la _sagacité surprenante_ de découvrir
-qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si,
-grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de
-pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de boeuf... Si ces dames peuvent se
-contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des
-assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de
-fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop
-frottées) je serai heureux de les voir[103].
-
-Et je suis, cher docteur, tout à vous,
-
-WASHINGTON.»
-
-
- [102] A West-Point.
-
- [103] Voy. Washington's Writings.
-
-Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé
-Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air
-libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était
-plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à
-la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe
-abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où
-l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans
-les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils
-viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de
-l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et
-les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes
-et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité
-est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est
-sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la
-facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du
-hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par
-habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils
-viennent vivre et mourir.
-
---Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des
-cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder
-de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en
-m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi,
-colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des
-pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine.
-
---Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la
-venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les
-jours_...
-
-Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood;
-plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le
-capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim
-pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait
-si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave
-pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son
-adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et
-le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les
-aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne
-mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!...
-
- [104] Venaison: chair de bêtes fauves.
-
---Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir
-avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis
-pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième
-côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du
-troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous,
-Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de
-pareil, pas même celui de la truffe!
-
- [105] _Mokôman_, couteau de chasse.
-
---Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon.
-
---C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur
-Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la
-calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_...
-
---Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande
-et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda
-l'Irlandais Patrick...
-
---Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la
-venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux
-guide, le plus patient des hommes...
-
---Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce
-daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais
-pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les
-prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur
-gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur
-apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des
-chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii
-adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois
-remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la
-nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu,
-dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait
-suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications,
-les bêtes fauves étendues çà et là[106].
-
- [106] Tacite. _Annales_.
-
-Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement
-chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé
-que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa
-poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux
-guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux
-pionniers un spécimen de son savoir-faire.
-
---Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage
-Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107]
-et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez
-cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas?
-
- [107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme
- la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant
- peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y
- introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le
- liquide.
-
- (_M. Paccini_; de la Marine.)
-
- [108] _Shominabo_, boisson indienne.
-
---_Exquisite_[109]! comme disent les Américains.
-
- [109] Exquisite; excellent.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais.
-Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi
-comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit
-connaître...
-
-Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.
-
---Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le
-capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un
-bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois,
-les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,...
-_paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi
-obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils
-avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité:
-«les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et
-nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de
-cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le
-prix de sa valeur dans les combats...
-
- [110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
-Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en
-devoir de faire honneur au repas.
-
---Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand
-sang-froid,--mais c'est la coutume ici...
-
---Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas?
-c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous...
-si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela
-s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être
-agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_?
-
---Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas
-compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité,
-très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville,
-des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous,
-_sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais
-de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans
-vous...
-
-Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la
-Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de
-l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur
-_Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les
-plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on
-enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en
-main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en
-arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car
-il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio
-de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112].
-
- [111] Todo encendido en colera.
-
- [112] _Garrotazos_, coups de bâton.
-
- (Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi,
-Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je
-ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez,
-Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la
-première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie;
-pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme
-l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la
-fourchette avec régularité...
-
-L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants,
-et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions
-pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos
-pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles...
-
---C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur...
-_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa
-chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le
-devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout
-de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la
-gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé
-_brave_ et _habile_ chasseur...
-
---Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle
-du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon
-appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!...
-Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en
-s'adressant aux pionniers...
-
- [113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de
- les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves
- bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la
- défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain
- trempé dans du vin.
-
- (Voy. M. Paccini; _de la Marine_.)
-
- [114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les
- spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit
-un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser
-un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn
-nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne
-l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort).
-
---Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le
-marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit!
-vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de
-la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes
-aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je
-vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas
-que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène:
-_toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se
-digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la
-_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un
-coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose
-une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin,
-dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs
-Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas!
-non pas!)
-
- [115] Avide hausta (Pline).
-
---Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut
-prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis...
-_céans_...
-
---Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune
-Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager
-la peine du capitaine Bonvouloir...
-
---Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir
-atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement
-de Fagotin!...
-
---Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus
-sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et
-d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les
-sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et
-qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_...
-
---_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_...
-
---Quoi!... les choses en viendraient là,--demanda vivement le
-marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?...
-
---Certes...
-
---Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez
-qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels
-morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour
-le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans
-murmurer_...
-
---Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en
-mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point
-un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits
-de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi,
-colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des
-pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?...
-
---Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de
-terre... _tous les jours_... _tous les jours_...
-
-Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de
-bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le
-Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia
-le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce
-nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_;
-pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les
-pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux.
-
-La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de
-rire.
-
-Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au
-milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui
-éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle
-Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une
-certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives
-paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de
-l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda
-pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se
-montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse»
-disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont
-l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du
-_moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font
-une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une
-dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des
-idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur
-succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse,
-on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi,
-on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie
-aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le
-retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient
-également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils
-s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le
-nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se
-levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.
-
---Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit,
-avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour
-obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce
-souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme
-d'anciens amis.
-
- [116] Diogène, Laërce.
-
---Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers
-sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments;
-rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis
-par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je
-doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse
-oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la
-compagnie de nos belles américaines...
-
---Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on
-pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines
-personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée
-de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs
-cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du
-coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est
-d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un
-esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des
-hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et
-médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes
-les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les
-cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un
-des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien
-dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire
-une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui
-me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que
-j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de
-fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce
-calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles
-jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique
-n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du
-Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et
-traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage
-d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour
-indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture
-que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive
-quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte
-l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme.
-Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à
-enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur
-ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se
-convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable.
-C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à
-endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant,
-jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la
-vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à
-l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette
-insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir,
-il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son
-monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas
-encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il
-reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au
-choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous
-dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de
-tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de
-_deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une
-devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord
-par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu
-à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent
-graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce
-que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les
-Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses:
-la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_?
-nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent
-faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces
-deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se
-lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à
-mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles
-coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une
-femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le
-plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent
-avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune
-homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de
-virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la
-confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est
-parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce
-peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne
-demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive,
-enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses
-frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit
-descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe!
-qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain,
-aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages;
-mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui.
-Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_...
-terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens,
-après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en
-commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie...
-(il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux
-font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche
-donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve
-à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les
-moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique
-est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté
-mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les
-Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables
-des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes;
-les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs
-sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais
-souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves
-campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son
-fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est
-beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains,
-par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur
-roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras
-gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement
-salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du
-citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres
-du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches
-d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne
-partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou
-mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la
-religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les
-autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une
-cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs
-partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un
-_lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit
-manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de
-le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux
-baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner.
-L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et
-le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour
-mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de
-sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et
-qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit
-des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le
-roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit
-immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son
-sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de
-redoutables conséquences...
-
- [117] Platon. _Des lois_.
-
- [118] Bible. Jérémie, chap. XIV.
-
- [119] Montesquieu. Esprit des Lois.
-
- [120] Une tradition des Druides.
-
- [121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.
-
-Les pionniers poussèrent un cri d'indignation...
-
-Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit
-Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de
-plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et
-bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de
-trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim
-à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la
-journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières
-habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées...
-Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être
-écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.
-
-Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les
-aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de
-conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs
-récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique,
-qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la
-chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster
-il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur
-envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse,
-il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces
-daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par
-des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il
-ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.
-
-Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays
-des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que
-j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs
-d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des
-songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y
-fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on
-n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la
-soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems
-(chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont
-encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on
-trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche...
-Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on
-est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours
-verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de
-wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où
-il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu
-manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule
-droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y
-repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la
-gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu
-n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je
-puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir
-mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer
-et dormir.»
-
-Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux
-pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.
-
---«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni
-peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de
-la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce
-grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles
-puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne
-l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis
-du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé
-comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une
-famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule
-éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est
-pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume...
-Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des
-hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le
-soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure
-de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les
-reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur,
-comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi
-pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124]
-n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé
-de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche,
-et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je
-fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les
-lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon
-génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure
-du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au
-mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de
-précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude
-fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son
-arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au
-nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et
-légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne
-suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je
-deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui
-parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards
-avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne
-reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque
-j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et
-d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a
-flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle
-ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce
-nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent
-celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon
-coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se
-gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir
-que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos
-peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de
-l'amitié et du bon accord...»
-
- [122] Européens.
-
- [123] Voy. le chap. Ier.
-
- [124] Mon toit.
-
- [125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.
-
-Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours,
-ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages...
-
---Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en
-prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence.
-
---Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre,
-et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne
-d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon
-entreprise...
-
- [126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir...
-
---Plaît-il?...
-
---Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise...
-
----Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise?
-
---Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur
-ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit
-d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore
-passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le
-temps avec sa _lime_ et son _éponge_...
-
---C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir...
-
---Comment; c'est faux!...
-
---Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé
-d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure
-le temps...
-
---Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit
-de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse
-encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle
-_coévale_...[127]
-
- [127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_...
-
---Plaît-il?...
-
---Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est
-_coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison
-corrosif de l'abattement...
-
---Holà! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la
-simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original
-français_.
-
---Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques
-_anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait,
-comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement
-_sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je
-renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant
-de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux.
-
-Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et
-celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité.
-
-L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la
-_cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac.
-
---Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir
-l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je
-goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent...
-
---Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M.
-Patrick,--observa Boon.
-
---Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais.
-
---A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de
-vous être agréables.
-
-Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir
-Patrick.
-
---C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir,
-vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort
-doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette
-anguille est succulente...
-
---M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos
-rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos
-bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition...
-
---Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles
-argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de
-l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles
-sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas,
-Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire,
-dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la
-peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait,
-à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se
-procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux
-Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne
-passera plus à travers les _losanges de chanvre_...
-
- [128] Silver eels.
-
- [129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles
- argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur,
- _able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple
- transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la
- membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que
- l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée
- pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un
- poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Plaît-il?--s'écria le capitaine...
-
---Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de
-chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne
-pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos
-pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont
-l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de
-l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des
-différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à
-leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche,
-Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du
-dépeuplement progressif de son empire...
-
---Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace
-de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous
-rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu
-s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole
-d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à
-présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette
-opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup
-d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez,
-Whip-Poor-Will.
-
---Vous voulez parler du _scalpage_...
-
---Oui.
-
---Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand
-sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez,
-notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble
-afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur
-l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau
-du front, et arrache la chevelure.
-
-Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible
-mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers
-poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu
-goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir,
-perdirent l'appétit pour le reste de la soirée.
-
---Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua
-Boon.
-
---Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le
-marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit
-mort[130].»
-
- [130] La Fontaine, _le philosophe scythe_.
-
---C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs
-ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière
-la plus _chirurgicale_.
-
---Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son
-semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait
-préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles
-circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et
-l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je
-comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages
-à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais
-que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les
-poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je,
-abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de
-grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur
-chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une
-idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que
-Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en
-s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son
-repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne
-peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et
-deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne
-s'est vue!...
-
---Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les
-Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la
-loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en
-usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde;
-c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe
-faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et
-prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant,
-et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette
-peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte
-de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une
-serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait
-donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...»
-
- [131] _Decalvare_, peler la tête.
-
- [132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher
- le cuir chevelu.
-
- [133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_.
-
- Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je
- n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été
- scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.»
-
---Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur
-Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour
-capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit
-point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les
-prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour
-la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce
-pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une
-cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête,
-l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent
-leurs cabanes comme d'un trophée...
-
---Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui
-se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir.
-Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent
-s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps
-tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à
-l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la
-mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs
-combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les
-vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.
-
---Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que
-je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois
-fois_ la semaine?...
-
---Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le
-chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_
-acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au
-capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard
-farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même
-_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes
-précautions.
-
---Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des
-chevelures humaines!
-
---C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour
-leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait
-même... du danger...
-
---Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en
-touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.
-
---C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent
-rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem;
-rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du
-Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de
-monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits...
-
-Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les
-pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance...
-
---Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails
-sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui
-tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.
-
---Très volontiers, répondit Boon.
-
-Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus,
-et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs
-_blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens
-bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au
-groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude
-d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les
-particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.
-
- [134] Couverture de laine.
-
-«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible
-tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une
-grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au
-conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à
-cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de
-ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se
-glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui
-aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y
-avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande
-réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence
-d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son
-égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son
-couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce
-meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent
-en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative
-pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche
-parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois,
-j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé
-à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur
-présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de
-la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté,
-mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens
-me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui
-sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis
-prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme)
-lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes
-vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le
-pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta
-vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse
-si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi
-comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de
-la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta
-aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut
-qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon
-l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent
-dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à
-l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la
-Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de
-réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des
-frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et
-lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le
-Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu
-vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais
-le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y
-avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son
-sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est
-infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas
-oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les
-prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment
-sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique;
-il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend
-sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a
-longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de
-contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine,
-fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit
-au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_,
-serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait
-prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les
-derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur
-grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme
-sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses
-aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des
-_Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces
-derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une
-créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village;
-elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté
-s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu,
-mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez
-la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable
-champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur
-d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil
-bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un
-tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur
-l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir
-rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier
-se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la
-colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie
-qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à
-_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en
-défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la
-tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses
-yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie
-ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit
-où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et
-la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il
-se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui.
-Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le
-motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la
-bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever
-la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et
-l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et
-leurs victoires...
-
- [135] Vieillards.
-
- [136] Cabane.
-
- [137] Mourir.
-
- [138] Tu l'as tué.
-
- [139] L'Hermine.
-
-Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait
-paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de
-_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant,
-de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette
-première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux...
-Daniel Boon continua:
-
-«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez
-s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever
-de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de
-la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon;
-Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des
-gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille
-femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à
-massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci
-était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en
-elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend
-la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_,
-lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes
-disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais
-l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un
-énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa
-fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le
-rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps,
-nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls...
-
- [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la
- contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert
- de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent
- le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.
-
- [141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de
- la rivière Saline_.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
-Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se
-portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré
-et l'impassibilité de sa race.
-
---Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la
-venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la
-semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence...
-
---_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142]
-
- [142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de
- Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish
- Inquiry commissionners (1835).
-
- (_Note de l'Aut._)
-
---Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de
-bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que
-ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les
-habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout
-cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte
-pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade.
-Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans
-les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean
-l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin
-que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un
-anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique;
-n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de
-l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien?
-Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le
-proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la
-cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la
-cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune;
-les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je
-l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations
-dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience.
-Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de
-prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies
-verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et
-multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une
-terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes
-sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien...
-si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan...
-Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je
-mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_
-la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux
-réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive
-désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!...
-mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et
-des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine?
-
---Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de
-terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_
-fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de
-vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de
-votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants
-seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous
-mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_...
-_trois fois par jour_.
-
-J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de
-plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines
-est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les
-terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine,
-succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et
-les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux
-lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
-d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
-que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre
-d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la
-vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu
-assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu
-ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus
-profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre
-courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
-te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
-nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
-protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
-et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
-nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
-appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais
-tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont
-prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143].
-
- [143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
- encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
- guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»
-
- (Bible: Exode.)
-
---Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de
-grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur
-mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes
-yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
-profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
-avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de
-larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre
-anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
-vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
-égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
-portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
-nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
-joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans
-protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le
-désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein
-dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux
-qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de
-l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français
-à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons
-sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends
-garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
-continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous
-fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
-amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
-que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
-efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
-vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
-l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
-rivages... L'Amérique est libre!...
-
---Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur
-canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi
-patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande;
-vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus
-de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres
-contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du
-temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses
-bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages
-pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour
-les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte
-des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on
-se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son
-sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples
-bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se
-transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour
-tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres
-pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient
-capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir
-sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie
-n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est
-malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche!
-Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa
-population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]»
-Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui
-puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont
-appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions
-de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment,
-et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne
-dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines
-de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés
-seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr...
-Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux
-rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la
-patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux
-guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de
-cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire
-que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les
-Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et
-cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la
-misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la
-mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au
-dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de
-malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses
-enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde
-tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne,
-avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs
-d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés
-lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle
-obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui
-vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce
-trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde,
-l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait
-tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à
-l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le
-landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au
-baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai
-appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont
-montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai
-ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se
-sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent
-quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués.
-Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant
-une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution
-était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère
-anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il
-en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à
-mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il
-me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante
-florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai
-droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe
-qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés,
-mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous
-ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à
-rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous
-ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une
-jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au
-jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie
-anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos
-maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de
-l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de
-tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on
-célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire
-retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous
-plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la
-misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en
-Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155].
-L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple
-malheureux, bien malheureux!...
-
- [144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.
-
- [145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos
- serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux
- citoyens de plusieurs autres villes.»
-
- (Démosthènes, 3e Philippique).
-
- (_N. de l'Aut._)
-
- [146] _The clearing of the country._
-
- [147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du
- Docteur est piquante.
-
- [148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu
- l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je
- vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez
- haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez
- donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous
- promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire
- fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de
- la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute
- classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur
- cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours
- par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un
- crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne
- l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours
- leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents
- noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés
- d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais
- qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la
- Révolution.
-
- (M. Michelet, _Le Peuple_).
-
- On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la
- révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les
- peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui
- repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent
- soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique
- et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils
- aiment peu notre gouvernement.
-
- (Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.)
-
- [149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les
- ménagèrent.
-
- (Montesquieu, _Esprit des lois_.)
-
- _The union between England and Ireland is but a parchment mockery_:
- (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)...
-
- (Daniel O'Connell).
-
- Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à
- celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait
- une union..._
-
- (_N. de l'Aut._)
-
- [150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que
- je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me
- faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti
- de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait
- pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour
- le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le
- caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La
- passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne
- démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi
- malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique.
-
- (Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.)
-
- (_N. de l'Aut._)
-
- [151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18
- février 1777.
-
- [152] _Tone's Mémoirs..._
-
- _They vowed not to leave one English man in their country._
-
- (Leland)
-
- [153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting
- our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one
- century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils
- réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous
- pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.)
-
- «La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens
- d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où
- me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du
- président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire
- verdoyer notre chêne d'Irlande.»
-
- (THOMAS MOORE.)
-
- (_N. de l'Aut._)
-
- [154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce
- sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées,
- ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers
- érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es
- terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent
- la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute
- inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez
- de l'aer, et ennuy d'un chascun...»
-
- (Rabelais)
-
- [155] Terra qua sanantur omnia vulnera.
-
- (Pline.)
-
-Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et
-tout rentra dans le silence...
-
-Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au
-Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au
-besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres
-ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie
-contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent
-comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il
-s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars
-1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné
-l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et
-d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence
-d'affliger l'Irlande!...[156]»
-
- [156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à
- Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)»
-
- TITE-LIVE.
-
- «Sans doute, c'est pour nous ménager que vous n'avez pas voulu en
- venir aux mains; ou plutôt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce
- point que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré? Et il
- n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours
- votre courage et ne mettront jamais vos forces à l'épreuve (Nec nunc
- erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non
- experientur.)»
-
- TITE-LIVE, liv. IV.
-
- Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destinées
- à ceux qui cherchent la raison des choses...
-
- (_N. de l'Aut._)
-
-
-
-
-LES PLEIADES.
-
- Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce à l'oreille, et je ne
- mangerai morceau qui me profite avant d'être informé de tout
- exactement.
-
- (DON QUICHOTTE.)
-
- Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle?
- Circule-t-il partout une transe mortelle?
- Voit-on dans la nature un signe inusité,
- Funeste avant-coureur d'une calamité?
- Un sanglant météore un sinistre interprète?
- Non, partout la paix règne, et la terre et le ciel
- Obéissent tous deux à leur cours naturel.
-
- (LA ROSE DE SMYRNE, poème par M. Alfred Mercier, Américain.)
-
- Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate.
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec
-indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie
-des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux
-limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du
-camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour
-éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces
-pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de
-méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin
-au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se
-présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique,
-ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le
-jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun
-frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait
-son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en
-effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos
-pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait
-avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore
-la majesté de la nature.
-
---Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu
-inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont
-plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de
-dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux?
-
---Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant,
-il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de
-ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition.
-
---Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette
-affaire, Colonel?--
-
---Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet,
-les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent
-avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_...
-
---Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine
-Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette
-affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_?
-
---Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de...
-l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au
-Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle
-possible...
-
---Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle
-les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157].
-
- [157] Mariage de Figaro.
-
---Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui
-accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux.
-C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne
-récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de
-quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on
-préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en
-réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle
-fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de
-plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur;
-n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le
-lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange
-de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages.
-Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par
-des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères
-préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si
-flatteuse dont on l'avait, jusque-là, bercée. Arrivée au bûcher, quelle
-ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments
-de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur
-son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant
-les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son
-innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;...
-rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le
-fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible
-spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut
-suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et
-retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune
-fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et
-sanglantes;... le reste est horrible à dire...
-
---Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers.
-
-Boon reprit après un moment de silence:
-
---Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de
-la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille
-imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux
-acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le
-sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder,
-et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte.
-
-Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces
-histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche
-de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une
-forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent
-pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient
-tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir
-aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils
-attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la
-tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et
-qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une
-vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse
-naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents
-dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.
-
-Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos;
-plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le
-récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux
-qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et
-bientôt ils ne les entendirent plus...
-
---Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des
-étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en
-plein air!...
-
---Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant
-à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles
-brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble
-à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la
-splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui
-n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un
-genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est
-bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je
-conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait
-utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans
-leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance
-en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?...
-
---C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les
-ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en
-craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction...
-
- [158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim.
-
---Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en
-faction?...
-
---Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant
-le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner
-les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas
-d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un
-rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied
-d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui
-annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et
-s'enfuient...
-
---Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je
-m'attendais à une ronde à la sonnette[159]...
-
- [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une
- sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas
- endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle
- répondît.
-
- (Voy. Thucydide.)
-
---Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous
-apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant
-dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence,
-quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous
-l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le
-chef, le cou tendu, observe et avertit.
-
---Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de
-réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes
-féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les
-loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le
-Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit
-périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de
-ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus...
-
---Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa
-l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des
-endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur
-sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître
-les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les
-yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution
-d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec
-tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces
-peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de
-coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat.
-Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer
-dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de
-s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
-l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite
-pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours
-parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous
-disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la
-vilaine habitude de mâcher ce végétal...
-
---Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du
-_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que
-vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel
-Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les
-physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être
-comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut...
-_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur
-perde au change...
-
- [160] Espèces de tabac.
-
-Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande
-habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur
-position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils
-faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils
-se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez,
-Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:
-
- C'est moi! je suis un aigle de guerre!
- Le vent est violent, mais je suis un aigle!
- Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas.
- La plume d'aigle se balance sur ma tête.
- Je vois mon ennemi au-dessus de moi!
- Je suis un aigle, un aigle de guerre.
-
- Désennuyons les morts
- Partons, pour les couvrir
- Et disons-leur tout haut
- Qu'ils vont être vengés.
-
- Levons le tomahawck,
- Suspendons nos chaudières;
- Graissons, tous, nos cheveux,
- Peignons, tous, nos visages,
- Chantons la chanson de sang
- Ce bouillon de nos guerriers.
-
- Je vais en guerre venger la mort de nos braves,
- Comme le loup affamé, je serai inexorable.
- J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai;
- Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants,
- Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages.
- Je vais en guerre, venger la mort de nos braves,
- Comme le loup affamé, je serai inexorable.
-
-Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être
-prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se
-coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies;
-son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature
-reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit.
-
-Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le
-corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille
-les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est
-accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne
-_dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or,
-l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant
-le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi
-engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les
-sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir
-l'explication.
-
-Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient
-presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers
-américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient
-pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les
-objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent
-mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les
-voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme
-imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois,
-lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la
-profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se
-recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se
-fit entendre.
-
---_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
-sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir
-avez-vous entendu)?
-
---_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à
-moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on
-ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163],
-partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous
-viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du
-_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on
-entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux,
-et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que
-par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant
-entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à
-craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces
-bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du
-sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que
-nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement
-désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_...
-
- [161] Je veille.
-
- [162] Jeter l'ancre.
-
- [163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris.
-
- [164] Pausanias, ch. XXXII.
-
---Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur
-Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle
-Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans
-les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont
-je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les
-Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions.
-Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les
-croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons
-lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons
-inattendus et burlesques. De là, l'idée que Pan apparaissait à
-l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime
-d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité
-mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme
-un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier
-d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en
-route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats
-tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le
-glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en
-repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les
-cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus
-d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent
-un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se
-renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est
-impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit,
-et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?...
-
---Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac,
-vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de
-commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler...
-
---Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous
-quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre
-Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort
-_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de
-l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?...
-
---Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par
-cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est
-une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à
-pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter
-aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait,
-voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la
-direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai
-souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une
-_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_,
-_tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et
-l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
-élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est
-un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais
-me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède,
-quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de
-dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan
-en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en
-apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp,
-ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les
-ronger avec un grand bruit de mâchoires.
-
- [165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot,
- qui, chaque matin, va chercher les provisions.
-
- [166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à
- cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des
- flots huileux.
-
- [167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes.
-
- [168] _Collègue_: un maillet.
-
---Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une
-feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère
-_très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est
-facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa
-dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et
-comment nous emparer du _monstre_!...
-
---Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes
-frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt
-que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat
-illico fauces earum_...
-
---Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement
-_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en
-berne_?...[170]
-
- [169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will.
-
- [170] Signe de détresse.
-
---Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières
-paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous
-vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des
-moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que
-dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente
-hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze
-guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la
-fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages,
-j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir
-une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez
-entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de
-médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée
-superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles
-qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche,
-ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs
-interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou
-des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est
-possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les
-Pawnies pour nous frapper de terreur...
-
- [171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les
- Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres,
- couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons
- d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte,
- étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se
- servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.
-
- Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont
-dévoré le coeur de cette jeune fille?
-
---Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la
-jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le
-corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en
-hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables,
-disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les
-irritations de la faim_...
-
---S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le
-marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le
-droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations
-doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le
-moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables
-intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions
-humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!...
-est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!...
-c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de
-ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il
-versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser
-ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer
-sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des
-arbres...[172]
-
- [172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de
- grands champs de bled, dit Brantôme.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
---Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi
-philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte
-d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois...
-
---C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où
-l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la
-nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont
-autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais
-du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les
-forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est
-tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées...
-en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très
-cops._»[173]
-
- [173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois.
-
---Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en
-riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous,
-capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres
-esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux
-humains...
-
- [174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le
- soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser
- avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue.
-
---Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la
-nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup
-d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux
-plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à
-_s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à
-coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non
-plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas...
-
- [175] _Vaigres_, planches d'un navire.
-
-Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et
-la science déborda.
-
---Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau
-(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des
-premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les
-dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées.
-Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial
-de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son
-secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le
-milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils
-mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_,
-ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils
-n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un
-exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de
-Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent
-à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses
-m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur
-prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les
-reins...
-
---Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit
-le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin
-que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se
-plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son
-limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous
-cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts...
-
---Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de
-Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un
-problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit
-captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur
-départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit
-seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la
-nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà... on croit qu'elles
-n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la
-_tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle
-fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages
-épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir,
-rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas
-impunément? même lorsqu'il dort...
-
---Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_,
-mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie
-gémissant sous ses moufles...[176]
-
- [176] _Moufles_, appareils de poulies.
-
-Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais
-Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus
-vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun
-a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la
-nuit...»
-
---Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous
-conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte
-n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à
-la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise
-carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de
-_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une
-plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans
-l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?...
-
- [177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap
- Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut
- dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se
- nourrir de _fayots_ (haricots secs).
-
- [178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par
- être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et
- enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive,
- _on torche de la toile_, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles
- le plus longtemps possible.
-
- (Voy. M. Paccini: de la Marine.)
-
---Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la
-prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs
-guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse
-à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.
-
---Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils
-nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette
-délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée
-des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!...
-
---Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte;
-le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un
-canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils
-attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été
-envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de
-_médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes
-les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou
-d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé
-à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en
-offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le
-dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le
-ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages,
-car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs
-prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent
-annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs
-prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent
-de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande
-influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être
-l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils
-désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers
-et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_...
-
- [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.
-
- [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos
- lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de
- chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre
- savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american
- indians_).
-
---Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont
-tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en
-foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on
-n'établisse ici-bas aucun domicile durable.
-
---Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans
-la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou
-_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur
-Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est
-mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés.
-
---Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le
-capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à
-Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout
-pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la
-voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en
-grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus
-lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais
-qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque
-engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y
-seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un
-_animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur
-contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous
-les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre
-supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes;
-ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu
-sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes
-prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque,
-avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a
-que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et
-d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de
-toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais
-puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus
-de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me
-défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille,
-dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme
-ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre
-force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups,
-et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous
-ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un
-lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux
-prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien
-d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le
-supplice en se faisant adopter?...
-
- [181] Montesquieu: _Esprit des lois_.
-
---Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous
-adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les
-mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos
-triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant
-mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal
-courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent,
-pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos
-chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous
-donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].»
-
- [182] Voy. Travels in high Pensylvania.
-
---N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le
-marin.
-
---Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes
-gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on
-commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits...
-
---_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans
-joucroute_!... _der teufel_!...
-
---C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le
-gastronome gascon stupéfait.
-
---Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son
-sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les
-martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse...
-
---_Der teufel_!--s'écria le même Allemand.
-
---J'en ai la sueur froide!--dit le marin.
-
---Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur
-vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous
-serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous
-offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main
-gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier
-vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie,
-vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le
-visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même...
-jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous
-relever[183]...
-
- [183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.
-
---Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale
-presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation
-cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de
-crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je
-renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous
-étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être
-n'avons-nous affaire qu'à une panthère.
-
---Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste
-Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre
-_chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à-dire munis de _ligaments_
-élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut
-pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il
-les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_...
-
- [184] Cuvier. Notes sur Pline.
-
---Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous
-tirerons d'ici!--dit le marin...
-
---Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à
-son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux
-Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius
-rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée
-au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur...
-
---Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine.
-
---Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du
-philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais
-l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus
-_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très
-intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses
-petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le
-_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le
-_second_... d'examiner ce qu'elle demandait.
-
---C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui
-dictait cette conduite...
-
-Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_.
-
---Et il se laissa conduire?...
-
---Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel
-service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse;
-avec eux, la mère escorta...
-
---Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de
-tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler!
-
---Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà
-des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le
-désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose
-rare... même chez l'homme...
-
---Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel
-Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le
-trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait.
-
---Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune
-obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les
-ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon...,
-voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout
-homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il
-veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes,
-fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses
-vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé
-seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il
-n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas
-de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le
-lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que
-ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des
-houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être
-enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer
-quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en
-pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des
-yeux qui brillent dans les broussailles?...
-
-
-
-
-LA PANTHÈRE.
-
-CHAPITRE VIII.
-
-
-A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son
-plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes
-athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les
-ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta
-ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de
-prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le
-voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir...
-
---Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur
-Wilhem à son ami...
-
---Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend
-ce que les visages-pâles ne peuvent entendre.
-
-Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons
-éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la
-taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui
-se dressait en déroulant ses anneaux.
-
---Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de
-Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque...
-
---Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà
-l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer;
-notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée
-nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de
-Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux
-que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même.
-
---Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement
-au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après
-tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_,
-_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que
-nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie
-convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous
-serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par
-_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer!
-
---Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les
-taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont
-les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la
-nécessité.
-
---Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon
-bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.
-
-L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et
-dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du
-campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet,
-les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se
-leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha
-dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de
-craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour
-la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux
-des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent
-précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp
-que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens
-et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les
-pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et
-redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_;
-ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire;
-nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les
-circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou
-moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main
-sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la
-victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la
-mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce
-sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la
-dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la
-bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la
-répercussion.»[185]
-
- [185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes
- d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire
- ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols.
-
- (_N. de l'Aut._)
-
-Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils
-avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur
-la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait
-sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une
-joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions
-différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne
-ne fut épargné...
-
---_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous
-sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un
-Alsacien.
-
---_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien
-mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre.
-
---_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me
-tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.)
-
---_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186]
-
- [186] Nous traduisons par des équivalents.
-
---_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous
-vendent.)
-
---_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en
-foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez
-Whip-Poor-Will.
-
---_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps
-comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les
-rassurer.
-
---Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le
-capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant,
-j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je
-sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre
-Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus
-loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La
-lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne
-pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du
-camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes
-antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann,
-où êtes-vous?...
-
---Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un
-monceau de bagages.
-
---Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel
-Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre;
-à cheval!...
-
-Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens
-furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier
-s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit.
-A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits
-infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre
-armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et
-donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]
-
- [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se
- retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux
- avant l'invention des trompettes.
-
-Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle
-unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en
-rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève,
-avant qu'on ne se soit douté de son approche.
-
---Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne
-laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une
-conflagration générale de la prairie en serait la conséquence...
-Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me
-semble que quelque animal y a passé...
-
-Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les
-traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il
-pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit
-entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci
-pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des
-antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité,
-avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à
-l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une
-circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait
-compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les
-chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la
-panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens
-se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons
-hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les
-excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa
-retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y
-avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu
-à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à
-chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus
-hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements...
-Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette
-apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut
-descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson.
-
---Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà
-une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau,
-pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et
-_nous l'amenez_...
-
---Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste!
-attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de
-grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces
-broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de
-voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du
-taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai...
-
---Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure
-est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est
-le danger... là est l'honneur: en avant donc!...
-
---N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin.
-
---Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le
-mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on
-s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en
-la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les
-mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin,
-de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes
-sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul
-homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère
-est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par
-derrière...
-
- [188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16.
-
---Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir
-l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de
-la terre!... holà, vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me
-porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck.
-
---Le voici.
-
---Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du
-_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en
-examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à
-une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez
-pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus,
-d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi,
-pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et
-nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre
-potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190]
-attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en
-avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi...
-
- [189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_.
-
- [190] Rabelais: Gargantua.
-
-Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé
-d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face
-avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées
-sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement
-qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le
-pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son
-chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir
-l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi,
-se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de
-son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui...
-
---Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers.
-
---Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le
-marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours
-gris de la plus belle taille...
-
---Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris
-est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à
-l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_
-l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille
-à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait
-dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des
-_non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire...
-
- [191] Tribus hostiles des Prairies.
-
-Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans
-le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin
-l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le
-cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite
-furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le
-capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et
-l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa
-proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup
-de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de
-l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds
-du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main...
-
-Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon.
-
---Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons
-Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la
-jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a
-plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher;
-mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le
-Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci
-étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds...
-
---Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils
-terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent
-au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la
-sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle
-condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers,
-attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué...
-
---Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé
-avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo!
-ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192];
-cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson
-_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez
-traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le
-capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des
-pattes de l'animal et commença ainsi:
-
- [192] Discours en plein air.
-
-«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de
-vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos
-familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer
-auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille
-rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand
-le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après
-avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse
-y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la
-colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi
-n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la
-joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de
-l'ours.»
-
---Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une
-improvisation vraiment _pindarique_.
-
---A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon.
-
-Les pionniers partirent.
-
-L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du
-Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils,
-pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux
-chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même,
-lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé,
-il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à
-celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve
-plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres
-retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les
-finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et
-leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de
-leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines
-pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent
-jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient
-conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal
-comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka,
-tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les
-chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a
-terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la
-graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis
-qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il
-voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais
-finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins
-d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se
-venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande
-pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la
-peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui
-rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle
-d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de
-poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au
-chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec
-quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent
-dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une
-de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche
-au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa
-langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une
-corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une
-grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand
-l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un
-gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il
-rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la
-pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre
-retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement.
-La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé,
-plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet
-étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une
-loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que
-l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement
-étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui
-donner le coup de grâce.»[193]
-
- [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.
-
---Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez
-de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous
-avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous
-conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de
-vous gagner tous les coeurs.
-
-Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité.
-
---Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le
-Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement
-efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de
-beurre_, ou l'huile du Samaritain?...
-
---Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages
-du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis...
-qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le
-sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les
-exposera ensuite à la morsure de ces insectes...
-
---Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria
-le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!...
-
---Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces
-fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le
-vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à
-l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis,
-en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent
-ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194].
-
- [194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry.
-
---Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là
-sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes
-fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà! holà!...
-
---Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la
-rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité...
-courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit
-sur vous...
-
---C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin.
-
-Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation,
-s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la
-tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés
-auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre
-bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat
-n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent.
-
---Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître;
-nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez
-tous en bonne disposition...
-
---_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine
-d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant
-la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les
-effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs
-critiques anticipées.
-
---Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne
-resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât
-quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en
-baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la
-fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition
-des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces
-Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas
-homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et
-c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence
-du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le
-lendemain!...
-
-L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le
-paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance
-en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel
-il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait
-avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez
-Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de
-violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace.
-
-On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route
-qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur
-sonna le boute-selle, et les pionniers partirent.
-
-
-
-
-LE CONSEIL DES SACHEMS.
-
- Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du
- sang!
-
- Quels sont ces gens dont le costume est si étrange, si fané? qui sont
- sur la terre et ne ressemblent point à ses habitants?
-
- Shakespeare, _Macbeth_.
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-Revenons à ceux de nos pionniers que nous avons laissés campés dans la
-prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un
-jeune Écossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pâturages,
-prétendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'était un peu
-éloignée des autres; ils avaient été saisis de frayeur à cette
-apparition; Mac, l'Écossais, très superstitieux de son naturel, crut
-voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches:
-les deux enfants avaient jugé prudent de reconduire le bétail au
-campement avant le coucher du soleil.
-
- [195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott.
-
---Bien douce est la bête qui se laisse traire par tout le monde, dit le
-petit Albert sans attendre que son père l'interrogeât; Betsy (c'était le
-nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait à
-Julia...
-
---Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le
-jeune Écossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces
-prairies; si nous étions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait
-la vérité sur ce que nous avons vu.
-
- [196] Montagnes d'Écosse.
-
---Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme
-que vous avez vu Albert?...
-
---Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma soeur Julia peut
-s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos
-jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à
-l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui
-attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient
-encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la
-débarrassa d'une partie de son lait.
-
---C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade
-Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de
-phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions
-partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des
-ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les
-oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez
-plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre
-menaçant... M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion...
-
-Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron
-Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla
-ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de
-l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron
-attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était
-dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à
-l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur
-Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif
-du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames
-avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris
-part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que
-lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la
-cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques
-de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les
-Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte
-aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au
-nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise.
-Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses
-paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix
-s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition;
-elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante,
-Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque
-se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des
-sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque,
-l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les
-voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully,
-archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas
-dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma
-conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne
-chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne
-faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme
-moi-même... voici votre évêque...
-
- [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne.
-
-L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant
-qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils
-voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait _trois yeux_. Ils
-ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard
-leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes
-conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se
-l'attachèrent.
-
-Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase
-campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à
-l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés
-dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils
-combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des
-engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi
-épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite
-nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était
-pas guéable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert,
-offrait une retraite sûre et facile... Maîtres de la vallée, et
-approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se
-flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les
-attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace,
-une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur
-tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine.
-Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers
-à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane,
-le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui
-connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de
-leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le
-défilé des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils
-s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers
-à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands
-périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer
-las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour,
-et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de
-l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait
-l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi,
-sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute
-que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait
-l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition,
-par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces
-réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la
-barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua
-un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur
-la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à-coup un tel
-concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à
-l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur
-multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille... le coeur
-palpite... chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses
-conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse
-alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer,
-indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de
-Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se
-rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent
-sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de
-bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux
-géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage
-est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du
-combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se
-précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la
-rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de
-guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que
-l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne
-sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent
-jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un
-orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A
-cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une
-nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles
-crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas
-lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien
-distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les
-événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours,
-avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «_l'ennemi arrive_»
-les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi.
-Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et
-engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés
-de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une
-grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une
-énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient
-chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur
-permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre.
-
---Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss
-Julia Percy--ils s'avancent vers le camp.
-
-Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix
-stentorienne «_Qui Vive!_» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine
-Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie.
-
---Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous
-pourrons vous offrir,--dit Frémont-Hotspur.
-
-Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin
-français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem...
-
---Peste; quelles palissades!--s'écria le capitaine--l'ennemi est donc à
-vos portes?...
-
---Oui.
-
---Quand s'est-il montré?--demanda vivement Daniel Boon.
-
---Aujourd'hui, pour la première fois;--répondit Hotspur, et ils sont
-nombreux.
-
---Les palissades sont-elles solides et bien défendues?
-
---Vous pouvez vous en assurer; c'eût été montrer peu de sollicitude pour
-les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de négliger ce qui
-pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas été en défaut un
-seul instant. Les jeunes gens ont gardé les palissades pendant tout le
-jour, et nous nous proposons d'aller à la découverte dans les bois vers
-le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;...
-à vos postes... à vos postes...--dit Frémont-Hotspur aux pionniers qui
-se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec
-vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand
-secours pour débusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, hâtez-vous
-d'aller rassurer votre père; les amis que nous attendions sont arrivés,
-et nous allons immédiatement concerter ensemble les meilleures mesures à
-prendre pour sortir de ce mauvais pas.
-
-La belle Américaine disparut dans l'obscurité afin de s'acquitter de la
-commission de Frémont-Hotspur; il eût été impossible de reconnaître le
-moindre signe d'inquiétude sur les traits de celui-ci; il était trop
-familiarisé avec les grands dangers pour s'en alarmer...
-
---Vous m'avez dit que vous avez été attaqués aujourd'hui même?--demanda
-Daniel Boon au jeune Américain...
-
---Il y a quelques heures, avant que l'orage n'éclatât, nous avions
-l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a été dangereusement
-blessé ce matin; nous craignons même pour ses jours: le commandement m'a
-été déféré par intérim, mais je suis prêt à le résigner...
-
---M. Frémont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il
-faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez
-été proclamé à l'unanimité; mes amis et moi nous confirmons ce choix;
-continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir
-et d'exécuter vos ordres. Le camp a été fortifié par vos soins, voilà
-déjà qui dénote chez vous des connaissances stratégiques; c'est
-précisément ce qu'eût fait le grand Napoléon...
-
---Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit
-Frémont-Hotspur;--oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les
-sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres
-_squaws_[198], sont chargées des travaux les plus pénibles... Miss Julia
-vient-elle réclamer nos services?...
-
- [198] Femmes.
-
---N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,--dit la jeune
-fille;--je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir
-si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se
-conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut...
-
---Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à
-une _médecine de guerre_ pour connaître la véritable position de
-l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frémont-Hotspur à la
-fille d'Aaron Percy;--j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne
-témoigneront aucun mépris pour ces prétendues _révélations_ du
-Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui
-aiment à se présenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir,
-nous nous exposerions peut-être à de grands dangers...
-
---Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la
-belle Américaine;--que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en
-usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on
-dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc
-désespérer d'être invitées à y figurer...
-
-Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement
-de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec
-d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit
-s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée,
-des ténèbres épaisses couvraient la vallée.
-
-Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion
-qu'il appelle sa _médecine_; c'est, ou quelque être invisible, ou, le
-plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur
-auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice.
-Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de
-l'_approche_, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir
-pour une expédition militaire: elle fait partie de la _danse de
-guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent
-leur manière de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez
-Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à
-l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force
-de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement à la lueur
-des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et
-éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui
-menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,»
-dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur _médecine_. C'étaient de
-petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les
-sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image,
-piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le coeur, et y
-appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques
-que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres
-ennemis en les _envoûtant_, c'est-à-dire en faisant baptiser par un
-sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait
-détruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui
-apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur.
-
-L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre
-éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce
-roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de
-mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la
-cabane à mystères_, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le
-feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur
-superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la
-loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la
-tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au
-Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages
-prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de
-la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des
-idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit
-Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les
-nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en
-volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils
-produisent des vapeurs _frémissantes_, accompagnées d'un tourbillon de
-fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les
-tempêtes... Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux
-maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu
-le nom de _foudres_, viennent des trois planètes supérieures, mais
-principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres.
-Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'_évacuer_ la surabondance
-d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur
-que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient
-_foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie,
-celles qui éclataient lorsqu'un homme _s'établissait_ et obtenait de la
-famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix
-ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la
-naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient
-d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les
-cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une
-colonie... Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un
-heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde... Chez
-toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair
-brille[199].
-
- [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des
- éclairs.
-
-«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour
-menacer le dieu qui lance la foudre... persuadés qu'il n'y a d'autre
-dieu que celui qu'ils adorent[200].»
-
- [200] Hérodote, liv. IV. _Melpomène_.
-
-Les cérémonies terminées, tous les sauvages se levèrent en même temps et
-restèrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand
-silence: le Natchez semblait agité d'une crainte superstitieuse; on eût
-dit qu'il écoutait une voix qui se faisait entendre au milieu de
-l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques
-jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les
-suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans
-l'obscurité...
-
---Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir...
-
-Un grand nombre d'Américains et d'Allemands répondirent à ce généreux
-appel; ils sortirent tous bien armés, et rejoignirent Whip-Poor-Will.
-
---Le Natchez court à une mort certaine,--dit miss Julia à Daniel Boon.
-
---Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi à sa manière.
-Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachés dans les
-broussailles, il est difficile de les découvrir, et les hautes
-conceptions des blancs doivent faire place à la ruse pour qui veut les
-atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies
-savent qu'il est ici pour _éteindre leurs feux_[201], comme ils disent;
-c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts
-tendront à s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances à exercer
-sur lui.
-
- [201] Les tuer.
-
---Infligent-ils toujours d'affreux supplices à leurs
-prisonniers?--demanda miss Julia avec anxiété;--on m'a dit qu'ils les
-mangeaient quelquefois...
-
---Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut espérer un
-traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se
-présente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez dû remarquer qu'il s'est
-frotté avec de la racine de _yarrow_, qui a la propriété de garantir
-contre l'action du feu. Arrivé au camp ennemi, il s'y glissera avec les
-précautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez à sa
-ceinture des échantillons des plus belles chevelures de l'Ouest...
-
---Oh! l'horreur!--s'écria la jeune Américaine,--est-ce que le Natchez
-n'a pas renoncé à cet usage?
-
---Il renoncerait plutôt à la vie...
-
---Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de
-l'aisance qu'on trouve dans les villes?...
-
---Moi?...--dit le guide un peu embarrassé par cette question,--je...
-mais chut!... regardez là-bas... miss... ne distinguez-vous pas une
-créature vivante qui se dirige de notre côté?... c'est quelque ennemi
-qui veut pénétrer dans le camp... voyez... Cet être semble parfois
-s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres
-proportions;... il n'est plus qu'à quelques pas... M. O'Loghlin, vous
-chargez-vous de le _dépêcher_?...
-
-L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa
-colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les
-armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de
-mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser
-échapper...
-
-Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et
-ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé;
-le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils
-tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop
-attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après
-un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus
-grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et
-l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui
-que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et
-redoutables!... D'où sont-ils venus, ces _visages-pâles_? qui les a
-conduits au-delà du grand _Lac salé_[202]? Pourquoi nos frères, qui en
-habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux
-belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et
-trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont
-multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit
-espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant
-que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables
-de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des _semeurs de
-petites graines_ aura éteint celle des _chasseurs de chair_[203]. Où
-sont les _wigwhams_ des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient,
-vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre
-trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont
-remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de
-leurs pères... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque
-partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour
-l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne
-afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura
-parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait
-répliqué... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: «une
-carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_
-est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une
-maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil
-qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du _point du
-jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brûle la
-gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il
-en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort...
-Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui
-n'approuvent pas mes paroles...»
-
- [202] La mer.
-
- [203] Les Sauvages.
-
- [204] Orient.
-
- [205] Eau-de-vie.
-
-A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse
-tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un
-caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit:
-«Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante
-tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies;
-nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le
-gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on
-a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des
-chevaux?... non... Et quand la guerre est déclarée, comment se partager
-en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le
-_tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux
-qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours...
-Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos
-au _wigwham_. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être
-chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs
-champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la
-neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses à perdre
-que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir,
-comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme
-qui ne peut plus aller où il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au
-lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront
-comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui,
-plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres... Qui
-enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de
-nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de
-guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser
-pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme
-eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment
-sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou
-l'épervier qui poursuit sa proie... Respectons les forêts, ne déchirons
-point la terre où reposent les os de nos ancêtres!... J'espère que la
-vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du
-lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les
-blancs!...»
-
-Ce discours, prononcé au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs,
-remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems
-proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partagées
-dans le conseil. Ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus
-d'autorité firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs
-dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers
-étaient en majorité. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrèrent
-leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une
-sorte de rage délirante semblait les transporter; des sifflements, des
-cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se
-confondaient dans un concert infernal...
-
-
-
-
-LA BATAILLE SANS LARMES.
-
- Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et
- retenus dans un brâsier, sur un feu ardent, après être resté en
- silence l'espace de... il commence à dire à haute voix et en
- vociférant: Aïe! Aïe! Aïe!...
-
- (_Pratique de la Sainte Inquisition._)
-
- Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de
- saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts: «à eux!» et
- d'entendre hennir les chevaux démontés, dans la forêt, et d'entendre
- crier «à l'aide! à l'aide!» et de veoir tomber dans les fossés petits
- et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronçons de
- lances dans les flancs traversés. Faire provision de casques, d'épées,
- de chevaux, voilà tout ce que j'aime.
-
- (_Poésies des Troubadours._)
-
-CHAPITRE X.
-
-
-Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait
-prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout
-pour le torturer.
-
-Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient
-rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils
-ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils
-étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments
-que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers.
-
---L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur.
-
-Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune
-pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des
-prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de
-calme...
-
---Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune
-Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le
-moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes
-se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions
-involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme
-si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas
-longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en
-vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés
-jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.
-
-Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait.
-
---Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit
-Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il
-est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...
-
---Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez
-pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence
-de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant
-d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don
-qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les
-mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp:
-elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre
-père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et,
-tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre
-devoir...
-
-Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches
-épouvantaient les irrésolus...
-
---Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours
-et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au
-plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta
-volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera
-convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race
-pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui
-me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me
-conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la
-dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans
-l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste
-aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont
-prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment
-de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du
-Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices!
-
-Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine,
-comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des
-hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est
-assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits
-du résultat d'une première attaque...
-
---A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût
-frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.
-
---Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré.
-
---M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de
-Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre;
-nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer
-vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre
-petite fortune...
-
---Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur.
-
---Oui, répondit Boon.
-
---Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que
-sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on
-mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers
-sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais
-ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour
-que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos
-auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de
-toute son influence sur eux pour les contenir.
-
-Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit
-et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement
-exécutés.
-
-Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait
-régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de
-tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui
-se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui
-avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan
-concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de
-la sainte inquisition...
-
---Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il
-faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le
-conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez?
-une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut
-rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les
-fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_.
-
---L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de
-Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus
-sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était
-rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups
-hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était
-bien rouge!...
-
---Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du
-serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers
-vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont
-laissé un grand nombre d'injures à venger...
-
-Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son
-chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit
-de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse
-ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des
-invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux...
-
---Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant
-qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle
-vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi
-de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien!
-c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui
-vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des
-Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme,
-en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour
-couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair,
-nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache
-moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais
-tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas
-la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.»
-
-La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une
-constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher
-les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du
-corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces
-circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le
-courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est
-égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le
-prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la
-colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et
-s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain,
-rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et
-défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent
-aborder un homme à demi-brûlé.
-
-Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les
-ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans
-le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de
-spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.
-
---M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais
-ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons,
-vous dis-je!...
-
---Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme
-dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on
-verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser
-son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité
-sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la
-terre!...
-
---M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons,
-vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!...
-
---Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux
-sort!--dit mistress Percy...
-
---Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous
-périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!...
-
-Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la
-tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des
-waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit
-quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le
-froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence,
-Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche
-en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies
-préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la
-rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus
-sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi
-le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins
-vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine,
-et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang
-ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs
-compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs
-principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne
-paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à
-la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus
-profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des
-chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux,
-et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent
-halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait
-repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui
-venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune
-Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé.
-Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement
-couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître;
-c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer
-l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que
-tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour
-venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait
-complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une
-direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies
-l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun
-s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames
-n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la
-ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.
-
-Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la
-caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de
-la nuit... Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil
-parut à l'horizon...
-
---La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront
-pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils
-ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les
-dames se rassurent...
-
-Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes
-incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de
-vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont
-elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la
-destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est
-personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les
-sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à
-ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis,
-car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les
-conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les
-tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment
-sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent
-permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de
-fumée...
-
-Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les
-sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent
-les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions;
-les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui
-se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers
-sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur
-habileté à la chasse.
-
-
-
-
-LE TORRERO.
-
- J'ai été environné par un grand nombre de jeunes boeufs, et assiégé
- par des taureaux gras; ils ouvraient leurs bouches pour me dévorer
- comme un lion rugissant.
-
- (PSAUMES.)
-
- Vous poursuivrez vos ennemis et ils tomberont en foule devant vous.
- Cinq d'entre vous en poursuivront dix mille... Vos ennemis tomberont
- sous l'épée devant vous...
-
- (BIBLE. _Le Lévitique._)
-
-CHAPITRE XI.
-
-
-Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et
-désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint
-l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la
-main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le
-_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord,
-diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte
-tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes
-courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair
-s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère
-distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se
-réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de
-l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en
-rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se
-dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils
-émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui
-s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les
-plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain
-qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois
-tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à
-cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_
-(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et
-abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement
-pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent
-tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits
-sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que
-selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes
-soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de
-nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en
-profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le
-moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de
-prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés
-sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques
-génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur
-lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent,
-ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que
-leurs carquois soient épuisés.
-
-Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo
-_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre,
-les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas
-à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se
-défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les
-criblent de flèches...
-
-Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les
-animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet
-n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière
-suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide,
-ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux
-fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour
-les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la
-poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces
-animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent,
-coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne
-s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue
-leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont
-le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont
-encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils
-les attachent ensuite, et les emmènent[206].
-
- [206] Pausanias, Voyage en Grèce.
-
-Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de
-provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le
-passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent
-annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des
-cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se
-représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent,
-s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui
-tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et
-abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et
-les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta
-les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir.
-
-Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut
-voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à
-la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute
-leur activité.
-
-Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie,
-émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses
-bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et
-brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir
-longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de
-grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage
-famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils
-attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se
-tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent
-s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude
-maternelle!
-
---Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine
-Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?
-
---Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur.
-
---Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait.
-
---_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui
-fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils
-forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec
-une vitesse extraordinaire.
-
-En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes
-voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides
-évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction,
-comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque
-instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur
-poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent
-dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les
-bois, les branches se brisent sous leur nombre...
-
---Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant,
-tout ce qui peut servir à leur subsistance.
-
---C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes
-observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se
-procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement
-la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de
-chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève,
-passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang
-suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_
-devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe
-successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest,
-capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre
-mille buffalos...
-
---Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!...
-J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre;
-colonel Boon, c'est un orage qui se prépare.
-
---Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will.
-
---Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le
-fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs
-yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos...
-
-Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond
-silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude
-de personnes qui écoutent un bruit lointain.
-
---Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se
-relevant.
-
---J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le
-marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un
-nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit...
-
- [207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper.
-
---Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit
-tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur
-les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_.
-
-Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes
-les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie
-impassible ne perdirent rien de leur immobilité.
-
-Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de
-conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient
-les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il
-ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre,
-pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...»
-Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp:
-l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent
-le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si
-l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins,
-s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un
-mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent
-pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les
-cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent
-l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires,
-le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent.
-
---Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de
-cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon.
-
- [208] Cavendish: espèce de tabac.
-
---Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose
-de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un
-équipement de trappeur.
-
---Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur.
-
---En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te
-confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma
-chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta
-ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de
-métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!...
-Natchez, n'en parlons plus.
-
- [209] Couteau.
-
-Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de
-pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de
-l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée
-par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande
-satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand
-troupeau de buffalos...
-
---J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment
-aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes;
-disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une
-seule.
-
---Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc
-tout massacrer?
-
---Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous
-attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures,
-les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes,
-_gentlemen_, le Natchez est prêt...
-
-Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau;
-Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus
-intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception
-complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui
-bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des
-sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des
-inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis,
-tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un
-signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et,
-plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs
-_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les
-vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique
-parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les
-pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des
-sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne
-saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux;
-ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos
-avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait
-sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les
-crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur
-les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne
-pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris
-des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite
-impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.
-
-Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une
-belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence
-d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable.
-
---Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays
-étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre.
-Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas
-le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles
-enchantées de Robin-Hood...
-
---Halte là! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous
-expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez
-pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit
-le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette
-attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre.
-
- [210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant
- le taureau, à pied ou à cheval.
-
-Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du
-buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les
-symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa
-bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des
-charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste;
-celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et
-lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une
-fuite, le buffalo le poursuit; tout-à-coup le pionnier fait pirouetter
-son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et
-étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet
-exploit...
-
-Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses
-pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les
-sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de
-grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la
-chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine
-activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper
-splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec
-sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle
-manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et
-l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée
-de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus
-duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge
-fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis
-couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos
-pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea
-beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la
-plus bruyante gaîté régna dans le camp.
-
-
-
-
-HAIL COLUMBIA!
-
- Aurais-je dit quelque sottise? cela est possible; j'aime trop la
- mythologie, et je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
-
- (George Sand, _André_.)
-
- Plus on voit, moins on écrit; plus les impressions sont vives,
- accumulées, pressantes, moins on est tenté de les vouloir rendre.
-
- (ARMAND CARREL.)
-
- Répète-moi que ton affection m'a suivi, et qu'aux heures du
- découragement où je me croyais seul dans l'univers, il y avait un
- coeur qui priait pour moi.
-
- (GEORGE SAND.)
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur
-l'Orégon; ils voyageaient à travers une âpre région de collines et de
-rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites
-vallées verdoyantes et arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels
-s'élevaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces
-charmants oasis réjouissent et rafraîchissent les voyageurs fatigués.
-Après quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes
-rocheuses; de loin, elles s'étaient montrées solitaires et détachées;
-mais en avançant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en
-avait vu que les principaux sommets; leur élévation en ferait des phares
-pour une vaste étendue de pays, et les objets se distinguent de loin
-dans la pure atmosphère de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des
-pics s'élèvent jusqu'à la région des neiges perpétuelles, leur hauteur,
-au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se
-l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines élevées, qui sont
-déjà à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Ces
-plaines, vastes amas de sable formés par les débris granitiques des
-hauteurs, sont souvent d'une stérilité affreuse. Dépourvues d'arbres et
-d'herbages, elles sont brûlées, pendant l'été, par les rayons d'un
-soleil ardent, et balayées, l'hiver, par les brises glacées des
-montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contrée, qui
-s'étend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas été
-appelée, sans raison, le grand désert américain. On ne peut parcourir ce
-pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines
-étendues et singulièrement fertiles se trouvent cependant dans les
-hautes régions de ces montagnes.
-
- [211] J'emprunte quelques détails topographiques à l'excellent ouvrage
- de M. Washington Irving: _Astoria_.
-
-Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais
-plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de
-pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de
-pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs
-environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes
-élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des
-prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux _terrains de
-chasse_, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le _maître de la
-vie_, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence.
-Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits
-_francs_ et _généreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur
-existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur
-mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs
-pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts
-redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus
-élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après
-de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la
-_terre des âmes_; de là, ils verront aussi les heureux pays de chasse et
-les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs
-ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans
-et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des
-sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les
-plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à
-la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après
-avoir été _tantalisés_, ils seront repoussés au bas de la montagne, et
-condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent.
-
- [212] Voy. _Astoria_.
-
-Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de
-joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris,
-tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs
-désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des
-trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de
-montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre
-grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la
-Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon... Un
-fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des
-montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température.
-Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous
-les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants,
-et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font
-peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les
-pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans
-les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant
-l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque
-continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et
-du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars
-à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de
-pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les
-rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214].
-
- [213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est
- également celui d'un de nos chants patriotiques.
-
- [214] Voy. Malte-Brun, Géographie.
-
- (_Note de l'Aut._)
-
-Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et
-vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les
-regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les
-_croque-mitaines_ dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir.
-Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses
-qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur
-parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent
-la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans
-l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût;
-les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs
-vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des _peaux
-de serpents_ donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de
-piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent
-paraître... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et
-l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de
-plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes
-_généreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient
-l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au
-capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait
-impression sur lui_...
-
-Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes
-animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone;
-les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu
-occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la
-meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des
-squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur
-pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce
-qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les
-colliers bleus et blancs...
-
-Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir
-se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure
-de réflexion, il commença sa lettre:
-
-
-MON CHER CHARLES,
-
-Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied
-dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un
-indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en
-savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_
-trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les
-forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux
-buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en
-terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage,
-on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par
-le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui
-ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec
-l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on
-n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes
-sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que
-celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette
-malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit
-de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de
-l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_
-n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos
-sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher
-Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut
-l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me
-tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr
-de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure
-que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages
-les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse
-des nations ne dit-elle pas de son côté que:
-
- Tout voyageur
- Est un menteur?
-
-Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres
-Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant,
-il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis
-et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi;
-il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières
-différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher
-Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne
-communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit
-de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je
-craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à
-Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de
-retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent
-châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la
-rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière,
-et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et
-rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai
-bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron
-que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec
-les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux
-parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes
-se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la
-reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les
-séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent
-des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce
-serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la
-tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style
-sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les
-perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_
-plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à
-apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres
-ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu
-du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_
-de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant
-une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une
-voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement
-adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires,
-comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si
-une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques
-ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les
-formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées
-étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus
-bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher,
-et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le
-menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant
-d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et
-pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes
-errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour
-les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la
-_Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces
-taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me
-semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir
-dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute
-hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car
-dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce
-temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les
-chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles
-eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des
-losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde
-avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI
-d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui
-représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont
-les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué
-des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les
-clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent
-données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_)
-pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les
-archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le
-combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas
-la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].»
-
- [215] Salvianus Massiliensis.
-
- [216] Shakespeare: _La tempête_.
-
- [217] La Bruyère: _Caractères_.
-
- [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.
-
-Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de
-leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que
-l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples
-plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les
-Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est
-particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais
-leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils
-exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils
-ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de
-fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à
-l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les
-mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le
-gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à
-leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite
-avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.
-
- [219] Yalofs: peuples de l'Afrique.
-
-Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé
-Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi
-a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a
-dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une
-pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures,
-mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou
-casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec
-cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la
-main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez
-pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît
-plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas
-l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de
-la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les
-plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de
-ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les
-affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement
-mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du
-repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces
-tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le
-souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté
-extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils
-s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui
-dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une
-nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur
-de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui
-vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_,
-perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait
-qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221],
-les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport:
-le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays
-montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux
-d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages
-semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide
-d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils
-affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais
-ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux
-flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des
-affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par
-l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme
-nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le
-sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont
-raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de
-chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en
-disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit
-Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de
-s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis
-ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant
-pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem:
-«Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils
-répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq
-cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison;
-je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi
-font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient
-certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut
-habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
-_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie;
-au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien
-était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors,
-on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine
-d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
-du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
-s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer
-ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie
-philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez
-les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont
-pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme
-atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que
-craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du
-ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant
-enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de
-l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de
-Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant,
-attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur,
-avec le sage Salomon:
-
- * * * * *
-
-Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le
-paresseux à ceux qui l'ont envoyé...
-
- * * * * *
-
-Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos
-mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se
-saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté
-s'emparera de vous comme un homme armé...
-
- * * * * *
-
-Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime
-l'oisiveté sera dans une profonde indigence...
-
- * * * * *
-
-Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle
-beaucoup l'indigence se trouve souvent...
-
- * * * * *
-
-Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours
-l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre...
-
- * * * * *
-
-Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et
-apprenez à devenir sage...
-
-Ou bien,
-
- Crains d'un lâche repos la fatigue accablante;
- Préfère à la mollesse une vie agissante.
- A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé:
- L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé...
- Tout travaille et se meut dans la nature entière;
- Le plus petit insecte agit dans la poussière.
- ... Le temps est un éclair pour le mortel actif:
- Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif.
-
- * * * * *
-
- Vous serez étonné, quand vous serez au bout,
- De ne leur avoir rien persuadé du tout...
-
- [220] Job.
-
- [221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest.
-
- [222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_.
-
- [223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos.
-
- (Pline. _Hist. nat._)
-
- [224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque
- maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours
- des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne
- les volât!...
-
- * * * * *
-
-Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse
-l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute...
-on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les
-délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent
-merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des
-feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces
-de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont
-pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la
-patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie
-divinatoire de la chasse...
-
-Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute
-la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre
-les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des
-nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se
-tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois
-malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on
-les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus
-souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit,
-exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse
-aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de
-poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes
-de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il
-faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!...
-
- [225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du
- culte superstitieux des peuples sauvages.
-
-D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent
-quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les
-attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre,
-et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils
-étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener
-entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les
-remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer...
-Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à
-l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent
-assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge
-et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus
-dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils
-avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font
-couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles,
-que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie,
-et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes
-vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être
-accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces
-plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs
-vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la
-main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les
-bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties.
-
-Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un
-personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau,
-le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des
-grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie,
-les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez,
-hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se
-vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens,
-est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les
-traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à
-toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps
-pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les
-décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs,
-et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur
-jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient
-beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de
-troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans
-celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour
-punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont
-agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des
-vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont
-également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines
-superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire
-de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur
-imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils
-voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles
-fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et
-infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces
-âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne
-affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils
-ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par
-exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour
-_donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses
-officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien
-qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre
-avec les trois doigts_; ils étaient là, _le chapeau à la main et se
-tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de
-boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié;
-force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités
-de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si
-féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur
-vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village,
-offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et
-exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir,
-le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de
-cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos
-raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait,
-aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!...
-
- [226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they
- still love the sports of their youth, and mount the winds with
- joy...
-
- «Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de
- flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils
- se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous
- voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés
- de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à
- l'avance.
-
- (Dante. _Enfer_, ch. XII.)
-
-Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de
-jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des
-mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de
-nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la
-sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions
-incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire
-comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le
-lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef)
-m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu
-vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut
-être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la
-chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités
-consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la
-fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire
-avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette
-affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un
-Polynésien.
-
- [227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait
- pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin
- pour la nuit prochaine.
-
-Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur
-reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur
-africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
-insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
-tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux
-devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et
-se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à
-genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de
-l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de
-la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda
-l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants
-de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le
-mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la
-pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire,
-puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de
-descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains;
-les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le
-saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à-dire en faisant _claquer_
-d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup
-d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans
-une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur
-donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien
-venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous
-pourvoierons à tous tes besoins.»
-
-Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un
-cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils
-découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents;
-c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce
-qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles,
-défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour
-moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor
-avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les
-Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement
-accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux
-Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité
-de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout
-est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito
-nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y
-fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour
-d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus
-d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!...
-c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!...
-Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée
-flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te
-laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite
-un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui
-enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des
-grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des
-regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper
-l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de
-mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et
-faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un
-appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber.
-On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en
-offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de
-second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité).
-Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de
-vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de
-l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des
-peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent
-l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des
-dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au
-mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires
-merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite.
-«Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le
-plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger
-(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne
-font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de
-leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs
-parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange
-contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse,
-et haïssent le repos.»[228]
-
- [228] Tacite. De moribus Germanorum.
-
-... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois,
-poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des
-torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la
-neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille
-dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes
-restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les
-peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à
-nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux
-conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent
-le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été
-conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs
-femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette
-indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et
-non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion,
-celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans
-l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent
-l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs
-exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le
-conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des
-guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé
-par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir
-leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent.
-L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes,
-réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne
-pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et
-_amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des
-époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous
-entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs
-du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants
-pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis
-une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son
-chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en
-s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment,
-afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps
-et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230]
-Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au
-Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se
-coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la
-patrie; et qu'il recevrait, là, les visites de ses parents et amis: on
-le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût
-accouché... O moeurs!...
-
- [229] Notes on Virginia.
-
- [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se
- couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération
- aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux
- liens.
-
-Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier,
-c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé;
-si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve
-pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de
-guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses,
-des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon
-tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de
-celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du
-consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je
-continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de
-ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais
-si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière
-du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les
-montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et
-des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en
-vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu
-verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages,
-ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien
-les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et
-voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine,
-et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je
-revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...»
-
-Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus
-promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de
-présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer:
-«Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?»
-
-Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont
-bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une
-famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de
-travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa
-diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob
-servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses
-peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa
-maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,...
-comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès
-qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est
-mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères
-duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à
-poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser;
-d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle
-l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par
-les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il
-espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure
-souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe
-de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et
-ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles
-défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours
-renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres.
-
-Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont
-l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au
-plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée,
-à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement.
-Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui
-propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui,
-c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora
-parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se
-_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient
-libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme
-l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de
-l'épouser.
-
-Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne
-laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien,
-mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse
-comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait.
-Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et
-alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui.
-La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le
-Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui
-croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia
-son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il
-attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa
-femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers
-pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses
-infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de
-la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa
-soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses
-souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit
-la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure.
-
-Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez
-nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka,
-l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé
-de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux
-outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le
-provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent
-de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur
-laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups;
-l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se
-courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt
-d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son
-tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a
-reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi
-l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est
-frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un
-des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos
-à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé,
-mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des
-habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de
-bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on
-n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les
-coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre...
-C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux
-de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231].
-
- [231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit
- s'attacher à sa femme).
-
- Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens
- mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste
- médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une
- médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de
- Molière.
-
-Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si
-jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le
-village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la
-cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour
-y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera
-intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la
-mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te
-souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages,
-trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer
-ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton
-retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent
-cordialement par la main.
-
-Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce
-du sycomore qui m'abrite.
-
-Adieu.
-
-_Forget me not._
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-Dès la première aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le
-Natchez Whip-Poor-Will étaient sur pieds; après avoir fait leurs
-préparatifs de départ, les trois amis se rendirent auprès des pionniers
-pour leur faire leurs adieux; chacun eût voulu pouvoir retarder le
-moment de la séparation...
-
---Oui, mes amis,--dit Daniel Boon aux pionniers rassemblés autour de
-lui,--nous sommes peut-être le peuple destiné à opérer la révolution la
-plus consolante pour l'humanité; la folie des conquêtes passera; le
-commerce sera plus respecté qu'il ne l'a été jusqu'ici; il sera le
-destructeur des préjugés et le soutien de l'agriculture... Peut être
-achèterez-vous, par de grandes fatigues, le bonheur des générations
-futures; c'est le seul espoir qui puisse vous les faire supporter avec
-courage. Vos enfants, fiers à leur tour, des vertus et de la gloire de
-leurs pères, devront à votre mémoire de transmettre sans altération, à
-leurs neveux, les libertés et l'indépendance nationales conquises par
-tant de constance et d'héroïsme... Mes amis, celui-là seul qui saurait
-lire dans l'avenir, pourrait signaler les obstacles, peut-être même les
-orages qui vous attendent; l'existence des États (comme celle des
-hommes) n'est qu'une lutte perpétuelle... Mais encore quelques années,
-et les populations pourront se compter par milliers dans ces régions où
-l'on ne voit aujourd'hui que des animaux sauvages... Adieu, mes amis;
-n'oubliez jamais que vous êtes Américains; les ennemis de nos
-institutions feront de grands efforts pour vous égarer, mais
-rappelez-vous qu'un gouvernement paternel veille sur vous, et que votre
-cause est celle de tout un peuple qui s'intéresse à votre prospérité...
-Amérique, tes destinées sont grandes!... tu ne sens pas encore tes
-forces! tu ne connais pas encore les faveurs que la fortune doit te
-prodiguer! Gouvernée par de sages lois, ta prospérité étonnera le
-monde!... J'ignore les desseins de la Providence; mais nos neveux
-verront de grandes choses!... Un jour, debout sur les pics des
-Monts-Rocheux, ils salueront le radieux soleil d'Orient, et, tendant la
-main à la France qui vit leurs pères au berceau, ils s'écrieront: «Eh
-bien! sommes-nous toujours dignes de vous?...» Adieu, mes amis, adieu;
-peut-être vous reverrai-je encore...»
-
-Les pionniers étaient émus jusqu'aux larmes. Daniel Boon, le vieux
-docteur canadien et le Natchez montèrent à cheval et partirent; on les
-suivit longtemps des yeux; les dames agitaient leurs mouchoirs, et les
-hommes leurs bonnets de peau... Enfin les trois amis disparurent
-derrière les collines.
-
- * * * * *
-
-Daniel Boon mourut peu de temps après son arrivée sur les bords du
-fleuve Missoury. Le vieux docteur canadien revit le beau pays de France.
-Quant au Natchez Whip-Poor-Will, privé de son unique ami, il renonça à
-la vie sauvage, se retira dans l'État de New-York et fut adopté dans la
-tribu des _Tuscarooras_; il embrassa la religion chrétienne et devint un
-zélé propagateur de la foi parmi ses frères... Nous le rencontrerons
-encore...
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
- Préface I
- Dédicace j
- Chapitre premier.--Le Wigwham des trois amis 7
- -- II. --Le Camp d'Aaron 45
- -- III. --L'Enfant du Nantucket 81
- -- IV. --La Prairie 115
- -- V. --Le Combat des reptiles 157
- -- VI. --Le Bivouac 183
- -- VII. --Les Pléiades 255
- -- VIII. --La Panthère 295
- -- IX. --Le Conseil des Sachems 321
- -- X. --La Bataille sans larmes 349
- -- XI. --Le Torrero 363
- -- XII. --Hail Columbia! 383
- Conclusion 425
-
-
-Paris.--Impr. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL ***
-
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-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/57449-h/57449-h.htm b/57449-h/57449-h.htm
index 36cf190..31f9c3c 100644
--- a/57449-h/57449-h.htm
+++ b/57449-h/57449-h.htm
@@ -75,44 +75,7 @@ td.padright { text-align: right; padding-right: 2em; }
<body>
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le Whip-Poor-Will
- ou les pionniers de l'Orégon
-
-Author: Amédée Bouis
-
-Release Date: July 7, 2018 [EBook #57449]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57449 ***</div>
<h1><span class="small">LE</span><br/>
<span class="huge">WHIP-POOR-WILL</span></h1>
@@ -9727,381 +9690,7 @@ frères&hellip; Nous le rencontrerons encore&hellip;</p>
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL ***
-
-***** This file should be named 57449-h.htm or 57449-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/7/4/4/57449/
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-</pre>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57449 ***</div>
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