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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56473 ***
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+LETTRES À UNE INCONNUE
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+par
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+PROSPER MÉRIMÉE
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+De l'Académie française
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+Précédés d'une étude sur Mérimée
+
+par
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+H. Taine
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+Tome Premier
+
+PARIS
+
+Michel Lévy Frères, Éditeurs
+
+3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra
+
+Librarie Nouvelle
+
+Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont
+
+1874
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+PROSPER MÉRIMÉE
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+J'ai rencontré plusieurs fois Mérimée dans le monde. C'était un homme
+grand, droit, pâle, et qui, sauf le sourire, avait l'apparence d'un
+Anglais; du moins, il avait cet air froid, _distant_, qui écarte
+d'avance toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentatit en lui le
+flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude
+de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était
+impassible. Même dans l'intimité et lorsqu'il contait une anecdote
+bouffonne, sa voix restait unie, toute calme; jamais d'éclat ni
+d'élan; il disait les détails les plus saugrenus, en termes propres,
+du ton d'un homme qui demande une tasse de thé. La sensibilité chez
+lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût: tout
+au contraire; mais il y a des chevaux de race si bien mâtés par
+leur maître, qu'une fois sous sa main, ils ne se permettent plus un
+soubresaut. Il faut dire que le dressage avait commencé de bonne heure.
+À dix ou onze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé
+très-sévèrement et renvoyé du salon; pleurant, bouleversé, il venait de
+fermer la porte, lorsqu'il entendit rire; quelqu'un disait: «Ce pauvre
+enfant! il nous croit bien en colère!»--L'idée d'être dupe le révolta,
+il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante, et tint parole.
+Μέμνησο ἁπιστεῖν (souviens-toi d'être en défiance) telle fut sa devise.
+Être en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne
+jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même,
+n'être dupe ni d'autrui, ni de soi, agir et écrire comme en la présence
+perpétuelle d'un spectateur indifférent, être soi-même ce spectateur,
+voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère,
+pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son
+œuvre et de son talent.[1]
+
+Il a vécu en amateur: on ne peut guère vivre autrement quand on a
+la disposition critique; à force de retourner la tapisserie, on
+finit par la voir habituellement à l'envers. En ce cas, au lieu de
+personnages beaux et bien posés, on contemple des bouts de ficelle;
+il est difficile alors d'entrer avec abnégation et comme ouvrier
+dans une œuvre commune, d'appartenir même au parti que l'on sert,
+même à l'école que l'on préfère, même à la science qu'on cultive,
+même à l'art où on excelle; si parfois on descend en volontaire dans
+la mêlée, le plus souvent on se tient à part. Il eut de bonne heure
+quelque aisance, puis un emploi commode et intéressant, l'inspection
+des monuments historiques, puis une place au sénat et des habitudes
+à la cour. Aux monuments historiques, il fut compétent, actif et
+utile; au sénat, il eut le bon goût d'être le plus souvent absent
+ou muet; à la cour, il avait son indépendance et son franc-parler.
+Voyager, étudier, regarder, se promener à travers les hommes et
+les choses, telle a été son occupation; ses attaches officielles
+ne le gênaient pas. D'ailleurs, un homme d'autant d'esprit se fait
+respecter quand même; son ironie transperce les mieux cuirassés. Il
+faut voir avec quelle désinvolture il la manie, jusqu'à la tourner
+contre lui-même, et faire coup double.--Un jour, à Biarritz, il avait
+lu une de ses nouvelles devant l'impératrice. «Peu après ma lecture,
+je reçois la visite d'un homme de la police, se disant envoyé par la
+grande-duchesse. «Qu'y a-t-il pour votre service?--Je viens, de la
+part de Son Altesse impériale, vous prier ce venir ce soir chez elle
+avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous avez lu l'autre jour
+à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur d'être le bouffon
+de Sa Majesté et que je ne pouvais aller travailler en ville sans
+sa permission; et je courus tout de suite lui raconter la chose. Je
+m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec la Russie, et
+je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, mais encore
+qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse, à qui on
+avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me soulager,
+j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne encre.--Cette
+lettre «d'assez bonne encre» serait une pièce curieuse, et je suis sûr
+qu'on ne lui a plus envoyé le factotum.--Quant aux corps constitués,
+il n'est guère possible de les aborder avec plus de sérieux extérieur
+et moins de déférence intime. Grave, digne, posé dans sa cravate,
+quand il faisait une visite académique ou improvisait un discours
+public, ses façons étaient irréprochables; cependant, en sourdine, la
+serinette d'arrière-plan jouait un air comique qui tournait en ridicule
+l'orateur et les auditeurs. «Le président des antiquaires s'est levé et
+tout le monde avec lui. Il a pris la parole et a dit qu'il proposait
+de boire à ma santé, attendu que j'étais remarquable à trois points
+de vue, c'est à savoir: comme sénateur, comme homme de lettres et
+comme savant. Il n'y avait que la table entre nous, et j'avais une
+grande envie de lui jeter à la tête un plat de gelée au rhum... Le
+lendemain, j'ai entendu le procès-verbal de la veille, où il était
+dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech pour que
+le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, mais en vain.»--Candidat
+à l'Académie des inscriptions, et conduit chez des érudits d'aspect
+redoutable, il écrivait au retour: «Avez-vous jamais vu des chiens
+entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience,
+ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent
+plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter
+que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de
+la sonnette d'un académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout
+à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été
+mordu cependant; mais j'ai fait de drôles de rencontres.»--Il fut reçu
+et eut, à côté des autres, son terrier archéologique. Mais on devine
+bien qu'il n'était pas d'humeur à se confiner dans celui-ci ni dans un
+autre; tous ceux qu'il habita avaient plusieurs sorties. Il y avait en
+lui deux personnages: l'un qui, engagé dans la société, s'y acquittait
+correctement de la besogne obligée et de la parade convenable; l'autre
+qui se tenait à côté ou au-dessus du premier, et, d'un air narquois ou
+résigné, le regardait faire.
+
+Pareillement il y avait en lui deux personnages dans les affaires de
+cœur. Le premier, l'homme naturel, était bon et même tendre. Nul n'a
+été plus loyal, plus sûr en amitié; quand il avait une fois donné sa
+main, il ne la retirait plus. On le vit bien quand il défendit M. Libri
+contre les juges et contre l'opinion; c'était l'action d'un chevalier
+qui, à lui seul, combat une armée. Condamné à l'amende et mis en
+prison, il ne prit point des airs de martyr, et mit autant de grâce à
+subir sa mésaventure qu'il avait mis de bravoure à la provoquer. Il
+n'en dit rien, sauf dans une préface, et encore en manière d'excuse,
+alléguant qu'il avait dû, «au mois de juillet précédent, passer quinze
+jours dans un endroit où il n'était nullement incommodé du soleil et
+où il jouissait d'un profond loisir.» Rien de plus, c'est le sourire
+discret et fin du galant homme.--Outre cela, serviable, obligeant; des
+gens qui le priaient de s'employer pour eux s'en allaient déconcertés
+par sa froide mine; un mois après, il arrivait chez eux ayant en poche
+la faveur demandée. Dans sa correspondance, il lui échappe un mot
+frappant que tous ses amis disent très-vrai: «Il m'arrive rarement
+de sacrifier les autres à moi-même, et, quand cela m'arrive, j'en ai
+tous les remords possibles.»--À la fin de sa vie, on trouvait chez lui
+deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu, et dont il
+ne semblait pas se soucier beaucoup; un de mes amis le vit les larmes
+aux yeux parce que l'une d'elles était malade. Jamais il ne disait
+un mot de ses sentiments profonds; voici une correspondance d'amour,
+puis d'amitié, qui a duré trente ans; la dernière lettre est datée de
+son dernier jour, et l'on ne sait pas le nom de sa correspondante.
+Pour qui sait lire ces lettres, il y est gracieux, aimant, délicat,
+véritablement amoureux, et, qui le croirait? poète parfois, ému jusqu'à
+devenir superstitieux, comme un Allemand lyrique. Cela est si étrange,
+qu'il faut citer presque tout.--«Vous aviez été si longtemps sans
+m'écrire que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté
+d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous écrire. Je visitais les
+Arènes de Nîmes avec l'architecte du département, lorsque je vis à
+dix pas de moi un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange,
+le corps gris de lin, avec des ailes rouges, noires et blanches.
+Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement.
+J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau.
+C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de
+semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais
+assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de
+là, me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre,
+car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait
+pas de compagnon et son vol était sans bruit comme celui d'un oiseau
+nocturne. Le lendemain, je retournai aux Arènes et je revis encore mon
+oiseau. J'avais apporté du pain que je lui jetai, mais il n'y toucha
+pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant, à la forme
+de son bec, qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire
+cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait
+pas dans le pays d'oiseaux de cette espèce. Enfin, à la dernière visite
+que j'ai faite aux Arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché
+à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit
+et sombre, où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder. Je
+me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous
+la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que
+vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me
+voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que
+j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où
+j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.»--Voilà comment,
+même chez un sceptique, le cœur et l'imagination travaillent; c'est une
+«bêtise»; il n'en est pas moins vrai qu'il était sur le seuil du rêve
+et dans le grand chemin de l'amour.[2]
+
+Mais, à côté de l'amoureux, subsistait le critique, et le conflit
+des deux personnages dans le même homme produisait des effets
+singuliers. En pareil cas, il vaut peut-être mieux n'y pas voir
+trop clair.--«Savez-vous bien, disait La Fontaine, que, pour peu que
+j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui
+aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je
+ne manque pas d'y mêler tout ce que j'ai d'encens dans mon magasin.»
+C'est peut-être pour cela qu'il était si aimable.--Dans les lettres
+de Mérimée, les duretés pleuvent avec les douceurs: «Je vous avouerai
+que vous m'avez paru fort embellie au physique, mais point au moral...
+Vous avez toujours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur
+les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople
+ni à Smyrne. Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes
+restée enfant en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus
+le marché hypocrite... Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en
+suis bien fâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien digne
+d'une dévote. La mode est au sermon aujourd'hui. Y allez-vous? Il ne
+vous manquait plus que cela.»--Et un peu plus tard: «Dans tout ce que
+vous dites et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un
+sentiment réel un convenu... Au reste, je respecte les convictions,
+même celles qui me paraissent le plus absurdes. Il y a en vous beaucoup
+d'idées saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de
+vous ôter, puisque vous y tenez et que vous n'avez rien à mettre à la
+place.» Après deux mois de tendresses, de querelles et de rendez-vous,
+il conclut ainsi: «Il me semble que tous les jours vous êtes plus
+égoïste. Dans _nous_, vous ne cherchez jamais que _vous._ Plus je
+retourne cette idée, plus elle me paraît triste... Nous sommes si
+différents, qu'à peine pouvons-nous nous comprendre.» Il paraît qu'il
+avait rencontré un caractère aussi rétif et aussi indépendant que le
+sien, _a lioness, though tame_, et il l'analyse.--«C'est dommage que
+nous ne nous voyions pas le lendemain d'une querelle; je suis sûr que
+nous serions parfaitement aimables l'un pour l'autre... Assurément
+mon plus grand ennemi, ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur,
+c'est votre orgueil; tout ce qui froisse cet orgueil vous révolte;
+vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits
+détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise
+votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous
+abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une
+démonstration d'humilité...»--Quatre mois plus tard, et à distance,
+après une brouille plus forte: Vous êtes une de ces _chilly women of
+the North_, vous ne vivez que par la tête... Adieu, puisque nous ne
+pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous
+retrouverons peut-être avec plaisir.» Puis, sur un mot affectueux, il
+revient.--Mais l'opposition des caractères est toujours la même; il
+ne peut souffrir qu'une femme soit femme: «Rarement je vous accuse,
+sinon de ce manque de franchise qui me met dans une défiance presque
+continuelle avec vous, obligé que je suis de chercher toujours votre
+idée sous un déguisement... Pourquoi, après si longtemps que nous
+sommes ce que nous sommes l'un à l'autre, êtes-vous encore à réfléchir
+plusieurs jours avant de répondre à la question la plus simple?...
+Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte;
+vous ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison
+à votre tête... S'il y a un tort de votre part, c'est assurément
+cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de
+tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse
+à un pygmée. Et cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme.»
+Tout cela finit par une bonne et durable amitié.--Mais n'admirez-vous
+pas cette manière agréable de faire sa cour? On se rencontrait au
+Louvre, à Versailles, dans les bois des environs; on s'y promenait
+tête à tête, en secret, longuement, même en janvier, plusieurs fois
+par semaine; il admirait «une radieuse physionomie, de fines attaches,
+une blanche main, de superbes cheveux noirs», une intelligence et une
+instruction dignes de la sienne, les grâces d'une beauté originale,
+les attraits d'une culture composite, les séductions d'une toilette
+et d'une coquetterie savantes; il respirait le parfum exquis d'une
+éducation si choisie et d'une «nature si raffinée, qu'elles résumaient
+pour lui toute une civilisation»; bref, il était sous le charme. Au
+retour, l'observateur reprenait son office; il démêlait le sens d'une
+réponse, d'un geste; il se détachait de son sentiment pour juger un
+caractère; il écrivait des vérités et des épigrammes que le lendemain
+on lui rendait.
+
+Tel il fut dans sa vie, tel on le retrouve dans ses livres. Il a
+écrit et étudié en amateur, passant d'un sujet à un autre, selon
+l'occasion et sa fantaisie, sans se donner à une science, sans se
+mettre au service d'une idée. Ce n'était pas faute d'application ou de
+compétence. Au contraire, peu d'hommes ont été plus et mieux instruits.
+Il possédait six langues, avec leur littérature et leur histoire;
+l'italien, le grec, le latin, l'anglais, l'espagnol et le russe; je
+crois qu'en outre il lisait l'allemand. De temps en temps, une phrase
+de sa correspondance, une note montre à quel point il avait poussé
+ces études. Il parlait _caló_, de manière à étonner les bohémiens
+d'Espagne. Il entendait les divers dialectes espagnols et déchiffrait
+les vieilles chartes catalanes. 11 savait la métrique des vers anglais.
+Ceux-là seuls qui ont étudié une littérature entière, dans l'imprimé
+et dans le manuscrit, pendant les quatre ou cinq âges successifs de
+la langue, du style et de l'orthographe, peuvent apprécier ce qu'il
+faut de facilité et d'efforts pour savoir l'espagnol comme l'auteur
+de _Don Pèdre_, et le russe comme l'auteur des _Cosaques_ et du _Faux
+Démétrius._ Il était naturellement doué pour les langues, et en avait
+appris jusque dans l'âge mûr: vers la fin de sa vie, il devenait
+philologue et s'adonnait à Cannes aux minutieuses études qui composent
+la grammaire comparée.--À cette connaissance des livres, il avait
+ajouté celle des monuments; ses rapports prouvent qu'il était devenu
+spécial pour ceux de France; il comprenait non-seulement l'effet,
+mais la technique, de l'architecture. Il avait étudié chaque vieille
+église sur place, avec l'aide des meilleurs architectes; sa mémoire
+locale était excellente et exercée: né dans une famille de peintres,
+il avait manié le pinceau et faisait bien l'aquarelle; bref, en
+ceci comme en tout sujet, il était allé au fond des choses; ayant
+l'horreur des phrases spécieuses, il n'écrivait qu'après avoir touché
+le détail probant. On trouverait difficilement une tête d'historien
+dans laquelle la collection préalable, bibliothèque et musée, soit si
+complète.--Ajoutez-y des dons encore plus rares, ceux qui permettent
+de faire revivre ces débris morts, je veux dire l'expérience de la
+vie et l'imagination lucide. Il avait beaucoup voyagé, deux fois en
+Grèce et en Orient, douze ou quinze fois en Angleterre, en Espagne et
+ailleurs, et partout il avait observé les mœurs, non-seulement de la
+bonne compagnie, mais de la mauvaise. «J'ai mangé plus d'une fois à
+la gamelle avec des gens qu'un Anglais ne regarderait pas, de peur de
+perdre le respect qu'il a pour son propre œil. J'ai bu à la même outre
+qu'un galérien.» Il avait vécu familièrement avec des gitanos et des
+toréadors. Il faisait des contes le soir à une assemblée de paysans et
+de paysannes de l'Ardèche. Un des endroits où il se trouvait le mieux
+à sa place, c'était dans une venta espagnole, avec «des muletiers et
+des paysannes d'Andalousie». Il cherchait des types frustes et intacts,
+«par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce
+humaine», et formait dans sa mémoire une galerie de caractères vivants,
+la plus précieuse de toutes; car les autres, celles des livres et des
+édifices, sont des coquilles jadis habitées, maintenant vides, dont
+on ne comprend la structure qu'en se figurant, d'après les espèces
+survivantes, les espèces qui ont vécu. Par une divination vive, exacte
+et prompte, il faisait cette reconstruction mentale. On voit par la
+_Chronique de Charles IX_, par les _Débuts d'un Aventurier_, par le
+_Théâtre de Clara Cazul_, que tel est son procédé involontaire. Ses
+lectures aboutissent naturellement à la demi-vision de l'artiste, à la
+mise en scène, au roman qui ranime le passé. Avec tant d'acquis et des
+facultés si belles, il eût pu prendre dans l'histoire et dans l'art une
+place à la fois très-grande et très-haute; il n'a pris qu'une place
+moyenne dans l'histoire, et une place haute mais étroite dans l'art.
+
+C'est qu'il se défiait, et que trop de défiance est nuisible. Pour
+obtenir d'une étude tout ce qu'elle peut donner, il faut, je crois,
+se donner tout entier à elle, l'épouser, ne pas la traiter comme une
+maîtresse avec qui l'on s'enferme deux ou trois ans, sauf à recommencer
+ensuite avec une autre. Un homme ne produit tout ce dont il est
+capable que, lorsque ayant conçu quelque forme d'art, quelque méthode
+de science, bref, quelque idée générale, il la trouve si belle, qu'il
+la préfère à tout, notamment à lui-même, et l'adore comme une déesse
+qu'il est trop heureux de servir. Mérimée aussi pouvait s'éprendre et
+adorer; mais, au bout d'un temps, le critique en lui se réveillait,
+jugeait la déesse, trouvait qu'elle n'était pas assez divine. Toutes
+nos méthodes de science, toutes nos formes d'art, toutes nos idées
+générales ont quelque endroit faible; l'insuffisant, l'incertain, le
+convenu, le postiche y abondent; il n'y a que l'illusion de l'amour
+qui puisse les trouver parfaites, et un sceptique n'est pas longtemps
+amoureux. Celui-ci mettait son lorgnon, et dans la belle statue
+démêlait le manque d'aplomb, la restauration fausse et spécieuse,
+l'attitude de mode: il se dégoûtait et s'en allait, non sans motifs.
+Il les indique en passant, ces motifs; il voit ce qu'il y a de hasardé
+dans notre philosophie de l'histoire, ce qu'il y a d'inutile dans
+notre manie d'érudition, ce qu'il y a d'exagéré dans notre goût pour
+le pittoresque, ce qu'il y a d'insipide dans notre peinture du réel.
+Que les inventeurs et les badauds acceptent le système ou le style par
+amour-propre, ou par niaiserie; pour lui, il s'en défend, ou, s'il
+ne s'en est pas défendu, il s'en repent.--«Vers l'an de grâce 1827,
+j'étais romantique. Nous disions aux classiques: «Point de salut sans
+la _couleur locale._» Nous entendions par couleur locale ce qu'au
+XVIIe siècle on appelait les _mœurs_; mais nous étions très-fiers de
+notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose.» Depuis,
+ayant fabriqué des poésies illyriques que les savants d'outre-Rhin
+traduisirent d'un grand sérieux, il put se vanter d'avoir fait de
+la couleur locale. «Mais le procédé était si simple, si facile, que
+j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que
+je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros de Sophocle
+et d'Euripide.»--Vers la fin de sa vie, il évitait de parti pris
+toutes les théories; à ses yeux, elles n'étaient bonnes qu'à duper
+des philosophes ou à nourrir des professeurs: il n'acceptait et
+n'échangeait que des anecdotes, de petits faits d'observation, par
+exemple en philologie, la date précise où l'on cesse de rencontrer
+dans le vieux français les deux cas survivants de la déclinaison
+latine. À force de vouloir la certitude, il desséchait la science
+et ne gardait de la plante que le bois sans les fleurs. On ne peut
+expliquer autrement la froideur de ses essais historiques, _Don Pèdre,
+les Cosaques, le Faux Démétrius, la Guerre sociale, la Conjuration de
+Catilina_, études solides, complètes, bien appuyées, bien exposées,
+mais dont les personnages ne vivent pas; très-probablement, c'est qu'il
+n'a pas voulu les faire vivre. Car, dans un autre écrit, _les Débuts
+d'un Aventurier_, reprenant son faux Démétrius, il a fait rentrer la
+séve dans la plante, en sorte qu'on peut la voir tour à tour sous les
+deux formes, terne et raide dans l'herbier historique, fraîche et verte
+dans l'œuvre d'art. Évidemment, quand il préparait dans cet herbier ses
+Espagnols du XIVe siècle ou les contemporains de Sylla, il les voyait
+par l'œil intérieur aussi nettement que son aventurier; du moins, cela
+ne lui était pas plus difficile; mais il répugnait à nous les faire
+voir, n'admettant dans l'histoire que des détails prouvés, se refusant
+à nous donner ses divinations pour des faits authentiques, critique au
+détriment de son œuvre, rigoureux jusqu'à se retrancher la meilleure
+partie de lui-même et mettre son imagination sous l'interdit.
+
+Dans ses œuvres d'art, le critique domine encore, mais presque toujours
+avec un office utile, pour restreindre et diriger son talent, comme une
+source qu'on enferme dans un tuyau pour qu'elle jaillisse plus mince
+et plus serrée. Il avait de naissance plusieurs de ces talents que
+nul travail n'acquiert et que son maître Stendhal ne possédait pas,
+le don de la mise en scène, du dialogue, du comique, l'art de poser
+face à face deux personnages, et de les rendre visibles au lecteur par
+le seul échange de leurs paroles. De plus, comme Stendhal, il savait
+les caractères et contait bien. Il soumit ces vives facultés à une
+discipline sévère, et, par un effort double, entreprit de leur faire
+rendre le plus d'œuvre avec le moins de matière.--Dès l'abord, il
+avait beaucoup goûté le théâtre espagnol, qui est tout nerf et toute
+action; il en reprit les procédés pour composer sous un faux nom de
+petites pièces d'un sens profond et d'intention moderne; chose unique
+dans l'histoire littéraire, plusieurs de ces pastiches, l'_Occasion, la
+Périchole_, valent des originaux.--Nulle part la saillie des caractères
+n'est si nette et si forte que dans ses comédies. Dans _les Mécontents
+et dans les Deux Héritages_, chaque personnage, suivant un mot de
+Goethe, ressemble à ces montres parfaites, en cristal transparent,
+sur lesquelles on voit en même temps l'heure exacte et tout le jeu
+du mécanique intérieur. Tous les détails portent et sont chargés de
+sens; c'est le propre des grands peintres de dessiner en cinq ou
+six coups de crayon une figure qu'on n'oublie plus. Même dans des
+pièces moins réussies, par exemple dans _les Espagnols en Danemark_,
+il y a des personnages, le lieutenant Charles Leblanc, et sa mère
+l'espionne, qui resteront à demeure dans la mémoire humaine.--Au fond,
+si un sceptique aussi déterminé avait daigné avoir une esthétique,
+il aurait expliqué, je crois, que, pour un connaisseur de l'homme,
+chaque homme se réduit à trois ou quatre traits principaux, lesquels
+s'expriment complètement par cinq ou six actions significatives; le
+reste est dérivé ou indifférent; c'est temps perdu que de le montrer.
+Les lecteurs intelligents le devineront, et il ne faut écrire que pour
+les lecteurs intelligents. Laisser le bavardage aux bavards, ne prendre
+que l'essentiel, ne le traduire aux yeux que par des actions probantes,
+concentrer, abréger, résumer la vie, voilà le but de l'art.--Du moins
+tel est le sien, et il l'atteint mieux encore dans ses récits que dans
+ses comédies; car les exigences de la mise en scène et de l'effet
+comique ne surviennent pas pour grossir les traits, charger la vérité,
+mettre sur la figure vivante un masque de théâtre.[3] L'écrivain, ayant
+moins d'obligations et plus de ressources, peut dessiner plus juste
+et moins appuyer. La plupart de ces nouvelles sont des chefs-d'œuvre,
+et il est à croire qu'elles resteront classiques. Il y a de cela
+plusieurs raisons.--D'abord, en fait, voici trente ou quarante ans
+qu'elles durent, et _Carmen, l'Enlèvement de la Redoute, Colomba,
+Matteo Falcone, l'Abbé Aubain, Arsène Guillot, la Vénus d'Ile, la
+Partie de trictrac, Tamango_, même _le Vase étrusque_ et _la Double
+Méprise_, presque tous ces petits édifices sont aussi intacts qu'au
+premier jour. C'est qu'ils sont bâtis en pierres choisies, non en stuc
+et autres matériaux de mode. Point de ces descriptions qui passent
+au bout de cinquante ans et qui nous ennuient tant aujourd'hui dans
+les romans de Walter Scott; point de ces réflexions, dissertations,
+explications, que nous trouvons si longues dans les romans de Fielding;
+rien que des faits, et les faits sont toujours instructifs. D'autant
+plus qu'il n'y met que des faits importants, intelligibles même pour
+des hommes d'un autre pays et d'un autre siècle; dans Balzac et dans
+Dickens, qui n'ont pas cette précaution, beaucoup de détails minutieux,
+locaux ou techniques, tomberont comme un enduit qui s'écaille, ou ne
+serviront qu'aux commentaires des commentateurs.--Autre chance de
+durée; ces romans sont courts, le plus long n'a qu'un demi-volume, l'un
+d'eux, six pages; tous sont clairs, bien composés, rassemblés autour
+d'une action simple et d'un effet unique. Or, il faut songer que la
+postérité est une sorte d'étrangère, qu'elle n'a pas la complaisance
+des contemporains, qu'elle ne tolère pas les ennuyeux, qu'aujourd'hui
+peu de personnes supportent les huit volumes de _Clarisse Harlowe_;
+bref, que l'attention humaine surchargée finit toujours par faire
+faillite; il est prudent, quand après un siècle on lui demande encore
+audience, de lui parler un style bref, net et plein.--En outre, il est
+sage de lui dire des choses intéressantes et qui l'intéressent. Des
+choses intéressantes: cela exclut les événements trop plats ou trop
+bourgeois, les caractères trop effacés et trop ordinaires. Des choses
+qui l'intéressent: cela veut dire des situations et des passions assez
+durables pour qu'après cent ans elles soient encore de circonstance.
+Mérimée choisit des types francs, forts, originaux, sortes de médailles
+d'un haut relief et d'un métal dur, avec un cadre et des événements
+appropriés: le premier combat d'un officier, une vendetta corse, le
+dernier voyage d'un négrier, une défaillance de probité, l'exécution
+d'un fils par son père, une tragédie intime dans un salon moderne;
+presque tous ses contes sont meurtriers, comme ceux de Baudello et
+des nouvellistes italiens, et en outre poignants par le sang-froid
+du récit, par la précision du trait, par la convergence savante des
+détails.--Bien mieux, chacun d'eux, dans sa petite taille, est un
+document sur la nature humaine, un document complet et de longue
+portée, qu'un philosophe, un moraliste, peut relire tous les ans sans
+l'épuiser. Plusieurs dissertations sur l'instinct primitif et sauvage,
+des traités savants, comme celui de Schopenhauer sur la métaphysique
+de l'amour et de la mort, ne valent pas les cent pages de _Carmen._ Le
+cierge d'_Arsène Guillot_ résume beaucoup de volumes sur la religion
+du peuple et sur les vrais sentiments des courtisanes. Je ne sais
+pas de plus amère prédication contre les méprises de la crédulité ou
+de l'imagination, que la Double Méprise et le Vase étrusque. Il est
+probable qu'en l'an 2000 on relira la _Partie de trictrac_, pour savoir
+ce qu'il en coûte de manquer une fois à l'honneur. Remarquez enfin que
+l'auteur n'intervient point pour nous faire la leçon; il s'abstient,
+nous laisse conclure; même et de parti pris, il s'efface jusqu'à
+paraître absent; les lecteurs futurs auront des égards pour un maître
+de maison si poli, si discret, si habile à faire les honneurs de son
+logis. Les bonnes manières plaisent toujours, et on ne peut rencontrer
+d'hôte mieux élevé. À la porte, il salue ses visiteurs, les introduit,
+puis se retire, les laissant libres de tout examiner et critiquer
+seuls; il n'est pas importun, il ne se fait pas le cicerone de ses
+trésors, jamais on ne le prendra en flagrant délit d'amour-propre. Il
+cache son savoir au lieu de le montrer; il semble, à l'écouter, que
+chacun aurait pu faire son livre. L'un est une anecdote qu'un de ses
+amis lui a contée et qu'il a aussitôt écrite. L'autre est «un extrait»
+de Brantôme et d'Aubigné. S'il a fait _les Débuts d'un Aventurier_,
+c'est qu'étant au frais, malgré lui, pendant quinze jours, il n'avait
+rien de mieux à faire. Pour écrire _la Guzla_, la recette est simple:
+se procurer une statistique de l'Illyrie, le voyage de l'abbé Fortis,
+apprendre cinq ou six mots de slave. Ce parti pris de ne pas se
+surfaire va jusqu'à l'affectation. Il a si grand'peur de paraître
+pédant, qu'il fuit jusque dans l'autre extrême, le ton dégagé, le sans
+façon de l'homme du monde. Peut-être un jour sera-ce là son endroit
+vulnérable; on se demandera si cette ironie perpétuelle n'est pas
+voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragédie, s'il
+ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aisé
+n'est pas l'effet de la contrainte, si le gentleman en lui n'a pas fait
+tort à l'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment
+dans _la Vénus d'Ille_, il s'en est servi pour mystifier le lecteur.
+Ailleurs, dans _Lokis_,[4] une idée saugrenue, à, double entente,
+étrange de la part d'un esprit si distingué, gît au fond du conte,
+comme un crapaud dans un coffret sculpté. Il paraît qu'il trouvait
+plaisir à voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli
+visage bien effaré par le dégoût le faisait rire. Presque toujours, il
+semble qu'il ait écrit par occasion, pour s'amuser, pour s'occuper,
+sans subir l'empire d'une idée, sans concevoir un grand ensemble, sans
+se subordonner à une œuvre.--En ceci comme dans le reste, il était
+désenchanté, et à la fin on le trouve dégoûté. Le scepticisme produit
+la mélancolie. À ce sujet, sa correspondance est triste; sa santé
+défaillit peu à peu; il hivernait régulièrement à Cannes, sentant que
+la vie le quittait; il se soignait, se conservait; c'est l'unique
+souci qui suive l'homme jusqu'au bout. Il allait tirer de l'arc par
+ordonnance de médecin, et peignait, pour se distraire, des vues du
+pays; tous les jours, on le rencontrait dans la campagne, marchant
+en silence, avec ses deux Anglaises; l'une portait l'arc, l'autre la
+boîte aux aquarelles. Il tuait ainsi le temps et prenait patience. Il
+allait, par bonté d'âme, nourrir un chat, dans une cabane écartée, à
+une demi-lieue de distance; il cherchait des mouches pour un lézard
+qu'il nourrissait: c'étaient là ses favoris. Quand le chemin de fer lui
+amenait un ami, il se ranimait et sa conversation redevenait charmante;
+ses lettres l'étaient toujours; il ne pouvait s'empêcher d'avoir
+l'esprit le plus original et le plus exquis. Mais le bonheur lui
+manquait; il voyait l'avenir en noir, à peu près tel que nous l'avons
+aujourd'hui; avant de clore les yeux, il eut la douleur d'assister à
+l'écroulement complet, et mourut le 23 septembre 1870.--Si on essaye
+de résumer son caractère et son talent, on trouvera, je pense, que,
+né avec un cœur très-bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en
+galant homme, beaucoup travaillé, et produit quelques œuvres de premier
+ordre, il n'a pas pourtant tiré de lui-même tout le service qu'il
+pouvait rendre, ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer.
+Par crainte d'être dupe, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans
+la science, dans l'art,[5] et il a été dupe de sa défiance. On l'est
+toujours de quelque chose, et peut-être vaut-il mieux s'y résigner
+d'avance.
+
+
+H. TAINE.
+
+Novembre 1873.
+
+
+
+[1] On dirait qu'il s'est peint lui-même dans Saint-Clair, personnage
+du _Vase étrusque._ «Il était né avec un cœur tendre et aimant; mais, à
+un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute
+la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries
+de ses camarades... Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les
+dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante...
+Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et
+d'insouciant... Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de
+ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.»--Darcy, dans
+_la Double Méprise_, est encore un caractère analogue au sien.
+
+[2] Voici de lui une action généreuse et délicate; Béranger, en cas
+pareil, en fit une semblable: «J'allais être amoureux quand je suis
+parti pour l'Espagne. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais
+rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise,
+celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir
+sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les
+choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même
+très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait.»
+
+[3] Le Résident dans _les Espagnols en Danemark_, le Comte et les
+autres gentilshommes dans _les Mécontents_, Kermouton et le marchand
+do beurre dans _les Deux Héritages._ Mais, en revanche, quels résumés
+vrais que les caractères de Clémence, de Sévin et de miss Jackson!
+
+[4] Lettres à une Inconnue, II, 333, 335.
+
+[5] Lettres à une Inconnue, I, 8. «Défaites-vous de votre optimisme, et
+figurez-vous bien que nous sommes dans ce momie pour nous battre envers
+et contre tous... Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de
+faire le mal pour le plaisir de le faire.»
+
+
+
+
+LETTRES
+
+À
+
+UNE INCONNUE
+
+
+
+
+I
+
+Paris, jeudi.
+
+
+J'ai reçu _in due time_ votre lettre. Tout est mystérieux en vous,
+et les mêmes causes vous font agir précisément de la manière opposée
+à celle dont se conduiraient les autres mortelles. Vous allez à la
+campagne, bien;... c'est-à-dire que vous aurez tout le temps d'écrire;
+car, là, les journées sont longues, et le désœuvrement porte à écrire
+des lettres. En même temps, la surveillance et l'inquiétude de votre
+dragon étant moins gênées par les occupations réglées de la ville, vous
+aurez plus de questions à subir quand il vous arrivera des lettres.
+D'ailleurs, dans un château, l'arrivée d'une lettre est un événement.
+Point du tout; vous ne pouvez pas écrire, mais, en revanche, vous
+pouvez recevoir force lettres. Je commence à me faire à vos façons
+et je ne suis plus guère surpris de rien. Au reste, je vous en prie,
+épargnez-moi et ne mettez pas à une trop rude épreuve cette malheureuse
+disposition que j'ai prise, je ne sais comment, de trouver bien tout ce
+qui est de vous.
+
+J'ai souvenance d'avoir été peut-être un peu trop franc dans ma
+dernière lettre en vous parlant de mon caractère. Un vieux diplomate de
+mes amis, homme très-fin, m'a dit souvent: «Ne dites jamais de mal de
+vous-même. Vos amis en diront toujours assez.» Je commence à craindre
+que vous ne preniez au pied de la lettre tout le mal que je disais de
+moi-même. Figurez-vous que ma grande vertu, c'est la modestie; je la
+porte à l'excès et je tremble que cela ne me nuise dans votre esprit.
+Une autre fois, quand je me sentirai mieux inspiré, je vous ferai la
+nomenclature exacte de toutes mes qualités. La liste sera longue.
+Aujourd'hui, je suis un peu malade, et je n'ose me lancer dans cette
+«progression à l'infini».
+
+Devinez en mille où j'étais samedi soir, ce que je faisais à minuit.
+J'étais sur la plate-forme d'une des tours de Notre-Dame, et je buvais
+de l'orangeade, et je prenais des glaces en compagnie de quatre de
+mes amis et d'une lune admirable; le tout accompagné d'un gros hibou
+qui battait des ailes autour de nous. C'est, en vérité, un fort beau
+spectacle que Paris au clair de lune et à cette heure. Cela ressemble
+à ces villes dont on parle dans _les Mille et une Nuits_, où les
+habitants ont été enchantés pendant leur sommeil. Les Parisiens se
+couchent à minuit en général, bien sots en cela. Notre _party_ était
+assez curieuse: il y avait quatre nations représentées, chacun pensant
+d'une manière différente. L'ennui, c'est qu'il y avait quelques-uns de
+nous qui, en présence de la lune et du hibou, se sont crus obligés de
+prendre le ton poétique et de dire des lieux communs. Au fait, peu à
+peu tout le monde s'est mis à déraisonner.
+
+Je ne sais comment et par quel enchaînement d'idées cette soirée
+semi-poétique me fait penser à une autre qui ne l'était pas du tout.
+J'ai été à un bal donné par des jeunes gens de mes amis, où étaient
+invitées toutes les figurantes de l'Opéra. Ces femmes sont bêtes
+pour la plupart; mais j'ai remarqué combien elles sont supérieures
+en délicatesse morale aux hommes de leur classe. Il n'y a qu'un seul
+vice qui les sépare des autres femmes: c'est la pauvreté. Toutes ces
+rhapsodies vont vous édifier singulièrement. Aussi je me hâte de
+terminer, ce que j'aurais dû faire beaucoup plus tôt.
+
+Adieu. Ne m'en voulez pas pour la peinture peu flattée que je vous ai
+faite de moi-même.
+
+
+
+
+II
+
+Paris.
+
+
+La franchise et la vérité sont rarement bonnes auprès des femmes, elles
+sont presque toujours mauvaises. Voilà que vous me regardez comme un
+Sardanapale, parce que j'ai été à un bal de figurantes d'Opéra. Vous me
+reprochez cette soirée comme un crime, et vous me reprochez comme un
+plus grand crime encore de faire l'éloge de ces pauvres filles. Je le
+répète, rendez-les riches, et il ne leur restera plus que leurs bonnes
+qualités. Mais l'aristocratie a élevé des barrières insurmontables
+entre les différentes classes de la société, afin qu'on ne puisse
+voir combien ce qui se passe au delà de la barrière ressemble à ce
+qui se passe en deçà. Je veux vous conter une histoire d'Opéra que
+j'ai apprise dans cette société si perverse. Dans une maison de la
+rue Saint-Honoré, il y avait une pauvre femme qui ne sortait jamais
+d'une petite chambre sous les toits, qu'elle louait moyennant 3 francs
+par mois. Elle avait une fille de douze ans toujours très-bien tenue,
+très-réservée et qui ne parlait à personne. Cette petite sortait trois
+fois la semaine dans l'après-midi, et rentrait seule à minuit. On
+sut quelle était figurante à l'Opéra. Un jour, elle descend chez le
+portier et demande une chandelle allumée. On la lui donne. La portière,
+surprise de ne pas la voir redescendre, monte à son grenier, trouve la
+femme morte sur son grabat, et la petite fille occupée à brûler une
+énorme quantité de lettres qu'elle tirait d'une fort grande malle.
+Elle dit: «Ma mère est morte cette nuit, et elle m'a chargée de brûler
+toutes ses lettres sans les lire.» Cette enfant n'a jamais su le
+véritable nom de sa mère; elle se trouve maintenant absolument seule au
+monde, et n'ayant d'autre ressource que celle de faire les vautours,
+les singes ou les diables à l'Opéra.
+
+Le dernier conseil de sa mère a été pour l'engager à être bien sage et
+à continuer à être figurante à l'Opéra. Elle est d'ailleurs fort sage,
+très-dévote et ne se soucie guère de raconter son histoire. Veuillez
+me dire si cette petite fille n'a pas infiniment plus de mérite à
+mener la vie qu'elle mène, que vous n'en avez, vous qui jouissez du
+bonheur singulier d'un entourage irréprochable et d'une nature si
+raffinée, quelle résume un peu pour moi toute une civilisation. Il faut
+vous dire la vérité. Je ne supporte la mauvaise société qu'à de rares
+intervalles, et par une curiosité inépuisable de toutes les variétés
+de l'espèce humaine. Je n'ose jamais aborder la mauvaise société en
+hommes. Il y a là quelque chose de trop repoussant, surtout chez nous;
+car, en Espagne, j'ai toujours eu des muletiers et des toreros pour
+amis. J'ai mangé plus d'une fois à la gamelle avec des gens qu'un
+Anglais ne regarderait pas, de peur de perdre le respect qu'il a pour
+son propre œil. J'ai même bu à la même outre qu'un galérien. Il faut
+dire aussi qu'il n'y avait que cette outre et qu'il faut boire quand
+on a soif.--Ne croyez pas pour cela que j'aie une prédilection pour la
+canaille. J'aime simplement à voir d'autres mœurs, d'autres figures,
+à entendre un autre langage. Les idées sont toujours les mêmes, et,
+si l'on fait abstraction de tout ce qui est convention ou règle, je
+crois qu'il y a du savoir-vivre ailleurs que dans un salon du faubourg
+Saint-Germain. Tout cela est de l'arabe pour vous, et je ne sais
+pourquoi je vous le dis.
+
+
+8 août.
+
+
+J'ai été longtemps sans finir cette lettre. Ma mère a été fort malade
+et moi très-inquiet. Elle est maintenant hors de danger, et j'espère
+que, dans quelques jours, elle sera en parfaite santé. Je ne puis
+supporter l'inquiétude, et, pendant le temps du danger, j'ai été tout à
+fait bête.
+
+Adieu.
+
+_P.-S._--L'aquarelle que je vous destinais ne tourne pas à bien, et je
+la trouve si mauvaise, qu'il est probable que je ne vous l'enverrai
+pas. Que cela ne vous empêche pas de me donner la tapisserie que
+vous me destinez. Tâchez de choisir un messager sûr. Règle générale:
+ne prenez jamais une femme pour confidente; tôt ou tard, vous vous
+en repentiriez. Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de
+faire le mal pour le plaisir de le faire. Défaites-vous de vos idées
+d'optimisme et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour
+nous battre envers et contre tous. À ce propos, je vous dirai qu'un
+savant de mes amis, qui lit les hiéroglyphes, m'a dit que, sur les
+cercueils égyptiens, on lisait très-souvent ces deux mots: _Vie;
+guerre_; ce qui prouve que je n'ai pas inventé la maxime que je viens
+de vous donner. Cela s'écrit en hiéroglyphe de la sorte [img]. Le
+premier caractère veut dire _vie_; il représente, je crois, un de ces
+vases appelés canopes. L'autre est une abréviation d'un bouclier avec
+un bras tenant un lance. _There's science for you._
+
+Adieu encore.
+
+
+
+
+III
+
+Paris.
+
+
+Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des
+fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous
+êtes pour moi. À la première question, je ne puis avoir de réponse;
+pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de
+quatorze ans que j'élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit
+tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours: _Can
+any virtue exist without religion?_ Avez-vous lu _Tom Jones_, livre
+aussi immoral que tous les miens ensemble. Si on vous l'a défendu, vous
+l'aurez lu très-certainement. Quelle drôle d'éducation vous recevez
+en Angleterre! À quoi sert-elle? On s'essouffle à prêcher pendant
+longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat que cette jeune
+fille a désiré précisément connaître l'être immoral pour lequel on
+s'était flatté de lui imposer de l'aversion. Quelle admirable histoire
+que celle du serpent! Je voudrais que lady M... lût cette lettre.
+Heureusement qu'elle s'évanouirait vers la dixième ligne.
+
+En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il
+m'a semblé qu'il y avait en apparence peu de suite et d'enchaînement
+dans les idées. Erreur! Mais j'écris à mesure que je pense, et, comme
+ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé
+de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme
+vous et biffer toute la première page; mais j'aime mieux l'abandonner
+à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je
+suis très-préoccupé en ce moment d'une affaire qui m'intéresse et qui,
+je l'avoue à ma honte, réside opiniâtrément dans une moitié de mon
+cerveau, tandis que l'autre est toute remplie de vous. J'aime assez le
+portrait que vous faites de vous-même. Il ne me paraît pas trop flatté,
+et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement. . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je vous étudie avec une vive curiosité. J'ai des théories sur les plus
+petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles,
+etc., et j'attache beaucoup d'importance à tout cela, parce que j'ai
+découvert qu'il y a un rapport certain entre le caractère des femmes
+et le caprice (ou la liaison d'idées et le raisonnement, pour mieux
+dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple,
+on me doit d'avoir démontré qu'une femme qui porte des robes bleues
+est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile,
+mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie
+une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu'on ne peut
+rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je
+pourrai vous envoyer dans une lettre.
+
+J'ai été l'autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur
+la rivière une grande quantité de petits canots à voile portant
+toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient
+plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots
+avaient abordé, et du plus grand sort un homme d'une quarantaine
+d'années, qui avait un tambour et qui tambourinait pour s'amuser.
+Tandis que j'admirais l'organisation musicale de cet animal, une femme
+de vingt-trois ans à peu près s'approche de lui, l'appelle monstre,
+lui dit qu'elle l'avait suivi depuis Paris et que, s'il ne voulait
+pas l'admettre dans sa société, il s'en repentirait. Tout cela se
+passait sur le rivage dont notre canot était éloigné de vingt pas.
+L'homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la
+femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu'il ne
+voulait pas d'elle dans son bateau. Là-dessus, elle court au canot
+qui était amarré le plus loin du rivage et s'élance dans la rivière
+en nous éclaboussant indignement. Bien qu'elle eût éteint mon cigare,
+l'indignation ne m'empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer
+aussitôt, avant qu'elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant
+de désespoir n'avait pas bougé et marmottait entre ses dents: «Pourquoi
+la retirer, si elle avait envie de se noyer?» Nous avons mis la femme
+dans un cabaret, et, comme il se faisait tard et que l'heure du dîner
+approchait, nous l'avons abandonnée aux soins de la cabaretière.
+
+Comment se fait-il que les hommes les plus indifférents soient les plus
+aimés? C'est ce que je me demandais, tout en descendant la Seine, ce
+que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le
+savez.
+
+Adieu. Écrivez-moi souvent, soyons amis et excusez le décousu de ma
+lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi.
+
+
+
+
+IV
+
+
+_Mariquita de mi alma_ (c'est ainsi que je commencerais si nous étions
+à Grenade), j'ai reçu votre lettre dans un de ces moments de mélancolie
+où l'on ne voit la vie qu'au travers d'un verre noir. Comme votre
+épître n'est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n'a pas
+peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais
+vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement. Immédiatement,
+parce que vous m'aviez fait une espèce de reproche indirect, et
+sèchement parce que j'étais furieux contre vous. J'ai été dérangé
+au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m'a empêché de vous
+écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd'hui le temps est beau;
+mon humeur s'est adoucie tellement, que je ne veux plus vous écrire
+que d'un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc
+pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m'ont
+fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela
+avec d'autant plus de plaisir qu'en vérité, je crois que, malgré la
+colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre
+disposition d'esprit. Un passage de votre lettre m'a fait rire tout
+seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites _short
+and sweet_: Mon amour est promis, sans préparation, pour amener le
+gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous
+dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez: «Je suis
+engagée pour la contredanse.» Fort bien. À ce qu'il paraît, j'ai bien
+employé mon temps à disputer avec vous sur l'amour, le mariage et le
+reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu'on vous
+dit: «Aimez monsieur,» on aime. Avez-vous promis par un engagement
+signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes? Quand j'étais
+écolier, je reçus d'une couturière un billet surmonté de deux cœurs
+enflammés réunis comme il suit: [img02]; de plus, une déclaration
+fort tendre. Mon maître d'études commença par me prendre mon billet,
+et l'on me mit en prison. Puis l'objet de cette naissante passion
+se consola avec le cruel maître d'études. Il n'y a rien qui soit
+plus fatal que les engagements pour ceux au profit desquels ils sont
+souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais
+sérieusement qu'il vous serait impossible de ne pas m'aimer? Comment ne
+m'aimeriez-vous pas, vous qui ne m'avez pas fait de promesses, puisque
+la première loi de la nature, c'est de prendre en grippe tout ce qui
+a l'air d'une obligation? Et, en effet, toute obligation est de sa
+nature ennuyeuse. Enfin, de tout cela, si j'avais moins de modestie,
+je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre
+amour à quelqu'un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n'avez rien
+promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que
+vous ne voulez plus de mon aquarelle, j'ai assez grande envie de vous
+l'envoyer. J'en étais mécontent et j'avais commencé une copie d'une
+infante Marguerite, d'après Velasquez, que je voulais vous donner.
+Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs
+comme moi. J'ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j'en
+suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos
+ordres. Je vous l'enverrai quand vous voudrez. Mais son transport
+est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s'amusent
+quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien
+garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c'est qu'elle est si mauvaise,
+qu'il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi
+vos ordres. J'espère que vous serez à Paris vers le milieu d'octobre.
+Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je
+ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j'avais
+l'intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie
+d'Amsterdam. Mais, si j'avais la certitude de vous voir, je renoncerais
+à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez
+que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam.
+Pourtant, décidez. Votre vanité va vous faire dire ici: «Le beau
+sacrifice de ne me préférer qu'à de grosses Flamandes bien blanches et
+bien harengères, et en peinture encore!» Oui, c'est un sacrifice et
+un très-grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi
+très-vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très-incertaine
+que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible
+où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j'aurais tout
+lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes...
+
+Vous me paraissez dévote, superstitieuse même.--Je pense en ce moment
+à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer
+dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait
+dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien
+assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu
+que l'_Ingles_ (c'est-à-dire moi), tout voyageur est Anglais, ne
+jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de
+parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller
+les chevaux. Voyez Tristram Shandy. J'aime beaucoup votre histoire du
+portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans
+une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous
+me demandez qu'elle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous
+dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute,
+parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de
+confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous
+deviendrons amis et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le
+plus grand que quelqu'un à qui je pourrais dire toutes mes pensées
+passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi.
+Je suis dévoré du désir d'une réponse de vous. Soyez assez bonne pour
+ne pas me la faire attendre.
+
+Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise
+respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix.
+
+
+
+
+V
+
+25 septembre.
+
+
+Votre lettre m'a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus
+ennuyeuses affaires du monde, et je n'ai pas le temps de me soigner.
+J'ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement
+maussade. Mais, dans quelques jours, je me propose de me dorloter et de
+me guérir.
+
+Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans
+l'espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez
+pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons
+particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec
+moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs.
+Seulement, je vous prie de me dire _really truly_ si vous en avez.
+N'êtes-vous pas plutôt préoccupée d'un enfantillage? Peut-être vous
+a-t-on fait, à mon sujet, quelque sermon dont vous êtes encore toute
+pénétrée. Vous auriez bien tort d'avoir peur de moi. Votre prudence
+naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me
+voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a
+quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant, je suis trop
+_vieux_ et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux,
+parce que mes illusions m'ont procuré bien des _desengaños_ sur
+l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne.
+C'est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon
+voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait
+une grande sottise: celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur
+dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la
+perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je
+sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être
+fait. Vous vous rappelez ma morale; «L'amour fait tout excuser,
+mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour.» Soyez persuadée
+que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes
+amis. Conclusion: je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous
+l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en
+vous ce que je cherche depuis longtemps: une femme dont je ne sois pas
+amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons
+probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites
+pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera.
+
+Mon moine est prêt. À la première occasion, je vous enverrai donc ce
+moine et sa monture. L'infante n'étant pas achevée, et étant trop mal
+commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira
+de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j'aurai le temps.
+Je meurs d'envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me
+creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je
+néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je
+crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C'est
+qu'à mesure que j'écris une phrase, il m'en vient une autre à l'esprit,
+laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit
+terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l'influence
+là-haut, tâchez de m'obtenir un peu de santé ou tout au moins de
+résignation; car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais
+la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je
+pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me
+semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons
+rompus que je vous écris; et encore songez qu'il y a cet avantage que
+les paroles volent et que les écrits restent.
+
+Au surplus, ce n'est pas l'idée d'être un jour imprimé tout vif ou
+posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le
+courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste.
+Mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu
+encore une fois. Vous voyez que, si le cœur vous en dit, vous avez tout
+le temps de m'écrire.
+
+_P.-S._--26 septembre.--Je suis encore plus triste qu'hier. Je souffre
+horriblement. Mais, si vous n'avez jamais éprouvé par vous-même ce que
+c'est qu'une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c'est qu'une
+douleur vague qui est très-vive pourtant. Elle a cela de particulier
+qu'elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la
+campagne avec vous; vous me guéririez, j'en suis sûr. Adieu. Si je
+meurs cette année, vous aurez le regret de ne m'avoir guère connu.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Savez-vous que vous êtes quelquefois bien aimable? Je ne dis pas
+cela pour vous faire un reproche sous un froid compliment; mais je
+voudrais bien recevoir souvent de vous des lettres comme la dernière.
+Malheureusement, vous n'êtes pas toujours pour moi dans d'aussi
+charitables dispositions. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce
+que votre lettre ne m'a été remise qu'hier soir, à mon retour d'une
+petite excursion que j'ai faite. J'ai passé quatre jours dans une
+solitude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car
+je n'appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés
+à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre. J'ai
+fait, pendant cette retraite, les réflexions les plus tristes du monde,
+sur moi, sur mon avenir, sur mes amis, etc. Si j'avais eu l'esprit
+d'attendre votre lettre, elle aurait donné une tout autre tournure à
+mes idées. «J'aurais emporté du bonheur pour une semaine au moins.»
+J'admire beaucoup votre descente chez ce brave M. Y... Votre courage
+me plaît singulièrement. Je ne vous aurais jamais crue capable d'un
+tel _capricho_, et je vous en aime encore davantage. Il est vrai que
+le souvenir de vos splendid _black eyes_ est peut-être pour quelque
+chose dans mon admiration. Pourtant, vieux comme je suis, je suis
+presque insensible à la beauté. Je me dis que «cela ne gâte rien»;
+mais je vous assure qu'en entendant dire par un homme très-difficile
+que vous étiez fort jolie, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de
+tristesse. Voici pourquoi (d'abord persuadez-vous bien que je ne suis
+pas le moins du monde amoureux de vous): je suis horriblement jaloux,
+jaloux de mes amis, et je m'afflige en pensant que votre beauté vous
+expose aux soins et aux attentions d'un tas de gens qui ne peuvent vous
+apprécier et qui ne voient en vous que ce qui m'occupe le moins. En
+vérité, je suis d'une humeur affreuse en pensant à cette cérémonie où
+vous allez assister. Rien ne me rend plus mélancolique qu'un mariage.
+Les Turcs, qui marchandent une femme en l'examinant comme un mouton
+gras, valent bien mieux que nous qui avons mis sur ce vil marché un
+vernis d'hypocrisie, hélas! bien transparent. Je me suis demandé bien
+souvent ce que je pourrais dire à une femme le premier jour de ma noce,
+et je n'ai rien trouvé de possible, si ce n'est un compliment sur son
+bonnet de nuit. Le diable, heureusement, est bien fin s'il m'attrape
+à pareille fête. Le rôle de la femme est bien plus facile que celui
+de l'homme. Un jour comme celui-là, elle se modèle sur l'Iphigénie de
+Racine; mais, si elle observe un peu, que de drôles de choses elle doit
+voir!--Vous me direz si la fête a été belle. On va vous faire la cour
+et vous régaler d'allusions au bonheur domestique. Les Andalous disent,
+quand ils sont en colère: _Mataria el sol à puñaladas si no fuese por
+miedo de dejar el mundo a oscuras!_
+
+Depuis le 28 septembre, jour de ma naissance, une suite non interrompue
+de petits malheurs est venue m'assaillir. Ajoutez à cela que ma
+poitrine va de mal en pis et que je souffre horriblement. Je
+retarderai mon voyage en Angleterre jusqu'au milieu de novembre.
+Si vous ne voulez pas me voir à Londres, il faut y renoncer; mais
+je veux voir les élections. Je vous rattraperai bientôt après à
+Paris, où le hasard nous rapprochera si votre volonté persiste à
+nous séparer. Toutes vos raisons sont pitoyables et ne valent pas la
+peine d'être réfutées, d'autant plus que vous savez bien vous-même
+qu'elles n'ont aucune importance. Vous faites la railleuse quand vous
+dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je
+suis laid et très-capricieux d'humeur, toujours distrait et souvent
+taquin et méchant lorsque je souffre. Qu'y a-t-il là qui ne soit bien
+rassurant?--Vous ne vous éprendrez jamais de moi, soyez tranquille.
+Les prédictions confiantes que vous me faites ne peuvent se réaliser.
+Vous n'êtes pas pythonisse. Or, en vérité, les chances de mort pour moi
+sont augmentées cette année. Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce
+qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais,
+pour vous faire enrager, je vous laisserai par testament une suite
+manuscrite de la _guzla_ qui vous a tant fait rire. Vous participez
+de l'ange et du démon, mais beaucoup plus du dernier. Vous m'appelez
+tentateur. Osez dire que ce nom ne vous convient pas beaucoup mieux
+qu'à moi! N'avez-vous pas jeté un appât à moi, pauvre petit poisson;
+puis, maintenant que vous me tenez au bout de votre hameçon, vous me
+faites danser entre le ciel et l'eau jusqu'à ce qu'il vous plaise,
+quand vous serez lasse du jeu, de couper le fil; et alors j'en serai
+pour l'hameçon dans le bec et je ne pourrai plus trouver le pêcheur. Je
+vous sais gré de votre franchise à m'avouer que vous avez lu la lettre
+que M. V... m'écrivait et dont il vous avait chargée. Je l'avais bien
+deviné, car, depuis Ève, toutes se ressemblent en ce point. J'aurais
+voulu que cette lettre fût plus intéressante; mais je suppose que,
+malgré ses lunettes, vous trouvez M. V... homme de goût. Je deviens
+méchant parce que je souffre. Je pense à la promesse que vous m'avez
+faite d'un _schizzo_,--promesse que vous m'avez faite sans que je
+l'eusse sollicitée,--et je me sens radouci. J'attends le _schizzo_ avec
+la plus grande dévotion.--Adieu, _niña de mis ojos_; je vous promets
+de n'être jamais amoureux de vous. Je ne veux plus être amoureux,
+mais je voudrais avoir un ami féminin. Si je vous voyais souvent, et
+si vous êtes telle que je le crois, je vous aimerais bien de vraie et
+platonique amitié. Tâchez donc de faire en sorte que nous puissions
+nous voir quand vous serez à Paris. Faudra-t-il que nous attendions une
+réponse pendant des jours entiers? Adieu encore une fois. Plaignez-moi,
+car je suis bien triste et j'ai mille raisons pour l'être.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lady M... m'a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela
+étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai
+déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en
+relation avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que
+j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant
+changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref,
+à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient.
+Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n'ayez
+point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi
+franchement.
+
+Je vous proteste que, depuis le 28 septembre, je n'ai eu que des
+contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était
+encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L'autre nuit,
+ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères
+dont j'ai été accablé depuis quinze jours, et je n'y trouvais qu'une
+seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non
+moins aimable que vous me faisiez d'un _schizzo._ C'est bien maintenant
+que j'ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous.
+_Mariquita de mi vida_ (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu'à
+vos noces), j'avais une pierre superbe, bien taillée, brillante,
+scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant
+que je n'aurais pas troqué pour celui du Grand Mogol.--Pas du tout!
+voilà qu'il se trouve que ce n'est qu'une pierre fausse. Un chimiste
+de mes amis vient de m'en faire l'analyse. Figurez-vous un peu mon
+désappointement. J'ai passé bien du temps à penser à ce prétendu
+diamant et au bonheur de l'avoir trouvé.
+
+Maintenant, il faut que je passe autant de temps (encore plus) à me
+persuader que ce n'était qu'une pierre fausse.
+
+Tout cela n'est qu'un apologue. J'ai dîné avant-hier avec le diamant
+faux et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère,
+j'ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j'ai
+fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que
+j'ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais, en vérité,
+pourquoi je vous dis tout cela! surtout si nous allons nous oublier
+prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande
+à vos prières,--_angel in thy orisons_, etc.
+
+Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera
+sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l'envoyer réclamer mardi
+chez M. V..., Pall-Mall.
+
+Excusez la démence de cette lettre, j'ai de tristes affaires en tête.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Mon cher ami féminin,
+
+Nous devenons fort tendres. Vous me dites: _Amigo de mi alma_; ce qui
+est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de
+nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l'avant-dernière lettre
+que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j'en
+étais en peine. Ayez plus d'exactitude à l'avenir. C'est bien à vous
+à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné!
+Que voulez-vous de plus sur l'histoire du diamant, si ce n'est son
+nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et
+ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien à
+nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu.
+Écoutez le rêve que j'ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes
+sincère, interprétez-le. _Methought_ que nous étions tous les deux à
+Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous
+étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de
+quelque six pieds qui séparait le jardin d'un jardin voisin beaucoup
+plus bas. Moi, j'étais en face de vous, et nous causions en Valencien,
+à ce qu'il me semblait.--_Nota bene_ que je n'entends le valencien
+qu'avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve
+quand on parle une langue qu'on ne sait pas? Par désœuvrement, et comme
+c'est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le
+jardin d'en bas. Il y avait un banc aussi adossé contre le mur, et sur
+ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le
+jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l'instant de
+très-mauvaise humeur, mais je n'en montrai rien d'abord. Le diamant
+leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas
+autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et
+je vous dis, de l'air du monde le plus naturel et sans vous parler du
+diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait
+de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre
+était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m'aider, et, sans me
+faire de questions (ce qui n'est pas naturel), à force de pousser, nous
+parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions
+à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s'écroula, et nous
+tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J'ignore la
+suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène,
+je vous envoie un dessin. Je n'ai pu voir la figure du jardinier, dont
+j'enrage.
+
+Vous êtes bien aimable, je vous le dis souvent depuis quelque temps.
+Vous êtes bien aimable d'avoir répondu à la question que je vous ai
+adressée dernièrement. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre
+réponse m'a plu. Vous m'avez dit même, et peut-être involontairement,
+plusieurs choses qui m'ont fait plaisir, et surtout que le mari d'une
+femme qui vous ressemblerait vous inspirerait une véritable compassion.
+Je le crois sans beaucoup de peine, et j'ajoute qu'il n'y aurait
+personne de plus malheureux, si ce n'est un homme qui vous aimerait.
+Vous devez être froide et moqueuse dans vos mauvaises humeurs, avec une
+fierté insurmontable qui vous empêche de dire: «J'ai tort.» Ajoutez
+à cela l'énergie de votre caractère qui doit vous faire mépriser les
+larmes et les plaintes. Lorsque, par la suite du temps et la force
+des choses, nous serons amis, c'est alors que l'on verra lequel de
+nous deux sait le mieux tourmenter l'autre. Les cheveux m'en dressent
+à la tête rien que d'y penser. Ai-je bien interprété votre _mais?_
+Soyez sûre que, malgré vos résolutions, nos fils sont trop mêlés pour
+que nous ne nous retrouvions pas dans le monde quelque jour. Je meurs
+d'envie de causer avec vous. Il me semble que je serais parfaitement
+heureux si je savais que je vous verrai ce soir.
+
+À propos, vous avez tort de suspecter la curiosité de M. V... Fût-elle
+égale à la vôtre, ce qui n'est pas possible, M. V... est un Caton, et
+il mettrait bon ordre à ce qu'il n'y eût pas de bris de scellés. Ainsi,
+envoyez-lui le _schizzo_ sous cachet et ne craignez aucune indiscrétion
+de sa part. Je voudrais vous voir au moment où vous écrivez: _Amigo
+de mi alma._ Quand vous ferez faire votre portrait pour moi, dites
+cela intérieurement, au lieu de «petite pomme d'api», comme disent
+les dames qui veulent donner à leur bouche un tour gracieux.--Faites
+donc que nous nous voyions sans mystère et comme de bons amis. Vous
+serez sans doute désolée d'apprendre que je me porte fort mal et que
+je m'ennuie horriblement. Venez bientôt à Paris, chère Mariquita, et
+rendez-moi amoureux. Je ne m'ennuierai plus alors, et, pour la peine,
+je vous rendrai bien malheureuse par mes humeurs. Depuis quelque temps,
+votre écriture devient bien lâche et vos lettres bien courtes. Je suis
+très-convaincu que vous n'avez d'amour pour personne et que vous n'en
+aurez jamais. Cependant, vous comprenez assez bien la théorie.
+
+Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre
+bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez à
+Paris, enfin pour que nous devenions amis.
+
+
+
+
+IX
+
+
+_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre
+indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra,
+vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues
+lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une
+sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part,
+mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire.
+Écrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce
+que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de
+cœur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses
+comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre
+nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère
+nommé cœur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais
+le viscère nommé cœur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e
+degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et
+vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cœur!» car c'est la grande
+prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de
+poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent
+avoir un cœur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cœur pour
+tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon
+temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux
+que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en
+comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps
+des passions sera venu.
+
+Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque
+chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne
+grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir,
+non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce
+que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans
+votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je?
+Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous
+le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable?
+Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir
+de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois
+prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ à
+Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai
+pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose
+l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_
+sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez
+promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le
+8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion
+quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la
+vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité
+est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous
+nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en
+ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a
+lioness though tame._
+
+Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites
+espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre,
+car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais
+avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et
+que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine
+prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce
+que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je
+pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop
+bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que
+sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de
+fil.
+
+Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré
+brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne
+la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade,
+et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables
+que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé
+en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours
+avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle
+de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle
+s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne
+vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre.
+
+Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels
+doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en
+pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et
+qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si
+les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient
+trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en
+temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que
+je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est
+dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique
+concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais
+ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon
+conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier
+mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne
+la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement
+mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis
+vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne
+m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois
+lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Vous êtes charmante, chère marquise, trop charmante même. Je viens de
+recevoir le _schizzo._ Je possède à la fois votre portrait et votre
+confiance, double bonheur. Vous étiez en veine de bonté ce jour-là,
+car votre lettre était longue et aimable; seulement, elle a un défaut,
+c'est qu'elle ne conclut à rien. Vous verrai-je ou non? _That is the
+question._ Je sais bien, moi, comment la résoudre; mais vous ne voulez
+pas vous déterminer. Vous êtes, comme vous le serez toute votre vie,
+entre votre caractère et vos habitudes de couvent; tout le mal vient de
+là. Je vous jure que, si vous ne me permettez pas de vous faire visite,
+j'irai vous demander de vos nouvelles de la part de madame D... À ce
+propos, madame D... doit vous rendre un favorable témoignage de ma
+discrétion. J'ai même résisté à un désir que je sentais au bout de mes
+doigts pour ouvrir le paquet qui m'apportait le _schizzo._ Admirez-moi.
+
+Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie à la promenade par
+exemple, ou bien mieux au British Museum ou à la galerie Ingerstein?
+J'ai un ami à côté de moi qui est fort intrigué du paquet énorme que
+j'ai été décacheter loin de lui, et du changement que son arrivée a
+produit dans mon moral. Je ne lui ai rien dit qui pût l'approcher de la
+vérité, mais il me paraît pourtant sur la voie. Adieu; je voulais vous
+dire que le _schizzo_ était arrivé à bon port et qu'il m'a fait le plus
+grand plaisir. Écrivons-nous souvent à Londres si nous ne nous voyons
+pas...
+
+
+
+
+XII
+
+Londres, 10 décembre.
+
+
+Dites-moi, au nom de Dieu, «si vous êtes de Dieu», _querida Mariquita_,
+pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? Votre avant-dernière,
+et surtout le _schizzo_ qui l'accompagnait, m'avaient mis dans un
+tel _flutter_, que ce que je vous ai écrit tout d'abord n'avait
+pas trop le sens commun. Maintenant que je suis plus rassis et que
+quelques jours de séjour à Londres m'ont considérablement rafraîchi
+la cervelle, je vais essayer de raisonner avec vous. Pourquoi ne
+voulez-vous pas me voir? Personne de votre entourage ne me connaît,
+et ma visite serait fort vraisemblable. Votre principal motif paraît
+être la peur de faire quelque chose d'_improper_, comme on dit ici.
+Je ne prends pas au sérieux ce que vous dites de la crainte que vous
+avez de perdre vos illusions sur moi en me connaissant davantage. Si
+c'était là votre véritable motif, vous seriez la première femme, le
+premier être humain qu'une considération semblable aurait empêché de
+satisfaire son désir ou sa curiosité. Venons à l'_impropriété._ La
+chose est-elle _improper_ en elle-même? Non, car il n'y a rien de plus
+simple. Vous savez d'avance que je ne vous mangerai pas. La chose n'est
+donc _improper_--si _improper_ elle est--que pour le monde. Remarquez
+en passant que ce mot _monde_ nous rend malheureux depuis le jour où
+on nous met des habits incommodes, parce que le monde le veut ainsi,
+jusqu'au jour de notre mort.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+En m'envoyant votre portrait, il me semble que vous m'avez donné la
+preuve que vous m'estimiez assez pour croire à ma discrétion. Pourquoi
+n'y croiriez-vous plus? La discrétion d'un homme, et la mienne en
+particulier, est d'autant plus grande qu'on lui demande davantage.
+Cela posé, et vous étant sûre de ma discrétion, vous pouvez me voir,
+et le monde n'est pas plus avancé qu'il ne l'est maintenant, et il ne
+peut par conséquent crier à l'_impropriété._ J'ajouterai encore, et la
+main sur la conscience (c'est-à-dire à gauche), que je ne vois pas,
+quant à moi, la moindre inconvenance là-dedans. Je dirai plus. Si cette
+correspondance doit se continuer sans que nous nous voyions jamais,
+elle devient la chose la plus absurde qu'il y ait au monde. J'abandonne
+tout cela à vos réflexions.
+
+Si j'étais plus fat, je me réjouirais de ce que vous me dites de mon
+diamant. Mais nous ne pouvons jamais nous aimer d'amour. Je parle de
+vous et de moi. Notre connaissance n'a pas commencé d'une manière qui
+puisse nous mener là. Elle est beaucoup trop romantique. Quant au
+diamant, mon compagnon de voyage, tout en fumant son cigare, me parlait
+d'elle sans savoir que je m'y intéressais et me disait de bien tristes
+choses. Il paraît ne pas douter de sa fausseté. Chère _Mariquita_, vous
+dites que vous ne voulez jamais être «diamant de la couronne», et vous
+avez bien raison. Vous valez mieux que cela. Je vous offre une bonne
+amitié qui, je l'espère, pourra être utile un jour à tous les deux.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XIII
+
+Paris, février 1842.
+
+
+J'ai lu, il y a une heure, votre lettre qui, depuis mardi, était sur
+ma table, mais cachée sous un tas de papiers. Puisque vous ne méprisez
+pas mes dons, voici des confitures de rose, de jasmin et de bergamote.
+Vous voudrez bien en offrir un pot à madame de C..., _with my best
+respects._ Il paraît que je vous ai offert des babouches, et vous les
+refusez avec tant d'insistance, que je devrais bien vous les envoyer.
+Mais, depuis mon retour, on me pille. Plus de babouches, je ne les
+trouve plus. Voulez-vous ceci en échange? Peut-être ce miroir turc vous
+sera-t-il plus agréable; car vous me faites l'effet d'être devenue
+encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1840. C'était au mois de
+décembre, et vous aviez des bas de soie rayés; voilà tout ce que je me
+rappelle.
+
+C'est à vous à décider le protocole dont vous me parlez. Vous ne croyez
+pas à mes cheveux gris. Voici une pièce justificative.
+
+Je ne donne rien pour rien. Avant d'aller à Naples, vous aurez la
+bonté de prendre mes ordres et de me rapporter ce que je vous dirai.
+Je pourrai vous donner une lettre pour le directeur des fouilles de
+Pompéi, si ces choses-là vous intéressent.
+
+Vous faites de votre _precious self_ un portrait si brillant, que je
+vois ajourner aux calendes grecques le moment où nous nous reverrons,
+_Allah kerim!_ Je vous écris au milieu d'un bruit infernal. Je ne sais
+trop ce que je vous dis; mais j'aurais bien des choses à vous dire, de
+vous et de moi, que j'ajourne à la première fois que j'aurai de vos
+nouvelles. En attendant, adieu, et conservez ces fines attaches et
+cette radieuse physionomie que j'admirais.
+
+
+
+
+XIV
+
+Paris, samedi. Mars 1842.
+
+
+Je me demande depuis deux jours si je vous écrirai, et j'aurais d'assez
+bonnes raisons de fierté pour ne pas le faire; mais, ma foi, bien que
+vous ne doutiez pas, j'espère, du plaisir que m'a fait votre lettre,
+j'en ai à vous le dire.
+
+Vous voilà riche; tant mieux. Je vous fais mon compliment. Riche,
+c'est-à-dire libre. Votre ami, qui a eu cette bonne idée, me fait
+l'effet d'une manière d'Auld Robin Gray; il devait être amoureux de
+vous; vous ne l'avouerez jamais, car vous aimez fort le mystère. Je
+vous pardonne, nous nous écrivons trop rarement pour nous quereller.
+Pourquoi n'iriez-vous pas à Rome et à Naples voir des tableaux et du
+soleil? Vous êtes digne de comprendre l'Italie, et vous en reviendrez
+riche de quelques idées et de quelques sensations. Je ne vous conseille
+pas la Grèce. Vous n'avez pas la peau assez dure pour résister à toutes
+les vilaines bêtes qui mangent le monde. À propos de Grèce, puisque
+vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai
+cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, à l'endroit où sont
+morts les derniers des trois cents. Il est probable que cette petite
+fleur a dans ses atomes constitutifs un peu des atomes de feu Léonidas.
+En outre, à cet endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas
+de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle
+profanation!), je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui
+dis que, parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait
+qu'un seul qui ne fût mêlé d'aucune amertume. Je pensais alors à notre
+belle jeunesse. _Pray keep my foolish flower._
+
+Écoutez, voulez-vous quelque souvenir de l'Orient plus substantiel?
+
+J'ai déjà donné malheureusement tout ce que j'avais rapporté de beau.
+Je vous donnerais bien des babouches, mais pour que vous les mettiez
+pour d'autres, merci. Si vous voulez de la confiture de rose et de
+jasmin, il m'en reste encore un peu, mais dépêchez-vous, ou je la
+mangerai toute. Nous nous donnons si rarement de nos nouvelles, que
+nous avons bien des choses à nous dire pour nous mettre au courant.
+Voici mon histoire:
+
+J'ai revu ma chère Espagne pendant l'automne de 1840; j'ai passé deux
+mois à Madrid, où j'ai vu une révolution très-bouffonne, de très-belles
+courses de taureaux, et l'entrée triomphale d'Espartero, qui était la
+parade la plus comique du monde. Je demeurais chez une amie intime,
+qui est pour moi une sœur dévouée; j'allais le matin à Madrid et je
+revenais dîner à la campagne avec six femmes, dont la plus âgée avait
+trente-six ans. Par suite de la révolution, j'étais le seul homme
+qui pût aller et venir librement, en sorte que ces six infortunées
+n'avaient pas d'autre _cortejo._ Elles m'ont prodigieusement gâté.
+Je n'étais amoureux d'aucune et j'ai peut-être eu tort. Bien que je
+ne fusse pas dupe des avantages que me donnait la révolution, j'ai
+trouvé qu'il était très-doux d'être ainsi sultan, même _ad honores._
+À mon retour à Paris, je me suis donné l'innocent plaisir de faire
+imprimer un livre sans le publier. On n'en a tiré que cent cinquante
+exemplaires: papier magnifique, images, etc., et je l'ai donné aux gens
+qui m'ont plu. Je vous offrirais cette rareté si vous en étiez digne;
+mais sachez que c'est un travail historique et pédantesque si hérissé
+de grec et de latin, voire même d'osque (savez-vous seulement ce que
+c'est que l'osque?), que vous ne pourriez y mordre.--L'été passé, je
+me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m'a donné la clef des
+champs pour trois mois, et j'en ai passé cinq à courir entre Malte,
+Athènes, Éphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis
+pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j'ai fait si grand'-peur jadis, que
+seriez-vous devenue si vous m'aviez vu dans mes courses en Asie avec
+une ceinture de pistolets, un grand sabre et--le croiriez-vous?--des
+moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j'aurais fait
+peur au plus hardi brigand de mélodrame. À Constantinople, j'ai vu
+le sultan en bottes vernies et redingote noire, puis tout couvert
+de diamants, à la procession du Baïram. Là, une belle dame, sur la
+babouche de qui j'avais marché par mégarde, m'a donné un grandissime
+coup de poing en m'appelant _giaour._ Voilà mes seuls rapports avec les
+beautés turques. J'ai vu à Athènes et en Asie les plus beaux monuments
+du monde et les plus beaux paysages possibles.
+
+Le drawback consistait en puces et en cousins gros comme des alouettes;
+aussi n'ai-je jamais dormi. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien
+vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie
+métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous
+votre ami tout gris. Et vous, _querida_, êtes-vous changée? J'attends
+avec impatience que vous soyez moins jolie pour vous voir. Dans deux ou
+trois ans, quand vous m'écrirez, dites-moi ce que vous faites et quand
+nous nous verrons. Votre «souvenir respectueux» m'a fait rire et aussi
+votre prétention à le disputer, dans mon cœur, aux chapiteaux ioniques
+et corinthiens.
+
+D'abord, je n'aime plus que le dorique, et il n'y a pas de chapiteaux,
+sans en excepter ceux du Parthénon, qui vaillent pour moi le souvenir
+d'une vieille amitié. Adieu; allez en Italie, et soyez heureuse. Je
+pars aujourd'hui pour Évreux pour affaires de mon métier; je serai de
+retour lundi soir. Si vous voulez manger des feuilles de rose, dites;
+je vous préviens qu'il n'y en a plus qu'une cuillerée pour vous.
+
+
+
+
+XV
+
+Paris, lundi soir. Mars 1842.
+
+
+Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a mis de mauvaise humeur.
+Ainsi, c'est votre orgueil satanique qui vous a empêchée de me voir.
+Au reste, je n'ai pas trop le droit de vous faire des reproches; car,
+l'autre jour, je vous ai rencontrée, je crois, et un sentiment aussi
+mesquin m'a retenu au moment où j'allais vous parler. Vous dites que
+vous valez mieux qu'il y a deux ans: cela vous plaît à dire. Vous
+m'avez semblé embellie; mais vous paraissez avoir acquis, en revanche,
+une assez jolie dose d'égoïsme et d'hypocrisie. Cela peut être
+très-utile; seulement, il n'y a pas de quoi se vanter. Quant à moi,
+je crois ne valoir ni plus ni moins qu'autrefois; je ne suis pas plus
+hypocrite et j'ai peut-être tort. Il est certain qu'on ne m'en aime pas
+davantage. Puisque cette bourse n'est point brodée par votre blanche
+main, que voulez-vous que j'en fasse? Vous devriez bien pourtant me
+donner quelque œuvre de vous; mon miroir et mes confitures méritaient
+cela; au moins eût-il été bien de me dire si vous les aviez reçus; mais
+je n'ai plus le droit de vous gronder. Quand vous irez en Italie et que
+vous passerez par Paris, il est probable que vous ne m'y trouverez pas.
+Où serai-je? le diable le sait. Il n'est pas impossible que je vous
+rencontre aux _Studij_; mais il se peut aussi que j'aille à Saragosse,
+voir cette femme dont vous dites que vous valez autant qu'elle. En fait
+de sœur, je n'en aurai point d'autre. Dites-moi donc, et cela avant
+votre départ de Paris, à quelle époque vous irez à Naples, et si vous
+voulez vous charger d'un volume pour M. Buonuicci, le directeur de
+fouilles de Pompéi. Je laisserai en partant ce volume chez madame de
+C... ou ailleurs.
+
+J'ai souvenance d'avoir vu, il y a bien longtemps, une madame de C...
+dans une maison où se passa un mélodrame dans lequel je jouai le rôle
+de niais. Demandez-lui si elle se souvient de moi.
+
+Adieu donc, et pour longtemps sans doute. Je suis fâché de ne vous
+avoir pas vue. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, vous me
+ferez toujours grand plaisir, quand même vous continueriez le beau
+système d'hypocrisie où vous êtes entrée si triomphalement. Pour la
+lettre de Buonuicci, je vous recommanderai, vous et votre société,
+comme grands archéologues, etc. Vous serez contente de son empressement.
+
+
+
+
+XVI
+
+Paris, samedi 14 mai 1842.
+
+
+Vous saurez, pour commencer, que je ne suis point brûlé. «L'accident
+du chemin de fer de la rive gauche!» c'est ainsi que nous commençons
+toutes nos lettres à Paris depuis quatre jours; et puis je vous dirai
+que votre lettre m'a fait grand plaisir. Je l'ai trouvée au retour
+d'un petit voyage que je viens de faire pour affaires de mon métier,
+voilà pourquoi je vous réponds si tard. S'il faut être franc, et vous
+savez que je ne me corrige pas de ce défaut, je vous avouerai que vous
+m'avez paru fort embellie au physique, mais point du tout au moral;
+vous avez de très-belles couleurs et des cheveux admirables que j'ai
+regardés plus que votre bonnet, qui en valait la peine probablement,
+puisque vous semblez irritée que je n'aie pas su l'apprécier. Mais je
+n'ai jamais pu distinguer la dentelle du calicot. Vous avez toujours la
+taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur les yeux noirs, je n'en
+ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople ni à Smyrne.
+
+Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes restée enfant
+en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus le marché
+hypocrite. Vous ne savez pas cacher vos premiers mouvements; mais
+vous croyez les raccommoder par une foule de petits moyens. Qu'y
+gagnez-vous? Rappelez-vous cette grande et belle maxime de Jonathan
+Swift: _That a lie is too good a thing to be lavished about!_ Cette
+magnanime idée d'être dure pour vous-même vous mènera loin assurément,
+et, dans quelques années d'ici, vous vous trouverez aussi heureuse
+qu'un trappiste qui, après s'être maintes fois donné la discipline,
+découvrirait un jour qu'il n'y a pas de paradis. Je ne sais de quel
+gage vous parlez, et il y a bien d'autres obscurités dans votre lettre.
+Nous ne pouvons pas être ensemble comme je suis avec madame de X...;
+la première condition entre frère et sœur, c'est une confiance sans
+bornes: madame de X... m'a gâté sous ce rapport. J'ai la niaiserie de
+regretter cette épingle, mais je me console en pensant qu'après tout,
+vous vous en êtes repentie. Voilà encore un beau trait de votre part.
+Comme votre stoïcisme a dû être flatté de cette victoire sur vous-même!
+Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en suis bien fâché, mais
+vous n'avez qu'une petite vanité bien digne d'une dévote. La mode est
+au sermon aujourd'hui.--Y allez-vous? Il ne vous manquait plus que
+cela. Je quitte ce sujet, qui me mettrait de trop mauvaise humeur.
+Je crois que je n'irai pas à Saragosse. Il ne serait pas impossible
+que j'allasse à Florence; mais ce qu'il y a de certain, c'est que
+je passerai deux mois dans le Midi à voir des églises et des ruines
+romaines. Peut-être nous rencontrerons-nous au coin d'un temple ou d'un
+cirque. Je vous conseille fortement d'aller en droiture à Naples. Vous
+pourriez cependant, si vous passiez cinq ou six heures à Livourne, les
+employer mieux en allant à Pise voir le Campo-Santo. Je vous recommande
+_la Mort_ d'Orcagna, le _Vergonzoso_, et un buste antique de Jules
+César. À Civita-Vecchia, vous n'avez à voir que M. Bucci, chez qui
+vous achèterez des pierres gravées antiques, et vous lui ferez mes
+compliments. Puis vous irez à Naples, vous logerez _à la Victoire_,
+vous passerez quelques jours à humer l'air et à voir le ciel et la mer.
+De temps en temps, vous irez aux _Studj_. M. Buonuicci vous mènera à
+Pompéi. Vous irez à Pæstum, et vous penserez à moi; dans le temple de
+Neptune, vous pourrez vous dire que vous avez vu la Grèce. De Naples,
+vous irez à Rome, où vous passerez un mois en vous disant qu'il est
+inutile de tout voir parce que vous y reviendrez. Puis vous irez à
+Florence, où vous resterez dix jours. Ensuite, vous ferez ce que vous
+voudrez. En passant à Paris, vous trouverez mon livre pour M. Buonuicci
+et mes dernières instructions. Probablement, je serai alors à Arles
+ou à Orange. Si vous vous arrêtez là, vous me demanderez, et je vous
+expliquerai un théâtre antique, ce qui vous intéressera médiocrement.
+Vous m'avez promis quelque chose en retour de mon miroir turc. Je
+compte pieusement sur votre mémoire. Ah! grande nouvelle! Le premier
+académicien des quarante qui mourra sera cause que je ferai trente-neuf
+visites; je les ferai aussi gauchement que possible et j'acquerrai sans
+doute trente-neuf ennemis. Il serait trop long de vous expliquer le
+pourquoi de cet accès d'ambition. Suffit que l'Académie soit maintenant
+mon cachemire bleu.
+
+Adieu; je vous écrirai avant de partir. Soyez heureuse, mais retenez
+cette maxime, qu'il ne faut jamais faire que les sottises qui vous
+plaisent. Vous aimez peut-être mieux celle de M. de Talleyrand, qu'il
+faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque
+toujours honnêtes.
+
+
+
+
+XVII
+
+Paris, 22 juin 1842.
+
+
+Votre lettre est venue un peu tard, je m'impatientais. Il faut d'abord
+que je réponde aux points capitaux de votre lettre.--1° J'ai reçu
+votre bourse; elle exhalait un parfum fort aristocratique et je l'ai
+trouvée très-jolie. Si vous l'avez brodée vous-même, cela vous fait
+honneur. Mais j'ai reconnu votre goût récent pour le positif: d'abord,
+une bourse pour y mettre de l'argent, puis vous l'estimez cent francs
+à la diligence. Il eût été plus poétique de déclarer qu'elle valait
+une ou deux étoiles; pour moi, je l'estime tout autant. J'y mettrai
+des médailles. Je l'aurais estimée davantage si vous aviez daigné y
+joindre quelques lignes de votre blanche main.--2° Je ne veux pas de
+vos faisans; vous me les offrez d'une vilaine façon, et, de plus, vous
+me dites des choses désagréables au sujet de mes confitures turques.
+C'est vous qui avez le palais d'une _giaour_, si vous ne savez pas
+apprécier ce que mangent les houris. Je crois avoir répondu à tout
+ce qu'il y a de raisonnable dans votre lettre. Je ne veux pas vous
+quereller pour le reste. Je vous abandonne à votre conscience, qui,
+j'en suis sûr, est quelquefois plus sévère pour vous que moi, que vous
+accusez de dureté et d'insouciance. L'hypocrisie, que vous pratiquez
+assez bien, mais en vous jouant, vous jouera un tour à la longue: c'est
+qu'elle deviendra chez vous très-réelle. Quant à la coquetterie, qui
+est la compagne inséparable du vilain vice que vous prônez, vous en
+avez toujours été atteinte et convaincue. Cela vous allait bien lorsque
+vous la tempériez par une certaine franchise, et par du cœur et de
+l'imagination. Maintenant... maintenant, que vous dirai-je? Vous avez
+de très-beaux cheveux noirs et un beau cachemire bleu, et vous êtes
+toujours aimable quand vous le voulez. Dites que je ne vous gâte pas!
+Quant à cette essence dont vous me parlez, c'est votre amitié que vous
+appelez ainsi.--J'aime ce mot _essence_--oui, de la vraie essence de
+rose qui est toujours gelée comme celle d'Andrinople; je vous conterai
+cette histoire orientale.
+
+Il y avait une fois un derviche qui avait paru un saint homme à un
+boulanger. Le boulanger lui promit un jour de lui donner toute sa vie
+du pain blanc. Voilà le derviche enchanté. Mais, au bout de quelque
+temps, le boulanger lui dit: «Nous sommes convenus de pain bis,
+n'est-ce pas? J'ai du pain bis excellent, c'est mon fort, que le pain
+bis.» Le derviche répondit: «J'ai du pain bis plus que je n'en puis
+manger; mais...»
+
+Ma chatte vient de monter sur ma table et j'ai eu toutes les peines du
+monde à l'empêcher de se coucher sur mon papier. Elle m'a fait oublier
+la fin de mon conte; c'est dommage, car c'était fort beau. Savez-vous
+que j'avais fait, parmi d'autres châteaux, celui-ci: c'était de vous
+rencontrer à Marseille en septembre et de vous y montrer les lions,
+et de vous y faire manger des figues et de la bouillabaisse. Mais il
+faut que je sois de retour à Paris vers le 15 août, afin d'y faire de
+la prose pour mon ministre. Mais vous mangerez de la bouillabaisse
+toute seule, et vous verrez sans moi le musée et les caves de
+Saint-Victor. En revanche, vous pourriez recevoir de ma main, à Paris,
+mes instructions pour l'Italie. Puisque ce que vous désirez arrive,
+je vous prie humblement de désirer que je sois académicien. Cela me
+fera grand plaisir, pourvu que vous n'assistiez pas à ma réception.
+Au reste, vous avez du temps devant vous pour souhaiter. Il faut que
+la peste se déclare parmi ces messieurs pour que mes chances soient
+belles; il faudrait surtout, pour les embellir, que je vous empruntasse
+un peu de cette hypocrisie que vous entendez si bien aujourd'hui. Je
+suis trop vieux pour me reformer. Si j'essayais, je serais encore pire
+que je ne suis. Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi;
+mais comment le saurais-je? Vous ne me direz jamais ni tout le bien ni
+tout le mal que vous en pensez. Autrefois, je ne pensais pas grand bien
+de _my precious self._ Maintenant j'ai un peu plus d'estime pour moi,
+non pas que je me croie devenu meilleur, mais c'est le monde qui est
+devenu pire. Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier
+force canaille qui habite le théâtre antique; n'est-ce pas une jolie
+occupation? Vous seriez aimable de m'écrire avant mon départ une
+lettre remplie de douceurs. J'aime beaucoup qu'on me gâte, et puis je
+suis horriblement triste et découragé. Il faut vous dire que je passe
+mes soirées à relire mes œuvres, qu'on réimprime. Je me trouve bien
+immoral et quelquefois bête. Il s'agit de diminuer l'immoralité et la
+bêtise sans se donner trop de peine; d'où il résulte pour moi beaucoup
+de _blue devils._ Je vous dis adieu et vous baise très-humblement les
+mains. Savez-vous ce que j'ai trouvé dans mes archives? un fil bleu
+très-court avec deux nœuds. Je l'ai mis dans la bourse.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Châlon-sur-Saône, 30 juin 1842.
+
+
+Vous avez bien deviné la fin de l'histoire: le derviche fut mystifié
+par le boulanger, mais le saint homme n'aimait pas le pain bis.
+
+Je suis dans une ville qui m'est particulièrement odieuse, seul dans
+une auberge à écouter un vent de sud-est effroyable, qui dessèche tout
+et qui produit dans les grands corridors des harmonies à porter le
+diable en terre. Cela fait que je suis très-furieux contre la nature
+entière. Je vous écris pour me consoler un peu, et je me réjouis en
+pensant que, dans votre prochain voyage, vous aurez plus d'une fois
+des jours semblables à celui-ci. J'ai vu dans l'église Saint-Vincent
+une fort jolie demoiselle qui faisait des stations. N'appelez-vous
+pas ainsi des prières ou quelque chose d'approchant que l'on dit
+devant quelques gravures qui représentent les principales scènes
+de la Passion? Sa mère était auprès d'elle qui la surveillait fort
+attentivement. Tout en prenant des notes sur de vieux chapiteaux
+byzantins, je me demandais ce que pouvait avoir fait cette jeune fille
+pour mériter cette pénitence. Le cas devait être assez grave. Êtes-vous
+devenue bien dévote, suivant la mode presque générale maintenant? vous
+devez être dévote par la même raison que vous avez un cachemire bleu.
+J'en serais fâché cependant; notre dévotion en France me déplaît;
+c'est une espèce de philosophie très-médiocre, qui vient de l'esprit
+et non du cœur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie,
+j'espère que vous trouverez, comme moi, que c'est la seule bonne;
+seulement, ne l'a pas qui veut et il faut être né au delà des Alpes ou
+des Pyrénées pour croire ainsi. Vous ne sauriez vous faire une idée
+du dégoût que m'inspire notre société actuelle. On dirait qu'elle a
+cherché par toutes les combinaisons possibles à augmenter la masse
+d'ennui nécessaire dans l'ordre du _monde._ Je vous attends à votre
+retour d'Italie; vous aurez vu une société où tout tend, au contraire,
+à rendre l'existence de chacun plus douce et plus supportable. Nous
+reprendrons alors nos discussions sur l'hypocrisie, et il est possible
+que nous nous entendions.
+
+J'ai passé presque tout mon hiver à étudier la mythologie dans de vieux
+bouquins latins et grecs. Cela m'a extrêmement amusé, et, s'il vous
+vient jamais en tête l'envie de connaître l'histoire des pensées des
+hommes, ce qui est bien plus intéressant que celle de leurs actions,
+adressez-vous à moi et je vous indiquerai trois ou quatre livres à
+lire, qui vous rendront aussi savante que moi, ce qui n'est pas peu
+dire! À quoi passez-vous votre temps? je me demande cela quelquefois
+sans pouvoir trouver une réponse raisonnable. Si j'avais à tirer votre
+horoscope, je prédirais que vous finirez par faire un livre: c'est
+la conséquence inévitable de la vie que vous menez et que les femmes
+mènent en France. D'abord de l'imagination et quelquefois du cœur;
+puis, de l'hypocrisie, on passe à la dévotion, puis on se fait auteur.
+À Dieu ne plaise que vous en veniez jamais là!
+
+J'espère voir madame de X... à Paris cette année, si cela arrivait, je
+voudrais que vous la vissiez. Vous apprendriez que le pain bis est plus
+difficile à faire que vous n'avez l'air de le croire. Rien ne sera plus
+facile, si vous le voulez bien, que de faire la connaissance de cette
+boulangère-là.
+
+Adieu; le vent souffle toujours. Je dois rester un mois en province,
+et, si vous avez du temps à perdre et l'envie de me faire grand
+plaisir, vous n'avez qu'à m'écrire à Avignon, poste restante.
+
+
+
+
+XIX
+
+Avignon, 20 juillet 1812.
+
+
+Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du
+pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi
+de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis
+humble et soumis.
+
+Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par
+cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais
+d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand
+besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre
+a été du moins une diversion.
+
+J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous
+vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec
+le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle
+est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec
+moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il
+faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop à
+trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait,
+au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il
+vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai
+encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides,
+mais je me bats les flancs pour les conserver.
+
+Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez
+Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était
+d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main
+et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais
+l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle),
+je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce
+une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien
+oriental. _Basta!_ Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la
+connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est
+quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un
+boulanger.
+
+Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je
+suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de
+vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. À propos
+de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la
+dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le
+rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je
+suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction
+de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage
+pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la
+grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez
+la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait
+pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le
+grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel;
+deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de
+sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui
+fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air,
+l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la
+traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier
+sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais
+je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens
+à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si
+étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me
+souviens qu'il appelle la mer _pourpre_, et jamais je n'avais compris
+ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe
+de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il
+eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé
+magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce.
+J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du
+plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières
+phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites
+que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs,
+je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois
+vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en
+me disant que vous n'avez ni cœur ni imagination; à force de nier l'un
+et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas
+jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un _essai_ de
+votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en
+tenir.
+
+Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je
+suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous
+dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer
+autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette
+fois passablement résigné et convenable, _signora Fornarina?_
+
+
+
+
+XX
+
+Paris, 27 août 1842.
+
+
+Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les
+précédentes. Vous eussiez bien fait de me l'envoyer là-bas. Cette
+rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter
+de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui
+vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes
+qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté.
+C'est _efplokamos._ _Ef_, bien, _plokamos_, boucle de cheveux. Les deux
+mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part:
+
+ Νύμφη εὐπλοχαμοῦς Καλυψῶ.
+ Nimfi efplokamouça Calypso.
+ Nymphe bien frisante Calypso.
+
+N'est-ce pas fort joli? Ah! pour l'amour du grec, etc.
+
+Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l'Italie. Vous risquez
+de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur
+mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me
+croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous
+ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des bec-figues, ainsi
+nommés parce qu'ils se nourrissent de raisins.
+
+Je n'admets point votre version de la parabole.
+
+Il m'est arrivé à mon retour une aventure qui m'a quelque peu mortifié
+en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par
+le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à
+partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables
+entrèrent, qui s'annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je
+croyais qu'ils allaient me parler de quelque église, lorsqu'ils me
+dirent pompeusement et prolixement qu'ils venaient recommander à
+ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je
+leur répondis de très-mauvaise humeur que je serais très-loyal et
+très-vertueux, mais que j'étais fort mécontent de voyager avec une
+femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La
+malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie,
+simplement et coquettement mise, qui s'annonça comme malade en voiture
+et désespérant d'arriver vivante à Paris. Notre tête-à-tête commença.
+Je fus aussi poli et aimable qu'il m'est possible de l'être quand je
+suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien,
+sans accent marseillais, était très-bonapartiste, très-enthousiaste,
+croyait à l'immortalité de l'âme, pas trop au catéchisme, et voyait en
+général les choses en beau. Je sentais qu'elle avait une certaine peur
+de moi. À Saint-Étienne, le briska à deux places fut échangé pour une
+voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et
+par conséquent vingt-quatre heures de tête-à-tête à ajouter aux trente
+premières. Mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup,
+il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n'est
+qu'elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour
+finir, à Moulins, nous primes deux compagnons assez maussades, et
+nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les
+bras d'un homme très-laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma
+casquette, et j'allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d'une
+voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas: «Monsieur, je
+suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous
+en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n'oublierai le
+bonheur que j'ai eu de voyager avec un homme aussi _illustre._» Je cite
+le texte. Mais ce mot illustre m'expliqua les conseillers municipaux
+et la peur de la dame. Il était évident qu'on avait vu mon nom sur le
+livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes œuvres, s'attendait
+à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être
+partagée par plus d'une autre de mes lectrices. Comment avez-vous
+eu l'idée de me connaître? Cela m'a mis de mauvaise humeur pendant
+deux jours, puis j'en ai pris mon parti. Ce qu'il y a de singulier
+dans ma vie, c'est qu'étant devenu un très-grand vaurien, j'ai vécu
+deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu'après être redevenu
+très-moral, je passe encore pour vaurien.
+
+En vérité, je ne crois pas l'avoir été plus de trois ans, et je
+l'étais, non de cœur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être
+par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l'Académie; et
+puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au
+sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et
+je n'aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les
+déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en
+voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que
+les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire
+même avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peintures des
+_Studij_ quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me
+semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement, je ne
+vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui
+veut dire des cheveux noirs: Μελαγχαἱτης (_Mélankhétis_); ce χα est
+une aspiration diabolique.
+
+Je serai à Paris tout l'automne, je pense. Je vais travailler beaucoup
+à un livre moral, aussi amusant que la guerre sociale que vous porterez
+à Naples. Adieu. Vous m'avez promis des douceurs, je les attends
+toujours, mais je n'y compte guère.
+
+Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas! j'ai perdu la plus
+belle l'autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action:
+c'était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette
+pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n'y a aucun autre
+monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez moi.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en
+français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas
+croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en
+regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique à
+D...?
+
+Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je
+sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela
+est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du
+malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout
+le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien
+rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique,
+sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec,
+comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends
+par diabolique; διἁβολος, c'est-à-dire calomniateur. Vous vous moquez
+de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des
+réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il
+est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie,
+très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité
+surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la
+bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse.
+Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la
+vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que
+je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des
+muletiers et des paysannes d'Andalousie. Écrivez cela dans mon oraison
+funèbre et vous aurez dit la vérité.
+
+Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est
+temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et
+surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes,
+des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma
+cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère,
+convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous
+direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze
+jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de
+mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la
+sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les
+autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous;
+ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas
+d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César
+fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout
+pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre
+et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes
+d'État, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge
+où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la
+différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire?
+
+Êtes-vous arrivé, dans l'_Odyssée_, à un passage que je trouve
+admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore
+et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie.
+Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère.
+On voit partout dans l'_Odyssée_ cet amour incroyable des Grecs
+pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est
+ξενιτεἱά, l'étrangeté, le voyage. Être en ξενιτεἱά, c'est pour un
+Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce
+qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma
+gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent
+avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela
+s'appelle κονκονρἑτζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de
+petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose
+de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ
+pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes.
+
+Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez
+plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me
+plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon
+à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois
+d'octobre, et ce sera bien fait!
+
+
+
+
+XXII
+
+Paris, 24 octobre 1842.
+
+
+C'est fort aimable à vous de me laisser dans l'ignorance de la partie
+du monde qui a l'avantage de vous posséder. Adresserai-je cette lettre
+à Naples ou à ***, ou bien à Paris? Vous me dites dans votre dernière
+lettre que vous allez partir pour Paris, peut-être pour l'Italie, et,
+depuis, point de nouvelles. Je soupçonne que vous êtes ici et que
+vous m'en avertirez quand vous serez repartie; cela sera _highly in
+character._ Depuis vous avoir écrit, j'ai fait un voyage de quelques
+jours, et, à mon retour, j'ai trouvé votre lettre de date déjà si
+ancienne, que je n'ai pas cru pouvoir vous répondre à ***. D'ailleurs,
+j'admire beaucoup comment, en regardant de gros caractères imprimés,
+vous avez deviné l'écriture cursive toute seule, comme vous dites.
+Si vous avez un peu de patience, avec des dispositions semblables,
+vous deviendrez une madame Dacier. Pour moi, je ne m'occupe plus de
+grec ni de français; je suis tombé à l'état de fossile, et, lorsque
+je lis ou écris, je vois les caractères danser d'une façon très-peu
+agréable. Vous me demandez s'il y a des romans grecs. Sans doute il y
+en a, mais bien ennuyeux, selon moi. Il n'est pas que vous ne puissiez
+vous procurer une traduction de _Théagène et Chariclée_, qui plaisait
+tant à feu Racine. Essayez si vous pouvez y mordre; il y a encore
+_Daphnis et Chloé_, traduit par Courier. Cela est fort prétentieusement
+naïf et pas trop exemplaire. Enfin, il y a une nouvelle admirable,
+mais immorale et très-immorale: c'est l'_Ane de Lucius_, traduit
+encore par Courier. On ne se vante pas de l'avoir lue, mais c'est son
+chef-d'œuvre! Décidez-vous d'après cela, je m'en lave les mains. Le
+mal des Grecs, c'est que leurs idées de décence et même de moralité
+étaient fort différentes des nôtres. Il y a bien des choses dans leur
+littérature qui pourraient vous choquer, voire même vous dégoûter, si
+vous les compreniez. Après Homère, vous pouvez lire en toute assurance
+les tragiques, qui vous amuseront et que vous aimerez parce que vous
+avez le goût du beau, τὸ καλόν, ce sentiment que les Grecs avaient au
+plus haut degré et que nous tenons d'eux, nous autres, _happy few._ Si
+vous avez le courage de lire l'histoire, vous serez charmée d'Hérodote,
+de Polybe et de Xénophon. Hérodote m'enchante. Je ne connais rien de
+plus amusant. Commencez par l'_Anabase ou la Retraite des Dix Mille_;
+prenez une carte de l'Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur
+voyage; c'est Froissard gigantesque. Puis vous lirez Hérodote, enfin
+Polybe et Thucydide; les deux derniers sont bien sérieux. Procurez-vous
+encore Théocrite et lisez _les Syracusaines._ Je vous recommande
+bien aussi Lucien, qui est le Grec qui a le plus d'esprit, ou plutôt
+de notre esprit; mais il est bien mauvais sujet, et je n'ose. Voilà
+trois pages de grec. Quant à la prononciation, si vous voulez, je vous
+enverrai une page de ma main que j'avais préparée à votre intention,
+qui vous apprendra la meilleure, c'est-à-dire la prononciation des
+Grecs modernes. Celle des écoles est plus facile, mais absurde.
+
+Nous avons commencé à nous écrire en faisant de l'esprit, puis nous
+avons fait quoi? je ne vous le rappellerai pas. Voilà que nous faisons
+de l'érudition. Il y a un proverbe latin qui fait l'éloge du juste
+milieu; j'avais l'intention de vous dire des duretés en commençant
+ma lettre, et c'est au grec que vous devez sans doute sa parfaite
+douceur. Je ne vous en garde pas moins rancune de la persistance de
+vos habitudes hypocrites; mais, en écrivant, j'ai perdu un peu de ma
+mauvaise humeur. Ne regrettez pas le voyage d'Italie, si vous n'y êtes
+pas. Il y a fait un temps effroyable, froid, pluie, etc. Rien de plus
+laid qu'un pays qui n'est pas habitué à ces deux fléaux. Adieu. Je
+voudrais bien savoir où vous êtes.--Ἔῤῤωσο (Fortifie-toi).
+
+C'est la fin d'une lettre grecque.
+
+_P.-S._--En ouvrant un livre, je trouve ces deux petites fleurs
+cueillies aux Thermopyles, sur la colline où Léonidas est mort. C'est
+une relique, comme vous voyez.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Jeudi, octobre 1842.
+
+
+Voulez-vous entendre un opéra italien avec moi aujourd'hui? Je suis
+le propriétaire d'une loge les jeudis, avec mon cousin et sa femme.
+Ils sont en voyage et je suis seul maître; il faudrait que vous
+eussiez sous la main ou votre frère ou l'un de vos parents qui ne
+me connaîtrait pas. Enfin, vous me feriez grand plaisir en venant.
+Répondez-moi un mot avant six heures et je vous ferai dire le numéro de
+la loge; je crois qu'on donne _la Cenerentola._ Inventez quelque jolie
+histoire que vous me direz à l'avance pour expliquer ma présence; mais
+que l'histoire soit telle que je puisse causer avec vous.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Vendredi matin, octobre 1842.
+
+
+Je vous remercie bien d'être venue hier, vous m'avez fait grand
+plaisir. J'espère que votre frère n'a rien trouvé d'extraordinaire à la
+rencontre. J'ai un cachet étrusque pour vous; je ne puis souffrir celui
+dont vous vous servez. Je vous donnerai l'autre la première fois que je
+vous verrai. Voici la page de grec que je vous avais préparée; quand
+vous retomberez dans l'érudition, elle pourra vous servir.
+
+
+
+
+XXV
+
+Mardi soir, octobre 1842.
+
+
+Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle
+est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas,
+croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie
+ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma
+part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il
+faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je
+ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins
+du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid.
+Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez
+montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le
+dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure
+pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort
+admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi
+près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce
+que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de
+purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie
+de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que
+vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais
+je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie.
+Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez
+bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup,
+comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je
+veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre
+d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce
+qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade
+et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête.
+Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite
+bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir _Frédégonde_, qui m'a
+ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs
+sans blanc, comme le diable, dit-on.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Paris, mardi soir.
+
+
+Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la
+pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites
+que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je
+n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup
+d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de
+moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six
+ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou
+quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant,
+nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de
+moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons
+même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde,
+depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres.
+Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me
+traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de
+combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez,
+mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon
+de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement
+vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous
+l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au
+cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il
+est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner;
+non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'_eternal fitness of
+things._ Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce
+que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal
+en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis
+pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée
+pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait
+de la peine, et les choses que j'ai sur le cœur, je ne m'en délivre
+pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de
+Cerbère.
+
+
+
+
+XXVII
+
+Paris, samedi, novembre 1842.
+
+
+_Das Lied des CLÆRCHENS gefällt mir zu gar; aber warum haben Sie
+nicht das Ende geschrieben?_--C'est vraiment admirable de voir à
+quel point cette pierre étrusque vous plaît! Combien de gâteaux
+l'estimez-vous? Vous n'avez pas seulement cherché à savoir ce qu'il y
+a dessus. C'est un homme qui tourne un pot. Il faut dire une hydrie,
+c'est plus grec et plus noble. C'était peut-être le cachet d'un potier
+autrefois, ou bien il y a là une allusion mythologique que je pourrais
+vous expliquer, si je voulais. Quant à l'autre cachet, son histoire
+est étrange. Je l'ai trouvé dans le feu d'une cheminée, rue d'Alger,
+en tisonnant; c'est une très-grosse et très-lourde bague en bronze;
+les caractères en sont cabalistiques; on croit quelle a servi à un
+magicien ou bien à des gnostiques. Vous y avez vu un petit homme,
+un soleil, une lune, etc. N'est-ce pas fort curieux de trouver cela
+rue d'Alger dans les cendres? Qui sait si ce n'est pas au pouvoir
+mystérieux de cet anneau que je dois votre chanson de _Claire?_ Je
+suis très-réellement malade, mais ce n'est pas une raison pour ne pas
+sortir. Par exemple, si vous vouliez recevoir le cachet étrusque de ma
+main, je vous le donnerais avec grand plaisir; tandis que cela ferait
+scandale dans une lettre chez votre portier. Mais je ne veux plus rien
+vous demander, car vous devenez tous les jours plus impérieuse, et
+vous avez des raffinements de coquetterie scandaleux. Il paraît que
+vous n'appréciez pas les yeux sans blanc et que vous estimez beaucoup
+les blancs-bleus. Vous prenez aussi soin de me rappeler vos yeux, que
+je n'ai pas oubliés, bien que je les aie peu vus. Celui qui vous a
+appris cette particularité, que vous osez me dire ignorée de vous,
+est-ce votre maître de grec ou votre maître d'allemand? ou bien dois-je
+croire que vous avez appris toute seule l'écriture cursive allemande
+comme la grecque? Autre article de foi à ajouter à l'aversion que vous
+avez pour les miroirs. Vous devriez bien cultiver une fleur germanique
+nommée _die Aufrichtigkeit._ Je viens d'écrire le mot _Fin_ au bas
+de quelque chose de très-savant, que j'ai fait avec toute la mauvaise
+humeur possible; reste à savoir s'il n'y a pas des longueurs dans ce
+mot. Cependant, je me sens plus léger depuis que j'ai fini, et plus
+heureux; c'est pourquoi je suis si doux et si aimable à votre égard;
+sans cela, je vous aurais dit plus vertement vos vérités. Vous devriez
+me voir, ne fût-ce que pour sortir de l'atmosphère de flatterie où
+vous vivez. Il faut qu'un jour nous allions ensemble au Musée voir des
+tableaux italiens; ce sera une compensation pour le voyage manqué, et
+l'avantage de m'avoir pour cicerone est inappréciable. Ce n'est pas une
+condition pour que je vous donne ma pierre étrusque; dites comment, et
+vous l'aurez.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Paris, novembre 1842.
+
+
+M. de Montrond dit qu'il faut se garder des premiers mouvements,
+parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. On dirait que vous avez
+beaucoup médité sur ce beau précepte, car vous le pratiquez avec
+une rare constance: lorsqu'il vous vient une bonne résolution, vous
+l'ajournez toujours indéfiniment. Si j'étais à Civita-Vecchia, je
+chercherais, parmi les pierres de mon ami Bucci, quelque Minerve
+étrusque; ce serait pour vous le meilleur cachet. En attendant, mon
+potier est tout prêt, et je dis toujours comme Léonidas: Μολὡν λαβἑ.
+Je pense le garder encore quelque temps, jusqu'à la veille de votre
+départ. Vous saurez que je suis beaucoup mieux et moins en proie aux
+_blue devils._ J'ai travaillé même avec plaisir, ce qui ne m'était pas
+arrivé depuis longtemps. Je fais de grands projets pour mon hiver, et
+c'est bon signe pour mon moral. Tout cela me rend de bonne humeur;
+car, si je vous écrivais sous le coup de votre lettre allemande, je
+vous dirais vos vérités le plus durement qu'il me serait possible.
+Vous n'y perdrez rien, car, si je vois aujourd'hui en couleur de rose,
+c'est une raison pour que mes lunettes prennent bientôt une teinte plus
+sombre. Je voudrais bien savoir ce que vous faites et comment vous
+passez votre temps. En vous voyant si savante en grec et en allemand,
+etc., je conclus que vous vous ennuyiez fort à ***, et que vous passez
+votre vie avec des livres et quelques savants professeurs pour vous
+les commenter. Mais je me demande si cela n'a pas changé à Paris, et
+je m'imagine que votre temps se passe de tout autre manière. Si je
+ne vivais pas depuis longtemps dans la solitude la plus rigoureuse,
+je saurais vos faits et gestes, et probablement les rapports qu'on
+me ferait me donneraient une toute autre idée de vous que vos
+lettres ne le font; bien que vous vous vantiez extrêmement, j'ai la
+faiblesse de croire que vous êtes avec moi plus franche, je veux dire
+moins hypocrite que dans le monde. Il y a en vous des contraires si
+nombreux, que j'en suis fort dérangé pour arriver à une conclusion
+exacte, c'est-à-dire à la somme totale: + tant de bonnes qualités, -
+tant de mauvaises = X. Cet X-là m'embarrasse. Lorsque je vous vis, à
+votre départ de Paris, chez madame de V..., notre amie, votre extrême
+élégance me surprit fort. Les gâteaux, que vous mangez de si bon
+appétit pour vous remettre des courbatures que vous gagnez à l'Opéra,
+m'ont encore plus étonné. Ce n'est pas que, parmi vos défauts, je ne
+compte en première ligne la coquetterie et la gourmandise; mais je
+croyais que la forme de ces défauts-là était une forme toute morale; je
+croyais que vous ne songiez pas trop à votre toilette et que vous étiez
+femme à manger par distraction; que vous aimiez à faire de l'impression
+sur les gens par vos yeux et «vos beaux mots», non pas par vos robes.
+Voyez comme je m'étais trompé! Mais, cette fois, vous ne me reprocherez
+pas de voir en mal: tandis que vous vous pervertissez tous les jours,
+il me semble que je m'améliore. Il est une heure tout à fait indue et
+j'ai quitté une très-docte compagnie de Grecs et de Romains pour vous
+écrire. L'idée que je dois me lever de bonne heure demain, c'est-à-dire
+aujourd'hui, vient de me passer par la tête et m'empêche de vous
+expliquer comme quoi je vaux mieux que je ne valais, lorsque vous vous
+amusiez à me mystifier avec madame ***. À une autre fois mon éloge;
+aussi bien je n'ai plus de place.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Paris, 2 décembre 1842.
+
+
+Il y a dans je ne sais quel vieux roman espagnol un conte assez
+gracieux. Un barbier avait sa boutique à l'angle de deux rues, et
+la boutique avait deux portes. Par une de ces portes, il sortait et
+donnait un coup de poignard au passant, et, rentrant aussitôt, il
+ressortait par l'autre porte et pansait le blessé. _Gelehrten ist gut
+predigen._ Je n'en yeux pas autrement à votre cachemire bleu ni à vos
+gâteaux; tout cela me semble fort naturel; j'estime la coquetterie
+et la gourmandise, mais quand on les avoue franchement. Et vous qui
+aspirez à bon droit à être quelque chose de plus qu'une femme du monde,
+pourquoi en auriez-vous les défauts? pourquoi n'êtes-vous jamais
+franche avec moi? Et, pour vous en donner l'exemple, voulez-vous ou
+ne voulez-vous pas venir avec moi, mardi prochain, au Musée? Si vous
+ne voulez pas, ou si cela vous contrarie ou vous inquiète, vous aurez
+votre pierre étrusque mardi soir dans une petite boîte qui vous sera
+apportée de la manière la plus simple. Vous êtes assez amusante avec
+votre disposition à la coquetterie. Vous me reprochez mon insouciance,
+et, si je n'étais pas, ou si je ne paraissais pas insouciant, vous me
+feriez enrager. Pourquoi porte-t-on un parapluie? C'est parce qu'il
+pleut. Madame de M. *** viendra à Paris malgré vos souhaits. Elle doit
+acheter le trousseau de sa fille, qui se marie au printemps; et, à
+moins d'une révolution extraordinaire, ledit trousseau se fera à Paris,
+et peut-être la noce aussi. Je ne connais pas le futur; mais, à force
+d'intrigues, j'ai contribué à en écarter un autre qui me déplaisait,
+quoique très-exceptionnable sous beaucoup de rapports. Il n'était pas
+assez grand de taille; il avait, d'ailleurs, cinq ou six grandesses
+accumulées sur un petit corps. Cette action-là est une preuve de
+mon amélioration. Autrefois, les ridicules des autres m'amusaient;
+maintenant, je voudrais les épargner à presque tout le monde. Je
+suis aussi devenu plus humain, et, lorsque j'ai revu des courses de
+taureaux, à Madrid, je n'ai pas retrouvé mes émotions de plaisir de
+dix ans plus tôt; et puis j'ai horreur de toutes les souffrances et je
+crois aux souffrances morales depuis quelque temps. Enfin, je tâche
+d'oublier mon _moi_ le plus possible. Voilà, en peu de mots, la liste
+de mes perfections.
+
+Ce n'est pas par _vanagloria_ que je voudrais être académicien. Je
+me présenterai un de ces jours, et je serai black-boulé. J'espère
+avoir assez de constance et de fermeté pour prendre bien la chose
+et pour persister. Si le choléra revient, j'arriverai peut-être au
+fauteuil. Non, je n'ai nulle _vanagloria._ Je vois les choses peut-être
+trop positivement, mais j'ai été _escarmentado_ pour avoir vu trop
+poétiquement. Au reste, croyez que vous ne saurez jamais ni tout le
+bien ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour
+des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont
+pas les miens. Je me représente maintenant vos soirées passées entre
+vos deux frères. Adieu.
+
+
+
+
+XXX
+
+Décembre, lundi matin.
+
+
+Voilà ce qui s'appelle parler. Demain à deux heures, là où vous dites.
+J'espère vous voir demain délivrée de votre migraine, malgré laquelle
+vous êtes plus aimable qu'à votre ordinaire. Adieu; je serai heureux de
+regarder la _Joconde_ avec vous. Je suis obligé de courir les quatre
+coins de Paris et je n'ai que le temps de vous remercier de votre
+gracieuseté presque inattendue.
+
+
+
+
+XXXI
+
+Mercredi.
+
+
+N'est-ce pas qu'on fait le diable plus noir qu'il n'est? Je me réjouis
+d'apprendre que vous n'êtes pas enrhumée et que vous avez bien dormi.
+C'est plus que je ne puis dire. Veuillez seulement réfléchir que le
+Musée sera fermé le 20 janvier pour l'exposition des tableaux, et que
+ce serait pitié de ne pas lui dire adieu. Vous allez trouver à cette
+proposition mille et un _mais_ sans doute. Craignez de vous repentir,
+le 21 janvier, de n'avoir pas retrouvé le _courage_ que vous avez eu
+hier.
+
+
+
+
+XXXII
+
+Paris, dimanche soir. Décembre.
+
+
+Votre lettre ne m'a pas surpris un moment, je m'y attendais. Je vous
+connais assez maintenant pour être sûr que, lorsque vous avez eu
+quelque bonne pensée, vous vous en repentez, et vous tâchez de la faire
+oublier bien vite. Vous vous entendez fort bien, d'ailleurs, à dorer
+les pilules les plus amères, c'est une justice que je vous dois. Comme
+je ne suis pas le plus fort, je n'ai rien à dire pour combattre votre
+héroïque résolution de ne pas retourner au Musée. Je sais fort bien que
+vous n'en ferez qu'à votre tête; seulement, j'espère que, d'ici à un
+mois, vous pourrez avoir quelque pensée plus charitable en ma faveur;
+peut-être avez-vous raison. Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Entre
+santa y santo, pared de cal y canto._ Vous me comparez au diable. Je
+me suis aperçu que, mardi soir, je ne pensais pas assez à mes bouquins
+et trop à vos gants et à vos brodequins. Mais, malgré tout ce que vous
+me dites avec votre diabolique coquetterie, je ne crois pas que vous
+ayez peur de retrouver au Musée nos folies d'autrefois. Franchement,
+voici ce que je pense de vous, et comment je m'explique votre refus:
+vous aimez à avoir un but vague à votre coquetterie, et ce but, c'est
+moi. Vous ne le voudriez pas trop près, d'abord: parce que, si vous
+manquiez à le toucher, votre vanité en souffrirait trop, et puis parce
+que, en le voyant de trop près, vous trouveriez qu'il ne vaut pas la
+peine qu'on le vise; ai-je deviné? J'avais envie, l'autre jour, de
+vous demander quand je vous reverrais, et peut-être m'auriez-vous dit
+un jour si je vous en avais bien pressée; et puis j'ai pensé qu'après
+m'avoir dit oui, vous m'écririez non; que cela me ferait de la peine et
+me mettrait en colère.
+
+Je vous parle toujours avec la plus niaise franchise, mais l'exemple ne
+vous touche point.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Dimanche, 19 décembre 1842.
+
+
+On voit bien que vous avez eu des professeurs d'allemand et de grec;
+mais il est permis de douter que vous en ayez eu de logique. En effet,
+vit-on jamais raisonner de la sorte! par exemple, lorsque vous me
+dites que vous ne voulez pas me voir, parce que, quand vous me voyez,
+vous craignez de ne plus me revoir, etc. À ces causes, je tiens votre
+lettre pour non avenue. La seule chose qui m'ait paru claire, c'est
+que vous avez un mouchoir à me donner. Envoyez-le-moi ou dites-moi de
+le recevoir de votre main, ce qui me conviendrait beaucoup mieux. Je
+hais les surprises qu'on m'annonce, parce que je me les représente
+beaucoup plus belles qu'elles ne sont en effet. Croyez-moi, revoyons
+le Musée ensemble; si je vous ennuie, tout sera dit, je ne vous y
+reprendrai plus; sinon, qui empêche que nous nous voyions de temps en
+temps? À moins que vous ne me donniez quelque raison intelligible, je
+persisterai à croire ce qui vous irrite tant.--Je vous aurais répondu
+tout de suite, mais j'avais perdu votre lettre et je voulais la relire.
+J'ai bouleversé ma table, je l'ai rangée, ce qui n'est pas une petite
+affaire; enfin, après avoir brûlé quelques rames de vieux papiers
+destinés à ramasser la poussière sur mon bureau, j'ai cru que votre
+lettre s'était anéantie par quelque sortilège. Je l'ai retrouvée tout à
+l'heure dans mon Xénophon, où elle était entrée, je ne sais comment; je
+l'ai relue avec admiration. Il faut assurément que vous n'ayez guère de
+cette vénération dont vous me parlez quelquefois, pour me dire tant de
+_sinrazones_; mais je vous les pardonnerai si nous nous voyons bientôt;
+car, lorsque vous parlez, vous êtes bien plus aimable que lorsque vous
+écrivez.
+
+Je suis très-souffrant, je tousse à fendre les rochers, et cependant
+je vais lundi soir entendre mademoiselle Rachel dire des tirades de
+_Phèdre_ devant cinq ou six grands hommes. Elle croira que ma toux est
+une cabale contre elle. Écrivez-moi bientôt. Je m'ennuie horriblement,
+et vous feriez une œuvre de charité en me disant quelque chose
+d'aimable, comme vous faites quelquefois.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Décembre 1842.
+
+
+Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent à
+faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content
+ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve
+aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui
+m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül,
+je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville,
+l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas,
+et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce
+Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel
+mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se
+faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un
+grand poème sur _la Nature des choses_, poème athée, impie, abominable,
+etc.
+
+La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis
+je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les
+ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour
+voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là? J'ai encore d'autres
+ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous
+que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance,
+chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une
+ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre
+correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac?
+Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les
+choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur à
+votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait
+impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve
+que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On
+embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais
+cœur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux?
+
+Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de
+l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là. Lorsque j'aurai fini la
+prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer
+une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques.
+
+
+
+
+XXXV
+
+Décembre 1842.
+
+
+Vous saurez que j'ai été très-malade depuis que nous ne nous sommes
+vus. J'ai eu tous les chats du monde dans la gorge, tous les feux de
+l'enfer dans la poitrine et j'ai passé quelques jours dans mon lit à
+méditer sur les choses de ce monde. J'ai trouvé que j'étais sur la
+pente d'une montagne dont j'avais à peine, avec beaucoup de fatigue et
+peu d'amusement, dépassé le sommet, que cette pente était bien roide
+et bien ennuyeuse à dégringoler, et qu'il serait assez avantageux de
+rencontrer un trou avant d'arriver au bas. Le seul motif de consolation
+que j'aie découvert le long de cette pente, c'est un peu de soleil bien
+loin, quelques mois passés en Italie, en Espagne ou en Grèce à oublier
+le monde entier, le présent et surtout l'avenir. Tout cela n'était
+pas gai; mais l'on m'a apporté quatre volumes du docteur Strauss, la
+_Vie de Jésus._ On appelle cela de l'_exégèse_ en Allemagne; c'est un
+mot tout grec qu'ils ont trouvé pour dire discussion sur la pointe
+d'une aiguille; mais c'est fort amusant. J'ai remarqué que plus une
+chose est dépourvue d'une conclusion utile, plus elle est amusante. Ne
+pensez-vous pas un peu de la sorte, _señora caprichosa?_...
+
+
+
+
+XXXVI
+
+Mardi soir. Décembre 1842.
+
+
+Ce n'est plus du Jean-Paul, c'est du français, et du français du temps
+de Louis XV. Belle argumentation, toute fondée sur l'intérêt. Il y a
+des gens qui achètent un meuble dont la couleur leur plaisait; comme
+ils ont peur de le gâter, ils y mettent des housses de toile qu'ils
+n'ôteront que lorsque le meuble sera usé. Dans tout ce que vous dites
+et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un sentiment
+réel un convenu. C'est peut-être une _convenance._ La question est
+de savoir ce que c'est pour vous auprès d'autre chose qu'il serait
+presque bête et ridicule de lui comparer dans ma manière de voir.
+Vous savez que, bien que je n'aie pas beaucoup d'admiration pour les
+mauvais raisonnements, je respecte les convictions, même celles qui
+me paraissent les plus absurdes. Il y a en vous beaucoup d'idées
+saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de chercher
+à vous ôter, puisque vous y tenez et parce que vous n'avez rien à
+mettre en place. Mais nous rêvons. N'y a-t-il pas l'appareil de _cal
+y canto_ qui nous réveille sans cesse? Devons-nous chercher encore à
+fermer la crevasse par laquelle nous voyons des choses de féerie? Que
+craignez-vous? Il y a dans votre lettre d'aujourd'hui, au milieu d'un
+tas de duretés et de sombres pensées bien froides, quelque chose qui
+est vrai. «Je crois que je ne vous ai jamais tant aimé qu'hier.» Vous
+auriez pu ajouter: «Je vous aime moins aujourd'hui.» Je suis sûre que,
+si vous étiez aujourd'hui telle que vous étiez hier, vous auriez eu les
+remords que je vous prédisais et qui ne vous tourmentent guère, à ce
+qu'il me semble. Mes remords à moi sont d'un autre genre.
+
+Je me repens souvent d'être trop loyal dans mon métier de statue.
+Vous me donniez votre âme hier, j'aurais voulu vous donner la mienne;
+mais vous ne voulez pas. Toujours la housse de toile! Voilà un sujet
+sur lequel vous me feriez vous dire toutes les injures possibles;
+et pourtant jamais je n'en ai eu moins d'envie avant d'avoir reçu
+votre lettre. Après tout, je suis comme vous: les bons souvenirs me
+font oublier les mauvais. À propos, voyez quelle tendresse! vous me
+gardez une surprise pour mon départ. Croyez-vous que je sois bien
+impatient? Hier, en revenant de dîner en ville, je me suis aperçu que
+je savais par cœur le discours de Temessa que vous aviez admiré; et,
+comme j'étais un peu rêveur, je l'ai traduit en vers; en vers anglais
+s'entend, car j'abhorre les vers français. Je vous les destinais, mais
+vous ne les aurez pas. D'ailleurs, je me suis aperçu qu'il y avait une
+horrible faute de quantité dans le mot _Ājax._ C'est _Ájax_ qu'il faut,
+n'est-ce pas?
+
+Quand vous verrai-je, pour vous dire ce que vous ne me dites jamais?
+Vous voyez que nous commandons au temps. Il se transforme pour nous.
+Entre deux tempêtes, nous avons toujours un jour d'alcyon. Dites-moi
+seulement deux jours, car je suis à l'attache maintenant.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Paris, 3 janvier 1813.
+
+
+À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable
+quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si
+mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent
+rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres
+de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous
+me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand
+cœur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et
+de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si
+je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher.
+Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon
+diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire
+mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle
+Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de
+la musique; et elle--Rachel, non la musique--me remet en mémoire que
+je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la
+garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai
+sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une
+douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui
+présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint
+tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises
+et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon
+coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après
+le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui
+dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il
+n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français,
+etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour
+montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'_Esther._ Il
+fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter
+un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions
+de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien
+aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans
+cette partie-là, les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses
+yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta.
+Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une
+porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement
+à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux
+minutes, puis elle commença:
+
+ Est-ce toi, chère Élise?...
+
+La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes
+et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa
+page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle
+continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On
+lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer
+la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel
+d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait
+pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal,
+mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le
+temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se
+prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un
+petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers,
+parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo
+prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine
+est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était
+de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais
+_fiascheggiando._ Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en
+sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a
+donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des
+académiciens, c'est tout ce que je vous demande.
+
+Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous.
+Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant
+très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense.
+Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu
+qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour.
+
+Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures
+du matin.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+Jeudi, janvier 1843.
+
+
+Profitons du beau temps dès aujourd'hui.
+
+ One homme n'eut les dieux tant à la main,
+ Qu'asseuré fut de vivre au lendemain.
+
+Donc, où vous dites «à deux heures, demain jeudi», je dis
+«aujourd'hui», car il est une heure du matin. Les étoiles brillent,
+et, en revenant tout à l'heure du raout ministériel, j'ai trouvé le
+pavé aussi tolérable que la dernière fois. Mettez cependant vos bottes
+de sept lieues, c'est le plus sûr. Si, par extraordinaire, vous étiez
+sortie quand cette lettre vous arrivera, je vous attendrai jusqu'à
+deux heures et demie; puis samedi, si vous ne pouvez aujourd'hui. A
+une autre que vous, je dirais autre chose. Je voulais vous écrire
+aujourd'hui, mais je me suis arrêté en pensant à ma promesse. J'ai
+mal fait. Vous auriez dû me dire votre heure et votre jour; cela nous
+eût épargné l'inconvénient de nous manquer. J'espère qu'il n'en sera
+rien. Je suppose surtout que vous avez réellement envie de faire cette
+promenade, car votre lettre est plus froide que les précédentes. Il y
+a dans votre manière un équilibre admirable. Vous ne voulez jamais que
+je sois parfaitement content, et vous prenez d'avance vos mesures pour
+me faire enrager. Cela vous sera peut-être plus difficile que vous ne
+pensez, car, bien que je sois malade depuis deux jours, je vois tout
+couleur de rose. Hier, j'ai dîné dans une maison où, entrant tard au
+milieu d'un cercle de femmes, j'ai cru d'abord vous reconnaître, et
+j'en suis devenu stupide pendant un quart d'heure. Je ne tournais pas
+les yeux vers cette personne qui vous ressemblait, et je réfléchissais
+fort mal, comme lorsqu'on est troublé, sur ce que je devais faire: vous
+reconnaître ou non.
+
+Enfin, par un effort désespéré, je me suis avancé vers ladite femme,
+qui s'est trouvée être une Espagnole que j'ai cependant vue trois ou
+quatre fois. Il ne tient qu'à elle de croire _che ha fatto colpo._
+Je vous envoie les _Sketches_ de Dickens, qui m'ont amusé autrefois.
+Peut-être les avez-vous lues déjà, mais peu importe! Ainsi, à deux
+heures, aujourd'hui jeudi.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Paris, dimanche 16 janvier 1843.
+
+
+Je vous remercie d'avoir pensé à me rassurer, mais je crains cette
+chaleur aux joues dont vous parlez si légèrement. Je regrette bien, je
+vous assure, d'avoir insisté tant pour vous procurer cette affreuse
+averse. Il m'arrive rarement de sacrifier les autres à moi-même,
+et, quand cela m'arrive, j'en ai tous les remords possibles. Enfin,
+vous n'êtes pas malade et vous n'êtes pas fâchée; c'est là le plus
+important. Il est bien qu'un petit malheur survienne de temps en
+temps pour en détourner de plus grands. Voilà la part du diable faite.
+Il me semble que nous étions tristes et sombres tous les deux; assez
+contents pourtant au fond du cœur. Il y a des gaietés intimes qu'on ne
+peut répandre au dehors. Je désire que vous ayez senti un peu de ce
+que j'ai senti moi-même. Je le croirai jusqu'à ce que vous me disiez
+le contraire. Vous me dites deux fois: «Au revoir!» C'est pour de
+bon, n'est-ce pas? Mais où et comment? J'ai été si malheureux dans
+ma dernière invention, que je suis tout à fait découragé. Je ne m'en
+lierai plus qu'à vos inspirations.
+
+Je suis très-enrhumé ce soir, mais la pluie n'y est pour rien, je
+pense. J'ai passé toute la matinée à voir des talismans et des bagues
+chaldéennes, persanes, etc., dans une galerie sans feu, chez un
+antiquaire qui mourait de peur que je ne les lui volasse. Pour le
+tourmenter, je suis resté au froid plus longtemps que mon inclination
+ne m'y portait.
+
+Bonsoir et au revoir bientôt. C'est à vous à commander maintenant.
+Ne fût-ce que pour m'assurer que cette pluie ne vous a pas enrhumée,
+découragée ni irritée, je voudrais bien vous voir.
+
+
+
+
+XL
+
+Dimanche soir, janvier 1843.
+
+
+Pour moi, je n'étais pas trop fatigué, et cependant, en regardant sur
+la carte nos pérégrinations, je vois que nous aurions dû l'être tous
+les deux. C'est que le bonheur me donne des forces; à vous, il vous
+les ôte. _Wer besser liebt?_ J'ai dîné en ville et je suis allé à
+un raout après. Je ne me suis endormi que très-tard, pensant à notre
+promenade.
+
+Vous avez raison de dire que c'était un rêve. Mais n'est-ce pas un
+grand bonheur de pouvoir rêver quand on le veut bien? Puisque vous
+êtes dictatrice, c'est à vous de dire quand vous voudrez recommencer.
+Vous dites que nous n'avons pas eu de procédés l'un pour l'autre. Je
+ne comprends pas. Est-ce parce que je vous ai trop fait marcher? Mais
+comment pouvions-nous faire autrement? Moi, je suis très-content de
+vos procédés, et je les louerais davantage si je n'avais peur que
+les éloges ne vous rendissent moins aimable à l'avenir. Quant aux
+_follies_, n'y songez plus, c'est devenu une charte. Lorsque vous
+trouvez à redire à quelque chose, demandez-vous si vous préféreriez
+_really truly_ le contraire? J'aimerais que vous me répondissiez
+franchement à cette question. Mais la franchise n'est pas trop parmi
+vos qualités les plus apparentes. Vous vous êtes moquée de moi, et vous
+avez pris pour un mauvais compliment ce que je vous ai dit un jour
+de cette envie de dormir, ou plutôt de cette torpeur qu'on éprouve
+quelquefois lorsqu'on se sent trop heureux pour trouver des mots qui
+puissent exprimer ce que l'on éprouve. J'ai bien remarqué hier que
+vous étiez sous l'influence de ce sommeil-là, qui vaut bien toutes les
+veilles. J'aurais pu vous reprocher à mon tour vos reproches; mais
+j'étais trop content intérieurement pour troubler mon bonheur.
+
+Adieu, chère amie; à bientôt, j'espère.
+
+
+
+
+XLI
+
+Mercredi soir, janvier 1843.
+
+
+J'ai attendu toute la journée une lettre de vous. Je trouvais le pavé
+sec et le ciel tolérable. Mais il paraît qu'il vous faut maintenant
+un soleil comme celui de jeudi dernier. Je crois, en outre, que vous
+aviez besoin d'élaborer la lettre que j'ai reçue tout à l'heure. Elle
+contient des reproches et des menaces, le tout très-gracieusement
+arrangé comme vous savez faire. D'abord, je dois vous remercier de
+votre franchise, et j'y répondrai par une franchise égale. Pour
+commencer par les reproches, je trouve que vous faites une grosse
+affaire pour pas grand'chose. C'est en réfléchissant sur les faits et
+en les grossissant par vos réflexions que vous êtes parvenue à faire de
+ce que vous appelez vous-même des _frivolités, a star chamber matter._
+Il n'y a qu'un point qui vaille la peine d'une explication. Vous me
+parlez de _précédents_, et vous avez l'air de croire que je travaille
+à établir des précédents avec la patience et le machiavélisme d'un
+vieux ministre. Ayez un peu de mémoire et vous verrez que rien n'est
+plus faux. S'il fallait argumenter d'après les précédents, j'aurais
+cité celui du salon de la rue Saint-Honoré la première fois que je vous
+revis; puis notre première visite au Louvre, qui faillit me coûter un
+œil. Tout cela vous paraissait assez simple alors; maintenant, c'est
+autre chose. Vous avez dû voir que je fais quelquefois ce qui me vient
+en tête, que j'y renonce dès que j'ai la conviction que cela vous
+déplaît, et que beaucoup plus souvent je me borne à penser au lieu de
+faire. En voilà assez sur les reproches et les précédents.
+
+Quant aux menaces, croyez qu'elles me sont très-sensibles. Cependant,
+bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire
+encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous
+faire des promesses, mais je sens qu'il me serait impossible de les
+tenir. Contentez-vous donc de notre manière d'être passée, ou bien ne
+nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce
+d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces _frivolités_ me
+les rendent plus chères et m'y font attacher une importance nouvelle.
+C'est la seule preuve que vous puissiez me donner des sentiments que
+vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux
+tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse
+mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir, mais
+la condition de me transformer en statue, comme ce roi des _Mille et
+une Nuits_, m'est insupportable.
+
+Nous venons de nous expliquer très-clairement l'un et l'autre. Vous
+déciderez suivant votre sagesse si nous devons ajourner notre première
+promenade à quelques années ou au premier soleil. Vous voyez que je
+n'accepte pas le conseil d'hypocrisie que vous me donnez. Vous saviez
+d'avance que cela m'était impossible. La seule hypocrisie dont je sois
+capable, c'est de cacher aux gens que j'aime tout le mal qu'ils me
+font. Je puis soutenir cet effort quelque temps, mais toujours, non.
+Quand vous recevrez cette lettre, il y aura huit jours que nous ne nous
+serons vus. Si vous persistez dans vos menaces, écrivez-moi tout de
+suite. Ce sera de votre part une attention de bonté dont je vous saurai
+gré.
+
+
+
+
+XLII
+
+Janvier 1843.
+
+
+Je ne m'étonne plus que vous ayez appris l'allemand si bien et si
+vite: c'est que vous possédez le génie de cette langue, car vous
+faites en français des phrases dignes de Jean-Paul; par exemple,
+lorsque vous dites: «Ma maladie est une impression de bonheur qui est
+presque une souffrance!» prosaïquement, j'espère que cela veut dire:
+«Je suis, guérie et je n'étais pas bien malade.» Vous avez raison de
+me gronder de n'avoir pas assez d'égards pour les malades; je me suis
+bien reproché de vous avoir fait marcher, de vous avoir permis de vous
+asseoir longtemps à l'ombre. Quant au reste, je n'ai pas de remords,
+ni vous non plus, j'espère. Moi, je n'ai pas de souvenirs distincts,
+contre mon habitude. Je suis comme un chat qui se lèche longtemps la
+moustache quand il a bu du lait. Convenez que le repas dont vous parlez
+quelquefois avec admiration, que le _kêf_ même, qui est supérieur
+à ce qu'il y a de mieux en ce genre, n'est rien en comparaison du
+bonheur «qui est presque une souffrance». Il n'y a rien de pire que
+la vie d'une huître, voire même d'une huître qui n'est jamais mangée.
+Vous prétendez me gâter, vous avez été tellement gâtée vous-même, que
+vous vous entendez mal à gâter les autres. Votre triomphe, c'est de
+les faire enrager; mais, en fait de compliments, vous m'en devriez,
+je pense, pour la magnanimité dont j'ai fait preuve en me laissant
+rassurer par vous. Je m'admire moi-même. Ainsi, au lieu de votre
+sermon, dites-moi quelque chose de terrible à cette occasion, ou plutôt
+dites-moi toutes ces folies couleur de rose que vous dites si bien.
+Vous m'avez fait recommencer mon voyage en Asie mieux que je ne l'ai
+fait. La machine plus rapide que le chemin de fer est toute trouvée,
+nous la portons tous les deux dans nos têtes. J'ai pris le «hint»,
+et, depuis que j'ai reçu votre lettre, je suis allé avec vous à Tyr et
+à Éphèse; nous avons grimpé ensemble dans la belle grotte d'Éphèse.
+Nous nous sommes assis sur de vieux sarcophages et nous nous sommes dit
+toute sorte de choses. Nous nous sommes querellés et raccommodés; tout
+a été comme dans cette prairie l'autre jour. Seulement, il n'y avait
+pour nous voir que de grands lézards très-inoffensifs quoique forts
+laids. Je ne puis pas même, _in the mind's eye_, vous voir aussi tendre
+que je voudrais; même à Éphèse, je vous vois un peu boudeuse et abusant
+de ma patience.
+
+Vous me parliez l'autre jour de surprise que vous me feriez;
+franchement, comment voulez-vous que j'y croie? Tout ce que vous pouvez
+faire c'est de céder quand vous êtes à bout de mauvaises raisons. Mais
+comment inventerez-vous de vous-même de donner, quand vous avez le
+génie du refus? Je suis bien sûr, par exemple, que vous n'imaginerez
+jamais de me proposer un jour pour nous promener. Voulez-vous lundi ou
+mardi? Le ciel me donne des inquiétudes; cependant, je compte sur votre
+bon démon, comme disaient les Grecs. À ce propos, je veux vous apporter
+un passage d'une tragédie grecque que je vous traduirai littéralement,
+et vous m'en direz votre avis. Je crois que la comédie espagnole
+est restée quelque part, entre l'endroit de la Tamise où nous avons
+débarqué et celui où nous nous sommes rembarqués. Je vous en apporterai
+une autre. Mais, comme je tiens à ce que vous lisiez l'histoire du
+comte de Villa-Mediana, je vous chercherai le petit poème du duc de
+Biron. Adieu; n'ayez pas de secondes pensées et donnez-moi une place
+dans les premières. Vous savez pour moi quelles sont les unes et les
+autres. Faites-moi penser à vous conter une histoire de somnambule que
+je voulais vous dire l'autre jour.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Paris, 21 janvier 1843.
+
+
+Vous êtes bien aimable et je vous remercie de votre première lettre,
+qui m'a fait encore plus de plaisir que la seconde, laquelle sent un
+peu les seconds mouvements. Elle a du bon cependant. Mais écrivez donc
+plus lisiblement l'allemand. J'ai bien besoin des commentaires que
+vous m'offrez, commentaires verbaux s'entend, ce sont les meilleurs.
+D'abord, j'ai lu _heilige Empfindung_, puis je crois qu'il faut lire
+_selige._ Mais il y a deux sens. Est-ce sentiment de bonheur ou
+sentiment passé, mort; feu sentiment? Si je vous avais vue écrivant,
+j'aurais probablement deviné à votre expression ce que vous vouliez
+dire. Double coquetterie de votre part, coquetterie d'écriture,
+coquetterie d'obscurité. Hélas! vous me croyez plus savant que je ne
+suis en matière de toilette. J'ai cependant mes idées très-arrêtées
+sur ce point; je vous les soumettrai, si bon vous semble; mais je ne
+comprends pas la plupart des belles choses qu'il faut admirer, à moins
+qu'on ne me les démontre; vous m'expliquerez et je comprendrai tout
+de suite, je vous assure. Mais quand et comment? ces deux questions
+me préoccupent autant que votre pourquoi et pour qui! N'avez-vous pas
+regretté un peu les beaux jours passés au soleil de printemps? Aucun
+danger pour les merveilles de bottines! Si vous me dites que vous y
+avez pensé et que vous y pensez, vous me ferez prendre patience; mais
+il faudra plus que penser, il faudra résoudre. Je n'ai nulle envie de
+vous rappeler vos promesses; car j'espère que vous ajouterez à votre
+bonne foi à les remplir de bonne grâce, de ne pas les faire trop
+attendre. J'ai été tellement consterné par cette averse et ce qui
+s'ensuit, que je suis devenu tout confit en douceur et en abnégation de
+moi-même. J'ai maintenant assez de confiance en vous pour croire que
+vous ne vous en prévaudrez pas pour devenir tyrannique. Vous y avez,
+je crains, de grandes dispositions; ç'a été mon défaut autrefois: je
+dis la tyrannie, mais j'en suis corrigé, je m'en flatte. Adieu donc,
+_dearest!_ Pensez donc un peu à moi.
+
+
+
+
+XLIV
+
+27 janvier 1843.
+
+
+Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été
+obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers
+cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en
+fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait
+que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous
+êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus
+simple de nous voir?--Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait
+qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous
+causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et
+j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait
+bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par
+conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt
+à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et
+tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération
+dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère
+contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore
+votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni
+beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est
+presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des
+nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là? Il est vrai
+que vous êtes _escarmentada_ du temps nébuleux. Mais, en prenant nos
+précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable?
+Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez
+vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est
+ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont
+vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine
+commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en
+sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous
+savoir _cross_ que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si
+vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi,
+pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire
+mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant.
+Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais
+tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque
+chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si
+longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je
+devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite
+que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et,
+ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un
+plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond
+que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus
+heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés.
+J'en excepte la dernière, et celle-là, je voudrais l'effacer au plus
+vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque
+d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les
+ratifications jeudi soir.
+
+
+
+
+XLV
+
+Paris, 3 février 1843.
+
+
+Ce beau temps ne vous fait-il donc pas penser à Versailles, et, par
+conséquent, ne vous donne-t-il pas envie de rire? Si vous aviez un peu
+de logique, vous n'auriez point ri. En effet, vous n'ignorez pas que
+Versailles est le chef-lieu du département de Seine-et-Oise, qu'il
+y a des autorités chargées de protéger le faible et qu'on y parle
+français. En un tel pays, vous seriez aussi en sûreté qu'à Paris.
+De plus, le but que vous vous proposez, c'est de vous promener sans
+rencontrer des badauds de votre connaissance. À Versailles, un jour que
+le musée n'est pas ouvert, vous êtes sûre de ne trouver personne. Je
+ne parle ni de l'air ni de la beauté des lieux, qui ont leur mérite et
+qui influent toujours sur la nature des idées. Je suis persuadé, par
+exemple, qu'à Versailles, vous n'auriez point eu cette colère rentrée
+de l'autre jour; je vous en crois parfaitement guérie, car la fin de
+votre lettre m'a paru de votre bon génie. Le commencement sentait un
+peu votre diable. Je vous écris en hâte. Je suis accablé de commissions
+et je vais bien m'ennuyer. Pensez un peu à moi, et ne vous fâchez pas.
+Ne riez pas trop en y pensant.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Paris, 7 février 1843.
+
+
+Veuillez me permettre un calcul très-simple, et tout sera dit sur
+Versailles. C'est donc très-difficile, une promenade d'une heure dans
+un si beau jardin? Or, ce jour de grand brouillard, n'avons-nous pas
+passé deux heures au musée ensemble? J'ai dit.
+
+Vous me faites rire avec les commissions qu'on me donne, à ce que vous
+supposez. Bien que celles-ci ne me manquent pas, les commissions dont
+je vous parlais sont des réunions où plusieurs personnes ne font pas
+la besogne que ferait un seul beaucoup mieux. Ne croyez pas être la
+seule qui fasse des commissions. J'ai couru tout Paris pour acheter des
+robes et des chapeaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander
+un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de madame
+de M ***. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal
+travesti? Une Écossaise et une Cracovienne sont en route. J'ai une
+bergère; il me faut encore un autre déguisement. Voici le signalement:
+l'aînée est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très-jolie,
+expression gaie. L'autre est très-grande, très-blanche, prodigieusement
+belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien. J'en voudrais faire une
+bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre.
+
+Je me demande pourquoi vous me semblez si embellie, et je ne puis
+trouver de réponse satisfaisante. Est-ce parce que vous avez l'air
+moins effarouché? Cependant, la dernière fois, vous me faisiez penser
+à un oiseau qu'on vient de mettre en cage. Vous m'avez vu trois mines,
+je ne vous en connais que deux. L'effarouchement est une sorte de dépit
+radieux que je n'ai vu qu'à vous.
+
+Vous m'accusez à tort d'être mondain; depuis quinze jours, je ne suis
+sorti qu'une fois le soir pour faire une visite à mon ministre. J'ai
+trouvé toutes les femmes en deuil, plusieurs avec des mantilles; non,
+des barbes noires qui les font ressembler à des Espagnoles; cela m'a
+paru fort joli. Je suis d'une tristesse et d'une maussaderie étranges.
+Je voudrais bien vous chercher querelle, mais je ne sais sur quoi. Vous
+devriez m'écrire des choses très-aimables et très-senties, je tâcherais
+de me figurer votre mine en les écrivant, et cela me consolerait.
+
+Mon roman vous amuse-t-il? Lisez la fin du deuxième volume: _M.
+Yellowplush._--C'est une assez bonne charge, à ce qu'il me semble.
+Adieu, écrivez-moi bientôt.
+
+Je rouvre ma lettre pour vous prier de remarquer que le temps a l'air
+de se rasséréner.
+
+
+
+
+XLVII
+
+Paris, dimanche 11 février 1843.
+
+
+Je ne sais trop si je dois croire pieusement tout ce que vous me dites,
+dans votre lettre, de votre indisposition et des affaires qui vous
+retiennent. Au milieu de toutes les choses aimables que vous me dites,
+je crois que vous n'avez guère envie de me voir. Me trompé-je, ou bien
+est-ce que je suis si peu habitué à vos douceurs, que je ne puis les
+croire vraies? Mardi, serez-vous guérie? serez-vous libre? serez-vous
+d'aussi bonne humeur que mercredi passé? Hier, dans l'après-midi, il
+a fait un temps superbe; peut-être serons-nous autant favorisés mardi
+prochain, si mon baromètre ne m'abuse. J'ai quelque chose pour vous qui
+vous paraîtra fort bête peut-être. Depuis que je ne vous ai vue, j'ai
+beaucoup couru le monde, et fait quantité de bassesses académiques.
+J'en avais perdu l'habitude, et cela m'a fort coûté; mais je crois
+que je m'y referai assez vite. Aujourd'hui, j'ai vu cinq illustres
+poètes ou prosateurs, et, si la nuit ne m'eût surpris, je ne sais si je
+n'aurais pas achevé tout d'un trait mes trente-six visites. Le drôle,
+c'est quand on rencontre des rivaux. Plusieurs vous font des yeux à
+vous manger tout cru. Je suis, au fond, excédé de toutes ces corvées,
+et je serais heureux de tout oublier pendant une heure avec vous.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+11 février 1843.
+
+
+Cette neige ne se charge-t-elle pas toute seule de dire non, sans
+que vous vous en mêliez? Cela devrait vous guérir de cette mauvaise
+habitude de négation. Le diable est bien assez méchant sans que vous
+alliez sur ses brisées. J'ai beaucoup souffert la nuit passée. J'ai eu
+la fièvre et des élancements très-douloureux. Ce soir, je vais assez
+bien. Il me semble que, dans votre billet, vous cherchez le moyen de
+me faire quelque querelle sur notre promenade. Qu'a-t-elle eu de si
+malheureux, si vous ne vous êtes pas enrhumée? et je vous ai fait
+marcher si vite, que je n'en ai guère d'inquiétude. Vous aviez un air
+de santé et de force qui faisait plaisir à voir. Et puis vous perdez
+peu à peu quelque chose de votre contrainte. Vous gagnez de tout
+point à ces promenades, sans parler de la variété de connaissances
+archéologiques que vous acquérez, sans vous en donner la peine. Vous
+voilà déjà passée maîtresse en matière de vases et de statues. Chaque
+fois que nous nous rencontrons, il y a une croûte de glace à rompre
+entre nous. Je trouve qu'au bout d'un quart d'heure seulement nous
+reprenons notre dernière causerie au point où nous l'avions laissée.
+Mais, si nous nous voyions plus souvent, sans doute il n'y aurait plus
+de glace du tout. Que préférez-vous, la fin ou le commencement de nos
+rencontres?
+
+Vous ne m'avez pas remercié de ne pas vous avoir dit un mot de
+Versailles. J'y ai pensé souvent, je vous jure. J'avais quelque chose
+à vous montrer que j'ai oublié. C'est de l'_auld langsyne._ Voyons,
+devinez si vous pouvez. J'oublie en vous voyant ce que je voulais dire;
+j'ai noté un sermon à vous faire à l'endroit de vos jalousies de votre
+frère: de la façon dont je conçois votre rôle de sœur, vous devriez
+souhaiter à votre frère quelque belle et bonne passion. Remarquez que
+vous ne pourrez jamais rien empêcher, et que, si vous ne devenez pas
+confidente heureuse, ou du moins résignée, vous êtes prédestinée à
+devenir étrangère. Adieu. Mon doigt me fait un mal de chien, mais on me
+dit que c'est bon signe. Je vais penser à vos pieds et à vos mains pour
+faire diversion. Vous n'y pensez guère, je crois.
+
+
+
+
+XLIX
+
+17 février 1843.
+
+
+Que j'aie été injuste envers vous, cela est possible et je vous
+en demande pardon; mais vous ne vous mettez pas assez à ma place;
+et, parce que vous ne sentez pas comme moi, vous voudriez, ce qui
+est impossible, que je ne sentisse qu'à votre manière. Peut-être
+devriez-vous me savoir plus de gré que vous ne faites de tous mes
+efforts pour vous ressembler. Je ne comprends rien à la mine que vous
+m'avez faite aujourd'hui. Au reste, à ne s'attacher qu'à la lettre,
+il y a longtemps que je vois que vous m'aimez mieux de loin que de
+près. Mais ne parlons plus de cela maintenant. Je veux seulement vous
+dire que je ne vous fais aucun reproche, que je ne suis pas mécontent
+de vous, et que, si je suis triste quelquefois, vous ne devez pas
+croire que je suis en colère. J'ai de vous une promesse, vous pensez
+bien que je ne l'oublierai pas. Je ne sais si je vous la rappellerai.
+Il n'y a rien que je déteste tant que les querelles, et assurément
+il en faudrait une pour vous redonner de la mémoire. Rien de ce qui
+vous fait de la peine ne me donnera de plaisir; ainsi, j'accepte le
+programme que vous m'annoncez. Nous avons eu, en effet, une heureuse
+inspiration l'autre jour. Quelle neige et quelle pluie! Quel chagrin si
+vous m'aviez remis à aujourd'hui! Vous craignez toujours les premiers
+mouvements; ne voyez-vous pas que ce sont les seuls qui vaillent
+quelque chose et qui réussissent toujours? Le diable est lent, je
+crois, de son naturel et se décide toujours pour le plus long chemin.
+Ce soir, je suis allé aux Italiens, où je me suis assez amusé, bien
+qu'on ait fait un succès de claqueurs à mon ennemie madame Viardot.
+
+J'ai reçu des livres d'Espagne que j'attendais pour travailler à
+quelque chose; en sorte que je suis assez in _high spirits_ pour le
+moment. Je souhaite que vous pensiez un peu à moi, et surtout que
+nous pensions ensemble. Adieu; je suis charmé que ces épingles vous
+plaisent. J'avais craint qu'elles ne vous eussent inspiré du mépris;
+mais, malgré le plaisir que j'aurais à vous les voir porter, ne mettez
+pas le châle bleu la première fois. Vous avez dit avec beaucoup de
+raison qu'il était trop voyant.
+
+
+
+
+L
+
+Paris, lundi soir, février 1843.
+
+
+Si je ne craignais de vous gâter, je vous dirais tout le plaisir que
+m'ont causé votre lettre, la toute gracieuse promesse que vous me
+faites, et surtout cette impatience de voir revenir le temps sec.
+N'est-ce pas une grande folie de votre part de vouloir prendre des
+termes fixes pour nos promenades, comme si nous pouvions jamais être
+assurés d'un jour? N'avais-je pas bien raison de dire: le plus souvent
+que vous pourrez? Il faut toujours supposer, quand il y aura du beau
+temps pendant deux jours, qu'il pleuvra deux mois de suite après.
+Qu'importe, si, au bout de l'année, nous nous trouvons en avance de
+quelques jours de promenade? Votre lettre est, en effet, toute de
+premier mouvement; c'est pour cela que je l'aime tant. Je crains
+seulement que vous n'ayez de si bonnes dispositions que parce que nous
+ne pouvons en profiter. Cependant, vos bonnes promesses me rassurent
+un peu, et vous auriez trop de reproches à vous faire si vous ne les
+teniez pas. Vous m'avez fait venir toute sorte de pensées, l'autre
+soir aux Italiens, avec votre costume couleur d'arc-en-ciel. Mais vous
+n'avez pas besoin de coquetterie avec moi. Je ne vous aime pas mieux en
+arc-en-ciel qu'en noir...
+
+En vérité, avez-vous été furieuse contre moi par réflexion? Alors, ce
+serait un premier mouvement qui aurait été mauvais pour moi l'autre
+jour, et cela me ferait peine et plaisir. Je saurai lequel des deux en
+vous voyant.
+
+Je connais la superstition des couteaux et des instruments tranchants,
+mais point celle des piquants. J'aurais cru, au contraire, que cela
+signifiait attachement, et c'est cela peut-être qui m'a fait choisir
+les épingles. Vous rappelez-vous que vous n'avez pas voulu me laisser
+ramasser les vôtres chez madame de P...? J'ai cela encore sur le cœur
+avec bien d'autres griefs contre vous. Je vous les pardonne tous
+aujourd'hui, mais je les retrouverai aussi révoltants lorsque vous y
+en aurez ajouté d'autres. C'est un grand malheur que de ne pouvoir
+oublier. J'écris aujourd'hui comme un chat, je ne puis encore tailler
+ma plume, et je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage. Il est
+presque aussi intelligible que ce que vous écrivez en blanc. Je suppose
+que vous allez fort dans le monde ce carnaval. En rangeant ma table,
+je m'aperçois que je ne suis point allé à un bal chez le directeur de
+l'Opéra. Où est le bon temps où j'y prenais plaisir? Maintenant, tout
+cela m'ennuie horriblement. Ne vous semblé-je pas bien vieux?
+
+Le temps a l'air de vouloir se remettre, mais je n'ose rien dire. J'ai
+juré de vous laisser toute liberté.--Théodore Hook est mort. Avez-vous
+lu _Ernest Maltravers_ et _Alice_, de Bulwer? Il y a des tableaux
+charmants d'amour jeune et d'amour vieux. Je les ai tous les deux à
+votre service.
+
+
+
+
+LI
+
+Jeudi soir, février 1843.
+
+
+Je cherche vainement dans vos dernières paroles quelque chose qui me
+soulage en m'irritant contre vous, car la colère serait un soulagement
+pour moi. J'ai brûlé votre lettre, mais je me la rappelle trop bien.
+Elle était très-sensée, peut-être trop, mais très-tendre aussi.
+Depuis huit jours, j'ai tant d'envie de vous revoir, que j'en viens
+à regretter nos querelles mêmes. Je vous écris, savez-vous pourquoi?
+C'est que vous ne me répondrez pas et que cela me mettra en colère, et
+tout vaut mieux que le découragement où vous m'avez laissé. Rien n'est
+plus absurde, nous avons eu parfaitement raison de nous dire adieu.
+Nous comprenons si bien l'un et l'antre les choses raisonnables, que
+nous devrions agir le plus raisonnablement du monde. Mais il n'y a de
+bonheur, à ce qu'il paraît, que dans les folies et surtout dans les
+rêves. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je n'ai jamais cru, sinon
+cette fois, à la persistance de nos querelles. Mais il y a dix jours
+que nous nous sommes séparés d'une manière presque solennelle qui m'a
+effrayé. Étions-nous plus irrités que d'ordinaire, plus clairvoyants?
+nous aimions-nous moins? Il y avait certainement entre nous, ce
+jour-là, quelque chose que je ne me rappelle pas distinctement, mais
+qui n'avait jamais existé. Les petits accidents viennent après les
+grands. En même temps que je vous disais adieu, mon cousin changeait
+son jour aux Italiens, et je pense que je ne vous y rencontrerai plus
+le jeudi. Je me rappelle aussi que vous avez dit prophétiquement que je
+vous oublierais pour l'Académie, et c'est devant l'Académie que nous
+nous sommes quittés. Tout cela est fort bête, mais cela m'obsède, et je
+meurs d'envie de vous revoir, ne fût-ce que pour nous quereller.
+
+Vous enverrai-je cette lettre? je ne sais trop. Hier, je suis allé, sur
+la foi d'un vers grec, à Saint-Germain-l'Auxerrois. Vous rappelez-vous
+quand nous nous devinions toujours?
+
+Adieu; répondez-moi. Je me sens un peu soulagé pour vous avoir écrit.
+
+
+
+
+LII
+
+Jeudi matin, février 1843.
+
+
+Hélas! oui, c'est ce pauvre Sharpe[1] qui vient d'être frappé d'une
+façon si soudaine et si cruelle. Je suis sans nouvelles de lui depuis
+le 5; si vous connaissez quelqu'un à Londres qui puisse m'en donner de
+certaines, veuillez lui écrire, et savoir quel est son état, quelles
+espérances restent encore. Peut-être connaîtriez-vous sa sœur. Je
+suppose que c'est chez elle que vous l'avez vu. Malgré vous-même, les
+seconds mouvements ne paraissent que trop dans votre lettre. Il y a
+cependant de ces petites phrases tout aimables qui vous échappent à
+votre insu. Vous vous donnez beaucoup de peine pour être mauvaise, et
+vous n'y parvenez qu'à force d'application.
+
+Avez-vous réfléchi quelquefois comme c'est une invention admirable,
+de mettre dans un beau palais des tableaux et des statues, et d'y
+laisser promener le monde? Malheureusement, on va fermer ce beau lieu
+pour y mettre de vilaines croûtes modernes. Cela ne vous fait-il
+pas de la peine? Croyez-moi, allons faire nos adieux à toutes ces
+vieilles statues. Le samedi est un jour admirable, car il n'y vient
+que des Anglais peu gênants pour ceux qui aiment à regarder de près
+les tableaux. Que vous semble de samedi, c'est-à-dire après-demain? Ce
+sera le dernier samedi. Ce mot de dernier me fait de la peine. Ainsi
+donc, à samedi. Vous me parlez de vos remords pour mon œil. De quelle
+espèce sont vos remords? l'accident pouvait s'éviter de deux manières:
+je pouvais ne pas compromettre mon œil, vous pouviez le ménager.
+C'est, je pense, pour le dernier fait que vous avez des remords, du
+moins que vous devez en avoir eu avant les seconds mouvements. Si vous
+ne m'écrivez pas, je vous attendrai samedi à deux heures devant la
+_Joconde_, à moins d'un temps horrible; mais il fera beau, je l'espère,
+et, s'il survenait quelque contre-temps, ce serait assurément votre
+faute.
+
+Pourquoi vous servez-vous de papier si petit, et pourquoi
+m'écrivez-vous trois lignes seulement, dont deux pour me quereller?
+Qu'importe que l'on vive plus vite, pourvu que l'on soit plus heureux!
+N'est-ce pas quelque chose que d'avoir des souvenirs au lieu d'années
+de chrysalide dont on ne se souvient plus?
+
+
+[1] M. Sutton Sharpe, avocat anglais très-distingué.
+
+
+
+
+LIII
+
+Paris, février 1843.
+
+
+Il m'est arrivé bien souvent dans ma vie de faire en rechignant des
+choses que j'ai été bien aise ensuite d'avoir faites. Je désire
+qu'il vous arrive comme à moi. Supposez que le contraire fût arrivé:
+n'auriez-vous pas éprouvé un peu d'impatience d'être venue seule?
+N'auriez-vous pas eu, laissez-moi le croire, quelque inquiétude
+de m'avoir fait de la peine? Considérez maintenant avec quelque
+orgueil cette étrange influence que deux fois vous avez eue sur ma
+pensée et sur mes résolutions. Tout le mal, c'est d'avoir eu un peu
+d'incertitude. N'admirez-vous pas comme moi cette étrange coïncidence
+(je ne dirai pas sympathie, pour ne pas vous déplaire) de nos pensées?
+Vous rappelez-vous qu'autrefois nous fîmes une expérience presque aussi
+miraculeuse? et dernièrement encore, près d'un poêle dans le musée
+espagnol, vous avez lu dans ma pensée aussi vite que je pensais. Il y a
+longtemps que je soupçonne quelque chose de diabolique en vous. Je me
+rassure un peu en pensant que j'ai vu vos deux pieds et que vous n'avez
+pas le _cloven foot._ Pourtant, il se pourrait que, sous ces bottines,
+vous m'eussiez caché une petite griffe. Tâchez donc de me rassurer.
+
+Adieu. Voici le livre dont je vous ai parlé.
+
+
+
+
+LIV
+
+Paris, 9 février 1843.
+
+
+J'étais inquiet de ne pas recevoir un mot de vous, non que je
+craignisse _un second mouvement_, mais je vous croyais souffrante et je
+me reprochais cette longue promenade et notre retour par le vent et la
+pluie. Heureusement, c'est la poste qui a fait son dimanche et m'a fait
+attendre votre lettre. Bien que je souffrisse beaucoup de ce retard,
+je ne vous ai pas accusée un seul moment. Je suis bien aise de vous le
+dire, pour que vous sachiez que je me corrige de mes défauts en même
+temps que vous des vôtres. Au revoir donc et à bientôt. Je n'ai plus
+mal à l'œil. Le vôtre, je pense, est toujours aussi brillant. Comme on
+se fait des monstres de tout! N'aurions-nous pas eu tort de ne pas nous
+être revus?
+
+Je suis bien triste et tourmenté. Un de mes amis intimes, que je
+voulais aller voir à Londres, vient d'être atteint de paralysie. Je ne
+sais encore s'il vivra, ou, ce qui serait pire que la mort, s'il ne
+demeurera pas longtemps dans cet affreux état d'insensibilité où cette
+maladie réduit les esprits les plus distingués. Je me demande si je ne
+devrais pas aller le voir tout de suite.
+
+Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi quelque chose de tendre qui me
+fasse oublier ces tristes pensées.
+
+
+
+
+LV
+
+Paris, 27 février 1843.
+
+
+Nos lettres se sont croisées et j'ai été tranquillisé plus tôt que je
+n'espérais. Je vous en remercie. Votre lettre m'a fait grand plaisir
+par ce qu'elle me dit, quoique en style fort énigmatique. Ce verbe que
+vous redoutez si fort a toujours un son bien doux, même quand il est
+accompagné de tous ces adverbes dont vous savez si bien l'entortiller.
+Moquez-vous de ma tristesse et de la mine que je faisais sur les
+ruines de Carthage. Marius, assis comme nous, rêvait peut-être qu'il
+rentrerait dans Rome, et moi, je ne voyais guère d'espérance dans mon
+avenir. Vous m'effrayez, chère amie, en me disant que vous n'osez plus
+écrire et que vous aurez plus de courage pour parler. Lorsque nous
+sommes ensemble, c'est le contraire que vous dites. N'en résultera-t-il
+pas que vous ne me parlerez plus et que vous ne m'écrirez plus? Vous
+étiez fâchée contre moi, m'avez-vous dit. Était-ce bien juste de votre
+part et l'avais-je mérité? N'avais-je pas votre promesse et aussi un
+peu votre exemple? En êtes-vous restée aveugle? Avez-vous conservé un
+souvenir désagréable? Êtes-vous encore fâchée? Voilà ce que je voudrais
+savoir et ce que vous ne me direz sans doute pas.
+
+Je commence à vous savoir par cœur, et je crois que c'est ce qui
+m'attriste souvent. Il y a en vous un mélange d'oppositions et de
+contradictions si étrange, qu'il y a pour faire enrager un saint. . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai appris hier une bien triste nouvelle. Le pauvre Sharpe est mort
+mercredi dernier. J'ai reçu la nouvelle de sa mort au moment où je
+le croyais non-seulement hors de tout danger, mais sur le point de
+reprendre ses occupations ordinaires. Je ne m'accoutume pas à l'idée
+de ne plus le voir. Ilme semble que, si j'allais à Londres, je le
+retrouverais. . . . . . .
+
+
+
+
+LVI
+
+Jeudi soir, 1er mars 1843.
+
+
+J'avais bien peur de ne pouvoir vous voir samedi, et je me promettais
+de vous bien gronder pour n'avoir pas voulu l'autre jour. Mais je suis
+parvenu à me débarrasser de tous les empêchements. À samedi donc. Il y
+a bien longtemps que nous n'avons eu de querelle. Ne trouvez-vous pas
+que cela est bien doux et bien préférable à nos colères d'autrefois,
+qui n'avaient de bon que les raccommodements? Je vous trouve toujours
+cependant un défaut: c'est de vous rendre si rare. À peine nous
+voyons-nous une fois en quinze jours. Chaque fois, il semble qu'il
+y ait une glace nouvelle à rompre. Pourquoi ne vous retrouvé-je pas
+telle que je vous ai quittée? Si nous nous voyions plus souvent, cela
+n'arriverait pas. Je suis pour vous comme un vieil opéra que vous
+avez besoin d'oublier pour le revoir avec quelque plaisir. Moi, au
+contraire, il me semble que je vous aimerais davantage vous voyant
+tous les jours. Montrez-moi que j'ai tort, et dites-moi un jour bien
+proche pour nous revoir. C'est le 14 mars que mon sort se décide à
+l'Académie. Le raisonnement me dit d'espérer, mais je ne sais quel
+sentiment de seconde vue me dit tout le contraire.--En attendant, je
+fais des visites fort consciencieusement. Je trouve des gens fort
+polis, fort accoutumés à leurs rôles et les prenant très au sérieux; je
+fais de mon mieux pour prendre le mien aussi gravement, mais cela m'est
+difficile. Ne trouvez-vous pas drôle qu'on dise à un homme: «Monsieur,
+je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je
+vous vaux bien,» et autres facéties? Il faut traduire cela en termes
+honnêtes et variés, suivant les personnes. Voilà le métier que je fais
+et qui m'ennuierait fort s'il se prolongeait. Le là correspond aux ides
+de mars, jour de la mort de mon héros, feu César. Cela est _ominous_,
+n'est-ce pas?
+
+
+
+
+LVII
+
+Paris, vendredi matin, 13 mars 1843.
+
+
+Voici votre cravate. Elle s'est retrouvée samedi dernier dans
+l'antichambre de Son Altesse royale monseigneur le duc de Nemours.
+Personne ne m'a demandé d'explications de sa présence dans ma poche.
+Je vous l'aurais envoyée plus tôt si je n'avais voulu ajouter le désir
+de retrouver votre propriété à celui de me donner de vos nouvelles. Je
+constate que, bien que le premier soit très-vif, il n'a pu triompher de
+l'indifférence que vous avez sur le second point. Pourquoi avez-vous si
+grand'peur du froid? Il me semble que nous avons fait une fois un essai
+de neige qui n'a pas trop mal réussi. Voici le dégel qui va rendre les
+rues impraticables pour je ne sais combien de temps. Répondez-moi vite.
+Je vois avec peine que vous aimez à tourmenter. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+LVIII
+
+Paris, 11 mars 1843.
+
+
+C'est une grosse faute et presque un crime que de ne pas profiter du
+temps admirable qu'il fait. Que diriez-vous d'une grande promenade pour
+demain jeudi? Vous deviez m'avertir la première, mais vous vous en
+gardez bien. Il faut absolument que nous allions saluer les premières
+feuilles. Elles poussent à vue d'œil. Je pense aussi à l'influence
+que le soleil exerce sur votre humeur, à ce que vous m'avez dit. Je
+voudrais en faire l'épreuve. Moi, je vous aime dans tous les temps;
+mais je crois que le bonheur de vous voir est plus bonheur avec du
+soleil. Adieu.
+
+
+
+
+LIX
+
+Paris, samedi soir, mars 1843.
+
+
+Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la
+pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de
+particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous.
+Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent,
+et toujours sans que ma résignation me profite.
+
+Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale
+me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de
+responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me
+repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui
+n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet
+qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble
+un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je
+suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il
+doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me
+semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans _nous_, vous ne
+cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me
+paraît triste.
+
+Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il
+est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je
+tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez
+causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre
+est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des
+preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens
+sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle.
+L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling.
+Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus
+tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la
+vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que
+je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi,
+à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous
+êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour
+quelque chose? _That is the question._ Quels pardons avez-vous à me
+demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents,
+qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que
+j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre
+dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous
+alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans
+quelques jours.
+
+Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en
+belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui.
+
+
+
+
+LX
+
+Jeudi soir, 15 mars 1843.
+
+
+Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais
+à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils
+s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui
+souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du
+coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en
+aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des
+courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier
+amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le
+bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est
+un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard
+des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous
+voulez que nous nous voyions.
+
+J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade.
+
+Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon
+Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa
+prédiction menaçante.
+
+Adieu, _dearest friend!_ Entre mes épreuves à corriger, mon rapport
+à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours,
+je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais
+d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses.
+
+
+[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française.
+
+
+
+
+LXI
+
+17 mars 1843.
+
+
+Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je
+veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que
+vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les
+quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé,
+éreinté, démoralisé et complètement _out of my wits._ Puis Arsène
+Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation
+de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes
+à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan;
+tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au
+haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des
+grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse
+histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont
+black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds
+partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire
+ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens?
+Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me
+fait désirer avidement de vous voir. Au moins, nous sommes sûrs l'un
+de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les
+reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque
+vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.
+
+
+
+
+LXII
+
+Lundi soir, 21 mars 1843.
+
+
+Je suis très-triste et j'ai des remords de ma fureur d'aujourd'hui. La
+seule excuse que j'y trouve, c'est que la transition entre notre halte
+délicieuse dans cette espèce d'oasis si étrange et notre promenade
+a été trop brusquée, c'est tomber du ciel en enfer. Si je vous ai
+affligée, j'en suis aussi repentant que possible, mais j'espère que
+je ne vous ai pas fait autant de peine que j'en ressentais. Vous
+m'avez souvent reproché d'être indifférent à tous; je suppose que vous
+vouliez dire seulement que j'étais peu démonstratif. Lorsque je sors
+de ma nature, c'est que je souffre beaucoup. Convenez aussi qu'il est
+bien triste, après tant de temps passé ensemble, après être devenus
+l'un pour l'autre ce que nous sommes, de vous voir toujours défiante
+pour moi. Le temps a été aujourd'hui comme notre humeur. Ce soir, le
+voilà rétabli, je pense. Les étoiles sont plus brillantes que jamais.
+Organisons quelque course moins orageuse. Adieu, plus de querelles; je
+tâcherai d'être plus raisonnable, tâchez d'être plus à vos premiers
+mouvements.
+
+
+
+
+LXIII
+
+Mars 1843.
+
+
+Moi, j'étais fatigué comme si j'avais fait quatre ou cinq lieues
+à pied, mais d'une fatigue si agréable, que je voudrais la sentir
+encore; tout nous a si bien réussi, que, bien que je sois accoutumé
+à voir réussir un plan bien combiné, je partage votre étonnement.
+Être si libre et si loin du monde, et cela par les bienfaits de la
+civilisation, n'est-ce pas amusant? Savez-vous pourquoi je n'ai pris
+qu'une fleur de ces jacinthes si jolies et si blanches, c'est que je
+voulais en garder pour une autre fois; qu'en dites-vous? D'ailleurs,
+en regardant sur ma carte, j'ai vu que nous avions fait une faute de
+géographie. Nous nous sommes trompés d'environ un quart de lieue; nous
+devions aller plus loin; mais ne regrettons rien, une autre fois nous
+ferons mieux. Pour une reconnaissance, tout n'a pas été mal. Vous avez
+été surtout excellente. Vous ne m'apprenez rien en me disant que
+vous m'avez rendu ce que je vous ai donné; mais vous me faites presque
+autant de plaisir en me le disant, car cela me prouve que vous ne
+pensiez pas les cruelles choses que vous m'avez dites dans un de nos
+jours néfastes. Je les oublie tout à fait aujourd'hui; oubliez aussi
+mes colères et mes injures. Vous me demandez si je crois à l'âme.
+Pas trop. Cependant, en réfléchissant à certaines choses, je trouve
+un argument en faveur de cette hypothèse, le voici: Comment deux
+substances inanimées pourraient-elles donner et recevoir une sensation
+par une réunion qui serait insipide sans l'idée qu'on y attache? Voilà
+une phrase bien pédantesque pour dire que, lorsque deux gens qui
+s'aiment s'embrassent, ils sentent autre chose que lorsqu'on baise
+le satin le plus doux. Mais l'argument a sa valeur. Nous parlerons
+métaphysique, si vous voulez, la première fois. C'est un sujet que
+j'aime beaucoup, car on ne peut jamais l'épuiser. Vous m'écrirez,
+n'est-ce pas, avant lundi, en me disant où nous nous trouverons? Il
+faut être là-bas à une heure, non à une demi-heure. Vous vous en
+souviendrez; par conséquent, il faut nous mettre en marche à une
+demi-heure. Tout cela n'est-il pas clair?
+
+Il est quatre heures et demie, et il faut que je me lève avant dix
+heures.
+
+
+
+
+LXIV
+
+Lundi soir. Mars 1843.
+
+
+Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce
+que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une
+espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou,
+si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce
+qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre
+insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui
+est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors,
+m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que
+votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que
+je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas
+être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de
+bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.
+
+Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter
+de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui
+céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons
+mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon
+bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules
+d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi
+de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc
+insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment
+d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois,
+qui, ce matin par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune
+_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive
+que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous
+avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller.
+Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais
+m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que
+j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui
+me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas
+seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre
+de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans
+doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous
+voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le
+froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effraye-t-il pas? Je ne sais
+si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du
+conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.
+
+
+
+
+LXV
+
+Vendredi, 29 mars 1843.
+
+
+Je sens, par une de ces intuitions _of the mind's eye_, que le temps
+sera beau encore pour quelques jours, mais qu'il se gâtera pour
+longtemps. D'un autre côté, notre promenade de l'_autre_ jour, ayant
+été à peu près manquée, doit être considérée comme non avenue. Les ours
+seuls en ont profité. Je leur envie l'intérêt que vous leur portez,
+et j'ai le dessein de me faire faire un costume qui me donne une
+partie de leurs charmes. Jusqu'à présent, nous avons toujours marché
+de l'est au sud. Il me semble que nous pourrions essayer de la marche
+contraire. Nous irions chercher d'abord notre barrière et le ruisseau
+peu limpide qui coule auprès. Nous finirions par où nous commençons
+ordinairement. Le diable, c'est que j'ai à travailler dans ce moment
+plus que d'ordinaire. Cependant, si vous pouviez samedi, à trois
+heures, nous ferions notre voyage de découverte jusqu'à cinq heures et
+demie; sinon, il faudrait ajourner à lundi, ce qui serait bien long. Si
+vous saviez comme vous étiez gentille l'autre jour, vous ne voudriez
+jamais être taquine comme vous l'êtes quelquefois. J'aurais voulu vous
+voir encore plus franche; mais il me semblait pourtant que vos pensées
+étaient toutes révélées pour moi, bien que vos paroles fussent plus
+entortillées que l'Apocalypse. Je voudrais que vous eussiez la centième
+partie du plaisir que j'ai à vous voir penser. Pour moi, c'était un
+bonheur si grand, que je crains trop qu'il ne soit pas partagé. Il y
+a deux personnes en vous. Vous n'êtes plus comme Cerbère, vous voyez.
+De trois, vous voilà réduite à deux. L'une, qui est la meilleure,
+est tout cœur et toute âme. L'autre est une jolie statue bien polie
+par le monde, bien drapée de soie et de cachemire; c'est un charmant
+automate dont les ressorts sont le plus habilement arrangés qui se
+puissent voir. Lorsqu'on croit parler à la première, on trouve la
+statue. Pourquoi faut-il que cette statue soit si gentille! Autrement,
+j'espérerais que, comme les vieux chênes d'Espagne, vous perdriez votre
+écorce en vieillissant.
+
+Il vaut mieux que vous restiez telle que vous êtes, mais que la
+première personne commande davantage à son automate. Voilà bien des
+métaphores où je m'embrouille.
+
+Je pense en ce moment à une main blanche. Il me semblait que j'avais
+envie de vous gronder. Mais je ne me rappelle plus bien le pourquoi.
+C'est moi maintenant qui ai des courbatures. J'étais accablé en
+rentrant l'autre jour, et je n'ai pas, comme vous, la ressource de
+dormir douze heures. Il est vrai que je tiens moins que vous à ne
+pas m'user. J'espère avoir une lettre de vous demain, mais vous
+m'en écrirez une autre pour me dire si samedi ou lundi... Troisième
+combinaison: samedi jusqu'à quatre heures, et lundi de deux heures à
+cinq, Ce serait une perfection, ce me semble. Il faudrait que j'eusse
+votre réponse samedi avant midi.
+
+
+
+
+LXVI
+
+Vendredi soir, 8 avril.
+
+
+J'ai depuis deux jours une horrible migraine, et vous m'écrivez toute
+sorte de méchancetés. Le pire, c'est que vous n'avez pas de remords,
+et j'avais quelque espoir que vous en auriez. Je suis si accablé,
+que je n'ai pas même la force de vous dire des injures. Quel est
+donc ce miracle dont vous parlez? Le miracle serait de vous rendre
+moins entêtée, et je ne le ferai jamais. Cela est trop au-dessus de
+mon pouvoir. Il faudra donc attendre à lundi pour savoir le mot de
+l'énigme, puisque vous ne pouvez demain. Savez-vous qu'il y aura
+huit jours que nous ne nous sommes vus? Il y avait longtemps que
+nous n'avions tant attendu. En revanche, il faudra faire une longue
+promenade et tâcher quelle se passe sans disputes. À deux heures, si
+vous voulez bien. Je compte précisément sur le soleil. Votre pensée de
+Wilhelm Meister est assez jolie, mais ce n'est qu'un sophisme, après
+tout.
+
+On pourrait dire avec presque autant d'exactitude que le souvenir
+d'un plaisir est une espèce de peine. Cela est vrai surtout des
+demi-plaisirs, je veux dire de ceux qui ne sont pas partagés. Vous
+aurez ces vers si vous y tenez. Vous aurez même votre portrait en
+Turquesse, que j'ai un peu arrangé. Je vous ai mis un narghilé à la
+main pour plus de couleur locale. Quand je dis vous aurez tout cela,
+je veux dire en payant. Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce,
+songez que j'ai une terrible vengeance. On m'a demandé aujourd'hui un
+dessin pour un album qui se vendra au profit du tremblement de terre.
+Je donnerai votre portrait. Qu'en dites-vous? Je me demande quelquefois
+comment je ferai dans cinq ou six semaines d'ici, quand nous ne nous
+verrons plus. Je ne m'accoutume pas à cette idée-là.
+
+
+
+
+LXVII
+
+Paris, 15 avril 1843.
+
+
+J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous
+écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre
+lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou
+deux phrases tendres, sans _mais_ et sans secondes pensées. Nous avons
+des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez
+pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier
+pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi
+faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de
+sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est
+pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses
+œuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit
+très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était
+un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. Déjà
+les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux
+hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit
+ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares
+du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation.
+Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est
+vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point
+encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes
+se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne.
+
+Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez
+raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je
+crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle,
+que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis
+adieu pour bassiner mon œil. Je pleure en vous écrivant. À lundi. Priez
+pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez
+vos bottes de sept lieues.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+Paris, 4 mai 1843.
+
+
+Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais
+bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause
+de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre
+distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre
+profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous
+aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier,
+j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous
+n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous
+avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on
+ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas
+voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre
+jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps.
+Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette
+branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de
+quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le
+soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos
+coquetteries.
+
+Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que
+j'ai trop du _moi_ que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à
+exécution la menace que je vous ai faite un jour.
+
+Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence
+qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru
+bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours
+plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi.
+
+Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends
+guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez
+votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous
+nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation
+interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il
+de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai
+toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une
+enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous
+aurez amassé à mon retour un véritable _iceberg._ Allons, il vaut mieux
+ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous
+qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je
+veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même
+et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous
+verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister.
+
+
+
+
+LXIX
+
+Mercredi, juin 1843.
+
+
+Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au
+dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais
+il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que
+lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle.
+
+Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange
+pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau
+temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit
+être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre
+espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous
+me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que
+vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins
+que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je
+aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je
+m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame
+de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à
+trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de
+la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez
+souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en
+vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis
+juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles.
+Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent
+possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des
+choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle
+et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au
+raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter.
+Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais
+motif tant de bonheur.
+
+Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord.
+
+
+
+
+LXX
+
+Paris, 14 juin 1843.
+
+
+Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché
+que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes
+paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a
+que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit
+cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose,
+c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui
+surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents,
+et, comme, malgré cette différence-là, il y a entre nous une affinité
+grande,--c'est le _Wahlverwandschaft_ de Goethe,--il résulte
+nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je
+souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois
+en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose.
+Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir,
+en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est
+peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le
+même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments
+très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur
+quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma
+nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi
+je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup
+travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y
+ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté
+très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que
+j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait
+beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir?
+
+Je suis accablé d'affaires.
+
+Écrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je
+vous en parlerai quand nous nous verrons.
+
+
+
+
+LXXI
+
+Paris, samedi soir, 23 juin 1843.
+
+
+Je commençais à être fort en peine de vous. Je craignais que l'humidité
+ne vous eût fait mal et je me reprochais de vous avoir raconté si
+longuement cette sotte histoire. Puisque vous ne vous êtes pas
+enrhumée et que vous n'avez pas eu de colères rentrées, je puis à
+mon tour me rappeler avec bonheur tous les moments que nous avons
+passés ensemble. Je trouve comme vous que, ce jour-là, nous avons
+été plus parfaitement--si parfaitement peut comporter du plus ou du
+moins--heureux que jamais. À quoi cela tient-il? Nous n'avons rien dit
+ni fait d'extraordinaire, si ce n'est de ne pas nous quereller. Et
+remarquez, s'il vous plaît, que c'est de vous que les disputes viennent
+toujours. Je vous ai cédé sur une infinité de points, et je n'ai pas
+été de mauvaise humeur pour cela. Je voudrais bien que le bon souvenir
+que vous gardez de cette journée vous profitât pour l'avenir. Pourquoi
+ne me dites-vous pas tout de suite ce que vous expliquez dans votre
+lettre tellement quellement, mais avec une certaine franchise qui me
+plaît? . . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis flatté que mon conte vous ait amusée; mon amour-propre d'auteur
+s'est offensé pourtant que vous vous soyez contentée de l'analyse,
+assez décousue que je vous en ai faite. J'espérais que vous auriez
+demandé à le lire ou à l'entendre. Mais, puisque vous ne voulez pas, il
+faut en prendre son parti. Néanmoins, s'il faisait beau mardi, qui nous
+empêcherait de nous asseoir tous les deux sur nos sièges rustiques,
+et moi de vous faire la lecture? Il y en a pour une heure. Le mieux,
+c'est de nous promener tout bonnement. Le voulez-vous? Le programme
+sera de ne pas se disputer. Écrivez-moi vos intentions suprêmes. J'ai
+reçu madame de M*** et ses filles, florissantes toutes les trois. Rien
+de fixé pour mon départ. Il est fort prochain suivant toute apparence,
+mais pourtant ce n'est pas à un adieu définitif qu'il faut vous
+attendre.
+
+
+
+
+LXXII
+
+Paris, 9 juillet 1843.
+
+
+Vous avez raison d'oublier les querelles si vous pouvez en venir à
+bout. Elles se grossissent, comme vous le dites fort bien, lorsqu'on
+les examine de près. Le mieux est de rêver toujours le plus longtemps
+possible, et, comme nous pouvons faire toujours le même rêve, cela
+ressemble fort à une réalité. Je vais assez bien depuis hier. J'ai
+dormi, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Il me semble
+même que je suis en meilleure humeur depuis que je me suis soulagé
+en exhalant mes vapeurs l'autre jour. C'est dommage que nous ne
+nous voyions pas le lendemain d'une querelle. Je suis sûr que nous
+serions parfaitement aimables l'un pour l'autre. Vous m'aviez promis
+de m'indiquer un jour; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui
+serait plus mal, vous avez cru _indecorous_ de le faire. C'est cette
+préoccupation que vous avez sans cesse qui nous est bien souvent un
+sujet de brouillerie. À mesure que le moment de ne plus vous voir
+approche, je me sens plus mécontent de moi, et, pour le résultat,
+c'est comme si j'étais mécontent de vous. J'ai bien pu dire que vous
+vous contraignez beaucoup pour me plaire; je me prends sans cesse à me
+mettre en fureur contre cette contrainte même qui, dans ce qu'elle a de
+plus agréable, cache toujours un fond horriblement triste; mais rêver,
+c'est le plus sage. À quand? voilà toute la question.
+
+Vous devriez bien me traduire un livre allemand qui me met au supplice.
+Rien n'est plus enrageant qu'un professeur allemand qui croit avoir une
+idée. Le titre est tentant: _das Provocationsverfahren der Römer._
+
+
+
+
+LXXIII
+
+Paris, juillet 1843.
+
+
+Voilà une lettre de vous bien aimable et presque tendre. Je voudrais
+être en disposition moins mélancolique pour en jouir entièrement. Tout
+ce que je puis faire de mieux, c'est de vous remercier de tout ce
+qu'il y a de bon dans cette lettre et de ne pas vous parler des idées
+plus ou moins tristes qui me viennent à son sujet. Le malheur, c'est
+que je ne rêve pas aussi complètement que vous. Mais laissons cela et
+parlons d'autre chose. Je partirai dans dix jours. J'ai été hier à la
+campagne faire une visite et j'en suis revenu très-las et très-triste.
+Las, parce que je me suis ennuyé, et triste, parce que je songeais
+que c'était un beau jour perdu. Ne vous faites-vous jamais un pareil
+reproche? J'espère que non. Quelquefois, je crois que vous sentez tout
+ce que je sens, puis viennent des drawbacks, et alors je doute de tout.
+
+Adieu; si je continuais à vous écrire, je dirais des choses que vous ne
+comprendriez pas comme je les dirais. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+LXXIV
+
+Jeudi soir, 28 juillet 1843.
+
+
+J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au
+moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver
+une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne
+m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai
+pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir
+aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez
+bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez
+jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce
+qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous
+avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche
+à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans
+vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver
+ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc;
+mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce
+point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et
+de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se
+soutenir. L'exécution est plus difficile. À ce propos, vous avez tort
+de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot.
+Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire,
+vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire
+ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais
+faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de
+ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait.
+Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante.
+Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité,
+savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois.
+Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ.
+Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un
+maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque
+vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas
+d'objections à me dire définitivement adieu samedi.
+
+En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle
+disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je
+vous promets de ne m'en pas fâcher.
+
+
+
+
+LXXV
+
+Paris, jeudi soir, 2 août 1843.
+
+
+Je suis moins poétique que vous. La χθὡν εὑρυοδεἱη, c'est-à-dire la
+large terre, malgré le mackintosh, était encore plus froide que vous,
+et j'en suis enrhumé, mais sans rancune. J'en aurais à lire tout ce
+que vous me dites et que vous croyez agréable. Combien de _mais_
+toujours! que vous êtes ingénieuse à ôter aux autres et à vous-même
+l'enchantement qu'ils peuvent avoir! Je dis enchantement, et j'ai tort
+sans doute; car je ne crois pas que les marmottes en aient. Vous étiez
+un de ces jolis animaux-là avant que Brahma envoyât votre âme dans
+un corps de femme. À la vérité, vous vous réveillez quelquefois, et,
+comme vous dites fort bien, c'est pour quereller. Soyez donc bonne et
+gracieuse comme vous savez l'être. Malgré ma mauvaise humeur, j'aime
+mieux vous voir avec vos grands airs indifférents que de ne pas vous
+voir du tout. Je vous disais bien que toute cette botanique ne valait
+rien; mais vous voulez toujours faire à votre tête. J'ai découvert des
+choses encore plus curieuses que des courses champêtres sur des indices
+moins évidents. Croyez-moi, jetez au feu toutes ces fleurs fanées, et
+venez en chercher de nouvelles.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+Paris, 5 août 1843.
+
+
+J'attendais une lettre de vous avec bien de l'impatience, et plus elle
+tardait, plus je m'attendais à des seconds mouvements et à toutes leurs
+vilaines conséquences. Comme j'étais préparé à toutes les injures de
+votre part, votre lettre m'a paru meilleure qu'en un autre moment. Vous
+me dites que vous avez été heureuse aussi, et ce mot efface tous les
+autres qui précèdent et qui suivent pour l'affaiblir. C'est ce que vous
+m'avez dit de mieux depuis longtemps, c'est presque la seule fois où je
+vous ai senti un cœur fait comme un autre. Quelle radieuse promenade!
+Je ne suis nullement malade et j'étais l'autre jour assez heureux pour
+en garder de la santé et de la bonne humeur pour longtemps. Si le
+bonheur passe vite, il peut se renouveler. Malheureusement, le temps se
+gâte, puis vous parlez de voyage. Peut-être cette pluie vous a-t-elle
+ôté l'envie de courir. Pour moi, elle m'ôte jusqu'à la force de faire
+des projets. Pourtant, s'il y avait un bon jour avant votre départ, ne
+ferions-nous pas bien d'en profiter et de dire adieu pour longtemps à
+notre parc et à nos bois? Je ne reverrai plus leurs feuilles de cette
+année du moins, et cette idée-là m'attriste. J'espère que vous les
+regretterez aussi. Quand vous verrez un rayon de soleil, prévenez-moi,
+et allons retrouver nos châtaignes et notre montagne. Vous avez pensé
+à moi et à nous pendant un moment bien court, mais le souvenir n'en
+reste-t-il pas bien longtemps?
+
+
+
+
+LXXVII
+
+Vézelay, 8 août 1843, au soir.
+
+
+Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est
+l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre.
+Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié
+de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir.
+L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu
+d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces _chilly women
+of the North_, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous
+dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que
+je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant
+de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont
+aussi différents que nos _stamina._ Que voulez-vous! vous pouvez
+quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais.
+
+Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute
+montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech
+que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez
+pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me
+consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église
+qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai
+vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après
+vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus
+fous alors que maintenant.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre
+une idée probablement très-différente de celle que nous avons
+maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager
+l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un
+froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela.
+J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant
+plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous
+dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant
+la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans
+quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là, vous me feriez plaisir,
+surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal
+que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de
+nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent
+à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui
+doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que,
+de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je
+reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là? En partant,
+j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On
+lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens
+à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les
+mille et un tracas du départ.
+
+Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec
+vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais
+capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre.
+Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte.
+
+À Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités!
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+Avallon, 14 août 1843.
+
+
+Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante
+lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles.
+Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus
+en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai
+quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez
+mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands
+motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère
+rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans
+cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me
+promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle
+qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là, je philosophais
+sur le _moi_, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je
+pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette
+pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait,
+je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de
+moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par
+cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il
+n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez
+bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque
+je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un
+rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui
+bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne
+laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec
+moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans
+la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais
+guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a
+mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite
+aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier
+avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du
+même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme,
+point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous
+avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'à
+Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. À
+Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux.
+Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple
+le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de
+plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale
+de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous
+nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un
+que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave
+que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux
+effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie
+cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que
+j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une
+plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son
+ami. Vous me direz votre rêve.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir.
+
+À 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.
+Au milieu d'un océan de puces très-agiles
+et très-affamées.
+
+
+Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole
+a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour
+vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand
+ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en
+allemand, c'est-à-dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas
+le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier
+point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous
+jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir?
+Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère?
+
+Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis.
+
+Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier
+point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher
+tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Éphèse.
+Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines
+grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de
+fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu
+semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité
+de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine
+à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici
+une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est
+la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.--Que
+faites-vous? À quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous
+pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis
+mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb,
+tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée,
+un œil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais
+ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que,
+cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la
+solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble
+que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi
+le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir
+en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les
+reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément.
+Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse,
+me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en
+désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je
+visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de
+votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait
+enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus
+tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus _chilly_
+que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je
+ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la
+lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon,
+adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans
+huit jours d'ici.
+
+
+
+
+LXXX
+
+Paris, lundi, septembre 1843.
+
+
+Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de
+l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses
+qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir
+de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous
+trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous
+voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous
+n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité,
+dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour
+l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous
+donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant
+vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.
+
+J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle
+colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne
+nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons
+être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons
+peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le
+bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne
+sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.
+
+Adieu encore, pendant que j'ai du courage.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+Paris, jeudi, 6 septembre 1843.
+
+
+Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de
+temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous
+dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais
+une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier
+le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des
+inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il
+me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas
+choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à
+l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans
+cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est
+des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera
+longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et
+peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année.
+La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que,
+par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi
+que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses
+visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres,
+pour me donner un peu de courage et de vie.
+
+Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque
+amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire
+habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart
+autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de
+solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier
+d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine
+effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils
+n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau.
+Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un
+académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au
+chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais
+j'ai fait de drôles de rencontres.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+Septembre 1843.
+
+
+Je _m'ennuie_ beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous
+affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du
+moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai
+maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans
+nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour,
+à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est
+pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais
+rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là,
+pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore
+nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce
+que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement!
+Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de
+refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage
+la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain,
+nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que
+je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir
+nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous
+avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez
+moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche
+pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+Paris, septembre 1843.
+
+
+Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère,
+que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez.
+Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous
+quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir
+de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous
+fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à
+votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la
+sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je
+désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de
+nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps
+en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette
+idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis
+m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je
+crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me
+mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous
+prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures
+intentions du monde d'être calme et résigné.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+Avignon, 29 septembre.
+
+
+Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque
+aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable.
+En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour,
+il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue,
+il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des
+écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette
+à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire
+toutes les bêtises possibles.
+
+Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes à
+outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge,
+et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix.
+Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé
+avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. À cela près,
+il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne.
+L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se
+couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi
+tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie
+à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles
+pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il
+n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol.
+Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des
+cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore
+deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense
+sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais
+combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis
+espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un
+petit signe de tête en manière de reconnaissance. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un
+seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous
+intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des
+saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles
+du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et
+les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé
+à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie
+rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si
+drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente
+de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour
+porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des
+communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux.
+
+_10 septembre._--Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir.
+Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile
+à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? _That is the question._
+Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais
+ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement
+malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me
+fait assez souffrir.
+
+Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours
+avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de
+fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité
+régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des
+papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis
+tout à coup on se trouve vis-à-vis une muraille. En tournant la tête,
+on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où
+l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres
+souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux
+où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et
+les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question.
+Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais
+de leur _Magna Charta._ «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des
+auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!»
+
+J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a
+bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours
+vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la
+nature. Là, c'est tout différent. Cette statue représente une grosse
+maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis
+de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes.
+Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent
+Messieurs de l'Académie?
+
+Adieu, voici l'heure de la poste. Écrivez-moi à Montpellier, puis à
+Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller
+chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux.
+
+Adieu encore.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+Toulon, 2 octobre.
+
+
+J'ai été longtemps sans vous écrire, chère amie. Aussitôt que mon
+pied a été rendu à ses proportions ordinaires, j'ai voulu réparer le
+temps perdu en faisant des courses dans le Comtat. J'ai été à même
+d'apprécier la différence qui existe entre les cousins de Carpentras,
+d'Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux. Ils possèdent presque
+tous la propriété d'empêcher un honnête-homme de dormir. Je ne vous
+parlerai pas des belles choses que j'ai vues ni des _humbugs_ que j'ai
+découverts. Mais savez-vous ce que c'est qu'un _draquet?_ C'est la même
+chose qu'un _fantasty._ Voici l'explication de ces deux mots barbares:
+vous saurez d'abord que la richesse du département de Vaucluse consiste
+surtout en soies. Dans chaque maisonnette de paysan, on élève des vers
+et on file la soie, d'où résulte d'abord une odeur infecte, ensuite que
+très-souvent on trouve des écheveaux de soie accrochés aux buissons.
+Vers le soir, il y a des paysannes assez imprudentes pour ramasser
+ces écheveaux et les mettre dans leur panier. Le panier s'alourdit
+peu à peu, toujours augmentant de poids, si bien que l'on est tout
+en nage à le porter. Lorsque, après une longue et pénible marche, on
+arrive aux abords d'un ruisseau, alors le panier devient réellement
+insupportable et on est obligé de le mettre à terre. Aussitôt il en
+sort un petit être à grosse tête, ricanant toujours, emmanché d'une
+espèce de queue de lézard, qui se plonge dans le ruisseau en disant:
+«M'as ben pourta!» ce qui veut dire en provençal ou dans l'idiome des
+draquets: «Tu m'as bien porté!» J'ai vu déjà plus d'une femme qui avait
+été ainsi mystifiée par ces démons espiègles, et je suis désolé de n'en
+pas avoir rencontré moi-même. J'aurais eu le plus grand plaisir à faire
+connaissance avec eux.
+
+Ma tournée s'allonge à mesure que les jours accourcissent. Je vais
+demain à Fréjus pour aller de là aux îles de Lérins, où je trouverai
+peut-être les ruines de la première église chrétienne d'Occident. Je
+suis plus qu'à demi persuadé que je ne trouverai rien du tout. Mais
+il faut faire son métier en conscience et inspecter tout ce qu'il y a
+d'historique.
+
+Il est impossible de voir rien de plus sale et de plus joli que
+Marseille. Sale et joli convient parfaitement aux Marseillaises. Elles
+ont toutes de la physionomie, de beaux yeux noirs, de belles dents,
+un très-petit pied et des chevilles imperceptibles. Ces petits pieds
+sont chaussés de bas cannelle, couleur de la boue de Marseille, gros
+et raccommodés avec vingt cotons de nuances différentes. Leurs robes
+sont mal faites, toujours fripées et couvertes de taches. Leurs beaux
+cheveux noirs doivent la plus grande partie de leur lustre au suif de
+chandelle. Ajoutez à cela une atmosphère d'ail mêlée de vapeur d'huile
+rance, et vous pouvez vous représenter la beauté marseillaise. Quel
+dommage que rien ne soit complet dans le monde! Eh bien, elles sont
+ravissantes malgré tout. Voilà un vrai triomphe.
+
+Mes soirées, qui sont bien longues maintenant, commencent à m'ennuyer
+horriblement. Il est vrai que j'ai, en général, des volumes de lettres
+à écrire et des rapports à faire pour mes deux ou trois ministres. Ces
+douces occupations ne m'empêchent pas d'avoir le spleen depuis trois
+semaines. Je fais les rêves les plus noirs du monde, et mes pensées ne
+sont pas d'une couleur plus gaie. Pas un mot de vous! J'en aurais bien
+besoin pourtant. Si vous m'écrivez tout de suite, adressez votre lettre
+à Carcassonne. Il me faut une lettre de vous pour me ranimer. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Après Carcassonne, j'irai à Perpignan, à Toulouse et à Bordeaux.
+J'espère bien y trouver un souvenir de vous. Je n'ai pas achevé le
+croquis que je vous destine. Je vous l'apporterai à Paris. Dites-moi ce
+que je pourrai vous apporter encore qui vous fasse plaisir. Voici une
+fleur d'un arbrisseau épineux qui croît aux environs de Marseille et
+qui a une odeur de violette très-suave.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+Paris, vendredi matin, 3 novembre 1813.
+
+
+Est-il possible que vous ne puissiez me dire tout ce que vous écrivez?
+Quelle est donc cette timidité bizarre qui vous empêche d'être franche
+et qui vous fait chercher les mensonges les plus extraordinaires,
+plutôt que de laisser échapper un mot de vérité qui me ferait tant
+de plaisir? Parmi les bons sentiments dont vous me parlez, il y en
+a un que je ne comprends pas, dites-vous; et vous ne cherchez pas
+à me le faire comprendre, je ne le devine même pas. Quant aux deux
+autres, je vous avoue que je ne suis guère plus habile. Croyez-vous au
+diable? Suivant moi, toute la question est là. S'il vous fait peur,
+arrangez-vous pour qu'il ne vous emporte pas. Si le diable est hors de
+cause en cette affaire, comme je le suppose, reste à se demander si
+l'on fait du mal ou du tort à quelqu'un. Je vous dis mon catéchisme.
+C'est, je crois, le meilleur, mais je ne vous le garantis pas. Je n'ai
+jamais cherché à faire des conversions, mais, jusqu'à présent, on n'a
+pu faire la mienne. Vous vous adressez, d'ailleurs, des reproches plus
+sévères que je ne vous en adresse. Quelquefois, je cède à la tristesse
+et à l'impatience. Rarement je vous accuse, sinon parfois de ce manque
+de franchise qui me met dans une défiance presque continuelle avec
+vous, obligé que je suis de chercher toujours votre idée sous un
+déguisement. Si j'avais été bien convaincu de ce que vous m'avez dit
+l'autre jour, j'en serais très-malheureux, car je ne pourrais souffrir
+de vous faire de la peine. Voyez pourtant qu'à force de dire tantôt
+blanc, tantôt noir, vous me faites douter de tout. Je ne sais plus
+ce que vous pensez, ce que vous sentez. Parlons donc une fois à cœur
+ouvert.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+Perpignan, 14 novembre.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être
+inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas
+osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du
+département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait
+fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un
+peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes
+rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche
+et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander
+le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il
+n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne
+s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il
+alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où
+j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages
+de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans
+bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.
+
+Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau.
+J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y
+toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la
+forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas
+en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il
+n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.
+
+Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré
+mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec
+moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait
+jamais dû se hasarder.
+
+Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari
+sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint
+que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour
+me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que
+j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où
+j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.
+
+Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit
+jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes,
+changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de
+sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais
+combien de temps cela durera.
+
+Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient
+l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à
+me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la
+commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la
+rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une
+cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante
+qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui
+parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici.
+Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas,
+je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de
+retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne
+tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable
+situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais
+des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter.
+J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une
+lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec
+la vôtre?
+
+J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire
+votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de
+Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant
+en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il
+n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un
+figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des
+capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque
+vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez
+peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.
+
+Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout
+quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux.
+Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse.
+Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une
+lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais
+mortellement.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+Paris, 17 novembre 1843.
+
+
+Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites
+quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre
+votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi
+bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse,
+que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur,
+pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de
+mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous
+aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été
+de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles.
+Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse.
+Écrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que
+vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas
+de ce défaut-là. Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous,
+je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si
+aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous
+causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons
+l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous
+oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre.
+Je vous en remercie de cœur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que
+vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les
+choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est
+pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le
+plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en
+seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation
+d'âme.
+
+Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je
+suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la
+porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de
+crier, nous avons eu l'_Elisir d'amore_; puis je suis rentré chez moi
+et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez
+que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui
+pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous
+quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée
+urne?
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+Paris, mardi soir, 22 novembre 1843.
+
+
+J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une
+contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que
+votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous
+auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez,
+en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous
+faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice,
+puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite.
+Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je
+vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne
+crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas
+été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des
+caractères si différents, et surtout des points de vue si différents,
+que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne
+pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement
+et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration
+de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que
+vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de
+s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais.
+Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord,
+et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous
+connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison
+de dire que vous étiez comme Cerbère: _Three gentlemen at once._
+
+Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous
+ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête.
+Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose
+qui me paraisse démontrée. À quand nous querellerons-nous? N'oubliez
+pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine
+de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant
+promis, m'ont manqué de parole.
+
+
+[1] À l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres.
+
+
+
+
+XC
+
+Paris, 13 décembre 1843.
+
+
+Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en
+réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que j'ai dit, si
+ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande
+pardon. Oui, nous sommes de grands fous. Nous aurions dû le sentir plus
+tôt. Nous aurions dû voir plus tôt combien nos idées, nos sentiments
+étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous
+faisions l'un à l'autre n'avaient d'autre résultat que de nous rendre
+plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j'ai sur ce point de grands
+reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger
+une illusion que je n'aurais pas dû concevoir.
+
+Pardonnez-moi, je vous en prie, car j'en ai souffert comme vous. Je
+voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J'espère que
+vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous
+occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être,
+ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. J'ai eu
+trop de confiance en moi. J'ai cherché dans mon cœur à combattre ce que
+ma raison me démontrait. À tout prendre, peut-être vous en viendrez à
+ne voir dans notre folie que son beau côté, à ne vous rappeler que des
+moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant
+à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu
+concilier deux choses incompatibles et vous n'avez pas réussi. Ne
+dois-je 'pas vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible?
+
+
+
+
+XCI
+
+Paris, mardi soir, 1844.
+
+
+J'ai attendu toute la journée une lettre de vous, Ce n'est pas ce
+qui m'a empêché de vous écrire, mais j'ai été horriblement occupé.
+Je crois que le beau temps d'aujourd'hui m'a un peu soulagé le cœur.
+Je n'ai plus de colère, si j'en avais, et j'ai moins de tristesse
+en me rappelant vos discours d'hier. Les nuages sont peut-être pour
+beaucoup dans ce qui s'est passé entre nous. Déjà une fois nous nous
+sommes querellés par un temps d'orage; c'est que nos nerfs sont plus
+forts que nous. J'ai grande envie de vous voir et de savoir comment
+vous êtes au moral. Si nous essayions de faire demain cette promenade
+si malencontreusement manquée hier? Que vous en semble? Votre orgueil
+ne sera sans doute pas de cet avis. Mais c'est à votre cœur que j'en
+appelle.
+
+Vous serez bien aimable de me répondre un mot demain avant midi, si
+vous ne pouvez ou si vous ne voulez pas. Mais ne venez pas si vous êtes
+de mauvaise humeur, si vous avez quelque autre arrangement; enfin,
+si vous avez la moindre idée que notre promenade n'effacera pas les
+vilaines impressions d'hier.
+
+
+
+
+XCII
+
+Paris, samedi soir 15 janvier 1844.
+
+
+Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez
+de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez
+attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des
+malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que
+vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont
+arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes.
+Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement
+une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant,
+vous avez un autre système.--Vous m'écrivez de petits billets fort
+jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je
+crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies
+passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur
+mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil,
+qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur,
+je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même
+très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par
+tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues.
+Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait
+bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue,
+dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les
+inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous
+mettez à tout observer.--Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont
+invraisemblables, si près de Paris et si loin.--Si vous y tenez bien
+fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je
+fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas
+très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai,
+demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai.
+Adieu.
+
+
+
+
+XCIII
+
+Paris, 5 février 1844.
+
+
+Vous me reprochez ma dureté, et peut-être avez-vous quelque raison.
+Il me semble cependant que vous seriez plus juste en disant colère ou
+impatience. Il serait encore assez bien de votre part de réfléchir si
+cette colère ou cette dureté est motivée ou si elle ne l'est pas.
+
+Examinez s'il n'est pas bien triste pour moi de me trouver sans cesse
+aux prises avec votre orgueil, et de voir que votre orgueil a la
+préférence. J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous me dites
+quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout,
+et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir
+mieux, ce me semble; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite.
+Rappelez-vous un moment et avec franchise ce que vous êtes pour moi.
+Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie; mais cette glace sans
+cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir
+de calcul ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me
+faire désirer ce que vous refusez obstinément: tout cela peut excuser
+ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément
+cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de
+tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse
+à un pygmée.--Cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme.
+Voulez-vous un jour mettre de côté ce grand défaut, et être pour moi
+aussi aimable que vous le pourrez? J'accepterais très-volontiers ce
+parti si vous me promettiez d'être tout à fait franche, et si vous
+aviez le courage de tenir cet engagement, ce serait une expérience
+peut-être bien triste pour moi. Cependant, je l'accepterais avec joie,
+puisque vous n'auriez, dites-vous, que du bonheur dans ce cas.--Adieu,
+à bientôt. Mettez vos bottes de sept lieues, nous ferons une belle
+promenade; si le temps n'était pas plus mauvais qu'il y a quelques
+jours, vous n'auriez pas de risques de vous enrhumer. Je suis bien
+souffrant de migraine et d'étourdissement, mais j'espère que vous me
+guérirez.
+
+
+
+
+XCIV
+
+Paris, 12 mars 1844.
+
+
+C'est fort bien. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis de toute
+espèce! Cent visites à faire! Un libraire qui me fait envoyer un
+rapport de quarante pages à faire et à discuter! Des épreuves à
+corriger! Il me semble que vous devriez bien, sachant tout cela,
+m'écrire au moins quelques lignes d'encouragement. Je suis à peu près à
+bout de mon courage et de ma patience. Heureusement, cela finit jeudi
+prochain[1].--Jeudi à une heure, je serai redevenu un bipède ordinaire;
+d'ici là, est-ce trop vous demander que quelques mots tendres comme
+vous en avez trouvé la dernière fois que nous nous sommes vus? Il est
+trois heures, et je vous quitte pour mes épreuves de _Mademoiselle
+Arsène Guillot._--Lundi ou plutôt mardi.
+
+
+[1] Sa réception à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
+
+
+
+
+XCV
+
+Jeudi soir, 15 mars 1844.
+
+
+Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais
+à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils
+s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui
+souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du
+coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en
+aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des
+courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier
+amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le
+bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est
+un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard
+des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous
+voulez que nous nous voyions.
+
+J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade.
+
+Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon
+Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa
+prédiction menaçante.
+
+Adieu, _dearest friend_! Entre mes épreuves à corriger, mon rapport
+à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours,
+je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais
+d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses.
+
+
+[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française.
+
+
+
+
+XCVI
+
+17 mars 1844.
+
+
+Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je
+veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que
+vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les
+quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé,
+éreinté, démoralisé et complétement _out of my wits_. Puis Arsène
+Guillot fait un _fiasco_ éclatant et soulève contre moi l'indignation
+de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes
+à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan;
+tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au
+haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des
+grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse
+histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont
+black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds
+partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire
+ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens?
+Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me
+fait désirer ardemment de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l'un
+de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les
+reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque
+vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.
+
+
+
+
+XCVII
+
+Paris, 26 mars 1844.
+
+
+Je crains que le discours ne vous ait paru un peu long. J'espère qu'il
+ne faisait pas aussi froid de votre côté que du mien. Je suis encore à
+grelotter. Nous aurions dû faire une courte promenade ensemble après
+la cérémonie. Vous avez pu voir quelle horrible toux j'ai. Cela aurait
+presque pu passer pour de la cabale. Avant la séance, l'orateur m'a
+fort prié de lui dire dans quelle partie de la salle se trouvait la
+personne à qui il avait envoyé des billets. L'avez-vous trouvé mieux
+en costume qu'en frac? Vous pourrez me persuader bien des choses,
+mais jamais que vous parliez autrement que sérieusement de gâteaux
+quand vous avez faim. Je maintiens mon adjectif, et vous même en avez
+reconnu la justesse. Cela est facile à voir par le courroux que vous
+en montrez. Vous dites que vous ne savez que rêver et jouer.--Vous
+savez, en outre, cacher vos pensées, et c'est ce qui me désole.
+Pourquoi, après si longtemps que nous sommes ce que nous sommes l'un à
+l'autre, êtes-vous encore à réfléchir plusieurs jours avant de répondre
+franchement à la question la plus simple? On dirait que vous soupçonnez
+des pièges partout. Adieu; j'ai été bien content de vous voir. J'ai eu
+de la peine à vous trouver cachée sous le chapeau de votre voisine.
+Autre enfantillage. Avez-vous vu ce que je vous ai envoyé? en pleine
+Académie? Mais vous ne voulez jamais rien voir.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+Lundi soir. Mars 1844.
+
+
+Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce
+que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une
+espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou,
+si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce
+qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre
+insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui
+est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors,
+m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que
+votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que
+je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas
+être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de
+bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.
+
+Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter
+de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui
+céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons
+mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon
+bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules
+d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi
+de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc
+insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment
+d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois,
+qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune
+_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive
+que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous
+avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller.
+Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais
+m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que
+j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui
+me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas
+seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre
+de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans
+doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous
+voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le
+froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais
+si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du
+conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.
+
+
+
+
+XCIX
+
+Strasbourg, 30 avril 1844.
+
+
+Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a
+fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les
+exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus
+besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon
+église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le
+lendemain, c'est-à-dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps
+de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de
+revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée
+qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne
+saurait imiter.
+
+Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis
+vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs
+et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort
+autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et
+les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous
+avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où
+l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces
+musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses
+aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à-dire que
+nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions
+pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se
+sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller
+encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+C
+
+Paris, samedi 3 août 1844.
+
+
+Je suppose que vous êtes partie pour la campagne en prenant contre
+vos promesses un _french leave._ C'est fort aimable à vous. J'ai eu
+la naïveté d'attendre quelque signifiance de vous tous les jours. On
+se corrige difficilement. Dans le cas, très-peu probable, où vous
+seriez à Paris, et dans celui, encore plus improbable, où vous seriez
+curieuse d'assister à une séance de l'Académie des inscriptions, j'ai
+deux billets à vos ordres. Cela est fort ennuyeux. En attendant,
+j'ai travaillé de mon mieux à ma difficile besogne, qui sera bientôt
+terminée. Puis je partirai pour un mois ou deux. Si cela pouvait vous
+donner des remords ou, ce que j'aimerais bien mieux, l'envie de me
+voir, vous me feriez vite oublier ma mauvaise humeur.
+
+
+
+
+CI
+
+Paris, 19 août 1844.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Il est tout à fait décidé que je partirai pour l'Algérie du 8 au 10 du
+mois prochain. Je resterai ou plutôt je courrai ça et là, jusqu'à ce
+que la fièvre ou les pluies viennent m'interrompre. De toute façon, je
+ne vous reverrai qu'en janvier. Vous auriez dû songer à cela avant de
+partir. Quand je dis que vous ne me reverrez que l'année prochaine,
+cela dépend de vous. Pendant que vous apprenez le grec, j'étudie
+l'arabe. Mais cela me semble une langue diabolique, et jamais je
+ne pourrai en savoir deux mots. À propos de Syra, cette chaîne que
+vous aimez est allée en Grèce et dans bien d'autres lieux. Je l'ai
+choisie parce qu'elle est d'un ancien travail antivulgaire. J'ai
+supposé qu'elle vous plairait. Vous rappelle-t-elle nos promenades et
+nos causeries sans fin? Je suis allé dimanche dîner chez le général
+Narvaez, qui donnait son raout et pour la fête de sa femme. Il n'y
+avait guère que des Espagnoles. On m'en a montré une qui a voulu se
+laisser mourir de faim par amour, et qui s'éteint tout doucement. Ce
+genre de mort doit vous sembler bien cruel. Il y en avait une autre,
+mademoiselle de ***, que le général Serrano a plantée là pour Sa grosse
+Majesté Catholique; mais elle n'en est pas morte, et a même l'air de
+se porter très-bien. Il y avait encore madame Gonzalez Bravo, sœur de
+l'acteur Romea et belle-sœur de la même Majesté, qui, à ce qu'on dit,
+se fait un grand nombre de belles-sœurs. Celle-ci est très-jolie et
+très-spirituelle. Adieu. . . . . .
+
+
+
+
+CII
+
+Paris, lundi, septembre 1844
+
+
+Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de
+l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses
+qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir
+de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous
+trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous
+voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous
+n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité,
+dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour
+l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous
+donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant
+vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.
+
+J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle
+colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne
+nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons
+être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons
+peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le
+bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne
+sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.
+
+Adieu encore, pendant que j'ai du courage.
+
+
+
+
+CIII
+
+Paris, jeudi, 6 septembre 1844.
+
+
+Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de
+temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous
+dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais
+une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier
+le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des
+inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il
+me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas
+choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à
+l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans
+cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est
+des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera
+longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et
+peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année.
+La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que,
+par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi
+que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses
+visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres,
+pour me donner un peu de courage et de vie.
+
+Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque
+amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire
+habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart
+autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de
+solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier
+d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine
+effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils
+n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau.
+Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un
+académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au
+chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais
+j'ai fait de drôles de rencontres.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CIV
+
+Paris, 14 septembre 1844.
+
+
+Tout était prêt et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue
+une bourrasque qui a jeté nos projets au vent. Il y a conflit entre la
+guerre et l'intérieur. La guerre ne veut point de nous. Nous restons,
+ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une
+quinzaine de jours en courses et je reviendrai à Paris. À part la
+vexation qui accompagne tout projet avorté, et le regret très-vif
+d'avoir employé deux mois à apprendre un tas de choses inutiles,
+j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilité. Peut-être
+devinerez-vous pourquoi.
+
+J'ai trouvé dans votre dernière lettre quelques phrases malsonnantes
+pour lesquelles je pourrais bien vous faire la guerre, si je ne
+trouvais, comme vous, qu'il est inutile et, qui plus est, dangereux
+et triste de se disputer à distance.--Je ne me représente pas trop
+comment vous passez les vingt-quatre heures de la journée. Je trouve
+bien l'emploi de seize, mais il y en a dix sur lesquelles je voudrais
+des détails. Lisez-vous toujours Hérodote? Mais quel dommage que vous
+n'essayiez pas un peu de l'original avec la traduction de Lanher,
+que vous avez, je pense! vous n'aurez guère d'autre difficulté que
+l'excès des ή ioniens. Si vous avez à votre disposition l'_Anabase_
+de Xénophon, vous pourrez y prendre plaisir, surtout si vous avez une
+carte d'Asie sous les yeux. Je ne me rappelle guère les dialogues
+marins. Lisez plutôt _Jupiter confondu_, ou bien _Jupiter tragique_, ou
+bien _le Festin_ ou _les Lapithes_, à moins que vous ne m'en gardiez
+l'étrenne.
+
+Je suis sûr que vous êtes florissante, toute robes et fleurs, et j'ose
+vous conseiller des lectures grecques! Adieu; écrivez-moi vite et ne
+vous moquez pas de moi. Je partirai lundi pour aller je ne sais où,
+mais pas trop loin, selon tous mes calculs.
+
+
+
+
+CV
+
+Poitiers, 15 septembre 1844.
+
+
+Si je réponds tard à votre lettre du mois dernier, que je trouve
+ici, ce n'est pas, comme votre mauvaise conscience vous le dirait,
+par représailles pour la lenteur que vous avez mise à me donner de
+vos nouvelles. Vous avez passé dix jours entiers sans que l'idée de
+m'écrire une ligne vous vînt entête, et c'est bien mal. Vous me parlez
+de vos contemplations à D... Je crois que vous vous y êtes fort amusée,
+et je ne puis m'empêcher de croire que vous ne vous amusez que quand
+vous trouvez occasion de faire des coquetteries. Pour moi, j'ai mené
+une vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Comme
+Ulysse, j'ai vu beaucoup de mœurs, d'hommes et de villes. J'ai trouvé
+les unes et les autres très-laides. Puis j'ai eu quelques accès de
+fièvre, qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline.
+J'ai trouvé le pays le plus plat et le plus insignifiant de la France;
+mais il y a beaucoup de bois et de grands arbres et des solitudes où
+j'aurais bien aimé à vous rencontrer. Votre souvenir se représente à
+moi maintenant dans une foule de lieux, mais je le lie surtout aux bois
+et aux musées. Si vous avez quelque plaisir à occuper une place dans ma
+mémoire, et une grande place, vous devez penser qu'avec la vie que je
+mène, je ne vous oublie pas. Tel arbre me rappelle telle conversation.
+Je passe mon temps à méditer sur nos promenades. J'admire beaucoup
+Scribe d'avoir fait rire un public vertueux et néo-catholique avec les
+prix de vertu. Je suis également surpris de ce que vous me dites de
+son débit. Autrefois, il lisait comme un fiacre. Il faut croire que
+c'est l'habit académique qui donne cet aplomb, et cela me rend un peu
+d'espoir.
+
+Depuis mon départ, je n'ai pas déballé deux fois mon discours, et,
+si cela continue, je ne crois pas, en vérité, que j'y puisse changer
+une ligne. Je m'attends qu'au dernier moment je serai épouvanté de la
+quantité de sottises que j'aurai laissées. Tant que je n'aurai pas
+tourné mon timon vers Paris, je ne saurai pas l'époque de mon retour
+avec quelque certitude. Si mon gouvernement ne me force pas à aller
+plus loin que Saintes, je crois que nous arriverons à peu près en même
+temps. Quel bonheur si nous pouvions nous voir dès le lendemain! Adieu;
+écrivez-moi à Saintes, je pense y être bientôt et m'y arrêter quelques
+jours.
+
+
+
+
+CVI
+
+Parthenay, 17 septembre 1844.
+
+
+Votre lettre, que j'ai reçue à Saintes, a fait un peu diversion aux
+tribulations que j'y éprouvais. J'étais fort empêché à plonger dans
+le désespoir quatre mille de mes concitoyens qui m'envoyaient des
+députations et me faisaient des discours fabuleux.
+
+Entre mon devoir et ma sensibilité naturelle, j'étais fort malheureux.
+Enfin, j'ai pris le parti le plus sage, et j'ai tranché du proconsul.
+D'ici à un an, je n'oserais pas repasser à Saintes. Je vois avec
+plaisir que vous vous souvenez de Paris à D... J'avais craint que
+vous n'eussiez oublié nos bois et nos gazons émaillés. Pour moi, j'y
+pense toujours plus vivement, surtout à présent que je viens de faire
+un pas vers Paris. Suivant toute apparence, je vous y précéderai. J'y
+serai dans dix jours au plus tard, à moins d'accidents que je ne puis
+prévoir. Et vous? voilà le plus important. Être à Paris sans vous
+me semblera bien plus dur que de courir les champs comme je fais à
+présent. J'ai une soif de vous voir que vous ne pouvez comprendre.
+Pourrez-vous, voudrez-vous revenir pour dire adieu à vos domaines de
+la rive gauche? je cherche à n'y pas penser, mais je n'y puis réussir.
+Pour me préparer aux déceptions comme Scapin quand il revenait de
+voyage, je cherche à me représenter _Your Ladyship_, statue cuirassée
+aussi méchante quelle m'est apparue quelquefois. J'ai beau faire, je
+vous vois toujours telle que vous avez été la dernière fois que nous
+nous assîmes si commodément sur un quartier de roc. Vraiment, je le
+crois un peu, d'abord parce que vous me l'avez promis, et puis je ne
+me persuaderai jamais que nous ayons pu changer tous les deux après
+avoir été aussi unis de pensée. Si vous songez à revenir, écrivez-moi
+à Blois, j'y serai bientôt, ou bien après le 25 à Paris, et dites-moi
+quand je pourrai vous voir et le plus tôt possible. Je vous écris d'une
+horrible ville de chouans et d'une auberge abominable, où l'on fait un
+bruit infernal. On met tant de cheveux dans tout ce qu'on me donne à
+dîner, que je mange à peine. J'ai trouvé aujourd'hui à Saint-Maixent
+des femmes avec la coiffure du XIVe siècle, et des corsages presque
+du même temps qui laissent voir la chemise, laquelle est en toile à
+torchon, boutonnée sous le cou et fendue comme celle des hommes. Malgré
+le pain d'épice qui est dessous, cela me semble très-joli. Je me suis
+presque foulé la main aujourd'hui et je n'ai plus la force d'écrire.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CVII
+
+Perpignan, 14 novembre.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être
+inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas
+osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du
+département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait
+fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un
+peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes
+rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche
+et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander
+le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il
+n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne
+s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il
+alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où
+j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages
+de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans
+bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.
+
+Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau.
+J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y
+toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la
+forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas
+en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il
+n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.
+
+Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré
+mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec
+moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait
+jamais dû se hasarder.
+
+Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari
+sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint
+que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour
+me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que
+j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où
+j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.
+
+Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit
+jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes,
+changé tous les ruisseaux en grosses rivières. 11 m'est impossible de
+sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais
+combien de temps cela durera.
+
+Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient
+l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à
+me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la
+commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la
+rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une
+cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante
+qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui
+parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici.
+Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas,
+je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de
+retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne
+tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable
+situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais
+des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter.
+J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une
+lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec
+la vôtre?
+
+J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire
+votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies,de
+Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant
+en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il
+n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un
+figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des
+capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque
+vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez
+peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.
+
+Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout
+quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux.
+Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse.
+Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une
+lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais
+mortellement.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CVIII
+
+Paris, 5 décembre 1844.
+
+
+J'avais juré de ne pas vous écrire, mais je ne sais pas si j'aurais pu
+tenir mon serment encore longtemps. Pourtant, je ne pensais pas que
+vous fussiez souffrante. Notre promenade avait été si heureuse! Je ne
+croyais pas possible que vous pussiez en garder un mauvais souvenir.
+Il paraît que ce qui vous irrite, c'est que je suis plus entêté que
+vous. Voilà une belle raison et dont vous devez bien vous faire gloire.
+Ne devriez-vous pas plutôt avoir honte de m'avoir rendu tel! Et puis
+vous dites que je suis dur, et vous me demandez si je m'en aperçois.
+Franchement, non. Pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je l'ai été,
+je vous en demande pardon. Il me semble qu'en nous en allant, vous
+n'aviez pas un seul grain de colère contre moi. Je vous croyais aussi
+confiante, aussi intime que je l'étais pour vous. Vous dirai-je que
+c'est le souvenir le plus doux que j'ai conservé de notre promenade?
+Quand je vous vois ainsi, vous me rendez bien heureux. Si vous aviez
+alors de la colère, cela fait honneur à votre dissimulation. Mais
+j'aime mieux croire aux secondes pensées que de croire que vous n'étiez
+pas sincère alors. Dites-moi si je me trompe.
+
+J'ai commencé ce soir le dessin que vous commandez. C'est difficile
+à faire. Je voudrais vos instructions. Vous tenez donc à ce champ de
+chardons? Vous dites qu'il vous paraît l'un des plus beaux lieux du
+monde. Je vous apporterai mon esquisse et aussi votre portrait. Je vous
+ai donné vos yeux mauvais. Ne croyez pas que telle est leur expression
+ordinaire. J'en connais une meilleure, d'autant plus précieuse qu'elle
+est plus rare. Vous verrez tout cela et vous donnerez vos ordres. Vous
+voudrez bien, pour le payement, vous rappeler que je ne suis pas un
+peintre ordinaire, ce n'est pas l'œuvre que vous devrez payer, c'est la
+peine et le temps. Enfin, il est toujours bien de se montrer généreux
+avec les artistes.
+
+Pendant que vous vous guérissiez de votre colère, j'en avais presque
+contre vous. Je m'étais figuré que vous m'écririez plus tôt. C'est en
+partie pour avoir attendu votre lettre, en partie par mauvais sentiment
+d'orgueil, que je ne vous ai pas prévenue. Vous voyez que je m'accuse
+aussi de mes méfaits. Pardonnez-moi celui-là. Au moins ce n'était pas
+le passé qui me rendait injuste.
+
+Depuis que je vous ai vue, j'ai été presque toujours très-souffrant;
+je croyais que c'était la leçon d'espagnol sur «la large terre», comme
+dit Homère. Votre lettre m'a remis. Je crois maintenant que c'est la
+mine que vous aviez en nous quittant qui en était cause. Vous n'avez
+pas daigné tourner la tête pour me dire adieu.--Nous aurons bien des
+pardons à nous demander tous les deux pour toutes nos mauvaises pensées!
+
+Il est une heure indue, mon feu est éteint et je grelotte. Je vous dis
+encore adieu et vous remercie de cœur de m'avoir écrit. Il y a huit
+jours que j'attends cette lettre. N'êtes-vous pas entêtée aussi!
+
+
+
+
+CIX
+
+Paris, jeudi 7 février 1845.
+
+
+Tout s'est passé mieux que je ne l'espérais[1]. Je me suis trouvé un
+aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis
+de lui.
+
+
+[1] Sa réception à l'Académie française.
+
+
+
+
+CX
+
+Vendredi, 8 février 1845.
+
+
+Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je
+n'aurais pas été content de vous savoir là, voyant mon habit couleur
+d'estragon et ma figure idem.--Pourquoi pas demain? autrement, il
+faudrait attendre à mercredi prochain, et je n'en aurais pas le
+courage. Nous en aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon
+aplomb si je vous avais sue là.
+
+
+
+
+CXI
+
+Toulouse, 18 août 1845.
+
+
+Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais
+furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y
+attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous
+penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne
+puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier
+que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement
+qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse.
+Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai
+pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par
+la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous
+le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je
+voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de
+trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer,
+d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre
+vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux
+ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une
+chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes
+mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si
+j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait
+complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir,
+ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: _I had rather be a kitten and
+cry mew._ Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote;
+au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché
+d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-à-dire je crains
+que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans
+mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous
+retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir
+fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous
+mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me
+demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady
+M... vous exposera encore ses belles théories _about the baseness of
+being in love._ Je voudrais bien que vous fussiez la première figure
+amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement,
+cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux
+arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point
+Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que
+vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas
+pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Écrivez-moi à
+Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je
+calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera
+difficile, mais j'espère bien y parvenir.
+
+Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas
+comme vous écrivez quelquefois?
+
+
+
+
+CXII
+
+Avignon, 5 septembre 1845.
+
+
+Je remercie ces gens malades qui vous retiennent à Paris. Je vous
+remercie encore plus vous-même, si vous pensez moins à leurs
+rhumatismes qu'au plaisir que vous me ferez en restant. Suivant toute
+apparence, je serai de retour dans une quinzaine de jours, ou plutôt
+je ferai une halte dans mes foyers, entre mon voyage du Midi et celui
+du Nord; le second sera, j'espère, des plus courts et vous ne vous en
+apercevrez sans doute pas. Je me réjouis de vous savoir en si bonne
+santé. Pour moi, je n'en puis dire autant. Je suis souffrant depuis mon
+départ; j'avais compté sur le beau temps et sur le soleil du Languedoc
+pour me remettre; mais il est demeuré sans effet. Aujourd'hui, je
+reviens accablé de fatigue d'une très-longue course, où j'ai fait plus
+de mauvais sang que je n'en fais ordinairement quand vous ne vous en
+mêlez pas. Je suis tout étourdi et je vois presque double; pendant que
+vous mangez des pêches fondantes, j'en mange de jaunes très-acides et
+d'un goût singulier qui n'est pas trop déplaisant et que je voudrais
+vous faire connaître. Je mange des figues de toutes couleurs; mais je
+n'ai nul appétit à tout cela. Je m'ennuie horriblement le soir, et je
+commence à regretter la société des bipèdes de mon espèce. Je ne compte
+point les provinciaux pour quoi que ce soit. Ce sont des choses à mes
+yeux souvent fatigantes, mais tout à fait étrangères au cercle de mes
+idées. Ces Méridionaux sont d'étranges gens: tantôt je leur trouve
+de l'esprit, tantôt il me semble qu'ils n'ont que de la vivacité. Ce
+voyage me les fait voir un peu plus en laid qu'à l'ordinaire. Mon seul
+plaisir, dans le pays assez beau que je parcours, serait de rêvasser à
+mon aise, et je n'en ai pas le temps. Vous devinez à quoi j'aimerais
+rêver, et avec qui? Je voudrais vous raconter quelques histoires dignes
+d'être envoyées à deux cents lieues: malheureusement, je n'en apprends
+pas qui se puissent raconter. J'ai vu l'autre jour les ravages d'un
+torrent qui a noyé cent vingt chèvres, rasé des maisons, et vous avez
+eu mieux que cela à Paris; mais ce que vous n'y trouverez jamais, c'est
+une vue comme celle qu'on rencontre à chaque pas quand on parcourt le
+Comtat. Venez-y, ou plutôt atlendez-moi à Paris et promenons-nous dans
+nos bois, que je trouverai alors admirables. Écrivez-moi à Vézelay
+(Yonne).
+
+
+
+
+CXIII
+
+Barcelone, 10 novembre 1845.
+
+
+Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de
+trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai
+été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma
+table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui
+me restent. Il faut, pour arriver à son _despacho_; traverser une salle
+gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts
+comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique,
+comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de
+l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en
+Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils
+ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est
+que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux
+bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé _caló_, à
+la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il
+s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma
+science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé
+de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller
+si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans
+aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un
+trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra
+compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à-dire pendant presque
+toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque
+votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en
+très-gros et lisibles caractères.
+
+
+
+
+CXIV
+
+Madrid, 18 novembre 1845.
+
+
+Me voici installé ici depuis une semaine et plus, avec un grand
+froid, quelquefois de la pluie, un temps tout semblable à celui de
+Paris. Seulement, je vois tous les jours des montagnes dont la cime
+est couverte de neige, et je vis familièrement avec de très-beaux
+Velasquez. Grâce à la lenteur ineffable des gens de ce pays-ci, je
+n'ai commencé que d'aujourd'hui seulement à mettre le nez dans les
+manuscrits que j'étais venu consulter. Il a fallu une délibération
+académique pour me permettre de les examiner, et je ne sais combien
+d'intrigues pour obtenir des renseignements sur leur existence.
+D'ailleurs, cela me semble peu de chose et ne valait pas la peine de
+faire un si long voyage. Je pense que j'aurai fini mes perquisitions
+assez promptement, c'est-à-dire avant la fin du mois.
+
+J'ai trouvé ce pays-ci fort changé depuis ma dernière visite. Les
+gens que j'avais laissés amis sont ennemis mortels. Plusieurs de
+mes anciennes connaissances sont devenues de grands seigneurs, et
+très-insolents. Somme toute, je me plais moins à Madrid en 1845 qu'en
+1840. Ici, l'on pense tout haut et l'on ne se gêne guère pour personne.
+On a une franchise qui nous surprend fort, nous autres Français, et
+qui m'étonne d'autant plus que vous m'avez habitué à tout autre chose.
+Vous devriez aller faire un tour de l'autre côté des Pyrénées pour
+prendre une leçon de véracité. Vous ne sauriez vous faire une idée
+des figures qu'on a quand l'objet aimé n'arrive pas à l'heure où on
+l'attend, ni du bruit des soupirs qu'on laissé échapper librement;
+on est tellement habitué à des scènes semblables, qu'il n'y a pas de
+scandale ni de cancans. Chacun et chacune savent qu'ils seront de
+même dimanche. Est-ce bien? est-ce mal? je me demande cela tous les
+jours sans conclure. Je vois les amants heureux et je trouve qu'ils
+abusent de l'intimité et de la confiance. L'un raconte ce qu'il a
+mangé à son dîner, l'autre donne des détails peu ragoûtants sur un
+rhume qui le tient. Le plus romanesque des amants n'a pas la moindre
+idée de ce que nous nommons galanterie. Les amants ne sont, à vrai
+dire, ici que des maris non autorisés par l'Église. Ils sont les
+souffre-douleur des maris véritables, font les commissions et gardent
+madame quand elle prend médecine. Il fait si froid, que je n'irai pas
+à Tolède comme je me l'étais proposé. Il n'y a pas de taureaux par la
+même raison. En revanche, on annonce force bals qui m'ennuient fort.
+J'irai après-demain chez Narvaez, ou je verrai probablement Sa Majesté
+Catholique. Vous pouvez m'écrire ici, si vous me répondez courrier
+par courrier; sinon, à Bayonne, poste restante. Je pense quand je
+m'ennuie, c'est-à-dire tous les jours, que vous viendrez peut-être
+me voir à mon débarquement, et cette idée me ranime. Malgré votre
+infernale coquetterie et votre aversion pour la vérité, je vous aime
+mieux que toutes ces personnes si franches. N'abusez pas de cet aveu.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXV
+
+Paris, lundi 19 janvier 1846.
+
+
+Je suis bien fâché que vous n'ayez pas plus de courage. Il ne faut
+jamais attendre les douleurs en matière de dents, et c'est parce qu'on
+n'ose pas aller chez le dentiste qu'on se prépare des souffrances
+abominables. Allez donc chez Brewster ou chez tout autre plus tôt que
+plus tard. Si vous le désirez, j'irai avec vous et je vous tiendrai,
+s'il le faut. Croyez, du reste, que c'est l'homme le plus habile en son
+genre et qui est, en outre, conservateur par système.--Vous êtes bien
+bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait. Vous
+auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne
+action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que
+l'humanité en général; mais je voudrais être assez riche pour écarter
+de moi toutes les souffrances des individus. Vous ne me dites pas ce
+qui m'intéresserait le plus, c'est-à-dire quand je pourrai vous voir.
+Cela me prouve que vous n'en avez nulle envie. Voulez-vous faire une
+promenade mercredi? Si vous étiez prise parles dents, ne venez pas. Si
+vous aviez toute autre maladie je n'admettrais pas d'excuse, parce que
+je n'y croirais pas.
+
+
+
+
+CXVI
+
+Paris, 10 juin 1846.
+
+
+En ouvrant le paquet de livres, j'ai eu la bêtise de croire que je
+trouverais un mot de vous, et que le beau soleil vous aurait inspirée.
+Pas une ligne! Je me suis mis à relire votre lettre de ce matin, que
+j'ai trouvée un peu bien sèche à la seconde lecture. Ce n'est pas
+d'aujourd'hui que je remarque l'espèce de bascule très-impartiale de
+votre correspondance et, en général, de toute votre conduite à mon
+égard. Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que
+lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi. Vous m'aviez
+promis de me donner un jour bientôt. Mais, si j'attendais l'exécution
+de vos promesses, la patience que le ciel m'a départie ne suffirait
+pas. L'autre jour, vous étiez aussi insouciante en me disant adieu
+qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l'avant-dernière fois.
+C'est un phénomène très-curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus
+facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimie-là. En me
+quittant, vous aviez votre air de bouderie; aussi je m'attends que
+vous serez charmante mercredi. Il faudra revoir nos jolies promenades
+sablées pour nous. Vous me ferez grand plaisir en acceptant. Mais c'est
+ce qui ne vous touche que médiocrement. Si vous avez quelque curiosité,
+elle sera récompensée par un monument d'_auld lang syne_ que je vous
+montrerai. Et puis je vous donnerai quelque chose. Du moins, j'ai eu
+envie de vous donner quelque chose, mais vous avez été si mal pour moi,
+d'abord en m'écrivant votre lettre de ce matin, puis en n'écrivant rien
+avec les livres, que je ne sais trop si je vous offrirai ce présent
+projeté. Pourtant, si vous le demandez, il est probable que je céderai.
+
+Je suis devenu, comme vous savez, grand observateur du temps. Le vent
+est magnifique au nord-est. Cela nous promet quelques beaux jours. Je
+voudrais que vous fissiez autant que moi attention au soleil et à la
+pluie.
+
+
+
+
+CXVII
+
+Dijon, 29 juillet 1846.
+
+
+J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous
+vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non
+plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou
+la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous,
+où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette
+lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Écrivez-moi donc à
+Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mœurs, d'hommes
+et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme
+Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations.
+Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable.
+Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce
+que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en
+traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me
+faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que
+vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles
+bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille
+vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer
+les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim.
+Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par
+une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne
+m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans
+nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer
+mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux.
+Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je
+m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera
+à Paris.
+
+Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être
+magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens
+de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont,
+j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
+
+
+
+
+CXIX
+
+10 août 1846.
+
+
+À bord d'un bateau à vapeur
+dont je ne sais le nom.
+
+Je suis allé dans les montagnes de l'Ardèche chercher un lieu écarté
+où il n'y eût ni électeurs ni candidats. J'y ai trouvé une si grande
+quantité de puces et de mouches, que je ne sais pas si les élections
+ne valaient pas mieux. Avant de quitter Lyon, j'avais reçu une lettre
+de vous qui m'avait fait beaucoup de plaisir, car j'étais vraiment
+un peu inquiet. J'ai beau avoir l'habitude de votre négligence à mon
+endroit, je ne puis m'empêcher, quand je suis sans nouvelles de vous,
+de penser qu'il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Ce
+qu'il y aurait de vraiment extraordinaire, c'est que vous daignassiez
+penser à moi aussi souvent que je pense à vous. J'apprends avec
+beaucoup de peine que vous êtes partie pour D... plus tard que vous ne
+l'aviez prévu, et que par conséquent vous reviendrez plus tard. Je ne
+doute pas que vous ne vous amusiez fort à D...; mais, si, au milieu des
+gâteries que vous aimez tant, il vous prenait quelque souvenir de nos
+promenades, vous feriez une œuvre méritoire en hâtant votre retour.
+J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des
+paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur
+racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique
+qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux
+yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales
+et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher très-fier de mon
+succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. Le lendemain,
+quand j'ai vu au soleil mes Ardéchoises, _con villanos manos y pies_,
+j'ai presque regretté mon éloquence. Ce diable de bateau fait sauter
+ma plume de çà et de là, de la façon la plus ridicule! Il faut une
+éducation particulière pour pouvoir écrire sur une table qui danse
+perpétuellement. Je n'en peux plus de sommeil et de fatigue. Je vous
+dis adieu. Vous m'écrirez à Paris le jour de votre arrivée, et, le
+lendemain, nous irons revoir nos bois. Je serai à Paris le 18 au plus
+tard; plus probablement, j'arriverai le 15.
+
+Adieu encore.
+
+
+
+
+CXIX
+
+Paris, 18 août 1846.
+
+
+Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la
+tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un
+trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand
+reviendrez-vous? _That is the question._ Je vous suppose beaucoup trop
+éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de
+sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais
+vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi
+dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: _I would
+not sleep another such a night though I were to live a world of happy
+days._ En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire,
+plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque
+chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une
+nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli
+dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque
+chose comme l'aventure d'Épiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est
+pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur
+et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas
+d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me
+résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou
+qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous à
+moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai
+à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On
+me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que,
+pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer
+de jolies robes.--Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là.
+Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.--Dieu est grand!
+quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi
+promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me
+ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez
+comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il
+vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble
+horriblement en écrivant.
+
+
+
+
+CXX
+
+Paris, 22 août 1846.
+
+
+Nos lettres se sont croisées. J'espérais que la vôtre m'apporterait
+de meilleurs nouvelles, je veux dire l'annonce de votre prochain
+retour. Avant de partir, vous paraissiez plus pressée de nous revoir.
+Il y a longtemps que je me plains de la trop grande différence entre
+le dire et le faire pour vous. À ce qu'il paraît, vous passez le
+temps si heureusement, si agréablement, que vous ne pensez pas même
+à l'époque de votre retour à Paris. Vous me demandez si cela me
+ferait bien plaisir, ce qui est une dérision assez méchante. Pour moi,
+je m'ennuie fort ici, encore plus qu'en voyage, et cependant je suis
+assez occupé pour ne plus avoir le loisir de regretter le monde absent
+de Paris; mais ce n'est pas à cela que je tiens. C'est vous, ce sont
+nos promenades qui me font faute. Si vous les aimiez la moitié autant
+que vous le dites, elles ne se feraient guère attendre. J'y ai pensé
+pendant tout le temps de mon voyage, et j'y pense maintenant plus que
+jamais. Pour vous, vous les avez oubliées.
+
+Paris est absolument dépourvu d'habitants intelligents. Il n'y reste
+plus que des bonnetiers ou des députés, ce qui revient à peu près au
+même. Je crois que je partirai pour Cologne dans les premiers jours
+de septembre. Sera-ce avant de vous avoir revue? J'ai bien peur que
+vous ne me disiez que, pour si peu, ce n'est pas la peine de revenir.
+Ainsi la moitié de notre année se sera passée vous absente ou malade.
+Il me prend des envies d'aller vous voir à ***, et j'y céderais
+probablement si vous trouviez des possibilités que je ne prévois pas.
+Pourtant, voyez. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur pour vous
+écrire longuement. Je finis comme j'ai commencé, en vous répétant que
+rien ne pourra me faire plus de plaisir que de vous revoir, surtout si
+ce plaisir est partagé par vous. Sinon, restez là-bas tant que vous
+voudrez.
+
+
+
+
+CXXI
+
+Paris, 3 septembre 1846.
+
+
+Je m'étais figuré, tant j'étais de mon village, que vous préféreriez
+une ou deux promenades avec moi à huit jours de _white bait_; mais,
+puisque vous n'êtes pas de cet avis, votre volonté soit faite! Je n'ai
+pas même le courage de ne pas vous écrire, ce que je m'étais promis, et
+ce que je devrais faire si j'étais moins bête. Mon voyage de Cologne
+est un peu désorganisé depuis deux jours. Un de mes compagnons de route
+me manque de parole, un autre ne pourra peut-être pas. En sorte que
+je cours grand risque de me trouver seul sur le Rhin bleu. Ce sera un
+petit malheur. Mais je ne sais plus si je repasserai par ici. Ainsi,
+nous courons grand risque, je veux dire que je cours grand risque de
+ne nous revoir qu'en novembre. À vous la responsabilité. Je sais que
+vous la porterez légèrement. Je ne me mettrai pas en route avant le 12
+septembre. D'ici là, j'espère que vous voudrez bien me donner de vos
+nouvelles et vos commissions. Probablement encore, je serai à Paris
+vers le commencement d'octobre; mais, si j'ai le moindre courage,
+j'irai à Strasbourg, à Lyon, et de Lyon à Marseille. Je crains de
+n'avoir pas ce courage, surtout si vous parlez de retour. Pendant
+votre absence, en recueillant mes souvenirs, j'ai fait de vous deux
+dessins en pied. Je les trouve assez ressemblants; cependant, ils ont
+besoin d'être retouchés. Nous verrons s'ils vous plaisent. Je m'ennuie
+extraordinairement et je voudrais voir tomber des torrents de pluie
+pour me consoler. Mais le temps est toujours au très-sec. Il n'y a
+que les feuilles qui tombent. Il n'en restera plus la queue d'une en
+octobre.
+
+Vous apprendrez avec plaisir que vous avez à l'Opéra italien les mêmes
+enrouements que la saison passée, plus une autre Brambilla. Il n'en
+reste plus que cinq inconnues, et une mademoiselle Albini qui n'avait
+pas de voix en 1839, mais qui en a peut-être trouvé depuis quelque part.
+
+Adieu, je ne dis pas sans rancune. Ce qui m'a particulièrement piqué,
+c'est que vous n'avez répondu que par le silence le plus dédaigneux à
+ma proposition d'aller vous voir à ***; mais n'y pensons plus.
+
+
+
+
+CXXII
+
+Metz, 12 septembre 1846.
+
+
+Il est fort heureux que vous ayez bien voulu penser à m'écrire avant
+mon départ, car j'allais en Allemagne sans nouvelles de vous. J'ai reçu
+votre lettre au moment de me mettre en route. D'après les promesses
+que vous me faites et dont j'attends avec trop de confiance peut-être
+l'entier accomplissement, je serai de retour vers le commencement
+d'octobre, peut-être le 1er. J'espère qu'il restera encore quelques
+feuilles. Nous verrons si vous serez _as good as your word._ Je vais
+demain à Trêves et de là soit à Mayence, soit à Cologne, selon que
+le temps sera ou non invitant. De toute façon, vous feriez bien de
+m'écrire très-vite à Aix-la-Chapelle, et puis assez vite après à
+Bruxelles. Je n'ai pas besoin de vous dire de m'écrire des choses
+aimables et qui me tentent au retour. Quand je suis lancé, une
+fois en route, j'ai toutes les peines du monde à m'arrêter, et il
+faudra les promesses les plus séduisantes pour m'empêcher de pousser
+jusqu'en Laponie. Je crois vous avoir parlé de deux portraits. J'en ai
+maintenant au moins trois, et, à chaque tentative infructueuse, j'ai
+recommencé sans détruire le premier essai et sans mieux réussir; enfin,
+vous verrez si ma mémoire m'a bien ou mal servi. Vous me demandez
+quelle robe? En vérité, je ne m'en suis guère préoccupé; mais ce
+n'est pas là que gît la ressemblance. Je désespère de saisir jamais
+l'expression indéfinissable de votre physionomie. Je viens d'arriver
+ici après une nuit passée en malle-poste sans dormir, et j'ai la tête
+excessivement _giddy._ Il me semble que mes bougies tournent sur ma
+table. On m'annonce pour demain une navigation entremêlée d'échouages,
+car la Moselle n'a que fort peu d'eau, mais ce n'est pas cela qui
+m'empêchera de dormir. Je vous écrirai probablement de quelque auberge
+allemande et très-assurément de Lille, où je m'arrêterai. De là, sans
+doute, je pourrai vous annoncer le jour de mon arrivée. J'apprends
+avec beaucoup de plaisir que vous vous ennuyez à ***; je vous l'avais
+prédit. Quand on habite Paris, on ne peut plus retourner en province.
+On dit et on fait quantité d'énormités qui passeraient à Paris et qui
+sont grosses comme des maisons à ***. Cela vous est peut-être aussi
+arrivé, du caractère dont je vous connais. Je vous pardonnerai tout si,
+le 1er ou 2 octobre, vous m'annoncez votre retour.
+
+
+
+
+CXXIII
+
+Bonn, 18 septembre 1846.
+
+
+Je suis depuis six jours dans ce beau pays, non pas Bonn, mais je dis
+la Prusse rhénane, où la civilisation est très-avancée, sauf pour les
+lits, qui ont toujours quatre pieds de long et les draps trois. Je
+mène tout à fait une vie allemande, c'est-à-dire que je me lève à cinq
+heures et me couche à neuf, après avoir fait quatre repas. Jusqu'à
+présent, cette vie-là me convient assez et je ne me suis pas trouvé
+mal de ne rien faire qu'ouvrir la bouche et les yeux. Seulement, les
+Allemandes sont devenues horriblement laides depuis ma dernière visite.
+Voici le chapeau de la plus jolie que j'aie encore rencontrée;--ce
+fut sur un bateau à vapeur entre Trèves et Coblence; la place me
+manque pour l'illustration, que je mets au verso: c'est une capote
+d'où pend une pièce d'étoffe carrée, ouverte à l'extrémité, dont un
+angle est relevé à gauche au moyen d'une petite cocarde verte,
+blanche et rouge; la capote est noire, l'Allemande fort blanche avec
+des pieds comme il suit... _N. B._--Le dessin est exécuté à l'échelle
+de un centimètre pour mètre. Je voudrais que vous introduisissiez ces
+capotes-là. Vous leur feriez faire fortune.--En fait de monuments, je
+n'ai guère été content de ce que j'ai vu: les architectes allemands
+m'ont paru pires que les nôtres. On a saccagé le Munster à Bonn et
+peint l'abbaye de Laarh à faire grincer les dents. Les sites de la
+Moselle sont beaucoup trop vantés. Au fond, cela est peu de chose.
+Je ne trouve plus rien de beau depuis que j'ai passé le Tmolus. Mon
+admiration demeure exclusive pour ses ombrages et surtout pour la façon
+dont on y entend la cuisine; ici, la grande affaire est _zu speisen._
+Tous les honnêtes gens, après avoir dîné à une heure, prennent le thé
+et des gâteaux à quatre, vont manger à six un petit pain avec de la
+langue fourrée dans un jardin; ce qui permet d'attendre jusqu'à huit
+heures pour entrer dans un hôtel et souper. Ce que deviennent les
+femmes pendant ce temps-là, je l'ignore; ce qu'il y a de certain, c'est
+que, de huit à dix, il ne reste pas un homme dans les maisons: chacun
+est dans son hôtel favori à boire, manger et fumer; la raison est, je
+crois, dans les pieds de ces dames et la bonté du vin du Rhin.
+
+Je pense que vous allez être à Paris dans deux ou trois jours. En
+voyant les bois du Rhin et de la Moselle si verts, je ne puis me
+figurer que ceux de notre température soient devenus des balais. Cela
+n'est malheureusement que trop possible. Vous l'avez voulu. Adieu; je
+suis fâché de ne pas vous avoir dit de m'écrire à Cologne, mais il est
+trop tard.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+Soissons, 10 octobre 1846.
+
+
+Il paraît que vous avez été de bien mauvaise humeur samedi dernier;
+mais enfin vous avez repris votre sérénité dimanche, sauf quelques
+petits nuages qui flottent encore dans votre lettre. Pour suivre la
+métaphore, je voudrais bien un jour vous voir au beau fixe, sans qu'il
+y eût des tempêtes auparavant. Malheureusement, c'est une habitude que
+vous avez prise. Nous nous séparons presque toujours meilleurs amis
+que nous ne nous sommes vus. Tâchons donc d'avoir, un de ces jours,
+l'amabilité continue que j'ai rêvée quelquefois. Il me semble que nous
+nous en trouverions bien l'un et l'autre. Vous me faites des menaces
+pour le seul plaisir de m'ôter les consolations de l'espérance. Vous
+sentez si bien votre tort, que vous me dites que vous êtes dispensée
+de loyauté à l'égard d'une certaine promesse que vous m'avez faite
+déjà une fois et que vous ne voulez pas tenir. N'est-ce pas un effet
+du hasard seul qui vous a permis de dire que vous aviez accompli cette
+promesse? Vous ne vouliez me voir que pendant un quart d'heure; ainsi,
+il y avait de votre part trahison méditée. Je sais ce que vous pensez
+vous-même de ces subterfuges-là, et je m'en rapporte à votre propre
+jugement. Vous pouvez me faire beaucoup de plaisir ou beaucoup de
+peine; c'est à vous de choisir.
+
+Le temps affreux qui me m'a pas quitté depuis samedi est sans doute
+celui que vous avez à Paris. Le seul chagrin qu'il me fasse, c'est que
+je pense à mes bois, dont le vent enlève les feuilles, à mes gazons,
+que la pluie inonde, et à l'éloignement de notre prochaine promenade.
+Hier, au milieu des champs, par un vrai déluge, je ne pensais pas à
+autre chose. Et vous, regrettez-vous la pluie à cause de moi, ou bien
+parce qu'elle vous empêche d'aller à _shopping_ à votre ordinaire?
+
+Quel jour étiez-vous à l'Opéra italien?
+
+Était-ce jeudi par hasard, et aurions-nous été tout près l'un de
+l'autre sans nous en douter? J'aurais bien voulu vous voir un peu avec
+votre cour, pour savoir si vous êtes pour le monde telle que je le
+voudrais.
+
+J'espère être à Paris jeudi soir ou vendredi au plus tard. S'il fait
+beau samedi, voulez-vous faire une longue promenade? Dans le cas
+contraire, nous en ferons une courte, ou nous irons au Musée. La
+mémoire de ces promenades est à la fois un plaisir et une douleur.
+C'est pour moi une sensation qu'il faut renouveler sans cesse pour
+qu'elle ne devienne pas triste. Adieu, chère amie; je vous remercie
+bien de tout ce qu'il y a de tendre dans votre lettre. Je tâche
+d'oublier le peu qui reste de dur et de sec. Je pense que c'est à votre
+usage une espèce de parure de fantaisie dont vous vous couvrez. J'aime
+à deviner dessous que vous êtes tout cœur et tout âme; croyez que cela
+paraît, malgré tous vos efforts pour le cacher.
+
+
+
+
+CXXV
+
+Paris, 22 septembre 1847.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+La _Revue_ me tourmente beaucoup pour _Don Pèdre._ Je voudrais savoir
+votre opinion à ce sujet. Je suis partagé entre l'avarice et la
+pudeur. J'aurais aussi à vous prier d'en lire quelque chose. Cela me
+paraît avoir l'inconvénient de tout ce qui a été fait longuement et
+péniblement. Je me suis donné bien du mal pour une exactitude dont
+personne ne me saura gré. Cela me chagrine quelquefois.
+
+Vous comprendrez sans peine que, depuis votre départ, j'ai eu
+très-souvent les _blue devils._
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Ce que vous me dites de _Don Pèdre_ me plaît assez, parce que votre
+opinion est d'accord avec mon désir et ce que je crois mon intérêt.
+Pourtant, il y a une question de dignité qui me tient encore au cœur
+et qui m'a empêché de tout terminer d'abord avant mon départ. Je
+serai bien aise d'avoir votre avis de vive voix, et je vous montrerai
+quelques bribes d'après lesquelles vous jugerez mieux. Je n'ai
+jamais été plus tristement choqué de la bêtise des gens du Nord qu'à
+ce voyage-ci, et aussi de leur infériorité sur les Méridionaux. La
+moyenne du Picard me paraît au-dessous de la plus inférieure espèce du
+Provençal. En outre, je mourais de froid dans toutes les auberges où
+mon triste sort me poussait.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CXXVI
+
+Saturday, 26 febr. 1848[1].
+
+
+I believe you are now a little better. I don't know why you could be so
+uneasy about your brother. No wonder you have no news. Bad ones corne
+very soon. I begin to get accustomed to the strangeness of the thing
+and to be reconciled with the strange figures of the conquerors, who
+what's stranger still, behave themselves as gentlemen. There is now
+a strong tendency to order. If it continues, I shall turn a staunch
+republican. The only fault I find with the new order of things is that
+I do not very clearly see how I shall be able to live and that I cannot
+see you.
+
+I hope though it will not be long before the coaches can go on.
+
+
+[1] Samedi, 26 février 1848.
+
+Je crois que vous êtes maintenant un peu plus rassurée. Je ne vois pas
+pourquoi vous ne seriez pas complètement tranquille à l'égard de votre
+frère. Ne prenez point souci de l'absence de nouvelles. Les mauvaises
+nouvelles arrivent promptement.
+
+Je commence à m'accoutumer à la plus étrange des choses, et à me
+familiariser avec l'étrange figure des vainqueurs qui, ce qui est
+plus étrange encore, se conduisent en gentlemen. Il y a maintenant
+une violente tendance à l'ordre. Si cela continue, je deviendrai un
+républicain décidé. Le seul inconvénient que je trouve au nouvel ordre
+de choses, c'est que je n'aperçois pas très-clairement comment je
+pourrai gagner ma vie, et que je ne puis vous voir.
+
+J'espère néanmoins qu'avant peu les voitures recommenceront à circuler.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+Paris, mars 1848.
+
+
+Je suis tourmenté par cette faillite de la maison ***, dans laquelle
+je crains que vous n'ayez des intérêts. Rassurez-moi, je vous prie,
+là-dessus, ou, s'il y a quelque malheur, tâchons de nous consoler
+ensemble. Chaque jour nous apportera d'ici à longtemps de nouvelles
+peines. Il faut se soutenir et se faire part mutuellement du peu de
+courage que l'on conserve. Voulez-vous nous voir demain ou après? Il
+me semble qu'il y a un siècle que nous ne nous sommes vus. Adieu; vous
+avez été l'autre jour bien aimable, et je regrette que vous ne l'ayez
+pas été plus longtemps.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+Paris, mars 1848.
+
+
+Je crois que vous vous effrayez un peu trop. Les choses ne sont pas
+plus mal quelles n'étaient hier; ce qui ne veut pas dire quelles soient
+bien et qu'il n'y ait pas de danger. Quant à ce projet de voyage,
+il est bien difficile de donner un conseil et de voir clair dans ce
+grand brouillard étendu sur notre avenir. Il y a des gens qui pensent
+que Paris, à tout prendre, est un lieu plus sûr que la province. Je
+suis assez de cet avis. Je ne crois pas à une bataille dans les rues:
+d'abord, parce qu'il n'y a pas encore de motif; puis, parce que la
+force et l'audace sont du même côté, et que, de l'autre, je ne vois
+que platitude et poltronnerie. Si la guerre civile devait commencer,
+c'est, je crois, en province quelle se déclarerait d'abord. Il y a
+déjà une assez grande irritation contre la dictature de la capitale,
+et peut-être des mesures que l'on ne peut prévoir amèneraient-elles ce
+résultat dans l'Ouest ou ailleurs. Quant aux conséquences des émeutes,
+voyez ce qu'elles ont été à Paris dans la première révolution, et ce
+qu'elles ont été en province tout récemment. Le département de l'Indre,
+où vous voulez aller, en a vu une il y a deux ans, à Buzançais, plus
+vilaine que toutes celles de 93. Il est bien entendu que je ne vous
+conseille pas et que je raisonne seulement théoriquement. Je ne crois
+pas à un danger immédiat. Je crois même que, les circonstances devenant
+plus graves, Paris serait encore le meilleur séjour. Enfin, entre
+l'Indre et Boulogne, je préférerais le dernier lieu, qui a l'avantage
+d'être près de la mer. Mais je serais bien triste si vous partiez
+sans me voir. Ne pourriez-vous pas retarder de quelques jours? Vous
+voyez que tout s'est passé tranquillement hier. Nous aurons encore des
+processions semblables et longtemps, avant qu'on en vienne aux coups de
+feu, si l'on y vient jamais dans ce pays si timide. Adieu. . . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CXXIX
+
+Samedi, 11 mars 1848.
+
+
+Le temps se met de la partie pour nous contrarier encore. J'espère
+qu'il nous sera plus favorable lundi. Je suis inquiet de votre mal
+de gorge par cette pluie ou ce froid. Soignez-vous bien et tâchez
+d'oublier un peu tout ce qui se passe. Je suis moulu par une nuit
+de corps de garde; mais, après tout, la fatigue a son bon côté dans
+ce temps-ci. Je voudrais bien avoir autre chose que votre ombre. Je
+regrette que vous vous soyez retirée sitôt. Le bonheur de vous voir est
+aussi grand sous la république que sous la monarchie, il ne faut pas en
+être avare. Dans quel étrange monde vivons-nous! Mais le plus important
+à vous dire et le plus pressé, c'est que je vous aime tous les jours
+davantage, je crois, et que je voudrais bien que vous prissiez assez de
+courage pour m'en dire autant.
+
+
+
+
+CXXX
+
+Paris, 13 mai 1848.
+
+
+J'espérais que vous ne partiriez pas si vite et sans me dire adieu.
+Je vous avais même écrit hier, espérant vous voir aujourd'hui. Je ne
+sais pourquoi je ne me réconcilie pas à ce voyage. Mais vous ne me
+dites pas combien de temps vous prétendez demeurer à boire du lait, et
+c'était pourtant le point capital. J'aimerais bien que vous fussiez à
+Paris avec un chapeau neuf pour la réception de jeudi à l'Académie, où
+les chapeaux neufs seront rares, je le crains. C'est dans un intérêt
+purement académique que je vous fais cette demande. Dans le mien, je
+compte sur vous samedi prochain pour une belle promenade. Si vous
+voulez aller jeudi prochain à l'Académie, faites prendre des billets
+chez moi jusqu'à midi.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+Paris, mercredi 15 mai 1848.
+
+
+Tout s'est passé très-bien, parce qu'ils sont si bêtes, que, malgré
+toutes les fautes de la Chambre, elle s'est trouvée plus forte qu'eux.
+Il n'y a ni tués ni blessés, on est fort tranquille. La garde nationale
+et le peuple sont dans d'excellents sentiments. On a pris tous les
+chefs des émeutiers, et il y a tant de troupes sous les armes, que,
+d'ici à quelque temps, il n'y a rien à craindre. J'espère que nous nous
+verrons samedi. En somme, tout s'est passé pour le mieux. J'ai assisté
+à des scènes très-dramatiques qui m'ont fort intéressé et que je vous
+raconterai.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+27 juin 1848.
+
+
+Je rentre chez moi ce matin, après une petite campagne de quatre jours
+où je n'ai couru aucun danger, mais où j'ai pu voir toutes les horreurs
+de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j'éprouve, je
+sens par-dessus tout la bêtise de cette nation. Elle est sans égale.
+Je ne sais s'il sera jamais possible de la détourner de la barbarie
+sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J'espère que votre
+frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement
+engagée. Mais nous sommes bien accablés de fatigue et nous n'avons pas
+dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux
+sur les morts, les destructions, etc. J'ai parcouru avant-hier la rue
+Saint-Antoine: les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de
+devantures de boutiques endommagées; d'ailleurs, le ravage n'était
+pas si grand que je l'avais supposé et qu'on le disait. Voici ce que
+j'ai vu de plus curieux. Je me hâte de vous le dire pour aller me
+coucher: 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée
+par la garde nationale et entourée d'insurgés. Ils ont dit à la garde
+nationale: «Ne tirez pas sur nous et nous ne tirerons pas. Gardez
+les prisonniers.» 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin
+de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d'être
+enlevée sur les insurgés. J'ai demandé aux habitants: «Vous a-t-on
+pris beaucoup?--On n'a rien volé.» Ajoutez à cela que j'ai conduit à
+l'Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de
+cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir
+fendu le ventre à un blessé et s'être lavé les mains dans la plaie.
+Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu'il y a de
+sûr, c'est que nous nous en allons à tous les diables!
+
+Quand revenez-vous? Nous ne nous battrons plus de six semaines, tout au
+moins.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+Paris, 2 juillet 1848.
+
+
+J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes
+scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que
+j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais
+espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne
+pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie;
+mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il
+a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent
+plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les
+traces hideuses que votre imagination vous représente probablement.
+Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus
+grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez
+pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous
+êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut
+s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au
+lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons
+le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus
+à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais
+le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois
+jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance;
+mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez
+en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi
+compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps
+durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu,
+et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire
+plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que
+deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister
+à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.--Adieu; pour prendre
+patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en
+vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y
+pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine
+pendant qu'on se battait à la Bastille.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+Paris, 9 juillet 1848.
+
+
+Vous êtes comme Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.
+Vous n'avez pas plus tôt touché votre pays natal, que vous retombez
+dans tous vos vieux défauts. Vous répondez joliment à ma lettre. Je
+vous priais de me dire combien de temps vous prétendiez demeurer encore
+à manger des amiles; un chiffre de jour n'était pas bien difficile à
+écrire, mais vous avez préféré trois pages de circonlocutions où je ne
+puis comprendre autre chose, sinon que vous seriez revenue, si vous
+n'étiez pas restée. Je vois aussi que vous passez votre temps assez
+agréablement. Je pensais bien que l'écharpe de madame *** n'avait pas
+été achetée pour en faire des reliques. Vous auriez du me dire au moins
+contre qui vous aviez jugé à propos de l'essayer. En somme, je suis
+fort mécontent de votre lettre.--Nous passons ici des jours bien longs
+et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu'on peut le souhaiter
+ou plutôt l'espérer sous la République. Tout annonce que nous aurons
+une trêve assez longue. Le désarmement s'opère avec assez de vigueur
+et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme: c'est
+que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs
+pour indiquer les cachettes, et même les coryphées des barricades. Vous
+savez que c'est bon signe quand les loups se battent entre eux. Je
+suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société
+des bibliophiles. J'ai trouvé un cuisinier très-capable et, de plus,
+éloquent. Il m'a dit que c'était à tort que tant de gens se faisaient
+un fantôme des artichauts à la barigoule, et il a compris tout de suite
+les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés. C'est dans le
+pavillon où Henri IV est né que demeure ce grand homme. On a, de là,
+la plus belle vue du monde. En faisant deux pas, on se trouve dans un
+bois avec de grands arbres et un magnifique _underwood_ au-dessous. Pas
+une âme pour jouir de tout cela! Il est vrai qu'il faut cinquante-cinq
+minutes pour parvenir dans ces beaux lieux. Mais serait-ce impossible
+d'aller y dîner ou déjeuner un jour avec madame...? Adieu. Écrivez-moi
+bientôt.
+
+
+
+
+CXXXV
+
+Paris, lundi 19 juillet 1848.
+
+
+Vous devinez parfaitement les choses quand vous voulez bien vous en
+donner la peine, et vous m'avez envoyé ce que je vous demandais;
+qu'importe que ce fût une répétition! Ne suis-je pas comme le pauvre
+ex-roi? «Je reçois toujours avec un nouveau plaisir, etc.» Ce que
+je ne puis vous dire, c'est combien j'ai été charmé de retrouver ce
+parfum connu et d'autant plus délicieux qu'il est bien connu et qu'il
+s'y rattache tant de souvenirs. Vous vous êtes enfin décidée à lâcher
+le grand mot. Il est vrai qu'il y a un mois que vous êtes partie et
+qu'en partant vous aviez parlé de six semaines; d'où il suivrait
+que, dans quinze jours, je pourrais vous revoir; mais aussitôt vous
+vous mettez à compter les six semaines à votre manière, c'est-à-dire
+du jour où vous m'écrivez. Cela ressemble un peu à la manière de
+compter du diable, qui, comme vous savez, groupe les chiffres tout
+autrement que les bons chrétiens. Dites-moi donc un jour, prenons le
+délai le plus long que je puisse vous accorder, soit le 15 août. Nous
+avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions
+sinistres qu'on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous
+le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c'est
+que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il
+avait fallu plusieurs années d'organisation et quatre mois d'armements
+pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation
+de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que
+les conditions actuelles ne seront pas très-matériellement changées.
+Pourtant, quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes
+même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être
+à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les
+autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d'obusiers
+et de mortiers à grenades, très-transportables et très-efficaces. C'est
+un argument nouveau et qu'on dit excellent. Mais laissons la πολεμιχὰ.
+Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en
+acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***.
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+Paris, samedi 5 août 1848.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant,
+ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans
+le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est
+venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre
+la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle
+porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur
+laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la
+grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura
+aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? à
+Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame
+Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu
+d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les
+fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je
+pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme
+tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre
+à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me
+succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera
+tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là-dedans? On
+ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu
+plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse
+la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir,
+dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des
+protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des
+volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition
+que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les
+Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout.
+
+Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera
+rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour
+transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le
+premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le
+jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de
+l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.--Laissez
+donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il
+vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai
+désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce
+baragouin-là. Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on
+parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira
+plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans
+la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les
+τραγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un
+Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne
+reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements
+sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue;
+elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait.
+Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos
+nouvelles.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+Paris, 12 août 1848.
+
+
+Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours,
+dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire
+combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les
+prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec
+vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu
+revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai
+bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que
+je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas
+une heure de plus.--Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il
+est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation
+contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La
+première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre
+et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté.
+Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix.
+Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui
+assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne
+grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont
+devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait
+sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux
+horriblement! écrivez-moi bien vite.
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+Paris, 20 août 1848.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je commence à croire que je ne vous verrai pas cette année. Voilà
+que l'on recommence à parler d'émeutes, et puis le choléra va
+venir compliquer les affaires. On dit qu'il est à Londres. IL est
+certainement à Berlin. Depuis quelques jours, on s'attend à une
+bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l'enquête.
+Je suis si entêté dans mes idées, que je n'y crois pas encore; mais
+je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien
+embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Rome
+pendant la conjuration de Catilina. Seulement, il n'y a pas de Cicéron.
+Quant à l'issue d'une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne
+triomphe. Personne n'en doute, mais avec des fous il ne faut pas
+compter sur des entreprises raisonnables; peut-être, en effet, ai-je
+tort de croire que l'impossibilité de réussir empêche cette émeute
+susdite. Nous verrons, au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la
+discussion doit commencer; l'enquête me paraît surtout prouver une
+chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est
+évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion. Ce qu'il y a de
+plus fâcheux, c'est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d'adeptes
+et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs.
+Tout cela est fort triste; mais, quoi qu'il arrive, nous vivrons
+longtemps de cette vie-là, et il faut nous y accoutumer. Le point qui
+me paraît capital, c'est de savoir si vous viendrez le 25. S'il doit
+y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là. Ainsi, ne
+faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister
+à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose
+me chagrine: c'est que la chaleur s'en va, le beau temps se passé, et
+il n'y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à
+jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie,
+qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que
+l'émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c'est peut-être pour
+cela que je suis triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais
+très-contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je
+l'espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez
+pas taquiner les gens de si loin.
+
+
+
+
+CXXXIX
+
+Paris, 23 août 1848.
+
+
+Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que
+je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les
+choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la
+plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi
+à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est
+pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au
+bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors;
+mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement.
+Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je
+bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste,
+il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce
+que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication à
+votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait
+quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle
+querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois
+pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je
+vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un
+discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans
+coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par
+le temps qui court.
+
+
+
+
+CXL
+
+Paris, samedi 5 novembre 1848.
+
+
+J'ai été très-irrité contre vous, car j'avais le plus grand besoin
+de vous voir; j'ai été et je suis encore très-souffrant et, qui pis
+est, affreusement triste. Une heure passée auprès de vous m'aurait
+fait grand bien. Vous n'avez même pas pris la peine que vous preniez
+autrefois de me dire quelque chose d'aimable lorsque vous aviez quelque
+méchanceté en tête. Quelques justes reproches que j'aie à vous faire,
+il faudra toujours finir par vous pardonner; mais je voudrais bien que
+vous fissiez quelque chose pour cela. Me ferez-vous quelque finezay
+pour me dédommager de tout l'ennui que j'ai eu pendant quinze jours? Je
+vous laisse à trouver vous-même ce dédommagement _adequate._
+
+Avez-vous entendu le canon et avez-vous eu peur? J'ai cru qu'on
+voulait démolir la République aux trois premiers coups. J'ai compris
+au quatrième de quoi il s'agissait. Vous avez toujours à moi un livre
+grec. J'ai peur que vous ne gâtiez votre hellénisme avec le baragouin
+romaïque. Cependant, je crois qu'il y a de très-jolies choses dans ce
+volume. Je travaille à un ouvrage nouveau également historique.
+
+
+
+
+CXLI
+
+Londres, 1er juin 1850.
+
+
+Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix
+lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans
+m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes
+impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont
+individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui
+peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils
+le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des
+princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans
+plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont
+que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait
+très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit.
+
+J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je
+n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour
+de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de
+suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné
+hier avec un évêque et un _dean_ qui m'ont rendu de plus en plus
+socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école
+rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant
+son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille
+livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je
+me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous
+le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air
+destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles
+mettent des _bustles_ (tournures) si considérables, qu'il ne tient
+qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée
+hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse
+monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire
+avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling.
+Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons
+dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui
+gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y
+a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité
+des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour,
+nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir
+s'ils ne sont pas plus heureux. Écrivez-moi à Lincoln, poste restante.
+Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas.
+
+
+
+
+CXLII
+
+Salisbury, samedi 15 juin 1850.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de
+l'architecture perpendiculaire et des manières également
+perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à
+Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les
+capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un _fellow_
+a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre
+pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un
+autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de
+terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim.
+C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là. Ils aiment à montrer aux
+étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un _luncheon_,
+ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien.
+S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se
+croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir
+avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une
+demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et
+puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une
+lettre du _dean_. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre
+était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé
+l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir
+dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi,
+je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je
+voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait
+fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait
+quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se
+reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin
+de Porto à boire.--Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il
+est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise
+en cerceau.--Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse,
+qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit
+quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible,
+qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de
+_Zoé._ Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne,
+pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin
+zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le _Punch_ du 15, donne
+son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me
+dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines.
+
+
+
+
+CXLIII
+
+Bâle, 10 octobre 1850.
+
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment
+il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si
+déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y
+pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les
+châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de
+force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais à
+mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui
+très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de
+charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents
+du chœur des _Girondins._ J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces
+lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs.
+Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me
+rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle,
+où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma
+taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je
+verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier
+si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, à
+Strasbourg.--De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris.
+J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela
+me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre
+tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir
+gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+Paris, lundi 15 juin 1851.
+
+
+Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise.
+J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous
+remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné.
+
+Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller
+voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse
+Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le
+mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de
+crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit
+que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une
+petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre
+encore toutes surprises de se voir hors de la _tierra_ de Jésus et
+aussi barbares qu'on puisse le désirer.--Je viens de recevoir votre
+coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne
+vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie
+sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la
+symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez
+bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.--Je ne sais comment
+vous remercier.
+
+Je joins ici le Saint-Évremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des
+efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que
+vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après
+cela rien du XIXe siècle.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXLV
+
+Londres, samedi 22 juillet 1851.
+
+
+Je suis bien triste de ce que vous me dites de votre départ; je
+comptais vous retrouver à Paris et je ne puis m'accoutumer à l'idée de
+votre éloignement. Je n'ai pas même la consolation de vous gronder;
+tâchez d'être de retour dans les premiers jours d'août. Je ne vous
+ferai pas de reproches, parce que je suis sûr que vous ferez tous
+vos efforts pour me dire adieu. Pensez qu'il est bien dur de passer
+plusieurs mois sans vous voir. Enfin, vous savez tout le bonheur que
+j'aurai, et, si la chose est possible, elle se fera.
+
+Le Palais de Cristal est une grande arche de Noé, merveilleux pour la
+singularité des objets qui s'y trouvent, très-médiocre d'ailleurs au
+point de vue de l'art; en résumé, on y passe une journée très-amusante.
+
+Je suis si contrarié de votre lettre, que je n'ai pas le courage
+d'écrire. Adieu.
+
+
+
+
+CXLVI
+
+Paris, jeudi soir, 2 décembre 1851.
+
+
+Il me semble qu'on livre la dernière bataille, mais qui la gagnera?
+Si le président la perd, il me semble que les héroïques députés
+devront céder la place à Ledru-Rollin. Je rentre horriblement fatigué
+et n'ayant rencontré que des fous, à ce qu'il m'a paru. La mine de
+Paris me rappelle le 24 février; seulement, les soldats font peur aux
+bourgeois. Les militaires disent qu'ils sont sûrs du succès; mais
+vous savez ce que c'est que leurs almanachs. Voilà notre promenade
+ajournée...
+
+Adieu, écrivez-moi et dites-moi si les vôtres sont engagés dans la
+bagarre.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+Paris, 3 décembre 1851.
+
+
+Que vous dirai-je? Je n'en sais pas plus long que vous. Il est certain
+que les soldats ont l'air farouche et font cette fois peur aux
+bourgeois. Quoi qu'il en soit, nous venons de tourner un récif et nous
+voguons vers l'inconnu. Rassurez-vous et dites-moi quand je pourrai
+vous voir.
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+24 mars 1852.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai toutes les tracasseries du monde, outre beaucoup d'ouvrage sur les
+bras; enfin, j'ai entrepris une œuvre chevaleresque dans un premier
+mouvement, et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens
+parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces
+justificatives sur l'affaire de Libri, j'ai eu la démonstration la plus
+complète de son innocence, et je suis à faire une grande tartine dans
+la _Revue_, au sujet de son procès et de toutes les petites infamies
+qui s'y rattachent. Plaignez-moi; il n'y a que des coups à gagner à
+ce métier-là; mais quelquefois on se sent si révolté par l'injustice,
+qu'on devient bête.
+
+Quand donc ferons-nous un tour au Musée? Je suis bien fâché d'apprendre
+cette triste mort d'une personne que vous aimez. Mais c'est une raison
+de plus pour se voir et essayer si une intimité comme la nôtre est un
+remède contre le chagrin. Vous avez bien raison de trouver la vie une
+sotte chose, mais il ne faut pas la rendre pire qu'elle n'est. Après
+tout, il y a de bons moments, et le souvenir de ces bons moments est
+plus agréable que le souvenir des mauvais n'est triste. J'ai plus de
+plaisir à me rappeler nos causeries que de chagrin à penser à nos
+querelles. Il faut faire ample provision de ces bons souvenirs...
+
+
+
+
+CXLIX
+
+Paris, 22 avril au soir, 1852.
+
+
+Votre lettre m'a fait grand bien. Je suis en ce moment nerveux comme
+on l'est après avoir cédé à un premier mouvement; vous savez qu'ils
+sont presque toujours honnêtes. C'est le moment où tous les sentiments
+bas reviennent. On me menace d'un procès pour mépris de la justice
+et attaque contre la chose jugée. Cela me paraît fort, mais tout est
+possible, _y siempre lo peor es Cierto._ D'un autre côté, l'École des
+chartes aiguise ses griffes pour me déchirer. Il va falloir subir
+peut-être des interrogatoires et faire une polémique enragée. J'espère
+qu'au moment de la bataille je retrouverai mon énergie. À présent, je
+suis tout déconfit et ennuyé. Je vous remercie de ce que vous me dites;
+j'y suis très-sensible. Tâchez de vous porter de mieux en mieux pour
+venir me voir en prison, le cas échéant.
+
+
+
+
+CL
+
+Vendredi soir, 1er mai 1852.
+
+
+Ma bonne mère est morte; j'espère qu'elle n'a pas trop souffert. Elle
+avait les traits calmes et l'air doux qui lui était ordinaire. Je vous
+remercie de tout l'intérêt que vous lui avez témoigné.
+
+Adieu; pensez à moi et donnez-moi vite de vos nouvelles.
+
+
+
+
+CLI
+
+Paris, 19 mai 1852.
+
+
+Ce beau temps ne vous dit-il rien? Il me renouvelle, à ce qu'il me
+semble. Je vous attendais presque hier, je ne sais pourquoi; il me
+semblait que vous auriez dû savoir que je vous attendais. Venez donc
+au plus vite; j'ai quantité de choses à vous dire. Je ne sais si l'on
+veut me prendre ou non, et l'on me dit à ce sujet tantôt blanc, tantôt
+noir. Ce qui me rend très _fidgetty_, c'est la pensée d'une cérémonie
+publique[1] devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe
+noire, roides comme des piquets et persuadés qu'ils sont quelque chose,
+auxquels on ne peut songer à dire le profond mépris qu'on a pour leur
+robe, leur personne et leur esprit.
+
+Adieu; répondez-moi un mot.
+
+
+[1] L'audience pour l'article poursuivi concernant Libri.
+
+
+
+
+CLII
+
+Paris, 22 mai 1852.
+
+
+Notre promenade vous a-t-elle fatiguée? Dites-moi vite que non.
+J'attendais un mot de vous aujourd'hui. Je suis confisqué par mon
+avocat, qui me plaît fort[1]. Il me semble homme d'esprit, point trop
+éloquent et comprend l'affaire exactement comme moi. Cela me donne un
+peu d'espérance. . . . .
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+[1] M. Nogent Saint-Laurens.
+
+
+
+
+CLIII
+
+Mai 1852, mercredi à cinq heures.
+
+
+Quinze jours de prison et mille francs d'amende! Mon avocat a très-bien
+parlé; les juges ont été très-polis; je n'ai pas été nerveux du tout.
+En somme, je ne suis pas aussi mécontent que j'aurais le droit de
+l'être. Je n'en appelle pas.
+
+
+
+
+CLIV
+
+27 mai 1852, au soir.
+
+
+Vous êtes, par ma foi, d'un bon sel! J'étais allé l'autre jour chez
+des magistrats et j'avais eu l'imprudence d'avoir un billet de mille
+francs dans ma poche. Je ne l'ai plus retrouvé; mais il est impossible
+que, chez des personnes d'un si haut mérite, il se glisse des coupeurs
+de bourse; aussi le billet s'est évaporé de lui-même, n'y pensons
+plus. En même temps, j'ai eu le malheur de toucher un soi-disant
+pestiféré et l'on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour
+quinze jours; le grand malheur vraiment! Mon ami M. Bocher va en prison
+à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant,
+j'ai grand besoin de vous voir!--Mes vengeances ont déjà commencé. Mon
+ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l'on a parlé de l'arrêt
+qui me concerne; là-dessus, sans consulter l'air du bureau, voilà
+mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort
+et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité,
+amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit
+noir qu'il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession.
+Or, c'était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs.
+Figurez-vous l'état de la maîtresse de la maison, des assistants, et
+enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de
+rire, et disant; «Ma foi, je ne me dédis de rien!»
+
+
+
+
+CLV
+
+Lundi soir, 1er juin 1852.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je passe tout mon temps à lire la correspondance de Beyle. Cela me
+rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie
+des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des
+choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes. Cela
+me rend triste et gai vingt fois tour à tour dans une heure et me fait
+bien regretter d'avoir brûlé les lettres que Beyle m'écrivait. . . . . .
+
+
+
+
+CLVI
+
+Marseille, 12 septembre 1852.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je suis allé en Touraine, où j'ai visité Chambord par une pluie
+battante et Saint-Aignan par une pluie intermittente. Je suis rentré
+à Paris le 7 par la pluie, reparti le même jour au milieu d'un orage
+et j'ai descendu le Rhône par un brouillard à couper au couteau. C'est
+seulement dans la Canebière que j'ai retrouvé le soleil; depuis deux
+jours, il brille dans toute sa gloire. J'y ai trouvé (à Marseille, et
+non dans le soleil) mon cousin et sa femme, que j'ai embarqués hier
+sur _le Léonidas_ par une mer d'un bleu céleste, sans une vague, et un
+temps ni froid ni chaud dont vous n'avez nulle idée en vos tristes pays
+du Nord. Ce sont les seuls parents qui me restent, et les propriétaires
+de ce salon que vous avez daigné honorer de votre approbation. Je
+me suis senti pris d'un isolement bien triste lorsque j'ai vu le
+panache de fumée du Léonidas disparaître derrière les îles que vous
+connaissez par la description de _Monte-Cristo._ Je me suis senti
+vieux et ganache. J'aurais eu besoin de votre présence et j'ai pensé
+combien vous vous seriez amusée en ce pays qui me paraît si maussade.
+Je vous y ferais manger des fruits de vingt espèces différentes qui
+vous sont inconnues; par exemple, des pêches jaunes et des melons
+blancs et rouges, des azeroles et des pistaches fraîches. Outre cela,
+vous passeriez votre journée dans des boutiques de curiosités turques
+et autres, où il y a les inutilités les plus agréables à voir et les
+plus désagréables à payer. Je me suis demandé souvent pourquoi vous
+ne faites pas un voyage dans le Midi, et je ne trouve pas de bonnes
+raisons contre. Je vais courir les montagnes pendant trois jours,
+tout seul, sans pouvoir échanger une pensée avec un bipède parlant
+français. Je ne sais, après tout, si cela ne vaut pas mieux que d'avoir
+affaire aux provinciaux des villes; chaque année, il me semble qu'ils
+deviennent plus intolérables. Ici, maires et préfets ont la tête perdue
+de l'arrivée du président; on blanchit toutes les préfectures, on met
+des aigles partout où il en peut tenir. Il n'y a pas de niaiseries
+qu'on n'imagine; quel drôle de peuple! Au milieu de tout cela, je
+crains bien que les épreuves de _Démétrius_ ne se perdent; car je dois
+les corriger en route et elles ne m'arrivent pas.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CLVII
+
+Moulins, 27 septembre 1852.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+J'ai été fort malade et je suis encore assez faible, d'autant plus que
+le remède qui m'a tiré d'affaire, c'est-à-dire le mistral ou le vent du
+Nord, m'a donné un rhume qui me fatigue fort et qui ne se guérit pas
+par les nuits blanches et les courses continuelles. J'ai été, pendant
+quarante-cinq heures, avec une disposition à la congestion cérébrale
+telle, que je croyais que j'allais voir le royaume des ombres. J'étais
+absolument seul, et je me suis traité moi-même ou plutôt je ne me suis
+pas traité du tout, car j'étais dans un état de prostration physique
+et moral qui me rendait la moindre excursion horriblement pénible. Je
+sentais bien quelque ennui de passer dans un monde inconnu; mais ce qui
+me semblait encore plus ennuyeux, c'était de faire, de la résistance.
+C'est par cette résignation brute, je crois, qu'on quitte ce monde,
+non pas parce que le mal vous accable, mais parce qu'on est devenu
+indifférent à tout, et qu'on ne se défend plus. J'attends ici qu'un
+monsignore à qui j'ai affaire sorte de _retraite._ Très-probablement
+j'aurai pour deux ou trois jours à courir d'après ses indications, puis
+je reviendrai à Paris. C'est demain mon jour de naissance, que j'aurais
+voulu passer avec vous. Il se trouve que je suis toujours seul ce
+jour-là et d'une tristesse abominable.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CLVIII
+
+Carabanchel, 11 septembre 1853.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+En arrivant ici, j'ai trouvé que tout se préparait pour la fête de
+la maîtresse de la maison. On devait jouer une comédie et réciter et
+chanter une _loa_[1] en son honneur et celui de sa fille. J'ai été
+mis en réquisition pour fabriquer des ciels, réparer des décorations,
+dessiner des costumes, etc., sans parler des répétitions que je
+donnais à cinq déesses mythologiques dont une seule avait déjà monté
+sur un théâtre de société. Mes déesses se sont trouvées très-jolies
+hier, jour fatal, mais mourantes de peur; cependant, tout a fort bien
+été. On a fort applaudi, sans comprendre les vers très-amphigouriques
+du poète auteur de la _Loa._ Sa comédie, qui était une traduction
+de _Bonsoir, monsieur Pantalon_, a encore mieux été, et j'admire la
+facilité avec laquelle les jeunes filles de la société se transforment
+en actrices passables. Après la comédie, bal et souper au milieu duquel
+un jeune protégé de la comtesse a improvisé des vers assez jolis, qui
+ont fait pleurer l'héroïne de la fête et boire tout le monde un peu
+vertement. Ce matin, j'ai un mal de tête de chien et je trouve le
+soleil diablement chaud. Je vais aller à Madrid voir les taureaux, et
+j'abandonne mes déesses pour deux ou trois jours afin de faire mes
+visites et de travailler à la bibliothèque. Comme il y a neuf dames ici
+sans un homme, on m'appelle à Madrid «Apollon». Des neuf muses, il y en
+a malheureusement cinq qui sont mères ou tantes des quatre autres; mais
+ces quatre-là sont des Andalouses de race, avec des petits airs féroces
+qui leur vont à ravir, surtout quand elles sont dans leur costume
+olympien avec des péplum qu'elles s'obstinent par amour pour l'euphonie
+à appeler _peplo._
+
+Vous avez sans doute un moins beau temps que nous.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+[1] Loa, espèce de dithyrambe dialogué en l'honneur de la personne que
+l'on veut fêter.
+
+
+
+
+CLIX
+
+L'Escurial, 5 octobre 1853.
+
+
+Je vous envoie une petite fleur que j'ai trouvée dans la montagne,
+derrière ce vilain couvent de l'Escurial. Je ne l'avais pas rencontrée
+depuis la Corse; là, cela s'appelle _mucchiallo_; ici, personne n'en
+sait le nom. Le soir, lorsque le vent passe dessus, cela a une odeur
+qui me semble délicieuse. J'ai retrouvé l'Escurial aussi triste que
+je l'avais laissé il y a quelque vingt ans, mais la civilisation y a
+pénétré: on y trouve des lits en fer et des côtelettes, plus du tout de
+punaises ni de moines. Le dernier article me manque beaucoup et rend
+encore plus ridicule la lourde architecture d'Herrera. Je vais aller
+dîner à Madrid ce soir, car je ne supporterai pas un jour de plus de
+ce séjour-ci. Selon toute apparence, je resterai à Madrid jusqu'au 15
+de ce mois, et puis j'irai à Valladolid, Toro, Zamora et Léon, si le
+temps, qui jusqu'à présent a été magnifique, ne se met pas tout d'un
+coup au laid, chose improbable. Je suis allé à Tolède et ici. J'irai
+à Ségovie, par quoi j'évite des bals qui m'ennuient fort. J'ai vu
+l'autre soir l'ouverture du grand Opéra. C'était pitoyable, sauf la
+salle très-belle et très-commode et remplie de femmes très-jolies. Les
+acteurs sont d'un médiocre assommant. Si vous étiez ici, vous verriez
+la plus belle collection de fruits qu'on puisse rencontrer. Il y a une
+foire à Madrid, et il vient des fruits de fort loin dont la plupart
+vous sont inconnus. Il est fâcheux que cela ne puisse s'envoyer. S'il y
+avait ici quelque chose qui vous fût agréable, vous n'avez qu'à parler.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CLX
+
+Madrid, 25 octobre 1853.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Notre colonie s'est dissoute, la duchesse ayant daigné accoucher d'une
+fille. Sa mère s'est constituée garde-malade, et nous sommes revenus en
+masse à la ville. J'y ai gagné un rhume odieux, et, pour m'achever, il
+fait un sirocco du diable. Malgré ce vilain temps et mes éternuments,
+je suis allé voir hier Cucharès, le meilleur matador depuis Montès. Les
+taureaux étaient si mauvais, qu'il a fallu en donner un aux chiens et
+exciter la moitié des autres avec des banderoles de feu. Deux hommes
+ont été jetés en l'air et nous les avons cru morts un instant, ce qui a
+jeté quelque intérêt sur la course, autrement tout à fait détestable.
+Les taureaux n'ont plus de cœur et les hommes ne valent guère mieux.
+Je pense entreprendre mon voyage archéologique dès que le temps se
+sera fixé. On m'annonce un été de la Saint-Martin qui ne vient jamais.
+Il est probable que, si vous me mandiez vos commissions, je recevrais
+votre lettre à temps pour y faire honneur. Malheureusement, je ne sais
+pas trop ce qu'il y a de bon dans ce pays-ci. Je vous ai pris à tout
+hasard des mouchoirs d'un dessin fort laid; mais il m'a semblé que
+vous vous étiez assez allègrement emparée d'un ces mouchoirs qui me
+venait je ne sais d'où. Ici, on ne voit plus guère que des costumes
+français. Hier, aux taureaux, il y avait des chapeaux. Voulez-vous
+des jarretières et des boutons? Si l'on en porte encore, dites-moi ce
+qu'il vous en faut, mais ne perdez pas de temps pour me répondre.--Je
+lis _Wilhelm Meister_, ou je le relis. C'est un étrange livre, où les
+plus belles choses du monde alternent avec les enfantillages les plus
+ridicules. Dans tout ce qu'a fait Goethe, il y a un mélange de génie et
+de niaiserie allemande des plus singuliers: se moquait-il de lui-même
+ou des autres? Faites-moi penser à vous donner à lire à mon retour,
+les _Affinités électives._ C'est, je crois, ce qu'il a fait de plus
+bizarre et de plus antifrançais. On m'écrit de Paris pour me vanter un
+livre d'Alexandre Dumas fils, qui s'appelle _un Cas de rupture_, ou
+quelque chose d'approchant. À Madrid, on ne lit pas. Je me suis demandé
+à quoi les dames passent leur temps quand elles ne font pas l'amour,
+et je ne trouve pas de réponse plausible. Elles pensent toutes à être
+impératrices. Une demoiselle de Grenade était au spectacle quand on a
+annoncé dans sa loge que la comtesse de Téba épousait l'empereur. Elle
+s'est levée avec impétuosité en s'écriant: _En ese pueblo y no hay
+porvenir._[1]»
+
+Au nombre de mes divertissements, j'ai oublié de vous parler d'une
+académie de l'histoire dont je suis membre. Elle est presque aussi
+amusante que la nôtre. Adieu.
+
+
+[1] «Dans ce pays-ci, il n'y a pas d'avenir.»
+
+
+
+
+CLXI
+
+Madrid, 22 novembre 1853.
+
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Quand je pense à la neige qu'il y a sur le Guadarrama, je perds tout
+courage: pourtant, nous avons un soleil magnifique; mais il a beau
+briller, il n'échauffe pas. La nuit, il fait un froid abominable
+et les factions des soldats au palais ne sont plus que d'un quart
+d'heure. Avant mon départ, je veux assister encore à quelques séances
+des Cortès, qui se sont ouvertes avant-hier, très-modestement, sans
+discours royal, Sa Majesté étant assez près de son terme pour qu'on
+lui épargne les émotions. Je suis assez bien la politique locale et
+je connais assez de gens dans tous les partis pour que le spectacle
+m'amuse en ce moment où nous sommes privés de taureaux. Je vous
+apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce
+n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait
+de progrès si rapides, que l'élastique a remplacé à presque toutes
+les jambes les _ligas_ classiques des temps passés. Lorsque j'ai
+demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles
+se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient pas de
+ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple. Le progrès des
+modes françaises est effrayant: les mantilles sont à présent assez
+rares. Les chapeaux, et quels chapeaux! les remplacent. Vous seriez
+réjouie de voir les chefs-d'œuvre des couturières de cette capitale. Je
+suis allé il y a quelques jours passer cinq à six heures à Aranjuez,
+chez un loup-cervier de mes amis, M. Salamanca. C'est le garçon le
+plus spirituel et le meilleur diable que j'aie rencontré. Il gagne
+beaucoup d'argent, comme il semble, et le fait rouler noblement. Il
+trouve le temps de faire des affaires et de la politique, car il a
+été ministre et le sera encore, s'il veut. Tout dans cet homme sent
+l'Andalousie, c'est la grâce même. Nous avons eu le 15, pour la fête
+de Sainte-Eugénie, un bal à l'ambassade de France où a paru madame
+***, femme du ministre des États-Unis, avec un costume à faire crever
+de rire. Velours noir bordé de galons, d'oripeaux, et diadème de
+théâtre. Son fils, qui a l'air d'un maroufle, s'est fait renseigner
+sur la solidité des personnes présentes, et, après avoir pris ses
+informations, a envoyé un cartel à un duc très-noble, très-riche, fort
+niais et désireux de vivre longtemps. Les pourparlers durent encore,
+mais il n'y aura pas mort d'homme.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CLXII
+
+Madrid, 28 novembre 1853.
+
+
+Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir
+au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je
+resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre
+la _noche buena_, c'est-à-dire Noël; mais je serai en France et
+probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop
+mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de
+m'arrêter.
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met
+des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations
+du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura
+un coup d'État. L'opposition est très-animée et se propose de donner
+des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La
+maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les
+ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour
+les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la
+société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles
+se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose
+que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on
+est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte
+une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs.
+Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir
+tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à
+côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait
+d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des
+glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis
+l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: _Todo eso a la
+disposition de V._ Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la
+rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver
+une lettre de vous à Bayonne.--Pourquoi ai-je tant d'envie de vous
+revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à
+vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique
+et de la vraisemblance.
+
+
+
+
+CLXIII
+
+Paris, 29 juillet 1854.
+
+
+Je suis arrivé ici avant-hier, et je ne vous ai pas écrit plus tôt
+parce que j'étais trop triste. J'ai trouvé ici un de mes amis d'enfance
+entrepris par le choléra. Aujourd'hui, on le croit à peu près hors
+de danger. En passant le détroit, il faisait un vent glacé qui m'a
+donné un rhume ou rhumatisme étrange. Je souffre comme si j'avais la
+poitrine serrée dans un cercle de fer et tous les mouvements que je
+fais sont douloureux. Pourtant, il faut que je parte ce soir pour la
+Normandie, où je vais faire un discours aux oisifs de Caen. La corvée
+finie, je reviendrai au plus vite. Je pense être à Paris le 2 août au
+soir. Après cela, je n'ai plus de projet arrêté. D'abord, j'avais eu
+l'idée d'aller passer un mois à Venise; mais les quarantaines et les
+autres ennuis suscités par le choléra rendent un voyage de ce côté à
+peu près impossible. Mon ministre m'a offert de m'envoyer à Munich,
+comme commissaire de je ne sais quoi, à propos d'une exposition
+bavaroise. Je n'ai dit ni oui ni non et j'attendrai mon retour à
+Paris pour me décider. Probablement, vous irez passer quelques jours
+à Londres, et le Palais de Cristal mérite ce voyage. Sous le rapport
+d'art et de goût, cela est parfaitement ridicule, mais il y a dans
+l'invention et l'exécution quelque chose de si grand et de si simple
+à la fois, qu'il faut aller en Angleterre pour s'en faire une idée.
+C'est un joujou qui coûte vingt-cinq millions, et une cage où plusieurs
+grandes églises pourraient valser. Les derniers jours que j'ai passés
+à Londres m'ont amusé et intéressé. J'ai vu et pratiqué tous les
+hommes politiques, j'ai assisté au débat des subsides à la Chambre des
+lords et aux Communes, et tous les orateurs en renom ont parlé, mais
+très-méchamment, à ce qu'il m'a semblé. Enfin, j'ai fait un très-bon
+dîner. On en fait d'excellents au Palais de Cristal, et je vous les
+recommande, à vous qui êtes gourmande. J'ai rapporté de Londres une
+paire de jarretières qui viennent, à ce qu'on m'assure, de chez Borrin.
+Je ne sais ce que mettent les Anglaises à leurs bas, ni comment elles
+se procurent cet article indispensable, mais je crois que ce doit être
+une chose bien difficile et bien _trying_ pour leur vertu. Le commis
+qui m'a donné ces jarretières en a rougi jusqu'aux oreilles.--Vous me
+dites des choses très-aimables, qui me feraient le plus grand plaisir,
+si l'expérience ne m'avait rendu par trop défiant. Je n'ose espérer ce
+que je désire le plus ardemment. Vous savez que vous n'avez qu'à remuer
+un doigt pour que j'accoure.
+
+Je voudrais que vous fissiez comme si nous étions l'un et l'autre en
+danger de ne plus nous revoir, en ce temps de si grande incertitude.
+Adieu; je vous aime bien, quoi que vous fassiez. Écrivez-moi à Caen,
+chez M. Marc, capitaine de vaisseau. Je serai bien heureux d'avoir de
+vos nouvelles.
+
+
+
+
+CLXIV
+
+Paris, 2 août au soir, 1854.
+
+
+Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé,
+très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur
+au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position
+pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la
+cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper
+à toutes les visites officielles. À trois heures, je suis entré dans
+la salle de l'École de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes
+dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles
+que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence
+merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on
+a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie
+et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux
+pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre
+les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui
+n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des
+homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des
+antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole,
+et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais
+remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur,
+comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre
+nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de
+gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il
+me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris
+qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir
+comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six
+minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je
+disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais
+pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et
+les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des
+pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens
+bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme à
+Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des
+robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal
+et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la
+haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt
+francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses.
+À minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas
+du tout. À huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour
+présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de
+la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai
+fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe,
+mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà:
+tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous
+pour me remettre.--Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde
+mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse à
+l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette
+année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous
+fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela.
+Vous pouvez toujours m'écrire ici.
+
+
+
+
+CLXV
+
+Innsbruck, 31 août 1854.
+
+
+Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête
+lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis
+quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on
+s'embarque sur le Rhin. À droite et à gauche, ce sont des montagnes
+ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant
+telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre
+Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance
+et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes
+et entendîmes des Tyroliens jouer du _zitther._ Traversant le lac,
+nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait
+passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus
+belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten;
+seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps
+examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous
+sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier
+quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays
+encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de
+voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes.
+Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck.
+
+Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes
+très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de
+l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le
+drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mœurs et les
+idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages.
+Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On
+les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds
+avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les
+belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont
+pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins
+bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces
+qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent _gemüth_
+et dont ils sont très-vaniteux.
+
+À voir les œuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque
+le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et
+tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la
+ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site
+admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a
+l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne,
+et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est
+magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti.
+Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez
+de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand
+revenez-vous à Paris? Écrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps.
+Écrivez-moi très-longuement et très-tendrement.
+
+Tenez, voici une fleur du Brenner.
+
+
+
+
+CLXVI
+
+Prague, 11 septembre 1854.
+
+
+Mes compagnons m'ont quitté ce matin pour s'en retourner en France.
+Je suis souffrant et _out of spirits_, il me vient les idées les plus
+noires. Si je suis mieux demain matin, je partirai pour Vienne, où
+je serai dans la soirée. Je commence à m'ennuyer horriblement. Cette
+ville-ci est très-pittoresque et on y fait de très-bonne musique. Hier,
+j'ai couru trois ou quatre jardins et concerts publics, où j'ai vu
+danser des danses nationales et des valses, le tout avec décence et
+sang-froid; pourtant, rien de plus entraînant qu'un orchestre bohémien.
+Les figures ici sont très-différentes de celles que j'avais encore
+vues en Allemagne: de très-grosses têtes, de larges épaules, très-peu
+de hanches et pas du tout de jambes, voilà la description d'une beauté
+bohémienne.
+
+Hier, nous employions inutilement notre savoir en anatomie, pour
+comprendre comment ces femmes-là marchent. À cela près, elles ont
+de fort beaux yeux et quelquefois des cheveux noirs très-longs et
+très-fins, mais des pieds et des mains d'une longueur, d'une grosseur
+et d'une largeur qui surprennent les voyageurs les plus habitués aux
+choses extraordinaires. La crinoline leur est inconnue. Le soir, elles
+boivent, dans les jardins publics, une carafe de bière, et prennent
+après une tasse de café au lait, ce qui les dispose à manger trois
+côtelettes de veau avec du jambon, et c'est à peine s'il leur reste de
+la place pour quelques pâtisseries légères, de la nature de nos babas.
+Telles sont mes observations sur les mœurs et les coutumes. Mon lit
+se compose d'une couverture des couleurs les plus jolies, d'un mètre
+de long, à laquelle est boutonnée une serviette qui me sert de drap.
+Quand j'ai mis cela en équilibre sur moi, mon domestique dépose sur le
+tout un édredon que je passe toutes les nuits à culbuter et à replacer;
+mais, en revanche, je mange toute sorte de choses très-extraordinaires,
+entre autres des champignons crus marinés qui sont excellents et des
+oiseaux de montagne idem; tout cela ne m'empêche pas de souhaiter
+beaucoup votre présence. Selon toute apparence, vous vous trouvez à
+merveille à D..., sans songer aux gens malheureux qui errent en Bohême.
+Votre sublime indifférence, vraie ou fausse (c'est ce que je n'ai pas
+encore pu savoir), m'irrite beaucoup. Vous ne pensez aux gens que
+lorsque vous les voyez. Je suis dans une grande incertitude quant à ce
+que je ferai. Si j'avais l'assurance de vous faire enrager en restant
+longtemps à Vienne, je m'y installerais pour Dieu sait combien de
+mois; mais vous n'en perdriez pas une bouchée, et je crains fort de
+m'ennuyer mortellement de leur _gemüth._ Il est donc probable que je ne
+resterai à Vienne que juste assez longtemps pour voir les étrangetés,
+c'est-à-dire environ les derniers jours du mois. Vers le 1er octobre,
+je pourrais être à Berlin, et, avant le 10 ou le 12, à Paris.--Je
+suppose que vous m'avez écrit à Vienne, pour me dire ce que vous faites
+et ce que vous comptez faire; cela aura une grande influence sur mes
+résolutions. Je viens de voir des autographes de Ziska et de Jean
+Huss. Ils avaient une très-belle écriture l'un et l'autre pour des
+hérésiarques.
+
+
+
+
+CLXVII
+
+Vienne, 2 octobre 1854.
+
+
+_Really truly_, cette bonne ville de Vienne est un séjour agréable, et
+il me faut une certaine force d'âme pour la quitter, maintenant que
+j'y ai des amis et que j'ai compris le plaisir d'y flâner. Ajoutez
+à cela l'avantage d'avoir les nouvelles de Crimée quelques minutes
+avant vous. Nous sommes depuis avant-hier dans toutes les émotions.
+Sébastopol est-il pris? lorsque cette lettre vous arrivera, tout sera
+fini sans doute. Ici, on le croit, mais un peu légèrement, à mon avis.
+Les Autrichiens, sauf quelques anciennes familles russes de cœur, nous
+font des compliments. Un cocher de fiacre m'a félicité avant-hier en
+sortant de l'Opéra. Plaise à Dieu que tout cela ne soit pas une de
+ces nouvelles comme en fait le télégraphe électrique quand il est de
+loisir. Quoi qu'il en soit, je trouve très-beau que nos gens, six jours
+après leur débarquement, aient vigoureusement frotté les Russes. Nous
+avons ici lady Westmoreland, qui est sœur de lord Raglan et mère de
+l'aide de camp du susdit, qui était dans tous ses états. Elle a reçu
+hier au soir un mot de son fils, après la bataille. Nous jouissons
+beaucoup de la figure des Russes de Vienne. Le prince Gortshakof a dit
+que c'était un incident, mais que cela ne faisait rien aux principes.
+Le ministre de Belgique, qui est ici le bel esprit, a dit qu'il avait
+raison de se retrancher dans les principes, parce qu'on ne les prenait
+pas à la baïonnette. À propos de bel esprit, on m'a constitué ici
+_lion_, bon gré, mal gré. Prononcez _laïonne_ à l'anglaise, pour ne
+pas avoir une idée fausse du rôle qu'on m'a fait jouer. L'autre jour,
+on m'amené à Baden, qui est un endroit charmant, dans une vallée, aux
+portes de Vienne, mais où l'on se croirait à cent lieues d'une grande
+ville. Mon cornac m'a conduit chez de très-belles dames. Le monde
+étant ici _gemüthlich_, on prend tout ce que dit un Français pour de
+l'esprit. On m'a trouvé très-aimable. J'ai écrit des pensées sublimes
+sur des albums, j'ai fait des dessins; en un mot, j'ai été parfaitement
+ridicule. C'est en partie la honte de ce métier-là qui me fait prendre
+aujourd'hui le chemin de Dresde. Je ne m'y arrêterai qu'un jour et
+j'irai à Berlin; après avoir vu le musée, je partirai pour Cologne et
+j'y trouverai une lettre de vous.
+
+Vous ai-je dit que j'étais allé en Hongrie? J'ai passé trois jours à
+Pesth et me suis cru en Espagne ou plutôt en Turquie. Ma pudeur y a
+beaucoup souffert, car on m'a montré un bain public à Bade, où les
+Hongrois et les Hongroises sont pêle-mêle dans un court-bouillon d'eau
+minérale très-chaude. J'y ai vu une très-belle Hongroise, qui s'est
+caché la figure de ses mains, n'ayant pas comme les femmes turques
+des chemises pour se voiler le visage. Ce spectacle m'a coûté six
+_kreutzer_, soit quatre sous. J'ai vu _la Dame de Saint-Tropez_ au
+théâtre hongrois, n'ayant pas l'esprit de reconnaître un mélodrame
+français sous le titre _S.-Tropez à Unôz._ J'ai entendu des musiciens
+bohémiens jouer des airs hongrois très-originaux, qui font perdre la
+tête aux gens du pays. Cela commence par quelque chose de très-lugubre
+et finit par une gaieté folle et qui gagne l'auditoire, lequel
+trépigne, casse les verres et danse sur les tables. Mais les étrangers
+n'éprouvent pas ces phénomènes. Enfin, et je garde le plus beau pour
+la fin, j'ai vu une collection de vieux bijoux magyars, d'un travail
+merveilleux. Si j'avais pu vous en apporter un, vous seriez venue
+jusqu'à Cologne, pour l'avoir plus tôt.
+
+Parmi toutes ces courses, je me porte à merveille; le temps est
+admirable, mais froid le soir. Je ne crains pas le froid pour ma route,
+car j'ai acheté une pelisse énorme pour soixante-quinze florins. Vous
+trouveriez ici pour rien des fourrures magnifiques. C'est, je crois,
+la seule chose à bon marché en ce pays. Je m'y ruine en fiacres et en
+dîners en ville. L'usage est de payer son dîner aux domestiques; on
+paye le portier en sortant, enfin on paye partout, pas grand' chose
+à la fois, il est vrai. Adieu; je ne suis pas trop content de votre
+dernière lettre, sinon de ce que vous m'annoncez votre prochain retour
+à Paris. Bien que je n'aie pas de chaînes magyares, j'espère que vous
+me recevrez bien. Je commence à désirer de revoir mon gîte et les
+soirées me semblent un peu bien longues.
+
+Je pense être à Cologne avant huit jours, et à Paris du 10 au 15.
+
+
+
+
+CLXVIII
+
+Paris, dimanche, 27 novembre 1854.
+
+
+Il est bien malheureux de perdre ses amis, mais c'est une calamité
+qu'on ne peut éviter que par une autre bien plus grande, qui est de
+n'aimer rien. Surtout, il ne faut pas oublier les vivants pour les
+morts. Vous auriez dû venir me voir au lieu de m'écrire. Il faisait un
+temps magnifique. Nous aurions causé philosophiquement sur les vanités
+de ce monde. Je suis resté toute la journée au coin de mon feu, en
+disposition très-sombre et misanthropique, et de plus très-souffrant.
+Ce soir, je vais un peu mieux, mais je serai plus mal si je ne vous
+vois pas demain.
+
+
+
+
+CLXIX
+
+Londres, 20 juillet 1856.
+
+
+J'ai reçu votre lettre hier soir, qui m'a fait un très-grand plaisir.
+Si je ne craignais de rêver, je vous dirais des tendresses à cette
+occasion. Je partirai bientôt pour Édimbourg. Je consulterai un sorcier
+écossais. On veut me mener voir un vrai chieftain, qui n'a pas de
+culottes et qui n'en a jamais porté, qui n'a pas d'escalier dans sa
+maison, qui a son barde et son sorcier. Cela ne vaut-il pas la peine de
+faire le voyage? J'ai trouvé ici des gens si accueillants, si aimables,
+si accaparants, qu'il est évident qu'ils s'ennuient beaucoup. J'ai
+revu hier deux de mes anciennes beautés: l'une est devenue asthmatique
+et l'autre méthodiste; puis j'ai fait la connaissance de huit à dix
+poètes, qui m'ont paru quelque chose d'encore plus ridicule que les
+nôtres. J'ai revu le palais de Sydenham avec plaisir, quoiqu'on l'ait
+entièrement gâté par de grands monuments bâtis aux héros de Crimée.
+Les héros en question sont ivres toute la journée par les rues. Il y a
+encore beaucoup de monde à Londres, mais tous se préparent à s'envoler.
+Pour moi, je vais lundi chez le duc de Hamilton. J'y resterai jusqu'à
+mercredi, jour où je ferai mon entrée à Édimbourg. Probablement dans
+quinze jours, je reviendrai ici vous retrouver. Tâchez d'être arrivée.
+Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection; vous savez
+quel bonheur j'en ressentirais. Adieu; vous pouvez m'écrire _Douglas
+hotel, Edinburg._ J'y serai quelques jours avant de me lancer dans le
+Nord.
+
+
+
+
+CLXX
+
+Édimbourg, _Douglas hotel_, 26 juillet 1856.
+
+
+J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Édimbourg. Point de
+nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais
+où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Écossais voir
+son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire
+où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force
+châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous
+écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un
+château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château,
+à moins d'une heure, un troupeau de bœufs sauvages, les derniers qui
+existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de
+Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres,
+des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des
+plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans
+goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement.
+Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays
+étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant,
+amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de
+la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps
+la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Édimbourg tout à fait
+à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont
+la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise
+justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par
+madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé
+aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle.
+Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes
+courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat
+en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant
+voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros
+avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que
+je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait
+chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je
+voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les _blue devils_ me
+gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais
+rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à _Douglas hotel,
+Edinburg_. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite.
+
+
+
+
+CLXXI
+
+Dimanche, 3 août 1856.
+
+D'une maison de campagne,
+près de Glasgow.
+
+
+Je m'ennuie de vous, comme vous le disiez si élégamment autrefois. Je
+mène cependant une vie douce, allant de château en château, partout
+hébergé avec une hospitalité pour laquelle je désespère de trouver un
+adjectif et qui n'est praticable qu'en cet aristocratique pays. J'y
+prends de mauvaises habitudes. Arrivant ici chez de pauvres gens qui
+n'ont guère plus de trente mille livres de rente, je me suis trouvé
+méconnu en voyant qu'on me donnait à dîner sans instruments à vent et
+sans un joueur de cornemuse en grand costume. J'ai passé trois jours
+chez le marquis de Breadalbane, à me promener en calèche dans son
+parc. Il y a environ deux mille daims, outre huit à dix mille autres
+dans ses bois non adjacents au château de Faymouth. Il y a aussi comme
+singularité, chose à quoi chacun vise ici, un troupeau de bisons
+américains, très-féroces, qu'on enferme dans une péninsule et qu'on
+va voir par les fentes de leurs palissades. Tout ce monde-là, marquis
+et bisons, a l'air de s'ennuyer. Je crois que leur plaisir consiste
+à faire envie aux gens, et je doute que cela compense le tracas
+qu'ils ont d'être les aubergistes du tiers et du quart. Parmi tout
+ce luxe, j'observe de temps en temps de petites mesquineries qui me
+divertissent. Au fond, je n'ai encore rencontré que d'excellentes gens
+qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans la moindre
+difficulté.
+
+On vient de me conter une histoire qui me réjouit et dont je veux
+vous faire part. Un Anglais se promène le long d'un poulailler, dans
+un château d'Écosse, un samedi soir. Grand bruit, cris de coqs et de
+poules. Il croit que quelque renard est entré et il avertit. On lui
+répond que ce n'est rien, et qu'on sépare seulement les coqs des poules
+pour qu'ils ne polluent pas _the Lord's day._
+
+Avant mon retour, vous voudrez bien m'écrire: _18, Arlington Street,
+care of the honble E. Ellne._ On m'enverra de là vos lettres ou bien on
+les gardera pour mon arrivée à Londres. Adieu. Je n'ai pas besoin de
+vous dire de m'écrire le plus souvent que vous pourrez.
+
+
+
+
+CLXXII
+
+Kinloch-Linchard, 16 août 1856.
+
+
+Je n'ai pas été trop content de votre lettre, que j'ai reçue au moment
+de quitter Glenquoich Vous savez que vous avez toujours une première
+façon précipitée d'envisager les choses, qui vous fait regarder comme
+impossibles les actions les plus simples. Repensez donc à ce que je
+vous ai dit, et, après avoir réfléchi mûrement, répondez oui ou non.
+Adressez votre réponse à Londres, chez le _Right honble E. Ellne, 18,
+Arlington Street._
+
+. . . . . . . . . . . .
+
+Je commence à avoir par-dessus la tête des grouses et de la venaison.
+Les paysages, vraiment remarquables, que je vois tous les jours ont
+encore du charme pour moi, mais j'ai satisfait ma curiosité, et je ne
+trouverai plus rien d'extraordinaire. Ce que je ne puis assez me lasser
+d'admirer, c'est la hérissonnerie de ces gens-là. Ils seraient mis aux
+galères ensemble, qu'ils n'en deviendraient pas plus sociables. Cela
+tient à ce qu'ils craignent d'être pris sur le fait à être bêtes, comme
+disait Beyle, ou bien à une organisation qui leur fait préférer les
+jouissances égoïstes: le devine qui pourra. Nous sommes arrivés ici en
+même temps que deux hommes et une femme entre deux âges, du grand monde
+et ayant voyagé. Au dîner, il a fallu casser la glace. Après le dîner,
+le mari a pris un journal, la femme un livre, l'autre homme s'est mis à
+écrire des lettres, tandis que, moi, je faisais la chouette au maître
+et à la maîtresse de la maison. Notez bien que les gens qui s'isolaient
+ainsi dans un salon avaient été aussi longtemps et plus que moi sans
+voir notre hôtesse, et qu'ils avaient nécessairement beaucoup plus de
+choses que moi à lui conter. On me dit, et je suis disposé à le croire
+par le peu que j'ai vu, que la race celtique (qui vit dans d'affreux
+trous autour du palais que je fréquente) sait causer. Le fait est qu'un
+jour de marché, on entend un bruit continuel de voix très-animées, des
+rires et des cris. Le gaélique est très-doux. En Angleterre et dans
+les Lowlands, silence complet. Ce n'est pas bien à vous de ne m'avoir
+écrit qu'une fois. Je vous ai écrit au moins deux fois pour une. Mais
+je n'ai pas envie de vous quereller de si loin. Voici mes projets. Je
+partirai d'ici pour aller à Inverness, où je resterai un jour; de là à
+Édimbourg, puis à York, Durham et peut-être Derby. Je compte être le 23
+à Paris.
+
+
+
+
+CLXXIII
+
+Carabanchel, jeudi, décembre 1856.
+(J'ai oublié le quantième.)
+
+
+Il fait une pluie effroyable. Hier, le plus beau temps du monde. On me
+promet qu'il reviendra demain. J'ai profité de ce beau temps pour me
+fouler le poignet, et, si je vous écris, c'est que j'ai été instruit
+dans la méthode américaine, où l'on ne remue pas les doigts. Cela m'est
+arrivé par la faute d'un cheval qui voulait absolument dire quelque
+chose d'inconvenant à la jument de lord A..., et qui, irrité de ma
+résistance à sa passion coupable, m'a traîtreusement jeté par-dessus
+sa tête, d'une ruade, lorsque j'allumais mon cigare. Cela se passait
+dans un sentier au bord de la mer, qui n'était qu'à cent pieds plus bas
+et j'ai choisi heureusement le sentier pour tomber. Je ne me suis fait
+aucun mal, sauf à la main, qui est aujourd'hui très-enflée. Je compte
+aller la semaine prochaine à Cannes, où vous serez aimable de m'écrire,
+poste restante. Pour en finir sur le chapitre de la santé, je crois que
+je serai beaucoup mieux. Cependant, j'ai ressenti encore une fois un de
+ces étourdissements qui m'inquiétaient, mais moins fort qu'à Paris. Il
+y a ici un médecin qui me dit que ce sont des spasmes nerveux et qu'il
+faut faire beaucoup d'exercice. Ainsi fais-je, mais je ne dors pas plus
+qu'à Paris, bien que je me couche à onze heures. Il n'eût tenu qu'à moi
+de passer lion (dans le sens anglais); tout le monde s'ennuie ici. J'ai
+été assiégé de cartes russes et anglaises, et on a voulu me présenter à
+la grande-duchesse Hélène, honneur que j'ai décliné avec empressement.
+Nous avons pour fournir aux cancans une comtesse Apraxine, qui fume,
+porte des chapeaux ronds et a une chèvre dans son salon, qu'elle a
+fait couvrir d'herbes. Mais la personne la plus amusante est lady
+Shelley, qui, tous les jours, fait quelque nouvelle drôlerie. Hier,
+elle écrivait au consul de France: «Lady S..., prévient M. P... qu'elle
+a aujourd'hui un charmant dîner d'Anglais et qu'elle sera charmée de
+le voir après, à neuf heures cinq.» Elle a écrit à madame Vigier,
+ex-mademoiselle Cruvelli: «Lady Shelley serait charmée de voir madame
+Vigier, si elle voulait bien apporter sa musique avec elle.» À quoi
+l'ex-Cruvelli a répondu aussitôt: «Madame Vigier serait charmée de voir
+lady Shelley, si elle voulait bien venir chez elle et s'y conduire
+comme une personne comme il faut.»--Et vous, à quoi passez-vous votre
+temps? Je suis sûr que vous ne pensez plus guère à Versailles, par
+suite de cette absence de souvenirs qui vous caractérise. J'espère que
+nous irons en mars voir pousser les premières primevères. Et cette
+étrange soirée et matinée de Versailles, tout cela était-il vrai?
+
+Adieu; écrivez-moi vite à Cannes.
+
+
+
+
+CLXXIV
+
+Lausanne, 24 août 1857.
+
+
+J'ai trouvé votre lettre à Berne, le 22 au soir, parce que mes
+excursions dans l'Oberland se sont prolongées bien au delà du temps
+que j'avais prévu. Je ne sais trop où vous adresser celle-ci. Vous
+ne devez plus être à Genève. Je l'adresse à Venise, où, selon toute
+apparence, vous ferez le plus long séjour. Je trouve que vous auriez pu
+varier un peu vos tirades d'enthousiasme sur le plaisir de voyager, par
+quelques compliments flatteurs en manière de consolation pour ceux qui
+n'ont pas l'avantage de vous accompagner. Je vous pardonne cependant
+en faveur de votre inexpérience des voyages. Vous comptez n'être que
+trois semaines en route: cela me paraît à peu près impossible. Je
+vous accorde un mois. Je vous prie seulement de considérer que le 28
+septembre est un anniversaire malheureux pour moi, parce qu'il date
+de très-longtemps. C'est le 28 septembre que je suis venu au monde.
+Il me serait très-agréable de passer ce jour-là en votre compagnie; à
+bon entendeur salut. J'ai fait ma petite tournée très-agréablement.
+Je n'ai eu qu'un jour de pluie; il est vrai que je n'en ai pas perdu
+une goutte en descendant de la Wengernalp, pendant quatre heures,
+sur une rosse qui glissait sur les roches et qui n'avançait pas. J'ai
+bu du vin de Champagne que nous avions apporté sur la Mer de glace et
+que j'ai frappé à même le glacier. Le guide m'a dit que personne avant
+moi n'avait eu cette idée sublime. Je suis en face de la Gemmi et de
+la chaîne du Valais, qui n'a pas les grands profils de la Jungfrau et
+de ses acolytes. Je pense que nous aurions pu nous rencontrer à Genève
+et faire ensemble quelque excursion; tout cela est triste à penser.
+J'espère trouver une lettre de vous à Paris, où je serai le 28.
+
+Adieu; amusez-vous bien, ne vous fatiguez pas trop. Pensez quelquefois
+à moi. Si vous me marquez votre itinéraire avec quelque exactitude, je
+vous donnerai des nouvelles de Paris. Ici, c'est le diable d'écrire.
+Les plumes du pays sont ce que vous voyez. Adieu encore.--Voici une
+petite feuille qui a cru à six mille pieds au-dessus du niveau de la
+mer.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à une inconnue, Tome Premier, by
+Prosper Mérimée
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56473 ***
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-Project Gutenberg's Lettres une inconnue, Tome Premier, by Prosper Mrime
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-
-Title: Lettres une inconnue, Tome Premier
- Prcde d'une tude sur P. Mrime par H. Taine
-
-Author: Prosper Mrime
-
-Contributor: Hippolyte Taine
-
-Release Date: January 31, 2018 [EBook #56473]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE ***
-
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-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (Images generously made available by the
-Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-LETTRES À UNE INCONNUE
-
-par
-
-PROSPER MÉRIMÉE
-
-De l'Académie française
-
-Précédés d'une étude sur Mérimée
-
-par
-
-H. Taine
-
-Tome Premier
-
-PARIS
-
-Michel Lévy Frères, Éditeurs
-
-3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra
-
-Librarie Nouvelle
-
-Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont
-
-1874
-
-
-
-
-
-PROSPER MÉRIMÉE
-
-
-J'ai rencontré plusieurs fois Mérimée dans le monde. C'était un homme
-grand, droit, pâle, et qui, sauf le sourire, avait l'apparence d'un
-Anglais; du moins, il avait cet air froid, _distant_, qui écarte
-d'avance toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentatit en lui le
-flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude
-de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était
-impassible. Même dans l'intimité et lorsqu'il contait une anecdote
-bouffonne, sa voix restait unie, toute calme; jamais d'éclat ni
-d'élan; il disait les détails les plus saugrenus, en termes propres,
-du ton d'un homme qui demande une tasse de thé. La sensibilité chez
-lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût: tout
-au contraire; mais il y a des chevaux de race si bien mâtés par
-leur maître, qu'une fois sous sa main, ils ne se permettent plus un
-soubresaut. Il faut dire que le dressage avait commencé de bonne heure.
-À dix ou onze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé
-très-sévèrement et renvoyé du salon; pleurant, bouleversé, il venait de
-fermer la porte, lorsqu'il entendit rire; quelqu'un disait: «Ce pauvre
-enfant! il nous croit bien en colère!»--L'idée d'être dupe le révolta,
-il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante, et tint parole.
-Μέμνησο ἁπιστεῖν (souviens-toi d'être en défiance) telle fut sa devise.
-Être en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne
-jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même,
-n'être dupe ni d'autrui, ni de soi, agir et écrire comme en la présence
-perpétuelle d'un spectateur indifférent, être soi-même ce spectateur,
-voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère,
-pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son
-œuvre et de son talent.[1]
-
-Il a vécu en amateur: on ne peut guère vivre autrement quand on a
-la disposition critique; à force de retourner la tapisserie, on
-finit par la voir habituellement à l'envers. En ce cas, au lieu de
-personnages beaux et bien posés, on contemple des bouts de ficelle;
-il est difficile alors d'entrer avec abnégation et comme ouvrier
-dans une œuvre commune, d'appartenir même au parti que l'on sert,
-même à l'école que l'on préfère, même à la science qu'on cultive,
-même à l'art où on excelle; si parfois on descend en volontaire dans
-la mêlée, le plus souvent on se tient à part. Il eut de bonne heure
-quelque aisance, puis un emploi commode et intéressant, l'inspection
-des monuments historiques, puis une place au sénat et des habitudes
-à la cour. Aux monuments historiques, il fut compétent, actif et
-utile; au sénat, il eut le bon goût d'être le plus souvent absent
-ou muet; à la cour, il avait son indépendance et son franc-parler.
-Voyager, étudier, regarder, se promener à travers les hommes et
-les choses, telle a été son occupation; ses attaches officielles
-ne le gênaient pas. D'ailleurs, un homme d'autant d'esprit se fait
-respecter quand même; son ironie transperce les mieux cuirassés. Il
-faut voir avec quelle désinvolture il la manie, jusqu'à la tourner
-contre lui-même, et faire coup double.--Un jour, à Biarritz, il avait
-lu une de ses nouvelles devant l'impératrice. «Peu après ma lecture,
-je reçois la visite d'un homme de la police, se disant envoyé par la
-grande-duchesse. «Qu'y a-t-il pour votre service?--Je viens, de la
-part de Son Altesse impériale, vous prier ce venir ce soir chez elle
-avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous avez lu l'autre jour
-à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur d'être le bouffon
-de Sa Majesté et que je ne pouvais aller travailler en ville sans
-sa permission; et je courus tout de suite lui raconter la chose. Je
-m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec la Russie, et
-je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, mais encore
-qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse, à qui on
-avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me soulager,
-j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne encre.--Cette
-lettre «d'assez bonne encre» serait une pièce curieuse, et je suis sûr
-qu'on ne lui a plus envoyé le factotum.--Quant aux corps constitués,
-il n'est guère possible de les aborder avec plus de sérieux extérieur
-et moins de déférence intime. Grave, digne, posé dans sa cravate,
-quand il faisait une visite académique ou improvisait un discours
-public, ses façons étaient irréprochables; cependant, en sourdine, la
-serinette d'arrière-plan jouait un air comique qui tournait en ridicule
-l'orateur et les auditeurs. «Le président des antiquaires s'est levé et
-tout le monde avec lui. Il a pris la parole et a dit qu'il proposait
-de boire à ma santé, attendu que j'étais remarquable à trois points
-de vue, c'est à savoir: comme sénateur, comme homme de lettres et
-comme savant. Il n'y avait que la table entre nous, et j'avais une
-grande envie de lui jeter à la tête un plat de gelée au rhum... Le
-lendemain, j'ai entendu le procès-verbal de la veille, où il était
-dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech pour que
-le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, mais en vain.»--Candidat
-à l'Académie des inscriptions, et conduit chez des érudits d'aspect
-redoutable, il écrivait au retour: «Avez-vous jamais vu des chiens
-entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience,
-ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent
-plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter
-que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de
-la sonnette d'un académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout
-à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été
-mordu cependant; mais j'ai fait de drôles de rencontres.»--Il fut reçu
-et eut, à côté des autres, son terrier archéologique. Mais on devine
-bien qu'il n'était pas d'humeur à se confiner dans celui-ci ni dans un
-autre; tous ceux qu'il habita avaient plusieurs sorties. Il y avait en
-lui deux personnages: l'un qui, engagé dans la société, s'y acquittait
-correctement de la besogne obligée et de la parade convenable; l'autre
-qui se tenait à côté ou au-dessus du premier, et, d'un air narquois ou
-résigné, le regardait faire.
-
-Pareillement il y avait en lui deux personnages dans les affaires de
-cœur. Le premier, l'homme naturel, était bon et même tendre. Nul n'a
-été plus loyal, plus sûr en amitié; quand il avait une fois donné sa
-main, il ne la retirait plus. On le vit bien quand il défendit M. Libri
-contre les juges et contre l'opinion; c'était l'action d'un chevalier
-qui, à lui seul, combat une armée. Condamné à l'amende et mis en
-prison, il ne prit point des airs de martyr, et mit autant de grâce à
-subir sa mésaventure qu'il avait mis de bravoure à la provoquer. Il
-n'en dit rien, sauf dans une préface, et encore en manière d'excuse,
-alléguant qu'il avait dû, «au mois de juillet précédent, passer quinze
-jours dans un endroit où il n'était nullement incommodé du soleil et
-où il jouissait d'un profond loisir.» Rien de plus, c'est le sourire
-discret et fin du galant homme.--Outre cela, serviable, obligeant; des
-gens qui le priaient de s'employer pour eux s'en allaient déconcertés
-par sa froide mine; un mois après, il arrivait chez eux ayant en poche
-la faveur demandée. Dans sa correspondance, il lui échappe un mot
-frappant que tous ses amis disent très-vrai: «Il m'arrive rarement
-de sacrifier les autres à moi-même, et, quand cela m'arrive, j'en ai
-tous les remords possibles.»--À la fin de sa vie, on trouvait chez lui
-deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu, et dont il
-ne semblait pas se soucier beaucoup; un de mes amis le vit les larmes
-aux yeux parce que l'une d'elles était malade. Jamais il ne disait
-un mot de ses sentiments profonds; voici une correspondance d'amour,
-puis d'amitié, qui a duré trente ans; la dernière lettre est datée de
-son dernier jour, et l'on ne sait pas le nom de sa correspondante.
-Pour qui sait lire ces lettres, il y est gracieux, aimant, délicat,
-véritablement amoureux, et, qui le croirait? poète parfois, ému jusqu'à
-devenir superstitieux, comme un Allemand lyrique. Cela est si étrange,
-qu'il faut citer presque tout.--«Vous aviez été si longtemps sans
-m'écrire que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté
-d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous écrire. Je visitais les
-Arènes de Nîmes avec l'architecte du département, lorsque je vis à
-dix pas de moi un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange,
-le corps gris de lin, avec des ailes rouges, noires et blanches.
-Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement.
-J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau.
-C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de
-semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais
-assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de
-là, me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre,
-car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait
-pas de compagnon et son vol était sans bruit comme celui d'un oiseau
-nocturne. Le lendemain, je retournai aux Arènes et je revis encore mon
-oiseau. J'avais apporté du pain que je lui jetai, mais il n'y toucha
-pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant, à la forme
-de son bec, qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire
-cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait
-pas dans le pays d'oiseaux de cette espèce. Enfin, à la dernière visite
-que j'ai faite aux Arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché
-à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit
-et sombre, où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder. Je
-me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous
-la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que
-vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me
-voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que
-j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où
-j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.»--Voilà comment,
-même chez un sceptique, le cœur et l'imagination travaillent; c'est une
-«bêtise»; il n'en est pas moins vrai qu'il était sur le seuil du rêve
-et dans le grand chemin de l'amour.[2]
-
-Mais, à côté de l'amoureux, subsistait le critique, et le conflit
-des deux personnages dans le même homme produisait des effets
-singuliers. En pareil cas, il vaut peut-être mieux n'y pas voir
-trop clair.--«Savez-vous bien, disait La Fontaine, que, pour peu que
-j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui
-aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je
-ne manque pas d'y mêler tout ce que j'ai d'encens dans mon magasin.»
-C'est peut-être pour cela qu'il était si aimable.--Dans les lettres
-de Mérimée, les duretés pleuvent avec les douceurs: «Je vous avouerai
-que vous m'avez paru fort embellie au physique, mais point au moral...
-Vous avez toujours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur
-les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople
-ni à Smyrne. Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes
-restée enfant en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus
-le marché hypocrite... Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en
-suis bien fâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien digne
-d'une dévote. La mode est au sermon aujourd'hui. Y allez-vous? Il ne
-vous manquait plus que cela.»--Et un peu plus tard: «Dans tout ce que
-vous dites et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un
-sentiment réel un convenu... Au reste, je respecte les convictions,
-même celles qui me paraissent le plus absurdes. Il y a en vous beaucoup
-d'idées saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de
-vous ôter, puisque vous y tenez et que vous n'avez rien à mettre à la
-place.» Après deux mois de tendresses, de querelles et de rendez-vous,
-il conclut ainsi: «Il me semble que tous les jours vous êtes plus
-égoïste. Dans _nous_, vous ne cherchez jamais que _vous._ Plus je
-retourne cette idée, plus elle me paraît triste... Nous sommes si
-différents, qu'à peine pouvons-nous nous comprendre.» Il paraît qu'il
-avait rencontré un caractère aussi rétif et aussi indépendant que le
-sien, _a lioness, though tame_, et il l'analyse.--«C'est dommage que
-nous ne nous voyions pas le lendemain d'une querelle; je suis sûr que
-nous serions parfaitement aimables l'un pour l'autre... Assurément
-mon plus grand ennemi, ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur,
-c'est votre orgueil; tout ce qui froisse cet orgueil vous révolte;
-vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits
-détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise
-votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous
-abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une
-démonstration d'humilité...»--Quatre mois plus tard, et à distance,
-après une brouille plus forte: Vous êtes une de ces _chilly women of
-the North_, vous ne vivez que par la tête... Adieu, puisque nous ne
-pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous
-retrouverons peut-être avec plaisir.» Puis, sur un mot affectueux, il
-revient.--Mais l'opposition des caractères est toujours la même; il
-ne peut souffrir qu'une femme soit femme: «Rarement je vous accuse,
-sinon de ce manque de franchise qui me met dans une défiance presque
-continuelle avec vous, obligé que je suis de chercher toujours votre
-idée sous un déguisement... Pourquoi, après si longtemps que nous
-sommes ce que nous sommes l'un à l'autre, êtes-vous encore à réfléchir
-plusieurs jours avant de répondre à la question la plus simple?...
-Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte;
-vous ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison
-à votre tête... S'il y a un tort de votre part, c'est assurément
-cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de
-tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse
-à un pygmée. Et cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme.»
-Tout cela finit par une bonne et durable amitié.--Mais n'admirez-vous
-pas cette manière agréable de faire sa cour? On se rencontrait au
-Louvre, à Versailles, dans les bois des environs; on s'y promenait
-tête à tête, en secret, longuement, même en janvier, plusieurs fois
-par semaine; il admirait «une radieuse physionomie, de fines attaches,
-une blanche main, de superbes cheveux noirs», une intelligence et une
-instruction dignes de la sienne, les grâces d'une beauté originale,
-les attraits d'une culture composite, les séductions d'une toilette
-et d'une coquetterie savantes; il respirait le parfum exquis d'une
-éducation si choisie et d'une «nature si raffinée, qu'elles résumaient
-pour lui toute une civilisation»; bref, il était sous le charme. Au
-retour, l'observateur reprenait son office; il démêlait le sens d'une
-réponse, d'un geste; il se détachait de son sentiment pour juger un
-caractère; il écrivait des vérités et des épigrammes que le lendemain
-on lui rendait.
-
-Tel il fut dans sa vie, tel on le retrouve dans ses livres. Il a
-écrit et étudié en amateur, passant d'un sujet à un autre, selon
-l'occasion et sa fantaisie, sans se donner à une science, sans se
-mettre au service d'une idée. Ce n'était pas faute d'application ou de
-compétence. Au contraire, peu d'hommes ont été plus et mieux instruits.
-Il possédait six langues, avec leur littérature et leur histoire;
-l'italien, le grec, le latin, l'anglais, l'espagnol et le russe; je
-crois qu'en outre il lisait l'allemand. De temps en temps, une phrase
-de sa correspondance, une note montre à quel point il avait poussé
-ces études. Il parlait _caló_, de manière à étonner les bohémiens
-d'Espagne. Il entendait les divers dialectes espagnols et déchiffrait
-les vieilles chartes catalanes. 11 savait la métrique des vers anglais.
-Ceux-là seuls qui ont étudié une littérature entière, dans l'imprimé
-et dans le manuscrit, pendant les quatre ou cinq âges successifs de
-la langue, du style et de l'orthographe, peuvent apprécier ce qu'il
-faut de facilité et d'efforts pour savoir l'espagnol comme l'auteur
-de _Don Pèdre_, et le russe comme l'auteur des _Cosaques_ et du _Faux
-Démétrius._ Il était naturellement doué pour les langues, et en avait
-appris jusque dans l'âge mûr: vers la fin de sa vie, il devenait
-philologue et s'adonnait à Cannes aux minutieuses études qui composent
-la grammaire comparée.--À cette connaissance des livres, il avait
-ajouté celle des monuments; ses rapports prouvent qu'il était devenu
-spécial pour ceux de France; il comprenait non-seulement l'effet,
-mais la technique, de l'architecture. Il avait étudié chaque vieille
-église sur place, avec l'aide des meilleurs architectes; sa mémoire
-locale était excellente et exercée: né dans une famille de peintres,
-il avait manié le pinceau et faisait bien l'aquarelle; bref, en
-ceci comme en tout sujet, il était allé au fond des choses; ayant
-l'horreur des phrases spécieuses, il n'écrivait qu'après avoir touché
-le détail probant. On trouverait difficilement une tête d'historien
-dans laquelle la collection préalable, bibliothèque et musée, soit si
-complète.--Ajoutez-y des dons encore plus rares, ceux qui permettent
-de faire revivre ces débris morts, je veux dire l'expérience de la
-vie et l'imagination lucide. Il avait beaucoup voyagé, deux fois en
-Grèce et en Orient, douze ou quinze fois en Angleterre, en Espagne et
-ailleurs, et partout il avait observé les mœurs, non-seulement de la
-bonne compagnie, mais de la mauvaise. «J'ai mangé plus d'une fois à
-la gamelle avec des gens qu'un Anglais ne regarderait pas, de peur de
-perdre le respect qu'il a pour son propre œil. J'ai bu à la même outre
-qu'un galérien.» Il avait vécu familièrement avec des gitanos et des
-toréadors. Il faisait des contes le soir à une assemblée de paysans et
-de paysannes de l'Ardèche. Un des endroits où il se trouvait le mieux
-à sa place, c'était dans une venta espagnole, avec «des muletiers et
-des paysannes d'Andalousie». Il cherchait des types frustes et intacts,
-«par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce
-humaine», et formait dans sa mémoire une galerie de caractères vivants,
-la plus précieuse de toutes; car les autres, celles des livres et des
-édifices, sont des coquilles jadis habitées, maintenant vides, dont
-on ne comprend la structure qu'en se figurant, d'après les espèces
-survivantes, les espèces qui ont vécu. Par une divination vive, exacte
-et prompte, il faisait cette reconstruction mentale. On voit par la
-_Chronique de Charles IX_, par les _Débuts d'un Aventurier_, par le
-_Théâtre de Clara Cazul_, que tel est son procédé involontaire. Ses
-lectures aboutissent naturellement à la demi-vision de l'artiste, à la
-mise en scène, au roman qui ranime le passé. Avec tant d'acquis et des
-facultés si belles, il eût pu prendre dans l'histoire et dans l'art une
-place à la fois très-grande et très-haute; il n'a pris qu'une place
-moyenne dans l'histoire, et une place haute mais étroite dans l'art.
-
-C'est qu'il se défiait, et que trop de défiance est nuisible. Pour
-obtenir d'une étude tout ce qu'elle peut donner, il faut, je crois,
-se donner tout entier à elle, l'épouser, ne pas la traiter comme une
-maîtresse avec qui l'on s'enferme deux ou trois ans, sauf à recommencer
-ensuite avec une autre. Un homme ne produit tout ce dont il est
-capable que, lorsque ayant conçu quelque forme d'art, quelque méthode
-de science, bref, quelque idée générale, il la trouve si belle, qu'il
-la préfère à tout, notamment à lui-même, et l'adore comme une déesse
-qu'il est trop heureux de servir. Mérimée aussi pouvait s'éprendre et
-adorer; mais, au bout d'un temps, le critique en lui se réveillait,
-jugeait la déesse, trouvait qu'elle n'était pas assez divine. Toutes
-nos méthodes de science, toutes nos formes d'art, toutes nos idées
-générales ont quelque endroit faible; l'insuffisant, l'incertain, le
-convenu, le postiche y abondent; il n'y a que l'illusion de l'amour
-qui puisse les trouver parfaites, et un sceptique n'est pas longtemps
-amoureux. Celui-ci mettait son lorgnon, et dans la belle statue
-démêlait le manque d'aplomb, la restauration fausse et spécieuse,
-l'attitude de mode: il se dégoûtait et s'en allait, non sans motifs.
-Il les indique en passant, ces motifs; il voit ce qu'il y a de hasardé
-dans notre philosophie de l'histoire, ce qu'il y a d'inutile dans
-notre manie d'érudition, ce qu'il y a d'exagéré dans notre goût pour
-le pittoresque, ce qu'il y a d'insipide dans notre peinture du réel.
-Que les inventeurs et les badauds acceptent le système ou le style par
-amour-propre, ou par niaiserie; pour lui, il s'en défend, ou, s'il
-ne s'en est pas défendu, il s'en repent.--«Vers l'an de grâce 1827,
-j'étais romantique. Nous disions aux classiques: «Point de salut sans
-la _couleur locale._» Nous entendions par couleur locale ce qu'au
-XVIIe siècle on appelait les _mœurs_; mais nous étions très-fiers de
-notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose.» Depuis,
-ayant fabriqué des poésies illyriques que les savants d'outre-Rhin
-traduisirent d'un grand sérieux, il put se vanter d'avoir fait de
-la couleur locale. «Mais le procédé était si simple, si facile, que
-j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que
-je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros de Sophocle
-et d'Euripide.»--Vers la fin de sa vie, il évitait de parti pris
-toutes les théories; à ses yeux, elles n'étaient bonnes qu'à duper
-des philosophes ou à nourrir des professeurs: il n'acceptait et
-n'échangeait que des anecdotes, de petits faits d'observation, par
-exemple en philologie, la date précise où l'on cesse de rencontrer
-dans le vieux français les deux cas survivants de la déclinaison
-latine. À force de vouloir la certitude, il desséchait la science
-et ne gardait de la plante que le bois sans les fleurs. On ne peut
-expliquer autrement la froideur de ses essais historiques, _Don Pèdre,
-les Cosaques, le Faux Démétrius, la Guerre sociale, la Conjuration de
-Catilina_, études solides, complètes, bien appuyées, bien exposées,
-mais dont les personnages ne vivent pas; très-probablement, c'est qu'il
-n'a pas voulu les faire vivre. Car, dans un autre écrit, _les Débuts
-d'un Aventurier_, reprenant son faux Démétrius, il a fait rentrer la
-séve dans la plante, en sorte qu'on peut la voir tour à tour sous les
-deux formes, terne et raide dans l'herbier historique, fraîche et verte
-dans l'œuvre d'art. Évidemment, quand il préparait dans cet herbier ses
-Espagnols du XIVe siècle ou les contemporains de Sylla, il les voyait
-par l'œil intérieur aussi nettement que son aventurier; du moins, cela
-ne lui était pas plus difficile; mais il répugnait à nous les faire
-voir, n'admettant dans l'histoire que des détails prouvés, se refusant
-à nous donner ses divinations pour des faits authentiques, critique au
-détriment de son œuvre, rigoureux jusqu'à se retrancher la meilleure
-partie de lui-même et mettre son imagination sous l'interdit.
-
-Dans ses œuvres d'art, le critique domine encore, mais presque toujours
-avec un office utile, pour restreindre et diriger son talent, comme une
-source qu'on enferme dans un tuyau pour qu'elle jaillisse plus mince
-et plus serrée. Il avait de naissance plusieurs de ces talents que
-nul travail n'acquiert et que son maître Stendhal ne possédait pas,
-le don de la mise en scène, du dialogue, du comique, l'art de poser
-face à face deux personnages, et de les rendre visibles au lecteur par
-le seul échange de leurs paroles. De plus, comme Stendhal, il savait
-les caractères et contait bien. Il soumit ces vives facultés à une
-discipline sévère, et, par un effort double, entreprit de leur faire
-rendre le plus d'œuvre avec le moins de matière.--Dès l'abord, il
-avait beaucoup goûté le théâtre espagnol, qui est tout nerf et toute
-action; il en reprit les procédés pour composer sous un faux nom de
-petites pièces d'un sens profond et d'intention moderne; chose unique
-dans l'histoire littéraire, plusieurs de ces pastiches, l'_Occasion, la
-Périchole_, valent des originaux.--Nulle part la saillie des caractères
-n'est si nette et si forte que dans ses comédies. Dans _les Mécontents
-et dans les Deux Héritages_, chaque personnage, suivant un mot de
-Goethe, ressemble à ces montres parfaites, en cristal transparent,
-sur lesquelles on voit en même temps l'heure exacte et tout le jeu
-du mécanique intérieur. Tous les détails portent et sont chargés de
-sens; c'est le propre des grands peintres de dessiner en cinq ou
-six coups de crayon une figure qu'on n'oublie plus. Même dans des
-pièces moins réussies, par exemple dans _les Espagnols en Danemark_,
-il y a des personnages, le lieutenant Charles Leblanc, et sa mère
-l'espionne, qui resteront à demeure dans la mémoire humaine.--Au fond,
-si un sceptique aussi déterminé avait daigné avoir une esthétique,
-il aurait expliqué, je crois, que, pour un connaisseur de l'homme,
-chaque homme se réduit à trois ou quatre traits principaux, lesquels
-s'expriment complètement par cinq ou six actions significatives; le
-reste est dérivé ou indifférent; c'est temps perdu que de le montrer.
-Les lecteurs intelligents le devineront, et il ne faut écrire que pour
-les lecteurs intelligents. Laisser le bavardage aux bavards, ne prendre
-que l'essentiel, ne le traduire aux yeux que par des actions probantes,
-concentrer, abréger, résumer la vie, voilà le but de l'art.--Du moins
-tel est le sien, et il l'atteint mieux encore dans ses récits que dans
-ses comédies; car les exigences de la mise en scène et de l'effet
-comique ne surviennent pas pour grossir les traits, charger la vérité,
-mettre sur la figure vivante un masque de théâtre.[3] L'écrivain, ayant
-moins d'obligations et plus de ressources, peut dessiner plus juste
-et moins appuyer. La plupart de ces nouvelles sont des chefs-d'œuvre,
-et il est à croire qu'elles resteront classiques. Il y a de cela
-plusieurs raisons.--D'abord, en fait, voici trente ou quarante ans
-qu'elles durent, et _Carmen, l'Enlèvement de la Redoute, Colomba,
-Matteo Falcone, l'Abbé Aubain, Arsène Guillot, la Vénus d'Ile, la
-Partie de trictrac, Tamango_, même _le Vase étrusque_ et _la Double
-Méprise_, presque tous ces petits édifices sont aussi intacts qu'au
-premier jour. C'est qu'ils sont bâtis en pierres choisies, non en stuc
-et autres matériaux de mode. Point de ces descriptions qui passent
-au bout de cinquante ans et qui nous ennuient tant aujourd'hui dans
-les romans de Walter Scott; point de ces réflexions, dissertations,
-explications, que nous trouvons si longues dans les romans de Fielding;
-rien que des faits, et les faits sont toujours instructifs. D'autant
-plus qu'il n'y met que des faits importants, intelligibles même pour
-des hommes d'un autre pays et d'un autre siècle; dans Balzac et dans
-Dickens, qui n'ont pas cette précaution, beaucoup de détails minutieux,
-locaux ou techniques, tomberont comme un enduit qui s'écaille, ou ne
-serviront qu'aux commentaires des commentateurs.--Autre chance de
-durée; ces romans sont courts, le plus long n'a qu'un demi-volume, l'un
-d'eux, six pages; tous sont clairs, bien composés, rassemblés autour
-d'une action simple et d'un effet unique. Or, il faut songer que la
-postérité est une sorte d'étrangère, qu'elle n'a pas la complaisance
-des contemporains, qu'elle ne tolère pas les ennuyeux, qu'aujourd'hui
-peu de personnes supportent les huit volumes de _Clarisse Harlowe_;
-bref, que l'attention humaine surchargée finit toujours par faire
-faillite; il est prudent, quand après un siècle on lui demande encore
-audience, de lui parler un style bref, net et plein.--En outre, il est
-sage de lui dire des choses intéressantes et qui l'intéressent. Des
-choses intéressantes: cela exclut les événements trop plats ou trop
-bourgeois, les caractères trop effacés et trop ordinaires. Des choses
-qui l'intéressent: cela veut dire des situations et des passions assez
-durables pour qu'après cent ans elles soient encore de circonstance.
-Mérimée choisit des types francs, forts, originaux, sortes de médailles
-d'un haut relief et d'un métal dur, avec un cadre et des événements
-appropriés: le premier combat d'un officier, une vendetta corse, le
-dernier voyage d'un négrier, une défaillance de probité, l'exécution
-d'un fils par son père, une tragédie intime dans un salon moderne;
-presque tous ses contes sont meurtriers, comme ceux de Baudello et
-des nouvellistes italiens, et en outre poignants par le sang-froid
-du récit, par la précision du trait, par la convergence savante des
-détails.--Bien mieux, chacun d'eux, dans sa petite taille, est un
-document sur la nature humaine, un document complet et de longue
-portée, qu'un philosophe, un moraliste, peut relire tous les ans sans
-l'épuiser. Plusieurs dissertations sur l'instinct primitif et sauvage,
-des traités savants, comme celui de Schopenhauer sur la métaphysique
-de l'amour et de la mort, ne valent pas les cent pages de _Carmen._ Le
-cierge d'_Arsène Guillot_ résume beaucoup de volumes sur la religion
-du peuple et sur les vrais sentiments des courtisanes. Je ne sais
-pas de plus amère prédication contre les méprises de la crédulité ou
-de l'imagination, que la Double Méprise et le Vase étrusque. Il est
-probable qu'en l'an 2000 on relira la _Partie de trictrac_, pour savoir
-ce qu'il en coûte de manquer une fois à l'honneur. Remarquez enfin que
-l'auteur n'intervient point pour nous faire la leçon; il s'abstient,
-nous laisse conclure; même et de parti pris, il s'efface jusqu'à
-paraître absent; les lecteurs futurs auront des égards pour un maître
-de maison si poli, si discret, si habile à faire les honneurs de son
-logis. Les bonnes manières plaisent toujours, et on ne peut rencontrer
-d'hôte mieux élevé. À la porte, il salue ses visiteurs, les introduit,
-puis se retire, les laissant libres de tout examiner et critiquer
-seuls; il n'est pas importun, il ne se fait pas le cicerone de ses
-trésors, jamais on ne le prendra en flagrant délit d'amour-propre. Il
-cache son savoir au lieu de le montrer; il semble, à l'écouter, que
-chacun aurait pu faire son livre. L'un est une anecdote qu'un de ses
-amis lui a contée et qu'il a aussitôt écrite. L'autre est «un extrait»
-de Brantôme et d'Aubigné. S'il a fait _les Débuts d'un Aventurier_,
-c'est qu'étant au frais, malgré lui, pendant quinze jours, il n'avait
-rien de mieux à faire. Pour écrire _la Guzla_, la recette est simple:
-se procurer une statistique de l'Illyrie, le voyage de l'abbé Fortis,
-apprendre cinq ou six mots de slave. Ce parti pris de ne pas se
-surfaire va jusqu'à l'affectation. Il a si grand'peur de paraître
-pédant, qu'il fuit jusque dans l'autre extrême, le ton dégagé, le sans
-façon de l'homme du monde. Peut-être un jour sera-ce là son endroit
-vulnérable; on se demandera si cette ironie perpétuelle n'est pas
-voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragédie, s'il
-ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aisé
-n'est pas l'effet de la contrainte, si le gentleman en lui n'a pas fait
-tort à l'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment
-dans _la Vénus d'Ille_, il s'en est servi pour mystifier le lecteur.
-Ailleurs, dans _Lokis_,[4] une idée saugrenue, à, double entente,
-étrange de la part d'un esprit si distingué, gît au fond du conte,
-comme un crapaud dans un coffret sculpté. Il paraît qu'il trouvait
-plaisir à voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli
-visage bien effaré par le dégoût le faisait rire. Presque toujours, il
-semble qu'il ait écrit par occasion, pour s'amuser, pour s'occuper,
-sans subir l'empire d'une idée, sans concevoir un grand ensemble, sans
-se subordonner à une œuvre.--En ceci comme dans le reste, il était
-désenchanté, et à la fin on le trouve dégoûté. Le scepticisme produit
-la mélancolie. À ce sujet, sa correspondance est triste; sa santé
-défaillit peu à peu; il hivernait régulièrement à Cannes, sentant que
-la vie le quittait; il se soignait, se conservait; c'est l'unique
-souci qui suive l'homme jusqu'au bout. Il allait tirer de l'arc par
-ordonnance de médecin, et peignait, pour se distraire, des vues du
-pays; tous les jours, on le rencontrait dans la campagne, marchant
-en silence, avec ses deux Anglaises; l'une portait l'arc, l'autre la
-boîte aux aquarelles. Il tuait ainsi le temps et prenait patience. Il
-allait, par bonté d'âme, nourrir un chat, dans une cabane écartée, à
-une demi-lieue de distance; il cherchait des mouches pour un lézard
-qu'il nourrissait: c'étaient là ses favoris. Quand le chemin de fer lui
-amenait un ami, il se ranimait et sa conversation redevenait charmante;
-ses lettres l'étaient toujours; il ne pouvait s'empêcher d'avoir
-l'esprit le plus original et le plus exquis. Mais le bonheur lui
-manquait; il voyait l'avenir en noir, à peu près tel que nous l'avons
-aujourd'hui; avant de clore les yeux, il eut la douleur d'assister à
-l'écroulement complet, et mourut le 23 septembre 1870.--Si on essaye
-de résumer son caractère et son talent, on trouvera, je pense, que,
-né avec un cœur très-bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en
-galant homme, beaucoup travaillé, et produit quelques œuvres de premier
-ordre, il n'a pas pourtant tiré de lui-même tout le service qu'il
-pouvait rendre, ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer.
-Par crainte d'être dupe, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans
-la science, dans l'art,[5] et il a été dupe de sa défiance. On l'est
-toujours de quelque chose, et peut-être vaut-il mieux s'y résigner
-d'avance.
-
-
-H. TAINE.
-
-Novembre 1873.
-
-
-
-[1] On dirait qu'il s'est peint lui-même dans Saint-Clair, personnage
-du _Vase étrusque._ «Il était né avec un cœur tendre et aimant; mais, à
-un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute
-la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries
-de ses camarades... Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les
-dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante...
-Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et
-d'insouciant... Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de
-ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.»--Darcy, dans
-_la Double Méprise_, est encore un caractère analogue au sien.
-
-[2] Voici de lui une action généreuse et délicate; Béranger, en cas
-pareil, en fit une semblable: «J'allais être amoureux quand je suis
-parti pour l'Espagne. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais
-rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise,
-celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir
-sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les
-choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même
-très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait.»
-
-[3] Le Résident dans _les Espagnols en Danemark_, le Comte et les
-autres gentilshommes dans _les Mécontents_, Kermouton et le marchand
-do beurre dans _les Deux Héritages._ Mais, en revanche, quels résumés
-vrais que les caractères de Clémence, de Sévin et de miss Jackson!
-
-[4] Lettres à une Inconnue, II, 333, 335.
-
-[5] Lettres à une Inconnue, I, 8. «Défaites-vous de votre optimisme, et
-figurez-vous bien que nous sommes dans ce momie pour nous battre envers
-et contre tous... Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de
-faire le mal pour le plaisir de le faire.»
-
-
-
-
-LETTRES
-
-
-UNE INCONNUE
-
-
-
-
-I
-
-Paris, jeudi.
-
-
-J'ai reçu _in due time_ votre lettre. Tout est mystérieux en vous,
-et les mêmes causes vous font agir précisément de la manière opposée
-à celle dont se conduiraient les autres mortelles. Vous allez à la
-campagne, bien;... c'est-à-dire que vous aurez tout le temps d'écrire;
-car, là, les journées sont longues, et le désœuvrement porte à écrire
-des lettres. En même temps, la surveillance et l'inquiétude de votre
-dragon étant moins gênées par les occupations réglées de la ville, vous
-aurez plus de questions à subir quand il vous arrivera des lettres.
-D'ailleurs, dans un château, l'arrivée d'une lettre est un événement.
-Point du tout; vous ne pouvez pas écrire, mais, en revanche, vous
-pouvez recevoir force lettres. Je commence à me faire à vos façons
-et je ne suis plus guère surpris de rien. Au reste, je vous en prie,
-épargnez-moi et ne mettez pas à une trop rude épreuve cette malheureuse
-disposition que j'ai prise, je ne sais comment, de trouver bien tout ce
-qui est de vous.
-
-J'ai souvenance d'avoir été peut-être un peu trop franc dans ma
-dernière lettre en vous parlant de mon caractère. Un vieux diplomate de
-mes amis, homme très-fin, m'a dit souvent: «Ne dites jamais de mal de
-vous-même. Vos amis en diront toujours assez.» Je commence à craindre
-que vous ne preniez au pied de la lettre tout le mal que je disais de
-moi-même. Figurez-vous que ma grande vertu, c'est la modestie; je la
-porte à l'excès et je tremble que cela ne me nuise dans votre esprit.
-Une autre fois, quand je me sentirai mieux inspiré, je vous ferai la
-nomenclature exacte de toutes mes qualités. La liste sera longue.
-Aujourd'hui, je suis un peu malade, et je n'ose me lancer dans cette
-«progression à l'infini».
-
-Devinez en mille où j'étais samedi soir, ce que je faisais à minuit.
-J'étais sur la plate-forme d'une des tours de Notre-Dame, et je buvais
-de l'orangeade, et je prenais des glaces en compagnie de quatre de
-mes amis et d'une lune admirable; le tout accompagné d'un gros hibou
-qui battait des ailes autour de nous. C'est, en vérité, un fort beau
-spectacle que Paris au clair de lune et à cette heure. Cela ressemble
-à ces villes dont on parle dans _les Mille et une Nuits_, où les
-habitants ont été enchantés pendant leur sommeil. Les Parisiens se
-couchent à minuit en général, bien sots en cela. Notre _party_ était
-assez curieuse: il y avait quatre nations représentées, chacun pensant
-d'une manière différente. L'ennui, c'est qu'il y avait quelques-uns de
-nous qui, en présence de la lune et du hibou, se sont crus obligés de
-prendre le ton poétique et de dire des lieux communs. Au fait, peu à
-peu tout le monde s'est mis à déraisonner.
-
-Je ne sais comment et par quel enchaînement d'idées cette soirée
-semi-poétique me fait penser à une autre qui ne l'était pas du tout.
-J'ai été à un bal donné par des jeunes gens de mes amis, où étaient
-invitées toutes les figurantes de l'Opéra. Ces femmes sont bêtes
-pour la plupart; mais j'ai remarqué combien elles sont supérieures
-en délicatesse morale aux hommes de leur classe. Il n'y a qu'un seul
-vice qui les sépare des autres femmes: c'est la pauvreté. Toutes ces
-rhapsodies vont vous édifier singulièrement. Aussi je me hâte de
-terminer, ce que j'aurais dû faire beaucoup plus tôt.
-
-Adieu. Ne m'en voulez pas pour la peinture peu flattée que je vous ai
-faite de moi-même.
-
-
-
-
-II
-
-Paris.
-
-
-La franchise et la vérité sont rarement bonnes auprès des femmes, elles
-sont presque toujours mauvaises. Voilà que vous me regardez comme un
-Sardanapale, parce que j'ai été à un bal de figurantes d'Opéra. Vous me
-reprochez cette soirée comme un crime, et vous me reprochez comme un
-plus grand crime encore de faire l'éloge de ces pauvres filles. Je le
-répète, rendez-les riches, et il ne leur restera plus que leurs bonnes
-qualités. Mais l'aristocratie a élevé des barrières insurmontables
-entre les différentes classes de la société, afin qu'on ne puisse
-voir combien ce qui se passe au delà de la barrière ressemble à ce
-qui se passe en deçà. Je veux vous conter une histoire d'Opéra que
-j'ai apprise dans cette société si perverse. Dans une maison de la
-rue Saint-Honoré, il y avait une pauvre femme qui ne sortait jamais
-d'une petite chambre sous les toits, qu'elle louait moyennant 3 francs
-par mois. Elle avait une fille de douze ans toujours très-bien tenue,
-très-réservée et qui ne parlait à personne. Cette petite sortait trois
-fois la semaine dans l'après-midi, et rentrait seule à minuit. On
-sut quelle était figurante à l'Opéra. Un jour, elle descend chez le
-portier et demande une chandelle allumée. On la lui donne. La portière,
-surprise de ne pas la voir redescendre, monte à son grenier, trouve la
-femme morte sur son grabat, et la petite fille occupée à brûler une
-énorme quantité de lettres qu'elle tirait d'une fort grande malle.
-Elle dit: «Ma mère est morte cette nuit, et elle m'a chargée de brûler
-toutes ses lettres sans les lire.» Cette enfant n'a jamais su le
-véritable nom de sa mère; elle se trouve maintenant absolument seule au
-monde, et n'ayant d'autre ressource que celle de faire les vautours,
-les singes ou les diables à l'Opéra.
-
-Le dernier conseil de sa mère a été pour l'engager à être bien sage et
-à continuer à être figurante à l'Opéra. Elle est d'ailleurs fort sage,
-très-dévote et ne se soucie guère de raconter son histoire. Veuillez
-me dire si cette petite fille n'a pas infiniment plus de mérite à
-mener la vie qu'elle mène, que vous n'en avez, vous qui jouissez du
-bonheur singulier d'un entourage irréprochable et d'une nature si
-raffinée, quelle résume un peu pour moi toute une civilisation. Il faut
-vous dire la vérité. Je ne supporte la mauvaise société qu'à de rares
-intervalles, et par une curiosité inépuisable de toutes les variétés
-de l'espèce humaine. Je n'ose jamais aborder la mauvaise société en
-hommes. Il y a là quelque chose de trop repoussant, surtout chez nous;
-car, en Espagne, j'ai toujours eu des muletiers et des toreros pour
-amis. J'ai mangé plus d'une fois à la gamelle avec des gens qu'un
-Anglais ne regarderait pas, de peur de perdre le respect qu'il a pour
-son propre œil. J'ai même bu à la même outre qu'un galérien. Il faut
-dire aussi qu'il n'y avait que cette outre et qu'il faut boire quand
-on a soif.--Ne croyez pas pour cela que j'aie une prédilection pour la
-canaille. J'aime simplement à voir d'autres mœurs, d'autres figures,
-à entendre un autre langage. Les idées sont toujours les mêmes, et,
-si l'on fait abstraction de tout ce qui est convention ou règle, je
-crois qu'il y a du savoir-vivre ailleurs que dans un salon du faubourg
-Saint-Germain. Tout cela est de l'arabe pour vous, et je ne sais
-pourquoi je vous le dis.
-
-
-8 août.
-
-
-J'ai été longtemps sans finir cette lettre. Ma mère a été fort malade
-et moi très-inquiet. Elle est maintenant hors de danger, et j'espère
-que, dans quelques jours, elle sera en parfaite santé. Je ne puis
-supporter l'inquiétude, et, pendant le temps du danger, j'ai été tout à
-fait bête.
-
-Adieu.
-
-_P.-S._--L'aquarelle que je vous destinais ne tourne pas à bien, et je
-la trouve si mauvaise, qu'il est probable que je ne vous l'enverrai
-pas. Que cela ne vous empêche pas de me donner la tapisserie que
-vous me destinez. Tâchez de choisir un messager sûr. Règle générale:
-ne prenez jamais une femme pour confidente; tôt ou tard, vous vous
-en repentiriez. Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de
-faire le mal pour le plaisir de le faire. Défaites-vous de vos idées
-d'optimisme et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour
-nous battre envers et contre tous. À ce propos, je vous dirai qu'un
-savant de mes amis, qui lit les hiéroglyphes, m'a dit que, sur les
-cercueils égyptiens, on lisait très-souvent ces deux mots: _Vie;
-guerre_; ce qui prouve que je n'ai pas inventé la maxime que je viens
-de vous donner. Cela s'écrit en hiéroglyphe de la sorte [img]. Le
-premier caractère veut dire _vie_; il représente, je crois, un de ces
-vases appelés canopes. L'autre est une abréviation d'un bouclier avec
-un bras tenant un lance. _There's science for you._
-
-Adieu encore.
-
-
-
-
-III
-
-Paris.
-
-
-Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des
-fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous
-êtes pour moi. À la première question, je ne puis avoir de réponse;
-pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de
-quatorze ans que j'élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit
-tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours: _Can
-any virtue exist without religion?_ Avez-vous lu _Tom Jones_, livre
-aussi immoral que tous les miens ensemble. Si on vous l'a défendu, vous
-l'aurez lu très-certainement. Quelle drôle d'éducation vous recevez
-en Angleterre! À quoi sert-elle? On s'essouffle à prêcher pendant
-longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat que cette jeune
-fille a désiré précisément connaître l'être immoral pour lequel on
-s'était flatté de lui imposer de l'aversion. Quelle admirable histoire
-que celle du serpent! Je voudrais que lady M... lût cette lettre.
-Heureusement qu'elle s'évanouirait vers la dixième ligne.
-
-En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il
-m'a semblé qu'il y avait en apparence peu de suite et d'enchaînement
-dans les idées. Erreur! Mais j'écris à mesure que je pense, et, comme
-ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé
-de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme
-vous et biffer toute la première page; mais j'aime mieux l'abandonner
-à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je
-suis très-préoccupé en ce moment d'une affaire qui m'intéresse et qui,
-je l'avoue à ma honte, réside opiniâtrément dans une moitié de mon
-cerveau, tandis que l'autre est toute remplie de vous. J'aime assez le
-portrait que vous faites de vous-même. Il ne me paraît pas trop flatté,
-et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement. . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je vous étudie avec une vive curiosité. J'ai des théories sur les plus
-petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles,
-etc., et j'attache beaucoup d'importance à tout cela, parce que j'ai
-découvert qu'il y a un rapport certain entre le caractère des femmes
-et le caprice (ou la liaison d'idées et le raisonnement, pour mieux
-dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple,
-on me doit d'avoir démontré qu'une femme qui porte des robes bleues
-est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile,
-mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie
-une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu'on ne peut
-rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je
-pourrai vous envoyer dans une lettre.
-
-J'ai été l'autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur
-la rivière une grande quantité de petits canots à voile portant
-toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient
-plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots
-avaient abordé, et du plus grand sort un homme d'une quarantaine
-d'années, qui avait un tambour et qui tambourinait pour s'amuser.
-Tandis que j'admirais l'organisation musicale de cet animal, une femme
-de vingt-trois ans à peu près s'approche de lui, l'appelle monstre,
-lui dit qu'elle l'avait suivi depuis Paris et que, s'il ne voulait
-pas l'admettre dans sa société, il s'en repentirait. Tout cela se
-passait sur le rivage dont notre canot était éloigné de vingt pas.
-L'homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la
-femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu'il ne
-voulait pas d'elle dans son bateau. Là-dessus, elle court au canot
-qui était amarré le plus loin du rivage et s'élance dans la rivière
-en nous éclaboussant indignement. Bien qu'elle eût éteint mon cigare,
-l'indignation ne m'empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer
-aussitôt, avant qu'elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant
-de désespoir n'avait pas bougé et marmottait entre ses dents: «Pourquoi
-la retirer, si elle avait envie de se noyer?» Nous avons mis la femme
-dans un cabaret, et, comme il se faisait tard et que l'heure du dîner
-approchait, nous l'avons abandonnée aux soins de la cabaretière.
-
-Comment se fait-il que les hommes les plus indifférents soient les plus
-aimés? C'est ce que je me demandais, tout en descendant la Seine, ce
-que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le
-savez.
-
-Adieu. Écrivez-moi souvent, soyons amis et excusez le décousu de ma
-lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi.
-
-
-
-
-IV
-
-
-_Mariquita de mi alma_ (c'est ainsi que je commencerais si nous étions
-à Grenade), j'ai reçu votre lettre dans un de ces moments de mélancolie
-où l'on ne voit la vie qu'au travers d'un verre noir. Comme votre
-épître n'est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n'a pas
-peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais
-vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement. Immédiatement,
-parce que vous m'aviez fait une espèce de reproche indirect, et
-sèchement parce que j'étais furieux contre vous. J'ai été dérangé
-au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m'a empêché de vous
-écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd'hui le temps est beau;
-mon humeur s'est adoucie tellement, que je ne veux plus vous écrire
-que d'un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc
-pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m'ont
-fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela
-avec d'autant plus de plaisir qu'en vérité, je crois que, malgré la
-colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre
-disposition d'esprit. Un passage de votre lettre m'a fait rire tout
-seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites _short
-and sweet_: Mon amour est promis, sans préparation, pour amener le
-gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous
-dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez: «Je suis
-engagée pour la contredanse.» Fort bien. À ce qu'il paraît, j'ai bien
-employé mon temps à disputer avec vous sur l'amour, le mariage et le
-reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu'on vous
-dit: «Aimez monsieur,» on aime. Avez-vous promis par un engagement
-signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes? Quand j'étais
-écolier, je reçus d'une couturière un billet surmonté de deux cœurs
-enflammés réunis comme il suit: [img02]; de plus, une déclaration
-fort tendre. Mon maître d'études commença par me prendre mon billet,
-et l'on me mit en prison. Puis l'objet de cette naissante passion
-se consola avec le cruel maître d'études. Il n'y a rien qui soit
-plus fatal que les engagements pour ceux au profit desquels ils sont
-souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais
-sérieusement qu'il vous serait impossible de ne pas m'aimer? Comment ne
-m'aimeriez-vous pas, vous qui ne m'avez pas fait de promesses, puisque
-la première loi de la nature, c'est de prendre en grippe tout ce qui
-a l'air d'une obligation? Et, en effet, toute obligation est de sa
-nature ennuyeuse. Enfin, de tout cela, si j'avais moins de modestie,
-je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre
-amour à quelqu'un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n'avez rien
-promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que
-vous ne voulez plus de mon aquarelle, j'ai assez grande envie de vous
-l'envoyer. J'en étais mécontent et j'avais commencé une copie d'une
-infante Marguerite, d'après Velasquez, que je voulais vous donner.
-Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs
-comme moi. J'ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j'en
-suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos
-ordres. Je vous l'enverrai quand vous voudrez. Mais son transport
-est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s'amusent
-quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien
-garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c'est qu'elle est si mauvaise,
-qu'il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi
-vos ordres. J'espère que vous serez à Paris vers le milieu d'octobre.
-Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je
-ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j'avais
-l'intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie
-d'Amsterdam. Mais, si j'avais la certitude de vous voir, je renoncerais
-à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez
-que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam.
-Pourtant, décidez. Votre vanité va vous faire dire ici: «Le beau
-sacrifice de ne me préférer qu'à de grosses Flamandes bien blanches et
-bien harengères, et en peinture encore!» Oui, c'est un sacrifice et
-un très-grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi
-très-vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très-incertaine
-que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible
-où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j'aurais tout
-lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes...
-
-Vous me paraissez dévote, superstitieuse même.--Je pense en ce moment
-à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer
-dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait
-dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien
-assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu
-que l'_Ingles_ (c'est-à-dire moi), tout voyageur est Anglais, ne
-jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de
-parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller
-les chevaux. Voyez Tristram Shandy. J'aime beaucoup votre histoire du
-portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans
-une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous
-me demandez qu'elle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous
-dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute,
-parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de
-confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous
-deviendrons amis et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le
-plus grand que quelqu'un à qui je pourrais dire toutes mes pensées
-passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi.
-Je suis dévoré du désir d'une réponse de vous. Soyez assez bonne pour
-ne pas me la faire attendre.
-
-Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise
-respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix.
-
-
-
-
-V
-
-25 septembre.
-
-
-Votre lettre m'a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus
-ennuyeuses affaires du monde, et je n'ai pas le temps de me soigner.
-J'ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement
-maussade. Mais, dans quelques jours, je me propose de me dorloter et de
-me guérir.
-
-Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans
-l'espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez
-pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons
-particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec
-moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs.
-Seulement, je vous prie de me dire _really truly_ si vous en avez.
-N'êtes-vous pas plutôt préoccupée d'un enfantillage? Peut-être vous
-a-t-on fait, à mon sujet, quelque sermon dont vous êtes encore toute
-pénétrée. Vous auriez bien tort d'avoir peur de moi. Votre prudence
-naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me
-voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a
-quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant, je suis trop
-_vieux_ et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux,
-parce que mes illusions m'ont procuré bien des _desengaños_ sur
-l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne.
-C'est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon
-voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait
-une grande sottise: celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur
-dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la
-perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je
-sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être
-fait. Vous vous rappelez ma morale; «L'amour fait tout excuser,
-mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour.» Soyez persuadée
-que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes
-amis. Conclusion: je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous
-l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en
-vous ce que je cherche depuis longtemps: une femme dont je ne sois pas
-amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons
-probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites
-pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera.
-
-Mon moine est prêt. À la première occasion, je vous enverrai donc ce
-moine et sa monture. L'infante n'étant pas achevée, et étant trop mal
-commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira
-de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j'aurai le temps.
-Je meurs d'envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me
-creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je
-néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je
-crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C'est
-qu'à mesure que j'écris une phrase, il m'en vient une autre à l'esprit,
-laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit
-terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l'influence
-là-haut, tâchez de m'obtenir un peu de santé ou tout au moins de
-résignation; car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais
-la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je
-pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me
-semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons
-rompus que je vous écris; et encore songez qu'il y a cet avantage que
-les paroles volent et que les écrits restent.
-
-Au surplus, ce n'est pas l'idée d'être un jour imprimé tout vif ou
-posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le
-courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste.
-Mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu
-encore une fois. Vous voyez que, si le cœur vous en dit, vous avez tout
-le temps de m'écrire.
-
-_P.-S._--26 septembre.--Je suis encore plus triste qu'hier. Je souffre
-horriblement. Mais, si vous n'avez jamais éprouvé par vous-même ce que
-c'est qu'une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c'est qu'une
-douleur vague qui est très-vive pourtant. Elle a cela de particulier
-qu'elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la
-campagne avec vous; vous me guéririez, j'en suis sûr. Adieu. Si je
-meurs cette année, vous aurez le regret de ne m'avoir guère connu.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Savez-vous que vous êtes quelquefois bien aimable? Je ne dis pas
-cela pour vous faire un reproche sous un froid compliment; mais je
-voudrais bien recevoir souvent de vous des lettres comme la dernière.
-Malheureusement, vous n'êtes pas toujours pour moi dans d'aussi
-charitables dispositions. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce
-que votre lettre ne m'a été remise qu'hier soir, à mon retour d'une
-petite excursion que j'ai faite. J'ai passé quatre jours dans une
-solitude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car
-je n'appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés
-à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre. J'ai
-fait, pendant cette retraite, les réflexions les plus tristes du monde,
-sur moi, sur mon avenir, sur mes amis, etc. Si j'avais eu l'esprit
-d'attendre votre lettre, elle aurait donné une tout autre tournure à
-mes idées. «J'aurais emporté du bonheur pour une semaine au moins.»
-J'admire beaucoup votre descente chez ce brave M. Y... Votre courage
-me plaît singulièrement. Je ne vous aurais jamais crue capable d'un
-tel _capricho_, et je vous en aime encore davantage. Il est vrai que
-le souvenir de vos splendid _black eyes_ est peut-être pour quelque
-chose dans mon admiration. Pourtant, vieux comme je suis, je suis
-presque insensible à la beauté. Je me dis que «cela ne gâte rien»;
-mais je vous assure qu'en entendant dire par un homme très-difficile
-que vous étiez fort jolie, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de
-tristesse. Voici pourquoi (d'abord persuadez-vous bien que je ne suis
-pas le moins du monde amoureux de vous): je suis horriblement jaloux,
-jaloux de mes amis, et je m'afflige en pensant que votre beauté vous
-expose aux soins et aux attentions d'un tas de gens qui ne peuvent vous
-apprécier et qui ne voient en vous que ce qui m'occupe le moins. En
-vérité, je suis d'une humeur affreuse en pensant à cette cérémonie où
-vous allez assister. Rien ne me rend plus mélancolique qu'un mariage.
-Les Turcs, qui marchandent une femme en l'examinant comme un mouton
-gras, valent bien mieux que nous qui avons mis sur ce vil marché un
-vernis d'hypocrisie, hélas! bien transparent. Je me suis demandé bien
-souvent ce que je pourrais dire à une femme le premier jour de ma noce,
-et je n'ai rien trouvé de possible, si ce n'est un compliment sur son
-bonnet de nuit. Le diable, heureusement, est bien fin s'il m'attrape
-à pareille fête. Le rôle de la femme est bien plus facile que celui
-de l'homme. Un jour comme celui-là, elle se modèle sur l'Iphigénie de
-Racine; mais, si elle observe un peu, que de drôles de choses elle doit
-voir!--Vous me direz si la fête a été belle. On va vous faire la cour
-et vous régaler d'allusions au bonheur domestique. Les Andalous disent,
-quand ils sont en colère: _Mataria el sol à puñaladas si no fuese por
-miedo de dejar el mundo a oscuras!_
-
-Depuis le 28 septembre, jour de ma naissance, une suite non interrompue
-de petits malheurs est venue m'assaillir. Ajoutez à cela que ma
-poitrine va de mal en pis et que je souffre horriblement. Je
-retarderai mon voyage en Angleterre jusqu'au milieu de novembre.
-Si vous ne voulez pas me voir à Londres, il faut y renoncer; mais
-je veux voir les élections. Je vous rattraperai bientôt après à
-Paris, où le hasard nous rapprochera si votre volonté persiste à
-nous séparer. Toutes vos raisons sont pitoyables et ne valent pas la
-peine d'être réfutées, d'autant plus que vous savez bien vous-même
-qu'elles n'ont aucune importance. Vous faites la railleuse quand vous
-dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je
-suis laid et très-capricieux d'humeur, toujours distrait et souvent
-taquin et méchant lorsque je souffre. Qu'y a-t-il là qui ne soit bien
-rassurant?--Vous ne vous éprendrez jamais de moi, soyez tranquille.
-Les prédictions confiantes que vous me faites ne peuvent se réaliser.
-Vous n'êtes pas pythonisse. Or, en vérité, les chances de mort pour moi
-sont augmentées cette année. Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce
-qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais,
-pour vous faire enrager, je vous laisserai par testament une suite
-manuscrite de la _guzla_ qui vous a tant fait rire. Vous participez
-de l'ange et du démon, mais beaucoup plus du dernier. Vous m'appelez
-tentateur. Osez dire que ce nom ne vous convient pas beaucoup mieux
-qu'à moi! N'avez-vous pas jeté un appât à moi, pauvre petit poisson;
-puis, maintenant que vous me tenez au bout de votre hameçon, vous me
-faites danser entre le ciel et l'eau jusqu'à ce qu'il vous plaise,
-quand vous serez lasse du jeu, de couper le fil; et alors j'en serai
-pour l'hameçon dans le bec et je ne pourrai plus trouver le pêcheur. Je
-vous sais gré de votre franchise à m'avouer que vous avez lu la lettre
-que M. V... m'écrivait et dont il vous avait chargée. Je l'avais bien
-deviné, car, depuis Ève, toutes se ressemblent en ce point. J'aurais
-voulu que cette lettre fût plus intéressante; mais je suppose que,
-malgré ses lunettes, vous trouvez M. V... homme de goût. Je deviens
-méchant parce que je souffre. Je pense à la promesse que vous m'avez
-faite d'un _schizzo_,--promesse que vous m'avez faite sans que je
-l'eusse sollicitée,--et je me sens radouci. J'attends le _schizzo_ avec
-la plus grande dévotion.--Adieu, _niña de mis ojos_; je vous promets
-de n'être jamais amoureux de vous. Je ne veux plus être amoureux,
-mais je voudrais avoir un ami féminin. Si je vous voyais souvent, et
-si vous êtes telle que je le crois, je vous aimerais bien de vraie et
-platonique amitié. Tâchez donc de faire en sorte que nous puissions
-nous voir quand vous serez à Paris. Faudra-t-il que nous attendions une
-réponse pendant des jours entiers? Adieu encore une fois. Plaignez-moi,
-car je suis bien triste et j'ai mille raisons pour l'être.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Lady M... m'a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela
-étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai
-déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en
-relation avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que
-j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant
-changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref,
-à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient.
-Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n'ayez
-point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi
-franchement.
-
-Je vous proteste que, depuis le 28 septembre, je n'ai eu que des
-contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était
-encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L'autre nuit,
-ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères
-dont j'ai été accablé depuis quinze jours, et je n'y trouvais qu'une
-seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non
-moins aimable que vous me faisiez d'un _schizzo._ C'est bien maintenant
-que j'ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous.
-_Mariquita de mi vida_ (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu'à
-vos noces), j'avais une pierre superbe, bien taillée, brillante,
-scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant
-que je n'aurais pas troqué pour celui du Grand Mogol.--Pas du tout!
-voilà qu'il se trouve que ce n'est qu'une pierre fausse. Un chimiste
-de mes amis vient de m'en faire l'analyse. Figurez-vous un peu mon
-désappointement. J'ai passé bien du temps à penser à ce prétendu
-diamant et au bonheur de l'avoir trouvé.
-
-Maintenant, il faut que je passe autant de temps (encore plus) à me
-persuader que ce n'était qu'une pierre fausse.
-
-Tout cela n'est qu'un apologue. J'ai dîné avant-hier avec le diamant
-faux et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère,
-j'ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j'ai
-fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que
-j'ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais, en vérité,
-pourquoi je vous dis tout cela! surtout si nous allons nous oublier
-prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande
-à vos prières,--_angel in thy orisons_, etc.
-
-Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera
-sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l'envoyer réclamer mardi
-chez M. V..., Pall-Mall.
-
-Excusez la démence de cette lettre, j'ai de tristes affaires en tête.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Mon cher ami féminin,
-
-Nous devenons fort tendres. Vous me dites: _Amigo de mi alma_; ce qui
-est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de
-nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l'avant-dernière lettre
-que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j'en
-étais en peine. Ayez plus d'exactitude à l'avenir. C'est bien à vous
-à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné!
-Que voulez-vous de plus sur l'histoire du diamant, si ce n'est son
-nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et
-ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien à
-nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu.
-Écoutez le rêve que j'ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes
-sincère, interprétez-le. _Methought_ que nous étions tous les deux à
-Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous
-étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de
-quelque six pieds qui séparait le jardin d'un jardin voisin beaucoup
-plus bas. Moi, j'étais en face de vous, et nous causions en Valencien,
-à ce qu'il me semblait.--_Nota bene_ que je n'entends le valencien
-qu'avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve
-quand on parle une langue qu'on ne sait pas? Par désœuvrement, et comme
-c'est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le
-jardin d'en bas. Il y avait un banc aussi adossé contre le mur, et sur
-ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le
-jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l'instant de
-très-mauvaise humeur, mais je n'en montrai rien d'abord. Le diamant
-leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas
-autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et
-je vous dis, de l'air du monde le plus naturel et sans vous parler du
-diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait
-de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre
-était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m'aider, et, sans me
-faire de questions (ce qui n'est pas naturel), à force de pousser, nous
-parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions
-à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s'écroula, et nous
-tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J'ignore la
-suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène,
-je vous envoie un dessin. Je n'ai pu voir la figure du jardinier, dont
-j'enrage.
-
-Vous êtes bien aimable, je vous le dis souvent depuis quelque temps.
-Vous êtes bien aimable d'avoir répondu à la question que je vous ai
-adressée dernièrement. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre
-réponse m'a plu. Vous m'avez dit même, et peut-être involontairement,
-plusieurs choses qui m'ont fait plaisir, et surtout que le mari d'une
-femme qui vous ressemblerait vous inspirerait une véritable compassion.
-Je le crois sans beaucoup de peine, et j'ajoute qu'il n'y aurait
-personne de plus malheureux, si ce n'est un homme qui vous aimerait.
-Vous devez être froide et moqueuse dans vos mauvaises humeurs, avec une
-fierté insurmontable qui vous empêche de dire: «J'ai tort.» Ajoutez
-à cela l'énergie de votre caractère qui doit vous faire mépriser les
-larmes et les plaintes. Lorsque, par la suite du temps et la force
-des choses, nous serons amis, c'est alors que l'on verra lequel de
-nous deux sait le mieux tourmenter l'autre. Les cheveux m'en dressent
-à la tête rien que d'y penser. Ai-je bien interprété votre _mais?_
-Soyez sûre que, malgré vos résolutions, nos fils sont trop mêlés pour
-que nous ne nous retrouvions pas dans le monde quelque jour. Je meurs
-d'envie de causer avec vous. Il me semble que je serais parfaitement
-heureux si je savais que je vous verrai ce soir.
-
-À propos, vous avez tort de suspecter la curiosité de M. V... Fût-elle
-égale à la vôtre, ce qui n'est pas possible, M. V... est un Caton, et
-il mettrait bon ordre à ce qu'il n'y eût pas de bris de scellés. Ainsi,
-envoyez-lui le _schizzo_ sous cachet et ne craignez aucune indiscrétion
-de sa part. Je voudrais vous voir au moment où vous écrivez: _Amigo
-de mi alma._ Quand vous ferez faire votre portrait pour moi, dites
-cela intérieurement, au lieu de «petite pomme d'api», comme disent
-les dames qui veulent donner à leur bouche un tour gracieux.--Faites
-donc que nous nous voyions sans mystère et comme de bons amis. Vous
-serez sans doute désolée d'apprendre que je me porte fort mal et que
-je m'ennuie horriblement. Venez bientôt à Paris, chère Mariquita, et
-rendez-moi amoureux. Je ne m'ennuierai plus alors, et, pour la peine,
-je vous rendrai bien malheureuse par mes humeurs. Depuis quelque temps,
-votre écriture devient bien lâche et vos lettres bien courtes. Je suis
-très-convaincu que vous n'avez d'amour pour personne et que vous n'en
-aurez jamais. Cependant, vous comprenez assez bien la théorie.
-
-Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre
-bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez à
-Paris, enfin pour que nous devenions amis.
-
-
-
-
-IX
-
-
-_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre
-indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra,
-vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues
-lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une
-sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part,
-mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire.
-Écrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce
-que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de
-cœur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses
-comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre
-nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère
-nommé cœur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais
-le viscère nommé cœur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e
-degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et
-vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cœur!» car c'est la grande
-prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de
-poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent
-avoir un cœur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cœur pour
-tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon
-temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux
-que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en
-comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps
-des passions sera venu.
-
-Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque
-chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne
-grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir,
-non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce
-que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans
-votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je?
-Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous
-le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable?
-Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir
-de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois
-prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ à
-Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai
-pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose
-l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_
-sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez
-promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le
-8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion
-quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la
-vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité
-est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous
-nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en
-ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a
-lioness though tame._
-
-Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux.
-
-
-
-
-X
-
-
-Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites
-espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre,
-car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais
-avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et
-que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine
-prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce
-que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je
-pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop
-bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que
-sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de
-fil.
-
-Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré
-brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne
-la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade,
-et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables
-que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé
-en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours
-avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle
-de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle
-s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne
-vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre.
-
-Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels
-doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en
-pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et
-qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si
-les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient
-trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en
-temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que
-je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est
-dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique
-concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais
-ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon
-conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier
-mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne
-la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement
-mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis
-vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne
-m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois
-lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Vous êtes charmante, chère marquise, trop charmante même. Je viens de
-recevoir le _schizzo._ Je possède à la fois votre portrait et votre
-confiance, double bonheur. Vous étiez en veine de bonté ce jour-là,
-car votre lettre était longue et aimable; seulement, elle a un défaut,
-c'est qu'elle ne conclut à rien. Vous verrai-je ou non? _That is the
-question._ Je sais bien, moi, comment la résoudre; mais vous ne voulez
-pas vous déterminer. Vous êtes, comme vous le serez toute votre vie,
-entre votre caractère et vos habitudes de couvent; tout le mal vient de
-là. Je vous jure que, si vous ne me permettez pas de vous faire visite,
-j'irai vous demander de vos nouvelles de la part de madame D... À ce
-propos, madame D... doit vous rendre un favorable témoignage de ma
-discrétion. J'ai même résisté à un désir que je sentais au bout de mes
-doigts pour ouvrir le paquet qui m'apportait le _schizzo._ Admirez-moi.
-
-Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie à la promenade par
-exemple, ou bien mieux au British Museum ou à la galerie Ingerstein?
-J'ai un ami à côté de moi qui est fort intrigué du paquet énorme que
-j'ai été décacheter loin de lui, et du changement que son arrivée a
-produit dans mon moral. Je ne lui ai rien dit qui pût l'approcher de la
-vérité, mais il me paraît pourtant sur la voie. Adieu; je voulais vous
-dire que le _schizzo_ était arrivé à bon port et qu'il m'a fait le plus
-grand plaisir. Écrivons-nous souvent à Londres si nous ne nous voyons
-pas...
-
-
-
-
-XII
-
-Londres, 10 décembre.
-
-
-Dites-moi, au nom de Dieu, «si vous êtes de Dieu», _querida Mariquita_,
-pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? Votre avant-dernière,
-et surtout le _schizzo_ qui l'accompagnait, m'avaient mis dans un
-tel _flutter_, que ce que je vous ai écrit tout d'abord n'avait
-pas trop le sens commun. Maintenant que je suis plus rassis et que
-quelques jours de séjour à Londres m'ont considérablement rafraîchi
-la cervelle, je vais essayer de raisonner avec vous. Pourquoi ne
-voulez-vous pas me voir? Personne de votre entourage ne me connaît,
-et ma visite serait fort vraisemblable. Votre principal motif paraît
-être la peur de faire quelque chose d'_improper_, comme on dit ici.
-Je ne prends pas au sérieux ce que vous dites de la crainte que vous
-avez de perdre vos illusions sur moi en me connaissant davantage. Si
-c'était là votre véritable motif, vous seriez la première femme, le
-premier être humain qu'une considération semblable aurait empêché de
-satisfaire son désir ou sa curiosité. Venons à l'_impropriété._ La
-chose est-elle _improper_ en elle-même? Non, car il n'y a rien de plus
-simple. Vous savez d'avance que je ne vous mangerai pas. La chose n'est
-donc _improper_--si _improper_ elle est--que pour le monde. Remarquez
-en passant que ce mot _monde_ nous rend malheureux depuis le jour où
-on nous met des habits incommodes, parce que le monde le veut ainsi,
-jusqu'au jour de notre mort.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-En m'envoyant votre portrait, il me semble que vous m'avez donné la
-preuve que vous m'estimiez assez pour croire à ma discrétion. Pourquoi
-n'y croiriez-vous plus? La discrétion d'un homme, et la mienne en
-particulier, est d'autant plus grande qu'on lui demande davantage.
-Cela posé, et vous étant sûre de ma discrétion, vous pouvez me voir,
-et le monde n'est pas plus avancé qu'il ne l'est maintenant, et il ne
-peut par conséquent crier à l'_impropriété._ J'ajouterai encore, et la
-main sur la conscience (c'est-à-dire à gauche), que je ne vois pas,
-quant à moi, la moindre inconvenance là-dedans. Je dirai plus. Si cette
-correspondance doit se continuer sans que nous nous voyions jamais,
-elle devient la chose la plus absurde qu'il y ait au monde. J'abandonne
-tout cela à vos réflexions.
-
-Si j'étais plus fat, je me réjouirais de ce que vous me dites de mon
-diamant. Mais nous ne pouvons jamais nous aimer d'amour. Je parle de
-vous et de moi. Notre connaissance n'a pas commencé d'une manière qui
-puisse nous mener là. Elle est beaucoup trop romantique. Quant au
-diamant, mon compagnon de voyage, tout en fumant son cigare, me parlait
-d'elle sans savoir que je m'y intéressais et me disait de bien tristes
-choses. Il paraît ne pas douter de sa fausseté. Chère _Mariquita_, vous
-dites que vous ne voulez jamais être «diamant de la couronne», et vous
-avez bien raison. Vous valez mieux que cela. Je vous offre une bonne
-amitié qui, je l'espère, pourra être utile un jour à tous les deux.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-XIII
-
-Paris, février 1842.
-
-
-J'ai lu, il y a une heure, votre lettre qui, depuis mardi, était sur
-ma table, mais cachée sous un tas de papiers. Puisque vous ne méprisez
-pas mes dons, voici des confitures de rose, de jasmin et de bergamote.
-Vous voudrez bien en offrir un pot à madame de C..., _with my best
-respects._ Il paraît que je vous ai offert des babouches, et vous les
-refusez avec tant d'insistance, que je devrais bien vous les envoyer.
-Mais, depuis mon retour, on me pille. Plus de babouches, je ne les
-trouve plus. Voulez-vous ceci en échange? Peut-être ce miroir turc vous
-sera-t-il plus agréable; car vous me faites l'effet d'être devenue
-encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1840. C'était au mois de
-décembre, et vous aviez des bas de soie rayés; voilà tout ce que je me
-rappelle.
-
-C'est à vous à décider le protocole dont vous me parlez. Vous ne croyez
-pas à mes cheveux gris. Voici une pièce justificative.
-
-Je ne donne rien pour rien. Avant d'aller à Naples, vous aurez la
-bonté de prendre mes ordres et de me rapporter ce que je vous dirai.
-Je pourrai vous donner une lettre pour le directeur des fouilles de
-Pompéi, si ces choses-là vous intéressent.
-
-Vous faites de votre _precious self_ un portrait si brillant, que je
-vois ajourner aux calendes grecques le moment où nous nous reverrons,
-_Allah kerim!_ Je vous écris au milieu d'un bruit infernal. Je ne sais
-trop ce que je vous dis; mais j'aurais bien des choses à vous dire, de
-vous et de moi, que j'ajourne à la première fois que j'aurai de vos
-nouvelles. En attendant, adieu, et conservez ces fines attaches et
-cette radieuse physionomie que j'admirais.
-
-
-
-
-XIV
-
-Paris, samedi. Mars 1842.
-
-
-Je me demande depuis deux jours si je vous écrirai, et j'aurais d'assez
-bonnes raisons de fierté pour ne pas le faire; mais, ma foi, bien que
-vous ne doutiez pas, j'espère, du plaisir que m'a fait votre lettre,
-j'en ai à vous le dire.
-
-Vous voilà riche; tant mieux. Je vous fais mon compliment. Riche,
-c'est-à-dire libre. Votre ami, qui a eu cette bonne idée, me fait
-l'effet d'une manière d'Auld Robin Gray; il devait être amoureux de
-vous; vous ne l'avouerez jamais, car vous aimez fort le mystère. Je
-vous pardonne, nous nous écrivons trop rarement pour nous quereller.
-Pourquoi n'iriez-vous pas à Rome et à Naples voir des tableaux et du
-soleil? Vous êtes digne de comprendre l'Italie, et vous en reviendrez
-riche de quelques idées et de quelques sensations. Je ne vous conseille
-pas la Grèce. Vous n'avez pas la peau assez dure pour résister à toutes
-les vilaines bêtes qui mangent le monde. À propos de Grèce, puisque
-vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai
-cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, à l'endroit où sont
-morts les derniers des trois cents. Il est probable que cette petite
-fleur a dans ses atomes constitutifs un peu des atomes de feu Léonidas.
-En outre, à cet endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas
-de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle
-profanation!), je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui
-dis que, parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait
-qu'un seul qui ne fût mêlé d'aucune amertume. Je pensais alors à notre
-belle jeunesse. _Pray keep my foolish flower._
-
-Écoutez, voulez-vous quelque souvenir de l'Orient plus substantiel?
-
-J'ai déjà donné malheureusement tout ce que j'avais rapporté de beau.
-Je vous donnerais bien des babouches, mais pour que vous les mettiez
-pour d'autres, merci. Si vous voulez de la confiture de rose et de
-jasmin, il m'en reste encore un peu, mais dépêchez-vous, ou je la
-mangerai toute. Nous nous donnons si rarement de nos nouvelles, que
-nous avons bien des choses à nous dire pour nous mettre au courant.
-Voici mon histoire:
-
-J'ai revu ma chère Espagne pendant l'automne de 1840; j'ai passé deux
-mois à Madrid, où j'ai vu une révolution très-bouffonne, de très-belles
-courses de taureaux, et l'entrée triomphale d'Espartero, qui était la
-parade la plus comique du monde. Je demeurais chez une amie intime,
-qui est pour moi une sœur dévouée; j'allais le matin à Madrid et je
-revenais dîner à la campagne avec six femmes, dont la plus âgée avait
-trente-six ans. Par suite de la révolution, j'étais le seul homme
-qui pût aller et venir librement, en sorte que ces six infortunées
-n'avaient pas d'autre _cortejo._ Elles m'ont prodigieusement gâté.
-Je n'étais amoureux d'aucune et j'ai peut-être eu tort. Bien que je
-ne fusse pas dupe des avantages que me donnait la révolution, j'ai
-trouvé qu'il était très-doux d'être ainsi sultan, même _ad honores._
-À mon retour à Paris, je me suis donné l'innocent plaisir de faire
-imprimer un livre sans le publier. On n'en a tiré que cent cinquante
-exemplaires: papier magnifique, images, etc., et je l'ai donné aux gens
-qui m'ont plu. Je vous offrirais cette rareté si vous en étiez digne;
-mais sachez que c'est un travail historique et pédantesque si hérissé
-de grec et de latin, voire même d'osque (savez-vous seulement ce que
-c'est que l'osque?), que vous ne pourriez y mordre.--L'été passé, je
-me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m'a donné la clef des
-champs pour trois mois, et j'en ai passé cinq à courir entre Malte,
-Athènes, Éphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis
-pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j'ai fait si grand'-peur jadis, que
-seriez-vous devenue si vous m'aviez vu dans mes courses en Asie avec
-une ceinture de pistolets, un grand sabre et--le croiriez-vous?--des
-moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j'aurais fait
-peur au plus hardi brigand de mélodrame. À Constantinople, j'ai vu
-le sultan en bottes vernies et redingote noire, puis tout couvert
-de diamants, à la procession du Baïram. Là, une belle dame, sur la
-babouche de qui j'avais marché par mégarde, m'a donné un grandissime
-coup de poing en m'appelant _giaour._ Voilà mes seuls rapports avec les
-beautés turques. J'ai vu à Athènes et en Asie les plus beaux monuments
-du monde et les plus beaux paysages possibles.
-
-Le drawback consistait en puces et en cousins gros comme des alouettes;
-aussi n'ai-je jamais dormi. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien
-vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie
-métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous
-votre ami tout gris. Et vous, _querida_, êtes-vous changée? J'attends
-avec impatience que vous soyez moins jolie pour vous voir. Dans deux ou
-trois ans, quand vous m'écrirez, dites-moi ce que vous faites et quand
-nous nous verrons. Votre «souvenir respectueux» m'a fait rire et aussi
-votre prétention à le disputer, dans mon cœur, aux chapiteaux ioniques
-et corinthiens.
-
-D'abord, je n'aime plus que le dorique, et il n'y a pas de chapiteaux,
-sans en excepter ceux du Parthénon, qui vaillent pour moi le souvenir
-d'une vieille amitié. Adieu; allez en Italie, et soyez heureuse. Je
-pars aujourd'hui pour Évreux pour affaires de mon métier; je serai de
-retour lundi soir. Si vous voulez manger des feuilles de rose, dites;
-je vous préviens qu'il n'y en a plus qu'une cuillerée pour vous.
-
-
-
-
-XV
-
-Paris, lundi soir. Mars 1842.
-
-
-Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a mis de mauvaise humeur.
-Ainsi, c'est votre orgueil satanique qui vous a empêchée de me voir.
-Au reste, je n'ai pas trop le droit de vous faire des reproches; car,
-l'autre jour, je vous ai rencontrée, je crois, et un sentiment aussi
-mesquin m'a retenu au moment où j'allais vous parler. Vous dites que
-vous valez mieux qu'il y a deux ans: cela vous plaît à dire. Vous
-m'avez semblé embellie; mais vous paraissez avoir acquis, en revanche,
-une assez jolie dose d'égoïsme et d'hypocrisie. Cela peut être
-très-utile; seulement, il n'y a pas de quoi se vanter. Quant à moi,
-je crois ne valoir ni plus ni moins qu'autrefois; je ne suis pas plus
-hypocrite et j'ai peut-être tort. Il est certain qu'on ne m'en aime pas
-davantage. Puisque cette bourse n'est point brodée par votre blanche
-main, que voulez-vous que j'en fasse? Vous devriez bien pourtant me
-donner quelque œuvre de vous; mon miroir et mes confitures méritaient
-cela; au moins eût-il été bien de me dire si vous les aviez reçus; mais
-je n'ai plus le droit de vous gronder. Quand vous irez en Italie et que
-vous passerez par Paris, il est probable que vous ne m'y trouverez pas.
-Où serai-je? le diable le sait. Il n'est pas impossible que je vous
-rencontre aux _Studij_; mais il se peut aussi que j'aille à Saragosse,
-voir cette femme dont vous dites que vous valez autant qu'elle. En fait
-de sœur, je n'en aurai point d'autre. Dites-moi donc, et cela avant
-votre départ de Paris, à quelle époque vous irez à Naples, et si vous
-voulez vous charger d'un volume pour M. Buonuicci, le directeur de
-fouilles de Pompéi. Je laisserai en partant ce volume chez madame de
-C... ou ailleurs.
-
-J'ai souvenance d'avoir vu, il y a bien longtemps, une madame de C...
-dans une maison où se passa un mélodrame dans lequel je jouai le rôle
-de niais. Demandez-lui si elle se souvient de moi.
-
-Adieu donc, et pour longtemps sans doute. Je suis fâché de ne vous
-avoir pas vue. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, vous me
-ferez toujours grand plaisir, quand même vous continueriez le beau
-système d'hypocrisie où vous êtes entrée si triomphalement. Pour la
-lettre de Buonuicci, je vous recommanderai, vous et votre société,
-comme grands archéologues, etc. Vous serez contente de son empressement.
-
-
-
-
-XVI
-
-Paris, samedi 14 mai 1842.
-
-
-Vous saurez, pour commencer, que je ne suis point brûlé. «L'accident
-du chemin de fer de la rive gauche!» c'est ainsi que nous commençons
-toutes nos lettres à Paris depuis quatre jours; et puis je vous dirai
-que votre lettre m'a fait grand plaisir. Je l'ai trouvée au retour
-d'un petit voyage que je viens de faire pour affaires de mon métier,
-voilà pourquoi je vous réponds si tard. S'il faut être franc, et vous
-savez que je ne me corrige pas de ce défaut, je vous avouerai que vous
-m'avez paru fort embellie au physique, mais point du tout au moral;
-vous avez de très-belles couleurs et des cheveux admirables que j'ai
-regardés plus que votre bonnet, qui en valait la peine probablement,
-puisque vous semblez irritée que je n'aie pas su l'apprécier. Mais je
-n'ai jamais pu distinguer la dentelle du calicot. Vous avez toujours la
-taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur les yeux noirs, je n'en
-ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople ni à Smyrne.
-
-Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes restée enfant
-en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus le marché
-hypocrite. Vous ne savez pas cacher vos premiers mouvements; mais
-vous croyez les raccommoder par une foule de petits moyens. Qu'y
-gagnez-vous? Rappelez-vous cette grande et belle maxime de Jonathan
-Swift: _That a lie is too good a thing to be lavished about!_ Cette
-magnanime idée d'être dure pour vous-même vous mènera loin assurément,
-et, dans quelques années d'ici, vous vous trouverez aussi heureuse
-qu'un trappiste qui, après s'être maintes fois donné la discipline,
-découvrirait un jour qu'il n'y a pas de paradis. Je ne sais de quel
-gage vous parlez, et il y a bien d'autres obscurités dans votre lettre.
-Nous ne pouvons pas être ensemble comme je suis avec madame de X...;
-la première condition entre frère et sœur, c'est une confiance sans
-bornes: madame de X... m'a gâté sous ce rapport. J'ai la niaiserie de
-regretter cette épingle, mais je me console en pensant qu'après tout,
-vous vous en êtes repentie. Voilà encore un beau trait de votre part.
-Comme votre stoïcisme a dû être flatté de cette victoire sur vous-même!
-Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en suis bien fâché, mais
-vous n'avez qu'une petite vanité bien digne d'une dévote. La mode est
-au sermon aujourd'hui.--Y allez-vous? Il ne vous manquait plus que
-cela. Je quitte ce sujet, qui me mettrait de trop mauvaise humeur.
-Je crois que je n'irai pas à Saragosse. Il ne serait pas impossible
-que j'allasse à Florence; mais ce qu'il y a de certain, c'est que
-je passerai deux mois dans le Midi à voir des églises et des ruines
-romaines. Peut-être nous rencontrerons-nous au coin d'un temple ou d'un
-cirque. Je vous conseille fortement d'aller en droiture à Naples. Vous
-pourriez cependant, si vous passiez cinq ou six heures à Livourne, les
-employer mieux en allant à Pise voir le Campo-Santo. Je vous recommande
-_la Mort_ d'Orcagna, le _Vergonzoso_, et un buste antique de Jules
-César. À Civita-Vecchia, vous n'avez à voir que M. Bucci, chez qui
-vous achèterez des pierres gravées antiques, et vous lui ferez mes
-compliments. Puis vous irez à Naples, vous logerez _à la Victoire_,
-vous passerez quelques jours à humer l'air et à voir le ciel et la mer.
-De temps en temps, vous irez aux _Studj_. M. Buonuicci vous mènera à
-Pompéi. Vous irez à Pæstum, et vous penserez à moi; dans le temple de
-Neptune, vous pourrez vous dire que vous avez vu la Grèce. De Naples,
-vous irez à Rome, où vous passerez un mois en vous disant qu'il est
-inutile de tout voir parce que vous y reviendrez. Puis vous irez à
-Florence, où vous resterez dix jours. Ensuite, vous ferez ce que vous
-voudrez. En passant à Paris, vous trouverez mon livre pour M. Buonuicci
-et mes dernières instructions. Probablement, je serai alors à Arles
-ou à Orange. Si vous vous arrêtez là, vous me demanderez, et je vous
-expliquerai un théâtre antique, ce qui vous intéressera médiocrement.
-Vous m'avez promis quelque chose en retour de mon miroir turc. Je
-compte pieusement sur votre mémoire. Ah! grande nouvelle! Le premier
-académicien des quarante qui mourra sera cause que je ferai trente-neuf
-visites; je les ferai aussi gauchement que possible et j'acquerrai sans
-doute trente-neuf ennemis. Il serait trop long de vous expliquer le
-pourquoi de cet accès d'ambition. Suffit que l'Académie soit maintenant
-mon cachemire bleu.
-
-Adieu; je vous écrirai avant de partir. Soyez heureuse, mais retenez
-cette maxime, qu'il ne faut jamais faire que les sottises qui vous
-plaisent. Vous aimez peut-être mieux celle de M. de Talleyrand, qu'il
-faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque
-toujours honnêtes.
-
-
-
-
-XVII
-
-Paris, 22 juin 1842.
-
-
-Votre lettre est venue un peu tard, je m'impatientais. Il faut d'abord
-que je réponde aux points capitaux de votre lettre.--1° J'ai reçu
-votre bourse; elle exhalait un parfum fort aristocratique et je l'ai
-trouvée très-jolie. Si vous l'avez brodée vous-même, cela vous fait
-honneur. Mais j'ai reconnu votre goût récent pour le positif: d'abord,
-une bourse pour y mettre de l'argent, puis vous l'estimez cent francs
-à la diligence. Il eût été plus poétique de déclarer qu'elle valait
-une ou deux étoiles; pour moi, je l'estime tout autant. J'y mettrai
-des médailles. Je l'aurais estimée davantage si vous aviez daigné y
-joindre quelques lignes de votre blanche main.--2° Je ne veux pas de
-vos faisans; vous me les offrez d'une vilaine façon, et, de plus, vous
-me dites des choses désagréables au sujet de mes confitures turques.
-C'est vous qui avez le palais d'une _giaour_, si vous ne savez pas
-apprécier ce que mangent les houris. Je crois avoir répondu à tout
-ce qu'il y a de raisonnable dans votre lettre. Je ne veux pas vous
-quereller pour le reste. Je vous abandonne à votre conscience, qui,
-j'en suis sûr, est quelquefois plus sévère pour vous que moi, que vous
-accusez de dureté et d'insouciance. L'hypocrisie, que vous pratiquez
-assez bien, mais en vous jouant, vous jouera un tour à la longue: c'est
-qu'elle deviendra chez vous très-réelle. Quant à la coquetterie, qui
-est la compagne inséparable du vilain vice que vous prônez, vous en
-avez toujours été atteinte et convaincue. Cela vous allait bien lorsque
-vous la tempériez par une certaine franchise, et par du cœur et de
-l'imagination. Maintenant... maintenant, que vous dirai-je? Vous avez
-de très-beaux cheveux noirs et un beau cachemire bleu, et vous êtes
-toujours aimable quand vous le voulez. Dites que je ne vous gâte pas!
-Quant à cette essence dont vous me parlez, c'est votre amitié que vous
-appelez ainsi.--J'aime ce mot _essence_--oui, de la vraie essence de
-rose qui est toujours gelée comme celle d'Andrinople; je vous conterai
-cette histoire orientale.
-
-Il y avait une fois un derviche qui avait paru un saint homme à un
-boulanger. Le boulanger lui promit un jour de lui donner toute sa vie
-du pain blanc. Voilà le derviche enchanté. Mais, au bout de quelque
-temps, le boulanger lui dit: «Nous sommes convenus de pain bis,
-n'est-ce pas? J'ai du pain bis excellent, c'est mon fort, que le pain
-bis.» Le derviche répondit: «J'ai du pain bis plus que je n'en puis
-manger; mais...»
-
-Ma chatte vient de monter sur ma table et j'ai eu toutes les peines du
-monde à l'empêcher de se coucher sur mon papier. Elle m'a fait oublier
-la fin de mon conte; c'est dommage, car c'était fort beau. Savez-vous
-que j'avais fait, parmi d'autres châteaux, celui-ci: c'était de vous
-rencontrer à Marseille en septembre et de vous y montrer les lions,
-et de vous y faire manger des figues et de la bouillabaisse. Mais il
-faut que je sois de retour à Paris vers le 15 août, afin d'y faire de
-la prose pour mon ministre. Mais vous mangerez de la bouillabaisse
-toute seule, et vous verrez sans moi le musée et les caves de
-Saint-Victor. En revanche, vous pourriez recevoir de ma main, à Paris,
-mes instructions pour l'Italie. Puisque ce que vous désirez arrive,
-je vous prie humblement de désirer que je sois académicien. Cela me
-fera grand plaisir, pourvu que vous n'assistiez pas à ma réception.
-Au reste, vous avez du temps devant vous pour souhaiter. Il faut que
-la peste se déclare parmi ces messieurs pour que mes chances soient
-belles; il faudrait surtout, pour les embellir, que je vous empruntasse
-un peu de cette hypocrisie que vous entendez si bien aujourd'hui. Je
-suis trop vieux pour me reformer. Si j'essayais, je serais encore pire
-que je ne suis. Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi;
-mais comment le saurais-je? Vous ne me direz jamais ni tout le bien ni
-tout le mal que vous en pensez. Autrefois, je ne pensais pas grand bien
-de _my precious self._ Maintenant j'ai un peu plus d'estime pour moi,
-non pas que je me croie devenu meilleur, mais c'est le monde qui est
-devenu pire. Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier
-force canaille qui habite le théâtre antique; n'est-ce pas une jolie
-occupation? Vous seriez aimable de m'écrire avant mon départ une
-lettre remplie de douceurs. J'aime beaucoup qu'on me gâte, et puis je
-suis horriblement triste et découragé. Il faut vous dire que je passe
-mes soirées à relire mes œuvres, qu'on réimprime. Je me trouve bien
-immoral et quelquefois bête. Il s'agit de diminuer l'immoralité et la
-bêtise sans se donner trop de peine; d'où il résulte pour moi beaucoup
-de _blue devils._ Je vous dis adieu et vous baise très-humblement les
-mains. Savez-vous ce que j'ai trouvé dans mes archives? un fil bleu
-très-court avec deux nœuds. Je l'ai mis dans la bourse.
-
-
-
-
-XVIII
-
-Châlon-sur-Saône, 30 juin 1842.
-
-
-Vous avez bien deviné la fin de l'histoire: le derviche fut mystifié
-par le boulanger, mais le saint homme n'aimait pas le pain bis.
-
-Je suis dans une ville qui m'est particulièrement odieuse, seul dans
-une auberge à écouter un vent de sud-est effroyable, qui dessèche tout
-et qui produit dans les grands corridors des harmonies à porter le
-diable en terre. Cela fait que je suis très-furieux contre la nature
-entière. Je vous écris pour me consoler un peu, et je me réjouis en
-pensant que, dans votre prochain voyage, vous aurez plus d'une fois
-des jours semblables à celui-ci. J'ai vu dans l'église Saint-Vincent
-une fort jolie demoiselle qui faisait des stations. N'appelez-vous
-pas ainsi des prières ou quelque chose d'approchant que l'on dit
-devant quelques gravures qui représentent les principales scènes
-de la Passion? Sa mère était auprès d'elle qui la surveillait fort
-attentivement. Tout en prenant des notes sur de vieux chapiteaux
-byzantins, je me demandais ce que pouvait avoir fait cette jeune fille
-pour mériter cette pénitence. Le cas devait être assez grave. Êtes-vous
-devenue bien dévote, suivant la mode presque générale maintenant? vous
-devez être dévote par la même raison que vous avez un cachemire bleu.
-J'en serais fâché cependant; notre dévotion en France me déplaît;
-c'est une espèce de philosophie très-médiocre, qui vient de l'esprit
-et non du cœur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie,
-j'espère que vous trouverez, comme moi, que c'est la seule bonne;
-seulement, ne l'a pas qui veut et il faut être né au delà des Alpes ou
-des Pyrénées pour croire ainsi. Vous ne sauriez vous faire une idée
-du dégoût que m'inspire notre société actuelle. On dirait qu'elle a
-cherché par toutes les combinaisons possibles à augmenter la masse
-d'ennui nécessaire dans l'ordre du _monde._ Je vous attends à votre
-retour d'Italie; vous aurez vu une société où tout tend, au contraire,
-à rendre l'existence de chacun plus douce et plus supportable. Nous
-reprendrons alors nos discussions sur l'hypocrisie, et il est possible
-que nous nous entendions.
-
-J'ai passé presque tout mon hiver à étudier la mythologie dans de vieux
-bouquins latins et grecs. Cela m'a extrêmement amusé, et, s'il vous
-vient jamais en tête l'envie de connaître l'histoire des pensées des
-hommes, ce qui est bien plus intéressant que celle de leurs actions,
-adressez-vous à moi et je vous indiquerai trois ou quatre livres à
-lire, qui vous rendront aussi savante que moi, ce qui n'est pas peu
-dire! À quoi passez-vous votre temps? je me demande cela quelquefois
-sans pouvoir trouver une réponse raisonnable. Si j'avais à tirer votre
-horoscope, je prédirais que vous finirez par faire un livre: c'est
-la conséquence inévitable de la vie que vous menez et que les femmes
-mènent en France. D'abord de l'imagination et quelquefois du cœur;
-puis, de l'hypocrisie, on passe à la dévotion, puis on se fait auteur.
-À Dieu ne plaise que vous en veniez jamais là!
-
-J'espère voir madame de X... à Paris cette année, si cela arrivait, je
-voudrais que vous la vissiez. Vous apprendriez que le pain bis est plus
-difficile à faire que vous n'avez l'air de le croire. Rien ne sera plus
-facile, si vous le voulez bien, que de faire la connaissance de cette
-boulangère-là.
-
-Adieu; le vent souffle toujours. Je dois rester un mois en province,
-et, si vous avez du temps à perdre et l'envie de me faire grand
-plaisir, vous n'avez qu'à m'écrire à Avignon, poste restante.
-
-
-
-
-XIX
-
-Avignon, 20 juillet 1812.
-
-
-Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du
-pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi
-de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis
-humble et soumis.
-
-Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par
-cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais
-d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand
-besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre
-a été du moins une diversion.
-
-J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous
-vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec
-le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle
-est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec
-moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il
-faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop à
-trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait,
-au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il
-vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai
-encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides,
-mais je me bats les flancs pour les conserver.
-
-Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez
-Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était
-d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main
-et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais
-l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle),
-je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce
-une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien
-oriental. _Basta!_ Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la
-connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est
-quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un
-boulanger.
-
-Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je
-suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de
-vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. À propos
-de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la
-dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le
-rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je
-suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction
-de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage
-pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la
-grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez
-la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait
-pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le
-grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel;
-deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de
-sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui
-fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air,
-l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la
-traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier
-sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais
-je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens
-à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si
-étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me
-souviens qu'il appelle la mer _pourpre_, et jamais je n'avais compris
-ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe
-de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il
-eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé
-magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce.
-J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du
-plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières
-phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites
-que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs,
-je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois
-vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en
-me disant que vous n'avez ni cœur ni imagination; à force de nier l'un
-et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas
-jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un _essai_ de
-votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en
-tenir.
-
-Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je
-suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous
-dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer
-autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette
-fois passablement résigné et convenable, _signora Fornarina?_
-
-
-
-
-XX
-
-Paris, 27 août 1842.
-
-
-Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les
-précédentes. Vous eussiez bien fait de me l'envoyer là-bas. Cette
-rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter
-de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui
-vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes
-qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté.
-C'est _efplokamos._ _Ef_, bien, _plokamos_, boucle de cheveux. Les deux
-mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part:
-
- Νύμφη εὐπλοχαμοῦς Καλυψῶ.
- Nimfi efplokamouça Calypso.
- Nymphe bien frisante Calypso.
-
-N'est-ce pas fort joli? Ah! pour l'amour du grec, etc.
-
-Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l'Italie. Vous risquez
-de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur
-mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me
-croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous
-ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des bec-figues, ainsi
-nommés parce qu'ils se nourrissent de raisins.
-
-Je n'admets point votre version de la parabole.
-
-Il m'est arrivé à mon retour une aventure qui m'a quelque peu mortifié
-en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par
-le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à
-partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables
-entrèrent, qui s'annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je
-croyais qu'ils allaient me parler de quelque église, lorsqu'ils me
-dirent pompeusement et prolixement qu'ils venaient recommander à
-ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je
-leur répondis de très-mauvaise humeur que je serais très-loyal et
-très-vertueux, mais que j'étais fort mécontent de voyager avec une
-femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La
-malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie,
-simplement et coquettement mise, qui s'annonça comme malade en voiture
-et désespérant d'arriver vivante à Paris. Notre tête-à-tête commença.
-Je fus aussi poli et aimable qu'il m'est possible de l'être quand je
-suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien,
-sans accent marseillais, était très-bonapartiste, très-enthousiaste,
-croyait à l'immortalité de l'âme, pas trop au catéchisme, et voyait en
-général les choses en beau. Je sentais qu'elle avait une certaine peur
-de moi. À Saint-Étienne, le briska à deux places fut échangé pour une
-voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et
-par conséquent vingt-quatre heures de tête-à-tête à ajouter aux trente
-premières. Mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup,
-il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n'est
-qu'elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour
-finir, à Moulins, nous primes deux compagnons assez maussades, et
-nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les
-bras d'un homme très-laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma
-casquette, et j'allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d'une
-voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas: «Monsieur, je
-suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous
-en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n'oublierai le
-bonheur que j'ai eu de voyager avec un homme aussi _illustre._» Je cite
-le texte. Mais ce mot illustre m'expliqua les conseillers municipaux
-et la peur de la dame. Il était évident qu'on avait vu mon nom sur le
-livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes œuvres, s'attendait
-à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être
-partagée par plus d'une autre de mes lectrices. Comment avez-vous
-eu l'idée de me connaître? Cela m'a mis de mauvaise humeur pendant
-deux jours, puis j'en ai pris mon parti. Ce qu'il y a de singulier
-dans ma vie, c'est qu'étant devenu un très-grand vaurien, j'ai vécu
-deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu'après être redevenu
-très-moral, je passe encore pour vaurien.
-
-En vérité, je ne crois pas l'avoir été plus de trois ans, et je
-l'étais, non de cœur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être
-par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l'Académie; et
-puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au
-sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et
-je n'aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les
-déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en
-voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que
-les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire
-même avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peintures des
-_Studij_ quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me
-semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement, je ne
-vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui
-veut dire des cheveux noirs: Μελαγχαἱτης (_Mélankhétis_); ce χα est
-une aspiration diabolique.
-
-Je serai à Paris tout l'automne, je pense. Je vais travailler beaucoup
-à un livre moral, aussi amusant que la guerre sociale que vous porterez
-à Naples. Adieu. Vous m'avez promis des douceurs, je les attends
-toujours, mais je n'y compte guère.
-
-Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas! j'ai perdu la plus
-belle l'autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action:
-c'était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette
-pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n'y a aucun autre
-monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez moi.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en
-français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas
-croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en
-regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique à
-D...?
-
-Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je
-sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela
-est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du
-malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout
-le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien
-rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique,
-sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec,
-comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends
-par diabolique; διἁβολος, c'est-à-dire calomniateur. Vous vous moquez
-de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des
-réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il
-est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie,
-très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité
-surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la
-bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse.
-Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la
-vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que
-je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des
-muletiers et des paysannes d'Andalousie. Écrivez cela dans mon oraison
-funèbre et vous aurez dit la vérité.
-
-Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est
-temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et
-surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes,
-des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma
-cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère,
-convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous
-direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze
-jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de
-mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la
-sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les
-autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous;
-ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas
-d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César
-fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout
-pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre
-et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes
-d'État, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge
-où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la
-différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire?
-
-Êtes-vous arrivé, dans l'_Odyssée_, à un passage que je trouve
-admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore
-et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie.
-Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère.
-On voit partout dans l'_Odyssée_ cet amour incroyable des Grecs
-pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est
-ξενιτεἱά, l'étrangeté, le voyage. Être en ξενιτεἱά, c'est pour un
-Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce
-qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma
-gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent
-avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela
-s'appelle κονκονρἑτζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de
-petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose
-de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ
-pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes.
-
-Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez
-plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me
-plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon
-à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois
-d'octobre, et ce sera bien fait!
-
-
-
-
-XXII
-
-Paris, 24 octobre 1842.
-
-
-C'est fort aimable à vous de me laisser dans l'ignorance de la partie
-du monde qui a l'avantage de vous posséder. Adresserai-je cette lettre
-à Naples ou à ***, ou bien à Paris? Vous me dites dans votre dernière
-lettre que vous allez partir pour Paris, peut-être pour l'Italie, et,
-depuis, point de nouvelles. Je soupçonne que vous êtes ici et que
-vous m'en avertirez quand vous serez repartie; cela sera _highly in
-character._ Depuis vous avoir écrit, j'ai fait un voyage de quelques
-jours, et, à mon retour, j'ai trouvé votre lettre de date déjà si
-ancienne, que je n'ai pas cru pouvoir vous répondre à ***. D'ailleurs,
-j'admire beaucoup comment, en regardant de gros caractères imprimés,
-vous avez deviné l'écriture cursive toute seule, comme vous dites.
-Si vous avez un peu de patience, avec des dispositions semblables,
-vous deviendrez une madame Dacier. Pour moi, je ne m'occupe plus de
-grec ni de français; je suis tombé à l'état de fossile, et, lorsque
-je lis ou écris, je vois les caractères danser d'une façon très-peu
-agréable. Vous me demandez s'il y a des romans grecs. Sans doute il y
-en a, mais bien ennuyeux, selon moi. Il n'est pas que vous ne puissiez
-vous procurer une traduction de _Théagène et Chariclée_, qui plaisait
-tant à feu Racine. Essayez si vous pouvez y mordre; il y a encore
-_Daphnis et Chloé_, traduit par Courier. Cela est fort prétentieusement
-naïf et pas trop exemplaire. Enfin, il y a une nouvelle admirable,
-mais immorale et très-immorale: c'est l'_Ane de Lucius_, traduit
-encore par Courier. On ne se vante pas de l'avoir lue, mais c'est son
-chef-d'œuvre! Décidez-vous d'après cela, je m'en lave les mains. Le
-mal des Grecs, c'est que leurs idées de décence et même de moralité
-étaient fort différentes des nôtres. Il y a bien des choses dans leur
-littérature qui pourraient vous choquer, voire même vous dégoûter, si
-vous les compreniez. Après Homère, vous pouvez lire en toute assurance
-les tragiques, qui vous amuseront et que vous aimerez parce que vous
-avez le goût du beau, τὸ καλόν, ce sentiment que les Grecs avaient au
-plus haut degré et que nous tenons d'eux, nous autres, _happy few._ Si
-vous avez le courage de lire l'histoire, vous serez charmée d'Hérodote,
-de Polybe et de Xénophon. Hérodote m'enchante. Je ne connais rien de
-plus amusant. Commencez par l'_Anabase ou la Retraite des Dix Mille_;
-prenez une carte de l'Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur
-voyage; c'est Froissard gigantesque. Puis vous lirez Hérodote, enfin
-Polybe et Thucydide; les deux derniers sont bien sérieux. Procurez-vous
-encore Théocrite et lisez _les Syracusaines._ Je vous recommande
-bien aussi Lucien, qui est le Grec qui a le plus d'esprit, ou plutôt
-de notre esprit; mais il est bien mauvais sujet, et je n'ose. Voilà
-trois pages de grec. Quant à la prononciation, si vous voulez, je vous
-enverrai une page de ma main que j'avais préparée à votre intention,
-qui vous apprendra la meilleure, c'est-à-dire la prononciation des
-Grecs modernes. Celle des écoles est plus facile, mais absurde.
-
-Nous avons commencé à nous écrire en faisant de l'esprit, puis nous
-avons fait quoi? je ne vous le rappellerai pas. Voilà que nous faisons
-de l'érudition. Il y a un proverbe latin qui fait l'éloge du juste
-milieu; j'avais l'intention de vous dire des duretés en commençant
-ma lettre, et c'est au grec que vous devez sans doute sa parfaite
-douceur. Je ne vous en garde pas moins rancune de la persistance de
-vos habitudes hypocrites; mais, en écrivant, j'ai perdu un peu de ma
-mauvaise humeur. Ne regrettez pas le voyage d'Italie, si vous n'y êtes
-pas. Il y a fait un temps effroyable, froid, pluie, etc. Rien de plus
-laid qu'un pays qui n'est pas habitué à ces deux fléaux. Adieu. Je
-voudrais bien savoir où vous êtes.--Ἔῤῤωσο (Fortifie-toi).
-
-C'est la fin d'une lettre grecque.
-
-_P.-S._--En ouvrant un livre, je trouve ces deux petites fleurs
-cueillies aux Thermopyles, sur la colline où Léonidas est mort. C'est
-une relique, comme vous voyez.
-
-
-
-
-XXIII
-
-Jeudi, octobre 1842.
-
-
-Voulez-vous entendre un opéra italien avec moi aujourd'hui? Je suis
-le propriétaire d'une loge les jeudis, avec mon cousin et sa femme.
-Ils sont en voyage et je suis seul maître; il faudrait que vous
-eussiez sous la main ou votre frère ou l'un de vos parents qui ne
-me connaîtrait pas. Enfin, vous me feriez grand plaisir en venant.
-Répondez-moi un mot avant six heures et je vous ferai dire le numéro de
-la loge; je crois qu'on donne _la Cenerentola._ Inventez quelque jolie
-histoire que vous me direz à l'avance pour expliquer ma présence; mais
-que l'histoire soit telle que je puisse causer avec vous.
-
-
-
-
-XXIV
-
-Vendredi matin, octobre 1842.
-
-
-Je vous remercie bien d'être venue hier, vous m'avez fait grand
-plaisir. J'espère que votre frère n'a rien trouvé d'extraordinaire à la
-rencontre. J'ai un cachet étrusque pour vous; je ne puis souffrir celui
-dont vous vous servez. Je vous donnerai l'autre la première fois que je
-vous verrai. Voici la page de grec que je vous avais préparée; quand
-vous retomberez dans l'érudition, elle pourra vous servir.
-
-
-
-
-XXV
-
-Mardi soir, octobre 1842.
-
-
-Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle
-est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas,
-croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie
-ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma
-part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il
-faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je
-ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins
-du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid.
-Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez
-montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le
-dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure
-pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort
-admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi
-près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce
-que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de
-purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie
-de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que
-vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais
-je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie.
-Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez
-bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup,
-comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je
-veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre
-d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce
-qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade
-et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête.
-Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite
-bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir _Frédégonde_, qui m'a
-ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs
-sans blanc, comme le diable, dit-on.
-
-
-
-
-XXVI
-
-Paris, mardi soir.
-
-
-Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la
-pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites
-que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je
-n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup
-d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de
-moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six
-ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou
-quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant,
-nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de
-moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons
-même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde,
-depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres.
-Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me
-traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de
-combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez,
-mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon
-de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement
-vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous
-l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au
-cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il
-est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner;
-non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'_eternal fitness of
-things._ Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce
-que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal
-en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis
-pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée
-pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait
-de la peine, et les choses que j'ai sur le cœur, je ne m'en délivre
-pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de
-Cerbère.
-
-
-
-
-XXVII
-
-Paris, samedi, novembre 1842.
-
-
-_Das Lied des CLÆRCHENS gefällt mir zu gar; aber warum haben Sie
-nicht das Ende geschrieben?_--C'est vraiment admirable de voir à
-quel point cette pierre étrusque vous plaît! Combien de gâteaux
-l'estimez-vous? Vous n'avez pas seulement cherché à savoir ce qu'il y
-a dessus. C'est un homme qui tourne un pot. Il faut dire une hydrie,
-c'est plus grec et plus noble. C'était peut-être le cachet d'un potier
-autrefois, ou bien il y a là une allusion mythologique que je pourrais
-vous expliquer, si je voulais. Quant à l'autre cachet, son histoire
-est étrange. Je l'ai trouvé dans le feu d'une cheminée, rue d'Alger,
-en tisonnant; c'est une très-grosse et très-lourde bague en bronze;
-les caractères en sont cabalistiques; on croit quelle a servi à un
-magicien ou bien à des gnostiques. Vous y avez vu un petit homme,
-un soleil, une lune, etc. N'est-ce pas fort curieux de trouver cela
-rue d'Alger dans les cendres? Qui sait si ce n'est pas au pouvoir
-mystérieux de cet anneau que je dois votre chanson de _Claire?_ Je
-suis très-réellement malade, mais ce n'est pas une raison pour ne pas
-sortir. Par exemple, si vous vouliez recevoir le cachet étrusque de ma
-main, je vous le donnerais avec grand plaisir; tandis que cela ferait
-scandale dans une lettre chez votre portier. Mais je ne veux plus rien
-vous demander, car vous devenez tous les jours plus impérieuse, et
-vous avez des raffinements de coquetterie scandaleux. Il paraît que
-vous n'appréciez pas les yeux sans blanc et que vous estimez beaucoup
-les blancs-bleus. Vous prenez aussi soin de me rappeler vos yeux, que
-je n'ai pas oubliés, bien que je les aie peu vus. Celui qui vous a
-appris cette particularité, que vous osez me dire ignorée de vous,
-est-ce votre maître de grec ou votre maître d'allemand? ou bien dois-je
-croire que vous avez appris toute seule l'écriture cursive allemande
-comme la grecque? Autre article de foi à ajouter à l'aversion que vous
-avez pour les miroirs. Vous devriez bien cultiver une fleur germanique
-nommée _die Aufrichtigkeit._ Je viens d'écrire le mot _Fin_ au bas
-de quelque chose de très-savant, que j'ai fait avec toute la mauvaise
-humeur possible; reste à savoir s'il n'y a pas des longueurs dans ce
-mot. Cependant, je me sens plus léger depuis que j'ai fini, et plus
-heureux; c'est pourquoi je suis si doux et si aimable à votre égard;
-sans cela, je vous aurais dit plus vertement vos vérités. Vous devriez
-me voir, ne fût-ce que pour sortir de l'atmosphère de flatterie où
-vous vivez. Il faut qu'un jour nous allions ensemble au Musée voir des
-tableaux italiens; ce sera une compensation pour le voyage manqué, et
-l'avantage de m'avoir pour cicerone est inappréciable. Ce n'est pas une
-condition pour que je vous donne ma pierre étrusque; dites comment, et
-vous l'aurez.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-Paris, novembre 1842.
-
-
-M. de Montrond dit qu'il faut se garder des premiers mouvements,
-parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. On dirait que vous avez
-beaucoup médité sur ce beau précepte, car vous le pratiquez avec
-une rare constance: lorsqu'il vous vient une bonne résolution, vous
-l'ajournez toujours indéfiniment. Si j'étais à Civita-Vecchia, je
-chercherais, parmi les pierres de mon ami Bucci, quelque Minerve
-étrusque; ce serait pour vous le meilleur cachet. En attendant, mon
-potier est tout prêt, et je dis toujours comme Léonidas: Μολὡν λαβἑ.
-Je pense le garder encore quelque temps, jusqu'à la veille de votre
-départ. Vous saurez que je suis beaucoup mieux et moins en proie aux
-_blue devils._ J'ai travaillé même avec plaisir, ce qui ne m'était pas
-arrivé depuis longtemps. Je fais de grands projets pour mon hiver, et
-c'est bon signe pour mon moral. Tout cela me rend de bonne humeur;
-car, si je vous écrivais sous le coup de votre lettre allemande, je
-vous dirais vos vérités le plus durement qu'il me serait possible.
-Vous n'y perdrez rien, car, si je vois aujourd'hui en couleur de rose,
-c'est une raison pour que mes lunettes prennent bientôt une teinte plus
-sombre. Je voudrais bien savoir ce que vous faites et comment vous
-passez votre temps. En vous voyant si savante en grec et en allemand,
-etc., je conclus que vous vous ennuyiez fort à ***, et que vous passez
-votre vie avec des livres et quelques savants professeurs pour vous
-les commenter. Mais je me demande si cela n'a pas changé à Paris, et
-je m'imagine que votre temps se passe de tout autre manière. Si je
-ne vivais pas depuis longtemps dans la solitude la plus rigoureuse,
-je saurais vos faits et gestes, et probablement les rapports qu'on
-me ferait me donneraient une toute autre idée de vous que vos
-lettres ne le font; bien que vous vous vantiez extrêmement, j'ai la
-faiblesse de croire que vous êtes avec moi plus franche, je veux dire
-moins hypocrite que dans le monde. Il y a en vous des contraires si
-nombreux, que j'en suis fort dérangé pour arriver à une conclusion
-exacte, c'est-à-dire à la somme totale: + tant de bonnes qualités, -
-tant de mauvaises = X. Cet X-là m'embarrasse. Lorsque je vous vis, à
-votre départ de Paris, chez madame de V..., notre amie, votre extrême
-élégance me surprit fort. Les gâteaux, que vous mangez de si bon
-appétit pour vous remettre des courbatures que vous gagnez à l'Opéra,
-m'ont encore plus étonné. Ce n'est pas que, parmi vos défauts, je ne
-compte en première ligne la coquetterie et la gourmandise; mais je
-croyais que la forme de ces défauts-là était une forme toute morale; je
-croyais que vous ne songiez pas trop à votre toilette et que vous étiez
-femme à manger par distraction; que vous aimiez à faire de l'impression
-sur les gens par vos yeux et «vos beaux mots», non pas par vos robes.
-Voyez comme je m'étais trompé! Mais, cette fois, vous ne me reprocherez
-pas de voir en mal: tandis que vous vous pervertissez tous les jours,
-il me semble que je m'améliore. Il est une heure tout à fait indue et
-j'ai quitté une très-docte compagnie de Grecs et de Romains pour vous
-écrire. L'idée que je dois me lever de bonne heure demain, c'est-à-dire
-aujourd'hui, vient de me passer par la tête et m'empêche de vous
-expliquer comme quoi je vaux mieux que je ne valais, lorsque vous vous
-amusiez à me mystifier avec madame ***. À une autre fois mon éloge;
-aussi bien je n'ai plus de place.
-
-
-
-
-XXIX
-
-Paris, 2 décembre 1842.
-
-
-Il y a dans je ne sais quel vieux roman espagnol un conte assez
-gracieux. Un barbier avait sa boutique à l'angle de deux rues, et
-la boutique avait deux portes. Par une de ces portes, il sortait et
-donnait un coup de poignard au passant, et, rentrant aussitôt, il
-ressortait par l'autre porte et pansait le blessé. _Gelehrten ist gut
-predigen._ Je n'en yeux pas autrement à votre cachemire bleu ni à vos
-gâteaux; tout cela me semble fort naturel; j'estime la coquetterie
-et la gourmandise, mais quand on les avoue franchement. Et vous qui
-aspirez à bon droit à être quelque chose de plus qu'une femme du monde,
-pourquoi en auriez-vous les défauts? pourquoi n'êtes-vous jamais
-franche avec moi? Et, pour vous en donner l'exemple, voulez-vous ou
-ne voulez-vous pas venir avec moi, mardi prochain, au Musée? Si vous
-ne voulez pas, ou si cela vous contrarie ou vous inquiète, vous aurez
-votre pierre étrusque mardi soir dans une petite boîte qui vous sera
-apportée de la manière la plus simple. Vous êtes assez amusante avec
-votre disposition à la coquetterie. Vous me reprochez mon insouciance,
-et, si je n'étais pas, ou si je ne paraissais pas insouciant, vous me
-feriez enrager. Pourquoi porte-t-on un parapluie? C'est parce qu'il
-pleut. Madame de M. *** viendra à Paris malgré vos souhaits. Elle doit
-acheter le trousseau de sa fille, qui se marie au printemps; et, à
-moins d'une révolution extraordinaire, ledit trousseau se fera à Paris,
-et peut-être la noce aussi. Je ne connais pas le futur; mais, à force
-d'intrigues, j'ai contribué à en écarter un autre qui me déplaisait,
-quoique très-exceptionnable sous beaucoup de rapports. Il n'était pas
-assez grand de taille; il avait, d'ailleurs, cinq ou six grandesses
-accumulées sur un petit corps. Cette action-là est une preuve de
-mon amélioration. Autrefois, les ridicules des autres m'amusaient;
-maintenant, je voudrais les épargner à presque tout le monde. Je
-suis aussi devenu plus humain, et, lorsque j'ai revu des courses de
-taureaux, à Madrid, je n'ai pas retrouvé mes émotions de plaisir de
-dix ans plus tôt; et puis j'ai horreur de toutes les souffrances et je
-crois aux souffrances morales depuis quelque temps. Enfin, je tâche
-d'oublier mon _moi_ le plus possible. Voilà, en peu de mots, la liste
-de mes perfections.
-
-Ce n'est pas par _vanagloria_ que je voudrais être académicien. Je
-me présenterai un de ces jours, et je serai black-boulé. J'espère
-avoir assez de constance et de fermeté pour prendre bien la chose
-et pour persister. Si le choléra revient, j'arriverai peut-être au
-fauteuil. Non, je n'ai nulle _vanagloria._ Je vois les choses peut-être
-trop positivement, mais j'ai été _escarmentado_ pour avoir vu trop
-poétiquement. Au reste, croyez que vous ne saurez jamais ni tout le
-bien ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour
-des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont
-pas les miens. Je me représente maintenant vos soirées passées entre
-vos deux frères. Adieu.
-
-
-
-
-XXX
-
-Décembre, lundi matin.
-
-
-Voilà ce qui s'appelle parler. Demain à deux heures, là où vous dites.
-J'espère vous voir demain délivrée de votre migraine, malgré laquelle
-vous êtes plus aimable qu'à votre ordinaire. Adieu; je serai heureux de
-regarder la _Joconde_ avec vous. Je suis obligé de courir les quatre
-coins de Paris et je n'ai que le temps de vous remercier de votre
-gracieuseté presque inattendue.
-
-
-
-
-XXXI
-
-Mercredi.
-
-
-N'est-ce pas qu'on fait le diable plus noir qu'il n'est? Je me réjouis
-d'apprendre que vous n'êtes pas enrhumée et que vous avez bien dormi.
-C'est plus que je ne puis dire. Veuillez seulement réfléchir que le
-Musée sera fermé le 20 janvier pour l'exposition des tableaux, et que
-ce serait pitié de ne pas lui dire adieu. Vous allez trouver à cette
-proposition mille et un _mais_ sans doute. Craignez de vous repentir,
-le 21 janvier, de n'avoir pas retrouvé le _courage_ que vous avez eu
-hier.
-
-
-
-
-XXXII
-
-Paris, dimanche soir. Décembre.
-
-
-Votre lettre ne m'a pas surpris un moment, je m'y attendais. Je vous
-connais assez maintenant pour être sûr que, lorsque vous avez eu
-quelque bonne pensée, vous vous en repentez, et vous tâchez de la faire
-oublier bien vite. Vous vous entendez fort bien, d'ailleurs, à dorer
-les pilules les plus amères, c'est une justice que je vous dois. Comme
-je ne suis pas le plus fort, je n'ai rien à dire pour combattre votre
-héroïque résolution de ne pas retourner au Musée. Je sais fort bien que
-vous n'en ferez qu'à votre tête; seulement, j'espère que, d'ici à un
-mois, vous pourrez avoir quelque pensée plus charitable en ma faveur;
-peut-être avez-vous raison. Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Entre
-santa y santo, pared de cal y canto._ Vous me comparez au diable. Je
-me suis aperçu que, mardi soir, je ne pensais pas assez à mes bouquins
-et trop à vos gants et à vos brodequins. Mais, malgré tout ce que vous
-me dites avec votre diabolique coquetterie, je ne crois pas que vous
-ayez peur de retrouver au Musée nos folies d'autrefois. Franchement,
-voici ce que je pense de vous, et comment je m'explique votre refus:
-vous aimez à avoir un but vague à votre coquetterie, et ce but, c'est
-moi. Vous ne le voudriez pas trop près, d'abord: parce que, si vous
-manquiez à le toucher, votre vanité en souffrirait trop, et puis parce
-que, en le voyant de trop près, vous trouveriez qu'il ne vaut pas la
-peine qu'on le vise; ai-je deviné? J'avais envie, l'autre jour, de
-vous demander quand je vous reverrais, et peut-être m'auriez-vous dit
-un jour si je vous en avais bien pressée; et puis j'ai pensé qu'après
-m'avoir dit oui, vous m'écririez non; que cela me ferait de la peine et
-me mettrait en colère.
-
-Je vous parle toujours avec la plus niaise franchise, mais l'exemple ne
-vous touche point.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-Dimanche, 19 décembre 1842.
-
-
-On voit bien que vous avez eu des professeurs d'allemand et de grec;
-mais il est permis de douter que vous en ayez eu de logique. En effet,
-vit-on jamais raisonner de la sorte! par exemple, lorsque vous me
-dites que vous ne voulez pas me voir, parce que, quand vous me voyez,
-vous craignez de ne plus me revoir, etc. À ces causes, je tiens votre
-lettre pour non avenue. La seule chose qui m'ait paru claire, c'est
-que vous avez un mouchoir à me donner. Envoyez-le-moi ou dites-moi de
-le recevoir de votre main, ce qui me conviendrait beaucoup mieux. Je
-hais les surprises qu'on m'annonce, parce que je me les représente
-beaucoup plus belles qu'elles ne sont en effet. Croyez-moi, revoyons
-le Musée ensemble; si je vous ennuie, tout sera dit, je ne vous y
-reprendrai plus; sinon, qui empêche que nous nous voyions de temps en
-temps? À moins que vous ne me donniez quelque raison intelligible, je
-persisterai à croire ce qui vous irrite tant.--Je vous aurais répondu
-tout de suite, mais j'avais perdu votre lettre et je voulais la relire.
-J'ai bouleversé ma table, je l'ai rangée, ce qui n'est pas une petite
-affaire; enfin, après avoir brûlé quelques rames de vieux papiers
-destinés à ramasser la poussière sur mon bureau, j'ai cru que votre
-lettre s'était anéantie par quelque sortilège. Je l'ai retrouvée tout à
-l'heure dans mon Xénophon, où elle était entrée, je ne sais comment; je
-l'ai relue avec admiration. Il faut assurément que vous n'ayez guère de
-cette vénération dont vous me parlez quelquefois, pour me dire tant de
-_sinrazones_; mais je vous les pardonnerai si nous nous voyons bientôt;
-car, lorsque vous parlez, vous êtes bien plus aimable que lorsque vous
-écrivez.
-
-Je suis très-souffrant, je tousse à fendre les rochers, et cependant
-je vais lundi soir entendre mademoiselle Rachel dire des tirades de
-_Phèdre_ devant cinq ou six grands hommes. Elle croira que ma toux est
-une cabale contre elle. Écrivez-moi bientôt. Je m'ennuie horriblement,
-et vous feriez une œuvre de charité en me disant quelque chose
-d'aimable, comme vous faites quelquefois.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-Décembre 1842.
-
-
-Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent à
-faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content
-ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve
-aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui
-m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül,
-je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville,
-l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas,
-et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce
-Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel
-mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se
-faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un
-grand poème sur _la Nature des choses_, poème athée, impie, abominable,
-etc.
-
-La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis
-je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les
-ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour
-voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là? J'ai encore d'autres
-ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous
-que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance,
-chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une
-ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre
-correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac?
-Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les
-choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur à
-votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait
-impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve
-que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On
-embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais
-cœur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux?
-
-Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de
-l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là. Lorsque j'aurai fini la
-prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer
-une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques.
-
-
-
-
-XXXV
-
-Décembre 1842.
-
-
-Vous saurez que j'ai été très-malade depuis que nous ne nous sommes
-vus. J'ai eu tous les chats du monde dans la gorge, tous les feux de
-l'enfer dans la poitrine et j'ai passé quelques jours dans mon lit à
-méditer sur les choses de ce monde. J'ai trouvé que j'étais sur la
-pente d'une montagne dont j'avais à peine, avec beaucoup de fatigue et
-peu d'amusement, dépassé le sommet, que cette pente était bien roide
-et bien ennuyeuse à dégringoler, et qu'il serait assez avantageux de
-rencontrer un trou avant d'arriver au bas. Le seul motif de consolation
-que j'aie découvert le long de cette pente, c'est un peu de soleil bien
-loin, quelques mois passés en Italie, en Espagne ou en Grèce à oublier
-le monde entier, le présent et surtout l'avenir. Tout cela n'était
-pas gai; mais l'on m'a apporté quatre volumes du docteur Strauss, la
-_Vie de Jésus._ On appelle cela de l'_exégèse_ en Allemagne; c'est un
-mot tout grec qu'ils ont trouvé pour dire discussion sur la pointe
-d'une aiguille; mais c'est fort amusant. J'ai remarqué que plus une
-chose est dépourvue d'une conclusion utile, plus elle est amusante. Ne
-pensez-vous pas un peu de la sorte, _señora caprichosa?_...
-
-
-
-
-XXXVI
-
-Mardi soir. Décembre 1842.
-
-
-Ce n'est plus du Jean-Paul, c'est du français, et du français du temps
-de Louis XV. Belle argumentation, toute fondée sur l'intérêt. Il y a
-des gens qui achètent un meuble dont la couleur leur plaisait; comme
-ils ont peur de le gâter, ils y mettent des housses de toile qu'ils
-n'ôteront que lorsque le meuble sera usé. Dans tout ce que vous dites
-et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un sentiment
-réel un convenu. C'est peut-être une _convenance._ La question est
-de savoir ce que c'est pour vous auprès d'autre chose qu'il serait
-presque bête et ridicule de lui comparer dans ma manière de voir.
-Vous savez que, bien que je n'aie pas beaucoup d'admiration pour les
-mauvais raisonnements, je respecte les convictions, même celles qui
-me paraissent les plus absurdes. Il y a en vous beaucoup d'idées
-saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de chercher
-à vous ôter, puisque vous y tenez et parce que vous n'avez rien à
-mettre en place. Mais nous rêvons. N'y a-t-il pas l'appareil de _cal
-y canto_ qui nous réveille sans cesse? Devons-nous chercher encore à
-fermer la crevasse par laquelle nous voyons des choses de féerie? Que
-craignez-vous? Il y a dans votre lettre d'aujourd'hui, au milieu d'un
-tas de duretés et de sombres pensées bien froides, quelque chose qui
-est vrai. «Je crois que je ne vous ai jamais tant aimé qu'hier.» Vous
-auriez pu ajouter: «Je vous aime moins aujourd'hui.» Je suis sûre que,
-si vous étiez aujourd'hui telle que vous étiez hier, vous auriez eu les
-remords que je vous prédisais et qui ne vous tourmentent guère, à ce
-qu'il me semble. Mes remords à moi sont d'un autre genre.
-
-Je me repens souvent d'être trop loyal dans mon métier de statue.
-Vous me donniez votre âme hier, j'aurais voulu vous donner la mienne;
-mais vous ne voulez pas. Toujours la housse de toile! Voilà un sujet
-sur lequel vous me feriez vous dire toutes les injures possibles;
-et pourtant jamais je n'en ai eu moins d'envie avant d'avoir reçu
-votre lettre. Après tout, je suis comme vous: les bons souvenirs me
-font oublier les mauvais. À propos, voyez quelle tendresse! vous me
-gardez une surprise pour mon départ. Croyez-vous que je sois bien
-impatient? Hier, en revenant de dîner en ville, je me suis aperçu que
-je savais par cœur le discours de Temessa que vous aviez admiré; et,
-comme j'étais un peu rêveur, je l'ai traduit en vers; en vers anglais
-s'entend, car j'abhorre les vers français. Je vous les destinais, mais
-vous ne les aurez pas. D'ailleurs, je me suis aperçu qu'il y avait une
-horrible faute de quantité dans le mot _Ājax._ C'est _Ájax_ qu'il faut,
-n'est-ce pas?
-
-Quand vous verrai-je, pour vous dire ce que vous ne me dites jamais?
-Vous voyez que nous commandons au temps. Il se transforme pour nous.
-Entre deux tempêtes, nous avons toujours un jour d'alcyon. Dites-moi
-seulement deux jours, car je suis à l'attache maintenant.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-Paris, 3 janvier 1813.
-
-
-À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable
-quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si
-mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent
-rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres
-de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous
-me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand
-cœur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et
-de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si
-je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher.
-Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon
-diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire
-mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle
-Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de
-la musique; et elle--Rachel, non la musique--me remet en mémoire que
-je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la
-garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai
-sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une
-douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui
-présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint
-tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises
-et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon
-coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après
-le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui
-dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il
-n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français,
-etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour
-montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'_Esther._ Il
-fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter
-un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions
-de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien
-aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans
-cette partie-là, les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses
-yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta.
-Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une
-porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement
-à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux
-minutes, puis elle commença:
-
- Est-ce toi, chère Élise?...
-
-La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes
-et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa
-page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle
-continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On
-lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer
-la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel
-d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait
-pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal,
-mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le
-temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se
-prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un
-petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers,
-parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo
-prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine
-est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était
-de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais
-_fiascheggiando._ Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en
-sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a
-donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des
-académiciens, c'est tout ce que je vous demande.
-
-Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous.
-Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant
-très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense.
-Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu
-qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour.
-
-Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures
-du matin.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-Jeudi, janvier 1843.
-
-
-Profitons du beau temps dès aujourd'hui.
-
- One homme n'eut les dieux tant à la main,
- Qu'asseuré fut de vivre au lendemain.
-
-Donc, où vous dites «à deux heures, demain jeudi», je dis
-«aujourd'hui», car il est une heure du matin. Les étoiles brillent,
-et, en revenant tout à l'heure du raout ministériel, j'ai trouvé le
-pavé aussi tolérable que la dernière fois. Mettez cependant vos bottes
-de sept lieues, c'est le plus sûr. Si, par extraordinaire, vous étiez
-sortie quand cette lettre vous arrivera, je vous attendrai jusqu'à
-deux heures et demie; puis samedi, si vous ne pouvez aujourd'hui. A
-une autre que vous, je dirais autre chose. Je voulais vous écrire
-aujourd'hui, mais je me suis arrêté en pensant à ma promesse. J'ai
-mal fait. Vous auriez dû me dire votre heure et votre jour; cela nous
-eût épargné l'inconvénient de nous manquer. J'espère qu'il n'en sera
-rien. Je suppose surtout que vous avez réellement envie de faire cette
-promenade, car votre lettre est plus froide que les précédentes. Il y
-a dans votre manière un équilibre admirable. Vous ne voulez jamais que
-je sois parfaitement content, et vous prenez d'avance vos mesures pour
-me faire enrager. Cela vous sera peut-être plus difficile que vous ne
-pensez, car, bien que je sois malade depuis deux jours, je vois tout
-couleur de rose. Hier, j'ai dîné dans une maison où, entrant tard au
-milieu d'un cercle de femmes, j'ai cru d'abord vous reconnaître, et
-j'en suis devenu stupide pendant un quart d'heure. Je ne tournais pas
-les yeux vers cette personne qui vous ressemblait, et je réfléchissais
-fort mal, comme lorsqu'on est troublé, sur ce que je devais faire: vous
-reconnaître ou non.
-
-Enfin, par un effort désespéré, je me suis avancé vers ladite femme,
-qui s'est trouvée être une Espagnole que j'ai cependant vue trois ou
-quatre fois. Il ne tient qu'à elle de croire _che ha fatto colpo._
-Je vous envoie les _Sketches_ de Dickens, qui m'ont amusé autrefois.
-Peut-être les avez-vous lues déjà, mais peu importe! Ainsi, à deux
-heures, aujourd'hui jeudi.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-Paris, dimanche 16 janvier 1843.
-
-
-Je vous remercie d'avoir pensé à me rassurer, mais je crains cette
-chaleur aux joues dont vous parlez si légèrement. Je regrette bien, je
-vous assure, d'avoir insisté tant pour vous procurer cette affreuse
-averse. Il m'arrive rarement de sacrifier les autres à moi-même,
-et, quand cela m'arrive, j'en ai tous les remords possibles. Enfin,
-vous n'êtes pas malade et vous n'êtes pas fâchée; c'est là le plus
-important. Il est bien qu'un petit malheur survienne de temps en
-temps pour en détourner de plus grands. Voilà la part du diable faite.
-Il me semble que nous étions tristes et sombres tous les deux; assez
-contents pourtant au fond du cœur. Il y a des gaietés intimes qu'on ne
-peut répandre au dehors. Je désire que vous ayez senti un peu de ce
-que j'ai senti moi-même. Je le croirai jusqu'à ce que vous me disiez
-le contraire. Vous me dites deux fois: «Au revoir!» C'est pour de
-bon, n'est-ce pas? Mais où et comment? J'ai été si malheureux dans
-ma dernière invention, que je suis tout à fait découragé. Je ne m'en
-lierai plus qu'à vos inspirations.
-
-Je suis très-enrhumé ce soir, mais la pluie n'y est pour rien, je
-pense. J'ai passé toute la matinée à voir des talismans et des bagues
-chaldéennes, persanes, etc., dans une galerie sans feu, chez un
-antiquaire qui mourait de peur que je ne les lui volasse. Pour le
-tourmenter, je suis resté au froid plus longtemps que mon inclination
-ne m'y portait.
-
-Bonsoir et au revoir bientôt. C'est à vous à commander maintenant.
-Ne fût-ce que pour m'assurer que cette pluie ne vous a pas enrhumée,
-découragée ni irritée, je voudrais bien vous voir.
-
-
-
-
-XL
-
-Dimanche soir, janvier 1843.
-
-
-Pour moi, je n'étais pas trop fatigué, et cependant, en regardant sur
-la carte nos pérégrinations, je vois que nous aurions dû l'être tous
-les deux. C'est que le bonheur me donne des forces; à vous, il vous
-les ôte. _Wer besser liebt?_ J'ai dîné en ville et je suis allé à
-un raout après. Je ne me suis endormi que très-tard, pensant à notre
-promenade.
-
-Vous avez raison de dire que c'était un rêve. Mais n'est-ce pas un
-grand bonheur de pouvoir rêver quand on le veut bien? Puisque vous
-êtes dictatrice, c'est à vous de dire quand vous voudrez recommencer.
-Vous dites que nous n'avons pas eu de procédés l'un pour l'autre. Je
-ne comprends pas. Est-ce parce que je vous ai trop fait marcher? Mais
-comment pouvions-nous faire autrement? Moi, je suis très-content de
-vos procédés, et je les louerais davantage si je n'avais peur que
-les éloges ne vous rendissent moins aimable à l'avenir. Quant aux
-_follies_, n'y songez plus, c'est devenu une charte. Lorsque vous
-trouvez à redire à quelque chose, demandez-vous si vous préféreriez
-_really truly_ le contraire? J'aimerais que vous me répondissiez
-franchement à cette question. Mais la franchise n'est pas trop parmi
-vos qualités les plus apparentes. Vous vous êtes moquée de moi, et vous
-avez pris pour un mauvais compliment ce que je vous ai dit un jour
-de cette envie de dormir, ou plutôt de cette torpeur qu'on éprouve
-quelquefois lorsqu'on se sent trop heureux pour trouver des mots qui
-puissent exprimer ce que l'on éprouve. J'ai bien remarqué hier que
-vous étiez sous l'influence de ce sommeil-là, qui vaut bien toutes les
-veilles. J'aurais pu vous reprocher à mon tour vos reproches; mais
-j'étais trop content intérieurement pour troubler mon bonheur.
-
-Adieu, chère amie; à bientôt, j'espère.
-
-
-
-
-XLI
-
-Mercredi soir, janvier 1843.
-
-
-J'ai attendu toute la journée une lettre de vous. Je trouvais le pavé
-sec et le ciel tolérable. Mais il paraît qu'il vous faut maintenant
-un soleil comme celui de jeudi dernier. Je crois, en outre, que vous
-aviez besoin d'élaborer la lettre que j'ai reçue tout à l'heure. Elle
-contient des reproches et des menaces, le tout très-gracieusement
-arrangé comme vous savez faire. D'abord, je dois vous remercier de
-votre franchise, et j'y répondrai par une franchise égale. Pour
-commencer par les reproches, je trouve que vous faites une grosse
-affaire pour pas grand'chose. C'est en réfléchissant sur les faits et
-en les grossissant par vos réflexions que vous êtes parvenue à faire de
-ce que vous appelez vous-même des _frivolités, a star chamber matter._
-Il n'y a qu'un point qui vaille la peine d'une explication. Vous me
-parlez de _précédents_, et vous avez l'air de croire que je travaille
-à établir des précédents avec la patience et le machiavélisme d'un
-vieux ministre. Ayez un peu de mémoire et vous verrez que rien n'est
-plus faux. S'il fallait argumenter d'après les précédents, j'aurais
-cité celui du salon de la rue Saint-Honoré la première fois que je vous
-revis; puis notre première visite au Louvre, qui faillit me coûter un
-œil. Tout cela vous paraissait assez simple alors; maintenant, c'est
-autre chose. Vous avez dû voir que je fais quelquefois ce qui me vient
-en tête, que j'y renonce dès que j'ai la conviction que cela vous
-déplaît, et que beaucoup plus souvent je me borne à penser au lieu de
-faire. En voilà assez sur les reproches et les précédents.
-
-Quant aux menaces, croyez qu'elles me sont très-sensibles. Cependant,
-bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire
-encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous
-faire des promesses, mais je sens qu'il me serait impossible de les
-tenir. Contentez-vous donc de notre manière d'être passée, ou bien ne
-nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce
-d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces _frivolités_ me
-les rendent plus chères et m'y font attacher une importance nouvelle.
-C'est la seule preuve que vous puissiez me donner des sentiments que
-vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux
-tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse
-mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir, mais
-la condition de me transformer en statue, comme ce roi des _Mille et
-une Nuits_, m'est insupportable.
-
-Nous venons de nous expliquer très-clairement l'un et l'autre. Vous
-déciderez suivant votre sagesse si nous devons ajourner notre première
-promenade à quelques années ou au premier soleil. Vous voyez que je
-n'accepte pas le conseil d'hypocrisie que vous me donnez. Vous saviez
-d'avance que cela m'était impossible. La seule hypocrisie dont je sois
-capable, c'est de cacher aux gens que j'aime tout le mal qu'ils me
-font. Je puis soutenir cet effort quelque temps, mais toujours, non.
-Quand vous recevrez cette lettre, il y aura huit jours que nous ne nous
-serons vus. Si vous persistez dans vos menaces, écrivez-moi tout de
-suite. Ce sera de votre part une attention de bonté dont je vous saurai
-gré.
-
-
-
-
-XLII
-
-Janvier 1843.
-
-
-Je ne m'étonne plus que vous ayez appris l'allemand si bien et si
-vite: c'est que vous possédez le génie de cette langue, car vous
-faites en français des phrases dignes de Jean-Paul; par exemple,
-lorsque vous dites: «Ma maladie est une impression de bonheur qui est
-presque une souffrance!» prosaïquement, j'espère que cela veut dire:
-«Je suis, guérie et je n'étais pas bien malade.» Vous avez raison de
-me gronder de n'avoir pas assez d'égards pour les malades; je me suis
-bien reproché de vous avoir fait marcher, de vous avoir permis de vous
-asseoir longtemps à l'ombre. Quant au reste, je n'ai pas de remords,
-ni vous non plus, j'espère. Moi, je n'ai pas de souvenirs distincts,
-contre mon habitude. Je suis comme un chat qui se lèche longtemps la
-moustache quand il a bu du lait. Convenez que le repas dont vous parlez
-quelquefois avec admiration, que le _kêf_ même, qui est supérieur
-à ce qu'il y a de mieux en ce genre, n'est rien en comparaison du
-bonheur «qui est presque une souffrance». Il n'y a rien de pire que
-la vie d'une huître, voire même d'une huître qui n'est jamais mangée.
-Vous prétendez me gâter, vous avez été tellement gâtée vous-même, que
-vous vous entendez mal à gâter les autres. Votre triomphe, c'est de
-les faire enrager; mais, en fait de compliments, vous m'en devriez,
-je pense, pour la magnanimité dont j'ai fait preuve en me laissant
-rassurer par vous. Je m'admire moi-même. Ainsi, au lieu de votre
-sermon, dites-moi quelque chose de terrible à cette occasion, ou plutôt
-dites-moi toutes ces folies couleur de rose que vous dites si bien.
-Vous m'avez fait recommencer mon voyage en Asie mieux que je ne l'ai
-fait. La machine plus rapide que le chemin de fer est toute trouvée,
-nous la portons tous les deux dans nos têtes. J'ai pris le «hint»,
-et, depuis que j'ai reçu votre lettre, je suis allé avec vous à Tyr et
-à Éphèse; nous avons grimpé ensemble dans la belle grotte d'Éphèse.
-Nous nous sommes assis sur de vieux sarcophages et nous nous sommes dit
-toute sorte de choses. Nous nous sommes querellés et raccommodés; tout
-a été comme dans cette prairie l'autre jour. Seulement, il n'y avait
-pour nous voir que de grands lézards très-inoffensifs quoique forts
-laids. Je ne puis pas même, _in the mind's eye_, vous voir aussi tendre
-que je voudrais; même à Éphèse, je vous vois un peu boudeuse et abusant
-de ma patience.
-
-Vous me parliez l'autre jour de surprise que vous me feriez;
-franchement, comment voulez-vous que j'y croie? Tout ce que vous pouvez
-faire c'est de céder quand vous êtes à bout de mauvaises raisons. Mais
-comment inventerez-vous de vous-même de donner, quand vous avez le
-génie du refus? Je suis bien sûr, par exemple, que vous n'imaginerez
-jamais de me proposer un jour pour nous promener. Voulez-vous lundi ou
-mardi? Le ciel me donne des inquiétudes; cependant, je compte sur votre
-bon démon, comme disaient les Grecs. À ce propos, je veux vous apporter
-un passage d'une tragédie grecque que je vous traduirai littéralement,
-et vous m'en direz votre avis. Je crois que la comédie espagnole
-est restée quelque part, entre l'endroit de la Tamise où nous avons
-débarqué et celui où nous nous sommes rembarqués. Je vous en apporterai
-une autre. Mais, comme je tiens à ce que vous lisiez l'histoire du
-comte de Villa-Mediana, je vous chercherai le petit poème du duc de
-Biron. Adieu; n'ayez pas de secondes pensées et donnez-moi une place
-dans les premières. Vous savez pour moi quelles sont les unes et les
-autres. Faites-moi penser à vous conter une histoire de somnambule que
-je voulais vous dire l'autre jour.
-
-
-
-
-XLIII
-
-Paris, 21 janvier 1843.
-
-
-Vous êtes bien aimable et je vous remercie de votre première lettre,
-qui m'a fait encore plus de plaisir que la seconde, laquelle sent un
-peu les seconds mouvements. Elle a du bon cependant. Mais écrivez donc
-plus lisiblement l'allemand. J'ai bien besoin des commentaires que
-vous m'offrez, commentaires verbaux s'entend, ce sont les meilleurs.
-D'abord, j'ai lu _heilige Empfindung_, puis je crois qu'il faut lire
-_selige._ Mais il y a deux sens. Est-ce sentiment de bonheur ou
-sentiment passé, mort; feu sentiment? Si je vous avais vue écrivant,
-j'aurais probablement deviné à votre expression ce que vous vouliez
-dire. Double coquetterie de votre part, coquetterie d'écriture,
-coquetterie d'obscurité. Hélas! vous me croyez plus savant que je ne
-suis en matière de toilette. J'ai cependant mes idées très-arrêtées
-sur ce point; je vous les soumettrai, si bon vous semble; mais je ne
-comprends pas la plupart des belles choses qu'il faut admirer, à moins
-qu'on ne me les démontre; vous m'expliquerez et je comprendrai tout
-de suite, je vous assure. Mais quand et comment? ces deux questions
-me préoccupent autant que votre pourquoi et pour qui! N'avez-vous pas
-regretté un peu les beaux jours passés au soleil de printemps? Aucun
-danger pour les merveilles de bottines! Si vous me dites que vous y
-avez pensé et que vous y pensez, vous me ferez prendre patience; mais
-il faudra plus que penser, il faudra résoudre. Je n'ai nulle envie de
-vous rappeler vos promesses; car j'espère que vous ajouterez à votre
-bonne foi à les remplir de bonne grâce, de ne pas les faire trop
-attendre. J'ai été tellement consterné par cette averse et ce qui
-s'ensuit, que je suis devenu tout confit en douceur et en abnégation de
-moi-même. J'ai maintenant assez de confiance en vous pour croire que
-vous ne vous en prévaudrez pas pour devenir tyrannique. Vous y avez,
-je crains, de grandes dispositions; ç'a été mon défaut autrefois: je
-dis la tyrannie, mais j'en suis corrigé, je m'en flatte. Adieu donc,
-_dearest!_ Pensez donc un peu à moi.
-
-
-
-
-XLIV
-
-27 janvier 1843.
-
-
-Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été
-obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers
-cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en
-fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait
-que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous
-êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus
-simple de nous voir?--Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait
-qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous
-causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et
-j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait
-bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par
-conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt
-à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et
-tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération
-dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère
-contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore
-votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni
-beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est
-presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des
-nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là? Il est vrai
-que vous êtes _escarmentada_ du temps nébuleux. Mais, en prenant nos
-précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable?
-Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez
-vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est
-ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont
-vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine
-commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en
-sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous
-savoir _cross_ que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si
-vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi,
-pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire
-mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant.
-Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais
-tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque
-chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si
-longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je
-devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite
-que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et,
-ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un
-plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond
-que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus
-heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés.
-J'en excepte la dernière, et celle-là, je voudrais l'effacer au plus
-vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque
-d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les
-ratifications jeudi soir.
-
-
-
-
-XLV
-
-Paris, 3 février 1843.
-
-
-Ce beau temps ne vous fait-il donc pas penser à Versailles, et, par
-conséquent, ne vous donne-t-il pas envie de rire? Si vous aviez un peu
-de logique, vous n'auriez point ri. En effet, vous n'ignorez pas que
-Versailles est le chef-lieu du département de Seine-et-Oise, qu'il
-y a des autorités chargées de protéger le faible et qu'on y parle
-français. En un tel pays, vous seriez aussi en sûreté qu'à Paris.
-De plus, le but que vous vous proposez, c'est de vous promener sans
-rencontrer des badauds de votre connaissance. À Versailles, un jour que
-le musée n'est pas ouvert, vous êtes sûre de ne trouver personne. Je
-ne parle ni de l'air ni de la beauté des lieux, qui ont leur mérite et
-qui influent toujours sur la nature des idées. Je suis persuadé, par
-exemple, qu'à Versailles, vous n'auriez point eu cette colère rentrée
-de l'autre jour; je vous en crois parfaitement guérie, car la fin de
-votre lettre m'a paru de votre bon génie. Le commencement sentait un
-peu votre diable. Je vous écris en hâte. Je suis accablé de commissions
-et je vais bien m'ennuyer. Pensez un peu à moi, et ne vous fâchez pas.
-Ne riez pas trop en y pensant.
-
-
-
-
-XLVI
-
-Paris, 7 février 1843.
-
-
-Veuillez me permettre un calcul très-simple, et tout sera dit sur
-Versailles. C'est donc très-difficile, une promenade d'une heure dans
-un si beau jardin? Or, ce jour de grand brouillard, n'avons-nous pas
-passé deux heures au musée ensemble? J'ai dit.
-
-Vous me faites rire avec les commissions qu'on me donne, à ce que vous
-supposez. Bien que celles-ci ne me manquent pas, les commissions dont
-je vous parlais sont des réunions où plusieurs personnes ne font pas
-la besogne que ferait un seul beaucoup mieux. Ne croyez pas être la
-seule qui fasse des commissions. J'ai couru tout Paris pour acheter des
-robes et des chapeaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander
-un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de madame
-de M ***. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal
-travesti? Une Écossaise et une Cracovienne sont en route. J'ai une
-bergère; il me faut encore un autre déguisement. Voici le signalement:
-l'aînée est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très-jolie,
-expression gaie. L'autre est très-grande, très-blanche, prodigieusement
-belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien. J'en voudrais faire une
-bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre.
-
-Je me demande pourquoi vous me semblez si embellie, et je ne puis
-trouver de réponse satisfaisante. Est-ce parce que vous avez l'air
-moins effarouché? Cependant, la dernière fois, vous me faisiez penser
-à un oiseau qu'on vient de mettre en cage. Vous m'avez vu trois mines,
-je ne vous en connais que deux. L'effarouchement est une sorte de dépit
-radieux que je n'ai vu qu'à vous.
-
-Vous m'accusez à tort d'être mondain; depuis quinze jours, je ne suis
-sorti qu'une fois le soir pour faire une visite à mon ministre. J'ai
-trouvé toutes les femmes en deuil, plusieurs avec des mantilles; non,
-des barbes noires qui les font ressembler à des Espagnoles; cela m'a
-paru fort joli. Je suis d'une tristesse et d'une maussaderie étranges.
-Je voudrais bien vous chercher querelle, mais je ne sais sur quoi. Vous
-devriez m'écrire des choses très-aimables et très-senties, je tâcherais
-de me figurer votre mine en les écrivant, et cela me consolerait.
-
-Mon roman vous amuse-t-il? Lisez la fin du deuxième volume: _M.
-Yellowplush._--C'est une assez bonne charge, à ce qu'il me semble.
-Adieu, écrivez-moi bientôt.
-
-Je rouvre ma lettre pour vous prier de remarquer que le temps a l'air
-de se rasséréner.
-
-
-
-
-XLVII
-
-Paris, dimanche 11 février 1843.
-
-
-Je ne sais trop si je dois croire pieusement tout ce que vous me dites,
-dans votre lettre, de votre indisposition et des affaires qui vous
-retiennent. Au milieu de toutes les choses aimables que vous me dites,
-je crois que vous n'avez guère envie de me voir. Me trompé-je, ou bien
-est-ce que je suis si peu habitué à vos douceurs, que je ne puis les
-croire vraies? Mardi, serez-vous guérie? serez-vous libre? serez-vous
-d'aussi bonne humeur que mercredi passé? Hier, dans l'après-midi, il
-a fait un temps superbe; peut-être serons-nous autant favorisés mardi
-prochain, si mon baromètre ne m'abuse. J'ai quelque chose pour vous qui
-vous paraîtra fort bête peut-être. Depuis que je ne vous ai vue, j'ai
-beaucoup couru le monde, et fait quantité de bassesses académiques.
-J'en avais perdu l'habitude, et cela m'a fort coûté; mais je crois
-que je m'y referai assez vite. Aujourd'hui, j'ai vu cinq illustres
-poètes ou prosateurs, et, si la nuit ne m'eût surpris, je ne sais si je
-n'aurais pas achevé tout d'un trait mes trente-six visites. Le drôle,
-c'est quand on rencontre des rivaux. Plusieurs vous font des yeux à
-vous manger tout cru. Je suis, au fond, excédé de toutes ces corvées,
-et je serais heureux de tout oublier pendant une heure avec vous.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-11 février 1843.
-
-
-Cette neige ne se charge-t-elle pas toute seule de dire non, sans
-que vous vous en mêliez? Cela devrait vous guérir de cette mauvaise
-habitude de négation. Le diable est bien assez méchant sans que vous
-alliez sur ses brisées. J'ai beaucoup souffert la nuit passée. J'ai eu
-la fièvre et des élancements très-douloureux. Ce soir, je vais assez
-bien. Il me semble que, dans votre billet, vous cherchez le moyen de
-me faire quelque querelle sur notre promenade. Qu'a-t-elle eu de si
-malheureux, si vous ne vous êtes pas enrhumée? et je vous ai fait
-marcher si vite, que je n'en ai guère d'inquiétude. Vous aviez un air
-de santé et de force qui faisait plaisir à voir. Et puis vous perdez
-peu à peu quelque chose de votre contrainte. Vous gagnez de tout
-point à ces promenades, sans parler de la variété de connaissances
-archéologiques que vous acquérez, sans vous en donner la peine. Vous
-voilà déjà passée maîtresse en matière de vases et de statues. Chaque
-fois que nous nous rencontrons, il y a une croûte de glace à rompre
-entre nous. Je trouve qu'au bout d'un quart d'heure seulement nous
-reprenons notre dernière causerie au point où nous l'avions laissée.
-Mais, si nous nous voyions plus souvent, sans doute il n'y aurait plus
-de glace du tout. Que préférez-vous, la fin ou le commencement de nos
-rencontres?
-
-Vous ne m'avez pas remercié de ne pas vous avoir dit un mot de
-Versailles. J'y ai pensé souvent, je vous jure. J'avais quelque chose
-à vous montrer que j'ai oublié. C'est de l'_auld langsyne._ Voyons,
-devinez si vous pouvez. J'oublie en vous voyant ce que je voulais dire;
-j'ai noté un sermon à vous faire à l'endroit de vos jalousies de votre
-frère: de la façon dont je conçois votre rôle de sœur, vous devriez
-souhaiter à votre frère quelque belle et bonne passion. Remarquez que
-vous ne pourrez jamais rien empêcher, et que, si vous ne devenez pas
-confidente heureuse, ou du moins résignée, vous êtes prédestinée à
-devenir étrangère. Adieu. Mon doigt me fait un mal de chien, mais on me
-dit que c'est bon signe. Je vais penser à vos pieds et à vos mains pour
-faire diversion. Vous n'y pensez guère, je crois.
-
-
-
-
-XLIX
-
-17 février 1843.
-
-
-Que j'aie été injuste envers vous, cela est possible et je vous
-en demande pardon; mais vous ne vous mettez pas assez à ma place;
-et, parce que vous ne sentez pas comme moi, vous voudriez, ce qui
-est impossible, que je ne sentisse qu'à votre manière. Peut-être
-devriez-vous me savoir plus de gré que vous ne faites de tous mes
-efforts pour vous ressembler. Je ne comprends rien à la mine que vous
-m'avez faite aujourd'hui. Au reste, à ne s'attacher qu'à la lettre,
-il y a longtemps que je vois que vous m'aimez mieux de loin que de
-près. Mais ne parlons plus de cela maintenant. Je veux seulement vous
-dire que je ne vous fais aucun reproche, que je ne suis pas mécontent
-de vous, et que, si je suis triste quelquefois, vous ne devez pas
-croire que je suis en colère. J'ai de vous une promesse, vous pensez
-bien que je ne l'oublierai pas. Je ne sais si je vous la rappellerai.
-Il n'y a rien que je déteste tant que les querelles, et assurément
-il en faudrait une pour vous redonner de la mémoire. Rien de ce qui
-vous fait de la peine ne me donnera de plaisir; ainsi, j'accepte le
-programme que vous m'annoncez. Nous avons eu, en effet, une heureuse
-inspiration l'autre jour. Quelle neige et quelle pluie! Quel chagrin si
-vous m'aviez remis à aujourd'hui! Vous craignez toujours les premiers
-mouvements; ne voyez-vous pas que ce sont les seuls qui vaillent
-quelque chose et qui réussissent toujours? Le diable est lent, je
-crois, de son naturel et se décide toujours pour le plus long chemin.
-Ce soir, je suis allé aux Italiens, où je me suis assez amusé, bien
-qu'on ait fait un succès de claqueurs à mon ennemie madame Viardot.
-
-J'ai reçu des livres d'Espagne que j'attendais pour travailler à
-quelque chose; en sorte que je suis assez in _high spirits_ pour le
-moment. Je souhaite que vous pensiez un peu à moi, et surtout que
-nous pensions ensemble. Adieu; je suis charmé que ces épingles vous
-plaisent. J'avais craint qu'elles ne vous eussent inspiré du mépris;
-mais, malgré le plaisir que j'aurais à vous les voir porter, ne mettez
-pas le châle bleu la première fois. Vous avez dit avec beaucoup de
-raison qu'il était trop voyant.
-
-
-
-
-L
-
-Paris, lundi soir, février 1843.
-
-
-Si je ne craignais de vous gâter, je vous dirais tout le plaisir que
-m'ont causé votre lettre, la toute gracieuse promesse que vous me
-faites, et surtout cette impatience de voir revenir le temps sec.
-N'est-ce pas une grande folie de votre part de vouloir prendre des
-termes fixes pour nos promenades, comme si nous pouvions jamais être
-assurés d'un jour? N'avais-je pas bien raison de dire: le plus souvent
-que vous pourrez? Il faut toujours supposer, quand il y aura du beau
-temps pendant deux jours, qu'il pleuvra deux mois de suite après.
-Qu'importe, si, au bout de l'année, nous nous trouvons en avance de
-quelques jours de promenade? Votre lettre est, en effet, toute de
-premier mouvement; c'est pour cela que je l'aime tant. Je crains
-seulement que vous n'ayez de si bonnes dispositions que parce que nous
-ne pouvons en profiter. Cependant, vos bonnes promesses me rassurent
-un peu, et vous auriez trop de reproches à vous faire si vous ne les
-teniez pas. Vous m'avez fait venir toute sorte de pensées, l'autre
-soir aux Italiens, avec votre costume couleur d'arc-en-ciel. Mais vous
-n'avez pas besoin de coquetterie avec moi. Je ne vous aime pas mieux en
-arc-en-ciel qu'en noir...
-
-En vérité, avez-vous été furieuse contre moi par réflexion? Alors, ce
-serait un premier mouvement qui aurait été mauvais pour moi l'autre
-jour, et cela me ferait peine et plaisir. Je saurai lequel des deux en
-vous voyant.
-
-Je connais la superstition des couteaux et des instruments tranchants,
-mais point celle des piquants. J'aurais cru, au contraire, que cela
-signifiait attachement, et c'est cela peut-être qui m'a fait choisir
-les épingles. Vous rappelez-vous que vous n'avez pas voulu me laisser
-ramasser les vôtres chez madame de P...? J'ai cela encore sur le cœur
-avec bien d'autres griefs contre vous. Je vous les pardonne tous
-aujourd'hui, mais je les retrouverai aussi révoltants lorsque vous y
-en aurez ajouté d'autres. C'est un grand malheur que de ne pouvoir
-oublier. J'écris aujourd'hui comme un chat, je ne puis encore tailler
-ma plume, et je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage. Il est
-presque aussi intelligible que ce que vous écrivez en blanc. Je suppose
-que vous allez fort dans le monde ce carnaval. En rangeant ma table,
-je m'aperçois que je ne suis point allé à un bal chez le directeur de
-l'Opéra. Où est le bon temps où j'y prenais plaisir? Maintenant, tout
-cela m'ennuie horriblement. Ne vous semblé-je pas bien vieux?
-
-Le temps a l'air de vouloir se remettre, mais je n'ose rien dire. J'ai
-juré de vous laisser toute liberté.--Théodore Hook est mort. Avez-vous
-lu _Ernest Maltravers_ et _Alice_, de Bulwer? Il y a des tableaux
-charmants d'amour jeune et d'amour vieux. Je les ai tous les deux à
-votre service.
-
-
-
-
-LI
-
-Jeudi soir, février 1843.
-
-
-Je cherche vainement dans vos dernières paroles quelque chose qui me
-soulage en m'irritant contre vous, car la colère serait un soulagement
-pour moi. J'ai brûlé votre lettre, mais je me la rappelle trop bien.
-Elle était très-sensée, peut-être trop, mais très-tendre aussi.
-Depuis huit jours, j'ai tant d'envie de vous revoir, que j'en viens
-à regretter nos querelles mêmes. Je vous écris, savez-vous pourquoi?
-C'est que vous ne me répondrez pas et que cela me mettra en colère, et
-tout vaut mieux que le découragement où vous m'avez laissé. Rien n'est
-plus absurde, nous avons eu parfaitement raison de nous dire adieu.
-Nous comprenons si bien l'un et l'antre les choses raisonnables, que
-nous devrions agir le plus raisonnablement du monde. Mais il n'y a de
-bonheur, à ce qu'il paraît, que dans les folies et surtout dans les
-rêves. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je n'ai jamais cru, sinon
-cette fois, à la persistance de nos querelles. Mais il y a dix jours
-que nous nous sommes séparés d'une manière presque solennelle qui m'a
-effrayé. Étions-nous plus irrités que d'ordinaire, plus clairvoyants?
-nous aimions-nous moins? Il y avait certainement entre nous, ce
-jour-là, quelque chose que je ne me rappelle pas distinctement, mais
-qui n'avait jamais existé. Les petits accidents viennent après les
-grands. En même temps que je vous disais adieu, mon cousin changeait
-son jour aux Italiens, et je pense que je ne vous y rencontrerai plus
-le jeudi. Je me rappelle aussi que vous avez dit prophétiquement que je
-vous oublierais pour l'Académie, et c'est devant l'Académie que nous
-nous sommes quittés. Tout cela est fort bête, mais cela m'obsède, et je
-meurs d'envie de vous revoir, ne fût-ce que pour nous quereller.
-
-Vous enverrai-je cette lettre? je ne sais trop. Hier, je suis allé, sur
-la foi d'un vers grec, à Saint-Germain-l'Auxerrois. Vous rappelez-vous
-quand nous nous devinions toujours?
-
-Adieu; répondez-moi. Je me sens un peu soulagé pour vous avoir écrit.
-
-
-
-
-LII
-
-Jeudi matin, février 1843.
-
-
-Hélas! oui, c'est ce pauvre Sharpe[1] qui vient d'être frappé d'une
-façon si soudaine et si cruelle. Je suis sans nouvelles de lui depuis
-le 5; si vous connaissez quelqu'un à Londres qui puisse m'en donner de
-certaines, veuillez lui écrire, et savoir quel est son état, quelles
-espérances restent encore. Peut-être connaîtriez-vous sa sœur. Je
-suppose que c'est chez elle que vous l'avez vu. Malgré vous-même, les
-seconds mouvements ne paraissent que trop dans votre lettre. Il y a
-cependant de ces petites phrases tout aimables qui vous échappent à
-votre insu. Vous vous donnez beaucoup de peine pour être mauvaise, et
-vous n'y parvenez qu'à force d'application.
-
-Avez-vous réfléchi quelquefois comme c'est une invention admirable,
-de mettre dans un beau palais des tableaux et des statues, et d'y
-laisser promener le monde? Malheureusement, on va fermer ce beau lieu
-pour y mettre de vilaines croûtes modernes. Cela ne vous fait-il
-pas de la peine? Croyez-moi, allons faire nos adieux à toutes ces
-vieilles statues. Le samedi est un jour admirable, car il n'y vient
-que des Anglais peu gênants pour ceux qui aiment à regarder de près
-les tableaux. Que vous semble de samedi, c'est-à-dire après-demain? Ce
-sera le dernier samedi. Ce mot de dernier me fait de la peine. Ainsi
-donc, à samedi. Vous me parlez de vos remords pour mon œil. De quelle
-espèce sont vos remords? l'accident pouvait s'éviter de deux manières:
-je pouvais ne pas compromettre mon œil, vous pouviez le ménager.
-C'est, je pense, pour le dernier fait que vous avez des remords, du
-moins que vous devez en avoir eu avant les seconds mouvements. Si vous
-ne m'écrivez pas, je vous attendrai samedi à deux heures devant la
-_Joconde_, à moins d'un temps horrible; mais il fera beau, je l'espère,
-et, s'il survenait quelque contre-temps, ce serait assurément votre
-faute.
-
-Pourquoi vous servez-vous de papier si petit, et pourquoi
-m'écrivez-vous trois lignes seulement, dont deux pour me quereller?
-Qu'importe que l'on vive plus vite, pourvu que l'on soit plus heureux!
-N'est-ce pas quelque chose que d'avoir des souvenirs au lieu d'années
-de chrysalide dont on ne se souvient plus?
-
-
-[1] M. Sutton Sharpe, avocat anglais très-distingué.
-
-
-
-
-LIII
-
-Paris, février 1843.
-
-
-Il m'est arrivé bien souvent dans ma vie de faire en rechignant des
-choses que j'ai été bien aise ensuite d'avoir faites. Je désire
-qu'il vous arrive comme à moi. Supposez que le contraire fût arrivé:
-n'auriez-vous pas éprouvé un peu d'impatience d'être venue seule?
-N'auriez-vous pas eu, laissez-moi le croire, quelque inquiétude
-de m'avoir fait de la peine? Considérez maintenant avec quelque
-orgueil cette étrange influence que deux fois vous avez eue sur ma
-pensée et sur mes résolutions. Tout le mal, c'est d'avoir eu un peu
-d'incertitude. N'admirez-vous pas comme moi cette étrange coïncidence
-(je ne dirai pas sympathie, pour ne pas vous déplaire) de nos pensées?
-Vous rappelez-vous qu'autrefois nous fîmes une expérience presque aussi
-miraculeuse? et dernièrement encore, près d'un poêle dans le musée
-espagnol, vous avez lu dans ma pensée aussi vite que je pensais. Il y a
-longtemps que je soupçonne quelque chose de diabolique en vous. Je me
-rassure un peu en pensant que j'ai vu vos deux pieds et que vous n'avez
-pas le _cloven foot._ Pourtant, il se pourrait que, sous ces bottines,
-vous m'eussiez caché une petite griffe. Tâchez donc de me rassurer.
-
-Adieu. Voici le livre dont je vous ai parlé.
-
-
-
-
-LIV
-
-Paris, 9 février 1843.
-
-
-J'étais inquiet de ne pas recevoir un mot de vous, non que je
-craignisse _un second mouvement_, mais je vous croyais souffrante et je
-me reprochais cette longue promenade et notre retour par le vent et la
-pluie. Heureusement, c'est la poste qui a fait son dimanche et m'a fait
-attendre votre lettre. Bien que je souffrisse beaucoup de ce retard,
-je ne vous ai pas accusée un seul moment. Je suis bien aise de vous le
-dire, pour que vous sachiez que je me corrige de mes défauts en même
-temps que vous des vôtres. Au revoir donc et à bientôt. Je n'ai plus
-mal à l'œil. Le vôtre, je pense, est toujours aussi brillant. Comme on
-se fait des monstres de tout! N'aurions-nous pas eu tort de ne pas nous
-être revus?
-
-Je suis bien triste et tourmenté. Un de mes amis intimes, que je
-voulais aller voir à Londres, vient d'être atteint de paralysie. Je ne
-sais encore s'il vivra, ou, ce qui serait pire que la mort, s'il ne
-demeurera pas longtemps dans cet affreux état d'insensibilité où cette
-maladie réduit les esprits les plus distingués. Je me demande si je ne
-devrais pas aller le voir tout de suite.
-
-Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi quelque chose de tendre qui me
-fasse oublier ces tristes pensées.
-
-
-
-
-LV
-
-Paris, 27 février 1843.
-
-
-Nos lettres se sont croisées et j'ai été tranquillisé plus tôt que je
-n'espérais. Je vous en remercie. Votre lettre m'a fait grand plaisir
-par ce qu'elle me dit, quoique en style fort énigmatique. Ce verbe que
-vous redoutez si fort a toujours un son bien doux, même quand il est
-accompagné de tous ces adverbes dont vous savez si bien l'entortiller.
-Moquez-vous de ma tristesse et de la mine que je faisais sur les
-ruines de Carthage. Marius, assis comme nous, rêvait peut-être qu'il
-rentrerait dans Rome, et moi, je ne voyais guère d'espérance dans mon
-avenir. Vous m'effrayez, chère amie, en me disant que vous n'osez plus
-écrire et que vous aurez plus de courage pour parler. Lorsque nous
-sommes ensemble, c'est le contraire que vous dites. N'en résultera-t-il
-pas que vous ne me parlerez plus et que vous ne m'écrirez plus? Vous
-étiez fâchée contre moi, m'avez-vous dit. Était-ce bien juste de votre
-part et l'avais-je mérité? N'avais-je pas votre promesse et aussi un
-peu votre exemple? En êtes-vous restée aveugle? Avez-vous conservé un
-souvenir désagréable? Êtes-vous encore fâchée? Voilà ce que je voudrais
-savoir et ce que vous ne me direz sans doute pas.
-
-Je commence à vous savoir par cœur, et je crois que c'est ce qui
-m'attriste souvent. Il y a en vous un mélange d'oppositions et de
-contradictions si étrange, qu'il y a pour faire enrager un saint. . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai appris hier une bien triste nouvelle. Le pauvre Sharpe est mort
-mercredi dernier. J'ai reçu la nouvelle de sa mort au moment où je
-le croyais non-seulement hors de tout danger, mais sur le point de
-reprendre ses occupations ordinaires. Je ne m'accoutume pas à l'idée
-de ne plus le voir. Ilme semble que, si j'allais à Londres, je le
-retrouverais. . . . . . .
-
-
-
-
-LVI
-
-Jeudi soir, 1er mars 1843.
-
-
-J'avais bien peur de ne pouvoir vous voir samedi, et je me promettais
-de vous bien gronder pour n'avoir pas voulu l'autre jour. Mais je suis
-parvenu à me débarrasser de tous les empêchements. À samedi donc. Il y
-a bien longtemps que nous n'avons eu de querelle. Ne trouvez-vous pas
-que cela est bien doux et bien préférable à nos colères d'autrefois,
-qui n'avaient de bon que les raccommodements? Je vous trouve toujours
-cependant un défaut: c'est de vous rendre si rare. À peine nous
-voyons-nous une fois en quinze jours. Chaque fois, il semble qu'il
-y ait une glace nouvelle à rompre. Pourquoi ne vous retrouvé-je pas
-telle que je vous ai quittée? Si nous nous voyions plus souvent, cela
-n'arriverait pas. Je suis pour vous comme un vieil opéra que vous
-avez besoin d'oublier pour le revoir avec quelque plaisir. Moi, au
-contraire, il me semble que je vous aimerais davantage vous voyant
-tous les jours. Montrez-moi que j'ai tort, et dites-moi un jour bien
-proche pour nous revoir. C'est le 14 mars que mon sort se décide à
-l'Académie. Le raisonnement me dit d'espérer, mais je ne sais quel
-sentiment de seconde vue me dit tout le contraire.--En attendant, je
-fais des visites fort consciencieusement. Je trouve des gens fort
-polis, fort accoutumés à leurs rôles et les prenant très au sérieux; je
-fais de mon mieux pour prendre le mien aussi gravement, mais cela m'est
-difficile. Ne trouvez-vous pas drôle qu'on dise à un homme: «Monsieur,
-je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je
-vous vaux bien,» et autres facéties? Il faut traduire cela en termes
-honnêtes et variés, suivant les personnes. Voilà le métier que je fais
-et qui m'ennuierait fort s'il se prolongeait. Le là correspond aux ides
-de mars, jour de la mort de mon héros, feu César. Cela est _ominous_,
-n'est-ce pas?
-
-
-
-
-LVII
-
-Paris, vendredi matin, 13 mars 1843.
-
-
-Voici votre cravate. Elle s'est retrouvée samedi dernier dans
-l'antichambre de Son Altesse royale monseigneur le duc de Nemours.
-Personne ne m'a demandé d'explications de sa présence dans ma poche.
-Je vous l'aurais envoyée plus tôt si je n'avais voulu ajouter le désir
-de retrouver votre propriété à celui de me donner de vos nouvelles. Je
-constate que, bien que le premier soit très-vif, il n'a pu triompher de
-l'indifférence que vous avez sur le second point. Pourquoi avez-vous si
-grand'peur du froid? Il me semble que nous avons fait une fois un essai
-de neige qui n'a pas trop mal réussi. Voici le dégel qui va rendre les
-rues impraticables pour je ne sais combien de temps. Répondez-moi vite.
-Je vois avec peine que vous aimez à tourmenter. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-LVIII
-
-Paris, 11 mars 1843.
-
-
-C'est une grosse faute et presque un crime que de ne pas profiter du
-temps admirable qu'il fait. Que diriez-vous d'une grande promenade pour
-demain jeudi? Vous deviez m'avertir la première, mais vous vous en
-gardez bien. Il faut absolument que nous allions saluer les premières
-feuilles. Elles poussent à vue d'œil. Je pense aussi à l'influence
-que le soleil exerce sur votre humeur, à ce que vous m'avez dit. Je
-voudrais en faire l'épreuve. Moi, je vous aime dans tous les temps;
-mais je crois que le bonheur de vous voir est plus bonheur avec du
-soleil. Adieu.
-
-
-
-
-LIX
-
-Paris, samedi soir, mars 1843.
-
-
-Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la
-pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de
-particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous.
-Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent,
-et toujours sans que ma résignation me profite.
-
-Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale
-me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de
-responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me
-repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui
-n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet
-qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble
-un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je
-suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il
-doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me
-semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans _nous_, vous ne
-cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me
-paraît triste.
-
-Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il
-est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je
-tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez
-causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre
-est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des
-preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens
-sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle.
-L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling.
-Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus
-tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la
-vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que
-je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi,
-à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous
-êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour
-quelque chose? _That is the question._ Quels pardons avez-vous à me
-demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents,
-qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que
-j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre
-dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous
-alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans
-quelques jours.
-
-Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en
-belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui.
-
-
-
-
-LX
-
-Jeudi soir, 15 mars 1843.
-
-
-Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais
-à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils
-s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui
-souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du
-coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en
-aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des
-courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier
-amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le
-bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est
-un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard
-des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous
-voulez que nous nous voyions.
-
-J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade.
-
-Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon
-Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa
-prédiction menaçante.
-
-Adieu, _dearest friend!_ Entre mes épreuves à corriger, mon rapport
-à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours,
-je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais
-d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses.
-
-
-[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française.
-
-
-
-
-LXI
-
-17 mars 1843.
-
-
-Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je
-veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que
-vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les
-quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé,
-éreinté, démoralisé et complètement _out of my wits._ Puis Arsène
-Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation
-de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes
-à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan;
-tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au
-haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des
-grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse
-histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont
-black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds
-partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire
-ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens?
-Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me
-fait désirer avidement de vous voir. Au moins, nous sommes sûrs l'un
-de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les
-reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque
-vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.
-
-
-
-
-LXII
-
-Lundi soir, 21 mars 1843.
-
-
-Je suis très-triste et j'ai des remords de ma fureur d'aujourd'hui. La
-seule excuse que j'y trouve, c'est que la transition entre notre halte
-délicieuse dans cette espèce d'oasis si étrange et notre promenade
-a été trop brusquée, c'est tomber du ciel en enfer. Si je vous ai
-affligée, j'en suis aussi repentant que possible, mais j'espère que
-je ne vous ai pas fait autant de peine que j'en ressentais. Vous
-m'avez souvent reproché d'être indifférent à tous; je suppose que vous
-vouliez dire seulement que j'étais peu démonstratif. Lorsque je sors
-de ma nature, c'est que je souffre beaucoup. Convenez aussi qu'il est
-bien triste, après tant de temps passé ensemble, après être devenus
-l'un pour l'autre ce que nous sommes, de vous voir toujours défiante
-pour moi. Le temps a été aujourd'hui comme notre humeur. Ce soir, le
-voilà rétabli, je pense. Les étoiles sont plus brillantes que jamais.
-Organisons quelque course moins orageuse. Adieu, plus de querelles; je
-tâcherai d'être plus raisonnable, tâchez d'être plus à vos premiers
-mouvements.
-
-
-
-
-LXIII
-
-Mars 1843.
-
-
-Moi, j'étais fatigué comme si j'avais fait quatre ou cinq lieues
-à pied, mais d'une fatigue si agréable, que je voudrais la sentir
-encore; tout nous a si bien réussi, que, bien que je sois accoutumé
-à voir réussir un plan bien combiné, je partage votre étonnement.
-Être si libre et si loin du monde, et cela par les bienfaits de la
-civilisation, n'est-ce pas amusant? Savez-vous pourquoi je n'ai pris
-qu'une fleur de ces jacinthes si jolies et si blanches, c'est que je
-voulais en garder pour une autre fois; qu'en dites-vous? D'ailleurs,
-en regardant sur ma carte, j'ai vu que nous avions fait une faute de
-géographie. Nous nous sommes trompés d'environ un quart de lieue; nous
-devions aller plus loin; mais ne regrettons rien, une autre fois nous
-ferons mieux. Pour une reconnaissance, tout n'a pas été mal. Vous avez
-été surtout excellente. Vous ne m'apprenez rien en me disant que
-vous m'avez rendu ce que je vous ai donné; mais vous me faites presque
-autant de plaisir en me le disant, car cela me prouve que vous ne
-pensiez pas les cruelles choses que vous m'avez dites dans un de nos
-jours néfastes. Je les oublie tout à fait aujourd'hui; oubliez aussi
-mes colères et mes injures. Vous me demandez si je crois à l'âme.
-Pas trop. Cependant, en réfléchissant à certaines choses, je trouve
-un argument en faveur de cette hypothèse, le voici: Comment deux
-substances inanimées pourraient-elles donner et recevoir une sensation
-par une réunion qui serait insipide sans l'idée qu'on y attache? Voilà
-une phrase bien pédantesque pour dire que, lorsque deux gens qui
-s'aiment s'embrassent, ils sentent autre chose que lorsqu'on baise
-le satin le plus doux. Mais l'argument a sa valeur. Nous parlerons
-métaphysique, si vous voulez, la première fois. C'est un sujet que
-j'aime beaucoup, car on ne peut jamais l'épuiser. Vous m'écrirez,
-n'est-ce pas, avant lundi, en me disant où nous nous trouverons? Il
-faut être là-bas à une heure, non à une demi-heure. Vous vous en
-souviendrez; par conséquent, il faut nous mettre en marche à une
-demi-heure. Tout cela n'est-il pas clair?
-
-Il est quatre heures et demie, et il faut que je me lève avant dix
-heures.
-
-
-
-
-LXIV
-
-Lundi soir. Mars 1843.
-
-
-Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce
-que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une
-espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou,
-si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce
-qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre
-insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui
-est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors,
-m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que
-votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que
-je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas
-être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de
-bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.
-
-Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter
-de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui
-céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons
-mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon
-bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules
-d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi
-de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc
-insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment
-d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois,
-qui, ce matin par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune
-_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive
-que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous
-avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller.
-Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais
-m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que
-j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui
-me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas
-seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre
-de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans
-doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous
-voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le
-froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effraye-t-il pas? Je ne sais
-si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du
-conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.
-
-
-
-
-LXV
-
-Vendredi, 29 mars 1843.
-
-
-Je sens, par une de ces intuitions _of the mind's eye_, que le temps
-sera beau encore pour quelques jours, mais qu'il se gâtera pour
-longtemps. D'un autre côté, notre promenade de l'_autre_ jour, ayant
-été à peu près manquée, doit être considérée comme non avenue. Les ours
-seuls en ont profité. Je leur envie l'intérêt que vous leur portez,
-et j'ai le dessein de me faire faire un costume qui me donne une
-partie de leurs charmes. Jusqu'à présent, nous avons toujours marché
-de l'est au sud. Il me semble que nous pourrions essayer de la marche
-contraire. Nous irions chercher d'abord notre barrière et le ruisseau
-peu limpide qui coule auprès. Nous finirions par où nous commençons
-ordinairement. Le diable, c'est que j'ai à travailler dans ce moment
-plus que d'ordinaire. Cependant, si vous pouviez samedi, à trois
-heures, nous ferions notre voyage de découverte jusqu'à cinq heures et
-demie; sinon, il faudrait ajourner à lundi, ce qui serait bien long. Si
-vous saviez comme vous étiez gentille l'autre jour, vous ne voudriez
-jamais être taquine comme vous l'êtes quelquefois. J'aurais voulu vous
-voir encore plus franche; mais il me semblait pourtant que vos pensées
-étaient toutes révélées pour moi, bien que vos paroles fussent plus
-entortillées que l'Apocalypse. Je voudrais que vous eussiez la centième
-partie du plaisir que j'ai à vous voir penser. Pour moi, c'était un
-bonheur si grand, que je crains trop qu'il ne soit pas partagé. Il y
-a deux personnes en vous. Vous n'êtes plus comme Cerbère, vous voyez.
-De trois, vous voilà réduite à deux. L'une, qui est la meilleure,
-est tout cœur et toute âme. L'autre est une jolie statue bien polie
-par le monde, bien drapée de soie et de cachemire; c'est un charmant
-automate dont les ressorts sont le plus habilement arrangés qui se
-puissent voir. Lorsqu'on croit parler à la première, on trouve la
-statue. Pourquoi faut-il que cette statue soit si gentille! Autrement,
-j'espérerais que, comme les vieux chênes d'Espagne, vous perdriez votre
-écorce en vieillissant.
-
-Il vaut mieux que vous restiez telle que vous êtes, mais que la
-première personne commande davantage à son automate. Voilà bien des
-métaphores où je m'embrouille.
-
-Je pense en ce moment à une main blanche. Il me semblait que j'avais
-envie de vous gronder. Mais je ne me rappelle plus bien le pourquoi.
-C'est moi maintenant qui ai des courbatures. J'étais accablé en
-rentrant l'autre jour, et je n'ai pas, comme vous, la ressource de
-dormir douze heures. Il est vrai que je tiens moins que vous à ne
-pas m'user. J'espère avoir une lettre de vous demain, mais vous
-m'en écrirez une autre pour me dire si samedi ou lundi... Troisième
-combinaison: samedi jusqu'à quatre heures, et lundi de deux heures à
-cinq, Ce serait une perfection, ce me semble. Il faudrait que j'eusse
-votre réponse samedi avant midi.
-
-
-
-
-LXVI
-
-Vendredi soir, 8 avril.
-
-
-J'ai depuis deux jours une horrible migraine, et vous m'écrivez toute
-sorte de méchancetés. Le pire, c'est que vous n'avez pas de remords,
-et j'avais quelque espoir que vous en auriez. Je suis si accablé,
-que je n'ai pas même la force de vous dire des injures. Quel est
-donc ce miracle dont vous parlez? Le miracle serait de vous rendre
-moins entêtée, et je ne le ferai jamais. Cela est trop au-dessus de
-mon pouvoir. Il faudra donc attendre à lundi pour savoir le mot de
-l'énigme, puisque vous ne pouvez demain. Savez-vous qu'il y aura
-huit jours que nous ne nous sommes vus? Il y avait longtemps que
-nous n'avions tant attendu. En revanche, il faudra faire une longue
-promenade et tâcher quelle se passe sans disputes. À deux heures, si
-vous voulez bien. Je compte précisément sur le soleil. Votre pensée de
-Wilhelm Meister est assez jolie, mais ce n'est qu'un sophisme, après
-tout.
-
-On pourrait dire avec presque autant d'exactitude que le souvenir
-d'un plaisir est une espèce de peine. Cela est vrai surtout des
-demi-plaisirs, je veux dire de ceux qui ne sont pas partagés. Vous
-aurez ces vers si vous y tenez. Vous aurez même votre portrait en
-Turquesse, que j'ai un peu arrangé. Je vous ai mis un narghilé à la
-main pour plus de couleur locale. Quand je dis vous aurez tout cela,
-je veux dire en payant. Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce,
-songez que j'ai une terrible vengeance. On m'a demandé aujourd'hui un
-dessin pour un album qui se vendra au profit du tremblement de terre.
-Je donnerai votre portrait. Qu'en dites-vous? Je me demande quelquefois
-comment je ferai dans cinq ou six semaines d'ici, quand nous ne nous
-verrons plus. Je ne m'accoutume pas à cette idée-là.
-
-
-
-
-LXVII
-
-Paris, 15 avril 1843.
-
-
-J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous
-écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre
-lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou
-deux phrases tendres, sans _mais_ et sans secondes pensées. Nous avons
-des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez
-pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier
-pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi
-faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de
-sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est
-pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses
-œuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit
-très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était
-un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. Déjà
-les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux
-hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit
-ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares
-du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation.
-Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est
-vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point
-encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes
-se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne.
-
-Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez
-raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je
-crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle,
-que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis
-adieu pour bassiner mon œil. Je pleure en vous écrivant. À lundi. Priez
-pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez
-vos bottes de sept lieues.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-Paris, 4 mai 1843.
-
-
-Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais
-bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause
-de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre
-distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre
-profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous
-aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier,
-j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous
-n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous
-avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on
-ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas
-voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre
-jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps.
-Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette
-branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de
-quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le
-soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos
-coquetteries.
-
-Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que
-j'ai trop du _moi_ que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à
-exécution la menace que je vous ai faite un jour.
-
-Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence
-qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru
-bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours
-plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi.
-
-Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends
-guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez
-votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous
-nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation
-interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il
-de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai
-toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une
-enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous
-aurez amassé à mon retour un véritable _iceberg._ Allons, il vaut mieux
-ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous
-qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je
-veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même
-et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous
-verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister.
-
-
-
-
-LXIX
-
-Mercredi, juin 1843.
-
-
-Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au
-dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais
-il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que
-lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle.
-
-Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange
-pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau
-temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit
-être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre
-espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous
-me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que
-vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins
-que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je
-aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je
-m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame
-de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à
-trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de
-la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez
-souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en
-vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis
-juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles.
-Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent
-possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des
-choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle
-et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au
-raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter.
-Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais
-motif tant de bonheur.
-
-Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord.
-
-
-
-
-LXX
-
-Paris, 14 juin 1843.
-
-
-Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché
-que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes
-paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a
-que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit
-cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose,
-c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui
-surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents,
-et, comme, malgré cette différence-là, il y a entre nous une affinité
-grande,--c'est le _Wahlverwandschaft_ de Goethe,--il résulte
-nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je
-souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois
-en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose.
-Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir,
-en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est
-peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le
-même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments
-très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur
-quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma
-nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi
-je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup
-travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y
-ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté
-très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que
-j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait
-beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir?
-
-Je suis accablé d'affaires.
-
-Écrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je
-vous en parlerai quand nous nous verrons.
-
-
-
-
-LXXI
-
-Paris, samedi soir, 23 juin 1843.
-
-
-Je commençais à être fort en peine de vous. Je craignais que l'humidité
-ne vous eût fait mal et je me reprochais de vous avoir raconté si
-longuement cette sotte histoire. Puisque vous ne vous êtes pas
-enrhumée et que vous n'avez pas eu de colères rentrées, je puis à
-mon tour me rappeler avec bonheur tous les moments que nous avons
-passés ensemble. Je trouve comme vous que, ce jour-là, nous avons
-été plus parfaitement--si parfaitement peut comporter du plus ou du
-moins--heureux que jamais. À quoi cela tient-il? Nous n'avons rien dit
-ni fait d'extraordinaire, si ce n'est de ne pas nous quereller. Et
-remarquez, s'il vous plaît, que c'est de vous que les disputes viennent
-toujours. Je vous ai cédé sur une infinité de points, et je n'ai pas
-été de mauvaise humeur pour cela. Je voudrais bien que le bon souvenir
-que vous gardez de cette journée vous profitât pour l'avenir. Pourquoi
-ne me dites-vous pas tout de suite ce que vous expliquez dans votre
-lettre tellement quellement, mais avec une certaine franchise qui me
-plaît? . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je suis flatté que mon conte vous ait amusée; mon amour-propre d'auteur
-s'est offensé pourtant que vous vous soyez contentée de l'analyse,
-assez décousue que je vous en ai faite. J'espérais que vous auriez
-demandé à le lire ou à l'entendre. Mais, puisque vous ne voulez pas, il
-faut en prendre son parti. Néanmoins, s'il faisait beau mardi, qui nous
-empêcherait de nous asseoir tous les deux sur nos sièges rustiques,
-et moi de vous faire la lecture? Il y en a pour une heure. Le mieux,
-c'est de nous promener tout bonnement. Le voulez-vous? Le programme
-sera de ne pas se disputer. Écrivez-moi vos intentions suprêmes. J'ai
-reçu madame de M*** et ses filles, florissantes toutes les trois. Rien
-de fixé pour mon départ. Il est fort prochain suivant toute apparence,
-mais pourtant ce n'est pas à un adieu définitif qu'il faut vous
-attendre.
-
-
-
-
-LXXII
-
-Paris, 9 juillet 1843.
-
-
-Vous avez raison d'oublier les querelles si vous pouvez en venir à
-bout. Elles se grossissent, comme vous le dites fort bien, lorsqu'on
-les examine de près. Le mieux est de rêver toujours le plus longtemps
-possible, et, comme nous pouvons faire toujours le même rêve, cela
-ressemble fort à une réalité. Je vais assez bien depuis hier. J'ai
-dormi, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Il me semble
-même que je suis en meilleure humeur depuis que je me suis soulagé
-en exhalant mes vapeurs l'autre jour. C'est dommage que nous ne
-nous voyions pas le lendemain d'une querelle. Je suis sûr que nous
-serions parfaitement aimables l'un pour l'autre. Vous m'aviez promis
-de m'indiquer un jour; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui
-serait plus mal, vous avez cru _indecorous_ de le faire. C'est cette
-préoccupation que vous avez sans cesse qui nous est bien souvent un
-sujet de brouillerie. À mesure que le moment de ne plus vous voir
-approche, je me sens plus mécontent de moi, et, pour le résultat,
-c'est comme si j'étais mécontent de vous. J'ai bien pu dire que vous
-vous contraignez beaucoup pour me plaire; je me prends sans cesse à me
-mettre en fureur contre cette contrainte même qui, dans ce qu'elle a de
-plus agréable, cache toujours un fond horriblement triste; mais rêver,
-c'est le plus sage. À quand? voilà toute la question.
-
-Vous devriez bien me traduire un livre allemand qui me met au supplice.
-Rien n'est plus enrageant qu'un professeur allemand qui croit avoir une
-idée. Le titre est tentant: _das Provocationsverfahren der Römer._
-
-
-
-
-LXXIII
-
-Paris, juillet 1843.
-
-
-Voilà une lettre de vous bien aimable et presque tendre. Je voudrais
-être en disposition moins mélancolique pour en jouir entièrement. Tout
-ce que je puis faire de mieux, c'est de vous remercier de tout ce
-qu'il y a de bon dans cette lettre et de ne pas vous parler des idées
-plus ou moins tristes qui me viennent à son sujet. Le malheur, c'est
-que je ne rêve pas aussi complètement que vous. Mais laissons cela et
-parlons d'autre chose. Je partirai dans dix jours. J'ai été hier à la
-campagne faire une visite et j'en suis revenu très-las et très-triste.
-Las, parce que je me suis ennuyé, et triste, parce que je songeais
-que c'était un beau jour perdu. Ne vous faites-vous jamais un pareil
-reproche? J'espère que non. Quelquefois, je crois que vous sentez tout
-ce que je sens, puis viennent des drawbacks, et alors je doute de tout.
-
-Adieu; si je continuais à vous écrire, je dirais des choses que vous ne
-comprendriez pas comme je les dirais. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-LXXIV
-
-Jeudi soir, 28 juillet 1843.
-
-
-J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au
-moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver
-une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne
-m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai
-pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir
-aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez
-bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez
-jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce
-qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous
-avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche
-à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans
-vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver
-ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc;
-mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce
-point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et
-de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se
-soutenir. L'exécution est plus difficile. À ce propos, vous avez tort
-de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot.
-Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire,
-vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire
-ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais
-faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de
-ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait.
-Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante.
-Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité,
-savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois.
-Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ.
-Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un
-maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque
-vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas
-d'objections à me dire définitivement adieu samedi.
-
-En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle
-disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je
-vous promets de ne m'en pas fâcher.
-
-
-
-
-LXXV
-
-Paris, jeudi soir, 2 août 1843.
-
-
-Je suis moins poétique que vous. La χθὡν εὑρυοδεἱη, c'est-à-dire la
-large terre, malgré le mackintosh, était encore plus froide que vous,
-et j'en suis enrhumé, mais sans rancune. J'en aurais à lire tout ce
-que vous me dites et que vous croyez agréable. Combien de _mais_
-toujours! que vous êtes ingénieuse à ôter aux autres et à vous-même
-l'enchantement qu'ils peuvent avoir! Je dis enchantement, et j'ai tort
-sans doute; car je ne crois pas que les marmottes en aient. Vous étiez
-un de ces jolis animaux-là avant que Brahma envoyât votre âme dans
-un corps de femme. À la vérité, vous vous réveillez quelquefois, et,
-comme vous dites fort bien, c'est pour quereller. Soyez donc bonne et
-gracieuse comme vous savez l'être. Malgré ma mauvaise humeur, j'aime
-mieux vous voir avec vos grands airs indifférents que de ne pas vous
-voir du tout. Je vous disais bien que toute cette botanique ne valait
-rien; mais vous voulez toujours faire à votre tête. J'ai découvert des
-choses encore plus curieuses que des courses champêtres sur des indices
-moins évidents. Croyez-moi, jetez au feu toutes ces fleurs fanées, et
-venez en chercher de nouvelles.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-Paris, 5 août 1843.
-
-
-J'attendais une lettre de vous avec bien de l'impatience, et plus elle
-tardait, plus je m'attendais à des seconds mouvements et à toutes leurs
-vilaines conséquences. Comme j'étais préparé à toutes les injures de
-votre part, votre lettre m'a paru meilleure qu'en un autre moment. Vous
-me dites que vous avez été heureuse aussi, et ce mot efface tous les
-autres qui précèdent et qui suivent pour l'affaiblir. C'est ce que vous
-m'avez dit de mieux depuis longtemps, c'est presque la seule fois où je
-vous ai senti un cœur fait comme un autre. Quelle radieuse promenade!
-Je ne suis nullement malade et j'étais l'autre jour assez heureux pour
-en garder de la santé et de la bonne humeur pour longtemps. Si le
-bonheur passe vite, il peut se renouveler. Malheureusement, le temps se
-gâte, puis vous parlez de voyage. Peut-être cette pluie vous a-t-elle
-ôté l'envie de courir. Pour moi, elle m'ôte jusqu'à la force de faire
-des projets. Pourtant, s'il y avait un bon jour avant votre départ, ne
-ferions-nous pas bien d'en profiter et de dire adieu pour longtemps à
-notre parc et à nos bois? Je ne reverrai plus leurs feuilles de cette
-année du moins, et cette idée-là m'attriste. J'espère que vous les
-regretterez aussi. Quand vous verrez un rayon de soleil, prévenez-moi,
-et allons retrouver nos châtaignes et notre montagne. Vous avez pensé
-à moi et à nous pendant un moment bien court, mais le souvenir n'en
-reste-t-il pas bien longtemps?
-
-
-
-
-LXXVII
-
-Vézelay, 8 août 1843, au soir.
-
-
-Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est
-l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre.
-Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié
-de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir.
-L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu
-d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces _chilly women
-of the North_, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous
-dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que
-je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant
-de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont
-aussi différents que nos _stamina._ Que voulez-vous! vous pouvez
-quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais.
-
-Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute
-montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech
-que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez
-pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me
-consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église
-qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai
-vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après
-vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus
-fous alors que maintenant.
-
-Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre
-une idée probablement très-différente de celle que nous avons
-maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager
-l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un
-froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela.
-J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant
-plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous
-dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant
-la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans
-quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là, vous me feriez plaisir,
-surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal
-que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de
-nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent
-à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui
-doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que,
-de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je
-reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là? En partant,
-j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On
-lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens
-à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les
-mille et un tracas du départ.
-
-Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec
-vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais
-capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre.
-Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte.
-
-À Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités!
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-Avallon, 14 août 1843.
-
-
-Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante
-lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles.
-Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus
-en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai
-quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez
-mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands
-motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère
-rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans
-cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me
-promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle
-qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là, je philosophais
-sur le _moi_, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je
-pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette
-pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait,
-je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de
-moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par
-cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il
-n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez
-bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque
-je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un
-rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui
-bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne
-laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec
-moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans
-la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais
-guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a
-mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite
-aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier
-avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du
-même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme,
-point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous
-avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'à
-Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. À
-Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux.
-Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple
-le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de
-plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale
-de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous
-nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un
-que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave
-que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux
-effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie
-cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que
-j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une
-plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son
-ami. Vous me direz votre rêve.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir.
-
-À 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.
-Au milieu d'un océan de puces très-agiles
-et très-affamées.
-
-
-Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole
-a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour
-vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand
-ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en
-allemand, c'est-à-dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas
-le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier
-point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous
-jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir?
-Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère?
-
-Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis.
-
-Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier
-point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher
-tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Éphèse.
-Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines
-grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de
-fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu
-semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité
-de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine
-à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici
-une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est
-la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.--Que
-faites-vous? À quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous
-pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis
-mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb,
-tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée,
-un œil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais
-ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que,
-cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la
-solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble
-que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi
-le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir
-en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les
-reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément.
-Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse,
-me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en
-désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je
-visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de
-votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait
-enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus
-tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus _chilly_
-que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je
-ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la
-lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon,
-adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans
-huit jours d'ici.
-
-
-
-
-LXXX
-
-Paris, lundi, septembre 1843.
-
-
-Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de
-l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses
-qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir
-de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous
-trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous
-voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous
-n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité,
-dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour
-l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous
-donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant
-vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.
-
-J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle
-colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne
-nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons
-être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons
-peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le
-bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne
-sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.
-
-Adieu encore, pendant que j'ai du courage.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-Paris, jeudi, 6 septembre 1843.
-
-
-Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de
-temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous
-dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais
-une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier
-le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des
-inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il
-me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas
-choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à
-l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans
-cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est
-des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera
-longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et
-peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année.
-La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que,
-par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi
-que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses
-visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres,
-pour me donner un peu de courage et de vie.
-
-Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque
-amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire
-habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart
-autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de
-solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier
-d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine
-effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils
-n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau.
-Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un
-académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au
-chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais
-j'ai fait de drôles de rencontres.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-Septembre 1843.
-
-
-Je _m'ennuie_ beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous
-affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du
-moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai
-maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans
-nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour,
-à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est
-pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais
-rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là,
-pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore
-nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce
-que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement!
-Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de
-refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage
-la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain,
-nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que
-je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir
-nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous
-avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez
-moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche
-pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-Paris, septembre 1843.
-
-
-Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère,
-que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez.
-Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous
-quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir
-de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous
-fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à
-votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la
-sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je
-désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de
-nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps
-en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette
-idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis
-m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je
-crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me
-mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous
-prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures
-intentions du monde d'être calme et résigné.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-Avignon, 29 septembre.
-
-
-Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque
-aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable.
-En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour,
-il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue,
-il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des
-écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette
-à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire
-toutes les bêtises possibles.
-
-Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes à
-outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge,
-et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix.
-Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé
-avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. À cela près,
-il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne.
-L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se
-couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi
-tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie
-à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles
-pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il
-n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol.
-Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des
-cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore
-deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense
-sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais
-combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis
-espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un
-petit signe de tête en manière de reconnaissance. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un
-seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous
-intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des
-saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles
-du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et
-les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé
-à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie
-rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si
-drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente
-de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour
-porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des
-communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux.
-
-_10 septembre._--Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir.
-Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile
-à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? _That is the question._
-Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais
-ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement
-malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me
-fait assez souffrir.
-
-Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours
-avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de
-fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité
-régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des
-papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis
-tout à coup on se trouve vis-à-vis une muraille. En tournant la tête,
-on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où
-l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres
-souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux
-où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et
-les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question.
-Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais
-de leur _Magna Charta._ «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des
-auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!»
-
-J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a
-bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours
-vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la
-nature. Là, c'est tout différent. Cette statue représente une grosse
-maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis
-de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes.
-Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent
-Messieurs de l'Académie?
-
-Adieu, voici l'heure de la poste. Écrivez-moi à Montpellier, puis à
-Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller
-chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux.
-
-Adieu encore.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-Toulon, 2 octobre.
-
-
-J'ai été longtemps sans vous écrire, chère amie. Aussitôt que mon
-pied a été rendu à ses proportions ordinaires, j'ai voulu réparer le
-temps perdu en faisant des courses dans le Comtat. J'ai été à même
-d'apprécier la différence qui existe entre les cousins de Carpentras,
-d'Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux. Ils possèdent presque
-tous la propriété d'empêcher un honnête-homme de dormir. Je ne vous
-parlerai pas des belles choses que j'ai vues ni des _humbugs_ que j'ai
-découverts. Mais savez-vous ce que c'est qu'un _draquet?_ C'est la même
-chose qu'un _fantasty._ Voici l'explication de ces deux mots barbares:
-vous saurez d'abord que la richesse du département de Vaucluse consiste
-surtout en soies. Dans chaque maisonnette de paysan, on élève des vers
-et on file la soie, d'où résulte d'abord une odeur infecte, ensuite que
-très-souvent on trouve des écheveaux de soie accrochés aux buissons.
-Vers le soir, il y a des paysannes assez imprudentes pour ramasser
-ces écheveaux et les mettre dans leur panier. Le panier s'alourdit
-peu à peu, toujours augmentant de poids, si bien que l'on est tout
-en nage à le porter. Lorsque, après une longue et pénible marche, on
-arrive aux abords d'un ruisseau, alors le panier devient réellement
-insupportable et on est obligé de le mettre à terre. Aussitôt il en
-sort un petit être à grosse tête, ricanant toujours, emmanché d'une
-espèce de queue de lézard, qui se plonge dans le ruisseau en disant:
-«M'as ben pourta!» ce qui veut dire en provençal ou dans l'idiome des
-draquets: «Tu m'as bien porté!» J'ai vu déjà plus d'une femme qui avait
-été ainsi mystifiée par ces démons espiègles, et je suis désolé de n'en
-pas avoir rencontré moi-même. J'aurais eu le plus grand plaisir à faire
-connaissance avec eux.
-
-Ma tournée s'allonge à mesure que les jours accourcissent. Je vais
-demain à Fréjus pour aller de là aux îles de Lérins, où je trouverai
-peut-être les ruines de la première église chrétienne d'Occident. Je
-suis plus qu'à demi persuadé que je ne trouverai rien du tout. Mais
-il faut faire son métier en conscience et inspecter tout ce qu'il y a
-d'historique.
-
-Il est impossible de voir rien de plus sale et de plus joli que
-Marseille. Sale et joli convient parfaitement aux Marseillaises. Elles
-ont toutes de la physionomie, de beaux yeux noirs, de belles dents,
-un très-petit pied et des chevilles imperceptibles. Ces petits pieds
-sont chaussés de bas cannelle, couleur de la boue de Marseille, gros
-et raccommodés avec vingt cotons de nuances différentes. Leurs robes
-sont mal faites, toujours fripées et couvertes de taches. Leurs beaux
-cheveux noirs doivent la plus grande partie de leur lustre au suif de
-chandelle. Ajoutez à cela une atmosphère d'ail mêlée de vapeur d'huile
-rance, et vous pouvez vous représenter la beauté marseillaise. Quel
-dommage que rien ne soit complet dans le monde! Eh bien, elles sont
-ravissantes malgré tout. Voilà un vrai triomphe.
-
-Mes soirées, qui sont bien longues maintenant, commencent à m'ennuyer
-horriblement. Il est vrai que j'ai, en général, des volumes de lettres
-à écrire et des rapports à faire pour mes deux ou trois ministres. Ces
-douces occupations ne m'empêchent pas d'avoir le spleen depuis trois
-semaines. Je fais les rêves les plus noirs du monde, et mes pensées ne
-sont pas d'une couleur plus gaie. Pas un mot de vous! J'en aurais bien
-besoin pourtant. Si vous m'écrivez tout de suite, adressez votre lettre
-à Carcassonne. Il me faut une lettre de vous pour me ranimer. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Après Carcassonne, j'irai à Perpignan, à Toulouse et à Bordeaux.
-J'espère bien y trouver un souvenir de vous. Je n'ai pas achevé le
-croquis que je vous destine. Je vous l'apporterai à Paris. Dites-moi ce
-que je pourrai vous apporter encore qui vous fasse plaisir. Voici une
-fleur d'un arbrisseau épineux qui croît aux environs de Marseille et
-qui a une odeur de violette très-suave.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-Paris, vendredi matin, 3 novembre 1813.
-
-
-Est-il possible que vous ne puissiez me dire tout ce que vous écrivez?
-Quelle est donc cette timidité bizarre qui vous empêche d'être franche
-et qui vous fait chercher les mensonges les plus extraordinaires,
-plutôt que de laisser échapper un mot de vérité qui me ferait tant
-de plaisir? Parmi les bons sentiments dont vous me parlez, il y en
-a un que je ne comprends pas, dites-vous; et vous ne cherchez pas
-à me le faire comprendre, je ne le devine même pas. Quant aux deux
-autres, je vous avoue que je ne suis guère plus habile. Croyez-vous au
-diable? Suivant moi, toute la question est là. S'il vous fait peur,
-arrangez-vous pour qu'il ne vous emporte pas. Si le diable est hors de
-cause en cette affaire, comme je le suppose, reste à se demander si
-l'on fait du mal ou du tort à quelqu'un. Je vous dis mon catéchisme.
-C'est, je crois, le meilleur, mais je ne vous le garantis pas. Je n'ai
-jamais cherché à faire des conversions, mais, jusqu'à présent, on n'a
-pu faire la mienne. Vous vous adressez, d'ailleurs, des reproches plus
-sévères que je ne vous en adresse. Quelquefois, je cède à la tristesse
-et à l'impatience. Rarement je vous accuse, sinon parfois de ce manque
-de franchise qui me met dans une défiance presque continuelle avec
-vous, obligé que je suis de chercher toujours votre idée sous un
-déguisement. Si j'avais été bien convaincu de ce que vous m'avez dit
-l'autre jour, j'en serais très-malheureux, car je ne pourrais souffrir
-de vous faire de la peine. Voyez pourtant qu'à force de dire tantôt
-blanc, tantôt noir, vous me faites douter de tout. Je ne sais plus
-ce que vous pensez, ce que vous sentez. Parlons donc une fois à cœur
-ouvert.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-Perpignan, 14 novembre.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être
-inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas
-osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du
-département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait
-fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un
-peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes
-rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche
-et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander
-le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il
-n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne
-s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il
-alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où
-j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages
-de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans
-bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.
-
-Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau.
-J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y
-toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la
-forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas
-en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il
-n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.
-
-Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré
-mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec
-moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait
-jamais dû se hasarder.
-
-Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari
-sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint
-que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour
-me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que
-j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où
-j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.
-
-Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit
-jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes,
-changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de
-sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais
-combien de temps cela durera.
-
-Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient
-l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à
-me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la
-commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la
-rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une
-cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante
-qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui
-parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici.
-Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas,
-je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de
-retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne
-tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable
-situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais
-des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter.
-J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une
-lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec
-la vôtre?
-
-J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire
-votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de
-Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant
-en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il
-n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un
-figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des
-capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque
-vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez
-peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.
-
-Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout
-quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux.
-Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse.
-Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une
-lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais
-mortellement.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-Paris, 17 novembre 1843.
-
-
-Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites
-quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre
-votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi
-bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse,
-que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur,
-pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de
-mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous
-aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été
-de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles.
-Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse.
-Écrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que
-vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas
-de ce défaut-là. Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous,
-je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si
-aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous
-causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons
-l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous
-oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre.
-Je vous en remercie de cœur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que
-vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les
-choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est
-pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le
-plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en
-seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation
-d'âme.
-
-Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je
-suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la
-porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de
-crier, nous avons eu l'_Elisir d'amore_; puis je suis rentré chez moi
-et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez
-que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui
-pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous
-quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée
-urne?
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-Paris, mardi soir, 22 novembre 1843.
-
-
-J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une
-contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que
-votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous
-auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez,
-en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous
-faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice,
-puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite.
-Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je
-vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne
-crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas
-été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des
-caractères si différents, et surtout des points de vue si différents,
-que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne
-pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement
-et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration
-de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que
-vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de
-s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais.
-Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord,
-et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous
-connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison
-de dire que vous étiez comme Cerbère: _Three gentlemen at once._
-
-Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous
-ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête.
-Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose
-qui me paraisse démontrée. À quand nous querellerons-nous? N'oubliez
-pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine
-de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant
-promis, m'ont manqué de parole.
-
-
-[1] À l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des
-inscriptions et belles-lettres.
-
-
-
-
-XC
-
-Paris, 13 décembre 1843.
-
-
-Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en
-réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que j'ai dit, si
-ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande
-pardon. Oui, nous sommes de grands fous. Nous aurions dû le sentir plus
-tôt. Nous aurions dû voir plus tôt combien nos idées, nos sentiments
-étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous
-faisions l'un à l'autre n'avaient d'autre résultat que de nous rendre
-plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j'ai sur ce point de grands
-reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger
-une illusion que je n'aurais pas dû concevoir.
-
-Pardonnez-moi, je vous en prie, car j'en ai souffert comme vous. Je
-voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J'espère que
-vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous
-occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être,
-ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. J'ai eu
-trop de confiance en moi. J'ai cherché dans mon cœur à combattre ce que
-ma raison me démontrait. À tout prendre, peut-être vous en viendrez à
-ne voir dans notre folie que son beau côté, à ne vous rappeler que des
-moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant
-à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu
-concilier deux choses incompatibles et vous n'avez pas réussi. Ne
-dois-je 'pas vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible?
-
-
-
-
-XCI
-
-Paris, mardi soir, 1844.
-
-
-J'ai attendu toute la journée une lettre de vous, Ce n'est pas ce
-qui m'a empêché de vous écrire, mais j'ai été horriblement occupé.
-Je crois que le beau temps d'aujourd'hui m'a un peu soulagé le cœur.
-Je n'ai plus de colère, si j'en avais, et j'ai moins de tristesse
-en me rappelant vos discours d'hier. Les nuages sont peut-être pour
-beaucoup dans ce qui s'est passé entre nous. Déjà une fois nous nous
-sommes querellés par un temps d'orage; c'est que nos nerfs sont plus
-forts que nous. J'ai grande envie de vous voir et de savoir comment
-vous êtes au moral. Si nous essayions de faire demain cette promenade
-si malencontreusement manquée hier? Que vous en semble? Votre orgueil
-ne sera sans doute pas de cet avis. Mais c'est à votre cœur que j'en
-appelle.
-
-Vous serez bien aimable de me répondre un mot demain avant midi, si
-vous ne pouvez ou si vous ne voulez pas. Mais ne venez pas si vous êtes
-de mauvaise humeur, si vous avez quelque autre arrangement; enfin,
-si vous avez la moindre idée que notre promenade n'effacera pas les
-vilaines impressions d'hier.
-
-
-
-
-XCII
-
-Paris, samedi soir 15 janvier 1844.
-
-
-Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez
-de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez
-attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des
-malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que
-vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont
-arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes.
-Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement
-une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant,
-vous avez un autre système.--Vous m'écrivez de petits billets fort
-jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je
-crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies
-passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur
-mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil,
-qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur,
-je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même
-très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par
-tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues.
-Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait
-bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue,
-dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les
-inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous
-mettez à tout observer.--Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont
-invraisemblables, si près de Paris et si loin.--Si vous y tenez bien
-fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je
-fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas
-très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai,
-demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai.
-Adieu.
-
-
-
-
-XCIII
-
-Paris, 5 février 1844.
-
-
-Vous me reprochez ma dureté, et peut-être avez-vous quelque raison.
-Il me semble cependant que vous seriez plus juste en disant colère ou
-impatience. Il serait encore assez bien de votre part de réfléchir si
-cette colère ou cette dureté est motivée ou si elle ne l'est pas.
-
-Examinez s'il n'est pas bien triste pour moi de me trouver sans cesse
-aux prises avec votre orgueil, et de voir que votre orgueil a la
-préférence. J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous me dites
-quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout,
-et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir
-mieux, ce me semble; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite.
-Rappelez-vous un moment et avec franchise ce que vous êtes pour moi.
-Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie; mais cette glace sans
-cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir
-de calcul ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me
-faire désirer ce que vous refusez obstinément: tout cela peut excuser
-ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément
-cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de
-tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse
-à un pygmée.--Cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme.
-Voulez-vous un jour mettre de côté ce grand défaut, et être pour moi
-aussi aimable que vous le pourrez? J'accepterais très-volontiers ce
-parti si vous me promettiez d'être tout à fait franche, et si vous
-aviez le courage de tenir cet engagement, ce serait une expérience
-peut-être bien triste pour moi. Cependant, je l'accepterais avec joie,
-puisque vous n'auriez, dites-vous, que du bonheur dans ce cas.--Adieu,
-à bientôt. Mettez vos bottes de sept lieues, nous ferons une belle
-promenade; si le temps n'était pas plus mauvais qu'il y a quelques
-jours, vous n'auriez pas de risques de vous enrhumer. Je suis bien
-souffrant de migraine et d'étourdissement, mais j'espère que vous me
-guérirez.
-
-
-
-
-XCIV
-
-Paris, 12 mars 1844.
-
-
-C'est fort bien. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis de toute
-espèce! Cent visites à faire! Un libraire qui me fait envoyer un
-rapport de quarante pages à faire et à discuter! Des épreuves à
-corriger! Il me semble que vous devriez bien, sachant tout cela,
-m'écrire au moins quelques lignes d'encouragement. Je suis à peu près à
-bout de mon courage et de ma patience. Heureusement, cela finit jeudi
-prochain[1].--Jeudi à une heure, je serai redevenu un bipède ordinaire;
-d'ici là, est-ce trop vous demander que quelques mots tendres comme
-vous en avez trouvé la dernière fois que nous nous sommes vus? Il est
-trois heures, et je vous quitte pour mes épreuves de _Mademoiselle
-Arsène Guillot._--Lundi ou plutôt mardi.
-
-
-[1] Sa réception à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
-
-
-
-
-XCV
-
-Jeudi soir, 15 mars 1844.
-
-
-Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais
-à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils
-s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui
-souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du
-coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en
-aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des
-courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier
-amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le
-bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est
-un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard
-des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous
-voulez que nous nous voyions.
-
-J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade.
-
-Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon
-Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa
-prédiction menaçante.
-
-Adieu, _dearest friend_! Entre mes épreuves à corriger, mon rapport
-à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours,
-je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais
-d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses.
-
-
-[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française.
-
-
-
-
-XCVI
-
-17 mars 1844.
-
-
-Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je
-veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que
-vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les
-quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé,
-éreinté, démoralisé et complétement _out of my wits_. Puis Arsène
-Guillot fait un _fiasco_ éclatant et soulève contre moi l'indignation
-de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes
-à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan;
-tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au
-haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des
-grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse
-histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont
-black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds
-partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire
-ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens?
-Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me
-fait désirer ardemment de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l'un
-de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les
-reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque
-vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.
-
-
-
-
-XCVII
-
-Paris, 26 mars 1844.
-
-
-Je crains que le discours ne vous ait paru un peu long. J'espère qu'il
-ne faisait pas aussi froid de votre côté que du mien. Je suis encore à
-grelotter. Nous aurions dû faire une courte promenade ensemble après
-la cérémonie. Vous avez pu voir quelle horrible toux j'ai. Cela aurait
-presque pu passer pour de la cabale. Avant la séance, l'orateur m'a
-fort prié de lui dire dans quelle partie de la salle se trouvait la
-personne à qui il avait envoyé des billets. L'avez-vous trouvé mieux
-en costume qu'en frac? Vous pourrez me persuader bien des choses,
-mais jamais que vous parliez autrement que sérieusement de gâteaux
-quand vous avez faim. Je maintiens mon adjectif, et vous même en avez
-reconnu la justesse. Cela est facile à voir par le courroux que vous
-en montrez. Vous dites que vous ne savez que rêver et jouer.--Vous
-savez, en outre, cacher vos pensées, et c'est ce qui me désole.
-Pourquoi, après si longtemps que nous sommes ce que nous sommes l'un à
-l'autre, êtes-vous encore à réfléchir plusieurs jours avant de répondre
-franchement à la question la plus simple? On dirait que vous soupçonnez
-des pièges partout. Adieu; j'ai été bien content de vous voir. J'ai eu
-de la peine à vous trouver cachée sous le chapeau de votre voisine.
-Autre enfantillage. Avez-vous vu ce que je vous ai envoyé? en pleine
-Académie? Mais vous ne voulez jamais rien voir.
-
-
-
-
-XCVIII
-
-Lundi soir. Mars 1844.
-
-
-Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce
-que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une
-espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou,
-si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce
-qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre
-insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui
-est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors,
-m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que
-votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que
-je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas
-être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de
-bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.
-
-Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter
-de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui
-céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons
-mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon
-bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules
-d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi
-de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc
-insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment
-d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois,
-qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune
-_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive
-que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous
-avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller.
-Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais
-m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que
-j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui
-me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas
-seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre
-de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans
-doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous
-voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le
-froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais
-si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du
-conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.
-
-
-
-
-XCIX
-
-Strasbourg, 30 avril 1844.
-
-
-Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a
-fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les
-exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus
-besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon
-église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le
-lendemain, c'est-à-dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps
-de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de
-revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée
-qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne
-saurait imiter.
-
-Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis
-vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs
-et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort
-autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et
-les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous
-avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où
-l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces
-musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses
-aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à-dire que
-nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions
-pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se
-sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller
-encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-C
-
-Paris, samedi 3 août 1844.
-
-
-Je suppose que vous êtes partie pour la campagne en prenant contre
-vos promesses un _french leave._ C'est fort aimable à vous. J'ai eu
-la naïveté d'attendre quelque signifiance de vous tous les jours. On
-se corrige difficilement. Dans le cas, très-peu probable, où vous
-seriez à Paris, et dans celui, encore plus improbable, où vous seriez
-curieuse d'assister à une séance de l'Académie des inscriptions, j'ai
-deux billets à vos ordres. Cela est fort ennuyeux. En attendant,
-j'ai travaillé de mon mieux à ma difficile besogne, qui sera bientôt
-terminée. Puis je partirai pour un mois ou deux. Si cela pouvait vous
-donner des remords ou, ce que j'aimerais bien mieux, l'envie de me
-voir, vous me feriez vite oublier ma mauvaise humeur.
-
-
-
-
-CI
-
-Paris, 19 août 1844.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Il est tout à fait décidé que je partirai pour l'Algérie du 8 au 10 du
-mois prochain. Je resterai ou plutôt je courrai ça et là, jusqu'à ce
-que la fièvre ou les pluies viennent m'interrompre. De toute façon, je
-ne vous reverrai qu'en janvier. Vous auriez dû songer à cela avant de
-partir. Quand je dis que vous ne me reverrez que l'année prochaine,
-cela dépend de vous. Pendant que vous apprenez le grec, j'étudie
-l'arabe. Mais cela me semble une langue diabolique, et jamais je
-ne pourrai en savoir deux mots. À propos de Syra, cette chaîne que
-vous aimez est allée en Grèce et dans bien d'autres lieux. Je l'ai
-choisie parce qu'elle est d'un ancien travail antivulgaire. J'ai
-supposé qu'elle vous plairait. Vous rappelle-t-elle nos promenades et
-nos causeries sans fin? Je suis allé dimanche dîner chez le général
-Narvaez, qui donnait son raout et pour la fête de sa femme. Il n'y
-avait guère que des Espagnoles. On m'en a montré une qui a voulu se
-laisser mourir de faim par amour, et qui s'éteint tout doucement. Ce
-genre de mort doit vous sembler bien cruel. Il y en avait une autre,
-mademoiselle de ***, que le général Serrano a plantée là pour Sa grosse
-Majesté Catholique; mais elle n'en est pas morte, et a même l'air de
-se porter très-bien. Il y avait encore madame Gonzalez Bravo, sœur de
-l'acteur Romea et belle-sœur de la même Majesté, qui, à ce qu'on dit,
-se fait un grand nombre de belles-sœurs. Celle-ci est très-jolie et
-très-spirituelle. Adieu. . . . . .
-
-
-
-
-CII
-
-Paris, lundi, septembre 1844
-
-
-Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de
-l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses
-qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir
-de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous
-trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous
-voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous
-n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité,
-dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour
-l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous
-donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant
-vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.
-
-J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle
-colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne
-nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons
-être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons
-peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le
-bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne
-sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.
-
-Adieu encore, pendant que j'ai du courage.
-
-
-
-
-CIII
-
-Paris, jeudi, 6 septembre 1844.
-
-
-Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de
-temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous
-dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais
-une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier
-le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des
-inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il
-me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas
-choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à
-l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans
-cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est
-des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera
-longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et
-peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année.
-La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que,
-par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi
-que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses
-visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres,
-pour me donner un peu de courage et de vie.
-
-Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque
-amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire
-habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart
-autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de
-solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier
-d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine
-effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils
-n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau.
-Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un
-académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au
-chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais
-j'ai fait de drôles de rencontres.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CIV
-
-Paris, 14 septembre 1844.
-
-
-Tout était prêt et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue
-une bourrasque qui a jeté nos projets au vent. Il y a conflit entre la
-guerre et l'intérieur. La guerre ne veut point de nous. Nous restons,
-ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une
-quinzaine de jours en courses et je reviendrai à Paris. À part la
-vexation qui accompagne tout projet avorté, et le regret très-vif
-d'avoir employé deux mois à apprendre un tas de choses inutiles,
-j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilité. Peut-être
-devinerez-vous pourquoi.
-
-J'ai trouvé dans votre dernière lettre quelques phrases malsonnantes
-pour lesquelles je pourrais bien vous faire la guerre, si je ne
-trouvais, comme vous, qu'il est inutile et, qui plus est, dangereux
-et triste de se disputer à distance.--Je ne me représente pas trop
-comment vous passez les vingt-quatre heures de la journée. Je trouve
-bien l'emploi de seize, mais il y en a dix sur lesquelles je voudrais
-des détails. Lisez-vous toujours Hérodote? Mais quel dommage que vous
-n'essayiez pas un peu de l'original avec la traduction de Lanher,
-que vous avez, je pense! vous n'aurez guère d'autre difficulté que
-l'excès des ή ioniens. Si vous avez à votre disposition l'_Anabase_
-de Xénophon, vous pourrez y prendre plaisir, surtout si vous avez une
-carte d'Asie sous les yeux. Je ne me rappelle guère les dialogues
-marins. Lisez plutôt _Jupiter confondu_, ou bien _Jupiter tragique_, ou
-bien _le Festin_ ou _les Lapithes_, à moins que vous ne m'en gardiez
-l'étrenne.
-
-Je suis sûr que vous êtes florissante, toute robes et fleurs, et j'ose
-vous conseiller des lectures grecques! Adieu; écrivez-moi vite et ne
-vous moquez pas de moi. Je partirai lundi pour aller je ne sais où,
-mais pas trop loin, selon tous mes calculs.
-
-
-
-
-CV
-
-Poitiers, 15 septembre 1844.
-
-
-Si je réponds tard à votre lettre du mois dernier, que je trouve
-ici, ce n'est pas, comme votre mauvaise conscience vous le dirait,
-par représailles pour la lenteur que vous avez mise à me donner de
-vos nouvelles. Vous avez passé dix jours entiers sans que l'idée de
-m'écrire une ligne vous vînt entête, et c'est bien mal. Vous me parlez
-de vos contemplations à D... Je crois que vous vous y êtes fort amusée,
-et je ne puis m'empêcher de croire que vous ne vous amusez que quand
-vous trouvez occasion de faire des coquetteries. Pour moi, j'ai mené
-une vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Comme
-Ulysse, j'ai vu beaucoup de mœurs, d'hommes et de villes. J'ai trouvé
-les unes et les autres très-laides. Puis j'ai eu quelques accès de
-fièvre, qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline.
-J'ai trouvé le pays le plus plat et le plus insignifiant de la France;
-mais il y a beaucoup de bois et de grands arbres et des solitudes où
-j'aurais bien aimé à vous rencontrer. Votre souvenir se représente à
-moi maintenant dans une foule de lieux, mais je le lie surtout aux bois
-et aux musées. Si vous avez quelque plaisir à occuper une place dans ma
-mémoire, et une grande place, vous devez penser qu'avec la vie que je
-mène, je ne vous oublie pas. Tel arbre me rappelle telle conversation.
-Je passe mon temps à méditer sur nos promenades. J'admire beaucoup
-Scribe d'avoir fait rire un public vertueux et néo-catholique avec les
-prix de vertu. Je suis également surpris de ce que vous me dites de
-son débit. Autrefois, il lisait comme un fiacre. Il faut croire que
-c'est l'habit académique qui donne cet aplomb, et cela me rend un peu
-d'espoir.
-
-Depuis mon départ, je n'ai pas déballé deux fois mon discours, et,
-si cela continue, je ne crois pas, en vérité, que j'y puisse changer
-une ligne. Je m'attends qu'au dernier moment je serai épouvanté de la
-quantité de sottises que j'aurai laissées. Tant que je n'aurai pas
-tourné mon timon vers Paris, je ne saurai pas l'époque de mon retour
-avec quelque certitude. Si mon gouvernement ne me force pas à aller
-plus loin que Saintes, je crois que nous arriverons à peu près en même
-temps. Quel bonheur si nous pouvions nous voir dès le lendemain! Adieu;
-écrivez-moi à Saintes, je pense y être bientôt et m'y arrêter quelques
-jours.
-
-
-
-
-CVI
-
-Parthenay, 17 septembre 1844.
-
-
-Votre lettre, que j'ai reçue à Saintes, a fait un peu diversion aux
-tribulations que j'y éprouvais. J'étais fort empêché à plonger dans
-le désespoir quatre mille de mes concitoyens qui m'envoyaient des
-députations et me faisaient des discours fabuleux.
-
-Entre mon devoir et ma sensibilité naturelle, j'étais fort malheureux.
-Enfin, j'ai pris le parti le plus sage, et j'ai tranché du proconsul.
-D'ici à un an, je n'oserais pas repasser à Saintes. Je vois avec
-plaisir que vous vous souvenez de Paris à D... J'avais craint que
-vous n'eussiez oublié nos bois et nos gazons émaillés. Pour moi, j'y
-pense toujours plus vivement, surtout à présent que je viens de faire
-un pas vers Paris. Suivant toute apparence, je vous y précéderai. J'y
-serai dans dix jours au plus tard, à moins d'accidents que je ne puis
-prévoir. Et vous? voilà le plus important. Être à Paris sans vous
-me semblera bien plus dur que de courir les champs comme je fais à
-présent. J'ai une soif de vous voir que vous ne pouvez comprendre.
-Pourrez-vous, voudrez-vous revenir pour dire adieu à vos domaines de
-la rive gauche? je cherche à n'y pas penser, mais je n'y puis réussir.
-Pour me préparer aux déceptions comme Scapin quand il revenait de
-voyage, je cherche à me représenter _Your Ladyship_, statue cuirassée
-aussi méchante quelle m'est apparue quelquefois. J'ai beau faire, je
-vous vois toujours telle que vous avez été la dernière fois que nous
-nous assîmes si commodément sur un quartier de roc. Vraiment, je le
-crois un peu, d'abord parce que vous me l'avez promis, et puis je ne
-me persuaderai jamais que nous ayons pu changer tous les deux après
-avoir été aussi unis de pensée. Si vous songez à revenir, écrivez-moi
-à Blois, j'y serai bientôt, ou bien après le 25 à Paris, et dites-moi
-quand je pourrai vous voir et le plus tôt possible. Je vous écris d'une
-horrible ville de chouans et d'une auberge abominable, où l'on fait un
-bruit infernal. On met tant de cheveux dans tout ce qu'on me donne à
-dîner, que je mange à peine. J'ai trouvé aujourd'hui à Saint-Maixent
-des femmes avec la coiffure du XIVe siècle, et des corsages presque
-du même temps qui laissent voir la chemise, laquelle est en toile à
-torchon, boutonnée sous le cou et fendue comme celle des hommes. Malgré
-le pain d'épice qui est dessous, cela me semble très-joli. Je me suis
-presque foulé la main aujourd'hui et je n'ai plus la force d'écrire.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CVII
-
-Perpignan, 14 novembre.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être
-inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas
-osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du
-département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait
-fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un
-peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes
-rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche
-et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander
-le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il
-n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne
-s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il
-alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où
-j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages
-de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans
-bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.
-
-Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau.
-J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y
-toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la
-forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas
-en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il
-n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.
-
-Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré
-mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec
-moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait
-jamais dû se hasarder.
-
-Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari
-sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint
-que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour
-me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que
-j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où
-j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.
-
-Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit
-jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes,
-changé tous les ruisseaux en grosses rivières. 11 m'est impossible de
-sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais
-combien de temps cela durera.
-
-Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient
-l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à
-me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la
-commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la
-rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une
-cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante
-qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui
-parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici.
-Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas,
-je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de
-retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne
-tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable
-situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais
-des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter.
-J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une
-lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec
-la vôtre?
-
-J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire
-votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies,de
-Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant
-en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il
-n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un
-figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des
-capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque
-vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez
-peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.
-
-Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout
-quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux.
-Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse.
-Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une
-lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais
-mortellement.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CVIII
-
-Paris, 5 décembre 1844.
-
-
-J'avais juré de ne pas vous écrire, mais je ne sais pas si j'aurais pu
-tenir mon serment encore longtemps. Pourtant, je ne pensais pas que
-vous fussiez souffrante. Notre promenade avait été si heureuse! Je ne
-croyais pas possible que vous pussiez en garder un mauvais souvenir.
-Il paraît que ce qui vous irrite, c'est que je suis plus entêté que
-vous. Voilà une belle raison et dont vous devez bien vous faire gloire.
-Ne devriez-vous pas plutôt avoir honte de m'avoir rendu tel! Et puis
-vous dites que je suis dur, et vous me demandez si je m'en aperçois.
-Franchement, non. Pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je l'ai été,
-je vous en demande pardon. Il me semble qu'en nous en allant, vous
-n'aviez pas un seul grain de colère contre moi. Je vous croyais aussi
-confiante, aussi intime que je l'étais pour vous. Vous dirai-je que
-c'est le souvenir le plus doux que j'ai conservé de notre promenade?
-Quand je vous vois ainsi, vous me rendez bien heureux. Si vous aviez
-alors de la colère, cela fait honneur à votre dissimulation. Mais
-j'aime mieux croire aux secondes pensées que de croire que vous n'étiez
-pas sincère alors. Dites-moi si je me trompe.
-
-J'ai commencé ce soir le dessin que vous commandez. C'est difficile
-à faire. Je voudrais vos instructions. Vous tenez donc à ce champ de
-chardons? Vous dites qu'il vous paraît l'un des plus beaux lieux du
-monde. Je vous apporterai mon esquisse et aussi votre portrait. Je vous
-ai donné vos yeux mauvais. Ne croyez pas que telle est leur expression
-ordinaire. J'en connais une meilleure, d'autant plus précieuse qu'elle
-est plus rare. Vous verrez tout cela et vous donnerez vos ordres. Vous
-voudrez bien, pour le payement, vous rappeler que je ne suis pas un
-peintre ordinaire, ce n'est pas l'œuvre que vous devrez payer, c'est la
-peine et le temps. Enfin, il est toujours bien de se montrer généreux
-avec les artistes.
-
-Pendant que vous vous guérissiez de votre colère, j'en avais presque
-contre vous. Je m'étais figuré que vous m'écririez plus tôt. C'est en
-partie pour avoir attendu votre lettre, en partie par mauvais sentiment
-d'orgueil, que je ne vous ai pas prévenue. Vous voyez que je m'accuse
-aussi de mes méfaits. Pardonnez-moi celui-là. Au moins ce n'était pas
-le passé qui me rendait injuste.
-
-Depuis que je vous ai vue, j'ai été presque toujours très-souffrant;
-je croyais que c'était la leçon d'espagnol sur «la large terre», comme
-dit Homère. Votre lettre m'a remis. Je crois maintenant que c'est la
-mine que vous aviez en nous quittant qui en était cause. Vous n'avez
-pas daigné tourner la tête pour me dire adieu.--Nous aurons bien des
-pardons à nous demander tous les deux pour toutes nos mauvaises pensées!
-
-Il est une heure indue, mon feu est éteint et je grelotte. Je vous dis
-encore adieu et vous remercie de cœur de m'avoir écrit. Il y a huit
-jours que j'attends cette lettre. N'êtes-vous pas entêtée aussi!
-
-
-
-
-CIX
-
-Paris, jeudi 7 février 1845.
-
-
-Tout s'est passé mieux que je ne l'espérais[1]. Je me suis trouvé un
-aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis
-de lui.
-
-
-[1] Sa réception à l'Académie française.
-
-
-
-
-CX
-
-Vendredi, 8 février 1845.
-
-
-Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je
-n'aurais pas été content de vous savoir là, voyant mon habit couleur
-d'estragon et ma figure idem.--Pourquoi pas demain? autrement, il
-faudrait attendre à mercredi prochain, et je n'en aurais pas le
-courage. Nous en aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon
-aplomb si je vous avais sue là.
-
-
-
-
-CXI
-
-Toulouse, 18 août 1845.
-
-
-Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais
-furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y
-attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous
-penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne
-puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier
-que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement
-qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse.
-Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai
-pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par
-la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous
-le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je
-voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de
-trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer,
-d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre
-vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux
-ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une
-chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes
-mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si
-j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait
-complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir,
-ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: _I had rather be a kitten and
-cry mew._ Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote;
-au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché
-d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-à-dire je crains
-que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans
-mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous
-retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir
-fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous
-mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me
-demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady
-M... vous exposera encore ses belles théories _about the baseness of
-being in love._ Je voudrais bien que vous fussiez la première figure
-amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement,
-cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux
-arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point
-Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que
-vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas
-pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Écrivez-moi à
-Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je
-calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera
-difficile, mais j'espère bien y parvenir.
-
-Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas
-comme vous écrivez quelquefois?
-
-
-
-
-CXII
-
-Avignon, 5 septembre 1845.
-
-
-Je remercie ces gens malades qui vous retiennent à Paris. Je vous
-remercie encore plus vous-même, si vous pensez moins à leurs
-rhumatismes qu'au plaisir que vous me ferez en restant. Suivant toute
-apparence, je serai de retour dans une quinzaine de jours, ou plutôt
-je ferai une halte dans mes foyers, entre mon voyage du Midi et celui
-du Nord; le second sera, j'espère, des plus courts et vous ne vous en
-apercevrez sans doute pas. Je me réjouis de vous savoir en si bonne
-santé. Pour moi, je n'en puis dire autant. Je suis souffrant depuis mon
-départ; j'avais compté sur le beau temps et sur le soleil du Languedoc
-pour me remettre; mais il est demeuré sans effet. Aujourd'hui, je
-reviens accablé de fatigue d'une très-longue course, où j'ai fait plus
-de mauvais sang que je n'en fais ordinairement quand vous ne vous en
-mêlez pas. Je suis tout étourdi et je vois presque double; pendant que
-vous mangez des pêches fondantes, j'en mange de jaunes très-acides et
-d'un goût singulier qui n'est pas trop déplaisant et que je voudrais
-vous faire connaître. Je mange des figues de toutes couleurs; mais je
-n'ai nul appétit à tout cela. Je m'ennuie horriblement le soir, et je
-commence à regretter la société des bipèdes de mon espèce. Je ne compte
-point les provinciaux pour quoi que ce soit. Ce sont des choses à mes
-yeux souvent fatigantes, mais tout à fait étrangères au cercle de mes
-idées. Ces Méridionaux sont d'étranges gens: tantôt je leur trouve
-de l'esprit, tantôt il me semble qu'ils n'ont que de la vivacité. Ce
-voyage me les fait voir un peu plus en laid qu'à l'ordinaire. Mon seul
-plaisir, dans le pays assez beau que je parcours, serait de rêvasser à
-mon aise, et je n'en ai pas le temps. Vous devinez à quoi j'aimerais
-rêver, et avec qui? Je voudrais vous raconter quelques histoires dignes
-d'être envoyées à deux cents lieues: malheureusement, je n'en apprends
-pas qui se puissent raconter. J'ai vu l'autre jour les ravages d'un
-torrent qui a noyé cent vingt chèvres, rasé des maisons, et vous avez
-eu mieux que cela à Paris; mais ce que vous n'y trouverez jamais, c'est
-une vue comme celle qu'on rencontre à chaque pas quand on parcourt le
-Comtat. Venez-y, ou plutôt atlendez-moi à Paris et promenons-nous dans
-nos bois, que je trouverai alors admirables. Écrivez-moi à Vézelay
-(Yonne).
-
-
-
-
-CXIII
-
-Barcelone, 10 novembre 1845.
-
-
-Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de
-trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai
-été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma
-table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui
-me restent. Il faut, pour arriver à son _despacho_; traverser une salle
-gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts
-comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique,
-comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de
-l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en
-Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils
-ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est
-que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux
-bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé _caló_, à
-la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il
-s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma
-science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé
-de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller
-si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans
-aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un
-trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra
-compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à-dire pendant presque
-toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque
-votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en
-très-gros et lisibles caractères.
-
-
-
-
-CXIV
-
-Madrid, 18 novembre 1845.
-
-
-Me voici installé ici depuis une semaine et plus, avec un grand
-froid, quelquefois de la pluie, un temps tout semblable à celui de
-Paris. Seulement, je vois tous les jours des montagnes dont la cime
-est couverte de neige, et je vis familièrement avec de très-beaux
-Velasquez. Grâce à la lenteur ineffable des gens de ce pays-ci, je
-n'ai commencé que d'aujourd'hui seulement à mettre le nez dans les
-manuscrits que j'étais venu consulter. Il a fallu une délibération
-académique pour me permettre de les examiner, et je ne sais combien
-d'intrigues pour obtenir des renseignements sur leur existence.
-D'ailleurs, cela me semble peu de chose et ne valait pas la peine de
-faire un si long voyage. Je pense que j'aurai fini mes perquisitions
-assez promptement, c'est-à-dire avant la fin du mois.
-
-J'ai trouvé ce pays-ci fort changé depuis ma dernière visite. Les
-gens que j'avais laissés amis sont ennemis mortels. Plusieurs de
-mes anciennes connaissances sont devenues de grands seigneurs, et
-très-insolents. Somme toute, je me plais moins à Madrid en 1845 qu'en
-1840. Ici, l'on pense tout haut et l'on ne se gêne guère pour personne.
-On a une franchise qui nous surprend fort, nous autres Français, et
-qui m'étonne d'autant plus que vous m'avez habitué à tout autre chose.
-Vous devriez aller faire un tour de l'autre côté des Pyrénées pour
-prendre une leçon de véracité. Vous ne sauriez vous faire une idée
-des figures qu'on a quand l'objet aimé n'arrive pas à l'heure où on
-l'attend, ni du bruit des soupirs qu'on laissé échapper librement;
-on est tellement habitué à des scènes semblables, qu'il n'y a pas de
-scandale ni de cancans. Chacun et chacune savent qu'ils seront de
-même dimanche. Est-ce bien? est-ce mal? je me demande cela tous les
-jours sans conclure. Je vois les amants heureux et je trouve qu'ils
-abusent de l'intimité et de la confiance. L'un raconte ce qu'il a
-mangé à son dîner, l'autre donne des détails peu ragoûtants sur un
-rhume qui le tient. Le plus romanesque des amants n'a pas la moindre
-idée de ce que nous nommons galanterie. Les amants ne sont, à vrai
-dire, ici que des maris non autorisés par l'Église. Ils sont les
-souffre-douleur des maris véritables, font les commissions et gardent
-madame quand elle prend médecine. Il fait si froid, que je n'irai pas
-à Tolède comme je me l'étais proposé. Il n'y a pas de taureaux par la
-même raison. En revanche, on annonce force bals qui m'ennuient fort.
-J'irai après-demain chez Narvaez, ou je verrai probablement Sa Majesté
-Catholique. Vous pouvez m'écrire ici, si vous me répondez courrier
-par courrier; sinon, à Bayonne, poste restante. Je pense quand je
-m'ennuie, c'est-à-dire tous les jours, que vous viendrez peut-être
-me voir à mon débarquement, et cette idée me ranime. Malgré votre
-infernale coquetterie et votre aversion pour la vérité, je vous aime
-mieux que toutes ces personnes si franches. N'abusez pas de cet aveu.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CXV
-
-Paris, lundi 19 janvier 1846.
-
-
-Je suis bien fâché que vous n'ayez pas plus de courage. Il ne faut
-jamais attendre les douleurs en matière de dents, et c'est parce qu'on
-n'ose pas aller chez le dentiste qu'on se prépare des souffrances
-abominables. Allez donc chez Brewster ou chez tout autre plus tôt que
-plus tard. Si vous le désirez, j'irai avec vous et je vous tiendrai,
-s'il le faut. Croyez, du reste, que c'est l'homme le plus habile en son
-genre et qui est, en outre, conservateur par système.--Vous êtes bien
-bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait. Vous
-auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne
-action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que
-l'humanité en général; mais je voudrais être assez riche pour écarter
-de moi toutes les souffrances des individus. Vous ne me dites pas ce
-qui m'intéresserait le plus, c'est-à-dire quand je pourrai vous voir.
-Cela me prouve que vous n'en avez nulle envie. Voulez-vous faire une
-promenade mercredi? Si vous étiez prise parles dents, ne venez pas. Si
-vous aviez toute autre maladie je n'admettrais pas d'excuse, parce que
-je n'y croirais pas.
-
-
-
-
-CXVI
-
-Paris, 10 juin 1846.
-
-
-En ouvrant le paquet de livres, j'ai eu la bêtise de croire que je
-trouverais un mot de vous, et que le beau soleil vous aurait inspirée.
-Pas une ligne! Je me suis mis à relire votre lettre de ce matin, que
-j'ai trouvée un peu bien sèche à la seconde lecture. Ce n'est pas
-d'aujourd'hui que je remarque l'espèce de bascule très-impartiale de
-votre correspondance et, en général, de toute votre conduite à mon
-égard. Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que
-lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi. Vous m'aviez
-promis de me donner un jour bientôt. Mais, si j'attendais l'exécution
-de vos promesses, la patience que le ciel m'a départie ne suffirait
-pas. L'autre jour, vous étiez aussi insouciante en me disant adieu
-qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l'avant-dernière fois.
-C'est un phénomène très-curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus
-facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimie-là. En me
-quittant, vous aviez votre air de bouderie; aussi je m'attends que
-vous serez charmante mercredi. Il faudra revoir nos jolies promenades
-sablées pour nous. Vous me ferez grand plaisir en acceptant. Mais c'est
-ce qui ne vous touche que médiocrement. Si vous avez quelque curiosité,
-elle sera récompensée par un monument d'_auld lang syne_ que je vous
-montrerai. Et puis je vous donnerai quelque chose. Du moins, j'ai eu
-envie de vous donner quelque chose, mais vous avez été si mal pour moi,
-d'abord en m'écrivant votre lettre de ce matin, puis en n'écrivant rien
-avec les livres, que je ne sais trop si je vous offrirai ce présent
-projeté. Pourtant, si vous le demandez, il est probable que je céderai.
-
-Je suis devenu, comme vous savez, grand observateur du temps. Le vent
-est magnifique au nord-est. Cela nous promet quelques beaux jours. Je
-voudrais que vous fissiez autant que moi attention au soleil et à la
-pluie.
-
-
-
-
-CXVII
-
-Dijon, 29 juillet 1846.
-
-
-J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous
-vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non
-plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou
-la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous,
-où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette
-lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Écrivez-moi donc à
-Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mœurs, d'hommes
-et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme
-Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations.
-Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable.
-Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce
-que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en
-traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me
-faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que
-vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles
-bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille
-vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer
-les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim.
-Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par
-une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne
-m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans
-nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer
-mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux.
-Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je
-m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera
-à Paris.
-
-Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être
-magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens
-de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont,
-j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
-
-
-
-
-CXIX
-
-10 août 1846.
-
-
-À bord d'un bateau à vapeur
-dont je ne sais le nom.
-
-Je suis allé dans les montagnes de l'Ardèche chercher un lieu écarté
-où il n'y eût ni électeurs ni candidats. J'y ai trouvé une si grande
-quantité de puces et de mouches, que je ne sais pas si les élections
-ne valaient pas mieux. Avant de quitter Lyon, j'avais reçu une lettre
-de vous qui m'avait fait beaucoup de plaisir, car j'étais vraiment
-un peu inquiet. J'ai beau avoir l'habitude de votre négligence à mon
-endroit, je ne puis m'empêcher, quand je suis sans nouvelles de vous,
-de penser qu'il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Ce
-qu'il y aurait de vraiment extraordinaire, c'est que vous daignassiez
-penser à moi aussi souvent que je pense à vous. J'apprends avec
-beaucoup de peine que vous êtes partie pour D... plus tard que vous ne
-l'aviez prévu, et que par conséquent vous reviendrez plus tard. Je ne
-doute pas que vous ne vous amusiez fort à D...; mais, si, au milieu des
-gâteries que vous aimez tant, il vous prenait quelque souvenir de nos
-promenades, vous feriez une œuvre méritoire en hâtant votre retour.
-J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des
-paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur
-racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique
-qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux
-yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales
-et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher très-fier de mon
-succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. Le lendemain,
-quand j'ai vu au soleil mes Ardéchoises, _con villanos manos y pies_,
-j'ai presque regretté mon éloquence. Ce diable de bateau fait sauter
-ma plume de çà et de là, de la façon la plus ridicule! Il faut une
-éducation particulière pour pouvoir écrire sur une table qui danse
-perpétuellement. Je n'en peux plus de sommeil et de fatigue. Je vous
-dis adieu. Vous m'écrirez à Paris le jour de votre arrivée, et, le
-lendemain, nous irons revoir nos bois. Je serai à Paris le 18 au plus
-tard; plus probablement, j'arriverai le 15.
-
-Adieu encore.
-
-
-
-
-CXIX
-
-Paris, 18 août 1846.
-
-
-Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la
-tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un
-trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand
-reviendrez-vous? _That is the question._ Je vous suppose beaucoup trop
-éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de
-sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais
-vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi
-dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: _I would
-not sleep another such a night though I were to live a world of happy
-days._ En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire,
-plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque
-chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une
-nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli
-dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque
-chose comme l'aventure d'Épiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est
-pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur
-et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas
-d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me
-résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou
-qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous à
-moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai
-à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On
-me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que,
-pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer
-de jolies robes.--Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là.
-Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.--Dieu est grand!
-quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi
-promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me
-ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez
-comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il
-vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble
-horriblement en écrivant.
-
-
-
-
-CXX
-
-Paris, 22 août 1846.
-
-
-Nos lettres se sont croisées. J'espérais que la vôtre m'apporterait
-de meilleurs nouvelles, je veux dire l'annonce de votre prochain
-retour. Avant de partir, vous paraissiez plus pressée de nous revoir.
-Il y a longtemps que je me plains de la trop grande différence entre
-le dire et le faire pour vous. À ce qu'il paraît, vous passez le
-temps si heureusement, si agréablement, que vous ne pensez pas même
-à l'époque de votre retour à Paris. Vous me demandez si cela me
-ferait bien plaisir, ce qui est une dérision assez méchante. Pour moi,
-je m'ennuie fort ici, encore plus qu'en voyage, et cependant je suis
-assez occupé pour ne plus avoir le loisir de regretter le monde absent
-de Paris; mais ce n'est pas à cela que je tiens. C'est vous, ce sont
-nos promenades qui me font faute. Si vous les aimiez la moitié autant
-que vous le dites, elles ne se feraient guère attendre. J'y ai pensé
-pendant tout le temps de mon voyage, et j'y pense maintenant plus que
-jamais. Pour vous, vous les avez oubliées.
-
-Paris est absolument dépourvu d'habitants intelligents. Il n'y reste
-plus que des bonnetiers ou des députés, ce qui revient à peu près au
-même. Je crois que je partirai pour Cologne dans les premiers jours
-de septembre. Sera-ce avant de vous avoir revue? J'ai bien peur que
-vous ne me disiez que, pour si peu, ce n'est pas la peine de revenir.
-Ainsi la moitié de notre année se sera passée vous absente ou malade.
-Il me prend des envies d'aller vous voir à ***, et j'y céderais
-probablement si vous trouviez des possibilités que je ne prévois pas.
-Pourtant, voyez. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur pour vous
-écrire longuement. Je finis comme j'ai commencé, en vous répétant que
-rien ne pourra me faire plus de plaisir que de vous revoir, surtout si
-ce plaisir est partagé par vous. Sinon, restez là-bas tant que vous
-voudrez.
-
-
-
-
-CXXI
-
-Paris, 3 septembre 1846.
-
-
-Je m'étais figuré, tant j'étais de mon village, que vous préféreriez
-une ou deux promenades avec moi à huit jours de _white bait_; mais,
-puisque vous n'êtes pas de cet avis, votre volonté soit faite! Je n'ai
-pas même le courage de ne pas vous écrire, ce que je m'étais promis, et
-ce que je devrais faire si j'étais moins bête. Mon voyage de Cologne
-est un peu désorganisé depuis deux jours. Un de mes compagnons de route
-me manque de parole, un autre ne pourra peut-être pas. En sorte que
-je cours grand risque de me trouver seul sur le Rhin bleu. Ce sera un
-petit malheur. Mais je ne sais plus si je repasserai par ici. Ainsi,
-nous courons grand risque, je veux dire que je cours grand risque de
-ne nous revoir qu'en novembre. À vous la responsabilité. Je sais que
-vous la porterez légèrement. Je ne me mettrai pas en route avant le 12
-septembre. D'ici là, j'espère que vous voudrez bien me donner de vos
-nouvelles et vos commissions. Probablement encore, je serai à Paris
-vers le commencement d'octobre; mais, si j'ai le moindre courage,
-j'irai à Strasbourg, à Lyon, et de Lyon à Marseille. Je crains de
-n'avoir pas ce courage, surtout si vous parlez de retour. Pendant
-votre absence, en recueillant mes souvenirs, j'ai fait de vous deux
-dessins en pied. Je les trouve assez ressemblants; cependant, ils ont
-besoin d'être retouchés. Nous verrons s'ils vous plaisent. Je m'ennuie
-extraordinairement et je voudrais voir tomber des torrents de pluie
-pour me consoler. Mais le temps est toujours au très-sec. Il n'y a
-que les feuilles qui tombent. Il n'en restera plus la queue d'une en
-octobre.
-
-Vous apprendrez avec plaisir que vous avez à l'Opéra italien les mêmes
-enrouements que la saison passée, plus une autre Brambilla. Il n'en
-reste plus que cinq inconnues, et une mademoiselle Albini qui n'avait
-pas de voix en 1839, mais qui en a peut-être trouvé depuis quelque part.
-
-Adieu, je ne dis pas sans rancune. Ce qui m'a particulièrement piqué,
-c'est que vous n'avez répondu que par le silence le plus dédaigneux à
-ma proposition d'aller vous voir à ***; mais n'y pensons plus.
-
-
-
-
-CXXII
-
-Metz, 12 septembre 1846.
-
-
-Il est fort heureux que vous ayez bien voulu penser à m'écrire avant
-mon départ, car j'allais en Allemagne sans nouvelles de vous. J'ai reçu
-votre lettre au moment de me mettre en route. D'après les promesses
-que vous me faites et dont j'attends avec trop de confiance peut-être
-l'entier accomplissement, je serai de retour vers le commencement
-d'octobre, peut-être le 1er. J'espère qu'il restera encore quelques
-feuilles. Nous verrons si vous serez _as good as your word._ Je vais
-demain à Trêves et de là soit à Mayence, soit à Cologne, selon que
-le temps sera ou non invitant. De toute façon, vous feriez bien de
-m'écrire très-vite à Aix-la-Chapelle, et puis assez vite après à
-Bruxelles. Je n'ai pas besoin de vous dire de m'écrire des choses
-aimables et qui me tentent au retour. Quand je suis lancé, une
-fois en route, j'ai toutes les peines du monde à m'arrêter, et il
-faudra les promesses les plus séduisantes pour m'empêcher de pousser
-jusqu'en Laponie. Je crois vous avoir parlé de deux portraits. J'en ai
-maintenant au moins trois, et, à chaque tentative infructueuse, j'ai
-recommencé sans détruire le premier essai et sans mieux réussir; enfin,
-vous verrez si ma mémoire m'a bien ou mal servi. Vous me demandez
-quelle robe? En vérité, je ne m'en suis guère préoccupé; mais ce
-n'est pas là que gît la ressemblance. Je désespère de saisir jamais
-l'expression indéfinissable de votre physionomie. Je viens d'arriver
-ici après une nuit passée en malle-poste sans dormir, et j'ai la tête
-excessivement _giddy._ Il me semble que mes bougies tournent sur ma
-table. On m'annonce pour demain une navigation entremêlée d'échouages,
-car la Moselle n'a que fort peu d'eau, mais ce n'est pas cela qui
-m'empêchera de dormir. Je vous écrirai probablement de quelque auberge
-allemande et très-assurément de Lille, où je m'arrêterai. De là, sans
-doute, je pourrai vous annoncer le jour de mon arrivée. J'apprends
-avec beaucoup de plaisir que vous vous ennuyez à ***; je vous l'avais
-prédit. Quand on habite Paris, on ne peut plus retourner en province.
-On dit et on fait quantité d'énormités qui passeraient à Paris et qui
-sont grosses comme des maisons à ***. Cela vous est peut-être aussi
-arrivé, du caractère dont je vous connais. Je vous pardonnerai tout si,
-le 1er ou 2 octobre, vous m'annoncez votre retour.
-
-
-
-
-CXXIII
-
-Bonn, 18 septembre 1846.
-
-
-Je suis depuis six jours dans ce beau pays, non pas Bonn, mais je dis
-la Prusse rhénane, où la civilisation est très-avancée, sauf pour les
-lits, qui ont toujours quatre pieds de long et les draps trois. Je
-mène tout à fait une vie allemande, c'est-à-dire que je me lève à cinq
-heures et me couche à neuf, après avoir fait quatre repas. Jusqu'à
-présent, cette vie-là me convient assez et je ne me suis pas trouvé
-mal de ne rien faire qu'ouvrir la bouche et les yeux. Seulement, les
-Allemandes sont devenues horriblement laides depuis ma dernière visite.
-Voici le chapeau de la plus jolie que j'aie encore rencontrée;--ce
-fut sur un bateau à vapeur entre Trèves et Coblence; la place me
-manque pour l'illustration, que je mets au verso: c'est une capote
-d'où pend une pièce d'étoffe carrée, ouverte à l'extrémité, dont un
-angle est relevé à gauche au moyen d'une petite cocarde verte,
-blanche et rouge; la capote est noire, l'Allemande fort blanche avec
-des pieds comme il suit... _N. B._--Le dessin est exécuté à l'échelle
-de un centimètre pour mètre. Je voudrais que vous introduisissiez ces
-capotes-là. Vous leur feriez faire fortune.--En fait de monuments, je
-n'ai guère été content de ce que j'ai vu: les architectes allemands
-m'ont paru pires que les nôtres. On a saccagé le Munster à Bonn et
-peint l'abbaye de Laarh à faire grincer les dents. Les sites de la
-Moselle sont beaucoup trop vantés. Au fond, cela est peu de chose.
-Je ne trouve plus rien de beau depuis que j'ai passé le Tmolus. Mon
-admiration demeure exclusive pour ses ombrages et surtout pour la façon
-dont on y entend la cuisine; ici, la grande affaire est _zu speisen._
-Tous les honnêtes gens, après avoir dîné à une heure, prennent le thé
-et des gâteaux à quatre, vont manger à six un petit pain avec de la
-langue fourrée dans un jardin; ce qui permet d'attendre jusqu'à huit
-heures pour entrer dans un hôtel et souper. Ce que deviennent les
-femmes pendant ce temps-là, je l'ignore; ce qu'il y a de certain, c'est
-que, de huit à dix, il ne reste pas un homme dans les maisons: chacun
-est dans son hôtel favori à boire, manger et fumer; la raison est, je
-crois, dans les pieds de ces dames et la bonté du vin du Rhin.
-
-Je pense que vous allez être à Paris dans deux ou trois jours. En
-voyant les bois du Rhin et de la Moselle si verts, je ne puis me
-figurer que ceux de notre température soient devenus des balais. Cela
-n'est malheureusement que trop possible. Vous l'avez voulu. Adieu; je
-suis fâché de ne pas vous avoir dit de m'écrire à Cologne, mais il est
-trop tard.
-
-
-
-
-CXXIV
-
-Soissons, 10 octobre 1846.
-
-
-Il paraît que vous avez été de bien mauvaise humeur samedi dernier;
-mais enfin vous avez repris votre sérénité dimanche, sauf quelques
-petits nuages qui flottent encore dans votre lettre. Pour suivre la
-métaphore, je voudrais bien un jour vous voir au beau fixe, sans qu'il
-y eût des tempêtes auparavant. Malheureusement, c'est une habitude que
-vous avez prise. Nous nous séparons presque toujours meilleurs amis
-que nous ne nous sommes vus. Tâchons donc d'avoir, un de ces jours,
-l'amabilité continue que j'ai rêvée quelquefois. Il me semble que nous
-nous en trouverions bien l'un et l'autre. Vous me faites des menaces
-pour le seul plaisir de m'ôter les consolations de l'espérance. Vous
-sentez si bien votre tort, que vous me dites que vous êtes dispensée
-de loyauté à l'égard d'une certaine promesse que vous m'avez faite
-déjà une fois et que vous ne voulez pas tenir. N'est-ce pas un effet
-du hasard seul qui vous a permis de dire que vous aviez accompli cette
-promesse? Vous ne vouliez me voir que pendant un quart d'heure; ainsi,
-il y avait de votre part trahison méditée. Je sais ce que vous pensez
-vous-même de ces subterfuges-là, et je m'en rapporte à votre propre
-jugement. Vous pouvez me faire beaucoup de plaisir ou beaucoup de
-peine; c'est à vous de choisir.
-
-Le temps affreux qui me m'a pas quitté depuis samedi est sans doute
-celui que vous avez à Paris. Le seul chagrin qu'il me fasse, c'est que
-je pense à mes bois, dont le vent enlève les feuilles, à mes gazons,
-que la pluie inonde, et à l'éloignement de notre prochaine promenade.
-Hier, au milieu des champs, par un vrai déluge, je ne pensais pas à
-autre chose. Et vous, regrettez-vous la pluie à cause de moi, ou bien
-parce qu'elle vous empêche d'aller à _shopping_ à votre ordinaire?
-
-Quel jour étiez-vous à l'Opéra italien?
-
-Était-ce jeudi par hasard, et aurions-nous été tout près l'un de
-l'autre sans nous en douter? J'aurais bien voulu vous voir un peu avec
-votre cour, pour savoir si vous êtes pour le monde telle que je le
-voudrais.
-
-J'espère être à Paris jeudi soir ou vendredi au plus tard. S'il fait
-beau samedi, voulez-vous faire une longue promenade? Dans le cas
-contraire, nous en ferons une courte, ou nous irons au Musée. La
-mémoire de ces promenades est à la fois un plaisir et une douleur.
-C'est pour moi une sensation qu'il faut renouveler sans cesse pour
-qu'elle ne devienne pas triste. Adieu, chère amie; je vous remercie
-bien de tout ce qu'il y a de tendre dans votre lettre. Je tâche
-d'oublier le peu qui reste de dur et de sec. Je pense que c'est à votre
-usage une espèce de parure de fantaisie dont vous vous couvrez. J'aime
-à deviner dessous que vous êtes tout cœur et tout âme; croyez que cela
-paraît, malgré tous vos efforts pour le cacher.
-
-
-
-
-CXXV
-
-Paris, 22 septembre 1847.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-La _Revue_ me tourmente beaucoup pour _Don Pèdre._ Je voudrais savoir
-votre opinion à ce sujet. Je suis partagé entre l'avarice et la
-pudeur. J'aurais aussi à vous prier d'en lire quelque chose. Cela me
-paraît avoir l'inconvénient de tout ce qui a été fait longuement et
-péniblement. Je me suis donné bien du mal pour une exactitude dont
-personne ne me saura gré. Cela me chagrine quelquefois.
-
-Vous comprendrez sans peine que, depuis votre départ, j'ai eu
-très-souvent les _blue devils._
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Ce que vous me dites de _Don Pèdre_ me plaît assez, parce que votre
-opinion est d'accord avec mon désir et ce que je crois mon intérêt.
-Pourtant, il y a une question de dignité qui me tient encore au cœur
-et qui m'a empêché de tout terminer d'abord avant mon départ. Je
-serai bien aise d'avoir votre avis de vive voix, et je vous montrerai
-quelques bribes d'après lesquelles vous jugerez mieux. Je n'ai
-jamais été plus tristement choqué de la bêtise des gens du Nord qu'à
-ce voyage-ci, et aussi de leur infériorité sur les Méridionaux. La
-moyenne du Picard me paraît au-dessous de la plus inférieure espèce du
-Provençal. En outre, je mourais de froid dans toutes les auberges où
-mon triste sort me poussait.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CXXVI
-
-Saturday, 26 febr. 1848[1].
-
-
-I believe you are now a little better. I don't know why you could be so
-uneasy about your brother. No wonder you have no news. Bad ones corne
-very soon. I begin to get accustomed to the strangeness of the thing
-and to be reconciled with the strange figures of the conquerors, who
-what's stranger still, behave themselves as gentlemen. There is now
-a strong tendency to order. If it continues, I shall turn a staunch
-republican. The only fault I find with the new order of things is that
-I do not very clearly see how I shall be able to live and that I cannot
-see you.
-
-I hope though it will not be long before the coaches can go on.
-
-
-[1] Samedi, 26 février 1848.
-
-Je crois que vous êtes maintenant un peu plus rassurée. Je ne vois pas
-pourquoi vous ne seriez pas complètement tranquille à l'égard de votre
-frère. Ne prenez point souci de l'absence de nouvelles. Les mauvaises
-nouvelles arrivent promptement.
-
-Je commence à m'accoutumer à la plus étrange des choses, et à me
-familiariser avec l'étrange figure des vainqueurs qui, ce qui est
-plus étrange encore, se conduisent en gentlemen. Il y a maintenant
-une violente tendance à l'ordre. Si cela continue, je deviendrai un
-républicain décidé. Le seul inconvénient que je trouve au nouvel ordre
-de choses, c'est que je n'aperçois pas très-clairement comment je
-pourrai gagner ma vie, et que je ne puis vous voir.
-
-J'espère néanmoins qu'avant peu les voitures recommenceront à circuler.
-
-
-
-
-CXXVII
-
-Paris, mars 1848.
-
-
-Je suis tourmenté par cette faillite de la maison ***, dans laquelle
-je crains que vous n'ayez des intérêts. Rassurez-moi, je vous prie,
-là-dessus, ou, s'il y a quelque malheur, tâchons de nous consoler
-ensemble. Chaque jour nous apportera d'ici à longtemps de nouvelles
-peines. Il faut se soutenir et se faire part mutuellement du peu de
-courage que l'on conserve. Voulez-vous nous voir demain ou après? Il
-me semble qu'il y a un siècle que nous ne nous sommes vus. Adieu; vous
-avez été l'autre jour bien aimable, et je regrette que vous ne l'ayez
-pas été plus longtemps.
-
-
-
-
-CXXVIII
-
-Paris, mars 1848.
-
-
-Je crois que vous vous effrayez un peu trop. Les choses ne sont pas
-plus mal quelles n'étaient hier; ce qui ne veut pas dire quelles soient
-bien et qu'il n'y ait pas de danger. Quant à ce projet de voyage,
-il est bien difficile de donner un conseil et de voir clair dans ce
-grand brouillard étendu sur notre avenir. Il y a des gens qui pensent
-que Paris, à tout prendre, est un lieu plus sûr que la province. Je
-suis assez de cet avis. Je ne crois pas à une bataille dans les rues:
-d'abord, parce qu'il n'y a pas encore de motif; puis, parce que la
-force et l'audace sont du même côté, et que, de l'autre, je ne vois
-que platitude et poltronnerie. Si la guerre civile devait commencer,
-c'est, je crois, en province quelle se déclarerait d'abord. Il y a
-déjà une assez grande irritation contre la dictature de la capitale,
-et peut-être des mesures que l'on ne peut prévoir amèneraient-elles ce
-résultat dans l'Ouest ou ailleurs. Quant aux conséquences des émeutes,
-voyez ce qu'elles ont été à Paris dans la première révolution, et ce
-qu'elles ont été en province tout récemment. Le département de l'Indre,
-où vous voulez aller, en a vu une il y a deux ans, à Buzançais, plus
-vilaine que toutes celles de 93. Il est bien entendu que je ne vous
-conseille pas et que je raisonne seulement théoriquement. Je ne crois
-pas à un danger immédiat. Je crois même que, les circonstances devenant
-plus graves, Paris serait encore le meilleur séjour. Enfin, entre
-l'Indre et Boulogne, je préférerais le dernier lieu, qui a l'avantage
-d'être près de la mer. Mais je serais bien triste si vous partiez
-sans me voir. Ne pourriez-vous pas retarder de quelques jours? Vous
-voyez que tout s'est passé tranquillement hier. Nous aurons encore des
-processions semblables et longtemps, avant qu'on en vienne aux coups de
-feu, si l'on y vient jamais dans ce pays si timide. Adieu. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-CXXIX
-
-Samedi, 11 mars 1848.
-
-
-Le temps se met de la partie pour nous contrarier encore. J'espère
-qu'il nous sera plus favorable lundi. Je suis inquiet de votre mal
-de gorge par cette pluie ou ce froid. Soignez-vous bien et tâchez
-d'oublier un peu tout ce qui se passe. Je suis moulu par une nuit
-de corps de garde; mais, après tout, la fatigue a son bon côté dans
-ce temps-ci. Je voudrais bien avoir autre chose que votre ombre. Je
-regrette que vous vous soyez retirée sitôt. Le bonheur de vous voir est
-aussi grand sous la république que sous la monarchie, il ne faut pas en
-être avare. Dans quel étrange monde vivons-nous! Mais le plus important
-à vous dire et le plus pressé, c'est que je vous aime tous les jours
-davantage, je crois, et que je voudrais bien que vous prissiez assez de
-courage pour m'en dire autant.
-
-
-
-
-CXXX
-
-Paris, 13 mai 1848.
-
-
-J'espérais que vous ne partiriez pas si vite et sans me dire adieu.
-Je vous avais même écrit hier, espérant vous voir aujourd'hui. Je ne
-sais pourquoi je ne me réconcilie pas à ce voyage. Mais vous ne me
-dites pas combien de temps vous prétendez demeurer à boire du lait, et
-c'était pourtant le point capital. J'aimerais bien que vous fussiez à
-Paris avec un chapeau neuf pour la réception de jeudi à l'Académie, où
-les chapeaux neufs seront rares, je le crains. C'est dans un intérêt
-purement académique que je vous fais cette demande. Dans le mien, je
-compte sur vous samedi prochain pour une belle promenade. Si vous
-voulez aller jeudi prochain à l'Académie, faites prendre des billets
-chez moi jusqu'à midi.
-
-
-
-
-CXXXI
-
-Paris, mercredi 15 mai 1848.
-
-
-Tout s'est passé très-bien, parce qu'ils sont si bêtes, que, malgré
-toutes les fautes de la Chambre, elle s'est trouvée plus forte qu'eux.
-Il n'y a ni tués ni blessés, on est fort tranquille. La garde nationale
-et le peuple sont dans d'excellents sentiments. On a pris tous les
-chefs des émeutiers, et il y a tant de troupes sous les armes, que,
-d'ici à quelque temps, il n'y a rien à craindre. J'espère que nous nous
-verrons samedi. En somme, tout s'est passé pour le mieux. J'ai assisté
-à des scènes très-dramatiques qui m'ont fort intéressé et que je vous
-raconterai.
-
-
-
-
-CXXXII
-
-27 juin 1848.
-
-
-Je rentre chez moi ce matin, après une petite campagne de quatre jours
-où je n'ai couru aucun danger, mais où j'ai pu voir toutes les horreurs
-de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j'éprouve, je
-sens par-dessus tout la bêtise de cette nation. Elle est sans égale.
-Je ne sais s'il sera jamais possible de la détourner de la barbarie
-sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J'espère que votre
-frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement
-engagée. Mais nous sommes bien accablés de fatigue et nous n'avons pas
-dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux
-sur les morts, les destructions, etc. J'ai parcouru avant-hier la rue
-Saint-Antoine: les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de
-devantures de boutiques endommagées; d'ailleurs, le ravage n'était
-pas si grand que je l'avais supposé et qu'on le disait. Voici ce que
-j'ai vu de plus curieux. Je me hâte de vous le dire pour aller me
-coucher: 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée
-par la garde nationale et entourée d'insurgés. Ils ont dit à la garde
-nationale: «Ne tirez pas sur nous et nous ne tirerons pas. Gardez
-les prisonniers.» 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin
-de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d'être
-enlevée sur les insurgés. J'ai demandé aux habitants: «Vous a-t-on
-pris beaucoup?--On n'a rien volé.» Ajoutez à cela que j'ai conduit à
-l'Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de
-cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir
-fendu le ventre à un blessé et s'être lavé les mains dans la plaie.
-Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu'il y a de
-sûr, c'est que nous nous en allons à tous les diables!
-
-Quand revenez-vous? Nous ne nous battrons plus de six semaines, tout au
-moins.
-
-
-
-
-CXXXIII
-
-Paris, 2 juillet 1848.
-
-
-J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes
-scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que
-j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais
-espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne
-pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie;
-mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il
-a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent
-plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les
-traces hideuses que votre imagination vous représente probablement.
-Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus
-grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez
-pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous
-êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut
-s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au
-lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons
-le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus
-à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais
-le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois
-jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance;
-mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez
-en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi
-compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps
-durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu,
-et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire
-plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que
-deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister
-à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.--Adieu; pour prendre
-patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en
-vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y
-pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine
-pendant qu'on se battait à la Bastille.
-
-
-
-
-CXXXIV
-
-Paris, 9 juillet 1848.
-
-
-Vous êtes comme Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.
-Vous n'avez pas plus tôt touché votre pays natal, que vous retombez
-dans tous vos vieux défauts. Vous répondez joliment à ma lettre. Je
-vous priais de me dire combien de temps vous prétendiez demeurer encore
-à manger des amiles; un chiffre de jour n'était pas bien difficile à
-écrire, mais vous avez préféré trois pages de circonlocutions où je ne
-puis comprendre autre chose, sinon que vous seriez revenue, si vous
-n'étiez pas restée. Je vois aussi que vous passez votre temps assez
-agréablement. Je pensais bien que l'écharpe de madame *** n'avait pas
-été achetée pour en faire des reliques. Vous auriez du me dire au moins
-contre qui vous aviez jugé à propos de l'essayer. En somme, je suis
-fort mécontent de votre lettre.--Nous passons ici des jours bien longs
-et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu'on peut le souhaiter
-ou plutôt l'espérer sous la République. Tout annonce que nous aurons
-une trêve assez longue. Le désarmement s'opère avec assez de vigueur
-et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme: c'est
-que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs
-pour indiquer les cachettes, et même les coryphées des barricades. Vous
-savez que c'est bon signe quand les loups se battent entre eux. Je
-suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société
-des bibliophiles. J'ai trouvé un cuisinier très-capable et, de plus,
-éloquent. Il m'a dit que c'était à tort que tant de gens se faisaient
-un fantôme des artichauts à la barigoule, et il a compris tout de suite
-les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés. C'est dans le
-pavillon où Henri IV est né que demeure ce grand homme. On a, de là,
-la plus belle vue du monde. En faisant deux pas, on se trouve dans un
-bois avec de grands arbres et un magnifique _underwood_ au-dessous. Pas
-une âme pour jouir de tout cela! Il est vrai qu'il faut cinquante-cinq
-minutes pour parvenir dans ces beaux lieux. Mais serait-ce impossible
-d'aller y dîner ou déjeuner un jour avec madame...? Adieu. Écrivez-moi
-bientôt.
-
-
-
-
-CXXXV
-
-Paris, lundi 19 juillet 1848.
-
-
-Vous devinez parfaitement les choses quand vous voulez bien vous en
-donner la peine, et vous m'avez envoyé ce que je vous demandais;
-qu'importe que ce fût une répétition! Ne suis-je pas comme le pauvre
-ex-roi? «Je reçois toujours avec un nouveau plaisir, etc.» Ce que
-je ne puis vous dire, c'est combien j'ai été charmé de retrouver ce
-parfum connu et d'autant plus délicieux qu'il est bien connu et qu'il
-s'y rattache tant de souvenirs. Vous vous êtes enfin décidée à lâcher
-le grand mot. Il est vrai qu'il y a un mois que vous êtes partie et
-qu'en partant vous aviez parlé de six semaines; d'où il suivrait
-que, dans quinze jours, je pourrais vous revoir; mais aussitôt vous
-vous mettez à compter les six semaines à votre manière, c'est-à-dire
-du jour où vous m'écrivez. Cela ressemble un peu à la manière de
-compter du diable, qui, comme vous savez, groupe les chiffres tout
-autrement que les bons chrétiens. Dites-moi donc un jour, prenons le
-délai le plus long que je puisse vous accorder, soit le 15 août. Nous
-avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions
-sinistres qu'on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous
-le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c'est
-que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il
-avait fallu plusieurs années d'organisation et quatre mois d'armements
-pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation
-de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que
-les conditions actuelles ne seront pas très-matériellement changées.
-Pourtant, quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes
-même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être
-à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les
-autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d'obusiers
-et de mortiers à grenades, très-transportables et très-efficaces. C'est
-un argument nouveau et qu'on dit excellent. Mais laissons la πολεμιχὰ.
-Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en
-acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***.
-
-
-
-
-CXXXVI
-
-Paris, samedi 5 août 1848.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant,
-ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans
-le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est
-venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre
-la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle
-porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur
-laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la
-grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura
-aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? à
-Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame
-Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu
-d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les
-fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je
-pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme
-tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre
-à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me
-succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera
-tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là-dedans? On
-ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu
-plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse
-la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir,
-dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des
-protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des
-volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition
-que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les
-Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout.
-
-Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera
-rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour
-transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le
-premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le
-jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de
-l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.--Laissez
-donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il
-vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai
-désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce
-baragouin-là. Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on
-parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira
-plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans
-la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les
-τραγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un
-Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne
-reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements
-sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue;
-elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait.
-Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos
-nouvelles.
-
-
-
-
-CXXXVII
-
-Paris, 12 août 1848.
-
-
-Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours,
-dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire
-combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les
-prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec
-vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu
-revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai
-bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que
-je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas
-une heure de plus.--Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il
-est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation
-contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La
-première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre
-et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté.
-Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix.
-Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui
-assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne
-grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont
-devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait
-sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux
-horriblement! écrivez-moi bien vite.
-
-
-
-
-CXXXVIII
-
-Paris, 20 août 1848.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je commence à croire que je ne vous verrai pas cette année. Voilà
-que l'on recommence à parler d'émeutes, et puis le choléra va
-venir compliquer les affaires. On dit qu'il est à Londres. IL est
-certainement à Berlin. Depuis quelques jours, on s'attend à une
-bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l'enquête.
-Je suis si entêté dans mes idées, que je n'y crois pas encore; mais
-je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien
-embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Rome
-pendant la conjuration de Catilina. Seulement, il n'y a pas de Cicéron.
-Quant à l'issue d'une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne
-triomphe. Personne n'en doute, mais avec des fous il ne faut pas
-compter sur des entreprises raisonnables; peut-être, en effet, ai-je
-tort de croire que l'impossibilité de réussir empêche cette émeute
-susdite. Nous verrons, au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la
-discussion doit commencer; l'enquête me paraît surtout prouver une
-chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est
-évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion. Ce qu'il y a de
-plus fâcheux, c'est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d'adeptes
-et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs.
-Tout cela est fort triste; mais, quoi qu'il arrive, nous vivrons
-longtemps de cette vie-là, et il faut nous y accoutumer. Le point qui
-me paraît capital, c'est de savoir si vous viendrez le 25. S'il doit
-y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là. Ainsi, ne
-faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister
-à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose
-me chagrine: c'est que la chaleur s'en va, le beau temps se passé, et
-il n'y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à
-jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie,
-qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que
-l'émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c'est peut-être pour
-cela que je suis triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais
-très-contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je
-l'espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez
-pas taquiner les gens de si loin.
-
-
-
-
-CXXXIX
-
-Paris, 23 août 1848.
-
-
-Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que
-je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les
-choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la
-plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi
-à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est
-pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au
-bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors;
-mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement.
-Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je
-bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste,
-il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce
-que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication à
-votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait
-quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle
-querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois
-pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je
-vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un
-discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans
-coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par
-le temps qui court.
-
-
-
-
-CXL
-
-Paris, samedi 5 novembre 1848.
-
-
-J'ai été très-irrité contre vous, car j'avais le plus grand besoin
-de vous voir; j'ai été et je suis encore très-souffrant et, qui pis
-est, affreusement triste. Une heure passée auprès de vous m'aurait
-fait grand bien. Vous n'avez même pas pris la peine que vous preniez
-autrefois de me dire quelque chose d'aimable lorsque vous aviez quelque
-méchanceté en tête. Quelques justes reproches que j'aie à vous faire,
-il faudra toujours finir par vous pardonner; mais je voudrais bien que
-vous fissiez quelque chose pour cela. Me ferez-vous quelque finezay
-pour me dédommager de tout l'ennui que j'ai eu pendant quinze jours? Je
-vous laisse à trouver vous-même ce dédommagement _adequate._
-
-Avez-vous entendu le canon et avez-vous eu peur? J'ai cru qu'on
-voulait démolir la République aux trois premiers coups. J'ai compris
-au quatrième de quoi il s'agissait. Vous avez toujours à moi un livre
-grec. J'ai peur que vous ne gâtiez votre hellénisme avec le baragouin
-romaïque. Cependant, je crois qu'il y a de très-jolies choses dans ce
-volume. Je travaille à un ouvrage nouveau également historique.
-
-
-
-
-CXLI
-
-Londres, 1er juin 1850.
-
-
-Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix
-lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans
-m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes
-impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont
-individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui
-peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils
-le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des
-princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans
-plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont
-que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait
-très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit.
-
-J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je
-n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour
-de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de
-suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné
-hier avec un évêque et un _dean_ qui m'ont rendu de plus en plus
-socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école
-rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant
-son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille
-livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je
-me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous
-le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air
-destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles
-mettent des _bustles_ (tournures) si considérables, qu'il ne tient
-qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée
-hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse
-monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire
-avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling.
-Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons
-dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui
-gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y
-a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité
-des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour,
-nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir
-s'ils ne sont pas plus heureux. Écrivez-moi à Lincoln, poste restante.
-Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas.
-
-
-
-
-CXLII
-
-Salisbury, samedi 15 juin 1850.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de
-l'architecture perpendiculaire et des manières également
-perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à
-Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les
-capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un _fellow_
-a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre
-pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un
-autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de
-terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim.
-C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là. Ils aiment à montrer aux
-étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un _luncheon_,
-ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien.
-S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se
-croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir
-avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une
-demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et
-puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une
-lettre du _dean_. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre
-était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé
-l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir
-dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi,
-je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je
-voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait
-fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait
-quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se
-reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin
-de Porto à boire.--Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il
-est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise
-en cerceau.--Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse,
-qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit
-quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible,
-qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de
-_Zoé._ Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne,
-pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin
-zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le _Punch_ du 15, donne
-son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me
-dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines.
-
-
-
-
-CXLIII
-
-Bâle, 10 octobre 1850.
-
-
-Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment
-il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si
-déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y
-pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les
-châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de
-force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais à
-mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui
-très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de
-charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents
-du chœur des _Girondins._ J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces
-lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs.
-Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me
-rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle,
-où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma
-taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je
-verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier
-si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, à
-Strasbourg.--De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris.
-J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela
-me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre
-tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir
-gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre.
-
-
-
-
-CXLIV
-
-Paris, lundi 15 juin 1851.
-
-
-Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise.
-J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous
-remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné.
-
-Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller
-voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse
-Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le
-mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de
-crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit
-que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une
-petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre
-encore toutes surprises de se voir hors de la _tierra_ de Jésus et
-aussi barbares qu'on puisse le désirer.--Je viens de recevoir votre
-coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne
-vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie
-sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la
-symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez
-bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.--Je ne sais comment
-vous remercier.
-
-Je joins ici le Saint-Évremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des
-efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que
-vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après
-cela rien du XIXe siècle.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CXLV
-
-Londres, samedi 22 juillet 1851.
-
-
-Je suis bien triste de ce que vous me dites de votre départ; je
-comptais vous retrouver à Paris et je ne puis m'accoutumer à l'idée de
-votre éloignement. Je n'ai pas même la consolation de vous gronder;
-tâchez d'être de retour dans les premiers jours d'août. Je ne vous
-ferai pas de reproches, parce que je suis sûr que vous ferez tous
-vos efforts pour me dire adieu. Pensez qu'il est bien dur de passer
-plusieurs mois sans vous voir. Enfin, vous savez tout le bonheur que
-j'aurai, et, si la chose est possible, elle se fera.
-
-Le Palais de Cristal est une grande arche de Noé, merveilleux pour la
-singularité des objets qui s'y trouvent, très-médiocre d'ailleurs au
-point de vue de l'art; en résumé, on y passe une journée très-amusante.
-
-Je suis si contrarié de votre lettre, que je n'ai pas le courage
-d'écrire. Adieu.
-
-
-
-
-CXLVI
-
-Paris, jeudi soir, 2 décembre 1851.
-
-
-Il me semble qu'on livre la dernière bataille, mais qui la gagnera?
-Si le président la perd, il me semble que les héroïques députés
-devront céder la place à Ledru-Rollin. Je rentre horriblement fatigué
-et n'ayant rencontré que des fous, à ce qu'il m'a paru. La mine de
-Paris me rappelle le 24 février; seulement, les soldats font peur aux
-bourgeois. Les militaires disent qu'ils sont sûrs du succès; mais
-vous savez ce que c'est que leurs almanachs. Voilà notre promenade
-ajournée...
-
-Adieu, écrivez-moi et dites-moi si les vôtres sont engagés dans la
-bagarre.
-
-
-
-
-CXLVII
-
-Paris, 3 décembre 1851.
-
-
-Que vous dirai-je? Je n'en sais pas plus long que vous. Il est certain
-que les soldats ont l'air farouche et font cette fois peur aux
-bourgeois. Quoi qu'il en soit, nous venons de tourner un récif et nous
-voguons vers l'inconnu. Rassurez-vous et dites-moi quand je pourrai
-vous voir.
-
-
-
-
-CXLVIII
-
-24 mars 1852.
-
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-J'ai toutes les tracasseries du monde, outre beaucoup d'ouvrage sur les
-bras; enfin, j'ai entrepris une œuvre chevaleresque dans un premier
-mouvement, et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens
-parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces
-justificatives sur l'affaire de Libri, j'ai eu la démonstration la plus
-complète de son innocence, et je suis à faire une grande tartine dans
-la _Revue_, au sujet de son procès et de toutes les petites infamies
-qui s'y rattachent. Plaignez-moi; il n'y a que des coups à gagner à
-ce métier-là; mais quelquefois on se sent si révolté par l'injustice,
-qu'on devient bête.
-
-Quand donc ferons-nous un tour au Musée? Je suis bien fâché d'apprendre
-cette triste mort d'une personne que vous aimez. Mais c'est une raison
-de plus pour se voir et essayer si une intimité comme la nôtre est un
-remède contre le chagrin. Vous avez bien raison de trouver la vie une
-sotte chose, mais il ne faut pas la rendre pire qu'elle n'est. Après
-tout, il y a de bons moments, et le souvenir de ces bons moments est
-plus agréable que le souvenir des mauvais n'est triste. J'ai plus de
-plaisir à me rappeler nos causeries que de chagrin à penser à nos
-querelles. Il faut faire ample provision de ces bons souvenirs...
-
-
-
-
-CXLIX
-
-Paris, 22 avril au soir, 1852.
-
-
-Votre lettre m'a fait grand bien. Je suis en ce moment nerveux comme
-on l'est après avoir cédé à un premier mouvement; vous savez qu'ils
-sont presque toujours honnêtes. C'est le moment où tous les sentiments
-bas reviennent. On me menace d'un procès pour mépris de la justice
-et attaque contre la chose jugée. Cela me paraît fort, mais tout est
-possible, _y siempre lo peor es Cierto._ D'un autre côté, l'École des
-chartes aiguise ses griffes pour me déchirer. Il va falloir subir
-peut-être des interrogatoires et faire une polémique enragée. J'espère
-qu'au moment de la bataille je retrouverai mon énergie. À présent, je
-suis tout déconfit et ennuyé. Je vous remercie de ce que vous me dites;
-j'y suis très-sensible. Tâchez de vous porter de mieux en mieux pour
-venir me voir en prison, le cas échéant.
-
-
-
-
-CL
-
-Vendredi soir, 1er mai 1852.
-
-
-Ma bonne mère est morte; j'espère qu'elle n'a pas trop souffert. Elle
-avait les traits calmes et l'air doux qui lui était ordinaire. Je vous
-remercie de tout l'intérêt que vous lui avez témoigné.
-
-Adieu; pensez à moi et donnez-moi vite de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CLI
-
-Paris, 19 mai 1852.
-
-
-Ce beau temps ne vous dit-il rien? Il me renouvelle, à ce qu'il me
-semble. Je vous attendais presque hier, je ne sais pourquoi; il me
-semblait que vous auriez dû savoir que je vous attendais. Venez donc
-au plus vite; j'ai quantité de choses à vous dire. Je ne sais si l'on
-veut me prendre ou non, et l'on me dit à ce sujet tantôt blanc, tantôt
-noir. Ce qui me rend très _fidgetty_, c'est la pensée d'une cérémonie
-publique[1] devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe
-noire, roides comme des piquets et persuadés qu'ils sont quelque chose,
-auxquels on ne peut songer à dire le profond mépris qu'on a pour leur
-robe, leur personne et leur esprit.
-
-Adieu; répondez-moi un mot.
-
-
-[1] L'audience pour l'article poursuivi concernant Libri.
-
-
-
-
-CLII
-
-Paris, 22 mai 1852.
-
-
-Notre promenade vous a-t-elle fatiguée? Dites-moi vite que non.
-J'attendais un mot de vous aujourd'hui. Je suis confisqué par mon
-avocat, qui me plaît fort[1]. Il me semble homme d'esprit, point trop
-éloquent et comprend l'affaire exactement comme moi. Cela me donne un
-peu d'espérance. . . . .
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-[1] M. Nogent Saint-Laurens.
-
-
-
-
-CLIII
-
-Mai 1852, mercredi à cinq heures.
-
-
-Quinze jours de prison et mille francs d'amende! Mon avocat a très-bien
-parlé; les juges ont été très-polis; je n'ai pas été nerveux du tout.
-En somme, je ne suis pas aussi mécontent que j'aurais le droit de
-l'être. Je n'en appelle pas.
-
-
-
-
-CLIV
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-27 mai 1852, au soir.
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-Vous êtes, par ma foi, d'un bon sel! J'étais allé l'autre jour chez
-des magistrats et j'avais eu l'imprudence d'avoir un billet de mille
-francs dans ma poche. Je ne l'ai plus retrouvé; mais il est impossible
-que, chez des personnes d'un si haut mérite, il se glisse des coupeurs
-de bourse; aussi le billet s'est évaporé de lui-même, n'y pensons
-plus. En même temps, j'ai eu le malheur de toucher un soi-disant
-pestiféré et l'on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour
-quinze jours; le grand malheur vraiment! Mon ami M. Bocher va en prison
-à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant,
-j'ai grand besoin de vous voir!--Mes vengeances ont déjà commencé. Mon
-ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l'on a parlé de l'arrêt
-qui me concerne; là-dessus, sans consulter l'air du bureau, voilà
-mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort
-et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité,
-amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit
-noir qu'il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession.
-Or, c'était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs.
-Figurez-vous l'état de la maîtresse de la maison, des assistants, et
-enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de
-rire, et disant; «Ma foi, je ne me dédis de rien!»
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-CLV
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-Lundi soir, 1er juin 1852.
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-. . . . . . . . . . . .
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-Je passe tout mon temps à lire la correspondance de Beyle. Cela me
-rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie
-des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des
-choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes. Cela
-me rend triste et gai vingt fois tour à tour dans une heure et me fait
-bien regretter d'avoir brûlé les lettres que Beyle m'écrivait. . . . . .
-
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-CLVI
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-Marseille, 12 septembre 1852.
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-. . . . . . . . . . . .
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-Je suis allé en Touraine, où j'ai visité Chambord par une pluie
-battante et Saint-Aignan par une pluie intermittente. Je suis rentré
-à Paris le 7 par la pluie, reparti le même jour au milieu d'un orage
-et j'ai descendu le Rhône par un brouillard à couper au couteau. C'est
-seulement dans la Canebière que j'ai retrouvé le soleil; depuis deux
-jours, il brille dans toute sa gloire. J'y ai trouvé (à Marseille, et
-non dans le soleil) mon cousin et sa femme, que j'ai embarqués hier
-sur _le Léonidas_ par une mer d'un bleu céleste, sans une vague, et un
-temps ni froid ni chaud dont vous n'avez nulle idée en vos tristes pays
-du Nord. Ce sont les seuls parents qui me restent, et les propriétaires
-de ce salon que vous avez daigné honorer de votre approbation. Je
-me suis senti pris d'un isolement bien triste lorsque j'ai vu le
-panache de fumée du Léonidas disparaître derrière les îles que vous
-connaissez par la description de _Monte-Cristo._ Je me suis senti
-vieux et ganache. J'aurais eu besoin de votre présence et j'ai pensé
-combien vous vous seriez amusée en ce pays qui me paraît si maussade.
-Je vous y ferais manger des fruits de vingt espèces différentes qui
-vous sont inconnues; par exemple, des pêches jaunes et des melons
-blancs et rouges, des azeroles et des pistaches fraîches. Outre cela,
-vous passeriez votre journée dans des boutiques de curiosités turques
-et autres, où il y a les inutilités les plus agréables à voir et les
-plus désagréables à payer. Je me suis demandé souvent pourquoi vous
-ne faites pas un voyage dans le Midi, et je ne trouve pas de bonnes
-raisons contre. Je vais courir les montagnes pendant trois jours,
-tout seul, sans pouvoir échanger une pensée avec un bipède parlant
-français. Je ne sais, après tout, si cela ne vaut pas mieux que d'avoir
-affaire aux provinciaux des villes; chaque année, il me semble qu'ils
-deviennent plus intolérables. Ici, maires et préfets ont la tête perdue
-de l'arrivée du président; on blanchit toutes les préfectures, on met
-des aigles partout où il en peut tenir. Il n'y a pas de niaiseries
-qu'on n'imagine; quel drôle de peuple! Au milieu de tout cela, je
-crains bien que les épreuves de _Démétrius_ ne se perdent; car je dois
-les corriger en route et elles ne m'arrivent pas.
-
-. . . . . . . . . . . .
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-CLVII
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-Moulins, 27 septembre 1852.
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-. . . . . . . . . . . .
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-J'ai été fort malade et je suis encore assez faible, d'autant plus que
-le remède qui m'a tiré d'affaire, c'est-à-dire le mistral ou le vent du
-Nord, m'a donné un rhume qui me fatigue fort et qui ne se guérit pas
-par les nuits blanches et les courses continuelles. J'ai été, pendant
-quarante-cinq heures, avec une disposition à la congestion cérébrale
-telle, que je croyais que j'allais voir le royaume des ombres. J'étais
-absolument seul, et je me suis traité moi-même ou plutôt je ne me suis
-pas traité du tout, car j'étais dans un état de prostration physique
-et moral qui me rendait la moindre excursion horriblement pénible. Je
-sentais bien quelque ennui de passer dans un monde inconnu; mais ce qui
-me semblait encore plus ennuyeux, c'était de faire, de la résistance.
-C'est par cette résignation brute, je crois, qu'on quitte ce monde,
-non pas parce que le mal vous accable, mais parce qu'on est devenu
-indifférent à tout, et qu'on ne se défend plus. J'attends ici qu'un
-monsignore à qui j'ai affaire sorte de _retraite._ Très-probablement
-j'aurai pour deux ou trois jours à courir d'après ses indications, puis
-je reviendrai à Paris. C'est demain mon jour de naissance, que j'aurais
-voulu passer avec vous. Il se trouve que je suis toujours seul ce
-jour-là et d'une tristesse abominable.
-
-. . . . . . . . . . . .
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-CLVIII
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-Carabanchel, 11 septembre 1853.
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-. . . . . . . . . . . .
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-En arrivant ici, j'ai trouvé que tout se préparait pour la fête de
-la maîtresse de la maison. On devait jouer une comédie et réciter et
-chanter une _loa_[1] en son honneur et celui de sa fille. J'ai été
-mis en réquisition pour fabriquer des ciels, réparer des décorations,
-dessiner des costumes, etc., sans parler des répétitions que je
-donnais à cinq déesses mythologiques dont une seule avait déjà monté
-sur un théâtre de société. Mes déesses se sont trouvées très-jolies
-hier, jour fatal, mais mourantes de peur; cependant, tout a fort bien
-été. On a fort applaudi, sans comprendre les vers très-amphigouriques
-du poète auteur de la _Loa._ Sa comédie, qui était une traduction
-de _Bonsoir, monsieur Pantalon_, a encore mieux été, et j'admire la
-facilité avec laquelle les jeunes filles de la société se transforment
-en actrices passables. Après la comédie, bal et souper au milieu duquel
-un jeune protégé de la comtesse a improvisé des vers assez jolis, qui
-ont fait pleurer l'héroïne de la fête et boire tout le monde un peu
-vertement. Ce matin, j'ai un mal de tête de chien et je trouve le
-soleil diablement chaud. Je vais aller à Madrid voir les taureaux, et
-j'abandonne mes déesses pour deux ou trois jours afin de faire mes
-visites et de travailler à la bibliothèque. Comme il y a neuf dames ici
-sans un homme, on m'appelle à Madrid «Apollon». Des neuf muses, il y en
-a malheureusement cinq qui sont mères ou tantes des quatre autres; mais
-ces quatre-là sont des Andalouses de race, avec des petits airs féroces
-qui leur vont à ravir, surtout quand elles sont dans leur costume
-olympien avec des péplum qu'elles s'obstinent par amour pour l'euphonie
-à appeler _peplo._
-
-Vous avez sans doute un moins beau temps que nous.
-
-. . . . . . . . . . . .
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-
-
-[1] Loa, espèce de dithyrambe dialogué en l'honneur de la personne que
-l'on veut fêter.
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-CLIX
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-L'Escurial, 5 octobre 1853.
-
-
-Je vous envoie une petite fleur que j'ai trouvée dans la montagne,
-derrière ce vilain couvent de l'Escurial. Je ne l'avais pas rencontrée
-depuis la Corse; là, cela s'appelle _mucchiallo_; ici, personne n'en
-sait le nom. Le soir, lorsque le vent passe dessus, cela a une odeur
-qui me semble délicieuse. J'ai retrouvé l'Escurial aussi triste que
-je l'avais laissé il y a quelque vingt ans, mais la civilisation y a
-pénétré: on y trouve des lits en fer et des côtelettes, plus du tout de
-punaises ni de moines. Le dernier article me manque beaucoup et rend
-encore plus ridicule la lourde architecture d'Herrera. Je vais aller
-dîner à Madrid ce soir, car je ne supporterai pas un jour de plus de
-ce séjour-ci. Selon toute apparence, je resterai à Madrid jusqu'au 15
-de ce mois, et puis j'irai à Valladolid, Toro, Zamora et Léon, si le
-temps, qui jusqu'à présent a été magnifique, ne se met pas tout d'un
-coup au laid, chose improbable. Je suis allé à Tolède et ici. J'irai
-à Ségovie, par quoi j'évite des bals qui m'ennuient fort. J'ai vu
-l'autre soir l'ouverture du grand Opéra. C'était pitoyable, sauf la
-salle très-belle et très-commode et remplie de femmes très-jolies. Les
-acteurs sont d'un médiocre assommant. Si vous étiez ici, vous verriez
-la plus belle collection de fruits qu'on puisse rencontrer. Il y a une
-foire à Madrid, et il vient des fruits de fort loin dont la plupart
-vous sont inconnus. Il est fâcheux que cela ne puisse s'envoyer. S'il y
-avait ici quelque chose qui vous fût agréable, vous n'avez qu'à parler.
-
-. . . . . . . . . . . .
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-CLX
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-Madrid, 25 octobre 1853.
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-Notre colonie s'est dissoute, la duchesse ayant daigné accoucher d'une
-fille. Sa mère s'est constituée garde-malade, et nous sommes revenus en
-masse à la ville. J'y ai gagné un rhume odieux, et, pour m'achever, il
-fait un sirocco du diable. Malgré ce vilain temps et mes éternuments,
-je suis allé voir hier Cucharès, le meilleur matador depuis Montès. Les
-taureaux étaient si mauvais, qu'il a fallu en donner un aux chiens et
-exciter la moitié des autres avec des banderoles de feu. Deux hommes
-ont été jetés en l'air et nous les avons cru morts un instant, ce qui a
-jeté quelque intérêt sur la course, autrement tout à fait détestable.
-Les taureaux n'ont plus de cœur et les hommes ne valent guère mieux.
-Je pense entreprendre mon voyage archéologique dès que le temps se
-sera fixé. On m'annonce un été de la Saint-Martin qui ne vient jamais.
-Il est probable que, si vous me mandiez vos commissions, je recevrais
-votre lettre à temps pour y faire honneur. Malheureusement, je ne sais
-pas trop ce qu'il y a de bon dans ce pays-ci. Je vous ai pris à tout
-hasard des mouchoirs d'un dessin fort laid; mais il m'a semblé que
-vous vous étiez assez allègrement emparée d'un ces mouchoirs qui me
-venait je ne sais d'où. Ici, on ne voit plus guère que des costumes
-français. Hier, aux taureaux, il y avait des chapeaux. Voulez-vous
-des jarretières et des boutons? Si l'on en porte encore, dites-moi ce
-qu'il vous en faut, mais ne perdez pas de temps pour me répondre.--Je
-lis _Wilhelm Meister_, ou je le relis. C'est un étrange livre, où les
-plus belles choses du monde alternent avec les enfantillages les plus
-ridicules. Dans tout ce qu'a fait Goethe, il y a un mélange de génie et
-de niaiserie allemande des plus singuliers: se moquait-il de lui-même
-ou des autres? Faites-moi penser à vous donner à lire à mon retour,
-les _Affinités électives._ C'est, je crois, ce qu'il a fait de plus
-bizarre et de plus antifrançais. On m'écrit de Paris pour me vanter un
-livre d'Alexandre Dumas fils, qui s'appelle _un Cas de rupture_, ou
-quelque chose d'approchant. À Madrid, on ne lit pas. Je me suis demandé
-à quoi les dames passent leur temps quand elles ne font pas l'amour,
-et je ne trouve pas de réponse plausible. Elles pensent toutes à être
-impératrices. Une demoiselle de Grenade était au spectacle quand on a
-annoncé dans sa loge que la comtesse de Téba épousait l'empereur. Elle
-s'est levée avec impétuosité en s'écriant: _En ese pueblo y no hay
-porvenir._[1]»
-
-Au nombre de mes divertissements, j'ai oublié de vous parler d'une
-académie de l'histoire dont je suis membre. Elle est presque aussi
-amusante que la nôtre. Adieu.
-
-
-[1] «Dans ce pays-ci, il n'y a pas d'avenir.»
-
-
-
-
-CLXI
-
-Madrid, 22 novembre 1853.
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-. . . . . . . . . . . .
-
-Quand je pense à la neige qu'il y a sur le Guadarrama, je perds tout
-courage: pourtant, nous avons un soleil magnifique; mais il a beau
-briller, il n'échauffe pas. La nuit, il fait un froid abominable
-et les factions des soldats au palais ne sont plus que d'un quart
-d'heure. Avant mon départ, je veux assister encore à quelques séances
-des Cortès, qui se sont ouvertes avant-hier, très-modestement, sans
-discours royal, Sa Majesté étant assez près de son terme pour qu'on
-lui épargne les émotions. Je suis assez bien la politique locale et
-je connais assez de gens dans tous les partis pour que le spectacle
-m'amuse en ce moment où nous sommes privés de taureaux. Je vous
-apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce
-n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait
-de progrès si rapides, que l'élastique a remplacé à presque toutes
-les jambes les _ligas_ classiques des temps passés. Lorsque j'ai
-demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles
-se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient pas de
-ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple. Le progrès des
-modes françaises est effrayant: les mantilles sont à présent assez
-rares. Les chapeaux, et quels chapeaux! les remplacent. Vous seriez
-réjouie de voir les chefs-d'œuvre des couturières de cette capitale. Je
-suis allé il y a quelques jours passer cinq à six heures à Aranjuez,
-chez un loup-cervier de mes amis, M. Salamanca. C'est le garçon le
-plus spirituel et le meilleur diable que j'aie rencontré. Il gagne
-beaucoup d'argent, comme il semble, et le fait rouler noblement. Il
-trouve le temps de faire des affaires et de la politique, car il a
-été ministre et le sera encore, s'il veut. Tout dans cet homme sent
-l'Andalousie, c'est la grâce même. Nous avons eu le 15, pour la fête
-de Sainte-Eugénie, un bal à l'ambassade de France où a paru madame
-***, femme du ministre des États-Unis, avec un costume à faire crever
-de rire. Velours noir bordé de galons, d'oripeaux, et diadème de
-théâtre. Son fils, qui a l'air d'un maroufle, s'est fait renseigner
-sur la solidité des personnes présentes, et, après avoir pris ses
-informations, a envoyé un cartel à un duc très-noble, très-riche, fort
-niais et désireux de vivre longtemps. Les pourparlers durent encore,
-mais il n'y aura pas mort d'homme.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-CLXII
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-Madrid, 28 novembre 1853.
-
-
-Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir
-au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je
-resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre
-la _noche buena_, c'est-à-dire Noël; mais je serai en France et
-probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop
-mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de
-m'arrêter.
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met
-des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations
-du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura
-un coup d'État. L'opposition est très-animée et se propose de donner
-des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La
-maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les
-ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour
-les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la
-société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles
-se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose
-que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on
-est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte
-une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs.
-Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir
-tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à
-côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait
-d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des
-glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis
-l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: _Todo eso a la
-disposition de V._ Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la
-rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver
-une lettre de vous à Bayonne.--Pourquoi ai-je tant d'envie de vous
-revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à
-vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique
-et de la vraisemblance.
-
-
-
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-CLXIII
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-Paris, 29 juillet 1854.
-
-
-Je suis arrivé ici avant-hier, et je ne vous ai pas écrit plus tôt
-parce que j'étais trop triste. J'ai trouvé ici un de mes amis d'enfance
-entrepris par le choléra. Aujourd'hui, on le croit à peu près hors
-de danger. En passant le détroit, il faisait un vent glacé qui m'a
-donné un rhume ou rhumatisme étrange. Je souffre comme si j'avais la
-poitrine serrée dans un cercle de fer et tous les mouvements que je
-fais sont douloureux. Pourtant, il faut que je parte ce soir pour la
-Normandie, où je vais faire un discours aux oisifs de Caen. La corvée
-finie, je reviendrai au plus vite. Je pense être à Paris le 2 août au
-soir. Après cela, je n'ai plus de projet arrêté. D'abord, j'avais eu
-l'idée d'aller passer un mois à Venise; mais les quarantaines et les
-autres ennuis suscités par le choléra rendent un voyage de ce côté à
-peu près impossible. Mon ministre m'a offert de m'envoyer à Munich,
-comme commissaire de je ne sais quoi, à propos d'une exposition
-bavaroise. Je n'ai dit ni oui ni non et j'attendrai mon retour à
-Paris pour me décider. Probablement, vous irez passer quelques jours
-à Londres, et le Palais de Cristal mérite ce voyage. Sous le rapport
-d'art et de goût, cela est parfaitement ridicule, mais il y a dans
-l'invention et l'exécution quelque chose de si grand et de si simple
-à la fois, qu'il faut aller en Angleterre pour s'en faire une idée.
-C'est un joujou qui coûte vingt-cinq millions, et une cage où plusieurs
-grandes églises pourraient valser. Les derniers jours que j'ai passés
-à Londres m'ont amusé et intéressé. J'ai vu et pratiqué tous les
-hommes politiques, j'ai assisté au débat des subsides à la Chambre des
-lords et aux Communes, et tous les orateurs en renom ont parlé, mais
-très-méchamment, à ce qu'il m'a semblé. Enfin, j'ai fait un très-bon
-dîner. On en fait d'excellents au Palais de Cristal, et je vous les
-recommande, à vous qui êtes gourmande. J'ai rapporté de Londres une
-paire de jarretières qui viennent, à ce qu'on m'assure, de chez Borrin.
-Je ne sais ce que mettent les Anglaises à leurs bas, ni comment elles
-se procurent cet article indispensable, mais je crois que ce doit être
-une chose bien difficile et bien _trying_ pour leur vertu. Le commis
-qui m'a donné ces jarretières en a rougi jusqu'aux oreilles.--Vous me
-dites des choses très-aimables, qui me feraient le plus grand plaisir,
-si l'expérience ne m'avait rendu par trop défiant. Je n'ose espérer ce
-que je désire le plus ardemment. Vous savez que vous n'avez qu'à remuer
-un doigt pour que j'accoure.
-
-Je voudrais que vous fissiez comme si nous étions l'un et l'autre en
-danger de ne plus nous revoir, en ce temps de si grande incertitude.
-Adieu; je vous aime bien, quoi que vous fassiez. Écrivez-moi à Caen,
-chez M. Marc, capitaine de vaisseau. Je serai bien heureux d'avoir de
-vos nouvelles.
-
-
-
-
-CLXIV
-
-Paris, 2 août au soir, 1854.
-
-
-Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé,
-très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur
-au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position
-pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la
-cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper
-à toutes les visites officielles. À trois heures, je suis entré dans
-la salle de l'École de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes
-dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles
-que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence
-merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on
-a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie
-et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux
-pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre
-les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui
-n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des
-homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des
-antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole,
-et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais
-remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur,
-comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre
-nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de
-gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il
-me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris
-qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir
-comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six
-minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je
-disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais
-pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et
-les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des
-pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens
-bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme à
-Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des
-robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal
-et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la
-haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt
-francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses.
-À minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas
-du tout. À huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour
-présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de
-la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai
-fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe,
-mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà:
-tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous
-pour me remettre.--Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde
-mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse à
-l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette
-année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous
-fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela.
-Vous pouvez toujours m'écrire ici.
-
-
-
-
-CLXV
-
-Innsbruck, 31 août 1854.
-
-
-Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête
-lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis
-quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on
-s'embarque sur le Rhin. À droite et à gauche, ce sont des montagnes
-ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant
-telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre
-Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance
-et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes
-et entendîmes des Tyroliens jouer du _zitther._ Traversant le lac,
-nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait
-passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus
-belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten;
-seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps
-examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous
-sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier
-quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays
-encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de
-voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes.
-Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck.
-
-Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes
-très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de
-l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le
-drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mœurs et les
-idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages.
-Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On
-les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds
-avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les
-belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont
-pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins
-bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces
-qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent _gemüth_
-et dont ils sont très-vaniteux.
-
-À voir les œuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque
-le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et
-tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la
-ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site
-admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a
-l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne,
-et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est
-magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti.
-Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez
-de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand
-revenez-vous à Paris? Écrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps.
-Écrivez-moi très-longuement et très-tendrement.
-
-Tenez, voici une fleur du Brenner.
-
-
-
-
-CLXVI
-
-Prague, 11 septembre 1854.
-
-
-Mes compagnons m'ont quitté ce matin pour s'en retourner en France.
-Je suis souffrant et _out of spirits_, il me vient les idées les plus
-noires. Si je suis mieux demain matin, je partirai pour Vienne, où
-je serai dans la soirée. Je commence à m'ennuyer horriblement. Cette
-ville-ci est très-pittoresque et on y fait de très-bonne musique. Hier,
-j'ai couru trois ou quatre jardins et concerts publics, où j'ai vu
-danser des danses nationales et des valses, le tout avec décence et
-sang-froid; pourtant, rien de plus entraînant qu'un orchestre bohémien.
-Les figures ici sont très-différentes de celles que j'avais encore
-vues en Allemagne: de très-grosses têtes, de larges épaules, très-peu
-de hanches et pas du tout de jambes, voilà la description d'une beauté
-bohémienne.
-
-Hier, nous employions inutilement notre savoir en anatomie, pour
-comprendre comment ces femmes-là marchent. À cela près, elles ont
-de fort beaux yeux et quelquefois des cheveux noirs très-longs et
-très-fins, mais des pieds et des mains d'une longueur, d'une grosseur
-et d'une largeur qui surprennent les voyageurs les plus habitués aux
-choses extraordinaires. La crinoline leur est inconnue. Le soir, elles
-boivent, dans les jardins publics, une carafe de bière, et prennent
-après une tasse de café au lait, ce qui les dispose à manger trois
-côtelettes de veau avec du jambon, et c'est à peine s'il leur reste de
-la place pour quelques pâtisseries légères, de la nature de nos babas.
-Telles sont mes observations sur les mœurs et les coutumes. Mon lit
-se compose d'une couverture des couleurs les plus jolies, d'un mètre
-de long, à laquelle est boutonnée une serviette qui me sert de drap.
-Quand j'ai mis cela en équilibre sur moi, mon domestique dépose sur le
-tout un édredon que je passe toutes les nuits à culbuter et à replacer;
-mais, en revanche, je mange toute sorte de choses très-extraordinaires,
-entre autres des champignons crus marinés qui sont excellents et des
-oiseaux de montagne idem; tout cela ne m'empêche pas de souhaiter
-beaucoup votre présence. Selon toute apparence, vous vous trouvez à
-merveille à D..., sans songer aux gens malheureux qui errent en Bohême.
-Votre sublime indifférence, vraie ou fausse (c'est ce que je n'ai pas
-encore pu savoir), m'irrite beaucoup. Vous ne pensez aux gens que
-lorsque vous les voyez. Je suis dans une grande incertitude quant à ce
-que je ferai. Si j'avais l'assurance de vous faire enrager en restant
-longtemps à Vienne, je m'y installerais pour Dieu sait combien de
-mois; mais vous n'en perdriez pas une bouchée, et je crains fort de
-m'ennuyer mortellement de leur _gemüth._ Il est donc probable que je ne
-resterai à Vienne que juste assez longtemps pour voir les étrangetés,
-c'est-à-dire environ les derniers jours du mois. Vers le 1er octobre,
-je pourrais être à Berlin, et, avant le 10 ou le 12, à Paris.--Je
-suppose que vous m'avez écrit à Vienne, pour me dire ce que vous faites
-et ce que vous comptez faire; cela aura une grande influence sur mes
-résolutions. Je viens de voir des autographes de Ziska et de Jean
-Huss. Ils avaient une très-belle écriture l'un et l'autre pour des
-hérésiarques.
-
-
-
-
-CLXVII
-
-Vienne, 2 octobre 1854.
-
-
-_Really truly_, cette bonne ville de Vienne est un séjour agréable, et
-il me faut une certaine force d'âme pour la quitter, maintenant que
-j'y ai des amis et que j'ai compris le plaisir d'y flâner. Ajoutez
-à cela l'avantage d'avoir les nouvelles de Crimée quelques minutes
-avant vous. Nous sommes depuis avant-hier dans toutes les émotions.
-Sébastopol est-il pris? lorsque cette lettre vous arrivera, tout sera
-fini sans doute. Ici, on le croit, mais un peu légèrement, à mon avis.
-Les Autrichiens, sauf quelques anciennes familles russes de cœur, nous
-font des compliments. Un cocher de fiacre m'a félicité avant-hier en
-sortant de l'Opéra. Plaise à Dieu que tout cela ne soit pas une de
-ces nouvelles comme en fait le télégraphe électrique quand il est de
-loisir. Quoi qu'il en soit, je trouve très-beau que nos gens, six jours
-après leur débarquement, aient vigoureusement frotté les Russes. Nous
-avons ici lady Westmoreland, qui est sœur de lord Raglan et mère de
-l'aide de camp du susdit, qui était dans tous ses états. Elle a reçu
-hier au soir un mot de son fils, après la bataille. Nous jouissons
-beaucoup de la figure des Russes de Vienne. Le prince Gortshakof a dit
-que c'était un incident, mais que cela ne faisait rien aux principes.
-Le ministre de Belgique, qui est ici le bel esprit, a dit qu'il avait
-raison de se retrancher dans les principes, parce qu'on ne les prenait
-pas à la baïonnette. À propos de bel esprit, on m'a constitué ici
-_lion_, bon gré, mal gré. Prononcez _laïonne_ à l'anglaise, pour ne
-pas avoir une idée fausse du rôle qu'on m'a fait jouer. L'autre jour,
-on m'amené à Baden, qui est un endroit charmant, dans une vallée, aux
-portes de Vienne, mais où l'on se croirait à cent lieues d'une grande
-ville. Mon cornac m'a conduit chez de très-belles dames. Le monde
-étant ici _gemüthlich_, on prend tout ce que dit un Français pour de
-l'esprit. On m'a trouvé très-aimable. J'ai écrit des pensées sublimes
-sur des albums, j'ai fait des dessins; en un mot, j'ai été parfaitement
-ridicule. C'est en partie la honte de ce métier-là qui me fait prendre
-aujourd'hui le chemin de Dresde. Je ne m'y arrêterai qu'un jour et
-j'irai à Berlin; après avoir vu le musée, je partirai pour Cologne et
-j'y trouverai une lettre de vous.
-
-Vous ai-je dit que j'étais allé en Hongrie? J'ai passé trois jours à
-Pesth et me suis cru en Espagne ou plutôt en Turquie. Ma pudeur y a
-beaucoup souffert, car on m'a montré un bain public à Bade, où les
-Hongrois et les Hongroises sont pêle-mêle dans un court-bouillon d'eau
-minérale très-chaude. J'y ai vu une très-belle Hongroise, qui s'est
-caché la figure de ses mains, n'ayant pas comme les femmes turques
-des chemises pour se voiler le visage. Ce spectacle m'a coûté six
-_kreutzer_, soit quatre sous. J'ai vu _la Dame de Saint-Tropez_ au
-théâtre hongrois, n'ayant pas l'esprit de reconnaître un mélodrame
-français sous le titre _S.-Tropez à Unôz._ J'ai entendu des musiciens
-bohémiens jouer des airs hongrois très-originaux, qui font perdre la
-tête aux gens du pays. Cela commence par quelque chose de très-lugubre
-et finit par une gaieté folle et qui gagne l'auditoire, lequel
-trépigne, casse les verres et danse sur les tables. Mais les étrangers
-n'éprouvent pas ces phénomènes. Enfin, et je garde le plus beau pour
-la fin, j'ai vu une collection de vieux bijoux magyars, d'un travail
-merveilleux. Si j'avais pu vous en apporter un, vous seriez venue
-jusqu'à Cologne, pour l'avoir plus tôt.
-
-Parmi toutes ces courses, je me porte à merveille; le temps est
-admirable, mais froid le soir. Je ne crains pas le froid pour ma route,
-car j'ai acheté une pelisse énorme pour soixante-quinze florins. Vous
-trouveriez ici pour rien des fourrures magnifiques. C'est, je crois,
-la seule chose à bon marché en ce pays. Je m'y ruine en fiacres et en
-dîners en ville. L'usage est de payer son dîner aux domestiques; on
-paye le portier en sortant, enfin on paye partout, pas grand' chose
-à la fois, il est vrai. Adieu; je ne suis pas trop content de votre
-dernière lettre, sinon de ce que vous m'annoncez votre prochain retour
-à Paris. Bien que je n'aie pas de chaînes magyares, j'espère que vous
-me recevrez bien. Je commence à désirer de revoir mon gîte et les
-soirées me semblent un peu bien longues.
-
-Je pense être à Cologne avant huit jours, et à Paris du 10 au 15.
-
-
-
-
-CLXVIII
-
-Paris, dimanche, 27 novembre 1854.
-
-
-Il est bien malheureux de perdre ses amis, mais c'est une calamité
-qu'on ne peut éviter que par une autre bien plus grande, qui est de
-n'aimer rien. Surtout, il ne faut pas oublier les vivants pour les
-morts. Vous auriez dû venir me voir au lieu de m'écrire. Il faisait un
-temps magnifique. Nous aurions causé philosophiquement sur les vanités
-de ce monde. Je suis resté toute la journée au coin de mon feu, en
-disposition très-sombre et misanthropique, et de plus très-souffrant.
-Ce soir, je vais un peu mieux, mais je serai plus mal si je ne vous
-vois pas demain.
-
-
-
-
-CLXIX
-
-Londres, 20 juillet 1856.
-
-
-J'ai reçu votre lettre hier soir, qui m'a fait un très-grand plaisir.
-Si je ne craignais de rêver, je vous dirais des tendresses à cette
-occasion. Je partirai bientôt pour Édimbourg. Je consulterai un sorcier
-écossais. On veut me mener voir un vrai chieftain, qui n'a pas de
-culottes et qui n'en a jamais porté, qui n'a pas d'escalier dans sa
-maison, qui a son barde et son sorcier. Cela ne vaut-il pas la peine de
-faire le voyage? J'ai trouvé ici des gens si accueillants, si aimables,
-si accaparants, qu'il est évident qu'ils s'ennuient beaucoup. J'ai
-revu hier deux de mes anciennes beautés: l'une est devenue asthmatique
-et l'autre méthodiste; puis j'ai fait la connaissance de huit à dix
-poètes, qui m'ont paru quelque chose d'encore plus ridicule que les
-nôtres. J'ai revu le palais de Sydenham avec plaisir, quoiqu'on l'ait
-entièrement gâté par de grands monuments bâtis aux héros de Crimée.
-Les héros en question sont ivres toute la journée par les rues. Il y a
-encore beaucoup de monde à Londres, mais tous se préparent à s'envoler.
-Pour moi, je vais lundi chez le duc de Hamilton. J'y resterai jusqu'à
-mercredi, jour où je ferai mon entrée à Édimbourg. Probablement dans
-quinze jours, je reviendrai ici vous retrouver. Tâchez d'être arrivée.
-Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection; vous savez
-quel bonheur j'en ressentirais. Adieu; vous pouvez m'écrire _Douglas
-hotel, Edinburg._ J'y serai quelques jours avant de me lancer dans le
-Nord.
-
-
-
-
-CLXX
-
-Édimbourg, _Douglas hotel_, 26 juillet 1856.
-
-
-J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Édimbourg. Point de
-nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais
-où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Écossais voir
-son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire
-où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force
-châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous
-écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un
-château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château,
-à moins d'une heure, un troupeau de bœufs sauvages, les derniers qui
-existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de
-Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres,
-des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des
-plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans
-goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement.
-Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays
-étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant,
-amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de
-la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps
-la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Édimbourg tout à fait
-à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont
-la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise
-justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par
-madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé
-aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle.
-Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes
-courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat
-en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant
-voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros
-avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que
-je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait
-chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je
-voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les _blue devils_ me
-gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais
-rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à _Douglas hotel,
-Edinburg_. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite.
-
-
-
-
-CLXXI
-
-Dimanche, 3 août 1856.
-
-D'une maison de campagne,
-près de Glasgow.
-
-
-Je m'ennuie de vous, comme vous le disiez si élégamment autrefois. Je
-mène cependant une vie douce, allant de château en château, partout
-hébergé avec une hospitalité pour laquelle je désespère de trouver un
-adjectif et qui n'est praticable qu'en cet aristocratique pays. J'y
-prends de mauvaises habitudes. Arrivant ici chez de pauvres gens qui
-n'ont guère plus de trente mille livres de rente, je me suis trouvé
-méconnu en voyant qu'on me donnait à dîner sans instruments à vent et
-sans un joueur de cornemuse en grand costume. J'ai passé trois jours
-chez le marquis de Breadalbane, à me promener en calèche dans son
-parc. Il y a environ deux mille daims, outre huit à dix mille autres
-dans ses bois non adjacents au château de Faymouth. Il y a aussi comme
-singularité, chose à quoi chacun vise ici, un troupeau de bisons
-américains, très-féroces, qu'on enferme dans une péninsule et qu'on
-va voir par les fentes de leurs palissades. Tout ce monde-là, marquis
-et bisons, a l'air de s'ennuyer. Je crois que leur plaisir consiste
-à faire envie aux gens, et je doute que cela compense le tracas
-qu'ils ont d'être les aubergistes du tiers et du quart. Parmi tout
-ce luxe, j'observe de temps en temps de petites mesquineries qui me
-divertissent. Au fond, je n'ai encore rencontré que d'excellentes gens
-qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans la moindre
-difficulté.
-
-On vient de me conter une histoire qui me réjouit et dont je veux
-vous faire part. Un Anglais se promène le long d'un poulailler, dans
-un château d'Écosse, un samedi soir. Grand bruit, cris de coqs et de
-poules. Il croit que quelque renard est entré et il avertit. On lui
-répond que ce n'est rien, et qu'on sépare seulement les coqs des poules
-pour qu'ils ne polluent pas _the Lord's day._
-
-Avant mon retour, vous voudrez bien m'écrire: _18, Arlington Street,
-care of the honble E. Ellne._ On m'enverra de là vos lettres ou bien on
-les gardera pour mon arrivée à Londres. Adieu. Je n'ai pas besoin de
-vous dire de m'écrire le plus souvent que vous pourrez.
-
-
-
-
-CLXXII
-
-Kinloch-Linchard, 16 août 1856.
-
-
-Je n'ai pas été trop content de votre lettre, que j'ai reçue au moment
-de quitter Glenquoich Vous savez que vous avez toujours une première
-façon précipitée d'envisager les choses, qui vous fait regarder comme
-impossibles les actions les plus simples. Repensez donc à ce que je
-vous ai dit, et, après avoir réfléchi mûrement, répondez oui ou non.
-Adressez votre réponse à Londres, chez le _Right honble E. Ellne, 18,
-Arlington Street._
-
-. . . . . . . . . . . .
-
-Je commence à avoir par-dessus la tête des grouses et de la venaison.
-Les paysages, vraiment remarquables, que je vois tous les jours ont
-encore du charme pour moi, mais j'ai satisfait ma curiosité, et je ne
-trouverai plus rien d'extraordinaire. Ce que je ne puis assez me lasser
-d'admirer, c'est la hérissonnerie de ces gens-là. Ils seraient mis aux
-galères ensemble, qu'ils n'en deviendraient pas plus sociables. Cela
-tient à ce qu'ils craignent d'être pris sur le fait à être bêtes, comme
-disait Beyle, ou bien à une organisation qui leur fait préférer les
-jouissances égoïstes: le devine qui pourra. Nous sommes arrivés ici en
-même temps que deux hommes et une femme entre deux âges, du grand monde
-et ayant voyagé. Au dîner, il a fallu casser la glace. Après le dîner,
-le mari a pris un journal, la femme un livre, l'autre homme s'est mis à
-écrire des lettres, tandis que, moi, je faisais la chouette au maître
-et à la maîtresse de la maison. Notez bien que les gens qui s'isolaient
-ainsi dans un salon avaient été aussi longtemps et plus que moi sans
-voir notre hôtesse, et qu'ils avaient nécessairement beaucoup plus de
-choses que moi à lui conter. On me dit, et je suis disposé à le croire
-par le peu que j'ai vu, que la race celtique (qui vit dans d'affreux
-trous autour du palais que je fréquente) sait causer. Le fait est qu'un
-jour de marché, on entend un bruit continuel de voix très-animées, des
-rires et des cris. Le gaélique est très-doux. En Angleterre et dans
-les Lowlands, silence complet. Ce n'est pas bien à vous de ne m'avoir
-écrit qu'une fois. Je vous ai écrit au moins deux fois pour une. Mais
-je n'ai pas envie de vous quereller de si loin. Voici mes projets. Je
-partirai d'ici pour aller à Inverness, où je resterai un jour; de là à
-Édimbourg, puis à York, Durham et peut-être Derby. Je compte être le 23
-à Paris.
-
-
-
-
-CLXXIII
-
-Carabanchel, jeudi, décembre 1856.
-(J'ai oublié le quantième.)
-
-
-Il fait une pluie effroyable. Hier, le plus beau temps du monde. On me
-promet qu'il reviendra demain. J'ai profité de ce beau temps pour me
-fouler le poignet, et, si je vous écris, c'est que j'ai été instruit
-dans la méthode américaine, où l'on ne remue pas les doigts. Cela m'est
-arrivé par la faute d'un cheval qui voulait absolument dire quelque
-chose d'inconvenant à la jument de lord A..., et qui, irrité de ma
-résistance à sa passion coupable, m'a traîtreusement jeté par-dessus
-sa tête, d'une ruade, lorsque j'allumais mon cigare. Cela se passait
-dans un sentier au bord de la mer, qui n'était qu'à cent pieds plus bas
-et j'ai choisi heureusement le sentier pour tomber. Je ne me suis fait
-aucun mal, sauf à la main, qui est aujourd'hui très-enflée. Je compte
-aller la semaine prochaine à Cannes, où vous serez aimable de m'écrire,
-poste restante. Pour en finir sur le chapitre de la santé, je crois que
-je serai beaucoup mieux. Cependant, j'ai ressenti encore une fois un de
-ces étourdissements qui m'inquiétaient, mais moins fort qu'à Paris. Il
-y a ici un médecin qui me dit que ce sont des spasmes nerveux et qu'il
-faut faire beaucoup d'exercice. Ainsi fais-je, mais je ne dors pas plus
-qu'à Paris, bien que je me couche à onze heures. Il n'eût tenu qu'à moi
-de passer lion (dans le sens anglais); tout le monde s'ennuie ici. J'ai
-été assiégé de cartes russes et anglaises, et on a voulu me présenter à
-la grande-duchesse Hélène, honneur que j'ai décliné avec empressement.
-Nous avons pour fournir aux cancans une comtesse Apraxine, qui fume,
-porte des chapeaux ronds et a une chèvre dans son salon, qu'elle a
-fait couvrir d'herbes. Mais la personne la plus amusante est lady
-Shelley, qui, tous les jours, fait quelque nouvelle drôlerie. Hier,
-elle écrivait au consul de France: «Lady S..., prévient M. P... qu'elle
-a aujourd'hui un charmant dîner d'Anglais et qu'elle sera charmée de
-le voir après, à neuf heures cinq.» Elle a écrit à madame Vigier,
-ex-mademoiselle Cruvelli: «Lady Shelley serait charmée de voir madame
-Vigier, si elle voulait bien apporter sa musique avec elle.» À quoi
-l'ex-Cruvelli a répondu aussitôt: «Madame Vigier serait charmée de voir
-lady Shelley, si elle voulait bien venir chez elle et s'y conduire
-comme une personne comme il faut.»--Et vous, à quoi passez-vous votre
-temps? Je suis sûr que vous ne pensez plus guère à Versailles, par
-suite de cette absence de souvenirs qui vous caractérise. J'espère que
-nous irons en mars voir pousser les premières primevères. Et cette
-étrange soirée et matinée de Versailles, tout cela était-il vrai?
-
-Adieu; écrivez-moi vite à Cannes.
-
-
-
-
-CLXXIV
-
-Lausanne, 24 août 1857.
-
-
-J'ai trouvé votre lettre à Berne, le 22 au soir, parce que mes
-excursions dans l'Oberland se sont prolongées bien au delà du temps
-que j'avais prévu. Je ne sais trop où vous adresser celle-ci. Vous
-ne devez plus être à Genève. Je l'adresse à Venise, où, selon toute
-apparence, vous ferez le plus long séjour. Je trouve que vous auriez pu
-varier un peu vos tirades d'enthousiasme sur le plaisir de voyager, par
-quelques compliments flatteurs en manière de consolation pour ceux qui
-n'ont pas l'avantage de vous accompagner. Je vous pardonne cependant
-en faveur de votre inexpérience des voyages. Vous comptez n'être que
-trois semaines en route: cela me paraît à peu près impossible. Je
-vous accorde un mois. Je vous prie seulement de considérer que le 28
-septembre est un anniversaire malheureux pour moi, parce qu'il date
-de très-longtemps. C'est le 28 septembre que je suis venu au monde.
-Il me serait très-agréable de passer ce jour-là en votre compagnie; à
-bon entendeur salut. J'ai fait ma petite tournée très-agréablement.
-Je n'ai eu qu'un jour de pluie; il est vrai que je n'en ai pas perdu
-une goutte en descendant de la Wengernalp, pendant quatre heures,
-sur une rosse qui glissait sur les roches et qui n'avançait pas. J'ai
-bu du vin de Champagne que nous avions apporté sur la Mer de glace et
-que j'ai frappé à même le glacier. Le guide m'a dit que personne avant
-moi n'avait eu cette idée sublime. Je suis en face de la Gemmi et de
-la chaîne du Valais, qui n'a pas les grands profils de la Jungfrau et
-de ses acolytes. Je pense que nous aurions pu nous rencontrer à Genève
-et faire ensemble quelque excursion; tout cela est triste à penser.
-J'espère trouver une lettre de vous à Paris, où je serai le 28.
-
-Adieu; amusez-vous bien, ne vous fatiguez pas trop. Pensez quelquefois
-à moi. Si vous me marquez votre itinéraire avec quelque exactitude, je
-vous donnerai des nouvelles de Paris. Ici, c'est le diable d'écrire.
-Les plumes du pays sont ce que vous voyez. Adieu encore.--Voici une
-petite feuille qui a cru à six mille pieds au-dessus du niveau de la
-mer.
-
-
-FIN DU TOME PREMIER.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lettres une inconnue, Tome Premier, by
-Prosper Mrime
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE ***
-
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- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
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-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
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-
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
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-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/56473-h/56473-h.htm b/56473-h/56473-h.htm
index 91123ff..e0b3104 100644
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Lettres à une inconnue, Tome Premier, by Prosper Mérimée
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-
-
-Title: Lettres à une inconnue, Tome Premier
- Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
-
-Author: Prosper Mérimée
-
-Contributor: Hippolyte Taine
-
-Release Date: January 31, 2018 [EBook #56473]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (Images generously made available by the
-Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56473 ***</div>
<div class="figcenter" style="width: 500px;">
<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" />
@@ -8329,379 +8289,7 @@ mer.</p>
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à une inconnue, Tome Premier, by
-Prosper Mérimée
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE ***
-
-***** This file should be named 56473-h.htm or 56473-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/6/4/7/56473/
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (Images generously made available by the
-Internet Archive.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
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-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
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-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
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-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
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-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
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-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
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- United States, you'll have to check the laws of the country where you
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-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
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-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
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-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
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-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
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-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
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-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
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-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
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- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
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- Literary Archive Foundation."
-
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- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
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- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
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-
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-
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-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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