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diff --git a/57425-0.txt b/57425-0.txt new file mode 100644 index 0000000..53e19f3 --- /dev/null +++ b/57425-0.txt @@ -0,0 +1,4718 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57425 *** + + + + + + + + + + + + +PIERRE LOTI + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +LA + +HYÈNE ENRAGÉE + + «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite + des érudits pour démontrer que c'était mon bon droit.» + + FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand.) + +[C. L.] + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + + + + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +DU MÊME AUTEUR + + +Format grand in-18. + + AU MAROC 1 Vol. + AZIYADÉ 1 -- + LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- + LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- + LES DÉSENCHANTÉES 1 -- + LE DÉSERT 1 -- + L'EXILÉE 1 -- + FANTÔME D'ORIENT 1 -- + FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- + FLEURS D'ENNUI 1 -- + LA GALILÉE 1 -- + L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- + JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- + JÉRUSALEM 1 -- + LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- + MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- + LE MARIAGE DE LOTI 1 -- + MATELOT 1 -- + MON FRÈRE YVES 1 -- + LA MORT DE PHILÆ 1 -- + PAGES CHOISIES 1 -- + PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- + PROPOS D'EXIL 1 -- + RAMUNTCHO 1 -- + RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 -- + REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- + LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- + LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- + LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- + LA TURQUIE AGONISANTE 1 -- + UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 -- + VERS ISPAHAN 1 -- + +Format in-8º cavalier. + + OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol. + +_Éditions illustrées._ + + PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses + compositions de E. RUDAUX 1 vol. + LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, + illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 -- + LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations + de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 -- + +293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16. + + + + + _Il a été tiré de cet ouvrage_ + CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE + ET + VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON + _tous numérotés._ + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. + + +Copyright 1916, by CALMANN-LÉVY. + + + + +A MON AMI + +LOUIS BARTHOU + + P. L. + + + + +PRÉFACE + + +_Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont +je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de +lui-même; aussi est-il très décousu._ + +_En outre, il est beaucoup trop anodin et pâle, à mon gré; mais c'est +que vraiment notre chère langue française, qui s'est formée dans la +beauté, n'avait pas su prévoir les mots dont on pourrait avoir besoin +un jour, au vingtième siècle, pour désigner certaines abominations et +certains monstres._ + + P. L. + + + + +LA + +HYÈNE ENRAGÉE + + + + +I + +LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE + + +_Le capitaine de vaisseau de réserve J. Viaud, à monsieur le Ministre +de la Marine à Paris._ + +_Rochefort, 18 août 1914._ + +«Monsieur le Ministre, + +»Quand j'ai été rappelé à l'activité pour la guerre, j'avais +l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a +été donné dans notre arsenal. + +»Je ne récrimine point, veuillez le croire, sachant très bien que la +marine n'aura pas le premier rôle et que tous mes camarades du même +grade, à peu près inutilisés eux aussi, hélas! faute de place, +s'énervent comme moi et souffrent. + +»Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le +monde n'est pas au courant des règlements maritimes, et ne sera-t-il +pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, où chacun fait si +magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve à rien? Je suis un +officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas; +pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur; +j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me +rapprochant de l'ennemi, fût-ce même un poste très en sous-ordre, +très au-dessous de mes cinq galons d'or. + +»Ou bien, à la rigueur, ne pourrais-je être envoyé en supplément, +en mission, à bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je +trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si +trop de règlements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins, +monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant +qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie, +d'ici là , de m'employer n'importe où, ne fût-ce même qu'aux +ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que, +du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de réserve, je me voie +condamné à une presque inaction, quand la France entière est en +armes. + + »_Signé_: JULIEN VIAUD.» + + (PIERRE LOTI.) + + + + +II + +DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE + + +_Août 1914._ + +Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges +venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient +lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français +les attendaient pour les recueillir. Traînant avec eux quelques hardes +prises au hasard, ils étaient montés dans ces voitures sans même se +demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte +de fuir, d'éperdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu, +devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,--devant tout +ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore, +paraît-il, au fond des piétistes cervelles allemandes, et qui tout à +coup s'était déversé, sur leur pays et sur le nôtre, comme un +dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni +village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient là sans but, comme +des épaves, et la détresse effarée était dans les yeux de tous. +Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'étaient +perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aïeules, +maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi, +ne tenant plus à vivre mais poussées par un obscur instinct de +conservation; leur figure, à celles-là , n'exprimait plus rien, pas +même le désespoir, comme si vraiment leur âme était partie et leur +tête vidée. + +Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient +serrés par la main, deux petits garçons, visiblement deux petits +frères, l'aîné, qui avait peut-être cinq ans, protégeant le plus +jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les réclamait, +personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouvé tout +seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas +mourir? Leurs vêtements étaient convenables et ils portaient des +petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir +à des parents modestes, mais soigneux; sans doute étaient-ils fils de +l'un de ces sublimes soldats belges, tombés héroïquement au champ +d'honneur, et qui avait dû avoir pour eux, au moment de la mort, une +suprême pensée de tendresse. Ils ne pleuraient même pas, tant ils +étaient anéantis par la fatigue et le sommeil; à peine s'ils tenaient +debout. Ils étaient incapables de répondre quand on les questionnait, +mais surtout ils ne voulaient pas se lâcher, non. Enfin le grand +aîné, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de +le perdre, prit tout à coup conscience de son rôle de protecteur et +trouva la force de parler à la dame à brassard penchée vers lui. + +«Madame», dit-il d'une toute petite voix suppliante et déjà à moitié +endormie, «Madame, est-ce qu'on va nous coucher?» Pour le moment, +c'était tout ce qu'ils étaient capables de souhaiter encore, tout ce +qu'ils attendaient de la pitié humaine: qu'on voulût bien les coucher. +Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent +aussitôt, se tenant toujours par la main et pressés l'un contre +l'autre, à la même minute plongés tous les deux dans la tranquille +inconscience des sommeils enfantins... + +Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre, +deux petits oiseaux étourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres +encore que nos roitelets, étaient arrivés je ne sais comment à bord +de notre cuirassé, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le +jour, sans que personne du reste cherchât à leur faire peur, ils +avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches +ou sur les plantes vertes. + +La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fit appeler chez +lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux +petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés +d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son +lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules +de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient +sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié... + +Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser +aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la +même confiance et le même innocent sommeil;--mais des sollicitudes +beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux. + + + + +III + +PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE + + +_Octobre 1914._ + +Ce jour-là , dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un +village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un +commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné +pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par +un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil +de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait +dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su +lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau. + +Pour arriver là , nous avions été depuis près de deux heures +enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse +l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se +rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en +train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur +notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de +la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux, +ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais +gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon +ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles +vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien +qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs +auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait +au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous +rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans +labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les +sauvages, qui menaient tant de bruit là -bas, n'allaient pas un de ces +jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies, +un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui +eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil +trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les +barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des +ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le +sauve-qui-peut terrible. + +Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de +bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et, +tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de +soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux +Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les +attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide +salut militaire. + +Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec +les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune +paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais, +traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture; +elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent +écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes +pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe: +«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un +gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour +de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de +fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute +petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume. + +Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus +resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en +avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans +l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Écossais, des +cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le +salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de +l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient +jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en +grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que +j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de +rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats... + +Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait +toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient +peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y +prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau soleil, +un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et +des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les +gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on +eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et +singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des +jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds +faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se +croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis +en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge +faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne soeur, +figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait +avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages, +qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant. + +Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes +l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés +avec des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps +de tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du boeuf +rôti et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain, +par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle +part.--Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles +miches, là , debout contre cette porte?--Oh! ces miches-là , elles sont +à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec +ses aides de camp.»--A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon, +tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son +manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé du +pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous +servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en +burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités: +les soldats de notre auto. + +La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule +disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge +pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands +traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre +des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les +regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si +vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le +moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et +un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en +même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et +jeunette dont les bonnes soeurs ont le secret,--car ils riaient tous +les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien +être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune +élégance, je suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir +rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre +route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une +douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin +une gerbe d'asters d'automne... + +Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression +des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité, +chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine. + + + + +IV + +LETTRE A ENVER-PACHA + + +_Rochefort, 4 septembre 1914._ + +«Mon cher et grand ami, + +»Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous +et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne. +Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche +et sans peur, tenant tête, dix contre mille; en Thrace, vous avez été +celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce +tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de +sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les +cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les +atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire +visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par +où les assassins avaient passé. + +»Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà , je veux vous le +dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et _par ordre_, +ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils +sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des +montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont, +eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture +n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre. + +»La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles; sur ce point, à +moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais +je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine +bien, hélas! les pressions exercées sur votre cher pays et sur +vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes +les tares de la race prussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a +dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant +d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a +certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi +votre coeur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous +persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été +contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire, +avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses +victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le +triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous +devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes +fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux +piloris de l'histoire humaine. + +»Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce +misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus +encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des +derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense +dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne! + +»Hélas! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop! +Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard, +au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité +séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français, +à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue +presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le +parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que +malveillance et persécution; contre vous tous, nous avons commencé une +campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard +l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous +apporter un peu--oh! très peu--de réconfort; mais c'est égal, cela ne +vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces +gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité; il +deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher +en leur compagnie. + +»Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée; +puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé! Ma +lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera, +peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de +mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai +voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un +peu de vérité. + +»Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le +jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma +seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux +empire de Prusse!» + + + + +V + +AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE + + +_Octobre 1914._ + +Où donc cela se passait-il?... Une des particularités de cette guerre, +c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence +détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je +suis... Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr, +hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que +cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu +des lignes ennemies! + +Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien +de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un +village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu +d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une +cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien +vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les +flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse, +ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient, +c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle +fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était +postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal +dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser +nous propose pour nous embellir la race?... Ah! ben vrai!...» Et, pour +donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre. + +Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands +bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en +finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres, +pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, +et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un +village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines +noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là , au +bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou +groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage +jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont +personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là , épuisés, pour y +achever leur agonie sans secours... Nous les apercevions à peine, dans +notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de +la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait +la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un +voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute +cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se +souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de +feu. + +Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans +de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près +desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine +d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques +pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des +champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres +entours: + +--«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés? + +--Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français... J'ai vu +quand on les a enterrés... Monsieur, c'étaient des jeunes, ils +n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.» + +Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui +seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de +paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en +grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de +paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de +vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là , au bord +d'une route solitaire de l'extrême Nord,--ni que cette gentille petite, +au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir +d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la +forêt enveloppante... + +Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une +armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point +déterminé de l'immense front de bataille. + +Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes. +Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis +parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à +roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des +moitiés de boeufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des +crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à +nourrir là -bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer +tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse. + +Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement +continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce +tonnerre-là , depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute +une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où +chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts. + +«Nous voici arrivés», dit l'officier qui me guide. Si je ne +connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés +aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se +trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats; +nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre +grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou +moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons; +aucun vestige humain, pas même les ruines d'un village; rien qui +précise telle ou telle époque de l'histoire, ni même de la géologie. +Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont +de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule, +on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du +monde. + +«Nous voici arrivés»--cela veut dire qu'il est temps de cacher notre +auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et +risquer de faire tuer nos chauffeurs,--car il y a, dans la forêt +embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de +merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle +des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre +devoir est de continuer à pied. + +Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui +ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné, +piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de +débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette +région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée! +Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations, +disséminées sous bois et invisibles d'abord, sont des espèces de +cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de +feuillages; jadis, à l'île de Pâques, j'avais vu de telles +architectures... Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces +demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà , d'un +recul au fond des temps. + +En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire +rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante, +où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la +guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des +animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu. + +Cependant, des têtes apparaissent çà et là , sortent des terriers pour +voir qui arrive. Et elles n'ont rien de préhistorique, non plus que les +képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien +portant et de belle humeur, l'air amusé de vivre là comme des lapins. +Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas +eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune +et gaie.--«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour +aller dévaliser mon auto qui est là -bas derrière ces arbres; vous y +trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images, +que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à +passer le temps dans les tranchées.»--Quel dommage que je ne puisse pas +rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de +satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux? + +Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne +de feu... Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus +noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce +semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des +pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos +chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées. + +Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à +peine une touffe d'herbe çà et là , un peu de mousse, une pauvre +fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui +sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant, +viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y +travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux, +s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires +embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé, +dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de +galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et +d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés, sinon +dépassés. + +Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de +monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit +et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là , +terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les +obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se +risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les +entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprévue, au +pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre +eux des ruées de ces barbares, dont la forêt d'en face est encore +pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris +pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule +masse enragée, et comment, avant de s'empêtrer pour la mort dans nos +fils de fer barbelés, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire +beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont déjà vu tout cela, mais quand +même ils sourient avec une dignité grave. Depuis bientôt huit jours +ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils +ne se plaignent de rien: «On est bien nourri, disent-ils, on mange à +sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos +trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de +dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il +nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel, +vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces +dames qui travaillent pour nous.» + +(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour +les officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine, +j'avais déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le +redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!) + +Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée, +appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des +élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y +en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière, +dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont +devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des +braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos +distances, nous aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le +vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là , qui certes en vaut la +peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se +battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera +jusqu'à leur dernier souffle: «Quand on a vu, me disent deux jeunes +paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces +brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel, +n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire +autant chez-nous.» Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et +profonde cette déclaration naïve. + +Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout +même décision et même courage. Ici ou là , causer avec eux est aussi +réconfortant et commande une admiration égale. + +Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous +garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de +l'Est à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des +doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de +kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus +redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui +serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une +héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse +ensanglantée... + +Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et +n'en finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux +heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue +toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de +forêt, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les +ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le coeur se serre dans +l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans +recours, au fond des primitives barbaries. + +--«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous +les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester +un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.» + +Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été +donnée ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard». +On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire +qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je +resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur +compagnie. + +Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de +perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en +métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et +c'est dans notre direction que cela commence à venir. Mais c'est +beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à +gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il +faudrait qu'ils fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de +causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien. + +--«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée. +Et c'était pour les camarades là -bas. Vous n'avez pas de chance, mon +colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui +écopons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les +Boches.» + +Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se coucher +tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières: des +cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les +quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à +coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une +longue fosse commune au cimetière. + + + + +VI + +LA BASILIQUE-FANTOME + + +_Octobre 1914._ + +Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française, +pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir, +j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en +revenant d'une mission de service terminée. + +Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne, +ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir, +humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane +luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'oeil au +guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous +avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa +grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient +être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était +évidemment cela. + +L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres, +tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour +passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut +parlementer, donner le _mot de ralliement_. + +Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de +la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des +lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants +dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble +s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens, +c'est d'abord tout droit par là ; ensuite vous tournerez à gauche, puis +à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde. +Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures +d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus +anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette, +un livre de messe à la main, car c'est dimanche. + +A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles +égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure, +sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes, +pour dire: vous savez, nous sommes là ; simple jeu, histoire de tuer +quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a +plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette +ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces +et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants +s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de +fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette +fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette +gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela, +et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les +temps qui courent... + +Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence +comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises +apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes +tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône +encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel +opaque. + +Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims, +mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à +s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande +momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en +cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée +en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa +sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de +vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du +haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une +étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours +debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le +feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine +qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la +file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des +espèces de suaires rougeâtres. + +Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la +barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout +solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le +palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du +sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout +léchée et noircie par la flamme. + +Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que +Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée +aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si +frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France, +chef-d'oeuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa +pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout +matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on +est convenu d'appeler la Renaissance... Oh! la grossière et lâche et +imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute +volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles +s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles, +d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!... + +Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être +l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur +d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la +messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre...» Et, pendant +que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais +épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais +quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes +incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait +partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu +d'artifice.» + +En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main +ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré +leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici, +c'était le coeur même de la vieille France: quelque idée +superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages, +et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la +ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert. + +--«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée +de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne +résisteront pas au prochain hiver? + +--Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout +risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu +leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les +préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au +bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale, +et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la +pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la +grâce de Dieu!» + +En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs +de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique, +dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus +immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid +inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est +peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de +cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles +basiliques--fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de +tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines +qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,--au lieu de cela, +un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les +lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les +trous des voûtes. Ces voûtes, là -haut, de place en place crevées par +la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les +regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le +jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui +s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes, +ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été +imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire +retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher +le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont +s'anéantir; et puis il y a là -haut aussi, tout là -haut, les longues +séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des +ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui, +malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans +leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses +plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains, +n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute +pesanteur et à peine matériels. + +Du reste, mieux vaut s'avancer là -dessous tête levée et ne pas trop +contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement +sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair +humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de +blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu, +et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces +êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en +hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes +trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et +religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de +sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands +n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas +à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef, +laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des +cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux +d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant... + +--«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des +bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au +soir. Et puis, venez voir le miracle.» + +Et il me mène dans le choeur, où la statue de Jeanne d'Arc, +préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là , +intacte, avec ses yeux de douce extase. + +Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que +les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement +composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines +les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles +lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros +paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne +reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais +impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a +perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les +jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites +figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au +cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des +opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des +gemmes... + +Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte +alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré +de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent +froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche, +et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la +chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place +des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours. + +Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de +vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien +qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme +des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La +Grande Barbarie a passé par là , la barbarie moderne d'outre-Rhin, +mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et +outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière, +incurable, définitive,--destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le +monde une sinistre nuit d'éclipse... + + * * * * * + +Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est étrange d'être +restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi, +n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure. + + + + +VII + +LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE... + + +_Décembre 1914._ + +On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur +confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le +silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela +leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de +leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude +dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à +mes braves petits amis... Tout de même, à force de s'appliquer et de +se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à +leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable +contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp +retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens. +Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit +qu'ils allaient tous aller au feu! + +S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de +l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus +d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils +seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que +rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que +tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu +chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires, +au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et +chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en +silence, pour le saluer bien bas. + +Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au +feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On +finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné +là -bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de +héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore +l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des +nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés--rien qu'à la +surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui +soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous, +unis, décidés, disciplinés, sages,--et rêvant d'avoir un drapeau à +leur retour... + +On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée +belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à +couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il +fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée +se propageât plus loin. + +On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et +solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre +aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; _tâchez +de tenir au moins quatre jours_.» + +Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls; +les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été +insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois +mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!... + +Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris, +où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si +brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot» +réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers +avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai, +d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements. +Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»; +personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant +vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage +égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage» +maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux +colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à +tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs +si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne +fâche jamais personne. + +Donc, ils s'étaient _débrouillés_, car, après ces trois ou quatre +semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu +comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les +survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés. + +Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui +avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est +qu'ils se résignaient mal à _ramper_. Ramper, c'est une allure +introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on +sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas +eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils +partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre +pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient +pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop. + +L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant +reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille--mais +_sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et +interminable tranchée_--n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir: +«Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette +tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait +trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions +pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes +le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de +nous tuer. + +»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça, +je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me +rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à +pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh! +bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez +nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des +braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent, +tout de même ça nous en bouche un coin!» + +Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait +peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la +neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées; +du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant +pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune +cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout +proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par +les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que +parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y +avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où +frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à +coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux! +Mais c'est nous qui sommes là , vous tirez sur les vôtres!» Et on +perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut +plus se réveiller ni sortir. + +Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient +soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les +«marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du +diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre +mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute, +et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une +dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un +chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là , devenait vraiment +au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au +dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas +de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville +flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps +qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de +passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient +pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y +passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver +pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait +tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se +trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos +fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le +nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant +la _moitié_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs +officiers... + +Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons +l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre, +touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis, +et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il +était venu les féliciter. + +Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être +jamais,--à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu +engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore, +avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli. + +Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et +même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y +attacher la croix! + + * * * * * + +P.-S.--La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été +citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, _pour avoir fait preuve +de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense +d'une position stratégique très importante_. + + + + +VIII + +TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE + + +_Novembre 1914._ + +Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées +ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait +oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur +l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse, +dans les nuages attiédis de là -bas, ses montagnes tapissées de +fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans +cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un +mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon +comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont +creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et +les plus chéris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de +désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce +fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un +effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée +de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris +au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se +couronner de fleurs. + +Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être +brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que +les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des +deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette +lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se +méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir +l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à +l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est +d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne... + +J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots, +un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises +autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé, +pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait +leur rester. + +«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté +ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus +vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais +je vois bien à présent que c'est encore ceux-là , ces sales _sauvages +à couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!» + +Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui +était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et +confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages à couenne +rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul +plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et +n'importe où, ces sauvages-là , «les plus mauvais de tous», en effet, +se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à +l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses +toujours fleuries. + +Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de +chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont +jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même +d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement +inutile, et plus imbécile! + + + + +IX + +UN PETIT HUSSARD + + +_Décembre 1914._ + +Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant +chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et +on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé +d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle +la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre... + +Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers +d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas +pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est +beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très +chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve +une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était. +D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma +génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui +qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à +dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce +que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de +discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque +trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer +familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour +aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il +m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis +où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité +si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa +douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le +salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir +ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré +l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère +pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le +tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant--oh! +très doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait été +compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à +tout le monde, excepté à lui... Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au +printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que +vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre, +pour jouer avec son ami le vieux chat grognon. + +Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir +du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine, +un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait +correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder, +n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien... +Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu +sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au +coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont +les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir +enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace, +aller au feu!--«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui +dis-je; vous êtes content?--Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait +du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, après lui avoir +souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle +qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun +pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière +fois. + +S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela +d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait +rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée +et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de +voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente. + +D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il +s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants +pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le +généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le +garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors +d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens +trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne +devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à +coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver, +caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire +d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans, +cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins +trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait +compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partagé +entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on +l'envoyât en Alsace. + +Et, à peine était-il arrivé là -bas--à Thann où c'était jour de +bombardement--un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne +sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du +mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps +«d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une +minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à +jamais!... + +Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même +coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à +cette terre d'Alsace redevenue française. + +Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis +hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque +chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de +trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves, +ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées, +et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons +s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service +dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois +mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin; +le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes +allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des +barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais +personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit +hussard fut reconduit par tout le monde. + + * * * * * + +Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront +été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui +représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères, +pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant +dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et +jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des +regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour +quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que +l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur +santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien +s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout à coup, les +voilà , les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés +pour la vie, les voilà , les chers petits héros, la poitrine crevée, +ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain pître infernal +qui règne à Berlin!... + +Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie, +qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour +qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _après_, +puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure +de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira +jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême +horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance_... + + + + +X + +UN SOIR D'YPRES + + + «En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise + la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis + de lui appartenir.» + + (SCHOPENHAUER.) + + «Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et + de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir + éprouvé pour y croire.» + + (VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l'ère chrétienne_.) + +_Mars 1915._ + +Des ruines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre +avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de +ces fines colonnades élancées et de ces ogives mystérieusement +charmantes qui, dès le premier coup d'oeil, évoquent pour l'esprit le +moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison bientôt évanouie. +Mais les vestiges de cet art-là , on avait l'habitude de ne les voir +qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux +cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici +un _ensemble_: d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances +compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades +à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un +groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable _quartier_, +tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques dentelles de pierre. + +Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la +vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages +des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité +jaunâtre. + +Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui +stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies +silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de +quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien +aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des +petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la +masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui +visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des +Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes +«bleu-horizon» de nos soldats de France, qui sont en majorité; tout +cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous +rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants, +sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver. + +Des ruines, oui, mais, à mieux regarder, d'inexplicables ruines, car +les éboulements semblent d'hier, les lézardes, les déchirures sont +trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et +là , par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur les parois +intérieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps +qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveilles, et, jusqu'à +nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires +bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore +jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui +sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse, +parachevant chaque jour leur oeuvre imbécile, et multipliant leurs jets +de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un +accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau. + +Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui +tient encore à peu près debout, est la fameuse Halle aux drapiers, +construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie +a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a +rendue plus célèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient, +elle a flambé avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'église +et des précieux entours, éclairant toutes les plaines en rouge; les +Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux +comme matériel incendiaire; leurs bombes à la benzine ont fait rage +contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était +perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses +peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a +perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui +étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues +d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est +singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des +minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à +la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que +les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air. +Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les +plaines, odieusement décapité aujourd'hui, crevé, fendu de haut en +bas, résiste à peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une +seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le +monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée +s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure +tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort. + +Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous +avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour +la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même +éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent +leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares, +ne l'ont pas fait exprès; non, tout simplement elles étaient trop +rapprochées, ces maisons-là , trop voisines des points visés par eux: +la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à +Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils +tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est +beauté, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la +ville d'Ypres n'a pas énormément souffert... Ah! si pourtant! +J'oubliais l'hôpital, là -bas, qui également a servi de cible; +d'ailleurs on connaît aussi les préférences allemandes pour bombarder +les asiles de blessés ou de malades, ambulances, postes de secours et +voitures à croix rouge... + +Avoir commis ces destructions, avoir transformé en un champ de +décombres cette tranquille Belgique, qui était surtout un incomparable +musée, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais +c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette +sottise que Schopenhauer lui-même ne peut se tenir de célébrer, +pendant l'accès de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela +revient à signer et parapher sa propre ignominie, pour l'édification +des neutres et des générations à venir. Les torturés, les pendus, +les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de +pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en +souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de +musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes, et qui +vont durer! + +Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore, +le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie, +nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont +la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!--«Peuple né pour +le mensonge»,--avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne +dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi, +contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation +de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté +dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait +tromper!... + +Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais +avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus +clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à +cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les +lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir. + +Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui +font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général +ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe. +Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus +probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque +sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme +pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans +paroles, l'un d'eux soudain profère--on devine à l'adresse de +qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus +insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence +par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au +contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»--Il y manque ici +l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce +compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour +ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous +de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit +soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!... +Les voyous de voyous!» + +La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici +toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par +des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin, +des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou +dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains +d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les +«marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France, +roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle +heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers +l'obscurité brumeuse;--car la plus aimable fantaisie préside à ce +bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus, +tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et, +en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de +silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans +quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour +maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des +caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on, +des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont +restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une +sorte de fataliste résignation. + +La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs +silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras +cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de +ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu +desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines +dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où +l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les +réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et +souffrent,--et si près, à une portée de canon à peine, ces autres +trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables +sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris +de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide +enflammé sur les nôtres... + +Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours! +Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore, +cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment +que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra, +le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si +de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de +désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de +printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites +filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent +bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir, +elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme +un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une +grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité, +les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les +souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles +mamans vont les coucher. + +Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée +là , solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place +que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu +de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de +deuil... + + * * * * * + +Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé, +Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées. + + + + +XI + +AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE + + +_Mars 1915._ + +Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter +d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté +le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement +et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la +neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir. + +Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la +partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses +entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était +d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le +monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt +repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans +les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux +apprécier au passage «l'oeuvre civilisatrice» du kaiser), presque +personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes +armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent +sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme +si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du +feu. + +Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de +cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces +soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses +dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle +humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du +commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la +bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la +mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance +entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à +la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps, +qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va +finir! + +A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots +français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur +faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout +à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma +portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine. +C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies +figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et +que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si +c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à +l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me +disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers, +pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les +Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez +eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes +j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore +avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma +vie. Avant même de les voir, ceux-là , rien qu'à les entendre parler, +tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes +militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs +détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai +reconnus rien qu'au son de leur voix. + +Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en +parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à +présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle, +qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale, +où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me +disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres +m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en +plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre +nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en +nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même coeur!» + +Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase +campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins +défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et +parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares +sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait +être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en +fait à toute minute--suffirait du reste à vous rasséréner: figures +épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les +pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer +des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur +capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages, +belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de +l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris? + +Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus! +J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers +le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des +convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais +assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se +préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû +l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et +d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie. +Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe +autour de son roi, au courage sublime... + +Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et +dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme +sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on +n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier +général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la +résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui +stationnent là , toutes maculées de la boue des campagnes, il en est +une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux +lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa +Majesté),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre, +une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,--c'est là . Sous la +pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide +de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne +peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de +gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps +de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le +roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air +étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour +le bon accueil. + +Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me +recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides, +jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé +le respect de la majesté souveraine,--si infiniment agrandie ici par le +malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi +Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi...» et il +achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor. +Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par +l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même; +une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois; +au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le +pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans +stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une +sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé, +triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver. + +Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait +chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder +longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour +écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage +pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors, +combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je +sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout, +tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si +bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une +interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;--et cependant, +lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans +la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire +d'un tel nom! + +Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise +modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir +été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa +popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre +de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que +j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et +de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux, +noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à +peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre: +«C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de +ce nom aurait pu agir d'une autre manière?» + +Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une +partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces +parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être +si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette +fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle +gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple +officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis +assis. + +Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est +au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier... + +Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas +désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa +vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait! +Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il +pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au +milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le +plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au +lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation, +dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au +préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et +ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand +roi guerrier, au milieu d'une armée de héros. + +Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa +loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui +certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce +que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la +délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à +l'honneur. Saluons-le bien bas! + +Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma +dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le +premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par +les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!» + +Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page +encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de +l'histoire. + +Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes, +alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au +front, continuer la sainte lutte. + +Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre! + + * * * * * + +La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le +sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes +défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je +reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains +situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au +pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là -bas, le bouffi +d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang +plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose +encore s'entourer d'une pompe insolente;--celui d'ici, relégué sans +murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son +royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le +concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications +magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes. + + + + +XII + +QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE + + + «Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de + sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses + perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne en + dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les + principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs + infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.» + + (Impératrice MARIE-THÉRÈSE.) + +_Mars 1915._ + +Cela me fait l'effet d'être loin, loin et perdu, ce refuge de la +souveraine persécutée! Je ne sais depuis combien de temps mon auto, +aux vitres cinglées de pluie, roule dans la pénombre des averses et du +soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces +routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivés. Sa Majesté la +reine Élisabeth de Belgique avait daigné m'accorder audience pour six +heures et demie; je tremblais d'être en retard, cette course n'en +finissant pas à travers un pays où l'on ne voyait plus rien,--et nous +étions à temps, mais tout juste. + +Six heures et demie en mars, sous un ciel épais, c'est déjà la nuit +noire. L'auto s'arrête, je saute sur le sable d'une plage, et je +reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on +perçoit vaguement, dans l'obscurité, l'étendue imprécise, moins +sombre que le ciel. Pluie et vent glacés. Sur les dunes, deux ou trois +maisons se dessinent en grisailles, sans lumières aux fenêtres. +Cependant une petite lueur de ver luisant accourt à ma rencontre: un +officier du service de Sa Majesté porteur d'une de ces lampes +électriques que le vent n'éteint pas et qu'on appelle chez nous des +lanternes d'apache. + +Arrivé à la première maison où l'aide de camp me fait entrer, je +veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: «Non, non, dit-il, +gardez-le, nous avons encore à passer dehors pour arriver auprès de Sa +Majesté.» Cette première villa n'est que le refuge des dames +d'honneur et des officiers de cette cour, au cérémonial maintenant si +réduit et qui, chaque soir, par précaution contre la mitraille, +s'enveloppe d'une obscurité voulue. L'instant d'après, on vient +m'appeler de la part de la souveraine; avec le même gentil officier et +sa même lanterne, me voici courant jusqu'à la villa suivante. Pluie +mêlée de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperçoit, +oh! très confusément, un paysage désertique, des dunes et des sables +déployés en un infini presque blanchâtre. «N'est-ce pas, dit mon +guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont +venus, c'était complet comme illusion!» En effet, car, même en +Afrique, les sables blêmissent dans l'obscurité; mais c'est un Sahara +qu'on aurait transporté sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y +devient par trop lugubre. + +Dans la villa, voici un salon bien tiède, bien éclairé, dont les +meubles rouges apportent une gaieté et comme un réconfort au milieu de +cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une +joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une +cheminée où flambe un bon feu. + +En attendant la reine, j'avise une longue caisse posée sur deux +chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches +qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en +colonnes y sont tracées au pinceau. L'officier a suivi mon regard: +«C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent +d'envoyer à notre roi.»--Je les avais oubliés, moi, nos si lointains +alliés de l'Orient-Extrême. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous; +quelle étrange chose! Et, même là -bas, les malheurs des deux +charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur témoigner +une sympathie particulière en leur envoyant un précieux cadeau. + +Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du +Japon; mais une dame d'honneur paraît, annonçant Sa Majesté, et vite +il se retire... + +«Sa Majesté vient», a dit la dame d'honneur.--Cette souveraine jamais +vue, que le malheur a comme sanctifiée, avec quelle infinie +vénération je l'attends là , devant la flamme de ce foyer, tandis que +le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors. +Par quelle porte va-t-elle paraître? Sans doute par celle du fond, +là -bas, sur laquelle mon attention reste involontairement +concentrée... + +Mais non, voici qu'un léger frôlement me fait tourner la tête du +côté opposé, et, de derrière un paravent de soie rouge qui masquait +une autre entrée, la jeune reine émerge soudain, si près de moi qu'il +ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma première +impression, furtive bien entendu comme un éclair, impression toute +visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit +éblouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui +resplendissent comme deux lumineuses étoiles bleues. Et puis tant de +jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore à peine. Les +différents portraits, si peu fidèles, que j'avais vus de Sa Majesté +me l'avaient fait juger très grande, avec un presque trop long profil; +et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage +aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatériel, si +délicat qu'il est presque inexistant auprès de ces yeux d'une eau +merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour +révéler la lumière intérieure. Même si l'on ignorait qui Elle est, +si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dévouement au devoir, ni la +suprême dignité de ses actes, ni sa résignation sereine et son +admirable charité toute simple, en la voyant on se dirait dès l'abord: +Une femme qui a ces yeux-là , qui donc peut-elle bien être, une +évidemment qui plane très haut, une qui ne bronchera jamais et qui, +sans même ciller des paupières, saura tout regarder en face, aussi +bien les tentations que les dangers et la mort... + +Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosité banale, +j'aimerais saisir un écho de ce qui se passe au fond de son coeur, +devant les drames de sa destinée! Mais on ne conduit pas à sa guise la +conversation d'une reine, et, au début de l'audience, Sa Majesté, avec +une grâce légère, aborde différents sujets, comme si de rien +n'était; nous causons de cet Orient où nous avons voyagé l'un et +l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous +sommes oublieux de la grande tragédie qui se joue, oublieux de ces +plaines d'alentour semées de ruines et de morts... Cependant bientôt, +peut-être parce qu'un peu de confiance est née, Sa Majesté me parle +des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'où j'arrive; alors +les deux étoiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer +légèrement, malgré l'effort pour les maintenir claires: + +«Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour +permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer +dans les temps meilleurs qui approchent. + +--Ah! répond-Elle, rebâtir!... Oui, évidemment, on pourra rebâtir... +Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera +toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'âme, qui s'en est +allée...» + +Je vois alors combien Sa Majesté les aimait déjà , ces merveilles +détruites, et tout ce passé de son pays d'adoption, qui survivait là +dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre. + +Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins +impersonnels, et, peu à peu, nous en venons enfin à parler de +l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son +coeur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en même temps que la +plus complète stupeur devant tant de forfaits. + +«Il y a quelque chose de changé en _eux_,--dit-Elle, à mots +entrecoupés.--Ils n'étaient pas ainsi... Ce kronprinz, que j'ai +beaucoup connu dans mon enfance, il était doux et rien en lui ne +faisait prévoir... J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas à +comprendre... Non, autrefois ils n'étaient pas ainsi, j'en suis +sûre...» + +Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien +que, sous leur épaisse hypocrisie, ils étaient déjà tels, depuis les +origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est née +parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces? +Certes le déchaînement, auquel nous assistons, de leur barbarie +latente est l'oeuvre de ce «roi de Prusse», fidèle continuateur de +celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thérèse; c'est bien lui +qui, suivant l'âpre et si juste expression américaine, leur a _enflé +la tête_. Mais ils étaient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs +âmes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs +écrivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond. + + * * * * * + +Après un instant d'hésitation, pendant lequel on n'entend plus que le +bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre était +princesse de Bavière, je me permets de rappeler que les Bavarois de +l'armée allemande se sont inquiétés des persécutions contre cette +Reine de Belgique, issue de leur race, et indignés même quand le +Monstre qui mène le sabbat a cherché à repérer ses enfants pour les +arroser de mitraille. + +Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui était posée sur +les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque +chose d'inexorablement définitif, et, à demi-voix grave, elle prononce +cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennité d'un arrêt +sans recours: + +«*C'est fini... Entre _EUX_ et moi, il y a un rideau de fer qui est +descendu pour jamais.*» + +En même temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux +qu'elle aimait là -bas, les deux claires étoiles bleues qui me +regardaient s'embrument tout à fait, et je détourne la tête pour +n'avoir pas l'air de m'en être aperçu... + + + + +XIII + +POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT + + +_Juin 1915._ + +L'Orient, les Dardanelles, la Marmara... Dès que l'on prononce ces +mots, surtout en ces beaux mois d'été, ce sont des images de paix +ensoleillée qui se présentent à l'esprit, paix un peu morne +peut-être, à cause des immobilités de là -bas, mais paix d'une si +adorable mélancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passés +humains qui, partout dans ces régions, sommeillent et se conservent +sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'île de Gallipoli, aux +collines plutôt pierreuses et dénudées, il y avait naguère encore, +dans chaque repli où court un ruisseau, de tranquilles vieux villages: +maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets +de cyprès noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stèles +dorées,--innombrables, comme on sait, dans cette Turquie où jamais on +ne dérange les morts. Et c'était si calme, tout cela; on eût dit que +ces humbles petits édens avaient l'assurance d'être épargnés pour +très longtemps encore, sinon pour toujours. + +Mais, hélas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y déchaîne +aujourd'hui, l'horreur sans précédent qu'ils ont le génie de semer, +dès qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou +cachés. Et c'est devenu le plus sinistre chaos, à la lueur de grandes +flammes rouges ou blêmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est +bouleversé, effondré. «Les vieux châteaux d'Europe et d'Asie ne sont +plus que des ruines, m'écrit un de nos zouaves qui se bat là -bas; je +souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravagés par les +tranchées et les obus; les vénérables cyprès sont fauchés; des +marbres funéraires d'une grande valeur artistique, brisés en mille +morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit épargné!» + +Des tranchées, des tranchées partout. Cette forme de guerre, +souterraine et sournoise, que les Allemands ont imaginée, les Turcs ont +été forcés de s'y plier, comme du reste nous-mêmes. Donc, ce vieux +sol, recéleur d'antiques trésors, a été labouré d'entailles +profondes, dans lesquelles à chaque instant reparaissent les débris de +quelque merveille datant des lointaines époques imprécises. + +Et ces tranchées, à toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de +sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et +jusqu'à celui des doux géants de Nouvelle-Zélande qui les ont suivis +dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous +ces alliés, si disparates mais si unis contre la grande fourberie +d'Allemagne. En face, tout près, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui +ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que +pourtant, chez nous, des gens profondément ignorants des causes +insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-là , +beaucoup plus mitraillés que les nôtres; cependant ils se battent à +contre-coeur; ils se battent parce qu'on les a trompés et parce que +d'impudents étrangers les poussent à coups de revolver; si en +général ils se battent superbement quand même, c'est une question de +race, voilà tout. Et les plus naïfs d'entre eux, auxquels on a +persuadé qu'ils n'avaient affaire qu'à leurs ennemis russes, ignorent +que c'est nous qui sommes là . + +Nous occupons, dans cette presqu'île, une région conquise et +conservée à force d'héroïsme. La configuration des terrains continue +d'y rendre notre situation difficile, et notre ténacité d'autant plus +admirable. En effet, nous sommes dominés par les collines d'Asie, où +tous les forts n'ont pas encore été réduits au silence; il n'y a donc +pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hôpitaux de fortune +où les médecins puissent soigner les blessures en sécurité +complète, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les +interrompre. + +Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hâter de combler. +Elle prépare dans un empressement extrême un grand navire de secours, +pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir à ses frais trois cents +lits, le linge, des infirmières, les médicaments, les appareils. Le +navire sauveur ira mouiller devant une île très proche des batailles, +mais à l'abri de tout; des canots à vapeur et des automobiles lui +seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener à bord les +grands blessés, que l'on pourra, dans le calme, opérer, soigner tout +de suite, avant l'infection et la gangrène. Combien de précieuses +existences de soldats seront ainsi conservées! + +Bien entendu, les brancardiers du navire relèveront aussi les blessés +turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce +ne sera que juste réciprocité, car ils font de même pour nous. Des +zouaves qui se battent là -bas m'écrivaient hier: «Les Turcs nous +résistent avec une bravoure sans égale, tous les journaux d'Europe le +reconnaissent. Mais nos blessés, nos prisonniers sont traités par eux +d'une façon parfaite, le général Gouraud l'a déclaré lui-même dans un +ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent +mieux que leurs propres soldats.» Et voici le passage textuel de la +lettre d'un de nos adjudants: «J'étais tombé, blessé à la jambe, +auprès d'un officier turc blessé plus gravement que moi; il avait sur +lui une trousse à pansement, et il a commencé par me panser d'abord, +avant de songer à lui-même. Il parlait très bien français, et il me +disait: «Vous voyez, mon ami, où ces misérables Allemands nous ont +menés!...» + +Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils +m'intéressent plus que les nôtres; on ne me fera pas l'injure de le +croire. Non; mais les nôtres, tout le monde les aime déjà , n'est-ce +pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop méconnus et calomniés +par la masse ignorante. «Épargnez-les aussitôt qu'ils lèvent les +mains!» a dit à ses hommes, dans une proclamation d'une admirable +loyauté, un général héroïque, ramené hier des Dardanelles tout +couvert de blessures; «épargnez-les, _ce ne sont pas nos ennemis_». + +Donc, le grand bateau sauveur qui va être envoyé là -bas, on travaille +en hâte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accepté là une +lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent, +beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part à tout le +monde; on en a déjà tant donné, qu'on en donnera davantage encore, +car chez nous c'est inépuisable, la charité, quand le bel élan +commence. Je demande même qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse. + +Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers +soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils +tombent avec des blessures graves, il y aura là quelque chose comme un +véritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un +coin de paradis, et qu'ils y seront aussitôt transportés. Au lieu de la +pauvre ambulance improvisée, trop chaude et de sécurité incertaine, où +l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce +refuge vraiment inaccessible à la mitraille, ce grand navire paisible +où le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, où régnera +enfin le silence si ardemment désiré quand on souffre, où l'on sera +soigné, avec les derniers perfectionnements et les plus ingénieuses +inventions, par de douces infirmières françaises en robe blanche, qui +marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni +les rêves... + + + + +XIV + +LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE + + +_Juillet 1915._ + +J'avais naguère englobé la Serbie--son prince surtout--dans mes +premières accusations contre les peuples balkaniques, au moment où ils +se ruaient ensemble sur les Turcs déjà aux prises avec les Italiens. +Mais plus tard, au cours de tant de réquisitoires indignés, je n'ai +plus une seule fois prononcé le nom des Serbes; c'est que déjà mes +renseignements de là -bas me prouvaient que, parmi les ALLIÉS d'abord, +les ALLIÉS des Balkans, c'étaient ceux-là les plus humains. Eux +mêmes, sans doute, avaient remarqué que je ne les nommais plus, car +pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les +Bulgares et même les Grecs me déversaient un flux de grossièretés +immondes. + +Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour établir définitivement la +vérité dans l'histoire, a fait procéder à une consciencieuse +enquête internationale, dont les résultats, consignés en un épais +volume, ont l'autorité des plus sincères documents officiels; on y +trouve, avec preuves et signatures à l'appui, les plus terrifiants +témoignages contre les Bulgares et les Grecs, et très sensiblement +moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitulé: +_Enquête dans les Balkans_ (Dotation Carnegie), a été, je le crains, +beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler à tous. + +D'ailleurs, comment ne pas pardonner à ce vaillant peuple serbe les +excès qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie +profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, férocement, et sans +remords, vient de le sacrifier comme appât, pour l'une de ses plus +abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel +héroïsme magnifique elle sait se défendre contre un ennemi qui ne +recule même pas devant l'horreur de brûler sa capitale, peuplée +seulement à cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie, +devenue tout à coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui +ramener les quelques coeurs français que mon dernier livre a peut-être +éloignés d'elle. Et c'est là le seul but de cette lettre. + + + + +XV + +SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! + + +_1er août 1915._ + +Il y a un an aujourd'hui, commençait la violation éhontée du +territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il, +accélère encore sa fuite éperdue, et déjà nous voici à la date +anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali +l'histoire humaine. Un forfait accompli après une longue et hypocrite +préméditation, sans même qu'un remords, ni seulement une pudeur, +aient fait hésiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous +laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de +découragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes +pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est +convenu d'appeler honneur, civilisation et progrès. Les ruées barbares +des vieux temps étaient mille fois moins meurtrières, et surtout +tellement moins écoeurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie +hésitaient devant certaines lâchetés, certaines profanations, +certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis +elles ne détruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le +Dieu des Chrétiens dans un burlesque pathos de prières!... + +Ainsi, il s'est trouvé à notre époque un macabre empereur et une +séquelle de princes--sa descendance, ses portées de loups dont le plus +féroce, en même temps que le plus poltron, se coiffe d'une tête de +mort--et des généraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, après +une préparation réfléchie de presque un demi-siècle, dans ce même +crime initial avant-coureur de tant d'autres, et écraser ignoblement +sur le passage, en manière de prélude, un petit peuple jugé par eux +sans défense! Mais voici que le petit peuple s'est levé, frémissant +d'une indignation sainte, pour essayer d'arrêter la Grande Barbarie +soudainement démasquée, de l'arrêter au moins quelques jours, même +au prix d'un anéantissement qui s'annonçait inéluctable! Quelles +couronnes assez étoilées l'histoire pourra-t-elle donc décerner à +cette nation belge, et à son roi qui n'a pas craint de lui demander de +se dresser là comme une barrière! + +Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dépossédé de tout et relégué +dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir, +quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans +tache il nous faudra graver profondément son nom, pour le bien assurer +contre les oublis de nos mémoires françaises,--qui se sont montrées +parfois un peu légères, hélas! du moins en face des séculaires +infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indéfiniment nous rappeler, +nous et nos descendants même lointains, que, pour sauver l'Europe +civilisée et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a +pas hésité une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient +au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes +compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au +bout, avec un tranquille sourire, son devoir de héros loyal, comme si +rien n'eût été plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on +l'étonne en lui disant qu'il a été sublime. + +Quant à la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son âme lui +élève aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence +des souveraines est d'être condamnées presque toujours à régner sur +des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas +spécial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, échu à tant +d'autres reines, doit être une plus intime torture, qui s'ajoute à +tous les maux endurés, car la fatalité écrasante est venue la +séparer de ceux qui jadis étaient les siens, même de cette noble +femme toute de dévouement et de charité, qui fut sa mère. Ce +surcroît de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si +calme, qui ne faiblit jamais. Auprès du roi, compagne attentive pendant +les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher +l'énergie; auprès des pauvres dévalisés ou incendiés, auprès des +blessés qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, réconfortant +les plus humbles avec sa simplicité adorable, multipliant auprès de +tous ses pitiés exquises, oh! qu'elle soit bénie, admirée et +glorifiée! Et pour son autel, consacré dans nos âmes, choisissons de +très rares et très délicates fleurs, qui lui ressemblent! + + + + +XVI + +L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» + + +_8 août 1915._ + +Malgré l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaieté qui ne +cesse d'y régner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander +que sous toutes réserves. + +D'abord, l'accès en est plutôt difficile, à tel point que les dames +n'y sont jamais admises; pour y monter--car elle est très haut +perchée--il faut cheminer pendant des heures à travers des forêts +séculaires où la cognée n'a été mise que depuis très peu de mois, +et ce sont des routes étranges, en lacets très raides, parmi des +arbres géants, sapins ou mélèzes, abattus d'hier, qui gisent encore +en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serrée, +avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairières, on a +fiché en plein sol des arbres, arrachés ailleurs et qui ne sont là +que pour vous cacher, derrière leurs branches mourantes; c'est à +croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perçants et +mal intentionnés, contre lesquels tant de précautions s'imposent. + +Mais il y a beaucoup de monde sur le chemin, dans ces forêts qui, à +première vue, semblaient des forêts vierges! D'un peu loin, quand on +apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une même verdure si +puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles +abritaient des peuplades! Et de si singulières peuplades, qui sont +évidemment des restes d'humanités tout à fait préhistoriques, et qui +présentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des +hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformité, sont tous vêtus +de vieilles houppelandes en laine défraîchie d'un bleu de ciel pâle; +pas très soignés de cheveux ni de barbe, et plutôt faits comme des +brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires +quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on +serait plutôt tenté de s'arrêter pour leur serrer la main. Mais +quelles drôles de petites demeures ils ont construites, les unes +isolées, les autres groupées en village! Il y en a de toutes +légères, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec +des matelas en feuillage, à l'intérieur, pour dormir; il y en a de +souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'énormes +quartiers de rocher en gardent les abords, pour les défendre sans doute +contre des redoutables bêtes féroces d'alentour. Et c'est toujours +auprès de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dégringolent +bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,--car il y +en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes +sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives... Il est vrai, on y +entend aussi, de temps à autre, de mauvais bruits caverneux, des +détonations, de droite ou de gauche, que les échos prolongent... Est-ce +que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimulée un peu partout +dans la forêt?... Quel manque de goût, troubler ainsi la symphonie des +sources! + +Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vêtues de +gris bleu, elles sont d'immigration récente, car tout est neuf, +improvisé dans leur installation, ainsi du reste que dans +l'interminable route en lacets qu'elles ont tracée et par laquelle +aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, réussissent à +monter si vite... + + * * * * * + +L'une des particularités de ces villages clandestins, qui se sont tapis +sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetière, +entretenu avec des sollicitudes tendres, là tout près, à toucher les +demeures, comme si les vivants tenaient à ne pas s'éloigner de leurs +morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu +de ces sources limpides, dans une région où l'air est si vivifiant et +si pur?... Les tombes, inquiétantes d'être trop nombreuses, alignent +leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en +fougères soigneusement arrosées, ou bien en petits cailloux très +choisis; certaines fleurs d'ombre, répandues dans cette région, font +jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout, +descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entière, +la nuit de ces arbres toujours les mêmes, sapins et mélèzes, +multipliés à l'infini, serrés les uns aux autres comme des épis dans +un champ, élancés et droits comme de gigantesques mâts de navire. + +Nous hâtant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de +notre course, nous montons toujours à vive allure, bien qu'il y ait des +tournants brusques, où il faut s'y reprendre à deux fois pour passer, +et des endroits encore difficiles, où, sur le sol humide, nos autos +glissent, «patinent» et n'avancent plus. + +Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous +voyageons depuis le matin, semblent surtout préoccupées de faire ces +routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin, +pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons +presque tous ces hommes acharnés à l'ouvrage, travaillant, travaillant +avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dépêchant +comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous +faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire +de touchante familiarité respectueuse, et puis ils se courbent à +nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, élargir, étayer, ou pour +trancher les racines qui gênent encore, les roches qui débordent. Et, +quand on nous dit que, depuis dix mois à peine, ils ont commencé cette +oeuvre épuisante, en pleine forêt jusque-là inviolée, c'est à croire +que tous les Génies de la montagne se sont réveillés pour leur prêter +de magiques concours... + +Oh! quelle admiration émue nous leur devons à ceux-là aussi, les +faiseurs de routes--nos braves territoriaux--qui ont l'air de jouer aux +hommes sauvages! Ils ont renouvelé pour nous les miracles des Légions +romaines, qui à travers les forêts de la Gaule ouvraient si vite des +voies pour les armées. Grâce à leur prodigieux travail, sans arrêt +et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette région hier +encore inaccessible, vont être radicalement changées pour nos chers +soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des +armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures +leurs grands blessés seront doucement redescendus en voiture dans les +bonnes ambulances de la plaine. + + * * * * * + +Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mètres d'altitude, la voûte +séculaire de la forêt se déchire, un profond ciel bleu apparaît sur +nos têtes, et des horizons infinis déploient autour de nous leurs +fantasmagories à grand spectacle. L'atmosphère s'est mise aujourd'hui +en frais de pureté pour nous recevoir, et, tant elle est +merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un détail des lointains +les plus extrêmes. + +Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau où gît l'aimable auberge, +du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-même, où donc est-il +situé, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les +premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformément boisées +d'arbres de même essence; cela nous ramène l'esprit à ces grandes +monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au début de notre +période géologique, mais cela ne dénote ni un pays particulier, ni +une époque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se +dessinent au loin: ainsi là -bas, aux confins de l'horizon, ces +montagnes qui se succèdent, tapissées toutes d'une même verdure si +sombre, ressemblent beaucoup à la Forêt Noire; ailleurs, cette chaîne +de glaciers qui découpe si nettement sur le ciel ses arêtes de cristal +rose, on dirait bien les Alpes,--et même certain pic rappelle trop la +Jungfrau pour laisser place au doute... Mais je n'ai pas le droit de +préciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleuâtres, à +l'Est, déroulées sous nos pieds comme la vaste mer, étaient naguère +françaises et sont en passe de le redevenir... + +Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dénudé, parmi tant +d'autres sommets tout feutrés d'arbres! Pas même de broussailles, les +vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe +courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On +respire ici avec ivresse, on se grise délicieusement d'air pur, en +même temps que d'espace et de lumière; mais le lieu cependant a je ne +sais quoi de tragique, à cause peut-être de ces grands trous ronds, +fraîchement creusés n'importe où, à cause de ces déchirures cruelles, +dont le sol, par places, est labouré. Qu'est-ce donc qui peut tomber +ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?... +Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espèce +très dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rôder dans ce +beau bleu d'en haut. De temps à autre aussi, un coup de canon, parti +de quelque batterie que l'on ne voit pas, et répercuté dans les vallées +d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le +bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix +passait... + +Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur +leurs chevaux, disséminés par groupes dans cette sorte de plaine, si +haut suspendue. En ce moment, tous regardent au même point, la tête +levée: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'être signalé; +il vole orgueilleusement, éperdu en plein ciel, en plein vide bleu. +Mais aussitôt des nuages blancs lui courent après, des nuages tout à +fait en miniature qui ont l'air de se créer là soudain et de +s'évanouir--des petits éclatements de ouate blanche, dirait-on,--et +jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a +compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est visé par de bons +chasseurs, et il rebrousse chemin à tire-d'aile, tandis que nos +soldats se mettent gaiement à rire. + +Et l'auberge? Elle est devant nous, à quelques centaines de pas; elle +est cette cabane grisâtre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent +léger des altitudes, mais près de laquelle une très haute croix en +sapin, un calvaire de quatre ou cinq mètres, se dresse et tend les +bras, comme pour un avertissement solennel... + +C'est que, je suis forcé d'en convenir, on y meurt beaucoup, à +l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voilà pourquoi +j'ai fait au début mes réserves avant de la recommander. Cela étonne, +n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est +incontestable, et on s'est vu obligé d'y adjoindre en hâte un +cimetière, que cette grande croix de sapin tout neuf dénonce de loin +aux voyageurs. + +Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus +adorable façon de mourir! Chacun suivant son caractère, bien entendu, +suivant son tempérament d'âme, ceux-ci dans la calme sérénité du +devoir accompli, ceux-là dans l'exaltation magnifique,--mais tous, dans +la gloire!... + + * * * * * + +La fameuse auberge--autrement dit la demeure des officiers qui +commandentce poste avancé, et où leurs rares amis de passage, officiers +de liaison, courriers, etc., sont sûrs de trouver une hospitalité si +cordiale et si joyeuse--est-ce possible que ce soit ce modeste +baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a +une belle enseigne, à la mode d'autrefois, en forme d'écusson, qui se +balance à une tige de fer: «Auberge du Bon Samaritain». C'est peint +en lettres décoratives, et la drôlerie en est irrésistible, en un tel +dénuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur, +aura imaginé cette plaisanterie pour accueillir les camarades en +mission, et naturellement il aura trouvé aussitôt, parmi ses soldats, +un qui dans la vie civile était menuisier, un autre peintre +décorateur, tous deux très amusés d'avoir à réaliser séance +tenante cette idée imprévue. + +L'ameublement de l'auberge est très sommaire, doit-on le dire, et la +muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie, +à peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fenêtres, on +respire à pleins poumons, et, dès le pas de la porte, on est +émerveillé par une vue à vol d'oiseau sur les grandes forêts, sur la +chaîne infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes +et même sur des nuages... + +Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces +«Auberges du Bon Samaritain»; elles sont moins haut perchées que +celle-ci évidemment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent +pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y règne +le même esprit d'hospitalité aimable, de solide confiance, d'endurance +souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux +averses d'obus, de s'y amuser à des enfantillages, tant on a le coeur +d'aplomb, et, si les abords n'en étaient militairement interdits, +j'engagerais tous les moroses de l'arrière-plan, qui doutent de la +France et de ses lendemains, à venir y tenter une cure. + + * * * * * + +Et maintenant, après l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,--l'annexe +obligatoire, hélas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un +terrain enclos d'une barrière à jours, en branches de mélèze +artistement entre-croisées. Là dedans les tombes, déjà trop +nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur façon de +s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites +croix ornées d'une couronne de feuillage.--La croix!... Malgré les +incrédulités, les dénégations, les dédains, elle est toujours le +signe auquel de doux atavismes nous ramènent, dès qu'apparaît la +mort.--Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici; +sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balayé par le vent; +on a bien tenté de faire des bordures, avec certaines plantes +rabougries d'alentour, mais ce sont les rangées de cailloux qui +tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'épais suaires de +neige vont commencer à tout ensevelir,--jusqu'à ce que leur succède un +autre printemps, où l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli. + +Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces +jeunes morts qui sont là couchés, sur ce sommet glorieux destiné à +redevenir, après la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus +des forêts, des vallées et des plaines... + + + + +XVII + +POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS + + +_Août 1915._ + +Nos chers blessés, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille, +leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on +les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux +ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre +toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas +assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été +rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être +restées trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir +traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux +débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et +foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les +balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de +France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des +impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord, +tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou +improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est +accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé +avec amour, et les choses vont déjà très bien; mais il reste encore +à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous +tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la +délivrance. + +Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de +nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas +perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient +étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en +hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses +qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus +affreusement souffrir les chères têtes meurtries. + +Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à +trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les +mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous +les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les +supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que +bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines +prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous +conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences. + + + + +XVIII + +A REIMS + + +_Août 1915._ + +En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes +martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de +continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée; pour +éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que +s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré. + +Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France: des +limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un +peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles +vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et +il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les +villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on +n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares +sont là tout près,--s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le +long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que +l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France, +le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à +l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus +touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux. +Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces +glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les +ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront +partis; tandis que d'autres, moins fortunés, resteront là toujours, +jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a déjà pris soin +de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux +assemblage de nuances éclatantes, des dahlias, des cannas, des +marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis +arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou +bien peut-être leurs camarades de combat, qui habitent partout aux +abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces +tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches +vertes? + +La région, bien entendu, n'est pas très sûre, et quand nous arrivons +à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour +avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous +risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque +traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers. + +Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout à coup pour me +dire: «Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis +leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix!» Ici, en +effet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du +croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres +garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs +mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à +la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient +pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté +la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va +sans dire, le même salut militaire,--un peu tard peut-être, car nous +passons si vite... + +A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et là une +tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque +désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent +toutes béantes, avec d'énormes trous dans leurs murs. + +Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la +Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous +recevoir. Et nous voici bientôt au pied même de l'auguste ruine, qui +trône toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre, +dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le +roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la +tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence +est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on +était déjà dans la grande église morte... + +Le Lion d'Or... mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la +cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler +sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre. +Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les +murs. La maison est abandonnée; il faudra chercher ailleurs. + +C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement +magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la +cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle oeuvre de destruction +les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de +novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre, +et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques, +percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le +sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu +de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi +dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels +échafaudages oserait-on appuyer sur ces instables débris? Pour essayer +encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de +terre contre les piliers des portiques,--de même que l'on a fait pour +Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables +chefs-d'oeuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante +culture allemande.--Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale +est perdue.--Et tant de tristesse indignée nous étreint le coeur, à la +regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée +de notre passé, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et +sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une +heure à l'autre, le coup de grâce. + +Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour, +lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort, +qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière. + +Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais +épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le +grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait +pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions +avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de +notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du +soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce +silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre +promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous +continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous +surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si +exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là -haut des +colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en +l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles +rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui +vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la +cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit, +qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant +de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop +fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles +hauteurs, au-dessus de nos têtes. + +Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il +se hâte, il court: «Ne restez pas là , nous crie-t-il, vous ne voyez +donc pas qu'on va bombarder! + +--Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie +à nous... Ne courez pas si vite, allez! + +--Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les +autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des +obus, ici, tout de suite. Garez-vous!» + +Il s'en va; tant mieux: il a été charitable de nous avertir, mais sa +jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique +grandeur du décor. + +Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles, +qui s'arrêtent hésitantes. Évidemment, elles savent, elles aussi, que +les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et +que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser +cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave. +Auront-elles le temps? + +Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux +attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien +levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d'y passer, +mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier +éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine +délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait +des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se +décident, et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec +leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant +courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des +symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui, +mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait +quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite +paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde... + +Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues, +à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri, +qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme +font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un +d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le +dernier hôtel ouvert, un hôtel «de toute sûreté», dit-il, là -bas, dans +un quartier qui jamais ne reçoit d'obus. + +A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me moquer d'eux et que je +n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme +à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en +plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui +pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour +n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air +est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible +serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à +pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse. + +Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans +le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le +patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous +voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs, +par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici, +vous savez rien à craindre...» + +Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la +façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches +d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du +seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur +lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse +voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon +d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et +s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs +pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux +éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle +régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est +criblé de cicatrices. + +C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on +pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique, +pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas +moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à +grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout +repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez +petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent +avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam: +zing boum! zing boum! + +--«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé +sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais +trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes +trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le +caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient, +les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire +comme eux. + +Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à +l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat +ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà +dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail, +après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit +arrière-train la queue en l'air!... + + + + +XIX + +LES GAZ DE MORT + + +_Novembre 1915._ + +Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait +lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air +d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité +embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens +affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus, +ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent +d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on +distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort, +trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle +était venue... + +Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu, +au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous +ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre +de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande +salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de +champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été +fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur +écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des +meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque +irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais +assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi +cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et +qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les +barbares, dans leurs trous, sont là , tout près de ce village dont ils +se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et +si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée +triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une +longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus +pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour +mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!... + +Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de +l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières +apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus +tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui +les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de +ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur +bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz +sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte +de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant +les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses +de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de +ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est +d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là , hélas!--il en est +de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des +bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au +biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît +presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur +et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!... +Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans +les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus +longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles! + +Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet +homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute +inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de +la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de +déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout +combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes +ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par +impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?... +Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres, +j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et +employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet, +la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif +tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après +s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels +mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en +avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut +général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents +crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols, +massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble +vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou +de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris, +le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de +Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des +pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se +l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant, +aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par +quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là , par quelles +calomnies, ou par quel argent?... + +Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits +«rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on +s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la +main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux +qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on +touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues, +on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et +chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il +continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là , madame, je +commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le +lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle +n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont +les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans +trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir +l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces +gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et +vaillants, qui ne les perdent pas de vue. + +Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront +transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les +obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera +mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore +beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où +ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et +pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie +a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce +que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels +habiles calculs, ce coup-là , chaque fois, a été tenté, toujours aux +moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en +espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de +choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de +«relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans +le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier +forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé, +après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve +d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué, +çà et là , des petits sifflements discrets, comme poussés par de +sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait +autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même +temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard +que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà , ils +songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du +reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en +couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de +conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de +courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de +l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course. +Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des +nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour +des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent +les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de +malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il +est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les +intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres +accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires +encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone +aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est +incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un +moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre, +nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est +vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont +encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que +cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à +les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs +entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes, +tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de +France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats +dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces +transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des +cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres +asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les +montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter +au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui, +les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si +impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant +d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande +Barbarie, en éruption sur l'Europe!... + + [1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là , plus de cinq cents sont + hors de danger. + + + + +XX + +LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT + + +_2 novembre 1915._ + +Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande +fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où +elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs +des villages, ou bien alignées militairement dans les petits +cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au +bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu +des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel +sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne, +elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures. +Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes +plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et +tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers +et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout +cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes +proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus +inconnus et pour les quelques pauvres anonymes... + +Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le +cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le +coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là +une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante +drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement, +toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente +l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur +assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs +françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des +dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes +d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le +cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et +incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est +lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au +village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là , pour +qu'il y flotte tant de drapeaux! + +L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la +naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y +travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait +au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que +dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on +eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout +était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait +une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs, +qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de +gaieté douce aux âmes des jeunes morts. + +Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le +front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du +moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce +jour-là , pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner +de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles +étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue: +officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart, +des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats, +spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus +exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de +la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien +qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans +les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on +trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la +belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces +fleurs?... + +Ils ont chanté, ce matin-là , avec un élan grave, ces choristes +improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la +boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour +se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix +des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes +les petites tombes militaires ont été bénies. + +Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui +habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le +coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un +bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se +reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de +ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant +que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part +elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets, +plus de prières, plus de larmes... + + + + +XXI + +LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS! + + +Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait, +il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les +derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir. +C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien +promptement cela va s'oublier! + +Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral +Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie, +fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour +d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante +conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser, +à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur +guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs +chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont +inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que +les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il +s'oubliera trop vite. + +Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé +de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne +pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix +d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais +rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement, +car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le +drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive, +d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est +tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment +donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe, +puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée +en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème +tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir. +Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début, +qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins +terrible. Dans ces conditions-là , je veux espérer qu'il sera possible +de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce +drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là -bas, un +jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et +éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et +plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le +regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette +croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes +accomplis sur le front de Belgique. + +On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a +écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce +qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa +dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la +revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la +commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs +et leur mit aux yeux de bonnes larmes: + +«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des +morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage +éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette +admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans +ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres +pendant plus d'une année de guerre. + +»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement +vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion +poignante, en me disant que c'était la dernière fois.» + +En effet, c'est bien là , dans les marécages sanglants de l'Yser, +qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la +ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable +Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la +Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée +de marins aux ténacités surhumaines. + +Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils +étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils +n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire +tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau +jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers +l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des +vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête +allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une +semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or, +ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un +véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres +croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du +jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est +sentie vraiment sauvée. + +La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des +braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire +des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je +pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris +au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes +officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un +_tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de +réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace. + +Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais +beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais +au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a +écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais +vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret +cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon +tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette +petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc +ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes +camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades _qui +n'en étaient pas non plus_ et dont le désintéressement ne saurait par +suite être suspecté,--je demande ici pour eux, et presque avec +confiance, bien que le règlement peut-être me donne tort, cette +consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à +personne: que l'on attache un bout de ruban rouge à leur drapeau! + + + + +XXII + +LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES + + +_Décembre 1915._ + +Ce jour-là , qui était en période d'accalmie, le général m'avait +autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller +à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors +de nos offensives de septembre. + +Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans +un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à +quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont +les ruines, encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes, +gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées +allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse +commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui +permettrait de venir plus tard le reprendre? + +«Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le +village de B...; c'est la route où vous risquez le moins d'être +_repéré_. A B..., si les circonstances de la journée semblaient +dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous +cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez +continuer à pied,--avec les précautions habituelles, bien entendu.» + +Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage +mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde, +soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et +inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc obtenu +l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche. + +Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur +laquelle pèse un brouillard glacé; à soixante mètres en avant de +soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes +s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs. + +Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette +géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde, +mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus +tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout +est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par +terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les +ruines; plus de «civils», plus de femmes ni d'enfants; rien que des +soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant +que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque +ininterrompus se partagent les routes: d'un côté, tout ce qui s'en va +au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions +d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur +les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille, +en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes +canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces +énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision; il y a +nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre +qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramène au vieux temps; +il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de +Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de +choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se +faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se +croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après +quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Eh! bien +non, c'est là simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a déchaîné la +barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le _coup_ +monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener l'apothéose de son +orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de +sang, au milieu du dégoût mondial... + +Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans +les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas +le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et +combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on +croirait que nous l'avons commandée! + +Nous voici au village de B... que le général avait prévu comme point +terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre +les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et +manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par +ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font +leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au +seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à +pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant +isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes +allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme +coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il +est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but, +mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux +rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de +mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de +lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort. + +Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui +sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit +pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle +d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la +route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je +demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se +bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire, +sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout +de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire +trop de bruit. + +Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à +cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême; +car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la +zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un +désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et--sauf les +jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix--le plus +souvent on n'y entend rien... + +Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre, +sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air +inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière +nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre +au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect; +toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette +plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours +l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent +l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas, +tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les +piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une +région trop souvent visitée par la foudre,--par la foudre ou par +quelque chose d'équivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés, +tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux! + +Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et +de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous +courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas +improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides, +et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de +temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un +silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La +brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de +lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils +nous entendre arriver, _eux_, là -bas, et encore! D'après mes cartes, +nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours! + +Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des +têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent +ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.--Ah! +diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous +regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous +dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut +que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand +même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en +complice. + +Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à _leurs_ microphones, +qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre +gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors +j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la +mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la +responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que +je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une +promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux, +j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici +mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T..., +pour me renseigner là , auprès des nôtres installés dans les caves +des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche. + +Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue +commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des +croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses +comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de +soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi +comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre +blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que +nous cherchons! + +--«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de +mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé +de bordure, je lis son nom d'ici!» + +En effet, je lis moi-même: Pierre D...; l'inscription est en lettres +très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous, +comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous +risquer plus loin, descendez!» + +Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit, +pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de +givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble +absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que +cette humble croix nous ait appelés d'un signe. + +Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées, +contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds, +par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager +tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la +bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les +deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille +pensée, sachant pourquoi nous allions là , d'apporter chacun un +appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D..., +lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu +à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du +temps--car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se +l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous +suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires. + +Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir +quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans +cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et +traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la +menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de +Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables +petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun +feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de +cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits +tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun +étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix, +toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme +frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans +pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble +que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix +surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision +blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là , avec +ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre... + +Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve +rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle: +Non identifié.--Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu +d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de +zinc--on n'avait pas mieux--gravée hâtivement et difficile à +déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais: +«Sergent Georges de F...» Il est là , serré comme à l'exercice entre +ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est +échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans +doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient +une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà +décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais +qu'il était doux avec eux. + +Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur +mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et +en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui +sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous +arrivent celles-là ? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées, +car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant +mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles +viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence +retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner. + +Et à mesure que je reste là , l'horreur de ce lieu m'imprègne +davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses +réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces +tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont +coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de +tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce +de petit cri d'oiseau!... Là -bas, sur la tombe de Pierre D..., +j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une +bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il +achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore: +«Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est _malsain_, comme +diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder. + +Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son +éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui +diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et +la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits +tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont +les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas +une tranchée, pas un trou. + +--«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui +en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore +aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais +pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques +d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas, +nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est +tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et +sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard, +sauve-toi!»--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais +c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là . +Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête. +C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce +cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore: +«Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite +tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez! +courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour +commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois +bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la +route!--Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va +tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse +un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé, +ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre, +saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous +partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement +leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait +l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul; +j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en +retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous. + +Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et +comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort +qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates +blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons +pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais +sûre quand même de nous atteindre! + +Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons +dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les +tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois +se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux, +mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver. + +Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus rien à faire qu'à +laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre +cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait +bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard +extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit +de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les +écoute ainsi _en solo_, dégagés de tous les habituels fracas, dans +l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi +seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque +physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit +être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête... + +Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B... Là , fini pour +les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous +atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure. +D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur +dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin +de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés +pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec +les appareils photographiques, les casques et les revolvers. + +Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont +tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous +avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais +de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce +que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui +nous tiraient dessus... + + + + +XXIII + +AU PREMIER SOLEIL DE MARS + + +_10 mars 1916._ + +Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement +déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord +jusqu'à l'Alsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les +Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire, +c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son +invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son +horreur;--je dis _par ici_, parce que je n'ai pas le droit de préciser +davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, dès avant +la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée, +la miséreuse, ou même, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la +dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des +vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des +villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens, +car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y +ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir. + +Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute +abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique, +cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol +couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes, +comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y +pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et +je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gâchis des dégels, où +nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'empêtrent si +péniblement jusqu'à mi-jambe. Le coeur se serre à mesure que l'on +avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage +de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout +grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus +touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou +des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a +par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout +à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes +blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous +rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de +troglodytes; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et +qui par suite échappe à la vue et au tir de l'ennemi, est criblée de +bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à +plusieurs étages, et où l'on voit apparaître des têtes humaines, +casquées, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il +préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait +plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque, +sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait +les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les +hypogées... + +De nouveau se présente un semblant de village, le dernier que je +traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers +les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects +de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celui-là : +pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires +marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup +de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à +fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a même des +fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs +écritures... Bang! Un obus!... Un obus lancé de très loin et à +l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec +l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé +sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient +attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air, +gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir; +ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la +poitrine en secousses, comme lancés par une pompe. + +Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours +un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le +voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd, +darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent +avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma +voiture s'arrête, pour une hésitation, pour une cause quelconque, et +que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du +canon. + +Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la +menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui +vagabondent çà et là dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la +remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer +seul, à pied. + +D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général,--et le +«bureau», c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres +broussailles; par un escalier tout étroit, je plonge jusqu'à 7 ou 8 +mètres dans la terre, et là , je trouve, comme «demoiselles du +téléphone», quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques +éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une +quarantaine d'années; et celui qui me fait passer l'appareil porte une +alliance au doigt,--il a donc sans doute, là -bas quelque part au grand +air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants. +Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou +humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit +cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout +naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une +nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients +héros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se +battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation +mutuelle. + +Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend +clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité +qui illumine toutes ces blancheurs de neige. + +J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour +atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois +là -bas sur une hauteur; c'est là que j'ai donné rendez-vous à un +officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis +chargé. + +Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très +habité _en dessous_ par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au +moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le +moment, dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et +cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues +qui rôdent, allant d'un abri à un autre. + +Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles +détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme +des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un +bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous +invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement +la tête contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la +ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le +ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la +place des anciens villages, et c'est là -dessus que les scarabées +monstres s'acharnent le plus à tomber, en provoquant chaque fois des +envols de plâtras et de poussière: bombardement d'ailleurs inutile et +stupide, puisque tout cela est déjà mort. + +Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans +cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre, +en représentent bien dix ailleurs,--tant la marche y est difficile. La +boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son +pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi +âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui +brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la +sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue +d'oeil; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet +leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces +plaines encore blanches. + +C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment +seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle de +lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peut-être que plus lugubre. +Jusqu'à ce que j'aie atteint le petit bois où m'appelle une affaire de +service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter +les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la +place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et +voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une +mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais +habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles. +Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tels +aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre--des déblais blancs +puisque la terre de cette province est blanche,--des déblais qui sont +jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des +multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils +indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent +aujourd'hui circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les +uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés «boyaux» et qu'il +a fallu multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné +à l'infini! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces +sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues! Si on y +ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui +plongent jusqu'au coeur des collines, on reste confondu devant tant et +tant de fouilles, qui sembleraient l'oeuvre des siècles. + +Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si l'on n'était pas +averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On +croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces +myriades de piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en +lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant +sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux +envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement +renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon +dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire, +là dedans, des tours et des passes, avec leur énorme bobine de fils +barbelés sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables... + +Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'oeil et ce qui +ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de +distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes +serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons. +Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc +ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas +encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et +sublimes,--inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les +pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans +l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses... + +Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par +trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole à grand bruit +là -haut! Il s'en va du côté de France, cherchant sans doute la +région plus abritée où l'on commence à trouver des femmes et des +enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns... + +Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et +inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et +enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car +le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil +imprévu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait +appeler--pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de +nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous--c'est lui sans doute, +cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais +il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie +du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu +évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà +moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui +passent de temps à autre les traverseraient comme de simples feuilles +de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela +entoure, cela illusionne. + +Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où +je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones +collines zébrées de _boyaux_ blanchâtres, et les quelques arbres +échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de +fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces +fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps. +Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit +coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la +mer contre les falaises... + +Ah! le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois +tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche +(éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont +si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de +rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois. + +De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de +personnages bleus, qui seront près de moi avant l'officier en route +là -bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges +que l'on rencontre à toute heure, hélas! le long du front et qui font +pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une +civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par +la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à +l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des +tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres +d'ici, et vont porter un «grand blessé» à une ambulance souterraine, +qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient +pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur +casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le +précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils +traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue +gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à +grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée. + +--«Qu'est-ce qu'il a, votre blessé?» dis-je à voix basse. + +A voix plus basse encore ils me répondirent: «Son ventre est tout +ouvert... Oh! le major de la tranchée a dit que...» Ils ne finissent +la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il +n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux, +sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande: +«Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?--Nous lui avions mis +un mouchoir, mon colonel, mais il l'a ôté: il a dit qu'il aimait mieux +comme ça, _pour voir encore des choses entre ses doigts_...» + +Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui +leur inonde la figure et leur coule en petit ruisseau dans le cou: +«Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils; on a attrapé +ça tout de suite en route. On avait commencé de l'apporter par les +boyaux, mais ça le secouait trop, alors on a marché dehors, à +découvert.» + +Pauvres étourdis adorables! Pour éviter des chocs à leur blessé, +risquer leurs existences à tous! Deux ou trois de ces espèces de +hannetons de la mort, qui bourdonnent ici à toute heure, sont venus +s'écraser près d'eux sur des pierres et les ont atteints de leurs +éclats; sur un passant isolé comme j'étais, les Allemands dédaignent +de tirer, mais un groupe, et surtout une civière, pour eux c'est +irrésistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-être pas +grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emportée, il n'en reste +qu'un lambeau qui tient à peine: «Il faut vite aller vous faire panser +à l'ambulance, mon ami, lui dis-je.--Oui, mon colonel... Et justement +on y va,... à l'ambulance... Ça tombe bien.» C'est tout ce qui lui est +venu à l'esprit comme plainte: «Ça tombe bien.» Et il le dit avec un +si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intéresser à lui!... + +Leur grand blessé, qui ne bouge toujours pas, j'hésitais à aller le +voir de près, par crainte de troubler son dernier rêve. Cependant je +m'approche très doucement, parce qu'ils vont l'enlever. + +Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine à +ses joues bronzées qui ont à peine commencé de blêmir. Le soleil, +comme il l'avait désiré, éclaire en plein sa belle figure de vingt +ans, à la fois énergique et candide, et sa main reste toujours placée +en visière sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de +regarder. On a dû lui donner de la morphine, pour au moins l'empêcher +de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit être +éphémère, à quoi rêve-t-il, s'il rêve encore? Peut-être à une +maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque fois qu'elle +reconnaissait son écriture enfantine sur une enveloppe venue du front? +Ou bien est-ce à un jardin de ferme, préoccupation de ses premières +années, où il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses +fraîches le long de quelque vieux mur?... J'aperçois sur sa poitrine +le mouchoir dont on avait essayé de lui couvrir le visage, et c'est un +élégant mouchoir brodé d'une couronne de marquis,--la couronne d'un de +ses porteurs. Il avait voulu _continuer à voir des choses_, dans la +terreur où il était sans doute de la grande nuit. Mais, même ce +soleil, qui doit l'éblouir, bientôt il cessera brusquement de le +connaître; pour commencer, ce sera la demi-obscurité de l'ambulance, +et, tout de suite après, elle va venir pour lui, cette inexorable +grande nuit, où aucun soleil de mars ne se lèvera jamais plus. + +«Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort +ici pour des gens en sueur comme vous êtes.» + +Je les regarde s'éloigner, avec leurs jambes toutes engluées et +alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma pitié les suivent, +sur ce chemin de neige où ils marchent si péniblement. + +Encore ils sont des privilégiés, ceux-là , qui peuvent au moins se +secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans +un refuge souterrain presque sûr, pour les panser. Mais tout près +d'ici, à Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombés pêle-mêle, +s'étouffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans +secours possible, dans les immenses charniers si longuement et +savamment préparés par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullité +féroce qu'il a pour fils! + + + + +XXIV + +A SOISSONS + + +_Septembre 1915._ + +Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut +entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des +précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés +partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs +méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de +mitraille ceux qui oseraient arriver par là . + +Un adorable soir de septembre, j'ai été guidé vers cette ville par +des officiers habitués à ses dangereux entours; en zigzaguant dans des +bas-fonds, à travers des jardins abandonnés, parmi les dernières +roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans +encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où +l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en +est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement +personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été +finissant. + +Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond +de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des +petites places plantées d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille, +au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures +héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que +la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se +sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable, +et, dans leur actuelle immobilité, elles gardent comme des attitudes de +souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups +de canon, un peu au loin, viennent encore _ponctuer_, si l'on peut dire +ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique +intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y +prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle +le rend plus profond en même temps que plus tragique. + +Ça et là , contre des murs restés intacts, des petits écriteaux, +imprimés sur papier blanc, portent cette notice: «Maison encore +habitée». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si +tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu +puéril. Est-ce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les +obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation +pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre?--Ah! c'était à +Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce +malheureux secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser +lâchaient toute bride à leurs pires instincts.--Car on pouvait les +juger là , ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays +alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à +personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et +les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se +préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par +exemple: «Ici, nous sommes des Chinois protégés français», ou bien +encore: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens». Mais rien n'y faisait. +Du reste leur empereur,--lui, toujours lui dont on est sûr de trouver +les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un +pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries +mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et +charniers,--lui, donc, avait dit à ses troupes: «Allez et faites comme +les Huns! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de +votre passage!» Et tous lui avaient copieusement obéi. + +Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé, +sur les vieilles dalles des rues là -bas, quantité de reliques bien +étranges pour nous et bien lointaines: images de piété chinoise, +débris d'autels d'ancêtres, et petites stèles de laque, où +s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux +origines perdues dans la nuit. + +Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent +parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre +davantage le coeur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme +démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui +éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de +famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la +photographie pieusement «agrandie» et encadrée d'une honnête et +douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir +dans quelque caveau, cette grand'mère, et l'image tant profanée en +était sans doute le dernier reflet terrestre... + +Le bruit du canon se rapproche, à mesure que l'on avance dans ces rues +agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer +tant de graminées et de fleurettes sauvages. + +Au milieu de la ville est une cathédrale, un peu l'aînée de celle de +Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands, +bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous +toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait +eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane +lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la +porte et nous y accompagne. + +Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver +entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve. +Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne +donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutôt +d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler. +Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un +chef-d'oeuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion +première. + +Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant +l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de +dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous +les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte +grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient +donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je +crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de +cendre, à laquelle nous sommes habitués dans nos vieilles églises, les +piliers sveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi +dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter +d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites +pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage +renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir +comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs +au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de +couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et +miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de +notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir +indéfiniment des choses si frêles et aériennes. + +Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement +ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est +restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi +la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares: _Pax et +Justitia_. + +En marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se +détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère +ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se +brise... Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels +sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les +belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs +de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme +des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs. + +Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se +présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus +semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter,--des +placards qui s'étaient juxtaposés le plus près possible, +enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de +vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la +mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui +étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en +lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.--«Trahison! +Bluff éhonté!» crie l'une des affiches.--«Infâme calomnie, ignoble +mensonge!» répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses... +Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu? + +--Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la +dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et +lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un +hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de +simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans +regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du +sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des +obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent +soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes +redevables d'un moment de détente et de franc rire,--et c'est la seule +fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront +au moins servi à quelque chose. + +Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils +en riraient les premiers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à +l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard, +je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes, +hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand +même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se +relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne +pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de +notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux +entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces +tranchées qui, à première vue, ne sembleraient que d'affreux trous +pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le +plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et, +pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!... + +Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près, +hélas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,--et nous nous +y rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus +personne. + +On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui +est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui +d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait +plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et +nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains +tortueux, creusés en hâte, que l'on appelle des boyaux. + +D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui +traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus +poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu +d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le +repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses +rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une +herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il +était plongé dans la paix d'un définitif abandon, et, à cette heure +exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une +série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres.--On le +dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien +n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonné çà et là +par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les +rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que +cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de +la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent +tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au +contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent +de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue; qu'il +suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une +vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort... + +Maintenant, par une descente étroite et cachée nous pénétrons dans +ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout +près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est +quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans; +il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous +serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et +puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une +brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, tourner sur vous-même; on +a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à +peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsédants talus +pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête +au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!... Mais ce serait la +mort... Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans +ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il +faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits +tournants, qui vous étreignent et vous retardent... + +La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer +beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent +aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est +peuplé comme les galeries d'une fourmilière; si donc il fallait tout +à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai, +ils ont des figures à la fois si souriantes et si résolues, nos +soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne +vient même pas vous effleurer. + +Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter +leur petites tables, çà et là , dans des recoins plus sûrs, dans des +abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour +y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit +close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une +attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à +tâtons jusqu'à demain matin. + +Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a +cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-là , +mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives +s'asseyent,--ou à peu près. Oh! les étonnantes compositions de ces +tablées, où l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas +le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être +longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à +la fin d'un repas. Il y avait là , côte à côte, un ex-antimilitariste +à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux +embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles; +près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges +nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le +moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat +d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de +raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au +milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le +camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux +à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de +son métier ouvrier zingueur à Belleville. + +Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à +l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on +nous dit: «Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas.» Un peu plus +loin: «Maintenant ne parlez plus du tout.» Et l'un de nous ayant trop +relevé la tête, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une +balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des +broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus +profond et aussi plus étrange. + +Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile, +moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous +ont été percés, qu'un mécanisme rapide permet d'ouvrir et de +refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible +de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-sécurité, sans +qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux. + +Comment, nous ne sommes que là ! Depuis si longtemps que nous marchons, +nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! Il continue de +prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et +tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y +éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le +crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels +pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de +la mort. + +Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer +nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la +petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de +nous à peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables +branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce +même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse à +l'oreille: «C'est _eux_ qui sont là !» + +_Eux_ qui sont là ! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en +tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui +sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui +sont là , encore là , enfouis bien à l'abri dans notre terre française, +laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race +abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes +les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects +des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous +de la verdure, les maisons où s'abritent leurs États-Majors prennent +des airs de ruines abandonnées. Eux, on ne les voit jamais, ils +avancent et envahissent à la façon des termites ou des vers rongeurs. +Et puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés +de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux, +liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils +jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait +ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de +mécanique et de chimie, en être ramené à des moeurs de l'époque des +Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si +diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se +retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les +nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne +bougeant pas!... + +Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en +face!... Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnaît tout de même +leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans +l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous +viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une +interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre, +et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout +près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus +lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille. + +Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque +harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on +n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair, +plutôt aurait-on incliné presque à leur dire: «Voyons, trêve à ce +jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères? Sortez donc de vos +trous et donnons-nous la main.» + +Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être +aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les +sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur, celui du +remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-être en même +temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent +parfois, le sentiment de la pitié. + +Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru +outrée et obscure; il avait dit: «la _nuit_ qu'une bête fauve a pour +âme». Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font +comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit +lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur +prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand +bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort? + +Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire +des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour +tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un +monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au +fond de la race allemande; avoir organisé--je répète le mot, parce +que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement +allemand--organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque +mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule +bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre +ouvrage!... Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres; +en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses +ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des +hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des +bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux, +raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis +n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je +crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le +dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de +notre légèreté française, de notre bonhomie et de notre confiance! +Nous sommes si capables de laisser peu à peu les tentacules de la +grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si +bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des +espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui, +jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour +les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est +incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle +de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas +écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête,--cette effroyable +tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien,--elle recommencera! + +Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui +marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou +ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui +sont comme anéanties sous des voiles de crêpe, disons-nous: «C'est leur +oeuvre à eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement préparé +cela, c'est leur Kaiser,--lequel, si on ne l'écrase, ne rêvera qu'à +recommencer demain!» + +Aux abords des gares où l'on s'embarque pour le front, quand nous +voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux +d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire +un soldat en costume de tranchées, disons-nous: Celui-ci, dont le +retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute +demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces +charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à +recommencer de remplir! + +Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout +neufs, nos «jeunes classes», nos fils bien-aimés, qui partent si +magnifiquement, avec de la joie fière dans leurs yeux enfantins, et des +bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes +vengeances, contre ceux qui les guettent là -bas,--et contre le grand +Maudit, qui _a la nuit pour âme_!... + + * * * * * + +De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut, +pour regarder au dehors, soulever des oeillères d'acier, on voit +toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la +lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne +parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la +tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les +sentir si près. + +Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de +rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau +crépuscule. Là , dès qu'on est assez loin _d'eux_ pour que nos soldats +puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme +baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est +le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se +retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre +finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est +cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse +entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela +dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des +nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je +ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m'en veuillent de +dire que cette familiarité-là , si conciliable avec la discipline, est +un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits +que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à +vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage +encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux +galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux. +Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au +lieu de les pousser par derrière à coups de fouet comme cela se ferait +chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière +française, à peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le +monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent, +ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout, +pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre +surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que +nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de +ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté +de plier le genou. N'est-ce pas aussi à la vie dans la tranchée et à +ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes +que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer +toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes? +Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que +notre France n'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine +tous; ils savent qu'une race où se réveillent ainsi les coeurs, est +impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir +sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair +et par nous donner le beau nom de libérateurs. + +Oh! bénissons-les, nos tranchées, où se mêlent toutes nos classes +sociales, où des amitiés se sont nouées qui hier n'eussent pas +semblé possibles, où les «gens du monde» auront connu que l'âme +d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manoeuvre, peut se rencontrer aussi +belle et noble que celle d'un très élégant seigneur, et plus +intéressante même, parce que plus primesautière et translucide, avec +moins de placage autour. + +Tranchées, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souterrains pour +la souffrance et l'abnégation, c'est là que se sera tenue notre +meilleure et notre plus pure école de socialisme. Mais, par ce mot de +socialisme, trop souvent profané, j'entends, comme bien on pense, le +véritable, celui qui est synonyme de tolérance et de fraternité, +celui enfin dont le Christ était venu nous donner cette claire formule +qui, dans sa simplicité adorable, résume toutes les formules: +«Aimez-vous les uns les autres». + + + + +XXV + +LES DEUX TÊTES DE GORGONE + + + «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite des érudits + pour démontrer que c'était mon bon droit.» + + FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand). + +_Avril 1916._ + + +I + +LEUR KAISER + + +Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'âge, finissent par +ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de +l'âme. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces +figures-là , quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la +laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi leur Kaiser, pour vous +glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffit du moindre de ses +portraits entrevu dans un journal... Oh! cet oeil vipérin, embusqué à +l'abri des flasques paupières, ce sourire tordu par toutes les tares +intérieures: foncière hypocrisie, brutalité maladive, en même temps +que férocité à froid, sans compter l'excès de morgue, devant quoi +les cravaches se mettraient à cingler toutes seules!... J'ai vu jadis, +au fond d'un vieux temple du Japon, un épouvantail considéré comme un +chef-d'oeuvre du genre et que l'on conservait depuis des siècles sous +un voile, dans l'un des coffres du trésor (on sait la vénération des +Japonais pour les épouvantails et la maîtrise de leurs artistes dans +l'horrible). C'était un masque humain, aux traits plutôt réguliers et +affinés, mais, quand on l'avait bien regardé, son expression atroce, +à la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des +nuits. Au milieu des chairs cadavériques aux plissures blêmes, ses +deux yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, étincelaient et semblaient +cligner, comme pour dire: «Il y avait longtemps, là dans ma boîte, +que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu, +je te tiens, et ça y est!» Eh bien! pour qui sait voir, la figure de +leur Kaiser est aussi effarante que celle cachée dans le vieux temple +de là -bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage, à pointe ou +à tête de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant +d'années que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement +j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il «ruminait quelque chose +pour nous», mais aussi que ce serait diaboliquement machiné, et plus +effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me +disais: Pour la sauvegarde urgente de l'humanité, _il faudrait tuer +ça_. + +Tuer ça, oui! abattre la hyène, il l'aurait fallu, avant que sa rage +latente se fût tout à fait déclarée, ou tout au moins l'enchaîner, +la museler, l'enfermer entre des barreaux serrés et solides! + +Mais à quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouvé là +un moyen de se réhabiliter, en méritant une reconnaissance mondiale, +à quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils +s'essayent sur cet être charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En +Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux à cette +cour, choisir et poignarder l'étrange et belle impératrice, qui ne +faisait de mal à personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans, +c'est sur le roi de Grèce qu'ils jettent leur dévolu, quand ils +avaient là ce Cobourg, qui était une occasion vraiment unique!... + +Leur Kaiser, leur innommable et protéiforme Kaiser, chaque fois qu'on +s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on +n'aurait jamais prévu. Après son entêtement presque stupide à +vouloir poser son Allemagne comme la victime attaquée, en dépit des +plus aveuglantes évidences, des plus formelles preuves écrites et des +plus écrasants aveux échappés à ses complices, dernièrement encore +n'a-t-il pas éprouvé le besoin de «jurer devant Dieu» que sa +conscience était pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant +quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant _son vieux Dieu_ +à lui, que dans l'intimité il doit sûrement appeler: «Mon vieux +Belzébuth».--Que d'élégance, du reste, dans cette épithète de +«vieux» accolée à un tel nom! + +Leur Kaiser, il semble qu'il ait reçu de son vieux Belzébuth, avec la +mission de répandre le plus de deuil, de faire couler le plus de sang +et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse à toute beauté, +à tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout souiller +et d'enlaidir tout ce qu'il n'anéantirait pas. Il a réussi même à +déshonorer la science, en l'abaissant au rôle de complice de ses +crimes. Et non seulement sa guerre _à lui_, la guerre telle qu'il +l'avait voulue avec tant d'infernale préméditation, aura été mille +fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres +ensemble du passé, mais il a fallu qu'il s'en prît rageusement, lui et +sa séquelle, à tous ces trésors d'art qui auraient dû rester +l'intangible patrimoine de l'Europe civilisée. Et si jamais il avait pu +devenir le dominateur absolu que sa vanité de malade rêvait d'être, +ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait +achevé de tout détruire, mais par l'incurable mauvais goût de son +Allemagne. Il suffit d'avoir visité Berlin, capitale du toc et des +dorures de parvenu, pour se représenter ce que deviendraient nos +villes. Et on frémit aussi en songeant à la rapide et définitive +déchéance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le +jour où ce serait lui qui y ferait la loi. + +Leur Kaiser ineffable, souvent même il s'y entend à mêler du +grotesque à l'ignominie! Ainsi dernièrement n'offrait-il pas au petit +roi de Grèce _sa parole de Hohenzollern_ comme gage! Au lendemain de la +violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est déjà bien, mais +ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce +balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beau-frère craintif +dont il avait jadis, lors d'une visite à Athènes, bafoué si +dédaigneusement la petite armée? Parmi tous les gens qui ont une +teinture d'histoire, qui donc ignore que cette lignée maudite des +Hohenzollern, depuis cinq cents ans qu'on la connaît, n'a jamais donné +que d'éhontés menteurs, en même temps que carnassiers hobereaux. Vers +1762, la grande Marie-Thérèse n'en écrivait-elle pas déjà : «Chacun +sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Nul +des souverains de l'Europe n'a pu se soustraire à ses mensonges. Avec +ce despotisme reniant tous les principes, _la monarchie prussienne +sera un jour la source de calamités infinies_, non seulement pour +l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.» + +Malheureux roi de Grèce, médusé aujourd'hui jusqu'à l'anéantissement +pour avoir croisé de trop près le regard de la tête de Gorgone,--son +exemple,--avec l'héroïsme et la gloire en moins,--ne devrait-il pas +être aussi instructif, pour les souverains neutres encore épargnés, +que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie! + +Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il déroute la raison et le +sens commun. La dégénérescence morbide est incontestable dans son +cerveau qui, à certains points de vue cependant, n'en reste pas moins +si supérieurement organisé pour le mal, et spécialisé dans la +tuerie. Pour l'honneur de l'humanité accordons qu'il est fou, comme +certain prince de Saxe vient publiquement de le déclarer. Soit, il est +fou: son cas relève même de la tératologie, et, partout ailleurs +qu'en Allemagne, _sa guerre_ lui eût valu la camisole de force dans un +cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait +Kaiser du seul peuple capable de l'admettre et de le suivre,--le peuple +_cruel par nature et que la civilisation a rendu féroce_, ainsi que +Goethe le constate, et le peuple dont _la bêtise est infinie_, comme +Schopenhauer en fait l'aveu dans son testament solennel. + +A cette «infinie bêtise» il participe du reste lui-même en plusieurs +points; sans cela, aurait-il manqué si irrémédiablement son premier +départ de 1914, pour s'être imaginé jusqu'à la dernière minute que +l'Angleterre n'allait pas bouger, même devant le grand sacrilège de +Belgique[2]? Et n'y a-t-il pas au moins autant de bêtise que de +férocité dans ses massacres de civils, torpillages de neutres, attentats +en Amérique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est +personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont réussi qu'à +collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous +les dégoûts? + + [2] A côté de mille exemples archi-connus de sa fourberie effrontée, + en voici un, d'ailleurs facile à vérifier, qui n'est peut-être pas + encore assez répandu dans le grand public. Sait-on bien déjà partout + que le 2 août 1914, la veille même de la violation de la Belgique, + alors que l'armée allemande était déjà massée à la frontière et + tous les ordres donnés pour l'attaque du lendemain, le roi Albert + ayant sommé le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait répondre + officiellement par ses diplomates: «Les Belges n'ont pas à + s'inquiéter, je n'ai pas la moindre intention de manquer à ma + signature.» + +Au bout de quarante ans de préparation acharnée, avec des moyens aussi +formidables, quand on ne recule pas devant les procédés les plus +atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi +humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour +n'aboutir qu'à un fiasco,--non, en vérité, quelque chose d'essentiel +doit manquer dans cette tête d'assassin! Et il faut être le peuple +allemand pour continuer de se laisser conduire à la débâcle par un +déséquilibré qui commet des bourdes pareilles. + +A la débâcle et à la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite à la +soumission moutonnière de ce peuple-là , qui, en ce moment même, se +fait massacrer comme simple bétail, dans des attaques conduites avec +une rage imbécile par un jeune microcéphale sans intelligence comme +sans âme?... + + +II + +FERDINAND DE COBOURG + + +Naguère encore, trouver un être plus abominable que leur Kaiser et +leur Kronprinz eût semblé une gageure impossible. Eh bien! mais la +gageure a été tenue et gagnée: on a trouvé ce Cobourg! + +Et quand on pense qu'il avait enthousiasmé, à son heure, la plupart de +nos Françaises; vers 1913, pendant que je commençais seul à le clouer +au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs? +Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous... Oh! franc +paladin, en effet, portant scapulaire et saturé de messes à la façon +de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force +apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prépare aujourd'hui la +comédie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait naguère +abjuré par raison politique,--et il trouvera là -bas des prêtres pour +bénir cette opération, en gardant leur sérieux!... + +Tête de Gorgone aussi, celui-là , et marqué au visage comme l'autre +des stigmates de la fourberie et du crime. La première fois,--c'était +il y a vingt-cinq ans, à la gare de Sofia,--que j'ai croisé le regard +torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson +de dégoût, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un +monstre. Et j'ai demandé: «Quel est ce vampire?» A voix basse et +épeurée, quelqu'un m'a répondu: «Mais c'est notre prince, vous +devriez saluer.--Ah! non, par exemple!» + +Lâchement assassin dans la vie privée, celui-là , mais assassin à +distance, passant prudemment la frontière quand son exécuteur des +hautes oeuvres avait à _travailler_ par son ordre, et puis, dès que ce +bourreau menaça de le compromettre, lui faisant couper les deux +mains[3]!... + + [3] Panitza, Stamboulof, etc. + +Et celui-là aussi, il _prie_, à l'instar de l'autre! Récemment, quand +on espérait que le grand complice allait enfin mourir des vices +héréditaires de son sang, il s'est longuement agenouillé, entre deux +rangées d'Allemands convoqués comme spectateurs, pour demander au ciel +sa guérison--monstre priant pour un monstre--et il s'est relevé, tout +confit dans la grâce divine, pour dire à l'assistance: «Je n'avais +encore jamais prié avec autant de ferveur...» Même les Boches épais, +auxquels était destinée cette singerie, ont-ils pu résister au fou +rire? + +Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Après +sa première immonde félonie contre les Serbes, ses alliés d'alors, +qu'il avait attaqués dans le dos, sans déclaration de guerre, il +essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui +tournait mal. Et contre ce même peuple héroïque, déjà écrasé par les +grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prévenir comme +toujours, son coup de traîtrise, tel un malandrin de renfort qui +viendrait par derrière achever un homme déjà aux prises avec une bande +de détrousseurs. + +Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, naguère je lui avais +attribué--aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs +que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macédoine--une part de +complicité qu'elle ne méritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais +de tout coeur amende honorable. + +Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas marché toute seule, +à tel point qu'il a fallu en venir à «suicider» le prince héritier, +elle s'est faite d'elle-même avec la Bulgarie. _Leur_ Kaiser et ce +Cobourg, qui est son émule et comme son diminutif, fatalement devaient +se comprendre; on aurait deviné cela, rien qu'en comparant ces deux +figures, ces deux regards de bêtes de nuit. Comment donc nos +diplomates, accrédités à la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su +flairer depuis vingt mois bientôt que le pacte de brigandage était +signé dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu'à ce qu'ils s'entre-dévorent, +les voilà unis, ces deux êtres de rebut, auprès desquels les plus +immondes récidivistes qui traînent le boulet dans les bagnes, semblent +n'avoir commis que vétilles innocentes! + +Réveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez +pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'être piétinés +comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Monténégro. Le monde ne +respirera qu'après l'écrasement complet de ces derniers des barbares, +comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que +faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos +ruines, _intentionnelles_ et _inutiles_, de lire tant et tant +d'irréfutables attestations de tueries enragées n'épargnant même pas +nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais +regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des +pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les +attentats, audacieux et sournois, déjà commis de l'autre côté de +l'Océan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez même plus voir +autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des +siècles, ont écrit tous leurs intellectuels, tous leurs «grands +hommes»; à chaque page vous serez épouvantés de trouver l'apologie la +plus étalée de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez +ainsi que toute l'horreur déversée aujourd'hui sur l'Europe était en +germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus, +qu'aucune race au monde n'eût osé se dénoncer soi-même avec tant de +cynique inconscience. Et vous, prélats ou moines d'un clergé du +voisinage, qui nous reprochez d'être irréligieux et faites pour nos +ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le +manifeste officiel des évêques de Belgique, et dites-nous ce que vaut +l'âme de ces gens-là , qui tout le temps profanent le nom du «Très-Haut» +dans leurs burlesques prières, et puis s'acharnent contre tous les +sanctuaires de la foi, cathédrales ou humbles églises de village, +renversent les crucifix et massacrent les prêtres! A moins d'appartenir +à leur race maudite, est-il logiquement possible d'être germanophile? +Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on +n'est pas prêt, ou peut-être, sans s'en rendre compte, par l'appât d'un +certain lucre momentané, par un peu d'égoïsme mal entendu et à courte +vue. Oh! c'est terrible, évidemment, de se jeter dans une telle mêlée! +Mais la neutralité, ou seulement l'hésitation, deviennent plus que des +maladresses dangereuses, et sont déjà presque des crimes. + +Un scélérat en démence avait rêvé de nous ramener tous à vingt +siècles en arrière, aux vieilles servitudes avilissantes et aux +vieilles ténèbres, il complotait de réaliser à son profit une vaste +banqueroute du progrès, de la liberté, de la pensée humaine, et, dans +ses desseins d'ogre insatiable, après nous, c'était vous, peuples +neutres, vous les désignés! Au moins aidez-nous un peu pour que cela +finisse plus vite, cette orgie de vols, de destructions, de massacres +et d'arrosages de sang. Assez, sortons de ce cauchemar! Assez, que tout +le monde se lève! Qui s'abstient aujourd'hui n'aura-t-il pas honte +ensuite de garder sa place à ce soleil de la Victoire et de la Paix qui +reviendra nous éclairer? Et nous, quand enfin nous aurons abattu la +hyène enragée, en perdant notre sang à flots, ne serions-nous pas +presque en droit de dire, les armes encore à la main: «Vous, les +neutres, qui bénéficierez de la délivrance sans avoir pris part à la +lutte, au moins payez-nous un peu avec vos terres ou avec votre or!» +Oh! qu'il sonne, le tocsin, partout, à toute volée, d'un bout à +l'autre de la Terre, qu'il sonne l'alarme suprême, que les tambours de +toutes les armées battent la charge! Et sus à la Bête allemande! + + +FIN + + + + +TABLE + + + I.--LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE 1 + II.--DEUX PAUVRE PETITS OISILLONS DE BELGIQUE 5 + III.--PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE 11 + IV.--LETTRE A ENVER-PACHA 21 + V. AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE 27 + VI.--LA BASILIQUE-FANTÔME 45 + VII.--LE DRAPEAU QUE NOS FUSILIERS-MARINS N'ONT PAS ENCORE 59 + VIII.--TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE 71 + IX.--UN PETIT HUSSARD 75 + X.--UN SOIR D'YPRES 85 + XI.--AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE 99 + XII.--QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR SA MAJESTÉ LA REINE DE BELGIQUE 113 + XIII.--POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT 125 + XIV.--LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE 133 + XV.--SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! 137 + XVI.--L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» 143 + XVII.--POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS 159 + XVIII.--A REIMS 163 + XIX.--LES GAZ DE MORT 177 + XX.--LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT 189 + XXI.--LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS 195 + XXII.--LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES 203 + XXIII.--AU PREMIER SOLEIL DE MARS 225 + XXIV.--A SOISSONS 245 + XXV.--LES DEUX TÊTES DE GORGONE 275 + + +293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16. + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + +Format in-18 à 3 fr. 50 le volume + + Vol. + RENÉ BAZIN Récits du Temps de la Guerre 1 + JOHAN BOJER Les Nuits Claires 1 + GUY CHANTEPLEURE La Ville assiégée 1 + GASTON CHÉRAU Le Remous 1 + LOUISE COMPAIN L'Amour de Claire 1 + PIERRE DE COULEVAIN Le Roman Merveilleux 1 + ANATOLE FRANCE La Révolte des Anges 1 + GYP La Dame de St-Leu 1 + LOUIS LEFEBVRE La Femme au Masque 1 + JULES LEMAITRE La Vieillesse d'Hélène 1 + A. DE LÉVIS-MIREPOIX Le Nouvel Apôtre 1 + PIERRE LOTI Turquie agonisante 1 + JEANNE MARAIS Un Huitième Péché 1 + ROGER MARX Maîtres d'hier et d'aujourd'hui 1 + PIERRE MILLE Le Monarque 1 + ÉMILE NOLLY Le Conquérant 1 + JACQUES NORMAND La Maison s'éclaire 1 + FRANCISQUE PARN Sicoutrou, pêcheur 1 + ERNEST RENAN Fragments intimes et romanesques 1 + J.-H. ROSNY Jne La Carapace 1 + CHARLES SAMARAN Jacques Casanova 1 + MARQUIS DE SÉGUR Vieux dossiers, petits papiers 1 + A.-I. THEIX Les Inquiets 1 + MARCELLE TINAYRE La Veillée des Armes 1 + LÉON DE TINSEAU La Deuxième page 1 + CÉCILE DE TORMAY Au Pays des Pierres 1 + PIERRE DE TRÉVIÈRES Le Roman d'un chasseur d'Afrique 1 + CLAUDE VARÈZE La Route sans Clochers 1 + COLETTE YVER Le Mystère des Béatitudes 1 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57425 *** diff --git a/57425-8.txt b/57425-8.txt deleted file mode 100644 index b587aab..0000000 --- a/57425-8.txt +++ /dev/null @@ -1,5101 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Hyène Enragée - -Author: Pierre Loti - -Release Date: June 30, 2018 [EBook #57425] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - - - - - - - - -PIERRE LOTI - -DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - -LA - -HYÈNE ENRAGÉE - - «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite - des érudits pour démontrer que c'était mon bon droit.» - - FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand.) - -[C. L.] - -PARIS - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - -3, RUE AUBER, 3 - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - -DU MÊME AUTEUR - - -Format grand in-18. - - AU MAROC 1 Vol. - AZIYADÉ 1 -- - LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- - LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- - LES DÉSENCHANTÉES 1 -- - LE DÉSERT 1 -- - L'EXILÉE 1 -- - FANTÔME D'ORIENT 1 -- - FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- - FLEURS D'ENNUI 1 -- - LA GALILÉE 1 -- - L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- - JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- - JÉRUSALEM 1 -- - LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- - MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- - LE MARIAGE DE LOTI 1 -- - MATELOT 1 -- - MON FRÈRE YVES 1 -- - LA MORT DE PHILÆ 1 -- - PAGES CHOISIES 1 -- - PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- - PROPOS D'EXIL 1 -- - RAMUNTCHO 1 -- - RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 -- - REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- - LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- - LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- - LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- - LA TURQUIE AGONISANTE 1 -- - UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 -- - VERS ISPAHAN 1 -- - -Format in-8º cavalier. - - OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol. - -_Éditions illustrées._ - - PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses - compositions de E. RUDAUX 1 vol. - LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, - illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 -- - LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations - de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 -- - -293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16. - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE - ET - VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON - _tous numérotés._ - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. - - -Copyright 1916, by CALMANN-LÉVY. - - - - -A MON AMI - -LOUIS BARTHOU - - P. L. - - - - -PRÉFACE - - -_Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont -je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de -lui-même; aussi est-il très décousu._ - -_En outre, il est beaucoup trop anodin et pâle, à mon gré; mais c'est -que vraiment notre chère langue française, qui s'est formée dans la -beauté, n'avait pas su prévoir les mots dont on pourrait avoir besoin -un jour, au vingtième siècle, pour désigner certaines abominations et -certains monstres._ - - P. L. - - - - -LA - -HYÈNE ENRAGÉE - - - - -I - -LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE - - -_Le capitaine de vaisseau de réserve J. Viaud, à monsieur le Ministre -de la Marine à Paris._ - -_Rochefort, 18 août 1914._ - -«Monsieur le Ministre, - -»Quand j'ai été rappelé à l'activité pour la guerre, j'avais -l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a -été donné dans notre arsenal. - -»Je ne récrimine point, veuillez le croire, sachant très bien que la -marine n'aura pas le premier rôle et que tous mes camarades du même -grade, à peu près inutilisés eux aussi, hélas! faute de place, -s'énervent comme moi et souffrent. - -»Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le -monde n'est pas au courant des règlements maritimes, et ne sera-t-il -pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, où chacun fait si -magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve à rien? Je suis un -officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas; -pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur; -j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me -rapprochant de l'ennemi, fût-ce même un poste très en sous-ordre, -très au-dessous de mes cinq galons d'or. - -»Ou bien, à la rigueur, ne pourrais-je être envoyé en supplément, -en mission, à bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je -trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si -trop de règlements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins, -monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant -qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie, -d'ici là, de m'employer n'importe où, ne fût-ce même qu'aux -ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que, -du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de réserve, je me voie -condamné à une presque inaction, quand la France entière est en -armes. - - »_Signé_: JULIEN VIAUD.» - - (PIERRE LOTI.) - - - - -II - -DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE - - -_Août 1914._ - -Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges -venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient -lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français -les attendaient pour les recueillir. Traînant avec eux quelques hardes -prises au hasard, ils étaient montés dans ces voitures sans même se -demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte -de fuir, d'éperdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu, -devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,--devant tout -ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore, -paraît-il, au fond des piétistes cervelles allemandes, et qui tout à -coup s'était déversé, sur leur pays et sur le nôtre, comme un -dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni -village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient là sans but, comme -des épaves, et la détresse effarée était dans les yeux de tous. -Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'étaient -perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aïeules, -maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi, -ne tenant plus à vivre mais poussées par un obscur instinct de -conservation; leur figure, à celles-là, n'exprimait plus rien, pas -même le désespoir, comme si vraiment leur âme était partie et leur -tête vidée. - -Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient -serrés par la main, deux petits garçons, visiblement deux petits -frères, l'aîné, qui avait peut-être cinq ans, protégeant le plus -jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les réclamait, -personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouvé tout -seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas -mourir? Leurs vêtements étaient convenables et ils portaient des -petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir -à des parents modestes, mais soigneux; sans doute étaient-ils fils de -l'un de ces sublimes soldats belges, tombés héroïquement au champ -d'honneur, et qui avait dû avoir pour eux, au moment de la mort, une -suprême pensée de tendresse. Ils ne pleuraient même pas, tant ils -étaient anéantis par la fatigue et le sommeil; à peine s'ils tenaient -debout. Ils étaient incapables de répondre quand on les questionnait, -mais surtout ils ne voulaient pas se lâcher, non. Enfin le grand -aîné, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de -le perdre, prit tout à coup conscience de son rôle de protecteur et -trouva la force de parler à la dame à brassard penchée vers lui. - -«Madame», dit-il d'une toute petite voix suppliante et déjà à moitié -endormie, «Madame, est-ce qu'on va nous coucher?» Pour le moment, -c'était tout ce qu'ils étaient capables de souhaiter encore, tout ce -qu'ils attendaient de la pitié humaine: qu'on voulût bien les coucher. -Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent -aussitôt, se tenant toujours par la main et pressés l'un contre -l'autre, à la même minute plongés tous les deux dans la tranquille -inconscience des sommeils enfantins... - -Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre, -deux petits oiseaux étourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres -encore que nos roitelets, étaient arrivés je ne sais comment à bord -de notre cuirassé, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le -jour, sans que personne du reste cherchât à leur faire peur, ils -avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches -ou sur les plantes vertes. - -La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fit appeler chez -lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux -petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés -d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son -lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules -de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient -sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié... - -Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser -aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la -même confiance et le même innocent sommeil;--mais des sollicitudes -beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux. - - - - -III - -PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE - - -_Octobre 1914._ - -Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un -village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un -commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné -pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par -un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil -de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait -dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su -lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau. - -Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures -enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse -l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se -rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en -train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur -notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de -la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux, -ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais -gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon -ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles -vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien -qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs -auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait -au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous -rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans -labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les -sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces -jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies, -un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui -eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil -trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les -barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des -ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le -sauve-qui-peut terrible. - -Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de -bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et, -tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de -soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux -Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les -attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide -salut militaire. - -Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec -les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune -paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais, -traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture; -elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent -écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes -pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe: -«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un -gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour -de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de -fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute -petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume. - -Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus -resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en -avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans -l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Écossais, des -cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le -salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de -l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient -jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en -grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que -j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de -rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats... - -Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait -toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient -peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y -prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau soleil, -un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et -des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les -gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on -eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et -singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des -jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds -faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se -croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis -en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge -faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne soeur, -figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait -avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages, -qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant. - -Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes -l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés -avec des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps -de tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du boeuf -rôti et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain, -par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle -part.--Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles -miches, là, debout contre cette porte?--Oh! ces miches-là, elles sont -à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec -ses aides de camp.»--A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon, -tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son -manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé du -pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous -servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en -burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités: -les soldats de notre auto. - -La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule -disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge -pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands -traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre -des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les -regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si -vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le -moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et -un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en -même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et -jeunette dont les bonnes soeurs ont le secret,--car ils riaient tous -les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien -être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune -élégance, je suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir -rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre -route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une -douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin -une gerbe d'asters d'automne... - -Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression -des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité, -chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine. - - - - -IV - -LETTRE A ENVER-PACHA - - -_Rochefort, 4 septembre 1914._ - -«Mon cher et grand ami, - -»Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous -et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne. -Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche -et sans peur, tenant tête, dix contre mille; en Thrace, vous avez été -celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce -tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de -sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les -cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les -atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire -visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par -où les assassins avaient passé. - -»Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le -dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et _par ordre_, -ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils -sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des -montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont, -eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture -n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre. - -»La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles; sur ce point, à -moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais -je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine -bien, hélas! les pressions exercées sur votre cher pays et sur -vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes -les tares de la race prussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a -dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant -d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a -certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi -votre coeur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous -persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été -contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire, -avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses -victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le -triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous -devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes -fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux -piloris de l'histoire humaine. - -»Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce -misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus -encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des -derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense -dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne! - -»Hélas! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop! -Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard, -au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité -séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français, -à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue -presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le -parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que -malveillance et persécution; contre vous tous, nous avons commencé une -campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard -l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous -apporter un peu--oh! très peu--de réconfort; mais c'est égal, cela ne -vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces -gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité; il -deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher -en leur compagnie. - -»Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée; -puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé! Ma -lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera, -peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de -mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai -voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un -peu de vérité. - -»Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le -jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma -seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux -empire de Prusse!» - - - - -V - -AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE - - -_Octobre 1914._ - -Où donc cela se passait-il?... Une des particularités de cette guerre, -c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence -détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je -suis... Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr, -hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que -cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu -des lignes ennemies! - -Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien -de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un -village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu -d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une -cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien -vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les -flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse, -ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient, -c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle -fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était -postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal -dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser -nous propose pour nous embellir la race?... Ah! ben vrai!...» Et, pour -donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre. - -Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands -bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en -finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres, -pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, -et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un -village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines -noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là, au -bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou -groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage -jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont -personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y -achever leur agonie sans secours... Nous les apercevions à peine, dans -notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de -la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait -la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un -voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute -cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se -souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de -feu. - -Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans -de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près -desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine -d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques -pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des -champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres -entours: - ---«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés? - ---Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français... J'ai vu -quand on les a enterrés... Monsieur, c'étaient des jeunes, ils -n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.» - -Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui -seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de -paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en -grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de -paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de -vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord -d'une route solitaire de l'extrême Nord,--ni que cette gentille petite, -au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir -d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la -forêt enveloppante... - -Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une -armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point -déterminé de l'immense front de bataille. - -Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes. -Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis -parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à -roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des -moitiés de boeufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des -crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à -nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer -tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse. - -Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement -continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce -tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute -une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où -chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts. - -«Nous voici arrivés», dit l'officier qui me guide. Si je ne -connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés -aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se -trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats; -nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre -grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou -moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons; -aucun vestige humain, pas même les ruines d'un village; rien qui -précise telle ou telle époque de l'histoire, ni même de la géologie. -Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont -de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule, -on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du -monde. - -«Nous voici arrivés»--cela veut dire qu'il est temps de cacher notre -auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et -risquer de faire tuer nos chauffeurs,--car il y a, dans la forêt -embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de -merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle -des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre -devoir est de continuer à pied. - -Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui -ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné, -piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de -débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette -région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée! -Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations, -disséminées sous bois et invisibles d'abord, sont des espèces de -cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de -feuillages; jadis, à l'île de Pâques, j'avais vu de telles -architectures... Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces -demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà, d'un -recul au fond des temps. - -En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire -rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante, -où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la -guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des -animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu. - -Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour -voir qui arrive. Et elles n'ont rien de préhistorique, non plus que les -képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien -portant et de belle humeur, l'air amusé de vivre là comme des lapins. -Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas -eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune -et gaie.--«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour -aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y -trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images, -que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à -passer le temps dans les tranchées.»--Quel dommage que je ne puisse pas -rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de -satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux? - -Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne -de feu... Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus -noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce -semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des -pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos -chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées. - -Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à -peine une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre -fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui -sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant, -viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y -travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux, -s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires -embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé, -dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de -galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et -d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés, sinon -dépassés. - -Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de -monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit -et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là, -terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les -obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se -risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les -entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprévue, au -pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre -eux des ruées de ces barbares, dont la forêt d'en face est encore -pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris -pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule -masse enragée, et comment, avant de s'empêtrer pour la mort dans nos -fils de fer barbelés, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire -beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont déjà vu tout cela, mais quand -même ils sourient avec une dignité grave. Depuis bientôt huit jours -ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils -ne se plaignent de rien: «On est bien nourri, disent-ils, on mange à -sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos -trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de -dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il -nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel, -vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces -dames qui travaillent pour nous.» - -(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour -les officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine, -j'avais déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le -redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!) - -Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée, -appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des -élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y -en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière, -dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont -devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des -braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos -distances, nous aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le -vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la -peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se -battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera -jusqu'à leur dernier souffle: «Quand on a vu, me disent deux jeunes -paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces -brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel, -n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire -autant chez-nous.» Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et -profonde cette déclaration naïve. - -Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout -même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi -réconfortant et commande une admiration égale. - -Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous -garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de -l'Est à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des -doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de -kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus -redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui -serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une -héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse -ensanglantée... - -Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et -n'en finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux -heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue -toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de -forêt, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les -ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le coeur se serre dans -l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans -recours, au fond des primitives barbaries. - ---«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous -les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester -un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.» - -Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été -donnée ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard». -On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire -qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je -resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur -compagnie. - -Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de -perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en -métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et -c'est dans notre direction que cela commence à venir. Mais c'est -beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à -gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il -faudrait qu'ils fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de -causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien. - ---«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée. -Et c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon -colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui -écopons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les -Boches.» - -Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se coucher -tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières: des -cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les -quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à -coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une -longue fosse commune au cimetière. - - - - -VI - -LA BASILIQUE-FANTOME - - -_Octobre 1914._ - -Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française, -pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir, -j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en -revenant d'une mission de service terminée. - -Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne, -ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir, -humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane -luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'oeil au -guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous -avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa -grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient -être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était -évidemment cela. - -L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres, -tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour -passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut -parlementer, donner le _mot de ralliement_. - -Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de -la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des -lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants -dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble -s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens, -c'est d'abord tout droit par là; ensuite vous tournerez à gauche, puis -à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde. -Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures -d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus -anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette, -un livre de messe à la main, car c'est dimanche. - -A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles -égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure, -sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes, -pour dire: vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer -quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a -plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette -ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces -et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants -s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de -fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette -fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette -gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela, -et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les -temps qui courent... - -Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence -comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises -apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes -tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône -encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel -opaque. - -Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims, -mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à -s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande -momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en -cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée -en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa -sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de -vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du -haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une -étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours -debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le -feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine -qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la -file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des -espèces de suaires rougeâtres. - -Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la -barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout -solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le -palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du -sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout -léchée et noircie par la flamme. - -Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que -Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée -aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si -frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France, -chef-d'oeuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa -pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout -matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on -est convenu d'appeler la Renaissance... Oh! la grossière et lâche et -imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute -volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles -s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles, -d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!... - -Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être -l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur -d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la -messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre...» Et, pendant -que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais -épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais -quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes -incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait -partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu -d'artifice.» - -En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main -ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré -leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici, -c'était le coeur même de la vieille France: quelque idée -superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages, -et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la -ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert. - ---«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée -de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne -résisteront pas au prochain hiver? - ---Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout -risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu -leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les -préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au -bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale, -et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la -pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la -grâce de Dieu!» - -En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs -de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique, -dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus -immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid -inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est -peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de -cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles -basiliques--fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de -tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines -qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,--au lieu de cela, -un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les -lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les -trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par -la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les -regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le -jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui -s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes, -ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été -imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire -retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher -le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont -s'anéantir; et puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues -séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des -ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui, -malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans -leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses -plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains, -n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute -pesanteur et à peine matériels. - -Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous tête levée et ne pas trop -contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement -sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair -humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de -blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu, -et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces -êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en -hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes -trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et -religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de -sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands -n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas -à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef, -laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des -cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux -d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant... - ---«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des -bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au -soir. Et puis, venez voir le miracle.» - -Et il me mène dans le choeur, où la statue de Jeanne d'Arc, -préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là, -intacte, avec ses yeux de douce extase. - -Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que -les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement -composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines -les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles -lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros -paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne -reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais -impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a -perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les -jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites -figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au -cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des -opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des -gemmes... - -Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte -alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré -de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent -froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche, -et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la -chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place -des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours. - -Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de -vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien -qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme -des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La -Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin, -mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et -outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière, -incurable, définitive,--destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le -monde une sinistre nuit d'éclipse... - - * * * * * - -Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est étrange d'être -restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi, -n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure. - - - - -VII - -LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE... - - -_Décembre 1914._ - -On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur -confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le -silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela -leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de -leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude -dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à -mes braves petits amis... Tout de même, à force de s'appliquer et de -se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à -leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable -contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp -retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens. -Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit -qu'ils allaient tous aller au feu! - -S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de -l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus -d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils -seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que -rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que -tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu -chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires, -au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et -chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en -silence, pour le saluer bien bas. - -Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au -feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On -finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné -là-bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de -héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore -l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des -nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés--rien qu'à la -surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui -soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous, -unis, décidés, disciplinés, sages,--et rêvant d'avoir un drapeau à -leur retour... - -On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée -belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à -couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il -fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée -se propageât plus loin. - -On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et -solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre -aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; _tâchez -de tenir au moins quatre jours_.» - -Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls; -les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été -insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois -mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!... - -Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris, -où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si -brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot» -réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers -avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai, -d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements. -Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»; -personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant -vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage -égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage» -maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux -colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à -tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs -si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne -fâche jamais personne. - -Donc, ils s'étaient _débrouillés_, car, après ces trois ou quatre -semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu -comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les -survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés. - -Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui -avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est -qu'ils se résignaient mal à _ramper_. Ramper, c'est une allure -introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on -sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas -eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils -partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre -pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient -pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop. - -L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant -reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille--mais -_sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et -interminable tranchée_--n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir: -«Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette -tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait -trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions -pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes -le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de -nous tuer. - -»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça, -je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me -rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à -pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh! -bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez -nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des -braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent, -tout de même ça nous en bouche un coin!» - -Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait -peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la -neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées; -du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant -pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune -cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout -proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par -les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que -parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y -avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où -frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à -coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux! -Mais c'est nous qui sommes là, vous tirez sur les vôtres!» Et on -perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut -plus se réveiller ni sortir. - -Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient -soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les -«marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du -diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre -mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute, -et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une -dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un -chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là, devenait vraiment -au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au -dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas -de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville -flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps -qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de -passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient -pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y -passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver -pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait -tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se -trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos -fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le -nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant -la _moitié_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs -officiers... - -Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons -l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre, -touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis, -et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il -était venu les féliciter. - -Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être -jamais,--à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu -engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore, -avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli. - -Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et -même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y -attacher la croix! - - * * * * * - -P.-S.--La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été -citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, _pour avoir fait preuve -de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense -d'une position stratégique très importante_. - - - - -VIII - -TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE - - -_Novembre 1914._ - -Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées -ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait -oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur -l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse, -dans les nuages attiédis de là-bas, ses montagnes tapissées de -fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans -cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un -mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon -comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont -creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et -les plus chéris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de -désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce -fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un -effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée -de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris -au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se -couronner de fleurs. - -Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être -brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que -les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des -deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette -lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se -méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir -l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à -l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est -d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne... - -J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots, -un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises -autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé, -pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait -leur rester. - -«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté -ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus -vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais -je vois bien à présent que c'est encore ceux-là, ces sales _sauvages -à couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!» - -Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui -était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et -confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages à couenne -rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul -plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et -n'importe où, ces sauvages-là, «les plus mauvais de tous», en effet, -se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à -l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses -toujours fleuries. - -Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de -chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont -jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même -d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement -inutile, et plus imbécile! - - - - -IX - -UN PETIT HUSSARD - - -_Décembre 1914._ - -Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant -chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et -on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé -d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle -la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre... - -Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers -d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas -pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est -beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très -chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve -une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était. -D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma -génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui -qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à -dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce -que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de -discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque -trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer -familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour -aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il -m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis -où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité -si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa -douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le -salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir -ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré -l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère -pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le -tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant--oh! -très doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait été -compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à -tout le monde, excepté à lui... Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au -printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que -vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre, -pour jouer avec son ami le vieux chat grognon. - -Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir -du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine, -un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait -correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder, -n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien... -Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu -sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au -coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont -les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir -enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace, -aller au feu!--«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui -dis-je; vous êtes content?--Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait -du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, après lui avoir -souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle -qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun -pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière -fois. - -S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela -d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait -rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée -et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de -voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente. - -D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il -s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants -pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le -généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le -garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors -d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens -trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne -devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à -coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver, -caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire -d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans, -cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins -trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait -compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partagé -entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on -l'envoyât en Alsace. - -Et, à peine était-il arrivé là-bas--à Thann où c'était jour de -bombardement--un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne -sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du -mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps -«d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une -minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à -jamais!... - -Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même -coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à -cette terre d'Alsace redevenue française. - -Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis -hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque -chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de -trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves, -ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées, -et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons -s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service -dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois -mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin; -le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes -allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des -barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais -personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit -hussard fut reconduit par tout le monde. - - * * * * * - -Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront -été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui -représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères, -pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant -dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et -jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des -regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour -quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que -l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur -santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien -s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout à coup, les -voilà, les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés -pour la vie, les voilà, les chers petits héros, la poitrine crevée, -ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain pître infernal -qui règne à Berlin!... - -Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie, -qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour -qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _après_, -puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure -de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira -jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême -horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance_... - - - - -X - -UN SOIR D'YPRES - - - «En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise - la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis - de lui appartenir.» - - (SCHOPENHAUER.) - - «Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et - de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir - éprouvé pour y croire.» - - (VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l'ère chrétienne_.) - -_Mars 1915._ - -Des ruines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre -avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de -ces fines colonnades élancées et de ces ogives mystérieusement -charmantes qui, dès le premier coup d'oeil, évoquent pour l'esprit le -moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison bientôt évanouie. -Mais les vestiges de cet art-là, on avait l'habitude de ne les voir -qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux -cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici -un _ensemble_: d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances -compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades -à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un -groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable _quartier_, -tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques dentelles de pierre. - -Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la -vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages -des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité -jaunâtre. - -Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui -stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies -silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de -quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien -aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des -petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la -masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui -visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des -Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes -«bleu-horizon» de nos soldats de France, qui sont en majorité; tout -cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous -rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants, -sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver. - -Des ruines, oui, mais, à mieux regarder, d'inexplicables ruines, car -les éboulements semblent d'hier, les lézardes, les déchirures sont -trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et -là, par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur les parois -intérieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps -qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveilles, et, jusqu'à -nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires -bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore -jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui -sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse, -parachevant chaque jour leur oeuvre imbécile, et multipliant leurs jets -de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un -accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau. - -Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui -tient encore à peu près debout, est la fameuse Halle aux drapiers, -construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie -a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a -rendue plus célèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient, -elle a flambé avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'église -et des précieux entours, éclairant toutes les plaines en rouge; les -Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux -comme matériel incendiaire; leurs bombes à la benzine ont fait rage -contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était -perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses -peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a -perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui -étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues -d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est -singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des -minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à -la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que -les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air. -Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les -plaines, odieusement décapité aujourd'hui, crevé, fendu de haut en -bas, résiste à peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une -seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le -monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée -s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure -tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort. - -Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous -avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour -la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même -éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent -leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares, -ne l'ont pas fait exprès; non, tout simplement elles étaient trop -rapprochées, ces maisons-là, trop voisines des points visés par eux: -la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à -Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils -tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est -beauté, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la -ville d'Ypres n'a pas énormément souffert... Ah! si pourtant! -J'oubliais l'hôpital, là-bas, qui également a servi de cible; -d'ailleurs on connaît aussi les préférences allemandes pour bombarder -les asiles de blessés ou de malades, ambulances, postes de secours et -voitures à croix rouge... - -Avoir commis ces destructions, avoir transformé en un champ de -décombres cette tranquille Belgique, qui était surtout un incomparable -musée, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais -c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette -sottise que Schopenhauer lui-même ne peut se tenir de célébrer, -pendant l'accès de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela -revient à signer et parapher sa propre ignominie, pour l'édification -des neutres et des générations à venir. Les torturés, les pendus, -les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de -pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en -souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de -musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes, et qui -vont durer! - -Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore, -le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie, -nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont -la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!--«Peuple né pour -le mensonge»,--avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne -dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi, -contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation -de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté -dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait -tromper!... - -Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais -avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus -clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à -cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les -lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir. - -Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui -font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général -ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe. -Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus -probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque -sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme -pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans -paroles, l'un d'eux soudain profère--on devine à l'adresse de -qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus -insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence -par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au -contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»--Il y manque ici -l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce -compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour -ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous -de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit -soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!... -Les voyous de voyous!» - -La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici -toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par -des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin, -des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou -dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains -d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les -«marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France, -roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle -heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers -l'obscurité brumeuse;--car la plus aimable fantaisie préside à ce -bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus, -tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et, -en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de -silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans -quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour -maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des -caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on, -des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont -restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une -sorte de fataliste résignation. - -La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs -silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras -cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de -ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu -desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines -dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où -l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les -réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et -souffrent,--et si près, à une portée de canon à peine, ces autres -trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables -sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris -de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide -enflammé sur les nôtres... - -Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours! -Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore, -cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment -que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra, -le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si -de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de -désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de -printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites -filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent -bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir, -elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme -un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une -grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité, -les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les -souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles -mamans vont les coucher. - -Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée -là, solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place -que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu -de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de -deuil... - - * * * * * - -Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé, -Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées. - - - - -XI - -AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE - - -_Mars 1915._ - -Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter -d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté -le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement -et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la -neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir. - -Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la -partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses -entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était -d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le -monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt -repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans -les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux -apprécier au passage «l'oeuvre civilisatrice» du kaiser), presque -personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes -armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent -sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme -si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du -feu. - -Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de -cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces -soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses -dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle -humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du -commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la -bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la -mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance -entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à -la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps, -qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va -finir! - -A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots -français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur -faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout -à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma -portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine. -C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies -figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et -que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si -c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à -l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me -disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers, -pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les -Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez -eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes -j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore -avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma -vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu'à les entendre parler, -tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes -militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs -détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai -reconnus rien qu'au son de leur voix. - -Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en -parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à -présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle, -qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale, -où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me -disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres -m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en -plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre -nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en -nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même coeur!» - -Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase -campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins -défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et -parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares -sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait -être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en -fait à toute minute--suffirait du reste à vous rasséréner: figures -épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les -pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer -des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur -capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages, -belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de -l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris? - -Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus! -J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers -le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des -convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais -assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se -préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû -l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et -d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie. -Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe -autour de son roi, au courage sublime... - -Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et -dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme -sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on -n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier -général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la -résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui -stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est -une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux -lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa -Majesté),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre, -une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,--c'est là. Sous la -pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide -de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne -peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de -gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps -de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le -roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air -étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour -le bon accueil. - -Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me -recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides, -jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé -le respect de la majesté souveraine,--si infiniment agrandie ici par le -malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi -Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi...» et il -achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor. -Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par -l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même; -une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois; -au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le -pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans -stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une -sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé, -triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver. - -Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait -chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder -longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour -écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage -pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors, -combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je -sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout, -tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si -bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une -interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;--et cependant, -lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans -la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire -d'un tel nom! - -Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise -modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir -été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa -popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre -de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que -j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et -de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux, -noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à -peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre: -«C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de -ce nom aurait pu agir d'une autre manière?» - -Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une -partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces -parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être -si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette -fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle -gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple -officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis -assis. - -Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est -au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier... - -Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas -désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa -vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait! -Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il -pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au -milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le -plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au -lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation, -dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au -préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et -ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand -roi guerrier, au milieu d'une armée de héros. - -Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa -loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui -certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce -que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la -délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à -l'honneur. Saluons-le bien bas! - -Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma -dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le -premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par -les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!» - -Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page -encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de -l'histoire. - -Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes, -alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au -front, continuer la sainte lutte. - -Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre! - - * * * * * - -La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le -sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes -défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je -reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains -situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au -pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là-bas, le bouffi -d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang -plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose -encore s'entourer d'une pompe insolente;--celui d'ici, relégué sans -murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son -royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le -concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications -magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes. - - - - -XII - -QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE - - - «Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de - sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses - perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne en - dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les - principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs - infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.» - - (Impératrice MARIE-THÉRÈSE.) - -_Mars 1915._ - -Cela me fait l'effet d'être loin, loin et perdu, ce refuge de la -souveraine persécutée! Je ne sais depuis combien de temps mon auto, -aux vitres cinglées de pluie, roule dans la pénombre des averses et du -soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces -routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivés. Sa Majesté la -reine Élisabeth de Belgique avait daigné m'accorder audience pour six -heures et demie; je tremblais d'être en retard, cette course n'en -finissant pas à travers un pays où l'on ne voyait plus rien,--et nous -étions à temps, mais tout juste. - -Six heures et demie en mars, sous un ciel épais, c'est déjà la nuit -noire. L'auto s'arrête, je saute sur le sable d'une plage, et je -reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on -perçoit vaguement, dans l'obscurité, l'étendue imprécise, moins -sombre que le ciel. Pluie et vent glacés. Sur les dunes, deux ou trois -maisons se dessinent en grisailles, sans lumières aux fenêtres. -Cependant une petite lueur de ver luisant accourt à ma rencontre: un -officier du service de Sa Majesté porteur d'une de ces lampes -électriques que le vent n'éteint pas et qu'on appelle chez nous des -lanternes d'apache. - -Arrivé à la première maison où l'aide de camp me fait entrer, je -veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: «Non, non, dit-il, -gardez-le, nous avons encore à passer dehors pour arriver auprès de Sa -Majesté.» Cette première villa n'est que le refuge des dames -d'honneur et des officiers de cette cour, au cérémonial maintenant si -réduit et qui, chaque soir, par précaution contre la mitraille, -s'enveloppe d'une obscurité voulue. L'instant d'après, on vient -m'appeler de la part de la souveraine; avec le même gentil officier et -sa même lanterne, me voici courant jusqu'à la villa suivante. Pluie -mêlée de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperçoit, -oh! très confusément, un paysage désertique, des dunes et des sables -déployés en un infini presque blanchâtre. «N'est-ce pas, dit mon -guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont -venus, c'était complet comme illusion!» En effet, car, même en -Afrique, les sables blêmissent dans l'obscurité; mais c'est un Sahara -qu'on aurait transporté sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y -devient par trop lugubre. - -Dans la villa, voici un salon bien tiède, bien éclairé, dont les -meubles rouges apportent une gaieté et comme un réconfort au milieu de -cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une -joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une -cheminée où flambe un bon feu. - -En attendant la reine, j'avise une longue caisse posée sur deux -chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches -qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en -colonnes y sont tracées au pinceau. L'officier a suivi mon regard: -«C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent -d'envoyer à notre roi.»--Je les avais oubliés, moi, nos si lointains -alliés de l'Orient-Extrême. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous; -quelle étrange chose! Et, même là-bas, les malheurs des deux -charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur témoigner -une sympathie particulière en leur envoyant un précieux cadeau. - -Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du -Japon; mais une dame d'honneur paraît, annonçant Sa Majesté, et vite -il se retire... - -«Sa Majesté vient», a dit la dame d'honneur.--Cette souveraine jamais -vue, que le malheur a comme sanctifiée, avec quelle infinie -vénération je l'attends là, devant la flamme de ce foyer, tandis que -le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors. -Par quelle porte va-t-elle paraître? Sans doute par celle du fond, -là-bas, sur laquelle mon attention reste involontairement -concentrée... - -Mais non, voici qu'un léger frôlement me fait tourner la tête du -côté opposé, et, de derrière un paravent de soie rouge qui masquait -une autre entrée, la jeune reine émerge soudain, si près de moi qu'il -ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma première -impression, furtive bien entendu comme un éclair, impression toute -visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit -éblouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui -resplendissent comme deux lumineuses étoiles bleues. Et puis tant de -jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore à peine. Les -différents portraits, si peu fidèles, que j'avais vus de Sa Majesté -me l'avaient fait juger très grande, avec un presque trop long profil; -et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage -aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatériel, si -délicat qu'il est presque inexistant auprès de ces yeux d'une eau -merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour -révéler la lumière intérieure. Même si l'on ignorait qui Elle est, -si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dévouement au devoir, ni la -suprême dignité de ses actes, ni sa résignation sereine et son -admirable charité toute simple, en la voyant on se dirait dès l'abord: -Une femme qui a ces yeux-là, qui donc peut-elle bien être, une -évidemment qui plane très haut, une qui ne bronchera jamais et qui, -sans même ciller des paupières, saura tout regarder en face, aussi -bien les tentations que les dangers et la mort... - -Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosité banale, -j'aimerais saisir un écho de ce qui se passe au fond de son coeur, -devant les drames de sa destinée! Mais on ne conduit pas à sa guise la -conversation d'une reine, et, au début de l'audience, Sa Majesté, avec -une grâce légère, aborde différents sujets, comme si de rien -n'était; nous causons de cet Orient où nous avons voyagé l'un et -l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous -sommes oublieux de la grande tragédie qui se joue, oublieux de ces -plaines d'alentour semées de ruines et de morts... Cependant bientôt, -peut-être parce qu'un peu de confiance est née, Sa Majesté me parle -des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'où j'arrive; alors -les deux étoiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer -légèrement, malgré l'effort pour les maintenir claires: - -«Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour -permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer -dans les temps meilleurs qui approchent. - ---Ah! répond-Elle, rebâtir!... Oui, évidemment, on pourra rebâtir... -Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera -toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'âme, qui s'en est -allée...» - -Je vois alors combien Sa Majesté les aimait déjà, ces merveilles -détruites, et tout ce passé de son pays d'adoption, qui survivait là -dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre. - -Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins -impersonnels, et, peu à peu, nous en venons enfin à parler de -l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son -coeur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en même temps que la -plus complète stupeur devant tant de forfaits. - -«Il y a quelque chose de changé en _eux_,--dit-Elle, à mots -entrecoupés.--Ils n'étaient pas ainsi... Ce kronprinz, que j'ai -beaucoup connu dans mon enfance, il était doux et rien en lui ne -faisait prévoir... J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas à -comprendre... Non, autrefois ils n'étaient pas ainsi, j'en suis -sûre...» - -Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien -que, sous leur épaisse hypocrisie, ils étaient déjà tels, depuis les -origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est née -parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces? -Certes le déchaînement, auquel nous assistons, de leur barbarie -latente est l'oeuvre de ce «roi de Prusse», fidèle continuateur de -celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thérèse; c'est bien lui -qui, suivant l'âpre et si juste expression américaine, leur a _enflé -la tête_. Mais ils étaient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs -âmes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs -écrivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond. - - * * * * * - -Après un instant d'hésitation, pendant lequel on n'entend plus que le -bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre était -princesse de Bavière, je me permets de rappeler que les Bavarois de -l'armée allemande se sont inquiétés des persécutions contre cette -Reine de Belgique, issue de leur race, et indignés même quand le -Monstre qui mène le sabbat a cherché à repérer ses enfants pour les -arroser de mitraille. - -Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui était posée sur -les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque -chose d'inexorablement définitif, et, à demi-voix grave, elle prononce -cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennité d'un arrêt -sans recours: - -«*C'est fini... Entre _EUX_ et moi, il y a un rideau de fer qui est -descendu pour jamais.*» - -En même temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux -qu'elle aimait là-bas, les deux claires étoiles bleues qui me -regardaient s'embrument tout à fait, et je détourne la tête pour -n'avoir pas l'air de m'en être aperçu... - - - - -XIII - -POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT - - -_Juin 1915._ - -L'Orient, les Dardanelles, la Marmara... Dès que l'on prononce ces -mots, surtout en ces beaux mois d'été, ce sont des images de paix -ensoleillée qui se présentent à l'esprit, paix un peu morne -peut-être, à cause des immobilités de là-bas, mais paix d'une si -adorable mélancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passés -humains qui, partout dans ces régions, sommeillent et se conservent -sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'île de Gallipoli, aux -collines plutôt pierreuses et dénudées, il y avait naguère encore, -dans chaque repli où court un ruisseau, de tranquilles vieux villages: -maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets -de cyprès noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stèles -dorées,--innombrables, comme on sait, dans cette Turquie où jamais on -ne dérange les morts. Et c'était si calme, tout cela; on eût dit que -ces humbles petits édens avaient l'assurance d'être épargnés pour -très longtemps encore, sinon pour toujours. - -Mais, hélas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y déchaîne -aujourd'hui, l'horreur sans précédent qu'ils ont le génie de semer, -dès qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou -cachés. Et c'est devenu le plus sinistre chaos, à la lueur de grandes -flammes rouges ou blêmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est -bouleversé, effondré. «Les vieux châteaux d'Europe et d'Asie ne sont -plus que des ruines, m'écrit un de nos zouaves qui se bat là-bas; je -souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravagés par les -tranchées et les obus; les vénérables cyprès sont fauchés; des -marbres funéraires d'une grande valeur artistique, brisés en mille -morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit épargné!» - -Des tranchées, des tranchées partout. Cette forme de guerre, -souterraine et sournoise, que les Allemands ont imaginée, les Turcs ont -été forcés de s'y plier, comme du reste nous-mêmes. Donc, ce vieux -sol, recéleur d'antiques trésors, a été labouré d'entailles -profondes, dans lesquelles à chaque instant reparaissent les débris de -quelque merveille datant des lointaines époques imprécises. - -Et ces tranchées, à toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de -sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et -jusqu'à celui des doux géants de Nouvelle-Zélande qui les ont suivis -dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous -ces alliés, si disparates mais si unis contre la grande fourberie -d'Allemagne. En face, tout près, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui -ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que -pourtant, chez nous, des gens profondément ignorants des causes -insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-là, -beaucoup plus mitraillés que les nôtres; cependant ils se battent à -contre-coeur; ils se battent parce qu'on les a trompés et parce que -d'impudents étrangers les poussent à coups de revolver; si en -général ils se battent superbement quand même, c'est une question de -race, voilà tout. Et les plus naïfs d'entre eux, auxquels on a -persuadé qu'ils n'avaient affaire qu'à leurs ennemis russes, ignorent -que c'est nous qui sommes là. - -Nous occupons, dans cette presqu'île, une région conquise et -conservée à force d'héroïsme. La configuration des terrains continue -d'y rendre notre situation difficile, et notre ténacité d'autant plus -admirable. En effet, nous sommes dominés par les collines d'Asie, où -tous les forts n'ont pas encore été réduits au silence; il n'y a donc -pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hôpitaux de fortune -où les médecins puissent soigner les blessures en sécurité -complète, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les -interrompre. - -Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hâter de combler. -Elle prépare dans un empressement extrême un grand navire de secours, -pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir à ses frais trois cents -lits, le linge, des infirmières, les médicaments, les appareils. Le -navire sauveur ira mouiller devant une île très proche des batailles, -mais à l'abri de tout; des canots à vapeur et des automobiles lui -seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener à bord les -grands blessés, que l'on pourra, dans le calme, opérer, soigner tout -de suite, avant l'infection et la gangrène. Combien de précieuses -existences de soldats seront ainsi conservées! - -Bien entendu, les brancardiers du navire relèveront aussi les blessés -turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce -ne sera que juste réciprocité, car ils font de même pour nous. Des -zouaves qui se battent là-bas m'écrivaient hier: «Les Turcs nous -résistent avec une bravoure sans égale, tous les journaux d'Europe le -reconnaissent. Mais nos blessés, nos prisonniers sont traités par eux -d'une façon parfaite, le général Gouraud l'a déclaré lui-même dans un -ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent -mieux que leurs propres soldats.» Et voici le passage textuel de la -lettre d'un de nos adjudants: «J'étais tombé, blessé à la jambe, -auprès d'un officier turc blessé plus gravement que moi; il avait sur -lui une trousse à pansement, et il a commencé par me panser d'abord, -avant de songer à lui-même. Il parlait très bien français, et il me -disait: «Vous voyez, mon ami, où ces misérables Allemands nous ont -menés!...» - -Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils -m'intéressent plus que les nôtres; on ne me fera pas l'injure de le -croire. Non; mais les nôtres, tout le monde les aime déjà, n'est-ce -pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop méconnus et calomniés -par la masse ignorante. «Épargnez-les aussitôt qu'ils lèvent les -mains!» a dit à ses hommes, dans une proclamation d'une admirable -loyauté, un général héroïque, ramené hier des Dardanelles tout -couvert de blessures; «épargnez-les, _ce ne sont pas nos ennemis_». - -Donc, le grand bateau sauveur qui va être envoyé là-bas, on travaille -en hâte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accepté là une -lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent, -beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part à tout le -monde; on en a déjà tant donné, qu'on en donnera davantage encore, -car chez nous c'est inépuisable, la charité, quand le bel élan -commence. Je demande même qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse. - -Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers -soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils -tombent avec des blessures graves, il y aura là quelque chose comme un -véritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un -coin de paradis, et qu'ils y seront aussitôt transportés. Au lieu de la -pauvre ambulance improvisée, trop chaude et de sécurité incertaine, où -l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce -refuge vraiment inaccessible à la mitraille, ce grand navire paisible -où le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, où régnera -enfin le silence si ardemment désiré quand on souffre, où l'on sera -soigné, avec les derniers perfectionnements et les plus ingénieuses -inventions, par de douces infirmières françaises en robe blanche, qui -marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni -les rêves... - - - - -XIV - -LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE - - -_Juillet 1915._ - -J'avais naguère englobé la Serbie--son prince surtout--dans mes -premières accusations contre les peuples balkaniques, au moment où ils -se ruaient ensemble sur les Turcs déjà aux prises avec les Italiens. -Mais plus tard, au cours de tant de réquisitoires indignés, je n'ai -plus une seule fois prononcé le nom des Serbes; c'est que déjà mes -renseignements de là-bas me prouvaient que, parmi les ALLIÉS d'abord, -les ALLIÉS des Balkans, c'étaient ceux-là les plus humains. Eux -mêmes, sans doute, avaient remarqué que je ne les nommais plus, car -pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les -Bulgares et même les Grecs me déversaient un flux de grossièretés -immondes. - -Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour établir définitivement la -vérité dans l'histoire, a fait procéder à une consciencieuse -enquête internationale, dont les résultats, consignés en un épais -volume, ont l'autorité des plus sincères documents officiels; on y -trouve, avec preuves et signatures à l'appui, les plus terrifiants -témoignages contre les Bulgares et les Grecs, et très sensiblement -moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitulé: -_Enquête dans les Balkans_ (Dotation Carnegie), a été, je le crains, -beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler à tous. - -D'ailleurs, comment ne pas pardonner à ce vaillant peuple serbe les -excès qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie -profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, férocement, et sans -remords, vient de le sacrifier comme appât, pour l'une de ses plus -abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel -héroïsme magnifique elle sait se défendre contre un ennemi qui ne -recule même pas devant l'horreur de brûler sa capitale, peuplée -seulement à cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie, -devenue tout à coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui -ramener les quelques coeurs français que mon dernier livre a peut-être -éloignés d'elle. Et c'est là le seul but de cette lettre. - - - - -XV - -SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! - - -_1er août 1915._ - -Il y a un an aujourd'hui, commençait la violation éhontée du -territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il, -accélère encore sa fuite éperdue, et déjà nous voici à la date -anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali -l'histoire humaine. Un forfait accompli après une longue et hypocrite -préméditation, sans même qu'un remords, ni seulement une pudeur, -aient fait hésiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous -laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de -découragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes -pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est -convenu d'appeler honneur, civilisation et progrès. Les ruées barbares -des vieux temps étaient mille fois moins meurtrières, et surtout -tellement moins écoeurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie -hésitaient devant certaines lâchetés, certaines profanations, -certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis -elles ne détruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le -Dieu des Chrétiens dans un burlesque pathos de prières!... - -Ainsi, il s'est trouvé à notre époque un macabre empereur et une -séquelle de princes--sa descendance, ses portées de loups dont le plus -féroce, en même temps que le plus poltron, se coiffe d'une tête de -mort--et des généraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, après -une préparation réfléchie de presque un demi-siècle, dans ce même -crime initial avant-coureur de tant d'autres, et écraser ignoblement -sur le passage, en manière de prélude, un petit peuple jugé par eux -sans défense! Mais voici que le petit peuple s'est levé, frémissant -d'une indignation sainte, pour essayer d'arrêter la Grande Barbarie -soudainement démasquée, de l'arrêter au moins quelques jours, même -au prix d'un anéantissement qui s'annonçait inéluctable! Quelles -couronnes assez étoilées l'histoire pourra-t-elle donc décerner à -cette nation belge, et à son roi qui n'a pas craint de lui demander de -se dresser là comme une barrière! - -Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dépossédé de tout et relégué -dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir, -quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans -tache il nous faudra graver profondément son nom, pour le bien assurer -contre les oublis de nos mémoires françaises,--qui se sont montrées -parfois un peu légères, hélas! du moins en face des séculaires -infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indéfiniment nous rappeler, -nous et nos descendants même lointains, que, pour sauver l'Europe -civilisée et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a -pas hésité une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient -au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes -compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au -bout, avec un tranquille sourire, son devoir de héros loyal, comme si -rien n'eût été plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on -l'étonne en lui disant qu'il a été sublime. - -Quant à la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son âme lui -élève aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence -des souveraines est d'être condamnées presque toujours à régner sur -des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas -spécial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, échu à tant -d'autres reines, doit être une plus intime torture, qui s'ajoute à -tous les maux endurés, car la fatalité écrasante est venue la -séparer de ceux qui jadis étaient les siens, même de cette noble -femme toute de dévouement et de charité, qui fut sa mère. Ce -surcroît de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si -calme, qui ne faiblit jamais. Auprès du roi, compagne attentive pendant -les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher -l'énergie; auprès des pauvres dévalisés ou incendiés, auprès des -blessés qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, réconfortant -les plus humbles avec sa simplicité adorable, multipliant auprès de -tous ses pitiés exquises, oh! qu'elle soit bénie, admirée et -glorifiée! Et pour son autel, consacré dans nos âmes, choisissons de -très rares et très délicates fleurs, qui lui ressemblent! - - - - -XVI - -L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» - - -_8 août 1915._ - -Malgré l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaieté qui ne -cesse d'y régner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander -que sous toutes réserves. - -D'abord, l'accès en est plutôt difficile, à tel point que les dames -n'y sont jamais admises; pour y monter--car elle est très haut -perchée--il faut cheminer pendant des heures à travers des forêts -séculaires où la cognée n'a été mise que depuis très peu de mois, -et ce sont des routes étranges, en lacets très raides, parmi des -arbres géants, sapins ou mélèzes, abattus d'hier, qui gisent encore -en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serrée, -avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairières, on a -fiché en plein sol des arbres, arrachés ailleurs et qui ne sont là -que pour vous cacher, derrière leurs branches mourantes; c'est à -croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perçants et -mal intentionnés, contre lesquels tant de précautions s'imposent. - -Mais il y a beaucoup de monde sur le chemin, dans ces forêts qui, à -première vue, semblaient des forêts vierges! D'un peu loin, quand on -apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une même verdure si -puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles -abritaient des peuplades! Et de si singulières peuplades, qui sont -évidemment des restes d'humanités tout à fait préhistoriques, et qui -présentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des -hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformité, sont tous vêtus -de vieilles houppelandes en laine défraîchie d'un bleu de ciel pâle; -pas très soignés de cheveux ni de barbe, et plutôt faits comme des -brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires -quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on -serait plutôt tenté de s'arrêter pour leur serrer la main. Mais -quelles drôles de petites demeures ils ont construites, les unes -isolées, les autres groupées en village! Il y en a de toutes -légères, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec -des matelas en feuillage, à l'intérieur, pour dormir; il y en a de -souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'énormes -quartiers de rocher en gardent les abords, pour les défendre sans doute -contre des redoutables bêtes féroces d'alentour. Et c'est toujours -auprès de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dégringolent -bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,--car il y -en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes -sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives... Il est vrai, on y -entend aussi, de temps à autre, de mauvais bruits caverneux, des -détonations, de droite ou de gauche, que les échos prolongent... Est-ce -que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimulée un peu partout -dans la forêt?... Quel manque de goût, troubler ainsi la symphonie des -sources! - -Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vêtues de -gris bleu, elles sont d'immigration récente, car tout est neuf, -improvisé dans leur installation, ainsi du reste que dans -l'interminable route en lacets qu'elles ont tracée et par laquelle -aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, réussissent à -monter si vite... - - * * * * * - -L'une des particularités de ces villages clandestins, qui se sont tapis -sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetière, -entretenu avec des sollicitudes tendres, là tout près, à toucher les -demeures, comme si les vivants tenaient à ne pas s'éloigner de leurs -morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu -de ces sources limpides, dans une région où l'air est si vivifiant et -si pur?... Les tombes, inquiétantes d'être trop nombreuses, alignent -leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en -fougères soigneusement arrosées, ou bien en petits cailloux très -choisis; certaines fleurs d'ombre, répandues dans cette région, font -jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout, -descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entière, -la nuit de ces arbres toujours les mêmes, sapins et mélèzes, -multipliés à l'infini, serrés les uns aux autres comme des épis dans -un champ, élancés et droits comme de gigantesques mâts de navire. - -Nous hâtant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de -notre course, nous montons toujours à vive allure, bien qu'il y ait des -tournants brusques, où il faut s'y reprendre à deux fois pour passer, -et des endroits encore difficiles, où, sur le sol humide, nos autos -glissent, «patinent» et n'avancent plus. - -Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous -voyageons depuis le matin, semblent surtout préoccupées de faire ces -routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin, -pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons -presque tous ces hommes acharnés à l'ouvrage, travaillant, travaillant -avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dépêchant -comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous -faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire -de touchante familiarité respectueuse, et puis ils se courbent à -nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, élargir, étayer, ou pour -trancher les racines qui gênent encore, les roches qui débordent. Et, -quand on nous dit que, depuis dix mois à peine, ils ont commencé cette -oeuvre épuisante, en pleine forêt jusque-là inviolée, c'est à croire -que tous les Génies de la montagne se sont réveillés pour leur prêter -de magiques concours... - -Oh! quelle admiration émue nous leur devons à ceux-là aussi, les -faiseurs de routes--nos braves territoriaux--qui ont l'air de jouer aux -hommes sauvages! Ils ont renouvelé pour nous les miracles des Légions -romaines, qui à travers les forêts de la Gaule ouvraient si vite des -voies pour les armées. Grâce à leur prodigieux travail, sans arrêt -et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette région hier -encore inaccessible, vont être radicalement changées pour nos chers -soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des -armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures -leurs grands blessés seront doucement redescendus en voiture dans les -bonnes ambulances de la plaine. - - * * * * * - -Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mètres d'altitude, la voûte -séculaire de la forêt se déchire, un profond ciel bleu apparaît sur -nos têtes, et des horizons infinis déploient autour de nous leurs -fantasmagories à grand spectacle. L'atmosphère s'est mise aujourd'hui -en frais de pureté pour nous recevoir, et, tant elle est -merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un détail des lointains -les plus extrêmes. - -Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau où gît l'aimable auberge, -du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-même, où donc est-il -situé, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les -premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformément boisées -d'arbres de même essence; cela nous ramène l'esprit à ces grandes -monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au début de notre -période géologique, mais cela ne dénote ni un pays particulier, ni -une époque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se -dessinent au loin: ainsi là-bas, aux confins de l'horizon, ces -montagnes qui se succèdent, tapissées toutes d'une même verdure si -sombre, ressemblent beaucoup à la Forêt Noire; ailleurs, cette chaîne -de glaciers qui découpe si nettement sur le ciel ses arêtes de cristal -rose, on dirait bien les Alpes,--et même certain pic rappelle trop la -Jungfrau pour laisser place au doute... Mais je n'ai pas le droit de -préciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleuâtres, à -l'Est, déroulées sous nos pieds comme la vaste mer, étaient naguère -françaises et sont en passe de le redevenir... - -Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dénudé, parmi tant -d'autres sommets tout feutrés d'arbres! Pas même de broussailles, les -vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe -courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On -respire ici avec ivresse, on se grise délicieusement d'air pur, en -même temps que d'espace et de lumière; mais le lieu cependant a je ne -sais quoi de tragique, à cause peut-être de ces grands trous ronds, -fraîchement creusés n'importe où, à cause de ces déchirures cruelles, -dont le sol, par places, est labouré. Qu'est-ce donc qui peut tomber -ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?... -Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espèce -très dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rôder dans ce -beau bleu d'en haut. De temps à autre aussi, un coup de canon, parti -de quelque batterie que l'on ne voit pas, et répercuté dans les vallées -d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le -bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix -passait... - -Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur -leurs chevaux, disséminés par groupes dans cette sorte de plaine, si -haut suspendue. En ce moment, tous regardent au même point, la tête -levée: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'être signalé; -il vole orgueilleusement, éperdu en plein ciel, en plein vide bleu. -Mais aussitôt des nuages blancs lui courent après, des nuages tout à -fait en miniature qui ont l'air de se créer là soudain et de -s'évanouir--des petits éclatements de ouate blanche, dirait-on,--et -jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a -compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est visé par de bons -chasseurs, et il rebrousse chemin à tire-d'aile, tandis que nos -soldats se mettent gaiement à rire. - -Et l'auberge? Elle est devant nous, à quelques centaines de pas; elle -est cette cabane grisâtre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent -léger des altitudes, mais près de laquelle une très haute croix en -sapin, un calvaire de quatre ou cinq mètres, se dresse et tend les -bras, comme pour un avertissement solennel... - -C'est que, je suis forcé d'en convenir, on y meurt beaucoup, à -l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voilà pourquoi -j'ai fait au début mes réserves avant de la recommander. Cela étonne, -n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est -incontestable, et on s'est vu obligé d'y adjoindre en hâte un -cimetière, que cette grande croix de sapin tout neuf dénonce de loin -aux voyageurs. - -Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus -adorable façon de mourir! Chacun suivant son caractère, bien entendu, -suivant son tempérament d'âme, ceux-ci dans la calme sérénité du -devoir accompli, ceux-là dans l'exaltation magnifique,--mais tous, dans -la gloire!... - - * * * * * - -La fameuse auberge--autrement dit la demeure des officiers qui -commandentce poste avancé, et où leurs rares amis de passage, officiers -de liaison, courriers, etc., sont sûrs de trouver une hospitalité si -cordiale et si joyeuse--est-ce possible que ce soit ce modeste -baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a -une belle enseigne, à la mode d'autrefois, en forme d'écusson, qui se -balance à une tige de fer: «Auberge du Bon Samaritain». C'est peint -en lettres décoratives, et la drôlerie en est irrésistible, en un tel -dénuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur, -aura imaginé cette plaisanterie pour accueillir les camarades en -mission, et naturellement il aura trouvé aussitôt, parmi ses soldats, -un qui dans la vie civile était menuisier, un autre peintre -décorateur, tous deux très amusés d'avoir à réaliser séance -tenante cette idée imprévue. - -L'ameublement de l'auberge est très sommaire, doit-on le dire, et la -muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie, -à peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fenêtres, on -respire à pleins poumons, et, dès le pas de la porte, on est -émerveillé par une vue à vol d'oiseau sur les grandes forêts, sur la -chaîne infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes -et même sur des nuages... - -Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces -«Auberges du Bon Samaritain»; elles sont moins haut perchées que -celle-ci évidemment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent -pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y règne -le même esprit d'hospitalité aimable, de solide confiance, d'endurance -souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux -averses d'obus, de s'y amuser à des enfantillages, tant on a le coeur -d'aplomb, et, si les abords n'en étaient militairement interdits, -j'engagerais tous les moroses de l'arrière-plan, qui doutent de la -France et de ses lendemains, à venir y tenter une cure. - - * * * * * - -Et maintenant, après l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,--l'annexe -obligatoire, hélas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un -terrain enclos d'une barrière à jours, en branches de mélèze -artistement entre-croisées. Là dedans les tombes, déjà trop -nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur façon de -s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites -croix ornées d'une couronne de feuillage.--La croix!... Malgré les -incrédulités, les dénégations, les dédains, elle est toujours le -signe auquel de doux atavismes nous ramènent, dès qu'apparaît la -mort.--Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici; -sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balayé par le vent; -on a bien tenté de faire des bordures, avec certaines plantes -rabougries d'alentour, mais ce sont les rangées de cailloux qui -tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'épais suaires de -neige vont commencer à tout ensevelir,--jusqu'à ce que leur succède un -autre printemps, où l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli. - -Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces -jeunes morts qui sont là couchés, sur ce sommet glorieux destiné à -redevenir, après la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus -des forêts, des vallées et des plaines... - - - - -XVII - -POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS - - -_Août 1915._ - -Nos chers blessés, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille, -leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on -les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux -ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre -toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas -assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été -rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être -restées trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir -traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux -débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et -foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les -balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de -France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des -impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord, -tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou -improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est -accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé -avec amour, et les choses vont déjà très bien; mais il reste encore -à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous -tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la -délivrance. - -Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de -nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas -perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient -étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en -hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses -qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus -affreusement souffrir les chères têtes meurtries. - -Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à -trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les -mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous -les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les -supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que -bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines -prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous -conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences. - - - - -XVIII - -A REIMS - - -_Août 1915._ - -En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes -martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de -continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée; pour -éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que -s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré. - -Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France: des -limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un -peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles -vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et -il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les -villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on -n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares -sont là tout près,--s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le -long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que -l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France, -le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à -l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus -touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux. -Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces -glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les -ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront -partis; tandis que d'autres, moins fortunés, resteront là toujours, -jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a déjà pris soin -de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux -assemblage de nuances éclatantes, des dahlias, des cannas, des -marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis -arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou -bien peut-être leurs camarades de combat, qui habitent partout aux -abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces -tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches -vertes? - -La région, bien entendu, n'est pas très sûre, et quand nous arrivons -à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour -avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous -risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque -traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers. - -Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout à coup pour me -dire: «Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis -leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix!» Ici, en -effet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du -croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres -garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs -mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à -la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient -pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté -la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va -sans dire, le même salut militaire,--un peu tard peut-être, car nous -passons si vite... - -A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et là une -tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque -désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent -toutes béantes, avec d'énormes trous dans leurs murs. - -Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la -Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous -recevoir. Et nous voici bientôt au pied même de l'auguste ruine, qui -trône toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre, -dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le -roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la -tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence -est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on -était déjà dans la grande église morte... - -Le Lion d'Or... mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la -cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler -sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre. -Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les -murs. La maison est abandonnée; il faudra chercher ailleurs. - -C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement -magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la -cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle oeuvre de destruction -les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de -novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre, -et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques, -percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le -sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu -de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi -dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels -échafaudages oserait-on appuyer sur ces instables débris? Pour essayer -encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de -terre contre les piliers des portiques,--de même que l'on a fait pour -Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables -chefs-d'oeuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante -culture allemande.--Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale -est perdue.--Et tant de tristesse indignée nous étreint le coeur, à la -regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée -de notre passé, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et -sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une -heure à l'autre, le coup de grâce. - -Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour, -lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort, -qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière. - -Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais -épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le -grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait -pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions -avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de -notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du -soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce -silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre -promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous -continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous -surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si -exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des -colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en -l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles -rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui -vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la -cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit, -qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant -de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop -fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles -hauteurs, au-dessus de nos têtes. - -Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il -se hâte, il court: «Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyez -donc pas qu'on va bombarder! - ---Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie -à nous... Ne courez pas si vite, allez! - ---Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les -autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des -obus, ici, tout de suite. Garez-vous!» - -Il s'en va; tant mieux: il a été charitable de nous avertir, mais sa -jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique -grandeur du décor. - -Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles, -qui s'arrêtent hésitantes. Évidemment, elles savent, elles aussi, que -les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et -que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser -cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave. -Auront-elles le temps? - -Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux -attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien -levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d'y passer, -mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier -éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine -délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait -des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se -décident, et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec -leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant -courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des -symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui, -mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait -quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite -paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde... - -Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues, -à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri, -qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme -font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un -d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le -dernier hôtel ouvert, un hôtel «de toute sûreté», dit-il, là-bas, dans -un quartier qui jamais ne reçoit d'obus. - -A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me moquer d'eux et que je -n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme -à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en -plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui -pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour -n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air -est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible -serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à -pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse. - -Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans -le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le -patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous -voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs, -par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici, -vous savez rien à craindre...» - -Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la -façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches -d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du -seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur -lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse -voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon -d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et -s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs -pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux -éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle -régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est -criblé de cicatrices. - -C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on -pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique, -pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas -moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à -grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout -repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez -petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent -avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam: -zing boum! zing boum! - ---«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé -sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais -trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes -trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le -caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient, -les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire -comme eux. - -Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à -l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat -ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà -dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail, -après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit -arrière-train la queue en l'air!... - - - - -XIX - -LES GAZ DE MORT - - -_Novembre 1915._ - -Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait -lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air -d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité -embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens -affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus, -ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent -d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on -distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort, -trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle -était venue... - -Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu, -au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous -ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre -de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande -salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de -champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été -fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur -écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des -meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque -irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais -assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi -cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et -qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les -barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils -se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et -si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée -triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une -longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus -pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour -mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!... - -Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de -l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières -apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus -tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui -les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de -ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur -bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz -sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte -de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant -les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses -de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de -ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est -d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas!--il en est -de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des -bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au -biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît -presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur -et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!... -Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans -les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus -longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles! - -Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet -homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute -inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de -la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de -déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout -combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes -ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par -impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?... -Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres, -j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et -employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet, -la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif -tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après -s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels -mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en -avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut -général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents -crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols, -massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble -vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou -de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris, -le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de -Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des -pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se -l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant, -aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par -quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles -calomnies, ou par quel argent?... - -Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits -«rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on -s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la -main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux -qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on -touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues, -on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et -chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il -continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là, madame, je -commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le -lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle -n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont -les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans -trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir -l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces -gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et -vaillants, qui ne les perdent pas de vue. - -Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront -transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les -obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera -mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore -beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où -ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et -pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie -a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce -que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels -habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux -moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en -espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de -choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de -«relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans -le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier -forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé, -après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve -d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué, -çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de -sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait -autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même -temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard -que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils -songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du -reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en -couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de -conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de -courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de -l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course. -Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des -nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour -des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent -les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de -malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il -est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les -intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres -accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires -encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone -aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est -incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un -moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre, -nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est -vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont -encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que -cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à -les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs -entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes, -tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de -France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats -dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces -transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des -cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres -asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les -montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter -au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui, -les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si -impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant -d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande -Barbarie, en éruption sur l'Europe!... - - [1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont - hors de danger. - - - - -XX - -LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT - - -_2 novembre 1915._ - -Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande -fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où -elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs -des villages, ou bien alignées militairement dans les petits -cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au -bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu -des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel -sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne, -elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures. -Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes -plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et -tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers -et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout -cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes -proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus -inconnus et pour les quelques pauvres anonymes... - -Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le -cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le -coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là -une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante -drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement, -toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente -l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur -assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs -françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des -dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes -d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le -cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et -incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est -lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au -village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour -qu'il y flotte tant de drapeaux! - -L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la -naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y -travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait -au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que -dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on -eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout -était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait -une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs, -qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de -gaieté douce aux âmes des jeunes morts. - -Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le -front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du -moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce -jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner -de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles -étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue: -officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart, -des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats, -spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus -exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de -la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien -qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans -les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on -trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la -belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces -fleurs?... - -Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes -improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la -boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour -se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix -des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes -les petites tombes militaires ont été bénies. - -Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui -habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le -coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un -bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se -reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de -ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant -que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part -elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets, -plus de prières, plus de larmes... - - - - -XXI - -LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS! - - -Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait, -il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les -derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir. -C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien -promptement cela va s'oublier! - -Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral -Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie, -fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour -d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante -conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser, -à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur -guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs -chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont -inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que -les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il -s'oubliera trop vite. - -Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé -de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne -pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix -d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais -rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement, -car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le -drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive, -d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est -tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment -donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe, -puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée -en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème -tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir. -Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début, -qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins -terrible. Dans ces conditions-là, je veux espérer qu'il sera possible -de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce -drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là-bas, un -jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et -éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et -plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le -regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette -croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes -accomplis sur le front de Belgique. - -On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a -écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce -qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa -dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la -revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la -commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs -et leur mit aux yeux de bonnes larmes: - -«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des -morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage -éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette -admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans -ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres -pendant plus d'une année de guerre. - -»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement -vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion -poignante, en me disant que c'était la dernière fois.» - -En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser, -qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la -ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable -Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la -Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée -de marins aux ténacités surhumaines. - -Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils -étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils -n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire -tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau -jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers -l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des -vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête -allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une -semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or, -ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un -véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres -croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du -jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est -sentie vraiment sauvée. - -La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des -braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire -des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je -pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris -au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes -officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un -_tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de -réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace. - -Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais -beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais -au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a -écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais -vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret -cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon -tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette -petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc -ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes -camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades _qui -n'en étaient pas non plus_ et dont le désintéressement ne saurait par -suite être suspecté,--je demande ici pour eux, et presque avec -confiance, bien que le règlement peut-être me donne tort, cette -consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à -personne: que l'on attache un bout de ruban rouge à leur drapeau! - - - - -XXII - -LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES - - -_Décembre 1915._ - -Ce jour-là, qui était en période d'accalmie, le général m'avait -autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller -à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors -de nos offensives de septembre. - -Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans -un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à -quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont -les ruines, encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes, -gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées -allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse -commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui -permettrait de venir plus tard le reprendre? - -«Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le -village de B...; c'est la route où vous risquez le moins d'être -_repéré_. A B..., si les circonstances de la journée semblaient -dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous -cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez -continuer à pied,--avec les précautions habituelles, bien entendu.» - -Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage -mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde, -soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et -inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc obtenu -l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche. - -Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur -laquelle pèse un brouillard glacé; à soixante mètres en avant de -soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes -s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs. - -Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette -géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde, -mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus -tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout -est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par -terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les -ruines; plus de «civils», plus de femmes ni d'enfants; rien que des -soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant -que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque -ininterrompus se partagent les routes: d'un côté, tout ce qui s'en va -au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions -d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur -les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille, -en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes -canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces -énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision; il y a -nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre -qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramène au vieux temps; -il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de -Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de -choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se -faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se -croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après -quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Eh! bien -non, c'est là simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a déchaîné la -barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le _coup_ -monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener l'apothéose de son -orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de -sang, au milieu du dégoût mondial... - -Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans -les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas -le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et -combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on -croirait que nous l'avons commandée! - -Nous voici au village de B... que le général avait prévu comme point -terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre -les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et -manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par -ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font -leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au -seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à -pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant -isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes -allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme -coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il -est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but, -mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux -rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de -mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de -lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort. - -Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui -sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit -pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle -d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la -route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je -demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se -bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire, -sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout -de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire -trop de bruit. - -Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à -cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême; -car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la -zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un -désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et--sauf les -jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix--le plus -souvent on n'y entend rien... - -Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre, -sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air -inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière -nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre -au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect; -toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette -plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours -l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent -l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas, -tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les -piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une -région trop souvent visitée par la foudre,--par la foudre ou par -quelque chose d'équivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés, -tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux! - -Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et -de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous -courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas -improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides, -et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de -temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un -silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La -brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de -lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils -nous entendre arriver, _eux_, là-bas, et encore! D'après mes cartes, -nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours! - -Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des -têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent -ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.--Ah! -diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous -regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous -dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut -que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand -même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en -complice. - -Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à _leurs_ microphones, -qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre -gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors -j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la -mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la -responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que -je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une -promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux, -j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici -mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T..., -pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves -des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche. - -Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue -commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des -croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses -comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de -soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi -comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre -blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que -nous cherchons! - ---«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de -mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé -de bordure, je lis son nom d'ici!» - -En effet, je lis moi-même: Pierre D...; l'inscription est en lettres -très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous, -comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous -risquer plus loin, descendez!» - -Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit, -pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de -givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble -absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que -cette humble croix nous ait appelés d'un signe. - -Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées, -contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds, -par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager -tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la -bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les -deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille -pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un -appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D..., -lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu -à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du -temps--car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se -l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous -suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires. - -Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir -quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans -cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et -traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la -menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de -Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables -petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun -feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de -cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits -tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun -étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix, -toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme -frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans -pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble -que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix -surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision -blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec -ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre... - -Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve -rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle: -Non identifié.--Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu -d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de -zinc--on n'avait pas mieux--gravée hâtivement et difficile à -déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais: -«Sergent Georges de F...» Il est là, serré comme à l'exercice entre -ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est -échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans -doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient -une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà -décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais -qu'il était doux avec eux. - -Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur -mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et -en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui -sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous -arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées, -car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant -mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles -viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence -retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner. - -Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne -davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses -réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces -tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont -coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de -tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce -de petit cri d'oiseau!... Là-bas, sur la tombe de Pierre D..., -j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une -bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il -achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore: -«Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est _malsain_, comme -diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder. - -Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son -éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui -diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et -la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits -tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont -les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas -une tranchée, pas un trou. - ---«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui -en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore -aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais -pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques -d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas, -nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est -tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et -sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard, -sauve-toi!»--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais -c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là. -Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête. -C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce -cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore: -«Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite -tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez! -courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour -commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois -bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la -route!--Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va -tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse -un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé, -ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre, -saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous -partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement -leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait -l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul; -j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en -retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous. - -Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et -comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort -qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates -blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons -pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais -sûre quand même de nous atteindre! - -Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons -dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les -tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois -se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux, -mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver. - -Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus rien à faire qu'à -laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre -cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait -bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard -extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit -de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les -écoute ainsi _en solo_, dégagés de tous les habituels fracas, dans -l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi -seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque -physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit -être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête... - -Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B... Là, fini pour -les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous -atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure. -D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur -dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin -de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés -pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec -les appareils photographiques, les casques et les revolvers. - -Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont -tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous -avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais -de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce -que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui -nous tiraient dessus... - - - - -XXIII - -AU PREMIER SOLEIL DE MARS - - -_10 mars 1916._ - -Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement -déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord -jusqu'à l'Alsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les -Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire, -c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son -invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son -horreur;--je dis _par ici_, parce que je n'ai pas le droit de préciser -davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, dès avant -la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée, -la miséreuse, ou même, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la -dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des -vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des -villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens, -car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y -ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir. - -Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute -abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique, -cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol -couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes, -comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y -pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et -je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gâchis des dégels, où -nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'empêtrent si -péniblement jusqu'à mi-jambe. Le coeur se serre à mesure que l'on -avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage -de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout -grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus -touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou -des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a -par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout -à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes -blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous -rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de -troglodytes; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et -qui par suite échappe à la vue et au tir de l'ennemi, est criblée de -bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à -plusieurs étages, et où l'on voit apparaître des têtes humaines, -casquées, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il -préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait -plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque, -sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait -les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les -hypogées... - -De nouveau se présente un semblant de village, le dernier que je -traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers -les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects -de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celui-là: -pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires -marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup -de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à -fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a même des -fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs -écritures... Bang! Un obus!... Un obus lancé de très loin et à -l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec -l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé -sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient -attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air, -gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir; -ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la -poitrine en secousses, comme lancés par une pompe. - -Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours -un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le -voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd, -darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent -avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma -voiture s'arrête, pour une hésitation, pour une cause quelconque, et -que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du -canon. - -Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la -menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui -vagabondent çà et là dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la -remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer -seul, à pied. - -D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général,--et le -«bureau», c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres -broussailles; par un escalier tout étroit, je plonge jusqu'à 7 ou 8 -mètres dans la terre, et là, je trouve, comme «demoiselles du -téléphone», quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques -éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une -quarantaine d'années; et celui qui me fait passer l'appareil porte une -alliance au doigt,--il a donc sans doute, là-bas quelque part au grand -air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants. -Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou -humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit -cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout -naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une -nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients -héros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se -battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation -mutuelle. - -Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend -clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité -qui illumine toutes ces blancheurs de neige. - -J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour -atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois -là-bas sur une hauteur; c'est là que j'ai donné rendez-vous à un -officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis -chargé. - -Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très -habité _en dessous_ par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au -moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le -moment, dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et -cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues -qui rôdent, allant d'un abri à un autre. - -Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles -détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme -des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un -bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous -invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement -la tête contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la -ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le -ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la -place des anciens villages, et c'est là-dessus que les scarabées -monstres s'acharnent le plus à tomber, en provoquant chaque fois des -envols de plâtras et de poussière: bombardement d'ailleurs inutile et -stupide, puisque tout cela est déjà mort. - -Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans -cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre, -en représentent bien dix ailleurs,--tant la marche y est difficile. La -boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son -pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi -âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui -brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la -sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue -d'oeil; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet -leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces -plaines encore blanches. - -C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment -seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle de -lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peut-être que plus lugubre. -Jusqu'à ce que j'aie atteint le petit bois où m'appelle une affaire de -service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter -les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la -place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et -voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une -mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais -habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles. -Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tels -aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre--des déblais blancs -puisque la terre de cette province est blanche,--des déblais qui sont -jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des -multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils -indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent -aujourd'hui circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les -uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés «boyaux» et qu'il -a fallu multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné -à l'infini! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces -sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues! Si on y -ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui -plongent jusqu'au coeur des collines, on reste confondu devant tant et -tant de fouilles, qui sembleraient l'oeuvre des siècles. - -Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si l'on n'était pas -averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On -croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces -myriades de piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en -lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant -sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux -envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement -renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon -dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire, -là dedans, des tours et des passes, avec leur énorme bobine de fils -barbelés sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables... - -Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'oeil et ce qui -ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de -distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes -serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons. -Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc -ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas -encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et -sublimes,--inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les -pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans -l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses... - -Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par -trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole à grand bruit -là-haut! Il s'en va du côté de France, cherchant sans doute la -région plus abritée où l'on commence à trouver des femmes et des -enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns... - -Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et -inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et -enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car -le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil -imprévu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait -appeler--pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de -nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous--c'est lui sans doute, -cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais -il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie -du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu -évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà -moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui -passent de temps à autre les traverseraient comme de simples feuilles -de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela -entoure, cela illusionne. - -Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où -je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones -collines zébrées de _boyaux_ blanchâtres, et les quelques arbres -échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de -fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces -fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps. -Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit -coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la -mer contre les falaises... - -Ah! le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois -tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche -(éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont -si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de -rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois. - -De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de -personnages bleus, qui seront près de moi avant l'officier en route -là-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges -que l'on rencontre à toute heure, hélas! le long du front et qui font -pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une -civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par -la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à -l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des -tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres -d'ici, et vont porter un «grand blessé» à une ambulance souterraine, -qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient -pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur -casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le -précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils -traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue -gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à -grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée. - ---«Qu'est-ce qu'il a, votre blessé?» dis-je à voix basse. - -A voix plus basse encore ils me répondirent: «Son ventre est tout -ouvert... Oh! le major de la tranchée a dit que...» Ils ne finissent -la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il -n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux, -sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande: -«Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?--Nous lui avions mis -un mouchoir, mon colonel, mais il l'a ôté: il a dit qu'il aimait mieux -comme ça, _pour voir encore des choses entre ses doigts_...» - -Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui -leur inonde la figure et leur coule en petit ruisseau dans le cou: -«Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils; on a attrapé -ça tout de suite en route. On avait commencé de l'apporter par les -boyaux, mais ça le secouait trop, alors on a marché dehors, à -découvert.» - -Pauvres étourdis adorables! Pour éviter des chocs à leur blessé, -risquer leurs existences à tous! Deux ou trois de ces espèces de -hannetons de la mort, qui bourdonnent ici à toute heure, sont venus -s'écraser près d'eux sur des pierres et les ont atteints de leurs -éclats; sur un passant isolé comme j'étais, les Allemands dédaignent -de tirer, mais un groupe, et surtout une civière, pour eux c'est -irrésistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-être pas -grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emportée, il n'en reste -qu'un lambeau qui tient à peine: «Il faut vite aller vous faire panser -à l'ambulance, mon ami, lui dis-je.--Oui, mon colonel... Et justement -on y va,... à l'ambulance... Ça tombe bien.» C'est tout ce qui lui est -venu à l'esprit comme plainte: «Ça tombe bien.» Et il le dit avec un -si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intéresser à lui!... - -Leur grand blessé, qui ne bouge toujours pas, j'hésitais à aller le -voir de près, par crainte de troubler son dernier rêve. Cependant je -m'approche très doucement, parce qu'ils vont l'enlever. - -Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine à -ses joues bronzées qui ont à peine commencé de blêmir. Le soleil, -comme il l'avait désiré, éclaire en plein sa belle figure de vingt -ans, à la fois énergique et candide, et sa main reste toujours placée -en visière sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de -regarder. On a dû lui donner de la morphine, pour au moins l'empêcher -de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit être -éphémère, à quoi rêve-t-il, s'il rêve encore? Peut-être à une -maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque fois qu'elle -reconnaissait son écriture enfantine sur une enveloppe venue du front? -Ou bien est-ce à un jardin de ferme, préoccupation de ses premières -années, où il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses -fraîches le long de quelque vieux mur?... J'aperçois sur sa poitrine -le mouchoir dont on avait essayé de lui couvrir le visage, et c'est un -élégant mouchoir brodé d'une couronne de marquis,--la couronne d'un de -ses porteurs. Il avait voulu _continuer à voir des choses_, dans la -terreur où il était sans doute de la grande nuit. Mais, même ce -soleil, qui doit l'éblouir, bientôt il cessera brusquement de le -connaître; pour commencer, ce sera la demi-obscurité de l'ambulance, -et, tout de suite après, elle va venir pour lui, cette inexorable -grande nuit, où aucun soleil de mars ne se lèvera jamais plus. - -«Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort -ici pour des gens en sueur comme vous êtes.» - -Je les regarde s'éloigner, avec leurs jambes toutes engluées et -alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma pitié les suivent, -sur ce chemin de neige où ils marchent si péniblement. - -Encore ils sont des privilégiés, ceux-là, qui peuvent au moins se -secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans -un refuge souterrain presque sûr, pour les panser. Mais tout près -d'ici, à Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombés pêle-mêle, -s'étouffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans -secours possible, dans les immenses charniers si longuement et -savamment préparés par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullité -féroce qu'il a pour fils! - - - - -XXIV - -A SOISSONS - - -_Septembre 1915._ - -Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut -entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des -précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés -partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs -méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de -mitraille ceux qui oseraient arriver par là. - -Un adorable soir de septembre, j'ai été guidé vers cette ville par -des officiers habitués à ses dangereux entours; en zigzaguant dans des -bas-fonds, à travers des jardins abandonnés, parmi les dernières -roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans -encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où -l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en -est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement -personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été -finissant. - -Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond -de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des -petites places plantées d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille, -au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures -héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que -la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se -sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable, -et, dans leur actuelle immobilité, elles gardent comme des attitudes de -souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups -de canon, un peu au loin, viennent encore _ponctuer_, si l'on peut dire -ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique -intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y -prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle -le rend plus profond en même temps que plus tragique. - -Ça et là, contre des murs restés intacts, des petits écriteaux, -imprimés sur papier blanc, portent cette notice: «Maison encore -habitée». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si -tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu -puéril. Est-ce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les -obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation -pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre?--Ah! c'était à -Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce -malheureux secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser -lâchaient toute bride à leurs pires instincts.--Car on pouvait les -juger là, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays -alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à -personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et -les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se -préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par -exemple: «Ici, nous sommes des Chinois protégés français», ou bien -encore: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens». Mais rien n'y faisait. -Du reste leur empereur,--lui, toujours lui dont on est sûr de trouver -les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un -pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries -mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et -charniers,--lui, donc, avait dit à ses troupes: «Allez et faites comme -les Huns! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de -votre passage!» Et tous lui avaient copieusement obéi. - -Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé, -sur les vieilles dalles des rues là-bas, quantité de reliques bien -étranges pour nous et bien lointaines: images de piété chinoise, -débris d'autels d'ancêtres, et petites stèles de laque, où -s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux -origines perdues dans la nuit. - -Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent -parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre -davantage le coeur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme -démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui -éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de -famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la -photographie pieusement «agrandie» et encadrée d'une honnête et -douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir -dans quelque caveau, cette grand'mère, et l'image tant profanée en -était sans doute le dernier reflet terrestre... - -Le bruit du canon se rapproche, à mesure que l'on avance dans ces rues -agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer -tant de graminées et de fleurettes sauvages. - -Au milieu de la ville est une cathédrale, un peu l'aînée de celle de -Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands, -bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous -toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait -eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane -lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la -porte et nous y accompagne. - -Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver -entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve. -Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne -donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutôt -d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler. -Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un -chef-d'oeuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion -première. - -Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant -l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de -dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous -les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte -grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient -donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je -crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de -cendre, à laquelle nous sommes habitués dans nos vieilles églises, les -piliers sveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi -dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter -d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites -pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage -renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir -comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs -au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de -couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et -miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de -notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir -indéfiniment des choses si frêles et aériennes. - -Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement -ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est -restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi -la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares: _Pax et -Justitia_. - -En marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se -détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère -ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se -brise... Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels -sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les -belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs -de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme -des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs. - -Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se -présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus -semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter,--des -placards qui s'étaient juxtaposés le plus près possible, -enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de -vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la -mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui -étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en -lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.--«Trahison! -Bluff éhonté!» crie l'une des affiches.--«Infâme calomnie, ignoble -mensonge!» répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses... -Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu? - ---Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la -dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et -lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un -hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de -simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans -regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du -sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des -obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent -soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes -redevables d'un moment de détente et de franc rire,--et c'est la seule -fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront -au moins servi à quelque chose. - -Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils -en riraient les premiers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à -l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard, -je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes, -hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand -même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se -relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne -pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de -notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux -entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces -tranchées qui, à première vue, ne sembleraient que d'affreux trous -pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le -plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et, -pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!... - -Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près, -hélas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,--et nous nous -y rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus -personne. - -On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui -est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui -d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait -plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et -nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains -tortueux, creusés en hâte, que l'on appelle des boyaux. - -D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui -traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus -poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu -d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le -repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses -rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une -herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il -était plongé dans la paix d'un définitif abandon, et, à cette heure -exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une -série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres.--On le -dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien -n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonné çà et là -par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les -rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que -cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de -la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent -tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au -contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent -de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue; qu'il -suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une -vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort... - -Maintenant, par une descente étroite et cachée nous pénétrons dans -ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout -près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est -quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans; -il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous -serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et -puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une -brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, tourner sur vous-même; on -a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à -peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsédants talus -pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête -au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!... Mais ce serait la -mort... Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans -ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il -faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits -tournants, qui vous étreignent et vous retardent... - -La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer -beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent -aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est -peuplé comme les galeries d'une fourmilière; si donc il fallait tout -à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai, -ils ont des figures à la fois si souriantes et si résolues, nos -soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne -vient même pas vous effleurer. - -Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter -leur petites tables, çà et là, dans des recoins plus sûrs, dans des -abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour -y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit -close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une -attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à -tâtons jusqu'à demain matin. - -Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a -cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-là, -mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives -s'asseyent,--ou à peu près. Oh! les étonnantes compositions de ces -tablées, où l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas -le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être -longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à -la fin d'un repas. Il y avait là, côte à côte, un ex-antimilitariste -à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux -embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles; -près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges -nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le -moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat -d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de -raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au -milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le -camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux -à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de -son métier ouvrier zingueur à Belleville. - -Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à -l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on -nous dit: «Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas.» Un peu plus -loin: «Maintenant ne parlez plus du tout.» Et l'un de nous ayant trop -relevé la tête, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une -balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des -broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus -profond et aussi plus étrange. - -Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile, -moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous -ont été percés, qu'un mécanisme rapide permet d'ouvrir et de -refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible -de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-sécurité, sans -qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux. - -Comment, nous ne sommes que là! Depuis si longtemps que nous marchons, -nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! Il continue de -prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et -tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y -éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le -crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels -pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de -la mort. - -Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer -nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la -petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de -nous à peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables -branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce -même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse à -l'oreille: «C'est _eux_ qui sont là!» - -_Eux_ qui sont là! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en -tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui -sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui -sont là, encore là, enfouis bien à l'abri dans notre terre française, -laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race -abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes -les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects -des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous -de la verdure, les maisons où s'abritent leurs États-Majors prennent -des airs de ruines abandonnées. Eux, on ne les voit jamais, ils -avancent et envahissent à la façon des termites ou des vers rongeurs. -Et puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés -de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux, -liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils -jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait -ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de -mécanique et de chimie, en être ramené à des moeurs de l'époque des -Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si -diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se -retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les -nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne -bougeant pas!... - -Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en -face!... Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnaît tout de même -leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans -l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous -viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une -interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre, -et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout -près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus -lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille. - -Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque -harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on -n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair, -plutôt aurait-on incliné presque à leur dire: «Voyons, trêve à ce -jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères? Sortez donc de vos -trous et donnons-nous la main.» - -Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être -aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les -sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur, celui du -remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-être en même -temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent -parfois, le sentiment de la pitié. - -Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru -outrée et obscure; il avait dit: «la _nuit_ qu'une bête fauve a pour -âme». Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font -comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit -lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur -prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand -bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort? - -Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire -des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour -tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un -monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au -fond de la race allemande; avoir organisé--je répète le mot, parce -que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement -allemand--organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque -mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule -bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre -ouvrage!... Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres; -en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses -ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des -hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des -bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux, -raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis -n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je -crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le -dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de -notre légèreté française, de notre bonhomie et de notre confiance! -Nous sommes si capables de laisser peu à peu les tentacules de la -grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si -bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des -espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui, -jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour -les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est -incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle -de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas -écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête,--cette effroyable -tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien,--elle recommencera! - -Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui -marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou -ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui -sont comme anéanties sous des voiles de crêpe, disons-nous: «C'est leur -oeuvre à eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement préparé -cela, c'est leur Kaiser,--lequel, si on ne l'écrase, ne rêvera qu'à -recommencer demain!» - -Aux abords des gares où l'on s'embarque pour le front, quand nous -voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux -d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire -un soldat en costume de tranchées, disons-nous: Celui-ci, dont le -retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute -demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces -charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à -recommencer de remplir! - -Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout -neufs, nos «jeunes classes», nos fils bien-aimés, qui partent si -magnifiquement, avec de la joie fière dans leurs yeux enfantins, et des -bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes -vengeances, contre ceux qui les guettent là-bas,--et contre le grand -Maudit, qui _a la nuit pour âme_!... - - * * * * * - -De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut, -pour regarder au dehors, soulever des oeillères d'acier, on voit -toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la -lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne -parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la -tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les -sentir si près. - -Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de -rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau -crépuscule. Là, dès qu'on est assez loin _d'eux_ pour que nos soldats -puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme -baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est -le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se -retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre -finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est -cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse -entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela -dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des -nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je -ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m'en veuillent de -dire que cette familiarité-là, si conciliable avec la discipline, est -un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits -que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à -vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage -encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux -galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux. -Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au -lieu de les pousser par derrière à coups de fouet comme cela se ferait -chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière -française, à peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le -monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent, -ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout, -pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre -surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que -nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de -ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté -de plier le genou. N'est-ce pas aussi à la vie dans la tranchée et à -ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes -que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer -toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes? -Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que -notre France n'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine -tous; ils savent qu'une race où se réveillent ainsi les coeurs, est -impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir -sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair -et par nous donner le beau nom de libérateurs. - -Oh! bénissons-les, nos tranchées, où se mêlent toutes nos classes -sociales, où des amitiés se sont nouées qui hier n'eussent pas -semblé possibles, où les «gens du monde» auront connu que l'âme -d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manoeuvre, peut se rencontrer aussi -belle et noble que celle d'un très élégant seigneur, et plus -intéressante même, parce que plus primesautière et translucide, avec -moins de placage autour. - -Tranchées, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souterrains pour -la souffrance et l'abnégation, c'est là que se sera tenue notre -meilleure et notre plus pure école de socialisme. Mais, par ce mot de -socialisme, trop souvent profané, j'entends, comme bien on pense, le -véritable, celui qui est synonyme de tolérance et de fraternité, -celui enfin dont le Christ était venu nous donner cette claire formule -qui, dans sa simplicité adorable, résume toutes les formules: -«Aimez-vous les uns les autres». - - - - -XXV - -LES DEUX TÊTES DE GORGONE - - - «Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite des érudits - pour démontrer que c'était mon bon droit.» - - FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand). - -_Avril 1916._ - - -I - -LEUR KAISER - - -Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'âge, finissent par -ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de -l'âme. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces -figures-là, quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la -laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi leur Kaiser, pour vous -glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffit du moindre de ses -portraits entrevu dans un journal... Oh! cet oeil vipérin, embusqué à -l'abri des flasques paupières, ce sourire tordu par toutes les tares -intérieures: foncière hypocrisie, brutalité maladive, en même temps -que férocité à froid, sans compter l'excès de morgue, devant quoi -les cravaches se mettraient à cingler toutes seules!... J'ai vu jadis, -au fond d'un vieux temple du Japon, un épouvantail considéré comme un -chef-d'oeuvre du genre et que l'on conservait depuis des siècles sous -un voile, dans l'un des coffres du trésor (on sait la vénération des -Japonais pour les épouvantails et la maîtrise de leurs artistes dans -l'horrible). C'était un masque humain, aux traits plutôt réguliers et -affinés, mais, quand on l'avait bien regardé, son expression atroce, -à la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des -nuits. Au milieu des chairs cadavériques aux plissures blêmes, ses -deux yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, étincelaient et semblaient -cligner, comme pour dire: «Il y avait longtemps, là dans ma boîte, -que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu, -je te tiens, et ça y est!» Eh bien! pour qui sait voir, la figure de -leur Kaiser est aussi effarante que celle cachée dans le vieux temple -de là-bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage, à pointe ou -à tête de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant -d'années que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement -j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il «ruminait quelque chose -pour nous», mais aussi que ce serait diaboliquement machiné, et plus -effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me -disais: Pour la sauvegarde urgente de l'humanité, _il faudrait tuer -ça_. - -Tuer ça, oui! abattre la hyène, il l'aurait fallu, avant que sa rage -latente se fût tout à fait déclarée, ou tout au moins l'enchaîner, -la museler, l'enfermer entre des barreaux serrés et solides! - -Mais à quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouvé là -un moyen de se réhabiliter, en méritant une reconnaissance mondiale, -à quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils -s'essayent sur cet être charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En -Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux à cette -cour, choisir et poignarder l'étrange et belle impératrice, qui ne -faisait de mal à personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans, -c'est sur le roi de Grèce qu'ils jettent leur dévolu, quand ils -avaient là ce Cobourg, qui était une occasion vraiment unique!... - -Leur Kaiser, leur innommable et protéiforme Kaiser, chaque fois qu'on -s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on -n'aurait jamais prévu. Après son entêtement presque stupide à -vouloir poser son Allemagne comme la victime attaquée, en dépit des -plus aveuglantes évidences, des plus formelles preuves écrites et des -plus écrasants aveux échappés à ses complices, dernièrement encore -n'a-t-il pas éprouvé le besoin de «jurer devant Dieu» que sa -conscience était pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant -quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant _son vieux Dieu_ -à lui, que dans l'intimité il doit sûrement appeler: «Mon vieux -Belzébuth».--Que d'élégance, du reste, dans cette épithète de -«vieux» accolée à un tel nom! - -Leur Kaiser, il semble qu'il ait reçu de son vieux Belzébuth, avec la -mission de répandre le plus de deuil, de faire couler le plus de sang -et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse à toute beauté, -à tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout souiller -et d'enlaidir tout ce qu'il n'anéantirait pas. Il a réussi même à -déshonorer la science, en l'abaissant au rôle de complice de ses -crimes. Et non seulement sa guerre _à lui_, la guerre telle qu'il -l'avait voulue avec tant d'infernale préméditation, aura été mille -fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres -ensemble du passé, mais il a fallu qu'il s'en prît rageusement, lui et -sa séquelle, à tous ces trésors d'art qui auraient dû rester -l'intangible patrimoine de l'Europe civilisée. Et si jamais il avait pu -devenir le dominateur absolu que sa vanité de malade rêvait d'être, -ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait -achevé de tout détruire, mais par l'incurable mauvais goût de son -Allemagne. Il suffit d'avoir visité Berlin, capitale du toc et des -dorures de parvenu, pour se représenter ce que deviendraient nos -villes. Et on frémit aussi en songeant à la rapide et définitive -déchéance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le -jour où ce serait lui qui y ferait la loi. - -Leur Kaiser ineffable, souvent même il s'y entend à mêler du -grotesque à l'ignominie! Ainsi dernièrement n'offrait-il pas au petit -roi de Grèce _sa parole de Hohenzollern_ comme gage! Au lendemain de la -violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est déjà bien, mais -ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce -balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beau-frère craintif -dont il avait jadis, lors d'une visite à Athènes, bafoué si -dédaigneusement la petite armée? Parmi tous les gens qui ont une -teinture d'histoire, qui donc ignore que cette lignée maudite des -Hohenzollern, depuis cinq cents ans qu'on la connaît, n'a jamais donné -que d'éhontés menteurs, en même temps que carnassiers hobereaux. Vers -1762, la grande Marie-Thérèse n'en écrivait-elle pas déjà: «Chacun -sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Nul -des souverains de l'Europe n'a pu se soustraire à ses mensonges. Avec -ce despotisme reniant tous les principes, _la monarchie prussienne -sera un jour la source de calamités infinies_, non seulement pour -l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.» - -Malheureux roi de Grèce, médusé aujourd'hui jusqu'à l'anéantissement -pour avoir croisé de trop près le regard de la tête de Gorgone,--son -exemple,--avec l'héroïsme et la gloire en moins,--ne devrait-il pas -être aussi instructif, pour les souverains neutres encore épargnés, -que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie! - -Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il déroute la raison et le -sens commun. La dégénérescence morbide est incontestable dans son -cerveau qui, à certains points de vue cependant, n'en reste pas moins -si supérieurement organisé pour le mal, et spécialisé dans la -tuerie. Pour l'honneur de l'humanité accordons qu'il est fou, comme -certain prince de Saxe vient publiquement de le déclarer. Soit, il est -fou: son cas relève même de la tératologie, et, partout ailleurs -qu'en Allemagne, _sa guerre_ lui eût valu la camisole de force dans un -cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait -Kaiser du seul peuple capable de l'admettre et de le suivre,--le peuple -_cruel par nature et que la civilisation a rendu féroce_, ainsi que -Goethe le constate, et le peuple dont _la bêtise est infinie_, comme -Schopenhauer en fait l'aveu dans son testament solennel. - -A cette «infinie bêtise» il participe du reste lui-même en plusieurs -points; sans cela, aurait-il manqué si irrémédiablement son premier -départ de 1914, pour s'être imaginé jusqu'à la dernière minute que -l'Angleterre n'allait pas bouger, même devant le grand sacrilège de -Belgique[2]? Et n'y a-t-il pas au moins autant de bêtise que de -férocité dans ses massacres de civils, torpillages de neutres, attentats -en Amérique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est -personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont réussi qu'à -collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous -les dégoûts? - - [2] A côté de mille exemples archi-connus de sa fourberie effrontée, - en voici un, d'ailleurs facile à vérifier, qui n'est peut-être pas - encore assez répandu dans le grand public. Sait-on bien déjà partout - que le 2 août 1914, la veille même de la violation de la Belgique, - alors que l'armée allemande était déjà massée à la frontière et - tous les ordres donnés pour l'attaque du lendemain, le roi Albert - ayant sommé le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait répondre - officiellement par ses diplomates: «Les Belges n'ont pas à - s'inquiéter, je n'ai pas la moindre intention de manquer à ma - signature.» - -Au bout de quarante ans de préparation acharnée, avec des moyens aussi -formidables, quand on ne recule pas devant les procédés les plus -atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi -humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour -n'aboutir qu'à un fiasco,--non, en vérité, quelque chose d'essentiel -doit manquer dans cette tête d'assassin! Et il faut être le peuple -allemand pour continuer de se laisser conduire à la débâcle par un -déséquilibré qui commet des bourdes pareilles. - -A la débâcle et à la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite à la -soumission moutonnière de ce peuple-là, qui, en ce moment même, se -fait massacrer comme simple bétail, dans des attaques conduites avec -une rage imbécile par un jeune microcéphale sans intelligence comme -sans âme?... - - -II - -FERDINAND DE COBOURG - - -Naguère encore, trouver un être plus abominable que leur Kaiser et -leur Kronprinz eût semblé une gageure impossible. Eh bien! mais la -gageure a été tenue et gagnée: on a trouvé ce Cobourg! - -Et quand on pense qu'il avait enthousiasmé, à son heure, la plupart de -nos Françaises; vers 1913, pendant que je commençais seul à le clouer -au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs? -Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous... Oh! franc -paladin, en effet, portant scapulaire et saturé de messes à la façon -de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force -apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prépare aujourd'hui la -comédie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait naguère -abjuré par raison politique,--et il trouvera là-bas des prêtres pour -bénir cette opération, en gardant leur sérieux!... - -Tête de Gorgone aussi, celui-là, et marqué au visage comme l'autre -des stigmates de la fourberie et du crime. La première fois,--c'était -il y a vingt-cinq ans, à la gare de Sofia,--que j'ai croisé le regard -torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson -de dégoût, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un -monstre. Et j'ai demandé: «Quel est ce vampire?» A voix basse et -épeurée, quelqu'un m'a répondu: «Mais c'est notre prince, vous -devriez saluer.--Ah! non, par exemple!» - -Lâchement assassin dans la vie privée, celui-là, mais assassin à -distance, passant prudemment la frontière quand son exécuteur des -hautes oeuvres avait à _travailler_ par son ordre, et puis, dès que ce -bourreau menaça de le compromettre, lui faisant couper les deux -mains[3]!... - - [3] Panitza, Stamboulof, etc. - -Et celui-là aussi, il _prie_, à l'instar de l'autre! Récemment, quand -on espérait que le grand complice allait enfin mourir des vices -héréditaires de son sang, il s'est longuement agenouillé, entre deux -rangées d'Allemands convoqués comme spectateurs, pour demander au ciel -sa guérison--monstre priant pour un monstre--et il s'est relevé, tout -confit dans la grâce divine, pour dire à l'assistance: «Je n'avais -encore jamais prié avec autant de ferveur...» Même les Boches épais, -auxquels était destinée cette singerie, ont-ils pu résister au fou -rire? - -Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Après -sa première immonde félonie contre les Serbes, ses alliés d'alors, -qu'il avait attaqués dans le dos, sans déclaration de guerre, il -essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui -tournait mal. Et contre ce même peuple héroïque, déjà écrasé par les -grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prévenir comme -toujours, son coup de traîtrise, tel un malandrin de renfort qui -viendrait par derrière achever un homme déjà aux prises avec une bande -de détrousseurs. - -Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, naguère je lui avais -attribué--aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs -que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macédoine--une part de -complicité qu'elle ne méritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais -de tout coeur amende honorable. - -Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas marché toute seule, -à tel point qu'il a fallu en venir à «suicider» le prince héritier, -elle s'est faite d'elle-même avec la Bulgarie. _Leur_ Kaiser et ce -Cobourg, qui est son émule et comme son diminutif, fatalement devaient -se comprendre; on aurait deviné cela, rien qu'en comparant ces deux -figures, ces deux regards de bêtes de nuit. Comment donc nos -diplomates, accrédités à la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su -flairer depuis vingt mois bientôt que le pacte de brigandage était -signé dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu'à ce qu'ils s'entre-dévorent, -les voilà unis, ces deux êtres de rebut, auprès desquels les plus -immondes récidivistes qui traînent le boulet dans les bagnes, semblent -n'avoir commis que vétilles innocentes! - -Réveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez -pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'être piétinés -comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Monténégro. Le monde ne -respirera qu'après l'écrasement complet de ces derniers des barbares, -comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que -faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos -ruines, _intentionnelles_ et _inutiles_, de lire tant et tant -d'irréfutables attestations de tueries enragées n'épargnant même pas -nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais -regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des -pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les -attentats, audacieux et sournois, déjà commis de l'autre côté de -l'Océan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez même plus voir -autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des -siècles, ont écrit tous leurs intellectuels, tous leurs «grands -hommes»; à chaque page vous serez épouvantés de trouver l'apologie la -plus étalée de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez -ainsi que toute l'horreur déversée aujourd'hui sur l'Europe était en -germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus, -qu'aucune race au monde n'eût osé se dénoncer soi-même avec tant de -cynique inconscience. Et vous, prélats ou moines d'un clergé du -voisinage, qui nous reprochez d'être irréligieux et faites pour nos -ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le -manifeste officiel des évêques de Belgique, et dites-nous ce que vaut -l'âme de ces gens-là, qui tout le temps profanent le nom du «Très-Haut» -dans leurs burlesques prières, et puis s'acharnent contre tous les -sanctuaires de la foi, cathédrales ou humbles églises de village, -renversent les crucifix et massacrent les prêtres! A moins d'appartenir -à leur race maudite, est-il logiquement possible d'être germanophile? -Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on -n'est pas prêt, ou peut-être, sans s'en rendre compte, par l'appât d'un -certain lucre momentané, par un peu d'égoïsme mal entendu et à courte -vue. Oh! c'est terrible, évidemment, de se jeter dans une telle mêlée! -Mais la neutralité, ou seulement l'hésitation, deviennent plus que des -maladresses dangereuses, et sont déjà presque des crimes. - -Un scélérat en démence avait rêvé de nous ramener tous à vingt -siècles en arrière, aux vieilles servitudes avilissantes et aux -vieilles ténèbres, il complotait de réaliser à son profit une vaste -banqueroute du progrès, de la liberté, de la pensée humaine, et, dans -ses desseins d'ogre insatiable, après nous, c'était vous, peuples -neutres, vous les désignés! Au moins aidez-nous un peu pour que cela -finisse plus vite, cette orgie de vols, de destructions, de massacres -et d'arrosages de sang. Assez, sortons de ce cauchemar! Assez, que tout -le monde se lève! Qui s'abstient aujourd'hui n'aura-t-il pas honte -ensuite de garder sa place à ce soleil de la Victoire et de la Paix qui -reviendra nous éclairer? Et nous, quand enfin nous aurons abattu la -hyène enragée, en perdant notre sang à flots, ne serions-nous pas -presque en droit de dire, les armes encore à la main: «Vous, les -neutres, qui bénéficierez de la délivrance sans avoir pris part à la -lutte, au moins payez-nous un peu avec vos terres ou avec votre or!» -Oh! qu'il sonne, le tocsin, partout, à toute volée, d'un bout à -l'autre de la Terre, qu'il sonne l'alarme suprême, que les tambours de -toutes les armées battent la charge! Et sus à la Bête allemande! - - -FIN - - - - -TABLE - - - I.--LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE 1 - II.--DEUX PAUVRE PETITS OISILLONS DE BELGIQUE 5 - III.--PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE 11 - IV.--LETTRE A ENVER-PACHA 21 - V. AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE 27 - VI.--LA BASILIQUE-FANTÔME 45 - VII.--LE DRAPEAU QUE NOS FUSILIERS-MARINS N'ONT PAS ENCORE 59 - VIII.--TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE 71 - IX.--UN PETIT HUSSARD 75 - X.--UN SOIR D'YPRES 85 - XI.--AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE 99 - XII.--QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR SA MAJESTÉ LA REINE DE BELGIQUE 113 - XIII.--POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT 125 - XIV.--LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE 133 - XV.--SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! 137 - XVI.--L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» 143 - XVII.--POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS 159 - XVIII.--A REIMS 163 - XIX.--LES GAZ DE MORT 177 - XX.--LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT 189 - XXI.--LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS 195 - XXII.--LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES 203 - XXIII.--AU PREMIER SOLEIL DE MARS 225 - XXIV.--A SOISSONS 245 - XXV.--LES DEUX TÊTES DE GORGONE 275 - - -293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16. - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - -Format in-18 à 3 fr. 50 le volume - - Vol. - RENÉ BAZIN Récits du Temps de la Guerre 1 - JOHAN BOJER Les Nuits Claires 1 - GUY CHANTEPLEURE La Ville assiégée 1 - GASTON CHÉRAU Le Remous 1 - LOUISE COMPAIN L'Amour de Claire 1 - PIERRE DE COULEVAIN Le Roman Merveilleux 1 - ANATOLE FRANCE La Révolte des Anges 1 - GYP La Dame de St-Leu 1 - LOUIS LEFEBVRE La Femme au Masque 1 - JULES LEMAITRE La Vieillesse d'Hélène 1 - A. DE LÉVIS-MIREPOIX Le Nouvel Apôtre 1 - PIERRE LOTI Turquie agonisante 1 - JEANNE MARAIS Un Huitième Péché 1 - ROGER MARX Maîtres d'hier et d'aujourd'hui 1 - PIERRE MILLE Le Monarque 1 - ÉMILE NOLLY Le Conquérant 1 - JACQUES NORMAND La Maison s'éclaire 1 - FRANCISQUE PARN Sicoutrou, pêcheur 1 - ERNEST RENAN Fragments intimes et romanesques 1 - J.-H. ROSNY Jne La Carapace 1 - CHARLES SAMARAN Jacques Casanova 1 - MARQUIS DE SÉGUR Vieux dossiers, petits papiers 1 - A.-I. THEIX Les Inquiets 1 - MARCELLE TINAYRE La Veillée des Armes 1 - LÉON DE TINSEAU La Deuxième page 1 - CÉCILE DE TORMAY Au Pays des Pierres 1 - PIERRE DE TRÉVIÈRES Le Roman d'un chasseur d'Afrique 1 - CLAUDE VARÈZE La Route sans Clochers 1 - COLETTE YVER Le Mystère des Béatitudes 1 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE *** - -***** This file should be named 57425-8.txt or 57425-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/4/2/57425/ - -Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. 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If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/57425-h/57425-h.htm b/57425-h/57425-h.htm index 4e35d37..ba1b430 100644 --- a/57425-h/57425-h.htm +++ b/57425-h/57425-h.htm @@ -95,41 +95,7 @@ hr.c15 { width: 15%; margin-left: 42.5%; margin-top: 1.3em; margin-bottom: 1.3em <body> -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Hyène Enragée - -Author: Pierre Loti - -Release Date: June 30, 2018 [EBook #57425] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57425 ***</div> <div class="center"><span class="xlarge">PIERRE LOTI</span><br/> @@ -7344,379 +7310,7 @@ allemande!</p> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Hyène Enragée, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYÈNE ENRAGÉE *** - -***** This file should be named 57425-h.htm or 57425-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/7/4/2/57425/ - -Produced by Laurent Vogel, Sébastien Blondeel and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. 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If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. 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Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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