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Bouis soit parfait; non; les éloges +de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en +France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement +(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop +de questions...) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui +fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage +rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte, +jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna à Londres _très +satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves +Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!... Il +y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que +cela;... au fait, après les derniers scandales... mais chut!... on +m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le +chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous +rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français +vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire +chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs +nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages +insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée +Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui +donner... quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que +«donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui +n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].» + + [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil. + + [2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'_Ingénu_, roman de + Voltaire. + + [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, _Vie de + César_. + + [4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle + de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction). + + [5] Voy. l'_Ingénu_, par Voltaire. + +Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que +la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand +écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est +tout-à -fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans +le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et +devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Américains par +conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche, +si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes, +qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Français, nous avons +deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien +parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée... L'ouvrage +de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de +venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous +guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit +devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons: + +«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers +colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur +conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs +désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades +errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou +s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent +disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes +admirablement organisés, race active, infatigable, amie de +l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de +l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la +puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit +dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire! +les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de +la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le +flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote +«_pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de +grandeur_[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos +derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui +n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du +poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des +malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destinée!... +les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent +s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous +écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].» + + [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint. + + [7] Bible, les Rois. + +Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une +grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de +son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y +respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel +parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du +vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et +leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix +ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle +saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y +a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis... En un mot, Percy +parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à +nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants +d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce +qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles +sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine; +soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amédée Bouis a dû +peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et +se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait +Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont +leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous +les _peuples_...» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main +de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il +ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_.» Le mot +fera fortune en Amérique... + +Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une +grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une +pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans +le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune +sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la +civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble +dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la +première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron +Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le +voyageur doit être constamment sur le _qui-vive_. «Il me semble toujours +entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des +Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_ +(dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de +corvette, qui fait partie de l'expédition...). Les pionniers aperçoivent +des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu; +Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid +qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers +de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de +leurs critiques anticipées. + +Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux +serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a _charmé_ un oiseau, qui, +à son tour, est peu _charmé_ de l'honneur que lui fait le reptile en le +croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les +sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage, + +«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et +l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan, +accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces +lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se +déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce +sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est +magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme +pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue +perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son +butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut +châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et +poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que +l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la +fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa +vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les +ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle +déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les +endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et +l'arrête; mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le +frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il +résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit +avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.» + +Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat, +décrit avec une égale rapidité de style: + +«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une +seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour +l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un +cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la +position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le +poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur +la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour +ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un +nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.» + +Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble +avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces +chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux. + +Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample +connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs +qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la +cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en +manière de dire, la dureté de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins +que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de +commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].» + + [8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot. + +Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français +Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est +plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la +France; il est, par conséquent, bien loin de son _original français_. Le +capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves +guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des +aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité +de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un +sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui +ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous +les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a +dernièrement trouvé sept... que des chiens se disputaient entre eux[10]. + + [9] Chef sauvage. + + [10] Voyez _le Siècle_, du 6 septembre 1847 pour des détails plus + horribles encore. + +«Et que faire contre les persécutions?--s'écrie Patrick--le proverbe +dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_; +si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!... +J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est +continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à +céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, +nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres +fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les +clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent +d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits +que Dieu _vomit dans sa colère_!... Nous la cultivons, cette terre +d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn... en méditant la +vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... Crois-tu +assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu +ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus +profondément dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre +courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura +te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes +nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de +protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde +et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne +nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu +appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais +tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont +prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[11]. + + [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient + encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque + guerre, ils ne se joignent à nos ennemis» + + (Exode, Chap. 1er, § 10.) + +--«Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait +de grosses larmes;--l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu +sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes +yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières +profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités +avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de +larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... Dans votre +anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où +vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il +égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la +portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait +nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le +joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, +sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!... +Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les +despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils +subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, +rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs +seigneurs: «_Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos +épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_» Prends garde +Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre +continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous +fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans +amis... Non... Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit +que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos +efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes +vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant +l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes +rivages... l'Amérique est libre!...» + +Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux +étrangers se fait entendre. + +--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en +sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (Capitaine Bonvouloir +avez-vous entendu?) + +«--Ia, mein Herr,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant à +moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne +pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacés_, partant, pas +moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!... +c'est une panthère aux yeux de feu!... diavolo! la combattre à pareille +heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté +aux horreurs de notre métier; _je tuais et l'on me tuait_,... voilà +tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la +direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai +souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_; j'ai touché plus d'une +_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses, +tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo et +l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon +élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous +sommes _ancrés_ dans un vilain parage, la côte n'est pas saine; +peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_; +encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_, il y aurait +moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas +chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de +caillou jusque dans l'os.» + + [12] Toutes ces expressions seront expliquées. + +Nous aimons assez ce «_je tuais, et l'on me tuait_...» Le lecteur se +rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous +n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une +avalanche; il dit lui-même «qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,» +comme Montaigne raconte qu'il s'était _trépassé_ pendant les guerres +civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin. + +Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se +rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse +par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez, +Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui +abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce +temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des +ténèbres. + +Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur +destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux +dépens des peuples sauvages, en général; écoutons: + +«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent +souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un +homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour +tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que +répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir +créé l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en créant l'indien.» +Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne +les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et +leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus +profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on +comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est +en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me +mêle point des affaires du ménage...» Ma foi, ces gens-là ont raison; +diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chômer +les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant +de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus +heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous +l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous +_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la +vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien +était l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on +ne demande _congé_ à personne, ce me semble... Ici, la doctrine +d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? +Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, +s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer +ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie +philosophie...» + +Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous +_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la +vie...» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien +ridicules... En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil, +en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y +a des pays... où les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous +dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital +fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines +qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux +la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une +nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y +attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le +forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!! +C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en +conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne +vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?... Ce n'est pas +précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous +faisons cette réflexion... + +Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique +des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore +jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent, +le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en, +dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous...» + +M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à +l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses _classes_; il +commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna +ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote, +Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu; +Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot, +et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi +familiers que la Bible... Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre, +quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites... de +petits vols... _à l'américaine_... + +M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute +probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales. + +«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il +dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler +tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en +Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et +dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est +vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains; +ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en +Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux +États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de +certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_, +en un mot.» + +Charles D***. + +Paris, ce 10 septembre 1847. + + + + +A M. Charles D***. + + +Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre: +le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne +suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et +si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains +que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à +ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant +citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu +dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir +écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la +_machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public, +(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le +Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les +qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme +s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes... +Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles, +que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du +stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de +peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur +superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de +l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex +corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et +constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau +venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à +être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux +provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de +lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa +volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.» + +Adieu, ton ami, + +AMÉDÉE BOUIS. + +Paris, ce 4 juillet 1847. + + + + +LE WIGWHAM DES TROIS AMIS. + + Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose, + puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux. + + (VOLTAIRE.) + + Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses + lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une + certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue + en avançant dans la vie. + + (M. DE CHATEAUBRIAND.) + + A chanter l'exilé rend sa peine légère; + Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!... + Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!... + Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant? + + (M. ALFRED MERCIER, Américain.) + + Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un + oiseau! + + La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous + l'eau. + + (_Les Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE, + Américain.) + + Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si + verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur, + écoutez mes plaintes. + + (DON QUICHOTTE.) + +CHAPITRE PREMIER. + + +Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au +milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques +réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères +fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs +propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls +maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la +vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers +paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la +poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation +les refoule plus loin; là , insensibles à tout ce que nous appelons +pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils +prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les +vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera +d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux +aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que +l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons +point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique +septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne +chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de +l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne +civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le +berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en +effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des +traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils +doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de +système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on +a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces +analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un +pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles +ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles; +l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet +enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie +précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec +les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile, +sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de +combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour +satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de +l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans +lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et +d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les +tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de +civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune, +ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue +et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité +est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de +l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les +pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié +leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent +sous la tutelle des peuples d'Occident. + +Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique +septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et +de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres +qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et +de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de +l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en +cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles +à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi +imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues +cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont +éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on +avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains, +les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest, +et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la +masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de +suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour. + +Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers +colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur +conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs +désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades +errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou +s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent +disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes +admirablement organisés, race active, infatigable, amie de +l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de +l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de +cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans +la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils +d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville +éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau +de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le +monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de +grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans +vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui +n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du +poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des +malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée! +Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent +s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous +écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!» + + [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu. + + [14] Bible: _Les Rois_. + +Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont +entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font +sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements, +entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront +pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de +l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les +colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra +empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est +comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans +cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury +roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre +des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles +excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire: +on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les +sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le +passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos, +les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les +suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le +fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils, +reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer +où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi) +absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires +pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis +Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient +gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de +nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent +sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la +vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une +main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de +l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où +vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je +vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez; +je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un +d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra +aussi compter le nombre de vos descendants[16]!» + + [15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam. + + [16] Bible: _La Genèse_. + + * * * * * + +C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve +Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés +pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être +isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime +avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme, +chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait +les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon +était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la +_mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé, +suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de +guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau +_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même +_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils +seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution +est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de +changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement +obligés de se questionner à cet égard[18]. + + [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient + reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de + leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre. + + (_Note de l'Auteur._) + + [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont + exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les + Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui + dit: + + Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde, + Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde! + Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant: + Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant! + + Je te donnerais volontiers mon bouclier + Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde: + N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras: + Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des + Burgundes. + + _Der Niebelungen_. + +La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune +sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur +conversation un moment interrompue... + + [19] _Pirogue_, canot indien. + + (_N. de l'Aut._) + +--D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le +penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances +importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est +possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais +vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres +nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme) +avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il +y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de +ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en +fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du +jardin... + +--Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez. + +--Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais +dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois. + +Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière +satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant +un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses +idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés +dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne +couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le +présenta au vieillard, et lui dit: + +--Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je +te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui +d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées. + +Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même +quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se +fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la +tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont +des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces +petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des +sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte +d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie. + +--Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes +mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel; +ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit +l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées +par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères +n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs +_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de +nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un +grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal; +au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge +qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline +voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se +dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du +daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une +récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous +y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous +nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières +générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent, +après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes +et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la +vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là +où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes +sortes de légumes... + + [20] Vieillards. + + [21] Femmes. + + [22] Enfants. + + [23] Venaison. Chair de bêtes fauves. + + (_N. de l'Aut._) + + [24] Treize jours. + +--Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le +vieux chasseur blanc, qui, jusque-là , avait écouté avec la plus grande +attention. + +--Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites, +pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs +disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire +de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs... + + [25] Les sauvages. + + [26] Les blancs. + + [27] Eaux-de-vie. + +--Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will; +mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation +des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès +d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et +leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis +grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche +en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à +leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut +si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle +contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long +du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que +nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa +la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la +clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis +vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique? + + [28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale. + +--Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes +qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et +bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver +le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en +demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous +consentîmes à faire un échange avec eux... + + [29] Guillaume Penn. + +--Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux +Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes +usées, et l'eau-de-feu consommée... + +--Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent +le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre +leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et +les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des +Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le +feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent +plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos +pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je +serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements +blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles +tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le +sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les +visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La +terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil, +peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du +Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en +a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils +abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils +quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont... + + [39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en + temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes; + l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite + sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les + vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de + guerre. + + Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un + morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi + pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le + nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des + ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer + le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de + guerre. + + [40] Huttes, cabanes. + + [41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique. + + (_Note de l'Aut._) + +--Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du +nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les +visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le +vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui +amena les hommes blancs?... + +--Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place, +car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme +des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous +tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs... + +--Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)... +_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre... + + [42] Partir pour l'Ouest: _mourir_. + +--Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta +jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient, +tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore +passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles +d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque +les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45] +je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes +_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46], +ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard, +sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du +village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers +l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers +le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le +guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des +Natchez... + + [43] L'approche de la mort. + + [44] Un an. + + [45] Hutte, cabane. + + [46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.) + + (_N. de l'Aut._) + +Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant +faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette +partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur +l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa +carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra... + +--Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une +Peau-rouge[47]... + + [47] Un sauvage; un ennemi. + +L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore +distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant +danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le +Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc, +reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le +chevreuil fut victime de sa curiosité. + +--Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et +continue la chasse jusqu'au coucher du soleil... + +Les deux amis se séparèrent. + +A quelque distance de là , un _bateau à quille_ en usage, à cette époque, +sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient +pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de +voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux, +on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le +milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures +dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il +avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune +homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa +physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne... + +--Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule, +docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est +possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons... + +Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils +allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire +brilla dans ses yeux. + +--Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques +jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron +Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte. +L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui +veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en +nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des +maraudeurs... + +--Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur +Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français); +à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux +noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques... + +Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur +le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le +Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce +dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres +et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois +les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà -et-là , +on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations, +théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques +cabanes de _backwoodsmen_[48]. + + [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest. + +--Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de +stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons +à sa rencontre... + + [49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français + canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest. + +--Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il +est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un +endroit... + +--Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant +des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand, +Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction +qu'ont prise nos amis... + +Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune +Natchez... + +--Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient +hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des +terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?... + +--Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous +désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une +caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de +quelques jours nous fit manquer au rendez-vous... + +--Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être +utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en +console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces +questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas +acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des +étrangers... + +--Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir. + +--Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les +privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous +avez faits jusqu'à présent?... + +--Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem... + +--Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne +dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de +l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un +jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de +l'Europe et de l'Asie. + +--Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de +visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce +continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux +étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont +annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois... +D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son +état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif +pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts +majestueuses et imposantes par leur étendue... + +--Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la +vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité +qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas; +mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un +homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces +contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant +avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons +un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et +d'interprètes. + +Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers. + +--Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines +immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat +aux farouches habitants des montagnes; c'est là , sans doute, le moindre +de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à +votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe, +après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du +bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un +mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle +nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont +remplis!... + +Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se +dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée. + +Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce +que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La +chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou +hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des +Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de +nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se +complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et +sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles +expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent +d'attraits. + +La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit +involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin +du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de +distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent. + +--Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur +Wilhem au vieillard. + +--Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien +qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane +solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien +malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]... + + [50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky. + +--Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon? + +--Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le +vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis +fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir +d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me +mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien +cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la +gloire de Daniel passera aussi!... + +--Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir? + +--Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de +plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement +dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette +existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle +encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que +j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour +toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses +cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky; +mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont +dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis +longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que +les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec +mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa +tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de +repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli +du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs, +pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma +cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus... + +Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les +pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les +conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes +les prescriptions de Lycurgue. + +--Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec +moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et +d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne +tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir +accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est +considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest. + +Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses +épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son +regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir +un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il +le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il +ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et +attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer +la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit +sur la rive... + +--Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel +Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien +longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il +exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une +compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51]. +Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces +solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir +je vous présenterai au docteur Hiersac. + + [51] Le Haut-Missoury. + +Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste +malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent, +et se découvrirent à son arrivée. + +--Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous +sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous +ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je +n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en +serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier +de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers, +explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais +les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par +la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon +coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle +le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une +étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences +variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises +soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple +gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour +à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si +faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des +instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du +chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne +cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et +reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître +avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter +encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se +corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des +hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais +je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme +les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des +frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme +l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe; +l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et +fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente +et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!... + + [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils + aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont + commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent + quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé. + + LABRUYÈRE, _de l'homme_. + + La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au + visage. + + L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le + coeur comme dans le langage. + + (LAROCHEFOUCAUD) + + (_N. de l'Auteur._) + + [53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste + latin, Pline. + + [54] _Weeping-willow._ + + (_N. de l'Auteur._) + +Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien. + +--Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à +faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample +connaissance... + +Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de +peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux +venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un +profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la +bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace +qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer +plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage +de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline +septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un +établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva +une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est, +aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé +comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait +pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles +d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il +repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son +plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour +examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées; +un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le +fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût +commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la +misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société +comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis, +s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le +Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve... + + + + +LE CAMP D'AARON. + +(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.) + + On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection + soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain + de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce + autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la + science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création. + + (M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.) + + Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni + aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds, + jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il + se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on + trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure + ordinaire. + + (_Les Rois_. Liv. II. §14.) + +CHAPITRE II. + + +Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui +tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour +pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et +recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres +promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues! +quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain +dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la +main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi +de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle +devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout +où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent +des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des +combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et +l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par +un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est +intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs +pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et +voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa +vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve +des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre +industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une +si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux +Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit, +les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux +mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme +cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule +d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie; +il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes: +_le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se +redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles +ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les +productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de +notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos +jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les +principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre +existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le +bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de +quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur +l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un +esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre +caractère national. + + * * * * * + +Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous +avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_ +s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le +Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle +se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en +partie; puis, tout-à -coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde +qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus +bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain, +(dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous +deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses; +d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les +mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue, +l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour +d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les +premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles +américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont +venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont +destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car +la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits +irrésistibles[55].» + + [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T. + Poussin. + +Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation +puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace... +Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe, +connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être +obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier +s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir +dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle +d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets +et dissipateurs. + +Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur +force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à +l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le +voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un +adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt +immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier +sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent +à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés +dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les +rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane +d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux +et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons +pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute +l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des +forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des +arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et +forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces +obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est +subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé +dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le +marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix +d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté +des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son +instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les +sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il +cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin; +enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_. + +Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient +couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns +étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions +étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui +transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers +surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un +long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de +ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce +qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un +petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane; +de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de +bouviers, et veillaient sur le bétail. + +Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune +Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de +Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de +miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le +plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique +destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la +caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours +de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré +qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le +silence: + +--Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du +doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de +l'endroit où ils se trouvaient. + +--C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa +Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les +maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?... + +--Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous +préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies +naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les +forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous +l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront +quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la +vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit +des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des +amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des +montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront. +Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts... + +--Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent, +embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit +Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel +établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur; +vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses, +avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans +un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]... + + [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies. + +--Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit +Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation. + +--Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le +plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?... +Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des +sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez, +peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement? + +Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon +qui lui répondit avec un admirable sang-froid. + +--M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent +vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé +que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier +perpétuellement ses jouissances... donc... + + [57] Montesquieu, _Esprit des Lois_. + +--Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par +circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément +ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci? + +--M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et +pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour +quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son +chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout +bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce +n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non... + +Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui +disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir. + +--Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies +travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des +émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel... + +--Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient +de l'inquiétude... Allons... courage... + +--Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous +allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis... +Mais il manque quelque chose à ce tableau... + + [58] Maison de campagne. + +--Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy. + +--Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme... + +--Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que +vous allez chercher une _partner_?... + +--Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?... + +--Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M. +Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme +quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa +jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus +honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison +en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes +mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme +laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il +fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus +exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari, +le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans +indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos +voeux!... + +Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il +résolut d'en finir... + +--M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui, +chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de +cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements +équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de +l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un +écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les +côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend +dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort +d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le +Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été... + +--D'accord,--dit Percy. + +--Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que +je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage... + +--C'est logique... + +--Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si +vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne +voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne +sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je +cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas +marié... j'embrasserai la vie sauvage... + +Aaron Percy comprit enfin. + +--M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme +laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos +qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous +nommer mon gendre... + +--Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie. + +--Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute, +cependant, qu'elle se refuse à ... l'_annexion_... + +Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en +gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche; +les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne +surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines +découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme, +elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du +chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne, +leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes +desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent +en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent +à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème +qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et +attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc; +les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent +alors des flèches avec leur adresse sans égale. + +--Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon, +qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il +se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les +voitures. + +Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection. +La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en +comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu +de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de +la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait +vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils +avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes... + +--Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy +avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si +douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un +_établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas +sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous +avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons +un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet +d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert +tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre +existence même!... + +--Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec +calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce +dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles +sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine. + +Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux, +leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de +leur souvenir... + +Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le +pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours +trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si +l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte +celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans +doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est +uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme, +c'est-à -dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour +fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très +heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le +plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le +bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de +l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations, +jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur +réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et +dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont +d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans +distractions et plus concentrées. + +--Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de +vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère +qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le +même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre +est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus +élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles +s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos +premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous +soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande +de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs +enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager +leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur +complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez, +enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel +_établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous +industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont +insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au +moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes +sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon, +_est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux +demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une +femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la +maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une +femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un +grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous +rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on +représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une +biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la +morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de +douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant. + +--Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme +peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre +diable avait amassé à la sueur de son front... + +--Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon +père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce +que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous +aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y +construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je +disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de +diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au +moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes; +vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?... + +--Oui «Pa»[59]. + + [59] Pa, pour papa. + +--Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la +force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois +rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il +faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?... + +--Oui, «Pa.» + +--Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des +roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis +qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique +particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique +pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la +force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des +découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez +vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant +de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels, +les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente +volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine +à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de +l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit +garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre +opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut +_perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à +l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous +me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la +vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout, +j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le +vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs: +l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais +donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force +minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les +dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance +d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_ +fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de +moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans +la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert? + +--Oui «Pa». + +--Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue +extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris +et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez +raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris +tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien +compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un +_essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne +dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont +implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_, +laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en +bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une +observation à faire, Albert? + +--Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par +un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_... + +--Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une +pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces +d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de +l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle +est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le +_rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert? + +--Non, «Pa.» + +--Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois +de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_ +dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf +lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un +autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je +bien compris, Albert? + +--Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très +importante_, quel que soit le moulin... + +--C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du +_système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle +de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la +force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée +à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion, +Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous, +Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de +_rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez +aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous +serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent +les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont +le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que +je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et +vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près +de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos +chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie) +comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu +de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous +allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons +deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps... + +--Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait +qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons +sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri +des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air, +ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante +Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des +bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé +pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit... + +--Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une +excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses +utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons +tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et +de sucre d'érable... + +La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les +poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert +de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa +voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des +feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme +les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils +connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les +plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en +abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de +faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions +dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait +son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des +entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose +inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains, +inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas +la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie, +leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux +pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez +philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils +humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter +les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à +la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un +pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des +ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés +par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs +membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites; +leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent +enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille +leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture +avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en +bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses +maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire +dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays +d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes +ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est +si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont +si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes +avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes, +grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles... + +Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits +hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes +qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont +consignées dans la Bible: + + * * * * * + +Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime +s'applique à le corriger. + + * * * * * + +La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est +abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion. + + * * * * * + +La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline +l'en chassera. + + * * * * * + +N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec +la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous +délivrerez son âme de l'enfer. + + * * * * * + +Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de +votre âme[60]. + + [60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_. + + * * * * * + +Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il +faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther... + +Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents, +les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi +impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à +les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours +un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la +circonstance... + +Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des +voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants +avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et +nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux +pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et +Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa +douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un +ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister. + +A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de +la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua: +mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement. + +--M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se +fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du +reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis... + +--Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé +pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même... + +Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline, +s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les +conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies +les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le +fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait +d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long +circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la +patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine +à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que +ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de +Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte +avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible +sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes +précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit +chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but, +mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule +rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt +fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route... +enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri +de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde +ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et +semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras: +chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le +véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine +par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de +plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté, +et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du +Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des +montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces +sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours +au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées +de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent +bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour +la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons +de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le +camp contre toute surprise nocturne. + + + + +L'ENFANT DU NANTUCKET. + + Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou + asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard + onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod + vidimus, testamur_. + + (Rabelais. _Gargantua_.) + + Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu + fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur + de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer + un sillon droit avec la charrue? + + (George Sand. _André_.) + +CHAPITRE III. + + +L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos +pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart +en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil +descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte +plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la +nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et +formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps, +mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands, +s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé +les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues. + +Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon +à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les +familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le +chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un +excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La +belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de +biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien +sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient +autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle +distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son +appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec +tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que +le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les +pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur +souper. + + [61] Goethe. _Werther_. + +--Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont +bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et +Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des +beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que +ramenait un des chiens.--Enfin les voilà ... quoi! Goliath est seul avec +cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?... + +Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui +affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer +à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé +Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui +parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire +comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans +l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien +recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance. + +Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur +tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire +la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres +pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_. +Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de +maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings +tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement +terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles +américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets +annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_ +lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines +sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré +d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement +ailleurs. + +Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui +leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent +au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches +inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles +s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour +saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_, +les écoutaient, le sourire sur les lèvres. + +--M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du +thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant +notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi +pacifiquement. + +--La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer +l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de +nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table, +sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils +commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger +morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts +divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre: +leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une +succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de +leurs terreurs. + +On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les +honneurs. + +--Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy. + + [62] Orateur, conteur. + +Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers +approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à +l'unanimité. + +--Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront +de les consulter sur le choix d'un sujet. + +--Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous +serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez +dû faire la pêche de la baleine?... + +--Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là ,--répondit +Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage, +dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point +d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de +_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une +pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la +fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce +qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les +biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque +scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais +il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les +grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce +qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils +disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une +grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en +relever l'importance: + + [63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap + Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la + pêche. + +Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de +la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et +parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les +hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes +étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père, +qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions, +ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût +précoce pour le même genre de vie. + +Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans +une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un +pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il +était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre +bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un +endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux +s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient +devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc +perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils +eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je +m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec +transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec +ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les +précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les +femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante +que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises +périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et +suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de +furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les oeufs... mais on +vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi, +à qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des +fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter; +il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en +courroux?--continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir +quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'écume +vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur +émerveillé!... C'est alors que les flots présentent le plus splendide +spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!... Avez-vous vu +périr un bâtiment?... que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir +sauver des frères!... A l'école, on crut remarquer en moi de grandes +dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais +élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je +débutai; _ne forçons point notre talent_; on nous l'a dit en bon +français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit +dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair; +définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé, +d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à +affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident. +M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon +père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la +recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage; +évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf, +promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les +écueils... Non loin de là , est l'île de _Sein_; c'était jadis la demeure +des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages; +elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs +entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales +barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je +m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à +Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil +éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En +hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans +ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle +splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore +apparaît le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on découvre un +arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de +lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable +source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une +voûte d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de +navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina +ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé, +inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.; +c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à +connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin, +pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il +inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il +construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût +été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il +l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que +les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de +ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer +pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent +trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans +faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la +discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des +bateaux nommés _camares_; ces bateaux étroits, renflés de la _coque_, +étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les +gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient, +ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des _ais_ qui +s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient +ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la +facilité qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient +d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun +danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment +_trankis_, dont les planches ne sont pas clouées, mais _liées_, et comme +_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux +Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi +gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples +où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait +entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois +hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la +navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques +éthiopiennes; _pliantes_ et _légères_, les bateliers les chargeaient +facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67]. +Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement +construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de +leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans +les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est +un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à +sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de +quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal +attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne +fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils +perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit, +qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois, +et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un +navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire +grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage +d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois +ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font +pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le +célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur. +Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans +une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir +d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier +profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un +endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un +navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des +Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le +même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que +trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point +d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par +son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne +la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller +très près du vent, c'est-à -dire très près du côté d'où vient le vent. +Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par +conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le +vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du +côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction +ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1º ils perdent +beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de +changer souvent de direction; 2º ils vont plus lentement, parce que +n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles +que les autres[69]...» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de +la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté +naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils +croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan_... Parlons +aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de +traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du +Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la +même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont +de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux +larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque +trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à +la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de +timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un +_crochet_ et d'une chaîne qu'on attache au chien de _volée_. Le +conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds, +à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les +chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met +en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du +frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse +aisément si le conducteur perd l'équilibre... Alors, les chiens, qui se +sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus... heureux +si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les +chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte... +S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied; +pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à +la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner +la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les +voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez +eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un +ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Dès le +commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un +refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres, +ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le +voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois +une semaine. Les chiens sont d'abord très _sages_, plus sages qu'on +n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès +que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens) +insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui +réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la +charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils +vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre +quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de +la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un +profond sommeil, et se réveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne +pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et +la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux +rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais +entièrement ce défaut; mais on les dresse au _traînage_. Ils s'emportent +souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de +petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent, +et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt. +On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par +jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les +laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les +Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux +qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant +l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce +de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la +bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa +boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des +pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs +mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces +animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend +cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils +leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les +empêche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles, +que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez... à grands +coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce récit... +On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple, +celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long; +le _disko_, qui se trouve dans les mers du Groënland; le _right-whale_, +ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le +_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le +_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine américaine; +_sulphur-bottom_ ou ventre soufré; et le _grampus_... L'huile de baleine +est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes, +les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont +vidées avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous +recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée +par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte +retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en +pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place... +il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces +repas... La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis +navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce +poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles +pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de +cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence; +elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance; +elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne +administration... Les navires les plus propres à la pêche de la baleine +sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les +_bailles à brai_, les _bouées_ ou les _sabots_[70]... L'équipage de +chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi +vous décrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinières) sont +d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur +légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle +peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_ +et le _timonnier_[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord +de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans +l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter +secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux +baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque +jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet +âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une +entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en +vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le +reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont. +Lorsque la sentinelle découvre une _gamme_[72] il crie: «_awaïte +pauana!_» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le +plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une +seconde fois «_pauana!_» (une baleine)! et il descend immédiatement du +mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de +tous les ustensiles nécessaires... Quand elles sont arrivées à une +distance convenable, l'une d'elles _s'arrête sur ses rames_; elle est +destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer... A la +proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de +son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il +porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans; +ses cheveux sont arrêtés _à la canadienne_, au moyen d'un mouchoir +fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument, +meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqué du nom du +vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est +roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités +est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à +la _quille_ de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les +pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du +_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux +rameurs d'_arrêter sur leurs avirons_; et, réunissant dans ce moment +critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il +lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans +sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa +queue... + + [64] Sine vinculo æris aut ferri connexa. + + (Tacite. _Hist._, lib. III.) + + [65] Donec in modum tecti claudantur. + + (_Idem._) + + [66] Ctesias. _Indic._ + + [67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas + ventum est. + + (Pline. _Hist. nat._) + + «Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des + fleuves et des marécages, portent des roseaux d'une grosseur + prodigieuse; un homme peut à peine les embrasser: _on en fait des + canots_.» + + [68] Voyez Pline, Strabon. + + [69] Montesquieu. _Esprit des lois_. + + [70] _Hourques_, _bailles à brai_, _bouées_ et _sabots_: petits + navires d'une construction défectueuse. + + [71] J'emprunte quelques détails aux lettres de M. St John. + + [72] _Gamme_: baleine. + +Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en +faveur de ces hommes qui s'exposaient à de si grands périls pour +_éclairer_ leurs semblables; cette sortie apologétique fut vivement +applaudie par les auditeurs attentifs. + +--Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce +monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne +reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du +récit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le cétacé entraîne +la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée +au harpon, en enflamme les bords... Enfin, épuisée par la perte de son +sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et +surnage... + +--Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?--demanda +miss Julia. + +--Oui, miss,--répondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement +elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une +vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le +_harponneur_ observe attentivement les progrès de l'immersion. La +nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le +harponneur approche la hache du câble, et hésite encore... tout dépend +de lui... il va couper?... Non... l'appât du gain... la crainte d'être +raillé par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore +le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On +attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de +joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain +espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et +la nacelle se relève... + +--Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on +considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et +leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles, +l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces +terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute +la force et de tout le courage dont l'homme est capable... + +--Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit +Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à +l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur +les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une +grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la +première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace, +voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au +moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque +dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot +transporté à bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses +camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est +ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit +d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon +camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer, +avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point +quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord +lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri +général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage +ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui +ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et +décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements +du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté; +sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut +rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour +l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le +monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre +deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint +les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui +ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc +mutilé[73]. + + [73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade. + + (_Not. de l'Aut._) + +Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les +distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille +autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit +du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait +parlé de se retirer. + +--Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être +suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre +émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du +ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le +Kentucky. + +Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme +compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la +meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous +l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut +quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au +bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la +prière suivante au ciel: + +«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes +créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas +chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos +desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui +nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont +espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne +d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as +confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans +cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous +allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être +transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos +projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées +fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra +l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour +eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au +plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de +millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse +de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de +l'Univers!...» + +Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son +calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au +coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de +silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent. +Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés +en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur +succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour. + +--M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à +l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance. + +--A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en +s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette +garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en +selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit +pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je +crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans +l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la +chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne +vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le +répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant... + +--Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera +pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies. + +--Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de +force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur. + +Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp; +quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent +l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la +prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin +tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus +parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles +qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et +des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain, +au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des +prières... + +Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à +l'hospitalité des trois amis. + + + + +LA PRAIRIE. + + Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras + penas. + + Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des + rochers durs. + + (Ancienne romance espagnole.) + + Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des + coteaux romantiques. Que les hommes lâches, plongés dans la mollesse, + appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres plus + hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des + longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavité et une + source de vie que ne connaîtra jamais la paresse... + + (Lord Byron. _Childe Harold._) + +CHAPITRE IV. + + +Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon +éveilla les pionniers; le soleil se leva radieux, éclairant +successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses +riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs. + +On buvait encore le coup de l'étrier, lorsqu'une altercation s'éleva +entre un sauvage et un _sang-mêlé_[74], à propos d'un cheval que +celui-ci prétendait lui avoir été volé. Le sang-mêlé était un garçon de +vingt ans, si j'ai bonne mémoire, aux cheveux crépus et mêlés _à peu +près de la même façon que la barbe de Polyphème_; il avait nom David, et +à l'entendre il était homme à défier tous les Goliaths du désert. Il est +de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains, +instruments éminemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui +exécutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait +été adjoint à l'expédition en qualité de cuisinier _in partibus_. Cet +infortuné Blanc revendiqua énergiquement son bien, mais le sauvage fit +la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon +proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier +(branche desséchée et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on régla les +clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et +des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considérées +comme les plus dangereuses; elles cèdent à l'application d'une tranche +de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'établit que le cinquième jour, +on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un +des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements, +le juge ordonnait qu'il les jetât, et lui faisait jurer qu'il n'en avait +plus. Le sang-mêlé (à l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit +les Tanagréens contre les Érethriens de l'Eubée), se fût volontiers +servi d'une étrille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui +interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen +ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquité nous +disent qu'un fait particulier, mais dont l'expérience est facile, c'est +que si l'on se repent d'avoir porté, (de près ou de loin), un coup à +quelqu'un, et que l'on crache à l'instant même dans la main coupable, la +personne frappée ne sent plus de mal. Quelques combattants, au +contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent également dans +leurs mains[76]. Mais laissons-là l'antiquité: David et le sauvage se +distribuent, au préalable, force coups de poings et de coups de pieds; +enfin ils se saisissent; l'Indien se sent enveloppé des membres +puissants du sang-mêlé comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du +serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent, +ils se baissent, ils se relèvent et font mille efforts pour se +renverser. Les deux champions s'étaient si bien frottés d'huile d'ours +qu'ils étaient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le +repas de la veille n'avait pas été modéré et frugal... Un peu de +poussière ou de fumée sépare les abeilles qui se battent; mais pour +séparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se +lâchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les +_fendants_, les coups à deux mains tombent comme la grêle; le Sang-mêlé +atteignit l'Indien à la tempe, et l'étourdit. Enfin, Daniel Boon +interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant +plusieurs exemples de l'antiquité, entre autres, le vieux Silène, le +père-nourricier du Dieu de la joie, se prélassant _à cheval_ sur un âne, +lorsqu'il fit son entrée dans Thèbes, la ville aux cent-portes: les +soufflets furent qualifiés de coups de poing, et tout fut dit; le +sauvage tira ses grègues et gagna les champs. + + [74] Né d'un nègre et d'une femme sauvage. + + [75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam. + + PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII. + + [76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in + manu ingesta. + + (PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.) + +Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_ +de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des +présents. Un jeune guerrier étendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha, +et entonna une chanson indienne, qu'un intéressant Aulètes accompagnait, +en soufflant dans un os de chevreuil percé de trous. + +Avant le départ eut lieu la cérémonie de la _présentation des chevaux_; +voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la +guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour +leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les _Renards_ +s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent +autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet; +lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et +présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les _Indiens-Renards_... +Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au _roc sorcier_. +Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de +leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre _rocher peint_, +où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable, +en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc +au grand galop de leurs chevaux... + +Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et +de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne, +remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un +magnifique coursier, et armé de son _Tomahack_ était certainement +l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «_Tout-à -coup +je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un +arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer +ses victoires_[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages +faisaient partie de l'expédition. + + [77] _Apocalypse_. Ch. VI. §1, v. 2. + +Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs +et d'hommes rouges partirent au milieu des «_hourrahs_;» c'était un +spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers +équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui +serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle +et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient +nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques +arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes; +excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses +oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt +ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses +flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses +bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au +milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser +d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant +est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente +des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur +enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces +impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent +diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant. + +Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de +rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient +comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et +croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient... +aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et +des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux +chants des guerriers... Les pionniers européens observaient les buissons +d'un oeil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards +perçants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will, +marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route, +par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec +beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité +d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine +Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un +véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les +changements exigés par les moeurs des différents peuples au milieu +desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne +put se décider à louer les choses de la _terre ferme_ sans faire +quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_). + +--_Wir sind in der wiese; welches schone grün!_ (Nous sommes dans la +prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand. + +--_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._ +(L'oeil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)--dit un +autre. + +--Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le +capitaine Bonvouloir--échapperons-nous aux corsaires qui doivent +nécessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voilà enfin dans les +forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse +être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de +bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces +_herbes_; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?... +rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la +baleine... + +--Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en êtes qu'au départ, et +vous vous plaignez déjà ... tenez... pour commencer, nous voilà sur un +champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent +au grand air. + +--Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une +_pourrière_ que cette vallée? hum!... + +--Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous +qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont +les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples +vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les +passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au +désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur +les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr +Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu +les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui +_tapissent_ ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent +le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature +dangereuse du pays qu'ils traversent... + +Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux +générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine +Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses +avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces +sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais +c'est une violation cruelle du droit des gens!... + +--Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver +qu'à vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et +leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées +par les loups, toutes les traces disparaissent... + +--Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est +vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites +au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles +rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez +vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui +fassent naître dans l'âme des voyageurs une _curiosité inquiète_... +Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de +la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez +donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force +ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les +poissons, est la _pâture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de +tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient +également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils +conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les +habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se +tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de +l'île, _ils allaient ainsi à la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparèrent +aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme, +mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en +parlant des Eréthriens: _Ils éprouvèrent le même sort que des poissons, +car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de +vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances +stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les +Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir +enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux +qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se +servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement +tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mêlée ils +jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils +enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient. + + [78] Hérodote, liv. VI. Erato. + + [79] Hérodote, liv. VII. Polymnie. + +--Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de +l'expédition,--dit Daniel Boon. + +--Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en +arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de _très +généreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes +futurs amis m'estimeront bien pauvre. + +--Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de +notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa +misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je +vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus +dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des +vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des +voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je +tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins +soient plus expéditifs?... + + [80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates + hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus + d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait + été plus sauvage. + + (TACITE. _Hist._) + + (_N. de l'Aut._) + +--Vous afez dit que les sofaches les afaient manchés,--demanda un +Alsacien d'une voix émue. + +--Ya, mein herr... + +--Der teufel! + +--Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres; +observa le marin français,--peste!... singulier appétit, ma foi... +Alerte! alerte! + +--Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon... + +--Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation... +plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bédouins, à ceux qu'ils +poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que +Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux de la +caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en +Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les étrangers à coups +d'ailes. + + [81] Dépouille-toi! dépouille-toi! + +--C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in +ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_. + +--Docteur Hiersac, vous frisez le pédant,--observa le jeune allemand +Wilhem. + +--Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_; +si je ne profitais de l'occasion qui se présente, je pourrais oublier +_mon latin_... + +--C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la +science comme des vieux costumes de nos théâtres; si l'on ne les +exhibait, de temps à autre, devant un public ébloui de leur éclat, ils +pourriraient; on commande donc des comédies pour les costumes... + +--Tout récemment, il y eut un massacre général des Blancs qui se +trouvaient disséminés dans ces régions,--reprit Daniel Boon après un +moment de silence;--je fus le seul _visage pâle_ (homme blanc) +épargné[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez, +nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent +de ces coquins de _Pawnies_. + + [82] Historique. + +--Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois une douzaine +d'Alsaciens. + +Daniel Boon avait un peu exagéré les dangers de la route, mais son +intention était d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de +les forcer à rétracter ce qu'ils avaient dit contre les forêts de +l'Amérique... + +--Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir à l'Allemand qui l'avait +approuvé;--nous voilà une vilaine affaire sur les bras; maudite +démangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expédition venaient +à apprendre que nous avons parlé _irrévérencieusement_ de leurs forêts, +il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours, +ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous, +herr Obermann, qui êtes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai +fait que formuler un regard de méfiance que vous avez jeté sur ces bois; +je vous préviens que je vais rétracter au nom de tous les sceptiques de +l'expédition. + +--_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut +mieux se taire que parler). + +--Hum!... colonel Boon, je n'ai pas précisément... _affirmé_... que les +requins étaient plus redoutables que les habitants de ces forêts,--dit +le marin un peu décontenancé par les détails topographiques du +phlegmatique cicérone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je +l'avoue... et il est _très_ possible que je leur rende justice... un peu +plus tard... quand j'aurai _goûté_ de cette vie _paisible_ que vous +menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins +sceptiques, afin de pallier sa première assertion,--je crois qu'il +serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre +Amérique contempler les progrès d'un peuple _nouveau_ et éclairé, que +d'aller en Italie dessiner les monuments de la décadence et fouler les +débris d'une ancienne nation. + +Le capitaine Bonvouloir suait à grosses gouttes; cette rétractation lui +coûtait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende +honorable. Daniel Boon reçut les excuses des pionniers qui croyaient que +tout était au mieux dans leurs villages; il les engagea à préparer leurs +armes, car très probablement ils auraient à disputer le passage du +premier gué; la terreur était au comble dans les rangs; plus d'un +Alsacien philosophait sur sa bête tout en cheminant; car enfin, ils +étaient seuls de leur province, à trois mille lieues de leurs amis, et +qui plus est, entourés d'ennemis féroces; quelques-uns eussent été +tentés de s'admirer, faisant partie d'une expédition au milieu de ces +peuplades guerrières, s'il y eût eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre +juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'était +enflammée aux détails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les +chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la +tête. Rien n'est plus propre à enflammer la jeunesse que cette vie +active des forêts: les États de l'Ouest fécondent sans cesse par une +population énergique le centre qu'énerve le froissement de la rotation +sociale. + +--Vos forêts éveillent des émotions de grandeur et de solennité +semblables à celles que j'éprouvai sous les voûtes des monuments de la +ville éternelle,--dit le docteur allemand Wilhem, à Daniel Boon;--jamais +je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilité pour la nature ne fut plus +vive; écoutez!... on croirait entendre les sons majestueux de +l'orgue!... + +--Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les +prairies, comme dans les déserts de l'Afrique, les sens sont souvent +trompés. Ici, si l'on ne savait être dans un pays où il n'existe +réellement d'autre édifice que la tente du voyageur, plantée le soir et +enlevée le matin, on dirait (avec la plus complète illusion d'optique) +que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de châteaux +gothiques. On se croirait transporté au milieu des antiques castels de +la chevalerie; ici, sont de larges fossés, là , de hautes murailles, des +débris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des +remparts, des dômes, des parcs, des étangs, des portiques... Vous croyez +voir un manoir du moyen âge... Écoutez! écoutez!... c'est la voix du +châtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la +brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez +qu'une terre aride et crevassée en tout sens par la chute des eaux;--et +le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est jouée la nature en créant +l'espèce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de +prodige; _hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis +miracula ingeniosa fecit natura..._ + +Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend à midi ou à +minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la +voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor +dans le lointain. Bientôt le tumulte redouble; l'air retentit de cris +plus élevés, des gémissements du cerf poursuivi et déchiré par les +chiens, des acclamations des chasseurs, du trépignement des pieds des +chevaux, bruit répété par les échos des cavernes. La génisse paissant +dans la vallée tressaille à ce tumulte, et les oreilles du berger +tintent d'effroi. Il tourne ses yeux égarés vers les montagnes, mais il +n'aperçoit aucune trace d'un être vivant. Effrayé et tremblant, il ne +sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit, +d'une sorcière, d'une fée ou d'un démon; mais il est surpris et sa +surprise ne trouve pas de fin[83]. + + [83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup + d'autres passages poétiques du plus grand mérite. + + Note empruntée à Walter Scott. + + (Voy. de la démonologie et de la sorcellerie.) + +--Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, après un long +silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des +montagnes; je leur prêcherai des sentiments plus humains... + + [84] _Sagamores_, les chefs sauvages. + + (_N. de l'Aut._) + +--Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie +errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des +charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le +petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins; +l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des +ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces +attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement +attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a +été inutile. + +--On a beaucoup écrit sur cette question,--observa le capitaine +Bonvouloir;--on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des +hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les +Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce +humaine[85]... Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!! +Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette +question... _les femmes ont-elles une âme_? Il fut décidé, à la majorité +_d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc, +soutint cette thèse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de +l'esprit_;... on décida donc, à l'unanimité, _que les Allemands +n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois, +excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la +guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des +frontières,--reprit le docteur Wilhem après un moment de silence. + + [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et + declaramus. + +--C'est vrai,--répondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque +temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe +nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les +philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la +civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est +Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure, +préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps +sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature +réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir +assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait +conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès +de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus +nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a +aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du +sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est +qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable +gourmandise... + +--Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été +vaines?--demanda le marin français. + +--Toutes les fois que l'Indien a le choix,--répondit Boon;--il rejette +avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination, +les usages de ses pères... Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et +le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui +ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de +l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de +ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le +bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu +l'achève pour les autres[86]. + + [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los + otros. + + (Proverbe espagnol.) + +--Naquîtes-vous dans une province frontière?--demanda le jeune Allemand +au vieux chasseur. + +--Je naquis presque sauvage,--répondit celui-ci;--c'est dans les forêts +que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première +institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers +regards... Et vous docteur Wilhem? + +--Je vis le jour non loin d'un château sur les bords du Rhin; ce château +est depuis longtemps inhabité; la crédule superstition s'en est emparée; +de là des légendes dont le récit dut exciter, de bonne heure, ma +curiosité; «lorsque les marbres s'écroulent, a dit un poète; lorsque les +annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renommée de +l'homme, en danger de périr[87].» Tout ce qui a survécu à la puissance +destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments +dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intéressants. +J'aime à m'occuper du passé, comme on aime à entendre les récits des +voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'idée des grandes +distances exalte les facultés, et prête des ailes à l'imagination. + + [87] Lord Byron, _Childe Harold_. + +--Vous n'êtes pas le premier Européen chez qui j'aie remarqué ce respect +pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je +comprends combien l'obscurité intermédiaire de plusieurs siècles doit +contribuer à exciter l'intérêt; en traversant ces lieux solitaires, tout +réveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!! + + [88] Les Américains y remportèrent deux victoires sur les Anglais. + +--Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda +un pionnier. + +--La chasse,--répondit le vieillard;--je récolte aussi beaucoup de +miel... + +--Du miel!--s'écria le capitaine Bonvouloir étonné,--nous n'avons pas +encore rencontré une seule abeille!... + +--Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa +poche une petite boîte en étain, dont il fit sauter le couvercle; les +pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles +abandonnèrent les fleurs de la prairie et s'assemblèrent autour +d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de découvrir leurs +retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que +lorsqu'elles jouissent de leur liberté qu'elles prospèrent... + +--Puissent les bourbouilles[89] me dévorer, si je comprends +quelque chose aux évolutions de ce cheval!--s'écria le marin +français;--Hippocrate dit que l'exercice de l'équitation occasionnait +aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux +et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne +sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas à être +désarçonné,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je +vous prie.--Boon ferma sa boîte; les abeilles s'enfuirent, et le cheval +rétif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manière toute +particulière de prendre les abeilles?--continua le marin. + + [89] _Bourbouilles_, éruption milliaire dont les aiguilles incessantes + martyrisent le patient de la tête aux pieds. + +--Oui, capitaine,--répondit le guide,--à quelque distance qu'elles +aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute +à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper +même leur instinct... + +--Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur +cette chasse? + +--Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux +abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques +provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines; +personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on +peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce +encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus +reculés. Après avoir _percuté_ les arbres, nous répandons du miel sur +une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente +en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur, +viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du +vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles +sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne +droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur +uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de +vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur +cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se +doutant pas de la déconfiture qui les attend _at home_. La hache +résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert +les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les +dépouillons sans pitié. + +Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand +elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les +temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se +posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur +de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de +Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus +heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de +l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la +constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de +l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de +miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs +habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus, +ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du +ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux +dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a +coulé d'abord!... Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur, +souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin +tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui +décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux +mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve; +ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on +se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les +anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière +et _mondifiante_... On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les +églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait; +le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le +symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de +prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être +prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont +fait pratiquer, manger de la _crême_ et du _miel_. Nous retrouvons dans +l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie +toutes les fois qu'elles mangeaient du miel. + + [90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI. + +Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils +faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline, +ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait +paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la +première fois; ils croyaient rêver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas +un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs +arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers +le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne +réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments +croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense +prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes +comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles +contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne +portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues +d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour +ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation; +chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui +qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin +du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses +regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source +de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague +rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie +commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses +pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption. + + [91] Madame de Staël: _Corinne_. + +Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et +cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines, +ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air, +découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à +autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait +ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en +décrivant des cercles majestueux. + +--_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald +angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous +arriverons bientôt),--observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de +l'équitation. + +--Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur +l'herbe! + +--Une _ourse_[92]! cria à son tour le capitaine Bonvouloir. + + [92] _Ourse_: nom d'une voile. + +Daniel Boon arrêta son cheval, et les pionniers ne formèrent qu'un seul +groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les +pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'était point +des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de +_poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois déchargea sa carabine +dans la direction qu'avait prise les prétendus ennemis, assurant qu'il +ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus +facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses +compagnons du côté qu'il indiquait du doigt, et les deux seules +créatures humaines qu'ils découvrirent étaient de nature à ajouter au +caractère désolé du site. + +A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrèrent à leurs +conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages... + +--Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel +Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait +aucune inquiétude;--nous pourrons leur donner la chasse à grand bruit; +c'est peut-être du _fret à cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous +nous en emparerons facilement. + + [93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage à partir que quand son + chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli + au moyen d'affrètements successifs, on dit que le bâtiment est + chargé _à cueillette_. + + (_Note de l'Aut._) + +--Pas encore,--dit Boon à l'impatient marin;--il ne faut montrer ni +crainte, ni défiance; nous ferons bien d'avoir une conférence avec eux; +il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami... + +--Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit +vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande à +être excusé). + +--Je _décline_ également cette mission délicate,--dit le docteur +Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir à _brider_ ces +gens-là . + +--Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vénérable Alsacien. + +--Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci. + +La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé +de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant; +le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son +couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux +sauvages pour conférer avec eux. + +--Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment +pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne +d'envie, observa le marin français:--voyez, colonel, ils sont presque +nus. + +--Nous en saurons la raison tout à l'heure,--dit le chasseur;--ces +sauvages ont sans doute _sacrifié_ leurs habits à leur _médecine_; c'est +un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux +dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au +village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au +Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur +disgrâce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils +rencontrent! + +--Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,--observa un pionnier +alsacien. + +--C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,--continua +Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans +ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils +découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs +épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes +vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés +d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau +de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en +arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un +ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les +autres; à ce signal tout le village court aux armes. + + [94] Bison, boeuf sauvage. + +--Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur +Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes +tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient +signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles +restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur +arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même +connaître la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes +avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom à de petites +tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient +des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en +porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment, +un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le +clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au +loin, et d'annoncer l'approche des ennemis. + +Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons, +_très probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expédition; +nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail... ne +craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous +trois...; assurément, ils vont se battre... + +--Soyez sans inquiétude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confèrent +entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils +aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se +cacher dans les broussailles. + +--C'est logique. + +La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et +franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient +encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte +sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon +donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les +chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou +paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un +laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays +abondant en gibier. + + [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline, + ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre + heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à + boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite + faire cent cinquante milles sans s'arrêter. + + (Pline _Hist. nat._, lib. VIII.) + + (_N. de l'Aut._) + + + + +LE COMBAT DES REPTILES. + + Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la + gorge. + + HOMÈRE. + +CHAPITRE V. + + +Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers +s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à +coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce +bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs +découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme. +Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable +de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie +en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc +que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite! +ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle +qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête, +ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements; +celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un +pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses +mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il +s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques +moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans +la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de +la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût +fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne +point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent +la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent +à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et +paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les +Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en +le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant +leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_ +qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin, +toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre. + + [96] Européen (le capitaine Bonvouloir). + +--Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le +Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il +est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce +qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous +disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se +révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les +irritez pas, car nous sommes en paix avec eux. + +Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans +tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se +réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent +que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur) +ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se +précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine +Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le +marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter: + +--Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le +serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme +blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir +tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui, +entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du +sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre +grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière +païens!! + +Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les +lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers +à l'ordre, et délia les pattes du chien. + +Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie, +lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent, +s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans +leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage +des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié +rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux +antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent +noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son +adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du +crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche +dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête +dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou +(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le +serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à +travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le +sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur +animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de +l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir +enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne +au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un +cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage, +lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et +l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan +accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces +lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se +déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce +sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est +magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme +pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue +perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son +butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut +châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et +poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que +l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la +fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa +vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les +ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle +déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les +endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et +l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le +frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il +résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle +saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol. + +--Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est +plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute, +ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit +espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que +c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui +rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se +mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise... + +--Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du +chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine +Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les +bords de la Garonne. + +--Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une +autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour +remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de +leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en +plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_. + +_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien +en s'adressant au jeune sauvage... + +--Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à +sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets +du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des +tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et +se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les +oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche +s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée... + +--O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce +dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche +pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez, +Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui +les ferme exactement_. + +--Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à +sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps +après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents; +il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme +n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et +périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées +découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils +s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à +sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché +les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre: +toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se +tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent +les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques; +ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce +chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels +convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et +mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se +promettaient un sort heureux. + +--J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine +Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit +un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables +piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le +serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce +les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à +bout[97]... + + [97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les + graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à + percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande + quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé + le _Choyero_, du nom de cette plante. + + (Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.) + +--Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre +d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le +docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne +peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours +par la mort du serpent. + +--Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je +suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens +nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des +serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs +filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais +_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les +expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie +clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur +grand bien...[98] + + [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents, + au ministère anglais. + +--Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels, +_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous +gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur +_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un +mot... + + [99] Et autre semblable canaille. + +--On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de +serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence... + +--Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe, +s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem? + +--La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur +allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur. + +--Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les +serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon. + +--Il doit y avoir une raison pour cela... + +--Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner, +c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de +devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le +venin vous dépêche au bout de quelques heures... + +--C'est logique,--observa le docteur Wilhem. + +--Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est +d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique +ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge +de poudre, et on met le feu. + +--Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin +français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques. + +--Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets +du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des +_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le +foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le +_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui, +par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient +encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_... +Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de +ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de +basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient +les seigneurs... + + [100] Ambroise Paré, liv. XX. + + [101] Galien. Aux commodités du thériaque. + +Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque +Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de +l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec +précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de +daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se +présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des +ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers +armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur +le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will +regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un +grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient +l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant +leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du +troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande, +faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_, +la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils +embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent +le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait, +de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se +brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se +frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues +en panache, et fuyaient comme le vent. + +--«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine. + +--La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine +Bonvouloir. + +--Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais +je propose de continuer la chasse. + +--Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un +pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en +marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît +leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la +destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes +bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte +de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine, +et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers, +tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur +montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui +s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis +s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui +troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez +fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim +paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine +Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils +eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez +venait à manquer son coup. + +--Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas +que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune +conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au +moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à +tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre. + +--Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes, +capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de +la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux. + +Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement; +le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une +panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité +de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal; +plusieurs autres daims paissaient non loin de là . Les pionniers +allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de +vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle +pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux. + +--Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le +questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre +ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes; +ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air; +voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait +plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et +fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va... + +Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part; +le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort; +l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se +dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine +Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la +poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper; +mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur +le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit +l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le +Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le +chevreuil tomber aux pieds du marin. + +On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les +pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement. +Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_. + +--Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel +Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le +couteau entre la première et la deuxième côte?... + +--Oui, capitaine; répondit Boon. + +--Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua +le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!... +Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître... + +Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens +de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le +perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes, +dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que +les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui +l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne +se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le +premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il +s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup +est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première +_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et +l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent +la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient +réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile +pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les +dévorent immédiatement. + +Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser +les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les +prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut +facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait +deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des +chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la +_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui +comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le +daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se +retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais +surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent +dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit +que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six +dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en +est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est +tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il +vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon +coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire +les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent +quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle +leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au +feu. + +Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche +toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les +plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un +mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du +troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et +ne l'abandonnent pas. + +Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière +toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs +s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de +la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur +l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et +paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau +qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus +qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive. +Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne +se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y +parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages +en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de +_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible +aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs +canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches +et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés +à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent +enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_, +ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse +est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces +hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des +fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir +partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la +_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en +haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus +fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de +l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et +sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de +l'Ouest... + + + + +LE BIVOUAC. + +(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.) + + Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui + sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton + original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses + pensées. + + (GEORGE SAND.) + + Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine. + + Ainsi donc, découvre ta poitrine. + + (_Marchand de Venise._) + + Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux, + Que l'arbre du désert incline ses rameaux! + Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre + Le monotone écho de son chant triste et tendre! + Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix, + Le chasseur indien se repose parfois, + Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule, + Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule. + + (Les _Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE, + Américain.) + +CHAPITRE VI. + + +Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas +d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière +coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes +les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux, +surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement +subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien, +en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres +de toute espèce. + +La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir, +se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les +rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux +éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur +souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une +lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues: +c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du +feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme +à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les +habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui +semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les +gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils +avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces +circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits: +beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances +qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou +pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste +plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos +villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au +milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les +situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes +aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants +des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels... + +Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _à tous les +jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets +somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons +l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps +est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer +ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de +l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle +donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se +montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics: + + +«Cher Docteur, + +«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec +moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère +je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne +s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est +inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir +ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire. + +«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un +jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la +table; un morceau de boeuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de +fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le +cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu +demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de boeuf, ou des +plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on +partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à +un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le +cuisinier a eu, dernièrement, la _sagacité surprenante_ de découvrir +qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si, +grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de +pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de boeuf... Si ces dames peuvent se +contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des +assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de +fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop +frottées) je serai heureux de les voir[103]. + +Et je suis, cher docteur, tout à vous, + +WASHINGTON.» + + + [102] A West-Point. + + [103] Voy. Washington's Writings. + +Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé +Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air +libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était +plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à +la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe +abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où +l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans +les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils +viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de +l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et +les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes +et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité +est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est +sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la +facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du +hasard sont foulés aux pieds; là , ils adoptent par nécessité, par +habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils +viennent vivre et mourir. + +--Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des +cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder +de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en +m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi, +colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des +pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine. + +--Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la +venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les +jours_... + +Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood; +plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le +capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim +pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait +si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave +pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son +adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et +le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les +aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne +mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!... + + [104] Venaison: chair de bêtes fauves. + +--Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir +avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis +pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième +côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du +troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous, +Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de +pareil, pas même celui de la truffe! + + [105] _Mokôman_, couteau de chasse. + +--Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon. + +--C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur +Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la +calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_... + +--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande +et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda +l'Irlandais Patrick... + +--Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la +venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux +guide, le plus patient des hommes... + +--Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce +daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais +pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les +prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur +gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur +apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des +chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii +adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois +remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la +nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu, +dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait +suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications, +les bêtes fauves étendues çà et là [106]. + + [106] Tacite. _Annales_. + +Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement +chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé +que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa +poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux +guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux +pionniers un spécimen de son savoir-faire. + +--Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage +Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107] +et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez +cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas? + + [107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme + la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant + peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y + introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le + liquide. + + (_M. Paccini_; de la Marine.) + + [108] _Shominabo_, boisson indienne. + +--_Exquisite_[109]! comme disent les Américains. + + [109] Exquisite; excellent. + + (_N. de l'Aut._) + +--Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais. +Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi +comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit +connaître... + +Les chasseurs firent cercle autour de la venaison. + +--Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le +capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un +bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois, +les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,... +_paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi +obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils +avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité: +«les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et +nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de +cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le +prix de sa valeur dans les combats... + + [110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire. + + (_N. de l'Aut._) + +Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en +devoir de faire honneur au repas. + +--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand +sang-froid,--mais c'est la coutume ici... + +--Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas? +c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous... +si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela +s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être +agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_? + +--Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas +compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité, +très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville, +des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous, +_sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais +de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans +vous... + +Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la +Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de +l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur +_Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les +plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on +enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en +main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en +arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car +il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio +de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112]. + + [111] Todo encendido en colera. + + [112] _Garrotazos_, coups de bâton. + + (Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.) + + (_N. de l'Aut._) + +--Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi, +Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je +ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez, +Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la +première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie; +pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme +l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la +fourchette avec régularité... + +L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants, +et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions +pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos +pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles... + +--C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur... +_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa +chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le +devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout +de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la +gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé +_brave_ et _habile_ chasseur... + +--Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle +du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon +appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!... +Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en +s'adressant aux pionniers... + + [113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de + les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves + bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la + défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain + trempé dans du vin. + + (Voy. M. Paccini; _de la Marine_.) + + [114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les + spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues. + + (_N. de l'Aut._) + +--_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit +un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser +un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn +nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne +l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort). + +--Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le +marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit! +vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de +la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes +aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je +vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas +que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène: +_toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se +digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la +_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un +coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose +une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin, +dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs +Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas! +non pas!) + + [115] Avide hausta (Pline). + +--Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut +prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis... +_céans_... + +--Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune +Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager +la peine du capitaine Bonvouloir... + +--Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir +atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement +de Fagotin!... + +--Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus +sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et +d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les +sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et +qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_... + +--_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_... + +--Quoi!... les choses en viendraient là ,--demanda vivement le +marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?... + +--Certes... + +--Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez +qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels +morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour +le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans +murmurer_... + +--Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en +mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point +un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits +de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi, +colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des +pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?... + +--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de +terre... _tous les jours_... _tous les jours_... + +Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de +bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le +Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia +le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce +nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_; +pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les +pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux. + +La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de +rire. + +Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au +milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui +éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle +Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une +certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives +paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de +l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda +pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se +montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse» +disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont +l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du +_moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font +une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une +dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des +idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur +succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse, +on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi, +on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie +aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le +retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient +également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils +s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le +nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se +levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant. + +--Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit, +avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour +obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce +souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme +d'anciens amis. + + [116] Diogène, Laërce. + +--Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers +sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments; +rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis +par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je +doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse +oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la +compagnie de nos belles américaines... + +--Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on +pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines +personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée +de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs +cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du +coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est +d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un +esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des +hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et +médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes +les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les +cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un +des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien +dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire +une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui +me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que +j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de +fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce +calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles +jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique +n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du +Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et +traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage +d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour +indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture +que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive +quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte +l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme. +Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à +enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur +ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se +convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable. +C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à +endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant, +jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la +vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à +l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette +insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir, +il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son +monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas +encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il +reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au +choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous +dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de +tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de +_deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une +devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord +par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu +à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent +graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce +que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les +Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses: +la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_? +nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent +faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces +deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se +lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à +mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles +coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une +femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le +plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent +avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune +homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de +virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la +confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est +parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce +peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne +demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive, +enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses +frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit +descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe! +qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain, +aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages; +mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui. +Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_... +terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens, +après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en +commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie... +(il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux +font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche +donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve +à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les +moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique +est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté +mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les +Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables +des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes; +les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs +sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais +souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves +campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son +fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est +beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains, +par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur +roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras +gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement +salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du +citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres +du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches +d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne +partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou +mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la +religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les +autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une +cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs +partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un +_lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit +manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de +le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux +baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner. +L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et +le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour +mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de +sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et +qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit +des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le +roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit +immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son +sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de +redoutables conséquences... + + [117] Platon. _Des lois_. + + [118] Bible. Jérémie, chap. XIV. + + [119] Montesquieu. Esprit des Lois. + + [120] Une tradition des Druides. + + [121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville. + +Les pionniers poussèrent un cri d'indignation... + +Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit +Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de +plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et +bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de +trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim +à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la +journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières +habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées... +Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être +écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement. + +Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les +aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de +conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs +récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique, +qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la +chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster +il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur +envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse, +il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces +daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par +des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il +ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération. + +Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays +des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que +j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs +d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des +songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y +fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on +n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la +soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems +(chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont +encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on +trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche... +Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on +est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours +verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de +wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où +il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu +manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule +droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y +repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la +gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu +n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je +puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir +mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer +et dormir.» + +Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux +pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon. + +--«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni +peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de +la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce +grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles +puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne +l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis +du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé +comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une +famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule +éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est +pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume... +Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des +hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le +soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure +de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les +reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur, +comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi +pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124] +n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé +de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche, +et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je +fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les +lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon +génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure +du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au +mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de +précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude +fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son +arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au +nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et +légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne +suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je +deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui +parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards +avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne +reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque +j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et +d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a +flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle +ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce +nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent +celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon +coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se +gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir +que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos +peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de +l'amitié et du bon accord...» + + [122] Européens. + + [123] Voy. le chap. Ier. + + [124] Mon toit. + + [125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir. + +Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours, +ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages... + +--Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en +prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence. + +--Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre, +et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne +d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon +entreprise... + + [126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir... + +--Plaît-il?... + +--Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise... + +---Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise? + +--Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur +ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit +d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore +passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le +temps avec sa _lime_ et son _éponge_... + +--C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir... + +--Comment; c'est faux!... + +--Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé +d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure +le temps... + +--Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit +de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse +encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle +_coévale_...[127] + + [127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_... + +--Plaît-il?... + +--Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est +_coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison +corrosif de l'abattement... + +--Holà ! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la +simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original +français_. + +--Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques +_anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait, +comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement +_sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je +renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant +de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux. + +Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et +celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité. + +L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la +_cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac. + +--Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir +l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je +goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent... + +--Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M. +Patrick,--observa Boon. + +--Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais. + +--A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de +vous être agréables. + +Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir +Patrick. + +--C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir, +vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort +doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette +anguille est succulente... + +--M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos +rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos +bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition... + +--Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles +argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de +l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles +sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas, +Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire, +dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la +peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait, +à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se +procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux +Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne +passera plus à travers les _losanges de chanvre_... + + [128] Silver eels. + + [129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles + argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur, + _able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple + transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la + membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que + l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée + pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un + poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_. + + (_N. de l'Aut._) + +--Plaît-il?--s'écria le capitaine... + +--Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de +chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne +pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos +pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont +l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de +l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des +différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à +leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche, +Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du +dépeuplement progressif de son empire... + +--Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace +de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous +rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu +s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole +d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à +présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette +opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup +d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez, +Whip-Poor-Will. + +--Vous voulez parler du _scalpage_... + +--Oui. + +--Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand +sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez, +notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble +afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur +l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau +du front, et arrache la chevelure. + +Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible +mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers +poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu +goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir, +perdirent l'appétit pour le reste de la soirée. + +--Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua +Boon. + +--Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le +marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit +mort[130].» + + [130] La Fontaine, _le philosophe scythe_. + +--C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs +ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière +la plus _chirurgicale_. + +--Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son +semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait +préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles +circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et +l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je +comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages +à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais +que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les +poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je, +abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de +grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur +chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une +idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que +Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en +s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son +repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne +peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et +deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne +s'est vue!... + +--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les +Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la +loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en +usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde; +c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe +faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et +prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant, +et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette +peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte +de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une +serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait +donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...» + + [131] _Decalvare_, peler la tête. + + [132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher + le cuir chevelu. + + [133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_. + + Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je + n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été + scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.» + +--Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur +Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour +capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit +point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les +prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour +la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce +pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une +cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête, +l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent +leurs cabanes comme d'un trophée... + +--Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui +se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir. +Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent +s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps +tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à +l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la +mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs +combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les +vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes. + +--Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que +je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois +fois_ la semaine?... + +--Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le +chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_ +acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au +capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard +farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même +_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes +précautions. + +--Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des +chevelures humaines! + +--C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour +leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait +même... du danger... + +--Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en +touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter. + +--C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent +rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem; +rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du +Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de +monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits... + +Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les +pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance... + +--Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails +sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui +tenait à connaître les antécédents de ses commensaux. + +--Très volontiers, répondit Boon. + +Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus, +et cessa enfin tout-à -fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs +_blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens +bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au +groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude +d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les +particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon. + + [134] Couverture de laine. + +«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible +tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une +grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au +conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à +cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de +ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se +glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui +aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y +avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande +réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence +d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son +égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son +couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce +meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent +en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative +pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche +parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois, +j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé +à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur +présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de +la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté, +mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens +me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui +sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis +prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme) +lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes +vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le +pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta +vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse +si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi +comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de +la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta +aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut +qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon +l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent +dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à +l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la +Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de +réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des +frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et +lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le +Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu +vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais +le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y +avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son +sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est +infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas +oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les +prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment +sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique; +il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend +sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a +longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de +contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine, +fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit +au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_, +serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait +prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les +derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur +grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme +sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses +aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des +_Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces +derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une +créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village; +elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté +s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu, +mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez +la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable +champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur +d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil +bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un +tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur +l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir +rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier +se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la +colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie +qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à +_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en +défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la +tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses +yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie +ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit +où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et +la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il +se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui. +Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le +motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la +bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever +la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et +l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et +leurs victoires... + + [135] Vieillards. + + [136] Cabane. + + [137] Mourir. + + [138] Tu l'as tué. + + [139] L'Hermine. + +Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait +paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de +_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant, +de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette +première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux... +Daniel Boon continua: + +«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez +s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever +de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de +la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon; +Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des +gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille +femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à +massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci +était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en +elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend +la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_, +lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à -coup, les deux femmes +disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais +l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un +énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa +fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le +rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps, +nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls... + + [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la + contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert + de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent + le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées. + + [141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de + la rivière Saline_. + + (_N. de l'Aut._) + +Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se +portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré +et l'impassibilité de sa race. + +--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la +venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la +semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence... + +--_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142] + + [142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de + Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish + Inquiry commissionners (1835). + + (_Note de l'Aut._) + +--Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de +bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que +ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les +habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout +cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte +pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade. +Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans +les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean +l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin +que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un +anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique; +n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de +l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien? +Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le +proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la +cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la +cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune; +les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je +l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations +dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience. +Je me transporte déjà , en imagination, vers les temps de bonheur et de +prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies +verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et +multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une +terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes +sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien... +si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan... +Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je +mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_ +la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux +réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive +désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!... +mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et +des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine? + +--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de +terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_ +fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de +vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de +votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants +seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous +mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_... +_trois fois par jour_. + +J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de +plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines +est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les +terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, +succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et +les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux +lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent +d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits +que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre +d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la +vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu +assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu +ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus +profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre +courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura +te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes +nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de +protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde +et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne +nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu +appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais +tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont +prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143]. + + [143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient + encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque + guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.» + + (Bible: Exode.) + +--Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de +grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur +mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes +yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières +profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités +avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de +larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre +anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où +vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il +égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la +portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait +nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le +joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans +protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le +désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein +dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux +qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de +l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français +à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons +sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends +garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre +continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous +fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans +amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit +que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos +efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes +vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant +l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes +rivages... L'Amérique est libre!... + +--Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur +canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi +patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande; +vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus +de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres +contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du +temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses +bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages +pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour +les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte +des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on +se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son +sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples +bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se +transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour +tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres +pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient +capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir +sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie +n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est +malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche! +Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa +population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]» +Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui +puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont +appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions +de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment, +et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne +dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines +de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés +seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr... +Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux +rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la +patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux +guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de +cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire +que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les +Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et +cependant l'Irlande est là , affamée, nue, courbée sous le joug de la +misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la +mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au +dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de +malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses +enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde +tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne, +avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs +d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés +lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle +obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui +vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce +trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde, +l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait +tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à +l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le +landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au +baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai +appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont +montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai +ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se +sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent +quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués. +Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant +une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution +était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère +anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il +en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à +mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il +me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante +florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai +droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe +qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés, +mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous +ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à +rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous +ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une +jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au +jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie +anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos +maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de +l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de +tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on +célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire +retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous +plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la +misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en +Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155]. +L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple +malheureux, bien malheureux!... + + [144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie. + + [145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos + serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux + citoyens de plusieurs autres villes.» + + (Démosthènes, 3e Philippique). + + (_N. de l'Aut._) + + [146] _The clearing of the country._ + + [147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du + Docteur est piquante. + + [148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu + l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je + vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez + haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez + donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous + promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire + fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de + la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute + classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur + cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours + par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un + crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne + l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours + leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents + noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés + d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais + qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la + Révolution. + + (M. Michelet, _Le Peuple_). + + On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la + révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les + peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui + repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent + soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique + et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils + aiment peu notre gouvernement. + + (Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.) + + [149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les + ménagèrent. + + (Montesquieu, _Esprit des lois_.) + + _The union between England and Ireland is but a parchment mockery_: + (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)... + + (Daniel O'Connell). + + Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à + celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait + une union..._ + + (_N. de l'Aut._) + + [150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que + je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me + faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti + de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait + pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour + le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le + caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La + passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne + démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi + malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique. + + (Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.) + + (_N. de l'Aut._) + + [151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18 + février 1777. + + [152] _Tone's Mémoirs..._ + + _They vowed not to leave one English man in their country._ + + (Leland) + + [153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting + our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one + century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils + réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous + pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.) + + «La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens + d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où + me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du + président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire + verdoyer notre chêne d'Irlande.» + + (THOMAS MOORE.) + + (_N. de l'Aut._) + + [154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce + sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées, + ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers + érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es + terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent + la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute + inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez + de l'aer, et ennuy d'un chascun...» + + (Rabelais) + + [155] Terra qua sanantur omnia vulnera. + + (Pline.) + +Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et +tout rentra dans le silence... + +Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au +Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au +besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres +ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie +contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent +comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il +s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars +1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné +l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et +d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence +d'affliger l'Irlande!...[156]» + + [156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à + Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)» + + TITE-LIVE. + + «Sans doute, c'est pour nous ménager que vous n'avez pas voulu en + venir aux mains; ou plutôt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce + point que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré? Et il + n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours + votre courage et ne mettront jamais vos forces à l'épreuve (Nec nunc + erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non + experientur.)» + + TITE-LIVE, liv. IV. + + Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destinées + à ceux qui cherchent la raison des choses... + + (_N. de l'Aut._) + + + + +LES PLEIADES. + + Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce à l'oreille, et je ne + mangerai morceau qui me profite avant d'être informé de tout + exactement. + + (DON QUICHOTTE.) + + Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle? + Circule-t-il partout une transe mortelle? + Voit-on dans la nature un signe inusité, + Funeste avant-coureur d'une calamité? + Un sanglant météore un sinistre interprète? + Non, partout la paix règne, et la terre et le ciel + Obéissent tous deux à leur cours naturel. + + (LA ROSE DE SMYRNE, poème par M. Alfred Mercier, Américain.) + + Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate. + +CHAPITRE VII. + + +Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec +indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie +des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux +limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du +camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour +éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces +pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de +méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin +au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se +présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique, +ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le +jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun +frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait +son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en +effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos +pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait +avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore +la majesté de la nature. + +--Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu +inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont +plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de +dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux? + +--Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant, +il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de +ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition. + +--Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette +affaire, Colonel?-- + +--Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet, +les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent +avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_... + +--Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine +Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette +affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_? + +--Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de... +l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au +Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle +possible... + +--Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle +les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157]. + + [157] Mariage de Figaro. + +--Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui +accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux. +C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne +récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de +quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on +préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en +réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle +fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de +plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur; +n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le +lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange +de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages. +Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par +des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères +préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si +flatteuse dont on l'avait, jusque-là , bercée. Arrivée au bûcher, quelle +ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments +de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur +son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant +les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son +innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;... +rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le +fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible +spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut +suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et +retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune +fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et +sanglantes;... le reste est horrible à dire... + +--Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers. + +Boon reprit après un moment de silence: + +--Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de +la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille +imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux +acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le +sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder, +et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte. + +Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces +histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche +de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une +forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent +pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient +tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir +aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils +attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la +tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et +qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une +vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse +naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents +dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet. + +Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos; +plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le +récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux +qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et +bientôt ils ne les entendirent plus... + +--Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des +étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en +plein air!... + +--Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant +à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles +brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble +à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la +splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui +n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un +genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est +bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je +conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait +utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans +leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance +en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?... + +--C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les +ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en +craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction... + + [158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim. + +--Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en +faction?... + +--Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant +le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner +les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas +d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un +rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied +d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui +annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et +s'enfuient... + +--Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je +m'attendais à une ronde à la sonnette[159]... + + [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une + sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas + endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle + répondît. + + (Voy. Thucydide.) + +--Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous +apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant +dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence, +quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous +l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le +chef, le cou tendu, observe et avertit. + +--Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de +réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes +féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les +loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le +Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit +périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de +ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus... + +--Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa +l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des +endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur +sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître +les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les +yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution +d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec +tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces +peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de +coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat. +Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer +dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de +s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par +l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite +pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours +parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous +disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la +vilaine habitude de mâcher ce végétal... + +--Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du +_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que +vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel +Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les +physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être +comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut... +_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur +perde au change... + + [160] Espèces de tabac. + +Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande +habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur +position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils +faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils +se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez, +Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre: + + C'est moi! je suis un aigle de guerre! + Le vent est violent, mais je suis un aigle! + Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas. + La plume d'aigle se balance sur ma tête. + Je vois mon ennemi au-dessus de moi! + Je suis un aigle, un aigle de guerre. + + Désennuyons les morts + Partons, pour les couvrir + Et disons-leur tout haut + Qu'ils vont être vengés. + + Levons le tomahawck, + Suspendons nos chaudières; + Graissons, tous, nos cheveux, + Peignons, tous, nos visages, + Chantons la chanson de sang + Ce bouillon de nos guerriers. + + Je vais en guerre venger la mort de nos braves, + Comme le loup affamé, je serai inexorable. + J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai; + Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants, + Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages. + Je vais en guerre, venger la mort de nos braves, + Comme le loup affamé, je serai inexorable. + +Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être +prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se +coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies; +son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature +reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit. + +Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le +corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille +les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est +accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne +_dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or, +l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant +le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi +engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les +sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir +l'explication. + +Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient +presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers +américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient +pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les +objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent +mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les +voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme +imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois, +lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la +profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se +recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se +fit entendre. + +--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en +sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir +avez-vous entendu)? + +--_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à +moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on +ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163], +partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous +viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du +_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on +entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux, +et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que +par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant +entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à +craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces +bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du +sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que +nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement +désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_... + + [161] Je veille. + + [162] Jeter l'ancre. + + [163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris. + + [164] Pausanias, ch. XXXII. + +--Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur +Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle +Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans +les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont +je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les +Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions. +Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les +croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons +lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons +inattendus et burlesques. De là , l'idée que Pan apparaissait à +l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime +d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité +mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme +un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier +d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en +route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats +tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le +glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en +repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les +cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus +d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent +un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se +renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est +impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit, +et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?... + +--Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac, +vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de +commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler... + +--Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous +quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre +Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort +_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de +l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?... + +--Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par +cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est +une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à +pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter +aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait, +voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la +direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai +souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une +_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_, +_tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et +l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon +élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est +un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais +me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède, +quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de +dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan +en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en +apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp, +ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les +ronger avec un grand bruit de mâchoires. + + [165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot, + qui, chaque matin, va chercher les provisions. + + [166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à + cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des + flots huileux. + + [167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes. + + [168] _Collègue_: un maillet. + +--Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une +feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère +_très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est +facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa +dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et +comment nous emparer du _monstre_!... + +--Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes +frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt +que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat +illico fauces earum_... + +--Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement +_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en +berne_?...[170] + + [169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will. + + [170] Signe de détresse. + +--Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières +paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous +vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des +moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que +dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente +hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze +guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la +fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages, +j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir +une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez +entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de +médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée +superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles +qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche, +ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs +interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou +des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est +possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les +Pawnies pour nous frapper de terreur... + + [171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les + Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres, + couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons + d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte, + étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se + servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson. + + Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_. + + (_N. de l'Aut._) + +--Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont +dévoré le coeur de cette jeune fille? + +--Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la +jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le +corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en +hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables, +disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les +irritations de la faim_... + +--S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le +marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le +droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations +doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le +moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables +intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions +humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!... +est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!... +c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de +ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il +versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser +ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer +sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des +arbres...[172] + + [172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de + grands champs de bled, dit Brantôme. + + (_N. de l'Aut._) + +--Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi +philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte +d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois... + +--C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où +l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la +nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont +autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais +du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les +forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est +tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées... +en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très +cops._»[173] + + [173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois. + +--Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en +riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous, +capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres +esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux +humains... + + [174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le + soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser + avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue. + +--Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la +nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup +d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux +plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à +_s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à +coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non +plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas... + + [175] _Vaigres_, planches d'un navire. + +Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et +la science déborda. + +--Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau +(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des +premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les +dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées. +Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial +de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son +secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le +milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils +mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_, +ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils +n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un +exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de +Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent +à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses +m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur +prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les +reins... + +--Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit +le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin +que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se +plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son +limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous +cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts... + +--Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de +Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un +problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit +captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur +départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit +seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la +nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà ... on croit qu'elles +n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la +_tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle +fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages +épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir, +rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas +impunément? même lorsqu'il dort... + +--Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_, +mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie +gémissant sous ses moufles...[176] + + [176] _Moufles_, appareils de poulies. + +Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais +Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus +vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun +a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la +nuit...» + +--Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous +conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte +n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à +la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise +carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de +_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une +plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans +l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?... + + [177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap + Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut + dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se + nourrir de _fayots_ (haricots secs). + + [178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par + être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et + enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive, + _on torche de la toile_, c'est-à -dire que l'on conserve les voiles + le plus longtemps possible. + + (Voy. M. Paccini: de la Marine.) + +--Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la +prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs +guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse +à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque. + +--Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils +nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette +délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée +des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!... + +--Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte; +le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un +canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils +attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été +envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de +_médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes +les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou +d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé +à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en +offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le +dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le +ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages, +car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs +prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent +annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs +prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent +de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande +influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être +l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils +désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers +et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_... + + [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire. + + [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos + lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de + chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre + savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american + indians_). + +--Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont +tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en +foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on +n'établisse ici-bas aucun domicile durable. + +--Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans +la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou +_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur +Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est +mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés. + +--Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le +capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à +Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout +pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la +voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en +grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus +lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais +qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque +engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y +seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un +_animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur +contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous +les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre +supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes; +ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu +sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes +prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque, +avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a +que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et +d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de +toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais +puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus +de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me +défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille, +dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme +ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre +force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups, +et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous +ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un +lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux +prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien +d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le +supplice en se faisant adopter?... + + [181] Montesquieu: _Esprit des lois_. + +--Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous +adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les +mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos +triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant +mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal +courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent, +pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos +chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous +donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].» + + [182] Voy. Travels in high Pensylvania. + +--N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le +marin. + +--Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes +gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on +commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits... + +--_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans +joucroute_!... _der teufel_!... + +--C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le +gastronome gascon stupéfait. + +--Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son +sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les +martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse... + +--_Der teufel_!--s'écria le même Allemand. + +--J'en ai la sueur froide!--dit le marin. + +--Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur +vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous +serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous +offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main +gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier +vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie, +vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le +visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même... +jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous +relever[183]... + + [183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians. + +--Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale +presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation +cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de +crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je +renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous +étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être +n'avons-nous affaire qu'à une panthère. + +--Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste +Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre +_chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à -dire munis de _ligaments_ +élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut +pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il +les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_... + + [184] Cuvier. Notes sur Pline. + +--Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous +tirerons d'ici!--dit le marin... + +--Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à +son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux +Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius +rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée +au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur... + +--Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine. + +--Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du +philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais +l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus +_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très +intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses +petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là . Le +_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le +_second_... d'examiner ce qu'elle demandait. + +--C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui +dictait cette conduite... + +Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_. + +--Et il se laissa conduire?... + +--Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel +service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse; +avec eux, la mère escorta... + +--Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de +tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler! + +--Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà +des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le +désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose +rare... même chez l'homme... + +--Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel +Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le +trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait. + +--Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune +obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les +ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon..., +voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout +homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il +veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes, +fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses +vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé +seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il +n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas +de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le +lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que +ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des +houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être +enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer +quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en +pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des +yeux qui brillent dans les broussailles?... + + + + +LA PANTHÈRE. + +CHAPITRE VIII. + + +A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son +plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes +athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les +ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta +ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de +prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le +voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir... + +--Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur +Wilhem à son ami... + +--Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend +ce que les visages-pâles ne peuvent entendre. + +Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons +éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la +taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui +se dressait en déroulant ses anneaux. + +--Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de +Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque... + +--Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà +l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer; +notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée +nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de +Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux +que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même. + +--Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement +au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après +tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_, +_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que +nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie +convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous +serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par +_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer! + +--Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les +taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont +les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la +nécessité. + +--Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon +bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement. + +L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et +dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du +campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet, +les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se +leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha +dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de +craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour +la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux +des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent +précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp +que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens +et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les +pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et +redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_; +ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire; +nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les +circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou +moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main +sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la +victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la +mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce +sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la +dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la +bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la +répercussion.»[185] + + [185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes + d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire + ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols. + + (_N. de l'Aut._) + +Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils +avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur +la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait +sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une +joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions +différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne +ne fut épargné... + +--_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous +sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un +Alsacien. + +--_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien +mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre. + +--_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me +tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.) + +--_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186] + + [186] Nous traduisons par des équivalents. + +--_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous +vendent.) + +--_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en +foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez +Whip-Poor-Will. + +--_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps +comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les +rassurer. + +--Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le +capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant, +j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je +sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre +Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus +loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La +lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne +pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du +camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes +antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann, +où êtes-vous?... + +--Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un +monceau de bagages. + +--Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel +Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre; +à cheval!... + +Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens +furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier +s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit. +A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits +infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre +armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et +donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187] + + [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se + retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux + avant l'invention des trompettes. + +Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle +unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en +rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève, +avant qu'on ne se soit douté de son approche. + +--Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne +laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une +conflagration générale de la prairie en serait la conséquence... +Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me +semble que quelque animal y a passé... + +Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les +traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il +pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit +entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci +pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des +antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité, +avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à +l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une +circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait +compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les +chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la +panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens +se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons +hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les +excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa +retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y +avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu +à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à +chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus +hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements... +Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette +apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut +descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson. + +--Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà +une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau, +pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et +_nous l'amenez_... + +--Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste! +attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de +grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces +broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de +voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du +taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai... + +--Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure +est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est +le danger... là est l'honneur: en avant donc!... + +--N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin. + +--Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le +mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on +s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en +la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les +mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin, +de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes +sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul +homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère +est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par +derrière... + + [188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16. + +--Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir +l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de +la terre!... holà , vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me +porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck. + +--Le voici. + +--Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du +_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en +examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à +une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez +pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus, +d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi, +pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et +nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre +potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190] +attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en +avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi... + + [189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_. + + [190] Rabelais: Gargantua. + +Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé +d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face +avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées +sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement +qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le +pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son +chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir +l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi, +se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de +son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui... + +--Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers. + +--Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le +marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours +gris de la plus belle taille... + +--Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris +est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à +l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_ +l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille +à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait +dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des +_non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire... + + [191] Tribus hostiles des Prairies. + +Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans +le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin +l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le +cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite +furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le +capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et +l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa +proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup +de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de +l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds +du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main... + +Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon. + +--Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons +Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la +jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a +plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher; +mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le +Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci +étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds... + +--Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils +terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent +au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la +sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle +condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers, +attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué... + +--Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé +avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo! +ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192]; +cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson +_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez +traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le +capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des +pattes de l'animal et commença ainsi: + + [192] Discours en plein air. + +«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de +vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos +familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer +auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille +rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand +le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après +avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse +y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la +colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi +n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la +joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de +l'ours.» + +--Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une +improvisation vraiment _pindarique_. + +--A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon. + +Les pionniers partirent. + +L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du +Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils, +pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux +chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même, +lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé, +il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à +celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve +plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres +retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les +finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et +leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de +leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines +pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent +jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient +conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal +comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka, +tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les +chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a +terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la +graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis +qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il +voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais +finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins +d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se +venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande +pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la +peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui +rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle +d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de +poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au +chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec +quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent +dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une +de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche +au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa +langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une +corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une +grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand +l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un +gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il +rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la +pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre +retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement. +La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé, +plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet +étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une +loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que +l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement +étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui +donner le coup de grâce.»[193] + + [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe. + +--Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez +de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous +avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous +conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de +vous gagner tous les coeurs. + +Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité. + +--Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le +Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement +efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de +beurre_, ou l'huile du Samaritain?... + +--Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages +du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis... +qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le +sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les +exposera ensuite à la morsure de ces insectes... + +--Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria +le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!... + +--Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces +fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le +vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à +l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis, +en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent +ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194]. + + [194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry. + +--Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là +sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes +fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà ! holà !... + +--Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la +rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité... +courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit +sur vous... + +--C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin. + +Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation, +s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la +tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés +auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre +bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat +n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent. + +--Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître; +nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez +tous en bonne disposition... + +--_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine +d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant +la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les +effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs +critiques anticipées. + +--Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne +resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât +quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en +baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la +fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition +des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces +Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas +homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et +c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence +du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le +lendemain!... + +L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le +paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance +en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel +il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait +avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez +Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de +violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace. + +On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route +qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur +sonna le boute-selle, et les pionniers partirent. + + + + +LE CONSEIL DES SACHEMS. + + Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du + sang! + + Quels sont ces gens dont le costume est si étrange, si fané? qui sont + sur la terre et ne ressemblent point à ses habitants? + + Shakespeare, _Macbeth_. + +CHAPITRE IX. + + +Revenons à ceux de nos pionniers que nous avons laissés campés dans la +prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un +jeune Écossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pâturages, +prétendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'était un peu +éloignée des autres; ils avaient été saisis de frayeur à cette +apparition; Mac, l'Écossais, très superstitieux de son naturel, crut +voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches: +les deux enfants avaient jugé prudent de reconduire le bétail au +campement avant le coucher du soleil. + + [195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott. + +--Bien douce est la bête qui se laisse traire par tout le monde, dit le +petit Albert sans attendre que son père l'interrogeât; Betsy (c'était le +nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait à +Julia... + +--Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le +jeune Écossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces +prairies; si nous étions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait +la vérité sur ce que nous avons vu. + + [196] Montagnes d'Écosse. + +--Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme +que vous avez vu Albert?... + +--Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma soeur Julia peut +s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos +jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à +l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui +attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient +encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la +débarrassa d'une partie de son lait. + +--C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade +Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de +phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions +partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des +ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les +oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez +plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre +menaçant... M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion... + +Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron +Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla +ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de +l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron +attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était +dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à +l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur +Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif +du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames +avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris +part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que +lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la +cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques +de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les +Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte +aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au +nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise. +Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses +paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix +s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition; +elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante, +Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque +se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des +sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque, +l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les +voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully, +archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas +dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma +conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne +chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne +faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme +moi-même... voici votre évêque... + + [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne. + +L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant +qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils +voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait _trois yeux_. Ils +ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard +leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes +conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se +l'attachèrent. + +Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase +campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à +l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés +dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils +combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des +engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi +épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite +nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était +pas guéable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert, +offrait une retraite sûre et facile... Maîtres de la vallée, et +approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se +flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les +attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace, +une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur +tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine. +Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers +à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane, +le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui +connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de +leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le +défilé des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils +s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers +à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands +périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer +las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour, +et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de +l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait +l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi, +sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute +que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait +l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition, +par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces +réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la +barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua +un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur +la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à -coup un tel +concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à +l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur +multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille... le coeur +palpite... chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses +conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse +alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer, +indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de +Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se +rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent +sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de +bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux +géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage +est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du +combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se +précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la +rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de +guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que +l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne +sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent +jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un +orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A +cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une +nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles +crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas +lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien +distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les +événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours, +avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «_l'ennemi arrive_» +les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi. +Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et +engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés +de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une +grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une +énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient +chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur +permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre. + +--Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss +Julia Percy--ils s'avancent vers le camp. + +Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix +stentorienne «_Qui Vive!_» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine +Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie. + +--Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous +pourrons vous offrir,--dit Frémont-Hotspur. + +Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin +français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem... + +--Peste; quelles palissades!--s'écria le capitaine--l'ennemi est donc à +vos portes?... + +--Oui. + +--Quand s'est-il montré?--demanda vivement Daniel Boon. + +--Aujourd'hui, pour la première fois;--répondit Hotspur, et ils sont +nombreux. + +--Les palissades sont-elles solides et bien défendues? + +--Vous pouvez vous en assurer; c'eût été montrer peu de sollicitude pour +les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de négliger ce qui +pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas été en défaut un +seul instant. Les jeunes gens ont gardé les palissades pendant tout le +jour, et nous nous proposons d'aller à la découverte dans les bois vers +le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;... +à vos postes... à vos postes...--dit Frémont-Hotspur aux pionniers qui +se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec +vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand +secours pour débusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, hâtez-vous +d'aller rassurer votre père; les amis que nous attendions sont arrivés, +et nous allons immédiatement concerter ensemble les meilleures mesures à +prendre pour sortir de ce mauvais pas. + +La belle Américaine disparut dans l'obscurité afin de s'acquitter de la +commission de Frémont-Hotspur; il eût été impossible de reconnaître le +moindre signe d'inquiétude sur les traits de celui-ci; il était trop +familiarisé avec les grands dangers pour s'en alarmer... + +--Vous m'avez dit que vous avez été attaqués aujourd'hui même?--demanda +Daniel Boon au jeune Américain... + +--Il y a quelques heures, avant que l'orage n'éclatât, nous avions +l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a été dangereusement +blessé ce matin; nous craignons même pour ses jours: le commandement m'a +été déféré par intérim, mais je suis prêt à le résigner... + +--M. Frémont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il +faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez +été proclamé à l'unanimité; mes amis et moi nous confirmons ce choix; +continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir +et d'exécuter vos ordres. Le camp a été fortifié par vos soins, voilà +déjà qui dénote chez vous des connaissances stratégiques; c'est +précisément ce qu'eût fait le grand Napoléon... + +--Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit +Frémont-Hotspur;--oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les +sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres +_squaws_[198], sont chargées des travaux les plus pénibles... Miss Julia +vient-elle réclamer nos services?... + + [198] Femmes. + +--N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,--dit la jeune +fille;--je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir +si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se +conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut... + +--Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à +une _médecine de guerre_ pour connaître la véritable position de +l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frémont-Hotspur à la +fille d'Aaron Percy;--j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne +témoigneront aucun mépris pour ces prétendues _révélations_ du +Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui +aiment à se présenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir, +nous nous exposerions peut-être à de grands dangers... + +--Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la +belle Américaine;--que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en +usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on +dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc +désespérer d'être invitées à y figurer... + +Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement +de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec +d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit +s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée, +des ténèbres épaisses couvraient la vallée. + +Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion +qu'il appelle sa _médecine_; c'est, ou quelque être invisible, ou, le +plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur +auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice. +Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de +l'_approche_, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir +pour une expédition militaire: elle fait partie de la _danse de +guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent +leur manière de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez +Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à +l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force +de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement à la lueur +des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et +éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui +menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,» +dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur _médecine_. C'étaient de +petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les +sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image, +piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le coeur, et y +appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques +que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres +ennemis en les _envoûtant_, c'est-à -dire en faisant baptiser par un +sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait +détruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui +apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur. + +L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre +éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce +roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de +mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la +cabane à mystères_, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le +feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur +superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la +loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la +tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au +Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages +prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de +la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des +idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit +Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les +nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en +volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils +produisent des vapeurs _frémissantes_, accompagnées d'un tourbillon de +fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les +tempêtes... Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux +maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu +le nom de _foudres_, viennent des trois planètes supérieures, mais +principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres. +Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'_évacuer_ la surabondance +d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur +que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient +_foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie, +celles qui éclataient lorsqu'un homme _s'établissait_ et obtenait de la +famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix +ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la +naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient +d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les +cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une +colonie... Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un +heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde... Chez +toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair +brille[199]. + + [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des + éclairs. + +«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour +menacer le dieu qui lance la foudre... persuadés qu'il n'y a d'autre +dieu que celui qu'ils adorent[200].» + + [200] Hérodote, liv. IV. _Melpomène_. + +Les cérémonies terminées, tous les sauvages se levèrent en même temps et +restèrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand +silence: le Natchez semblait agité d'une crainte superstitieuse; on eût +dit qu'il écoutait une voix qui se faisait entendre au milieu de +l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques +jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les +suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans +l'obscurité... + +--Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir... + +Un grand nombre d'Américains et d'Allemands répondirent à ce généreux +appel; ils sortirent tous bien armés, et rejoignirent Whip-Poor-Will. + +--Le Natchez court à une mort certaine,--dit miss Julia à Daniel Boon. + +--Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi à sa manière. +Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachés dans les +broussailles, il est difficile de les découvrir, et les hautes +conceptions des blancs doivent faire place à la ruse pour qui veut les +atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies +savent qu'il est ici pour _éteindre leurs feux_[201], comme ils disent; +c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts +tendront à s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances à exercer +sur lui. + + [201] Les tuer. + +--Infligent-ils toujours d'affreux supplices à leurs +prisonniers?--demanda miss Julia avec anxiété;--on m'a dit qu'ils les +mangeaient quelquefois... + +--Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut espérer un +traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se +présente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez dû remarquer qu'il s'est +frotté avec de la racine de _yarrow_, qui a la propriété de garantir +contre l'action du feu. Arrivé au camp ennemi, il s'y glissera avec les +précautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez à sa +ceinture des échantillons des plus belles chevelures de l'Ouest... + +--Oh! l'horreur!--s'écria la jeune Américaine,--est-ce que le Natchez +n'a pas renoncé à cet usage? + +--Il renoncerait plutôt à la vie... + +--Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de +l'aisance qu'on trouve dans les villes?... + +--Moi?...--dit le guide un peu embarrassé par cette question,--je... +mais chut!... regardez là -bas... miss... ne distinguez-vous pas une +créature vivante qui se dirige de notre côté?... c'est quelque ennemi +qui veut pénétrer dans le camp... voyez... Cet être semble parfois +s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres +proportions;... il n'est plus qu'à quelques pas... M. O'Loghlin, vous +chargez-vous de le _dépêcher_?... + +L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa +colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les +armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de +mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser +échapper... + +Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et +ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé; +le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils +tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop +attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après +un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus +grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et +l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui +que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et +redoutables!... D'où sont-ils venus, ces _visages-pâles_? qui les a +conduits au-delà du grand _Lac salé_[202]? Pourquoi nos frères, qui en +habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux +belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et +trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont +multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit +espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant +que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables +de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des _semeurs de +petites graines_ aura éteint celle des _chasseurs de chair_[203]. Où +sont les _wigwhams_ des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient, +vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre +trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont +remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de +leurs pères... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque +partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour +l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne +afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura +parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait +répliqué... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: «une +carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_ +est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une +maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil +qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du _point du +jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brûle la +gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il +en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort... +Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui +n'approuvent pas mes paroles...» + + [202] La mer. + + [203] Les Sauvages. + + [204] Orient. + + [205] Eau-de-vie. + +A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse +tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un +caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit: +«Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante +tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies; +nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le +gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on +a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des +chevaux?... non... Et quand la guerre est déclarée, comment se partager +en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le +_tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux +qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours... +Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos +au _wigwham_. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être +chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs +champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la +neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses à perdre +que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir, +comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme +qui ne peut plus aller où il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au +lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront +comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui, +plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres... Qui +enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de +nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de +guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser +pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme +eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment +sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou +l'épervier qui poursuit sa proie... Respectons les forêts, ne déchirons +point la terre où reposent les os de nos ancêtres!... J'espère que la +vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du +lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les +blancs!...» + +Ce discours, prononcé au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, +remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems +proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partagées +dans le conseil. Ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus +d'autorité firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs +dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers +étaient en majorité. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrèrent +leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une +sorte de rage délirante semblait les transporter; des sifflements, des +cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se +confondaient dans un concert infernal... + + + + +LA BATAILLE SANS LARMES. + + Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et + retenus dans un brâsier, sur un feu ardent, après être resté en + silence l'espace de... il commence à dire à haute voix et en + vociférant: Aïe! Aïe! Aïe!... + + (_Pratique de la Sainte Inquisition._) + + Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de + saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts: «à eux!» et + d'entendre hennir les chevaux démontés, dans la forêt, et d'entendre + crier «à l'aide! à l'aide!» et de veoir tomber dans les fossés petits + et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronçons de + lances dans les flancs traversés. Faire provision de casques, d'épées, + de chevaux, voilà tout ce que j'aime. + + (_Poésies des Troubadours._) + +CHAPITRE X. + + +Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait +prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout +pour le torturer. + +Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient +rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils +ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils +étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments +que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers. + +--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur. + +Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune +pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des +prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de +calme... + +--Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune +Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le +moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes +se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions +involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme +si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas +longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en +vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés +jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but. + +Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait. + +--Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit +Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il +est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique... + +--Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez +pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence +de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant +d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don +qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les +mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp: +elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre +père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et, +tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre +devoir... + +Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches +épouvantaient les irrésolus... + +--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours +et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au +plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta +volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera +convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race +pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui +me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me +conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la +dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans +l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste +aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont +prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment +de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du +Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices! + +Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine, +comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des +hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est +assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits +du résultat d'une première attaque... + +--A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût +frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens. + +--Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré. + +--M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de +Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre; +nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer +vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre +petite fortune... + +--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur. + +--Oui, répondit Boon. + +--Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que +sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on +mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers +sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais +ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour +que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos +auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de +toute son influence sur eux pour les contenir. + +Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit +et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement +exécutés. + +Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait +régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de +tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui +se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui +avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan +concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de +la sainte inquisition... + +--Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il +faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le +conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez? +une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut +rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les +fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_. + +--L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de +Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus +sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était +rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups +hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était +bien rouge!... + +--Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du +serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers +vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont +laissé un grand nombre d'injures à venger... + +Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son +chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit +de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse +ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des +invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux... + +--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant +qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle +vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi +de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien! +c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui +vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des +Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme, +en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour +couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair, +nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache +moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais +tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas +la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.» + +La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une +constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher +les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du +corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces +circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le +courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est +égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le +prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la +colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et +s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain, +rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et +défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent +aborder un homme à demi-brûlé. + +Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les +ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans +le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de +spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine. + +--M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais +ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons, +vous dis-je!... + +--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme +dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on +verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser +son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité +sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la +terre!... + +--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons, +vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!... + +--Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux +sort!--dit mistress Percy... + +--Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous +périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!... + +Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la +tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des +waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit +quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le +froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence, +Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche +en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies +préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la +rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus +sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi +le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins +vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine, +et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang +ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs +compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs +principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne +paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à +la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus +profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des +chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux, +et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent +halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait +repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui +venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune +Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé. +Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement +couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître; +c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer +l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que +tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour +venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait +complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une +direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies +l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun +s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames +n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la +ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible. + +Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la +caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de +la nuit... Tout-à -coup une lueur aussi brillante que celle du soleil +parut à l'horizon... + +--La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront +pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils +ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les +dames se rassurent... + +Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes +incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de +vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont +elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la +destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est +personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les +sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à +ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis, +car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les +conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les +tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment +sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent +permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de +fumée... + +Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les +sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent +les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions; +les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui +se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers +sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur +habileté à la chasse. + + + + +LE TORRERO. + + J'ai été environné par un grand nombre de jeunes boeufs, et assiégé + par des taureaux gras; ils ouvraient leurs bouches pour me dévorer + comme un lion rugissant. + + (PSAUMES.) + + Vous poursuivrez vos ennemis et ils tomberont en foule devant vous. + Cinq d'entre vous en poursuivront dix mille... Vos ennemis tomberont + sous l'épée devant vous... + + (BIBLE. _Le Lévitique._) + +CHAPITRE XI. + + +Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et +désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint +l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la +main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le +_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord, +diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte +tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes +courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair +s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère +distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se +réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de +l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en +rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se +dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils +émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui +s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les +plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain +qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois +tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à +cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_ +(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et +abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement +pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent +tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits +sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que +selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes +soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de +nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en +profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le +moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de +prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés +sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques +génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur +lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent, +ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que +leurs carquois soient épuisés. + +Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo +_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre, +les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas +à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se +défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les +criblent de flèches... + +Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les +animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet +n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière +suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide, +ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux +fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour +les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la +poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces +animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent, +coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne +s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue +leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont +le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont +encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils +les attachent ensuite, et les emmènent[206]. + + [206] Pausanias, Voyage en Grèce. + +Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de +provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le +passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent +annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des +cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se +représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent, +s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui +tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et +abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et +les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta +les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir. + +Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut +voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à +la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute +leur activité. + +Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie, +émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses +bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et +brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir +longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de +grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage +famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils +attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se +tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent +s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude +maternelle! + +--Que voyons-nous là -bas, colonel Boon?--demanda le capitaine +Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos? + +--Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur. + +--Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait. + +--_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui +fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils +forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec +une vitesse extraordinaire. + +En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes +voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides +évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction, +comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque +instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur +poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent +dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les +bois, les branches se brisent sous leur nombre... + +--Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant, +tout ce qui peut servir à leur subsistance. + +--C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes +observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se +procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement +la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de +chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève, +passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang +suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_ +devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe +successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest, +capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre +mille buffalos... + +--Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!... +J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre; +colonel Boon, c'est un orage qui se prépare. + +--Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will. + +--Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le +fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs +yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos... + +Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond +silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude +de personnes qui écoutent un bruit lointain. + +--Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se +relevant. + +--J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le +marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un +nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit... + + [207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper. + +--Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit +tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur +les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_. + +Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes +les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie +impassible ne perdirent rien de leur immobilité. + +Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de +conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient +les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il +ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre, +pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...» +Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp: +l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent +le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si +l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins, +s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un +mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent +pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les +cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent +l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires, +le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent. + +--Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de +cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon. + + [208] Cavendish: espèce de tabac. + +--Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose +de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un +équipement de trappeur. + +--Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur. + +--En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te +confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma +chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta +ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de +métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!... +Natchez, n'en parlons plus. + + [209] Couteau. + +Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de +pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de +l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée +par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande +satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand +troupeau de buffalos... + +--J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment +aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes; +disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une +seule. + +--Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc +tout massacrer? + +--Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous +attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures, +les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes, +_gentlemen_, le Natchez est prêt... + +Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau; +Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus +intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception +complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui +bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des +sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des +inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis, +tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un +signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et, +plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs +_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les +vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique +parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les +pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des +sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne +saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux; +ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos +avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait +sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les +crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur +les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne +pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris +des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite +impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre. + +Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une +belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence +d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable. + +--Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays +étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre. +Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas +le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles +enchantées de Robin-Hood... + +--Halte là ! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous +expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez +pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit +le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette +attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre. + + [210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant + le taureau, à pied ou à cheval. + +Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du +buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les +symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa +bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des +charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste; +celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et +lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une +fuite, le buffalo le poursuit; tout-à -coup le pionnier fait pirouetter +son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et +étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet +exploit... + +Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses +pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les +sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de +grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la +chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine +activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper +splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec +sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle +manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et +l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée +de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus +duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge +fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis +couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos +pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea +beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la +plus bruyante gaîté régna dans le camp. + + + + +HAIL COLUMBIA! + + Aurais-je dit quelque sottise? cela est possible; j'aime trop la + mythologie, et je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + + (George Sand, _André_.) + + Plus on voit, moins on écrit; plus les impressions sont vives, + accumulées, pressantes, moins on est tenté de les vouloir rendre. + + (ARMAND CARREL.) + + Répète-moi que ton affection m'a suivi, et qu'aux heures du + découragement où je me croyais seul dans l'univers, il y avait un + coeur qui priait pour moi. + + (GEORGE SAND.) + +CHAPITRE XII. + + +Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur +l'Orégon; ils voyageaient à travers une âpre région de collines et de +rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites +vallées verdoyantes et arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels +s'élevaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces +charmants oasis réjouissent et rafraîchissent les voyageurs fatigués. +Après quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes +rocheuses; de loin, elles s'étaient montrées solitaires et détachées; +mais en avançant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en +avait vu que les principaux sommets; leur élévation en ferait des phares +pour une vaste étendue de pays, et les objets se distinguent de loin +dans la pure atmosphère de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des +pics s'élèvent jusqu'à la région des neiges perpétuelles, leur hauteur, +au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se +l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines élevées, qui sont +déjà à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Ces +plaines, vastes amas de sable formés par les débris granitiques des +hauteurs, sont souvent d'une stérilité affreuse. Dépourvues d'arbres et +d'herbages, elles sont brûlées, pendant l'été, par les rayons d'un +soleil ardent, et balayées, l'hiver, par les brises glacées des +montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contrée, qui +s'étend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas été +appelée, sans raison, le grand désert américain. On ne peut parcourir ce +pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines +étendues et singulièrement fertiles se trouvent cependant dans les +hautes régions de ces montagnes. + + [211] J'emprunte quelques détails topographiques à l'excellent ouvrage + de M. Washington Irving: _Astoria_. + +Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais +plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de +pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de +pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs +environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes +élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des +prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux _terrains de +chasse_, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le _maître de la +vie_, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence. +Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits +_francs_ et _généreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur +existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur +mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs +pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts +redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus +élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après +de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la +_terre des âmes_; de là , ils verront aussi les heureux pays de chasse et +les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs +ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans +et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des +sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les +plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à +la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après +avoir été _tantalisés_, ils seront repoussés au bas de la montagne, et +condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent. + + [212] Voy. _Astoria_. + +Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de +joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris, +tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs +désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des +trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de +montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre +grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la +Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon... Un +fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des +montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température. +Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous +les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants, +et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font +peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les +pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans +les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant +l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque +continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et +du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars +à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de +pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les +rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214]. + + [213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est + également celui d'un de nos chants patriotiques. + + [214] Voy. Malte-Brun, Géographie. + + (_Note de l'Aut._) + +Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et +vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les +regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les +_croque-mitaines_ dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir. +Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses +qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur +parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent +la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans +l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût; +les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs +vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des _peaux +de serpents_ donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de +piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent +paraître... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et +l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de +plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes +_généreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient +l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au +capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait +impression sur lui_... + +Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes +animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone; +les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu +occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la +meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des +squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur +pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce +qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les +colliers bleus et blancs... + +Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir +se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure +de réflexion, il commença sa lettre: + + +MON CHER CHARLES, + +Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied +dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un +indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en +savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_ +trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les +forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux +buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en +terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage, +on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par +le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui +ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec +l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on +n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes +sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que +celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette +malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit +de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de +l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_ +n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos +sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher +Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut +l'avouer) au climat de la Gironde; voilà , encore une fois, ce qui me +tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr +de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure +que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages +les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse +des nations ne dit-elle pas de son côté que: + + Tout voyageur + Est un menteur? + +Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres +Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant, +il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis +et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi; +il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières +différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher +Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne +communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit +de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je +craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à +Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de +retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent +châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la +rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière, +et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et +rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai +bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron +que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec +les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux +parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes +se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la +reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les +séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent +des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce +serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la +tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style +sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les +perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_ +plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à +apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres +ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu +du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_ +de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant +une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une +voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement +adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires, +comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si +une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques +ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les +formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées +étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus +bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher, +et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le +menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant +d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et +pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes +errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour +les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la +_Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces +taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me +semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir +dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute +hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà , car +dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce +temps-là ) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les +chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles +eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des +losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde +avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI +d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui +représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont +les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué +des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les +clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent +données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_) +pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les +archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le +combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas +la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].» + + [215] Salvianus Massiliensis. + + [216] Shakespeare: _La tempête_. + + [217] La Bruyère: _Caractères_. + + [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt. + +Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de +leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que +l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples +plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les +Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est +particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais +leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils +exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils +ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de +fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à +l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les +mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le +gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à +leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite +avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté. + + [219] Yalofs: peuples de l'Afrique. + +Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé +Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi +a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a +dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une +pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures, +mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou +casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec +cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la +main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez +pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît +plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas +l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de +la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les +plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de +ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les +affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement +mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du +repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces +tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le +souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté +extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils +s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui +dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une +nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur +de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui +vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_, +perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait +qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221], +les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport: +le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays +montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux +d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages +semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide +d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils +affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais +ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux +flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des +affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par +l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme +nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le +sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont +raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de +chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en +disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit +Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de +s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis +ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant +pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem: +«Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils +répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq +cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison; +je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi +font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient +certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut +habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous +_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie; +au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien +était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, +on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine +d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? +du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, +s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer +ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie +philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez +les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont +pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme +atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que +craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du +ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant +enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de +l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de +Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant, +attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur, +avec le sage Salomon: + + * * * * * + +Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le +paresseux à ceux qui l'ont envoyé... + + * * * * * + +Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos +mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se +saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté +s'emparera de vous comme un homme armé... + + * * * * * + +Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime +l'oisiveté sera dans une profonde indigence... + + * * * * * + +Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle +beaucoup l'indigence se trouve souvent... + + * * * * * + +Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours +l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre... + + * * * * * + +Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et +apprenez à devenir sage... + +Ou bien, + + Crains d'un lâche repos la fatigue accablante; + Préfère à la mollesse une vie agissante. + A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé: + L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé... + Tout travaille et se meut dans la nature entière; + Le plus petit insecte agit dans la poussière. + ... Le temps est un éclair pour le mortel actif: + Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif. + + * * * * * + + Vous serez étonné, quand vous serez au bout, + De ne leur avoir rien persuadé du tout... + + [220] Job. + + [221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest. + + [222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_. + + [223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos. + + (Pline. _Hist. nat._) + + [224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque + maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours + des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne + les volât!... + + * * * * * + +Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse +l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute... +on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les +délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent +merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des +feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces +de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont +pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la +patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie +divinatoire de la chasse... + +Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute +la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre +les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des +nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se +tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois +malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on +les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus +souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit, +exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse +aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de +poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes +de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il +faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!... + + [225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du + culte superstitieux des peuples sauvages. + +D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent +quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les +attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre, +et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils +étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener +entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les +remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer... +Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à +l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent +assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge +et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus +dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils +avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font +couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles, +que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie, +et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes +vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être +accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces +plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs +vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la +main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les +bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties. + +Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un +personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau, +le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des +grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie, +les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez, +hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se +vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens, +est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les +traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à +toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps +pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les +décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs, +et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur +jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient +beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de +troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans +celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour +punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont +agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des +vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont +également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines +superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire +de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur +imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils +voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles +fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et +infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces +âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne +affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils +ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par +exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour +_donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses +officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien +qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre +avec les trois doigts_; ils étaient là , _le chapeau à la main et se +tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de +boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié; +force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités +de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si +féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur +vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village, +offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et +exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir, +le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de +cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos +raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait, +aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!... + + [226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they + still love the sports of their youth, and mount the winds with + joy... + + «Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de + flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils + se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous + voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés + de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à + l'avance. + + (Dante. _Enfer_, ch. XII.) + +Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de +jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des +mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de +nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la +sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions +incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire +comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le +lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef) +m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu +vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut +être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la +chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités +consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la +fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire +avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette +affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un +Polynésien. + + [227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait + pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin + pour la nuit prochaine. + +Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur +reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur +africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq +insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en +tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux +devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et +se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à +genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de +l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de +la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda +l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants +de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le +mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la +pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire, +puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de +descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains; +les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le +saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à -dire en faisant _claquer_ +d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup +d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans +une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur +donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien +venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous +pourvoierons à tous tes besoins.» + +Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un +cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils +découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents; +c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce +qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles, +défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour +moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor +avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les +Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement +accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux +Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité +de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout +est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito +nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y +fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour +d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus +d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!... +c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!... +Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée +flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te +laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite +un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui +enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des +grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des +regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper +l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de +mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et +faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un +appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber. +On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en +offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de +second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité). +Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de +vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de +l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des +peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent +l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des +dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au +mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires +merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite. +«Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le +plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger +(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne +font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de +leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs +parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange +contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse, +et haïssent le repos.»[228] + + [228] Tacite. De moribus Germanorum. + +... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois, +poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des +torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la +neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille +dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes +restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les +peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à +nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux +conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent +le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été +conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs +femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette +indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et +non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion, +celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans +l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent +l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs +exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le +conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des +guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé +par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir +leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent. +L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes, +réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne +pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et +_amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des +époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous +entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs +du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants +pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis +une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son +chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en +s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment, +afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps +et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230] +Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au +Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se +coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la +patrie; et qu'il recevrait, là , les visites de ses parents et amis: on +le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût +accouché... O moeurs!... + + [229] Notes on Virginia. + + [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se + couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération + aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux + liens. + +Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier, +c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé; +si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve +pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de +guerre, c'est-à -dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses, +des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon +tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de +celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du +consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je +continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de +ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais +si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière +du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les +montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et +des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en +vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu +verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages, +ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien +les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et +voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine, +et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je +revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...» + +Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus +promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de +présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer: +«Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?» + +Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont +bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une +famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de +travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa +diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob +servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses +peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa +maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,... +comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès +qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est +mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères +duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à +poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser; +d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle +l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par +les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il +espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure +souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe +de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et +ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles +défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours +renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres. + +Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont +l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au +plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, +à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. +Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui +propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui, +c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora +parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se +_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient +libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme +l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de +l'épouser. + +Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne +laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien, +mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse +comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait. +Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et +alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui. +La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le +Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui +croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia +son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il +attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa +femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers +pour la torturer; mais loin d'en rester là , il lui reprocha ses +infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de +la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa +soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses +souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit +la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure. + +Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez +nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka, +l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé +de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux +outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le +provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent +de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur +laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups; +l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là ; le mari tend donc le dos, se +courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt +d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son +tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a +reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi +l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est +frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un +des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos +à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé, +mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des +habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de +bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on +n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les +coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre... +C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux +de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231]. + + [231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit + s'attacher à sa femme). + + Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens + mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste + médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une + médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de + Molière. + +Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si +jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le +village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la +cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour +y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera +intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la +mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te +souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages, +trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer +ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton +retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent +cordialement par la main. + +Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce +du sycomore qui m'abrite. + +Adieu. + +_Forget me not._ + + + + +CONCLUSION. + + +Dès la première aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le +Natchez Whip-Poor-Will étaient sur pieds; après avoir fait leurs +préparatifs de départ, les trois amis se rendirent auprès des pionniers +pour leur faire leurs adieux; chacun eût voulu pouvoir retarder le +moment de la séparation... + +--Oui, mes amis,--dit Daniel Boon aux pionniers rassemblés autour de +lui,--nous sommes peut-être le peuple destiné à opérer la révolution la +plus consolante pour l'humanité; la folie des conquêtes passera; le +commerce sera plus respecté qu'il ne l'a été jusqu'ici; il sera le +destructeur des préjugés et le soutien de l'agriculture... Peut être +achèterez-vous, par de grandes fatigues, le bonheur des générations +futures; c'est le seul espoir qui puisse vous les faire supporter avec +courage. Vos enfants, fiers à leur tour, des vertus et de la gloire de +leurs pères, devront à votre mémoire de transmettre sans altération, à +leurs neveux, les libertés et l'indépendance nationales conquises par +tant de constance et d'héroïsme... Mes amis, celui-là seul qui saurait +lire dans l'avenir, pourrait signaler les obstacles, peut-être même les +orages qui vous attendent; l'existence des États (comme celle des +hommes) n'est qu'une lutte perpétuelle... Mais encore quelques années, +et les populations pourront se compter par milliers dans ces régions où +l'on ne voit aujourd'hui que des animaux sauvages... Adieu, mes amis; +n'oubliez jamais que vous êtes Américains; les ennemis de nos +institutions feront de grands efforts pour vous égarer, mais +rappelez-vous qu'un gouvernement paternel veille sur vous, et que votre +cause est celle de tout un peuple qui s'intéresse à votre prospérité... +Amérique, tes destinées sont grandes!... tu ne sens pas encore tes +forces! tu ne connais pas encore les faveurs que la fortune doit te +prodiguer! Gouvernée par de sages lois, ta prospérité étonnera le +monde!... J'ignore les desseins de la Providence; mais nos neveux +verront de grandes choses!... Un jour, debout sur les pics des +Monts-Rocheux, ils salueront le radieux soleil d'Orient, et, tendant la +main à la France qui vit leurs pères au berceau, ils s'écrieront: «Eh +bien! sommes-nous toujours dignes de vous?...» Adieu, mes amis, adieu; +peut-être vous reverrai-je encore...» + +Les pionniers étaient émus jusqu'aux larmes. Daniel Boon, le vieux +docteur canadien et le Natchez montèrent à cheval et partirent; on les +suivit longtemps des yeux; les dames agitaient leurs mouchoirs, et les +hommes leurs bonnets de peau... Enfin les trois amis disparurent +derrière les collines. + + * * * * * + +Daniel Boon mourut peu de temps après son arrivée sur les bords du +fleuve Missoury. Le vieux docteur canadien revit le beau pays de France. +Quant au Natchez Whip-Poor-Will, privé de son unique ami, il renonça à +la vie sauvage, se retira dans l'État de New-York et fut adopté dans la +tribu des _Tuscarooras_; il embrassa la religion chrétienne et devint un +zélé propagateur de la foi parmi ses frères... Nous le rencontrerons +encore... + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + Préface I + Dédicace j + Chapitre premier.--Le Wigwham des trois amis 7 + -- II. --Le Camp d'Aaron 45 + -- III. --L'Enfant du Nantucket 81 + -- IV. --La Prairie 115 + -- V. --Le Combat des reptiles 157 + -- VI. --Le Bivouac 183 + -- VII. --Les Pléiades 255 + -- VIII. --La Panthère 295 + -- IX. --Le Conseil des Sachems 321 + -- X. --La Bataille sans larmes 349 + -- XI. --Le Torrero 363 + -- XII. --Hail Columbia! 383 + Conclusion 425 + + +Paris.--Impr. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57449 *** diff --git a/57449-8.txt b/57449-8.txt deleted file mode 100644 index 414edae..0000000 --- a/57449-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8857 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le Whip-Poor-Will - ou les pionniers de l'Orégon - -Author: Amédée Bouis - -Release Date: July 7, 2018 [EBook #57449] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - - - LE - WHIP-POOR-WILL - OU LES - PIONNIERS DE L'ORÉGON - - Par M. AMÉDÉE BOUIS - (AMÉRICAIN) - - PARIS. - AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS - --COMON ET Cie-- - 15, quai Malaquais. - - 1847 - - - - -Paris.--Imprim. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33. - - - - -PRÉFACE. - - -Notre ami, M. Bouis, _fraîchement_ en cette ville, arrive de l'Amérique, -en trois _quaraques et un brigantin_, tout exprès pour nous parler... -plus ou moins français, et publie une Nouvelle ayant pour titre le -«Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orégon.» L'Auteur, comme il le -dit lui-même, «est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des -Romains...» «Que ce monsieur le Huron est intéressant![2]» Nous ne -voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les éloges -de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en -France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement -(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop -de questions...) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui -fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage -rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte, -jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna à Londres _très -satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves -Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!... Il -y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que -cela;... au fait, après les derniers scandales... mais chut!... on -m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le -chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous -rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français -vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire -chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs -nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages -insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée -Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui -donner... quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que -«donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui -n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].» - - [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil. - - [2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'_Ingénu_, roman de - Voltaire. - - [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, _Vie de - César_. - - [4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle - de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction). - - [5] Voy. l'_Ingénu_, par Voltaire. - -Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que -la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand -écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est -tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans -le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et -devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Américains par -conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche, -si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes, -qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Français, nous avons -deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien -parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée... L'ouvrage -de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de -venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous -guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit -devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons: - -«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers -colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur -conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs -désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades -errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou -s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent -disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes -admirablement organisés, race active, infatigable, amie de -l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de -l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la -puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit -dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire! -les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de -la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le -flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote -«_pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de -grandeur_[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos -derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui -n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du -poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des -malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destinée!... -les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent -s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous -écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].» - - [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint. - - [7] Bible, les Rois. - -Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une -grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de -son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y -respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel -parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du -vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et -leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix -ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle -saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y -a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis... En un mot, Percy -parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à -nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants -d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce -qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles -sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine; -soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amédée Bouis a dû -peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et -se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait -Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont -leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous -les _peuples_...» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main -de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il -ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_.» Le mot -fera fortune en Amérique... - -Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une -grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une -pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans -le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune -sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la -civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble -dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la -première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron -Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le -voyageur doit être constamment sur le _qui-vive_. «Il me semble toujours -entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des -Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_ -(dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de -corvette, qui fait partie de l'expédition...). Les pionniers aperçoivent -des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu; -Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid -qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers -de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de -leurs critiques anticipées. - -Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux -serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a _charmé_ un oiseau, qui, -à son tour, est peu _charmé_ de l'honneur que lui fait le reptile en le -croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les -sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage, - -«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et -l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan, -accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces -lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se -déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce -sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est -magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme -pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue -perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son -butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut -châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et -poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que -l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la -fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa -vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les -ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle -déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les -endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et -l'arrête; mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le -frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il -résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit -avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.» - -Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat, -décrit avec une égale rapidité de style: - -«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une -seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour -l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un -cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la -position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le -poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur -la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour -ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un -nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.» - -Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble -avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces -chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux. - -Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample -connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs -qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la -cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en -manière de dire, la dureté de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins -que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de -commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].» - - [8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot. - -Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français -Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est -plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la -France; il est, par conséquent, bien loin de son _original français_. Le -capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves -guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des -aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité -de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un -sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui -ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous -les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a -dernièrement trouvé sept... que des chiens se disputaient entre eux[10]. - - [9] Chef sauvage. - - [10] Voyez _le Siècle_, du 6 septembre 1847 pour des détails plus - horribles encore. - -«Et que faire contre les persécutions?--s'écrie Patrick--le proverbe -dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_; -si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!... -J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est -continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à -céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, -nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres -fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les -clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent -d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits -que Dieu _vomit dans sa colère_!... Nous la cultivons, cette terre -d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn... en méditant la -vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... Crois-tu -assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu -ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus -profondément dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre -courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura -te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes -nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de -protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde -et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne -nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu -appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais -tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont -prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[11]. - - [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient - encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque - guerre, ils ne se joignent à nos ennemis» - - (Exode, Chap. 1er, § 10.) - ---«Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait -de grosses larmes;--l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu -sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes -yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières -profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités -avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de -larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... Dans votre -anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où -vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il -égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la -portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait -nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le -joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, -sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!... -Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les -despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils -subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, -rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs -seigneurs: «_Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos -épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_» Prends garde -Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre -continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous -fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans -amis... Non... Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit -que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos -efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes -vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant -l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes -rivages... l'Amérique est libre!...» - -Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux -étrangers se fait entendre. - ---_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en -sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (Capitaine Bonvouloir -avez-vous entendu?) - -«--Ia, mein Herr,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant à -moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne -pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacés_, partant, pas -moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!... -c'est une panthère aux yeux de feu!... diavolo! la combattre à pareille -heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté -aux horreurs de notre métier; _je tuais et l'on me tuait_,... voilà -tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la -direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai -souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_; j'ai touché plus d'une -_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses, -tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo et -l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon -élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous -sommes _ancrés_ dans un vilain parage, la côte n'est pas saine; -peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_; -encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_, il y aurait -moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas -chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de -caillou jusque dans l'os.» - - [12] Toutes ces expressions seront expliquées. - -Nous aimons assez ce «_je tuais, et l'on me tuait_...» Le lecteur se -rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous -n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une -avalanche; il dit lui-même «qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,» -comme Montaigne raconte qu'il s'était _trépassé_ pendant les guerres -civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin. - -Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se -rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse -par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez, -Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui -abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce -temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des -ténèbres. - -Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur -destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux -dépens des peuples sauvages, en général; écoutons: - -«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent -souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un -homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour -tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que -répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir -créé l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en créant l'indien.» -Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne -les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et -leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus -profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on -comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est -en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me -mêle point des affaires du ménage...» Ma foi, ces gens-là ont raison; -diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chômer -les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant -de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus -heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous -l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous -_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la -vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien -était l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on -ne demande _congé_ à personne, ce me semble... Ici, la doctrine -d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? -Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, -s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer -ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie -philosophie...» - -Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous -_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la -vie...» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien -ridicules... En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil, -en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y -a des pays... où les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous -dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital -fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines -qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux -la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une -nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y -attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le -forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!! -C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en -conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne -vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?... Ce n'est pas -précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous -faisons cette réflexion... - -Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique -des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore -jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent, -le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en, -dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous...» - -M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à -l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses _classes_; il -commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna -ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote, -Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu; -Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot, -et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi -familiers que la Bible... Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre, -quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites... de -petits vols... _à l'américaine_... - -M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute -probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales. - -«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il -dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler -tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en -Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et -dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est -vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains; -ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en -Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux -États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de -certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_, -en un mot.» - -Charles D***. - -Paris, ce 10 septembre 1847. - - - - -A M. Charles D***. - - -Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre: -le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne -suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et -si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains -que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à -ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant -citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu -dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir -écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la -_machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public, -(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le -Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les -qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme -s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes... -Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles, -que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du -stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de -peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur -superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de -l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex -corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et -constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau -venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à -être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux -provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de -lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa -volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.» - -Adieu, ton ami, - -AMÉDÉE BOUIS. - -Paris, ce 4 juillet 1847. - - - - -LE WIGWHAM DES TROIS AMIS. - - Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose, - puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux. - - (VOLTAIRE.) - - Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses - lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une - certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue - en avançant dans la vie. - - (M. DE CHATEAUBRIAND.) - - A chanter l'exilé rend sa peine légère; - Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!... - Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!... - Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant? - - (M. ALFRED MERCIER, Américain.) - - Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un - oiseau! - - La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous - l'eau. - - (_Les Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE, - Américain.) - - Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si - verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur, - écoutez mes plaintes. - - (DON QUICHOTTE.) - -CHAPITRE PREMIER. - - -Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au -milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques -réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères -fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs -propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls -maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la -vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers -paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la -poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation -les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons -pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils -prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les -vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera -d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux -aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que -l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons -point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique -septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne -chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de -l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne -civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le -berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en -effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des -traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils -doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de -système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on -a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces -analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un -pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles -ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles; -l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet -enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie -précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec -les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile, -sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de -combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour -satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de -l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans -lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et -d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les -tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de -civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune, -ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue -et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité -est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de -l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les -pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié -leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent -sous la tutelle des peuples d'Occident. - -Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique -septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et -de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres -qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et -de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de -l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en -cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles -à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi -imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues -cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont -éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on -avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains, -les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest, -et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la -masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de -suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour. - -Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers -colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur -conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs -désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades -errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou -s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent -disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes -admirablement organisés, race active, infatigable, amie de -l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de -l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de -cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans -la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils -d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville -éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau -de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le -monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de -grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans -vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui -n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du -poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des -malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée! -Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent -s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous -écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!» - - [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu. - - [14] Bible: _Les Rois_. - -Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont -entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font -sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements, -entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront -pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de -l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les -colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra -empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est -comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans -cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury -roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre -des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles -excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire: -on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les -sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le -passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos, -les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les -suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le -fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils, -reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer -où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi) -absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires -pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis -Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient -gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de -nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent -sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la -vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une -main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de -l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où -vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je -vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez; -je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un -d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra -aussi compter le nombre de vos descendants[16]!» - - [15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam. - - [16] Bible: _La Genèse_. - - * * * * * - -C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve -Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés -pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être -isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime -avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme, -chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait -les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon -était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la -_mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé, -suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de -guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau -_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même -_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils -seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution -est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de -changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement -obligés de se questionner à cet égard[18]. - - [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient - reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de - leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre. - - (_Note de l'Auteur._) - - [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont - exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les - Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui - dit: - - Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde, - Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde! - Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant: - Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant! - - Je te donnerais volontiers mon bouclier - Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde: - N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras: - Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des - Burgundes. - - _Der Niebelungen_. - -La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune -sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur -conversation un moment interrompue... - - [19] _Pirogue_, canot indien. - - (_N. de l'Aut._) - ---D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le -penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances -importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est -possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais -vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres -nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme) -avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il -y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de -ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en -fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du -jardin... - ---Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez. - ---Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais -dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois. - -Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière -satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant -un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses -idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés -dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne -couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le -présenta au vieillard, et lui dit: - ---Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je -te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui -d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées. - -Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même -quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se -fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la -tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont -des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces -petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des -sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte -d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie. - ---Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes -mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel; -ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit -l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées -par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères -n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs -_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de -nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un -grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal; -au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge -qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline -voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se -dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du -daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une -récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous -y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous -nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières -générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent, -après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes -et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la -vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là -où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes -sortes de légumes... - - [20] Vieillards. - - [21] Femmes. - - [22] Enfants. - - [23] Venaison. Chair de bêtes fauves. - - (_N. de l'Aut._) - - [24] Treize jours. - ---Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le -vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande -attention. - ---Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites, -pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs -disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire -de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs... - - [25] Les sauvages. - - [26] Les blancs. - - [27] Eaux-de-vie. - ---Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will; -mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation -des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès -d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et -leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis -grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche -en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à -leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut -si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle -contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long -du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que -nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa -la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la -clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis -vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique? - - [28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale. - ---Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes -qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et -bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver -le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en -demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous -consentîmes à faire un échange avec eux... - - [29] Guillaume Penn. - ---Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux -Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes -usées, et l'eau-de-feu consommée... - ---Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent -le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre -leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et -les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des -Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le -feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent -plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos -pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je -serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements -blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles -tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le -sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les -visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La -terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil, -peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du -Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en -a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils -abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils -quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont... - - [39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en - temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes; - l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite - sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les - vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de - guerre. - - Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un - morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi - pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le - nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des - ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer - le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de - guerre. - - [40] Huttes, cabanes. - - [41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique. - - (_Note de l'Aut._) - ---Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du -nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les -visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le -vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui -amena les hommes blancs?... - ---Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place, -car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme -des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous -tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs... - ---Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)... -_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre... - - [42] Partir pour l'Ouest: _mourir_. - ---Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta -jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient, -tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore -passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles -d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque -les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45] -je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes -_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46], -ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard, -sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du -village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers -l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers -le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le -guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des -Natchez... - - [43] L'approche de la mort. - - [44] Un an. - - [45] Hutte, cabane. - - [46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.) - - (_N. de l'Aut._) - -Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant -faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette -partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur -l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa -carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra... - ---Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une -Peau-rouge[47]... - - [47] Un sauvage; un ennemi. - -L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore -distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant -danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le -Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc, -reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le -chevreuil fut victime de sa curiosité. - ---Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et -continue la chasse jusqu'au coucher du soleil... - -Les deux amis se séparèrent. - -A quelque distance de là, un _bateau à quille_ en usage, à cette époque, -sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient -pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de -voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux, -on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le -milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures -dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il -avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune -homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa -physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne... - ---Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule, -docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est -possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons... - -Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils -allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire -brilla dans ses yeux. - ---Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques -jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron -Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte. -L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui -veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en -nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des -maraudeurs... - ---Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur -Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français); -à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux -noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques... - -Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur -le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le -Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce -dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres -et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois -les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là, -on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations, -théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques -cabanes de _backwoodsmen_[48]. - - [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest. - ---Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de -stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons -à sa rencontre... - - [49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français - canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest. - ---Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il -est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un -endroit... - ---Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant -des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand, -Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction -qu'ont prise nos amis... - -Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune -Natchez... - ---Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient -hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des -terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?... - ---Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous -désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une -caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de -quelques jours nous fit manquer au rendez-vous... - ---Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être -utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en -console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces -questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas -acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des -étrangers... - ---Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir. - ---Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les -privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous -avez faits jusqu'à présent?... - ---Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem... - ---Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne -dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de -l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un -jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de -l'Europe et de l'Asie. - ---Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de -visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce -continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux -étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont -annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois... -D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son -état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif -pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts -majestueuses et imposantes par leur étendue... - ---Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la -vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité -qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas; -mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un -homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces -contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant -avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons -un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et -d'interprètes. - -Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers. - ---Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines -immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat -aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre -de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à -votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe, -après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du -bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un -mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle -nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont -remplis!... - -Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se -dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée. - -Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce -que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La -chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou -hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des -Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de -nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se -complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et -sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles -expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent -d'attraits. - -La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit -involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin -du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de -distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent. - ---Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur -Wilhem au vieillard. - ---Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien -qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane -solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien -malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]... - - [50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky. - ---Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon? - ---Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le -vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis -fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir -d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me -mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien -cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la -gloire de Daniel passera aussi!... - ---Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir? - ---Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de -plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement -dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette -existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle -encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que -j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour -toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses -cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky; -mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont -dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis -longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que -les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec -mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa -tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de -repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli -du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs, -pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma -cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus... - -Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les -pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les -conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes -les prescriptions de Lycurgue. - ---Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec -moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et -d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne -tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir -accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est -considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest. - -Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses -épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son -regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir -un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il -le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il -ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et -attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer -la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit -sur la rive... - ---Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel -Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien -longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il -exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une -compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51]. -Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces -solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir -je vous présenterai au docteur Hiersac. - - [51] Le Haut-Missoury. - -Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste -malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent, -et se découvrirent à son arrivée. - ---Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous -sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous -ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je -n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en -serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier -de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers, -explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais -les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par -la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon -coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle -le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une -étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences -variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises -soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple -gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour -à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si -faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des -instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du -chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne -cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et -reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître -avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter -encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se -corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des -hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais -je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme -les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des -frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme -l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe; -l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et -fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente -et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!... - - [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils - aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont - commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent - quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé. - - LABRUYÈRE, _de l'homme_. - - La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au - visage. - - L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le - coeur comme dans le langage. - - (LAROCHEFOUCAUD) - - (_N. de l'Auteur._) - - [53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste - latin, Pline. - - [54] _Weeping-willow._ - - (_N. de l'Auteur._) - -Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien. - ---Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à -faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample -connaissance... - -Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de -peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux -venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un -profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la -bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace -qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer -plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage -de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline -septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un -établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva -une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est, -aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé -comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait -pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles -d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il -repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son -plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour -examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées; -un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le -fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût -commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la -misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société -comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis, -s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le -Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve... - - - - -LE CAMP D'AARON. - -(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.) - - On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection - soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain - de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce - autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la - science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création. - - (M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.) - - Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni - aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds, - jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il - se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on - trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure - ordinaire. - - (_Les Rois_. Liv. II. §14.) - -CHAPITRE II. - - -Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui -tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour -pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et -recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres -promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues! -quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain -dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la -main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi -de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle -devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout -où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent -des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des -combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et -l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par -un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est -intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs -pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et -voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa -vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve -des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre -industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une -si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux -Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit, -les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux -mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme -cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule -d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie; -il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes: -_le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se -redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles -ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les -productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de -notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos -jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les -principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre -existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le -bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de -quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur -l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un -esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre -caractère national. - - * * * * * - -Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous -avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_ -s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le -Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle -se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en -partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde -qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus -bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain, -(dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous -deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses; -d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les -mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue, -l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour -d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les -premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles -américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont -venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont -destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car -la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits -irrésistibles[55].» - - [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T. - Poussin. - -Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation -puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace... -Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe, -connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être -obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier -s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir -dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle -d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets -et dissipateurs. - -Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur -force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à -l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le -voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un -adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt -immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier -sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent -à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés -dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les -rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane -d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux -et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons -pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute -l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des -forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des -arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et -forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces -obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est -subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé -dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le -marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix -d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté -des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son -instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les -sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il -cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin; -enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_. - -Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient -couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns -étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions -étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui -transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers -surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un -long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de -ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce -qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un -petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane; -de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de -bouviers, et veillaient sur le bétail. - -Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune -Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de -Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de -miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le -plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique -destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la -caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours -de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré -qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le -silence: - ---Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du -doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de -l'endroit où ils se trouvaient. - ---C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa -Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les -maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?... - ---Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous -préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies -naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les -forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous -l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront -quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la -vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit -des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des -amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des -montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront. -Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts... - ---Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent, -embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit -Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel -établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur; -vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses, -avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans -un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]... - - [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies. - ---Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit -Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation. - ---Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le -plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?... -Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des -sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez, -peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement? - -Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon -qui lui répondit avec un admirable sang-froid. - ---M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent -vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé -que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier -perpétuellement ses jouissances... donc... - - [57] Montesquieu, _Esprit des Lois_. - ---Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par -circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément -ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci? - ---M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et -pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour -quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son -chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout -bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce -n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non... - -Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui -disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir. - ---Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies -travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des -émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel... - ---Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient -de l'inquiétude... Allons... courage... - ---Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous -allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis... -Mais il manque quelque chose à ce tableau... - - [58] Maison de campagne. - ---Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy. - ---Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme... - ---Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que -vous allez chercher une _partner_?... - ---Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?... - ---Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M. -Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme -quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa -jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus -honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison -en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes -mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme -laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il -fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus -exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari, -le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans -indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos -voeux!... - -Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il -résolut d'en finir... - ---M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui, -chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de -cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements -équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de -l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un -écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les -côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend -dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort -d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le -Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été... - ---D'accord,--dit Percy. - ---Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que -je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage... - ---C'est logique... - ---Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si -vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne -voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne -sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je -cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas -marié... j'embrasserai la vie sauvage... - -Aaron Percy comprit enfin. - ---M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme -laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos -qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous -nommer mon gendre... - ---Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie. - ---Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute, -cependant, qu'elle se refuse à... l'_annexion_... - -Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en -gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche; -les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne -surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines -découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme, -elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du -chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne, -leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes -desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent -en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent -à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème -qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et -attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc; -les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent -alors des flèches avec leur adresse sans égale. - ---Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon, -qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il -se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les -voitures. - -Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection. -La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en -comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu -de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de -la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait -vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils -avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes... - ---Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy -avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si -douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un -_établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas -sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous -avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons -un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet -d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert -tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre -existence même!... - ---Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec -calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce -dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles -sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine. - -Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux, -leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de -leur souvenir... - -Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le -pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours -trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si -l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte -celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans -doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est -uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme, -c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour -fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très -heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le -plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le -bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de -l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations, -jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur -réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et -dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont -d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans -distractions et plus concentrées. - ---Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de -vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère -qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le -même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre -est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus -élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles -s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos -premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous -soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande -de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs -enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager -leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur -complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez, -enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel -_établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous -industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont -insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au -moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes -sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon, -_est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux -demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une -femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la -maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une -femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un -grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous -rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on -représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une -biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la -morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de -douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant. - ---Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme -peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre -diable avait amassé à la sueur de son front... - ---Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon -père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce -que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous -aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y -construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je -disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de -diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au -moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes; -vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?... - ---Oui «Pa»[59]. - - [59] Pa, pour papa. - ---Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la -force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois -rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il -faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?... - ---Oui, «Pa.» - ---Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des -roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis -qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique -particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique -pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la -force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des -découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez -vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant -de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels, -les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente -volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine -à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de -l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit -garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre -opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut -_perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à -l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous -me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la -vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout, -j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le -vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs: -l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais -donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force -minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les -dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance -d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_ -fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de -moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans -la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert? - ---Oui «Pa». - ---Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue -extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris -et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez -raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris -tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien -compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un -_essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne -dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont -implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_, -laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en -bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une -observation à faire, Albert? - ---Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par -un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_... - ---Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une -pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces -d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de -l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle -est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le -_rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert? - ---Non, «Pa.» - ---Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois -de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_ -dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf -lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un -autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je -bien compris, Albert? - ---Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très -importante_, quel que soit le moulin... - ---C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du -_système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle -de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la -force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée -à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion, -Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous, -Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de -_rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez -aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous -serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent -les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont -le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que -je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et -vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près -de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos -chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie) -comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu -de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous -allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons -deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps... - ---Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait -qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons -sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri -des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air, -ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante -Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des -bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé -pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit... - ---Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une -excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses -utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons -tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et -de sucre d'érable... - -La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les -poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert -de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa -voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des -feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme -les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils -connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les -plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en -abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de -faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions -dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait -son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des -entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose -inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains, -inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas -la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie, -leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux -pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez -philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils -humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter -les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à -la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un -pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des -ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés -par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs -membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites; -leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent -enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille -leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture -avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en -bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses -maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire -dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays -d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes -ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est -si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont -si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes -avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes, -grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles... - -Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits -hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes -qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont -consignées dans la Bible: - - * * * * * - -Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime -s'applique à le corriger. - - * * * * * - -La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est -abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion. - - * * * * * - -La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline -l'en chassera. - - * * * * * - -N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec -la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous -délivrerez son âme de l'enfer. - - * * * * * - -Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de -votre âme[60]. - - [60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_. - - * * * * * - -Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il -faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther... - -Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents, -les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi -impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à -les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours -un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la -circonstance... - -Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des -voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants -avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et -nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux -pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et -Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa -douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un -ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister. - -A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de -la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua: -mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement. - ---M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se -fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du -reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis... - ---Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé -pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même... - -Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline, -s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les -conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies -les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le -fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait -d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long -circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la -patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine -à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que -ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de -Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte -avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible -sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes -précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit -chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but, -mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule -rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt -fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route... -enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri -de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde -ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et -semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras: -chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le -véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine -par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de -plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté, -et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du -Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des -montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces -sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours -au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées -de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent -bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour -la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons -de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le -camp contre toute surprise nocturne. - - - - -L'ENFANT DU NANTUCKET. - - Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou - asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard - onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod - vidimus, testamur_. - - (Rabelais. _Gargantua_.) - - Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu - fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur - de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer - un sillon droit avec la charrue? - - (George Sand. _André_.) - -CHAPITRE III. - - -L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos -pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart -en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil -descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte -plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la -nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et -formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps, -mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands, -s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé -les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues. - -Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon -à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les -familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le -chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un -excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La -belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de -biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien -sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient -autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle -distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son -appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec -tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que -le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les -pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur -souper. - - [61] Goethe. _Werther_. - ---Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont -bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et -Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des -beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que -ramenait un des chiens.--Enfin les voilà... quoi! Goliath est seul avec -cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?... - -Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui -affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer -à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé -Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui -parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire -comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans -l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien -recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance. - -Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur -tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire -la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres -pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_. -Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de -maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings -tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement -terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles -américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets -annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_ -lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines -sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré -d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement -ailleurs. - -Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui -leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent -au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches -inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles -s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour -saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_, -les écoutaient, le sourire sur les lèvres. - ---M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du -thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant -notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi -pacifiquement. - ---La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer -l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de -nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table, -sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils -commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger -morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts -divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre: -leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une -succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de -leurs terreurs. - -On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les -honneurs. - ---Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy. - - [62] Orateur, conteur. - -Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers -approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à -l'unanimité. - ---Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront -de les consulter sur le choix d'un sujet. - ---Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous -serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez -dû faire la pêche de la baleine?... - ---Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,--répondit -Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage, -dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point -d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de -_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une -pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la -fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce -qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les -biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque -scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais -il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les -grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce -qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils -disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une -grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en -relever l'importance: - - [63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap - Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la - pêche. - -Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de -la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et -parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les -hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes -étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père, -qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions, -ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût -précoce pour le même genre de vie. - -Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans -une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un -pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il -était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre -bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un -endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux -s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient -devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc -perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils -eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je -m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec -transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec -ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les -précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les -femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante -que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises -périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et -suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de -furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les oeufs... mais on -vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi, -à qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des -fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter; -il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en -courroux?--continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir -quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'écume -vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur -émerveillé!... C'est alors que les flots présentent le plus splendide -spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!... Avez-vous vu -périr un bâtiment?... que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir -sauver des frères!... A l'école, on crut remarquer en moi de grandes -dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais -élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je -débutai; _ne forçons point notre talent_; on nous l'a dit en bon -français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit -dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair; -définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé, -d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à -affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident. -M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon -père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la -recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage; -évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf, -promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les -écueils... Non loin de là, est l'île de _Sein_; c'était jadis la demeure -des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages; -elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs -entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales -barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je -m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à -Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil -éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En -hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans -ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle -splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore -apparaît le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on découvre un -arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de -lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable -source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une -voûte d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de -navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina -ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé, -inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.; -c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à -connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin, -pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il -inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il -construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût -été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il -l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que -les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de -ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer -pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent -trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans -faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la -discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des -bateaux nommés _camares_; ces bateaux étroits, renflés de la _coque_, -étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les -gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient, -ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des _ais_ qui -s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient -ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la -facilité qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient -d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun -danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment -_trankis_, dont les planches ne sont pas clouées, mais _liées_, et comme -_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux -Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi -gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples -où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait -entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois -hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la -navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques -éthiopiennes; _pliantes_ et _légères_, les bateliers les chargeaient -facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67]. -Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement -construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de -leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans -les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est -un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à -sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de -quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal -attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne -fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils -perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit, -qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois, -et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un -navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire -grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage -d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois -ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font -pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le -célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur. -Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans -une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir -d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier -profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un -endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un -navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des -Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le -même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que -trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point -d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par -son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne -la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller -très près du vent, c'est-à-dire très près du côté d'où vient le vent. -Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par -conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le -vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du -côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction -ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1º ils perdent -beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de -changer souvent de direction; 2º ils vont plus lentement, parce que -n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles -que les autres[69]...» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de -la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté -naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils -croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan_... Parlons -aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de -traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du -Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la -même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont -de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux -larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque -trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à -la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de -timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un -_crochet_ et d'une chaîne qu'on attache au chien de _volée_. Le -conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds, -à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les -chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met -en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du -frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse -aisément si le conducteur perd l'équilibre... Alors, les chiens, qui se -sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus... heureux -si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les -chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte... -S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied; -pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à -la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner -la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les -voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez -eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un -ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Dès le -commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un -refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres, -ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le -voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois -une semaine. Les chiens sont d'abord très _sages_, plus sages qu'on -n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès -que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens) -insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui -réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la -charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils -vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre -quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de -la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un -profond sommeil, et se réveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne -pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et -la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux -rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais -entièrement ce défaut; mais on les dresse au _traînage_. Ils s'emportent -souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de -petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent, -et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt. -On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par -jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les -laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les -Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux -qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant -l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce -de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la -bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa -boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des -pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs -mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces -animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend -cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils -leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les -empêche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles, -que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez... à grands -coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce récit... -On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple, -celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long; -le _disko_, qui se trouve dans les mers du Groënland; le _right-whale_, -ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le -_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le -_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine américaine; -_sulphur-bottom_ ou ventre soufré; et le _grampus_... L'huile de baleine -est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes, -les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont -vidées avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous -recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée -par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte -retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en -pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place... -il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces -repas... La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis -navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce -poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles -pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de -cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence; -elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance; -elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne -administration... Les navires les plus propres à la pêche de la baleine -sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les -_bailles à brai_, les _bouées_ ou les _sabots_[70]... L'équipage de -chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi -vous décrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinières) sont -d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur -légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle -peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_ -et le _timonnier_[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord -de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans -l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter -secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux -baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque -jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet -âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une -entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en -vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le -reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont. -Lorsque la sentinelle découvre une _gamme_[72] il crie: «_awaïte -pauana!_» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le -plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une -seconde fois «_pauana!_» (une baleine)! et il descend immédiatement du -mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de -tous les ustensiles nécessaires... Quand elles sont arrivées à une -distance convenable, l'une d'elles _s'arrête sur ses rames_; elle est -destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer... A la -proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de -son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il -porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans; -ses cheveux sont arrêtés _à la canadienne_, au moyen d'un mouchoir -fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument, -meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqué du nom du -vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est -roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités -est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à -la _quille_ de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les -pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du -_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux -rameurs d'_arrêter sur leurs avirons_; et, réunissant dans ce moment -critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il -lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans -sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa -queue... - - [64] Sine vinculo æris aut ferri connexa. - - (Tacite. _Hist._, lib. III.) - - [65] Donec in modum tecti claudantur. - - (_Idem._) - - [66] Ctesias. _Indic._ - - [67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas - ventum est. - - (Pline. _Hist. nat._) - - «Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des - fleuves et des marécages, portent des roseaux d'une grosseur - prodigieuse; un homme peut à peine les embrasser: _on en fait des - canots_.» - - [68] Voyez Pline, Strabon. - - [69] Montesquieu. _Esprit des lois_. - - [70] _Hourques_, _bailles à brai_, _bouées_ et _sabots_: petits - navires d'une construction défectueuse. - - [71] J'emprunte quelques détails aux lettres de M. St John. - - [72] _Gamme_: baleine. - -Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en -faveur de ces hommes qui s'exposaient à de si grands périls pour -_éclairer_ leurs semblables; cette sortie apologétique fut vivement -applaudie par les auditeurs attentifs. - ---Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce -monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne -reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du -récit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le cétacé entraîne -la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée -au harpon, en enflamme les bords... Enfin, épuisée par la perte de son -sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et -surnage... - ---Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?--demanda -miss Julia. - ---Oui, miss,--répondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement -elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une -vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le -_harponneur_ observe attentivement les progrès de l'immersion. La -nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le -harponneur approche la hache du câble, et hésite encore... tout dépend -de lui... il va couper?... Non... l'appât du gain... la crainte d'être -raillé par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore -le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On -attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de -joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain -espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et -la nacelle se relève... - ---Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on -considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et -leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles, -l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces -terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute -la force et de tout le courage dont l'homme est capable... - ---Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit -Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à -l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur -les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une -grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la -première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace, -voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au -moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque -dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot -transporté à bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses -camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est -ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit -d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon -camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer, -avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point -quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord -lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri -général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage -ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui -ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et -décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements -du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté; -sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut -rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour -l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le -monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre -deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint -les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui -ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc -mutilé[73]. - - [73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade. - - (_Not. de l'Aut._) - -Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les -distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille -autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit -du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait -parlé de se retirer. - ---Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être -suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre -émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du -ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le -Kentucky. - -Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme -compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la -meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous -l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut -quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au -bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la -prière suivante au ciel: - -«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes -créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas -chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos -desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui -nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont -espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne -d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as -confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans -cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous -allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être -transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos -projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées -fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra -l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour -eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au -plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de -millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse -de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de -l'Univers!...» - -Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son -calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au -coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de -silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent. -Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés -en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur -succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour. - ---M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à -l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance. - ---A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en -s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette -garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en -selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit -pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je -crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans -l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la -chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne -vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le -répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant... - ---Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera -pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies. - ---Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de -force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur. - -Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp; -quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent -l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la -prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin -tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus -parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles -qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et -des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain, -au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des -prières... - -Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à -l'hospitalité des trois amis. - - - - -LA PRAIRIE. - - Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras - penas. - - Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des - rochers durs. - - (Ancienne romance espagnole.) - - Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des - coteaux romantiques. Que les hommes lâches, plongés dans la mollesse, - appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres plus - hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des - longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavité et une - source de vie que ne connaîtra jamais la paresse... - - (Lord Byron. _Childe Harold._) - -CHAPITRE IV. - - -Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon -éveilla les pionniers; le soleil se leva radieux, éclairant -successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses -riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs. - -On buvait encore le coup de l'étrier, lorsqu'une altercation s'éleva -entre un sauvage et un _sang-mêlé_[74], à propos d'un cheval que -celui-ci prétendait lui avoir été volé. Le sang-mêlé était un garçon de -vingt ans, si j'ai bonne mémoire, aux cheveux crépus et mêlés _à peu -près de la même façon que la barbe de Polyphème_; il avait nom David, et -à l'entendre il était homme à défier tous les Goliaths du désert. Il est -de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains, -instruments éminemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui -exécutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait -été adjoint à l'expédition en qualité de cuisinier _in partibus_. Cet -infortuné Blanc revendiqua énergiquement son bien, mais le sauvage fit -la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon -proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier -(branche desséchée et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on régla les -clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et -des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considérées -comme les plus dangereuses; elles cèdent à l'application d'une tranche -de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'établit que le cinquième jour, -on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un -des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements, -le juge ordonnait qu'il les jetât, et lui faisait jurer qu'il n'en avait -plus. Le sang-mêlé (à l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit -les Tanagréens contre les Érethriens de l'Eubée), se fût volontiers -servi d'une étrille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui -interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen -ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquité nous -disent qu'un fait particulier, mais dont l'expérience est facile, c'est -que si l'on se repent d'avoir porté, (de près ou de loin), un coup à -quelqu'un, et que l'on crache à l'instant même dans la main coupable, la -personne frappée ne sent plus de mal. Quelques combattants, au -contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent également dans -leurs mains[76]. Mais laissons-là l'antiquité: David et le sauvage se -distribuent, au préalable, force coups de poings et de coups de pieds; -enfin ils se saisissent; l'Indien se sent enveloppé des membres -puissants du sang-mêlé comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du -serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent, -ils se baissent, ils se relèvent et font mille efforts pour se -renverser. Les deux champions s'étaient si bien frottés d'huile d'ours -qu'ils étaient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le -repas de la veille n'avait pas été modéré et frugal... Un peu de -poussière ou de fumée sépare les abeilles qui se battent; mais pour -séparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se -lâchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les -_fendants_, les coups à deux mains tombent comme la grêle; le Sang-mêlé -atteignit l'Indien à la tempe, et l'étourdit. Enfin, Daniel Boon -interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant -plusieurs exemples de l'antiquité, entre autres, le vieux Silène, le -père-nourricier du Dieu de la joie, se prélassant _à cheval_ sur un âne, -lorsqu'il fit son entrée dans Thèbes, la ville aux cent-portes: les -soufflets furent qualifiés de coups de poing, et tout fut dit; le -sauvage tira ses grègues et gagna les champs. - - [74] Né d'un nègre et d'une femme sauvage. - - [75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam. - - PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII. - - [76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in - manu ingesta. - - (PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.) - -Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_ -de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des -présents. Un jeune guerrier étendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha, -et entonna une chanson indienne, qu'un intéressant Aulètes accompagnait, -en soufflant dans un os de chevreuil percé de trous. - -Avant le départ eut lieu la cérémonie de la _présentation des chevaux_; -voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la -guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour -leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les _Renards_ -s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent -autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet; -lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et -présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les _Indiens-Renards_... -Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au _roc sorcier_. -Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de -leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre _rocher peint_, -où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable, -en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc -au grand galop de leurs chevaux... - -Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et -de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne, -remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un -magnifique coursier, et armé de son _Tomahack_ était certainement -l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «_Tout-à-coup -je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un -arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer -ses victoires_[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages -faisaient partie de l'expédition. - - [77] _Apocalypse_. Ch. VI. §1, v. 2. - -Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs -et d'hommes rouges partirent au milieu des «_hourrahs_;» c'était un -spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers -équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui -serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle -et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient -nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques -arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes; -excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses -oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt -ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses -flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses -bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au -milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser -d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant -est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente -des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur -enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces -impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent -diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant. - -Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de -rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient -comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et -croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient... -aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et -des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux -chants des guerriers... Les pionniers européens observaient les buissons -d'un oeil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards -perçants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will, -marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route, -par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec -beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité -d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine -Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un -véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les -changements exigés par les moeurs des différents peuples au milieu -desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne -put se décider à louer les choses de la _terre ferme_ sans faire -quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_). - ---_Wir sind in der wiese; welches schone grün!_ (Nous sommes dans la -prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand. - ---_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._ -(L'oeil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)--dit un -autre. - ---Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le -capitaine Bonvouloir--échapperons-nous aux corsaires qui doivent -nécessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voilà enfin dans les -forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse -être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de -bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces -_herbes_; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?... -rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la -baleine... - ---Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en êtes qu'au départ, et -vous vous plaignez déjà... tenez... pour commencer, nous voilà sur un -champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent -au grand air. - ---Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une -_pourrière_ que cette vallée? hum!... - ---Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous -qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont -les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples -vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les -passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au -désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur -les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr -Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu -les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui -_tapissent_ ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent -le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature -dangereuse du pays qu'ils traversent... - -Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux -générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine -Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses -avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces -sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais -c'est une violation cruelle du droit des gens!... - ---Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver -qu'à vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et -leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées -par les loups, toutes les traces disparaissent... - ---Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est -vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites -au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles -rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez -vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui -fassent naître dans l'âme des voyageurs une _curiosité inquiète_... -Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de -la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez -donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force -ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les -poissons, est la _pâture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de -tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient -également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils -conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les -habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se -tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de -l'île, _ils allaient ainsi à la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparèrent -aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme, -mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en -parlant des Eréthriens: _Ils éprouvèrent le même sort que des poissons, -car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de -vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances -stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les -Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir -enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux -qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se -servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement -tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mêlée ils -jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils -enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient. - - [78] Hérodote, liv. VI. Erato. - - [79] Hérodote, liv. VII. Polymnie. - ---Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de -l'expédition,--dit Daniel Boon. - ---Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en -arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de _très -généreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes -futurs amis m'estimeront bien pauvre. - ---Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de -notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa -misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je -vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus -dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des -vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des -voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je -tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins -soient plus expéditifs?... - - [80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates - hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus - d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait - été plus sauvage. - - (TACITE. _Hist._) - - (_N. de l'Aut._) - ---Vous afez dit que les sofaches les afaient manchés,--demanda un -Alsacien d'une voix émue. - ---Ya, mein herr... - ---Der teufel! - ---Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres; -observa le marin français,--peste!... singulier appétit, ma foi... -Alerte! alerte! - ---Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon... - ---Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation... -plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bédouins, à ceux qu'ils -poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que -Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux de la -caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en -Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les étrangers à coups -d'ailes. - - [81] Dépouille-toi! dépouille-toi! - ---C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in -ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_. - ---Docteur Hiersac, vous frisez le pédant,--observa le jeune allemand -Wilhem. - ---Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_; -si je ne profitais de l'occasion qui se présente, je pourrais oublier -_mon latin_... - ---C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la -science comme des vieux costumes de nos théâtres; si l'on ne les -exhibait, de temps à autre, devant un public ébloui de leur éclat, ils -pourriraient; on commande donc des comédies pour les costumes... - ---Tout récemment, il y eut un massacre général des Blancs qui se -trouvaient disséminés dans ces régions,--reprit Daniel Boon après un -moment de silence;--je fus le seul _visage pâle_ (homme blanc) -épargné[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez, -nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent -de ces coquins de _Pawnies_. - - [82] Historique. - ---Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois une douzaine -d'Alsaciens. - -Daniel Boon avait un peu exagéré les dangers de la route, mais son -intention était d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de -les forcer à rétracter ce qu'ils avaient dit contre les forêts de -l'Amérique... - ---Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir à l'Allemand qui l'avait -approuvé;--nous voilà une vilaine affaire sur les bras; maudite -démangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expédition venaient -à apprendre que nous avons parlé _irrévérencieusement_ de leurs forêts, -il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours, -ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous, -herr Obermann, qui êtes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai -fait que formuler un regard de méfiance que vous avez jeté sur ces bois; -je vous préviens que je vais rétracter au nom de tous les sceptiques de -l'expédition. - ---_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut -mieux se taire que parler). - ---Hum!... colonel Boon, je n'ai pas précisément... _affirmé_... que les -requins étaient plus redoutables que les habitants de ces forêts,--dit -le marin un peu décontenancé par les détails topographiques du -phlegmatique cicérone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je -l'avoue... et il est _très_ possible que je leur rende justice... un peu -plus tard... quand j'aurai _goûté_ de cette vie _paisible_ que vous -menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins -sceptiques, afin de pallier sa première assertion,--je crois qu'il -serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre -Amérique contempler les progrès d'un peuple _nouveau_ et éclairé, que -d'aller en Italie dessiner les monuments de la décadence et fouler les -débris d'une ancienne nation. - -Le capitaine Bonvouloir suait à grosses gouttes; cette rétractation lui -coûtait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende -honorable. Daniel Boon reçut les excuses des pionniers qui croyaient que -tout était au mieux dans leurs villages; il les engagea à préparer leurs -armes, car très probablement ils auraient à disputer le passage du -premier gué; la terreur était au comble dans les rangs; plus d'un -Alsacien philosophait sur sa bête tout en cheminant; car enfin, ils -étaient seuls de leur province, à trois mille lieues de leurs amis, et -qui plus est, entourés d'ennemis féroces; quelques-uns eussent été -tentés de s'admirer, faisant partie d'une expédition au milieu de ces -peuplades guerrières, s'il y eût eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre -juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'était -enflammée aux détails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les -chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la -tête. Rien n'est plus propre à enflammer la jeunesse que cette vie -active des forêts: les États de l'Ouest fécondent sans cesse par une -population énergique le centre qu'énerve le froissement de la rotation -sociale. - ---Vos forêts éveillent des émotions de grandeur et de solennité -semblables à celles que j'éprouvai sous les voûtes des monuments de la -ville éternelle,--dit le docteur allemand Wilhem, à Daniel Boon;--jamais -je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilité pour la nature ne fut plus -vive; écoutez!... on croirait entendre les sons majestueux de -l'orgue!... - ---Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les -prairies, comme dans les déserts de l'Afrique, les sens sont souvent -trompés. Ici, si l'on ne savait être dans un pays où il n'existe -réellement d'autre édifice que la tente du voyageur, plantée le soir et -enlevée le matin, on dirait (avec la plus complète illusion d'optique) -que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de châteaux -gothiques. On se croirait transporté au milieu des antiques castels de -la chevalerie; ici, sont de larges fossés, là, de hautes murailles, des -débris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des -remparts, des dômes, des parcs, des étangs, des portiques... Vous croyez -voir un manoir du moyen âge... Écoutez! écoutez!... c'est la voix du -châtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la -brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez -qu'une terre aride et crevassée en tout sens par la chute des eaux;--et -le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est jouée la nature en créant -l'espèce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de -prodige; _hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis -miracula ingeniosa fecit natura..._ - -Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend à midi ou à -minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la -voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor -dans le lointain. Bientôt le tumulte redouble; l'air retentit de cris -plus élevés, des gémissements du cerf poursuivi et déchiré par les -chiens, des acclamations des chasseurs, du trépignement des pieds des -chevaux, bruit répété par les échos des cavernes. La génisse paissant -dans la vallée tressaille à ce tumulte, et les oreilles du berger -tintent d'effroi. Il tourne ses yeux égarés vers les montagnes, mais il -n'aperçoit aucune trace d'un être vivant. Effrayé et tremblant, il ne -sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit, -d'une sorcière, d'une fée ou d'un démon; mais il est surpris et sa -surprise ne trouve pas de fin[83]. - - [83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup - d'autres passages poétiques du plus grand mérite. - - Note empruntée à Walter Scott. - - (Voy. de la démonologie et de la sorcellerie.) - ---Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, après un long -silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des -montagnes; je leur prêcherai des sentiments plus humains... - - [84] _Sagamores_, les chefs sauvages. - - (_N. de l'Aut._) - ---Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie -errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des -charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le -petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins; -l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des -ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces -attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement -attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a -été inutile. - ---On a beaucoup écrit sur cette question,--observa le capitaine -Bonvouloir;--on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des -hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les -Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce -humaine[85]... Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!! -Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette -question... _les femmes ont-elles une âme_? Il fut décidé, à la majorité -_d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc, -soutint cette thèse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de -l'esprit_;... on décida donc, à l'unanimité, _que les Allemands -n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois, -excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la -guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des -frontières,--reprit le docteur Wilhem après un moment de silence. - - [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et - declaramus. - ---C'est vrai,--répondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque -temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe -nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les -philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la -civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est -Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure, -préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps -sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature -réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir -assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait -conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès -de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus -nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a -aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du -sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est -qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable -gourmandise... - ---Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été -vaines?--demanda le marin français. - ---Toutes les fois que l'Indien a le choix,--répondit Boon;--il rejette -avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination, -les usages de ses pères... Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et -le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui -ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de -l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de -ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le -bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu -l'achève pour les autres[86]. - - [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los - otros. - - (Proverbe espagnol.) - ---Naquîtes-vous dans une province frontière?--demanda le jeune Allemand -au vieux chasseur. - ---Je naquis presque sauvage,--répondit celui-ci;--c'est dans les forêts -que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première -institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers -regards... Et vous docteur Wilhem? - ---Je vis le jour non loin d'un château sur les bords du Rhin; ce château -est depuis longtemps inhabité; la crédule superstition s'en est emparée; -de là des légendes dont le récit dut exciter, de bonne heure, ma -curiosité; «lorsque les marbres s'écroulent, a dit un poète; lorsque les -annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renommée de -l'homme, en danger de périr[87].» Tout ce qui a survécu à la puissance -destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments -dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intéressants. -J'aime à m'occuper du passé, comme on aime à entendre les récits des -voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'idée des grandes -distances exalte les facultés, et prête des ailes à l'imagination. - - [87] Lord Byron, _Childe Harold_. - ---Vous n'êtes pas le premier Européen chez qui j'aie remarqué ce respect -pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je -comprends combien l'obscurité intermédiaire de plusieurs siècles doit -contribuer à exciter l'intérêt; en traversant ces lieux solitaires, tout -réveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!! - - [88] Les Américains y remportèrent deux victoires sur les Anglais. - ---Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda -un pionnier. - ---La chasse,--répondit le vieillard;--je récolte aussi beaucoup de -miel... - ---Du miel!--s'écria le capitaine Bonvouloir étonné,--nous n'avons pas -encore rencontré une seule abeille!... - ---Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa -poche une petite boîte en étain, dont il fit sauter le couvercle; les -pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles -abandonnèrent les fleurs de la prairie et s'assemblèrent autour -d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de découvrir leurs -retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que -lorsqu'elles jouissent de leur liberté qu'elles prospèrent... - ---Puissent les bourbouilles[89] me dévorer, si je comprends -quelque chose aux évolutions de ce cheval!--s'écria le marin -français;--Hippocrate dit que l'exercice de l'équitation occasionnait -aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux -et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne -sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas à être -désarçonné,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je -vous prie.--Boon ferma sa boîte; les abeilles s'enfuirent, et le cheval -rétif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manière toute -particulière de prendre les abeilles?--continua le marin. - - [89] _Bourbouilles_, éruption milliaire dont les aiguilles incessantes - martyrisent le patient de la tête aux pieds. - ---Oui, capitaine,--répondit le guide,--à quelque distance qu'elles -aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute -à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper -même leur instinct... - ---Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur -cette chasse? - ---Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux -abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques -provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines; -personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on -peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce -encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus -reculés. Après avoir _percuté_ les arbres, nous répandons du miel sur -une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente -en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur, -viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du -vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles -sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne -droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur -uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de -vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur -cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se -doutant pas de la déconfiture qui les attend _at home_. La hache -résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert -les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les -dépouillons sans pitié. - -Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand -elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les -temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se -posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur -de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de -Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus -heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de -l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la -constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de -l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de -miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs -habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus, -ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du -ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux -dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a -coulé d'abord!... Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur, -souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin -tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui -décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux -mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve; -ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on -se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les -anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière -et _mondifiante_... On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les -églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait; -le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le -symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de -prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être -prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont -fait pratiquer, manger de la _crême_ et du _miel_. Nous retrouvons dans -l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie -toutes les fois qu'elles mangeaient du miel. - - [90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI. - -Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils -faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline, -ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait -paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la -première fois; ils croyaient rêver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas -un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs -arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers -le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne -réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments -croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense -prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes -comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles -contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne -portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues -d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour -ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation; -chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui -qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin -du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses -regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source -de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague -rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie -commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses -pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption. - - [91] Madame de Staël: _Corinne_. - -Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et -cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines, -ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air, -découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à -autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait -ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en -décrivant des cercles majestueux. - ---_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald -angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous -arriverons bientôt),--observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de -l'équitation. - ---Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur -l'herbe! - ---Une _ourse_[92]! cria à son tour le capitaine Bonvouloir. - - [92] _Ourse_: nom d'une voile. - -Daniel Boon arrêta son cheval, et les pionniers ne formèrent qu'un seul -groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les -pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'était point -des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de -_poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois déchargea sa carabine -dans la direction qu'avait prise les prétendus ennemis, assurant qu'il -ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus -facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses -compagnons du côté qu'il indiquait du doigt, et les deux seules -créatures humaines qu'ils découvrirent étaient de nature à ajouter au -caractère désolé du site. - -A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrèrent à leurs -conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages... - ---Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel -Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait -aucune inquiétude;--nous pourrons leur donner la chasse à grand bruit; -c'est peut-être du _fret à cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous -nous en emparerons facilement. - - [93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage à partir que quand son - chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli - au moyen d'affrètements successifs, on dit que le bâtiment est - chargé _à cueillette_. - - (_Note de l'Aut._) - ---Pas encore,--dit Boon à l'impatient marin;--il ne faut montrer ni -crainte, ni défiance; nous ferons bien d'avoir une conférence avec eux; -il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami... - ---Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit -vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande à -être excusé). - ---Je _décline_ également cette mission délicate,--dit le docteur -Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir à _brider_ ces -gens-là. - ---Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vénérable Alsacien. - ---Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci. - -La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé -de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant; -le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son -couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux -sauvages pour conférer avec eux. - ---Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment -pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne -d'envie, observa le marin français:--voyez, colonel, ils sont presque -nus. - ---Nous en saurons la raison tout à l'heure,--dit le chasseur;--ces -sauvages ont sans doute _sacrifié_ leurs habits à leur _médecine_; c'est -un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux -dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au -village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au -Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur -disgrâce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils -rencontrent! - ---Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,--observa un pionnier -alsacien. - ---C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,--continua -Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans -ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils -découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs -épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes -vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés -d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau -de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en -arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un -ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les -autres; à ce signal tout le village court aux armes. - - [94] Bison, boeuf sauvage. - ---Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur -Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes -tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient -signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles -restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur -arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même -connaître la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes -avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom à de petites -tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient -des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en -porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment, -un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le -clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au -loin, et d'annoncer l'approche des ennemis. - -Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons, -_très probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expédition; -nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail... ne -craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous -trois...; assurément, ils vont se battre... - ---Soyez sans inquiétude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confèrent -entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils -aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se -cacher dans les broussailles. - ---C'est logique. - -La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et -franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient -encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte -sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon -donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les -chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou -paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un -laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays -abondant en gibier. - - [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline, - ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre - heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à - boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite - faire cent cinquante milles sans s'arrêter. - - (Pline _Hist. nat._, lib. VIII.) - - (_N. de l'Aut._) - - - - -LE COMBAT DES REPTILES. - - Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la - gorge. - - HOMÈRE. - -CHAPITRE V. - - -Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers -s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à -coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce -bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs -découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme. -Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable -de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie -en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc -que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite! -ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle -qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête, -ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements; -celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un -pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses -mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il -s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques -moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans -la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de -la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût -fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne -point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent -la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent -à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et -paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les -Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en -le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant -leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_ -qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin, -toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre. - - [96] Européen (le capitaine Bonvouloir). - ---Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le -Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il -est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce -qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous -disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se -révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les -irritez pas, car nous sommes en paix avec eux. - -Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans -tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se -réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent -que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur) -ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se -précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine -Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le -marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter: - ---Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le -serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme -blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir -tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui, -entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du -sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre -grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière -païens!! - -Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les -lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers -à l'ordre, et délia les pattes du chien. - -Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie, -lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent, -s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans -leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage -des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié -rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux -antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent -noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son -adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du -crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche -dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête -dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou -(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le -serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à -travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le -sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur -animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de -l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir -enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne -au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un -cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage, -lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et -l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan -accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces -lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se -déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce -sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est -magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme -pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue -perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son -butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut -châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et -poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que -l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la -fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa -vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les -ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle -déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les -endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et -l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le -frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il -résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle -saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol. - ---Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est -plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute, -ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit -espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que -c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui -rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se -mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise... - ---Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du -chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine -Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les -bords de la Garonne. - ---Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une -autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour -remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de -leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en -plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_. - -_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien -en s'adressant au jeune sauvage... - ---Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à -sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets -du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des -tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et -se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les -oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche -s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée... - ---O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce -dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche -pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez, -Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui -les ferme exactement_. - ---Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à -sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps -après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents; -il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme -n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et -périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées -découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils -s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à -sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché -les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre: -toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se -tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent -les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques; -ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce -chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels -convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et -mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se -promettaient un sort heureux. - ---J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine -Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit -un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables -piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le -serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce -les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à -bout[97]... - - [97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les - graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à - percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande - quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé - le _Choyero_, du nom de cette plante. - - (Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.) - ---Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre -d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le -docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne -peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours -par la mort du serpent. - ---Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je -suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens -nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des -serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs -filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais -_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les -expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie -clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur -grand bien...[98] - - [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents, - au ministère anglais. - ---Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels, -_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous -gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur -_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un -mot... - - [99] Et autre semblable canaille. - ---On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de -serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence... - ---Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe, -s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem? - ---La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur -allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur. - ---Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les -serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon. - ---Il doit y avoir une raison pour cela... - ---Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner, -c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de -devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le -venin vous dépêche au bout de quelques heures... - ---C'est logique,--observa le docteur Wilhem. - ---Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est -d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique -ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge -de poudre, et on met le feu. - ---Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin -français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques. - ---Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets -du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des -_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le -foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le -_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui, -par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient -encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_... -Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de -ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de -basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient -les seigneurs... - - [100] Ambroise Paré, liv. XX. - - [101] Galien. Aux commodités du thériaque. - -Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque -Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de -l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec -précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de -daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se -présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des -ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers -armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur -le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will -regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un -grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient -l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant -leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du -troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande, -faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_, -la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils -embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent -le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait, -de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se -brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se -frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues -en panache, et fuyaient comme le vent. - ---«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine. - ---La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine -Bonvouloir. - ---Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais -je propose de continuer la chasse. - ---Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un -pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en -marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît -leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la -destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes -bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte -de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine, -et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers, -tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur -montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui -s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis -s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui -troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez -fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim -paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine -Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils -eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez -venait à manquer son coup. - ---Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas -que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune -conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au -moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à -tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre. - ---Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes, -capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de -la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux. - -Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement; -le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une -panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité -de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal; -plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers -allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de -vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle -pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux. - ---Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le -questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre -ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes; -ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air; -voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait -plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et -fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va... - -Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part; -le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort; -l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se -dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine -Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la -poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper; -mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur -le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit -l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le -Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le -chevreuil tomber aux pieds du marin. - -On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les -pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement. -Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_. - ---Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel -Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le -couteau entre la première et la deuxième côte?... - ---Oui, capitaine; répondit Boon. - ---Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua -le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!... -Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître... - -Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens -de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le -perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes, -dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que -les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui -l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne -se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le -premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il -s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup -est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première -_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et -l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent -la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient -réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile -pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les -dévorent immédiatement. - -Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser -les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les -prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut -facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait -deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des -chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la -_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui -comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le -daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se -retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais -surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent -dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit -que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six -dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en -est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est -tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il -vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon -coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire -les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent -quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle -leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au -feu. - -Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche -toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les -plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un -mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du -troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et -ne l'abandonnent pas. - -Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière -toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs -s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de -la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur -l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et -paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau -qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus -qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive. -Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne -se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y -parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages -en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de -_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible -aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs -canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches -et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés -à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent -enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_, -ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse -est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces -hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des -fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir -partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la -_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en -haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus -fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de -l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et -sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de -l'Ouest... - - - - -LE BIVOUAC. - -(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.) - - Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui - sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton - original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses - pensées. - - (GEORGE SAND.) - - Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine. - - Ainsi donc, découvre ta poitrine. - - (_Marchand de Venise._) - - Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux, - Que l'arbre du désert incline ses rameaux! - Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre - Le monotone écho de son chant triste et tendre! - Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix, - Le chasseur indien se repose parfois, - Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule, - Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule. - - (Les _Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE, - Américain.) - -CHAPITRE VI. - - -Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas -d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière -coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes -les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux, -surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement -subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien, -en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres -de toute espèce. - -La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir, -se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les -rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux -éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur -souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une -lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues: -c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du -feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme -à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les -habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui -semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les -gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils -avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces -circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits: -beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances -qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou -pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste -plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos -villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au -milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les -situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes -aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants -des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels... - -Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _à tous les -jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets -somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons -l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps -est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer -ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de -l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle -donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se -montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics: - - -«Cher Docteur, - -«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec -moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère -je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne -s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est -inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir -ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire. - -«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un -jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la -table; un morceau de boeuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de -fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le -cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu -demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de boeuf, ou des -plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on -partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à -un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le -cuisinier a eu, dernièrement, la _sagacité surprenante_ de découvrir -qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si, -grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de -pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de boeuf... Si ces dames peuvent se -contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des -assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de -fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop -frottées) je serai heureux de les voir[103]. - -Et je suis, cher docteur, tout à vous, - -WASHINGTON.» - - - [102] A West-Point. - - [103] Voy. Washington's Writings. - -Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé -Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air -libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était -plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à -la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe -abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où -l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans -les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils -viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de -l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et -les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes -et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité -est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est -sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la -facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du -hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par -habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils -viennent vivre et mourir. - ---Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des -cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder -de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en -m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi, -colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des -pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine. - ---Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la -venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les -jours_... - -Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood; -plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le -capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim -pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait -si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave -pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son -adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et -le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les -aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne -mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!... - - [104] Venaison: chair de bêtes fauves. - ---Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir -avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis -pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième -côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du -troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous, -Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de -pareil, pas même celui de la truffe! - - [105] _Mokôman_, couteau de chasse. - ---Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon. - ---C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur -Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la -calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_... - ---Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande -et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda -l'Irlandais Patrick... - ---Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la -venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux -guide, le plus patient des hommes... - ---Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce -daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais -pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les -prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur -gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur -apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des -chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii -adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois -remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la -nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu, -dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait -suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications, -les bêtes fauves étendues çà et là[106]. - - [106] Tacite. _Annales_. - -Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement -chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé -que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa -poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux -guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux -pionniers un spécimen de son savoir-faire. - ---Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage -Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107] -et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez -cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas? - - [107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme - la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant - peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y - introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le - liquide. - - (_M. Paccini_; de la Marine.) - - [108] _Shominabo_, boisson indienne. - ---_Exquisite_[109]! comme disent les Américains. - - [109] Exquisite; excellent. - - (_N. de l'Aut._) - ---Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais. -Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi -comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit -connaître... - -Les chasseurs firent cercle autour de la venaison. - ---Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le -capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un -bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois, -les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,... -_paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi -obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils -avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité: -«les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et -nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de -cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le -prix de sa valeur dans les combats... - - [110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire. - - (_N. de l'Aut._) - -Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en -devoir de faire honneur au repas. - ---Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand -sang-froid,--mais c'est la coutume ici... - ---Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas? -c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous... -si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela -s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être -agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_? - ---Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas -compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité, -très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville, -des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous, -_sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais -de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans -vous... - -Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la -Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de -l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur -_Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les -plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on -enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en -main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en -arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car -il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio -de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112]. - - [111] Todo encendido en colera. - - [112] _Garrotazos_, coups de bâton. - - (Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.) - - (_N. de l'Aut._) - ---Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi, -Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je -ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez, -Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la -première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie; -pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme -l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la -fourchette avec régularité... - -L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants, -et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions -pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos -pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles... - ---C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur... -_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa -chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le -devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout -de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la -gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé -_brave_ et _habile_ chasseur... - ---Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle -du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon -appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!... -Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en -s'adressant aux pionniers... - - [113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de - les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves - bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la - défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain - trempé dans du vin. - - (Voy. M. Paccini; _de la Marine_.) - - [114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les - spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues. - - (_N. de l'Aut._) - ---_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit -un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser -un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn -nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne -l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort). - ---Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le -marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit! -vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de -la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes -aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je -vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas -que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène: -_toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se -digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la -_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un -coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose -une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin, -dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs -Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas! -non pas!) - - [115] Avide hausta (Pline). - ---Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut -prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis... -_céans_... - ---Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune -Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager -la peine du capitaine Bonvouloir... - ---Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir -atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement -de Fagotin!... - ---Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus -sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et -d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les -sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et -qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_... - ---_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_... - ---Quoi!... les choses en viendraient là,--demanda vivement le -marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?... - ---Certes... - ---Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez -qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels -morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour -le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans -murmurer_... - ---Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en -mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point -un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits -de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi, -colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des -pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?... - ---Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de -terre... _tous les jours_... _tous les jours_... - -Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de -bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le -Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia -le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce -nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_; -pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les -pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux. - -La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de -rire. - -Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au -milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui -éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle -Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une -certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives -paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de -l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda -pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se -montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse» -disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont -l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du -_moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font -une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une -dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des -idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur -succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse, -on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi, -on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie -aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le -retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient -également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils -s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le -nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se -levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant. - ---Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit, -avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour -obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce -souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme -d'anciens amis. - - [116] Diogène, Laërce. - ---Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers -sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments; -rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis -par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je -doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse -oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la -compagnie de nos belles américaines... - ---Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on -pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines -personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée -de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs -cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du -coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est -d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un -esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des -hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et -médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes -les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les -cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un -des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien -dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire -une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui -me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que -j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de -fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce -calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles -jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique -n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du -Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et -traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage -d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour -indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture -que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive -quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte -l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme. -Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à -enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur -ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se -convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable. -C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à -endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant, -jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la -vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à -l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette -insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir, -il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son -monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas -encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il -reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au -choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous -dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de -tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de -_deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une -devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord -par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu -à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent -graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce -que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les -Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses: -la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_? -nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent -faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces -deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se -lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à -mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles -coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une -femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le -plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent -avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune -homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de -virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la -confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est -parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce -peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne -demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive, -enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses -frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit -descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe! -qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain, -aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages; -mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui. -Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_... -terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens, -après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en -commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie... -(il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux -font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche -donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve -à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les -moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique -est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté -mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les -Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables -des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes; -les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs -sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais -souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves -campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son -fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est -beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains, -par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur -roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras -gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement -salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du -citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres -du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches -d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne -partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou -mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la -religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les -autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une -cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs -partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un -_lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit -manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de -le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux -baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner. -L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et -le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour -mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de -sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et -qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit -des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le -roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit -immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son -sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de -redoutables conséquences... - - [117] Platon. _Des lois_. - - [118] Bible. Jérémie, chap. XIV. - - [119] Montesquieu. Esprit des Lois. - - [120] Une tradition des Druides. - - [121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville. - -Les pionniers poussèrent un cri d'indignation... - -Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit -Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de -plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et -bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de -trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim -à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la -journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières -habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées... -Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être -écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement. - -Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les -aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de -conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs -récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique, -qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la -chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster -il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur -envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse, -il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces -daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par -des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il -ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération. - -Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays -des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que -j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs -d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des -songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y -fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on -n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la -soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems -(chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont -encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on -trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche... -Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on -est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours -verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de -wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où -il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu -manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule -droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y -repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la -gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu -n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je -puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir -mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer -et dormir.» - -Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux -pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon. - ---«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni -peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de -la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce -grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles -puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne -l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis -du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé -comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une -famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule -éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est -pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume... -Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des -hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le -soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure -de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les -reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur, -comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi -pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124] -n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé -de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche, -et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je -fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les -lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon -génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure -du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au -mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de -précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude -fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son -arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au -nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et -légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne -suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je -deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui -parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards -avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne -reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque -j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et -d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a -flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle -ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce -nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent -celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon -coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se -gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir -que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos -peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de -l'amitié et du bon accord...» - - [122] Européens. - - [123] Voy. le chap. Ier. - - [124] Mon toit. - - [125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir. - -Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours, -ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages... - ---Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en -prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence. - ---Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre, -et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne -d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon -entreprise... - - [126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir... - ---Plaît-il?... - ---Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise... - ----Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise? - ---Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur -ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit -d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore -passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le -temps avec sa _lime_ et son _éponge_... - ---C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir... - ---Comment; c'est faux!... - ---Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé -d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure -le temps... - ---Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit -de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse -encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle -_coévale_...[127] - - [127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_... - ---Plaît-il?... - ---Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est -_coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison -corrosif de l'abattement... - ---Holà! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la -simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original -français_. - ---Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques -_anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait, -comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement -_sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je -renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant -de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux. - -Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et -celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité. - -L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la -_cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac. - ---Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir -l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je -goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent... - ---Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M. -Patrick,--observa Boon. - ---Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais. - ---A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de -vous être agréables. - -Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir -Patrick. - ---C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir, -vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort -doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette -anguille est succulente... - ---M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos -rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos -bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition... - ---Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles -argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de -l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles -sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas, -Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire, -dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la -peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait, -à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se -procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux -Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne -passera plus à travers les _losanges de chanvre_... - - [128] Silver eels. - - [129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles - argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur, - _able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple - transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la - membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que - l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée - pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un - poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_. - - (_N. de l'Aut._) - ---Plaît-il?--s'écria le capitaine... - ---Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de -chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne -pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos -pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont -l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de -l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des -différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à -leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche, -Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du -dépeuplement progressif de son empire... - ---Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace -de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous -rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu -s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole -d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à -présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette -opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup -d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez, -Whip-Poor-Will. - ---Vous voulez parler du _scalpage_... - ---Oui. - ---Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand -sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez, -notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble -afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur -l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau -du front, et arrache la chevelure. - -Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible -mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers -poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu -goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir, -perdirent l'appétit pour le reste de la soirée. - ---Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua -Boon. - ---Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le -marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit -mort[130].» - - [130] La Fontaine, _le philosophe scythe_. - ---C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs -ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière -la plus _chirurgicale_. - ---Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son -semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait -préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles -circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et -l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je -comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages -à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais -que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les -poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je, -abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de -grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur -chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une -idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que -Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en -s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son -repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne -peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et -deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne -s'est vue!... - ---Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les -Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la -loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en -usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde; -c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe -faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et -prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant, -et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette -peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte -de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une -serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait -donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...» - - [131] _Decalvare_, peler la tête. - - [132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher - le cuir chevelu. - - [133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_. - - Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je - n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été - scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.» - ---Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur -Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour -capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit -point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les -prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour -la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce -pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une -cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête, -l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent -leurs cabanes comme d'un trophée... - ---Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui -se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir. -Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent -s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps -tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à -l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la -mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs -combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les -vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes. - ---Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que -je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois -fois_ la semaine?... - ---Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le -chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_ -acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au -capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard -farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même -_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes -précautions. - ---Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des -chevelures humaines! - ---C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour -leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait -même... du danger... - ---Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en -touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter. - ---C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent -rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem; -rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du -Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de -monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits... - -Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les -pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance... - ---Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails -sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui -tenait à connaître les antécédents de ses commensaux. - ---Très volontiers, répondit Boon. - -Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus, -et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs -_blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens -bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au -groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude -d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les -particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon. - - [134] Couverture de laine. - -«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible -tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une -grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au -conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à -cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de -ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se -glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui -aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y -avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande -réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence -d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son -égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son -couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce -meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent -en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative -pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche -parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois, -j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé -à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur -présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de -la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté, -mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens -me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui -sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis -prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme) -lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes -vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le -pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta -vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse -si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi -comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de -la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta -aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut -qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon -l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent -dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à -l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la -Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de -réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des -frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et -lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le -Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu -vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais -le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y -avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son -sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est -infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas -oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les -prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment -sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique; -il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend -sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a -longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de -contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine, -fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit -au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_, -serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait -prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les -derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur -grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme -sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses -aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des -_Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces -derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une -créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village; -elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté -s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu, -mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez -la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable -champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur -d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil -bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un -tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur -l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir -rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier -se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la -colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie -qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à -_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en -défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la -tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses -yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie -ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit -où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et -la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il -se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui. -Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le -motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la -bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever -la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et -l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et -leurs victoires... - - [135] Vieillards. - - [136] Cabane. - - [137] Mourir. - - [138] Tu l'as tué. - - [139] L'Hermine. - -Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait -paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de -_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant, -de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette -première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux... -Daniel Boon continua: - -«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez -s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever -de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de -la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon; -Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des -gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille -femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à -massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci -était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en -elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend -la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_, -lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes -disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais -l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un -énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa -fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le -rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps, -nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls... - - [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la - contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert - de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent - le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées. - - [141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de - la rivière Saline_. - - (_N. de l'Aut._) - -Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se -portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré -et l'impassibilité de sa race. - ---Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la -venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la -semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence... - ---_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142] - - [142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de - Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish - Inquiry commissionners (1835). - - (_Note de l'Aut._) - ---Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de -bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que -ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les -habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout -cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte -pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade. -Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans -les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean -l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin -que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un -anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique; -n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de -l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien? -Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le -proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la -cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la -cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune; -les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je -l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations -dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience. -Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de -prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies -verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et -multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une -terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes -sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien... -si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan... -Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je -mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_ -la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux -réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive -désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!... -mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et -des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine? - ---Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de -terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_ -fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de -vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de -votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants -seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous -mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_... -_trois fois par jour_. - -J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de -plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines -est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les -terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, -succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et -les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux -lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent -d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits -que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre -d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la -vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu -assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu -ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus -profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre -courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura -te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes -nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de -protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde -et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne -nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu -appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais -tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont -prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143]. - - [143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient - encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque - guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.» - - (Bible: Exode.) - ---Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de -grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur -mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes -yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières -profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités -avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de -larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre -anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où -vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il -égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la -portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait -nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le -joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans -protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le -désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein -dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux -qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de -l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français -à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons -sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends -garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre -continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous -fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans -amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit -que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos -efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes -vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant -l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes -rivages... L'Amérique est libre!... - ---Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur -canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi -patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande; -vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus -de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres -contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du -temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses -bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages -pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour -les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte -des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on -se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son -sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples -bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se -transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour -tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres -pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient -capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir -sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie -n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est -malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche! -Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa -population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]» -Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui -puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont -appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions -de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment, -et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne -dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines -de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés -seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr... -Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux -rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la -patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux -guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de -cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire -que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les -Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et -cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la -misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la -mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au -dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de -malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses -enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde -tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne, -avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs -d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés -lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle -obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui -vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce -trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde, -l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait -tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à -l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le -landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au -baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai -appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont -montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai -ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se -sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent -quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués. -Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant -une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution -était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère -anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il -en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à -mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il -me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante -florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai -droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe -qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés, -mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous -ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à -rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous -ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une -jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au -jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie -anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos -maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de -l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de -tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on -célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire -retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous -plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la -misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en -Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155]. -L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple -malheureux, bien malheureux!... - - [144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie. - - [145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos - serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux - citoyens de plusieurs autres villes.» - - (Démosthènes, 3e Philippique). - - (_N. de l'Aut._) - - [146] _The clearing of the country._ - - [147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du - Docteur est piquante. - - [148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu - l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je - vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez - haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez - donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous - promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire - fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de - la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute - classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur - cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours - par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un - crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne - l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours - leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents - noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés - d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais - qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la - Révolution. - - (M. Michelet, _Le Peuple_). - - On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la - révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les - peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui - repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent - soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique - et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils - aiment peu notre gouvernement. - - (Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.) - - [149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les - ménagèrent. - - (Montesquieu, _Esprit des lois_.) - - _The union between England and Ireland is but a parchment mockery_: - (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)... - - (Daniel O'Connell). - - Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à - celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait - une union..._ - - (_N. de l'Aut._) - - [150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que - je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me - faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti - de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait - pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour - le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le - caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La - passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne - démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi - malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique. - - (Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.) - - (_N. de l'Aut._) - - [151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18 - février 1777. - - [152] _Tone's Mémoirs..._ - - _They vowed not to leave one English man in their country._ - - (Leland) - - [153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting - our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one - century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils - réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous - pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.) - - «La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens - d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où - me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du - président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire - verdoyer notre chêne d'Irlande.» - - (THOMAS MOORE.) - - (_N. de l'Aut._) - - [154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce - sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées, - ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers - érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es - terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent - la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute - inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez - de l'aer, et ennuy d'un chascun...» - - (Rabelais) - - [155] Terra qua sanantur omnia vulnera. - - (Pline.) - -Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et -tout rentra dans le silence... - -Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au -Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au -besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres -ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie -contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent -comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il -s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars -1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné -l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et -d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence -d'affliger l'Irlande!...[156]» - - [156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à - Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)» - - TITE-LIVE. - - «Sans doute, c'est pour nous ménager que vous n'avez pas voulu en - venir aux mains; ou plutôt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce - point que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré? Et il - n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours - votre courage et ne mettront jamais vos forces à l'épreuve (Nec nunc - erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non - experientur.)» - - TITE-LIVE, liv. IV. - - Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destinées - à ceux qui cherchent la raison des choses... - - (_N. de l'Aut._) - - - - -LES PLEIADES. - - Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce à l'oreille, et je ne - mangerai morceau qui me profite avant d'être informé de tout - exactement. - - (DON QUICHOTTE.) - - Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle? - Circule-t-il partout une transe mortelle? - Voit-on dans la nature un signe inusité, - Funeste avant-coureur d'une calamité? - Un sanglant météore un sinistre interprète? - Non, partout la paix règne, et la terre et le ciel - Obéissent tous deux à leur cours naturel. - - (LA ROSE DE SMYRNE, poème par M. Alfred Mercier, Américain.) - - Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate. - -CHAPITRE VII. - - -Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec -indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie -des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux -limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du -camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour -éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces -pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de -méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin -au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se -présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique, -ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le -jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun -frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait -son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en -effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos -pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait -avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore -la majesté de la nature. - ---Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu -inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont -plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de -dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux? - ---Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant, -il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de -ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition. - ---Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette -affaire, Colonel?-- - ---Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet, -les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent -avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_... - ---Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine -Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette -affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_? - ---Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de... -l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au -Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle -possible... - ---Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle -les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157]. - - [157] Mariage de Figaro. - ---Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui -accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux. -C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne -récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de -quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on -préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en -réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle -fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de -plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur; -n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le -lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange -de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages. -Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par -des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères -préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si -flatteuse dont on l'avait, jusque-là, bercée. Arrivée au bûcher, quelle -ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments -de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur -son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant -les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son -innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;... -rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le -fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible -spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut -suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et -retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune -fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et -sanglantes;... le reste est horrible à dire... - ---Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers. - -Boon reprit après un moment de silence: - ---Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de -la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille -imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux -acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le -sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder, -et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte. - -Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces -histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche -de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une -forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent -pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient -tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir -aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils -attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la -tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et -qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une -vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse -naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents -dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet. - -Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos; -plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le -récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux -qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et -bientôt ils ne les entendirent plus... - ---Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des -étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en -plein air!... - ---Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant -à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles -brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble -à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la -splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui -n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un -genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est -bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je -conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait -utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans -leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance -en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?... - ---C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les -ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en -craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction... - - [158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim. - ---Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en -faction?... - ---Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant -le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner -les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas -d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un -rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied -d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui -annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et -s'enfuient... - ---Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je -m'attendais à une ronde à la sonnette[159]... - - [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une - sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas - endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle - répondît. - - (Voy. Thucydide.) - ---Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous -apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant -dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence, -quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous -l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le -chef, le cou tendu, observe et avertit. - ---Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de -réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes -féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les -loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le -Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit -périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de -ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus... - ---Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa -l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des -endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur -sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître -les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les -yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution -d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec -tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces -peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de -coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat. -Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer -dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de -s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par -l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite -pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours -parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous -disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la -vilaine habitude de mâcher ce végétal... - ---Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du -_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que -vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel -Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les -physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être -comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut... -_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur -perde au change... - - [160] Espèces de tabac. - -Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande -habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur -position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils -faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils -se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez, -Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre: - - C'est moi! je suis un aigle de guerre! - Le vent est violent, mais je suis un aigle! - Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas. - La plume d'aigle se balance sur ma tête. - Je vois mon ennemi au-dessus de moi! - Je suis un aigle, un aigle de guerre. - - Désennuyons les morts - Partons, pour les couvrir - Et disons-leur tout haut - Qu'ils vont être vengés. - - Levons le tomahawck, - Suspendons nos chaudières; - Graissons, tous, nos cheveux, - Peignons, tous, nos visages, - Chantons la chanson de sang - Ce bouillon de nos guerriers. - - Je vais en guerre venger la mort de nos braves, - Comme le loup affamé, je serai inexorable. - J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai; - Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants, - Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages. - Je vais en guerre, venger la mort de nos braves, - Comme le loup affamé, je serai inexorable. - -Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être -prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se -coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies; -son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature -reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit. - -Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le -corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille -les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est -accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne -_dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or, -l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant -le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi -engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les -sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir -l'explication. - -Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient -presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers -américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient -pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les -objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent -mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les -voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme -imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois, -lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la -profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se -recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se -fit entendre. - ---_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en -sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir -avez-vous entendu)? - ---_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à -moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on -ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163], -partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous -viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du -_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on -entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux, -et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que -par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant -entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à -craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces -bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du -sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que -nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement -désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_... - - [161] Je veille. - - [162] Jeter l'ancre. - - [163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris. - - [164] Pausanias, ch. XXXII. - ---Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur -Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle -Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans -les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont -je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les -Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions. -Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les -croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons -lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons -inattendus et burlesques. De là, l'idée que Pan apparaissait à -l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime -d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité -mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme -un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier -d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en -route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats -tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le -glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en -repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les -cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus -d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent -un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se -renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est -impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit, -et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?... - ---Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac, -vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de -commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler... - ---Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous -quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre -Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort -_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de -l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?... - ---Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par -cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est -une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à -pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter -aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait, -voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la -direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai -souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une -_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_, -_tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et -l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon -élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est -un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais -me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède, -quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de -dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan -en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en -apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp, -ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les -ronger avec un grand bruit de mâchoires. - - [165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot, - qui, chaque matin, va chercher les provisions. - - [166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à - cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des - flots huileux. - - [167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes. - - [168] _Collègue_: un maillet. - ---Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une -feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère -_très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est -facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa -dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et -comment nous emparer du _monstre_!... - ---Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes -frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt -que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat -illico fauces earum_... - ---Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement -_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en -berne_?...[170] - - [169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will. - - [170] Signe de détresse. - ---Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières -paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous -vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des -moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que -dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente -hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze -guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la -fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages, -j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir -une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez -entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de -médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée -superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles -qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche, -ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs -interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou -des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est -possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les -Pawnies pour nous frapper de terreur... - - [171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les - Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres, - couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons - d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte, - étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se - servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson. - - Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_. - - (_N. de l'Aut._) - ---Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont -dévoré le coeur de cette jeune fille? - ---Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la -jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le -corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en -hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables, -disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les -irritations de la faim_... - ---S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le -marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le -droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations -doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le -moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables -intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions -humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!... -est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!... -c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de -ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il -versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser -ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer -sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des -arbres...[172] - - [172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de - grands champs de bled, dit Brantôme. - - (_N. de l'Aut._) - ---Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi -philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte -d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois... - ---C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où -l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la -nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont -autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais -du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les -forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est -tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées... -en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très -cops._»[173] - - [173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois. - ---Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en -riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous, -capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres -esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux -humains... - - [174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le - soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser - avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue. - ---Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la -nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup -d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux -plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à -_s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à -coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non -plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas... - - [175] _Vaigres_, planches d'un navire. - -Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et -la science déborda. - ---Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau -(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des -premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les -dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées. -Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial -de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son -secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le -milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils -mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_, -ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils -n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un -exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de -Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent -à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses -m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur -prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les -reins... - ---Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit -le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin -que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se -plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son -limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous -cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts... - ---Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de -Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un -problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit -captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur -départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit -seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la -nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà... on croit qu'elles -n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la -_tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle -fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages -épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir, -rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas -impunément? même lorsqu'il dort... - ---Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_, -mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie -gémissant sous ses moufles...[176] - - [176] _Moufles_, appareils de poulies. - -Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais -Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus -vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun -a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la -nuit...» - ---Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous -conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte -n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à -la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise -carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de -_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une -plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans -l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?... - - [177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap - Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut - dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se - nourrir de _fayots_ (haricots secs). - - [178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par - être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et - enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive, - _on torche de la toile_, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles - le plus longtemps possible. - - (Voy. M. Paccini: de la Marine.) - ---Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la -prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs -guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse -à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque. - ---Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils -nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette -délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée -des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!... - ---Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte; -le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un -canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils -attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été -envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de -_médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes -les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou -d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé -à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en -offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le -dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le -ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages, -car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs -prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent -annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs -prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent -de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande -influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être -l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils -désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers -et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_... - - [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire. - - [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos - lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de - chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre - savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american - indians_). - ---Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont -tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en -foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on -n'établisse ici-bas aucun domicile durable. - ---Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans -la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou -_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur -Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est -mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés. - ---Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le -capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à -Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout -pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la -voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en -grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus -lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais -qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque -engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y -seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un -_animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur -contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous -les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre -supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes; -ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu -sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes -prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque, -avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a -que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et -d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de -toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais -puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus -de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me -défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille, -dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme -ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre -force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups, -et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous -ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un -lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux -prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien -d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le -supplice en se faisant adopter?... - - [181] Montesquieu: _Esprit des lois_. - ---Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous -adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les -mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos -triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant -mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal -courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent, -pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos -chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous -donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].» - - [182] Voy. Travels in high Pensylvania. - ---N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le -marin. - ---Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes -gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on -commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits... - ---_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans -joucroute_!... _der teufel_!... - ---C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le -gastronome gascon stupéfait. - ---Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son -sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les -martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse... - ---_Der teufel_!--s'écria le même Allemand. - ---J'en ai la sueur froide!--dit le marin. - ---Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur -vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous -serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous -offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main -gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier -vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie, -vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le -visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même... -jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous -relever[183]... - - [183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians. - ---Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale -presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation -cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de -crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je -renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous -étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être -n'avons-nous affaire qu'à une panthère. - ---Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste -Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre -_chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à-dire munis de _ligaments_ -élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut -pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il -les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_... - - [184] Cuvier. Notes sur Pline. - ---Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous -tirerons d'ici!--dit le marin... - ---Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à -son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux -Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius -rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée -au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur... - ---Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine. - ---Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du -philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais -l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus -_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très -intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses -petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le -_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le -_second_... d'examiner ce qu'elle demandait. - ---C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui -dictait cette conduite... - -Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_. - ---Et il se laissa conduire?... - ---Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel -service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse; -avec eux, la mère escorta... - ---Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de -tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler! - ---Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà -des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le -désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose -rare... même chez l'homme... - ---Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel -Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le -trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait. - ---Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune -obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les -ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon..., -voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout -homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il -veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes, -fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses -vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé -seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il -n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas -de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le -lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que -ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des -houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être -enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer -quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en -pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des -yeux qui brillent dans les broussailles?... - - - - -LA PANTHÈRE. - -CHAPITRE VIII. - - -A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son -plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes -athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les -ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta -ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de -prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le -voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir... - ---Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur -Wilhem à son ami... - ---Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend -ce que les visages-pâles ne peuvent entendre. - -Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons -éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la -taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui -se dressait en déroulant ses anneaux. - ---Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de -Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque... - ---Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà -l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer; -notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée -nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de -Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux -que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même. - ---Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement -au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après -tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_, -_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que -nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie -convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous -serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par -_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer! - ---Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les -taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont -les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la -nécessité. - ---Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon -bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement. - -L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et -dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du -campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet, -les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se -leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha -dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de -craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour -la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux -des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent -précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp -que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens -et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les -pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et -redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_; -ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire; -nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les -circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou -moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main -sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la -victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la -mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce -sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la -dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la -bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la -répercussion.»[185] - - [185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes - d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire - ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols. - - (_N. de l'Aut._) - -Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils -avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur -la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait -sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une -joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions -différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne -ne fut épargné... - ---_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous -sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un -Alsacien. - ---_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien -mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre. - ---_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me -tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.) - ---_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186] - - [186] Nous traduisons par des équivalents. - ---_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous -vendent.) - ---_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en -foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez -Whip-Poor-Will. - ---_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps -comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les -rassurer. - ---Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le -capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant, -j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je -sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre -Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus -loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La -lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne -pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du -camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes -antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann, -où êtes-vous?... - ---Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un -monceau de bagages. - ---Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel -Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre; -à cheval!... - -Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens -furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier -s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit. -A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits -infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre -armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et -donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187] - - [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se - retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux - avant l'invention des trompettes. - -Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle -unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en -rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève, -avant qu'on ne se soit douté de son approche. - ---Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne -laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une -conflagration générale de la prairie en serait la conséquence... -Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me -semble que quelque animal y a passé... - -Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les -traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il -pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit -entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci -pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des -antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité, -avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à -l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une -circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait -compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les -chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la -panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens -se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons -hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les -excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa -retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y -avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu -à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à -chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus -hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements... -Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette -apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut -descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson. - ---Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà -une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau, -pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et -_nous l'amenez_... - ---Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste! -attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de -grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces -broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de -voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du -taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai... - ---Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure -est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est -le danger... là est l'honneur: en avant donc!... - ---N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin. - ---Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le -mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on -s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en -la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les -mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin, -de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes -sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul -homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère -est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par -derrière... - - [188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16. - ---Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir -l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de -la terre!... holà, vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me -porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck. - ---Le voici. - ---Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du -_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en -examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à -une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez -pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus, -d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi, -pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et -nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre -potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190] -attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en -avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi... - - [189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_. - - [190] Rabelais: Gargantua. - -Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé -d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face -avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées -sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement -qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le -pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son -chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir -l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi, -se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de -son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui... - ---Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers. - ---Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le -marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours -gris de la plus belle taille... - ---Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris -est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à -l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_ -l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille -à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait -dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des -_non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire... - - [191] Tribus hostiles des Prairies. - -Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans -le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin -l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le -cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite -furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le -capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et -l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa -proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup -de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de -l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds -du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main... - -Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon. - ---Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons -Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la -jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a -plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher; -mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le -Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci -étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds... - ---Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils -terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent -au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la -sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle -condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers, -attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué... - ---Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé -avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo! -ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192]; -cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson -_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez -traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le -capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des -pattes de l'animal et commença ainsi: - - [192] Discours en plein air. - -«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de -vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos -familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer -auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille -rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand -le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après -avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse -y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la -colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi -n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la -joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de -l'ours.» - ---Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une -improvisation vraiment _pindarique_. - ---A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon. - -Les pionniers partirent. - -L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du -Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils, -pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux -chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même, -lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé, -il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à -celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve -plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres -retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les -finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et -leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de -leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines -pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent -jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient -conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal -comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka, -tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les -chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a -terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la -graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis -qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il -voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais -finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins -d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se -venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande -pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la -peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui -rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle -d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de -poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au -chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec -quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent -dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une -de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche -au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa -langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une -corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une -grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand -l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un -gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il -rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la -pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre -retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement. -La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé, -plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet -étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une -loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que -l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement -étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui -donner le coup de grâce.»[193] - - [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe. - ---Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez -de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous -avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous -conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de -vous gagner tous les coeurs. - -Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité. - ---Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le -Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement -efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de -beurre_, ou l'huile du Samaritain?... - ---Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages -du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis... -qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le -sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les -exposera ensuite à la morsure de ces insectes... - ---Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria -le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!... - ---Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces -fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le -vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à -l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis, -en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent -ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194]. - - [194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry. - ---Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là -sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes -fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà! holà!... - ---Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la -rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité... -courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit -sur vous... - ---C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin. - -Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation, -s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la -tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés -auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre -bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat -n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent. - ---Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître; -nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez -tous en bonne disposition... - ---_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine -d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant -la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les -effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs -critiques anticipées. - ---Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne -resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât -quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en -baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la -fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition -des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces -Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas -homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et -c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence -du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le -lendemain!... - -L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le -paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance -en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel -il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait -avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez -Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de -violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace. - -On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route -qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur -sonna le boute-selle, et les pionniers partirent. - - - - -LE CONSEIL DES SACHEMS. - - Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du - sang! - - Quels sont ces gens dont le costume est si étrange, si fané? qui sont - sur la terre et ne ressemblent point à ses habitants? - - Shakespeare, _Macbeth_. - -CHAPITRE IX. - - -Revenons à ceux de nos pionniers que nous avons laissés campés dans la -prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un -jeune Écossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pâturages, -prétendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'était un peu -éloignée des autres; ils avaient été saisis de frayeur à cette -apparition; Mac, l'Écossais, très superstitieux de son naturel, crut -voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches: -les deux enfants avaient jugé prudent de reconduire le bétail au -campement avant le coucher du soleil. - - [195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott. - ---Bien douce est la bête qui se laisse traire par tout le monde, dit le -petit Albert sans attendre que son père l'interrogeât; Betsy (c'était le -nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait à -Julia... - ---Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le -jeune Écossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces -prairies; si nous étions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait -la vérité sur ce que nous avons vu. - - [196] Montagnes d'Écosse. - ---Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme -que vous avez vu Albert?... - ---Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma soeur Julia peut -s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos -jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à -l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui -attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient -encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la -débarrassa d'une partie de son lait. - ---C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade -Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de -phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions -partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des -ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les -oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez -plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre -menaçant... M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion... - -Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron -Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla -ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de -l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron -attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était -dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à -l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur -Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif -du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames -avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris -part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que -lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la -cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques -de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les -Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte -aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au -nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise. -Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses -paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix -s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition; -elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante, -Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque -se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des -sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque, -l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les -voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully, -archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas -dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma -conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne -chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne -faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme -moi-même... voici votre évêque... - - [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne. - -L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant -qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils -voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait _trois yeux_. Ils -ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard -leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes -conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se -l'attachèrent. - -Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase -campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à -l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés -dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils -combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des -engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi -épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite -nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était -pas guéable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert, -offrait une retraite sûre et facile... Maîtres de la vallée, et -approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se -flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les -attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace, -une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur -tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine. -Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers -à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane, -le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui -connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de -leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le -défilé des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils -s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers -à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands -périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer -las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour, -et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de -l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait -l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi, -sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute -que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait -l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition, -par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces -réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la -barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua -un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur -la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à-coup un tel -concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à -l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur -multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille... le coeur -palpite... chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses -conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse -alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer, -indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de -Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se -rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent -sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de -bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux -géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage -est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du -combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se -précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la -rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de -guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que -l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne -sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent -jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un -orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A -cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une -nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles -crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas -lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien -distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les -événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours, -avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «_l'ennemi arrive_» -les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi. -Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et -engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés -de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une -grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une -énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient -chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur -permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre. - ---Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss -Julia Percy--ils s'avancent vers le camp. - -Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix -stentorienne «_Qui Vive!_» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine -Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie. - ---Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous -pourrons vous offrir,--dit Frémont-Hotspur. - -Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin -français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem... - ---Peste; quelles palissades!--s'écria le capitaine--l'ennemi est donc à -vos portes?... - ---Oui. - ---Quand s'est-il montré?--demanda vivement Daniel Boon. - ---Aujourd'hui, pour la première fois;--répondit Hotspur, et ils sont -nombreux. - ---Les palissades sont-elles solides et bien défendues? - ---Vous pouvez vous en assurer; c'eût été montrer peu de sollicitude pour -les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de négliger ce qui -pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas été en défaut un -seul instant. Les jeunes gens ont gardé les palissades pendant tout le -jour, et nous nous proposons d'aller à la découverte dans les bois vers -le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;... -à vos postes... à vos postes...--dit Frémont-Hotspur aux pionniers qui -se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec -vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand -secours pour débusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, hâtez-vous -d'aller rassurer votre père; les amis que nous attendions sont arrivés, -et nous allons immédiatement concerter ensemble les meilleures mesures à -prendre pour sortir de ce mauvais pas. - -La belle Américaine disparut dans l'obscurité afin de s'acquitter de la -commission de Frémont-Hotspur; il eût été impossible de reconnaître le -moindre signe d'inquiétude sur les traits de celui-ci; il était trop -familiarisé avec les grands dangers pour s'en alarmer... - ---Vous m'avez dit que vous avez été attaqués aujourd'hui même?--demanda -Daniel Boon au jeune Américain... - ---Il y a quelques heures, avant que l'orage n'éclatât, nous avions -l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a été dangereusement -blessé ce matin; nous craignons même pour ses jours: le commandement m'a -été déféré par intérim, mais je suis prêt à le résigner... - ---M. Frémont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il -faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez -été proclamé à l'unanimité; mes amis et moi nous confirmons ce choix; -continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir -et d'exécuter vos ordres. Le camp a été fortifié par vos soins, voilà -déjà qui dénote chez vous des connaissances stratégiques; c'est -précisément ce qu'eût fait le grand Napoléon... - ---Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit -Frémont-Hotspur;--oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les -sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres -_squaws_[198], sont chargées des travaux les plus pénibles... Miss Julia -vient-elle réclamer nos services?... - - [198] Femmes. - ---N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,--dit la jeune -fille;--je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir -si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se -conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut... - ---Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à -une _médecine de guerre_ pour connaître la véritable position de -l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frémont-Hotspur à la -fille d'Aaron Percy;--j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne -témoigneront aucun mépris pour ces prétendues _révélations_ du -Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui -aiment à se présenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir, -nous nous exposerions peut-être à de grands dangers... - ---Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la -belle Américaine;--que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en -usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on -dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc -désespérer d'être invitées à y figurer... - -Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement -de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec -d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit -s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée, -des ténèbres épaisses couvraient la vallée. - -Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion -qu'il appelle sa _médecine_; c'est, ou quelque être invisible, ou, le -plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur -auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice. -Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de -l'_approche_, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir -pour une expédition militaire: elle fait partie de la _danse de -guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent -leur manière de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez -Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à -l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force -de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement à la lueur -des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et -éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui -menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,» -dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur _médecine_. C'étaient de -petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les -sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image, -piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le coeur, et y -appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques -que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres -ennemis en les _envoûtant_, c'est-à-dire en faisant baptiser par un -sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait -détruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui -apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur. - -L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre -éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce -roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de -mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la -cabane à mystères_, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le -feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur -superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la -loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la -tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au -Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages -prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de -la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des -idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit -Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les -nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en -volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils -produisent des vapeurs _frémissantes_, accompagnées d'un tourbillon de -fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les -tempêtes... Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux -maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu -le nom de _foudres_, viennent des trois planètes supérieures, mais -principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres. -Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'_évacuer_ la surabondance -d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur -que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient -_foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie, -celles qui éclataient lorsqu'un homme _s'établissait_ et obtenait de la -famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix -ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la -naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient -d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les -cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une -colonie... Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un -heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde... Chez -toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair -brille[199]. - - [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des - éclairs. - -«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour -menacer le dieu qui lance la foudre... persuadés qu'il n'y a d'autre -dieu que celui qu'ils adorent[200].» - - [200] Hérodote, liv. IV. _Melpomène_. - -Les cérémonies terminées, tous les sauvages se levèrent en même temps et -restèrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand -silence: le Natchez semblait agité d'une crainte superstitieuse; on eût -dit qu'il écoutait une voix qui se faisait entendre au milieu de -l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques -jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les -suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans -l'obscurité... - ---Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir... - -Un grand nombre d'Américains et d'Allemands répondirent à ce généreux -appel; ils sortirent tous bien armés, et rejoignirent Whip-Poor-Will. - ---Le Natchez court à une mort certaine,--dit miss Julia à Daniel Boon. - ---Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi à sa manière. -Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachés dans les -broussailles, il est difficile de les découvrir, et les hautes -conceptions des blancs doivent faire place à la ruse pour qui veut les -atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies -savent qu'il est ici pour _éteindre leurs feux_[201], comme ils disent; -c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts -tendront à s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances à exercer -sur lui. - - [201] Les tuer. - ---Infligent-ils toujours d'affreux supplices à leurs -prisonniers?--demanda miss Julia avec anxiété;--on m'a dit qu'ils les -mangeaient quelquefois... - ---Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut espérer un -traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se -présente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez dû remarquer qu'il s'est -frotté avec de la racine de _yarrow_, qui a la propriété de garantir -contre l'action du feu. Arrivé au camp ennemi, il s'y glissera avec les -précautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez à sa -ceinture des échantillons des plus belles chevelures de l'Ouest... - ---Oh! l'horreur!--s'écria la jeune Américaine,--est-ce que le Natchez -n'a pas renoncé à cet usage? - ---Il renoncerait plutôt à la vie... - ---Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de -l'aisance qu'on trouve dans les villes?... - ---Moi?...--dit le guide un peu embarrassé par cette question,--je... -mais chut!... regardez là-bas... miss... ne distinguez-vous pas une -créature vivante qui se dirige de notre côté?... c'est quelque ennemi -qui veut pénétrer dans le camp... voyez... Cet être semble parfois -s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres -proportions;... il n'est plus qu'à quelques pas... M. O'Loghlin, vous -chargez-vous de le _dépêcher_?... - -L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa -colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les -armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de -mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser -échapper... - -Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et -ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé; -le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils -tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop -attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après -un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus -grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et -l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui -que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et -redoutables!... D'où sont-ils venus, ces _visages-pâles_? qui les a -conduits au-delà du grand _Lac salé_[202]? Pourquoi nos frères, qui en -habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux -belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et -trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont -multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit -espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant -que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables -de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des _semeurs de -petites graines_ aura éteint celle des _chasseurs de chair_[203]. Où -sont les _wigwhams_ des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient, -vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre -trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont -remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de -leurs pères... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque -partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour -l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne -afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura -parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait -répliqué... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: «une -carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_ -est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une -maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil -qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du _point du -jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brûle la -gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il -en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort... -Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui -n'approuvent pas mes paroles...» - - [202] La mer. - - [203] Les Sauvages. - - [204] Orient. - - [205] Eau-de-vie. - -A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse -tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un -caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit: -«Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante -tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies; -nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le -gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on -a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des -chevaux?... non... Et quand la guerre est déclarée, comment se partager -en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le -_tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux -qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours... -Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos -au _wigwham_. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être -chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs -champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la -neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses à perdre -que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir, -comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme -qui ne peut plus aller où il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au -lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront -comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui, -plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres... Qui -enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de -nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de -guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser -pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme -eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment -sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou -l'épervier qui poursuit sa proie... Respectons les forêts, ne déchirons -point la terre où reposent les os de nos ancêtres!... J'espère que la -vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du -lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les -blancs!...» - -Ce discours, prononcé au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, -remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems -proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partagées -dans le conseil. Ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus -d'autorité firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs -dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers -étaient en majorité. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrèrent -leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une -sorte de rage délirante semblait les transporter; des sifflements, des -cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se -confondaient dans un concert infernal... - - - - -LA BATAILLE SANS LARMES. - - Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et - retenus dans un brâsier, sur un feu ardent, après être resté en - silence l'espace de... il commence à dire à haute voix et en - vociférant: Aïe! Aïe! Aïe!... - - (_Pratique de la Sainte Inquisition._) - - Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de - saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts: «à eux!» et - d'entendre hennir les chevaux démontés, dans la forêt, et d'entendre - crier «à l'aide! à l'aide!» et de veoir tomber dans les fossés petits - et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronçons de - lances dans les flancs traversés. Faire provision de casques, d'épées, - de chevaux, voilà tout ce que j'aime. - - (_Poésies des Troubadours._) - -CHAPITRE X. - - -Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait -prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout -pour le torturer. - -Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient -rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils -ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils -étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments -que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers. - ---L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur. - -Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune -pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des -prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de -calme... - ---Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune -Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le -moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes -se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions -involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme -si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas -longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en -vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés -jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but. - -Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait. - ---Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit -Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il -est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique... - ---Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez -pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence -de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant -d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don -qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les -mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp: -elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre -père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et, -tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre -devoir... - -Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches -épouvantaient les irrésolus... - ---Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours -et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au -plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta -volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera -convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race -pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui -me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me -conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la -dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans -l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste -aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont -prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment -de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du -Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices! - -Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine, -comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des -hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est -assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits -du résultat d'une première attaque... - ---A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût -frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens. - ---Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré. - ---M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de -Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre; -nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer -vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre -petite fortune... - ---Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur. - ---Oui, répondit Boon. - ---Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que -sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on -mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers -sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais -ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour -que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos -auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de -toute son influence sur eux pour les contenir. - -Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit -et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement -exécutés. - -Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait -régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de -tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui -se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui -avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan -concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de -la sainte inquisition... - ---Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il -faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le -conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez? -une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut -rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les -fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_. - ---L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de -Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus -sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était -rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups -hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était -bien rouge!... - ---Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du -serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers -vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont -laissé un grand nombre d'injures à venger... - -Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son -chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit -de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse -ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des -invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux... - ---Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant -qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle -vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi -de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien! -c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui -vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des -Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme, -en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour -couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair, -nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache -moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais -tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas -la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.» - -La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une -constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher -les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du -corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces -circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le -courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est -égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le -prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la -colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et -s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain, -rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et -défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent -aborder un homme à demi-brûlé. - -Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les -ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans -le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de -spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine. - ---M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais -ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons, -vous dis-je!... - ---Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme -dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on -verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser -son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité -sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la -terre!... - ---M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons, -vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!... - ---Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux -sort!--dit mistress Percy... - ---Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous -périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!... - -Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la -tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des -waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit -quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le -froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence, -Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche -en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies -préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la -rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus -sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi -le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins -vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine, -et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang -ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs -compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs -principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne -paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à -la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus -profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des -chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux, -et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent -halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait -repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui -venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune -Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé. -Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement -couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître; -c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer -l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que -tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour -venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait -complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une -direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies -l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun -s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames -n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la -ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible. - -Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la -caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de -la nuit... Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil -parut à l'horizon... - ---La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront -pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils -ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les -dames se rassurent... - -Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes -incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de -vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont -elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la -destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est -personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les -sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à -ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis, -car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les -conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les -tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment -sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent -permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de -fumée... - -Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les -sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent -les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions; -les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui -se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers -sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur -habileté à la chasse. - - - - -LE TORRERO. - - J'ai été environné par un grand nombre de jeunes boeufs, et assiégé - par des taureaux gras; ils ouvraient leurs bouches pour me dévorer - comme un lion rugissant. - - (PSAUMES.) - - Vous poursuivrez vos ennemis et ils tomberont en foule devant vous. - Cinq d'entre vous en poursuivront dix mille... Vos ennemis tomberont - sous l'épée devant vous... - - (BIBLE. _Le Lévitique._) - -CHAPITRE XI. - - -Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et -désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint -l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la -main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le -_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord, -diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte -tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes -courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair -s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère -distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se -réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de -l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en -rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se -dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils -émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui -s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les -plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain -qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois -tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à -cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_ -(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et -abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement -pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent -tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits -sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que -selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes -soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de -nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en -profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le -moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de -prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés -sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques -génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur -lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent, -ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que -leurs carquois soient épuisés. - -Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo -_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre, -les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas -à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se -défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les -criblent de flèches... - -Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les -animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet -n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière -suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide, -ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux -fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour -les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la -poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces -animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent, -coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne -s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue -leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont -le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont -encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils -les attachent ensuite, et les emmènent[206]. - - [206] Pausanias, Voyage en Grèce. - -Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de -provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le -passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent -annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des -cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se -représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent, -s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui -tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et -abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et -les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta -les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir. - -Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut -voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à -la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute -leur activité. - -Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie, -émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses -bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et -brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir -longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de -grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage -famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils -attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se -tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent -s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude -maternelle! - ---Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine -Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos? - ---Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur. - ---Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait. - ---_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui -fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils -forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec -une vitesse extraordinaire. - -En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes -voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides -évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction, -comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque -instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur -poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent -dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les -bois, les branches se brisent sous leur nombre... - ---Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant, -tout ce qui peut servir à leur subsistance. - ---C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes -observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se -procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement -la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de -chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève, -passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang -suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_ -devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe -successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest, -capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre -mille buffalos... - ---Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!... -J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre; -colonel Boon, c'est un orage qui se prépare. - ---Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will. - ---Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le -fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs -yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos... - -Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond -silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude -de personnes qui écoutent un bruit lointain. - ---Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se -relevant. - ---J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le -marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un -nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit... - - [207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper. - ---Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit -tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur -les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_. - -Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes -les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie -impassible ne perdirent rien de leur immobilité. - -Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de -conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient -les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il -ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre, -pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...» -Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp: -l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent -le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si -l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins, -s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un -mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent -pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les -cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent -l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires, -le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent. - ---Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de -cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon. - - [208] Cavendish: espèce de tabac. - ---Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose -de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un -équipement de trappeur. - ---Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur. - ---En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te -confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma -chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta -ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de -métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!... -Natchez, n'en parlons plus. - - [209] Couteau. - -Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de -pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de -l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée -par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande -satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand -troupeau de buffalos... - ---J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment -aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes; -disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une -seule. - ---Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc -tout massacrer? - ---Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous -attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures, -les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes, -_gentlemen_, le Natchez est prêt... - -Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau; -Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus -intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception -complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui -bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des -sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des -inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis, -tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un -signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et, -plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs -_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les -vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique -parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les -pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des -sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne -saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux; -ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos -avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait -sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les -crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur -les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne -pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris -des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite -impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre. - -Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une -belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence -d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable. - ---Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays -étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre. -Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas -le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles -enchantées de Robin-Hood... - ---Halte là! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous -expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez -pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit -le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette -attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre. - - [210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant - le taureau, à pied ou à cheval. - -Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du -buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les -symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa -bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des -charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste; -celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et -lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une -fuite, le buffalo le poursuit; tout-à-coup le pionnier fait pirouetter -son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et -étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet -exploit... - -Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses -pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les -sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de -grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la -chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine -activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper -splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec -sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle -manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et -l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée -de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus -duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge -fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis -couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos -pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea -beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la -plus bruyante gaîté régna dans le camp. - - - - -HAIL COLUMBIA! - - Aurais-je dit quelque sottise? cela est possible; j'aime trop la - mythologie, et je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. - - (George Sand, _André_.) - - Plus on voit, moins on écrit; plus les impressions sont vives, - accumulées, pressantes, moins on est tenté de les vouloir rendre. - - (ARMAND CARREL.) - - Répète-moi que ton affection m'a suivi, et qu'aux heures du - découragement où je me croyais seul dans l'univers, il y avait un - coeur qui priait pour moi. - - (GEORGE SAND.) - -CHAPITRE XII. - - -Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur -l'Orégon; ils voyageaient à travers une âpre région de collines et de -rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites -vallées verdoyantes et arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels -s'élevaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces -charmants oasis réjouissent et rafraîchissent les voyageurs fatigués. -Après quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes -rocheuses; de loin, elles s'étaient montrées solitaires et détachées; -mais en avançant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en -avait vu que les principaux sommets; leur élévation en ferait des phares -pour une vaste étendue de pays, et les objets se distinguent de loin -dans la pure atmosphère de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des -pics s'élèvent jusqu'à la région des neiges perpétuelles, leur hauteur, -au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se -l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines élevées, qui sont -déjà à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Ces -plaines, vastes amas de sable formés par les débris granitiques des -hauteurs, sont souvent d'une stérilité affreuse. Dépourvues d'arbres et -d'herbages, elles sont brûlées, pendant l'été, par les rayons d'un -soleil ardent, et balayées, l'hiver, par les brises glacées des -montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contrée, qui -s'étend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas été -appelée, sans raison, le grand désert américain. On ne peut parcourir ce -pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines -étendues et singulièrement fertiles se trouvent cependant dans les -hautes régions de ces montagnes. - - [211] J'emprunte quelques détails topographiques à l'excellent ouvrage - de M. Washington Irving: _Astoria_. - -Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais -plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de -pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de -pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs -environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes -élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des -prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux _terrains de -chasse_, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le _maître de la -vie_, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence. -Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits -_francs_ et _généreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur -existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur -mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs -pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts -redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus -élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après -de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la -_terre des âmes_; de là, ils verront aussi les heureux pays de chasse et -les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs -ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans -et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des -sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les -plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à -la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après -avoir été _tantalisés_, ils seront repoussés au bas de la montagne, et -condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent. - - [212] Voy. _Astoria_. - -Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de -joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris, -tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs -désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des -trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de -montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre -grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la -Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon... Un -fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des -montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température. -Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous -les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants, -et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font -peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les -pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans -les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant -l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque -continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et -du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars -à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de -pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les -rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214]. - - [213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est - également celui d'un de nos chants patriotiques. - - [214] Voy. Malte-Brun, Géographie. - - (_Note de l'Aut._) - -Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et -vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les -regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les -_croque-mitaines_ dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir. -Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses -qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur -parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent -la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans -l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût; -les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs -vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des _peaux -de serpents_ donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de -piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent -paraître... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et -l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de -plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes -_généreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient -l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au -capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait -impression sur lui_... - -Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes -animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone; -les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu -occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la -meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des -squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur -pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce -qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les -colliers bleus et blancs... - -Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir -se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure -de réflexion, il commença sa lettre: - - -MON CHER CHARLES, - -Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied -dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un -indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en -savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_ -trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les -forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux -buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en -terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage, -on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par -le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui -ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec -l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on -n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes -sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que -celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette -malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit -de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de -l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_ -n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos -sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher -Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut -l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me -tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr -de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure -que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages -les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse -des nations ne dit-elle pas de son côté que: - - Tout voyageur - Est un menteur? - -Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres -Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant, -il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis -et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi; -il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières -différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher -Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne -communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit -de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je -craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à -Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de -retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent -châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la -rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière, -et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et -rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai -bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron -que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec -les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux -parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes -se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la -reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les -séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent -des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce -serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la -tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style -sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les -perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_ -plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à -apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres -ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu -du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_ -de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant -une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une -voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement -adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires, -comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si -une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques -ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les -formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées -étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus -bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher, -et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le -menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant -d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et -pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes -errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour -les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la -_Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces -taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me -semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir -dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute -hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car -dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce -temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les -chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles -eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des -losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde -avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI -d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui -représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont -les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué -des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les -clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent -données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_) -pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les -archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le -combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas -la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].» - - [215] Salvianus Massiliensis. - - [216] Shakespeare: _La tempête_. - - [217] La Bruyère: _Caractères_. - - [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt. - -Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de -leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que -l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples -plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les -Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est -particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais -leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils -exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils -ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de -fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à -l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les -mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le -gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à -leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite -avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté. - - [219] Yalofs: peuples de l'Afrique. - -Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé -Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi -a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a -dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une -pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures, -mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou -casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec -cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la -main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez -pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît -plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas -l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de -la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les -plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de -ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les -affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement -mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du -repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces -tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le -souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté -extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils -s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui -dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une -nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur -de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui -vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_, -perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait -qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221], -les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport: -le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays -montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux -d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages -semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide -d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils -affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais -ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux -flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des -affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par -l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme -nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le -sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont -raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de -chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en -disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit -Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de -s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis -ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant -pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem: -«Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils -répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq -cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison; -je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi -font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient -certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut -habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous -_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie; -au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien -était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, -on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine -d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? -du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, -s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer -ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie -philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez -les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont -pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme -atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que -craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du -ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant -enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de -l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de -Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant, -attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur, -avec le sage Salomon: - - * * * * * - -Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le -paresseux à ceux qui l'ont envoyé... - - * * * * * - -Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos -mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se -saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté -s'emparera de vous comme un homme armé... - - * * * * * - -Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime -l'oisiveté sera dans une profonde indigence... - - * * * * * - -Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle -beaucoup l'indigence se trouve souvent... - - * * * * * - -Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours -l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre... - - * * * * * - -Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et -apprenez à devenir sage... - -Ou bien, - - Crains d'un lâche repos la fatigue accablante; - Préfère à la mollesse une vie agissante. - A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé: - L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé... - Tout travaille et se meut dans la nature entière; - Le plus petit insecte agit dans la poussière. - ... Le temps est un éclair pour le mortel actif: - Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif. - - * * * * * - - Vous serez étonné, quand vous serez au bout, - De ne leur avoir rien persuadé du tout... - - [220] Job. - - [221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest. - - [222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_. - - [223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos. - - (Pline. _Hist. nat._) - - [224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque - maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours - des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne - les volât!... - - * * * * * - -Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse -l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute... -on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les -délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent -merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des -feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces -de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont -pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la -patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie -divinatoire de la chasse... - -Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute -la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre -les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des -nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se -tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois -malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on -les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus -souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit, -exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse -aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de -poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes -de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il -faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!... - - [225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du - culte superstitieux des peuples sauvages. - -D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent -quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les -attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre, -et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils -étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener -entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les -remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer... -Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à -l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent -assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge -et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus -dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils -avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font -couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles, -que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie, -et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes -vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être -accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces -plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs -vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la -main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les -bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties. - -Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un -personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau, -le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des -grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie, -les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez, -hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se -vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens, -est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les -traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à -toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps -pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les -décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs, -et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur -jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient -beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de -troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans -celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour -punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont -agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des -vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont -également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines -superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire -de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur -imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils -voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles -fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et -infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces -âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne -affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils -ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par -exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour -_donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses -officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien -qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre -avec les trois doigts_; ils étaient là, _le chapeau à la main et se -tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de -boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié; -force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités -de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si -féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur -vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village, -offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et -exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir, -le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de -cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos -raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait, -aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!... - - [226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they - still love the sports of their youth, and mount the winds with - joy... - - «Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de - flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils - se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous - voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés - de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à - l'avance. - - (Dante. _Enfer_, ch. XII.) - -Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de -jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des -mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de -nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la -sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions -incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire -comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le -lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef) -m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu -vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut -être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la -chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités -consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la -fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire -avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette -affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un -Polynésien. - - [227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait - pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin - pour la nuit prochaine. - -Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur -reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur -africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq -insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en -tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux -devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et -se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à -genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de -l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de -la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda -l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants -de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le -mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la -pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire, -puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de -descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains; -les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le -saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à-dire en faisant _claquer_ -d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup -d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans -une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur -donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien -venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous -pourvoierons à tous tes besoins.» - -Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un -cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils -découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents; -c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce -qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles, -défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour -moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor -avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les -Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement -accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux -Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité -de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout -est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito -nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y -fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour -d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus -d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!... -c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!... -Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée -flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te -laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite -un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui -enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des -grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des -regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper -l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de -mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et -faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un -appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber. -On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en -offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de -second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité). -Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de -vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de -l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des -peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent -l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des -dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au -mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires -merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite. -«Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le -plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger -(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne -font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de -leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs -parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange -contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse, -et haïssent le repos.»[228] - - [228] Tacite. De moribus Germanorum. - -... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois, -poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des -torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la -neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille -dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes -restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les -peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à -nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux -conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent -le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été -conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs -femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette -indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et -non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion, -celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans -l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent -l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs -exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le -conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des -guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé -par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir -leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent. -L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes, -réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne -pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et -_amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des -époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous -entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs -du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants -pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis -une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son -chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en -s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment, -afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps -et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230] -Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au -Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se -coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la -patrie; et qu'il recevrait, là, les visites de ses parents et amis: on -le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût -accouché... O moeurs!... - - [229] Notes on Virginia. - - [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se - couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération - aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux - liens. - -Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier, -c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé; -si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve -pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de -guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses, -des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon -tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de -celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du -consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je -continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de -ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais -si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière -du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les -montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et -des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en -vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu -verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages, -ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien -les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et -voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine, -et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je -revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...» - -Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus -promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de -présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer: -«Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?» - -Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont -bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une -famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de -travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa -diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob -servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses -peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa -maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,... -comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès -qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est -mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères -duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à -poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser; -d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle -l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par -les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il -espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure -souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe -de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et -ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles -défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours -renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres. - -Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont -l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au -plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, -à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. -Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui -propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui, -c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora -parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se -_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient -libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme -l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de -l'épouser. - -Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne -laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien, -mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse -comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait. -Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et -alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui. -La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le -Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui -croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia -son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il -attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa -femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers -pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses -infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de -la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa -soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses -souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit -la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure. - -Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez -nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka, -l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé -de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux -outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le -provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent -de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur -laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups; -l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se -courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt -d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son -tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a -reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi -l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est -frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un -des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos -à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé, -mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des -habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de -bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on -n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les -coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre... -C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux -de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231]. - - [231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit - s'attacher à sa femme). - - Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens - mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste - médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une - médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de - Molière. - -Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si -jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le -village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la -cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour -y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera -intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la -mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te -souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages, -trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer -ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton -retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent -cordialement par la main. - -Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce -du sycomore qui m'abrite. - -Adieu. - -_Forget me not._ - - - - -CONCLUSION. - - -Dès la première aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le -Natchez Whip-Poor-Will étaient sur pieds; après avoir fait leurs -préparatifs de départ, les trois amis se rendirent auprès des pionniers -pour leur faire leurs adieux; chacun eût voulu pouvoir retarder le -moment de la séparation... - ---Oui, mes amis,--dit Daniel Boon aux pionniers rassemblés autour de -lui,--nous sommes peut-être le peuple destiné à opérer la révolution la -plus consolante pour l'humanité; la folie des conquêtes passera; le -commerce sera plus respecté qu'il ne l'a été jusqu'ici; il sera le -destructeur des préjugés et le soutien de l'agriculture... Peut être -achèterez-vous, par de grandes fatigues, le bonheur des générations -futures; c'est le seul espoir qui puisse vous les faire supporter avec -courage. Vos enfants, fiers à leur tour, des vertus et de la gloire de -leurs pères, devront à votre mémoire de transmettre sans altération, à -leurs neveux, les libertés et l'indépendance nationales conquises par -tant de constance et d'héroïsme... Mes amis, celui-là seul qui saurait -lire dans l'avenir, pourrait signaler les obstacles, peut-être même les -orages qui vous attendent; l'existence des États (comme celle des -hommes) n'est qu'une lutte perpétuelle... Mais encore quelques années, -et les populations pourront se compter par milliers dans ces régions où -l'on ne voit aujourd'hui que des animaux sauvages... Adieu, mes amis; -n'oubliez jamais que vous êtes Américains; les ennemis de nos -institutions feront de grands efforts pour vous égarer, mais -rappelez-vous qu'un gouvernement paternel veille sur vous, et que votre -cause est celle de tout un peuple qui s'intéresse à votre prospérité... -Amérique, tes destinées sont grandes!... tu ne sens pas encore tes -forces! tu ne connais pas encore les faveurs que la fortune doit te -prodiguer! Gouvernée par de sages lois, ta prospérité étonnera le -monde!... J'ignore les desseins de la Providence; mais nos neveux -verront de grandes choses!... Un jour, debout sur les pics des -Monts-Rocheux, ils salueront le radieux soleil d'Orient, et, tendant la -main à la France qui vit leurs pères au berceau, ils s'écrieront: «Eh -bien! sommes-nous toujours dignes de vous?...» Adieu, mes amis, adieu; -peut-être vous reverrai-je encore...» - -Les pionniers étaient émus jusqu'aux larmes. Daniel Boon, le vieux -docteur canadien et le Natchez montèrent à cheval et partirent; on les -suivit longtemps des yeux; les dames agitaient leurs mouchoirs, et les -hommes leurs bonnets de peau... Enfin les trois amis disparurent -derrière les collines. - - * * * * * - -Daniel Boon mourut peu de temps après son arrivée sur les bords du -fleuve Missoury. Le vieux docteur canadien revit le beau pays de France. -Quant au Natchez Whip-Poor-Will, privé de son unique ami, il renonça à -la vie sauvage, se retira dans l'État de New-York et fut adopté dans la -tribu des _Tuscarooras_; il embrassa la religion chrétienne et devint un -zélé propagateur de la foi parmi ses frères... Nous le rencontrerons -encore... - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - Préface I - Dédicace j - Chapitre premier.--Le Wigwham des trois amis 7 - -- II. --Le Camp d'Aaron 45 - -- III. --L'Enfant du Nantucket 81 - -- IV. --La Prairie 115 - -- V. --Le Combat des reptiles 157 - -- VI. --Le Bivouac 183 - -- VII. --Les Pléiades 255 - -- VIII. --La Panthère 295 - -- IX. --Le Conseil des Sachems 321 - -- X. --La Bataille sans larmes 349 - -- XI. --Le Torrero 363 - -- XII. --Hail Columbia! 383 - Conclusion 425 - - -Paris.--Impr. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL *** - -***** This file should be named 57449-8.txt or 57449-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/4/4/57449/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le Whip-Poor-Will - ou les pionniers de l'Orégon - -Author: Amédée Bouis - -Release Date: July 7, 2018 [EBook #57449] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57449 ***</div> <h1><span class="small">LE</span><br/> <span class="huge">WHIP-POOR-WILL</span></h1> @@ -9727,381 +9690,7 @@ frères… Nous le rencontrerons encore…</p> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amédée Bouis - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE WHIP-POOR-WILL *** - -***** This file should be named 57449-h.htm or 57449-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/4/4/57449/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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