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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57425 ***
+
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+PIERRE LOTI
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+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+LA
+
+HYÈNE ENRAGÉE
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+ «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite
+ des érudits pour démontrer que c'était mon bon droit.»
+
+ FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand.)
+
+[C. L.]
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Format grand in-18.
+
+ AU MAROC 1 Vol.
+ AZIYADÉ 1 --
+ LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
+ LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
+ LES DÉSENCHANTÉES 1 --
+ LE DÉSERT 1 --
+ L'EXILÉE 1 --
+ FANTÔME D'ORIENT 1 --
+ FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
+ FLEURS D'ENNUI 1 --
+ LA GALILÉE 1 --
+ L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
+ JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+ JÉRUSALEM 1 --
+ LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
+ MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+ MATELOT 1 --
+ MON FRÈRE YVES 1 --
+ LA MORT DE PHILÆ 1 --
+ PAGES CHOISIES 1 --
+ PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+ PROPOS D'EXIL 1 --
+ RAMUNTCHO 1 --
+ RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 --
+ REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
+ LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+ LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+ LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
+ LA TURQUIE AGONISANTE 1 --
+ UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --
+ VERS ISPAHAN 1 --
+
+Format in-8º cavalier.
+
+ OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
+
+_Éditions illustrées._
+
+ PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses
+ compositions de E. RUDAUX 1 vol.
+ LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
+ illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
+ de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
+
+293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16.
+
+
+
+
+ _Il a été tiré de cet ouvrage_
+ CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
+ ET
+ VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON
+ _tous numérotés._
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
+
+
+Copyright 1916, by CALMANN-LÉVY.
+
+
+
+
+A MON AMI
+
+LOUIS BARTHOU
+
+ P. L.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont
+je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de
+lui-même; aussi est-il très décousu._
+
+_En outre, il est beaucoup trop anodin et pâle, à mon gré; mais c'est
+que vraiment notre chère langue française, qui s'est formée dans la
+beauté, n'avait pas su prévoir les mots dont on pourrait avoir besoin
+un jour, au vingtième siècle, pour désigner certaines abominations et
+certains monstres._
+
+ P. L.
+
+
+
+
+LA
+
+HYÈNE ENRAGÉE
+
+
+
+
+I
+
+LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE
+
+
+_Le capitaine de vaisseau de réserve J. Viaud, à monsieur le Ministre
+de la Marine à Paris._
+
+_Rochefort, 18 août 1914._
+
+«Monsieur le Ministre,
+
+»Quand j'ai été rappelé à l'activité pour la guerre, j'avais
+l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a
+été donné dans notre arsenal.
+
+»Je ne récrimine point, veuillez le croire, sachant très bien que la
+marine n'aura pas le premier rôle et que tous mes camarades du même
+grade, à peu près inutilisés eux aussi, hélas! faute de place,
+s'énervent comme moi et souffrent.
+
+»Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le
+monde n'est pas au courant des règlements maritimes, et ne sera-t-il
+pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, où chacun fait si
+magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve à rien? Je suis un
+officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas;
+pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur;
+j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me
+rapprochant de l'ennemi, fût-ce même un poste très en sous-ordre,
+très au-dessous de mes cinq galons d'or.
+
+»Ou bien, à la rigueur, ne pourrais-je être envoyé en supplément,
+en mission, à bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je
+trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si
+trop de règlements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins,
+monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant
+qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie,
+d'ici là, de m'employer n'importe où, ne fût-ce même qu'aux
+ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que,
+du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de réserve, je me voie
+condamné à une presque inaction, quand la France entière est en
+armes.
+
+ »_Signé_: JULIEN VIAUD.»
+
+ (PIERRE LOTI.)
+
+
+
+
+II
+
+DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE
+
+
+_Août 1914._
+
+Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges
+venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient
+lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français
+les attendaient pour les recueillir. Traînant avec eux quelques hardes
+prises au hasard, ils étaient montés dans ces voitures sans même se
+demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte
+de fuir, d'éperdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu,
+devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,--devant tout
+ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore,
+paraît-il, au fond des piétistes cervelles allemandes, et qui tout à
+coup s'était déversé, sur leur pays et sur le nôtre, comme un
+dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni
+village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient là sans but, comme
+des épaves, et la détresse effarée était dans les yeux de tous.
+Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'étaient
+perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aïeules,
+maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi,
+ne tenant plus à vivre mais poussées par un obscur instinct de
+conservation; leur figure, à celles-là, n'exprimait plus rien, pas
+même le désespoir, comme si vraiment leur âme était partie et leur
+tête vidée.
+
+Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient
+serrés par la main, deux petits garçons, visiblement deux petits
+frères, l'aîné, qui avait peut-être cinq ans, protégeant le plus
+jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les réclamait,
+personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouvé tout
+seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas
+mourir? Leurs vêtements étaient convenables et ils portaient des
+petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir
+à des parents modestes, mais soigneux; sans doute étaient-ils fils de
+l'un de ces sublimes soldats belges, tombés héroïquement au champ
+d'honneur, et qui avait dû avoir pour eux, au moment de la mort, une
+suprême pensée de tendresse. Ils ne pleuraient même pas, tant ils
+étaient anéantis par la fatigue et le sommeil; à peine s'ils tenaient
+debout. Ils étaient incapables de répondre quand on les questionnait,
+mais surtout ils ne voulaient pas se lâcher, non. Enfin le grand
+aîné, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de
+le perdre, prit tout à coup conscience de son rôle de protecteur et
+trouva la force de parler à la dame à brassard penchée vers lui.
+
+«Madame», dit-il d'une toute petite voix suppliante et déjà à moitié
+endormie, «Madame, est-ce qu'on va nous coucher?» Pour le moment,
+c'était tout ce qu'ils étaient capables de souhaiter encore, tout ce
+qu'ils attendaient de la pitié humaine: qu'on voulût bien les coucher.
+Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent
+aussitôt, se tenant toujours par la main et pressés l'un contre
+l'autre, à la même minute plongés tous les deux dans la tranquille
+inconscience des sommeils enfantins...
+
+Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre,
+deux petits oiseaux étourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres
+encore que nos roitelets, étaient arrivés je ne sais comment à bord
+de notre cuirassé, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le
+jour, sans que personne du reste cherchât à leur faire peur, ils
+avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches
+ou sur les plantes vertes.
+
+La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fit appeler chez
+lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux
+petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés
+d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son
+lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules
+de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient
+sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié...
+
+Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser
+aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la
+même confiance et le même innocent sommeil;--mais des sollicitudes
+beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux.
+
+
+
+
+III
+
+PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE
+
+
+_Octobre 1914._
+
+Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un
+village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un
+commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné
+pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par
+un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil
+de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
+dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su
+lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.
+
+Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures
+enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse
+l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se
+rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en
+train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur
+notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de
+la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,
+ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais
+gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon
+ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles
+vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
+qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs
+auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait
+au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous
+rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans
+labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les
+sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces
+jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies,
+un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui
+eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil
+trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les
+barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des
+ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le
+sauve-qui-peut terrible.
+
+Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de
+bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,
+tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de
+soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux
+Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les
+attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
+salut militaire.
+
+Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec
+les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune
+paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
+traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;
+elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent
+écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes
+pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:
+«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un
+gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour
+de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de
+fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute
+petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.
+
+Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus
+resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en
+avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans
+l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Écossais, des
+cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le
+salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
+l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient
+jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en
+grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que
+j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de
+rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...
+
+Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait
+toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient
+peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y
+prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau soleil,
+un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et
+des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les
+gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on
+eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et
+singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des
+jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
+faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se
+croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis
+en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge
+faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne soeur,
+figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait
+avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages,
+qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.
+
+Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes
+l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés
+avec des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps
+de tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du boeuf
+rôti et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain,
+par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle
+part.--Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles
+miches, là, debout contre cette porte?--Oh! ces miches-là, elles sont
+à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec
+ses aides de camp.»--A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,
+tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son
+manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé du
+pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous
+servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en
+burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:
+les soldats de notre auto.
+
+La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
+disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge
+pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
+traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre
+des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
+regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si
+vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le
+moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et
+un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en
+même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et
+jeunette dont les bonnes soeurs ont le secret,--car ils riaient tous
+les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien
+être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune
+élégance, je suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir
+rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre
+route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une
+douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin
+une gerbe d'asters d'automne...
+
+Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression
+des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,
+chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.
+
+
+
+
+IV
+
+LETTRE A ENVER-PACHA
+
+
+_Rochefort, 4 septembre 1914._
+
+«Mon cher et grand ami,
+
+»Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous
+et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne.
+Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche
+et sans peur, tenant tête, dix contre mille; en Thrace, vous avez été
+celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce
+tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de
+sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les
+cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les
+atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire
+visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par
+où les assassins avaient passé.
+
+»Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le
+dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et _par ordre_,
+ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils
+sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des
+montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont,
+eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture
+n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre.
+
+»La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles; sur ce point, à
+moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais
+je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine
+bien, hélas! les pressions exercées sur votre cher pays et sur
+vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes
+les tares de la race prussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a
+dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant
+d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a
+certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi
+votre coeur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous
+persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été
+contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire,
+avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses
+victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le
+triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous
+devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes
+fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux
+piloris de l'histoire humaine.
+
+»Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce
+misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus
+encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des
+derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense
+dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne!
+
+»Hélas! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop!
+Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard,
+au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité
+séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français,
+à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue
+presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le
+parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que
+malveillance et persécution; contre vous tous, nous avons commencé une
+campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard
+l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous
+apporter un peu--oh! très peu--de réconfort; mais c'est égal, cela ne
+vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces
+gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité; il
+deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher
+en leur compagnie.
+
+»Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée;
+puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé! Ma
+lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera,
+peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de
+mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai
+voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un
+peu de vérité.
+
+»Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le
+jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma
+seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux
+empire de Prusse!»
+
+
+
+
+V
+
+AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE
+
+
+_Octobre 1914._
+
+Où donc cela se passait-il?... Une des particularités de cette guerre,
+c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence
+détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je
+suis... Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr,
+hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que
+cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu
+des lignes ennemies!
+
+Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien
+de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un
+village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu
+d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une
+cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien
+vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les
+flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse,
+ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient,
+c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle
+fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était
+postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal
+dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser
+nous propose pour nous embellir la race?... Ah! ben vrai!...» Et, pour
+donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.
+
+Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands
+bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en
+finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres,
+pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français,
+et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un
+village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines
+noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là, au
+bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou
+groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage
+jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont
+personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y
+achever leur agonie sans secours... Nous les apercevions à peine, dans
+notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de
+la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait
+la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un
+voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute
+cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se
+souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de
+feu.
+
+Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans
+de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près
+desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine
+d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques
+pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des
+champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres
+entours:
+
+--«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?
+
+--Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français... J'ai vu
+quand on les a enterrés... Monsieur, c'étaient des jeunes, ils
+n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.»
+
+Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui
+seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de
+paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en
+grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de
+paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de
+vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord
+d'une route solitaire de l'extrême Nord,--ni que cette gentille petite,
+au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir
+d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la
+forêt enveloppante...
+
+Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une
+armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point
+déterminé de l'immense front de bataille.
+
+Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes.
+Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis
+parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à
+roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des
+moitiés de boeufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des
+crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à
+nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer
+tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.
+
+Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement
+continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce
+tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute
+une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où
+chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts.
+
+«Nous voici arrivés», dit l'officier qui me guide. Si je ne
+connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés
+aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se
+trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats;
+nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre
+grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou
+moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons;
+aucun vestige humain, pas même les ruines d'un village; rien qui
+précise telle ou telle époque de l'histoire, ni même de la géologie.
+Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont
+de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule,
+on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du
+monde.
+
+«Nous voici arrivés»--cela veut dire qu'il est temps de cacher notre
+auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et
+risquer de faire tuer nos chauffeurs,--car il y a, dans la forêt
+embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de
+merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle
+des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre
+devoir est de continuer à pied.
+
+Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui
+ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné,
+piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de
+débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette
+région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée!
+Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations,
+disséminées sous bois et invisibles d'abord, sont des espèces de
+cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de
+feuillages; jadis, à l'île de Pâques, j'avais vu de telles
+architectures... Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces
+demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà, d'un
+recul au fond des temps.
+
+En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire
+rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante,
+où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la
+guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des
+animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.
+
+Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour
+voir qui arrive. Et elles n'ont rien de préhistorique, non plus que les
+képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien
+portant et de belle humeur, l'air amusé de vivre là comme des lapins.
+Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas
+eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune
+et gaie.--«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour
+aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y
+trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images,
+que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à
+passer le temps dans les tranchées.»--Quel dommage que je ne puisse pas
+rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de
+satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux?
+
+Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne
+de feu... Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus
+noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce
+semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des
+pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos
+chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.
+
+Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à
+peine une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre
+fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui
+sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant,
+viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y
+travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux,
+s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires
+embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé,
+dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de
+galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et
+d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés, sinon
+dépassés.
+
+Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de
+monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit
+et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là,
+terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les
+obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se
+risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les
+entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprévue, au
+pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre
+eux des ruées de ces barbares, dont la forêt d'en face est encore
+pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris
+pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule
+masse enragée, et comment, avant de s'empêtrer pour la mort dans nos
+fils de fer barbelés, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire
+beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont déjà vu tout cela, mais quand
+même ils sourient avec une dignité grave. Depuis bientôt huit jours
+ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils
+ne se plaignent de rien: «On est bien nourri, disent-ils, on mange à
+sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos
+trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de
+dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il
+nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel,
+vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces
+dames qui travaillent pour nous.»
+
+(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour
+les officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine,
+j'avais déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le
+redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!)
+
+Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée,
+appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des
+élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y
+en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière,
+dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont
+devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des
+braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos
+distances, nous aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le
+vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la
+peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se
+battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera
+jusqu'à leur dernier souffle: «Quand on a vu, me disent deux jeunes
+paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces
+brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel,
+n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire
+autant chez-nous.» Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et
+profonde cette déclaration naïve.
+
+Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout
+même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi
+réconfortant et commande une admiration égale.
+
+Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous
+garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de
+l'Est à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des
+doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de
+kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus
+redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui
+serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une
+héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse
+ensanglantée...
+
+Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et
+n'en finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux
+heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue
+toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de
+forêt, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les
+ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le coeur se serre dans
+l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans
+recours, au fond des primitives barbaries.
+
+--«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous
+les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester
+un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.»
+
+Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été
+donnée ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard».
+On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire
+qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je
+resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur
+compagnie.
+
+Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de
+perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en
+métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et
+c'est dans notre direction que cela commence à venir. Mais c'est
+beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à
+gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il
+faudrait qu'ils fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de
+causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien.
+
+--«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée.
+Et c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon
+colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui
+écopons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les
+Boches.»
+
+Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se coucher
+tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières: des
+cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les
+quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à
+coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une
+longue fosse commune au cimetière.
+
+
+
+
+VI
+
+LA BASILIQUE-FANTOME
+
+
+_Octobre 1914._
+
+Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française,
+pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir,
+j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en
+revenant d'une mission de service terminée.
+
+Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne,
+ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir,
+humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane
+luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'oeil au
+guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous
+avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa
+grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient
+être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était
+évidemment cela.
+
+L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres,
+tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour
+passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut
+parlementer, donner le _mot de ralliement_.
+
+Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de
+la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des
+lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants
+dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble
+s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens,
+c'est d'abord tout droit par là; ensuite vous tournerez à gauche, puis
+à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde.
+Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures
+d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus
+anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette,
+un livre de messe à la main, car c'est dimanche.
+
+A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles
+égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure,
+sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes,
+pour dire: vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer
+quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a
+plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette
+ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces
+et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants
+s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de
+fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette
+fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette
+gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela,
+et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les
+temps qui courent...
+
+Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence
+comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises
+apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes
+tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône
+encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel
+opaque.
+
+Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims,
+mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à
+s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande
+momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en
+cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée
+en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa
+sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de
+vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du
+haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une
+étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours
+debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le
+feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine
+qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la
+file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des
+espèces de suaires rougeâtres.
+
+Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la
+barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout
+solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le
+palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du
+sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout
+léchée et noircie par la flamme.
+
+Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que
+Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée
+aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si
+frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France,
+chef-d'oeuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa
+pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout
+matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on
+est convenu d'appeler la Renaissance... Oh! la grossière et lâche et
+imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute
+volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles
+s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles,
+d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!...
+
+Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être
+l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur
+d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la
+messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre...» Et, pendant
+que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais
+épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais
+quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes
+incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait
+partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu
+d'artifice.»
+
+En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main
+ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré
+leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici,
+c'était le coeur même de la vieille France: quelque idée
+superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages,
+et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la
+ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.
+
+--«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée
+de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne
+résisteront pas au prochain hiver?
+
+--Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout
+risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu
+leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les
+préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au
+bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale,
+et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la
+pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la
+grâce de Dieu!»
+
+En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs
+de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique,
+dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus
+immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid
+inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est
+peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de
+cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles
+basiliques--fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de
+tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines
+qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,--au lieu de cela,
+un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les
+lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les
+trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par
+la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les
+regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le
+jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui
+s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes,
+ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été
+imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire
+retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher
+le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont
+s'anéantir; et puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues
+séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des
+ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui,
+malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans
+leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses
+plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains,
+n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute
+pesanteur et à peine matériels.
+
+Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous tête levée et ne pas trop
+contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement
+sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair
+humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de
+blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu,
+et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces
+êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en
+hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes
+trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et
+religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de
+sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands
+n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas
+à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef,
+laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des
+cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux
+d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant...
+
+--«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des
+bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au
+soir. Et puis, venez voir le miracle.»
+
+Et il me mène dans le choeur, où la statue de Jeanne d'Arc,
+préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là,
+intacte, avec ses yeux de douce extase.
+
+Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que
+les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement
+composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines
+les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles
+lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros
+paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne
+reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais
+impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a
+perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les
+jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites
+figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au
+cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des
+opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des
+gemmes...
+
+Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte
+alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré
+de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent
+froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche,
+et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la
+chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place
+des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.
+
+Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de
+vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien
+qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme
+des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La
+Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin,
+mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et
+outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière,
+incurable, définitive,--destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le
+monde une sinistre nuit d'éclipse...
+
+ * * * * *
+
+Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est étrange d'être
+restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi,
+n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.
+
+
+
+
+VII
+
+LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE...
+
+
+_Décembre 1914._
+
+On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur
+confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le
+silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela
+leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de
+leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude
+dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à
+mes braves petits amis... Tout de même, à force de s'appliquer et de
+se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à
+leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable
+contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp
+retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens.
+Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit
+qu'ils allaient tous aller au feu!
+
+S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de
+l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus
+d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils
+seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que
+rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que
+tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu
+chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires,
+au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et
+chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en
+silence, pour le saluer bien bas.
+
+Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au
+feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On
+finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné
+là-bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de
+héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore
+l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des
+nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés--rien qu'à la
+surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui
+soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous,
+unis, décidés, disciplinés, sages,--et rêvant d'avoir un drapeau à
+leur retour...
+
+On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée
+belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à
+couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il
+fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée
+se propageât plus loin.
+
+On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et
+solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre
+aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; _tâchez
+de tenir au moins quatre jours_.»
+
+Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls;
+les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été
+insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois
+mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!...
+
+Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris,
+où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si
+brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot»
+réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers
+avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai,
+d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements.
+Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»;
+personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant
+vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage
+égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage»
+maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux
+colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à
+tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs
+si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne
+fâche jamais personne.
+
+Donc, ils s'étaient _débrouillés_, car, après ces trois ou quatre
+semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu
+comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les
+survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés.
+
+Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui
+avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est
+qu'ils se résignaient mal à _ramper_. Ramper, c'est une allure
+introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on
+sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas
+eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils
+partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre
+pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient
+pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop.
+
+L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant
+reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille--mais
+_sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et
+interminable tranchée_--n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir:
+«Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette
+tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait
+trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions
+pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes
+le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de
+nous tuer.
+
+»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça,
+je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me
+rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à
+pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh!
+bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez
+nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des
+braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent,
+tout de même ça nous en bouche un coin!»
+
+Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait
+peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la
+neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées;
+du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant
+pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune
+cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout
+proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par
+les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que
+parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y
+avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où
+frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à
+coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux!
+Mais c'est nous qui sommes là, vous tirez sur les vôtres!» Et on
+perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut
+plus se réveiller ni sortir.
+
+Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient
+soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les
+«marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du
+diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre
+mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute,
+et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une
+dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un
+chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là, devenait vraiment
+au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au
+dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas
+de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville
+flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps
+qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de
+passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient
+pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y
+passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver
+pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait
+tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se
+trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos
+fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le
+nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant
+la _moitié_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs
+officiers...
+
+Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons
+l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre,
+touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis,
+et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il
+était venu les féliciter.
+
+Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être
+jamais,--à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu
+engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore,
+avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli.
+
+Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et
+même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y
+attacher la croix!
+
+ * * * * *
+
+P.-S.--La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été
+citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, _pour avoir fait preuve
+de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense
+d'une position stratégique très importante_.
+
+
+
+
+VIII
+
+TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE
+
+
+_Novembre 1914._
+
+Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées
+ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait
+oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur
+l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse,
+dans les nuages attiédis de là-bas, ses montagnes tapissées de
+fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans
+cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un
+mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon
+comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont
+creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et
+les plus chéris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de
+désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce
+fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un
+effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée
+de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris
+au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se
+couronner de fleurs.
+
+Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être
+brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que
+les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des
+deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette
+lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se
+méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir
+l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à
+l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est
+d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne...
+
+J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots,
+un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises
+autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé,
+pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait
+leur rester.
+
+«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté
+ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus
+vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais
+je vois bien à présent que c'est encore ceux-là, ces sales _sauvages
+à couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!»
+
+Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui
+était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et
+confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages à couenne
+rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul
+plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et
+n'importe où, ces sauvages-là, «les plus mauvais de tous», en effet,
+se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à
+l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses
+toujours fleuries.
+
+Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de
+chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont
+jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même
+d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement
+inutile, et plus imbécile!
+
+
+
+
+IX
+
+UN PETIT HUSSARD
+
+
+_Décembre 1914._
+
+Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant
+chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et
+on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé
+d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle
+la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre...
+
+Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers
+d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas
+pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est
+beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très
+chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve
+une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était.
+D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma
+génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui
+qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à
+dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce
+que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de
+discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque
+trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer
+familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour
+aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il
+m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis
+où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité
+si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa
+douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le
+salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir
+ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré
+l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère
+pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le
+tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant--oh!
+très doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait été
+compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à
+tout le monde, excepté à lui... Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au
+printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que
+vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre,
+pour jouer avec son ami le vieux chat grognon.
+
+Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir
+du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine,
+un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait
+correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder,
+n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien...
+Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu
+sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au
+coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont
+les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir
+enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace,
+aller au feu!--«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui
+dis-je; vous êtes content?--Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait
+du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, après lui avoir
+souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle
+qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun
+pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière
+fois.
+
+S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela
+d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait
+rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée
+et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de
+voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente.
+
+D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il
+s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants
+pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le
+généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le
+garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors
+d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens
+trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne
+devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à
+coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver,
+caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire
+d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans,
+cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins
+trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait
+compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partagé
+entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on
+l'envoyât en Alsace.
+
+Et, à peine était-il arrivé là-bas--à Thann où c'était jour de
+bombardement--un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne
+sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du
+mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps
+«d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une
+minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à
+jamais!...
+
+Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même
+coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à
+cette terre d'Alsace redevenue française.
+
+Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis
+hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque
+chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de
+trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves,
+ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées,
+et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons
+s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service
+dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois
+mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin;
+le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes
+allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des
+barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais
+personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit
+hussard fut reconduit par tout le monde.
+
+ * * * * *
+
+Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront
+été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui
+représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères,
+pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant
+dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et
+jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des
+regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour
+quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que
+l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur
+santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien
+s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout à coup, les
+voilà, les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés
+pour la vie, les voilà, les chers petits héros, la poitrine crevée,
+ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain pître infernal
+qui règne à Berlin!...
+
+Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie,
+qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour
+qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _après_,
+puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure
+de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira
+jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême
+horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance_...
+
+
+
+
+X
+
+UN SOIR D'YPRES
+
+
+ «En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise
+ la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis
+ de lui appartenir.»
+
+ (SCHOPENHAUER.)
+
+ «Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et
+ de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir
+ éprouvé pour y croire.»
+
+ (VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l'ère chrétienne_.)
+
+_Mars 1915._
+
+Des ruines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre
+avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de
+ces fines colonnades élancées et de ces ogives mystérieusement
+charmantes qui, dès le premier coup d'oeil, évoquent pour l'esprit le
+moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison bientôt évanouie.
+Mais les vestiges de cet art-là, on avait l'habitude de ne les voir
+qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux
+cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici
+un _ensemble_: d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances
+compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades
+à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un
+groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable _quartier_,
+tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques dentelles de pierre.
+
+Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la
+vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages
+des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité
+jaunâtre.
+
+Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui
+stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies
+silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de
+quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien
+aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des
+petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la
+masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui
+visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des
+Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes
+«bleu-horizon» de nos soldats de France, qui sont en majorité; tout
+cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous
+rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants,
+sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver.
+
+Des ruines, oui, mais, à mieux regarder, d'inexplicables ruines, car
+les éboulements semblent d'hier, les lézardes, les déchirures sont
+trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et
+là, par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur les parois
+intérieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps
+qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveilles, et, jusqu'à
+nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires
+bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore
+jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui
+sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse,
+parachevant chaque jour leur oeuvre imbécile, et multipliant leurs jets
+de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un
+accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau.
+
+Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui
+tient encore à peu près debout, est la fameuse Halle aux drapiers,
+construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie
+a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a
+rendue plus célèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient,
+elle a flambé avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'église
+et des précieux entours, éclairant toutes les plaines en rouge; les
+Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux
+comme matériel incendiaire; leurs bombes à la benzine ont fait rage
+contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était
+perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses
+peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a
+perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui
+étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues
+d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est
+singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des
+minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à
+la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que
+les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air.
+Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les
+plaines, odieusement décapité aujourd'hui, crevé, fendu de haut en
+bas, résiste à peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une
+seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le
+monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée
+s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure
+tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort.
+
+Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous
+avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour
+la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même
+éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent
+leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares,
+ne l'ont pas fait exprès; non, tout simplement elles étaient trop
+rapprochées, ces maisons-là, trop voisines des points visés par eux:
+la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à
+Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils
+tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est
+beauté, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la
+ville d'Ypres n'a pas énormément souffert... Ah! si pourtant!
+J'oubliais l'hôpital, là-bas, qui également a servi de cible;
+d'ailleurs on connaît aussi les préférences allemandes pour bombarder
+les asiles de blessés ou de malades, ambulances, postes de secours et
+voitures à croix rouge...
+
+Avoir commis ces destructions, avoir transformé en un champ de
+décombres cette tranquille Belgique, qui était surtout un incomparable
+musée, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais
+c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette
+sottise que Schopenhauer lui-même ne peut se tenir de célébrer,
+pendant l'accès de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela
+revient à signer et parapher sa propre ignominie, pour l'édification
+des neutres et des générations à venir. Les torturés, les pendus,
+les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de
+pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en
+souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de
+musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes, et qui
+vont durer!
+
+Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore,
+le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie,
+nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont
+la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!--«Peuple né pour
+le mensonge»,--avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne
+dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi,
+contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation
+de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté
+dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait
+tromper!...
+
+Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais
+avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus
+clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à
+cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les
+lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir.
+
+Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui
+font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général
+ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe.
+Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus
+probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque
+sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme
+pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans
+paroles, l'un d'eux soudain profère--on devine à l'adresse de
+qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus
+insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence
+par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au
+contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»--Il y manque ici
+l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce
+compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour
+ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous
+de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit
+soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!...
+Les voyous de voyous!»
+
+La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici
+toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par
+des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin,
+des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou
+dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains
+d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les
+«marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France,
+roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle
+heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers
+l'obscurité brumeuse;--car la plus aimable fantaisie préside à ce
+bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus,
+tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et,
+en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de
+silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans
+quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour
+maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des
+caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on,
+des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont
+restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une
+sorte de fataliste résignation.
+
+La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs
+silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras
+cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de
+ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu
+desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines
+dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où
+l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les
+réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et
+souffrent,--et si près, à une portée de canon à peine, ces autres
+trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables
+sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris
+de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide
+enflammé sur les nôtres...
+
+Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours!
+Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore,
+cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment
+que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra,
+le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si
+de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de
+désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de
+printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites
+filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent
+bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir,
+elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme
+un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une
+grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité,
+les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les
+souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles
+mamans vont les coucher.
+
+Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée
+là, solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place
+que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu
+de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de
+deuil...
+
+ * * * * *
+
+Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé,
+Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées.
+
+
+
+
+XI
+
+AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE
+
+
+_Mars 1915._
+
+Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter
+d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté
+le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement
+et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la
+neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir.
+
+Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la
+partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses
+entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était
+d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le
+monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt
+repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans
+les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux
+apprécier au passage «l'oeuvre civilisatrice» du kaiser), presque
+personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes
+armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent
+sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme
+si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du
+feu.
+
+Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de
+cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces
+soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses
+dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle
+humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du
+commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la
+bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la
+mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance
+entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à
+la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps,
+qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va
+finir!
+
+A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots
+français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur
+faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout
+à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma
+portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine.
+C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies
+figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et
+que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si
+c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à
+l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me
+disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers,
+pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les
+Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez
+eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes
+j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore
+avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma
+vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu'à les entendre parler,
+tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes
+militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs
+détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai
+reconnus rien qu'au son de leur voix.
+
+Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en
+parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à
+présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle,
+qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale,
+où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me
+disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres
+m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en
+plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre
+nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en
+nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même coeur!»
+
+Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase
+campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins
+défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et
+parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares
+sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait
+être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en
+fait à toute minute--suffirait du reste à vous rasséréner: figures
+épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les
+pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer
+des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur
+capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages,
+belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de
+l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris?
+
+Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus!
+J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers
+le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des
+convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais
+assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se
+préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû
+l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et
+d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie.
+Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe
+autour de son roi, au courage sublime...
+
+Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et
+dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme
+sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on
+n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier
+général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la
+résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui
+stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est
+une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux
+lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa
+Majesté),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre,
+une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,--c'est là. Sous la
+pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide
+de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne
+peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de
+gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps
+de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le
+roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air
+étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour
+le bon accueil.
+
+Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me
+recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides,
+jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé
+le respect de la majesté souveraine,--si infiniment agrandie ici par le
+malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi
+Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi...» et il
+achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor.
+Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par
+l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même;
+une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois;
+au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le
+pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans
+stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une
+sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé,
+triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver.
+
+Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait
+chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder
+longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour
+écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage
+pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors,
+combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je
+sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout,
+tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si
+bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une
+interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;--et cependant,
+lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans
+la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire
+d'un tel nom!
+
+Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise
+modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir
+été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa
+popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre
+de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que
+j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et
+de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux,
+noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à
+peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre:
+«C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de
+ce nom aurait pu agir d'une autre manière?»
+
+Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une
+partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces
+parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être
+si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette
+fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle
+gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple
+officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis
+assis.
+
+Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est
+au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier...
+
+Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas
+désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa
+vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait!
+Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il
+pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au
+milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le
+plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au
+lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation,
+dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au
+préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et
+ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand
+roi guerrier, au milieu d'une armée de héros.
+
+Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa
+loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui
+certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce
+que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la
+délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à
+l'honneur. Saluons-le bien bas!
+
+Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma
+dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le
+premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par
+les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!»
+
+Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page
+encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de
+l'histoire.
+
+Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes,
+alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au
+front, continuer la sainte lutte.
+
+Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre!
+
+ * * * * *
+
+La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le
+sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes
+défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je
+reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains
+situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au
+pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là-bas, le bouffi
+d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang
+plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose
+encore s'entourer d'une pompe insolente;--celui d'ici, relégué sans
+murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son
+royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le
+concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications
+magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes.
+
+
+
+
+XII
+
+QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE
+
+
+ «Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de
+ sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses
+ perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne en
+ dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les
+ principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs
+ infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
+
+ (Impératrice MARIE-THÉRÈSE.)
+
+_Mars 1915._
+
+Cela me fait l'effet d'être loin, loin et perdu, ce refuge de la
+souveraine persécutée! Je ne sais depuis combien de temps mon auto,
+aux vitres cinglées de pluie, roule dans la pénombre des averses et du
+soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces
+routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivés. Sa Majesté la
+reine Élisabeth de Belgique avait daigné m'accorder audience pour six
+heures et demie; je tremblais d'être en retard, cette course n'en
+finissant pas à travers un pays où l'on ne voyait plus rien,--et nous
+étions à temps, mais tout juste.
+
+Six heures et demie en mars, sous un ciel épais, c'est déjà la nuit
+noire. L'auto s'arrête, je saute sur le sable d'une plage, et je
+reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on
+perçoit vaguement, dans l'obscurité, l'étendue imprécise, moins
+sombre que le ciel. Pluie et vent glacés. Sur les dunes, deux ou trois
+maisons se dessinent en grisailles, sans lumières aux fenêtres.
+Cependant une petite lueur de ver luisant accourt à ma rencontre: un
+officier du service de Sa Majesté porteur d'une de ces lampes
+électriques que le vent n'éteint pas et qu'on appelle chez nous des
+lanternes d'apache.
+
+Arrivé à la première maison où l'aide de camp me fait entrer, je
+veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: «Non, non, dit-il,
+gardez-le, nous avons encore à passer dehors pour arriver auprès de Sa
+Majesté.» Cette première villa n'est que le refuge des dames
+d'honneur et des officiers de cette cour, au cérémonial maintenant si
+réduit et qui, chaque soir, par précaution contre la mitraille,
+s'enveloppe d'une obscurité voulue. L'instant d'après, on vient
+m'appeler de la part de la souveraine; avec le même gentil officier et
+sa même lanterne, me voici courant jusqu'à la villa suivante. Pluie
+mêlée de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperçoit,
+oh! très confusément, un paysage désertique, des dunes et des sables
+déployés en un infini presque blanchâtre. «N'est-ce pas, dit mon
+guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont
+venus, c'était complet comme illusion!» En effet, car, même en
+Afrique, les sables blêmissent dans l'obscurité; mais c'est un Sahara
+qu'on aurait transporté sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y
+devient par trop lugubre.
+
+Dans la villa, voici un salon bien tiède, bien éclairé, dont les
+meubles rouges apportent une gaieté et comme un réconfort au milieu de
+cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une
+joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une
+cheminée où flambe un bon feu.
+
+En attendant la reine, j'avise une longue caisse posée sur deux
+chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches
+qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en
+colonnes y sont tracées au pinceau. L'officier a suivi mon regard:
+«C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent
+d'envoyer à notre roi.»--Je les avais oubliés, moi, nos si lointains
+alliés de l'Orient-Extrême. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous;
+quelle étrange chose! Et, même là-bas, les malheurs des deux
+charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur témoigner
+une sympathie particulière en leur envoyant un précieux cadeau.
+
+Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du
+Japon; mais une dame d'honneur paraît, annonçant Sa Majesté, et vite
+il se retire...
+
+«Sa Majesté vient», a dit la dame d'honneur.--Cette souveraine jamais
+vue, que le malheur a comme sanctifiée, avec quelle infinie
+vénération je l'attends là, devant la flamme de ce foyer, tandis que
+le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors.
+Par quelle porte va-t-elle paraître? Sans doute par celle du fond,
+là-bas, sur laquelle mon attention reste involontairement
+concentrée...
+
+Mais non, voici qu'un léger frôlement me fait tourner la tête du
+côté opposé, et, de derrière un paravent de soie rouge qui masquait
+une autre entrée, la jeune reine émerge soudain, si près de moi qu'il
+ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma première
+impression, furtive bien entendu comme un éclair, impression toute
+visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit
+éblouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui
+resplendissent comme deux lumineuses étoiles bleues. Et puis tant de
+jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore à peine. Les
+différents portraits, si peu fidèles, que j'avais vus de Sa Majesté
+me l'avaient fait juger très grande, avec un presque trop long profil;
+et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage
+aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatériel, si
+délicat qu'il est presque inexistant auprès de ces yeux d'une eau
+merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour
+révéler la lumière intérieure. Même si l'on ignorait qui Elle est,
+si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dévouement au devoir, ni la
+suprême dignité de ses actes, ni sa résignation sereine et son
+admirable charité toute simple, en la voyant on se dirait dès l'abord:
+Une femme qui a ces yeux-là, qui donc peut-elle bien être, une
+évidemment qui plane très haut, une qui ne bronchera jamais et qui,
+sans même ciller des paupières, saura tout regarder en face, aussi
+bien les tentations que les dangers et la mort...
+
+Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosité banale,
+j'aimerais saisir un écho de ce qui se passe au fond de son coeur,
+devant les drames de sa destinée! Mais on ne conduit pas à sa guise la
+conversation d'une reine, et, au début de l'audience, Sa Majesté, avec
+une grâce légère, aborde différents sujets, comme si de rien
+n'était; nous causons de cet Orient où nous avons voyagé l'un et
+l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous
+sommes oublieux de la grande tragédie qui se joue, oublieux de ces
+plaines d'alentour semées de ruines et de morts... Cependant bientôt,
+peut-être parce qu'un peu de confiance est née, Sa Majesté me parle
+des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'où j'arrive; alors
+les deux étoiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer
+légèrement, malgré l'effort pour les maintenir claires:
+
+«Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour
+permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer
+dans les temps meilleurs qui approchent.
+
+--Ah! répond-Elle, rebâtir!... Oui, évidemment, on pourra rebâtir...
+Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera
+toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'âme, qui s'en est
+allée...»
+
+Je vois alors combien Sa Majesté les aimait déjà, ces merveilles
+détruites, et tout ce passé de son pays d'adoption, qui survivait là
+dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre.
+
+Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins
+impersonnels, et, peu à peu, nous en venons enfin à parler de
+l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son
+coeur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en même temps que la
+plus complète stupeur devant tant de forfaits.
+
+«Il y a quelque chose de changé en _eux_,--dit-Elle, à mots
+entrecoupés.--Ils n'étaient pas ainsi... Ce kronprinz, que j'ai
+beaucoup connu dans mon enfance, il était doux et rien en lui ne
+faisait prévoir... J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas à
+comprendre... Non, autrefois ils n'étaient pas ainsi, j'en suis
+sûre...»
+
+Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien
+que, sous leur épaisse hypocrisie, ils étaient déjà tels, depuis les
+origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est née
+parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces?
+Certes le déchaînement, auquel nous assistons, de leur barbarie
+latente est l'oeuvre de ce «roi de Prusse», fidèle continuateur de
+celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thérèse; c'est bien lui
+qui, suivant l'âpre et si juste expression américaine, leur a _enflé
+la tête_. Mais ils étaient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs
+âmes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs
+écrivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond.
+
+ * * * * *
+
+Après un instant d'hésitation, pendant lequel on n'entend plus que le
+bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre était
+princesse de Bavière, je me permets de rappeler que les Bavarois de
+l'armée allemande se sont inquiétés des persécutions contre cette
+Reine de Belgique, issue de leur race, et indignés même quand le
+Monstre qui mène le sabbat a cherché à repérer ses enfants pour les
+arroser de mitraille.
+
+Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui était posée sur
+les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque
+chose d'inexorablement définitif, et, à demi-voix grave, elle prononce
+cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennité d'un arrêt
+sans recours:
+
+«*C'est fini... Entre _EUX_ et moi, il y a un rideau de fer qui est
+descendu pour jamais.*»
+
+En même temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux
+qu'elle aimait là-bas, les deux claires étoiles bleues qui me
+regardaient s'embrument tout à fait, et je détourne la tête pour
+n'avoir pas l'air de m'en être aperçu...
+
+
+
+
+XIII
+
+POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT
+
+
+_Juin 1915._
+
+L'Orient, les Dardanelles, la Marmara... Dès que l'on prononce ces
+mots, surtout en ces beaux mois d'été, ce sont des images de paix
+ensoleillée qui se présentent à l'esprit, paix un peu morne
+peut-être, à cause des immobilités de là-bas, mais paix d'une si
+adorable mélancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passés
+humains qui, partout dans ces régions, sommeillent et se conservent
+sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'île de Gallipoli, aux
+collines plutôt pierreuses et dénudées, il y avait naguère encore,
+dans chaque repli où court un ruisseau, de tranquilles vieux villages:
+maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets
+de cyprès noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stèles
+dorées,--innombrables, comme on sait, dans cette Turquie où jamais on
+ne dérange les morts. Et c'était si calme, tout cela; on eût dit que
+ces humbles petits édens avaient l'assurance d'être épargnés pour
+très longtemps encore, sinon pour toujours.
+
+Mais, hélas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y déchaîne
+aujourd'hui, l'horreur sans précédent qu'ils ont le génie de semer,
+dès qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou
+cachés. Et c'est devenu le plus sinistre chaos, à la lueur de grandes
+flammes rouges ou blêmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est
+bouleversé, effondré. «Les vieux châteaux d'Europe et d'Asie ne sont
+plus que des ruines, m'écrit un de nos zouaves qui se bat là-bas; je
+souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravagés par les
+tranchées et les obus; les vénérables cyprès sont fauchés; des
+marbres funéraires d'une grande valeur artistique, brisés en mille
+morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit épargné!»
+
+Des tranchées, des tranchées partout. Cette forme de guerre,
+souterraine et sournoise, que les Allemands ont imaginée, les Turcs ont
+été forcés de s'y plier, comme du reste nous-mêmes. Donc, ce vieux
+sol, recéleur d'antiques trésors, a été labouré d'entailles
+profondes, dans lesquelles à chaque instant reparaissent les débris de
+quelque merveille datant des lointaines époques imprécises.
+
+Et ces tranchées, à toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de
+sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et
+jusqu'à celui des doux géants de Nouvelle-Zélande qui les ont suivis
+dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous
+ces alliés, si disparates mais si unis contre la grande fourberie
+d'Allemagne. En face, tout près, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui
+ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que
+pourtant, chez nous, des gens profondément ignorants des causes
+insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-là,
+beaucoup plus mitraillés que les nôtres; cependant ils se battent à
+contre-coeur; ils se battent parce qu'on les a trompés et parce que
+d'impudents étrangers les poussent à coups de revolver; si en
+général ils se battent superbement quand même, c'est une question de
+race, voilà tout. Et les plus naïfs d'entre eux, auxquels on a
+persuadé qu'ils n'avaient affaire qu'à leurs ennemis russes, ignorent
+que c'est nous qui sommes là.
+
+Nous occupons, dans cette presqu'île, une région conquise et
+conservée à force d'héroïsme. La configuration des terrains continue
+d'y rendre notre situation difficile, et notre ténacité d'autant plus
+admirable. En effet, nous sommes dominés par les collines d'Asie, où
+tous les forts n'ont pas encore été réduits au silence; il n'y a donc
+pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hôpitaux de fortune
+où les médecins puissent soigner les blessures en sécurité
+complète, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les
+interrompre.
+
+Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hâter de combler.
+Elle prépare dans un empressement extrême un grand navire de secours,
+pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir à ses frais trois cents
+lits, le linge, des infirmières, les médicaments, les appareils. Le
+navire sauveur ira mouiller devant une île très proche des batailles,
+mais à l'abri de tout; des canots à vapeur et des automobiles lui
+seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener à bord les
+grands blessés, que l'on pourra, dans le calme, opérer, soigner tout
+de suite, avant l'infection et la gangrène. Combien de précieuses
+existences de soldats seront ainsi conservées!
+
+Bien entendu, les brancardiers du navire relèveront aussi les blessés
+turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce
+ne sera que juste réciprocité, car ils font de même pour nous. Des
+zouaves qui se battent là-bas m'écrivaient hier: «Les Turcs nous
+résistent avec une bravoure sans égale, tous les journaux d'Europe le
+reconnaissent. Mais nos blessés, nos prisonniers sont traités par eux
+d'une façon parfaite, le général Gouraud l'a déclaré lui-même dans un
+ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent
+mieux que leurs propres soldats.» Et voici le passage textuel de la
+lettre d'un de nos adjudants: «J'étais tombé, blessé à la jambe,
+auprès d'un officier turc blessé plus gravement que moi; il avait sur
+lui une trousse à pansement, et il a commencé par me panser d'abord,
+avant de songer à lui-même. Il parlait très bien français, et il me
+disait: «Vous voyez, mon ami, où ces misérables Allemands nous ont
+menés!...»
+
+Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils
+m'intéressent plus que les nôtres; on ne me fera pas l'injure de le
+croire. Non; mais les nôtres, tout le monde les aime déjà, n'est-ce
+pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop méconnus et calomniés
+par la masse ignorante. «Épargnez-les aussitôt qu'ils lèvent les
+mains!» a dit à ses hommes, dans une proclamation d'une admirable
+loyauté, un général héroïque, ramené hier des Dardanelles tout
+couvert de blessures; «épargnez-les, _ce ne sont pas nos ennemis_».
+
+Donc, le grand bateau sauveur qui va être envoyé là-bas, on travaille
+en hâte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accepté là une
+lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent,
+beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part à tout le
+monde; on en a déjà tant donné, qu'on en donnera davantage encore,
+car chez nous c'est inépuisable, la charité, quand le bel élan
+commence. Je demande même qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse.
+
+Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers
+soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils
+tombent avec des blessures graves, il y aura là quelque chose comme un
+véritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un
+coin de paradis, et qu'ils y seront aussitôt transportés. Au lieu de la
+pauvre ambulance improvisée, trop chaude et de sécurité incertaine, où
+l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce
+refuge vraiment inaccessible à la mitraille, ce grand navire paisible
+où le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, où régnera
+enfin le silence si ardemment désiré quand on souffre, où l'on sera
+soigné, avec les derniers perfectionnements et les plus ingénieuses
+inventions, par de douces infirmières françaises en robe blanche, qui
+marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni
+les rêves...
+
+
+
+
+XIV
+
+LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE
+
+
+_Juillet 1915._
+
+J'avais naguère englobé la Serbie--son prince surtout--dans mes
+premières accusations contre les peuples balkaniques, au moment où ils
+se ruaient ensemble sur les Turcs déjà aux prises avec les Italiens.
+Mais plus tard, au cours de tant de réquisitoires indignés, je n'ai
+plus une seule fois prononcé le nom des Serbes; c'est que déjà mes
+renseignements de là-bas me prouvaient que, parmi les ALLIÉS d'abord,
+les ALLIÉS des Balkans, c'étaient ceux-là les plus humains. Eux
+mêmes, sans doute, avaient remarqué que je ne les nommais plus, car
+pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les
+Bulgares et même les Grecs me déversaient un flux de grossièretés
+immondes.
+
+Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour établir définitivement la
+vérité dans l'histoire, a fait procéder à une consciencieuse
+enquête internationale, dont les résultats, consignés en un épais
+volume, ont l'autorité des plus sincères documents officiels; on y
+trouve, avec preuves et signatures à l'appui, les plus terrifiants
+témoignages contre les Bulgares et les Grecs, et très sensiblement
+moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitulé:
+_Enquête dans les Balkans_ (Dotation Carnegie), a été, je le crains,
+beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler à tous.
+
+D'ailleurs, comment ne pas pardonner à ce vaillant peuple serbe les
+excès qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie
+profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, férocement, et sans
+remords, vient de le sacrifier comme appât, pour l'une de ses plus
+abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel
+héroïsme magnifique elle sait se défendre contre un ennemi qui ne
+recule même pas devant l'horreur de brûler sa capitale, peuplée
+seulement à cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie,
+devenue tout à coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui
+ramener les quelques coeurs français que mon dernier livre a peut-être
+éloignés d'elle. Et c'est là le seul but de cette lettre.
+
+
+
+
+XV
+
+SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!
+
+
+_1er août 1915._
+
+Il y a un an aujourd'hui, commençait la violation éhontée du
+territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il,
+accélère encore sa fuite éperdue, et déjà nous voici à la date
+anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali
+l'histoire humaine. Un forfait accompli après une longue et hypocrite
+préméditation, sans même qu'un remords, ni seulement une pudeur,
+aient fait hésiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous
+laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de
+découragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes
+pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est
+convenu d'appeler honneur, civilisation et progrès. Les ruées barbares
+des vieux temps étaient mille fois moins meurtrières, et surtout
+tellement moins écoeurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie
+hésitaient devant certaines lâchetés, certaines profanations,
+certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis
+elles ne détruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le
+Dieu des Chrétiens dans un burlesque pathos de prières!...
+
+Ainsi, il s'est trouvé à notre époque un macabre empereur et une
+séquelle de princes--sa descendance, ses portées de loups dont le plus
+féroce, en même temps que le plus poltron, se coiffe d'une tête de
+mort--et des généraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, après
+une préparation réfléchie de presque un demi-siècle, dans ce même
+crime initial avant-coureur de tant d'autres, et écraser ignoblement
+sur le passage, en manière de prélude, un petit peuple jugé par eux
+sans défense! Mais voici que le petit peuple s'est levé, frémissant
+d'une indignation sainte, pour essayer d'arrêter la Grande Barbarie
+soudainement démasquée, de l'arrêter au moins quelques jours, même
+au prix d'un anéantissement qui s'annonçait inéluctable! Quelles
+couronnes assez étoilées l'histoire pourra-t-elle donc décerner à
+cette nation belge, et à son roi qui n'a pas craint de lui demander de
+se dresser là comme une barrière!
+
+Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dépossédé de tout et relégué
+dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir,
+quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans
+tache il nous faudra graver profondément son nom, pour le bien assurer
+contre les oublis de nos mémoires françaises,--qui se sont montrées
+parfois un peu légères, hélas! du moins en face des séculaires
+infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indéfiniment nous rappeler,
+nous et nos descendants même lointains, que, pour sauver l'Europe
+civilisée et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a
+pas hésité une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient
+au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes
+compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au
+bout, avec un tranquille sourire, son devoir de héros loyal, comme si
+rien n'eût été plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on
+l'étonne en lui disant qu'il a été sublime.
+
+Quant à la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son âme lui
+élève aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence
+des souveraines est d'être condamnées presque toujours à régner sur
+des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas
+spécial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, échu à tant
+d'autres reines, doit être une plus intime torture, qui s'ajoute à
+tous les maux endurés, car la fatalité écrasante est venue la
+séparer de ceux qui jadis étaient les siens, même de cette noble
+femme toute de dévouement et de charité, qui fut sa mère. Ce
+surcroît de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si
+calme, qui ne faiblit jamais. Auprès du roi, compagne attentive pendant
+les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher
+l'énergie; auprès des pauvres dévalisés ou incendiés, auprès des
+blessés qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, réconfortant
+les plus humbles avec sa simplicité adorable, multipliant auprès de
+tous ses pitiés exquises, oh! qu'elle soit bénie, admirée et
+glorifiée! Et pour son autel, consacré dans nos âmes, choisissons de
+très rares et très délicates fleurs, qui lui ressemblent!
+
+
+
+
+XVI
+
+L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN»
+
+
+_8 août 1915._
+
+Malgré l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaieté qui ne
+cesse d'y régner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander
+que sous toutes réserves.
+
+D'abord, l'accès en est plutôt difficile, à tel point que les dames
+n'y sont jamais admises; pour y monter--car elle est très haut
+perchée--il faut cheminer pendant des heures à travers des forêts
+séculaires où la cognée n'a été mise que depuis très peu de mois,
+et ce sont des routes étranges, en lacets très raides, parmi des
+arbres géants, sapins ou mélèzes, abattus d'hier, qui gisent encore
+en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serrée,
+avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairières, on a
+fiché en plein sol des arbres, arrachés ailleurs et qui ne sont là
+que pour vous cacher, derrière leurs branches mourantes; c'est à
+croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perçants et
+mal intentionnés, contre lesquels tant de précautions s'imposent.
+
+Mais il y a beaucoup de monde sur le chemin, dans ces forêts qui, à
+première vue, semblaient des forêts vierges! D'un peu loin, quand on
+apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une même verdure si
+puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles
+abritaient des peuplades! Et de si singulières peuplades, qui sont
+évidemment des restes d'humanités tout à fait préhistoriques, et qui
+présentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des
+hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformité, sont tous vêtus
+de vieilles houppelandes en laine défraîchie d'un bleu de ciel pâle;
+pas très soignés de cheveux ni de barbe, et plutôt faits comme des
+brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires
+quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on
+serait plutôt tenté de s'arrêter pour leur serrer la main. Mais
+quelles drôles de petites demeures ils ont construites, les unes
+isolées, les autres groupées en village! Il y en a de toutes
+légères, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec
+des matelas en feuillage, à l'intérieur, pour dormir; il y en a de
+souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'énormes
+quartiers de rocher en gardent les abords, pour les défendre sans doute
+contre des redoutables bêtes féroces d'alentour. Et c'est toujours
+auprès de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dégringolent
+bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,--car il y
+en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes
+sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives... Il est vrai, on y
+entend aussi, de temps à autre, de mauvais bruits caverneux, des
+détonations, de droite ou de gauche, que les échos prolongent... Est-ce
+que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimulée un peu partout
+dans la forêt?... Quel manque de goût, troubler ainsi la symphonie des
+sources!
+
+Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vêtues de
+gris bleu, elles sont d'immigration récente, car tout est neuf,
+improvisé dans leur installation, ainsi du reste que dans
+l'interminable route en lacets qu'elles ont tracée et par laquelle
+aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, réussissent à
+monter si vite...
+
+ * * * * *
+
+L'une des particularités de ces villages clandestins, qui se sont tapis
+sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetière,
+entretenu avec des sollicitudes tendres, là tout près, à toucher les
+demeures, comme si les vivants tenaient à ne pas s'éloigner de leurs
+morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu
+de ces sources limpides, dans une région où l'air est si vivifiant et
+si pur?... Les tombes, inquiétantes d'être trop nombreuses, alignent
+leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en
+fougères soigneusement arrosées, ou bien en petits cailloux très
+choisis; certaines fleurs d'ombre, répandues dans cette région, font
+jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout,
+descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entière,
+la nuit de ces arbres toujours les mêmes, sapins et mélèzes,
+multipliés à l'infini, serrés les uns aux autres comme des épis dans
+un champ, élancés et droits comme de gigantesques mâts de navire.
+
+Nous hâtant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de
+notre course, nous montons toujours à vive allure, bien qu'il y ait des
+tournants brusques, où il faut s'y reprendre à deux fois pour passer,
+et des endroits encore difficiles, où, sur le sol humide, nos autos
+glissent, «patinent» et n'avancent plus.
+
+Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous
+voyageons depuis le matin, semblent surtout préoccupées de faire ces
+routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin,
+pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons
+presque tous ces hommes acharnés à l'ouvrage, travaillant, travaillant
+avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dépêchant
+comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous
+faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire
+de touchante familiarité respectueuse, et puis ils se courbent à
+nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, élargir, étayer, ou pour
+trancher les racines qui gênent encore, les roches qui débordent. Et,
+quand on nous dit que, depuis dix mois à peine, ils ont commencé cette
+oeuvre épuisante, en pleine forêt jusque-là inviolée, c'est à croire
+que tous les Génies de la montagne se sont réveillés pour leur prêter
+de magiques concours...
+
+Oh! quelle admiration émue nous leur devons à ceux-là aussi, les
+faiseurs de routes--nos braves territoriaux--qui ont l'air de jouer aux
+hommes sauvages! Ils ont renouvelé pour nous les miracles des Légions
+romaines, qui à travers les forêts de la Gaule ouvraient si vite des
+voies pour les armées. Grâce à leur prodigieux travail, sans arrêt
+et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette région hier
+encore inaccessible, vont être radicalement changées pour nos chers
+soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des
+armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures
+leurs grands blessés seront doucement redescendus en voiture dans les
+bonnes ambulances de la plaine.
+
+ * * * * *
+
+Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mètres d'altitude, la voûte
+séculaire de la forêt se déchire, un profond ciel bleu apparaît sur
+nos têtes, et des horizons infinis déploient autour de nous leurs
+fantasmagories à grand spectacle. L'atmosphère s'est mise aujourd'hui
+en frais de pureté pour nous recevoir, et, tant elle est
+merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un détail des lointains
+les plus extrêmes.
+
+Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau où gît l'aimable auberge,
+du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-même, où donc est-il
+situé, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les
+premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformément boisées
+d'arbres de même essence; cela nous ramène l'esprit à ces grandes
+monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au début de notre
+période géologique, mais cela ne dénote ni un pays particulier, ni
+une époque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se
+dessinent au loin: ainsi là-bas, aux confins de l'horizon, ces
+montagnes qui se succèdent, tapissées toutes d'une même verdure si
+sombre, ressemblent beaucoup à la Forêt Noire; ailleurs, cette chaîne
+de glaciers qui découpe si nettement sur le ciel ses arêtes de cristal
+rose, on dirait bien les Alpes,--et même certain pic rappelle trop la
+Jungfrau pour laisser place au doute... Mais je n'ai pas le droit de
+préciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleuâtres, à
+l'Est, déroulées sous nos pieds comme la vaste mer, étaient naguère
+françaises et sont en passe de le redevenir...
+
+Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dénudé, parmi tant
+d'autres sommets tout feutrés d'arbres! Pas même de broussailles, les
+vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe
+courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On
+respire ici avec ivresse, on se grise délicieusement d'air pur, en
+même temps que d'espace et de lumière; mais le lieu cependant a je ne
+sais quoi de tragique, à cause peut-être de ces grands trous ronds,
+fraîchement creusés n'importe où, à cause de ces déchirures cruelles,
+dont le sol, par places, est labouré. Qu'est-ce donc qui peut tomber
+ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?...
+Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espèce
+très dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rôder dans ce
+beau bleu d'en haut. De temps à autre aussi, un coup de canon, parti
+de quelque batterie que l'on ne voit pas, et répercuté dans les vallées
+d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le
+bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix
+passait...
+
+Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur
+leurs chevaux, disséminés par groupes dans cette sorte de plaine, si
+haut suspendue. En ce moment, tous regardent au même point, la tête
+levée: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'être signalé;
+il vole orgueilleusement, éperdu en plein ciel, en plein vide bleu.
+Mais aussitôt des nuages blancs lui courent après, des nuages tout à
+fait en miniature qui ont l'air de se créer là soudain et de
+s'évanouir--des petits éclatements de ouate blanche, dirait-on,--et
+jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a
+compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est visé par de bons
+chasseurs, et il rebrousse chemin à tire-d'aile, tandis que nos
+soldats se mettent gaiement à rire.
+
+Et l'auberge? Elle est devant nous, à quelques centaines de pas; elle
+est cette cabane grisâtre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent
+léger des altitudes, mais près de laquelle une très haute croix en
+sapin, un calvaire de quatre ou cinq mètres, se dresse et tend les
+bras, comme pour un avertissement solennel...
+
+C'est que, je suis forcé d'en convenir, on y meurt beaucoup, à
+l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voilà pourquoi
+j'ai fait au début mes réserves avant de la recommander. Cela étonne,
+n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est
+incontestable, et on s'est vu obligé d'y adjoindre en hâte un
+cimetière, que cette grande croix de sapin tout neuf dénonce de loin
+aux voyageurs.
+
+Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus
+adorable façon de mourir! Chacun suivant son caractère, bien entendu,
+suivant son tempérament d'âme, ceux-ci dans la calme sérénité du
+devoir accompli, ceux-là dans l'exaltation magnifique,--mais tous, dans
+la gloire!...
+
+ * * * * *
+
+La fameuse auberge--autrement dit la demeure des officiers qui
+commandentce poste avancé, et où leurs rares amis de passage, officiers
+de liaison, courriers, etc., sont sûrs de trouver une hospitalité si
+cordiale et si joyeuse--est-ce possible que ce soit ce modeste
+baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a
+une belle enseigne, à la mode d'autrefois, en forme d'écusson, qui se
+balance à une tige de fer: «Auberge du Bon Samaritain». C'est peint
+en lettres décoratives, et la drôlerie en est irrésistible, en un tel
+dénuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur,
+aura imaginé cette plaisanterie pour accueillir les camarades en
+mission, et naturellement il aura trouvé aussitôt, parmi ses soldats,
+un qui dans la vie civile était menuisier, un autre peintre
+décorateur, tous deux très amusés d'avoir à réaliser séance
+tenante cette idée imprévue.
+
+L'ameublement de l'auberge est très sommaire, doit-on le dire, et la
+muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie,
+à peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fenêtres, on
+respire à pleins poumons, et, dès le pas de la porte, on est
+émerveillé par une vue à vol d'oiseau sur les grandes forêts, sur la
+chaîne infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes
+et même sur des nuages...
+
+Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces
+«Auberges du Bon Samaritain»; elles sont moins haut perchées que
+celle-ci évidemment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent
+pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y règne
+le même esprit d'hospitalité aimable, de solide confiance, d'endurance
+souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux
+averses d'obus, de s'y amuser à des enfantillages, tant on a le coeur
+d'aplomb, et, si les abords n'en étaient militairement interdits,
+j'engagerais tous les moroses de l'arrière-plan, qui doutent de la
+France et de ses lendemains, à venir y tenter une cure.
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant, après l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,--l'annexe
+obligatoire, hélas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un
+terrain enclos d'une barrière à jours, en branches de mélèze
+artistement entre-croisées. Là dedans les tombes, déjà trop
+nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur façon de
+s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites
+croix ornées d'une couronne de feuillage.--La croix!... Malgré les
+incrédulités, les dénégations, les dédains, elle est toujours le
+signe auquel de doux atavismes nous ramènent, dès qu'apparaît la
+mort.--Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici;
+sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balayé par le vent;
+on a bien tenté de faire des bordures, avec certaines plantes
+rabougries d'alentour, mais ce sont les rangées de cailloux qui
+tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'épais suaires de
+neige vont commencer à tout ensevelir,--jusqu'à ce que leur succède un
+autre printemps, où l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli.
+
+Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces
+jeunes morts qui sont là couchés, sur ce sommet glorieux destiné à
+redevenir, après la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus
+des forêts, des vallées et des plaines...
+
+
+
+
+XVII
+
+POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS
+
+
+_Août 1915._
+
+Nos chers blessés, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille,
+leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on
+les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux
+ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre
+toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas
+assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été
+rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être
+restées trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir
+traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux
+débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et
+foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les
+balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de
+France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des
+impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord,
+tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou
+improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est
+accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé
+avec amour, et les choses vont déjà très bien; mais il reste encore
+à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous
+tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la
+délivrance.
+
+Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de
+nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas
+perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient
+étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en
+hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses
+qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus
+affreusement souffrir les chères têtes meurtries.
+
+Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à
+trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les
+mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous
+les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les
+supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que
+bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines
+prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous
+conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences.
+
+
+
+
+XVIII
+
+A REIMS
+
+
+_Août 1915._
+
+En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes
+martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de
+continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée; pour
+éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que
+s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré.
+
+Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France: des
+limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un
+peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles
+vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et
+il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les
+villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on
+n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares
+sont là tout près,--s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le
+long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que
+l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France,
+le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à
+l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus
+touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux.
+Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces
+glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les
+ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront
+partis; tandis que d'autres, moins fortunés, resteront là toujours,
+jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a déjà pris soin
+de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux
+assemblage de nuances éclatantes, des dahlias, des cannas, des
+marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis
+arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou
+bien peut-être leurs camarades de combat, qui habitent partout aux
+abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces
+tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches
+vertes?
+
+La région, bien entendu, n'est pas très sûre, et quand nous arrivons
+à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour
+avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous
+risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque
+traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers.
+
+Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout à coup pour me
+dire: «Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis
+leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix!» Ici, en
+effet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du
+croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres
+garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs
+mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à
+la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient
+pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté
+la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va
+sans dire, le même salut militaire,--un peu tard peut-être, car nous
+passons si vite...
+
+A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et là une
+tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque
+désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent
+toutes béantes, avec d'énormes trous dans leurs murs.
+
+Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la
+Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous
+recevoir. Et nous voici bientôt au pied même de l'auguste ruine, qui
+trône toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre,
+dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le
+roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la
+tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence
+est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on
+était déjà dans la grande église morte...
+
+Le Lion d'Or... mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la
+cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler
+sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre.
+Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les
+murs. La maison est abandonnée; il faudra chercher ailleurs.
+
+C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement
+magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la
+cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle oeuvre de destruction
+les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de
+novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre,
+et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques,
+percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le
+sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu
+de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi
+dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels
+échafaudages oserait-on appuyer sur ces instables débris? Pour essayer
+encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de
+terre contre les piliers des portiques,--de même que l'on a fait pour
+Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables
+chefs-d'oeuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante
+culture allemande.--Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale
+est perdue.--Et tant de tristesse indignée nous étreint le coeur, à la
+regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée
+de notre passé, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et
+sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une
+heure à l'autre, le coup de grâce.
+
+Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour,
+lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort,
+qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière.
+
+Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais
+épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le
+grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait
+pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions
+avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de
+notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du
+soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce
+silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre
+promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous
+continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous
+surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si
+exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des
+colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en
+l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles
+rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui
+vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la
+cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit,
+qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant
+de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop
+fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles
+hauteurs, au-dessus de nos têtes.
+
+Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il
+se hâte, il court: «Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyez
+donc pas qu'on va bombarder!
+
+--Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie
+à nous... Ne courez pas si vite, allez!
+
+--Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les
+autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des
+obus, ici, tout de suite. Garez-vous!»
+
+Il s'en va; tant mieux: il a été charitable de nous avertir, mais sa
+jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique
+grandeur du décor.
+
+Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles,
+qui s'arrêtent hésitantes. Évidemment, elles savent, elles aussi, que
+les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et
+que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser
+cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave.
+Auront-elles le temps?
+
+Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux
+attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien
+levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d'y passer,
+mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier
+éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine
+délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait
+des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se
+décident, et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec
+leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant
+courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des
+symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui,
+mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait
+quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite
+paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde...
+
+Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues,
+à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri,
+qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme
+font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un
+d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le
+dernier hôtel ouvert, un hôtel «de toute sûreté», dit-il, là-bas, dans
+un quartier qui jamais ne reçoit d'obus.
+
+A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me moquer d'eux et que je
+n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme
+à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en
+plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui
+pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour
+n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air
+est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible
+serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à
+pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse.
+
+Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans
+le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le
+patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous
+voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs,
+par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici,
+vous savez rien à craindre...»
+
+Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la
+façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches
+d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du
+seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur
+lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse
+voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon
+d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et
+s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs
+pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux
+éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle
+régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est
+criblé de cicatrices.
+
+C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on
+pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique,
+pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas
+moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à
+grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout
+repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez
+petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent
+avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam:
+zing boum! zing boum!
+
+--«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé
+sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais
+trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes
+trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le
+caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient,
+les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire
+comme eux.
+
+Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à
+l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat
+ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà
+dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail,
+après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit
+arrière-train la queue en l'air!...
+
+
+
+
+XIX
+
+LES GAZ DE MORT
+
+
+_Novembre 1915._
+
+Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait
+lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air
+d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité
+embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens
+affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus,
+ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent
+d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on
+distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort,
+trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle
+était venue...
+
+Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu,
+au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous
+ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre
+de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande
+salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de
+champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été
+fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur
+écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des
+meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque
+irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais
+assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi
+cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et
+qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les
+barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils
+se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et
+si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée
+triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une
+longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus
+pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour
+mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!...
+
+Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de
+l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières
+apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus
+tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui
+les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de
+ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur
+bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz
+sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte
+de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant
+les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses
+de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de
+ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est
+d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas!--il en est
+de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des
+bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au
+biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît
+presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur
+et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!...
+Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans
+les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus
+longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles!
+
+Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet
+homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute
+inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de
+la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de
+déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout
+combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes
+ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par
+impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?...
+Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres,
+j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et
+employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet,
+la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif
+tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après
+s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels
+mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en
+avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut
+général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents
+crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols,
+massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble
+vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou
+de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris,
+le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de
+Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des
+pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se
+l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant,
+aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par
+quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles
+calomnies, ou par quel argent?...
+
+Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits
+«rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on
+s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la
+main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux
+qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on
+touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues,
+on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et
+chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il
+continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là, madame, je
+commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le
+lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle
+n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont
+les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans
+trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir
+l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces
+gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et
+vaillants, qui ne les perdent pas de vue.
+
+Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront
+transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les
+obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera
+mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore
+beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où
+ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et
+pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie
+a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce
+que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels
+habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux
+moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en
+espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de
+choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de
+«relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans
+le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier
+forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé,
+après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve
+d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué,
+çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de
+sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait
+autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même
+temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard
+que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils
+songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du
+reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en
+couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de
+conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de
+courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de
+l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course.
+Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des
+nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour
+des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent
+les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de
+malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il
+est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les
+intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres
+accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires
+encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone
+aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est
+incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un
+moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre,
+nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est
+vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont
+encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que
+cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à
+les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs
+entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes,
+tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de
+France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats
+dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces
+transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des
+cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres
+asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les
+montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter
+au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui,
+les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si
+impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant
+d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande
+Barbarie, en éruption sur l'Europe!...
+
+ [1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont
+ hors de danger.
+
+
+
+
+XX
+
+LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT
+
+
+_2 novembre 1915._
+
+Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande
+fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où
+elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs
+des villages, ou bien alignées militairement dans les petits
+cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au
+bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu
+des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel
+sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne,
+elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures.
+Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes
+plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et
+tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers
+et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout
+cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes
+proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus
+inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...
+
+Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le
+cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le
+coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là
+une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante
+drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement,
+toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente
+l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur
+assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs
+françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des
+dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes
+d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le
+cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et
+incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est
+lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au
+village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour
+qu'il y flotte tant de drapeaux!
+
+L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la
+naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y
+travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait
+au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que
+dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on
+eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout
+était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait
+une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs,
+qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de
+gaieté douce aux âmes des jeunes morts.
+
+Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le
+front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du
+moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce
+jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner
+de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles
+étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue:
+officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart,
+des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats,
+spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus
+exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de
+la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien
+qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans
+les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on
+trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la
+belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces
+fleurs?...
+
+Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes
+improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la
+boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour
+se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix
+des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes
+les petites tombes militaires ont été bénies.
+
+Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui
+habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le
+coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un
+bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se
+reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de
+ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant
+que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part
+elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets,
+plus de prières, plus de larmes...
+
+
+
+
+XXI
+
+LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!
+
+
+Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait,
+il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les
+derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir.
+C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien
+promptement cela va s'oublier!
+
+Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral
+Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie,
+fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour
+d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante
+conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser,
+à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur
+guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs
+chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont
+inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que
+les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il
+s'oubliera trop vite.
+
+Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé
+de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne
+pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix
+d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais
+rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement,
+car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le
+drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive,
+d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est
+tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment
+donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe,
+puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée
+en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème
+tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir.
+Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début,
+qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins
+terrible. Dans ces conditions-là, je veux espérer qu'il sera possible
+de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce
+drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là-bas, un
+jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et
+éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et
+plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le
+regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette
+croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes
+accomplis sur le front de Belgique.
+
+On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a
+écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce
+qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa
+dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la
+revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la
+commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs
+et leur mit aux yeux de bonnes larmes:
+
+«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des
+morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage
+éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette
+admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans
+ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres
+pendant plus d'une année de guerre.
+
+»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement
+vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion
+poignante, en me disant que c'était la dernière fois.»
+
+En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser,
+qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la
+ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable
+Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la
+Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée
+de marins aux ténacités surhumaines.
+
+Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils
+étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils
+n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire
+tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau
+jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers
+l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des
+vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête
+allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une
+semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or,
+ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un
+véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres
+croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du
+jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est
+sentie vraiment sauvée.
+
+La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des
+braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire
+des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je
+pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris
+au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes
+officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un
+_tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de
+réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.
+
+Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais
+beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais
+au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a
+écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais
+vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret
+cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon
+tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette
+petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc
+ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes
+camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades _qui
+n'en étaient pas non plus_ et dont le désintéressement ne saurait par
+suite être suspecté,--je demande ici pour eux, et presque avec
+confiance, bien que le règlement peut-être me donne tort, cette
+consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à
+personne: que l'on attache un bout de ruban rouge à leur drapeau!
+
+
+
+
+XXII
+
+LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES
+
+
+_Décembre 1915._
+
+Ce jour-là, qui était en période d'accalmie, le général m'avait
+autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller
+à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors
+de nos offensives de septembre.
+
+Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans
+un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à
+quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont
+les ruines, encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes,
+gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées
+allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse
+commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui
+permettrait de venir plus tard le reprendre?
+
+«Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le
+village de B...; c'est la route où vous risquez le moins d'être
+_repéré_. A B..., si les circonstances de la journée semblaient
+dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous
+cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez
+continuer à pied,--avec les précautions habituelles, bien entendu.»
+
+Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage
+mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde,
+soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et
+inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc obtenu
+l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche.
+
+Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur
+laquelle pèse un brouillard glacé; à soixante mètres en avant de
+soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes
+s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs.
+
+Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette
+géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde,
+mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus
+tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout
+est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par
+terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les
+ruines; plus de «civils», plus de femmes ni d'enfants; rien que des
+soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant
+que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque
+ininterrompus se partagent les routes: d'un côté, tout ce qui s'en va
+au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions
+d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur
+les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille,
+en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes
+canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces
+énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision; il y a
+nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre
+qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramène au vieux temps;
+il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de
+Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de
+choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se
+faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se
+croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après
+quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Eh! bien
+non, c'est là simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a déchaîné la
+barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le _coup_
+monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener l'apothéose de son
+orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de
+sang, au milieu du dégoût mondial...
+
+Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans
+les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas
+le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et
+combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on
+croirait que nous l'avons commandée!
+
+Nous voici au village de B... que le général avait prévu comme point
+terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre
+les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et
+manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par
+ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font
+leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au
+seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à
+pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant
+isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes
+allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme
+coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il
+est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but,
+mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux
+rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de
+mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de
+lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort.
+
+Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui
+sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit
+pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle
+d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la
+route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je
+demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se
+bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire,
+sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout
+de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire
+trop de bruit.
+
+Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à
+cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême;
+car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la
+zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un
+désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et--sauf les
+jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix--le plus
+souvent on n'y entend rien...
+
+Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre,
+sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air
+inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière
+nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre
+au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect;
+toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette
+plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours
+l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent
+l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas,
+tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les
+piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une
+région trop souvent visitée par la foudre,--par la foudre ou par
+quelque chose d'équivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés,
+tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux!
+
+Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et
+de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous
+courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas
+improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides,
+et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de
+temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un
+silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La
+brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de
+lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils
+nous entendre arriver, _eux_, là-bas, et encore! D'après mes cartes,
+nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours!
+
+Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des
+têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent
+ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.--Ah!
+diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous
+regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous
+dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut
+que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand
+même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en
+complice.
+
+Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à _leurs_ microphones,
+qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre
+gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors
+j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la
+mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la
+responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que
+je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une
+promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux,
+j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici
+mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T...,
+pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves
+des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche.
+
+Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue
+commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des
+croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses
+comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de
+soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi
+comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre
+blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que
+nous cherchons!
+
+--«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de
+mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé
+de bordure, je lis son nom d'ici!»
+
+En effet, je lis moi-même: Pierre D...; l'inscription est en lettres
+très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous,
+comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous
+risquer plus loin, descendez!»
+
+Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit,
+pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de
+givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble
+absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que
+cette humble croix nous ait appelés d'un signe.
+
+Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées,
+contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds,
+par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager
+tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la
+bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les
+deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille
+pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un
+appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D...,
+lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu
+à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du
+temps--car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se
+l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous
+suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires.
+
+Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir
+quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans
+cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et
+traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la
+menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de
+Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables
+petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun
+feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de
+cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits
+tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun
+étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix,
+toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme
+frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans
+pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble
+que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix
+surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision
+blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec
+ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre...
+
+Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve
+rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle:
+Non identifié.--Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu
+d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de
+zinc--on n'avait pas mieux--gravée hâtivement et difficile à
+déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais:
+«Sergent Georges de F...» Il est là, serré comme à l'exercice entre
+ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est
+échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans
+doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient
+une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà
+décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais
+qu'il était doux avec eux.
+
+Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur
+mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et
+en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui
+sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous
+arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées,
+car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant
+mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles
+viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence
+retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner.
+
+Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne
+davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses
+réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces
+tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont
+coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de
+tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce
+de petit cri d'oiseau!... Là-bas, sur la tombe de Pierre D...,
+j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une
+bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il
+achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore:
+«Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est _malsain_, comme
+diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.
+
+Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son
+éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui
+diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et
+la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits
+tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont
+les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas
+une tranchée, pas un trou.
+
+--«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui
+en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore
+aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais
+pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques
+d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas,
+nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est
+tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et
+sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard,
+sauve-toi!»--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais
+c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là.
+Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête.
+C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce
+cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore:
+«Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite
+tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez!
+courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour
+commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois
+bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la
+route!--Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va
+tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse
+un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé,
+ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre,
+saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous
+partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement
+leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait
+l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul;
+j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en
+retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous.
+
+Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et
+comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort
+qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates
+blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons
+pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais
+sûre quand même de nous atteindre!
+
+Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons
+dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les
+tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois
+se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux,
+mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.
+
+Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus rien à faire qu'à
+laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre
+cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait
+bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard
+extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit
+de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les
+écoute ainsi _en solo_, dégagés de tous les habituels fracas, dans
+l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi
+seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque
+physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit
+être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête...
+
+Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B... Là, fini pour
+les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous
+atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure.
+D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur
+dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin
+de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés
+pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec
+les appareils photographiques, les casques et les revolvers.
+
+Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont
+tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous
+avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais
+de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce
+que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui
+nous tiraient dessus...
+
+
+
+
+XXIII
+
+AU PREMIER SOLEIL DE MARS
+
+
+_10 mars 1916._
+
+Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement
+déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord
+jusqu'à l'Alsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les
+Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire,
+c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son
+invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son
+horreur;--je dis _par ici_, parce que je n'ai pas le droit de préciser
+davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, dès avant
+la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée,
+la miséreuse, ou même, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la
+dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des
+vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des
+villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens,
+car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y
+ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir.
+
+Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute
+abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique,
+cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol
+couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes,
+comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y
+pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et
+je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gâchis des dégels, où
+nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'empêtrent si
+péniblement jusqu'à mi-jambe. Le coeur se serre à mesure que l'on
+avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage
+de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout
+grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus
+touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou
+des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a
+par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout
+à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes
+blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous
+rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de
+troglodytes; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et
+qui par suite échappe à la vue et au tir de l'ennemi, est criblée de
+bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à
+plusieurs étages, et où l'on voit apparaître des têtes humaines,
+casquées, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il
+préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait
+plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque,
+sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait
+les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les
+hypogées...
+
+De nouveau se présente un semblant de village, le dernier que je
+traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers
+les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects
+de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celui-là:
+pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires
+marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup
+de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à
+fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a même des
+fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs
+écritures... Bang! Un obus!... Un obus lancé de très loin et à
+l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec
+l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé
+sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient
+attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air,
+gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir;
+ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la
+poitrine en secousses, comme lancés par une pompe.
+
+Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours
+un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le
+voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd,
+darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent
+avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma
+voiture s'arrête, pour une hésitation, pour une cause quelconque, et
+que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du
+canon.
+
+Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la
+menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui
+vagabondent çà et là dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la
+remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer
+seul, à pied.
+
+D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général,--et le
+«bureau», c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres
+broussailles; par un escalier tout étroit, je plonge jusqu'à 7 ou 8
+mètres dans la terre, et là, je trouve, comme «demoiselles du
+téléphone», quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques
+éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une
+quarantaine d'années; et celui qui me fait passer l'appareil porte une
+alliance au doigt,--il a donc sans doute, là-bas quelque part au grand
+air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants.
+Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou
+humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit
+cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout
+naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une
+nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients
+héros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se
+battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation
+mutuelle.
+
+Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend
+clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité
+qui illumine toutes ces blancheurs de neige.
+
+J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour
+atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois
+là-bas sur une hauteur; c'est là que j'ai donné rendez-vous à un
+officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis
+chargé.
+
+Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très
+habité _en dessous_ par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au
+moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le
+moment, dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et
+cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues
+qui rôdent, allant d'un abri à un autre.
+
+Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles
+détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme
+des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un
+bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous
+invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement
+la tête contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la
+ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le
+ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la
+place des anciens villages, et c'est là-dessus que les scarabées
+monstres s'acharnent le plus à tomber, en provoquant chaque fois des
+envols de plâtras et de poussière: bombardement d'ailleurs inutile et
+stupide, puisque tout cela est déjà mort.
+
+Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans
+cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre,
+en représentent bien dix ailleurs,--tant la marche y est difficile. La
+boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son
+pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi
+âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui
+brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la
+sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue
+d'oeil; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet
+leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces
+plaines encore blanches.
+
+C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment
+seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle de
+lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peut-être que plus lugubre.
+Jusqu'à ce que j'aie atteint le petit bois où m'appelle une affaire de
+service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter
+les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la
+place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et
+voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une
+mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais
+habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles.
+Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tels
+aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre--des déblais blancs
+puisque la terre de cette province est blanche,--des déblais qui sont
+jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des
+multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils
+indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent
+aujourd'hui circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les
+uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés «boyaux» et qu'il
+a fallu multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné
+à l'infini! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces
+sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues! Si on y
+ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui
+plongent jusqu'au coeur des collines, on reste confondu devant tant et
+tant de fouilles, qui sembleraient l'oeuvre des siècles.
+
+Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si l'on n'était pas
+averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On
+croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces
+myriades de piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en
+lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant
+sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux
+envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement
+renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon
+dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire,
+là dedans, des tours et des passes, avec leur énorme bobine de fils
+barbelés sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables...
+
+Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'oeil et ce qui
+ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de
+distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes
+serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons.
+Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc
+ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas
+encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et
+sublimes,--inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les
+pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans
+l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses...
+
+Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par
+trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole à grand bruit
+là-haut! Il s'en va du côté de France, cherchant sans doute la
+région plus abritée où l'on commence à trouver des femmes et des
+enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns...
+
+Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et
+inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et
+enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car
+le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil
+imprévu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait
+appeler--pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de
+nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous--c'est lui sans doute,
+cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais
+il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie
+du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu
+évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà
+moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui
+passent de temps à autre les traverseraient comme de simples feuilles
+de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela
+entoure, cela illusionne.
+
+Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où
+je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones
+collines zébrées de _boyaux_ blanchâtres, et les quelques arbres
+échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de
+fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces
+fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps.
+Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit
+coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la
+mer contre les falaises...
+
+Ah! le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois
+tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche
+(éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont
+si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de
+rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois.
+
+De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de
+personnages bleus, qui seront près de moi avant l'officier en route
+là-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges
+que l'on rencontre à toute heure, hélas! le long du front et qui font
+pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une
+civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par
+la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à
+l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des
+tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres
+d'ici, et vont porter un «grand blessé» à une ambulance souterraine,
+qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient
+pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur
+casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le
+précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils
+traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue
+gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à
+grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée.
+
+--«Qu'est-ce qu'il a, votre blessé?» dis-je à voix basse.
+
+A voix plus basse encore ils me répondirent: «Son ventre est tout
+ouvert... Oh! le major de la tranchée a dit que...» Ils ne finissent
+la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il
+n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux,
+sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande:
+«Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?--Nous lui avions mis
+un mouchoir, mon colonel, mais il l'a ôté: il a dit qu'il aimait mieux
+comme ça, _pour voir encore des choses entre ses doigts_...»
+
+Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui
+leur inonde la figure et leur coule en petit ruisseau dans le cou:
+«Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils; on a attrapé
+ça tout de suite en route. On avait commencé de l'apporter par les
+boyaux, mais ça le secouait trop, alors on a marché dehors, à
+découvert.»
+
+Pauvres étourdis adorables! Pour éviter des chocs à leur blessé,
+risquer leurs existences à tous! Deux ou trois de ces espèces de
+hannetons de la mort, qui bourdonnent ici à toute heure, sont venus
+s'écraser près d'eux sur des pierres et les ont atteints de leurs
+éclats; sur un passant isolé comme j'étais, les Allemands dédaignent
+de tirer, mais un groupe, et surtout une civière, pour eux c'est
+irrésistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-être pas
+grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emportée, il n'en reste
+qu'un lambeau qui tient à peine: «Il faut vite aller vous faire panser
+à l'ambulance, mon ami, lui dis-je.--Oui, mon colonel... Et justement
+on y va,... à l'ambulance... Ça tombe bien.» C'est tout ce qui lui est
+venu à l'esprit comme plainte: «Ça tombe bien.» Et il le dit avec un
+si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intéresser à lui!...
+
+Leur grand blessé, qui ne bouge toujours pas, j'hésitais à aller le
+voir de près, par crainte de troubler son dernier rêve. Cependant je
+m'approche très doucement, parce qu'ils vont l'enlever.
+
+Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine à
+ses joues bronzées qui ont à peine commencé de blêmir. Le soleil,
+comme il l'avait désiré, éclaire en plein sa belle figure de vingt
+ans, à la fois énergique et candide, et sa main reste toujours placée
+en visière sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de
+regarder. On a dû lui donner de la morphine, pour au moins l'empêcher
+de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit être
+éphémère, à quoi rêve-t-il, s'il rêve encore? Peut-être à une
+maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque fois qu'elle
+reconnaissait son écriture enfantine sur une enveloppe venue du front?
+Ou bien est-ce à un jardin de ferme, préoccupation de ses premières
+années, où il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses
+fraîches le long de quelque vieux mur?... J'aperçois sur sa poitrine
+le mouchoir dont on avait essayé de lui couvrir le visage, et c'est un
+élégant mouchoir brodé d'une couronne de marquis,--la couronne d'un de
+ses porteurs. Il avait voulu _continuer à voir des choses_, dans la
+terreur où il était sans doute de la grande nuit. Mais, même ce
+soleil, qui doit l'éblouir, bientôt il cessera brusquement de le
+connaître; pour commencer, ce sera la demi-obscurité de l'ambulance,
+et, tout de suite après, elle va venir pour lui, cette inexorable
+grande nuit, où aucun soleil de mars ne se lèvera jamais plus.
+
+«Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort
+ici pour des gens en sueur comme vous êtes.»
+
+Je les regarde s'éloigner, avec leurs jambes toutes engluées et
+alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma pitié les suivent,
+sur ce chemin de neige où ils marchent si péniblement.
+
+Encore ils sont des privilégiés, ceux-là, qui peuvent au moins se
+secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans
+un refuge souterrain presque sûr, pour les panser. Mais tout près
+d'ici, à Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombés pêle-mêle,
+s'étouffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans
+secours possible, dans les immenses charniers si longuement et
+savamment préparés par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullité
+féroce qu'il a pour fils!
+
+
+
+
+XXIV
+
+A SOISSONS
+
+
+_Septembre 1915._
+
+Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut
+entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des
+précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés
+partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs
+méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de
+mitraille ceux qui oseraient arriver par là.
+
+Un adorable soir de septembre, j'ai été guidé vers cette ville par
+des officiers habitués à ses dangereux entours; en zigzaguant dans des
+bas-fonds, à travers des jardins abandonnés, parmi les dernières
+roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans
+encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où
+l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en
+est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement
+personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été
+finissant.
+
+Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond
+de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des
+petites places plantées d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille,
+au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures
+héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que
+la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se
+sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable,
+et, dans leur actuelle immobilité, elles gardent comme des attitudes de
+souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups
+de canon, un peu au loin, viennent encore _ponctuer_, si l'on peut dire
+ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique
+intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y
+prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle
+le rend plus profond en même temps que plus tragique.
+
+Ça et là, contre des murs restés intacts, des petits écriteaux,
+imprimés sur papier blanc, portent cette notice: «Maison encore
+habitée». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si
+tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu
+puéril. Est-ce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les
+obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation
+pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre?--Ah! c'était à
+Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce
+malheureux secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser
+lâchaient toute bride à leurs pires instincts.--Car on pouvait les
+juger là, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays
+alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à
+personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et
+les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se
+préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par
+exemple: «Ici, nous sommes des Chinois protégés français», ou bien
+encore: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens». Mais rien n'y faisait.
+Du reste leur empereur,--lui, toujours lui dont on est sûr de trouver
+les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un
+pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries
+mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et
+charniers,--lui, donc, avait dit à ses troupes: «Allez et faites comme
+les Huns! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de
+votre passage!» Et tous lui avaient copieusement obéi.
+
+Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé,
+sur les vieilles dalles des rues là-bas, quantité de reliques bien
+étranges pour nous et bien lointaines: images de piété chinoise,
+débris d'autels d'ancêtres, et petites stèles de laque, où
+s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux
+origines perdues dans la nuit.
+
+Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent
+parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre
+davantage le coeur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme
+démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui
+éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de
+famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la
+photographie pieusement «agrandie» et encadrée d'une honnête et
+douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir
+dans quelque caveau, cette grand'mère, et l'image tant profanée en
+était sans doute le dernier reflet terrestre...
+
+Le bruit du canon se rapproche, à mesure que l'on avance dans ces rues
+agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer
+tant de graminées et de fleurettes sauvages.
+
+Au milieu de la ville est une cathédrale, un peu l'aînée de celle de
+Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands,
+bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous
+toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait
+eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane
+lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la
+porte et nous y accompagne.
+
+Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver
+entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve.
+Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne
+donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutôt
+d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler.
+Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un
+chef-d'oeuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion
+première.
+
+Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant
+l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de
+dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous
+les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte
+grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient
+donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je
+crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de
+cendre, à laquelle nous sommes habitués dans nos vieilles églises, les
+piliers sveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi
+dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter
+d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites
+pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage
+renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir
+comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs
+au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de
+couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et
+miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de
+notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir
+indéfiniment des choses si frêles et aériennes.
+
+Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement
+ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est
+restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi
+la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares: _Pax et
+Justitia_.
+
+En marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se
+détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère
+ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se
+brise... Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels
+sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les
+belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs
+de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme
+des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs.
+
+Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se
+présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus
+semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter,--des
+placards qui s'étaient juxtaposés le plus près possible,
+enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de
+vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la
+mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui
+étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en
+lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.--«Trahison!
+Bluff éhonté!» crie l'une des affiches.--«Infâme calomnie, ignoble
+mensonge!» répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses...
+Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu?
+
+--Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la
+dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et
+lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un
+hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de
+simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans
+regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du
+sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des
+obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent
+soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes
+redevables d'un moment de détente et de franc rire,--et c'est la seule
+fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront
+au moins servi à quelque chose.
+
+Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils
+en riraient les premiers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à
+l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard,
+je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes,
+hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand
+même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se
+relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne
+pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de
+notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux
+entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces
+tranchées qui, à première vue, ne sembleraient que d'affreux trous
+pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le
+plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et,
+pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!...
+
+Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près,
+hélas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,--et nous nous
+y rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus
+personne.
+
+On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui
+est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui
+d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait
+plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et
+nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains
+tortueux, creusés en hâte, que l'on appelle des boyaux.
+
+D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui
+traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus
+poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu
+d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le
+repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses
+rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une
+herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il
+était plongé dans la paix d'un définitif abandon, et, à cette heure
+exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une
+série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres.--On le
+dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien
+n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonné çà et là
+par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les
+rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que
+cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de
+la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent
+tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au
+contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent
+de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue; qu'il
+suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une
+vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort...
+
+Maintenant, par une descente étroite et cachée nous pénétrons dans
+ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout
+près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est
+quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans;
+il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous
+serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et
+puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une
+brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, tourner sur vous-même; on
+a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à
+peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsédants talus
+pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête
+au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!... Mais ce serait la
+mort... Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans
+ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il
+faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits
+tournants, qui vous étreignent et vous retardent...
+
+La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer
+beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent
+aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est
+peuplé comme les galeries d'une fourmilière; si donc il fallait tout
+à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai,
+ils ont des figures à la fois si souriantes et si résolues, nos
+soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne
+vient même pas vous effleurer.
+
+Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter
+leur petites tables, çà et là, dans des recoins plus sûrs, dans des
+abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour
+y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit
+close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une
+attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à
+tâtons jusqu'à demain matin.
+
+Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a
+cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-là,
+mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives
+s'asseyent,--ou à peu près. Oh! les étonnantes compositions de ces
+tablées, où l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas
+le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être
+longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à
+la fin d'un repas. Il y avait là, côte à côte, un ex-antimilitariste
+à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux
+embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles;
+près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges
+nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le
+moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat
+d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de
+raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au
+milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le
+camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux
+à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de
+son métier ouvrier zingueur à Belleville.
+
+Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à
+l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on
+nous dit: «Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas.» Un peu plus
+loin: «Maintenant ne parlez plus du tout.» Et l'un de nous ayant trop
+relevé la tête, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une
+balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des
+broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus
+profond et aussi plus étrange.
+
+Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile,
+moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous
+ont été percés, qu'un mécanisme rapide permet d'ouvrir et de
+refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible
+de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-sécurité, sans
+qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux.
+
+Comment, nous ne sommes que là! Depuis si longtemps que nous marchons,
+nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! Il continue de
+prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et
+tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y
+éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le
+crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels
+pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de
+la mort.
+
+Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer
+nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la
+petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de
+nous à peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables
+branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce
+même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse à
+l'oreille: «C'est _eux_ qui sont là!»
+
+_Eux_ qui sont là! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en
+tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui
+sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui
+sont là, encore là, enfouis bien à l'abri dans notre terre française,
+laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race
+abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes
+les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects
+des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous
+de la verdure, les maisons où s'abritent leurs États-Majors prennent
+des airs de ruines abandonnées. Eux, on ne les voit jamais, ils
+avancent et envahissent à la façon des termites ou des vers rongeurs.
+Et puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés
+de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux,
+liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils
+jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait
+ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de
+mécanique et de chimie, en être ramené à des moeurs de l'époque des
+Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si
+diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se
+retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les
+nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne
+bougeant pas!...
+
+Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en
+face!... Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnaît tout de même
+leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans
+l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous
+viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une
+interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre,
+et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout
+près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus
+lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille.
+
+Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque
+harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on
+n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair,
+plutôt aurait-on incliné presque à leur dire: «Voyons, trêve à ce
+jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères? Sortez donc de vos
+trous et donnons-nous la main.»
+
+Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être
+aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les
+sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur, celui du
+remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-être en même
+temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent
+parfois, le sentiment de la pitié.
+
+Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru
+outrée et obscure; il avait dit: «la _nuit_ qu'une bête fauve a pour
+âme». Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font
+comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit
+lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur
+prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand
+bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort?
+
+Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire
+des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour
+tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un
+monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au
+fond de la race allemande; avoir organisé--je répète le mot, parce
+que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement
+allemand--organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque
+mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule
+bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre
+ouvrage!... Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres;
+en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses
+ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des
+hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des
+bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux,
+raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis
+n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je
+crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le
+dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de
+notre légèreté française, de notre bonhomie et de notre confiance!
+Nous sommes si capables de laisser peu à peu les tentacules de la
+grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si
+bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des
+espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui,
+jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour
+les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est
+incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle
+de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas
+écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête,--cette effroyable
+tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien,--elle recommencera!
+
+Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui
+marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou
+ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui
+sont comme anéanties sous des voiles de crêpe, disons-nous: «C'est leur
+oeuvre à eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement préparé
+cela, c'est leur Kaiser,--lequel, si on ne l'écrase, ne rêvera qu'à
+recommencer demain!»
+
+Aux abords des gares où l'on s'embarque pour le front, quand nous
+voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux
+d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire
+un soldat en costume de tranchées, disons-nous: Celui-ci, dont le
+retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute
+demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces
+charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à
+recommencer de remplir!
+
+Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout
+neufs, nos «jeunes classes», nos fils bien-aimés, qui partent si
+magnifiquement, avec de la joie fière dans leurs yeux enfantins, et des
+bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes
+vengeances, contre ceux qui les guettent là-bas,--et contre le grand
+Maudit, qui _a la nuit pour âme_!...
+
+ * * * * *
+
+De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut,
+pour regarder au dehors, soulever des oeillères d'acier, on voit
+toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la
+lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne
+parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la
+tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les
+sentir si près.
+
+Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de
+rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau
+crépuscule. Là, dès qu'on est assez loin _d'eux_ pour que nos soldats
+puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme
+baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est
+le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se
+retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre
+finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est
+cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse
+entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela
+dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des
+nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je
+ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m'en veuillent de
+dire que cette familiarité-là, si conciliable avec la discipline, est
+un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits
+que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à
+vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage
+encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux
+galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux.
+Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au
+lieu de les pousser par derrière à coups de fouet comme cela se ferait
+chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière
+française, à peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le
+monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent,
+ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout,
+pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre
+surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que
+nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de
+ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté
+de plier le genou. N'est-ce pas aussi à la vie dans la tranchée et à
+ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes
+que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer
+toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes?
+Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que
+notre France n'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine
+tous; ils savent qu'une race où se réveillent ainsi les coeurs, est
+impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir
+sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair
+et par nous donner le beau nom de libérateurs.
+
+Oh! bénissons-les, nos tranchées, où se mêlent toutes nos classes
+sociales, où des amitiés se sont nouées qui hier n'eussent pas
+semblé possibles, où les «gens du monde» auront connu que l'âme
+d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manoeuvre, peut se rencontrer aussi
+belle et noble que celle d'un très élégant seigneur, et plus
+intéressante même, parce que plus primesautière et translucide, avec
+moins de placage autour.
+
+Tranchées, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souterrains pour
+la souffrance et l'abnégation, c'est là que se sera tenue notre
+meilleure et notre plus pure école de socialisme. Mais, par ce mot de
+socialisme, trop souvent profané, j'entends, comme bien on pense, le
+véritable, celui qui est synonyme de tolérance et de fraternité,
+celui enfin dont le Christ était venu nous donner cette claire formule
+qui, dans sa simplicité adorable, résume toutes les formules:
+«Aimez-vous les uns les autres».
+
+
+
+
+XXV
+
+LES DEUX TÊTES DE GORGONE
+
+
+ «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite des érudits
+ pour démontrer que c'était mon bon droit.»
+
+ FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand).
+
+_Avril 1916._
+
+
+I
+
+LEUR KAISER
+
+
+Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'âge, finissent par
+ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de
+l'âme. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces
+figures-là, quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la
+laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi leur Kaiser, pour vous
+glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffit du moindre de ses
+portraits entrevu dans un journal... Oh! cet oeil vipérin, embusqué à
+l'abri des flasques paupières, ce sourire tordu par toutes les tares
+intérieures: foncière hypocrisie, brutalité maladive, en même temps
+que férocité à froid, sans compter l'excès de morgue, devant quoi
+les cravaches se mettraient à cingler toutes seules!... J'ai vu jadis,
+au fond d'un vieux temple du Japon, un épouvantail considéré comme un
+chef-d'oeuvre du genre et que l'on conservait depuis des siècles sous
+un voile, dans l'un des coffres du trésor (on sait la vénération des
+Japonais pour les épouvantails et la maîtrise de leurs artistes dans
+l'horrible). C'était un masque humain, aux traits plutôt réguliers et
+affinés, mais, quand on l'avait bien regardé, son expression atroce,
+à la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des
+nuits. Au milieu des chairs cadavériques aux plissures blêmes, ses
+deux yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, étincelaient et semblaient
+cligner, comme pour dire: «Il y avait longtemps, là dans ma boîte,
+que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu,
+je te tiens, et ça y est!» Eh bien! pour qui sait voir, la figure de
+leur Kaiser est aussi effarante que celle cachée dans le vieux temple
+de là-bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage, à pointe ou
+à tête de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant
+d'années que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement
+j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il «ruminait quelque chose
+pour nous», mais aussi que ce serait diaboliquement machiné, et plus
+effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me
+disais: Pour la sauvegarde urgente de l'humanité, _il faudrait tuer
+ça_.
+
+Tuer ça, oui! abattre la hyène, il l'aurait fallu, avant que sa rage
+latente se fût tout à fait déclarée, ou tout au moins l'enchaîner,
+la museler, l'enfermer entre des barreaux serrés et solides!
+
+Mais à quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouvé là
+un moyen de se réhabiliter, en méritant une reconnaissance mondiale,
+à quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils
+s'essayent sur cet être charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En
+Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux à cette
+cour, choisir et poignarder l'étrange et belle impératrice, qui ne
+faisait de mal à personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans,
+c'est sur le roi de Grèce qu'ils jettent leur dévolu, quand ils
+avaient là ce Cobourg, qui était une occasion vraiment unique!...
+
+Leur Kaiser, leur innommable et protéiforme Kaiser, chaque fois qu'on
+s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on
+n'aurait jamais prévu. Après son entêtement presque stupide à
+vouloir poser son Allemagne comme la victime attaquée, en dépit des
+plus aveuglantes évidences, des plus formelles preuves écrites et des
+plus écrasants aveux échappés à ses complices, dernièrement encore
+n'a-t-il pas éprouvé le besoin de «jurer devant Dieu» que sa
+conscience était pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant
+quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant _son vieux Dieu_
+à lui, que dans l'intimité il doit sûrement appeler: «Mon vieux
+Belzébuth».--Que d'élégance, du reste, dans cette épithète de
+«vieux» accolée à un tel nom!
+
+Leur Kaiser, il semble qu'il ait reçu de son vieux Belzébuth, avec la
+mission de répandre le plus de deuil, de faire couler le plus de sang
+et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse à toute beauté,
+à tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout souiller
+et d'enlaidir tout ce qu'il n'anéantirait pas. Il a réussi même à
+déshonorer la science, en l'abaissant au rôle de complice de ses
+crimes. Et non seulement sa guerre _à lui_, la guerre telle qu'il
+l'avait voulue avec tant d'infernale préméditation, aura été mille
+fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres
+ensemble du passé, mais il a fallu qu'il s'en prît rageusement, lui et
+sa séquelle, à tous ces trésors d'art qui auraient dû rester
+l'intangible patrimoine de l'Europe civilisée. Et si jamais il avait pu
+devenir le dominateur absolu que sa vanité de malade rêvait d'être,
+ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait
+achevé de tout détruire, mais par l'incurable mauvais goût de son
+Allemagne. Il suffit d'avoir visité Berlin, capitale du toc et des
+dorures de parvenu, pour se représenter ce que deviendraient nos
+villes. Et on frémit aussi en songeant à la rapide et définitive
+déchéance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le
+jour où ce serait lui qui y ferait la loi.
+
+Leur Kaiser ineffable, souvent même il s'y entend à mêler du
+grotesque à l'ignominie! Ainsi dernièrement n'offrait-il pas au petit
+roi de Grèce _sa parole de Hohenzollern_ comme gage! Au lendemain de la
+violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est déjà bien, mais
+ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce
+balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beau-frère craintif
+dont il avait jadis, lors d'une visite à Athènes, bafoué si
+dédaigneusement la petite armée? Parmi tous les gens qui ont une
+teinture d'histoire, qui donc ignore que cette lignée maudite des
+Hohenzollern, depuis cinq cents ans qu'on la connaît, n'a jamais donné
+que d'éhontés menteurs, en même temps que carnassiers hobereaux. Vers
+1762, la grande Marie-Thérèse n'en écrivait-elle pas déjà: «Chacun
+sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Nul
+des souverains de l'Europe n'a pu se soustraire à ses mensonges. Avec
+ce despotisme reniant tous les principes, _la monarchie prussienne
+sera un jour la source de calamités infinies_, non seulement pour
+l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
+
+Malheureux roi de Grèce, médusé aujourd'hui jusqu'à l'anéantissement
+pour avoir croisé de trop près le regard de la tête de Gorgone,--son
+exemple,--avec l'héroïsme et la gloire en moins,--ne devrait-il pas
+être aussi instructif, pour les souverains neutres encore épargnés,
+que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie!
+
+Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il déroute la raison et le
+sens commun. La dégénérescence morbide est incontestable dans son
+cerveau qui, à certains points de vue cependant, n'en reste pas moins
+si supérieurement organisé pour le mal, et spécialisé dans la
+tuerie. Pour l'honneur de l'humanité accordons qu'il est fou, comme
+certain prince de Saxe vient publiquement de le déclarer. Soit, il est
+fou: son cas relève même de la tératologie, et, partout ailleurs
+qu'en Allemagne, _sa guerre_ lui eût valu la camisole de force dans un
+cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait
+Kaiser du seul peuple capable de l'admettre et de le suivre,--le peuple
+_cruel par nature et que la civilisation a rendu féroce_, ainsi que
+Goethe le constate, et le peuple dont _la bêtise est infinie_, comme
+Schopenhauer en fait l'aveu dans son testament solennel.
+
+A cette «infinie bêtise» il participe du reste lui-même en plusieurs
+points; sans cela, aurait-il manqué si irrémédiablement son premier
+départ de 1914, pour s'être imaginé jusqu'à la dernière minute que
+l'Angleterre n'allait pas bouger, même devant le grand sacrilège de
+Belgique[2]? Et n'y a-t-il pas au moins autant de bêtise que de
+férocité dans ses massacres de civils, torpillages de neutres, attentats
+en Amérique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est
+personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont réussi qu'à
+collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous
+les dégoûts?
+
+ [2] A côté de mille exemples archi-connus de sa fourberie effrontée,
+ en voici un, d'ailleurs facile à vérifier, qui n'est peut-être pas
+ encore assez répandu dans le grand public. Sait-on bien déjà partout
+ que le 2 août 1914, la veille même de la violation de la Belgique,
+ alors que l'armée allemande était déjà massée à la frontière et
+ tous les ordres donnés pour l'attaque du lendemain, le roi Albert
+ ayant sommé le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait répondre
+ officiellement par ses diplomates: «Les Belges n'ont pas à
+ s'inquiéter, je n'ai pas la moindre intention de manquer à ma
+ signature.»
+
+Au bout de quarante ans de préparation acharnée, avec des moyens aussi
+formidables, quand on ne recule pas devant les procédés les plus
+atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi
+humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour
+n'aboutir qu'à un fiasco,--non, en vérité, quelque chose d'essentiel
+doit manquer dans cette tête d'assassin! Et il faut être le peuple
+allemand pour continuer de se laisser conduire à la débâcle par un
+déséquilibré qui commet des bourdes pareilles.
+
+A la débâcle et à la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite à la
+soumission moutonnière de ce peuple-là, qui, en ce moment même, se
+fait massacrer comme simple bétail, dans des attaques conduites avec
+une rage imbécile par un jeune microcéphale sans intelligence comme
+sans âme?...
+
+
+II
+
+FERDINAND DE COBOURG
+
+
+Naguère encore, trouver un être plus abominable que leur Kaiser et
+leur Kronprinz eût semblé une gageure impossible. Eh bien! mais la
+gageure a été tenue et gagnée: on a trouvé ce Cobourg!
+
+Et quand on pense qu'il avait enthousiasmé, à son heure, la plupart de
+nos Françaises; vers 1913, pendant que je commençais seul à le clouer
+au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs?
+Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous... Oh! franc
+paladin, en effet, portant scapulaire et saturé de messes à la façon
+de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force
+apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prépare aujourd'hui la
+comédie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait naguère
+abjuré par raison politique,--et il trouvera là-bas des prêtres pour
+bénir cette opération, en gardant leur sérieux!...
+
+Tête de Gorgone aussi, celui-là, et marqué au visage comme l'autre
+des stigmates de la fourberie et du crime. La première fois,--c'était
+il y a vingt-cinq ans, à la gare de Sofia,--que j'ai croisé le regard
+torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson
+de dégoût, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un
+monstre. Et j'ai demandé: «Quel est ce vampire?» A voix basse et
+épeurée, quelqu'un m'a répondu: «Mais c'est notre prince, vous
+devriez saluer.--Ah! non, par exemple!»
+
+Lâchement assassin dans la vie privée, celui-là, mais assassin à
+distance, passant prudemment la frontière quand son exécuteur des
+hautes oeuvres avait à _travailler_ par son ordre, et puis, dès que ce
+bourreau menaça de le compromettre, lui faisant couper les deux
+mains[3]!...
+
+ [3] Panitza, Stamboulof, etc.
+
+Et celui-là aussi, il _prie_, à l'instar de l'autre! Récemment, quand
+on espérait que le grand complice allait enfin mourir des vices
+héréditaires de son sang, il s'est longuement agenouillé, entre deux
+rangées d'Allemands convoqués comme spectateurs, pour demander au ciel
+sa guérison--monstre priant pour un monstre--et il s'est relevé, tout
+confit dans la grâce divine, pour dire à l'assistance: «Je n'avais
+encore jamais prié avec autant de ferveur...» Même les Boches épais,
+auxquels était destinée cette singerie, ont-ils pu résister au fou
+rire?
+
+Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Après
+sa première immonde félonie contre les Serbes, ses alliés d'alors,
+qu'il avait attaqués dans le dos, sans déclaration de guerre, il
+essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui
+tournait mal. Et contre ce même peuple héroïque, déjà écrasé par les
+grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prévenir comme
+toujours, son coup de traîtrise, tel un malandrin de renfort qui
+viendrait par derrière achever un homme déjà aux prises avec une bande
+de détrousseurs.
+
+Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, naguère je lui avais
+attribué--aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs
+que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macédoine--une part de
+complicité qu'elle ne méritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais
+de tout coeur amende honorable.
+
+Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas marché toute seule,
+à tel point qu'il a fallu en venir à «suicider» le prince héritier,
+elle s'est faite d'elle-même avec la Bulgarie. _Leur_ Kaiser et ce
+Cobourg, qui est son émule et comme son diminutif, fatalement devaient
+se comprendre; on aurait deviné cela, rien qu'en comparant ces deux
+figures, ces deux regards de bêtes de nuit. Comment donc nos
+diplomates, accrédités à la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su
+flairer depuis vingt mois bientôt que le pacte de brigandage était
+signé dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu'à ce qu'ils s'entre-dévorent,
+les voilà unis, ces deux êtres de rebut, auprès desquels les plus
+immondes récidivistes qui traînent le boulet dans les bagnes, semblent
+n'avoir commis que vétilles innocentes!
+
+Réveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez
+pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'être piétinés
+comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Monténégro. Le monde ne
+respirera qu'après l'écrasement complet de ces derniers des barbares,
+comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que
+faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos
+ruines, _intentionnelles_ et _inutiles_, de lire tant et tant
+d'irréfutables attestations de tueries enragées n'épargnant même pas
+nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais
+regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des
+pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les
+attentats, audacieux et sournois, déjà commis de l'autre côté de
+l'Océan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez même plus voir
+autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des
+siècles, ont écrit tous leurs intellectuels, tous leurs «grands
+hommes»; à chaque page vous serez épouvantés de trouver l'apologie la
+plus étalée de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez
+ainsi que toute l'horreur déversée aujourd'hui sur l'Europe était en
+germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus,
+qu'aucune race au monde n'eût osé se dénoncer soi-même avec tant de
+cynique inconscience. Et vous, prélats ou moines d'un clergé du
+voisinage, qui nous reprochez d'être irréligieux et faites pour nos
+ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le
+manifeste officiel des évêques de Belgique, et dites-nous ce que vaut
+l'âme de ces gens-là, qui tout le temps profanent le nom du «Très-Haut»
+dans leurs burlesques prières, et puis s'acharnent contre tous les
+sanctuaires de la foi, cathédrales ou humbles églises de village,
+renversent les crucifix et massacrent les prêtres! A moins d'appartenir
+à leur race maudite, est-il logiquement possible d'être germanophile?
+Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on
+n'est pas prêt, ou peut-être, sans s'en rendre compte, par l'appât d'un
+certain lucre momentané, par un peu d'égoïsme mal entendu et à courte
+vue. Oh! c'est terrible, évidemment, de se jeter dans une telle mêlée!
+Mais la neutralité, ou seulement l'hésitation, deviennent plus que des
+maladresses dangereuses, et sont déjà presque des crimes.
+
+Un scélérat en démence avait rêvé de nous ramener tous à vingt
+siècles en arrière, aux vieilles servitudes avilissantes et aux
+vieilles ténèbres, il complotait de réaliser à son profit une vaste
+banqueroute du progrès, de la liberté, de la pensée humaine, et, dans
+ses desseins d'ogre insatiable, après nous, c'était vous, peuples
+neutres, vous les désignés! Au moins aidez-nous un peu pour que cela
+finisse plus vite, cette orgie de vols, de destructions, de massacres
+et d'arrosages de sang. Assez, sortons de ce cauchemar! Assez, que tout
+le monde se lève! Qui s'abstient aujourd'hui n'aura-t-il pas honte
+ensuite de garder sa place à ce soleil de la Victoire et de la Paix qui
+reviendra nous éclairer? Et nous, quand enfin nous aurons abattu la
+hyène enragée, en perdant notre sang à flots, ne serions-nous pas
+presque en droit de dire, les armes encore à la main: «Vous, les
+neutres, qui bénéficierez de la délivrance sans avoir pris part à la
+lutte, au moins payez-nous un peu avec vos terres ou avec votre or!»
+Oh! qu'il sonne, le tocsin, partout, à toute volée, d'un bout à
+l'autre de la Terre, qu'il sonne l'alarme suprême, que les tambours de
+toutes les armées battent la charge! Et sus à la Bête allemande!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE 1
+ II.--DEUX PAUVRE PETITS OISILLONS DE BELGIQUE 5
+ III.--PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE 11
+ IV.--LETTRE A ENVER-PACHA 21
+ V. AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE 27
+ VI.--LA BASILIQUE-FANTÔME 45
+ VII.--LE DRAPEAU QUE NOS FUSILIERS-MARINS N'ONT PAS ENCORE 59
+ VIII.--TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE 71
+ IX.--UN PETIT HUSSARD 75
+ X.--UN SOIR D'YPRES 85
+ XI.--AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE 99
+ XII.--QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR SA MAJESTÉ LA REINE DE BELGIQUE 113
+ XIII.--POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT 125
+ XIV.--LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE 133
+ XV.--SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! 137
+ XVI.--L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» 143
+ XVII.--POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS 159
+ XVIII.--A REIMS 163
+ XIX.--LES GAZ DE MORT 177
+ XX.--LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT 189
+ XXI.--LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS 195
+ XXII.--LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES 203
+ XXIII.--AU PREMIER SOLEIL DE MARS 225
+ XXIV.--A SOISSONS 245
+ XXV.--LES DEUX TÊTES DE GORGONE 275
+
+
+293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16.
+
+
+
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+
+Format in-18 à 3 fr. 50 le volume
+
+ Vol.
+ RENÉ BAZIN Récits du Temps de la Guerre 1
+ JOHAN BOJER Les Nuits Claires 1
+ GUY CHANTEPLEURE La Ville assiégée 1
+ GASTON CHÉRAU Le Remous 1
+ LOUISE COMPAIN L'Amour de Claire 1
+ PIERRE DE COULEVAIN Le Roman Merveilleux 1
+ ANATOLE FRANCE La Révolte des Anges 1
+ GYP La Dame de St-Leu 1
+ LOUIS LEFEBVRE La Femme au Masque 1
+ JULES LEMAITRE La Vieillesse d'Hélène 1
+ A. DE LÉVIS-MIREPOIX Le Nouvel Apôtre 1
+ PIERRE LOTI Turquie agonisante 1
+ JEANNE MARAIS Un Huitième Péché 1
+ ROGER MARX Maîtres d'hier et d'aujourd'hui 1
+ PIERRE MILLE Le Monarque 1
+ ÉMILE NOLLY Le Conquérant 1
+ JACQUES NORMAND La Maison s'éclaire 1
+ FRANCISQUE PARN Sicoutrou, pêcheur 1
+ ERNEST RENAN Fragments intimes et romanesques 1
+ J.-H. ROSNY Jne La Carapace 1
+ CHARLES SAMARAN Jacques Casanova 1
+ MARQUIS DE SÉGUR Vieux dossiers, petits papiers 1
+ A.-I. THEIX Les Inquiets 1
+ MARCELLE TINAYRE La Veillée des Armes 1
+ LÉON DE TINSEAU La Deuxième page 1
+ CÉCILE DE TORMAY Au Pays des Pierres 1
+ PIERRE DE TRÉVIÈRES Le Roman d'un chasseur d'Afrique 1
+ CLAUDE VARÈZE La Route sans Clochers 1
+ COLETTE YVER Le Mystère des Béatitudes 1
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57425 ***
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-The Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti
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-
-Title: La Hyène Enragée
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: June 30, 2018 [EBook #57425]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-PIERRE LOTI
-
-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-LA
-
-HYÈNE ENRAGÉE
-
- «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite
- des érudits pour démontrer que c'était mon bon droit.»
-
- FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand.)
-
-[C. L.]
-
-PARIS
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-3, RUE AUBER, 3
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-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
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-DU MÊME AUTEUR
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-Format grand in-18.
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- AU MAROC 1 Vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE PHILÆ 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- LA TURQUIE AGONISANTE 1 --
- UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
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-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
-
-_Éditions illustrées._
-
- PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses
- compositions de E. RUDAUX 1 vol.
- LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
- illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
- de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
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-293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16.
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- _Il a été tiré de cet ouvrage_
- CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- ET
- VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON
- _tous numérotés._
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-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-
-Copyright 1916, by CALMANN-LÉVY.
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-A MON AMI
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-LOUIS BARTHOU
-
- P. L.
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-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont
-je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de
-lui-même; aussi est-il très décousu._
-
-_En outre, il est beaucoup trop anodin et pâle, à mon gré; mais c'est
-que vraiment notre chère langue française, qui s'est formée dans la
-beauté, n'avait pas su prévoir les mots dont on pourrait avoir besoin
-un jour, au vingtième siècle, pour désigner certaines abominations et
-certains monstres._
-
- P. L.
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-
-
-LA
-
-HYÈNE ENRAGÉE
-
-
-
-
-I
-
-LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE
-
-
-_Le capitaine de vaisseau de réserve J. Viaud, à monsieur le Ministre
-de la Marine à Paris._
-
-_Rochefort, 18 août 1914._
-
-«Monsieur le Ministre,
-
-»Quand j'ai été rappelé à l'activité pour la guerre, j'avais
-l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a
-été donné dans notre arsenal.
-
-»Je ne récrimine point, veuillez le croire, sachant très bien que la
-marine n'aura pas le premier rôle et que tous mes camarades du même
-grade, à peu près inutilisés eux aussi, hélas! faute de place,
-s'énervent comme moi et souffrent.
-
-»Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le
-monde n'est pas au courant des règlements maritimes, et ne sera-t-il
-pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, où chacun fait si
-magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve à rien? Je suis un
-officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas;
-pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur;
-j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me
-rapprochant de l'ennemi, fût-ce même un poste très en sous-ordre,
-très au-dessous de mes cinq galons d'or.
-
-»Ou bien, à la rigueur, ne pourrais-je être envoyé en supplément,
-en mission, à bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je
-trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si
-trop de règlements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins,
-monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant
-qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie,
-d'ici là, de m'employer n'importe où, ne fût-ce même qu'aux
-ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que,
-du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de réserve, je me voie
-condamné à une presque inaction, quand la France entière est en
-armes.
-
- »_Signé_: JULIEN VIAUD.»
-
- (PIERRE LOTI.)
-
-
-
-
-II
-
-DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE
-
-
-_Août 1914._
-
-Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges
-venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient
-lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français
-les attendaient pour les recueillir. Traînant avec eux quelques hardes
-prises au hasard, ils étaient montés dans ces voitures sans même se
-demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte
-de fuir, d'éperdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu,
-devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,--devant tout
-ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore,
-paraît-il, au fond des piétistes cervelles allemandes, et qui tout à
-coup s'était déversé, sur leur pays et sur le nôtre, comme un
-dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni
-village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient là sans but, comme
-des épaves, et la détresse effarée était dans les yeux de tous.
-Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'étaient
-perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aïeules,
-maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi,
-ne tenant plus à vivre mais poussées par un obscur instinct de
-conservation; leur figure, à celles-là, n'exprimait plus rien, pas
-même le désespoir, comme si vraiment leur âme était partie et leur
-tête vidée.
-
-Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient
-serrés par la main, deux petits garçons, visiblement deux petits
-frères, l'aîné, qui avait peut-être cinq ans, protégeant le plus
-jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les réclamait,
-personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouvé tout
-seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas
-mourir? Leurs vêtements étaient convenables et ils portaient des
-petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir
-à des parents modestes, mais soigneux; sans doute étaient-ils fils de
-l'un de ces sublimes soldats belges, tombés héroïquement au champ
-d'honneur, et qui avait dû avoir pour eux, au moment de la mort, une
-suprême pensée de tendresse. Ils ne pleuraient même pas, tant ils
-étaient anéantis par la fatigue et le sommeil; à peine s'ils tenaient
-debout. Ils étaient incapables de répondre quand on les questionnait,
-mais surtout ils ne voulaient pas se lâcher, non. Enfin le grand
-aîné, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de
-le perdre, prit tout à coup conscience de son rôle de protecteur et
-trouva la force de parler à la dame à brassard penchée vers lui.
-
-«Madame», dit-il d'une toute petite voix suppliante et déjà à moitié
-endormie, «Madame, est-ce qu'on va nous coucher?» Pour le moment,
-c'était tout ce qu'ils étaient capables de souhaiter encore, tout ce
-qu'ils attendaient de la pitié humaine: qu'on voulût bien les coucher.
-Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent
-aussitôt, se tenant toujours par la main et pressés l'un contre
-l'autre, à la même minute plongés tous les deux dans la tranquille
-inconscience des sommeils enfantins...
-
-Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre,
-deux petits oiseaux étourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres
-encore que nos roitelets, étaient arrivés je ne sais comment à bord
-de notre cuirassé, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le
-jour, sans que personne du reste cherchât à leur faire peur, ils
-avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches
-ou sur les plantes vertes.
-
-La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fit appeler chez
-lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux
-petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés
-d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son
-lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules
-de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient
-sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié...
-
-Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser
-aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la
-même confiance et le même innocent sommeil;--mais des sollicitudes
-beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux.
-
-
-
-
-III
-
-PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE
-
-
-_Octobre 1914._
-
-Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un
-village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un
-commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné
-pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par
-un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil
-de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
-dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su
-lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.
-
-Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures
-enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse
-l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se
-rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en
-train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur
-notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de
-la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,
-ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais
-gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon
-ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles
-vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
-qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs
-auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait
-au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous
-rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans
-labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les
-sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces
-jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies,
-un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui
-eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil
-trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les
-barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des
-ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le
-sauve-qui-peut terrible.
-
-Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de
-bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,
-tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de
-soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux
-Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les
-attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
-salut militaire.
-
-Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec
-les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune
-paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
-traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;
-elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent
-écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes
-pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:
-«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un
-gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour
-de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de
-fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute
-petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.
-
-Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus
-resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en
-avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans
-l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Écossais, des
-cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le
-salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
-l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient
-jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en
-grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que
-j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de
-rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...
-
-Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait
-toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient
-peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y
-prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau soleil,
-un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et
-des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les
-gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on
-eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et
-singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des
-jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
-faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se
-croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis
-en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge
-faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne soeur,
-figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait
-avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages,
-qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.
-
-Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes
-l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés
-avec des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps
-de tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du boeuf
-rôti et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain,
-par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle
-part.--Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles
-miches, là, debout contre cette porte?--Oh! ces miches-là, elles sont
-à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec
-ses aides de camp.»--A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,
-tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son
-manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé du
-pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous
-servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en
-burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:
-les soldats de notre auto.
-
-La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
-disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge
-pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
-traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre
-des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
-regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si
-vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le
-moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et
-un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en
-même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et
-jeunette dont les bonnes soeurs ont le secret,--car ils riaient tous
-les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien
-être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune
-élégance, je suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir
-rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre
-route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une
-douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin
-une gerbe d'asters d'automne...
-
-Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression
-des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,
-chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.
-
-
-
-
-IV
-
-LETTRE A ENVER-PACHA
-
-
-_Rochefort, 4 septembre 1914._
-
-«Mon cher et grand ami,
-
-»Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous
-et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne.
-Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche
-et sans peur, tenant tête, dix contre mille; en Thrace, vous avez été
-celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce
-tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de
-sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les
-cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les
-atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire
-visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par
-où les assassins avaient passé.
-
-»Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le
-dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et _par ordre_,
-ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils
-sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des
-montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont,
-eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture
-n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre.
-
-»La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles; sur ce point, à
-moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais
-je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine
-bien, hélas! les pressions exercées sur votre cher pays et sur
-vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes
-les tares de la race prussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a
-dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant
-d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a
-certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi
-votre coeur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous
-persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été
-contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire,
-avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses
-victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le
-triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous
-devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes
-fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux
-piloris de l'histoire humaine.
-
-»Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce
-misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus
-encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des
-derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense
-dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne!
-
-»Hélas! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop!
-Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard,
-au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité
-séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français,
-à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue
-presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le
-parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que
-malveillance et persécution; contre vous tous, nous avons commencé une
-campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard
-l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous
-apporter un peu--oh! très peu--de réconfort; mais c'est égal, cela ne
-vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces
-gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité; il
-deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher
-en leur compagnie.
-
-»Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée;
-puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé! Ma
-lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera,
-peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de
-mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai
-voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un
-peu de vérité.
-
-»Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le
-jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma
-seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux
-empire de Prusse!»
-
-
-
-
-V
-
-AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE
-
-
-_Octobre 1914._
-
-Où donc cela se passait-il?... Une des particularités de cette guerre,
-c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence
-détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je
-suis... Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr,
-hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que
-cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu
-des lignes ennemies!
-
-Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien
-de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un
-village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu
-d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une
-cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien
-vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les
-flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse,
-ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient,
-c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle
-fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était
-postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal
-dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser
-nous propose pour nous embellir la race?... Ah! ben vrai!...» Et, pour
-donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.
-
-Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands
-bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en
-finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres,
-pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français,
-et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un
-village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines
-noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là, au
-bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou
-groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage
-jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont
-personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y
-achever leur agonie sans secours... Nous les apercevions à peine, dans
-notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de
-la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait
-la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un
-voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute
-cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se
-souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de
-feu.
-
-Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans
-de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près
-desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine
-d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques
-pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des
-champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres
-entours:
-
---«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?
-
---Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français... J'ai vu
-quand on les a enterrés... Monsieur, c'étaient des jeunes, ils
-n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.»
-
-Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui
-seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de
-paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en
-grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de
-paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de
-vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord
-d'une route solitaire de l'extrême Nord,--ni que cette gentille petite,
-au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir
-d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la
-forêt enveloppante...
-
-Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une
-armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point
-déterminé de l'immense front de bataille.
-
-Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes.
-Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis
-parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à
-roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des
-moitiés de boeufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des
-crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à
-nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer
-tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.
-
-Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement
-continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce
-tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute
-une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où
-chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts.
-
-«Nous voici arrivés», dit l'officier qui me guide. Si je ne
-connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés
-aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se
-trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats;
-nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre
-grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou
-moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons;
-aucun vestige humain, pas même les ruines d'un village; rien qui
-précise telle ou telle époque de l'histoire, ni même de la géologie.
-Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont
-de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule,
-on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du
-monde.
-
-«Nous voici arrivés»--cela veut dire qu'il est temps de cacher notre
-auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et
-risquer de faire tuer nos chauffeurs,--car il y a, dans la forêt
-embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de
-merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle
-des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre
-devoir est de continuer à pied.
-
-Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui
-ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné,
-piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de
-débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette
-région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée!
-Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations,
-disséminées sous bois et invisibles d'abord, sont des espèces de
-cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de
-feuillages; jadis, à l'île de Pâques, j'avais vu de telles
-architectures... Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces
-demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà, d'un
-recul au fond des temps.
-
-En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire
-rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante,
-où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la
-guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des
-animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.
-
-Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour
-voir qui arrive. Et elles n'ont rien de préhistorique, non plus que les
-képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien
-portant et de belle humeur, l'air amusé de vivre là comme des lapins.
-Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas
-eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune
-et gaie.--«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour
-aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y
-trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images,
-que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à
-passer le temps dans les tranchées.»--Quel dommage que je ne puisse pas
-rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de
-satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux?
-
-Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne
-de feu... Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus
-noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce
-semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des
-pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos
-chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.
-
-Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à
-peine une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre
-fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui
-sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant,
-viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y
-travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux,
-s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires
-embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé,
-dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de
-galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et
-d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés, sinon
-dépassés.
-
-Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de
-monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit
-et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là,
-terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les
-obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se
-risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les
-entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprévue, au
-pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre
-eux des ruées de ces barbares, dont la forêt d'en face est encore
-pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris
-pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule
-masse enragée, et comment, avant de s'empêtrer pour la mort dans nos
-fils de fer barbelés, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire
-beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont déjà vu tout cela, mais quand
-même ils sourient avec une dignité grave. Depuis bientôt huit jours
-ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils
-ne se plaignent de rien: «On est bien nourri, disent-ils, on mange à
-sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos
-trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de
-dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il
-nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel,
-vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces
-dames qui travaillent pour nous.»
-
-(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour
-les officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine,
-j'avais déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le
-redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!)
-
-Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée,
-appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des
-élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y
-en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière,
-dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont
-devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des
-braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos
-distances, nous aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le
-vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la
-peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se
-battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera
-jusqu'à leur dernier souffle: «Quand on a vu, me disent deux jeunes
-paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces
-brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel,
-n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire
-autant chez-nous.» Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et
-profonde cette déclaration naïve.
-
-Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout
-même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi
-réconfortant et commande une admiration égale.
-
-Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous
-garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de
-l'Est à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des
-doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de
-kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus
-redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui
-serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une
-héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse
-ensanglantée...
-
-Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et
-n'en finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux
-heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue
-toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de
-forêt, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les
-ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le coeur se serre dans
-l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans
-recours, au fond des primitives barbaries.
-
---«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous
-les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester
-un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.»
-
-Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été
-donnée ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard».
-On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire
-qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je
-resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur
-compagnie.
-
-Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de
-perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en
-métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et
-c'est dans notre direction que cela commence à venir. Mais c'est
-beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à
-gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il
-faudrait qu'ils fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de
-causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien.
-
---«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée.
-Et c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon
-colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui
-écopons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les
-Boches.»
-
-Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se coucher
-tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières: des
-cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les
-quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à
-coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une
-longue fosse commune au cimetière.
-
-
-
-
-VI
-
-LA BASILIQUE-FANTOME
-
-
-_Octobre 1914._
-
-Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française,
-pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir,
-j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en
-revenant d'une mission de service terminée.
-
-Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne,
-ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir,
-humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane
-luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'oeil au
-guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous
-avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa
-grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient
-être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était
-évidemment cela.
-
-L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres,
-tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour
-passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut
-parlementer, donner le _mot de ralliement_.
-
-Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de
-la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des
-lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants
-dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble
-s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens,
-c'est d'abord tout droit par là; ensuite vous tournerez à gauche, puis
-à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde.
-Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures
-d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus
-anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette,
-un livre de messe à la main, car c'est dimanche.
-
-A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles
-égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure,
-sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes,
-pour dire: vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer
-quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a
-plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette
-ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces
-et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants
-s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de
-fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette
-fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette
-gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela,
-et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les
-temps qui courent...
-
-Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence
-comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises
-apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes
-tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône
-encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel
-opaque.
-
-Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims,
-mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à
-s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande
-momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en
-cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée
-en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa
-sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de
-vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du
-haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une
-étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours
-debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le
-feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine
-qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la
-file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des
-espèces de suaires rougeâtres.
-
-Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la
-barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout
-solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le
-palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du
-sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout
-léchée et noircie par la flamme.
-
-Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que
-Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée
-aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si
-frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France,
-chef-d'oeuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa
-pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout
-matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on
-est convenu d'appeler la Renaissance... Oh! la grossière et lâche et
-imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute
-volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles
-s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles,
-d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!...
-
-Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être
-l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur
-d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la
-messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre...» Et, pendant
-que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais
-épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais
-quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes
-incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait
-partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu
-d'artifice.»
-
-En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main
-ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré
-leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici,
-c'était le coeur même de la vieille France: quelque idée
-superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages,
-et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la
-ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.
-
---«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée
-de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne
-résisteront pas au prochain hiver?
-
---Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout
-risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu
-leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les
-préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au
-bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale,
-et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la
-pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la
-grâce de Dieu!»
-
-En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs
-de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique,
-dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus
-immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid
-inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est
-peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de
-cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles
-basiliques--fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de
-tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines
-qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,--au lieu de cela,
-un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les
-lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les
-trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par
-la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les
-regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le
-jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui
-s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes,
-ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été
-imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire
-retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher
-le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont
-s'anéantir; et puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues
-séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des
-ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui,
-malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans
-leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses
-plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains,
-n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute
-pesanteur et à peine matériels.
-
-Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous tête levée et ne pas trop
-contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement
-sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair
-humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de
-blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu,
-et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces
-êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en
-hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes
-trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et
-religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de
-sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands
-n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas
-à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef,
-laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des
-cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux
-d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant...
-
---«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des
-bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au
-soir. Et puis, venez voir le miracle.»
-
-Et il me mène dans le choeur, où la statue de Jeanne d'Arc,
-préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là,
-intacte, avec ses yeux de douce extase.
-
-Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que
-les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement
-composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines
-les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles
-lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros
-paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne
-reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais
-impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a
-perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les
-jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites
-figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au
-cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des
-opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des
-gemmes...
-
-Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte
-alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré
-de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent
-froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche,
-et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la
-chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place
-des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.
-
-Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de
-vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien
-qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme
-des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La
-Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin,
-mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et
-outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière,
-incurable, définitive,--destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le
-monde une sinistre nuit d'éclipse...
-
- * * * * *
-
-Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est étrange d'être
-restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi,
-n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.
-
-
-
-
-VII
-
-LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE...
-
-
-_Décembre 1914._
-
-On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur
-confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le
-silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela
-leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de
-leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude
-dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à
-mes braves petits amis... Tout de même, à force de s'appliquer et de
-se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à
-leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable
-contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp
-retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens.
-Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit
-qu'ils allaient tous aller au feu!
-
-S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de
-l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus
-d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils
-seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que
-rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que
-tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu
-chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires,
-au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et
-chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en
-silence, pour le saluer bien bas.
-
-Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au
-feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On
-finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné
-là-bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de
-héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore
-l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des
-nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés--rien qu'à la
-surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui
-soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous,
-unis, décidés, disciplinés, sages,--et rêvant d'avoir un drapeau à
-leur retour...
-
-On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée
-belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à
-couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il
-fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée
-se propageât plus loin.
-
-On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et
-solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre
-aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; _tâchez
-de tenir au moins quatre jours_.»
-
-Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls;
-les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été
-insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois
-mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!...
-
-Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris,
-où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si
-brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot»
-réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers
-avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai,
-d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements.
-Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»;
-personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant
-vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage
-égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage»
-maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux
-colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à
-tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs
-si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne
-fâche jamais personne.
-
-Donc, ils s'étaient _débrouillés_, car, après ces trois ou quatre
-semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu
-comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les
-survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés.
-
-Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui
-avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est
-qu'ils se résignaient mal à _ramper_. Ramper, c'est une allure
-introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on
-sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas
-eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils
-partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre
-pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient
-pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop.
-
-L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant
-reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille--mais
-_sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et
-interminable tranchée_--n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir:
-«Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette
-tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait
-trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions
-pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes
-le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de
-nous tuer.
-
-»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça,
-je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me
-rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à
-pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh!
-bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez
-nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des
-braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent,
-tout de même ça nous en bouche un coin!»
-
-Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait
-peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la
-neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées;
-du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant
-pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune
-cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout
-proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par
-les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que
-parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y
-avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où
-frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à
-coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux!
-Mais c'est nous qui sommes là, vous tirez sur les vôtres!» Et on
-perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut
-plus se réveiller ni sortir.
-
-Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient
-soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les
-«marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du
-diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre
-mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute,
-et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une
-dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un
-chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là, devenait vraiment
-au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au
-dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas
-de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville
-flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps
-qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de
-passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient
-pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y
-passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver
-pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait
-tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se
-trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos
-fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le
-nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant
-la _moitié_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs
-officiers...
-
-Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons
-l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre,
-touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis,
-et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il
-était venu les féliciter.
-
-Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être
-jamais,--à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu
-engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore,
-avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli.
-
-Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et
-même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y
-attacher la croix!
-
- * * * * *
-
-P.-S.--La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été
-citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, _pour avoir fait preuve
-de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense
-d'une position stratégique très importante_.
-
-
-
-
-VIII
-
-TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE
-
-
-_Novembre 1914._
-
-Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées
-ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait
-oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur
-l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse,
-dans les nuages attiédis de là-bas, ses montagnes tapissées de
-fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans
-cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un
-mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon
-comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont
-creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et
-les plus chéris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de
-désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce
-fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un
-effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée
-de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris
-au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se
-couronner de fleurs.
-
-Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être
-brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que
-les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des
-deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette
-lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se
-méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir
-l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à
-l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est
-d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne...
-
-J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots,
-un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises
-autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé,
-pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait
-leur rester.
-
-«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté
-ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus
-vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais
-je vois bien à présent que c'est encore ceux-là, ces sales _sauvages
-à couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!»
-
-Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui
-était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et
-confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages à couenne
-rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul
-plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et
-n'importe où, ces sauvages-là, «les plus mauvais de tous», en effet,
-se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à
-l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses
-toujours fleuries.
-
-Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de
-chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont
-jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même
-d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement
-inutile, et plus imbécile!
-
-
-
-
-IX
-
-UN PETIT HUSSARD
-
-
-_Décembre 1914._
-
-Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant
-chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et
-on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé
-d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle
-la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre...
-
-Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers
-d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas
-pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est
-beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très
-chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve
-une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était.
-D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma
-génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui
-qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à
-dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce
-que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de
-discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque
-trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer
-familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour
-aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il
-m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis
-où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité
-si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa
-douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le
-salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir
-ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré
-l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère
-pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le
-tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant--oh!
-très doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait été
-compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à
-tout le monde, excepté à lui... Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au
-printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que
-vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre,
-pour jouer avec son ami le vieux chat grognon.
-
-Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir
-du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine,
-un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait
-correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder,
-n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien...
-Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu
-sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au
-coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont
-les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir
-enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace,
-aller au feu!--«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui
-dis-je; vous êtes content?--Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait
-du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, après lui avoir
-souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle
-qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun
-pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière
-fois.
-
-S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela
-d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait
-rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée
-et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de
-voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente.
-
-D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il
-s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants
-pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le
-généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le
-garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors
-d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens
-trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne
-devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à
-coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver,
-caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire
-d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans,
-cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins
-trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait
-compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partagé
-entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on
-l'envoyât en Alsace.
-
-Et, à peine était-il arrivé là-bas--à Thann où c'était jour de
-bombardement--un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne
-sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du
-mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps
-«d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une
-minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à
-jamais!...
-
-Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même
-coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à
-cette terre d'Alsace redevenue française.
-
-Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis
-hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque
-chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de
-trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves,
-ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées,
-et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons
-s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service
-dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois
-mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin;
-le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes
-allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des
-barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais
-personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit
-hussard fut reconduit par tout le monde.
-
- * * * * *
-
-Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront
-été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui
-représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères,
-pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant
-dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et
-jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des
-regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour
-quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que
-l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur
-santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien
-s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout à coup, les
-voilà, les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés
-pour la vie, les voilà, les chers petits héros, la poitrine crevée,
-ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain pître infernal
-qui règne à Berlin!...
-
-Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie,
-qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour
-qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _après_,
-puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure
-de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira
-jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême
-horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance_...
-
-
-
-
-X
-
-UN SOIR D'YPRES
-
-
- «En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise
- la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis
- de lui appartenir.»
-
- (SCHOPENHAUER.)
-
- «Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et
- de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir
- éprouvé pour y croire.»
-
- (VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l'ère chrétienne_.)
-
-_Mars 1915._
-
-Des ruines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre
-avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de
-ces fines colonnades élancées et de ces ogives mystérieusement
-charmantes qui, dès le premier coup d'oeil, évoquent pour l'esprit le
-moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison bientôt évanouie.
-Mais les vestiges de cet art-là, on avait l'habitude de ne les voir
-qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux
-cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici
-un _ensemble_: d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances
-compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades
-à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un
-groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable _quartier_,
-tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques dentelles de pierre.
-
-Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la
-vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages
-des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité
-jaunâtre.
-
-Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui
-stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies
-silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de
-quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien
-aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des
-petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la
-masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui
-visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des
-Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes
-«bleu-horizon» de nos soldats de France, qui sont en majorité; tout
-cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous
-rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants,
-sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver.
-
-Des ruines, oui, mais, à mieux regarder, d'inexplicables ruines, car
-les éboulements semblent d'hier, les lézardes, les déchirures sont
-trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et
-là, par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur les parois
-intérieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps
-qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveilles, et, jusqu'à
-nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires
-bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore
-jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui
-sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse,
-parachevant chaque jour leur oeuvre imbécile, et multipliant leurs jets
-de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un
-accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau.
-
-Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui
-tient encore à peu près debout, est la fameuse Halle aux drapiers,
-construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie
-a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a
-rendue plus célèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient,
-elle a flambé avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'église
-et des précieux entours, éclairant toutes les plaines en rouge; les
-Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux
-comme matériel incendiaire; leurs bombes à la benzine ont fait rage
-contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était
-perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses
-peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a
-perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui
-étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues
-d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est
-singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des
-minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à
-la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que
-les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air.
-Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les
-plaines, odieusement décapité aujourd'hui, crevé, fendu de haut en
-bas, résiste à peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une
-seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le
-monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée
-s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure
-tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort.
-
-Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous
-avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour
-la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même
-éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent
-leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares,
-ne l'ont pas fait exprès; non, tout simplement elles étaient trop
-rapprochées, ces maisons-là, trop voisines des points visés par eux:
-la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à
-Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils
-tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est
-beauté, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la
-ville d'Ypres n'a pas énormément souffert... Ah! si pourtant!
-J'oubliais l'hôpital, là-bas, qui également a servi de cible;
-d'ailleurs on connaît aussi les préférences allemandes pour bombarder
-les asiles de blessés ou de malades, ambulances, postes de secours et
-voitures à croix rouge...
-
-Avoir commis ces destructions, avoir transformé en un champ de
-décombres cette tranquille Belgique, qui était surtout un incomparable
-musée, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais
-c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette
-sottise que Schopenhauer lui-même ne peut se tenir de célébrer,
-pendant l'accès de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela
-revient à signer et parapher sa propre ignominie, pour l'édification
-des neutres et des générations à venir. Les torturés, les pendus,
-les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de
-pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en
-souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de
-musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes, et qui
-vont durer!
-
-Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore,
-le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie,
-nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont
-la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!--«Peuple né pour
-le mensonge»,--avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne
-dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi,
-contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation
-de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté
-dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait
-tromper!...
-
-Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais
-avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus
-clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à
-cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les
-lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir.
-
-Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui
-font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général
-ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe.
-Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus
-probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque
-sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme
-pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans
-paroles, l'un d'eux soudain profère--on devine à l'adresse de
-qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus
-insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence
-par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au
-contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»--Il y manque ici
-l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce
-compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour
-ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous
-de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit
-soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!...
-Les voyous de voyous!»
-
-La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici
-toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par
-des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin,
-des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou
-dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains
-d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les
-«marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France,
-roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle
-heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers
-l'obscurité brumeuse;--car la plus aimable fantaisie préside à ce
-bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus,
-tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et,
-en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de
-silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans
-quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour
-maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des
-caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on,
-des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont
-restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une
-sorte de fataliste résignation.
-
-La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs
-silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras
-cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de
-ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu
-desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines
-dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où
-l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les
-réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et
-souffrent,--et si près, à une portée de canon à peine, ces autres
-trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables
-sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris
-de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide
-enflammé sur les nôtres...
-
-Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours!
-Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore,
-cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment
-que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra,
-le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si
-de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de
-désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de
-printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites
-filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent
-bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir,
-elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme
-un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une
-grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité,
-les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les
-souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles
-mamans vont les coucher.
-
-Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée
-là, solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place
-que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu
-de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de
-deuil...
-
- * * * * *
-
-Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé,
-Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées.
-
-
-
-
-XI
-
-AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE
-
-
-_Mars 1915._
-
-Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter
-d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté
-le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement
-et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la
-neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir.
-
-Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la
-partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses
-entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était
-d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le
-monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt
-repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans
-les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux
-apprécier au passage «l'oeuvre civilisatrice» du kaiser), presque
-personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes
-armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent
-sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme
-si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du
-feu.
-
-Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de
-cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces
-soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses
-dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle
-humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du
-commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la
-bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la
-mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance
-entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à
-la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps,
-qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va
-finir!
-
-A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots
-français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur
-faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout
-à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma
-portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine.
-C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies
-figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et
-que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si
-c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à
-l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me
-disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers,
-pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les
-Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez
-eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes
-j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore
-avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma
-vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu'à les entendre parler,
-tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes
-militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs
-détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai
-reconnus rien qu'au son de leur voix.
-
-Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en
-parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à
-présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle,
-qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale,
-où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me
-disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres
-m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en
-plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre
-nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en
-nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même coeur!»
-
-Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase
-campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins
-défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et
-parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares
-sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait
-être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en
-fait à toute minute--suffirait du reste à vous rasséréner: figures
-épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les
-pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer
-des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur
-capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages,
-belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de
-l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris?
-
-Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus!
-J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers
-le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des
-convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais
-assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se
-préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû
-l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et
-d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie.
-Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe
-autour de son roi, au courage sublime...
-
-Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et
-dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme
-sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on
-n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier
-général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la
-résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui
-stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est
-une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux
-lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa
-Majesté),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre,
-une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,--c'est là. Sous la
-pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide
-de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne
-peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de
-gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps
-de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le
-roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air
-étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour
-le bon accueil.
-
-Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me
-recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides,
-jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé
-le respect de la majesté souveraine,--si infiniment agrandie ici par le
-malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi
-Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi...» et il
-achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor.
-Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par
-l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même;
-une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois;
-au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le
-pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans
-stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une
-sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé,
-triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver.
-
-Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait
-chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder
-longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour
-écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage
-pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors,
-combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je
-sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout,
-tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si
-bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une
-interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;--et cependant,
-lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans
-la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire
-d'un tel nom!
-
-Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise
-modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir
-été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa
-popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre
-de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que
-j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et
-de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux,
-noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à
-peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre:
-«C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de
-ce nom aurait pu agir d'une autre manière?»
-
-Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une
-partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces
-parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être
-si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette
-fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle
-gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple
-officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis
-assis.
-
-Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est
-au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier...
-
-Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas
-désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa
-vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait!
-Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il
-pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au
-milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le
-plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au
-lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation,
-dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au
-préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et
-ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand
-roi guerrier, au milieu d'une armée de héros.
-
-Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa
-loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui
-certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce
-que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la
-délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à
-l'honneur. Saluons-le bien bas!
-
-Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma
-dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le
-premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par
-les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!»
-
-Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page
-encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de
-l'histoire.
-
-Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes,
-alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au
-front, continuer la sainte lutte.
-
-Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre!
-
- * * * * *
-
-La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le
-sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes
-défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je
-reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains
-situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au
-pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là-bas, le bouffi
-d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang
-plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose
-encore s'entourer d'une pompe insolente;--celui d'ici, relégué sans
-murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son
-royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le
-concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications
-magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes.
-
-
-
-
-XII
-
-QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE
-
-
- «Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de
- sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses
- perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne en
- dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les
- principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs
- infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
-
- (Impératrice MARIE-THÉRÈSE.)
-
-_Mars 1915._
-
-Cela me fait l'effet d'être loin, loin et perdu, ce refuge de la
-souveraine persécutée! Je ne sais depuis combien de temps mon auto,
-aux vitres cinglées de pluie, roule dans la pénombre des averses et du
-soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces
-routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivés. Sa Majesté la
-reine Élisabeth de Belgique avait daigné m'accorder audience pour six
-heures et demie; je tremblais d'être en retard, cette course n'en
-finissant pas à travers un pays où l'on ne voyait plus rien,--et nous
-étions à temps, mais tout juste.
-
-Six heures et demie en mars, sous un ciel épais, c'est déjà la nuit
-noire. L'auto s'arrête, je saute sur le sable d'une plage, et je
-reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on
-perçoit vaguement, dans l'obscurité, l'étendue imprécise, moins
-sombre que le ciel. Pluie et vent glacés. Sur les dunes, deux ou trois
-maisons se dessinent en grisailles, sans lumières aux fenêtres.
-Cependant une petite lueur de ver luisant accourt à ma rencontre: un
-officier du service de Sa Majesté porteur d'une de ces lampes
-électriques que le vent n'éteint pas et qu'on appelle chez nous des
-lanternes d'apache.
-
-Arrivé à la première maison où l'aide de camp me fait entrer, je
-veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: «Non, non, dit-il,
-gardez-le, nous avons encore à passer dehors pour arriver auprès de Sa
-Majesté.» Cette première villa n'est que le refuge des dames
-d'honneur et des officiers de cette cour, au cérémonial maintenant si
-réduit et qui, chaque soir, par précaution contre la mitraille,
-s'enveloppe d'une obscurité voulue. L'instant d'après, on vient
-m'appeler de la part de la souveraine; avec le même gentil officier et
-sa même lanterne, me voici courant jusqu'à la villa suivante. Pluie
-mêlée de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperçoit,
-oh! très confusément, un paysage désertique, des dunes et des sables
-déployés en un infini presque blanchâtre. «N'est-ce pas, dit mon
-guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont
-venus, c'était complet comme illusion!» En effet, car, même en
-Afrique, les sables blêmissent dans l'obscurité; mais c'est un Sahara
-qu'on aurait transporté sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y
-devient par trop lugubre.
-
-Dans la villa, voici un salon bien tiède, bien éclairé, dont les
-meubles rouges apportent une gaieté et comme un réconfort au milieu de
-cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une
-joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une
-cheminée où flambe un bon feu.
-
-En attendant la reine, j'avise une longue caisse posée sur deux
-chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches
-qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en
-colonnes y sont tracées au pinceau. L'officier a suivi mon regard:
-«C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent
-d'envoyer à notre roi.»--Je les avais oubliés, moi, nos si lointains
-alliés de l'Orient-Extrême. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous;
-quelle étrange chose! Et, même là-bas, les malheurs des deux
-charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur témoigner
-une sympathie particulière en leur envoyant un précieux cadeau.
-
-Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du
-Japon; mais une dame d'honneur paraît, annonçant Sa Majesté, et vite
-il se retire...
-
-«Sa Majesté vient», a dit la dame d'honneur.--Cette souveraine jamais
-vue, que le malheur a comme sanctifiée, avec quelle infinie
-vénération je l'attends là, devant la flamme de ce foyer, tandis que
-le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors.
-Par quelle porte va-t-elle paraître? Sans doute par celle du fond,
-là-bas, sur laquelle mon attention reste involontairement
-concentrée...
-
-Mais non, voici qu'un léger frôlement me fait tourner la tête du
-côté opposé, et, de derrière un paravent de soie rouge qui masquait
-une autre entrée, la jeune reine émerge soudain, si près de moi qu'il
-ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma première
-impression, furtive bien entendu comme un éclair, impression toute
-visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit
-éblouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui
-resplendissent comme deux lumineuses étoiles bleues. Et puis tant de
-jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore à peine. Les
-différents portraits, si peu fidèles, que j'avais vus de Sa Majesté
-me l'avaient fait juger très grande, avec un presque trop long profil;
-et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage
-aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatériel, si
-délicat qu'il est presque inexistant auprès de ces yeux d'une eau
-merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour
-révéler la lumière intérieure. Même si l'on ignorait qui Elle est,
-si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dévouement au devoir, ni la
-suprême dignité de ses actes, ni sa résignation sereine et son
-admirable charité toute simple, en la voyant on se dirait dès l'abord:
-Une femme qui a ces yeux-là, qui donc peut-elle bien être, une
-évidemment qui plane très haut, une qui ne bronchera jamais et qui,
-sans même ciller des paupières, saura tout regarder en face, aussi
-bien les tentations que les dangers et la mort...
-
-Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosité banale,
-j'aimerais saisir un écho de ce qui se passe au fond de son coeur,
-devant les drames de sa destinée! Mais on ne conduit pas à sa guise la
-conversation d'une reine, et, au début de l'audience, Sa Majesté, avec
-une grâce légère, aborde différents sujets, comme si de rien
-n'était; nous causons de cet Orient où nous avons voyagé l'un et
-l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous
-sommes oublieux de la grande tragédie qui se joue, oublieux de ces
-plaines d'alentour semées de ruines et de morts... Cependant bientôt,
-peut-être parce qu'un peu de confiance est née, Sa Majesté me parle
-des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'où j'arrive; alors
-les deux étoiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer
-légèrement, malgré l'effort pour les maintenir claires:
-
-«Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour
-permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer
-dans les temps meilleurs qui approchent.
-
---Ah! répond-Elle, rebâtir!... Oui, évidemment, on pourra rebâtir...
-Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera
-toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'âme, qui s'en est
-allée...»
-
-Je vois alors combien Sa Majesté les aimait déjà, ces merveilles
-détruites, et tout ce passé de son pays d'adoption, qui survivait là
-dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre.
-
-Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins
-impersonnels, et, peu à peu, nous en venons enfin à parler de
-l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son
-coeur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en même temps que la
-plus complète stupeur devant tant de forfaits.
-
-«Il y a quelque chose de changé en _eux_,--dit-Elle, à mots
-entrecoupés.--Ils n'étaient pas ainsi... Ce kronprinz, que j'ai
-beaucoup connu dans mon enfance, il était doux et rien en lui ne
-faisait prévoir... J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas à
-comprendre... Non, autrefois ils n'étaient pas ainsi, j'en suis
-sûre...»
-
-Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien
-que, sous leur épaisse hypocrisie, ils étaient déjà tels, depuis les
-origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est née
-parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces?
-Certes le déchaînement, auquel nous assistons, de leur barbarie
-latente est l'oeuvre de ce «roi de Prusse», fidèle continuateur de
-celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thérèse; c'est bien lui
-qui, suivant l'âpre et si juste expression américaine, leur a _enflé
-la tête_. Mais ils étaient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs
-âmes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs
-écrivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond.
-
- * * * * *
-
-Après un instant d'hésitation, pendant lequel on n'entend plus que le
-bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre était
-princesse de Bavière, je me permets de rappeler que les Bavarois de
-l'armée allemande se sont inquiétés des persécutions contre cette
-Reine de Belgique, issue de leur race, et indignés même quand le
-Monstre qui mène le sabbat a cherché à repérer ses enfants pour les
-arroser de mitraille.
-
-Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui était posée sur
-les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque
-chose d'inexorablement définitif, et, à demi-voix grave, elle prononce
-cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennité d'un arrêt
-sans recours:
-
-«*C'est fini... Entre _EUX_ et moi, il y a un rideau de fer qui est
-descendu pour jamais.*»
-
-En même temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux
-qu'elle aimait là-bas, les deux claires étoiles bleues qui me
-regardaient s'embrument tout à fait, et je détourne la tête pour
-n'avoir pas l'air de m'en être aperçu...
-
-
-
-
-XIII
-
-POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT
-
-
-_Juin 1915._
-
-L'Orient, les Dardanelles, la Marmara... Dès que l'on prononce ces
-mots, surtout en ces beaux mois d'été, ce sont des images de paix
-ensoleillée qui se présentent à l'esprit, paix un peu morne
-peut-être, à cause des immobilités de là-bas, mais paix d'une si
-adorable mélancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passés
-humains qui, partout dans ces régions, sommeillent et se conservent
-sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'île de Gallipoli, aux
-collines plutôt pierreuses et dénudées, il y avait naguère encore,
-dans chaque repli où court un ruisseau, de tranquilles vieux villages:
-maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets
-de cyprès noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stèles
-dorées,--innombrables, comme on sait, dans cette Turquie où jamais on
-ne dérange les morts. Et c'était si calme, tout cela; on eût dit que
-ces humbles petits édens avaient l'assurance d'être épargnés pour
-très longtemps encore, sinon pour toujours.
-
-Mais, hélas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y déchaîne
-aujourd'hui, l'horreur sans précédent qu'ils ont le génie de semer,
-dès qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou
-cachés. Et c'est devenu le plus sinistre chaos, à la lueur de grandes
-flammes rouges ou blêmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est
-bouleversé, effondré. «Les vieux châteaux d'Europe et d'Asie ne sont
-plus que des ruines, m'écrit un de nos zouaves qui se bat là-bas; je
-souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravagés par les
-tranchées et les obus; les vénérables cyprès sont fauchés; des
-marbres funéraires d'une grande valeur artistique, brisés en mille
-morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit épargné!»
-
-Des tranchées, des tranchées partout. Cette forme de guerre,
-souterraine et sournoise, que les Allemands ont imaginée, les Turcs ont
-été forcés de s'y plier, comme du reste nous-mêmes. Donc, ce vieux
-sol, recéleur d'antiques trésors, a été labouré d'entailles
-profondes, dans lesquelles à chaque instant reparaissent les débris de
-quelque merveille datant des lointaines époques imprécises.
-
-Et ces tranchées, à toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de
-sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et
-jusqu'à celui des doux géants de Nouvelle-Zélande qui les ont suivis
-dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous
-ces alliés, si disparates mais si unis contre la grande fourberie
-d'Allemagne. En face, tout près, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui
-ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que
-pourtant, chez nous, des gens profondément ignorants des causes
-insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-là,
-beaucoup plus mitraillés que les nôtres; cependant ils se battent à
-contre-coeur; ils se battent parce qu'on les a trompés et parce que
-d'impudents étrangers les poussent à coups de revolver; si en
-général ils se battent superbement quand même, c'est une question de
-race, voilà tout. Et les plus naïfs d'entre eux, auxquels on a
-persuadé qu'ils n'avaient affaire qu'à leurs ennemis russes, ignorent
-que c'est nous qui sommes là.
-
-Nous occupons, dans cette presqu'île, une région conquise et
-conservée à force d'héroïsme. La configuration des terrains continue
-d'y rendre notre situation difficile, et notre ténacité d'autant plus
-admirable. En effet, nous sommes dominés par les collines d'Asie, où
-tous les forts n'ont pas encore été réduits au silence; il n'y a donc
-pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hôpitaux de fortune
-où les médecins puissent soigner les blessures en sécurité
-complète, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les
-interrompre.
-
-Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hâter de combler.
-Elle prépare dans un empressement extrême un grand navire de secours,
-pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir à ses frais trois cents
-lits, le linge, des infirmières, les médicaments, les appareils. Le
-navire sauveur ira mouiller devant une île très proche des batailles,
-mais à l'abri de tout; des canots à vapeur et des automobiles lui
-seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener à bord les
-grands blessés, que l'on pourra, dans le calme, opérer, soigner tout
-de suite, avant l'infection et la gangrène. Combien de précieuses
-existences de soldats seront ainsi conservées!
-
-Bien entendu, les brancardiers du navire relèveront aussi les blessés
-turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce
-ne sera que juste réciprocité, car ils font de même pour nous. Des
-zouaves qui se battent là-bas m'écrivaient hier: «Les Turcs nous
-résistent avec une bravoure sans égale, tous les journaux d'Europe le
-reconnaissent. Mais nos blessés, nos prisonniers sont traités par eux
-d'une façon parfaite, le général Gouraud l'a déclaré lui-même dans un
-ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent
-mieux que leurs propres soldats.» Et voici le passage textuel de la
-lettre d'un de nos adjudants: «J'étais tombé, blessé à la jambe,
-auprès d'un officier turc blessé plus gravement que moi; il avait sur
-lui une trousse à pansement, et il a commencé par me panser d'abord,
-avant de songer à lui-même. Il parlait très bien français, et il me
-disait: «Vous voyez, mon ami, où ces misérables Allemands nous ont
-menés!...»
-
-Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils
-m'intéressent plus que les nôtres; on ne me fera pas l'injure de le
-croire. Non; mais les nôtres, tout le monde les aime déjà, n'est-ce
-pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop méconnus et calomniés
-par la masse ignorante. «Épargnez-les aussitôt qu'ils lèvent les
-mains!» a dit à ses hommes, dans une proclamation d'une admirable
-loyauté, un général héroïque, ramené hier des Dardanelles tout
-couvert de blessures; «épargnez-les, _ce ne sont pas nos ennemis_».
-
-Donc, le grand bateau sauveur qui va être envoyé là-bas, on travaille
-en hâte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accepté là une
-lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent,
-beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part à tout le
-monde; on en a déjà tant donné, qu'on en donnera davantage encore,
-car chez nous c'est inépuisable, la charité, quand le bel élan
-commence. Je demande même qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse.
-
-Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers
-soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils
-tombent avec des blessures graves, il y aura là quelque chose comme un
-véritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un
-coin de paradis, et qu'ils y seront aussitôt transportés. Au lieu de la
-pauvre ambulance improvisée, trop chaude et de sécurité incertaine, où
-l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce
-refuge vraiment inaccessible à la mitraille, ce grand navire paisible
-où le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, où régnera
-enfin le silence si ardemment désiré quand on souffre, où l'on sera
-soigné, avec les derniers perfectionnements et les plus ingénieuses
-inventions, par de douces infirmières françaises en robe blanche, qui
-marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni
-les rêves...
-
-
-
-
-XIV
-
-LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE
-
-
-_Juillet 1915._
-
-J'avais naguère englobé la Serbie--son prince surtout--dans mes
-premières accusations contre les peuples balkaniques, au moment où ils
-se ruaient ensemble sur les Turcs déjà aux prises avec les Italiens.
-Mais plus tard, au cours de tant de réquisitoires indignés, je n'ai
-plus une seule fois prononcé le nom des Serbes; c'est que déjà mes
-renseignements de là-bas me prouvaient que, parmi les ALLIÉS d'abord,
-les ALLIÉS des Balkans, c'étaient ceux-là les plus humains. Eux
-mêmes, sans doute, avaient remarqué que je ne les nommais plus, car
-pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les
-Bulgares et même les Grecs me déversaient un flux de grossièretés
-immondes.
-
-Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour établir définitivement la
-vérité dans l'histoire, a fait procéder à une consciencieuse
-enquête internationale, dont les résultats, consignés en un épais
-volume, ont l'autorité des plus sincères documents officiels; on y
-trouve, avec preuves et signatures à l'appui, les plus terrifiants
-témoignages contre les Bulgares et les Grecs, et très sensiblement
-moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitulé:
-_Enquête dans les Balkans_ (Dotation Carnegie), a été, je le crains,
-beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler à tous.
-
-D'ailleurs, comment ne pas pardonner à ce vaillant peuple serbe les
-excès qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie
-profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, férocement, et sans
-remords, vient de le sacrifier comme appât, pour l'une de ses plus
-abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel
-héroïsme magnifique elle sait se défendre contre un ennemi qui ne
-recule même pas devant l'horreur de brûler sa capitale, peuplée
-seulement à cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie,
-devenue tout à coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui
-ramener les quelques coeurs français que mon dernier livre a peut-être
-éloignés d'elle. Et c'est là le seul but de cette lettre.
-
-
-
-
-XV
-
-SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!
-
-
-_1er août 1915._
-
-Il y a un an aujourd'hui, commençait la violation éhontée du
-territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il,
-accélère encore sa fuite éperdue, et déjà nous voici à la date
-anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali
-l'histoire humaine. Un forfait accompli après une longue et hypocrite
-préméditation, sans même qu'un remords, ni seulement une pudeur,
-aient fait hésiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous
-laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de
-découragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes
-pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est
-convenu d'appeler honneur, civilisation et progrès. Les ruées barbares
-des vieux temps étaient mille fois moins meurtrières, et surtout
-tellement moins écoeurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie
-hésitaient devant certaines lâchetés, certaines profanations,
-certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis
-elles ne détruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le
-Dieu des Chrétiens dans un burlesque pathos de prières!...
-
-Ainsi, il s'est trouvé à notre époque un macabre empereur et une
-séquelle de princes--sa descendance, ses portées de loups dont le plus
-féroce, en même temps que le plus poltron, se coiffe d'une tête de
-mort--et des généraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, après
-une préparation réfléchie de presque un demi-siècle, dans ce même
-crime initial avant-coureur de tant d'autres, et écraser ignoblement
-sur le passage, en manière de prélude, un petit peuple jugé par eux
-sans défense! Mais voici que le petit peuple s'est levé, frémissant
-d'une indignation sainte, pour essayer d'arrêter la Grande Barbarie
-soudainement démasquée, de l'arrêter au moins quelques jours, même
-au prix d'un anéantissement qui s'annonçait inéluctable! Quelles
-couronnes assez étoilées l'histoire pourra-t-elle donc décerner à
-cette nation belge, et à son roi qui n'a pas craint de lui demander de
-se dresser là comme une barrière!
-
-Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dépossédé de tout et relégué
-dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir,
-quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans
-tache il nous faudra graver profondément son nom, pour le bien assurer
-contre les oublis de nos mémoires françaises,--qui se sont montrées
-parfois un peu légères, hélas! du moins en face des séculaires
-infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indéfiniment nous rappeler,
-nous et nos descendants même lointains, que, pour sauver l'Europe
-civilisée et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a
-pas hésité une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient
-au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes
-compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au
-bout, avec un tranquille sourire, son devoir de héros loyal, comme si
-rien n'eût été plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on
-l'étonne en lui disant qu'il a été sublime.
-
-Quant à la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son âme lui
-élève aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence
-des souveraines est d'être condamnées presque toujours à régner sur
-des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas
-spécial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, échu à tant
-d'autres reines, doit être une plus intime torture, qui s'ajoute à
-tous les maux endurés, car la fatalité écrasante est venue la
-séparer de ceux qui jadis étaient les siens, même de cette noble
-femme toute de dévouement et de charité, qui fut sa mère. Ce
-surcroît de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si
-calme, qui ne faiblit jamais. Auprès du roi, compagne attentive pendant
-les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher
-l'énergie; auprès des pauvres dévalisés ou incendiés, auprès des
-blessés qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, réconfortant
-les plus humbles avec sa simplicité adorable, multipliant auprès de
-tous ses pitiés exquises, oh! qu'elle soit bénie, admirée et
-glorifiée! Et pour son autel, consacré dans nos âmes, choisissons de
-très rares et très délicates fleurs, qui lui ressemblent!
-
-
-
-
-XVI
-
-L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN»
-
-
-_8 août 1915._
-
-Malgré l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaieté qui ne
-cesse d'y régner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander
-que sous toutes réserves.
-
-D'abord, l'accès en est plutôt difficile, à tel point que les dames
-n'y sont jamais admises; pour y monter--car elle est très haut
-perchée--il faut cheminer pendant des heures à travers des forêts
-séculaires où la cognée n'a été mise que depuis très peu de mois,
-et ce sont des routes étranges, en lacets très raides, parmi des
-arbres géants, sapins ou mélèzes, abattus d'hier, qui gisent encore
-en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serrée,
-avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairières, on a
-fiché en plein sol des arbres, arrachés ailleurs et qui ne sont là
-que pour vous cacher, derrière leurs branches mourantes; c'est à
-croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perçants et
-mal intentionnés, contre lesquels tant de précautions s'imposent.
-
-Mais il y a beaucoup de monde sur le chemin, dans ces forêts qui, à
-première vue, semblaient des forêts vierges! D'un peu loin, quand on
-apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une même verdure si
-puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles
-abritaient des peuplades! Et de si singulières peuplades, qui sont
-évidemment des restes d'humanités tout à fait préhistoriques, et qui
-présentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des
-hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformité, sont tous vêtus
-de vieilles houppelandes en laine défraîchie d'un bleu de ciel pâle;
-pas très soignés de cheveux ni de barbe, et plutôt faits comme des
-brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires
-quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on
-serait plutôt tenté de s'arrêter pour leur serrer la main. Mais
-quelles drôles de petites demeures ils ont construites, les unes
-isolées, les autres groupées en village! Il y en a de toutes
-légères, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec
-des matelas en feuillage, à l'intérieur, pour dormir; il y en a de
-souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'énormes
-quartiers de rocher en gardent les abords, pour les défendre sans doute
-contre des redoutables bêtes féroces d'alentour. Et c'est toujours
-auprès de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dégringolent
-bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,--car il y
-en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes
-sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives... Il est vrai, on y
-entend aussi, de temps à autre, de mauvais bruits caverneux, des
-détonations, de droite ou de gauche, que les échos prolongent... Est-ce
-que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimulée un peu partout
-dans la forêt?... Quel manque de goût, troubler ainsi la symphonie des
-sources!
-
-Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vêtues de
-gris bleu, elles sont d'immigration récente, car tout est neuf,
-improvisé dans leur installation, ainsi du reste que dans
-l'interminable route en lacets qu'elles ont tracée et par laquelle
-aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, réussissent à
-monter si vite...
-
- * * * * *
-
-L'une des particularités de ces villages clandestins, qui se sont tapis
-sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetière,
-entretenu avec des sollicitudes tendres, là tout près, à toucher les
-demeures, comme si les vivants tenaient à ne pas s'éloigner de leurs
-morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu
-de ces sources limpides, dans une région où l'air est si vivifiant et
-si pur?... Les tombes, inquiétantes d'être trop nombreuses, alignent
-leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en
-fougères soigneusement arrosées, ou bien en petits cailloux très
-choisis; certaines fleurs d'ombre, répandues dans cette région, font
-jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout,
-descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entière,
-la nuit de ces arbres toujours les mêmes, sapins et mélèzes,
-multipliés à l'infini, serrés les uns aux autres comme des épis dans
-un champ, élancés et droits comme de gigantesques mâts de navire.
-
-Nous hâtant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de
-notre course, nous montons toujours à vive allure, bien qu'il y ait des
-tournants brusques, où il faut s'y reprendre à deux fois pour passer,
-et des endroits encore difficiles, où, sur le sol humide, nos autos
-glissent, «patinent» et n'avancent plus.
-
-Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous
-voyageons depuis le matin, semblent surtout préoccupées de faire ces
-routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin,
-pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons
-presque tous ces hommes acharnés à l'ouvrage, travaillant, travaillant
-avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dépêchant
-comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous
-faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire
-de touchante familiarité respectueuse, et puis ils se courbent à
-nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, élargir, étayer, ou pour
-trancher les racines qui gênent encore, les roches qui débordent. Et,
-quand on nous dit que, depuis dix mois à peine, ils ont commencé cette
-oeuvre épuisante, en pleine forêt jusque-là inviolée, c'est à croire
-que tous les Génies de la montagne se sont réveillés pour leur prêter
-de magiques concours...
-
-Oh! quelle admiration émue nous leur devons à ceux-là aussi, les
-faiseurs de routes--nos braves territoriaux--qui ont l'air de jouer aux
-hommes sauvages! Ils ont renouvelé pour nous les miracles des Légions
-romaines, qui à travers les forêts de la Gaule ouvraient si vite des
-voies pour les armées. Grâce à leur prodigieux travail, sans arrêt
-et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette région hier
-encore inaccessible, vont être radicalement changées pour nos chers
-soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des
-armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures
-leurs grands blessés seront doucement redescendus en voiture dans les
-bonnes ambulances de la plaine.
-
- * * * * *
-
-Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mètres d'altitude, la voûte
-séculaire de la forêt se déchire, un profond ciel bleu apparaît sur
-nos têtes, et des horizons infinis déploient autour de nous leurs
-fantasmagories à grand spectacle. L'atmosphère s'est mise aujourd'hui
-en frais de pureté pour nous recevoir, et, tant elle est
-merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un détail des lointains
-les plus extrêmes.
-
-Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau où gît l'aimable auberge,
-du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-même, où donc est-il
-situé, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les
-premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformément boisées
-d'arbres de même essence; cela nous ramène l'esprit à ces grandes
-monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au début de notre
-période géologique, mais cela ne dénote ni un pays particulier, ni
-une époque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se
-dessinent au loin: ainsi là-bas, aux confins de l'horizon, ces
-montagnes qui se succèdent, tapissées toutes d'une même verdure si
-sombre, ressemblent beaucoup à la Forêt Noire; ailleurs, cette chaîne
-de glaciers qui découpe si nettement sur le ciel ses arêtes de cristal
-rose, on dirait bien les Alpes,--et même certain pic rappelle trop la
-Jungfrau pour laisser place au doute... Mais je n'ai pas le droit de
-préciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleuâtres, à
-l'Est, déroulées sous nos pieds comme la vaste mer, étaient naguère
-françaises et sont en passe de le redevenir...
-
-Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dénudé, parmi tant
-d'autres sommets tout feutrés d'arbres! Pas même de broussailles, les
-vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe
-courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On
-respire ici avec ivresse, on se grise délicieusement d'air pur, en
-même temps que d'espace et de lumière; mais le lieu cependant a je ne
-sais quoi de tragique, à cause peut-être de ces grands trous ronds,
-fraîchement creusés n'importe où, à cause de ces déchirures cruelles,
-dont le sol, par places, est labouré. Qu'est-ce donc qui peut tomber
-ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?...
-Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espèce
-très dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rôder dans ce
-beau bleu d'en haut. De temps à autre aussi, un coup de canon, parti
-de quelque batterie que l'on ne voit pas, et répercuté dans les vallées
-d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le
-bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix
-passait...
-
-Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur
-leurs chevaux, disséminés par groupes dans cette sorte de plaine, si
-haut suspendue. En ce moment, tous regardent au même point, la tête
-levée: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'être signalé;
-il vole orgueilleusement, éperdu en plein ciel, en plein vide bleu.
-Mais aussitôt des nuages blancs lui courent après, des nuages tout à
-fait en miniature qui ont l'air de se créer là soudain et de
-s'évanouir--des petits éclatements de ouate blanche, dirait-on,--et
-jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a
-compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est visé par de bons
-chasseurs, et il rebrousse chemin à tire-d'aile, tandis que nos
-soldats se mettent gaiement à rire.
-
-Et l'auberge? Elle est devant nous, à quelques centaines de pas; elle
-est cette cabane grisâtre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent
-léger des altitudes, mais près de laquelle une très haute croix en
-sapin, un calvaire de quatre ou cinq mètres, se dresse et tend les
-bras, comme pour un avertissement solennel...
-
-C'est que, je suis forcé d'en convenir, on y meurt beaucoup, à
-l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voilà pourquoi
-j'ai fait au début mes réserves avant de la recommander. Cela étonne,
-n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est
-incontestable, et on s'est vu obligé d'y adjoindre en hâte un
-cimetière, que cette grande croix de sapin tout neuf dénonce de loin
-aux voyageurs.
-
-Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus
-adorable façon de mourir! Chacun suivant son caractère, bien entendu,
-suivant son tempérament d'âme, ceux-ci dans la calme sérénité du
-devoir accompli, ceux-là dans l'exaltation magnifique,--mais tous, dans
-la gloire!...
-
- * * * * *
-
-La fameuse auberge--autrement dit la demeure des officiers qui
-commandentce poste avancé, et où leurs rares amis de passage, officiers
-de liaison, courriers, etc., sont sûrs de trouver une hospitalité si
-cordiale et si joyeuse--est-ce possible que ce soit ce modeste
-baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a
-une belle enseigne, à la mode d'autrefois, en forme d'écusson, qui se
-balance à une tige de fer: «Auberge du Bon Samaritain». C'est peint
-en lettres décoratives, et la drôlerie en est irrésistible, en un tel
-dénuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur,
-aura imaginé cette plaisanterie pour accueillir les camarades en
-mission, et naturellement il aura trouvé aussitôt, parmi ses soldats,
-un qui dans la vie civile était menuisier, un autre peintre
-décorateur, tous deux très amusés d'avoir à réaliser séance
-tenante cette idée imprévue.
-
-L'ameublement de l'auberge est très sommaire, doit-on le dire, et la
-muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie,
-à peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fenêtres, on
-respire à pleins poumons, et, dès le pas de la porte, on est
-émerveillé par une vue à vol d'oiseau sur les grandes forêts, sur la
-chaîne infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes
-et même sur des nuages...
-
-Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces
-«Auberges du Bon Samaritain»; elles sont moins haut perchées que
-celle-ci évidemment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent
-pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y règne
-le même esprit d'hospitalité aimable, de solide confiance, d'endurance
-souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux
-averses d'obus, de s'y amuser à des enfantillages, tant on a le coeur
-d'aplomb, et, si les abords n'en étaient militairement interdits,
-j'engagerais tous les moroses de l'arrière-plan, qui doutent de la
-France et de ses lendemains, à venir y tenter une cure.
-
- * * * * *
-
-Et maintenant, après l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,--l'annexe
-obligatoire, hélas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un
-terrain enclos d'une barrière à jours, en branches de mélèze
-artistement entre-croisées. Là dedans les tombes, déjà trop
-nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur façon de
-s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites
-croix ornées d'une couronne de feuillage.--La croix!... Malgré les
-incrédulités, les dénégations, les dédains, elle est toujours le
-signe auquel de doux atavismes nous ramènent, dès qu'apparaît la
-mort.--Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici;
-sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balayé par le vent;
-on a bien tenté de faire des bordures, avec certaines plantes
-rabougries d'alentour, mais ce sont les rangées de cailloux qui
-tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'épais suaires de
-neige vont commencer à tout ensevelir,--jusqu'à ce que leur succède un
-autre printemps, où l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli.
-
-Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces
-jeunes morts qui sont là couchés, sur ce sommet glorieux destiné à
-redevenir, après la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus
-des forêts, des vallées et des plaines...
-
-
-
-
-XVII
-
-POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS
-
-
-_Août 1915._
-
-Nos chers blessés, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille,
-leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on
-les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux
-ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre
-toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas
-assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été
-rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être
-restées trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir
-traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux
-débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et
-foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les
-balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de
-France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des
-impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord,
-tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou
-improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est
-accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé
-avec amour, et les choses vont déjà très bien; mais il reste encore
-à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous
-tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la
-délivrance.
-
-Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de
-nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas
-perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient
-étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en
-hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses
-qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus
-affreusement souffrir les chères têtes meurtries.
-
-Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à
-trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les
-mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous
-les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les
-supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que
-bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines
-prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous
-conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences.
-
-
-
-
-XVIII
-
-A REIMS
-
-
-_Août 1915._
-
-En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes
-martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de
-continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée; pour
-éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que
-s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré.
-
-Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France: des
-limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un
-peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles
-vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et
-il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les
-villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on
-n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares
-sont là tout près,--s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le
-long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que
-l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France,
-le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à
-l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus
-touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux.
-Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces
-glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les
-ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront
-partis; tandis que d'autres, moins fortunés, resteront là toujours,
-jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a déjà pris soin
-de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux
-assemblage de nuances éclatantes, des dahlias, des cannas, des
-marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis
-arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou
-bien peut-être leurs camarades de combat, qui habitent partout aux
-abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces
-tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches
-vertes?
-
-La région, bien entendu, n'est pas très sûre, et quand nous arrivons
-à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour
-avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous
-risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque
-traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers.
-
-Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout à coup pour me
-dire: «Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis
-leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix!» Ici, en
-effet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du
-croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres
-garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs
-mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à
-la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient
-pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté
-la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va
-sans dire, le même salut militaire,--un peu tard peut-être, car nous
-passons si vite...
-
-A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et là une
-tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque
-désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent
-toutes béantes, avec d'énormes trous dans leurs murs.
-
-Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la
-Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous
-recevoir. Et nous voici bientôt au pied même de l'auguste ruine, qui
-trône toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre,
-dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le
-roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la
-tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence
-est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on
-était déjà dans la grande église morte...
-
-Le Lion d'Or... mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la
-cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler
-sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre.
-Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les
-murs. La maison est abandonnée; il faudra chercher ailleurs.
-
-C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement
-magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la
-cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle oeuvre de destruction
-les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de
-novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre,
-et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques,
-percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le
-sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu
-de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi
-dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels
-échafaudages oserait-on appuyer sur ces instables débris? Pour essayer
-encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de
-terre contre les piliers des portiques,--de même que l'on a fait pour
-Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables
-chefs-d'oeuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante
-culture allemande.--Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale
-est perdue.--Et tant de tristesse indignée nous étreint le coeur, à la
-regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée
-de notre passé, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et
-sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une
-heure à l'autre, le coup de grâce.
-
-Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour,
-lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort,
-qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière.
-
-Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais
-épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le
-grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait
-pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions
-avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de
-notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du
-soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce
-silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre
-promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous
-continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous
-surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si
-exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des
-colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en
-l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles
-rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui
-vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la
-cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit,
-qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant
-de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop
-fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles
-hauteurs, au-dessus de nos têtes.
-
-Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il
-se hâte, il court: «Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyez
-donc pas qu'on va bombarder!
-
---Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie
-à nous... Ne courez pas si vite, allez!
-
---Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les
-autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des
-obus, ici, tout de suite. Garez-vous!»
-
-Il s'en va; tant mieux: il a été charitable de nous avertir, mais sa
-jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique
-grandeur du décor.
-
-Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles,
-qui s'arrêtent hésitantes. Évidemment, elles savent, elles aussi, que
-les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et
-que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser
-cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave.
-Auront-elles le temps?
-
-Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux
-attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien
-levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d'y passer,
-mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier
-éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine
-délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait
-des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se
-décident, et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec
-leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant
-courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des
-symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui,
-mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait
-quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite
-paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde...
-
-Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues,
-à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri,
-qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme
-font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un
-d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le
-dernier hôtel ouvert, un hôtel «de toute sûreté», dit-il, là-bas, dans
-un quartier qui jamais ne reçoit d'obus.
-
-A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me moquer d'eux et que je
-n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme
-à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en
-plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui
-pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour
-n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air
-est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible
-serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à
-pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse.
-
-Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans
-le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le
-patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous
-voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs,
-par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici,
-vous savez rien à craindre...»
-
-Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la
-façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches
-d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du
-seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur
-lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse
-voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon
-d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et
-s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs
-pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux
-éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle
-régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est
-criblé de cicatrices.
-
-C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on
-pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique,
-pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas
-moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à
-grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout
-repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez
-petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent
-avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam:
-zing boum! zing boum!
-
---«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé
-sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais
-trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes
-trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le
-caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient,
-les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire
-comme eux.
-
-Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à
-l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat
-ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà
-dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail,
-après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit
-arrière-train la queue en l'air!...
-
-
-
-
-XIX
-
-LES GAZ DE MORT
-
-
-_Novembre 1915._
-
-Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait
-lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air
-d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité
-embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens
-affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus,
-ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent
-d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on
-distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort,
-trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle
-était venue...
-
-Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu,
-au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous
-ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre
-de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande
-salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de
-champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été
-fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur
-écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des
-meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque
-irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais
-assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi
-cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et
-qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les
-barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils
-se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et
-si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée
-triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une
-longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus
-pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour
-mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!...
-
-Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de
-l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières
-apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus
-tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui
-les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de
-ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur
-bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz
-sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte
-de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant
-les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses
-de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de
-ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est
-d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas!--il en est
-de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des
-bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au
-biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît
-presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur
-et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!...
-Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans
-les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus
-longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles!
-
-Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet
-homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute
-inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de
-la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de
-déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout
-combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes
-ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par
-impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?...
-Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres,
-j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et
-employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet,
-la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif
-tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après
-s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels
-mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en
-avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut
-général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents
-crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols,
-massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble
-vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou
-de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris,
-le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de
-Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des
-pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se
-l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant,
-aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par
-quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles
-calomnies, ou par quel argent?...
-
-Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits
-«rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on
-s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la
-main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux
-qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on
-touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues,
-on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et
-chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il
-continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là, madame, je
-commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le
-lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle
-n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont
-les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans
-trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir
-l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces
-gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et
-vaillants, qui ne les perdent pas de vue.
-
-Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront
-transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les
-obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera
-mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore
-beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où
-ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et
-pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie
-a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce
-que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels
-habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux
-moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en
-espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de
-choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de
-«relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans
-le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier
-forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé,
-après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve
-d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué,
-çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de
-sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait
-autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même
-temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard
-que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils
-songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du
-reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en
-couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de
-conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de
-courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de
-l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course.
-Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des
-nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour
-des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent
-les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de
-malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il
-est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les
-intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres
-accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires
-encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone
-aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est
-incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un
-moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre,
-nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est
-vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont
-encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que
-cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à
-les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs
-entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes,
-tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de
-France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats
-dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces
-transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des
-cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres
-asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les
-montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter
-au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui,
-les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si
-impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant
-d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande
-Barbarie, en éruption sur l'Europe!...
-
- [1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont
- hors de danger.
-
-
-
-
-XX
-
-LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT
-
-
-_2 novembre 1915._
-
-Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande
-fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où
-elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs
-des villages, ou bien alignées militairement dans les petits
-cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au
-bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu
-des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel
-sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne,
-elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures.
-Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes
-plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et
-tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers
-et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout
-cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes
-proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus
-inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...
-
-Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le
-cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le
-coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là
-une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante
-drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement,
-toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente
-l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur
-assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs
-françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des
-dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes
-d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le
-cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et
-incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est
-lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au
-village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour
-qu'il y flotte tant de drapeaux!
-
-L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la
-naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y
-travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait
-au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que
-dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on
-eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout
-était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait
-une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs,
-qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de
-gaieté douce aux âmes des jeunes morts.
-
-Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le
-front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du
-moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce
-jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner
-de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles
-étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue:
-officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart,
-des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats,
-spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus
-exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de
-la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien
-qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans
-les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on
-trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la
-belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces
-fleurs?...
-
-Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes
-improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la
-boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour
-se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix
-des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes
-les petites tombes militaires ont été bénies.
-
-Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui
-habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le
-coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un
-bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se
-reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de
-ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant
-que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part
-elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets,
-plus de prières, plus de larmes...
-
-
-
-
-XXI
-
-LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!
-
-
-Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait,
-il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les
-derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir.
-C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien
-promptement cela va s'oublier!
-
-Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral
-Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie,
-fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour
-d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante
-conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser,
-à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur
-guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs
-chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont
-inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que
-les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il
-s'oubliera trop vite.
-
-Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé
-de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne
-pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix
-d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais
-rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement,
-car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le
-drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive,
-d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est
-tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment
-donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe,
-puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée
-en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème
-tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir.
-Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début,
-qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins
-terrible. Dans ces conditions-là, je veux espérer qu'il sera possible
-de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce
-drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là-bas, un
-jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et
-éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et
-plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le
-regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette
-croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes
-accomplis sur le front de Belgique.
-
-On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a
-écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce
-qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa
-dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la
-revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la
-commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs
-et leur mit aux yeux de bonnes larmes:
-
-«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des
-morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage
-éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette
-admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans
-ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres
-pendant plus d'une année de guerre.
-
-»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement
-vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion
-poignante, en me disant que c'était la dernière fois.»
-
-En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser,
-qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la
-ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable
-Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la
-Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée
-de marins aux ténacités surhumaines.
-
-Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils
-étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils
-n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire
-tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau
-jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers
-l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des
-vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête
-allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une
-semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or,
-ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un
-véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres
-croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du
-jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est
-sentie vraiment sauvée.
-
-La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des
-braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire
-des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je
-pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris
-au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes
-officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un
-_tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de
-réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.
-
-Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais
-beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais
-au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a
-écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais
-vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret
-cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon
-tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette
-petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc
-ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes
-camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades _qui
-n'en étaient pas non plus_ et dont le désintéressement ne saurait par
-suite être suspecté,--je demande ici pour eux, et presque avec
-confiance, bien que le règlement peut-être me donne tort, cette
-consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à
-personne: que l'on attache un bout de ruban rouge à leur drapeau!
-
-
-
-
-XXII
-
-LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES
-
-
-_Décembre 1915._
-
-Ce jour-là, qui était en période d'accalmie, le général m'avait
-autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller
-à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors
-de nos offensives de septembre.
-
-Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans
-un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à
-quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont
-les ruines, encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes,
-gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées
-allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse
-commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui
-permettrait de venir plus tard le reprendre?
-
-«Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le
-village de B...; c'est la route où vous risquez le moins d'être
-_repéré_. A B..., si les circonstances de la journée semblaient
-dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous
-cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez
-continuer à pied,--avec les précautions habituelles, bien entendu.»
-
-Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage
-mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde,
-soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et
-inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc obtenu
-l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche.
-
-Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur
-laquelle pèse un brouillard glacé; à soixante mètres en avant de
-soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes
-s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs.
-
-Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette
-géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde,
-mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus
-tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout
-est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par
-terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les
-ruines; plus de «civils», plus de femmes ni d'enfants; rien que des
-soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant
-que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque
-ininterrompus se partagent les routes: d'un côté, tout ce qui s'en va
-au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions
-d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur
-les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille,
-en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes
-canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces
-énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision; il y a
-nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre
-qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramène au vieux temps;
-il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de
-Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de
-choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se
-faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se
-croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après
-quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Eh! bien
-non, c'est là simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a déchaîné la
-barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le _coup_
-monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener l'apothéose de son
-orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de
-sang, au milieu du dégoût mondial...
-
-Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans
-les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas
-le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et
-combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on
-croirait que nous l'avons commandée!
-
-Nous voici au village de B... que le général avait prévu comme point
-terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre
-les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et
-manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par
-ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font
-leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au
-seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à
-pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant
-isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes
-allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme
-coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il
-est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but,
-mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux
-rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de
-mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de
-lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort.
-
-Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui
-sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit
-pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle
-d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la
-route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je
-demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se
-bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire,
-sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout
-de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire
-trop de bruit.
-
-Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à
-cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême;
-car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la
-zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un
-désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et--sauf les
-jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix--le plus
-souvent on n'y entend rien...
-
-Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre,
-sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air
-inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière
-nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre
-au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect;
-toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette
-plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours
-l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent
-l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas,
-tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les
-piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une
-région trop souvent visitée par la foudre,--par la foudre ou par
-quelque chose d'équivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés,
-tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux!
-
-Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et
-de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous
-courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas
-improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides,
-et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de
-temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un
-silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La
-brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de
-lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils
-nous entendre arriver, _eux_, là-bas, et encore! D'après mes cartes,
-nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours!
-
-Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des
-têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent
-ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.--Ah!
-diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous
-regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous
-dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut
-que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand
-même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en
-complice.
-
-Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à _leurs_ microphones,
-qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre
-gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors
-j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la
-mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la
-responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que
-je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une
-promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux,
-j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici
-mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T...,
-pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves
-des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche.
-
-Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue
-commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des
-croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses
-comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de
-soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi
-comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre
-blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que
-nous cherchons!
-
---«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de
-mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé
-de bordure, je lis son nom d'ici!»
-
-En effet, je lis moi-même: Pierre D...; l'inscription est en lettres
-très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous,
-comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous
-risquer plus loin, descendez!»
-
-Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit,
-pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de
-givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble
-absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que
-cette humble croix nous ait appelés d'un signe.
-
-Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées,
-contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds,
-par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager
-tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la
-bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les
-deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille
-pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un
-appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D...,
-lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu
-à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du
-temps--car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se
-l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous
-suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires.
-
-Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir
-quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans
-cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et
-traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la
-menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de
-Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables
-petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun
-feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de
-cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits
-tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun
-étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix,
-toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme
-frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans
-pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble
-que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix
-surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision
-blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec
-ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre...
-
-Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve
-rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle:
-Non identifié.--Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu
-d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de
-zinc--on n'avait pas mieux--gravée hâtivement et difficile à
-déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais:
-«Sergent Georges de F...» Il est là, serré comme à l'exercice entre
-ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est
-échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans
-doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient
-une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà
-décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais
-qu'il était doux avec eux.
-
-Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur
-mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et
-en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui
-sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous
-arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées,
-car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant
-mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles
-viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence
-retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner.
-
-Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne
-davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses
-réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces
-tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont
-coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de
-tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce
-de petit cri d'oiseau!... Là-bas, sur la tombe de Pierre D...,
-j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une
-bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il
-achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore:
-«Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est _malsain_, comme
-diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.
-
-Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son
-éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui
-diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et
-la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits
-tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont
-les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas
-une tranchée, pas un trou.
-
---«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui
-en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore
-aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais
-pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques
-d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas,
-nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est
-tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et
-sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard,
-sauve-toi!»--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais
-c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là.
-Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête.
-C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce
-cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore:
-«Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite
-tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez!
-courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour
-commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois
-bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la
-route!--Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va
-tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse
-un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé,
-ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre,
-saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous
-partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement
-leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait
-l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul;
-j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en
-retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous.
-
-Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et
-comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort
-qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates
-blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons
-pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais
-sûre quand même de nous atteindre!
-
-Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons
-dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les
-tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois
-se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux,
-mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.
-
-Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus rien à faire qu'à
-laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre
-cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait
-bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard
-extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit
-de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les
-écoute ainsi _en solo_, dégagés de tous les habituels fracas, dans
-l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi
-seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque
-physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit
-être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête...
-
-Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B... Là, fini pour
-les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous
-atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure.
-D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur
-dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin
-de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés
-pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec
-les appareils photographiques, les casques et les revolvers.
-
-Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont
-tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous
-avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais
-de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce
-que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui
-nous tiraient dessus...
-
-
-
-
-XXIII
-
-AU PREMIER SOLEIL DE MARS
-
-
-_10 mars 1916._
-
-Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement
-déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord
-jusqu'à l'Alsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les
-Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire,
-c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son
-invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son
-horreur;--je dis _par ici_, parce que je n'ai pas le droit de préciser
-davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, dès avant
-la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée,
-la miséreuse, ou même, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la
-dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des
-vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des
-villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens,
-car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y
-ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir.
-
-Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute
-abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique,
-cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol
-couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes,
-comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y
-pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et
-je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gâchis des dégels, où
-nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'empêtrent si
-péniblement jusqu'à mi-jambe. Le coeur se serre à mesure que l'on
-avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage
-de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout
-grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus
-touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou
-des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a
-par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout
-à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes
-blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous
-rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de
-troglodytes; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et
-qui par suite échappe à la vue et au tir de l'ennemi, est criblée de
-bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à
-plusieurs étages, et où l'on voit apparaître des têtes humaines,
-casquées, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il
-préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait
-plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque,
-sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait
-les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les
-hypogées...
-
-De nouveau se présente un semblant de village, le dernier que je
-traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers
-les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects
-de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celui-là:
-pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires
-marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup
-de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à
-fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a même des
-fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs
-écritures... Bang! Un obus!... Un obus lancé de très loin et à
-l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec
-l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé
-sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient
-attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air,
-gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir;
-ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la
-poitrine en secousses, comme lancés par une pompe.
-
-Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours
-un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le
-voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd,
-darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent
-avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma
-voiture s'arrête, pour une hésitation, pour une cause quelconque, et
-que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du
-canon.
-
-Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la
-menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui
-vagabondent çà et là dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la
-remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer
-seul, à pied.
-
-D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général,--et le
-«bureau», c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres
-broussailles; par un escalier tout étroit, je plonge jusqu'à 7 ou 8
-mètres dans la terre, et là, je trouve, comme «demoiselles du
-téléphone», quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques
-éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une
-quarantaine d'années; et celui qui me fait passer l'appareil porte une
-alliance au doigt,--il a donc sans doute, là-bas quelque part au grand
-air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants.
-Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou
-humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit
-cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout
-naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une
-nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients
-héros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se
-battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation
-mutuelle.
-
-Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend
-clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité
-qui illumine toutes ces blancheurs de neige.
-
-J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour
-atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois
-là-bas sur une hauteur; c'est là que j'ai donné rendez-vous à un
-officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis
-chargé.
-
-Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très
-habité _en dessous_ par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au
-moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le
-moment, dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et
-cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues
-qui rôdent, allant d'un abri à un autre.
-
-Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles
-détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme
-des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un
-bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous
-invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement
-la tête contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la
-ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le
-ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la
-place des anciens villages, et c'est là-dessus que les scarabées
-monstres s'acharnent le plus à tomber, en provoquant chaque fois des
-envols de plâtras et de poussière: bombardement d'ailleurs inutile et
-stupide, puisque tout cela est déjà mort.
-
-Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans
-cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre,
-en représentent bien dix ailleurs,--tant la marche y est difficile. La
-boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son
-pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi
-âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui
-brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la
-sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue
-d'oeil; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet
-leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces
-plaines encore blanches.
-
-C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment
-seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle de
-lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peut-être que plus lugubre.
-Jusqu'à ce que j'aie atteint le petit bois où m'appelle une affaire de
-service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter
-les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la
-place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et
-voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une
-mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais
-habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles.
-Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tels
-aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre--des déblais blancs
-puisque la terre de cette province est blanche,--des déblais qui sont
-jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des
-multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils
-indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent
-aujourd'hui circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les
-uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés «boyaux» et qu'il
-a fallu multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné
-à l'infini! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces
-sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues! Si on y
-ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui
-plongent jusqu'au coeur des collines, on reste confondu devant tant et
-tant de fouilles, qui sembleraient l'oeuvre des siècles.
-
-Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si l'on n'était pas
-averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On
-croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces
-myriades de piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en
-lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant
-sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux
-envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement
-renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon
-dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire,
-là dedans, des tours et des passes, avec leur énorme bobine de fils
-barbelés sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables...
-
-Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'oeil et ce qui
-ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de
-distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes
-serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons.
-Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc
-ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas
-encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et
-sublimes,--inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les
-pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans
-l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses...
-
-Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par
-trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole à grand bruit
-là-haut! Il s'en va du côté de France, cherchant sans doute la
-région plus abritée où l'on commence à trouver des femmes et des
-enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns...
-
-Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et
-inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et
-enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car
-le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil
-imprévu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait
-appeler--pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de
-nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous--c'est lui sans doute,
-cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais
-il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie
-du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu
-évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà
-moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui
-passent de temps à autre les traverseraient comme de simples feuilles
-de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela
-entoure, cela illusionne.
-
-Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où
-je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones
-collines zébrées de _boyaux_ blanchâtres, et les quelques arbres
-échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de
-fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces
-fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps.
-Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit
-coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la
-mer contre les falaises...
-
-Ah! le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois
-tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche
-(éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont
-si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de
-rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois.
-
-De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de
-personnages bleus, qui seront près de moi avant l'officier en route
-là-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges
-que l'on rencontre à toute heure, hélas! le long du front et qui font
-pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une
-civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par
-la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à
-l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des
-tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres
-d'ici, et vont porter un «grand blessé» à une ambulance souterraine,
-qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient
-pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur
-casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le
-précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils
-traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue
-gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à
-grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée.
-
---«Qu'est-ce qu'il a, votre blessé?» dis-je à voix basse.
-
-A voix plus basse encore ils me répondirent: «Son ventre est tout
-ouvert... Oh! le major de la tranchée a dit que...» Ils ne finissent
-la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il
-n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux,
-sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande:
-«Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?--Nous lui avions mis
-un mouchoir, mon colonel, mais il l'a ôté: il a dit qu'il aimait mieux
-comme ça, _pour voir encore des choses entre ses doigts_...»
-
-Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui
-leur inonde la figure et leur coule en petit ruisseau dans le cou:
-«Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils; on a attrapé
-ça tout de suite en route. On avait commencé de l'apporter par les
-boyaux, mais ça le secouait trop, alors on a marché dehors, à
-découvert.»
-
-Pauvres étourdis adorables! Pour éviter des chocs à leur blessé,
-risquer leurs existences à tous! Deux ou trois de ces espèces de
-hannetons de la mort, qui bourdonnent ici à toute heure, sont venus
-s'écraser près d'eux sur des pierres et les ont atteints de leurs
-éclats; sur un passant isolé comme j'étais, les Allemands dédaignent
-de tirer, mais un groupe, et surtout une civière, pour eux c'est
-irrésistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-être pas
-grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emportée, il n'en reste
-qu'un lambeau qui tient à peine: «Il faut vite aller vous faire panser
-à l'ambulance, mon ami, lui dis-je.--Oui, mon colonel... Et justement
-on y va,... à l'ambulance... Ça tombe bien.» C'est tout ce qui lui est
-venu à l'esprit comme plainte: «Ça tombe bien.» Et il le dit avec un
-si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intéresser à lui!...
-
-Leur grand blessé, qui ne bouge toujours pas, j'hésitais à aller le
-voir de près, par crainte de troubler son dernier rêve. Cependant je
-m'approche très doucement, parce qu'ils vont l'enlever.
-
-Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine à
-ses joues bronzées qui ont à peine commencé de blêmir. Le soleil,
-comme il l'avait désiré, éclaire en plein sa belle figure de vingt
-ans, à la fois énergique et candide, et sa main reste toujours placée
-en visière sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de
-regarder. On a dû lui donner de la morphine, pour au moins l'empêcher
-de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit être
-éphémère, à quoi rêve-t-il, s'il rêve encore? Peut-être à une
-maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque fois qu'elle
-reconnaissait son écriture enfantine sur une enveloppe venue du front?
-Ou bien est-ce à un jardin de ferme, préoccupation de ses premières
-années, où il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses
-fraîches le long de quelque vieux mur?... J'aperçois sur sa poitrine
-le mouchoir dont on avait essayé de lui couvrir le visage, et c'est un
-élégant mouchoir brodé d'une couronne de marquis,--la couronne d'un de
-ses porteurs. Il avait voulu _continuer à voir des choses_, dans la
-terreur où il était sans doute de la grande nuit. Mais, même ce
-soleil, qui doit l'éblouir, bientôt il cessera brusquement de le
-connaître; pour commencer, ce sera la demi-obscurité de l'ambulance,
-et, tout de suite après, elle va venir pour lui, cette inexorable
-grande nuit, où aucun soleil de mars ne se lèvera jamais plus.
-
-«Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort
-ici pour des gens en sueur comme vous êtes.»
-
-Je les regarde s'éloigner, avec leurs jambes toutes engluées et
-alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma pitié les suivent,
-sur ce chemin de neige où ils marchent si péniblement.
-
-Encore ils sont des privilégiés, ceux-là, qui peuvent au moins se
-secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans
-un refuge souterrain presque sûr, pour les panser. Mais tout près
-d'ici, à Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombés pêle-mêle,
-s'étouffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans
-secours possible, dans les immenses charniers si longuement et
-savamment préparés par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullité
-féroce qu'il a pour fils!
-
-
-
-
-XXIV
-
-A SOISSONS
-
-
-_Septembre 1915._
-
-Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut
-entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des
-précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés
-partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs
-méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de
-mitraille ceux qui oseraient arriver par là.
-
-Un adorable soir de septembre, j'ai été guidé vers cette ville par
-des officiers habitués à ses dangereux entours; en zigzaguant dans des
-bas-fonds, à travers des jardins abandonnés, parmi les dernières
-roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans
-encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où
-l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en
-est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement
-personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été
-finissant.
-
-Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond
-de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des
-petites places plantées d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille,
-au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures
-héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que
-la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se
-sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable,
-et, dans leur actuelle immobilité, elles gardent comme des attitudes de
-souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups
-de canon, un peu au loin, viennent encore _ponctuer_, si l'on peut dire
-ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique
-intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y
-prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle
-le rend plus profond en même temps que plus tragique.
-
-Ça et là, contre des murs restés intacts, des petits écriteaux,
-imprimés sur papier blanc, portent cette notice: «Maison encore
-habitée». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si
-tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu
-puéril. Est-ce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les
-obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation
-pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre?--Ah! c'était à
-Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce
-malheureux secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser
-lâchaient toute bride à leurs pires instincts.--Car on pouvait les
-juger là, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays
-alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à
-personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et
-les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se
-préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par
-exemple: «Ici, nous sommes des Chinois protégés français», ou bien
-encore: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens». Mais rien n'y faisait.
-Du reste leur empereur,--lui, toujours lui dont on est sûr de trouver
-les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un
-pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries
-mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et
-charniers,--lui, donc, avait dit à ses troupes: «Allez et faites comme
-les Huns! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de
-votre passage!» Et tous lui avaient copieusement obéi.
-
-Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé,
-sur les vieilles dalles des rues là-bas, quantité de reliques bien
-étranges pour nous et bien lointaines: images de piété chinoise,
-débris d'autels d'ancêtres, et petites stèles de laque, où
-s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux
-origines perdues dans la nuit.
-
-Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent
-parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre
-davantage le coeur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme
-démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui
-éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de
-famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la
-photographie pieusement «agrandie» et encadrée d'une honnête et
-douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir
-dans quelque caveau, cette grand'mère, et l'image tant profanée en
-était sans doute le dernier reflet terrestre...
-
-Le bruit du canon se rapproche, à mesure que l'on avance dans ces rues
-agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer
-tant de graminées et de fleurettes sauvages.
-
-Au milieu de la ville est une cathédrale, un peu l'aînée de celle de
-Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands,
-bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous
-toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait
-eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane
-lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la
-porte et nous y accompagne.
-
-Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver
-entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve.
-Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne
-donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutôt
-d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler.
-Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un
-chef-d'oeuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion
-première.
-
-Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant
-l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de
-dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous
-les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte
-grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient
-donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je
-crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de
-cendre, à laquelle nous sommes habitués dans nos vieilles églises, les
-piliers sveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi
-dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter
-d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites
-pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage
-renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir
-comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs
-au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de
-couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et
-miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de
-notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir
-indéfiniment des choses si frêles et aériennes.
-
-Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement
-ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est
-restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi
-la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares: _Pax et
-Justitia_.
-
-En marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se
-détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère
-ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se
-brise... Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels
-sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les
-belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs
-de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme
-des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs.
-
-Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se
-présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus
-semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter,--des
-placards qui s'étaient juxtaposés le plus près possible,
-enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de
-vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la
-mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui
-étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en
-lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.--«Trahison!
-Bluff éhonté!» crie l'une des affiches.--«Infâme calomnie, ignoble
-mensonge!» répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses...
-Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu?
-
---Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la
-dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et
-lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un
-hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de
-simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans
-regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du
-sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des
-obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent
-soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes
-redevables d'un moment de détente et de franc rire,--et c'est la seule
-fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront
-au moins servi à quelque chose.
-
-Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils
-en riraient les premiers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à
-l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard,
-je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes,
-hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand
-même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se
-relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne
-pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de
-notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux
-entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces
-tranchées qui, à première vue, ne sembleraient que d'affreux trous
-pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le
-plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et,
-pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!...
-
-Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près,
-hélas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,--et nous nous
-y rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus
-personne.
-
-On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui
-est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui
-d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait
-plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et
-nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains
-tortueux, creusés en hâte, que l'on appelle des boyaux.
-
-D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui
-traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus
-poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu
-d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le
-repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses
-rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une
-herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il
-était plongé dans la paix d'un définitif abandon, et, à cette heure
-exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une
-série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres.--On le
-dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien
-n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonné çà et là
-par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les
-rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que
-cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de
-la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent
-tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au
-contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent
-de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue; qu'il
-suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une
-vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort...
-
-Maintenant, par une descente étroite et cachée nous pénétrons dans
-ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout
-près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est
-quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans;
-il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous
-serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et
-puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une
-brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, tourner sur vous-même; on
-a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à
-peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsédants talus
-pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête
-au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!... Mais ce serait la
-mort... Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans
-ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il
-faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits
-tournants, qui vous étreignent et vous retardent...
-
-La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer
-beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent
-aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est
-peuplé comme les galeries d'une fourmilière; si donc il fallait tout
-à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai,
-ils ont des figures à la fois si souriantes et si résolues, nos
-soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne
-vient même pas vous effleurer.
-
-Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter
-leur petites tables, çà et là, dans des recoins plus sûrs, dans des
-abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour
-y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit
-close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une
-attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à
-tâtons jusqu'à demain matin.
-
-Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a
-cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-là,
-mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives
-s'asseyent,--ou à peu près. Oh! les étonnantes compositions de ces
-tablées, où l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas
-le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être
-longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à
-la fin d'un repas. Il y avait là, côte à côte, un ex-antimilitariste
-à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux
-embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles;
-près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges
-nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le
-moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat
-d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de
-raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au
-milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le
-camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux
-à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de
-son métier ouvrier zingueur à Belleville.
-
-Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à
-l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on
-nous dit: «Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas.» Un peu plus
-loin: «Maintenant ne parlez plus du tout.» Et l'un de nous ayant trop
-relevé la tête, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une
-balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des
-broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus
-profond et aussi plus étrange.
-
-Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile,
-moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous
-ont été percés, qu'un mécanisme rapide permet d'ouvrir et de
-refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible
-de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-sécurité, sans
-qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux.
-
-Comment, nous ne sommes que là! Depuis si longtemps que nous marchons,
-nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! Il continue de
-prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et
-tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y
-éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le
-crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels
-pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de
-la mort.
-
-Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer
-nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la
-petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de
-nous à peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables
-branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce
-même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse à
-l'oreille: «C'est _eux_ qui sont là!»
-
-_Eux_ qui sont là! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en
-tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui
-sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui
-sont là, encore là, enfouis bien à l'abri dans notre terre française,
-laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race
-abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes
-les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects
-des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous
-de la verdure, les maisons où s'abritent leurs États-Majors prennent
-des airs de ruines abandonnées. Eux, on ne les voit jamais, ils
-avancent et envahissent à la façon des termites ou des vers rongeurs.
-Et puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés
-de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux,
-liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils
-jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait
-ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de
-mécanique et de chimie, en être ramené à des moeurs de l'époque des
-Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si
-diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se
-retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les
-nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne
-bougeant pas!...
-
-Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en
-face!... Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnaît tout de même
-leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans
-l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous
-viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une
-interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre,
-et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout
-près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus
-lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille.
-
-Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque
-harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on
-n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair,
-plutôt aurait-on incliné presque à leur dire: «Voyons, trêve à ce
-jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères? Sortez donc de vos
-trous et donnons-nous la main.»
-
-Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être
-aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les
-sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur, celui du
-remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-être en même
-temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent
-parfois, le sentiment de la pitié.
-
-Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru
-outrée et obscure; il avait dit: «la _nuit_ qu'une bête fauve a pour
-âme». Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font
-comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit
-lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur
-prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand
-bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort?
-
-Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire
-des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour
-tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un
-monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au
-fond de la race allemande; avoir organisé--je répète le mot, parce
-que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement
-allemand--organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque
-mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule
-bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre
-ouvrage!... Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres;
-en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses
-ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des
-hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des
-bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux,
-raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis
-n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je
-crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le
-dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de
-notre légèreté française, de notre bonhomie et de notre confiance!
-Nous sommes si capables de laisser peu à peu les tentacules de la
-grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si
-bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des
-espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui,
-jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour
-les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est
-incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle
-de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas
-écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête,--cette effroyable
-tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien,--elle recommencera!
-
-Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui
-marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou
-ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui
-sont comme anéanties sous des voiles de crêpe, disons-nous: «C'est leur
-oeuvre à eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement préparé
-cela, c'est leur Kaiser,--lequel, si on ne l'écrase, ne rêvera qu'à
-recommencer demain!»
-
-Aux abords des gares où l'on s'embarque pour le front, quand nous
-voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux
-d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire
-un soldat en costume de tranchées, disons-nous: Celui-ci, dont le
-retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute
-demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces
-charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à
-recommencer de remplir!
-
-Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout
-neufs, nos «jeunes classes», nos fils bien-aimés, qui partent si
-magnifiquement, avec de la joie fière dans leurs yeux enfantins, et des
-bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes
-vengeances, contre ceux qui les guettent là-bas,--et contre le grand
-Maudit, qui _a la nuit pour âme_!...
-
- * * * * *
-
-De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut,
-pour regarder au dehors, soulever des oeillères d'acier, on voit
-toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la
-lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne
-parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la
-tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les
-sentir si près.
-
-Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de
-rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau
-crépuscule. Là, dès qu'on est assez loin _d'eux_ pour que nos soldats
-puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme
-baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est
-le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se
-retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre
-finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est
-cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse
-entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela
-dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des
-nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je
-ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m'en veuillent de
-dire que cette familiarité-là, si conciliable avec la discipline, est
-un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits
-que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à
-vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage
-encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux
-galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux.
-Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au
-lieu de les pousser par derrière à coups de fouet comme cela se ferait
-chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière
-française, à peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le
-monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent,
-ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout,
-pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre
-surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que
-nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de
-ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté
-de plier le genou. N'est-ce pas aussi à la vie dans la tranchée et à
-ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes
-que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer
-toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes?
-Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que
-notre France n'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine
-tous; ils savent qu'une race où se réveillent ainsi les coeurs, est
-impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir
-sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair
-et par nous donner le beau nom de libérateurs.
-
-Oh! bénissons-les, nos tranchées, où se mêlent toutes nos classes
-sociales, où des amitiés se sont nouées qui hier n'eussent pas
-semblé possibles, où les «gens du monde» auront connu que l'âme
-d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manoeuvre, peut se rencontrer aussi
-belle et noble que celle d'un très élégant seigneur, et plus
-intéressante même, parce que plus primesautière et translucide, avec
-moins de placage autour.
-
-Tranchées, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souterrains pour
-la souffrance et l'abnégation, c'est là que se sera tenue notre
-meilleure et notre plus pure école de socialisme. Mais, par ce mot de
-socialisme, trop souvent profané, j'entends, comme bien on pense, le
-véritable, celui qui est synonyme de tolérance et de fraternité,
-celui enfin dont le Christ était venu nous donner cette claire formule
-qui, dans sa simplicité adorable, résume toutes les formules:
-«Aimez-vous les uns les autres».
-
-
-
-
-XXV
-
-LES DEUX TÊTES DE GORGONE
-
-
- «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite des érudits
- pour démontrer que c'était mon bon droit.»
-
- FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand).
-
-_Avril 1916._
-
-
-I
-
-LEUR KAISER
-
-
-Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'âge, finissent par
-ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de
-l'âme. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces
-figures-là, quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la
-laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi leur Kaiser, pour vous
-glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffit du moindre de ses
-portraits entrevu dans un journal... Oh! cet oeil vipérin, embusqué à
-l'abri des flasques paupières, ce sourire tordu par toutes les tares
-intérieures: foncière hypocrisie, brutalité maladive, en même temps
-que férocité à froid, sans compter l'excès de morgue, devant quoi
-les cravaches se mettraient à cingler toutes seules!... J'ai vu jadis,
-au fond d'un vieux temple du Japon, un épouvantail considéré comme un
-chef-d'oeuvre du genre et que l'on conservait depuis des siècles sous
-un voile, dans l'un des coffres du trésor (on sait la vénération des
-Japonais pour les épouvantails et la maîtrise de leurs artistes dans
-l'horrible). C'était un masque humain, aux traits plutôt réguliers et
-affinés, mais, quand on l'avait bien regardé, son expression atroce,
-à la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des
-nuits. Au milieu des chairs cadavériques aux plissures blêmes, ses
-deux yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, étincelaient et semblaient
-cligner, comme pour dire: «Il y avait longtemps, là dans ma boîte,
-que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu,
-je te tiens, et ça y est!» Eh bien! pour qui sait voir, la figure de
-leur Kaiser est aussi effarante que celle cachée dans le vieux temple
-de là-bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage, à pointe ou
-à tête de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant
-d'années que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement
-j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il «ruminait quelque chose
-pour nous», mais aussi que ce serait diaboliquement machiné, et plus
-effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me
-disais: Pour la sauvegarde urgente de l'humanité, _il faudrait tuer
-ça_.
-
-Tuer ça, oui! abattre la hyène, il l'aurait fallu, avant que sa rage
-latente se fût tout à fait déclarée, ou tout au moins l'enchaîner,
-la museler, l'enfermer entre des barreaux serrés et solides!
-
-Mais à quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouvé là
-un moyen de se réhabiliter, en méritant une reconnaissance mondiale,
-à quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils
-s'essayent sur cet être charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En
-Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux à cette
-cour, choisir et poignarder l'étrange et belle impératrice, qui ne
-faisait de mal à personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans,
-c'est sur le roi de Grèce qu'ils jettent leur dévolu, quand ils
-avaient là ce Cobourg, qui était une occasion vraiment unique!...
-
-Leur Kaiser, leur innommable et protéiforme Kaiser, chaque fois qu'on
-s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on
-n'aurait jamais prévu. Après son entêtement presque stupide à
-vouloir poser son Allemagne comme la victime attaquée, en dépit des
-plus aveuglantes évidences, des plus formelles preuves écrites et des
-plus écrasants aveux échappés à ses complices, dernièrement encore
-n'a-t-il pas éprouvé le besoin de «jurer devant Dieu» que sa
-conscience était pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant
-quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant _son vieux Dieu_
-à lui, que dans l'intimité il doit sûrement appeler: «Mon vieux
-Belzébuth».--Que d'élégance, du reste, dans cette épithète de
-«vieux» accolée à un tel nom!
-
-Leur Kaiser, il semble qu'il ait reçu de son vieux Belzébuth, avec la
-mission de répandre le plus de deuil, de faire couler le plus de sang
-et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse à toute beauté,
-à tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout souiller
-et d'enlaidir tout ce qu'il n'anéantirait pas. Il a réussi même à
-déshonorer la science, en l'abaissant au rôle de complice de ses
-crimes. Et non seulement sa guerre _à lui_, la guerre telle qu'il
-l'avait voulue avec tant d'infernale préméditation, aura été mille
-fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres
-ensemble du passé, mais il a fallu qu'il s'en prît rageusement, lui et
-sa séquelle, à tous ces trésors d'art qui auraient dû rester
-l'intangible patrimoine de l'Europe civilisée. Et si jamais il avait pu
-devenir le dominateur absolu que sa vanité de malade rêvait d'être,
-ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait
-achevé de tout détruire, mais par l'incurable mauvais goût de son
-Allemagne. Il suffit d'avoir visité Berlin, capitale du toc et des
-dorures de parvenu, pour se représenter ce que deviendraient nos
-villes. Et on frémit aussi en songeant à la rapide et définitive
-déchéance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le
-jour où ce serait lui qui y ferait la loi.
-
-Leur Kaiser ineffable, souvent même il s'y entend à mêler du
-grotesque à l'ignominie! Ainsi dernièrement n'offrait-il pas au petit
-roi de Grèce _sa parole de Hohenzollern_ comme gage! Au lendemain de la
-violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est déjà bien, mais
-ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce
-balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beau-frère craintif
-dont il avait jadis, lors d'une visite à Athènes, bafoué si
-dédaigneusement la petite armée? Parmi tous les gens qui ont une
-teinture d'histoire, qui donc ignore que cette lignée maudite des
-Hohenzollern, depuis cinq cents ans qu'on la connaît, n'a jamais donné
-que d'éhontés menteurs, en même temps que carnassiers hobereaux. Vers
-1762, la grande Marie-Thérèse n'en écrivait-elle pas déjà: «Chacun
-sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Nul
-des souverains de l'Europe n'a pu se soustraire à ses mensonges. Avec
-ce despotisme reniant tous les principes, _la monarchie prussienne
-sera un jour la source de calamités infinies_, non seulement pour
-l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
-
-Malheureux roi de Grèce, médusé aujourd'hui jusqu'à l'anéantissement
-pour avoir croisé de trop près le regard de la tête de Gorgone,--son
-exemple,--avec l'héroïsme et la gloire en moins,--ne devrait-il pas
-être aussi instructif, pour les souverains neutres encore épargnés,
-que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie!
-
-Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il déroute la raison et le
-sens commun. La dégénérescence morbide est incontestable dans son
-cerveau qui, à certains points de vue cependant, n'en reste pas moins
-si supérieurement organisé pour le mal, et spécialisé dans la
-tuerie. Pour l'honneur de l'humanité accordons qu'il est fou, comme
-certain prince de Saxe vient publiquement de le déclarer. Soit, il est
-fou: son cas relève même de la tératologie, et, partout ailleurs
-qu'en Allemagne, _sa guerre_ lui eût valu la camisole de force dans un
-cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait
-Kaiser du seul peuple capable de l'admettre et de le suivre,--le peuple
-_cruel par nature et que la civilisation a rendu féroce_, ainsi que
-Goethe le constate, et le peuple dont _la bêtise est infinie_, comme
-Schopenhauer en fait l'aveu dans son testament solennel.
-
-A cette «infinie bêtise» il participe du reste lui-même en plusieurs
-points; sans cela, aurait-il manqué si irrémédiablement son premier
-départ de 1914, pour s'être imaginé jusqu'à la dernière minute que
-l'Angleterre n'allait pas bouger, même devant le grand sacrilège de
-Belgique[2]? Et n'y a-t-il pas au moins autant de bêtise que de
-férocité dans ses massacres de civils, torpillages de neutres, attentats
-en Amérique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est
-personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont réussi qu'à
-collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous
-les dégoûts?
-
- [2] A côté de mille exemples archi-connus de sa fourberie effrontée,
- en voici un, d'ailleurs facile à vérifier, qui n'est peut-être pas
- encore assez répandu dans le grand public. Sait-on bien déjà partout
- que le 2 août 1914, la veille même de la violation de la Belgique,
- alors que l'armée allemande était déjà massée à la frontière et
- tous les ordres donnés pour l'attaque du lendemain, le roi Albert
- ayant sommé le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait répondre
- officiellement par ses diplomates: «Les Belges n'ont pas à
- s'inquiéter, je n'ai pas la moindre intention de manquer à ma
- signature.»
-
-Au bout de quarante ans de préparation acharnée, avec des moyens aussi
-formidables, quand on ne recule pas devant les procédés les plus
-atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi
-humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour
-n'aboutir qu'à un fiasco,--non, en vérité, quelque chose d'essentiel
-doit manquer dans cette tête d'assassin! Et il faut être le peuple
-allemand pour continuer de se laisser conduire à la débâcle par un
-déséquilibré qui commet des bourdes pareilles.
-
-A la débâcle et à la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite à la
-soumission moutonnière de ce peuple-là, qui, en ce moment même, se
-fait massacrer comme simple bétail, dans des attaques conduites avec
-une rage imbécile par un jeune microcéphale sans intelligence comme
-sans âme?...
-
-
-II
-
-FERDINAND DE COBOURG
-
-
-Naguère encore, trouver un être plus abominable que leur Kaiser et
-leur Kronprinz eût semblé une gageure impossible. Eh bien! mais la
-gageure a été tenue et gagnée: on a trouvé ce Cobourg!
-
-Et quand on pense qu'il avait enthousiasmé, à son heure, la plupart de
-nos Françaises; vers 1913, pendant que je commençais seul à le clouer
-au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs?
-Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous... Oh! franc
-paladin, en effet, portant scapulaire et saturé de messes à la façon
-de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force
-apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prépare aujourd'hui la
-comédie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait naguère
-abjuré par raison politique,--et il trouvera là-bas des prêtres pour
-bénir cette opération, en gardant leur sérieux!...
-
-Tête de Gorgone aussi, celui-là, et marqué au visage comme l'autre
-des stigmates de la fourberie et du crime. La première fois,--c'était
-il y a vingt-cinq ans, à la gare de Sofia,--que j'ai croisé le regard
-torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson
-de dégoût, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un
-monstre. Et j'ai demandé: «Quel est ce vampire?» A voix basse et
-épeurée, quelqu'un m'a répondu: «Mais c'est notre prince, vous
-devriez saluer.--Ah! non, par exemple!»
-
-Lâchement assassin dans la vie privée, celui-là, mais assassin à
-distance, passant prudemment la frontière quand son exécuteur des
-hautes oeuvres avait à _travailler_ par son ordre, et puis, dès que ce
-bourreau menaça de le compromettre, lui faisant couper les deux
-mains[3]!...
-
- [3] Panitza, Stamboulof, etc.
-
-Et celui-là aussi, il _prie_, à l'instar de l'autre! Récemment, quand
-on espérait que le grand complice allait enfin mourir des vices
-héréditaires de son sang, il s'est longuement agenouillé, entre deux
-rangées d'Allemands convoqués comme spectateurs, pour demander au ciel
-sa guérison--monstre priant pour un monstre--et il s'est relevé, tout
-confit dans la grâce divine, pour dire à l'assistance: «Je n'avais
-encore jamais prié avec autant de ferveur...» Même les Boches épais,
-auxquels était destinée cette singerie, ont-ils pu résister au fou
-rire?
-
-Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Après
-sa première immonde félonie contre les Serbes, ses alliés d'alors,
-qu'il avait attaqués dans le dos, sans déclaration de guerre, il
-essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui
-tournait mal. Et contre ce même peuple héroïque, déjà écrasé par les
-grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prévenir comme
-toujours, son coup de traîtrise, tel un malandrin de renfort qui
-viendrait par derrière achever un homme déjà aux prises avec une bande
-de détrousseurs.
-
-Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, naguère je lui avais
-attribué--aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs
-que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macédoine--une part de
-complicité qu'elle ne méritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais
-de tout coeur amende honorable.
-
-Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas marché toute seule,
-à tel point qu'il a fallu en venir à «suicider» le prince héritier,
-elle s'est faite d'elle-même avec la Bulgarie. _Leur_ Kaiser et ce
-Cobourg, qui est son émule et comme son diminutif, fatalement devaient
-se comprendre; on aurait deviné cela, rien qu'en comparant ces deux
-figures, ces deux regards de bêtes de nuit. Comment donc nos
-diplomates, accrédités à la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su
-flairer depuis vingt mois bientôt que le pacte de brigandage était
-signé dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu'à ce qu'ils s'entre-dévorent,
-les voilà unis, ces deux êtres de rebut, auprès desquels les plus
-immondes récidivistes qui traînent le boulet dans les bagnes, semblent
-n'avoir commis que vétilles innocentes!
-
-Réveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez
-pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'être piétinés
-comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Monténégro. Le monde ne
-respirera qu'après l'écrasement complet de ces derniers des barbares,
-comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que
-faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos
-ruines, _intentionnelles_ et _inutiles_, de lire tant et tant
-d'irréfutables attestations de tueries enragées n'épargnant même pas
-nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais
-regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des
-pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les
-attentats, audacieux et sournois, déjà commis de l'autre côté de
-l'Océan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez même plus voir
-autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des
-siècles, ont écrit tous leurs intellectuels, tous leurs «grands
-hommes»; à chaque page vous serez épouvantés de trouver l'apologie la
-plus étalée de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez
-ainsi que toute l'horreur déversée aujourd'hui sur l'Europe était en
-germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus,
-qu'aucune race au monde n'eût osé se dénoncer soi-même avec tant de
-cynique inconscience. Et vous, prélats ou moines d'un clergé du
-voisinage, qui nous reprochez d'être irréligieux et faites pour nos
-ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le
-manifeste officiel des évêques de Belgique, et dites-nous ce que vaut
-l'âme de ces gens-là, qui tout le temps profanent le nom du «Très-Haut»
-dans leurs burlesques prières, et puis s'acharnent contre tous les
-sanctuaires de la foi, cathédrales ou humbles églises de village,
-renversent les crucifix et massacrent les prêtres! A moins d'appartenir
-à leur race maudite, est-il logiquement possible d'être germanophile?
-Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on
-n'est pas prêt, ou peut-être, sans s'en rendre compte, par l'appât d'un
-certain lucre momentané, par un peu d'égoïsme mal entendu et à courte
-vue. Oh! c'est terrible, évidemment, de se jeter dans une telle mêlée!
-Mais la neutralité, ou seulement l'hésitation, deviennent plus que des
-maladresses dangereuses, et sont déjà presque des crimes.
-
-Un scélérat en démence avait rêvé de nous ramener tous à vingt
-siècles en arrière, aux vieilles servitudes avilissantes et aux
-vieilles ténèbres, il complotait de réaliser à son profit une vaste
-banqueroute du progrès, de la liberté, de la pensée humaine, et, dans
-ses desseins d'ogre insatiable, après nous, c'était vous, peuples
-neutres, vous les désignés! Au moins aidez-nous un peu pour que cela
-finisse plus vite, cette orgie de vols, de destructions, de massacres
-et d'arrosages de sang. Assez, sortons de ce cauchemar! Assez, que tout
-le monde se lève! Qui s'abstient aujourd'hui n'aura-t-il pas honte
-ensuite de garder sa place à ce soleil de la Victoire et de la Paix qui
-reviendra nous éclairer? Et nous, quand enfin nous aurons abattu la
-hyène enragée, en perdant notre sang à flots, ne serions-nous pas
-presque en droit de dire, les armes encore à la main: «Vous, les
-neutres, qui bénéficierez de la délivrance sans avoir pris part à la
-lutte, au moins payez-nous un peu avec vos terres ou avec votre or!»
-Oh! qu'il sonne, le tocsin, partout, à toute volée, d'un bout à
-l'autre de la Terre, qu'il sonne l'alarme suprême, que les tambours de
-toutes les armées battent la charge! Et sus à la Bête allemande!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- I.--LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE 1
- II.--DEUX PAUVRE PETITS OISILLONS DE BELGIQUE 5
- III.--PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE 11
- IV.--LETTRE A ENVER-PACHA 21
- V. AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE 27
- VI.--LA BASILIQUE-FANTÔME 45
- VII.--LE DRAPEAU QUE NOS FUSILIERS-MARINS N'ONT PAS ENCORE 59
- VIII.--TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE 71
- IX.--UN PETIT HUSSARD 75
- X.--UN SOIR D'YPRES 85
- XI.--AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE 99
- XII.--QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR SA MAJESTÉ LA REINE DE BELGIQUE 113
- XIII.--POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT 125
- XIV.--LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE 133
- XV.--SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! 137
- XVI.--L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» 143
- XVII.--POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS 159
- XVIII.--A REIMS 163
- XIX.--LES GAZ DE MORT 177
- XX.--LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT 189
- XXI.--LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS 195
- XXII.--LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES 203
- XXIII.--AU PREMIER SOLEIL DE MARS 225
- XXIV.--A SOISSONS 245
- XXV.--LES DEUX TÊTES DE GORGONE 275
-
-
-293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16.
-
-
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-from people in all walks of life.
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/57425-h/57425-h.htm b/57425-h/57425-h.htm
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La Hyène Enragée
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: June 30, 2018 [EBook #57425]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57425 ***</div>
<div class="center"><span class="xlarge">PIERRE LOTI</span><br/>
@@ -7344,379 +7310,7 @@ allemande!</p>
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE ***
-
-***** This file should be named 57425-h.htm or 57425-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
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-
-Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the
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-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
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-START: FULL LICENSE
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
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-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
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-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
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-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
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-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
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-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
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- most other parts of the world at no cost and with almost no
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- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
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-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
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-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
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-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
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-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
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-provided that
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-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
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-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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