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diff --git a/56473-0.txt b/56473-0.txt new file mode 100644 index 0000000..828e543 --- /dev/null +++ b/56473-0.txt @@ -0,0 +1,8134 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56473 *** + + + + + + + + +LETTRES à UNE INCONNUE + +par + +PROSPER MÃRIMÃE + +De l'Académie française + +Précédés d'une étude sur Mérimée + +par + +H. Taine + +Tome Premier + +PARIS + +Michel Lévy Frères, Ãditeurs + +3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra + +Librarie Nouvelle + +Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont + +1874 + + + + + +PROSPER MÃRIMÃE + + +J'ai rencontré plusieurs fois Mérimée dans le monde. C'était un homme +grand, droit, pâle, et qui, sauf le sourire, avait l'apparence d'un +Anglais; du moins, il avait cet air froid, _distant_, qui écarte +d'avance toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentatit en lui le +flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude +de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était +impassible. Même dans l'intimité et lorsqu'il contait une anecdote +bouffonne, sa voix restait unie, toute calme; jamais d'éclat ni +d'élan; il disait les détails les plus saugrenus, en termes propres, +du ton d'un homme qui demande une tasse de thé. La sensibilité chez +lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût: tout +au contraire; mais il y a des chevaux de race si bien mâtés par +leur maître, qu'une fois sous sa main, ils ne se permettent plus un +soubresaut. Il faut dire que le dressage avait commencé de bonne heure. +à dix ou onze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé +très-sévèrement et renvoyé du salon; pleurant, bouleversé, il venait de +fermer la porte, lorsqu'il entendit rire; quelqu'un disait: «Ce pauvre +enfant! il nous croit bien en colère!»--L'idée d'être dupe le révolta, +il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante, et tint parole. +ÎÎμνηÏο á¼ÏιÏÏεá¿Î½ (souviens-toi d'être en défiance) telle fut sa devise. +Ãtre en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne +jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même, +n'être dupe ni d'autrui, ni de soi, agir et écrire comme en la présence +perpétuelle d'un spectateur indifférent, être soi-même ce spectateur, +voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère, +pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son +Åuvre et de son talent.[1] + +Il a vécu en amateur: on ne peut guère vivre autrement quand on a +la disposition critique; à force de retourner la tapisserie, on +finit par la voir habituellement à l'envers. En ce cas, au lieu de +personnages beaux et bien posés, on contemple des bouts de ficelle; +il est difficile alors d'entrer avec abnégation et comme ouvrier +dans une Åuvre commune, d'appartenir même au parti que l'on sert, +même à l'école que l'on préfère, même à la science qu'on cultive, +même à l'art où on excelle; si parfois on descend en volontaire dans +la mêlée, le plus souvent on se tient à part. Il eut de bonne heure +quelque aisance, puis un emploi commode et intéressant, l'inspection +des monuments historiques, puis une place au sénat et des habitudes +à la cour. Aux monuments historiques, il fut compétent, actif et +utile; au sénat, il eut le bon goût d'être le plus souvent absent +ou muet; à la cour, il avait son indépendance et son franc-parler. +Voyager, étudier, regarder, se promener à travers les hommes et +les choses, telle a été son occupation; ses attaches officielles +ne le gênaient pas. D'ailleurs, un homme d'autant d'esprit se fait +respecter quand même; son ironie transperce les mieux cuirassés. Il +faut voir avec quelle désinvolture il la manie, jusqu'à la tourner +contre lui-même, et faire coup double.--Un jour, à Biarritz, il avait +lu une de ses nouvelles devant l'impératrice. «Peu après ma lecture, +je reçois la visite d'un homme de la police, se disant envoyé par la +grande-duchesse. «Qu'y a-t-il pour votre service?--Je viens, de la +part de Son Altesse impériale, vous prier ce venir ce soir chez elle +avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous avez lu l'autre jour +à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur d'être le bouffon +de Sa Majesté et que je ne pouvais aller travailler en ville sans +sa permission; et je courus tout de suite lui raconter la chose. Je +m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec la Russie, et +je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, mais encore +qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse, à qui on +avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me soulager, +j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne encre.--Cette +lettre «d'assez bonne encre» serait une pièce curieuse, et je suis sûr +qu'on ne lui a plus envoyé le factotum.--Quant aux corps constitués, +il n'est guère possible de les aborder avec plus de sérieux extérieur +et moins de déférence intime. Grave, digne, posé dans sa cravate, +quand il faisait une visite académique ou improvisait un discours +public, ses façons étaient irréprochables; cependant, en sourdine, la +serinette d'arrière-plan jouait un air comique qui tournait en ridicule +l'orateur et les auditeurs. «Le président des antiquaires s'est levé et +tout le monde avec lui. Il a pris la parole et a dit qu'il proposait +de boire à ma santé, attendu que j'étais remarquable à trois points +de vue, c'est à savoir: comme sénateur, comme homme de lettres et +comme savant. Il n'y avait que la table entre nous, et j'avais une +grande envie de lui jeter à la tête un plat de gelée au rhum... Le +lendemain, j'ai entendu le procès-verbal de la veille, où il était +dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech pour que +le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, mais en vain.»--Candidat +à l'Académie des inscriptions, et conduit chez des érudits d'aspect +redoutable, il écrivait au retour: «Avez-vous jamais vu des chiens +entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, +ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent +plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter +que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de +la sonnette d'un académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout +à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été +mordu cependant; mais j'ai fait de drôles de rencontres.»--Il fut reçu +et eut, à côté des autres, son terrier archéologique. Mais on devine +bien qu'il n'était pas d'humeur à se confiner dans celui-ci ni dans un +autre; tous ceux qu'il habita avaient plusieurs sorties. Il y avait en +lui deux personnages: l'un qui, engagé dans la société, s'y acquittait +correctement de la besogne obligée et de la parade convenable; l'autre +qui se tenait à côté ou au-dessus du premier, et, d'un air narquois ou +résigné, le regardait faire. + +Pareillement il y avait en lui deux personnages dans les affaires de +cÅur. Le premier, l'homme naturel, était bon et même tendre. Nul n'a +été plus loyal, plus sûr en amitié; quand il avait une fois donné sa +main, il ne la retirait plus. On le vit bien quand il défendit M. Libri +contre les juges et contre l'opinion; c'était l'action d'un chevalier +qui, à lui seul, combat une armée. Condamné à l'amende et mis en +prison, il ne prit point des airs de martyr, et mit autant de grâce à +subir sa mésaventure qu'il avait mis de bravoure à la provoquer. Il +n'en dit rien, sauf dans une préface, et encore en manière d'excuse, +alléguant qu'il avait dû, «au mois de juillet précédent, passer quinze +jours dans un endroit où il n'était nullement incommodé du soleil et +où il jouissait d'un profond loisir.» Rien de plus, c'est le sourire +discret et fin du galant homme.--Outre cela, serviable, obligeant; des +gens qui le priaient de s'employer pour eux s'en allaient déconcertés +par sa froide mine; un mois après, il arrivait chez eux ayant en poche +la faveur demandée. Dans sa correspondance, il lui échappe un mot +frappant que tous ses amis disent très-vrai: «Il m'arrive rarement +de sacrifier les autres à moi-même, et, quand cela m'arrive, j'en ai +tous les remords possibles.»--à la fin de sa vie, on trouvait chez lui +deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu, et dont il +ne semblait pas se soucier beaucoup; un de mes amis le vit les larmes +aux yeux parce que l'une d'elles était malade. Jamais il ne disait +un mot de ses sentiments profonds; voici une correspondance d'amour, +puis d'amitié, qui a duré trente ans; la dernière lettre est datée de +son dernier jour, et l'on ne sait pas le nom de sa correspondante. +Pour qui sait lire ces lettres, il y est gracieux, aimant, délicat, +véritablement amoureux, et, qui le croirait? poète parfois, ému jusqu'à +devenir superstitieux, comme un Allemand lyrique. Cela est si étrange, +qu'il faut citer presque tout.--«Vous aviez été si longtemps sans +m'écrire que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté +d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous écrire. Je visitais les +Arènes de Nîmes avec l'architecte du département, lorsque je vis à +dix pas de moi un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, +le corps gris de lin, avec des ailes rouges, noires et blanches. +Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. +J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. +C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de +semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais +assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de +là , me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre, +car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait +pas de compagnon et son vol était sans bruit comme celui d'un oiseau +nocturne. Le lendemain, je retournai aux Arènes et je revis encore mon +oiseau. J'avais apporté du pain que je lui jetai, mais il n'y toucha +pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant, à la forme +de son bec, qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire +cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait +pas dans le pays d'oiseaux de cette espèce. Enfin, à la dernière visite +que j'ai faite aux Arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché +à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit +et sombre, où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder. Je +me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous +la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que +vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me +voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que +j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où +j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.»--Voilà comment, +même chez un sceptique, le cÅur et l'imagination travaillent; c'est une +«bêtise»; il n'en est pas moins vrai qu'il était sur le seuil du rêve +et dans le grand chemin de l'amour.[2] + +Mais, à côté de l'amoureux, subsistait le critique, et le conflit +des deux personnages dans le même homme produisait des effets +singuliers. En pareil cas, il vaut peut-être mieux n'y pas voir +trop clair.--«Savez-vous bien, disait La Fontaine, que, pour peu que +j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui +aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je +ne manque pas d'y mêler tout ce que j'ai d'encens dans mon magasin.» +C'est peut-être pour cela qu'il était si aimable.--Dans les lettres +de Mérimée, les duretés pleuvent avec les douceurs: «Je vous avouerai +que vous m'avez paru fort embellie au physique, mais point au moral... +Vous avez toujours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur +les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople +ni à Smyrne. Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes +restée enfant en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus +le marché hypocrite... Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en +suis bien fâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien digne +d'une dévote. La mode est au sermon aujourd'hui. Y allez-vous? Il ne +vous manquait plus que cela.»--Et un peu plus tard: «Dans tout ce que +vous dites et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un +sentiment réel un convenu... Au reste, je respecte les convictions, +même celles qui me paraissent le plus absurdes. Il y a en vous beaucoup +d'idées saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de +vous ôter, puisque vous y tenez et que vous n'avez rien à mettre à la +place.» Après deux mois de tendresses, de querelles et de rendez-vous, +il conclut ainsi: «Il me semble que tous les jours vous êtes plus +égoïste. Dans _nous_, vous ne cherchez jamais que _vous._ Plus je +retourne cette idée, plus elle me paraît triste... Nous sommes si +différents, qu'à peine pouvons-nous nous comprendre.» Il paraît qu'il +avait rencontré un caractère aussi rétif et aussi indépendant que le +sien, _a lioness, though tame_, et il l'analyse.--«C'est dommage que +nous ne nous voyions pas le lendemain d'une querelle; je suis sûr que +nous serions parfaitement aimables l'un pour l'autre... Assurément +mon plus grand ennemi, ou, si vous voulez, mon rival dans votre cÅur, +c'est votre orgueil; tout ce qui froisse cet orgueil vous révolte; +vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits +détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise +votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous +abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une +démonstration d'humilité...»--Quatre mois plus tard, et à distance, +après une brouille plus forte: Vous êtes une de ces _chilly women of +the North_, vous ne vivez que par la tête... Adieu, puisque nous ne +pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous +retrouverons peut-être avec plaisir.» Puis, sur un mot affectueux, il +revient.--Mais l'opposition des caractères est toujours la même; il +ne peut souffrir qu'une femme soit femme: «Rarement je vous accuse, +sinon de ce manque de franchise qui me met dans une défiance presque +continuelle avec vous, obligé que je suis de chercher toujours votre +idée sous un déguisement... Pourquoi, après si longtemps que nous +sommes ce que nous sommes l'un à l'autre, êtes-vous encore à réfléchir +plusieurs jours avant de répondre à la question la plus simple?... +Entre votre tête et votre cÅur, je ne sais jamais qui l'emporte; +vous ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison +à votre tête... S'il y a un tort de votre part, c'est assurément +cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de +tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse +à un pygmée. Et cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme.» +Tout cela finit par une bonne et durable amitié.--Mais n'admirez-vous +pas cette manière agréable de faire sa cour? On se rencontrait au +Louvre, à Versailles, dans les bois des environs; on s'y promenait +tête à tête, en secret, longuement, même en janvier, plusieurs fois +par semaine; il admirait «une radieuse physionomie, de fines attaches, +une blanche main, de superbes cheveux noirs», une intelligence et une +instruction dignes de la sienne, les grâces d'une beauté originale, +les attraits d'une culture composite, les séductions d'une toilette +et d'une coquetterie savantes; il respirait le parfum exquis d'une +éducation si choisie et d'une «nature si raffinée, qu'elles résumaient +pour lui toute une civilisation»; bref, il était sous le charme. Au +retour, l'observateur reprenait son office; il démêlait le sens d'une +réponse, d'un geste; il se détachait de son sentiment pour juger un +caractère; il écrivait des vérités et des épigrammes que le lendemain +on lui rendait. + +Tel il fut dans sa vie, tel on le retrouve dans ses livres. Il a +écrit et étudié en amateur, passant d'un sujet à un autre, selon +l'occasion et sa fantaisie, sans se donner à une science, sans se +mettre au service d'une idée. Ce n'était pas faute d'application ou de +compétence. Au contraire, peu d'hommes ont été plus et mieux instruits. +Il possédait six langues, avec leur littérature et leur histoire; +l'italien, le grec, le latin, l'anglais, l'espagnol et le russe; je +crois qu'en outre il lisait l'allemand. De temps en temps, une phrase +de sa correspondance, une note montre à quel point il avait poussé +ces études. Il parlait _caló_, de manière à étonner les bohémiens +d'Espagne. Il entendait les divers dialectes espagnols et déchiffrait +les vieilles chartes catalanes. 11 savait la métrique des vers anglais. +Ceux-là seuls qui ont étudié une littérature entière, dans l'imprimé +et dans le manuscrit, pendant les quatre ou cinq âges successifs de +la langue, du style et de l'orthographe, peuvent apprécier ce qu'il +faut de facilité et d'efforts pour savoir l'espagnol comme l'auteur +de _Don Pèdre_, et le russe comme l'auteur des _Cosaques_ et du _Faux +Démétrius._ Il était naturellement doué pour les langues, et en avait +appris jusque dans l'âge mûr: vers la fin de sa vie, il devenait +philologue et s'adonnait à Cannes aux minutieuses études qui composent +la grammaire comparée.--à cette connaissance des livres, il avait +ajouté celle des monuments; ses rapports prouvent qu'il était devenu +spécial pour ceux de France; il comprenait non-seulement l'effet, +mais la technique, de l'architecture. Il avait étudié chaque vieille +église sur place, avec l'aide des meilleurs architectes; sa mémoire +locale était excellente et exercée: né dans une famille de peintres, +il avait manié le pinceau et faisait bien l'aquarelle; bref, en +ceci comme en tout sujet, il était allé au fond des choses; ayant +l'horreur des phrases spécieuses, il n'écrivait qu'après avoir touché +le détail probant. On trouverait difficilement une tête d'historien +dans laquelle la collection préalable, bibliothèque et musée, soit si +complète.--Ajoutez-y des dons encore plus rares, ceux qui permettent +de faire revivre ces débris morts, je veux dire l'expérience de la +vie et l'imagination lucide. Il avait beaucoup voyagé, deux fois en +Grèce et en Orient, douze ou quinze fois en Angleterre, en Espagne et +ailleurs, et partout il avait observé les mÅurs, non-seulement de la +bonne compagnie, mais de la mauvaise. «J'ai mangé plus d'une fois à +la gamelle avec des gens qu'un Anglais ne regarderait pas, de peur de +perdre le respect qu'il a pour son propre Åil. J'ai bu à la même outre +qu'un galérien.» Il avait vécu familièrement avec des gitanos et des +toréadors. Il faisait des contes le soir à une assemblée de paysans et +de paysannes de l'Ardèche. Un des endroits où il se trouvait le mieux +à sa place, c'était dans une venta espagnole, avec «des muletiers et +des paysannes d'Andalousie». Il cherchait des types frustes et intacts, +«par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce +humaine», et formait dans sa mémoire une galerie de caractères vivants, +la plus précieuse de toutes; car les autres, celles des livres et des +édifices, sont des coquilles jadis habitées, maintenant vides, dont +on ne comprend la structure qu'en se figurant, d'après les espèces +survivantes, les espèces qui ont vécu. Par une divination vive, exacte +et prompte, il faisait cette reconstruction mentale. On voit par la +_Chronique de Charles IX_, par les _Débuts d'un Aventurier_, par le +_Théâtre de Clara Cazul_, que tel est son procédé involontaire. Ses +lectures aboutissent naturellement à la demi-vision de l'artiste, à la +mise en scène, au roman qui ranime le passé. Avec tant d'acquis et des +facultés si belles, il eût pu prendre dans l'histoire et dans l'art une +place à la fois très-grande et très-haute; il n'a pris qu'une place +moyenne dans l'histoire, et une place haute mais étroite dans l'art. + +C'est qu'il se défiait, et que trop de défiance est nuisible. Pour +obtenir d'une étude tout ce qu'elle peut donner, il faut, je crois, +se donner tout entier à elle, l'épouser, ne pas la traiter comme une +maîtresse avec qui l'on s'enferme deux ou trois ans, sauf à recommencer +ensuite avec une autre. Un homme ne produit tout ce dont il est +capable que, lorsque ayant conçu quelque forme d'art, quelque méthode +de science, bref, quelque idée générale, il la trouve si belle, qu'il +la préfère à tout, notamment à lui-même, et l'adore comme une déesse +qu'il est trop heureux de servir. Mérimée aussi pouvait s'éprendre et +adorer; mais, au bout d'un temps, le critique en lui se réveillait, +jugeait la déesse, trouvait qu'elle n'était pas assez divine. Toutes +nos méthodes de science, toutes nos formes d'art, toutes nos idées +générales ont quelque endroit faible; l'insuffisant, l'incertain, le +convenu, le postiche y abondent; il n'y a que l'illusion de l'amour +qui puisse les trouver parfaites, et un sceptique n'est pas longtemps +amoureux. Celui-ci mettait son lorgnon, et dans la belle statue +démêlait le manque d'aplomb, la restauration fausse et spécieuse, +l'attitude de mode: il se dégoûtait et s'en allait, non sans motifs. +Il les indique en passant, ces motifs; il voit ce qu'il y a de hasardé +dans notre philosophie de l'histoire, ce qu'il y a d'inutile dans +notre manie d'érudition, ce qu'il y a d'exagéré dans notre goût pour +le pittoresque, ce qu'il y a d'insipide dans notre peinture du réel. +Que les inventeurs et les badauds acceptent le système ou le style par +amour-propre, ou par niaiserie; pour lui, il s'en défend, ou, s'il +ne s'en est pas défendu, il s'en repent.--«Vers l'an de grâce 1827, +j'étais romantique. Nous disions aux classiques: «Point de salut sans +la _couleur locale._» Nous entendions par couleur locale ce qu'au +XVIIe siècle on appelait les _mÅurs_; mais nous étions très-fiers de +notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose.» Depuis, +ayant fabriqué des poésies illyriques que les savants d'outre-Rhin +traduisirent d'un grand sérieux, il put se vanter d'avoir fait de +la couleur locale. «Mais le procédé était si simple, si facile, que +j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que +je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros de Sophocle +et d'Euripide.»--Vers la fin de sa vie, il évitait de parti pris +toutes les théories; à ses yeux, elles n'étaient bonnes qu'à duper +des philosophes ou à nourrir des professeurs: il n'acceptait et +n'échangeait que des anecdotes, de petits faits d'observation, par +exemple en philologie, la date précise où l'on cesse de rencontrer +dans le vieux français les deux cas survivants de la déclinaison +latine. à force de vouloir la certitude, il desséchait la science +et ne gardait de la plante que le bois sans les fleurs. On ne peut +expliquer autrement la froideur de ses essais historiques, _Don Pèdre, +les Cosaques, le Faux Démétrius, la Guerre sociale, la Conjuration de +Catilina_, études solides, complètes, bien appuyées, bien exposées, +mais dont les personnages ne vivent pas; très-probablement, c'est qu'il +n'a pas voulu les faire vivre. Car, dans un autre écrit, _les Débuts +d'un Aventurier_, reprenant son faux Démétrius, il a fait rentrer la +séve dans la plante, en sorte qu'on peut la voir tour à tour sous les +deux formes, terne et raide dans l'herbier historique, fraîche et verte +dans l'Åuvre d'art. Ãvidemment, quand il préparait dans cet herbier ses +Espagnols du XIVe siècle ou les contemporains de Sylla, il les voyait +par l'Åil intérieur aussi nettement que son aventurier; du moins, cela +ne lui était pas plus difficile; mais il répugnait à nous les faire +voir, n'admettant dans l'histoire que des détails prouvés, se refusant +à nous donner ses divinations pour des faits authentiques, critique au +détriment de son Åuvre, rigoureux jusqu'à se retrancher la meilleure +partie de lui-même et mettre son imagination sous l'interdit. + +Dans ses Åuvres d'art, le critique domine encore, mais presque toujours +avec un office utile, pour restreindre et diriger son talent, comme une +source qu'on enferme dans un tuyau pour qu'elle jaillisse plus mince +et plus serrée. Il avait de naissance plusieurs de ces talents que +nul travail n'acquiert et que son maître Stendhal ne possédait pas, +le don de la mise en scène, du dialogue, du comique, l'art de poser +face à face deux personnages, et de les rendre visibles au lecteur par +le seul échange de leurs paroles. De plus, comme Stendhal, il savait +les caractères et contait bien. Il soumit ces vives facultés à une +discipline sévère, et, par un effort double, entreprit de leur faire +rendre le plus d'Åuvre avec le moins de matière.--Dès l'abord, il +avait beaucoup goûté le théâtre espagnol, qui est tout nerf et toute +action; il en reprit les procédés pour composer sous un faux nom de +petites pièces d'un sens profond et d'intention moderne; chose unique +dans l'histoire littéraire, plusieurs de ces pastiches, l'_Occasion, la +Périchole_, valent des originaux.--Nulle part la saillie des caractères +n'est si nette et si forte que dans ses comédies. Dans _les Mécontents +et dans les Deux Héritages_, chaque personnage, suivant un mot de +Goethe, ressemble à ces montres parfaites, en cristal transparent, +sur lesquelles on voit en même temps l'heure exacte et tout le jeu +du mécanique intérieur. Tous les détails portent et sont chargés de +sens; c'est le propre des grands peintres de dessiner en cinq ou +six coups de crayon une figure qu'on n'oublie plus. Même dans des +pièces moins réussies, par exemple dans _les Espagnols en Danemark_, +il y a des personnages, le lieutenant Charles Leblanc, et sa mère +l'espionne, qui resteront à demeure dans la mémoire humaine.--Au fond, +si un sceptique aussi déterminé avait daigné avoir une esthétique, +il aurait expliqué, je crois, que, pour un connaisseur de l'homme, +chaque homme se réduit à trois ou quatre traits principaux, lesquels +s'expriment complètement par cinq ou six actions significatives; le +reste est dérivé ou indifférent; c'est temps perdu que de le montrer. +Les lecteurs intelligents le devineront, et il ne faut écrire que pour +les lecteurs intelligents. Laisser le bavardage aux bavards, ne prendre +que l'essentiel, ne le traduire aux yeux que par des actions probantes, +concentrer, abréger, résumer la vie, voilà le but de l'art.--Du moins +tel est le sien, et il l'atteint mieux encore dans ses récits que dans +ses comédies; car les exigences de la mise en scène et de l'effet +comique ne surviennent pas pour grossir les traits, charger la vérité, +mettre sur la figure vivante un masque de théâtre.[3] L'écrivain, ayant +moins d'obligations et plus de ressources, peut dessiner plus juste +et moins appuyer. La plupart de ces nouvelles sont des chefs-d'Åuvre, +et il est à croire qu'elles resteront classiques. Il y a de cela +plusieurs raisons.--D'abord, en fait, voici trente ou quarante ans +qu'elles durent, et _Carmen, l'Enlèvement de la Redoute, Colomba, +Matteo Falcone, l'Abbé Aubain, Arsène Guillot, la Vénus d'Ile, la +Partie de trictrac, Tamango_, même _le Vase étrusque_ et _la Double +Méprise_, presque tous ces petits édifices sont aussi intacts qu'au +premier jour. C'est qu'ils sont bâtis en pierres choisies, non en stuc +et autres matériaux de mode. Point de ces descriptions qui passent +au bout de cinquante ans et qui nous ennuient tant aujourd'hui dans +les romans de Walter Scott; point de ces réflexions, dissertations, +explications, que nous trouvons si longues dans les romans de Fielding; +rien que des faits, et les faits sont toujours instructifs. D'autant +plus qu'il n'y met que des faits importants, intelligibles même pour +des hommes d'un autre pays et d'un autre siècle; dans Balzac et dans +Dickens, qui n'ont pas cette précaution, beaucoup de détails minutieux, +locaux ou techniques, tomberont comme un enduit qui s'écaille, ou ne +serviront qu'aux commentaires des commentateurs.--Autre chance de +durée; ces romans sont courts, le plus long n'a qu'un demi-volume, l'un +d'eux, six pages; tous sont clairs, bien composés, rassemblés autour +d'une action simple et d'un effet unique. Or, il faut songer que la +postérité est une sorte d'étrangère, qu'elle n'a pas la complaisance +des contemporains, qu'elle ne tolère pas les ennuyeux, qu'aujourd'hui +peu de personnes supportent les huit volumes de _Clarisse Harlowe_; +bref, que l'attention humaine surchargée finit toujours par faire +faillite; il est prudent, quand après un siècle on lui demande encore +audience, de lui parler un style bref, net et plein.--En outre, il est +sage de lui dire des choses intéressantes et qui l'intéressent. Des +choses intéressantes: cela exclut les événements trop plats ou trop +bourgeois, les caractères trop effacés et trop ordinaires. Des choses +qui l'intéressent: cela veut dire des situations et des passions assez +durables pour qu'après cent ans elles soient encore de circonstance. +Mérimée choisit des types francs, forts, originaux, sortes de médailles +d'un haut relief et d'un métal dur, avec un cadre et des événements +appropriés: le premier combat d'un officier, une vendetta corse, le +dernier voyage d'un négrier, une défaillance de probité, l'exécution +d'un fils par son père, une tragédie intime dans un salon moderne; +presque tous ses contes sont meurtriers, comme ceux de Baudello et +des nouvellistes italiens, et en outre poignants par le sang-froid +du récit, par la précision du trait, par la convergence savante des +détails.--Bien mieux, chacun d'eux, dans sa petite taille, est un +document sur la nature humaine, un document complet et de longue +portée, qu'un philosophe, un moraliste, peut relire tous les ans sans +l'épuiser. Plusieurs dissertations sur l'instinct primitif et sauvage, +des traités savants, comme celui de Schopenhauer sur la métaphysique +de l'amour et de la mort, ne valent pas les cent pages de _Carmen._ Le +cierge d'_Arsène Guillot_ résume beaucoup de volumes sur la religion +du peuple et sur les vrais sentiments des courtisanes. Je ne sais +pas de plus amère prédication contre les méprises de la crédulité ou +de l'imagination, que la Double Méprise et le Vase étrusque. Il est +probable qu'en l'an 2000 on relira la _Partie de trictrac_, pour savoir +ce qu'il en coûte de manquer une fois à l'honneur. Remarquez enfin que +l'auteur n'intervient point pour nous faire la leçon; il s'abstient, +nous laisse conclure; même et de parti pris, il s'efface jusqu'à +paraître absent; les lecteurs futurs auront des égards pour un maître +de maison si poli, si discret, si habile à faire les honneurs de son +logis. Les bonnes manières plaisent toujours, et on ne peut rencontrer +d'hôte mieux élevé. à la porte, il salue ses visiteurs, les introduit, +puis se retire, les laissant libres de tout examiner et critiquer +seuls; il n'est pas importun, il ne se fait pas le cicerone de ses +trésors, jamais on ne le prendra en flagrant délit d'amour-propre. Il +cache son savoir au lieu de le montrer; il semble, à l'écouter, que +chacun aurait pu faire son livre. L'un est une anecdote qu'un de ses +amis lui a contée et qu'il a aussitôt écrite. L'autre est «un extrait» +de Brantôme et d'Aubigné. S'il a fait _les Débuts d'un Aventurier_, +c'est qu'étant au frais, malgré lui, pendant quinze jours, il n'avait +rien de mieux à faire. Pour écrire _la Guzla_, la recette est simple: +se procurer une statistique de l'Illyrie, le voyage de l'abbé Fortis, +apprendre cinq ou six mots de slave. Ce parti pris de ne pas se +surfaire va jusqu'à l'affectation. Il a si grand'peur de paraître +pédant, qu'il fuit jusque dans l'autre extrême, le ton dégagé, le sans +façon de l'homme du monde. Peut-être un jour sera-ce là son endroit +vulnérable; on se demandera si cette ironie perpétuelle n'est pas +voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragédie, s'il +ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aisé +n'est pas l'effet de la contrainte, si le gentleman en lui n'a pas fait +tort à l'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment +dans _la Vénus d'Ille_, il s'en est servi pour mystifier le lecteur. +Ailleurs, dans _Lokis_,[4] une idée saugrenue, à , double entente, +étrange de la part d'un esprit si distingué, gît au fond du conte, +comme un crapaud dans un coffret sculpté. Il paraît qu'il trouvait +plaisir à voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli +visage bien effaré par le dégoût le faisait rire. Presque toujours, il +semble qu'il ait écrit par occasion, pour s'amuser, pour s'occuper, +sans subir l'empire d'une idée, sans concevoir un grand ensemble, sans +se subordonner à une Åuvre.--En ceci comme dans le reste, il était +désenchanté, et à la fin on le trouve dégoûté. Le scepticisme produit +la mélancolie. à ce sujet, sa correspondance est triste; sa santé +défaillit peu à peu; il hivernait régulièrement à Cannes, sentant que +la vie le quittait; il se soignait, se conservait; c'est l'unique +souci qui suive l'homme jusqu'au bout. Il allait tirer de l'arc par +ordonnance de médecin, et peignait, pour se distraire, des vues du +pays; tous les jours, on le rencontrait dans la campagne, marchant +en silence, avec ses deux Anglaises; l'une portait l'arc, l'autre la +boîte aux aquarelles. Il tuait ainsi le temps et prenait patience. Il +allait, par bonté d'âme, nourrir un chat, dans une cabane écartée, à +une demi-lieue de distance; il cherchait des mouches pour un lézard +qu'il nourrissait: c'étaient là ses favoris. Quand le chemin de fer lui +amenait un ami, il se ranimait et sa conversation redevenait charmante; +ses lettres l'étaient toujours; il ne pouvait s'empêcher d'avoir +l'esprit le plus original et le plus exquis. Mais le bonheur lui +manquait; il voyait l'avenir en noir, à peu près tel que nous l'avons +aujourd'hui; avant de clore les yeux, il eut la douleur d'assister à +l'écroulement complet, et mourut le 23 septembre 1870.--Si on essaye +de résumer son caractère et son talent, on trouvera, je pense, que, +né avec un cÅur très-bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en +galant homme, beaucoup travaillé, et produit quelques Åuvres de premier +ordre, il n'a pas pourtant tiré de lui-même tout le service qu'il +pouvait rendre, ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer. +Par crainte d'être dupe, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans +la science, dans l'art,[5] et il a été dupe de sa défiance. On l'est +toujours de quelque chose, et peut-être vaut-il mieux s'y résigner +d'avance. + + +H. TAINE. + +Novembre 1873. + + + +[1] On dirait qu'il s'est peint lui-même dans Saint-Clair, personnage +du _Vase étrusque._ «Il était né avec un cÅur tendre et aimant; mais, à +un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute +la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries +de ses camarades... Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les +dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante... +Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et +d'insouciant... Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de +ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.»--Darcy, dans +_la Double Méprise_, est encore un caractère analogue au sien. + +[2] Voici de lui une action généreuse et délicate; Béranger, en cas +pareil, en fit une semblable: «J'allais être amoureux quand je suis +parti pour l'Espagne. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais +rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise, +celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir +sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les +choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même +très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait.» + +[3] Le Résident dans _les Espagnols en Danemark_, le Comte et les +autres gentilshommes dans _les Mécontents_, Kermouton et le marchand +do beurre dans _les Deux Héritages._ Mais, en revanche, quels résumés +vrais que les caractères de Clémence, de Sévin et de miss Jackson! + +[4] Lettres à une Inconnue, II, 333, 335. + +[5] Lettres à une Inconnue, I, 8. «Défaites-vous de votre optimisme, et +figurez-vous bien que nous sommes dans ce momie pour nous battre envers +et contre tous... Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de +faire le mal pour le plaisir de le faire.» + + + + +LETTRES + +à + +UNE INCONNUE + + + + +I + +Paris, jeudi. + + +J'ai reçu _in due time_ votre lettre. Tout est mystérieux en vous, +et les mêmes causes vous font agir précisément de la manière opposée +à celle dont se conduiraient les autres mortelles. Vous allez à la +campagne, bien;... c'est-à -dire que vous aurez tout le temps d'écrire; +car, là , les journées sont longues, et le désÅuvrement porte à écrire +des lettres. En même temps, la surveillance et l'inquiétude de votre +dragon étant moins gênées par les occupations réglées de la ville, vous +aurez plus de questions à subir quand il vous arrivera des lettres. +D'ailleurs, dans un château, l'arrivée d'une lettre est un événement. +Point du tout; vous ne pouvez pas écrire, mais, en revanche, vous +pouvez recevoir force lettres. Je commence à me faire à vos façons +et je ne suis plus guère surpris de rien. Au reste, je vous en prie, +épargnez-moi et ne mettez pas à une trop rude épreuve cette malheureuse +disposition que j'ai prise, je ne sais comment, de trouver bien tout ce +qui est de vous. + +J'ai souvenance d'avoir été peut-être un peu trop franc dans ma +dernière lettre en vous parlant de mon caractère. Un vieux diplomate de +mes amis, homme très-fin, m'a dit souvent: «Ne dites jamais de mal de +vous-même. Vos amis en diront toujours assez.» Je commence à craindre +que vous ne preniez au pied de la lettre tout le mal que je disais de +moi-même. Figurez-vous que ma grande vertu, c'est la modestie; je la +porte à l'excès et je tremble que cela ne me nuise dans votre esprit. +Une autre fois, quand je me sentirai mieux inspiré, je vous ferai la +nomenclature exacte de toutes mes qualités. La liste sera longue. +Aujourd'hui, je suis un peu malade, et je n'ose me lancer dans cette +«progression à l'infini». + +Devinez en mille où j'étais samedi soir, ce que je faisais à minuit. +J'étais sur la plate-forme d'une des tours de Notre-Dame, et je buvais +de l'orangeade, et je prenais des glaces en compagnie de quatre de +mes amis et d'une lune admirable; le tout accompagné d'un gros hibou +qui battait des ailes autour de nous. C'est, en vérité, un fort beau +spectacle que Paris au clair de lune et à cette heure. Cela ressemble +à ces villes dont on parle dans _les Mille et une Nuits_, où les +habitants ont été enchantés pendant leur sommeil. Les Parisiens se +couchent à minuit en général, bien sots en cela. Notre _party_ était +assez curieuse: il y avait quatre nations représentées, chacun pensant +d'une manière différente. L'ennui, c'est qu'il y avait quelques-uns de +nous qui, en présence de la lune et du hibou, se sont crus obligés de +prendre le ton poétique et de dire des lieux communs. Au fait, peu à +peu tout le monde s'est mis à déraisonner. + +Je ne sais comment et par quel enchaînement d'idées cette soirée +semi-poétique me fait penser à une autre qui ne l'était pas du tout. +J'ai été à un bal donné par des jeunes gens de mes amis, où étaient +invitées toutes les figurantes de l'Opéra. Ces femmes sont bêtes +pour la plupart; mais j'ai remarqué combien elles sont supérieures +en délicatesse morale aux hommes de leur classe. Il n'y a qu'un seul +vice qui les sépare des autres femmes: c'est la pauvreté. Toutes ces +rhapsodies vont vous édifier singulièrement. Aussi je me hâte de +terminer, ce que j'aurais dû faire beaucoup plus tôt. + +Adieu. Ne m'en voulez pas pour la peinture peu flattée que je vous ai +faite de moi-même. + + + + +II + +Paris. + + +La franchise et la vérité sont rarement bonnes auprès des femmes, elles +sont presque toujours mauvaises. Voilà que vous me regardez comme un +Sardanapale, parce que j'ai été à un bal de figurantes d'Opéra. Vous me +reprochez cette soirée comme un crime, et vous me reprochez comme un +plus grand crime encore de faire l'éloge de ces pauvres filles. Je le +répète, rendez-les riches, et il ne leur restera plus que leurs bonnes +qualités. Mais l'aristocratie a élevé des barrières insurmontables +entre les différentes classes de la société, afin qu'on ne puisse +voir combien ce qui se passe au delà de la barrière ressemble à ce +qui se passe en deçà . Je veux vous conter une histoire d'Opéra que +j'ai apprise dans cette société si perverse. Dans une maison de la +rue Saint-Honoré, il y avait une pauvre femme qui ne sortait jamais +d'une petite chambre sous les toits, qu'elle louait moyennant 3 francs +par mois. Elle avait une fille de douze ans toujours très-bien tenue, +très-réservée et qui ne parlait à personne. Cette petite sortait trois +fois la semaine dans l'après-midi, et rentrait seule à minuit. On +sut quelle était figurante à l'Opéra. Un jour, elle descend chez le +portier et demande une chandelle allumée. On la lui donne. La portière, +surprise de ne pas la voir redescendre, monte à son grenier, trouve la +femme morte sur son grabat, et la petite fille occupée à brûler une +énorme quantité de lettres qu'elle tirait d'une fort grande malle. +Elle dit: «Ma mère est morte cette nuit, et elle m'a chargée de brûler +toutes ses lettres sans les lire.» Cette enfant n'a jamais su le +véritable nom de sa mère; elle se trouve maintenant absolument seule au +monde, et n'ayant d'autre ressource que celle de faire les vautours, +les singes ou les diables à l'Opéra. + +Le dernier conseil de sa mère a été pour l'engager à être bien sage et +à continuer à être figurante à l'Opéra. Elle est d'ailleurs fort sage, +très-dévote et ne se soucie guère de raconter son histoire. Veuillez +me dire si cette petite fille n'a pas infiniment plus de mérite à +mener la vie qu'elle mène, que vous n'en avez, vous qui jouissez du +bonheur singulier d'un entourage irréprochable et d'une nature si +raffinée, quelle résume un peu pour moi toute une civilisation. Il faut +vous dire la vérité. Je ne supporte la mauvaise société qu'à de rares +intervalles, et par une curiosité inépuisable de toutes les variétés +de l'espèce humaine. Je n'ose jamais aborder la mauvaise société en +hommes. Il y a là quelque chose de trop repoussant, surtout chez nous; +car, en Espagne, j'ai toujours eu des muletiers et des toreros pour +amis. J'ai mangé plus d'une fois à la gamelle avec des gens qu'un +Anglais ne regarderait pas, de peur de perdre le respect qu'il a pour +son propre Åil. J'ai même bu à la même outre qu'un galérien. Il faut +dire aussi qu'il n'y avait que cette outre et qu'il faut boire quand +on a soif.--Ne croyez pas pour cela que j'aie une prédilection pour la +canaille. J'aime simplement à voir d'autres mÅurs, d'autres figures, +à entendre un autre langage. Les idées sont toujours les mêmes, et, +si l'on fait abstraction de tout ce qui est convention ou règle, je +crois qu'il y a du savoir-vivre ailleurs que dans un salon du faubourg +Saint-Germain. Tout cela est de l'arabe pour vous, et je ne sais +pourquoi je vous le dis. + + +8 août. + + +J'ai été longtemps sans finir cette lettre. Ma mère a été fort malade +et moi très-inquiet. Elle est maintenant hors de danger, et j'espère +que, dans quelques jours, elle sera en parfaite santé. Je ne puis +supporter l'inquiétude, et, pendant le temps du danger, j'ai été tout à +fait bête. + +Adieu. + +_P.-S._--L'aquarelle que je vous destinais ne tourne pas à bien, et je +la trouve si mauvaise, qu'il est probable que je ne vous l'enverrai +pas. Que cela ne vous empêche pas de me donner la tapisserie que +vous me destinez. Tâchez de choisir un messager sûr. Règle générale: +ne prenez jamais une femme pour confidente; tôt ou tard, vous vous +en repentiriez. Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de +faire le mal pour le plaisir de le faire. Défaites-vous de vos idées +d'optimisme et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour +nous battre envers et contre tous. à ce propos, je vous dirai qu'un +savant de mes amis, qui lit les hiéroglyphes, m'a dit que, sur les +cercueils égyptiens, on lisait très-souvent ces deux mots: _Vie; +guerre_; ce qui prouve que je n'ai pas inventé la maxime que je viens +de vous donner. Cela s'écrit en hiéroglyphe de la sorte [img]. Le +premier caractère veut dire _vie_; il représente, je crois, un de ces +vases appelés canopes. L'autre est une abréviation d'un bouclier avec +un bras tenant un lance. _There's science for you._ + +Adieu encore. + + + + +III + +Paris. + + +Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des +fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous +êtes pour moi. à la première question, je ne puis avoir de réponse; +pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de +quatorze ans que j'élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit +tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours: _Can +any virtue exist without religion?_ Avez-vous lu _Tom Jones_, livre +aussi immoral que tous les miens ensemble. Si on vous l'a défendu, vous +l'aurez lu très-certainement. Quelle drôle d'éducation vous recevez +en Angleterre! à quoi sert-elle? On s'essouffle à prêcher pendant +longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat que cette jeune +fille a désiré précisément connaître l'être immoral pour lequel on +s'était flatté de lui imposer de l'aversion. Quelle admirable histoire +que celle du serpent! Je voudrais que lady M... lût cette lettre. +Heureusement qu'elle s'évanouirait vers la dixième ligne. + +En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il +m'a semblé qu'il y avait en apparence peu de suite et d'enchaînement +dans les idées. Erreur! Mais j'écris à mesure que je pense, et, comme +ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé +de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme +vous et biffer toute la première page; mais j'aime mieux l'abandonner +à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je +suis très-préoccupé en ce moment d'une affaire qui m'intéresse et qui, +je l'avoue à ma honte, réside opiniâtrément dans une moitié de mon +cerveau, tandis que l'autre est toute remplie de vous. J'aime assez le +portrait que vous faites de vous-même. Il ne me paraît pas trop flatté, +et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement. . . . + +. . . . . . . . . . . . + +Je vous étudie avec une vive curiosité. J'ai des théories sur les plus +petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles, +etc., et j'attache beaucoup d'importance à tout cela, parce que j'ai +découvert qu'il y a un rapport certain entre le caractère des femmes +et le caprice (ou la liaison d'idées et le raisonnement, pour mieux +dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple, +on me doit d'avoir démontré qu'une femme qui porte des robes bleues +est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile, +mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie +une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu'on ne peut +rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je +pourrai vous envoyer dans une lettre. + +J'ai été l'autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur +la rivière une grande quantité de petits canots à voile portant +toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient +plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots +avaient abordé, et du plus grand sort un homme d'une quarantaine +d'années, qui avait un tambour et qui tambourinait pour s'amuser. +Tandis que j'admirais l'organisation musicale de cet animal, une femme +de vingt-trois ans à peu près s'approche de lui, l'appelle monstre, +lui dit qu'elle l'avait suivi depuis Paris et que, s'il ne voulait +pas l'admettre dans sa société, il s'en repentirait. Tout cela se +passait sur le rivage dont notre canot était éloigné de vingt pas. +L'homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la +femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu'il ne +voulait pas d'elle dans son bateau. Là -dessus, elle court au canot +qui était amarré le plus loin du rivage et s'élance dans la rivière +en nous éclaboussant indignement. Bien qu'elle eût éteint mon cigare, +l'indignation ne m'empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer +aussitôt, avant qu'elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant +de désespoir n'avait pas bougé et marmottait entre ses dents: «Pourquoi +la retirer, si elle avait envie de se noyer?» Nous avons mis la femme +dans un cabaret, et, comme il se faisait tard et que l'heure du dîner +approchait, nous l'avons abandonnée aux soins de la cabaretière. + +Comment se fait-il que les hommes les plus indifférents soient les plus +aimés? C'est ce que je me demandais, tout en descendant la Seine, ce +que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le +savez. + +Adieu. Ãcrivez-moi souvent, soyons amis et excusez le décousu de ma +lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi. + + + + +IV + + +_Mariquita de mi alma_ (c'est ainsi que je commencerais si nous étions +à Grenade), j'ai reçu votre lettre dans un de ces moments de mélancolie +où l'on ne voit la vie qu'au travers d'un verre noir. Comme votre +épître n'est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n'a pas +peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais +vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement. Immédiatement, +parce que vous m'aviez fait une espèce de reproche indirect, et +sèchement parce que j'étais furieux contre vous. J'ai été dérangé +au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m'a empêché de vous +écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd'hui le temps est beau; +mon humeur s'est adoucie tellement, que je ne veux plus vous écrire +que d'un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc +pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m'ont +fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela +avec d'autant plus de plaisir qu'en vérité, je crois que, malgré la +colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre +disposition d'esprit. Un passage de votre lettre m'a fait rire tout +seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites _short +and sweet_: Mon amour est promis, sans préparation, pour amener le +gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous +dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez: «Je suis +engagée pour la contredanse.» Fort bien. à ce qu'il paraît, j'ai bien +employé mon temps à disputer avec vous sur l'amour, le mariage et le +reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu'on vous +dit: «Aimez monsieur,» on aime. Avez-vous promis par un engagement +signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes? Quand j'étais +écolier, je reçus d'une couturière un billet surmonté de deux cÅurs +enflammés réunis comme il suit: [img02]; de plus, une déclaration +fort tendre. Mon maître d'études commença par me prendre mon billet, +et l'on me mit en prison. Puis l'objet de cette naissante passion +se consola avec le cruel maître d'études. Il n'y a rien qui soit +plus fatal que les engagements pour ceux au profit desquels ils sont +souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais +sérieusement qu'il vous serait impossible de ne pas m'aimer? Comment ne +m'aimeriez-vous pas, vous qui ne m'avez pas fait de promesses, puisque +la première loi de la nature, c'est de prendre en grippe tout ce qui +a l'air d'une obligation? Et, en effet, toute obligation est de sa +nature ennuyeuse. Enfin, de tout cela, si j'avais moins de modestie, +je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre +amour à quelqu'un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n'avez rien +promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que +vous ne voulez plus de mon aquarelle, j'ai assez grande envie de vous +l'envoyer. J'en étais mécontent et j'avais commencé une copie d'une +infante Marguerite, d'après Velasquez, que je voulais vous donner. +Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs +comme moi. J'ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j'en +suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos +ordres. Je vous l'enverrai quand vous voudrez. Mais son transport +est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s'amusent +quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien +garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c'est qu'elle est si mauvaise, +qu'il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi +vos ordres. J'espère que vous serez à Paris vers le milieu d'octobre. +Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je +ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j'avais +l'intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie +d'Amsterdam. Mais, si j'avais la certitude de vous voir, je renoncerais +à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez +que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam. +Pourtant, décidez. Votre vanité va vous faire dire ici: «Le beau +sacrifice de ne me préférer qu'à de grosses Flamandes bien blanches et +bien harengères, et en peinture encore!» Oui, c'est un sacrifice et +un très-grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi +très-vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très-incertaine +que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible +où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j'aurais tout +lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes... + +Vous me paraissez dévote, superstitieuse même.--Je pense en ce moment +à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer +dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait +dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien +assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu +que l'_Ingles_ (c'est-à -dire moi), tout voyageur est Anglais, ne +jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de +parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller +les chevaux. Voyez Tristram Shandy. J'aime beaucoup votre histoire du +portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans +une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous +me demandez qu'elle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous +dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute, +parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de +confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous +deviendrons amis et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le +plus grand que quelqu'un à qui je pourrais dire toutes mes pensées +passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi. +Je suis dévoré du désir d'une réponse de vous. Soyez assez bonne pour +ne pas me la faire attendre. + +Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise +respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix. + + + + +V + +25 septembre. + + +Votre lettre m'a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus +ennuyeuses affaires du monde, et je n'ai pas le temps de me soigner. +J'ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement +maussade. Mais, dans quelques jours, je me propose de me dorloter et de +me guérir. + +Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans +l'espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez +pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons +particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec +moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs. +Seulement, je vous prie de me dire _really truly_ si vous en avez. +N'êtes-vous pas plutôt préoccupée d'un enfantillage? Peut-être vous +a-t-on fait, à mon sujet, quelque sermon dont vous êtes encore toute +pénétrée. Vous auriez bien tort d'avoir peur de moi. Votre prudence +naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me +voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a +quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant, je suis trop +_vieux_ et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux, +parce que mes illusions m'ont procuré bien des _desengaños_ sur +l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne. +C'est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon +voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait +une grande sottise: celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur +dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la +perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je +sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être +fait. Vous vous rappelez ma morale; «L'amour fait tout excuser, +mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour.» Soyez persuadée +que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes +amis. Conclusion: je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous +l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en +vous ce que je cherche depuis longtemps: une femme dont je ne sois pas +amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons +probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites +pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera. + +Mon moine est prêt. à la première occasion, je vous enverrai donc ce +moine et sa monture. L'infante n'étant pas achevée, et étant trop mal +commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira +de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j'aurai le temps. +Je meurs d'envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me +creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je +néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je +crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C'est +qu'à mesure que j'écris une phrase, il m'en vient une autre à l'esprit, +laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit +terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l'influence +là -haut, tâchez de m'obtenir un peu de santé ou tout au moins de +résignation; car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais +la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je +pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me +semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons +rompus que je vous écris; et encore songez qu'il y a cet avantage que +les paroles volent et que les écrits restent. + +Au surplus, ce n'est pas l'idée d'être un jour imprimé tout vif ou +posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le +courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste. +Mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu +encore une fois. Vous voyez que, si le cÅur vous en dit, vous avez tout +le temps de m'écrire. + +_P.-S._--26 septembre.--Je suis encore plus triste qu'hier. Je souffre +horriblement. Mais, si vous n'avez jamais éprouvé par vous-même ce que +c'est qu'une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c'est qu'une +douleur vague qui est très-vive pourtant. Elle a cela de particulier +qu'elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la +campagne avec vous; vous me guéririez, j'en suis sûr. Adieu. Si je +meurs cette année, vous aurez le regret de ne m'avoir guère connu. + + + + +VI + + +Savez-vous que vous êtes quelquefois bien aimable? Je ne dis pas +cela pour vous faire un reproche sous un froid compliment; mais je +voudrais bien recevoir souvent de vous des lettres comme la dernière. +Malheureusement, vous n'êtes pas toujours pour moi dans d'aussi +charitables dispositions. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce +que votre lettre ne m'a été remise qu'hier soir, à mon retour d'une +petite excursion que j'ai faite. J'ai passé quatre jours dans une +solitude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car +je n'appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés +à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre. J'ai +fait, pendant cette retraite, les réflexions les plus tristes du monde, +sur moi, sur mon avenir, sur mes amis, etc. Si j'avais eu l'esprit +d'attendre votre lettre, elle aurait donné une tout autre tournure à +mes idées. «J'aurais emporté du bonheur pour une semaine au moins.» +J'admire beaucoup votre descente chez ce brave M. Y... Votre courage +me plaît singulièrement. Je ne vous aurais jamais crue capable d'un +tel _capricho_, et je vous en aime encore davantage. Il est vrai que +le souvenir de vos splendid _black eyes_ est peut-être pour quelque +chose dans mon admiration. Pourtant, vieux comme je suis, je suis +presque insensible à la beauté. Je me dis que «cela ne gâte rien»; +mais je vous assure qu'en entendant dire par un homme très-difficile +que vous étiez fort jolie, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de +tristesse. Voici pourquoi (d'abord persuadez-vous bien que je ne suis +pas le moins du monde amoureux de vous): je suis horriblement jaloux, +jaloux de mes amis, et je m'afflige en pensant que votre beauté vous +expose aux soins et aux attentions d'un tas de gens qui ne peuvent vous +apprécier et qui ne voient en vous que ce qui m'occupe le moins. En +vérité, je suis d'une humeur affreuse en pensant à cette cérémonie où +vous allez assister. Rien ne me rend plus mélancolique qu'un mariage. +Les Turcs, qui marchandent une femme en l'examinant comme un mouton +gras, valent bien mieux que nous qui avons mis sur ce vil marché un +vernis d'hypocrisie, hélas! bien transparent. Je me suis demandé bien +souvent ce que je pourrais dire à une femme le premier jour de ma noce, +et je n'ai rien trouvé de possible, si ce n'est un compliment sur son +bonnet de nuit. Le diable, heureusement, est bien fin s'il m'attrape +à pareille fête. Le rôle de la femme est bien plus facile que celui +de l'homme. Un jour comme celui-là , elle se modèle sur l'Iphigénie de +Racine; mais, si elle observe un peu, que de drôles de choses elle doit +voir!--Vous me direz si la fête a été belle. On va vous faire la cour +et vous régaler d'allusions au bonheur domestique. Les Andalous disent, +quand ils sont en colère: _Mataria el sol à puñaladas si no fuese por +miedo de dejar el mundo a oscuras!_ + +Depuis le 28 septembre, jour de ma naissance, une suite non interrompue +de petits malheurs est venue m'assaillir. Ajoutez à cela que ma +poitrine va de mal en pis et que je souffre horriblement. Je +retarderai mon voyage en Angleterre jusqu'au milieu de novembre. +Si vous ne voulez pas me voir à Londres, il faut y renoncer; mais +je veux voir les élections. Je vous rattraperai bientôt après à +Paris, où le hasard nous rapprochera si votre volonté persiste à +nous séparer. Toutes vos raisons sont pitoyables et ne valent pas la +peine d'être réfutées, d'autant plus que vous savez bien vous-même +qu'elles n'ont aucune importance. Vous faites la railleuse quand vous +dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je +suis laid et très-capricieux d'humeur, toujours distrait et souvent +taquin et méchant lorsque je souffre. Qu'y a-t-il là qui ne soit bien +rassurant?--Vous ne vous éprendrez jamais de moi, soyez tranquille. +Les prédictions confiantes que vous me faites ne peuvent se réaliser. +Vous n'êtes pas pythonisse. Or, en vérité, les chances de mort pour moi +sont augmentées cette année. Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce +qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais, +pour vous faire enrager, je vous laisserai par testament une suite +manuscrite de la _guzla_ qui vous a tant fait rire. Vous participez +de l'ange et du démon, mais beaucoup plus du dernier. Vous m'appelez +tentateur. Osez dire que ce nom ne vous convient pas beaucoup mieux +qu'à moi! N'avez-vous pas jeté un appât à moi, pauvre petit poisson; +puis, maintenant que vous me tenez au bout de votre hameçon, vous me +faites danser entre le ciel et l'eau jusqu'à ce qu'il vous plaise, +quand vous serez lasse du jeu, de couper le fil; et alors j'en serai +pour l'hameçon dans le bec et je ne pourrai plus trouver le pêcheur. Je +vous sais gré de votre franchise à m'avouer que vous avez lu la lettre +que M. V... m'écrivait et dont il vous avait chargée. Je l'avais bien +deviné, car, depuis Ãve, toutes se ressemblent en ce point. J'aurais +voulu que cette lettre fût plus intéressante; mais je suppose que, +malgré ses lunettes, vous trouvez M. V... homme de goût. Je deviens +méchant parce que je souffre. Je pense à la promesse que vous m'avez +faite d'un _schizzo_,--promesse que vous m'avez faite sans que je +l'eusse sollicitée,--et je me sens radouci. J'attends le _schizzo_ avec +la plus grande dévotion.--Adieu, _niña de mis ojos_; je vous promets +de n'être jamais amoureux de vous. Je ne veux plus être amoureux, +mais je voudrais avoir un ami féminin. Si je vous voyais souvent, et +si vous êtes telle que je le crois, je vous aimerais bien de vraie et +platonique amitié. Tâchez donc de faire en sorte que nous puissions +nous voir quand vous serez à Paris. Faudra-t-il que nous attendions une +réponse pendant des jours entiers? Adieu encore une fois. Plaignez-moi, +car je suis bien triste et j'ai mille raisons pour l'être. + + + + +VII + + +Lady M... m'a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela +étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai +déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en +relation avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que +j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant +changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref, +à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient. +Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n'ayez +point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi +franchement. + +Je vous proteste que, depuis le 28 septembre, je n'ai eu que des +contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était +encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L'autre nuit, +ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères +dont j'ai été accablé depuis quinze jours, et je n'y trouvais qu'une +seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non +moins aimable que vous me faisiez d'un _schizzo._ C'est bien maintenant +que j'ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous. +_Mariquita de mi vida_ (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu'à +vos noces), j'avais une pierre superbe, bien taillée, brillante, +scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant +que je n'aurais pas troqué pour celui du Grand Mogol.--Pas du tout! +voilà qu'il se trouve que ce n'est qu'une pierre fausse. Un chimiste +de mes amis vient de m'en faire l'analyse. Figurez-vous un peu mon +désappointement. J'ai passé bien du temps à penser à ce prétendu +diamant et au bonheur de l'avoir trouvé. + +Maintenant, il faut que je passe autant de temps (encore plus) à me +persuader que ce n'était qu'une pierre fausse. + +Tout cela n'est qu'un apologue. J'ai dîné avant-hier avec le diamant +faux et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère, +j'ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j'ai +fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que +j'ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais, en vérité, +pourquoi je vous dis tout cela! surtout si nous allons nous oublier +prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande +à vos prières,--_angel in thy orisons_, etc. + +Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera +sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l'envoyer réclamer mardi +chez M. V..., Pall-Mall. + +Excusez la démence de cette lettre, j'ai de tristes affaires en tête. + + + + +VIII + + +Mon cher ami féminin, + +Nous devenons fort tendres. Vous me dites: _Amigo de mi alma_; ce qui +est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de +nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l'avant-dernière lettre +que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j'en +étais en peine. Ayez plus d'exactitude à l'avenir. C'est bien à vous +à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné! +Que voulez-vous de plus sur l'histoire du diamant, si ce n'est son +nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et +ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien à +nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu. +Ãcoutez le rêve que j'ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes +sincère, interprétez-le. _Methought_ que nous étions tous les deux à +Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous +étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de +quelque six pieds qui séparait le jardin d'un jardin voisin beaucoup +plus bas. Moi, j'étais en face de vous, et nous causions en Valencien, +à ce qu'il me semblait.--_Nota bene_ que je n'entends le valencien +qu'avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve +quand on parle une langue qu'on ne sait pas? Par désÅuvrement, et comme +c'est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le +jardin d'en bas. Il y avait un banc aussi adossé contre le mur, et sur +ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le +jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l'instant de +très-mauvaise humeur, mais je n'en montrai rien d'abord. Le diamant +leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas +autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et +je vous dis, de l'air du monde le plus naturel et sans vous parler du +diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait +de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre +était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m'aider, et, sans me +faire de questions (ce qui n'est pas naturel), à force de pousser, nous +parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions +à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s'écroula, et nous +tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J'ignore la +suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène, +je vous envoie un dessin. Je n'ai pu voir la figure du jardinier, dont +j'enrage. + +Vous êtes bien aimable, je vous le dis souvent depuis quelque temps. +Vous êtes bien aimable d'avoir répondu à la question que je vous ai +adressée dernièrement. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre +réponse m'a plu. Vous m'avez dit même, et peut-être involontairement, +plusieurs choses qui m'ont fait plaisir, et surtout que le mari d'une +femme qui vous ressemblerait vous inspirerait une véritable compassion. +Je le crois sans beaucoup de peine, et j'ajoute qu'il n'y aurait +personne de plus malheureux, si ce n'est un homme qui vous aimerait. +Vous devez être froide et moqueuse dans vos mauvaises humeurs, avec une +fierté insurmontable qui vous empêche de dire: «J'ai tort.» Ajoutez +à cela l'énergie de votre caractère qui doit vous faire mépriser les +larmes et les plaintes. Lorsque, par la suite du temps et la force +des choses, nous serons amis, c'est alors que l'on verra lequel de +nous deux sait le mieux tourmenter l'autre. Les cheveux m'en dressent +à la tête rien que d'y penser. Ai-je bien interprété votre _mais?_ +Soyez sûre que, malgré vos résolutions, nos fils sont trop mêlés pour +que nous ne nous retrouvions pas dans le monde quelque jour. Je meurs +d'envie de causer avec vous. Il me semble que je serais parfaitement +heureux si je savais que je vous verrai ce soir. + +à propos, vous avez tort de suspecter la curiosité de M. V... Fût-elle +égale à la vôtre, ce qui n'est pas possible, M. V... est un Caton, et +il mettrait bon ordre à ce qu'il n'y eût pas de bris de scellés. Ainsi, +envoyez-lui le _schizzo_ sous cachet et ne craignez aucune indiscrétion +de sa part. Je voudrais vous voir au moment où vous écrivez: _Amigo +de mi alma._ Quand vous ferez faire votre portrait pour moi, dites +cela intérieurement, au lieu de «petite pomme d'api», comme disent +les dames qui veulent donner à leur bouche un tour gracieux.--Faites +donc que nous nous voyions sans mystère et comme de bons amis. Vous +serez sans doute désolée d'apprendre que je me porte fort mal et que +je m'ennuie horriblement. Venez bientôt à Paris, chère Mariquita, et +rendez-moi amoureux. Je ne m'ennuierai plus alors, et, pour la peine, +je vous rendrai bien malheureuse par mes humeurs. Depuis quelque temps, +votre écriture devient bien lâche et vos lettres bien courtes. Je suis +très-convaincu que vous n'avez d'amour pour personne et que vous n'en +aurez jamais. Cependant, vous comprenez assez bien la théorie. + +Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre +bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez à +Paris, enfin pour que nous devenions amis. + + + + +IX + + +_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre +indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra, +vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues +lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une +sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part, +mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire. +Ãcrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce +que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de +cÅur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses +comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre +nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère +nommé cÅur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais +le viscère nommé cÅur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e +degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et +vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cÅur!» car c'est la grande +prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de +poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent +avoir un cÅur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cÅur pour +tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon +temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux +que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en +comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps +des passions sera venu. + +Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque +chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne +grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir, +non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce +que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans +votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je? +Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous +le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable? +Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir +de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois +prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ à +Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai +pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose +l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_ +sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez +promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le +8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion +quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la +vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité +est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous +nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en +ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a +lioness though tame._ + +Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux. + + + + +X + + +Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites +espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre, +car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais +avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et +que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine +prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce +que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je +pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop +bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que +sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de +fil. + +Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré +brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne +la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade, +et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables +que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé +en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours +avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle +de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle +s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne +vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre. + +Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels +doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en +pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et +qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si +les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient +trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en +temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que +je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est +dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique +concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais +ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon +conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier +mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne +la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement +mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis +vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne +m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois +lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère. + + + + +XI + + +Vous êtes charmante, chère marquise, trop charmante même. Je viens de +recevoir le _schizzo._ Je possède à la fois votre portrait et votre +confiance, double bonheur. Vous étiez en veine de bonté ce jour-là , +car votre lettre était longue et aimable; seulement, elle a un défaut, +c'est qu'elle ne conclut à rien. Vous verrai-je ou non? _That is the +question._ Je sais bien, moi, comment la résoudre; mais vous ne voulez +pas vous déterminer. Vous êtes, comme vous le serez toute votre vie, +entre votre caractère et vos habitudes de couvent; tout le mal vient de +là . Je vous jure que, si vous ne me permettez pas de vous faire visite, +j'irai vous demander de vos nouvelles de la part de madame D... à ce +propos, madame D... doit vous rendre un favorable témoignage de ma +discrétion. J'ai même résisté à un désir que je sentais au bout de mes +doigts pour ouvrir le paquet qui m'apportait le _schizzo._ Admirez-moi. + +Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie à la promenade par +exemple, ou bien mieux au British Museum ou à la galerie Ingerstein? +J'ai un ami à côté de moi qui est fort intrigué du paquet énorme que +j'ai été décacheter loin de lui, et du changement que son arrivée a +produit dans mon moral. Je ne lui ai rien dit qui pût l'approcher de la +vérité, mais il me paraît pourtant sur la voie. Adieu; je voulais vous +dire que le _schizzo_ était arrivé à bon port et qu'il m'a fait le plus +grand plaisir. Ãcrivons-nous souvent à Londres si nous ne nous voyons +pas... + + + + +XII + +Londres, 10 décembre. + + +Dites-moi, au nom de Dieu, «si vous êtes de Dieu», _querida Mariquita_, +pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? Votre avant-dernière, +et surtout le _schizzo_ qui l'accompagnait, m'avaient mis dans un +tel _flutter_, que ce que je vous ai écrit tout d'abord n'avait +pas trop le sens commun. Maintenant que je suis plus rassis et que +quelques jours de séjour à Londres m'ont considérablement rafraîchi +la cervelle, je vais essayer de raisonner avec vous. Pourquoi ne +voulez-vous pas me voir? Personne de votre entourage ne me connaît, +et ma visite serait fort vraisemblable. Votre principal motif paraît +être la peur de faire quelque chose d'_improper_, comme on dit ici. +Je ne prends pas au sérieux ce que vous dites de la crainte que vous +avez de perdre vos illusions sur moi en me connaissant davantage. Si +c'était là votre véritable motif, vous seriez la première femme, le +premier être humain qu'une considération semblable aurait empêché de +satisfaire son désir ou sa curiosité. Venons à l'_impropriété._ La +chose est-elle _improper_ en elle-même? Non, car il n'y a rien de plus +simple. Vous savez d'avance que je ne vous mangerai pas. La chose n'est +donc _improper_--si _improper_ elle est--que pour le monde. Remarquez +en passant que ce mot _monde_ nous rend malheureux depuis le jour où +on nous met des habits incommodes, parce que le monde le veut ainsi, +jusqu'au jour de notre mort. + +. . . . . . . . . . . . + +En m'envoyant votre portrait, il me semble que vous m'avez donné la +preuve que vous m'estimiez assez pour croire à ma discrétion. Pourquoi +n'y croiriez-vous plus? La discrétion d'un homme, et la mienne en +particulier, est d'autant plus grande qu'on lui demande davantage. +Cela posé, et vous étant sûre de ma discrétion, vous pouvez me voir, +et le monde n'est pas plus avancé qu'il ne l'est maintenant, et il ne +peut par conséquent crier à l'_impropriété._ J'ajouterai encore, et la +main sur la conscience (c'est-à -dire à gauche), que je ne vois pas, +quant à moi, la moindre inconvenance là -dedans. Je dirai plus. Si cette +correspondance doit se continuer sans que nous nous voyions jamais, +elle devient la chose la plus absurde qu'il y ait au monde. J'abandonne +tout cela à vos réflexions. + +Si j'étais plus fat, je me réjouirais de ce que vous me dites de mon +diamant. Mais nous ne pouvons jamais nous aimer d'amour. Je parle de +vous et de moi. Notre connaissance n'a pas commencé d'une manière qui +puisse nous mener là . Elle est beaucoup trop romantique. Quant au +diamant, mon compagnon de voyage, tout en fumant son cigare, me parlait +d'elle sans savoir que je m'y intéressais et me disait de bien tristes +choses. Il paraît ne pas douter de sa fausseté. Chère _Mariquita_, vous +dites que vous ne voulez jamais être «diamant de la couronne», et vous +avez bien raison. Vous valez mieux que cela. Je vous offre une bonne +amitié qui, je l'espère, pourra être utile un jour à tous les deux. + +Adieu. + + + + +XIII + +Paris, février 1842. + + +J'ai lu, il y a une heure, votre lettre qui, depuis mardi, était sur +ma table, mais cachée sous un tas de papiers. Puisque vous ne méprisez +pas mes dons, voici des confitures de rose, de jasmin et de bergamote. +Vous voudrez bien en offrir un pot à madame de C..., _with my best +respects._ Il paraît que je vous ai offert des babouches, et vous les +refusez avec tant d'insistance, que je devrais bien vous les envoyer. +Mais, depuis mon retour, on me pille. Plus de babouches, je ne les +trouve plus. Voulez-vous ceci en échange? Peut-être ce miroir turc vous +sera-t-il plus agréable; car vous me faites l'effet d'être devenue +encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1840. C'était au mois de +décembre, et vous aviez des bas de soie rayés; voilà tout ce que je me +rappelle. + +C'est à vous à décider le protocole dont vous me parlez. Vous ne croyez +pas à mes cheveux gris. Voici une pièce justificative. + +Je ne donne rien pour rien. Avant d'aller à Naples, vous aurez la +bonté de prendre mes ordres et de me rapporter ce que je vous dirai. +Je pourrai vous donner une lettre pour le directeur des fouilles de +Pompéi, si ces choses-là vous intéressent. + +Vous faites de votre _precious self_ un portrait si brillant, que je +vois ajourner aux calendes grecques le moment où nous nous reverrons, +_Allah kerim!_ Je vous écris au milieu d'un bruit infernal. Je ne sais +trop ce que je vous dis; mais j'aurais bien des choses à vous dire, de +vous et de moi, que j'ajourne à la première fois que j'aurai de vos +nouvelles. En attendant, adieu, et conservez ces fines attaches et +cette radieuse physionomie que j'admirais. + + + + +XIV + +Paris, samedi. Mars 1842. + + +Je me demande depuis deux jours si je vous écrirai, et j'aurais d'assez +bonnes raisons de fierté pour ne pas le faire; mais, ma foi, bien que +vous ne doutiez pas, j'espère, du plaisir que m'a fait votre lettre, +j'en ai à vous le dire. + +Vous voilà riche; tant mieux. Je vous fais mon compliment. Riche, +c'est-à -dire libre. Votre ami, qui a eu cette bonne idée, me fait +l'effet d'une manière d'Auld Robin Gray; il devait être amoureux de +vous; vous ne l'avouerez jamais, car vous aimez fort le mystère. Je +vous pardonne, nous nous écrivons trop rarement pour nous quereller. +Pourquoi n'iriez-vous pas à Rome et à Naples voir des tableaux et du +soleil? Vous êtes digne de comprendre l'Italie, et vous en reviendrez +riche de quelques idées et de quelques sensations. Je ne vous conseille +pas la Grèce. Vous n'avez pas la peau assez dure pour résister à toutes +les vilaines bêtes qui mangent le monde. à propos de Grèce, puisque +vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai +cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, à l'endroit où sont +morts les derniers des trois cents. Il est probable que cette petite +fleur a dans ses atomes constitutifs un peu des atomes de feu Léonidas. +En outre, à cet endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas +de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle +profanation!), je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui +dis que, parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait +qu'un seul qui ne fût mêlé d'aucune amertume. Je pensais alors à notre +belle jeunesse. _Pray keep my foolish flower._ + +Ãcoutez, voulez-vous quelque souvenir de l'Orient plus substantiel? + +J'ai déjà donné malheureusement tout ce que j'avais rapporté de beau. +Je vous donnerais bien des babouches, mais pour que vous les mettiez +pour d'autres, merci. Si vous voulez de la confiture de rose et de +jasmin, il m'en reste encore un peu, mais dépêchez-vous, ou je la +mangerai toute. Nous nous donnons si rarement de nos nouvelles, que +nous avons bien des choses à nous dire pour nous mettre au courant. +Voici mon histoire: + +J'ai revu ma chère Espagne pendant l'automne de 1840; j'ai passé deux +mois à Madrid, où j'ai vu une révolution très-bouffonne, de très-belles +courses de taureaux, et l'entrée triomphale d'Espartero, qui était la +parade la plus comique du monde. Je demeurais chez une amie intime, +qui est pour moi une sÅur dévouée; j'allais le matin à Madrid et je +revenais dîner à la campagne avec six femmes, dont la plus âgée avait +trente-six ans. Par suite de la révolution, j'étais le seul homme +qui pût aller et venir librement, en sorte que ces six infortunées +n'avaient pas d'autre _cortejo._ Elles m'ont prodigieusement gâté. +Je n'étais amoureux d'aucune et j'ai peut-être eu tort. Bien que je +ne fusse pas dupe des avantages que me donnait la révolution, j'ai +trouvé qu'il était très-doux d'être ainsi sultan, même _ad honores._ +à mon retour à Paris, je me suis donné l'innocent plaisir de faire +imprimer un livre sans le publier. On n'en a tiré que cent cinquante +exemplaires: papier magnifique, images, etc., et je l'ai donné aux gens +qui m'ont plu. Je vous offrirais cette rareté si vous en étiez digne; +mais sachez que c'est un travail historique et pédantesque si hérissé +de grec et de latin, voire même d'osque (savez-vous seulement ce que +c'est que l'osque?), que vous ne pourriez y mordre.--L'été passé, je +me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m'a donné la clef des +champs pour trois mois, et j'en ai passé cinq à courir entre Malte, +Athènes, Ãphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis +pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j'ai fait si grand'-peur jadis, que +seriez-vous devenue si vous m'aviez vu dans mes courses en Asie avec +une ceinture de pistolets, un grand sabre et--le croiriez-vous?--des +moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j'aurais fait +peur au plus hardi brigand de mélodrame. à Constantinople, j'ai vu +le sultan en bottes vernies et redingote noire, puis tout couvert +de diamants, à la procession du Baïram. Là , une belle dame, sur la +babouche de qui j'avais marché par mégarde, m'a donné un grandissime +coup de poing en m'appelant _giaour._ Voilà mes seuls rapports avec les +beautés turques. J'ai vu à Athènes et en Asie les plus beaux monuments +du monde et les plus beaux paysages possibles. + +Le drawback consistait en puces et en cousins gros comme des alouettes; +aussi n'ai-je jamais dormi. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien +vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie +métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous +votre ami tout gris. Et vous, _querida_, êtes-vous changée? J'attends +avec impatience que vous soyez moins jolie pour vous voir. Dans deux ou +trois ans, quand vous m'écrirez, dites-moi ce que vous faites et quand +nous nous verrons. Votre «souvenir respectueux» m'a fait rire et aussi +votre prétention à le disputer, dans mon cÅur, aux chapiteaux ioniques +et corinthiens. + +D'abord, je n'aime plus que le dorique, et il n'y a pas de chapiteaux, +sans en excepter ceux du Parthénon, qui vaillent pour moi le souvenir +d'une vieille amitié. Adieu; allez en Italie, et soyez heureuse. Je +pars aujourd'hui pour Ãvreux pour affaires de mon métier; je serai de +retour lundi soir. Si vous voulez manger des feuilles de rose, dites; +je vous préviens qu'il n'y en a plus qu'une cuillerée pour vous. + + + + +XV + +Paris, lundi soir. Mars 1842. + + +Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a mis de mauvaise humeur. +Ainsi, c'est votre orgueil satanique qui vous a empêchée de me voir. +Au reste, je n'ai pas trop le droit de vous faire des reproches; car, +l'autre jour, je vous ai rencontrée, je crois, et un sentiment aussi +mesquin m'a retenu au moment où j'allais vous parler. Vous dites que +vous valez mieux qu'il y a deux ans: cela vous plaît à dire. Vous +m'avez semblé embellie; mais vous paraissez avoir acquis, en revanche, +une assez jolie dose d'égoïsme et d'hypocrisie. Cela peut être +très-utile; seulement, il n'y a pas de quoi se vanter. Quant à moi, +je crois ne valoir ni plus ni moins qu'autrefois; je ne suis pas plus +hypocrite et j'ai peut-être tort. Il est certain qu'on ne m'en aime pas +davantage. Puisque cette bourse n'est point brodée par votre blanche +main, que voulez-vous que j'en fasse? Vous devriez bien pourtant me +donner quelque Åuvre de vous; mon miroir et mes confitures méritaient +cela; au moins eût-il été bien de me dire si vous les aviez reçus; mais +je n'ai plus le droit de vous gronder. Quand vous irez en Italie et que +vous passerez par Paris, il est probable que vous ne m'y trouverez pas. +Où serai-je? le diable le sait. Il n'est pas impossible que je vous +rencontre aux _Studij_; mais il se peut aussi que j'aille à Saragosse, +voir cette femme dont vous dites que vous valez autant qu'elle. En fait +de sÅur, je n'en aurai point d'autre. Dites-moi donc, et cela avant +votre départ de Paris, à quelle époque vous irez à Naples, et si vous +voulez vous charger d'un volume pour M. Buonuicci, le directeur de +fouilles de Pompéi. Je laisserai en partant ce volume chez madame de +C... ou ailleurs. + +J'ai souvenance d'avoir vu, il y a bien longtemps, une madame de C... +dans une maison où se passa un mélodrame dans lequel je jouai le rôle +de niais. Demandez-lui si elle se souvient de moi. + +Adieu donc, et pour longtemps sans doute. Je suis fâché de ne vous +avoir pas vue. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, vous me +ferez toujours grand plaisir, quand même vous continueriez le beau +système d'hypocrisie où vous êtes entrée si triomphalement. Pour la +lettre de Buonuicci, je vous recommanderai, vous et votre société, +comme grands archéologues, etc. Vous serez contente de son empressement. + + + + +XVI + +Paris, samedi 14 mai 1842. + + +Vous saurez, pour commencer, que je ne suis point brûlé. «L'accident +du chemin de fer de la rive gauche!» c'est ainsi que nous commençons +toutes nos lettres à Paris depuis quatre jours; et puis je vous dirai +que votre lettre m'a fait grand plaisir. Je l'ai trouvée au retour +d'un petit voyage que je viens de faire pour affaires de mon métier, +voilà pourquoi je vous réponds si tard. S'il faut être franc, et vous +savez que je ne me corrige pas de ce défaut, je vous avouerai que vous +m'avez paru fort embellie au physique, mais point du tout au moral; +vous avez de très-belles couleurs et des cheveux admirables que j'ai +regardés plus que votre bonnet, qui en valait la peine probablement, +puisque vous semblez irritée que je n'aie pas su l'apprécier. Mais je +n'ai jamais pu distinguer la dentelle du calicot. Vous avez toujours la +taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur les yeux noirs, je n'en +ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople ni à Smyrne. + +Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes restée enfant +en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus le marché +hypocrite. Vous ne savez pas cacher vos premiers mouvements; mais +vous croyez les raccommoder par une foule de petits moyens. Qu'y +gagnez-vous? Rappelez-vous cette grande et belle maxime de Jonathan +Swift: _That a lie is too good a thing to be lavished about!_ Cette +magnanime idée d'être dure pour vous-même vous mènera loin assurément, +et, dans quelques années d'ici, vous vous trouverez aussi heureuse +qu'un trappiste qui, après s'être maintes fois donné la discipline, +découvrirait un jour qu'il n'y a pas de paradis. Je ne sais de quel +gage vous parlez, et il y a bien d'autres obscurités dans votre lettre. +Nous ne pouvons pas être ensemble comme je suis avec madame de X...; +la première condition entre frère et sÅur, c'est une confiance sans +bornes: madame de X... m'a gâté sous ce rapport. J'ai la niaiserie de +regretter cette épingle, mais je me console en pensant qu'après tout, +vous vous en êtes repentie. Voilà encore un beau trait de votre part. +Comme votre stoïcisme a dû être flatté de cette victoire sur vous-même! +Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en suis bien fâché, mais +vous n'avez qu'une petite vanité bien digne d'une dévote. La mode est +au sermon aujourd'hui.--Y allez-vous? Il ne vous manquait plus que +cela. Je quitte ce sujet, qui me mettrait de trop mauvaise humeur. +Je crois que je n'irai pas à Saragosse. Il ne serait pas impossible +que j'allasse à Florence; mais ce qu'il y a de certain, c'est que +je passerai deux mois dans le Midi à voir des églises et des ruines +romaines. Peut-être nous rencontrerons-nous au coin d'un temple ou d'un +cirque. Je vous conseille fortement d'aller en droiture à Naples. Vous +pourriez cependant, si vous passiez cinq ou six heures à Livourne, les +employer mieux en allant à Pise voir le Campo-Santo. Je vous recommande +_la Mort_ d'Orcagna, le _Vergonzoso_, et un buste antique de Jules +César. à Civita-Vecchia, vous n'avez à voir que M. Bucci, chez qui +vous achèterez des pierres gravées antiques, et vous lui ferez mes +compliments. Puis vous irez à Naples, vous logerez _à la Victoire_, +vous passerez quelques jours à humer l'air et à voir le ciel et la mer. +De temps en temps, vous irez aux _Studj_. M. Buonuicci vous mènera à +Pompéi. Vous irez à Pæstum, et vous penserez à moi; dans le temple de +Neptune, vous pourrez vous dire que vous avez vu la Grèce. De Naples, +vous irez à Rome, où vous passerez un mois en vous disant qu'il est +inutile de tout voir parce que vous y reviendrez. Puis vous irez à +Florence, où vous resterez dix jours. Ensuite, vous ferez ce que vous +voudrez. En passant à Paris, vous trouverez mon livre pour M. Buonuicci +et mes dernières instructions. Probablement, je serai alors à Arles +ou à Orange. Si vous vous arrêtez là , vous me demanderez, et je vous +expliquerai un théâtre antique, ce qui vous intéressera médiocrement. +Vous m'avez promis quelque chose en retour de mon miroir turc. Je +compte pieusement sur votre mémoire. Ah! grande nouvelle! Le premier +académicien des quarante qui mourra sera cause que je ferai trente-neuf +visites; je les ferai aussi gauchement que possible et j'acquerrai sans +doute trente-neuf ennemis. Il serait trop long de vous expliquer le +pourquoi de cet accès d'ambition. Suffit que l'Académie soit maintenant +mon cachemire bleu. + +Adieu; je vous écrirai avant de partir. Soyez heureuse, mais retenez +cette maxime, qu'il ne faut jamais faire que les sottises qui vous +plaisent. Vous aimez peut-être mieux celle de M. de Talleyrand, qu'il +faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque +toujours honnêtes. + + + + +XVII + +Paris, 22 juin 1842. + + +Votre lettre est venue un peu tard, je m'impatientais. Il faut d'abord +que je réponde aux points capitaux de votre lettre.--1° J'ai reçu +votre bourse; elle exhalait un parfum fort aristocratique et je l'ai +trouvée très-jolie. Si vous l'avez brodée vous-même, cela vous fait +honneur. Mais j'ai reconnu votre goût récent pour le positif: d'abord, +une bourse pour y mettre de l'argent, puis vous l'estimez cent francs +à la diligence. Il eût été plus poétique de déclarer qu'elle valait +une ou deux étoiles; pour moi, je l'estime tout autant. J'y mettrai +des médailles. Je l'aurais estimée davantage si vous aviez daigné y +joindre quelques lignes de votre blanche main.--2° Je ne veux pas de +vos faisans; vous me les offrez d'une vilaine façon, et, de plus, vous +me dites des choses désagréables au sujet de mes confitures turques. +C'est vous qui avez le palais d'une _giaour_, si vous ne savez pas +apprécier ce que mangent les houris. Je crois avoir répondu à tout +ce qu'il y a de raisonnable dans votre lettre. Je ne veux pas vous +quereller pour le reste. Je vous abandonne à votre conscience, qui, +j'en suis sûr, est quelquefois plus sévère pour vous que moi, que vous +accusez de dureté et d'insouciance. L'hypocrisie, que vous pratiquez +assez bien, mais en vous jouant, vous jouera un tour à la longue: c'est +qu'elle deviendra chez vous très-réelle. Quant à la coquetterie, qui +est la compagne inséparable du vilain vice que vous prônez, vous en +avez toujours été atteinte et convaincue. Cela vous allait bien lorsque +vous la tempériez par une certaine franchise, et par du cÅur et de +l'imagination. Maintenant... maintenant, que vous dirai-je? Vous avez +de très-beaux cheveux noirs et un beau cachemire bleu, et vous êtes +toujours aimable quand vous le voulez. Dites que je ne vous gâte pas! +Quant à cette essence dont vous me parlez, c'est votre amitié que vous +appelez ainsi.--J'aime ce mot _essence_--oui, de la vraie essence de +rose qui est toujours gelée comme celle d'Andrinople; je vous conterai +cette histoire orientale. + +Il y avait une fois un derviche qui avait paru un saint homme à un +boulanger. Le boulanger lui promit un jour de lui donner toute sa vie +du pain blanc. Voilà le derviche enchanté. Mais, au bout de quelque +temps, le boulanger lui dit: «Nous sommes convenus de pain bis, +n'est-ce pas? J'ai du pain bis excellent, c'est mon fort, que le pain +bis.» Le derviche répondit: «J'ai du pain bis plus que je n'en puis +manger; mais...» + +Ma chatte vient de monter sur ma table et j'ai eu toutes les peines du +monde à l'empêcher de se coucher sur mon papier. Elle m'a fait oublier +la fin de mon conte; c'est dommage, car c'était fort beau. Savez-vous +que j'avais fait, parmi d'autres châteaux, celui-ci: c'était de vous +rencontrer à Marseille en septembre et de vous y montrer les lions, +et de vous y faire manger des figues et de la bouillabaisse. Mais il +faut que je sois de retour à Paris vers le 15 août, afin d'y faire de +la prose pour mon ministre. Mais vous mangerez de la bouillabaisse +toute seule, et vous verrez sans moi le musée et les caves de +Saint-Victor. En revanche, vous pourriez recevoir de ma main, à Paris, +mes instructions pour l'Italie. Puisque ce que vous désirez arrive, +je vous prie humblement de désirer que je sois académicien. Cela me +fera grand plaisir, pourvu que vous n'assistiez pas à ma réception. +Au reste, vous avez du temps devant vous pour souhaiter. Il faut que +la peste se déclare parmi ces messieurs pour que mes chances soient +belles; il faudrait surtout, pour les embellir, que je vous empruntasse +un peu de cette hypocrisie que vous entendez si bien aujourd'hui. Je +suis trop vieux pour me reformer. Si j'essayais, je serais encore pire +que je ne suis. Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi; +mais comment le saurais-je? Vous ne me direz jamais ni tout le bien ni +tout le mal que vous en pensez. Autrefois, je ne pensais pas grand bien +de _my precious self._ Maintenant j'ai un peu plus d'estime pour moi, +non pas que je me croie devenu meilleur, mais c'est le monde qui est +devenu pire. Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier +force canaille qui habite le théâtre antique; n'est-ce pas une jolie +occupation? Vous seriez aimable de m'écrire avant mon départ une +lettre remplie de douceurs. J'aime beaucoup qu'on me gâte, et puis je +suis horriblement triste et découragé. Il faut vous dire que je passe +mes soirées à relire mes Åuvres, qu'on réimprime. Je me trouve bien +immoral et quelquefois bête. Il s'agit de diminuer l'immoralité et la +bêtise sans se donner trop de peine; d'où il résulte pour moi beaucoup +de _blue devils._ Je vous dis adieu et vous baise très-humblement les +mains. Savez-vous ce que j'ai trouvé dans mes archives? un fil bleu +très-court avec deux nÅuds. Je l'ai mis dans la bourse. + + + + +XVIII + +Châlon-sur-Saône, 30 juin 1842. + + +Vous avez bien deviné la fin de l'histoire: le derviche fut mystifié +par le boulanger, mais le saint homme n'aimait pas le pain bis. + +Je suis dans une ville qui m'est particulièrement odieuse, seul dans +une auberge à écouter un vent de sud-est effroyable, qui dessèche tout +et qui produit dans les grands corridors des harmonies à porter le +diable en terre. Cela fait que je suis très-furieux contre la nature +entière. Je vous écris pour me consoler un peu, et je me réjouis en +pensant que, dans votre prochain voyage, vous aurez plus d'une fois +des jours semblables à celui-ci. J'ai vu dans l'église Saint-Vincent +une fort jolie demoiselle qui faisait des stations. N'appelez-vous +pas ainsi des prières ou quelque chose d'approchant que l'on dit +devant quelques gravures qui représentent les principales scènes +de la Passion? Sa mère était auprès d'elle qui la surveillait fort +attentivement. Tout en prenant des notes sur de vieux chapiteaux +byzantins, je me demandais ce que pouvait avoir fait cette jeune fille +pour mériter cette pénitence. Le cas devait être assez grave. Ãtes-vous +devenue bien dévote, suivant la mode presque générale maintenant? vous +devez être dévote par la même raison que vous avez un cachemire bleu. +J'en serais fâché cependant; notre dévotion en France me déplaît; +c'est une espèce de philosophie très-médiocre, qui vient de l'esprit +et non du cÅur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie, +j'espère que vous trouverez, comme moi, que c'est la seule bonne; +seulement, ne l'a pas qui veut et il faut être né au delà des Alpes ou +des Pyrénées pour croire ainsi. Vous ne sauriez vous faire une idée +du dégoût que m'inspire notre société actuelle. On dirait qu'elle a +cherché par toutes les combinaisons possibles à augmenter la masse +d'ennui nécessaire dans l'ordre du _monde._ Je vous attends à votre +retour d'Italie; vous aurez vu une société où tout tend, au contraire, +à rendre l'existence de chacun plus douce et plus supportable. Nous +reprendrons alors nos discussions sur l'hypocrisie, et il est possible +que nous nous entendions. + +J'ai passé presque tout mon hiver à étudier la mythologie dans de vieux +bouquins latins et grecs. Cela m'a extrêmement amusé, et, s'il vous +vient jamais en tête l'envie de connaître l'histoire des pensées des +hommes, ce qui est bien plus intéressant que celle de leurs actions, +adressez-vous à moi et je vous indiquerai trois ou quatre livres à +lire, qui vous rendront aussi savante que moi, ce qui n'est pas peu +dire! à quoi passez-vous votre temps? je me demande cela quelquefois +sans pouvoir trouver une réponse raisonnable. Si j'avais à tirer votre +horoscope, je prédirais que vous finirez par faire un livre: c'est +la conséquence inévitable de la vie que vous menez et que les femmes +mènent en France. D'abord de l'imagination et quelquefois du cÅur; +puis, de l'hypocrisie, on passe à la dévotion, puis on se fait auteur. +à Dieu ne plaise que vous en veniez jamais là ! + +J'espère voir madame de X... à Paris cette année, si cela arrivait, je +voudrais que vous la vissiez. Vous apprendriez que le pain bis est plus +difficile à faire que vous n'avez l'air de le croire. Rien ne sera plus +facile, si vous le voulez bien, que de faire la connaissance de cette +boulangère-là . + +Adieu; le vent souffle toujours. Je dois rester un mois en province, +et, si vous avez du temps à perdre et l'envie de me faire grand +plaisir, vous n'avez qu'à m'écrire à Avignon, poste restante. + + + + +XIX + +Avignon, 20 juillet 1812. + + +Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du +pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi +de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis +humble et soumis. + +Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par +cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais +d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand +besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre +a été du moins une diversion. + +J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous +vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec +le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle +est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec +moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il +faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop à +trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait, +au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il +vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai +encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides, +mais je me bats les flancs pour les conserver. + +Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez +Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était +d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main +et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais +l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle), +je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce +une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien +oriental. _Basta!_ Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la +connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est +quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un +boulanger. + +Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je +suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de +vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. à propos +de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la +dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le +rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je +suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction +de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage +pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la +grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez +la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait +pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le +grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel; +deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de +sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui +fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air, +l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la +traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier +sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais +je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens +à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si +étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me +souviens qu'il appelle la mer _pourpre_, et jamais je n'avais compris +ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe +de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il +eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé +magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce. +J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du +plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières +phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites +que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs, +je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois +vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en +me disant que vous n'avez ni cÅur ni imagination; à force de nier l'un +et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas +jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un _essai_ de +votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en +tenir. + +Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je +suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous +dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer +autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette +fois passablement résigné et convenable, _signora Fornarina?_ + + + + +XX + +Paris, 27 août 1842. + + +Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les +précédentes. Vous eussiez bien fait de me l'envoyer là -bas. Cette +rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter +de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui +vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes +qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté. +C'est _efplokamos._ _Ef_, bien, _plokamos_, boucle de cheveux. Les deux +mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part: + + ÎÏμÏη εá½ÏλοÏÎ±Î¼Î¿á¿¦Ï ÎαλÏ
Ïá¿¶. + Nimfi efplokamouça Calypso. + Nymphe bien frisante Calypso. + +N'est-ce pas fort joli? Ah! pour l'amour du grec, etc. + +Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l'Italie. Vous risquez +de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur +mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me +croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous +ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des bec-figues, ainsi +nommés parce qu'ils se nourrissent de raisins. + +Je n'admets point votre version de la parabole. + +Il m'est arrivé à mon retour une aventure qui m'a quelque peu mortifié +en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par +le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à +partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables +entrèrent, qui s'annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je +croyais qu'ils allaient me parler de quelque église, lorsqu'ils me +dirent pompeusement et prolixement qu'ils venaient recommander à +ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je +leur répondis de très-mauvaise humeur que je serais très-loyal et +très-vertueux, mais que j'étais fort mécontent de voyager avec une +femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La +malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie, +simplement et coquettement mise, qui s'annonça comme malade en voiture +et désespérant d'arriver vivante à Paris. Notre tête-à -tête commença. +Je fus aussi poli et aimable qu'il m'est possible de l'être quand je +suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien, +sans accent marseillais, était très-bonapartiste, très-enthousiaste, +croyait à l'immortalité de l'âme, pas trop au catéchisme, et voyait en +général les choses en beau. Je sentais qu'elle avait une certaine peur +de moi. à Saint-Ãtienne, le briska à deux places fut échangé pour une +voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et +par conséquent vingt-quatre heures de tête-à -tête à ajouter aux trente +premières. Mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup, +il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n'est +qu'elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour +finir, à Moulins, nous primes deux compagnons assez maussades, et +nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les +bras d'un homme très-laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma +casquette, et j'allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d'une +voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas: «Monsieur, je +suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous +en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n'oublierai le +bonheur que j'ai eu de voyager avec un homme aussi _illustre._» Je cite +le texte. Mais ce mot illustre m'expliqua les conseillers municipaux +et la peur de la dame. Il était évident qu'on avait vu mon nom sur le +livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes Åuvres, s'attendait +à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être +partagée par plus d'une autre de mes lectrices. Comment avez-vous +eu l'idée de me connaître? Cela m'a mis de mauvaise humeur pendant +deux jours, puis j'en ai pris mon parti. Ce qu'il y a de singulier +dans ma vie, c'est qu'étant devenu un très-grand vaurien, j'ai vécu +deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu'après être redevenu +très-moral, je passe encore pour vaurien. + +En vérité, je ne crois pas l'avoir été plus de trois ans, et je +l'étais, non de cÅur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être +par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l'Académie; et +puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au +sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et +je n'aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les +déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en +voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que +les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire +même avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peintures des +_Studij_ quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me +semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement, je ne +vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui +veut dire des cheveux noirs: ÎελαγÏαἱÏÎ·Ï (_Mélankhétis_); ce Ïα est +une aspiration diabolique. + +Je serai à Paris tout l'automne, je pense. Je vais travailler beaucoup +à un livre moral, aussi amusant que la guerre sociale que vous porterez +à Naples. Adieu. Vous m'avez promis des douceurs, je les attends +toujours, mais je n'y compte guère. + +Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas! j'ai perdu la plus +belle l'autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action: +c'était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette +pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n'y a aucun autre +monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez moi. + + + + +XXI + + +Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en +français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas +croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en +regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique à +D...? + +Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je +sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela +est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du +malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout +le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien +rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique, +sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec, +comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends +par diabolique; διá¼Î²Î¿Î»Î¿Ï, c'est-à -dire calomniateur. Vous vous moquez +de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des +réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il +est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie, +très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité +surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la +bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse. +Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la +vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que +je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des +muletiers et des paysannes d'Andalousie. Ãcrivez cela dans mon oraison +funèbre et vous aurez dit la vérité. + +Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est +temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et +surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes, +des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma +cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère, +convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous +direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze +jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de +mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la +sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les +autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous; +ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas +d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César +fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout +pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre +et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes +d'Ãtat, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge +où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la +différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire? + +Ãtes-vous arrivé, dans l'_Odyssée_, à un passage que je trouve +admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore +et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie. +Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère. +On voit partout dans l'_Odyssée_ cet amour incroyable des Grecs +pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est +ξενιÏεἱά, l'étrangeté, le voyage. Ãtre en ξενιÏεἱά, c'est pour un +Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce +qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma +gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent +avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela +s'appelle κονκονÏá¼Ïζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de +petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose +de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ +pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes. + +Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez +plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me +plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon +à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois +d'octobre, et ce sera bien fait! + + + + +XXII + +Paris, 24 octobre 1842. + + +C'est fort aimable à vous de me laisser dans l'ignorance de la partie +du monde qui a l'avantage de vous posséder. Adresserai-je cette lettre +à Naples ou à ***, ou bien à Paris? Vous me dites dans votre dernière +lettre que vous allez partir pour Paris, peut-être pour l'Italie, et, +depuis, point de nouvelles. Je soupçonne que vous êtes ici et que +vous m'en avertirez quand vous serez repartie; cela sera _highly in +character._ Depuis vous avoir écrit, j'ai fait un voyage de quelques +jours, et, à mon retour, j'ai trouvé votre lettre de date déjà si +ancienne, que je n'ai pas cru pouvoir vous répondre à ***. D'ailleurs, +j'admire beaucoup comment, en regardant de gros caractères imprimés, +vous avez deviné l'écriture cursive toute seule, comme vous dites. +Si vous avez un peu de patience, avec des dispositions semblables, +vous deviendrez une madame Dacier. Pour moi, je ne m'occupe plus de +grec ni de français; je suis tombé à l'état de fossile, et, lorsque +je lis ou écris, je vois les caractères danser d'une façon très-peu +agréable. Vous me demandez s'il y a des romans grecs. Sans doute il y +en a, mais bien ennuyeux, selon moi. Il n'est pas que vous ne puissiez +vous procurer une traduction de _Théagène et Chariclée_, qui plaisait +tant à feu Racine. Essayez si vous pouvez y mordre; il y a encore +_Daphnis et Chloé_, traduit par Courier. Cela est fort prétentieusement +naïf et pas trop exemplaire. Enfin, il y a une nouvelle admirable, +mais immorale et très-immorale: c'est l'_Ane de Lucius_, traduit +encore par Courier. On ne se vante pas de l'avoir lue, mais c'est son +chef-d'Åuvre! Décidez-vous d'après cela, je m'en lave les mains. Le +mal des Grecs, c'est que leurs idées de décence et même de moralité +étaient fort différentes des nôtres. Il y a bien des choses dans leur +littérature qui pourraient vous choquer, voire même vous dégoûter, si +vous les compreniez. Après Homère, vous pouvez lire en toute assurance +les tragiques, qui vous amuseront et que vous aimerez parce que vous +avez le goût du beau, Ïὸ καλÏν, ce sentiment que les Grecs avaient au +plus haut degré et que nous tenons d'eux, nous autres, _happy few._ Si +vous avez le courage de lire l'histoire, vous serez charmée d'Hérodote, +de Polybe et de Xénophon. Hérodote m'enchante. Je ne connais rien de +plus amusant. Commencez par l'_Anabase ou la Retraite des Dix Mille_; +prenez une carte de l'Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur +voyage; c'est Froissard gigantesque. Puis vous lirez Hérodote, enfin +Polybe et Thucydide; les deux derniers sont bien sérieux. Procurez-vous +encore Théocrite et lisez _les Syracusaines._ Je vous recommande +bien aussi Lucien, qui est le Grec qui a le plus d'esprit, ou plutôt +de notre esprit; mais il est bien mauvais sujet, et je n'ose. Voilà +trois pages de grec. Quant à la prononciation, si vous voulez, je vous +enverrai une page de ma main que j'avais préparée à votre intention, +qui vous apprendra la meilleure, c'est-à -dire la prononciation des +Grecs modernes. Celle des écoles est plus facile, mais absurde. + +Nous avons commencé à nous écrire en faisant de l'esprit, puis nous +avons fait quoi? je ne vous le rappellerai pas. Voilà que nous faisons +de l'érudition. Il y a un proverbe latin qui fait l'éloge du juste +milieu; j'avais l'intention de vous dire des duretés en commençant +ma lettre, et c'est au grec que vous devez sans doute sa parfaite +douceur. Je ne vous en garde pas moins rancune de la persistance de +vos habitudes hypocrites; mais, en écrivant, j'ai perdu un peu de ma +mauvaise humeur. Ne regrettez pas le voyage d'Italie, si vous n'y êtes +pas. Il y a fait un temps effroyable, froid, pluie, etc. Rien de plus +laid qu'un pays qui n'est pas habitué à ces deux fléaux. Adieu. Je +voudrais bien savoir où vous êtes.--á¼á¿¤á¿¤ÏÏο (Fortifie-toi). + +C'est la fin d'une lettre grecque. + +_P.-S._--En ouvrant un livre, je trouve ces deux petites fleurs +cueillies aux Thermopyles, sur la colline où Léonidas est mort. C'est +une relique, comme vous voyez. + + + + +XXIII + +Jeudi, octobre 1842. + + +Voulez-vous entendre un opéra italien avec moi aujourd'hui? Je suis +le propriétaire d'une loge les jeudis, avec mon cousin et sa femme. +Ils sont en voyage et je suis seul maître; il faudrait que vous +eussiez sous la main ou votre frère ou l'un de vos parents qui ne +me connaîtrait pas. Enfin, vous me feriez grand plaisir en venant. +Répondez-moi un mot avant six heures et je vous ferai dire le numéro de +la loge; je crois qu'on donne _la Cenerentola._ Inventez quelque jolie +histoire que vous me direz à l'avance pour expliquer ma présence; mais +que l'histoire soit telle que je puisse causer avec vous. + + + + +XXIV + +Vendredi matin, octobre 1842. + + +Je vous remercie bien d'être venue hier, vous m'avez fait grand +plaisir. J'espère que votre frère n'a rien trouvé d'extraordinaire à la +rencontre. J'ai un cachet étrusque pour vous; je ne puis souffrir celui +dont vous vous servez. Je vous donnerai l'autre la première fois que je +vous verrai. Voici la page de grec que je vous avais préparée; quand +vous retomberez dans l'érudition, elle pourra vous servir. + + + + +XXV + +Mardi soir, octobre 1842. + + +Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle +est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas, +croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie +ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma +part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il +faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je +ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins +du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid. +Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez +montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le +dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure +pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort +admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi +près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce +que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de +purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie +de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que +vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais +je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie. +Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez +bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup, +comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je +veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre +d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce +qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade +et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête. +Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite +bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir _Frédégonde_, qui m'a +ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs +sans blanc, comme le diable, dit-on. + + + + +XXVI + +Paris, mardi soir. + + +Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la +pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites +que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je +n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup +d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de +moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six +ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou +quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant, +nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de +moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons +même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde, +depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres. +Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me +traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de +combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez, +mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon +de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement +vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous +l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au +cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il +est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner; +non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'_eternal fitness of +things._ Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce +que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal +en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis +pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée +pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait +de la peine, et les choses que j'ai sur le cÅur, je ne m'en délivre +pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de +Cerbère. + + + + +XXVII + +Paris, samedi, novembre 1842. + + +_Das Lied des CLÃRCHENS gefällt mir zu gar; aber warum haben Sie +nicht das Ende geschrieben?_--C'est vraiment admirable de voir à +quel point cette pierre étrusque vous plaît! Combien de gâteaux +l'estimez-vous? Vous n'avez pas seulement cherché à savoir ce qu'il y +a dessus. C'est un homme qui tourne un pot. Il faut dire une hydrie, +c'est plus grec et plus noble. C'était peut-être le cachet d'un potier +autrefois, ou bien il y a là une allusion mythologique que je pourrais +vous expliquer, si je voulais. Quant à l'autre cachet, son histoire +est étrange. Je l'ai trouvé dans le feu d'une cheminée, rue d'Alger, +en tisonnant; c'est une très-grosse et très-lourde bague en bronze; +les caractères en sont cabalistiques; on croit quelle a servi à un +magicien ou bien à des gnostiques. Vous y avez vu un petit homme, +un soleil, une lune, etc. N'est-ce pas fort curieux de trouver cela +rue d'Alger dans les cendres? Qui sait si ce n'est pas au pouvoir +mystérieux de cet anneau que je dois votre chanson de _Claire?_ Je +suis très-réellement malade, mais ce n'est pas une raison pour ne pas +sortir. Par exemple, si vous vouliez recevoir le cachet étrusque de ma +main, je vous le donnerais avec grand plaisir; tandis que cela ferait +scandale dans une lettre chez votre portier. Mais je ne veux plus rien +vous demander, car vous devenez tous les jours plus impérieuse, et +vous avez des raffinements de coquetterie scandaleux. Il paraît que +vous n'appréciez pas les yeux sans blanc et que vous estimez beaucoup +les blancs-bleus. Vous prenez aussi soin de me rappeler vos yeux, que +je n'ai pas oubliés, bien que je les aie peu vus. Celui qui vous a +appris cette particularité, que vous osez me dire ignorée de vous, +est-ce votre maître de grec ou votre maître d'allemand? ou bien dois-je +croire que vous avez appris toute seule l'écriture cursive allemande +comme la grecque? Autre article de foi à ajouter à l'aversion que vous +avez pour les miroirs. Vous devriez bien cultiver une fleur germanique +nommée _die Aufrichtigkeit._ Je viens d'écrire le mot _Fin_ au bas +de quelque chose de très-savant, que j'ai fait avec toute la mauvaise +humeur possible; reste à savoir s'il n'y a pas des longueurs dans ce +mot. Cependant, je me sens plus léger depuis que j'ai fini, et plus +heureux; c'est pourquoi je suis si doux et si aimable à votre égard; +sans cela, je vous aurais dit plus vertement vos vérités. Vous devriez +me voir, ne fût-ce que pour sortir de l'atmosphère de flatterie où +vous vivez. Il faut qu'un jour nous allions ensemble au Musée voir des +tableaux italiens; ce sera une compensation pour le voyage manqué, et +l'avantage de m'avoir pour cicerone est inappréciable. Ce n'est pas une +condition pour que je vous donne ma pierre étrusque; dites comment, et +vous l'aurez. + + + + +XXVIII + +Paris, novembre 1842. + + +M. de Montrond dit qu'il faut se garder des premiers mouvements, +parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. On dirait que vous avez +beaucoup médité sur ce beau précepte, car vous le pratiquez avec +une rare constance: lorsqu'il vous vient une bonne résolution, vous +l'ajournez toujours indéfiniment. Si j'étais à Civita-Vecchia, je +chercherais, parmi les pierres de mon ami Bucci, quelque Minerve +étrusque; ce serait pour vous le meilleur cachet. En attendant, mon +potier est tout prêt, et je dis toujours comme Léonidas: Îολὡν λαβá¼. +Je pense le garder encore quelque temps, jusqu'à la veille de votre +départ. Vous saurez que je suis beaucoup mieux et moins en proie aux +_blue devils._ J'ai travaillé même avec plaisir, ce qui ne m'était pas +arrivé depuis longtemps. Je fais de grands projets pour mon hiver, et +c'est bon signe pour mon moral. Tout cela me rend de bonne humeur; +car, si je vous écrivais sous le coup de votre lettre allemande, je +vous dirais vos vérités le plus durement qu'il me serait possible. +Vous n'y perdrez rien, car, si je vois aujourd'hui en couleur de rose, +c'est une raison pour que mes lunettes prennent bientôt une teinte plus +sombre. Je voudrais bien savoir ce que vous faites et comment vous +passez votre temps. En vous voyant si savante en grec et en allemand, +etc., je conclus que vous vous ennuyiez fort à ***, et que vous passez +votre vie avec des livres et quelques savants professeurs pour vous +les commenter. Mais je me demande si cela n'a pas changé à Paris, et +je m'imagine que votre temps se passe de tout autre manière. Si je +ne vivais pas depuis longtemps dans la solitude la plus rigoureuse, +je saurais vos faits et gestes, et probablement les rapports qu'on +me ferait me donneraient une toute autre idée de vous que vos +lettres ne le font; bien que vous vous vantiez extrêmement, j'ai la +faiblesse de croire que vous êtes avec moi plus franche, je veux dire +moins hypocrite que dans le monde. Il y a en vous des contraires si +nombreux, que j'en suis fort dérangé pour arriver à une conclusion +exacte, c'est-à -dire à la somme totale: + tant de bonnes qualités, - +tant de mauvaises = X. Cet X-là m'embarrasse. Lorsque je vous vis, à +votre départ de Paris, chez madame de V..., notre amie, votre extrême +élégance me surprit fort. Les gâteaux, que vous mangez de si bon +appétit pour vous remettre des courbatures que vous gagnez à l'Opéra, +m'ont encore plus étonné. Ce n'est pas que, parmi vos défauts, je ne +compte en première ligne la coquetterie et la gourmandise; mais je +croyais que la forme de ces défauts-là était une forme toute morale; je +croyais que vous ne songiez pas trop à votre toilette et que vous étiez +femme à manger par distraction; que vous aimiez à faire de l'impression +sur les gens par vos yeux et «vos beaux mots», non pas par vos robes. +Voyez comme je m'étais trompé! Mais, cette fois, vous ne me reprocherez +pas de voir en mal: tandis que vous vous pervertissez tous les jours, +il me semble que je m'améliore. Il est une heure tout à fait indue et +j'ai quitté une très-docte compagnie de Grecs et de Romains pour vous +écrire. L'idée que je dois me lever de bonne heure demain, c'est-à -dire +aujourd'hui, vient de me passer par la tête et m'empêche de vous +expliquer comme quoi je vaux mieux que je ne valais, lorsque vous vous +amusiez à me mystifier avec madame ***. à une autre fois mon éloge; +aussi bien je n'ai plus de place. + + + + +XXIX + +Paris, 2 décembre 1842. + + +Il y a dans je ne sais quel vieux roman espagnol un conte assez +gracieux. Un barbier avait sa boutique à l'angle de deux rues, et +la boutique avait deux portes. Par une de ces portes, il sortait et +donnait un coup de poignard au passant, et, rentrant aussitôt, il +ressortait par l'autre porte et pansait le blessé. _Gelehrten ist gut +predigen._ Je n'en yeux pas autrement à votre cachemire bleu ni à vos +gâteaux; tout cela me semble fort naturel; j'estime la coquetterie +et la gourmandise, mais quand on les avoue franchement. Et vous qui +aspirez à bon droit à être quelque chose de plus qu'une femme du monde, +pourquoi en auriez-vous les défauts? pourquoi n'êtes-vous jamais +franche avec moi? Et, pour vous en donner l'exemple, voulez-vous ou +ne voulez-vous pas venir avec moi, mardi prochain, au Musée? Si vous +ne voulez pas, ou si cela vous contrarie ou vous inquiète, vous aurez +votre pierre étrusque mardi soir dans une petite boîte qui vous sera +apportée de la manière la plus simple. Vous êtes assez amusante avec +votre disposition à la coquetterie. Vous me reprochez mon insouciance, +et, si je n'étais pas, ou si je ne paraissais pas insouciant, vous me +feriez enrager. Pourquoi porte-t-on un parapluie? C'est parce qu'il +pleut. Madame de M. *** viendra à Paris malgré vos souhaits. Elle doit +acheter le trousseau de sa fille, qui se marie au printemps; et, à +moins d'une révolution extraordinaire, ledit trousseau se fera à Paris, +et peut-être la noce aussi. Je ne connais pas le futur; mais, à force +d'intrigues, j'ai contribué à en écarter un autre qui me déplaisait, +quoique très-exceptionnable sous beaucoup de rapports. Il n'était pas +assez grand de taille; il avait, d'ailleurs, cinq ou six grandesses +accumulées sur un petit corps. Cette action-là est une preuve de +mon amélioration. Autrefois, les ridicules des autres m'amusaient; +maintenant, je voudrais les épargner à presque tout le monde. Je +suis aussi devenu plus humain, et, lorsque j'ai revu des courses de +taureaux, à Madrid, je n'ai pas retrouvé mes émotions de plaisir de +dix ans plus tôt; et puis j'ai horreur de toutes les souffrances et je +crois aux souffrances morales depuis quelque temps. Enfin, je tâche +d'oublier mon _moi_ le plus possible. Voilà , en peu de mots, la liste +de mes perfections. + +Ce n'est pas par _vanagloria_ que je voudrais être académicien. Je +me présenterai un de ces jours, et je serai black-boulé. J'espère +avoir assez de constance et de fermeté pour prendre bien la chose +et pour persister. Si le choléra revient, j'arriverai peut-être au +fauteuil. Non, je n'ai nulle _vanagloria._ Je vois les choses peut-être +trop positivement, mais j'ai été _escarmentado_ pour avoir vu trop +poétiquement. Au reste, croyez que vous ne saurez jamais ni tout le +bien ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour +des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont +pas les miens. Je me représente maintenant vos soirées passées entre +vos deux frères. Adieu. + + + + +XXX + +Décembre, lundi matin. + + +Voilà ce qui s'appelle parler. Demain à deux heures, là où vous dites. +J'espère vous voir demain délivrée de votre migraine, malgré laquelle +vous êtes plus aimable qu'à votre ordinaire. Adieu; je serai heureux de +regarder la _Joconde_ avec vous. Je suis obligé de courir les quatre +coins de Paris et je n'ai que le temps de vous remercier de votre +gracieuseté presque inattendue. + + + + +XXXI + +Mercredi. + + +N'est-ce pas qu'on fait le diable plus noir qu'il n'est? Je me réjouis +d'apprendre que vous n'êtes pas enrhumée et que vous avez bien dormi. +C'est plus que je ne puis dire. Veuillez seulement réfléchir que le +Musée sera fermé le 20 janvier pour l'exposition des tableaux, et que +ce serait pitié de ne pas lui dire adieu. Vous allez trouver à cette +proposition mille et un _mais_ sans doute. Craignez de vous repentir, +le 21 janvier, de n'avoir pas retrouvé le _courage_ que vous avez eu +hier. + + + + +XXXII + +Paris, dimanche soir. Décembre. + + +Votre lettre ne m'a pas surpris un moment, je m'y attendais. Je vous +connais assez maintenant pour être sûr que, lorsque vous avez eu +quelque bonne pensée, vous vous en repentez, et vous tâchez de la faire +oublier bien vite. Vous vous entendez fort bien, d'ailleurs, à dorer +les pilules les plus amères, c'est une justice que je vous dois. Comme +je ne suis pas le plus fort, je n'ai rien à dire pour combattre votre +héroïque résolution de ne pas retourner au Musée. Je sais fort bien que +vous n'en ferez qu'à votre tête; seulement, j'espère que, d'ici à un +mois, vous pourrez avoir quelque pensée plus charitable en ma faveur; +peut-être avez-vous raison. Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Entre +santa y santo, pared de cal y canto._ Vous me comparez au diable. Je +me suis aperçu que, mardi soir, je ne pensais pas assez à mes bouquins +et trop à vos gants et à vos brodequins. Mais, malgré tout ce que vous +me dites avec votre diabolique coquetterie, je ne crois pas que vous +ayez peur de retrouver au Musée nos folies d'autrefois. Franchement, +voici ce que je pense de vous, et comment je m'explique votre refus: +vous aimez à avoir un but vague à votre coquetterie, et ce but, c'est +moi. Vous ne le voudriez pas trop près, d'abord: parce que, si vous +manquiez à le toucher, votre vanité en souffrirait trop, et puis parce +que, en le voyant de trop près, vous trouveriez qu'il ne vaut pas la +peine qu'on le vise; ai-je deviné? J'avais envie, l'autre jour, de +vous demander quand je vous reverrais, et peut-être m'auriez-vous dit +un jour si je vous en avais bien pressée; et puis j'ai pensé qu'après +m'avoir dit oui, vous m'écririez non; que cela me ferait de la peine et +me mettrait en colère. + +Je vous parle toujours avec la plus niaise franchise, mais l'exemple ne +vous touche point. + + + + +XXXIII + +Dimanche, 19 décembre 1842. + + +On voit bien que vous avez eu des professeurs d'allemand et de grec; +mais il est permis de douter que vous en ayez eu de logique. En effet, +vit-on jamais raisonner de la sorte! par exemple, lorsque vous me +dites que vous ne voulez pas me voir, parce que, quand vous me voyez, +vous craignez de ne plus me revoir, etc. à ces causes, je tiens votre +lettre pour non avenue. La seule chose qui m'ait paru claire, c'est +que vous avez un mouchoir à me donner. Envoyez-le-moi ou dites-moi de +le recevoir de votre main, ce qui me conviendrait beaucoup mieux. Je +hais les surprises qu'on m'annonce, parce que je me les représente +beaucoup plus belles qu'elles ne sont en effet. Croyez-moi, revoyons +le Musée ensemble; si je vous ennuie, tout sera dit, je ne vous y +reprendrai plus; sinon, qui empêche que nous nous voyions de temps en +temps? à moins que vous ne me donniez quelque raison intelligible, je +persisterai à croire ce qui vous irrite tant.--Je vous aurais répondu +tout de suite, mais j'avais perdu votre lettre et je voulais la relire. +J'ai bouleversé ma table, je l'ai rangée, ce qui n'est pas une petite +affaire; enfin, après avoir brûlé quelques rames de vieux papiers +destinés à ramasser la poussière sur mon bureau, j'ai cru que votre +lettre s'était anéantie par quelque sortilège. Je l'ai retrouvée tout à +l'heure dans mon Xénophon, où elle était entrée, je ne sais comment; je +l'ai relue avec admiration. Il faut assurément que vous n'ayez guère de +cette vénération dont vous me parlez quelquefois, pour me dire tant de +_sinrazones_; mais je vous les pardonnerai si nous nous voyons bientôt; +car, lorsque vous parlez, vous êtes bien plus aimable que lorsque vous +écrivez. + +Je suis très-souffrant, je tousse à fendre les rochers, et cependant +je vais lundi soir entendre mademoiselle Rachel dire des tirades de +_Phèdre_ devant cinq ou six grands hommes. Elle croira que ma toux est +une cabale contre elle. Ãcrivez-moi bientôt. Je m'ennuie horriblement, +et vous feriez une Åuvre de charité en me disant quelque chose +d'aimable, comme vous faites quelquefois. + + + + +XXXIV + +Décembre 1842. + + +Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent à +faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content +ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve +aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui +m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül, +je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville, +l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas, +et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce +Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel +mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se +faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un +grand poème sur _la Nature des choses_, poème athée, impie, abominable, +etc. + +La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis +je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les +ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour +voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là ? J'ai encore d'autres +ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous +que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance, +chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une +ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre +correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac? +Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les +choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur à +votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait +impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve +que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On +embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais +cÅur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux? + +Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de +l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là . Lorsque j'aurai fini la +prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer +une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques. + + + + +XXXV + +Décembre 1842. + + +Vous saurez que j'ai été très-malade depuis que nous ne nous sommes +vus. J'ai eu tous les chats du monde dans la gorge, tous les feux de +l'enfer dans la poitrine et j'ai passé quelques jours dans mon lit à +méditer sur les choses de ce monde. J'ai trouvé que j'étais sur la +pente d'une montagne dont j'avais à peine, avec beaucoup de fatigue et +peu d'amusement, dépassé le sommet, que cette pente était bien roide +et bien ennuyeuse à dégringoler, et qu'il serait assez avantageux de +rencontrer un trou avant d'arriver au bas. Le seul motif de consolation +que j'aie découvert le long de cette pente, c'est un peu de soleil bien +loin, quelques mois passés en Italie, en Espagne ou en Grèce à oublier +le monde entier, le présent et surtout l'avenir. Tout cela n'était +pas gai; mais l'on m'a apporté quatre volumes du docteur Strauss, la +_Vie de Jésus._ On appelle cela de l'_exégèse_ en Allemagne; c'est un +mot tout grec qu'ils ont trouvé pour dire discussion sur la pointe +d'une aiguille; mais c'est fort amusant. J'ai remarqué que plus une +chose est dépourvue d'une conclusion utile, plus elle est amusante. Ne +pensez-vous pas un peu de la sorte, _señora caprichosa?_... + + + + +XXXVI + +Mardi soir. Décembre 1842. + + +Ce n'est plus du Jean-Paul, c'est du français, et du français du temps +de Louis XV. Belle argumentation, toute fondée sur l'intérêt. Il y a +des gens qui achètent un meuble dont la couleur leur plaisait; comme +ils ont peur de le gâter, ils y mettent des housses de toile qu'ils +n'ôteront que lorsque le meuble sera usé. Dans tout ce que vous dites +et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un sentiment +réel un convenu. C'est peut-être une _convenance._ La question est +de savoir ce que c'est pour vous auprès d'autre chose qu'il serait +presque bête et ridicule de lui comparer dans ma manière de voir. +Vous savez que, bien que je n'aie pas beaucoup d'admiration pour les +mauvais raisonnements, je respecte les convictions, même celles qui +me paraissent les plus absurdes. Il y a en vous beaucoup d'idées +saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de chercher +à vous ôter, puisque vous y tenez et parce que vous n'avez rien à +mettre en place. Mais nous rêvons. N'y a-t-il pas l'appareil de _cal +y canto_ qui nous réveille sans cesse? Devons-nous chercher encore à +fermer la crevasse par laquelle nous voyons des choses de féerie? Que +craignez-vous? Il y a dans votre lettre d'aujourd'hui, au milieu d'un +tas de duretés et de sombres pensées bien froides, quelque chose qui +est vrai. «Je crois que je ne vous ai jamais tant aimé qu'hier.» Vous +auriez pu ajouter: «Je vous aime moins aujourd'hui.» Je suis sûre que, +si vous étiez aujourd'hui telle que vous étiez hier, vous auriez eu les +remords que je vous prédisais et qui ne vous tourmentent guère, à ce +qu'il me semble. Mes remords à moi sont d'un autre genre. + +Je me repens souvent d'être trop loyal dans mon métier de statue. +Vous me donniez votre âme hier, j'aurais voulu vous donner la mienne; +mais vous ne voulez pas. Toujours la housse de toile! Voilà un sujet +sur lequel vous me feriez vous dire toutes les injures possibles; +et pourtant jamais je n'en ai eu moins d'envie avant d'avoir reçu +votre lettre. Après tout, je suis comme vous: les bons souvenirs me +font oublier les mauvais. à propos, voyez quelle tendresse! vous me +gardez une surprise pour mon départ. Croyez-vous que je sois bien +impatient? Hier, en revenant de dîner en ville, je me suis aperçu que +je savais par cÅur le discours de Temessa que vous aviez admiré; et, +comme j'étais un peu rêveur, je l'ai traduit en vers; en vers anglais +s'entend, car j'abhorre les vers français. Je vous les destinais, mais +vous ne les aurez pas. D'ailleurs, je me suis aperçu qu'il y avait une +horrible faute de quantité dans le mot _Äjax._ C'est _Ãjax_ qu'il faut, +n'est-ce pas? + +Quand vous verrai-je, pour vous dire ce que vous ne me dites jamais? +Vous voyez que nous commandons au temps. Il se transforme pour nous. +Entre deux tempêtes, nous avons toujours un jour d'alcyon. Dites-moi +seulement deux jours, car je suis à l'attache maintenant. + + + + +XXXVII + +Paris, 3 janvier 1813. + + +à la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable +quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si +mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent +rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres +de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous +me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand +cÅur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et +de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si +je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher. +Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon +diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire +mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle +Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de +la musique; et elle--Rachel, non la musique--me remet en mémoire que +je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la +garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai +sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une +douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui +présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint +tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises +et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon +coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après +le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui +dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il +n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français, +etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour +montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'_Esther._ Il +fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter +un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions +de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien +aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans +cette partie-là , les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses +yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta. +Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une +porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement +à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux +minutes, puis elle commença: + + Est-ce toi, chère Ãlise?... + +La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes +et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa +page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle +continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On +lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer +la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel +d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait +pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cÅur et se trouva mal, +mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le +temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se +prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un +petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers, +parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo +prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine +est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était +de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais +_fiascheggiando._ Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en +sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a +donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des +académiciens, c'est tout ce que je vous demande. + +Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous. +Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant +très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense. +Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu +qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour. + +Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures +du matin. + + + + +XXXVIII + +Jeudi, janvier 1843. + + +Profitons du beau temps dès aujourd'hui. + + One homme n'eut les dieux tant à la main, + Qu'asseuré fut de vivre au lendemain. + +Donc, où vous dites «à deux heures, demain jeudi», je dis +«aujourd'hui», car il est une heure du matin. Les étoiles brillent, +et, en revenant tout à l'heure du raout ministériel, j'ai trouvé le +pavé aussi tolérable que la dernière fois. Mettez cependant vos bottes +de sept lieues, c'est le plus sûr. Si, par extraordinaire, vous étiez +sortie quand cette lettre vous arrivera, je vous attendrai jusqu'à +deux heures et demie; puis samedi, si vous ne pouvez aujourd'hui. A +une autre que vous, je dirais autre chose. Je voulais vous écrire +aujourd'hui, mais je me suis arrêté en pensant à ma promesse. J'ai +mal fait. Vous auriez dû me dire votre heure et votre jour; cela nous +eût épargné l'inconvénient de nous manquer. J'espère qu'il n'en sera +rien. Je suppose surtout que vous avez réellement envie de faire cette +promenade, car votre lettre est plus froide que les précédentes. Il y +a dans votre manière un équilibre admirable. Vous ne voulez jamais que +je sois parfaitement content, et vous prenez d'avance vos mesures pour +me faire enrager. Cela vous sera peut-être plus difficile que vous ne +pensez, car, bien que je sois malade depuis deux jours, je vois tout +couleur de rose. Hier, j'ai dîné dans une maison où, entrant tard au +milieu d'un cercle de femmes, j'ai cru d'abord vous reconnaître, et +j'en suis devenu stupide pendant un quart d'heure. Je ne tournais pas +les yeux vers cette personne qui vous ressemblait, et je réfléchissais +fort mal, comme lorsqu'on est troublé, sur ce que je devais faire: vous +reconnaître ou non. + +Enfin, par un effort désespéré, je me suis avancé vers ladite femme, +qui s'est trouvée être une Espagnole que j'ai cependant vue trois ou +quatre fois. Il ne tient qu'à elle de croire _che ha fatto colpo._ +Je vous envoie les _Sketches_ de Dickens, qui m'ont amusé autrefois. +Peut-être les avez-vous lues déjà , mais peu importe! Ainsi, à deux +heures, aujourd'hui jeudi. + + + + +XXXIX + +Paris, dimanche 16 janvier 1843. + + +Je vous remercie d'avoir pensé à me rassurer, mais je crains cette +chaleur aux joues dont vous parlez si légèrement. Je regrette bien, je +vous assure, d'avoir insisté tant pour vous procurer cette affreuse +averse. Il m'arrive rarement de sacrifier les autres à moi-même, +et, quand cela m'arrive, j'en ai tous les remords possibles. Enfin, +vous n'êtes pas malade et vous n'êtes pas fâchée; c'est là le plus +important. Il est bien qu'un petit malheur survienne de temps en +temps pour en détourner de plus grands. Voilà la part du diable faite. +Il me semble que nous étions tristes et sombres tous les deux; assez +contents pourtant au fond du cÅur. Il y a des gaietés intimes qu'on ne +peut répandre au dehors. Je désire que vous ayez senti un peu de ce +que j'ai senti moi-même. Je le croirai jusqu'à ce que vous me disiez +le contraire. Vous me dites deux fois: «Au revoir!» C'est pour de +bon, n'est-ce pas? Mais où et comment? J'ai été si malheureux dans +ma dernière invention, que je suis tout à fait découragé. Je ne m'en +lierai plus qu'à vos inspirations. + +Je suis très-enrhumé ce soir, mais la pluie n'y est pour rien, je +pense. J'ai passé toute la matinée à voir des talismans et des bagues +chaldéennes, persanes, etc., dans une galerie sans feu, chez un +antiquaire qui mourait de peur que je ne les lui volasse. Pour le +tourmenter, je suis resté au froid plus longtemps que mon inclination +ne m'y portait. + +Bonsoir et au revoir bientôt. C'est à vous à commander maintenant. +Ne fût-ce que pour m'assurer que cette pluie ne vous a pas enrhumée, +découragée ni irritée, je voudrais bien vous voir. + + + + +XL + +Dimanche soir, janvier 1843. + + +Pour moi, je n'étais pas trop fatigué, et cependant, en regardant sur +la carte nos pérégrinations, je vois que nous aurions dû l'être tous +les deux. C'est que le bonheur me donne des forces; à vous, il vous +les ôte. _Wer besser liebt?_ J'ai dîné en ville et je suis allé à +un raout après. Je ne me suis endormi que très-tard, pensant à notre +promenade. + +Vous avez raison de dire que c'était un rêve. Mais n'est-ce pas un +grand bonheur de pouvoir rêver quand on le veut bien? Puisque vous +êtes dictatrice, c'est à vous de dire quand vous voudrez recommencer. +Vous dites que nous n'avons pas eu de procédés l'un pour l'autre. Je +ne comprends pas. Est-ce parce que je vous ai trop fait marcher? Mais +comment pouvions-nous faire autrement? Moi, je suis très-content de +vos procédés, et je les louerais davantage si je n'avais peur que +les éloges ne vous rendissent moins aimable à l'avenir. Quant aux +_follies_, n'y songez plus, c'est devenu une charte. Lorsque vous +trouvez à redire à quelque chose, demandez-vous si vous préféreriez +_really truly_ le contraire? J'aimerais que vous me répondissiez +franchement à cette question. Mais la franchise n'est pas trop parmi +vos qualités les plus apparentes. Vous vous êtes moquée de moi, et vous +avez pris pour un mauvais compliment ce que je vous ai dit un jour +de cette envie de dormir, ou plutôt de cette torpeur qu'on éprouve +quelquefois lorsqu'on se sent trop heureux pour trouver des mots qui +puissent exprimer ce que l'on éprouve. J'ai bien remarqué hier que +vous étiez sous l'influence de ce sommeil-là , qui vaut bien toutes les +veilles. J'aurais pu vous reprocher à mon tour vos reproches; mais +j'étais trop content intérieurement pour troubler mon bonheur. + +Adieu, chère amie; à bientôt, j'espère. + + + + +XLI + +Mercredi soir, janvier 1843. + + +J'ai attendu toute la journée une lettre de vous. Je trouvais le pavé +sec et le ciel tolérable. Mais il paraît qu'il vous faut maintenant +un soleil comme celui de jeudi dernier. Je crois, en outre, que vous +aviez besoin d'élaborer la lettre que j'ai reçue tout à l'heure. Elle +contient des reproches et des menaces, le tout très-gracieusement +arrangé comme vous savez faire. D'abord, je dois vous remercier de +votre franchise, et j'y répondrai par une franchise égale. Pour +commencer par les reproches, je trouve que vous faites une grosse +affaire pour pas grand'chose. C'est en réfléchissant sur les faits et +en les grossissant par vos réflexions que vous êtes parvenue à faire de +ce que vous appelez vous-même des _frivolités, a star chamber matter._ +Il n'y a qu'un point qui vaille la peine d'une explication. Vous me +parlez de _précédents_, et vous avez l'air de croire que je travaille +à établir des précédents avec la patience et le machiavélisme d'un +vieux ministre. Ayez un peu de mémoire et vous verrez que rien n'est +plus faux. S'il fallait argumenter d'après les précédents, j'aurais +cité celui du salon de la rue Saint-Honoré la première fois que je vous +revis; puis notre première visite au Louvre, qui faillit me coûter un +Åil. Tout cela vous paraissait assez simple alors; maintenant, c'est +autre chose. Vous avez dû voir que je fais quelquefois ce qui me vient +en tête, que j'y renonce dès que j'ai la conviction que cela vous +déplaît, et que beaucoup plus souvent je me borne à penser au lieu de +faire. En voilà assez sur les reproches et les précédents. + +Quant aux menaces, croyez qu'elles me sont très-sensibles. Cependant, +bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire +encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous +faire des promesses, mais je sens qu'il me serait impossible de les +tenir. Contentez-vous donc de notre manière d'être passée, ou bien ne +nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce +d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces _frivolités_ me +les rendent plus chères et m'y font attacher une importance nouvelle. +C'est la seule preuve que vous puissiez me donner des sentiments que +vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux +tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse +mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir, mais +la condition de me transformer en statue, comme ce roi des _Mille et +une Nuits_, m'est insupportable. + +Nous venons de nous expliquer très-clairement l'un et l'autre. Vous +déciderez suivant votre sagesse si nous devons ajourner notre première +promenade à quelques années ou au premier soleil. Vous voyez que je +n'accepte pas le conseil d'hypocrisie que vous me donnez. Vous saviez +d'avance que cela m'était impossible. La seule hypocrisie dont je sois +capable, c'est de cacher aux gens que j'aime tout le mal qu'ils me +font. Je puis soutenir cet effort quelque temps, mais toujours, non. +Quand vous recevrez cette lettre, il y aura huit jours que nous ne nous +serons vus. Si vous persistez dans vos menaces, écrivez-moi tout de +suite. Ce sera de votre part une attention de bonté dont je vous saurai +gré. + + + + +XLII + +Janvier 1843. + + +Je ne m'étonne plus que vous ayez appris l'allemand si bien et si +vite: c'est que vous possédez le génie de cette langue, car vous +faites en français des phrases dignes de Jean-Paul; par exemple, +lorsque vous dites: «Ma maladie est une impression de bonheur qui est +presque une souffrance!» prosaïquement, j'espère que cela veut dire: +«Je suis, guérie et je n'étais pas bien malade.» Vous avez raison de +me gronder de n'avoir pas assez d'égards pour les malades; je me suis +bien reproché de vous avoir fait marcher, de vous avoir permis de vous +asseoir longtemps à l'ombre. Quant au reste, je n'ai pas de remords, +ni vous non plus, j'espère. Moi, je n'ai pas de souvenirs distincts, +contre mon habitude. Je suis comme un chat qui se lèche longtemps la +moustache quand il a bu du lait. Convenez que le repas dont vous parlez +quelquefois avec admiration, que le _kêf_ même, qui est supérieur +à ce qu'il y a de mieux en ce genre, n'est rien en comparaison du +bonheur «qui est presque une souffrance». Il n'y a rien de pire que +la vie d'une huître, voire même d'une huître qui n'est jamais mangée. +Vous prétendez me gâter, vous avez été tellement gâtée vous-même, que +vous vous entendez mal à gâter les autres. Votre triomphe, c'est de +les faire enrager; mais, en fait de compliments, vous m'en devriez, +je pense, pour la magnanimité dont j'ai fait preuve en me laissant +rassurer par vous. Je m'admire moi-même. Ainsi, au lieu de votre +sermon, dites-moi quelque chose de terrible à cette occasion, ou plutôt +dites-moi toutes ces folies couleur de rose que vous dites si bien. +Vous m'avez fait recommencer mon voyage en Asie mieux que je ne l'ai +fait. La machine plus rapide que le chemin de fer est toute trouvée, +nous la portons tous les deux dans nos têtes. J'ai pris le «hint», +et, depuis que j'ai reçu votre lettre, je suis allé avec vous à Tyr et +à Ãphèse; nous avons grimpé ensemble dans la belle grotte d'Ãphèse. +Nous nous sommes assis sur de vieux sarcophages et nous nous sommes dit +toute sorte de choses. Nous nous sommes querellés et raccommodés; tout +a été comme dans cette prairie l'autre jour. Seulement, il n'y avait +pour nous voir que de grands lézards très-inoffensifs quoique forts +laids. Je ne puis pas même, _in the mind's eye_, vous voir aussi tendre +que je voudrais; même à Ãphèse, je vous vois un peu boudeuse et abusant +de ma patience. + +Vous me parliez l'autre jour de surprise que vous me feriez; +franchement, comment voulez-vous que j'y croie? Tout ce que vous pouvez +faire c'est de céder quand vous êtes à bout de mauvaises raisons. Mais +comment inventerez-vous de vous-même de donner, quand vous avez le +génie du refus? Je suis bien sûr, par exemple, que vous n'imaginerez +jamais de me proposer un jour pour nous promener. Voulez-vous lundi ou +mardi? Le ciel me donne des inquiétudes; cependant, je compte sur votre +bon démon, comme disaient les Grecs. à ce propos, je veux vous apporter +un passage d'une tragédie grecque que je vous traduirai littéralement, +et vous m'en direz votre avis. Je crois que la comédie espagnole +est restée quelque part, entre l'endroit de la Tamise où nous avons +débarqué et celui où nous nous sommes rembarqués. Je vous en apporterai +une autre. Mais, comme je tiens à ce que vous lisiez l'histoire du +comte de Villa-Mediana, je vous chercherai le petit poème du duc de +Biron. Adieu; n'ayez pas de secondes pensées et donnez-moi une place +dans les premières. Vous savez pour moi quelles sont les unes et les +autres. Faites-moi penser à vous conter une histoire de somnambule que +je voulais vous dire l'autre jour. + + + + +XLIII + +Paris, 21 janvier 1843. + + +Vous êtes bien aimable et je vous remercie de votre première lettre, +qui m'a fait encore plus de plaisir que la seconde, laquelle sent un +peu les seconds mouvements. Elle a du bon cependant. Mais écrivez donc +plus lisiblement l'allemand. J'ai bien besoin des commentaires que +vous m'offrez, commentaires verbaux s'entend, ce sont les meilleurs. +D'abord, j'ai lu _heilige Empfindung_, puis je crois qu'il faut lire +_selige._ Mais il y a deux sens. Est-ce sentiment de bonheur ou +sentiment passé, mort; feu sentiment? Si je vous avais vue écrivant, +j'aurais probablement deviné à votre expression ce que vous vouliez +dire. Double coquetterie de votre part, coquetterie d'écriture, +coquetterie d'obscurité. Hélas! vous me croyez plus savant que je ne +suis en matière de toilette. J'ai cependant mes idées très-arrêtées +sur ce point; je vous les soumettrai, si bon vous semble; mais je ne +comprends pas la plupart des belles choses qu'il faut admirer, à moins +qu'on ne me les démontre; vous m'expliquerez et je comprendrai tout +de suite, je vous assure. Mais quand et comment? ces deux questions +me préoccupent autant que votre pourquoi et pour qui! N'avez-vous pas +regretté un peu les beaux jours passés au soleil de printemps? Aucun +danger pour les merveilles de bottines! Si vous me dites que vous y +avez pensé et que vous y pensez, vous me ferez prendre patience; mais +il faudra plus que penser, il faudra résoudre. Je n'ai nulle envie de +vous rappeler vos promesses; car j'espère que vous ajouterez à votre +bonne foi à les remplir de bonne grâce, de ne pas les faire trop +attendre. J'ai été tellement consterné par cette averse et ce qui +s'ensuit, que je suis devenu tout confit en douceur et en abnégation de +moi-même. J'ai maintenant assez de confiance en vous pour croire que +vous ne vous en prévaudrez pas pour devenir tyrannique. Vous y avez, +je crains, de grandes dispositions; ç'a été mon défaut autrefois: je +dis la tyrannie, mais j'en suis corrigé, je m'en flatte. Adieu donc, +_dearest!_ Pensez donc un peu à moi. + + + + +XLIV + +27 janvier 1843. + + +Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été +obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers +cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en +fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait +que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous +êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus +simple de nous voir?--Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait +qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous +causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et +j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait +bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par +conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt +à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et +tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération +dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère +contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore +votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni +beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est +presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des +nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là ? Il est vrai +que vous êtes _escarmentada_ du temps nébuleux. Mais, en prenant nos +précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable? +Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez +vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est +ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont +vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine +commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en +sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous +savoir _cross_ que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si +vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi, +pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire +mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant. +Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais +tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque +chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si +longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je +devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite +que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et, +ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un +plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond +que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus +heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés. +J'en excepte la dernière, et celle-là , je voudrais l'effacer au plus +vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque +d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les +ratifications jeudi soir. + + + + +XLV + +Paris, 3 février 1843. + + +Ce beau temps ne vous fait-il donc pas penser à Versailles, et, par +conséquent, ne vous donne-t-il pas envie de rire? Si vous aviez un peu +de logique, vous n'auriez point ri. En effet, vous n'ignorez pas que +Versailles est le chef-lieu du département de Seine-et-Oise, qu'il +y a des autorités chargées de protéger le faible et qu'on y parle +français. En un tel pays, vous seriez aussi en sûreté qu'à Paris. +De plus, le but que vous vous proposez, c'est de vous promener sans +rencontrer des badauds de votre connaissance. à Versailles, un jour que +le musée n'est pas ouvert, vous êtes sûre de ne trouver personne. Je +ne parle ni de l'air ni de la beauté des lieux, qui ont leur mérite et +qui influent toujours sur la nature des idées. Je suis persuadé, par +exemple, qu'à Versailles, vous n'auriez point eu cette colère rentrée +de l'autre jour; je vous en crois parfaitement guérie, car la fin de +votre lettre m'a paru de votre bon génie. Le commencement sentait un +peu votre diable. Je vous écris en hâte. Je suis accablé de commissions +et je vais bien m'ennuyer. Pensez un peu à moi, et ne vous fâchez pas. +Ne riez pas trop en y pensant. + + + + +XLVI + +Paris, 7 février 1843. + + +Veuillez me permettre un calcul très-simple, et tout sera dit sur +Versailles. C'est donc très-difficile, une promenade d'une heure dans +un si beau jardin? Or, ce jour de grand brouillard, n'avons-nous pas +passé deux heures au musée ensemble? J'ai dit. + +Vous me faites rire avec les commissions qu'on me donne, à ce que vous +supposez. Bien que celles-ci ne me manquent pas, les commissions dont +je vous parlais sont des réunions où plusieurs personnes ne font pas +la besogne que ferait un seul beaucoup mieux. Ne croyez pas être la +seule qui fasse des commissions. J'ai couru tout Paris pour acheter des +robes et des chapeaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander +un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de madame +de M ***. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal +travesti? Une Ãcossaise et une Cracovienne sont en route. J'ai une +bergère; il me faut encore un autre déguisement. Voici le signalement: +l'aînée est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très-jolie, +expression gaie. L'autre est très-grande, très-blanche, prodigieusement +belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien. J'en voudrais faire une +bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre. + +Je me demande pourquoi vous me semblez si embellie, et je ne puis +trouver de réponse satisfaisante. Est-ce parce que vous avez l'air +moins effarouché? Cependant, la dernière fois, vous me faisiez penser +à un oiseau qu'on vient de mettre en cage. Vous m'avez vu trois mines, +je ne vous en connais que deux. L'effarouchement est une sorte de dépit +radieux que je n'ai vu qu'à vous. + +Vous m'accusez à tort d'être mondain; depuis quinze jours, je ne suis +sorti qu'une fois le soir pour faire une visite à mon ministre. J'ai +trouvé toutes les femmes en deuil, plusieurs avec des mantilles; non, +des barbes noires qui les font ressembler à des Espagnoles; cela m'a +paru fort joli. Je suis d'une tristesse et d'une maussaderie étranges. +Je voudrais bien vous chercher querelle, mais je ne sais sur quoi. Vous +devriez m'écrire des choses très-aimables et très-senties, je tâcherais +de me figurer votre mine en les écrivant, et cela me consolerait. + +Mon roman vous amuse-t-il? Lisez la fin du deuxième volume: _M. +Yellowplush._--C'est une assez bonne charge, à ce qu'il me semble. +Adieu, écrivez-moi bientôt. + +Je rouvre ma lettre pour vous prier de remarquer que le temps a l'air +de se rasséréner. + + + + +XLVII + +Paris, dimanche 11 février 1843. + + +Je ne sais trop si je dois croire pieusement tout ce que vous me dites, +dans votre lettre, de votre indisposition et des affaires qui vous +retiennent. Au milieu de toutes les choses aimables que vous me dites, +je crois que vous n'avez guère envie de me voir. Me trompé-je, ou bien +est-ce que je suis si peu habitué à vos douceurs, que je ne puis les +croire vraies? Mardi, serez-vous guérie? serez-vous libre? serez-vous +d'aussi bonne humeur que mercredi passé? Hier, dans l'après-midi, il +a fait un temps superbe; peut-être serons-nous autant favorisés mardi +prochain, si mon baromètre ne m'abuse. J'ai quelque chose pour vous qui +vous paraîtra fort bête peut-être. Depuis que je ne vous ai vue, j'ai +beaucoup couru le monde, et fait quantité de bassesses académiques. +J'en avais perdu l'habitude, et cela m'a fort coûté; mais je crois +que je m'y referai assez vite. Aujourd'hui, j'ai vu cinq illustres +poètes ou prosateurs, et, si la nuit ne m'eût surpris, je ne sais si je +n'aurais pas achevé tout d'un trait mes trente-six visites. Le drôle, +c'est quand on rencontre des rivaux. Plusieurs vous font des yeux à +vous manger tout cru. Je suis, au fond, excédé de toutes ces corvées, +et je serais heureux de tout oublier pendant une heure avec vous. + + + + +XLVIII + +11 février 1843. + + +Cette neige ne se charge-t-elle pas toute seule de dire non, sans +que vous vous en mêliez? Cela devrait vous guérir de cette mauvaise +habitude de négation. Le diable est bien assez méchant sans que vous +alliez sur ses brisées. J'ai beaucoup souffert la nuit passée. J'ai eu +la fièvre et des élancements très-douloureux. Ce soir, je vais assez +bien. Il me semble que, dans votre billet, vous cherchez le moyen de +me faire quelque querelle sur notre promenade. Qu'a-t-elle eu de si +malheureux, si vous ne vous êtes pas enrhumée? et je vous ai fait +marcher si vite, que je n'en ai guère d'inquiétude. Vous aviez un air +de santé et de force qui faisait plaisir à voir. Et puis vous perdez +peu à peu quelque chose de votre contrainte. Vous gagnez de tout +point à ces promenades, sans parler de la variété de connaissances +archéologiques que vous acquérez, sans vous en donner la peine. Vous +voilà déjà passée maîtresse en matière de vases et de statues. Chaque +fois que nous nous rencontrons, il y a une croûte de glace à rompre +entre nous. Je trouve qu'au bout d'un quart d'heure seulement nous +reprenons notre dernière causerie au point où nous l'avions laissée. +Mais, si nous nous voyions plus souvent, sans doute il n'y aurait plus +de glace du tout. Que préférez-vous, la fin ou le commencement de nos +rencontres? + +Vous ne m'avez pas remercié de ne pas vous avoir dit un mot de +Versailles. J'y ai pensé souvent, je vous jure. J'avais quelque chose +à vous montrer que j'ai oublié. C'est de l'_auld langsyne._ Voyons, +devinez si vous pouvez. J'oublie en vous voyant ce que je voulais dire; +j'ai noté un sermon à vous faire à l'endroit de vos jalousies de votre +frère: de la façon dont je conçois votre rôle de sÅur, vous devriez +souhaiter à votre frère quelque belle et bonne passion. Remarquez que +vous ne pourrez jamais rien empêcher, et que, si vous ne devenez pas +confidente heureuse, ou du moins résignée, vous êtes prédestinée à +devenir étrangère. Adieu. Mon doigt me fait un mal de chien, mais on me +dit que c'est bon signe. Je vais penser à vos pieds et à vos mains pour +faire diversion. Vous n'y pensez guère, je crois. + + + + +XLIX + +17 février 1843. + + +Que j'aie été injuste envers vous, cela est possible et je vous +en demande pardon; mais vous ne vous mettez pas assez à ma place; +et, parce que vous ne sentez pas comme moi, vous voudriez, ce qui +est impossible, que je ne sentisse qu'à votre manière. Peut-être +devriez-vous me savoir plus de gré que vous ne faites de tous mes +efforts pour vous ressembler. Je ne comprends rien à la mine que vous +m'avez faite aujourd'hui. Au reste, à ne s'attacher qu'à la lettre, +il y a longtemps que je vois que vous m'aimez mieux de loin que de +près. Mais ne parlons plus de cela maintenant. Je veux seulement vous +dire que je ne vous fais aucun reproche, que je ne suis pas mécontent +de vous, et que, si je suis triste quelquefois, vous ne devez pas +croire que je suis en colère. J'ai de vous une promesse, vous pensez +bien que je ne l'oublierai pas. Je ne sais si je vous la rappellerai. +Il n'y a rien que je déteste tant que les querelles, et assurément +il en faudrait une pour vous redonner de la mémoire. Rien de ce qui +vous fait de la peine ne me donnera de plaisir; ainsi, j'accepte le +programme que vous m'annoncez. Nous avons eu, en effet, une heureuse +inspiration l'autre jour. Quelle neige et quelle pluie! Quel chagrin si +vous m'aviez remis à aujourd'hui! Vous craignez toujours les premiers +mouvements; ne voyez-vous pas que ce sont les seuls qui vaillent +quelque chose et qui réussissent toujours? Le diable est lent, je +crois, de son naturel et se décide toujours pour le plus long chemin. +Ce soir, je suis allé aux Italiens, où je me suis assez amusé, bien +qu'on ait fait un succès de claqueurs à mon ennemie madame Viardot. + +J'ai reçu des livres d'Espagne que j'attendais pour travailler à +quelque chose; en sorte que je suis assez in _high spirits_ pour le +moment. Je souhaite que vous pensiez un peu à moi, et surtout que +nous pensions ensemble. Adieu; je suis charmé que ces épingles vous +plaisent. J'avais craint qu'elles ne vous eussent inspiré du mépris; +mais, malgré le plaisir que j'aurais à vous les voir porter, ne mettez +pas le châle bleu la première fois. Vous avez dit avec beaucoup de +raison qu'il était trop voyant. + + + + +L + +Paris, lundi soir, février 1843. + + +Si je ne craignais de vous gâter, je vous dirais tout le plaisir que +m'ont causé votre lettre, la toute gracieuse promesse que vous me +faites, et surtout cette impatience de voir revenir le temps sec. +N'est-ce pas une grande folie de votre part de vouloir prendre des +termes fixes pour nos promenades, comme si nous pouvions jamais être +assurés d'un jour? N'avais-je pas bien raison de dire: le plus souvent +que vous pourrez? Il faut toujours supposer, quand il y aura du beau +temps pendant deux jours, qu'il pleuvra deux mois de suite après. +Qu'importe, si, au bout de l'année, nous nous trouvons en avance de +quelques jours de promenade? Votre lettre est, en effet, toute de +premier mouvement; c'est pour cela que je l'aime tant. Je crains +seulement que vous n'ayez de si bonnes dispositions que parce que nous +ne pouvons en profiter. Cependant, vos bonnes promesses me rassurent +un peu, et vous auriez trop de reproches à vous faire si vous ne les +teniez pas. Vous m'avez fait venir toute sorte de pensées, l'autre +soir aux Italiens, avec votre costume couleur d'arc-en-ciel. Mais vous +n'avez pas besoin de coquetterie avec moi. Je ne vous aime pas mieux en +arc-en-ciel qu'en noir... + +En vérité, avez-vous été furieuse contre moi par réflexion? Alors, ce +serait un premier mouvement qui aurait été mauvais pour moi l'autre +jour, et cela me ferait peine et plaisir. Je saurai lequel des deux en +vous voyant. + +Je connais la superstition des couteaux et des instruments tranchants, +mais point celle des piquants. J'aurais cru, au contraire, que cela +signifiait attachement, et c'est cela peut-être qui m'a fait choisir +les épingles. Vous rappelez-vous que vous n'avez pas voulu me laisser +ramasser les vôtres chez madame de P...? J'ai cela encore sur le cÅur +avec bien d'autres griefs contre vous. Je vous les pardonne tous +aujourd'hui, mais je les retrouverai aussi révoltants lorsque vous y +en aurez ajouté d'autres. C'est un grand malheur que de ne pouvoir +oublier. J'écris aujourd'hui comme un chat, je ne puis encore tailler +ma plume, et je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage. Il est +presque aussi intelligible que ce que vous écrivez en blanc. Je suppose +que vous allez fort dans le monde ce carnaval. En rangeant ma table, +je m'aperçois que je ne suis point allé à un bal chez le directeur de +l'Opéra. Où est le bon temps où j'y prenais plaisir? Maintenant, tout +cela m'ennuie horriblement. Ne vous semblé-je pas bien vieux? + +Le temps a l'air de vouloir se remettre, mais je n'ose rien dire. J'ai +juré de vous laisser toute liberté.--Théodore Hook est mort. Avez-vous +lu _Ernest Maltravers_ et _Alice_, de Bulwer? Il y a des tableaux +charmants d'amour jeune et d'amour vieux. Je les ai tous les deux à +votre service. + + + + +LI + +Jeudi soir, février 1843. + + +Je cherche vainement dans vos dernières paroles quelque chose qui me +soulage en m'irritant contre vous, car la colère serait un soulagement +pour moi. J'ai brûlé votre lettre, mais je me la rappelle trop bien. +Elle était très-sensée, peut-être trop, mais très-tendre aussi. +Depuis huit jours, j'ai tant d'envie de vous revoir, que j'en viens +à regretter nos querelles mêmes. Je vous écris, savez-vous pourquoi? +C'est que vous ne me répondrez pas et que cela me mettra en colère, et +tout vaut mieux que le découragement où vous m'avez laissé. Rien n'est +plus absurde, nous avons eu parfaitement raison de nous dire adieu. +Nous comprenons si bien l'un et l'antre les choses raisonnables, que +nous devrions agir le plus raisonnablement du monde. Mais il n'y a de +bonheur, à ce qu'il paraît, que dans les folies et surtout dans les +rêves. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je n'ai jamais cru, sinon +cette fois, à la persistance de nos querelles. Mais il y a dix jours +que nous nous sommes séparés d'une manière presque solennelle qui m'a +effrayé. Ãtions-nous plus irrités que d'ordinaire, plus clairvoyants? +nous aimions-nous moins? Il y avait certainement entre nous, ce +jour-là , quelque chose que je ne me rappelle pas distinctement, mais +qui n'avait jamais existé. Les petits accidents viennent après les +grands. En même temps que je vous disais adieu, mon cousin changeait +son jour aux Italiens, et je pense que je ne vous y rencontrerai plus +le jeudi. Je me rappelle aussi que vous avez dit prophétiquement que je +vous oublierais pour l'Académie, et c'est devant l'Académie que nous +nous sommes quittés. Tout cela est fort bête, mais cela m'obsède, et je +meurs d'envie de vous revoir, ne fût-ce que pour nous quereller. + +Vous enverrai-je cette lettre? je ne sais trop. Hier, je suis allé, sur +la foi d'un vers grec, à Saint-Germain-l'Auxerrois. Vous rappelez-vous +quand nous nous devinions toujours? + +Adieu; répondez-moi. Je me sens un peu soulagé pour vous avoir écrit. + + + + +LII + +Jeudi matin, février 1843. + + +Hélas! oui, c'est ce pauvre Sharpe[1] qui vient d'être frappé d'une +façon si soudaine et si cruelle. Je suis sans nouvelles de lui depuis +le 5; si vous connaissez quelqu'un à Londres qui puisse m'en donner de +certaines, veuillez lui écrire, et savoir quel est son état, quelles +espérances restent encore. Peut-être connaîtriez-vous sa sÅur. Je +suppose que c'est chez elle que vous l'avez vu. Malgré vous-même, les +seconds mouvements ne paraissent que trop dans votre lettre. Il y a +cependant de ces petites phrases tout aimables qui vous échappent à +votre insu. Vous vous donnez beaucoup de peine pour être mauvaise, et +vous n'y parvenez qu'à force d'application. + +Avez-vous réfléchi quelquefois comme c'est une invention admirable, +de mettre dans un beau palais des tableaux et des statues, et d'y +laisser promener le monde? Malheureusement, on va fermer ce beau lieu +pour y mettre de vilaines croûtes modernes. Cela ne vous fait-il +pas de la peine? Croyez-moi, allons faire nos adieux à toutes ces +vieilles statues. Le samedi est un jour admirable, car il n'y vient +que des Anglais peu gênants pour ceux qui aiment à regarder de près +les tableaux. Que vous semble de samedi, c'est-à -dire après-demain? Ce +sera le dernier samedi. Ce mot de dernier me fait de la peine. Ainsi +donc, à samedi. Vous me parlez de vos remords pour mon Åil. De quelle +espèce sont vos remords? l'accident pouvait s'éviter de deux manières: +je pouvais ne pas compromettre mon Åil, vous pouviez le ménager. +C'est, je pense, pour le dernier fait que vous avez des remords, du +moins que vous devez en avoir eu avant les seconds mouvements. Si vous +ne m'écrivez pas, je vous attendrai samedi à deux heures devant la +_Joconde_, à moins d'un temps horrible; mais il fera beau, je l'espère, +et, s'il survenait quelque contre-temps, ce serait assurément votre +faute. + +Pourquoi vous servez-vous de papier si petit, et pourquoi +m'écrivez-vous trois lignes seulement, dont deux pour me quereller? +Qu'importe que l'on vive plus vite, pourvu que l'on soit plus heureux! +N'est-ce pas quelque chose que d'avoir des souvenirs au lieu d'années +de chrysalide dont on ne se souvient plus? + + +[1] M. Sutton Sharpe, avocat anglais très-distingué. + + + + +LIII + +Paris, février 1843. + + +Il m'est arrivé bien souvent dans ma vie de faire en rechignant des +choses que j'ai été bien aise ensuite d'avoir faites. Je désire +qu'il vous arrive comme à moi. Supposez que le contraire fût arrivé: +n'auriez-vous pas éprouvé un peu d'impatience d'être venue seule? +N'auriez-vous pas eu, laissez-moi le croire, quelque inquiétude +de m'avoir fait de la peine? Considérez maintenant avec quelque +orgueil cette étrange influence que deux fois vous avez eue sur ma +pensée et sur mes résolutions. Tout le mal, c'est d'avoir eu un peu +d'incertitude. N'admirez-vous pas comme moi cette étrange coïncidence +(je ne dirai pas sympathie, pour ne pas vous déplaire) de nos pensées? +Vous rappelez-vous qu'autrefois nous fîmes une expérience presque aussi +miraculeuse? et dernièrement encore, près d'un poêle dans le musée +espagnol, vous avez lu dans ma pensée aussi vite que je pensais. Il y a +longtemps que je soupçonne quelque chose de diabolique en vous. Je me +rassure un peu en pensant que j'ai vu vos deux pieds et que vous n'avez +pas le _cloven foot._ Pourtant, il se pourrait que, sous ces bottines, +vous m'eussiez caché une petite griffe. Tâchez donc de me rassurer. + +Adieu. Voici le livre dont je vous ai parlé. + + + + +LIV + +Paris, 9 février 1843. + + +J'étais inquiet de ne pas recevoir un mot de vous, non que je +craignisse _un second mouvement_, mais je vous croyais souffrante et je +me reprochais cette longue promenade et notre retour par le vent et la +pluie. Heureusement, c'est la poste qui a fait son dimanche et m'a fait +attendre votre lettre. Bien que je souffrisse beaucoup de ce retard, +je ne vous ai pas accusée un seul moment. Je suis bien aise de vous le +dire, pour que vous sachiez que je me corrige de mes défauts en même +temps que vous des vôtres. Au revoir donc et à bientôt. Je n'ai plus +mal à l'Åil. Le vôtre, je pense, est toujours aussi brillant. Comme on +se fait des monstres de tout! N'aurions-nous pas eu tort de ne pas nous +être revus? + +Je suis bien triste et tourmenté. Un de mes amis intimes, que je +voulais aller voir à Londres, vient d'être atteint de paralysie. Je ne +sais encore s'il vivra, ou, ce qui serait pire que la mort, s'il ne +demeurera pas longtemps dans cet affreux état d'insensibilité où cette +maladie réduit les esprits les plus distingués. Je me demande si je ne +devrais pas aller le voir tout de suite. + +Ãcrivez-moi, je vous prie, et dites-moi quelque chose de tendre qui me +fasse oublier ces tristes pensées. + + + + +LV + +Paris, 27 février 1843. + + +Nos lettres se sont croisées et j'ai été tranquillisé plus tôt que je +n'espérais. Je vous en remercie. Votre lettre m'a fait grand plaisir +par ce qu'elle me dit, quoique en style fort énigmatique. Ce verbe que +vous redoutez si fort a toujours un son bien doux, même quand il est +accompagné de tous ces adverbes dont vous savez si bien l'entortiller. +Moquez-vous de ma tristesse et de la mine que je faisais sur les +ruines de Carthage. Marius, assis comme nous, rêvait peut-être qu'il +rentrerait dans Rome, et moi, je ne voyais guère d'espérance dans mon +avenir. Vous m'effrayez, chère amie, en me disant que vous n'osez plus +écrire et que vous aurez plus de courage pour parler. Lorsque nous +sommes ensemble, c'est le contraire que vous dites. N'en résultera-t-il +pas que vous ne me parlerez plus et que vous ne m'écrirez plus? Vous +étiez fâchée contre moi, m'avez-vous dit. Ãtait-ce bien juste de votre +part et l'avais-je mérité? N'avais-je pas votre promesse et aussi un +peu votre exemple? En êtes-vous restée aveugle? Avez-vous conservé un +souvenir désagréable? Ãtes-vous encore fâchée? Voilà ce que je voudrais +savoir et ce que vous ne me direz sans doute pas. + +Je commence à vous savoir par cÅur, et je crois que c'est ce qui +m'attriste souvent. Il y a en vous un mélange d'oppositions et de +contradictions si étrange, qu'il y a pour faire enrager un saint. . . + +. . . . . . . . . . . . + +J'ai appris hier une bien triste nouvelle. Le pauvre Sharpe est mort +mercredi dernier. J'ai reçu la nouvelle de sa mort au moment où je +le croyais non-seulement hors de tout danger, mais sur le point de +reprendre ses occupations ordinaires. Je ne m'accoutume pas à l'idée +de ne plus le voir. Ilme semble que, si j'allais à Londres, je le +retrouverais. . . . . . . + + + + +LVI + +Jeudi soir, 1er mars 1843. + + +J'avais bien peur de ne pouvoir vous voir samedi, et je me promettais +de vous bien gronder pour n'avoir pas voulu l'autre jour. Mais je suis +parvenu à me débarrasser de tous les empêchements. à samedi donc. Il y +a bien longtemps que nous n'avons eu de querelle. Ne trouvez-vous pas +que cela est bien doux et bien préférable à nos colères d'autrefois, +qui n'avaient de bon que les raccommodements? Je vous trouve toujours +cependant un défaut: c'est de vous rendre si rare. à peine nous +voyons-nous une fois en quinze jours. Chaque fois, il semble qu'il +y ait une glace nouvelle à rompre. Pourquoi ne vous retrouvé-je pas +telle que je vous ai quittée? Si nous nous voyions plus souvent, cela +n'arriverait pas. Je suis pour vous comme un vieil opéra que vous +avez besoin d'oublier pour le revoir avec quelque plaisir. Moi, au +contraire, il me semble que je vous aimerais davantage vous voyant +tous les jours. Montrez-moi que j'ai tort, et dites-moi un jour bien +proche pour nous revoir. C'est le 14 mars que mon sort se décide à +l'Académie. Le raisonnement me dit d'espérer, mais je ne sais quel +sentiment de seconde vue me dit tout le contraire.--En attendant, je +fais des visites fort consciencieusement. Je trouve des gens fort +polis, fort accoutumés à leurs rôles et les prenant très au sérieux; je +fais de mon mieux pour prendre le mien aussi gravement, mais cela m'est +difficile. Ne trouvez-vous pas drôle qu'on dise à un homme: «Monsieur, +je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je +vous vaux bien,» et autres facéties? Il faut traduire cela en termes +honnêtes et variés, suivant les personnes. Voilà le métier que je fais +et qui m'ennuierait fort s'il se prolongeait. Le là correspond aux ides +de mars, jour de la mort de mon héros, feu César. Cela est _ominous_, +n'est-ce pas? + + + + +LVII + +Paris, vendredi matin, 13 mars 1843. + + +Voici votre cravate. Elle s'est retrouvée samedi dernier dans +l'antichambre de Son Altesse royale monseigneur le duc de Nemours. +Personne ne m'a demandé d'explications de sa présence dans ma poche. +Je vous l'aurais envoyée plus tôt si je n'avais voulu ajouter le désir +de retrouver votre propriété à celui de me donner de vos nouvelles. Je +constate que, bien que le premier soit très-vif, il n'a pu triompher de +l'indifférence que vous avez sur le second point. Pourquoi avez-vous si +grand'peur du froid? Il me semble que nous avons fait une fois un essai +de neige qui n'a pas trop mal réussi. Voici le dégel qui va rendre les +rues impraticables pour je ne sais combien de temps. Répondez-moi vite. +Je vois avec peine que vous aimez à tourmenter. . . . . . + +. . . . . . . . . . . . + + + + +LVIII + +Paris, 11 mars 1843. + + +C'est une grosse faute et presque un crime que de ne pas profiter du +temps admirable qu'il fait. Que diriez-vous d'une grande promenade pour +demain jeudi? Vous deviez m'avertir la première, mais vous vous en +gardez bien. Il faut absolument que nous allions saluer les premières +feuilles. Elles poussent à vue d'Åil. Je pense aussi à l'influence +que le soleil exerce sur votre humeur, à ce que vous m'avez dit. Je +voudrais en faire l'épreuve. Moi, je vous aime dans tous les temps; +mais je crois que le bonheur de vous voir est plus bonheur avec du +soleil. Adieu. + + + + +LIX + +Paris, samedi soir, mars 1843. + + +Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la +pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de +particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous. +Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent, +et toujours sans que ma résignation me profite. + +Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale +me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de +responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me +repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui +n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet +qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble +un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je +suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il +doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me +semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans _nous_, vous ne +cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me +paraît triste. + +Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il +est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je +tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez +causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre +est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des +preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens +sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle. +L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling. +Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus +tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu . . . + +. . . . . . . . . . . . + +Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la +vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que +je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi, +à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous +êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour +quelque chose? _That is the question._ Quels pardons avez-vous à me +demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents, +qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que +j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre +dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous +alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans +quelques jours. + +Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en +belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui. + + + + +LX + +Jeudi soir, 15 mars 1843. + + +Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais +à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils +s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui +souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du +coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en +aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des +courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier +amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le +bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est +un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard +des personnes qu'on estime peu. Ãcrivez-moi, je vous prie, quand vous +voulez que nous nous voyions. + +J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade. + +Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon +Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa +prédiction menaçante. + +Adieu, _dearest friend!_ Entre mes épreuves à corriger, mon rapport +à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours, +je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais +d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses. + + +[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française. + + + + +LXI + +17 mars 1843. + + +Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je +veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que +vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les +quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, +éreinté, démoralisé et complètement _out of my wits._ Puis Arsène +Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation +de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes +à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; +tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au +haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des +grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse +histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont +black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds +partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire +ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? +Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me +fait désirer avidement de vous voir. Au moins, nous sommes sûrs l'un +de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les +reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque +vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours. + + + + +LXII + +Lundi soir, 21 mars 1843. + + +Je suis très-triste et j'ai des remords de ma fureur d'aujourd'hui. La +seule excuse que j'y trouve, c'est que la transition entre notre halte +délicieuse dans cette espèce d'oasis si étrange et notre promenade +a été trop brusquée, c'est tomber du ciel en enfer. Si je vous ai +affligée, j'en suis aussi repentant que possible, mais j'espère que +je ne vous ai pas fait autant de peine que j'en ressentais. Vous +m'avez souvent reproché d'être indifférent à tous; je suppose que vous +vouliez dire seulement que j'étais peu démonstratif. Lorsque je sors +de ma nature, c'est que je souffre beaucoup. Convenez aussi qu'il est +bien triste, après tant de temps passé ensemble, après être devenus +l'un pour l'autre ce que nous sommes, de vous voir toujours défiante +pour moi. Le temps a été aujourd'hui comme notre humeur. Ce soir, le +voilà rétabli, je pense. Les étoiles sont plus brillantes que jamais. +Organisons quelque course moins orageuse. Adieu, plus de querelles; je +tâcherai d'être plus raisonnable, tâchez d'être plus à vos premiers +mouvements. + + + + +LXIII + +Mars 1843. + + +Moi, j'étais fatigué comme si j'avais fait quatre ou cinq lieues +à pied, mais d'une fatigue si agréable, que je voudrais la sentir +encore; tout nous a si bien réussi, que, bien que je sois accoutumé +à voir réussir un plan bien combiné, je partage votre étonnement. +Ãtre si libre et si loin du monde, et cela par les bienfaits de la +civilisation, n'est-ce pas amusant? Savez-vous pourquoi je n'ai pris +qu'une fleur de ces jacinthes si jolies et si blanches, c'est que je +voulais en garder pour une autre fois; qu'en dites-vous? D'ailleurs, +en regardant sur ma carte, j'ai vu que nous avions fait une faute de +géographie. Nous nous sommes trompés d'environ un quart de lieue; nous +devions aller plus loin; mais ne regrettons rien, une autre fois nous +ferons mieux. Pour une reconnaissance, tout n'a pas été mal. Vous avez +été surtout excellente. Vous ne m'apprenez rien en me disant que +vous m'avez rendu ce que je vous ai donné; mais vous me faites presque +autant de plaisir en me le disant, car cela me prouve que vous ne +pensiez pas les cruelles choses que vous m'avez dites dans un de nos +jours néfastes. Je les oublie tout à fait aujourd'hui; oubliez aussi +mes colères et mes injures. Vous me demandez si je crois à l'âme. +Pas trop. Cependant, en réfléchissant à certaines choses, je trouve +un argument en faveur de cette hypothèse, le voici: Comment deux +substances inanimées pourraient-elles donner et recevoir une sensation +par une réunion qui serait insipide sans l'idée qu'on y attache? Voilà +une phrase bien pédantesque pour dire que, lorsque deux gens qui +s'aiment s'embrassent, ils sentent autre chose que lorsqu'on baise +le satin le plus doux. Mais l'argument a sa valeur. Nous parlerons +métaphysique, si vous voulez, la première fois. C'est un sujet que +j'aime beaucoup, car on ne peut jamais l'épuiser. Vous m'écrirez, +n'est-ce pas, avant lundi, en me disant où nous nous trouverons? Il +faut être là -bas à une heure, non à une demi-heure. Vous vous en +souviendrez; par conséquent, il faut nous mettre en marche à une +demi-heure. Tout cela n'est-il pas clair? + +Il est quatre heures et demie, et il faut que je me lève avant dix +heures. + + + + +LXIV + +Lundi soir. Mars 1843. + + +Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce +que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une +espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, +si vous voulez, mon rival dans votre cÅur, c'est votre orgueil; tout ce +qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre +insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui +est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, +m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que +votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que +je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas +être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de +bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît. + +Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter +de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui +céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cÅur suivre ses bons +mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon +bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules +d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi +de l'orgueil, c'est-à -dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc +insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment +d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, +qui, ce matin par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune +_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive +que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous +avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. +Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais +m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que +j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui +me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas +seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre +de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans +doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous +voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le +froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effraye-t-il pas? Je ne sais +si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du +conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité. + + + + +LXV + +Vendredi, 29 mars 1843. + + +Je sens, par une de ces intuitions _of the mind's eye_, que le temps +sera beau encore pour quelques jours, mais qu'il se gâtera pour +longtemps. D'un autre côté, notre promenade de l'_autre_ jour, ayant +été à peu près manquée, doit être considérée comme non avenue. Les ours +seuls en ont profité. Je leur envie l'intérêt que vous leur portez, +et j'ai le dessein de me faire faire un costume qui me donne une +partie de leurs charmes. Jusqu'à présent, nous avons toujours marché +de l'est au sud. Il me semble que nous pourrions essayer de la marche +contraire. Nous irions chercher d'abord notre barrière et le ruisseau +peu limpide qui coule auprès. Nous finirions par où nous commençons +ordinairement. Le diable, c'est que j'ai à travailler dans ce moment +plus que d'ordinaire. Cependant, si vous pouviez samedi, à trois +heures, nous ferions notre voyage de découverte jusqu'à cinq heures et +demie; sinon, il faudrait ajourner à lundi, ce qui serait bien long. Si +vous saviez comme vous étiez gentille l'autre jour, vous ne voudriez +jamais être taquine comme vous l'êtes quelquefois. J'aurais voulu vous +voir encore plus franche; mais il me semblait pourtant que vos pensées +étaient toutes révélées pour moi, bien que vos paroles fussent plus +entortillées que l'Apocalypse. Je voudrais que vous eussiez la centième +partie du plaisir que j'ai à vous voir penser. Pour moi, c'était un +bonheur si grand, que je crains trop qu'il ne soit pas partagé. Il y +a deux personnes en vous. Vous n'êtes plus comme Cerbère, vous voyez. +De trois, vous voilà réduite à deux. L'une, qui est la meilleure, +est tout cÅur et toute âme. L'autre est une jolie statue bien polie +par le monde, bien drapée de soie et de cachemire; c'est un charmant +automate dont les ressorts sont le plus habilement arrangés qui se +puissent voir. Lorsqu'on croit parler à la première, on trouve la +statue. Pourquoi faut-il que cette statue soit si gentille! Autrement, +j'espérerais que, comme les vieux chênes d'Espagne, vous perdriez votre +écorce en vieillissant. + +Il vaut mieux que vous restiez telle que vous êtes, mais que la +première personne commande davantage à son automate. Voilà bien des +métaphores où je m'embrouille. + +Je pense en ce moment à une main blanche. Il me semblait que j'avais +envie de vous gronder. Mais je ne me rappelle plus bien le pourquoi. +C'est moi maintenant qui ai des courbatures. J'étais accablé en +rentrant l'autre jour, et je n'ai pas, comme vous, la ressource de +dormir douze heures. Il est vrai que je tiens moins que vous à ne +pas m'user. J'espère avoir une lettre de vous demain, mais vous +m'en écrirez une autre pour me dire si samedi ou lundi... Troisième +combinaison: samedi jusqu'à quatre heures, et lundi de deux heures à +cinq, Ce serait une perfection, ce me semble. Il faudrait que j'eusse +votre réponse samedi avant midi. + + + + +LXVI + +Vendredi soir, 8 avril. + + +J'ai depuis deux jours une horrible migraine, et vous m'écrivez toute +sorte de méchancetés. Le pire, c'est que vous n'avez pas de remords, +et j'avais quelque espoir que vous en auriez. Je suis si accablé, +que je n'ai pas même la force de vous dire des injures. Quel est +donc ce miracle dont vous parlez? Le miracle serait de vous rendre +moins entêtée, et je ne le ferai jamais. Cela est trop au-dessus de +mon pouvoir. Il faudra donc attendre à lundi pour savoir le mot de +l'énigme, puisque vous ne pouvez demain. Savez-vous qu'il y aura +huit jours que nous ne nous sommes vus? Il y avait longtemps que +nous n'avions tant attendu. En revanche, il faudra faire une longue +promenade et tâcher quelle se passe sans disputes. à deux heures, si +vous voulez bien. Je compte précisément sur le soleil. Votre pensée de +Wilhelm Meister est assez jolie, mais ce n'est qu'un sophisme, après +tout. + +On pourrait dire avec presque autant d'exactitude que le souvenir +d'un plaisir est une espèce de peine. Cela est vrai surtout des +demi-plaisirs, je veux dire de ceux qui ne sont pas partagés. Vous +aurez ces vers si vous y tenez. Vous aurez même votre portrait en +Turquesse, que j'ai un peu arrangé. Je vous ai mis un narghilé à la +main pour plus de couleur locale. Quand je dis vous aurez tout cela, +je veux dire en payant. Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce, +songez que j'ai une terrible vengeance. On m'a demandé aujourd'hui un +dessin pour un album qui se vendra au profit du tremblement de terre. +Je donnerai votre portrait. Qu'en dites-vous? Je me demande quelquefois +comment je ferai dans cinq ou six semaines d'ici, quand nous ne nous +verrons plus. Je ne m'accoutume pas à cette idée-là . + + + + +LXVII + +Paris, 15 avril 1843. + + +J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous +écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre +lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou +deux phrases tendres, sans _mais_ et sans secondes pensées. Nous avons +des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez +pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier +pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi +faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de +sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est +pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses +Åuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit +très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était +un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. Déjà +les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux +hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit +ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares +du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation. +Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est +vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point +encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes +se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne. + +Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez +raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je +crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle, +que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis +adieu pour bassiner mon Åil. Je pleure en vous écrivant. à lundi. Priez +pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez +vos bottes de sept lieues. + + + + +LXVIII + +Paris, 4 mai 1843. + + +Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais +bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause +de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre +distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre +profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous +aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier, +j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous +n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous +avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on +ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas +voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre +jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps. +Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette +branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de +quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le +soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos +coquetteries. + +Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que +j'ai trop du _moi_ que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à +exécution la menace que je vous ai faite un jour. + +Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence +qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru +bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours +plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi. + +Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends +guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez +votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous +nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation +interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il +de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai +toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une +enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous +aurez amassé à mon retour un véritable _iceberg._ Allons, il vaut mieux +ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous +qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je +veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même +et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous +verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister. + + + + +LXIX + +Mercredi, juin 1843. + + +Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au +dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais +il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que +lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle. + +Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange +pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau +temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit +être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre +espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous +me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que +vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins +que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je +aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je +m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame +de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à +trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de +la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez +souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en +vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis +juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles. +Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent +possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des +choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle +et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au +raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter. +Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais +motif tant de bonheur. + +Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord. + + + + +LXX + +Paris, 14 juin 1843. + + +Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché +que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes +paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a +que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit +cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose, +c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui +surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents, +et, comme, malgré cette différence-là , il y a entre nous une affinité +grande,--c'est le _Wahlverwandschaft_ de Goethe,--il résulte +nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je +souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois +en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose. +Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir, +en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est +peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le +même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments +très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur +quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma +nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi +je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup +travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y +ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté +très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que +j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait +beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir? + +Je suis accablé d'affaires. + +Ãcrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je +vous en parlerai quand nous nous verrons. + + + + +LXXI + +Paris, samedi soir, 23 juin 1843. + + +Je commençais à être fort en peine de vous. Je craignais que l'humidité +ne vous eût fait mal et je me reprochais de vous avoir raconté si +longuement cette sotte histoire. Puisque vous ne vous êtes pas +enrhumée et que vous n'avez pas eu de colères rentrées, je puis à +mon tour me rappeler avec bonheur tous les moments que nous avons +passés ensemble. Je trouve comme vous que, ce jour-là , nous avons +été plus parfaitement--si parfaitement peut comporter du plus ou du +moins--heureux que jamais. à quoi cela tient-il? Nous n'avons rien dit +ni fait d'extraordinaire, si ce n'est de ne pas nous quereller. Et +remarquez, s'il vous plaît, que c'est de vous que les disputes viennent +toujours. Je vous ai cédé sur une infinité de points, et je n'ai pas +été de mauvaise humeur pour cela. Je voudrais bien que le bon souvenir +que vous gardez de cette journée vous profitât pour l'avenir. Pourquoi +ne me dites-vous pas tout de suite ce que vous expliquez dans votre +lettre tellement quellement, mais avec une certaine franchise qui me +plaît? . . . . . . + +. . . . . . . . . . . . + +Je suis flatté que mon conte vous ait amusée; mon amour-propre d'auteur +s'est offensé pourtant que vous vous soyez contentée de l'analyse, +assez décousue que je vous en ai faite. J'espérais que vous auriez +demandé à le lire ou à l'entendre. Mais, puisque vous ne voulez pas, il +faut en prendre son parti. Néanmoins, s'il faisait beau mardi, qui nous +empêcherait de nous asseoir tous les deux sur nos sièges rustiques, +et moi de vous faire la lecture? Il y en a pour une heure. Le mieux, +c'est de nous promener tout bonnement. Le voulez-vous? Le programme +sera de ne pas se disputer. Ãcrivez-moi vos intentions suprêmes. J'ai +reçu madame de M*** et ses filles, florissantes toutes les trois. Rien +de fixé pour mon départ. Il est fort prochain suivant toute apparence, +mais pourtant ce n'est pas à un adieu définitif qu'il faut vous +attendre. + + + + +LXXII + +Paris, 9 juillet 1843. + + +Vous avez raison d'oublier les querelles si vous pouvez en venir à +bout. Elles se grossissent, comme vous le dites fort bien, lorsqu'on +les examine de près. Le mieux est de rêver toujours le plus longtemps +possible, et, comme nous pouvons faire toujours le même rêve, cela +ressemble fort à une réalité. Je vais assez bien depuis hier. J'ai +dormi, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Il me semble +même que je suis en meilleure humeur depuis que je me suis soulagé +en exhalant mes vapeurs l'autre jour. C'est dommage que nous ne +nous voyions pas le lendemain d'une querelle. Je suis sûr que nous +serions parfaitement aimables l'un pour l'autre. Vous m'aviez promis +de m'indiquer un jour; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui +serait plus mal, vous avez cru _indecorous_ de le faire. C'est cette +préoccupation que vous avez sans cesse qui nous est bien souvent un +sujet de brouillerie. à mesure que le moment de ne plus vous voir +approche, je me sens plus mécontent de moi, et, pour le résultat, +c'est comme si j'étais mécontent de vous. J'ai bien pu dire que vous +vous contraignez beaucoup pour me plaire; je me prends sans cesse à me +mettre en fureur contre cette contrainte même qui, dans ce qu'elle a de +plus agréable, cache toujours un fond horriblement triste; mais rêver, +c'est le plus sage. à quand? voilà toute la question. + +Vous devriez bien me traduire un livre allemand qui me met au supplice. +Rien n'est plus enrageant qu'un professeur allemand qui croit avoir une +idée. Le titre est tentant: _das Provocationsverfahren der Römer._ + + + + +LXXIII + +Paris, juillet 1843. + + +Voilà une lettre de vous bien aimable et presque tendre. Je voudrais +être en disposition moins mélancolique pour en jouir entièrement. Tout +ce que je puis faire de mieux, c'est de vous remercier de tout ce +qu'il y a de bon dans cette lettre et de ne pas vous parler des idées +plus ou moins tristes qui me viennent à son sujet. Le malheur, c'est +que je ne rêve pas aussi complètement que vous. Mais laissons cela et +parlons d'autre chose. Je partirai dans dix jours. J'ai été hier à la +campagne faire une visite et j'en suis revenu très-las et très-triste. +Las, parce que je me suis ennuyé, et triste, parce que je songeais +que c'était un beau jour perdu. Ne vous faites-vous jamais un pareil +reproche? J'espère que non. Quelquefois, je crois que vous sentez tout +ce que je sens, puis viennent des drawbacks, et alors je doute de tout. + +Adieu; si je continuais à vous écrire, je dirais des choses que vous ne +comprendriez pas comme je les dirais. . . . . . + +. . . . . . . . . . . . + + + + +LXXIV + +Jeudi soir, 28 juillet 1843. + + +J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au +moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver +une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne +m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai +pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir +aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez +bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez +jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce +qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous +avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche +à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans +vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver +ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc; +mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce +point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et +de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se +soutenir. L'exécution est plus difficile. à ce propos, vous avez tort +de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot. +Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire, +vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire +ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais +faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de +ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait. +Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante. +Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité, +savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois. +Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ. +Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un +maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque +vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas +d'objections à me dire définitivement adieu samedi. + +En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle +disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je +vous promets de ne m'en pas fâcher. + + + + +LXXV + +Paris, jeudi soir, 2 août 1843. + + +Je suis moins poétique que vous. La Ïθὡν εá½ÏÏ
οδεἱη, c'est-à -dire la +large terre, malgré le mackintosh, était encore plus froide que vous, +et j'en suis enrhumé, mais sans rancune. J'en aurais à lire tout ce +que vous me dites et que vous croyez agréable. Combien de _mais_ +toujours! que vous êtes ingénieuse à ôter aux autres et à vous-même +l'enchantement qu'ils peuvent avoir! Je dis enchantement, et j'ai tort +sans doute; car je ne crois pas que les marmottes en aient. Vous étiez +un de ces jolis animaux-là avant que Brahma envoyât votre âme dans +un corps de femme. à la vérité, vous vous réveillez quelquefois, et, +comme vous dites fort bien, c'est pour quereller. Soyez donc bonne et +gracieuse comme vous savez l'être. Malgré ma mauvaise humeur, j'aime +mieux vous voir avec vos grands airs indifférents que de ne pas vous +voir du tout. Je vous disais bien que toute cette botanique ne valait +rien; mais vous voulez toujours faire à votre tête. J'ai découvert des +choses encore plus curieuses que des courses champêtres sur des indices +moins évidents. Croyez-moi, jetez au feu toutes ces fleurs fanées, et +venez en chercher de nouvelles. + +Adieu. + + + + +LXXVI + +Paris, 5 août 1843. + + +J'attendais une lettre de vous avec bien de l'impatience, et plus elle +tardait, plus je m'attendais à des seconds mouvements et à toutes leurs +vilaines conséquences. Comme j'étais préparé à toutes les injures de +votre part, votre lettre m'a paru meilleure qu'en un autre moment. Vous +me dites que vous avez été heureuse aussi, et ce mot efface tous les +autres qui précèdent et qui suivent pour l'affaiblir. C'est ce que vous +m'avez dit de mieux depuis longtemps, c'est presque la seule fois où je +vous ai senti un cÅur fait comme un autre. Quelle radieuse promenade! +Je ne suis nullement malade et j'étais l'autre jour assez heureux pour +en garder de la santé et de la bonne humeur pour longtemps. Si le +bonheur passe vite, il peut se renouveler. Malheureusement, le temps se +gâte, puis vous parlez de voyage. Peut-être cette pluie vous a-t-elle +ôté l'envie de courir. Pour moi, elle m'ôte jusqu'à la force de faire +des projets. Pourtant, s'il y avait un bon jour avant votre départ, ne +ferions-nous pas bien d'en profiter et de dire adieu pour longtemps à +notre parc et à nos bois? Je ne reverrai plus leurs feuilles de cette +année du moins, et cette idée-là m'attriste. J'espère que vous les +regretterez aussi. Quand vous verrez un rayon de soleil, prévenez-moi, +et allons retrouver nos châtaignes et notre montagne. Vous avez pensé +à moi et à nous pendant un moment bien court, mais le souvenir n'en +reste-t-il pas bien longtemps? + + + + +LXXVII + +Vézelay, 8 août 1843, au soir. + + +Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est +l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre. +Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié +de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir. +L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu +d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces _chilly women +of the North_, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous +dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que +je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant +de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont +aussi différents que nos _stamina._ Que voulez-vous! vous pouvez +quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais. + +Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute +montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech +que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez +pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me +consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église +qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai +vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après +vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus +fous alors que maintenant. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre +une idée probablement très-différente de celle que nous avons +maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager +l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un +froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela. +J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant +plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous +dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant +la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans +quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là , vous me feriez plaisir, +surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal +que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de +nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent +à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui +doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que, +de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je +reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là ? En partant, +j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On +lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens +à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les +mille et un tracas du départ. + +Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec +vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais +capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre. +Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte. + +à Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités! + + + + +LXXVIII + +Avallon, 14 août 1843. + + +Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante +lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles. +Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus +en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai +quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez +mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands +motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère +rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans +cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me +promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle +qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là , je philosophais +sur le _moi_, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je +pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette +pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait, +je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de +moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par +cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il +n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez +bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque +je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un +rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui +bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne +laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec +moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans +la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais +guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a +mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite +aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier +avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du +même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme, +point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous +avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'à +Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. à +Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux. +Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple +le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de +plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale +de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous +nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un +que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave +que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux +effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie +cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que +j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une +plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son +ami. Vous me direz votre rêve. + +Adieu. + + + + +LXXIX + +Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir. + +à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. +Au milieu d'un océan de puces très-agiles +et très-affamées. + + +Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole +a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour +vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand +ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en +allemand, c'est-à -dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas +le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier +point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous +jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir? +Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère? + +Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis. + +Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier +point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher +tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Ãphèse. +Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines +grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de +fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu +semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité +de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine +à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici +une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est +la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.--Que +faites-vous? à quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous +pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis +mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb, +tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée, +un Åil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais +ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que, +cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la +solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble +que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi +le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir +en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les +reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément. +Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse, +me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en +désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je +visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de +votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait +enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus +tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus _chilly_ +que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je +ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la +lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon, +adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans +huit jours d'ici. + + + + +LXXX + +Paris, lundi, septembre 1843. + + +Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de +l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses +qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir +de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous +trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous +voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous +n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, +dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour +l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous +donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant +vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide. + +J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle +colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne +nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons +être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons +peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le +bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne +sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller. + +Adieu encore, pendant que j'ai du courage. + + + + +LXXXI + +Paris, jeudi, 6 septembre 1843. + + +Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de +temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous +dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais +une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier +le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des +inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il +me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas +choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à +l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans +cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est +des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera +longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et +peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. +La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, +par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi +que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses +visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, +pour me donner un peu de courage et de vie. + +Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque +amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire +habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart +autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de +solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier +d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine +effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils +n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. +Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un +académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au +chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais +j'ai fait de drôles de rencontres. + +Adieu. + + + + +LXXXII + +Septembre 1843. + + +Je _m'ennuie_ beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous +affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du +moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai +maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans +nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour, +à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est +pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais +rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là , +pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore +nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce +que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement! +Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de +refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage +la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain, +nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que +je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir +nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous +avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez +moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche +pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi. + + + + +LXXXIII + +Paris, septembre 1843. + + +Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère, +que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez. +Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous +quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir +de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous +fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à +votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la +sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je +désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de +nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps +en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette +idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis +m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je +crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me +mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous +prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures +intentions du monde d'être calme et résigné. + + + + +LXXXIV + +Avignon, 29 septembre. + + +Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque +aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable. +En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour, +il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue, +il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des +écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette +à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire +toutes les bêtises possibles. + +Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes à +outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge, +et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix. +Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé +avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. à cela près, +il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne. +L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se +couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi +tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie +à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles +pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il +n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol. +Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des +cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore +deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense +sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais +combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis +espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un +petit signe de tête en manière de reconnaissance. . . . . . + +. . . . . . . . . . . . + +Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un +seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous +intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des +saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles +du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et +les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé +à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie +rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si +drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente +de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour +porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des +communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux. + +_10 septembre._--Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir. +Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile +à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? _That is the question._ +Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais +ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement +malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me +fait assez souffrir. + +Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours +avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de +fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité +régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des +papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis +tout à coup on se trouve vis-à -vis une muraille. En tournant la tête, +on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où +l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres +souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux +où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et +les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question. +Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais +de leur _Magna Charta._ «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des +auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!» + +J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a +bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours +vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la +nature. Là , c'est tout différent. Cette statue représente une grosse +maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis +de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes. +Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent +Messieurs de l'Académie? + +Adieu, voici l'heure de la poste. Ãcrivez-moi à Montpellier, puis à +Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller +chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux. + +Adieu encore. + + + + +LXXXV + +Toulon, 2 octobre. + + +J'ai été longtemps sans vous écrire, chère amie. Aussitôt que mon +pied a été rendu à ses proportions ordinaires, j'ai voulu réparer le +temps perdu en faisant des courses dans le Comtat. J'ai été à même +d'apprécier la différence qui existe entre les cousins de Carpentras, +d'Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux. Ils possèdent presque +tous la propriété d'empêcher un honnête-homme de dormir. Je ne vous +parlerai pas des belles choses que j'ai vues ni des _humbugs_ que j'ai +découverts. Mais savez-vous ce que c'est qu'un _draquet?_ C'est la même +chose qu'un _fantasty._ Voici l'explication de ces deux mots barbares: +vous saurez d'abord que la richesse du département de Vaucluse consiste +surtout en soies. Dans chaque maisonnette de paysan, on élève des vers +et on file la soie, d'où résulte d'abord une odeur infecte, ensuite que +très-souvent on trouve des écheveaux de soie accrochés aux buissons. +Vers le soir, il y a des paysannes assez imprudentes pour ramasser +ces écheveaux et les mettre dans leur panier. Le panier s'alourdit +peu à peu, toujours augmentant de poids, si bien que l'on est tout +en nage à le porter. Lorsque, après une longue et pénible marche, on +arrive aux abords d'un ruisseau, alors le panier devient réellement +insupportable et on est obligé de le mettre à terre. Aussitôt il en +sort un petit être à grosse tête, ricanant toujours, emmanché d'une +espèce de queue de lézard, qui se plonge dans le ruisseau en disant: +«M'as ben pourta!» ce qui veut dire en provençal ou dans l'idiome des +draquets: «Tu m'as bien porté!» J'ai vu déjà plus d'une femme qui avait +été ainsi mystifiée par ces démons espiègles, et je suis désolé de n'en +pas avoir rencontré moi-même. J'aurais eu le plus grand plaisir à faire +connaissance avec eux. + +Ma tournée s'allonge à mesure que les jours accourcissent. Je vais +demain à Fréjus pour aller de là aux îles de Lérins, où je trouverai +peut-être les ruines de la première église chrétienne d'Occident. Je +suis plus qu'à demi persuadé que je ne trouverai rien du tout. Mais +il faut faire son métier en conscience et inspecter tout ce qu'il y a +d'historique. + +Il est impossible de voir rien de plus sale et de plus joli que +Marseille. Sale et joli convient parfaitement aux Marseillaises. Elles +ont toutes de la physionomie, de beaux yeux noirs, de belles dents, +un très-petit pied et des chevilles imperceptibles. Ces petits pieds +sont chaussés de bas cannelle, couleur de la boue de Marseille, gros +et raccommodés avec vingt cotons de nuances différentes. Leurs robes +sont mal faites, toujours fripées et couvertes de taches. Leurs beaux +cheveux noirs doivent la plus grande partie de leur lustre au suif de +chandelle. Ajoutez à cela une atmosphère d'ail mêlée de vapeur d'huile +rance, et vous pouvez vous représenter la beauté marseillaise. Quel +dommage que rien ne soit complet dans le monde! Eh bien, elles sont +ravissantes malgré tout. Voilà un vrai triomphe. + +Mes soirées, qui sont bien longues maintenant, commencent à m'ennuyer +horriblement. Il est vrai que j'ai, en général, des volumes de lettres +à écrire et des rapports à faire pour mes deux ou trois ministres. Ces +douces occupations ne m'empêchent pas d'avoir le spleen depuis trois +semaines. Je fais les rêves les plus noirs du monde, et mes pensées ne +sont pas d'une couleur plus gaie. Pas un mot de vous! J'en aurais bien +besoin pourtant. Si vous m'écrivez tout de suite, adressez votre lettre +à Carcassonne. Il me faut une lettre de vous pour me ranimer. . . . . . + +. . . . . . . . . . . . + +Après Carcassonne, j'irai à Perpignan, à Toulouse et à Bordeaux. +J'espère bien y trouver un souvenir de vous. Je n'ai pas achevé le +croquis que je vous destine. Je vous l'apporterai à Paris. Dites-moi ce +que je pourrai vous apporter encore qui vous fasse plaisir. Voici une +fleur d'un arbrisseau épineux qui croît aux environs de Marseille et +qui a une odeur de violette très-suave. + +Adieu. + + + + +LXXXVI + +Paris, vendredi matin, 3 novembre 1813. + + +Est-il possible que vous ne puissiez me dire tout ce que vous écrivez? +Quelle est donc cette timidité bizarre qui vous empêche d'être franche +et qui vous fait chercher les mensonges les plus extraordinaires, +plutôt que de laisser échapper un mot de vérité qui me ferait tant +de plaisir? Parmi les bons sentiments dont vous me parlez, il y en +a un que je ne comprends pas, dites-vous; et vous ne cherchez pas +à me le faire comprendre, je ne le devine même pas. Quant aux deux +autres, je vous avoue que je ne suis guère plus habile. Croyez-vous au +diable? Suivant moi, toute la question est là . S'il vous fait peur, +arrangez-vous pour qu'il ne vous emporte pas. Si le diable est hors de +cause en cette affaire, comme je le suppose, reste à se demander si +l'on fait du mal ou du tort à quelqu'un. Je vous dis mon catéchisme. +C'est, je crois, le meilleur, mais je ne vous le garantis pas. Je n'ai +jamais cherché à faire des conversions, mais, jusqu'à présent, on n'a +pu faire la mienne. Vous vous adressez, d'ailleurs, des reproches plus +sévères que je ne vous en adresse. Quelquefois, je cède à la tristesse +et à l'impatience. Rarement je vous accuse, sinon parfois de ce manque +de franchise qui me met dans une défiance presque continuelle avec +vous, obligé que je suis de chercher toujours votre idée sous un +déguisement. Si j'avais été bien convaincu de ce que vous m'avez dit +l'autre jour, j'en serais très-malheureux, car je ne pourrais souffrir +de vous faire de la peine. Voyez pourtant qu'à force de dire tantôt +blanc, tantôt noir, vous me faites douter de tout. Je ne sais plus +ce que vous pensez, ce que vous sentez. Parlons donc une fois à cÅur +ouvert. + + + + +LXXXVII + +Perpignan, 14 novembre. + + +. . . . . . . . . . . . + +Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être +inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas +osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du +département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait +fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un +peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes +rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche +et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander +le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il +n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne +s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il +alla se poser à quelques pas de là , me regardant toujours. Partout où +j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages +de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans +bruit, comme celui d'un oiseau nocturne. + +Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. +J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y +toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la +forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas +en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il +n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce. + +Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré +mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec +moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait +jamais dû se hasarder. + +Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari +sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint +que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour +me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que +j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où +j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux. + +Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit +jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, +changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de +sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais +combien de temps cela durera. + +Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient +l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à +me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la +commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la +rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une +cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante +qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui +parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. +Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, +je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de +retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne +tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable +situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais +des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. +J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une +lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec +la vôtre? + +J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire +votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de +Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant +en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il +n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un +figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des +capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque +vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez +peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie. + +Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout +quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. +Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. +Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une +lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais +mortellement. + +Adieu. + + + + +LXXXVIII + +Paris, 17 novembre 1843. + + +Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites +quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre +votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi +bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse, +que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur, +pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de +mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous +aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été +de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles. +Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse. +Ãcrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que +vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas +de ce défaut-là . Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous, +je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si +aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous +causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons +l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous +oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre. +Je vous en remercie de cÅur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que +vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les +choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est +pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le +plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en +seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation +d'âme. + +Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je +suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la +porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de +crier, nous avons eu l'_Elisir d'amore_; puis je suis rentré chez moi +et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez +que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui +pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous +quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée +urne? + + + + +LXXXIX + +Paris, mardi soir, 22 novembre 1843. + + +J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une +contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que +votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous +auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez, +en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous +faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice, +puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite. +Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je +vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne +crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas +été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des +caractères si différents, et surtout des points de vue si différents, +que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne +pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement +et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration +de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que +vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de +s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais. +Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord, +et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous +connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison +de dire que vous étiez comme Cerbère: _Three gentlemen at once._ + +Entre votre tête et votre cÅur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous +ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête. +Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose +qui me paraisse démontrée. à quand nous querellerons-nous? N'oubliez +pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine +de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant +promis, m'ont manqué de parole. + + +[1] à l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres. + + + + +XC + +Paris, 13 décembre 1843. + + +Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en +réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que j'ai dit, si +ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande +pardon. Oui, nous sommes de grands fous. Nous aurions dû le sentir plus +tôt. Nous aurions dû voir plus tôt combien nos idées, nos sentiments +étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous +faisions l'un à l'autre n'avaient d'autre résultat que de nous rendre +plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j'ai sur ce point de grands +reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger +une illusion que je n'aurais pas dû concevoir. + +Pardonnez-moi, je vous en prie, car j'en ai souffert comme vous. Je +voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J'espère que +vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous +occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être, +ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. J'ai eu +trop de confiance en moi. J'ai cherché dans mon cÅur à combattre ce que +ma raison me démontrait. à tout prendre, peut-être vous en viendrez à +ne voir dans notre folie que son beau côté, à ne vous rappeler que des +moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant +à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu +concilier deux choses incompatibles et vous n'avez pas réussi. Ne +dois-je 'pas vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible? + + + + +XCI + +Paris, mardi soir, 1844. + + +J'ai attendu toute la journée une lettre de vous, Ce n'est pas ce +qui m'a empêché de vous écrire, mais j'ai été horriblement occupé. +Je crois que le beau temps d'aujourd'hui m'a un peu soulagé le cÅur. +Je n'ai plus de colère, si j'en avais, et j'ai moins de tristesse +en me rappelant vos discours d'hier. Les nuages sont peut-être pour +beaucoup dans ce qui s'est passé entre nous. Déjà une fois nous nous +sommes querellés par un temps d'orage; c'est que nos nerfs sont plus +forts que nous. J'ai grande envie de vous voir et de savoir comment +vous êtes au moral. Si nous essayions de faire demain cette promenade +si malencontreusement manquée hier? Que vous en semble? Votre orgueil +ne sera sans doute pas de cet avis. Mais c'est à votre cÅur que j'en +appelle. + +Vous serez bien aimable de me répondre un mot demain avant midi, si +vous ne pouvez ou si vous ne voulez pas. Mais ne venez pas si vous êtes +de mauvaise humeur, si vous avez quelque autre arrangement; enfin, +si vous avez la moindre idée que notre promenade n'effacera pas les +vilaines impressions d'hier. + + + + +XCII + +Paris, samedi soir 15 janvier 1844. + + +Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez +de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez +attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des +malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que +vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont +arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes. +Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement +une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant, +vous avez un autre système.--Vous m'écrivez de petits billets fort +jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je +crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies +passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur +mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil, +qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur, +je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même +très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par +tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues. +Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait +bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue, +dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les +inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous +mettez à tout observer.--Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont +invraisemblables, si près de Paris et si loin.--Si vous y tenez bien +fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je +fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas +très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai, +demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai. +Adieu. + + + + +XCIII + +Paris, 5 février 1844. + + +Vous me reprochez ma dureté, et peut-être avez-vous quelque raison. +Il me semble cependant que vous seriez plus juste en disant colère ou +impatience. Il serait encore assez bien de votre part de réfléchir si +cette colère ou cette dureté est motivée ou si elle ne l'est pas. + +Examinez s'il n'est pas bien triste pour moi de me trouver sans cesse +aux prises avec votre orgueil, et de voir que votre orgueil a la +préférence. J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous me dites +quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout, +et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir +mieux, ce me semble; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite. +Rappelez-vous un moment et avec franchise ce que vous êtes pour moi. +Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie; mais cette glace sans +cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir +de calcul ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me +faire désirer ce que vous refusez obstinément: tout cela peut excuser +ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément +cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de +tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse +à un pygmée.--Cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme. +Voulez-vous un jour mettre de côté ce grand défaut, et être pour moi +aussi aimable que vous le pourrez? J'accepterais très-volontiers ce +parti si vous me promettiez d'être tout à fait franche, et si vous +aviez le courage de tenir cet engagement, ce serait une expérience +peut-être bien triste pour moi. Cependant, je l'accepterais avec joie, +puisque vous n'auriez, dites-vous, que du bonheur dans ce cas.--Adieu, +à bientôt. Mettez vos bottes de sept lieues, nous ferons une belle +promenade; si le temps n'était pas plus mauvais qu'il y a quelques +jours, vous n'auriez pas de risques de vous enrhumer. Je suis bien +souffrant de migraine et d'étourdissement, mais j'espère que vous me +guérirez. + + + + +XCIV + +Paris, 12 mars 1844. + + +C'est fort bien. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis de toute +espèce! Cent visites à faire! Un libraire qui me fait envoyer un +rapport de quarante pages à faire et à discuter! Des épreuves à +corriger! Il me semble que vous devriez bien, sachant tout cela, +m'écrire au moins quelques lignes d'encouragement. Je suis à peu près à +bout de mon courage et de ma patience. Heureusement, cela finit jeudi +prochain[1].--Jeudi à une heure, je serai redevenu un bipède ordinaire; +d'ici là , est-ce trop vous demander que quelques mots tendres comme +vous en avez trouvé la dernière fois que nous nous sommes vus? Il est +trois heures, et je vous quitte pour mes épreuves de _Mademoiselle +Arsène Guillot._--Lundi ou plutôt mardi. + + +[1] Sa réception à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. + + + + +XCV + +Jeudi soir, 15 mars 1844. + + +Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais +à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils +s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui +souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du +coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en +aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des +courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier +amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le +bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est +un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard +des personnes qu'on estime peu. Ãcrivez-moi, je vous prie, quand vous +voulez que nous nous voyions. + +J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade. + +Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon +Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa +prédiction menaçante. + +Adieu, _dearest friend_! Entre mes épreuves à corriger, mon rapport +à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours, +je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais +d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses. + + +[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française. + + + + +XCVI + +17 mars 1844. + + +Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je +veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que +vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les +quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, +éreinté, démoralisé et complétement _out of my wits_. Puis Arsène +Guillot fait un _fiasco_ éclatant et soulève contre moi l'indignation +de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes +à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; +tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au +haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des +grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse +histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont +black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds +partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire +ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? +Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me +fait désirer ardemment de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l'un +de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les +reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque +vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours. + + + + +XCVII + +Paris, 26 mars 1844. + + +Je crains que le discours ne vous ait paru un peu long. J'espère qu'il +ne faisait pas aussi froid de votre côté que du mien. Je suis encore à +grelotter. Nous aurions dû faire une courte promenade ensemble après +la cérémonie. Vous avez pu voir quelle horrible toux j'ai. Cela aurait +presque pu passer pour de la cabale. Avant la séance, l'orateur m'a +fort prié de lui dire dans quelle partie de la salle se trouvait la +personne à qui il avait envoyé des billets. L'avez-vous trouvé mieux +en costume qu'en frac? Vous pourrez me persuader bien des choses, +mais jamais que vous parliez autrement que sérieusement de gâteaux +quand vous avez faim. Je maintiens mon adjectif, et vous même en avez +reconnu la justesse. Cela est facile à voir par le courroux que vous +en montrez. Vous dites que vous ne savez que rêver et jouer.--Vous +savez, en outre, cacher vos pensées, et c'est ce qui me désole. +Pourquoi, après si longtemps que nous sommes ce que nous sommes l'un à +l'autre, êtes-vous encore à réfléchir plusieurs jours avant de répondre +franchement à la question la plus simple? On dirait que vous soupçonnez +des pièges partout. Adieu; j'ai été bien content de vous voir. J'ai eu +de la peine à vous trouver cachée sous le chapeau de votre voisine. +Autre enfantillage. Avez-vous vu ce que je vous ai envoyé? en pleine +Académie? Mais vous ne voulez jamais rien voir. + + + + +XCVIII + +Lundi soir. Mars 1844. + + +Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce +que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une +espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, +si vous voulez, mon rival dans votre cÅur, c'est votre orgueil; tout ce +qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre +insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui +est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, +m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que +votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que +je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas +être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de +bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît. + +Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter +de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui +céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cÅur suivre ses bons +mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon +bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules +d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi +de l'orgueil, c'est-à -dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc +insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment +d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, +qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune +_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive +que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous +avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. +Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais +m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que +j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui +me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas +seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre +de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans +doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous +voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le +froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais +si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du +conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité. + + + + +XCIX + +Strasbourg, 30 avril 1844. + + +Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a +fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les +exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus +besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon +église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le +lendemain, c'est-à -dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps +de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de +revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée +qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne +saurait imiter. + +Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis +vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs +et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort +autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et +les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous +avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où +l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces +musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses +aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à -dire que +nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions +pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se +sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller +encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir. + +Adieu. + + + + +C + +Paris, samedi 3 août 1844. + + +Je suppose que vous êtes partie pour la campagne en prenant contre +vos promesses un _french leave._ C'est fort aimable à vous. J'ai eu +la naïveté d'attendre quelque signifiance de vous tous les jours. On +se corrige difficilement. Dans le cas, très-peu probable, où vous +seriez à Paris, et dans celui, encore plus improbable, où vous seriez +curieuse d'assister à une séance de l'Académie des inscriptions, j'ai +deux billets à vos ordres. Cela est fort ennuyeux. En attendant, +j'ai travaillé de mon mieux à ma difficile besogne, qui sera bientôt +terminée. Puis je partirai pour un mois ou deux. Si cela pouvait vous +donner des remords ou, ce que j'aimerais bien mieux, l'envie de me +voir, vous me feriez vite oublier ma mauvaise humeur. + + + + +CI + +Paris, 19 août 1844. + + +. . . . . . . . . . . . + +Il est tout à fait décidé que je partirai pour l'Algérie du 8 au 10 du +mois prochain. Je resterai ou plutôt je courrai ça et là , jusqu'à ce +que la fièvre ou les pluies viennent m'interrompre. De toute façon, je +ne vous reverrai qu'en janvier. Vous auriez dû songer à cela avant de +partir. Quand je dis que vous ne me reverrez que l'année prochaine, +cela dépend de vous. Pendant que vous apprenez le grec, j'étudie +l'arabe. Mais cela me semble une langue diabolique, et jamais je +ne pourrai en savoir deux mots. à propos de Syra, cette chaîne que +vous aimez est allée en Grèce et dans bien d'autres lieux. Je l'ai +choisie parce qu'elle est d'un ancien travail antivulgaire. J'ai +supposé qu'elle vous plairait. Vous rappelle-t-elle nos promenades et +nos causeries sans fin? Je suis allé dimanche dîner chez le général +Narvaez, qui donnait son raout et pour la fête de sa femme. Il n'y +avait guère que des Espagnoles. On m'en a montré une qui a voulu se +laisser mourir de faim par amour, et qui s'éteint tout doucement. Ce +genre de mort doit vous sembler bien cruel. Il y en avait une autre, +mademoiselle de ***, que le général Serrano a plantée là pour Sa grosse +Majesté Catholique; mais elle n'en est pas morte, et a même l'air de +se porter très-bien. Il y avait encore madame Gonzalez Bravo, sÅur de +l'acteur Romea et belle-sÅur de la même Majesté, qui, à ce qu'on dit, +se fait un grand nombre de belles-sÅurs. Celle-ci est très-jolie et +très-spirituelle. Adieu. . . . . . + + + + +CII + +Paris, lundi, septembre 1844 + + +Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de +l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses +qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir +de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous +trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous +voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous +n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, +dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour +l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous +donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant +vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide. + +J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle +colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne +nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons +être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons +peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le +bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne +sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller. + +Adieu encore, pendant que j'ai du courage. + + + + +CIII + +Paris, jeudi, 6 septembre 1844. + + +Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de +temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous +dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais +une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier +le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des +inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il +me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas +choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à +l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans +cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est +des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera +longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et +peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. +La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, +par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi +que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses +visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, +pour me donner un peu de courage et de vie. + +Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque +amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire +habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart +autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de +solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier +d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine +effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils +n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. +Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un +académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au +chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais +j'ai fait de drôles de rencontres. + +Adieu. + + + + +CIV + +Paris, 14 septembre 1844. + + +Tout était prêt et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue +une bourrasque qui a jeté nos projets au vent. Il y a conflit entre la +guerre et l'intérieur. La guerre ne veut point de nous. Nous restons, +ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une +quinzaine de jours en courses et je reviendrai à Paris. à part la +vexation qui accompagne tout projet avorté, et le regret très-vif +d'avoir employé deux mois à apprendre un tas de choses inutiles, +j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilité. Peut-être +devinerez-vous pourquoi. + +J'ai trouvé dans votre dernière lettre quelques phrases malsonnantes +pour lesquelles je pourrais bien vous faire la guerre, si je ne +trouvais, comme vous, qu'il est inutile et, qui plus est, dangereux +et triste de se disputer à distance.--Je ne me représente pas trop +comment vous passez les vingt-quatre heures de la journée. Je trouve +bien l'emploi de seize, mais il y en a dix sur lesquelles je voudrais +des détails. Lisez-vous toujours Hérodote? Mais quel dommage que vous +n'essayiez pas un peu de l'original avec la traduction de Lanher, +que vous avez, je pense! vous n'aurez guère d'autre difficulté que +l'excès des á½µ ioniens. Si vous avez à votre disposition l'_Anabase_ +de Xénophon, vous pourrez y prendre plaisir, surtout si vous avez une +carte d'Asie sous les yeux. Je ne me rappelle guère les dialogues +marins. Lisez plutôt _Jupiter confondu_, ou bien _Jupiter tragique_, ou +bien _le Festin_ ou _les Lapithes_, à moins que vous ne m'en gardiez +l'étrenne. + +Je suis sûr que vous êtes florissante, toute robes et fleurs, et j'ose +vous conseiller des lectures grecques! Adieu; écrivez-moi vite et ne +vous moquez pas de moi. Je partirai lundi pour aller je ne sais où, +mais pas trop loin, selon tous mes calculs. + + + + +CV + +Poitiers, 15 septembre 1844. + + +Si je réponds tard à votre lettre du mois dernier, que je trouve +ici, ce n'est pas, comme votre mauvaise conscience vous le dirait, +par représailles pour la lenteur que vous avez mise à me donner de +vos nouvelles. Vous avez passé dix jours entiers sans que l'idée de +m'écrire une ligne vous vînt entête, et c'est bien mal. Vous me parlez +de vos contemplations à D... Je crois que vous vous y êtes fort amusée, +et je ne puis m'empêcher de croire que vous ne vous amusez que quand +vous trouvez occasion de faire des coquetteries. Pour moi, j'ai mené +une vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Comme +Ulysse, j'ai vu beaucoup de mÅurs, d'hommes et de villes. J'ai trouvé +les unes et les autres très-laides. Puis j'ai eu quelques accès de +fièvre, qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline. +J'ai trouvé le pays le plus plat et le plus insignifiant de la France; +mais il y a beaucoup de bois et de grands arbres et des solitudes où +j'aurais bien aimé à vous rencontrer. Votre souvenir se représente à +moi maintenant dans une foule de lieux, mais je le lie surtout aux bois +et aux musées. Si vous avez quelque plaisir à occuper une place dans ma +mémoire, et une grande place, vous devez penser qu'avec la vie que je +mène, je ne vous oublie pas. Tel arbre me rappelle telle conversation. +Je passe mon temps à méditer sur nos promenades. J'admire beaucoup +Scribe d'avoir fait rire un public vertueux et néo-catholique avec les +prix de vertu. Je suis également surpris de ce que vous me dites de +son débit. Autrefois, il lisait comme un fiacre. Il faut croire que +c'est l'habit académique qui donne cet aplomb, et cela me rend un peu +d'espoir. + +Depuis mon départ, je n'ai pas déballé deux fois mon discours, et, +si cela continue, je ne crois pas, en vérité, que j'y puisse changer +une ligne. Je m'attends qu'au dernier moment je serai épouvanté de la +quantité de sottises que j'aurai laissées. Tant que je n'aurai pas +tourné mon timon vers Paris, je ne saurai pas l'époque de mon retour +avec quelque certitude. Si mon gouvernement ne me force pas à aller +plus loin que Saintes, je crois que nous arriverons à peu près en même +temps. Quel bonheur si nous pouvions nous voir dès le lendemain! Adieu; +écrivez-moi à Saintes, je pense y être bientôt et m'y arrêter quelques +jours. + + + + +CVI + +Parthenay, 17 septembre 1844. + + +Votre lettre, que j'ai reçue à Saintes, a fait un peu diversion aux +tribulations que j'y éprouvais. J'étais fort empêché à plonger dans +le désespoir quatre mille de mes concitoyens qui m'envoyaient des +députations et me faisaient des discours fabuleux. + +Entre mon devoir et ma sensibilité naturelle, j'étais fort malheureux. +Enfin, j'ai pris le parti le plus sage, et j'ai tranché du proconsul. +D'ici à un an, je n'oserais pas repasser à Saintes. Je vois avec +plaisir que vous vous souvenez de Paris à D... J'avais craint que +vous n'eussiez oublié nos bois et nos gazons émaillés. Pour moi, j'y +pense toujours plus vivement, surtout à présent que je viens de faire +un pas vers Paris. Suivant toute apparence, je vous y précéderai. J'y +serai dans dix jours au plus tard, à moins d'accidents que je ne puis +prévoir. Et vous? voilà le plus important. Ãtre à Paris sans vous +me semblera bien plus dur que de courir les champs comme je fais à +présent. J'ai une soif de vous voir que vous ne pouvez comprendre. +Pourrez-vous, voudrez-vous revenir pour dire adieu à vos domaines de +la rive gauche? je cherche à n'y pas penser, mais je n'y puis réussir. +Pour me préparer aux déceptions comme Scapin quand il revenait de +voyage, je cherche à me représenter _Your Ladyship_, statue cuirassée +aussi méchante quelle m'est apparue quelquefois. J'ai beau faire, je +vous vois toujours telle que vous avez été la dernière fois que nous +nous assîmes si commodément sur un quartier de roc. Vraiment, je le +crois un peu, d'abord parce que vous me l'avez promis, et puis je ne +me persuaderai jamais que nous ayons pu changer tous les deux après +avoir été aussi unis de pensée. Si vous songez à revenir, écrivez-moi +à Blois, j'y serai bientôt, ou bien après le 25 à Paris, et dites-moi +quand je pourrai vous voir et le plus tôt possible. Je vous écris d'une +horrible ville de chouans et d'une auberge abominable, où l'on fait un +bruit infernal. On met tant de cheveux dans tout ce qu'on me donne à +dîner, que je mange à peine. J'ai trouvé aujourd'hui à Saint-Maixent +des femmes avec la coiffure du XIVe siècle, et des corsages presque +du même temps qui laissent voir la chemise, laquelle est en toile à +torchon, boutonnée sous le cou et fendue comme celle des hommes. Malgré +le pain d'épice qui est dessous, cela me semble très-joli. Je me suis +presque foulé la main aujourd'hui et je n'ai plus la force d'écrire. + +Adieu. + + + + +CVII + +Perpignan, 14 novembre. + + +. . . . . . . . . . . . + +Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être +inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas +osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du +département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait +fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un +peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes +rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche +et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander +le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il +n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne +s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il +alla se poser à quelques pas de là , me regardant toujours. Partout où +j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages +de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans +bruit, comme celui d'un oiseau nocturne. + +Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. +J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y +toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la +forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas +en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il +n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce. + +Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré +mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec +moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait +jamais dû se hasarder. + +Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari +sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint +que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour +me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que +j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où +j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux. + +Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit +jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, +changé tous les ruisseaux en grosses rivières. 11 m'est impossible de +sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais +combien de temps cela durera. + +Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient +l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à +me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la +commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la +rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une +cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante +qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui +parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. +Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, +je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de +retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne +tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable +situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais +des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. +J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une +lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec +la vôtre? + +J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire +votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies,de +Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant +en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il +n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un +figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des +capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque +vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez +peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie. + +Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout +quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. +Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. +Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une +lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais +mortellement. + +Adieu. + + + + +CVIII + +Paris, 5 décembre 1844. + + +J'avais juré de ne pas vous écrire, mais je ne sais pas si j'aurais pu +tenir mon serment encore longtemps. Pourtant, je ne pensais pas que +vous fussiez souffrante. Notre promenade avait été si heureuse! Je ne +croyais pas possible que vous pussiez en garder un mauvais souvenir. +Il paraît que ce qui vous irrite, c'est que je suis plus entêté que +vous. Voilà une belle raison et dont vous devez bien vous faire gloire. +Ne devriez-vous pas plutôt avoir honte de m'avoir rendu tel! Et puis +vous dites que je suis dur, et vous me demandez si je m'en aperçois. +Franchement, non. Pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je l'ai été, +je vous en demande pardon. Il me semble qu'en nous en allant, vous +n'aviez pas un seul grain de colère contre moi. Je vous croyais aussi +confiante, aussi intime que je l'étais pour vous. Vous dirai-je que +c'est le souvenir le plus doux que j'ai conservé de notre promenade? +Quand je vous vois ainsi, vous me rendez bien heureux. Si vous aviez +alors de la colère, cela fait honneur à votre dissimulation. Mais +j'aime mieux croire aux secondes pensées que de croire que vous n'étiez +pas sincère alors. Dites-moi si je me trompe. + +J'ai commencé ce soir le dessin que vous commandez. C'est difficile +à faire. Je voudrais vos instructions. Vous tenez donc à ce champ de +chardons? Vous dites qu'il vous paraît l'un des plus beaux lieux du +monde. Je vous apporterai mon esquisse et aussi votre portrait. Je vous +ai donné vos yeux mauvais. Ne croyez pas que telle est leur expression +ordinaire. J'en connais une meilleure, d'autant plus précieuse qu'elle +est plus rare. Vous verrez tout cela et vous donnerez vos ordres. Vous +voudrez bien, pour le payement, vous rappeler que je ne suis pas un +peintre ordinaire, ce n'est pas l'Åuvre que vous devrez payer, c'est la +peine et le temps. Enfin, il est toujours bien de se montrer généreux +avec les artistes. + +Pendant que vous vous guérissiez de votre colère, j'en avais presque +contre vous. Je m'étais figuré que vous m'écririez plus tôt. C'est en +partie pour avoir attendu votre lettre, en partie par mauvais sentiment +d'orgueil, que je ne vous ai pas prévenue. Vous voyez que je m'accuse +aussi de mes méfaits. Pardonnez-moi celui-là . Au moins ce n'était pas +le passé qui me rendait injuste. + +Depuis que je vous ai vue, j'ai été presque toujours très-souffrant; +je croyais que c'était la leçon d'espagnol sur «la large terre», comme +dit Homère. Votre lettre m'a remis. Je crois maintenant que c'est la +mine que vous aviez en nous quittant qui en était cause. Vous n'avez +pas daigné tourner la tête pour me dire adieu.--Nous aurons bien des +pardons à nous demander tous les deux pour toutes nos mauvaises pensées! + +Il est une heure indue, mon feu est éteint et je grelotte. Je vous dis +encore adieu et vous remercie de cÅur de m'avoir écrit. Il y a huit +jours que j'attends cette lettre. N'êtes-vous pas entêtée aussi! + + + + +CIX + +Paris, jeudi 7 février 1845. + + +Tout s'est passé mieux que je ne l'espérais[1]. Je me suis trouvé un +aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis +de lui. + + +[1] Sa réception à l'Académie française. + + + + +CX + +Vendredi, 8 février 1845. + + +Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je +n'aurais pas été content de vous savoir là , voyant mon habit couleur +d'estragon et ma figure idem.--Pourquoi pas demain? autrement, il +faudrait attendre à mercredi prochain, et je n'en aurais pas le +courage. Nous en aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon +aplomb si je vous avais sue là . + + + + +CXI + +Toulouse, 18 août 1845. + + +Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais +furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y +attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous +penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne +puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier +que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement +qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse. +Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai +pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par +la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous +le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je +voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de +trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer, +d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre +vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux +ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une +chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes +mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si +j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait +complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir, +ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: _I had rather be a kitten and +cry mew._ Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote; +au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché +d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-à -dire je crains +que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans +mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous +retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir +fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous +mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me +demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady +M... vous exposera encore ses belles théories _about the baseness of +being in love._ Je voudrais bien que vous fussiez la première figure +amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement, +cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux +arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point +Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que +vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas +pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Ãcrivez-moi à +Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je +calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera +difficile, mais j'espère bien y parvenir. + +Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas +comme vous écrivez quelquefois? + + + + +CXII + +Avignon, 5 septembre 1845. + + +Je remercie ces gens malades qui vous retiennent à Paris. Je vous +remercie encore plus vous-même, si vous pensez moins à leurs +rhumatismes qu'au plaisir que vous me ferez en restant. Suivant toute +apparence, je serai de retour dans une quinzaine de jours, ou plutôt +je ferai une halte dans mes foyers, entre mon voyage du Midi et celui +du Nord; le second sera, j'espère, des plus courts et vous ne vous en +apercevrez sans doute pas. Je me réjouis de vous savoir en si bonne +santé. Pour moi, je n'en puis dire autant. Je suis souffrant depuis mon +départ; j'avais compté sur le beau temps et sur le soleil du Languedoc +pour me remettre; mais il est demeuré sans effet. Aujourd'hui, je +reviens accablé de fatigue d'une très-longue course, où j'ai fait plus +de mauvais sang que je n'en fais ordinairement quand vous ne vous en +mêlez pas. Je suis tout étourdi et je vois presque double; pendant que +vous mangez des pêches fondantes, j'en mange de jaunes très-acides et +d'un goût singulier qui n'est pas trop déplaisant et que je voudrais +vous faire connaître. Je mange des figues de toutes couleurs; mais je +n'ai nul appétit à tout cela. Je m'ennuie horriblement le soir, et je +commence à regretter la société des bipèdes de mon espèce. Je ne compte +point les provinciaux pour quoi que ce soit. Ce sont des choses à mes +yeux souvent fatigantes, mais tout à fait étrangères au cercle de mes +idées. Ces Méridionaux sont d'étranges gens: tantôt je leur trouve +de l'esprit, tantôt il me semble qu'ils n'ont que de la vivacité. Ce +voyage me les fait voir un peu plus en laid qu'à l'ordinaire. Mon seul +plaisir, dans le pays assez beau que je parcours, serait de rêvasser à +mon aise, et je n'en ai pas le temps. Vous devinez à quoi j'aimerais +rêver, et avec qui? Je voudrais vous raconter quelques histoires dignes +d'être envoyées à deux cents lieues: malheureusement, je n'en apprends +pas qui se puissent raconter. J'ai vu l'autre jour les ravages d'un +torrent qui a noyé cent vingt chèvres, rasé des maisons, et vous avez +eu mieux que cela à Paris; mais ce que vous n'y trouverez jamais, c'est +une vue comme celle qu'on rencontre à chaque pas quand on parcourt le +Comtat. Venez-y, ou plutôt atlendez-moi à Paris et promenons-nous dans +nos bois, que je trouverai alors admirables. Ãcrivez-moi à Vézelay +(Yonne). + + + + +CXIII + +Barcelone, 10 novembre 1845. + + +Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de +trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai +été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma +table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui +me restent. Il faut, pour arriver à son _despacho_; traverser une salle +gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts +comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique, +comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de +l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en +Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils +ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est +que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux +bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé _caló_, à +la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il +s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma +science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé +de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller +si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans +aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un +trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra +compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à -dire pendant presque +toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque +votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en +très-gros et lisibles caractères. + + + + +CXIV + +Madrid, 18 novembre 1845. + + +Me voici installé ici depuis une semaine et plus, avec un grand +froid, quelquefois de la pluie, un temps tout semblable à celui de +Paris. Seulement, je vois tous les jours des montagnes dont la cime +est couverte de neige, et je vis familièrement avec de très-beaux +Velasquez. Grâce à la lenteur ineffable des gens de ce pays-ci, je +n'ai commencé que d'aujourd'hui seulement à mettre le nez dans les +manuscrits que j'étais venu consulter. Il a fallu une délibération +académique pour me permettre de les examiner, et je ne sais combien +d'intrigues pour obtenir des renseignements sur leur existence. +D'ailleurs, cela me semble peu de chose et ne valait pas la peine de +faire un si long voyage. Je pense que j'aurai fini mes perquisitions +assez promptement, c'est-à -dire avant la fin du mois. + +J'ai trouvé ce pays-ci fort changé depuis ma dernière visite. Les +gens que j'avais laissés amis sont ennemis mortels. Plusieurs de +mes anciennes connaissances sont devenues de grands seigneurs, et +très-insolents. Somme toute, je me plais moins à Madrid en 1845 qu'en +1840. Ici, l'on pense tout haut et l'on ne se gêne guère pour personne. +On a une franchise qui nous surprend fort, nous autres Français, et +qui m'étonne d'autant plus que vous m'avez habitué à tout autre chose. +Vous devriez aller faire un tour de l'autre côté des Pyrénées pour +prendre une leçon de véracité. Vous ne sauriez vous faire une idée +des figures qu'on a quand l'objet aimé n'arrive pas à l'heure où on +l'attend, ni du bruit des soupirs qu'on laissé échapper librement; +on est tellement habitué à des scènes semblables, qu'il n'y a pas de +scandale ni de cancans. Chacun et chacune savent qu'ils seront de +même dimanche. Est-ce bien? est-ce mal? je me demande cela tous les +jours sans conclure. Je vois les amants heureux et je trouve qu'ils +abusent de l'intimité et de la confiance. L'un raconte ce qu'il a +mangé à son dîner, l'autre donne des détails peu ragoûtants sur un +rhume qui le tient. Le plus romanesque des amants n'a pas la moindre +idée de ce que nous nommons galanterie. Les amants ne sont, à vrai +dire, ici que des maris non autorisés par l'Ãglise. Ils sont les +souffre-douleur des maris véritables, font les commissions et gardent +madame quand elle prend médecine. Il fait si froid, que je n'irai pas +à Tolède comme je me l'étais proposé. Il n'y a pas de taureaux par la +même raison. En revanche, on annonce force bals qui m'ennuient fort. +J'irai après-demain chez Narvaez, ou je verrai probablement Sa Majesté +Catholique. Vous pouvez m'écrire ici, si vous me répondez courrier +par courrier; sinon, à Bayonne, poste restante. Je pense quand je +m'ennuie, c'est-à -dire tous les jours, que vous viendrez peut-être +me voir à mon débarquement, et cette idée me ranime. Malgré votre +infernale coquetterie et votre aversion pour la vérité, je vous aime +mieux que toutes ces personnes si franches. N'abusez pas de cet aveu. + +Adieu. + + + + +CXV + +Paris, lundi 19 janvier 1846. + + +Je suis bien fâché que vous n'ayez pas plus de courage. Il ne faut +jamais attendre les douleurs en matière de dents, et c'est parce qu'on +n'ose pas aller chez le dentiste qu'on se prépare des souffrances +abominables. Allez donc chez Brewster ou chez tout autre plus tôt que +plus tard. Si vous le désirez, j'irai avec vous et je vous tiendrai, +s'il le faut. Croyez, du reste, que c'est l'homme le plus habile en son +genre et qui est, en outre, conservateur par système.--Vous êtes bien +bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait. Vous +auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne +action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que +l'humanité en général; mais je voudrais être assez riche pour écarter +de moi toutes les souffrances des individus. Vous ne me dites pas ce +qui m'intéresserait le plus, c'est-à -dire quand je pourrai vous voir. +Cela me prouve que vous n'en avez nulle envie. Voulez-vous faire une +promenade mercredi? Si vous étiez prise parles dents, ne venez pas. Si +vous aviez toute autre maladie je n'admettrais pas d'excuse, parce que +je n'y croirais pas. + + + + +CXVI + +Paris, 10 juin 1846. + + +En ouvrant le paquet de livres, j'ai eu la bêtise de croire que je +trouverais un mot de vous, et que le beau soleil vous aurait inspirée. +Pas une ligne! Je me suis mis à relire votre lettre de ce matin, que +j'ai trouvée un peu bien sèche à la seconde lecture. Ce n'est pas +d'aujourd'hui que je remarque l'espèce de bascule très-impartiale de +votre correspondance et, en général, de toute votre conduite à mon +égard. Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que +lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi. Vous m'aviez +promis de me donner un jour bientôt. Mais, si j'attendais l'exécution +de vos promesses, la patience que le ciel m'a départie ne suffirait +pas. L'autre jour, vous étiez aussi insouciante en me disant adieu +qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l'avant-dernière fois. +C'est un phénomène très-curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus +facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimie-là . En me +quittant, vous aviez votre air de bouderie; aussi je m'attends que +vous serez charmante mercredi. Il faudra revoir nos jolies promenades +sablées pour nous. Vous me ferez grand plaisir en acceptant. Mais c'est +ce qui ne vous touche que médiocrement. Si vous avez quelque curiosité, +elle sera récompensée par un monument d'_auld lang syne_ que je vous +montrerai. Et puis je vous donnerai quelque chose. Du moins, j'ai eu +envie de vous donner quelque chose, mais vous avez été si mal pour moi, +d'abord en m'écrivant votre lettre de ce matin, puis en n'écrivant rien +avec les livres, que je ne sais trop si je vous offrirai ce présent +projeté. Pourtant, si vous le demandez, il est probable que je céderai. + +Je suis devenu, comme vous savez, grand observateur du temps. Le vent +est magnifique au nord-est. Cela nous promet quelques beaux jours. Je +voudrais que vous fissiez autant que moi attention au soleil et à la +pluie. + + + + +CXVII + +Dijon, 29 juillet 1846. + + +J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous +vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non +plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou +la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous, +où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette +lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Ãcrivez-moi donc à +Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mÅurs, d'hommes +et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme +Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations. +Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable. +Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce +que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en +traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me +faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que +vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles +bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille +vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer +les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim. +Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par +une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne +m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans +nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer +mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux. +Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je +m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera +à Paris. + +Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être +magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens +de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont, +j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant. + + + + +CXIX + +10 août 1846. + + +à bord d'un bateau à vapeur +dont je ne sais le nom. + +Je suis allé dans les montagnes de l'Ardèche chercher un lieu écarté +où il n'y eût ni électeurs ni candidats. J'y ai trouvé une si grande +quantité de puces et de mouches, que je ne sais pas si les élections +ne valaient pas mieux. Avant de quitter Lyon, j'avais reçu une lettre +de vous qui m'avait fait beaucoup de plaisir, car j'étais vraiment +un peu inquiet. J'ai beau avoir l'habitude de votre négligence à mon +endroit, je ne puis m'empêcher, quand je suis sans nouvelles de vous, +de penser qu'il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Ce +qu'il y aurait de vraiment extraordinaire, c'est que vous daignassiez +penser à moi aussi souvent que je pense à vous. J'apprends avec +beaucoup de peine que vous êtes partie pour D... plus tard que vous ne +l'aviez prévu, et que par conséquent vous reviendrez plus tard. Je ne +doute pas que vous ne vous amusiez fort à D...; mais, si, au milieu des +gâteries que vous aimez tant, il vous prenait quelque souvenir de nos +promenades, vous feriez une Åuvre méritoire en hâtant votre retour. +J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des +paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur +racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique +qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux +yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales +et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher très-fier de mon +succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. Le lendemain, +quand j'ai vu au soleil mes Ardéchoises, _con villanos manos y pies_, +j'ai presque regretté mon éloquence. Ce diable de bateau fait sauter +ma plume de çà et de là , de la façon la plus ridicule! Il faut une +éducation particulière pour pouvoir écrire sur une table qui danse +perpétuellement. Je n'en peux plus de sommeil et de fatigue. Je vous +dis adieu. Vous m'écrirez à Paris le jour de votre arrivée, et, le +lendemain, nous irons revoir nos bois. Je serai à Paris le 18 au plus +tard; plus probablement, j'arriverai le 15. + +Adieu encore. + + + + +CXIX + +Paris, 18 août 1846. + + +Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la +tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un +trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand +reviendrez-vous? _That is the question._ Je vous suppose beaucoup trop +éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de +sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais +vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi +dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: _I would +not sleep another such a night though I were to live a world of happy +days._ En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire, +plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque +chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une +nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli +dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque +chose comme l'aventure d'Ãpiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est +pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur +et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas +d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me +résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou +qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous à +moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai +à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On +me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que, +pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer +de jolies robes.--Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là . +Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.--Dieu est grand! +quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi +promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me +ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez +comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il +vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble +horriblement en écrivant. + + + + +CXX + +Paris, 22 août 1846. + + +Nos lettres se sont croisées. J'espérais que la vôtre m'apporterait +de meilleurs nouvelles, je veux dire l'annonce de votre prochain +retour. Avant de partir, vous paraissiez plus pressée de nous revoir. +Il y a longtemps que je me plains de la trop grande différence entre +le dire et le faire pour vous. à ce qu'il paraît, vous passez le +temps si heureusement, si agréablement, que vous ne pensez pas même +à l'époque de votre retour à Paris. Vous me demandez si cela me +ferait bien plaisir, ce qui est une dérision assez méchante. Pour moi, +je m'ennuie fort ici, encore plus qu'en voyage, et cependant je suis +assez occupé pour ne plus avoir le loisir de regretter le monde absent +de Paris; mais ce n'est pas à cela que je tiens. C'est vous, ce sont +nos promenades qui me font faute. Si vous les aimiez la moitié autant +que vous le dites, elles ne se feraient guère attendre. J'y ai pensé +pendant tout le temps de mon voyage, et j'y pense maintenant plus que +jamais. Pour vous, vous les avez oubliées. + +Paris est absolument dépourvu d'habitants intelligents. Il n'y reste +plus que des bonnetiers ou des députés, ce qui revient à peu près au +même. Je crois que je partirai pour Cologne dans les premiers jours +de septembre. Sera-ce avant de vous avoir revue? J'ai bien peur que +vous ne me disiez que, pour si peu, ce n'est pas la peine de revenir. +Ainsi la moitié de notre année se sera passée vous absente ou malade. +Il me prend des envies d'aller vous voir à ***, et j'y céderais +probablement si vous trouviez des possibilités que je ne prévois pas. +Pourtant, voyez. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur pour vous +écrire longuement. Je finis comme j'ai commencé, en vous répétant que +rien ne pourra me faire plus de plaisir que de vous revoir, surtout si +ce plaisir est partagé par vous. Sinon, restez là -bas tant que vous +voudrez. + + + + +CXXI + +Paris, 3 septembre 1846. + + +Je m'étais figuré, tant j'étais de mon village, que vous préféreriez +une ou deux promenades avec moi à huit jours de _white bait_; mais, +puisque vous n'êtes pas de cet avis, votre volonté soit faite! Je n'ai +pas même le courage de ne pas vous écrire, ce que je m'étais promis, et +ce que je devrais faire si j'étais moins bête. Mon voyage de Cologne +est un peu désorganisé depuis deux jours. Un de mes compagnons de route +me manque de parole, un autre ne pourra peut-être pas. En sorte que +je cours grand risque de me trouver seul sur le Rhin bleu. Ce sera un +petit malheur. Mais je ne sais plus si je repasserai par ici. Ainsi, +nous courons grand risque, je veux dire que je cours grand risque de +ne nous revoir qu'en novembre. à vous la responsabilité. Je sais que +vous la porterez légèrement. Je ne me mettrai pas en route avant le 12 +septembre. D'ici là , j'espère que vous voudrez bien me donner de vos +nouvelles et vos commissions. Probablement encore, je serai à Paris +vers le commencement d'octobre; mais, si j'ai le moindre courage, +j'irai à Strasbourg, à Lyon, et de Lyon à Marseille. Je crains de +n'avoir pas ce courage, surtout si vous parlez de retour. Pendant +votre absence, en recueillant mes souvenirs, j'ai fait de vous deux +dessins en pied. Je les trouve assez ressemblants; cependant, ils ont +besoin d'être retouchés. Nous verrons s'ils vous plaisent. Je m'ennuie +extraordinairement et je voudrais voir tomber des torrents de pluie +pour me consoler. Mais le temps est toujours au très-sec. Il n'y a +que les feuilles qui tombent. Il n'en restera plus la queue d'une en +octobre. + +Vous apprendrez avec plaisir que vous avez à l'Opéra italien les mêmes +enrouements que la saison passée, plus une autre Brambilla. Il n'en +reste plus que cinq inconnues, et une mademoiselle Albini qui n'avait +pas de voix en 1839, mais qui en a peut-être trouvé depuis quelque part. + +Adieu, je ne dis pas sans rancune. Ce qui m'a particulièrement piqué, +c'est que vous n'avez répondu que par le silence le plus dédaigneux à +ma proposition d'aller vous voir à ***; mais n'y pensons plus. + + + + +CXXII + +Metz, 12 septembre 1846. + + +Il est fort heureux que vous ayez bien voulu penser à m'écrire avant +mon départ, car j'allais en Allemagne sans nouvelles de vous. J'ai reçu +votre lettre au moment de me mettre en route. D'après les promesses +que vous me faites et dont j'attends avec trop de confiance peut-être +l'entier accomplissement, je serai de retour vers le commencement +d'octobre, peut-être le 1er. J'espère qu'il restera encore quelques +feuilles. Nous verrons si vous serez _as good as your word._ Je vais +demain à Trêves et de là soit à Mayence, soit à Cologne, selon que +le temps sera ou non invitant. De toute façon, vous feriez bien de +m'écrire très-vite à Aix-la-Chapelle, et puis assez vite après à +Bruxelles. Je n'ai pas besoin de vous dire de m'écrire des choses +aimables et qui me tentent au retour. Quand je suis lancé, une +fois en route, j'ai toutes les peines du monde à m'arrêter, et il +faudra les promesses les plus séduisantes pour m'empêcher de pousser +jusqu'en Laponie. Je crois vous avoir parlé de deux portraits. J'en ai +maintenant au moins trois, et, à chaque tentative infructueuse, j'ai +recommencé sans détruire le premier essai et sans mieux réussir; enfin, +vous verrez si ma mémoire m'a bien ou mal servi. Vous me demandez +quelle robe? En vérité, je ne m'en suis guère préoccupé; mais ce +n'est pas là que gît la ressemblance. Je désespère de saisir jamais +l'expression indéfinissable de votre physionomie. Je viens d'arriver +ici après une nuit passée en malle-poste sans dormir, et j'ai la tête +excessivement _giddy._ Il me semble que mes bougies tournent sur ma +table. On m'annonce pour demain une navigation entremêlée d'échouages, +car la Moselle n'a que fort peu d'eau, mais ce n'est pas cela qui +m'empêchera de dormir. Je vous écrirai probablement de quelque auberge +allemande et très-assurément de Lille, où je m'arrêterai. De là , sans +doute, je pourrai vous annoncer le jour de mon arrivée. J'apprends +avec beaucoup de plaisir que vous vous ennuyez à ***; je vous l'avais +prédit. Quand on habite Paris, on ne peut plus retourner en province. +On dit et on fait quantité d'énormités qui passeraient à Paris et qui +sont grosses comme des maisons à ***. Cela vous est peut-être aussi +arrivé, du caractère dont je vous connais. Je vous pardonnerai tout si, +le 1er ou 2 octobre, vous m'annoncez votre retour. + + + + +CXXIII + +Bonn, 18 septembre 1846. + + +Je suis depuis six jours dans ce beau pays, non pas Bonn, mais je dis +la Prusse rhénane, où la civilisation est très-avancée, sauf pour les +lits, qui ont toujours quatre pieds de long et les draps trois. Je +mène tout à fait une vie allemande, c'est-à -dire que je me lève à cinq +heures et me couche à neuf, après avoir fait quatre repas. Jusqu'à +présent, cette vie-là me convient assez et je ne me suis pas trouvé +mal de ne rien faire qu'ouvrir la bouche et les yeux. Seulement, les +Allemandes sont devenues horriblement laides depuis ma dernière visite. +Voici le chapeau de la plus jolie que j'aie encore rencontrée;--ce +fut sur un bateau à vapeur entre Trèves et Coblence; la place me +manque pour l'illustration, que je mets au verso: c'est une capote +d'où pend une pièce d'étoffe carrée, ouverte à l'extrémité, dont un +angle est relevé à gauche au moyen d'une petite cocarde verte, +blanche et rouge; la capote est noire, l'Allemande fort blanche avec +des pieds comme il suit... _N. B._--Le dessin est exécuté à l'échelle +de un centimètre pour mètre. Je voudrais que vous introduisissiez ces +capotes-là . Vous leur feriez faire fortune.--En fait de monuments, je +n'ai guère été content de ce que j'ai vu: les architectes allemands +m'ont paru pires que les nôtres. On a saccagé le Munster à Bonn et +peint l'abbaye de Laarh à faire grincer les dents. Les sites de la +Moselle sont beaucoup trop vantés. Au fond, cela est peu de chose. +Je ne trouve plus rien de beau depuis que j'ai passé le Tmolus. Mon +admiration demeure exclusive pour ses ombrages et surtout pour la façon +dont on y entend la cuisine; ici, la grande affaire est _zu speisen._ +Tous les honnêtes gens, après avoir dîné à une heure, prennent le thé +et des gâteaux à quatre, vont manger à six un petit pain avec de la +langue fourrée dans un jardin; ce qui permet d'attendre jusqu'à huit +heures pour entrer dans un hôtel et souper. Ce que deviennent les +femmes pendant ce temps-là , je l'ignore; ce qu'il y a de certain, c'est +que, de huit à dix, il ne reste pas un homme dans les maisons: chacun +est dans son hôtel favori à boire, manger et fumer; la raison est, je +crois, dans les pieds de ces dames et la bonté du vin du Rhin. + +Je pense que vous allez être à Paris dans deux ou trois jours. En +voyant les bois du Rhin et de la Moselle si verts, je ne puis me +figurer que ceux de notre température soient devenus des balais. Cela +n'est malheureusement que trop possible. Vous l'avez voulu. Adieu; je +suis fâché de ne pas vous avoir dit de m'écrire à Cologne, mais il est +trop tard. + + + + +CXXIV + +Soissons, 10 octobre 1846. + + +Il paraît que vous avez été de bien mauvaise humeur samedi dernier; +mais enfin vous avez repris votre sérénité dimanche, sauf quelques +petits nuages qui flottent encore dans votre lettre. Pour suivre la +métaphore, je voudrais bien un jour vous voir au beau fixe, sans qu'il +y eût des tempêtes auparavant. Malheureusement, c'est une habitude que +vous avez prise. Nous nous séparons presque toujours meilleurs amis +que nous ne nous sommes vus. Tâchons donc d'avoir, un de ces jours, +l'amabilité continue que j'ai rêvée quelquefois. Il me semble que nous +nous en trouverions bien l'un et l'autre. Vous me faites des menaces +pour le seul plaisir de m'ôter les consolations de l'espérance. Vous +sentez si bien votre tort, que vous me dites que vous êtes dispensée +de loyauté à l'égard d'une certaine promesse que vous m'avez faite +déjà une fois et que vous ne voulez pas tenir. N'est-ce pas un effet +du hasard seul qui vous a permis de dire que vous aviez accompli cette +promesse? Vous ne vouliez me voir que pendant un quart d'heure; ainsi, +il y avait de votre part trahison méditée. Je sais ce que vous pensez +vous-même de ces subterfuges-là , et je m'en rapporte à votre propre +jugement. Vous pouvez me faire beaucoup de plaisir ou beaucoup de +peine; c'est à vous de choisir. + +Le temps affreux qui me m'a pas quitté depuis samedi est sans doute +celui que vous avez à Paris. Le seul chagrin qu'il me fasse, c'est que +je pense à mes bois, dont le vent enlève les feuilles, à mes gazons, +que la pluie inonde, et à l'éloignement de notre prochaine promenade. +Hier, au milieu des champs, par un vrai déluge, je ne pensais pas à +autre chose. Et vous, regrettez-vous la pluie à cause de moi, ou bien +parce qu'elle vous empêche d'aller à _shopping_ à votre ordinaire? + +Quel jour étiez-vous à l'Opéra italien? + +Ãtait-ce jeudi par hasard, et aurions-nous été tout près l'un de +l'autre sans nous en douter? J'aurais bien voulu vous voir un peu avec +votre cour, pour savoir si vous êtes pour le monde telle que je le +voudrais. + +J'espère être à Paris jeudi soir ou vendredi au plus tard. S'il fait +beau samedi, voulez-vous faire une longue promenade? Dans le cas +contraire, nous en ferons une courte, ou nous irons au Musée. La +mémoire de ces promenades est à la fois un plaisir et une douleur. +C'est pour moi une sensation qu'il faut renouveler sans cesse pour +qu'elle ne devienne pas triste. Adieu, chère amie; je vous remercie +bien de tout ce qu'il y a de tendre dans votre lettre. Je tâche +d'oublier le peu qui reste de dur et de sec. Je pense que c'est à votre +usage une espèce de parure de fantaisie dont vous vous couvrez. J'aime +à deviner dessous que vous êtes tout cÅur et tout âme; croyez que cela +paraît, malgré tous vos efforts pour le cacher. + + + + +CXXV + +Paris, 22 septembre 1847. + + +. . . . . . . . . . . . + +La _Revue_ me tourmente beaucoup pour _Don Pèdre._ Je voudrais savoir +votre opinion à ce sujet. Je suis partagé entre l'avarice et la +pudeur. J'aurais aussi à vous prier d'en lire quelque chose. Cela me +paraît avoir l'inconvénient de tout ce qui a été fait longuement et +péniblement. Je me suis donné bien du mal pour une exactitude dont +personne ne me saura gré. Cela me chagrine quelquefois. + +Vous comprendrez sans peine que, depuis votre départ, j'ai eu +très-souvent les _blue devils._ + +. . . . . . . . . . . . + +Ce que vous me dites de _Don Pèdre_ me plaît assez, parce que votre +opinion est d'accord avec mon désir et ce que je crois mon intérêt. +Pourtant, il y a une question de dignité qui me tient encore au cÅur +et qui m'a empêché de tout terminer d'abord avant mon départ. Je +serai bien aise d'avoir votre avis de vive voix, et je vous montrerai +quelques bribes d'après lesquelles vous jugerez mieux. Je n'ai +jamais été plus tristement choqué de la bêtise des gens du Nord qu'à +ce voyage-ci, et aussi de leur infériorité sur les Méridionaux. La +moyenne du Picard me paraît au-dessous de la plus inférieure espèce du +Provençal. En outre, je mourais de froid dans toutes les auberges où +mon triste sort me poussait. + +. . . . . . . . . . . . + + + + +CXXVI + +Saturday, 26 febr. 1848[1]. + + +I believe you are now a little better. I don't know why you could be so +uneasy about your brother. No wonder you have no news. Bad ones corne +very soon. I begin to get accustomed to the strangeness of the thing +and to be reconciled with the strange figures of the conquerors, who +what's stranger still, behave themselves as gentlemen. There is now +a strong tendency to order. If it continues, I shall turn a staunch +republican. The only fault I find with the new order of things is that +I do not very clearly see how I shall be able to live and that I cannot +see you. + +I hope though it will not be long before the coaches can go on. + + +[1] Samedi, 26 février 1848. + +Je crois que vous êtes maintenant un peu plus rassurée. Je ne vois pas +pourquoi vous ne seriez pas complètement tranquille à l'égard de votre +frère. Ne prenez point souci de l'absence de nouvelles. Les mauvaises +nouvelles arrivent promptement. + +Je commence à m'accoutumer à la plus étrange des choses, et à me +familiariser avec l'étrange figure des vainqueurs qui, ce qui est +plus étrange encore, se conduisent en gentlemen. Il y a maintenant +une violente tendance à l'ordre. Si cela continue, je deviendrai un +républicain décidé. Le seul inconvénient que je trouve au nouvel ordre +de choses, c'est que je n'aperçois pas très-clairement comment je +pourrai gagner ma vie, et que je ne puis vous voir. + +J'espère néanmoins qu'avant peu les voitures recommenceront à circuler. + + + + +CXXVII + +Paris, mars 1848. + + +Je suis tourmenté par cette faillite de la maison ***, dans laquelle +je crains que vous n'ayez des intérêts. Rassurez-moi, je vous prie, +là -dessus, ou, s'il y a quelque malheur, tâchons de nous consoler +ensemble. Chaque jour nous apportera d'ici à longtemps de nouvelles +peines. Il faut se soutenir et se faire part mutuellement du peu de +courage que l'on conserve. Voulez-vous nous voir demain ou après? Il +me semble qu'il y a un siècle que nous ne nous sommes vus. Adieu; vous +avez été l'autre jour bien aimable, et je regrette que vous ne l'ayez +pas été plus longtemps. + + + + +CXXVIII + +Paris, mars 1848. + + +Je crois que vous vous effrayez un peu trop. Les choses ne sont pas +plus mal quelles n'étaient hier; ce qui ne veut pas dire quelles soient +bien et qu'il n'y ait pas de danger. Quant à ce projet de voyage, +il est bien difficile de donner un conseil et de voir clair dans ce +grand brouillard étendu sur notre avenir. Il y a des gens qui pensent +que Paris, à tout prendre, est un lieu plus sûr que la province. Je +suis assez de cet avis. Je ne crois pas à une bataille dans les rues: +d'abord, parce qu'il n'y a pas encore de motif; puis, parce que la +force et l'audace sont du même côté, et que, de l'autre, je ne vois +que platitude et poltronnerie. Si la guerre civile devait commencer, +c'est, je crois, en province quelle se déclarerait d'abord. Il y a +déjà une assez grande irritation contre la dictature de la capitale, +et peut-être des mesures que l'on ne peut prévoir amèneraient-elles ce +résultat dans l'Ouest ou ailleurs. Quant aux conséquences des émeutes, +voyez ce qu'elles ont été à Paris dans la première révolution, et ce +qu'elles ont été en province tout récemment. Le département de l'Indre, +où vous voulez aller, en a vu une il y a deux ans, à Buzançais, plus +vilaine que toutes celles de 93. Il est bien entendu que je ne vous +conseille pas et que je raisonne seulement théoriquement. Je ne crois +pas à un danger immédiat. Je crois même que, les circonstances devenant +plus graves, Paris serait encore le meilleur séjour. Enfin, entre +l'Indre et Boulogne, je préférerais le dernier lieu, qui a l'avantage +d'être près de la mer. Mais je serais bien triste si vous partiez +sans me voir. Ne pourriez-vous pas retarder de quelques jours? Vous +voyez que tout s'est passé tranquillement hier. Nous aurons encore des +processions semblables et longtemps, avant qu'on en vienne aux coups de +feu, si l'on y vient jamais dans ce pays si timide. Adieu. . . . . . + +. . . . . . . . . . . . + + + + +CXXIX + +Samedi, 11 mars 1848. + + +Le temps se met de la partie pour nous contrarier encore. J'espère +qu'il nous sera plus favorable lundi. Je suis inquiet de votre mal +de gorge par cette pluie ou ce froid. Soignez-vous bien et tâchez +d'oublier un peu tout ce qui se passe. Je suis moulu par une nuit +de corps de garde; mais, après tout, la fatigue a son bon côté dans +ce temps-ci. Je voudrais bien avoir autre chose que votre ombre. Je +regrette que vous vous soyez retirée sitôt. Le bonheur de vous voir est +aussi grand sous la république que sous la monarchie, il ne faut pas en +être avare. Dans quel étrange monde vivons-nous! Mais le plus important +à vous dire et le plus pressé, c'est que je vous aime tous les jours +davantage, je crois, et que je voudrais bien que vous prissiez assez de +courage pour m'en dire autant. + + + + +CXXX + +Paris, 13 mai 1848. + + +J'espérais que vous ne partiriez pas si vite et sans me dire adieu. +Je vous avais même écrit hier, espérant vous voir aujourd'hui. Je ne +sais pourquoi je ne me réconcilie pas à ce voyage. Mais vous ne me +dites pas combien de temps vous prétendez demeurer à boire du lait, et +c'était pourtant le point capital. J'aimerais bien que vous fussiez à +Paris avec un chapeau neuf pour la réception de jeudi à l'Académie, où +les chapeaux neufs seront rares, je le crains. C'est dans un intérêt +purement académique que je vous fais cette demande. Dans le mien, je +compte sur vous samedi prochain pour une belle promenade. Si vous +voulez aller jeudi prochain à l'Académie, faites prendre des billets +chez moi jusqu'à midi. + + + + +CXXXI + +Paris, mercredi 15 mai 1848. + + +Tout s'est passé très-bien, parce qu'ils sont si bêtes, que, malgré +toutes les fautes de la Chambre, elle s'est trouvée plus forte qu'eux. +Il n'y a ni tués ni blessés, on est fort tranquille. La garde nationale +et le peuple sont dans d'excellents sentiments. On a pris tous les +chefs des émeutiers, et il y a tant de troupes sous les armes, que, +d'ici à quelque temps, il n'y a rien à craindre. J'espère que nous nous +verrons samedi. En somme, tout s'est passé pour le mieux. J'ai assisté +à des scènes très-dramatiques qui m'ont fort intéressé et que je vous +raconterai. + + + + +CXXXII + +27 juin 1848. + + +Je rentre chez moi ce matin, après une petite campagne de quatre jours +où je n'ai couru aucun danger, mais où j'ai pu voir toutes les horreurs +de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j'éprouve, je +sens par-dessus tout la bêtise de cette nation. Elle est sans égale. +Je ne sais s'il sera jamais possible de la détourner de la barbarie +sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J'espère que votre +frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement +engagée. Mais nous sommes bien accablés de fatigue et nous n'avons pas +dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux +sur les morts, les destructions, etc. J'ai parcouru avant-hier la rue +Saint-Antoine: les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de +devantures de boutiques endommagées; d'ailleurs, le ravage n'était +pas si grand que je l'avais supposé et qu'on le disait. Voici ce que +j'ai vu de plus curieux. Je me hâte de vous le dire pour aller me +coucher: 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée +par la garde nationale et entourée d'insurgés. Ils ont dit à la garde +nationale: «Ne tirez pas sur nous et nous ne tirerons pas. Gardez +les prisonniers.» 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin +de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d'être +enlevée sur les insurgés. J'ai demandé aux habitants: «Vous a-t-on +pris beaucoup?--On n'a rien volé.» Ajoutez à cela que j'ai conduit à +l'Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de +cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir +fendu le ventre à un blessé et s'être lavé les mains dans la plaie. +Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu'il y a de +sûr, c'est que nous nous en allons à tous les diables! + +Quand revenez-vous? Nous ne nous battrons plus de six semaines, tout au +moins. + + + + +CXXXIII + +Paris, 2 juillet 1848. + + +J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes +scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que +j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais +espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne +pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie; +mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il +a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent +plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les +traces hideuses que votre imagination vous représente probablement. +Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus +grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez +pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous +êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut +s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au +lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons +le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus +à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais +le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois +jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance; +mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez +en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi +compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps +durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu, +et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire +plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que +deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister +à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.--Adieu; pour prendre +patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en +vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y +pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine +pendant qu'on se battait à la Bastille. + + + + +CXXXIV + +Paris, 9 juillet 1848. + + +Vous êtes comme Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre. +Vous n'avez pas plus tôt touché votre pays natal, que vous retombez +dans tous vos vieux défauts. Vous répondez joliment à ma lettre. Je +vous priais de me dire combien de temps vous prétendiez demeurer encore +à manger des amiles; un chiffre de jour n'était pas bien difficile à +écrire, mais vous avez préféré trois pages de circonlocutions où je ne +puis comprendre autre chose, sinon que vous seriez revenue, si vous +n'étiez pas restée. Je vois aussi que vous passez votre temps assez +agréablement. Je pensais bien que l'écharpe de madame *** n'avait pas +été achetée pour en faire des reliques. Vous auriez du me dire au moins +contre qui vous aviez jugé à propos de l'essayer. En somme, je suis +fort mécontent de votre lettre.--Nous passons ici des jours bien longs +et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu'on peut le souhaiter +ou plutôt l'espérer sous la République. Tout annonce que nous aurons +une trêve assez longue. Le désarmement s'opère avec assez de vigueur +et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme: c'est +que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs +pour indiquer les cachettes, et même les coryphées des barricades. Vous +savez que c'est bon signe quand les loups se battent entre eux. Je +suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société +des bibliophiles. J'ai trouvé un cuisinier très-capable et, de plus, +éloquent. Il m'a dit que c'était à tort que tant de gens se faisaient +un fantôme des artichauts à la barigoule, et il a compris tout de suite +les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés. C'est dans le +pavillon où Henri IV est né que demeure ce grand homme. On a, de là , +la plus belle vue du monde. En faisant deux pas, on se trouve dans un +bois avec de grands arbres et un magnifique _underwood_ au-dessous. Pas +une âme pour jouir de tout cela! Il est vrai qu'il faut cinquante-cinq +minutes pour parvenir dans ces beaux lieux. Mais serait-ce impossible +d'aller y dîner ou déjeuner un jour avec madame...? Adieu. Ãcrivez-moi +bientôt. + + + + +CXXXV + +Paris, lundi 19 juillet 1848. + + +Vous devinez parfaitement les choses quand vous voulez bien vous en +donner la peine, et vous m'avez envoyé ce que je vous demandais; +qu'importe que ce fût une répétition! Ne suis-je pas comme le pauvre +ex-roi? «Je reçois toujours avec un nouveau plaisir, etc.» Ce que +je ne puis vous dire, c'est combien j'ai été charmé de retrouver ce +parfum connu et d'autant plus délicieux qu'il est bien connu et qu'il +s'y rattache tant de souvenirs. Vous vous êtes enfin décidée à lâcher +le grand mot. Il est vrai qu'il y a un mois que vous êtes partie et +qu'en partant vous aviez parlé de six semaines; d'où il suivrait +que, dans quinze jours, je pourrais vous revoir; mais aussitôt vous +vous mettez à compter les six semaines à votre manière, c'est-à -dire +du jour où vous m'écrivez. Cela ressemble un peu à la manière de +compter du diable, qui, comme vous savez, groupe les chiffres tout +autrement que les bons chrétiens. Dites-moi donc un jour, prenons le +délai le plus long que je puisse vous accorder, soit le 15 août. Nous +avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions +sinistres qu'on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous +le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c'est +que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il +avait fallu plusieurs années d'organisation et quatre mois d'armements +pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation +de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que +les conditions actuelles ne seront pas très-matériellement changées. +Pourtant, quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes +même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être +à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les +autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d'obusiers +et de mortiers à grenades, très-transportables et très-efficaces. C'est +un argument nouveau et qu'on dit excellent. Mais laissons la ÏολεμιÏá½°. +Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en +acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***. + + + + +CXXXVI + +Paris, samedi 5 août 1848. + + +. . . . . . . . . . . . + +On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant, +ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans +le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est +venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre +la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle +porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur +laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la +grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura +aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? à +Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame +Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu +d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les +fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je +pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme +tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre +à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me +succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera +tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là -dedans? On +ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu +plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse +la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir, +dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des +protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des +volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition +que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les +Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout. + +Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera +rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour +transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le +premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le +jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de +l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.--Laissez +donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il +vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai +désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce +baragouin-là . Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on +parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira +plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans +la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les +ÏÏαγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un +Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne +reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements +sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue; +elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait. +Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos +nouvelles. + + + + +CXXXVII + +Paris, 12 août 1848. + + +Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours, +dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire +combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les +prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec +vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu +revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai +bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que +je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas +une heure de plus.--Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il +est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation +contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La +première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre +et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté. +Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix. +Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui +assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne +grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont +devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait +sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux +horriblement! écrivez-moi bien vite. + + + + +CXXXVIII + +Paris, 20 août 1848. + + +. . . . . . . . . . . . + +Je commence à croire que je ne vous verrai pas cette année. Voilà +que l'on recommence à parler d'émeutes, et puis le choléra va +venir compliquer les affaires. On dit qu'il est à Londres. IL est +certainement à Berlin. Depuis quelques jours, on s'attend à une +bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l'enquête. +Je suis si entêté dans mes idées, que je n'y crois pas encore; mais +je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien +embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Rome +pendant la conjuration de Catilina. Seulement, il n'y a pas de Cicéron. +Quant à l'issue d'une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne +triomphe. Personne n'en doute, mais avec des fous il ne faut pas +compter sur des entreprises raisonnables; peut-être, en effet, ai-je +tort de croire que l'impossibilité de réussir empêche cette émeute +susdite. Nous verrons, au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la +discussion doit commencer; l'enquête me paraît surtout prouver une +chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est +évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion. Ce qu'il y a de +plus fâcheux, c'est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d'adeptes +et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs. +Tout cela est fort triste; mais, quoi qu'il arrive, nous vivrons +longtemps de cette vie-là , et il faut nous y accoutumer. Le point qui +me paraît capital, c'est de savoir si vous viendrez le 25. S'il doit +y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là . Ainsi, ne +faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister +à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose +me chagrine: c'est que la chaleur s'en va, le beau temps se passé, et +il n'y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à +jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie, +qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que +l'émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c'est peut-être pour +cela que je suis triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais +très-contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je +l'espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez +pas taquiner les gens de si loin. + + + + +CXXXIX + +Paris, 23 août 1848. + + +Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que +je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les +choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la +plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi +à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est +pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au +bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors; +mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement. +Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je +bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste, +il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce +que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication à +votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait +quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle +querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois +pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je +vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un +discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans +coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par +le temps qui court. + + + + +CXL + +Paris, samedi 5 novembre 1848. + + +J'ai été très-irrité contre vous, car j'avais le plus grand besoin +de vous voir; j'ai été et je suis encore très-souffrant et, qui pis +est, affreusement triste. Une heure passée auprès de vous m'aurait +fait grand bien. Vous n'avez même pas pris la peine que vous preniez +autrefois de me dire quelque chose d'aimable lorsque vous aviez quelque +méchanceté en tête. Quelques justes reproches que j'aie à vous faire, +il faudra toujours finir par vous pardonner; mais je voudrais bien que +vous fissiez quelque chose pour cela. Me ferez-vous quelque finezay +pour me dédommager de tout l'ennui que j'ai eu pendant quinze jours? Je +vous laisse à trouver vous-même ce dédommagement _adequate._ + +Avez-vous entendu le canon et avez-vous eu peur? J'ai cru qu'on +voulait démolir la République aux trois premiers coups. J'ai compris +au quatrième de quoi il s'agissait. Vous avez toujours à moi un livre +grec. J'ai peur que vous ne gâtiez votre hellénisme avec le baragouin +romaïque. Cependant, je crois qu'il y a de très-jolies choses dans ce +volume. Je travaille à un ouvrage nouveau également historique. + + + + +CXLI + +Londres, 1er juin 1850. + + +Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix +lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans +m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes +impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont +individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui +peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils +le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des +princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans +plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont +que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait +très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit. + +J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je +n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour +de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de +suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné +hier avec un évêque et un _dean_ qui m'ont rendu de plus en plus +socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école +rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant +son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille +livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je +me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous +le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air +destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles +mettent des _bustles_ (tournures) si considérables, qu'il ne tient +qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée +hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse +monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire +avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling. +Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons +dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui +gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y +a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité +des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour, +nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir +s'ils ne sont pas plus heureux. Ãcrivez-moi à Lincoln, poste restante. +Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas. + + + + +CXLII + +Salisbury, samedi 15 juin 1850. + + +. . . . . . . . . . . . + +Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de +l'architecture perpendiculaire et des manières également +perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à +Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les +capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un _fellow_ +a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre +pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un +autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de +terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim. +C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là . Ils aiment à montrer aux +étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un _luncheon_, +ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien. +S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se +croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir +avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une +demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et +puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une +lettre du _dean_. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre +était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé +l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir +dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi, +je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je +voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait +fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait +quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se +reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin +de Porto à boire.--Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il +est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise +en cerceau.--Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse, +qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit +quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible, +qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de +_Zoé._ Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne, +pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin +zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le _Punch_ du 15, donne +son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me +dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines. + + + + +CXLIII + +Bâle, 10 octobre 1850. + + +Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment +il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si +déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y +pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les +châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de +force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais à +mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui +très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de +charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents +du chÅur des _Girondins._ J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces +lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs. +Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me +rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle, +où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma +taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je +verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier +si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, à +Strasbourg.--De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris. +J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela +me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre +tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir +gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre. + + + + +CXLIV + +Paris, lundi 15 juin 1851. + + +Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise. +J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous +remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné. + +Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller +voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse +Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le +mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de +crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit +que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une +petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre +encore toutes surprises de se voir hors de la _tierra_ de Jésus et +aussi barbares qu'on puisse le désirer.--Je viens de recevoir votre +coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne +vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie +sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la +symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez +bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.--Je ne sais comment +vous remercier. + +Je joins ici le Saint-Ãvremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des +efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que +vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après +cela rien du XIXe siècle. + +Adieu. + + + + +CXLV + +Londres, samedi 22 juillet 1851. + + +Je suis bien triste de ce que vous me dites de votre départ; je +comptais vous retrouver à Paris et je ne puis m'accoutumer à l'idée de +votre éloignement. Je n'ai pas même la consolation de vous gronder; +tâchez d'être de retour dans les premiers jours d'août. Je ne vous +ferai pas de reproches, parce que je suis sûr que vous ferez tous +vos efforts pour me dire adieu. Pensez qu'il est bien dur de passer +plusieurs mois sans vous voir. Enfin, vous savez tout le bonheur que +j'aurai, et, si la chose est possible, elle se fera. + +Le Palais de Cristal est une grande arche de Noé, merveilleux pour la +singularité des objets qui s'y trouvent, très-médiocre d'ailleurs au +point de vue de l'art; en résumé, on y passe une journée très-amusante. + +Je suis si contrarié de votre lettre, que je n'ai pas le courage +d'écrire. Adieu. + + + + +CXLVI + +Paris, jeudi soir, 2 décembre 1851. + + +Il me semble qu'on livre la dernière bataille, mais qui la gagnera? +Si le président la perd, il me semble que les héroïques députés +devront céder la place à Ledru-Rollin. Je rentre horriblement fatigué +et n'ayant rencontré que des fous, à ce qu'il m'a paru. La mine de +Paris me rappelle le 24 février; seulement, les soldats font peur aux +bourgeois. Les militaires disent qu'ils sont sûrs du succès; mais +vous savez ce que c'est que leurs almanachs. Voilà notre promenade +ajournée... + +Adieu, écrivez-moi et dites-moi si les vôtres sont engagés dans la +bagarre. + + + + +CXLVII + +Paris, 3 décembre 1851. + + +Que vous dirai-je? Je n'en sais pas plus long que vous. Il est certain +que les soldats ont l'air farouche et font cette fois peur aux +bourgeois. Quoi qu'il en soit, nous venons de tourner un récif et nous +voguons vers l'inconnu. Rassurez-vous et dites-moi quand je pourrai +vous voir. + + + + +CXLVIII + +24 mars 1852. + + +. . . . . . . . . . . . + +J'ai toutes les tracasseries du monde, outre beaucoup d'ouvrage sur les +bras; enfin, j'ai entrepris une Åuvre chevaleresque dans un premier +mouvement, et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens +parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces +justificatives sur l'affaire de Libri, j'ai eu la démonstration la plus +complète de son innocence, et je suis à faire une grande tartine dans +la _Revue_, au sujet de son procès et de toutes les petites infamies +qui s'y rattachent. Plaignez-moi; il n'y a que des coups à gagner à +ce métier-là ; mais quelquefois on se sent si révolté par l'injustice, +qu'on devient bête. + +Quand donc ferons-nous un tour au Musée? Je suis bien fâché d'apprendre +cette triste mort d'une personne que vous aimez. Mais c'est une raison +de plus pour se voir et essayer si une intimité comme la nôtre est un +remède contre le chagrin. Vous avez bien raison de trouver la vie une +sotte chose, mais il ne faut pas la rendre pire qu'elle n'est. Après +tout, il y a de bons moments, et le souvenir de ces bons moments est +plus agréable que le souvenir des mauvais n'est triste. J'ai plus de +plaisir à me rappeler nos causeries que de chagrin à penser à nos +querelles. Il faut faire ample provision de ces bons souvenirs... + + + + +CXLIX + +Paris, 22 avril au soir, 1852. + + +Votre lettre m'a fait grand bien. Je suis en ce moment nerveux comme +on l'est après avoir cédé à un premier mouvement; vous savez qu'ils +sont presque toujours honnêtes. C'est le moment où tous les sentiments +bas reviennent. On me menace d'un procès pour mépris de la justice +et attaque contre la chose jugée. Cela me paraît fort, mais tout est +possible, _y siempre lo peor es Cierto._ D'un autre côté, l'Ãcole des +chartes aiguise ses griffes pour me déchirer. Il va falloir subir +peut-être des interrogatoires et faire une polémique enragée. J'espère +qu'au moment de la bataille je retrouverai mon énergie. à présent, je +suis tout déconfit et ennuyé. Je vous remercie de ce que vous me dites; +j'y suis très-sensible. Tâchez de vous porter de mieux en mieux pour +venir me voir en prison, le cas échéant. + + + + +CL + +Vendredi soir, 1er mai 1852. + + +Ma bonne mère est morte; j'espère qu'elle n'a pas trop souffert. Elle +avait les traits calmes et l'air doux qui lui était ordinaire. Je vous +remercie de tout l'intérêt que vous lui avez témoigné. + +Adieu; pensez à moi et donnez-moi vite de vos nouvelles. + + + + +CLI + +Paris, 19 mai 1852. + + +Ce beau temps ne vous dit-il rien? Il me renouvelle, à ce qu'il me +semble. Je vous attendais presque hier, je ne sais pourquoi; il me +semblait que vous auriez dû savoir que je vous attendais. Venez donc +au plus vite; j'ai quantité de choses à vous dire. Je ne sais si l'on +veut me prendre ou non, et l'on me dit à ce sujet tantôt blanc, tantôt +noir. Ce qui me rend très _fidgetty_, c'est la pensée d'une cérémonie +publique[1] devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe +noire, roides comme des piquets et persuadés qu'ils sont quelque chose, +auxquels on ne peut songer à dire le profond mépris qu'on a pour leur +robe, leur personne et leur esprit. + +Adieu; répondez-moi un mot. + + +[1] L'audience pour l'article poursuivi concernant Libri. + + + + +CLII + +Paris, 22 mai 1852. + + +Notre promenade vous a-t-elle fatiguée? Dites-moi vite que non. +J'attendais un mot de vous aujourd'hui. Je suis confisqué par mon +avocat, qui me plaît fort[1]. Il me semble homme d'esprit, point trop +éloquent et comprend l'affaire exactement comme moi. Cela me donne un +peu d'espérance. . . . . + +. . . . . . . . . . . . + +[1] M. Nogent Saint-Laurens. + + + + +CLIII + +Mai 1852, mercredi à cinq heures. + + +Quinze jours de prison et mille francs d'amende! Mon avocat a très-bien +parlé; les juges ont été très-polis; je n'ai pas été nerveux du tout. +En somme, je ne suis pas aussi mécontent que j'aurais le droit de +l'être. Je n'en appelle pas. + + + + +CLIV + +27 mai 1852, au soir. + + +Vous êtes, par ma foi, d'un bon sel! J'étais allé l'autre jour chez +des magistrats et j'avais eu l'imprudence d'avoir un billet de mille +francs dans ma poche. Je ne l'ai plus retrouvé; mais il est impossible +que, chez des personnes d'un si haut mérite, il se glisse des coupeurs +de bourse; aussi le billet s'est évaporé de lui-même, n'y pensons +plus. En même temps, j'ai eu le malheur de toucher un soi-disant +pestiféré et l'on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour +quinze jours; le grand malheur vraiment! Mon ami M. Bocher va en prison +à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant, +j'ai grand besoin de vous voir!--Mes vengeances ont déjà commencé. Mon +ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l'on a parlé de l'arrêt +qui me concerne; là -dessus, sans consulter l'air du bureau, voilà +mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort +et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité, +amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit +noir qu'il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession. +Or, c'était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs. +Figurez-vous l'état de la maîtresse de la maison, des assistants, et +enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de +rire, et disant; «Ma foi, je ne me dédis de rien!» + + + + +CLV + +Lundi soir, 1er juin 1852. + + +. . . . . . . . . . . . + +Je passe tout mon temps à lire la correspondance de Beyle. Cela me +rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie +des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des +choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes. Cela +me rend triste et gai vingt fois tour à tour dans une heure et me fait +bien regretter d'avoir brûlé les lettres que Beyle m'écrivait. . . . . . + + + + +CLVI + +Marseille, 12 septembre 1852. + + +. . . . . . . . . . . . + +Je suis allé en Touraine, où j'ai visité Chambord par une pluie +battante et Saint-Aignan par une pluie intermittente. Je suis rentré +à Paris le 7 par la pluie, reparti le même jour au milieu d'un orage +et j'ai descendu le Rhône par un brouillard à couper au couteau. C'est +seulement dans la Canebière que j'ai retrouvé le soleil; depuis deux +jours, il brille dans toute sa gloire. J'y ai trouvé (à Marseille, et +non dans le soleil) mon cousin et sa femme, que j'ai embarqués hier +sur _le Léonidas_ par une mer d'un bleu céleste, sans une vague, et un +temps ni froid ni chaud dont vous n'avez nulle idée en vos tristes pays +du Nord. Ce sont les seuls parents qui me restent, et les propriétaires +de ce salon que vous avez daigné honorer de votre approbation. Je +me suis senti pris d'un isolement bien triste lorsque j'ai vu le +panache de fumée du Léonidas disparaître derrière les îles que vous +connaissez par la description de _Monte-Cristo._ Je me suis senti +vieux et ganache. J'aurais eu besoin de votre présence et j'ai pensé +combien vous vous seriez amusée en ce pays qui me paraît si maussade. +Je vous y ferais manger des fruits de vingt espèces différentes qui +vous sont inconnues; par exemple, des pêches jaunes et des melons +blancs et rouges, des azeroles et des pistaches fraîches. Outre cela, +vous passeriez votre journée dans des boutiques de curiosités turques +et autres, où il y a les inutilités les plus agréables à voir et les +plus désagréables à payer. Je me suis demandé souvent pourquoi vous +ne faites pas un voyage dans le Midi, et je ne trouve pas de bonnes +raisons contre. Je vais courir les montagnes pendant trois jours, +tout seul, sans pouvoir échanger une pensée avec un bipède parlant +français. Je ne sais, après tout, si cela ne vaut pas mieux que d'avoir +affaire aux provinciaux des villes; chaque année, il me semble qu'ils +deviennent plus intolérables. Ici, maires et préfets ont la tête perdue +de l'arrivée du président; on blanchit toutes les préfectures, on met +des aigles partout où il en peut tenir. Il n'y a pas de niaiseries +qu'on n'imagine; quel drôle de peuple! Au milieu de tout cela, je +crains bien que les épreuves de _Démétrius_ ne se perdent; car je dois +les corriger en route et elles ne m'arrivent pas. + +. . . . . . . . . . . . + + + + +CLVII + +Moulins, 27 septembre 1852. + + +. . . . . . . . . . . . + +J'ai été fort malade et je suis encore assez faible, d'autant plus que +le remède qui m'a tiré d'affaire, c'est-à -dire le mistral ou le vent du +Nord, m'a donné un rhume qui me fatigue fort et qui ne se guérit pas +par les nuits blanches et les courses continuelles. J'ai été, pendant +quarante-cinq heures, avec une disposition à la congestion cérébrale +telle, que je croyais que j'allais voir le royaume des ombres. J'étais +absolument seul, et je me suis traité moi-même ou plutôt je ne me suis +pas traité du tout, car j'étais dans un état de prostration physique +et moral qui me rendait la moindre excursion horriblement pénible. Je +sentais bien quelque ennui de passer dans un monde inconnu; mais ce qui +me semblait encore plus ennuyeux, c'était de faire, de la résistance. +C'est par cette résignation brute, je crois, qu'on quitte ce monde, +non pas parce que le mal vous accable, mais parce qu'on est devenu +indifférent à tout, et qu'on ne se défend plus. J'attends ici qu'un +monsignore à qui j'ai affaire sorte de _retraite._ Très-probablement +j'aurai pour deux ou trois jours à courir d'après ses indications, puis +je reviendrai à Paris. C'est demain mon jour de naissance, que j'aurais +voulu passer avec vous. Il se trouve que je suis toujours seul ce +jour-là et d'une tristesse abominable. + +. . . . . . . . . . . . + + + + +CLVIII + +Carabanchel, 11 septembre 1853. + + +. . . . . . . . . . . . + +En arrivant ici, j'ai trouvé que tout se préparait pour la fête de +la maîtresse de la maison. On devait jouer une comédie et réciter et +chanter une _loa_[1] en son honneur et celui de sa fille. J'ai été +mis en réquisition pour fabriquer des ciels, réparer des décorations, +dessiner des costumes, etc., sans parler des répétitions que je +donnais à cinq déesses mythologiques dont une seule avait déjà monté +sur un théâtre de société. Mes déesses se sont trouvées très-jolies +hier, jour fatal, mais mourantes de peur; cependant, tout a fort bien +été. On a fort applaudi, sans comprendre les vers très-amphigouriques +du poète auteur de la _Loa._ Sa comédie, qui était une traduction +de _Bonsoir, monsieur Pantalon_, a encore mieux été, et j'admire la +facilité avec laquelle les jeunes filles de la société se transforment +en actrices passables. Après la comédie, bal et souper au milieu duquel +un jeune protégé de la comtesse a improvisé des vers assez jolis, qui +ont fait pleurer l'héroïne de la fête et boire tout le monde un peu +vertement. Ce matin, j'ai un mal de tête de chien et je trouve le +soleil diablement chaud. Je vais aller à Madrid voir les taureaux, et +j'abandonne mes déesses pour deux ou trois jours afin de faire mes +visites et de travailler à la bibliothèque. Comme il y a neuf dames ici +sans un homme, on m'appelle à Madrid «Apollon». Des neuf muses, il y en +a malheureusement cinq qui sont mères ou tantes des quatre autres; mais +ces quatre-là sont des Andalouses de race, avec des petits airs féroces +qui leur vont à ravir, surtout quand elles sont dans leur costume +olympien avec des péplum qu'elles s'obstinent par amour pour l'euphonie +à appeler _peplo._ + +Vous avez sans doute un moins beau temps que nous. + +. . . . . . . . . . . . + + + +[1] Loa, espèce de dithyrambe dialogué en l'honneur de la personne que +l'on veut fêter. + + + + +CLIX + +L'Escurial, 5 octobre 1853. + + +Je vous envoie une petite fleur que j'ai trouvée dans la montagne, +derrière ce vilain couvent de l'Escurial. Je ne l'avais pas rencontrée +depuis la Corse; là , cela s'appelle _mucchiallo_; ici, personne n'en +sait le nom. Le soir, lorsque le vent passe dessus, cela a une odeur +qui me semble délicieuse. J'ai retrouvé l'Escurial aussi triste que +je l'avais laissé il y a quelque vingt ans, mais la civilisation y a +pénétré: on y trouve des lits en fer et des côtelettes, plus du tout de +punaises ni de moines. Le dernier article me manque beaucoup et rend +encore plus ridicule la lourde architecture d'Herrera. Je vais aller +dîner à Madrid ce soir, car je ne supporterai pas un jour de plus de +ce séjour-ci. Selon toute apparence, je resterai à Madrid jusqu'au 15 +de ce mois, et puis j'irai à Valladolid, Toro, Zamora et Léon, si le +temps, qui jusqu'à présent a été magnifique, ne se met pas tout d'un +coup au laid, chose improbable. Je suis allé à Tolède et ici. J'irai +à Ségovie, par quoi j'évite des bals qui m'ennuient fort. J'ai vu +l'autre soir l'ouverture du grand Opéra. C'était pitoyable, sauf la +salle très-belle et très-commode et remplie de femmes très-jolies. Les +acteurs sont d'un médiocre assommant. Si vous étiez ici, vous verriez +la plus belle collection de fruits qu'on puisse rencontrer. Il y a une +foire à Madrid, et il vient des fruits de fort loin dont la plupart +vous sont inconnus. Il est fâcheux que cela ne puisse s'envoyer. S'il y +avait ici quelque chose qui vous fût agréable, vous n'avez qu'à parler. + +. . . . . . . . . . . . + + + + +CLX + +Madrid, 25 octobre 1853. + + +. . . . . . . . . . . . + +Notre colonie s'est dissoute, la duchesse ayant daigné accoucher d'une +fille. Sa mère s'est constituée garde-malade, et nous sommes revenus en +masse à la ville. J'y ai gagné un rhume odieux, et, pour m'achever, il +fait un sirocco du diable. Malgré ce vilain temps et mes éternuments, +je suis allé voir hier Cucharès, le meilleur matador depuis Montès. Les +taureaux étaient si mauvais, qu'il a fallu en donner un aux chiens et +exciter la moitié des autres avec des banderoles de feu. Deux hommes +ont été jetés en l'air et nous les avons cru morts un instant, ce qui a +jeté quelque intérêt sur la course, autrement tout à fait détestable. +Les taureaux n'ont plus de cÅur et les hommes ne valent guère mieux. +Je pense entreprendre mon voyage archéologique dès que le temps se +sera fixé. On m'annonce un été de la Saint-Martin qui ne vient jamais. +Il est probable que, si vous me mandiez vos commissions, je recevrais +votre lettre à temps pour y faire honneur. Malheureusement, je ne sais +pas trop ce qu'il y a de bon dans ce pays-ci. Je vous ai pris à tout +hasard des mouchoirs d'un dessin fort laid; mais il m'a semblé que +vous vous étiez assez allègrement emparée d'un ces mouchoirs qui me +venait je ne sais d'où. Ici, on ne voit plus guère que des costumes +français. Hier, aux taureaux, il y avait des chapeaux. Voulez-vous +des jarretières et des boutons? Si l'on en porte encore, dites-moi ce +qu'il vous en faut, mais ne perdez pas de temps pour me répondre.--Je +lis _Wilhelm Meister_, ou je le relis. C'est un étrange livre, où les +plus belles choses du monde alternent avec les enfantillages les plus +ridicules. Dans tout ce qu'a fait Goethe, il y a un mélange de génie et +de niaiserie allemande des plus singuliers: se moquait-il de lui-même +ou des autres? Faites-moi penser à vous donner à lire à mon retour, +les _Affinités électives._ C'est, je crois, ce qu'il a fait de plus +bizarre et de plus antifrançais. On m'écrit de Paris pour me vanter un +livre d'Alexandre Dumas fils, qui s'appelle _un Cas de rupture_, ou +quelque chose d'approchant. à Madrid, on ne lit pas. Je me suis demandé +à quoi les dames passent leur temps quand elles ne font pas l'amour, +et je ne trouve pas de réponse plausible. Elles pensent toutes à être +impératrices. Une demoiselle de Grenade était au spectacle quand on a +annoncé dans sa loge que la comtesse de Téba épousait l'empereur. Elle +s'est levée avec impétuosité en s'écriant: _En ese pueblo y no hay +porvenir._[1]» + +Au nombre de mes divertissements, j'ai oublié de vous parler d'une +académie de l'histoire dont je suis membre. Elle est presque aussi +amusante que la nôtre. Adieu. + + +[1] «Dans ce pays-ci, il n'y a pas d'avenir.» + + + + +CLXI + +Madrid, 22 novembre 1853. + + +. . . . . . . . . . . . + +Quand je pense à la neige qu'il y a sur le Guadarrama, je perds tout +courage: pourtant, nous avons un soleil magnifique; mais il a beau +briller, il n'échauffe pas. La nuit, il fait un froid abominable +et les factions des soldats au palais ne sont plus que d'un quart +d'heure. Avant mon départ, je veux assister encore à quelques séances +des Cortès, qui se sont ouvertes avant-hier, très-modestement, sans +discours royal, Sa Majesté étant assez près de son terme pour qu'on +lui épargne les émotions. Je suis assez bien la politique locale et +je connais assez de gens dans tous les partis pour que le spectacle +m'amuse en ce moment où nous sommes privés de taureaux. Je vous +apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce +n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait +de progrès si rapides, que l'élastique a remplacé à presque toutes +les jambes les _ligas_ classiques des temps passés. Lorsque j'ai +demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles +se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient pas de +ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple. Le progrès des +modes françaises est effrayant: les mantilles sont à présent assez +rares. Les chapeaux, et quels chapeaux! les remplacent. Vous seriez +réjouie de voir les chefs-d'Åuvre des couturières de cette capitale. Je +suis allé il y a quelques jours passer cinq à six heures à Aranjuez, +chez un loup-cervier de mes amis, M. Salamanca. C'est le garçon le +plus spirituel et le meilleur diable que j'aie rencontré. Il gagne +beaucoup d'argent, comme il semble, et le fait rouler noblement. Il +trouve le temps de faire des affaires et de la politique, car il a +été ministre et le sera encore, s'il veut. Tout dans cet homme sent +l'Andalousie, c'est la grâce même. Nous avons eu le 15, pour la fête +de Sainte-Eugénie, un bal à l'ambassade de France où a paru madame +***, femme du ministre des Ãtats-Unis, avec un costume à faire crever +de rire. Velours noir bordé de galons, d'oripeaux, et diadème de +théâtre. Son fils, qui a l'air d'un maroufle, s'est fait renseigner +sur la solidité des personnes présentes, et, après avoir pris ses +informations, a envoyé un cartel à un duc très-noble, très-riche, fort +niais et désireux de vivre longtemps. Les pourparlers durent encore, +mais il n'y aura pas mort d'homme. + +Adieu. + + + + +CLXII + +Madrid, 28 novembre 1853. + + +Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir +au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je +resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre +la _noche buena_, c'est-à -dire Noël; mais je serai en France et +probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop +mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de +m'arrêter. + +. . . . . . . . . . . . + +On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met +des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations +du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura +un coup d'Ãtat. L'opposition est très-animée et se propose de donner +des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La +maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les +ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour +les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la +société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles +se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose +que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on +est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte +une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs. +Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir +tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à +côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait +d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des +glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis +l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: _Todo eso a la +disposition de V._ Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la +rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver +une lettre de vous à Bayonne.--Pourquoi ai-je tant d'envie de vous +revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à +vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique +et de la vraisemblance. + + + + +CLXIII + +Paris, 29 juillet 1854. + + +Je suis arrivé ici avant-hier, et je ne vous ai pas écrit plus tôt +parce que j'étais trop triste. J'ai trouvé ici un de mes amis d'enfance +entrepris par le choléra. Aujourd'hui, on le croit à peu près hors +de danger. En passant le détroit, il faisait un vent glacé qui m'a +donné un rhume ou rhumatisme étrange. Je souffre comme si j'avais la +poitrine serrée dans un cercle de fer et tous les mouvements que je +fais sont douloureux. Pourtant, il faut que je parte ce soir pour la +Normandie, où je vais faire un discours aux oisifs de Caen. La corvée +finie, je reviendrai au plus vite. Je pense être à Paris le 2 août au +soir. Après cela, je n'ai plus de projet arrêté. D'abord, j'avais eu +l'idée d'aller passer un mois à Venise; mais les quarantaines et les +autres ennuis suscités par le choléra rendent un voyage de ce côté à +peu près impossible. Mon ministre m'a offert de m'envoyer à Munich, +comme commissaire de je ne sais quoi, à propos d'une exposition +bavaroise. Je n'ai dit ni oui ni non et j'attendrai mon retour à +Paris pour me décider. Probablement, vous irez passer quelques jours +à Londres, et le Palais de Cristal mérite ce voyage. Sous le rapport +d'art et de goût, cela est parfaitement ridicule, mais il y a dans +l'invention et l'exécution quelque chose de si grand et de si simple +à la fois, qu'il faut aller en Angleterre pour s'en faire une idée. +C'est un joujou qui coûte vingt-cinq millions, et une cage où plusieurs +grandes églises pourraient valser. Les derniers jours que j'ai passés +à Londres m'ont amusé et intéressé. J'ai vu et pratiqué tous les +hommes politiques, j'ai assisté au débat des subsides à la Chambre des +lords et aux Communes, et tous les orateurs en renom ont parlé, mais +très-méchamment, à ce qu'il m'a semblé. Enfin, j'ai fait un très-bon +dîner. On en fait d'excellents au Palais de Cristal, et je vous les +recommande, à vous qui êtes gourmande. J'ai rapporté de Londres une +paire de jarretières qui viennent, à ce qu'on m'assure, de chez Borrin. +Je ne sais ce que mettent les Anglaises à leurs bas, ni comment elles +se procurent cet article indispensable, mais je crois que ce doit être +une chose bien difficile et bien _trying_ pour leur vertu. Le commis +qui m'a donné ces jarretières en a rougi jusqu'aux oreilles.--Vous me +dites des choses très-aimables, qui me feraient le plus grand plaisir, +si l'expérience ne m'avait rendu par trop défiant. Je n'ose espérer ce +que je désire le plus ardemment. Vous savez que vous n'avez qu'à remuer +un doigt pour que j'accoure. + +Je voudrais que vous fissiez comme si nous étions l'un et l'autre en +danger de ne plus nous revoir, en ce temps de si grande incertitude. +Adieu; je vous aime bien, quoi que vous fassiez. Ãcrivez-moi à Caen, +chez M. Marc, capitaine de vaisseau. Je serai bien heureux d'avoir de +vos nouvelles. + + + + +CLXIV + +Paris, 2 août au soir, 1854. + + +Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé, +très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur +au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position +pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la +cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper +à toutes les visites officielles. à trois heures, je suis entré dans +la salle de l'Ãcole de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes +dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles +que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence +merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on +a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie +et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux +pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre +les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui +n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des +homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des +antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole, +et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais +remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur, +comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre +nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de +gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il +me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris +qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir +comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six +minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je +disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais +pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et +les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des +pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens +bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme à +Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des +robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal +et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la +haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt +francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses. +à minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas +du tout. à huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour +présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de +la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai +fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, +mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà : +tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous +pour me remettre.--Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde +mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse à +l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette +année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous +fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela. +Vous pouvez toujours m'écrire ici. + + + + +CLXV + +Innsbruck, 31 août 1854. + + +Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête +lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis +quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on +s'embarque sur le Rhin. à droite et à gauche, ce sont des montagnes +ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant +telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre +Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance +et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes +et entendîmes des Tyroliens jouer du _zitther._ Traversant le lac, +nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait +passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus +belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten; +seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps +examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous +sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier +quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays +encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de +voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes. +Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck. + +Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes +très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de +l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le +drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mÅurs et les +idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages. +Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On +les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds +avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les +belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont +pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins +bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces +qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent _gemüth_ +et dont ils sont très-vaniteux. + +à voir les Åuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque +le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et +tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la +ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site +admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a +l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne, +et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est +magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti. +Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez +de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand +revenez-vous à Paris? Ãcrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps. +Ãcrivez-moi très-longuement et très-tendrement. + +Tenez, voici une fleur du Brenner. + + + + +CLXVI + +Prague, 11 septembre 1854. + + +Mes compagnons m'ont quitté ce matin pour s'en retourner en France. +Je suis souffrant et _out of spirits_, il me vient les idées les plus +noires. Si je suis mieux demain matin, je partirai pour Vienne, où +je serai dans la soirée. Je commence à m'ennuyer horriblement. Cette +ville-ci est très-pittoresque et on y fait de très-bonne musique. Hier, +j'ai couru trois ou quatre jardins et concerts publics, où j'ai vu +danser des danses nationales et des valses, le tout avec décence et +sang-froid; pourtant, rien de plus entraînant qu'un orchestre bohémien. +Les figures ici sont très-différentes de celles que j'avais encore +vues en Allemagne: de très-grosses têtes, de larges épaules, très-peu +de hanches et pas du tout de jambes, voilà la description d'une beauté +bohémienne. + +Hier, nous employions inutilement notre savoir en anatomie, pour +comprendre comment ces femmes-là marchent. à cela près, elles ont +de fort beaux yeux et quelquefois des cheveux noirs très-longs et +très-fins, mais des pieds et des mains d'une longueur, d'une grosseur +et d'une largeur qui surprennent les voyageurs les plus habitués aux +choses extraordinaires. La crinoline leur est inconnue. Le soir, elles +boivent, dans les jardins publics, une carafe de bière, et prennent +après une tasse de café au lait, ce qui les dispose à manger trois +côtelettes de veau avec du jambon, et c'est à peine s'il leur reste de +la place pour quelques pâtisseries légères, de la nature de nos babas. +Telles sont mes observations sur les mÅurs et les coutumes. Mon lit +se compose d'une couverture des couleurs les plus jolies, d'un mètre +de long, à laquelle est boutonnée une serviette qui me sert de drap. +Quand j'ai mis cela en équilibre sur moi, mon domestique dépose sur le +tout un édredon que je passe toutes les nuits à culbuter et à replacer; +mais, en revanche, je mange toute sorte de choses très-extraordinaires, +entre autres des champignons crus marinés qui sont excellents et des +oiseaux de montagne idem; tout cela ne m'empêche pas de souhaiter +beaucoup votre présence. Selon toute apparence, vous vous trouvez à +merveille à D..., sans songer aux gens malheureux qui errent en Bohême. +Votre sublime indifférence, vraie ou fausse (c'est ce que je n'ai pas +encore pu savoir), m'irrite beaucoup. Vous ne pensez aux gens que +lorsque vous les voyez. Je suis dans une grande incertitude quant à ce +que je ferai. Si j'avais l'assurance de vous faire enrager en restant +longtemps à Vienne, je m'y installerais pour Dieu sait combien de +mois; mais vous n'en perdriez pas une bouchée, et je crains fort de +m'ennuyer mortellement de leur _gemüth._ Il est donc probable que je ne +resterai à Vienne que juste assez longtemps pour voir les étrangetés, +c'est-à -dire environ les derniers jours du mois. Vers le 1er octobre, +je pourrais être à Berlin, et, avant le 10 ou le 12, à Paris.--Je +suppose que vous m'avez écrit à Vienne, pour me dire ce que vous faites +et ce que vous comptez faire; cela aura une grande influence sur mes +résolutions. Je viens de voir des autographes de Ziska et de Jean +Huss. Ils avaient une très-belle écriture l'un et l'autre pour des +hérésiarques. + + + + +CLXVII + +Vienne, 2 octobre 1854. + + +_Really truly_, cette bonne ville de Vienne est un séjour agréable, et +il me faut une certaine force d'âme pour la quitter, maintenant que +j'y ai des amis et que j'ai compris le plaisir d'y flâner. Ajoutez +à cela l'avantage d'avoir les nouvelles de Crimée quelques minutes +avant vous. Nous sommes depuis avant-hier dans toutes les émotions. +Sébastopol est-il pris? lorsque cette lettre vous arrivera, tout sera +fini sans doute. Ici, on le croit, mais un peu légèrement, à mon avis. +Les Autrichiens, sauf quelques anciennes familles russes de cÅur, nous +font des compliments. Un cocher de fiacre m'a félicité avant-hier en +sortant de l'Opéra. Plaise à Dieu que tout cela ne soit pas une de +ces nouvelles comme en fait le télégraphe électrique quand il est de +loisir. Quoi qu'il en soit, je trouve très-beau que nos gens, six jours +après leur débarquement, aient vigoureusement frotté les Russes. Nous +avons ici lady Westmoreland, qui est sÅur de lord Raglan et mère de +l'aide de camp du susdit, qui était dans tous ses états. Elle a reçu +hier au soir un mot de son fils, après la bataille. Nous jouissons +beaucoup de la figure des Russes de Vienne. Le prince Gortshakof a dit +que c'était un incident, mais que cela ne faisait rien aux principes. +Le ministre de Belgique, qui est ici le bel esprit, a dit qu'il avait +raison de se retrancher dans les principes, parce qu'on ne les prenait +pas à la baïonnette. à propos de bel esprit, on m'a constitué ici +_lion_, bon gré, mal gré. Prononcez _laïonne_ à l'anglaise, pour ne +pas avoir une idée fausse du rôle qu'on m'a fait jouer. L'autre jour, +on m'amené à Baden, qui est un endroit charmant, dans une vallée, aux +portes de Vienne, mais où l'on se croirait à cent lieues d'une grande +ville. Mon cornac m'a conduit chez de très-belles dames. Le monde +étant ici _gemüthlich_, on prend tout ce que dit un Français pour de +l'esprit. On m'a trouvé très-aimable. J'ai écrit des pensées sublimes +sur des albums, j'ai fait des dessins; en un mot, j'ai été parfaitement +ridicule. C'est en partie la honte de ce métier-là qui me fait prendre +aujourd'hui le chemin de Dresde. Je ne m'y arrêterai qu'un jour et +j'irai à Berlin; après avoir vu le musée, je partirai pour Cologne et +j'y trouverai une lettre de vous. + +Vous ai-je dit que j'étais allé en Hongrie? J'ai passé trois jours à +Pesth et me suis cru en Espagne ou plutôt en Turquie. Ma pudeur y a +beaucoup souffert, car on m'a montré un bain public à Bade, où les +Hongrois et les Hongroises sont pêle-mêle dans un court-bouillon d'eau +minérale très-chaude. J'y ai vu une très-belle Hongroise, qui s'est +caché la figure de ses mains, n'ayant pas comme les femmes turques +des chemises pour se voiler le visage. Ce spectacle m'a coûté six +_kreutzer_, soit quatre sous. J'ai vu _la Dame de Saint-Tropez_ au +théâtre hongrois, n'ayant pas l'esprit de reconnaître un mélodrame +français sous le titre _S.-Tropez à Unôz._ J'ai entendu des musiciens +bohémiens jouer des airs hongrois très-originaux, qui font perdre la +tête aux gens du pays. Cela commence par quelque chose de très-lugubre +et finit par une gaieté folle et qui gagne l'auditoire, lequel +trépigne, casse les verres et danse sur les tables. Mais les étrangers +n'éprouvent pas ces phénomènes. Enfin, et je garde le plus beau pour +la fin, j'ai vu une collection de vieux bijoux magyars, d'un travail +merveilleux. Si j'avais pu vous en apporter un, vous seriez venue +jusqu'à Cologne, pour l'avoir plus tôt. + +Parmi toutes ces courses, je me porte à merveille; le temps est +admirable, mais froid le soir. Je ne crains pas le froid pour ma route, +car j'ai acheté une pelisse énorme pour soixante-quinze florins. Vous +trouveriez ici pour rien des fourrures magnifiques. C'est, je crois, +la seule chose à bon marché en ce pays. Je m'y ruine en fiacres et en +dîners en ville. L'usage est de payer son dîner aux domestiques; on +paye le portier en sortant, enfin on paye partout, pas grand' chose +à la fois, il est vrai. Adieu; je ne suis pas trop content de votre +dernière lettre, sinon de ce que vous m'annoncez votre prochain retour +à Paris. Bien que je n'aie pas de chaînes magyares, j'espère que vous +me recevrez bien. Je commence à désirer de revoir mon gîte et les +soirées me semblent un peu bien longues. + +Je pense être à Cologne avant huit jours, et à Paris du 10 au 15. + + + + +CLXVIII + +Paris, dimanche, 27 novembre 1854. + + +Il est bien malheureux de perdre ses amis, mais c'est une calamité +qu'on ne peut éviter que par une autre bien plus grande, qui est de +n'aimer rien. Surtout, il ne faut pas oublier les vivants pour les +morts. Vous auriez dû venir me voir au lieu de m'écrire. Il faisait un +temps magnifique. Nous aurions causé philosophiquement sur les vanités +de ce monde. Je suis resté toute la journée au coin de mon feu, en +disposition très-sombre et misanthropique, et de plus très-souffrant. +Ce soir, je vais un peu mieux, mais je serai plus mal si je ne vous +vois pas demain. + + + + +CLXIX + +Londres, 20 juillet 1856. + + +J'ai reçu votre lettre hier soir, qui m'a fait un très-grand plaisir. +Si je ne craignais de rêver, je vous dirais des tendresses à cette +occasion. Je partirai bientôt pour Ãdimbourg. Je consulterai un sorcier +écossais. On veut me mener voir un vrai chieftain, qui n'a pas de +culottes et qui n'en a jamais porté, qui n'a pas d'escalier dans sa +maison, qui a son barde et son sorcier. Cela ne vaut-il pas la peine de +faire le voyage? J'ai trouvé ici des gens si accueillants, si aimables, +si accaparants, qu'il est évident qu'ils s'ennuient beaucoup. J'ai +revu hier deux de mes anciennes beautés: l'une est devenue asthmatique +et l'autre méthodiste; puis j'ai fait la connaissance de huit à dix +poètes, qui m'ont paru quelque chose d'encore plus ridicule que les +nôtres. J'ai revu le palais de Sydenham avec plaisir, quoiqu'on l'ait +entièrement gâté par de grands monuments bâtis aux héros de Crimée. +Les héros en question sont ivres toute la journée par les rues. Il y a +encore beaucoup de monde à Londres, mais tous se préparent à s'envoler. +Pour moi, je vais lundi chez le duc de Hamilton. J'y resterai jusqu'à +mercredi, jour où je ferai mon entrée à Ãdimbourg. Probablement dans +quinze jours, je reviendrai ici vous retrouver. Tâchez d'être arrivée. +Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection; vous savez +quel bonheur j'en ressentirais. Adieu; vous pouvez m'écrire _Douglas +hotel, Edinburg._ J'y serai quelques jours avant de me lancer dans le +Nord. + + + + +CLXX + +Ãdimbourg, _Douglas hotel_, 26 juillet 1856. + + +J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Ãdimbourg. Point de +nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais +où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Ãcossais voir +son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire +où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force +châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous +écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un +château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château, +à moins d'une heure, un troupeau de bÅufs sauvages, les derniers qui +existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de +Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres, +des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des +plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans +goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement. +Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays +étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant, +amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de +la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps +la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Ãdimbourg tout à fait +à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont +la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise +justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par +madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé +aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle. +Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes +courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat +en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant +voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros +avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que +je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait +chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je +voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les _blue devils_ me +gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais +rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à _Douglas hotel, +Edinburg_. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite. + + + + +CLXXI + +Dimanche, 3 août 1856. + +D'une maison de campagne, +près de Glasgow. + + +Je m'ennuie de vous, comme vous le disiez si élégamment autrefois. Je +mène cependant une vie douce, allant de château en château, partout +hébergé avec une hospitalité pour laquelle je désespère de trouver un +adjectif et qui n'est praticable qu'en cet aristocratique pays. J'y +prends de mauvaises habitudes. Arrivant ici chez de pauvres gens qui +n'ont guère plus de trente mille livres de rente, je me suis trouvé +méconnu en voyant qu'on me donnait à dîner sans instruments à vent et +sans un joueur de cornemuse en grand costume. J'ai passé trois jours +chez le marquis de Breadalbane, à me promener en calèche dans son +parc. Il y a environ deux mille daims, outre huit à dix mille autres +dans ses bois non adjacents au château de Faymouth. Il y a aussi comme +singularité, chose à quoi chacun vise ici, un troupeau de bisons +américains, très-féroces, qu'on enferme dans une péninsule et qu'on +va voir par les fentes de leurs palissades. Tout ce monde-là , marquis +et bisons, a l'air de s'ennuyer. Je crois que leur plaisir consiste +à faire envie aux gens, et je doute que cela compense le tracas +qu'ils ont d'être les aubergistes du tiers et du quart. Parmi tout +ce luxe, j'observe de temps en temps de petites mesquineries qui me +divertissent. Au fond, je n'ai encore rencontré que d'excellentes gens +qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans la moindre +difficulté. + +On vient de me conter une histoire qui me réjouit et dont je veux +vous faire part. Un Anglais se promène le long d'un poulailler, dans +un château d'Ãcosse, un samedi soir. Grand bruit, cris de coqs et de +poules. Il croit que quelque renard est entré et il avertit. On lui +répond que ce n'est rien, et qu'on sépare seulement les coqs des poules +pour qu'ils ne polluent pas _the Lord's day._ + +Avant mon retour, vous voudrez bien m'écrire: _18, Arlington Street, +care of the honble E. Ellne._ On m'enverra de là vos lettres ou bien on +les gardera pour mon arrivée à Londres. Adieu. Je n'ai pas besoin de +vous dire de m'écrire le plus souvent que vous pourrez. + + + + +CLXXII + +Kinloch-Linchard, 16 août 1856. + + +Je n'ai pas été trop content de votre lettre, que j'ai reçue au moment +de quitter Glenquoich Vous savez que vous avez toujours une première +façon précipitée d'envisager les choses, qui vous fait regarder comme +impossibles les actions les plus simples. Repensez donc à ce que je +vous ai dit, et, après avoir réfléchi mûrement, répondez oui ou non. +Adressez votre réponse à Londres, chez le _Right honble E. Ellne, 18, +Arlington Street._ + +. . . . . . . . . . . . + +Je commence à avoir par-dessus la tête des grouses et de la venaison. +Les paysages, vraiment remarquables, que je vois tous les jours ont +encore du charme pour moi, mais j'ai satisfait ma curiosité, et je ne +trouverai plus rien d'extraordinaire. Ce que je ne puis assez me lasser +d'admirer, c'est la hérissonnerie de ces gens-là . Ils seraient mis aux +galères ensemble, qu'ils n'en deviendraient pas plus sociables. Cela +tient à ce qu'ils craignent d'être pris sur le fait à être bêtes, comme +disait Beyle, ou bien à une organisation qui leur fait préférer les +jouissances égoïstes: le devine qui pourra. Nous sommes arrivés ici en +même temps que deux hommes et une femme entre deux âges, du grand monde +et ayant voyagé. Au dîner, il a fallu casser la glace. Après le dîner, +le mari a pris un journal, la femme un livre, l'autre homme s'est mis à +écrire des lettres, tandis que, moi, je faisais la chouette au maître +et à la maîtresse de la maison. Notez bien que les gens qui s'isolaient +ainsi dans un salon avaient été aussi longtemps et plus que moi sans +voir notre hôtesse, et qu'ils avaient nécessairement beaucoup plus de +choses que moi à lui conter. On me dit, et je suis disposé à le croire +par le peu que j'ai vu, que la race celtique (qui vit dans d'affreux +trous autour du palais que je fréquente) sait causer. Le fait est qu'un +jour de marché, on entend un bruit continuel de voix très-animées, des +rires et des cris. Le gaélique est très-doux. En Angleterre et dans +les Lowlands, silence complet. Ce n'est pas bien à vous de ne m'avoir +écrit qu'une fois. Je vous ai écrit au moins deux fois pour une. Mais +je n'ai pas envie de vous quereller de si loin. Voici mes projets. Je +partirai d'ici pour aller à Inverness, où je resterai un jour; de là à +Ãdimbourg, puis à York, Durham et peut-être Derby. Je compte être le 23 +à Paris. + + + + +CLXXIII + +Carabanchel, jeudi, décembre 1856. +(J'ai oublié le quantième.) + + +Il fait une pluie effroyable. Hier, le plus beau temps du monde. On me +promet qu'il reviendra demain. J'ai profité de ce beau temps pour me +fouler le poignet, et, si je vous écris, c'est que j'ai été instruit +dans la méthode américaine, où l'on ne remue pas les doigts. Cela m'est +arrivé par la faute d'un cheval qui voulait absolument dire quelque +chose d'inconvenant à la jument de lord A..., et qui, irrité de ma +résistance à sa passion coupable, m'a traîtreusement jeté par-dessus +sa tête, d'une ruade, lorsque j'allumais mon cigare. Cela se passait +dans un sentier au bord de la mer, qui n'était qu'à cent pieds plus bas +et j'ai choisi heureusement le sentier pour tomber. Je ne me suis fait +aucun mal, sauf à la main, qui est aujourd'hui très-enflée. Je compte +aller la semaine prochaine à Cannes, où vous serez aimable de m'écrire, +poste restante. Pour en finir sur le chapitre de la santé, je crois que +je serai beaucoup mieux. Cependant, j'ai ressenti encore une fois un de +ces étourdissements qui m'inquiétaient, mais moins fort qu'à Paris. Il +y a ici un médecin qui me dit que ce sont des spasmes nerveux et qu'il +faut faire beaucoup d'exercice. Ainsi fais-je, mais je ne dors pas plus +qu'à Paris, bien que je me couche à onze heures. Il n'eût tenu qu'à moi +de passer lion (dans le sens anglais); tout le monde s'ennuie ici. J'ai +été assiégé de cartes russes et anglaises, et on a voulu me présenter à +la grande-duchesse Hélène, honneur que j'ai décliné avec empressement. +Nous avons pour fournir aux cancans une comtesse Apraxine, qui fume, +porte des chapeaux ronds et a une chèvre dans son salon, qu'elle a +fait couvrir d'herbes. Mais la personne la plus amusante est lady +Shelley, qui, tous les jours, fait quelque nouvelle drôlerie. Hier, +elle écrivait au consul de France: «Lady S..., prévient M. P... qu'elle +a aujourd'hui un charmant dîner d'Anglais et qu'elle sera charmée de +le voir après, à neuf heures cinq.» Elle a écrit à madame Vigier, +ex-mademoiselle Cruvelli: «Lady Shelley serait charmée de voir madame +Vigier, si elle voulait bien apporter sa musique avec elle.» à quoi +l'ex-Cruvelli a répondu aussitôt: «Madame Vigier serait charmée de voir +lady Shelley, si elle voulait bien venir chez elle et s'y conduire +comme une personne comme il faut.»--Et vous, à quoi passez-vous votre +temps? Je suis sûr que vous ne pensez plus guère à Versailles, par +suite de cette absence de souvenirs qui vous caractérise. J'espère que +nous irons en mars voir pousser les premières primevères. Et cette +étrange soirée et matinée de Versailles, tout cela était-il vrai? + +Adieu; écrivez-moi vite à Cannes. + + + + +CLXXIV + +Lausanne, 24 août 1857. + + +J'ai trouvé votre lettre à Berne, le 22 au soir, parce que mes +excursions dans l'Oberland se sont prolongées bien au delà du temps +que j'avais prévu. Je ne sais trop où vous adresser celle-ci. Vous +ne devez plus être à Genève. Je l'adresse à Venise, où, selon toute +apparence, vous ferez le plus long séjour. Je trouve que vous auriez pu +varier un peu vos tirades d'enthousiasme sur le plaisir de voyager, par +quelques compliments flatteurs en manière de consolation pour ceux qui +n'ont pas l'avantage de vous accompagner. Je vous pardonne cependant +en faveur de votre inexpérience des voyages. Vous comptez n'être que +trois semaines en route: cela me paraît à peu près impossible. Je +vous accorde un mois. Je vous prie seulement de considérer que le 28 +septembre est un anniversaire malheureux pour moi, parce qu'il date +de très-longtemps. C'est le 28 septembre que je suis venu au monde. +Il me serait très-agréable de passer ce jour-là en votre compagnie; à +bon entendeur salut. J'ai fait ma petite tournée très-agréablement. +Je n'ai eu qu'un jour de pluie; il est vrai que je n'en ai pas perdu +une goutte en descendant de la Wengernalp, pendant quatre heures, +sur une rosse qui glissait sur les roches et qui n'avançait pas. J'ai +bu du vin de Champagne que nous avions apporté sur la Mer de glace et +que j'ai frappé à même le glacier. Le guide m'a dit que personne avant +moi n'avait eu cette idée sublime. Je suis en face de la Gemmi et de +la chaîne du Valais, qui n'a pas les grands profils de la Jungfrau et +de ses acolytes. Je pense que nous aurions pu nous rencontrer à Genève +et faire ensemble quelque excursion; tout cela est triste à penser. +J'espère trouver une lettre de vous à Paris, où je serai le 28. + +Adieu; amusez-vous bien, ne vous fatiguez pas trop. Pensez quelquefois +à moi. Si vous me marquez votre itinéraire avec quelque exactitude, je +vous donnerai des nouvelles de Paris. Ici, c'est le diable d'écrire. +Les plumes du pays sont ce que vous voyez. Adieu encore.--Voici une +petite feuille qui a cru à six mille pieds au-dessus du niveau de la +mer. + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à une inconnue, Tome Premier, by +Prosper Mérimée + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56473 *** diff --git a/56473-8.txt b/56473-8.txt deleted file mode 100644 index 108fc82..0000000 --- a/56473-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8522 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Lettres une inconnue, Tome Premier, by Prosper Mrime - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Lettres une inconnue, Tome Premier - Prcde d'une tude sur P. Mrime par H. Taine - -Author: Prosper Mrime - -Contributor: Hippolyte Taine - -Release Date: January 31, 2018 [EBook #56473] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at -Free Literature (Images generously made available by the -Internet Archive.) - - - - - -LETTRES À UNE INCONNUE - -par - -PROSPER MÉRIMÉE - -De l'Académie française - -Précédés d'une étude sur Mérimée - -par - -H. Taine - -Tome Premier - -PARIS - -Michel Lévy Frères, Éditeurs - -3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra - -Librarie Nouvelle - -Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont - -1874 - - - - - -PROSPER MÉRIMÉE - - -J'ai rencontré plusieurs fois Mérimée dans le monde. C'était un homme -grand, droit, pâle, et qui, sauf le sourire, avait l'apparence d'un -Anglais; du moins, il avait cet air froid, _distant_, qui écarte -d'avance toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentatit en lui le -flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude -de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était -impassible. Même dans l'intimité et lorsqu'il contait une anecdote -bouffonne, sa voix restait unie, toute calme; jamais d'éclat ni -d'élan; il disait les détails les plus saugrenus, en termes propres, -du ton d'un homme qui demande une tasse de thé. La sensibilité chez -lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût: tout -au contraire; mais il y a des chevaux de race si bien mâtés par -leur maître, qu'une fois sous sa main, ils ne se permettent plus un -soubresaut. Il faut dire que le dressage avait commencé de bonne heure. -À dix ou onze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé -très-sévèrement et renvoyé du salon; pleurant, bouleversé, il venait de -fermer la porte, lorsqu'il entendit rire; quelqu'un disait: «Ce pauvre -enfant! il nous croit bien en colère!»--L'idée d'être dupe le révolta, -il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante, et tint parole. -Μέμνησο ἁπιστεῖν (souviens-toi d'être en défiance) telle fut sa devise. -Être en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne -jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même, -n'être dupe ni d'autrui, ni de soi, agir et écrire comme en la présence -perpétuelle d'un spectateur indifférent, être soi-même ce spectateur, -voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère, -pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son -œuvre et de son talent.[1] - -Il a vécu en amateur: on ne peut guère vivre autrement quand on a -la disposition critique; à force de retourner la tapisserie, on -finit par la voir habituellement à l'envers. En ce cas, au lieu de -personnages beaux et bien posés, on contemple des bouts de ficelle; -il est difficile alors d'entrer avec abnégation et comme ouvrier -dans une œuvre commune, d'appartenir même au parti que l'on sert, -même à l'école que l'on préfère, même à la science qu'on cultive, -même à l'art où on excelle; si parfois on descend en volontaire dans -la mêlée, le plus souvent on se tient à part. Il eut de bonne heure -quelque aisance, puis un emploi commode et intéressant, l'inspection -des monuments historiques, puis une place au sénat et des habitudes -à la cour. Aux monuments historiques, il fut compétent, actif et -utile; au sénat, il eut le bon goût d'être le plus souvent absent -ou muet; à la cour, il avait son indépendance et son franc-parler. -Voyager, étudier, regarder, se promener à travers les hommes et -les choses, telle a été son occupation; ses attaches officielles -ne le gênaient pas. D'ailleurs, un homme d'autant d'esprit se fait -respecter quand même; son ironie transperce les mieux cuirassés. Il -faut voir avec quelle désinvolture il la manie, jusqu'à la tourner -contre lui-même, et faire coup double.--Un jour, à Biarritz, il avait -lu une de ses nouvelles devant l'impératrice. «Peu après ma lecture, -je reçois la visite d'un homme de la police, se disant envoyé par la -grande-duchesse. «Qu'y a-t-il pour votre service?--Je viens, de la -part de Son Altesse impériale, vous prier ce venir ce soir chez elle -avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous avez lu l'autre jour -à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur d'être le bouffon -de Sa Majesté et que je ne pouvais aller travailler en ville sans -sa permission; et je courus tout de suite lui raconter la chose. Je -m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec la Russie, et -je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, mais encore -qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse, à qui on -avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me soulager, -j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne encre.--Cette -lettre «d'assez bonne encre» serait une pièce curieuse, et je suis sûr -qu'on ne lui a plus envoyé le factotum.--Quant aux corps constitués, -il n'est guère possible de les aborder avec plus de sérieux extérieur -et moins de déférence intime. Grave, digne, posé dans sa cravate, -quand il faisait une visite académique ou improvisait un discours -public, ses façons étaient irréprochables; cependant, en sourdine, la -serinette d'arrière-plan jouait un air comique qui tournait en ridicule -l'orateur et les auditeurs. «Le président des antiquaires s'est levé et -tout le monde avec lui. Il a pris la parole et a dit qu'il proposait -de boire à ma santé, attendu que j'étais remarquable à trois points -de vue, c'est à savoir: comme sénateur, comme homme de lettres et -comme savant. Il n'y avait que la table entre nous, et j'avais une -grande envie de lui jeter à la tête un plat de gelée au rhum... Le -lendemain, j'ai entendu le procès-verbal de la veille, où il était -dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech pour que -le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, mais en vain.»--Candidat -à l'Académie des inscriptions, et conduit chez des érudits d'aspect -redoutable, il écrivait au retour: «Avez-vous jamais vu des chiens -entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, -ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent -plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter -que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de -la sonnette d'un académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout -à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été -mordu cependant; mais j'ai fait de drôles de rencontres.»--Il fut reçu -et eut, à côté des autres, son terrier archéologique. Mais on devine -bien qu'il n'était pas d'humeur à se confiner dans celui-ci ni dans un -autre; tous ceux qu'il habita avaient plusieurs sorties. Il y avait en -lui deux personnages: l'un qui, engagé dans la société, s'y acquittait -correctement de la besogne obligée et de la parade convenable; l'autre -qui se tenait à côté ou au-dessus du premier, et, d'un air narquois ou -résigné, le regardait faire. - -Pareillement il y avait en lui deux personnages dans les affaires de -cœur. Le premier, l'homme naturel, était bon et même tendre. Nul n'a -été plus loyal, plus sûr en amitié; quand il avait une fois donné sa -main, il ne la retirait plus. On le vit bien quand il défendit M. Libri -contre les juges et contre l'opinion; c'était l'action d'un chevalier -qui, à lui seul, combat une armée. Condamné à l'amende et mis en -prison, il ne prit point des airs de martyr, et mit autant de grâce à -subir sa mésaventure qu'il avait mis de bravoure à la provoquer. Il -n'en dit rien, sauf dans une préface, et encore en manière d'excuse, -alléguant qu'il avait dû, «au mois de juillet précédent, passer quinze -jours dans un endroit où il n'était nullement incommodé du soleil et -où il jouissait d'un profond loisir.» Rien de plus, c'est le sourire -discret et fin du galant homme.--Outre cela, serviable, obligeant; des -gens qui le priaient de s'employer pour eux s'en allaient déconcertés -par sa froide mine; un mois après, il arrivait chez eux ayant en poche -la faveur demandée. Dans sa correspondance, il lui échappe un mot -frappant que tous ses amis disent très-vrai: «Il m'arrive rarement -de sacrifier les autres à moi-même, et, quand cela m'arrive, j'en ai -tous les remords possibles.»--À la fin de sa vie, on trouvait chez lui -deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu, et dont il -ne semblait pas se soucier beaucoup; un de mes amis le vit les larmes -aux yeux parce que l'une d'elles était malade. Jamais il ne disait -un mot de ses sentiments profonds; voici une correspondance d'amour, -puis d'amitié, qui a duré trente ans; la dernière lettre est datée de -son dernier jour, et l'on ne sait pas le nom de sa correspondante. -Pour qui sait lire ces lettres, il y est gracieux, aimant, délicat, -véritablement amoureux, et, qui le croirait? poète parfois, ému jusqu'à -devenir superstitieux, comme un Allemand lyrique. Cela est si étrange, -qu'il faut citer presque tout.--«Vous aviez été si longtemps sans -m'écrire que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté -d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous écrire. Je visitais les -Arènes de Nîmes avec l'architecte du département, lorsque je vis à -dix pas de moi un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, -le corps gris de lin, avec des ailes rouges, noires et blanches. -Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. -J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. -C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de -semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais -assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de -là, me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre, -car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait -pas de compagnon et son vol était sans bruit comme celui d'un oiseau -nocturne. Le lendemain, je retournai aux Arènes et je revis encore mon -oiseau. J'avais apporté du pain que je lui jetai, mais il n'y toucha -pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant, à la forme -de son bec, qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire -cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait -pas dans le pays d'oiseaux de cette espèce. Enfin, à la dernière visite -que j'ai faite aux Arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché -à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit -et sombre, où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder. Je -me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous -la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que -vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me -voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que -j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où -j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.»--Voilà comment, -même chez un sceptique, le cœur et l'imagination travaillent; c'est une -«bêtise»; il n'en est pas moins vrai qu'il était sur le seuil du rêve -et dans le grand chemin de l'amour.[2] - -Mais, à côté de l'amoureux, subsistait le critique, et le conflit -des deux personnages dans le même homme produisait des effets -singuliers. En pareil cas, il vaut peut-être mieux n'y pas voir -trop clair.--«Savez-vous bien, disait La Fontaine, que, pour peu que -j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui -aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je -ne manque pas d'y mêler tout ce que j'ai d'encens dans mon magasin.» -C'est peut-être pour cela qu'il était si aimable.--Dans les lettres -de Mérimée, les duretés pleuvent avec les douceurs: «Je vous avouerai -que vous m'avez paru fort embellie au physique, mais point au moral... -Vous avez toujours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur -les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople -ni à Smyrne. Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes -restée enfant en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus -le marché hypocrite... Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en -suis bien fâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien digne -d'une dévote. La mode est au sermon aujourd'hui. Y allez-vous? Il ne -vous manquait plus que cela.»--Et un peu plus tard: «Dans tout ce que -vous dites et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un -sentiment réel un convenu... Au reste, je respecte les convictions, -même celles qui me paraissent le plus absurdes. Il y a en vous beaucoup -d'idées saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de -vous ôter, puisque vous y tenez et que vous n'avez rien à mettre à la -place.» Après deux mois de tendresses, de querelles et de rendez-vous, -il conclut ainsi: «Il me semble que tous les jours vous êtes plus -égoïste. Dans _nous_, vous ne cherchez jamais que _vous._ Plus je -retourne cette idée, plus elle me paraît triste... Nous sommes si -différents, qu'à peine pouvons-nous nous comprendre.» Il paraît qu'il -avait rencontré un caractère aussi rétif et aussi indépendant que le -sien, _a lioness, though tame_, et il l'analyse.--«C'est dommage que -nous ne nous voyions pas le lendemain d'une querelle; je suis sûr que -nous serions parfaitement aimables l'un pour l'autre... Assurément -mon plus grand ennemi, ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur, -c'est votre orgueil; tout ce qui froisse cet orgueil vous révolte; -vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits -détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise -votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous -abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une -démonstration d'humilité...»--Quatre mois plus tard, et à distance, -après une brouille plus forte: Vous êtes une de ces _chilly women of -the North_, vous ne vivez que par la tête... Adieu, puisque nous ne -pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous -retrouverons peut-être avec plaisir.» Puis, sur un mot affectueux, il -revient.--Mais l'opposition des caractères est toujours la même; il -ne peut souffrir qu'une femme soit femme: «Rarement je vous accuse, -sinon de ce manque de franchise qui me met dans une défiance presque -continuelle avec vous, obligé que je suis de chercher toujours votre -idée sous un déguisement... Pourquoi, après si longtemps que nous -sommes ce que nous sommes l'un à l'autre, êtes-vous encore à réfléchir -plusieurs jours avant de répondre à la question la plus simple?... -Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte; -vous ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison -à votre tête... S'il y a un tort de votre part, c'est assurément -cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de -tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse -à un pygmée. Et cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme.» -Tout cela finit par une bonne et durable amitié.--Mais n'admirez-vous -pas cette manière agréable de faire sa cour? On se rencontrait au -Louvre, à Versailles, dans les bois des environs; on s'y promenait -tête à tête, en secret, longuement, même en janvier, plusieurs fois -par semaine; il admirait «une radieuse physionomie, de fines attaches, -une blanche main, de superbes cheveux noirs», une intelligence et une -instruction dignes de la sienne, les grâces d'une beauté originale, -les attraits d'une culture composite, les séductions d'une toilette -et d'une coquetterie savantes; il respirait le parfum exquis d'une -éducation si choisie et d'une «nature si raffinée, qu'elles résumaient -pour lui toute une civilisation»; bref, il était sous le charme. Au -retour, l'observateur reprenait son office; il démêlait le sens d'une -réponse, d'un geste; il se détachait de son sentiment pour juger un -caractère; il écrivait des vérités et des épigrammes que le lendemain -on lui rendait. - -Tel il fut dans sa vie, tel on le retrouve dans ses livres. Il a -écrit et étudié en amateur, passant d'un sujet à un autre, selon -l'occasion et sa fantaisie, sans se donner à une science, sans se -mettre au service d'une idée. Ce n'était pas faute d'application ou de -compétence. Au contraire, peu d'hommes ont été plus et mieux instruits. -Il possédait six langues, avec leur littérature et leur histoire; -l'italien, le grec, le latin, l'anglais, l'espagnol et le russe; je -crois qu'en outre il lisait l'allemand. De temps en temps, une phrase -de sa correspondance, une note montre à quel point il avait poussé -ces études. Il parlait _caló_, de manière à étonner les bohémiens -d'Espagne. Il entendait les divers dialectes espagnols et déchiffrait -les vieilles chartes catalanes. 11 savait la métrique des vers anglais. -Ceux-là seuls qui ont étudié une littérature entière, dans l'imprimé -et dans le manuscrit, pendant les quatre ou cinq âges successifs de -la langue, du style et de l'orthographe, peuvent apprécier ce qu'il -faut de facilité et d'efforts pour savoir l'espagnol comme l'auteur -de _Don Pèdre_, et le russe comme l'auteur des _Cosaques_ et du _Faux -Démétrius._ Il était naturellement doué pour les langues, et en avait -appris jusque dans l'âge mûr: vers la fin de sa vie, il devenait -philologue et s'adonnait à Cannes aux minutieuses études qui composent -la grammaire comparée.--À cette connaissance des livres, il avait -ajouté celle des monuments; ses rapports prouvent qu'il était devenu -spécial pour ceux de France; il comprenait non-seulement l'effet, -mais la technique, de l'architecture. Il avait étudié chaque vieille -église sur place, avec l'aide des meilleurs architectes; sa mémoire -locale était excellente et exercée: né dans une famille de peintres, -il avait manié le pinceau et faisait bien l'aquarelle; bref, en -ceci comme en tout sujet, il était allé au fond des choses; ayant -l'horreur des phrases spécieuses, il n'écrivait qu'après avoir touché -le détail probant. On trouverait difficilement une tête d'historien -dans laquelle la collection préalable, bibliothèque et musée, soit si -complète.--Ajoutez-y des dons encore plus rares, ceux qui permettent -de faire revivre ces débris morts, je veux dire l'expérience de la -vie et l'imagination lucide. Il avait beaucoup voyagé, deux fois en -Grèce et en Orient, douze ou quinze fois en Angleterre, en Espagne et -ailleurs, et partout il avait observé les mœurs, non-seulement de la -bonne compagnie, mais de la mauvaise. «J'ai mangé plus d'une fois à -la gamelle avec des gens qu'un Anglais ne regarderait pas, de peur de -perdre le respect qu'il a pour son propre œil. J'ai bu à la même outre -qu'un galérien.» Il avait vécu familièrement avec des gitanos et des -toréadors. Il faisait des contes le soir à une assemblée de paysans et -de paysannes de l'Ardèche. Un des endroits où il se trouvait le mieux -à sa place, c'était dans une venta espagnole, avec «des muletiers et -des paysannes d'Andalousie». Il cherchait des types frustes et intacts, -«par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce -humaine», et formait dans sa mémoire une galerie de caractères vivants, -la plus précieuse de toutes; car les autres, celles des livres et des -édifices, sont des coquilles jadis habitées, maintenant vides, dont -on ne comprend la structure qu'en se figurant, d'après les espèces -survivantes, les espèces qui ont vécu. Par une divination vive, exacte -et prompte, il faisait cette reconstruction mentale. On voit par la -_Chronique de Charles IX_, par les _Débuts d'un Aventurier_, par le -_Théâtre de Clara Cazul_, que tel est son procédé involontaire. Ses -lectures aboutissent naturellement à la demi-vision de l'artiste, à la -mise en scène, au roman qui ranime le passé. Avec tant d'acquis et des -facultés si belles, il eût pu prendre dans l'histoire et dans l'art une -place à la fois très-grande et très-haute; il n'a pris qu'une place -moyenne dans l'histoire, et une place haute mais étroite dans l'art. - -C'est qu'il se défiait, et que trop de défiance est nuisible. Pour -obtenir d'une étude tout ce qu'elle peut donner, il faut, je crois, -se donner tout entier à elle, l'épouser, ne pas la traiter comme une -maîtresse avec qui l'on s'enferme deux ou trois ans, sauf à recommencer -ensuite avec une autre. Un homme ne produit tout ce dont il est -capable que, lorsque ayant conçu quelque forme d'art, quelque méthode -de science, bref, quelque idée générale, il la trouve si belle, qu'il -la préfère à tout, notamment à lui-même, et l'adore comme une déesse -qu'il est trop heureux de servir. Mérimée aussi pouvait s'éprendre et -adorer; mais, au bout d'un temps, le critique en lui se réveillait, -jugeait la déesse, trouvait qu'elle n'était pas assez divine. Toutes -nos méthodes de science, toutes nos formes d'art, toutes nos idées -générales ont quelque endroit faible; l'insuffisant, l'incertain, le -convenu, le postiche y abondent; il n'y a que l'illusion de l'amour -qui puisse les trouver parfaites, et un sceptique n'est pas longtemps -amoureux. Celui-ci mettait son lorgnon, et dans la belle statue -démêlait le manque d'aplomb, la restauration fausse et spécieuse, -l'attitude de mode: il se dégoûtait et s'en allait, non sans motifs. -Il les indique en passant, ces motifs; il voit ce qu'il y a de hasardé -dans notre philosophie de l'histoire, ce qu'il y a d'inutile dans -notre manie d'érudition, ce qu'il y a d'exagéré dans notre goût pour -le pittoresque, ce qu'il y a d'insipide dans notre peinture du réel. -Que les inventeurs et les badauds acceptent le système ou le style par -amour-propre, ou par niaiserie; pour lui, il s'en défend, ou, s'il -ne s'en est pas défendu, il s'en repent.--«Vers l'an de grâce 1827, -j'étais romantique. Nous disions aux classiques: «Point de salut sans -la _couleur locale._» Nous entendions par couleur locale ce qu'au -XVIIe siècle on appelait les _mœurs_; mais nous étions très-fiers de -notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose.» Depuis, -ayant fabriqué des poésies illyriques que les savants d'outre-Rhin -traduisirent d'un grand sérieux, il put se vanter d'avoir fait de -la couleur locale. «Mais le procédé était si simple, si facile, que -j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que -je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros de Sophocle -et d'Euripide.»--Vers la fin de sa vie, il évitait de parti pris -toutes les théories; à ses yeux, elles n'étaient bonnes qu'à duper -des philosophes ou à nourrir des professeurs: il n'acceptait et -n'échangeait que des anecdotes, de petits faits d'observation, par -exemple en philologie, la date précise où l'on cesse de rencontrer -dans le vieux français les deux cas survivants de la déclinaison -latine. À force de vouloir la certitude, il desséchait la science -et ne gardait de la plante que le bois sans les fleurs. On ne peut -expliquer autrement la froideur de ses essais historiques, _Don Pèdre, -les Cosaques, le Faux Démétrius, la Guerre sociale, la Conjuration de -Catilina_, études solides, complètes, bien appuyées, bien exposées, -mais dont les personnages ne vivent pas; très-probablement, c'est qu'il -n'a pas voulu les faire vivre. Car, dans un autre écrit, _les Débuts -d'un Aventurier_, reprenant son faux Démétrius, il a fait rentrer la -séve dans la plante, en sorte qu'on peut la voir tour à tour sous les -deux formes, terne et raide dans l'herbier historique, fraîche et verte -dans l'œuvre d'art. Évidemment, quand il préparait dans cet herbier ses -Espagnols du XIVe siècle ou les contemporains de Sylla, il les voyait -par l'œil intérieur aussi nettement que son aventurier; du moins, cela -ne lui était pas plus difficile; mais il répugnait à nous les faire -voir, n'admettant dans l'histoire que des détails prouvés, se refusant -à nous donner ses divinations pour des faits authentiques, critique au -détriment de son œuvre, rigoureux jusqu'à se retrancher la meilleure -partie de lui-même et mettre son imagination sous l'interdit. - -Dans ses œuvres d'art, le critique domine encore, mais presque toujours -avec un office utile, pour restreindre et diriger son talent, comme une -source qu'on enferme dans un tuyau pour qu'elle jaillisse plus mince -et plus serrée. Il avait de naissance plusieurs de ces talents que -nul travail n'acquiert et que son maître Stendhal ne possédait pas, -le don de la mise en scène, du dialogue, du comique, l'art de poser -face à face deux personnages, et de les rendre visibles au lecteur par -le seul échange de leurs paroles. De plus, comme Stendhal, il savait -les caractères et contait bien. Il soumit ces vives facultés à une -discipline sévère, et, par un effort double, entreprit de leur faire -rendre le plus d'œuvre avec le moins de matière.--Dès l'abord, il -avait beaucoup goûté le théâtre espagnol, qui est tout nerf et toute -action; il en reprit les procédés pour composer sous un faux nom de -petites pièces d'un sens profond et d'intention moderne; chose unique -dans l'histoire littéraire, plusieurs de ces pastiches, l'_Occasion, la -Périchole_, valent des originaux.--Nulle part la saillie des caractères -n'est si nette et si forte que dans ses comédies. Dans _les Mécontents -et dans les Deux Héritages_, chaque personnage, suivant un mot de -Goethe, ressemble à ces montres parfaites, en cristal transparent, -sur lesquelles on voit en même temps l'heure exacte et tout le jeu -du mécanique intérieur. Tous les détails portent et sont chargés de -sens; c'est le propre des grands peintres de dessiner en cinq ou -six coups de crayon une figure qu'on n'oublie plus. Même dans des -pièces moins réussies, par exemple dans _les Espagnols en Danemark_, -il y a des personnages, le lieutenant Charles Leblanc, et sa mère -l'espionne, qui resteront à demeure dans la mémoire humaine.--Au fond, -si un sceptique aussi déterminé avait daigné avoir une esthétique, -il aurait expliqué, je crois, que, pour un connaisseur de l'homme, -chaque homme se réduit à trois ou quatre traits principaux, lesquels -s'expriment complètement par cinq ou six actions significatives; le -reste est dérivé ou indifférent; c'est temps perdu que de le montrer. -Les lecteurs intelligents le devineront, et il ne faut écrire que pour -les lecteurs intelligents. Laisser le bavardage aux bavards, ne prendre -que l'essentiel, ne le traduire aux yeux que par des actions probantes, -concentrer, abréger, résumer la vie, voilà le but de l'art.--Du moins -tel est le sien, et il l'atteint mieux encore dans ses récits que dans -ses comédies; car les exigences de la mise en scène et de l'effet -comique ne surviennent pas pour grossir les traits, charger la vérité, -mettre sur la figure vivante un masque de théâtre.[3] L'écrivain, ayant -moins d'obligations et plus de ressources, peut dessiner plus juste -et moins appuyer. La plupart de ces nouvelles sont des chefs-d'œuvre, -et il est à croire qu'elles resteront classiques. Il y a de cela -plusieurs raisons.--D'abord, en fait, voici trente ou quarante ans -qu'elles durent, et _Carmen, l'Enlèvement de la Redoute, Colomba, -Matteo Falcone, l'Abbé Aubain, Arsène Guillot, la Vénus d'Ile, la -Partie de trictrac, Tamango_, même _le Vase étrusque_ et _la Double -Méprise_, presque tous ces petits édifices sont aussi intacts qu'au -premier jour. C'est qu'ils sont bâtis en pierres choisies, non en stuc -et autres matériaux de mode. Point de ces descriptions qui passent -au bout de cinquante ans et qui nous ennuient tant aujourd'hui dans -les romans de Walter Scott; point de ces réflexions, dissertations, -explications, que nous trouvons si longues dans les romans de Fielding; -rien que des faits, et les faits sont toujours instructifs. D'autant -plus qu'il n'y met que des faits importants, intelligibles même pour -des hommes d'un autre pays et d'un autre siècle; dans Balzac et dans -Dickens, qui n'ont pas cette précaution, beaucoup de détails minutieux, -locaux ou techniques, tomberont comme un enduit qui s'écaille, ou ne -serviront qu'aux commentaires des commentateurs.--Autre chance de -durée; ces romans sont courts, le plus long n'a qu'un demi-volume, l'un -d'eux, six pages; tous sont clairs, bien composés, rassemblés autour -d'une action simple et d'un effet unique. Or, il faut songer que la -postérité est une sorte d'étrangère, qu'elle n'a pas la complaisance -des contemporains, qu'elle ne tolère pas les ennuyeux, qu'aujourd'hui -peu de personnes supportent les huit volumes de _Clarisse Harlowe_; -bref, que l'attention humaine surchargée finit toujours par faire -faillite; il est prudent, quand après un siècle on lui demande encore -audience, de lui parler un style bref, net et plein.--En outre, il est -sage de lui dire des choses intéressantes et qui l'intéressent. Des -choses intéressantes: cela exclut les événements trop plats ou trop -bourgeois, les caractères trop effacés et trop ordinaires. Des choses -qui l'intéressent: cela veut dire des situations et des passions assez -durables pour qu'après cent ans elles soient encore de circonstance. -Mérimée choisit des types francs, forts, originaux, sortes de médailles -d'un haut relief et d'un métal dur, avec un cadre et des événements -appropriés: le premier combat d'un officier, une vendetta corse, le -dernier voyage d'un négrier, une défaillance de probité, l'exécution -d'un fils par son père, une tragédie intime dans un salon moderne; -presque tous ses contes sont meurtriers, comme ceux de Baudello et -des nouvellistes italiens, et en outre poignants par le sang-froid -du récit, par la précision du trait, par la convergence savante des -détails.--Bien mieux, chacun d'eux, dans sa petite taille, est un -document sur la nature humaine, un document complet et de longue -portée, qu'un philosophe, un moraliste, peut relire tous les ans sans -l'épuiser. Plusieurs dissertations sur l'instinct primitif et sauvage, -des traités savants, comme celui de Schopenhauer sur la métaphysique -de l'amour et de la mort, ne valent pas les cent pages de _Carmen._ Le -cierge d'_Arsène Guillot_ résume beaucoup de volumes sur la religion -du peuple et sur les vrais sentiments des courtisanes. Je ne sais -pas de plus amère prédication contre les méprises de la crédulité ou -de l'imagination, que la Double Méprise et le Vase étrusque. Il est -probable qu'en l'an 2000 on relira la _Partie de trictrac_, pour savoir -ce qu'il en coûte de manquer une fois à l'honneur. Remarquez enfin que -l'auteur n'intervient point pour nous faire la leçon; il s'abstient, -nous laisse conclure; même et de parti pris, il s'efface jusqu'à -paraître absent; les lecteurs futurs auront des égards pour un maître -de maison si poli, si discret, si habile à faire les honneurs de son -logis. Les bonnes manières plaisent toujours, et on ne peut rencontrer -d'hôte mieux élevé. À la porte, il salue ses visiteurs, les introduit, -puis se retire, les laissant libres de tout examiner et critiquer -seuls; il n'est pas importun, il ne se fait pas le cicerone de ses -trésors, jamais on ne le prendra en flagrant délit d'amour-propre. Il -cache son savoir au lieu de le montrer; il semble, à l'écouter, que -chacun aurait pu faire son livre. L'un est une anecdote qu'un de ses -amis lui a contée et qu'il a aussitôt écrite. L'autre est «un extrait» -de Brantôme et d'Aubigné. S'il a fait _les Débuts d'un Aventurier_, -c'est qu'étant au frais, malgré lui, pendant quinze jours, il n'avait -rien de mieux à faire. Pour écrire _la Guzla_, la recette est simple: -se procurer une statistique de l'Illyrie, le voyage de l'abbé Fortis, -apprendre cinq ou six mots de slave. Ce parti pris de ne pas se -surfaire va jusqu'à l'affectation. Il a si grand'peur de paraître -pédant, qu'il fuit jusque dans l'autre extrême, le ton dégagé, le sans -façon de l'homme du monde. Peut-être un jour sera-ce là son endroit -vulnérable; on se demandera si cette ironie perpétuelle n'est pas -voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragédie, s'il -ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aisé -n'est pas l'effet de la contrainte, si le gentleman en lui n'a pas fait -tort à l'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment -dans _la Vénus d'Ille_, il s'en est servi pour mystifier le lecteur. -Ailleurs, dans _Lokis_,[4] une idée saugrenue, à, double entente, -étrange de la part d'un esprit si distingué, gît au fond du conte, -comme un crapaud dans un coffret sculpté. Il paraît qu'il trouvait -plaisir à voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli -visage bien effaré par le dégoût le faisait rire. Presque toujours, il -semble qu'il ait écrit par occasion, pour s'amuser, pour s'occuper, -sans subir l'empire d'une idée, sans concevoir un grand ensemble, sans -se subordonner à une œuvre.--En ceci comme dans le reste, il était -désenchanté, et à la fin on le trouve dégoûté. Le scepticisme produit -la mélancolie. À ce sujet, sa correspondance est triste; sa santé -défaillit peu à peu; il hivernait régulièrement à Cannes, sentant que -la vie le quittait; il se soignait, se conservait; c'est l'unique -souci qui suive l'homme jusqu'au bout. Il allait tirer de l'arc par -ordonnance de médecin, et peignait, pour se distraire, des vues du -pays; tous les jours, on le rencontrait dans la campagne, marchant -en silence, avec ses deux Anglaises; l'une portait l'arc, l'autre la -boîte aux aquarelles. Il tuait ainsi le temps et prenait patience. Il -allait, par bonté d'âme, nourrir un chat, dans une cabane écartée, à -une demi-lieue de distance; il cherchait des mouches pour un lézard -qu'il nourrissait: c'étaient là ses favoris. Quand le chemin de fer lui -amenait un ami, il se ranimait et sa conversation redevenait charmante; -ses lettres l'étaient toujours; il ne pouvait s'empêcher d'avoir -l'esprit le plus original et le plus exquis. Mais le bonheur lui -manquait; il voyait l'avenir en noir, à peu près tel que nous l'avons -aujourd'hui; avant de clore les yeux, il eut la douleur d'assister à -l'écroulement complet, et mourut le 23 septembre 1870.--Si on essaye -de résumer son caractère et son talent, on trouvera, je pense, que, -né avec un cœur très-bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en -galant homme, beaucoup travaillé, et produit quelques œuvres de premier -ordre, il n'a pas pourtant tiré de lui-même tout le service qu'il -pouvait rendre, ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer. -Par crainte d'être dupe, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans -la science, dans l'art,[5] et il a été dupe de sa défiance. On l'est -toujours de quelque chose, et peut-être vaut-il mieux s'y résigner -d'avance. - - -H. TAINE. - -Novembre 1873. - - - -[1] On dirait qu'il s'est peint lui-même dans Saint-Clair, personnage -du _Vase étrusque._ «Il était né avec un cœur tendre et aimant; mais, à -un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute -la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries -de ses camarades... Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les -dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante... -Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et -d'insouciant... Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de -ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.»--Darcy, dans -_la Double Méprise_, est encore un caractère analogue au sien. - -[2] Voici de lui une action généreuse et délicate; Béranger, en cas -pareil, en fit une semblable: «J'allais être amoureux quand je suis -parti pour l'Espagne. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais -rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise, -celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir -sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les -choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même -très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait.» - -[3] Le Résident dans _les Espagnols en Danemark_, le Comte et les -autres gentilshommes dans _les Mécontents_, Kermouton et le marchand -do beurre dans _les Deux Héritages._ Mais, en revanche, quels résumés -vrais que les caractères de Clémence, de Sévin et de miss Jackson! - -[4] Lettres à une Inconnue, II, 333, 335. - -[5] Lettres à une Inconnue, I, 8. «Défaites-vous de votre optimisme, et -figurez-vous bien que nous sommes dans ce momie pour nous battre envers -et contre tous... Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de -faire le mal pour le plaisir de le faire.» - - - - -LETTRES - -À - -UNE INCONNUE - - - - -I - -Paris, jeudi. - - -J'ai reçu _in due time_ votre lettre. Tout est mystérieux en vous, -et les mêmes causes vous font agir précisément de la manière opposée -à celle dont se conduiraient les autres mortelles. Vous allez à la -campagne, bien;... c'est-à-dire que vous aurez tout le temps d'écrire; -car, là, les journées sont longues, et le désœuvrement porte à écrire -des lettres. En même temps, la surveillance et l'inquiétude de votre -dragon étant moins gênées par les occupations réglées de la ville, vous -aurez plus de questions à subir quand il vous arrivera des lettres. -D'ailleurs, dans un château, l'arrivée d'une lettre est un événement. -Point du tout; vous ne pouvez pas écrire, mais, en revanche, vous -pouvez recevoir force lettres. Je commence à me faire à vos façons -et je ne suis plus guère surpris de rien. Au reste, je vous en prie, -épargnez-moi et ne mettez pas à une trop rude épreuve cette malheureuse -disposition que j'ai prise, je ne sais comment, de trouver bien tout ce -qui est de vous. - -J'ai souvenance d'avoir été peut-être un peu trop franc dans ma -dernière lettre en vous parlant de mon caractère. Un vieux diplomate de -mes amis, homme très-fin, m'a dit souvent: «Ne dites jamais de mal de -vous-même. Vos amis en diront toujours assez.» Je commence à craindre -que vous ne preniez au pied de la lettre tout le mal que je disais de -moi-même. Figurez-vous que ma grande vertu, c'est la modestie; je la -porte à l'excès et je tremble que cela ne me nuise dans votre esprit. -Une autre fois, quand je me sentirai mieux inspiré, je vous ferai la -nomenclature exacte de toutes mes qualités. La liste sera longue. -Aujourd'hui, je suis un peu malade, et je n'ose me lancer dans cette -«progression à l'infini». - -Devinez en mille où j'étais samedi soir, ce que je faisais à minuit. -J'étais sur la plate-forme d'une des tours de Notre-Dame, et je buvais -de l'orangeade, et je prenais des glaces en compagnie de quatre de -mes amis et d'une lune admirable; le tout accompagné d'un gros hibou -qui battait des ailes autour de nous. C'est, en vérité, un fort beau -spectacle que Paris au clair de lune et à cette heure. Cela ressemble -à ces villes dont on parle dans _les Mille et une Nuits_, où les -habitants ont été enchantés pendant leur sommeil. Les Parisiens se -couchent à minuit en général, bien sots en cela. Notre _party_ était -assez curieuse: il y avait quatre nations représentées, chacun pensant -d'une manière différente. L'ennui, c'est qu'il y avait quelques-uns de -nous qui, en présence de la lune et du hibou, se sont crus obligés de -prendre le ton poétique et de dire des lieux communs. Au fait, peu à -peu tout le monde s'est mis à déraisonner. - -Je ne sais comment et par quel enchaînement d'idées cette soirée -semi-poétique me fait penser à une autre qui ne l'était pas du tout. -J'ai été à un bal donné par des jeunes gens de mes amis, où étaient -invitées toutes les figurantes de l'Opéra. Ces femmes sont bêtes -pour la plupart; mais j'ai remarqué combien elles sont supérieures -en délicatesse morale aux hommes de leur classe. Il n'y a qu'un seul -vice qui les sépare des autres femmes: c'est la pauvreté. Toutes ces -rhapsodies vont vous édifier singulièrement. Aussi je me hâte de -terminer, ce que j'aurais dû faire beaucoup plus tôt. - -Adieu. Ne m'en voulez pas pour la peinture peu flattée que je vous ai -faite de moi-même. - - - - -II - -Paris. - - -La franchise et la vérité sont rarement bonnes auprès des femmes, elles -sont presque toujours mauvaises. Voilà que vous me regardez comme un -Sardanapale, parce que j'ai été à un bal de figurantes d'Opéra. Vous me -reprochez cette soirée comme un crime, et vous me reprochez comme un -plus grand crime encore de faire l'éloge de ces pauvres filles. Je le -répète, rendez-les riches, et il ne leur restera plus que leurs bonnes -qualités. Mais l'aristocratie a élevé des barrières insurmontables -entre les différentes classes de la société, afin qu'on ne puisse -voir combien ce qui se passe au delà de la barrière ressemble à ce -qui se passe en deçà. Je veux vous conter une histoire d'Opéra que -j'ai apprise dans cette société si perverse. Dans une maison de la -rue Saint-Honoré, il y avait une pauvre femme qui ne sortait jamais -d'une petite chambre sous les toits, qu'elle louait moyennant 3 francs -par mois. Elle avait une fille de douze ans toujours très-bien tenue, -très-réservée et qui ne parlait à personne. Cette petite sortait trois -fois la semaine dans l'après-midi, et rentrait seule à minuit. On -sut quelle était figurante à l'Opéra. Un jour, elle descend chez le -portier et demande une chandelle allumée. On la lui donne. La portière, -surprise de ne pas la voir redescendre, monte à son grenier, trouve la -femme morte sur son grabat, et la petite fille occupée à brûler une -énorme quantité de lettres qu'elle tirait d'une fort grande malle. -Elle dit: «Ma mère est morte cette nuit, et elle m'a chargée de brûler -toutes ses lettres sans les lire.» Cette enfant n'a jamais su le -véritable nom de sa mère; elle se trouve maintenant absolument seule au -monde, et n'ayant d'autre ressource que celle de faire les vautours, -les singes ou les diables à l'Opéra. - -Le dernier conseil de sa mère a été pour l'engager à être bien sage et -à continuer à être figurante à l'Opéra. Elle est d'ailleurs fort sage, -très-dévote et ne se soucie guère de raconter son histoire. Veuillez -me dire si cette petite fille n'a pas infiniment plus de mérite à -mener la vie qu'elle mène, que vous n'en avez, vous qui jouissez du -bonheur singulier d'un entourage irréprochable et d'une nature si -raffinée, quelle résume un peu pour moi toute une civilisation. Il faut -vous dire la vérité. Je ne supporte la mauvaise société qu'à de rares -intervalles, et par une curiosité inépuisable de toutes les variétés -de l'espèce humaine. Je n'ose jamais aborder la mauvaise société en -hommes. Il y a là quelque chose de trop repoussant, surtout chez nous; -car, en Espagne, j'ai toujours eu des muletiers et des toreros pour -amis. J'ai mangé plus d'une fois à la gamelle avec des gens qu'un -Anglais ne regarderait pas, de peur de perdre le respect qu'il a pour -son propre œil. J'ai même bu à la même outre qu'un galérien. Il faut -dire aussi qu'il n'y avait que cette outre et qu'il faut boire quand -on a soif.--Ne croyez pas pour cela que j'aie une prédilection pour la -canaille. J'aime simplement à voir d'autres mœurs, d'autres figures, -à entendre un autre langage. Les idées sont toujours les mêmes, et, -si l'on fait abstraction de tout ce qui est convention ou règle, je -crois qu'il y a du savoir-vivre ailleurs que dans un salon du faubourg -Saint-Germain. Tout cela est de l'arabe pour vous, et je ne sais -pourquoi je vous le dis. - - -8 août. - - -J'ai été longtemps sans finir cette lettre. Ma mère a été fort malade -et moi très-inquiet. Elle est maintenant hors de danger, et j'espère -que, dans quelques jours, elle sera en parfaite santé. Je ne puis -supporter l'inquiétude, et, pendant le temps du danger, j'ai été tout à -fait bête. - -Adieu. - -_P.-S._--L'aquarelle que je vous destinais ne tourne pas à bien, et je -la trouve si mauvaise, qu'il est probable que je ne vous l'enverrai -pas. Que cela ne vous empêche pas de me donner la tapisserie que -vous me destinez. Tâchez de choisir un messager sûr. Règle générale: -ne prenez jamais une femme pour confidente; tôt ou tard, vous vous -en repentiriez. Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de -faire le mal pour le plaisir de le faire. Défaites-vous de vos idées -d'optimisme et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour -nous battre envers et contre tous. À ce propos, je vous dirai qu'un -savant de mes amis, qui lit les hiéroglyphes, m'a dit que, sur les -cercueils égyptiens, on lisait très-souvent ces deux mots: _Vie; -guerre_; ce qui prouve que je n'ai pas inventé la maxime que je viens -de vous donner. Cela s'écrit en hiéroglyphe de la sorte [img]. Le -premier caractère veut dire _vie_; il représente, je crois, un de ces -vases appelés canopes. L'autre est une abréviation d'un bouclier avec -un bras tenant un lance. _There's science for you._ - -Adieu encore. - - - - -III - -Paris. - - -Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des -fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous -êtes pour moi. À la première question, je ne puis avoir de réponse; -pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de -quatorze ans que j'élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit -tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours: _Can -any virtue exist without religion?_ Avez-vous lu _Tom Jones_, livre -aussi immoral que tous les miens ensemble. Si on vous l'a défendu, vous -l'aurez lu très-certainement. Quelle drôle d'éducation vous recevez -en Angleterre! À quoi sert-elle? On s'essouffle à prêcher pendant -longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat que cette jeune -fille a désiré précisément connaître l'être immoral pour lequel on -s'était flatté de lui imposer de l'aversion. Quelle admirable histoire -que celle du serpent! Je voudrais que lady M... lût cette lettre. -Heureusement qu'elle s'évanouirait vers la dixième ligne. - -En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il -m'a semblé qu'il y avait en apparence peu de suite et d'enchaînement -dans les idées. Erreur! Mais j'écris à mesure que je pense, et, comme -ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé -de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme -vous et biffer toute la première page; mais j'aime mieux l'abandonner -à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je -suis très-préoccupé en ce moment d'une affaire qui m'intéresse et qui, -je l'avoue à ma honte, réside opiniâtrément dans une moitié de mon -cerveau, tandis que l'autre est toute remplie de vous. J'aime assez le -portrait que vous faites de vous-même. Il ne me paraît pas trop flatté, -et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement. . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je vous étudie avec une vive curiosité. J'ai des théories sur les plus -petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles, -etc., et j'attache beaucoup d'importance à tout cela, parce que j'ai -découvert qu'il y a un rapport certain entre le caractère des femmes -et le caprice (ou la liaison d'idées et le raisonnement, pour mieux -dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple, -on me doit d'avoir démontré qu'une femme qui porte des robes bleues -est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile, -mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie -une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu'on ne peut -rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je -pourrai vous envoyer dans une lettre. - -J'ai été l'autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur -la rivière une grande quantité de petits canots à voile portant -toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient -plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots -avaient abordé, et du plus grand sort un homme d'une quarantaine -d'années, qui avait un tambour et qui tambourinait pour s'amuser. -Tandis que j'admirais l'organisation musicale de cet animal, une femme -de vingt-trois ans à peu près s'approche de lui, l'appelle monstre, -lui dit qu'elle l'avait suivi depuis Paris et que, s'il ne voulait -pas l'admettre dans sa société, il s'en repentirait. Tout cela se -passait sur le rivage dont notre canot était éloigné de vingt pas. -L'homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la -femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu'il ne -voulait pas d'elle dans son bateau. Là-dessus, elle court au canot -qui était amarré le plus loin du rivage et s'élance dans la rivière -en nous éclaboussant indignement. Bien qu'elle eût éteint mon cigare, -l'indignation ne m'empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer -aussitôt, avant qu'elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant -de désespoir n'avait pas bougé et marmottait entre ses dents: «Pourquoi -la retirer, si elle avait envie de se noyer?» Nous avons mis la femme -dans un cabaret, et, comme il se faisait tard et que l'heure du dîner -approchait, nous l'avons abandonnée aux soins de la cabaretière. - -Comment se fait-il que les hommes les plus indifférents soient les plus -aimés? C'est ce que je me demandais, tout en descendant la Seine, ce -que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le -savez. - -Adieu. Écrivez-moi souvent, soyons amis et excusez le décousu de ma -lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi. - - - - -IV - - -_Mariquita de mi alma_ (c'est ainsi que je commencerais si nous étions -à Grenade), j'ai reçu votre lettre dans un de ces moments de mélancolie -où l'on ne voit la vie qu'au travers d'un verre noir. Comme votre -épître n'est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n'a pas -peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais -vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement. Immédiatement, -parce que vous m'aviez fait une espèce de reproche indirect, et -sèchement parce que j'étais furieux contre vous. J'ai été dérangé -au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m'a empêché de vous -écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd'hui le temps est beau; -mon humeur s'est adoucie tellement, que je ne veux plus vous écrire -que d'un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc -pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m'ont -fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela -avec d'autant plus de plaisir qu'en vérité, je crois que, malgré la -colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre -disposition d'esprit. Un passage de votre lettre m'a fait rire tout -seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites _short -and sweet_: Mon amour est promis, sans préparation, pour amener le -gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous -dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez: «Je suis -engagée pour la contredanse.» Fort bien. À ce qu'il paraît, j'ai bien -employé mon temps à disputer avec vous sur l'amour, le mariage et le -reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu'on vous -dit: «Aimez monsieur,» on aime. Avez-vous promis par un engagement -signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes? Quand j'étais -écolier, je reçus d'une couturière un billet surmonté de deux cœurs -enflammés réunis comme il suit: [img02]; de plus, une déclaration -fort tendre. Mon maître d'études commença par me prendre mon billet, -et l'on me mit en prison. Puis l'objet de cette naissante passion -se consola avec le cruel maître d'études. Il n'y a rien qui soit -plus fatal que les engagements pour ceux au profit desquels ils sont -souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais -sérieusement qu'il vous serait impossible de ne pas m'aimer? Comment ne -m'aimeriez-vous pas, vous qui ne m'avez pas fait de promesses, puisque -la première loi de la nature, c'est de prendre en grippe tout ce qui -a l'air d'une obligation? Et, en effet, toute obligation est de sa -nature ennuyeuse. Enfin, de tout cela, si j'avais moins de modestie, -je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre -amour à quelqu'un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n'avez rien -promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que -vous ne voulez plus de mon aquarelle, j'ai assez grande envie de vous -l'envoyer. J'en étais mécontent et j'avais commencé une copie d'une -infante Marguerite, d'après Velasquez, que je voulais vous donner. -Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs -comme moi. J'ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j'en -suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos -ordres. Je vous l'enverrai quand vous voudrez. Mais son transport -est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s'amusent -quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien -garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c'est qu'elle est si mauvaise, -qu'il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi -vos ordres. J'espère que vous serez à Paris vers le milieu d'octobre. -Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je -ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j'avais -l'intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie -d'Amsterdam. Mais, si j'avais la certitude de vous voir, je renoncerais -à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez -que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam. -Pourtant, décidez. Votre vanité va vous faire dire ici: «Le beau -sacrifice de ne me préférer qu'à de grosses Flamandes bien blanches et -bien harengères, et en peinture encore!» Oui, c'est un sacrifice et -un très-grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi -très-vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très-incertaine -que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible -où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j'aurais tout -lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes... - -Vous me paraissez dévote, superstitieuse même.--Je pense en ce moment -à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer -dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait -dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien -assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu -que l'_Ingles_ (c'est-à-dire moi), tout voyageur est Anglais, ne -jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de -parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller -les chevaux. Voyez Tristram Shandy. J'aime beaucoup votre histoire du -portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans -une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous -me demandez qu'elle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous -dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute, -parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de -confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous -deviendrons amis et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le -plus grand que quelqu'un à qui je pourrais dire toutes mes pensées -passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi. -Je suis dévoré du désir d'une réponse de vous. Soyez assez bonne pour -ne pas me la faire attendre. - -Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise -respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix. - - - - -V - -25 septembre. - - -Votre lettre m'a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus -ennuyeuses affaires du monde, et je n'ai pas le temps de me soigner. -J'ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement -maussade. Mais, dans quelques jours, je me propose de me dorloter et de -me guérir. - -Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans -l'espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez -pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons -particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec -moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs. -Seulement, je vous prie de me dire _really truly_ si vous en avez. -N'êtes-vous pas plutôt préoccupée d'un enfantillage? Peut-être vous -a-t-on fait, à mon sujet, quelque sermon dont vous êtes encore toute -pénétrée. Vous auriez bien tort d'avoir peur de moi. Votre prudence -naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me -voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a -quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant, je suis trop -_vieux_ et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux, -parce que mes illusions m'ont procuré bien des _desengaños_ sur -l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne. -C'est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon -voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait -une grande sottise: celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur -dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la -perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je -sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être -fait. Vous vous rappelez ma morale; «L'amour fait tout excuser, -mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour.» Soyez persuadée -que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes -amis. Conclusion: je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous -l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en -vous ce que je cherche depuis longtemps: une femme dont je ne sois pas -amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons -probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites -pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera. - -Mon moine est prêt. À la première occasion, je vous enverrai donc ce -moine et sa monture. L'infante n'étant pas achevée, et étant trop mal -commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira -de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j'aurai le temps. -Je meurs d'envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me -creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je -néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je -crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C'est -qu'à mesure que j'écris une phrase, il m'en vient une autre à l'esprit, -laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit -terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l'influence -là-haut, tâchez de m'obtenir un peu de santé ou tout au moins de -résignation; car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais -la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je -pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me -semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons -rompus que je vous écris; et encore songez qu'il y a cet avantage que -les paroles volent et que les écrits restent. - -Au surplus, ce n'est pas l'idée d'être un jour imprimé tout vif ou -posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le -courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste. -Mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu -encore une fois. Vous voyez que, si le cœur vous en dit, vous avez tout -le temps de m'écrire. - -_P.-S._--26 septembre.--Je suis encore plus triste qu'hier. Je souffre -horriblement. Mais, si vous n'avez jamais éprouvé par vous-même ce que -c'est qu'une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c'est qu'une -douleur vague qui est très-vive pourtant. Elle a cela de particulier -qu'elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la -campagne avec vous; vous me guéririez, j'en suis sûr. Adieu. Si je -meurs cette année, vous aurez le regret de ne m'avoir guère connu. - - - - -VI - - -Savez-vous que vous êtes quelquefois bien aimable? Je ne dis pas -cela pour vous faire un reproche sous un froid compliment; mais je -voudrais bien recevoir souvent de vous des lettres comme la dernière. -Malheureusement, vous n'êtes pas toujours pour moi dans d'aussi -charitables dispositions. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce -que votre lettre ne m'a été remise qu'hier soir, à mon retour d'une -petite excursion que j'ai faite. J'ai passé quatre jours dans une -solitude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car -je n'appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés -à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre. J'ai -fait, pendant cette retraite, les réflexions les plus tristes du monde, -sur moi, sur mon avenir, sur mes amis, etc. Si j'avais eu l'esprit -d'attendre votre lettre, elle aurait donné une tout autre tournure à -mes idées. «J'aurais emporté du bonheur pour une semaine au moins.» -J'admire beaucoup votre descente chez ce brave M. Y... Votre courage -me plaît singulièrement. Je ne vous aurais jamais crue capable d'un -tel _capricho_, et je vous en aime encore davantage. Il est vrai que -le souvenir de vos splendid _black eyes_ est peut-être pour quelque -chose dans mon admiration. Pourtant, vieux comme je suis, je suis -presque insensible à la beauté. Je me dis que «cela ne gâte rien»; -mais je vous assure qu'en entendant dire par un homme très-difficile -que vous étiez fort jolie, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de -tristesse. Voici pourquoi (d'abord persuadez-vous bien que je ne suis -pas le moins du monde amoureux de vous): je suis horriblement jaloux, -jaloux de mes amis, et je m'afflige en pensant que votre beauté vous -expose aux soins et aux attentions d'un tas de gens qui ne peuvent vous -apprécier et qui ne voient en vous que ce qui m'occupe le moins. En -vérité, je suis d'une humeur affreuse en pensant à cette cérémonie où -vous allez assister. Rien ne me rend plus mélancolique qu'un mariage. -Les Turcs, qui marchandent une femme en l'examinant comme un mouton -gras, valent bien mieux que nous qui avons mis sur ce vil marché un -vernis d'hypocrisie, hélas! bien transparent. Je me suis demandé bien -souvent ce que je pourrais dire à une femme le premier jour de ma noce, -et je n'ai rien trouvé de possible, si ce n'est un compliment sur son -bonnet de nuit. Le diable, heureusement, est bien fin s'il m'attrape -à pareille fête. Le rôle de la femme est bien plus facile que celui -de l'homme. Un jour comme celui-là, elle se modèle sur l'Iphigénie de -Racine; mais, si elle observe un peu, que de drôles de choses elle doit -voir!--Vous me direz si la fête a été belle. On va vous faire la cour -et vous régaler d'allusions au bonheur domestique. Les Andalous disent, -quand ils sont en colère: _Mataria el sol à puñaladas si no fuese por -miedo de dejar el mundo a oscuras!_ - -Depuis le 28 septembre, jour de ma naissance, une suite non interrompue -de petits malheurs est venue m'assaillir. Ajoutez à cela que ma -poitrine va de mal en pis et que je souffre horriblement. Je -retarderai mon voyage en Angleterre jusqu'au milieu de novembre. -Si vous ne voulez pas me voir à Londres, il faut y renoncer; mais -je veux voir les élections. Je vous rattraperai bientôt après à -Paris, où le hasard nous rapprochera si votre volonté persiste à -nous séparer. Toutes vos raisons sont pitoyables et ne valent pas la -peine d'être réfutées, d'autant plus que vous savez bien vous-même -qu'elles n'ont aucune importance. Vous faites la railleuse quand vous -dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je -suis laid et très-capricieux d'humeur, toujours distrait et souvent -taquin et méchant lorsque je souffre. Qu'y a-t-il là qui ne soit bien -rassurant?--Vous ne vous éprendrez jamais de moi, soyez tranquille. -Les prédictions confiantes que vous me faites ne peuvent se réaliser. -Vous n'êtes pas pythonisse. Or, en vérité, les chances de mort pour moi -sont augmentées cette année. Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce -qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais, -pour vous faire enrager, je vous laisserai par testament une suite -manuscrite de la _guzla_ qui vous a tant fait rire. Vous participez -de l'ange et du démon, mais beaucoup plus du dernier. Vous m'appelez -tentateur. Osez dire que ce nom ne vous convient pas beaucoup mieux -qu'à moi! N'avez-vous pas jeté un appât à moi, pauvre petit poisson; -puis, maintenant que vous me tenez au bout de votre hameçon, vous me -faites danser entre le ciel et l'eau jusqu'à ce qu'il vous plaise, -quand vous serez lasse du jeu, de couper le fil; et alors j'en serai -pour l'hameçon dans le bec et je ne pourrai plus trouver le pêcheur. Je -vous sais gré de votre franchise à m'avouer que vous avez lu la lettre -que M. V... m'écrivait et dont il vous avait chargée. Je l'avais bien -deviné, car, depuis Ève, toutes se ressemblent en ce point. J'aurais -voulu que cette lettre fût plus intéressante; mais je suppose que, -malgré ses lunettes, vous trouvez M. V... homme de goût. Je deviens -méchant parce que je souffre. Je pense à la promesse que vous m'avez -faite d'un _schizzo_,--promesse que vous m'avez faite sans que je -l'eusse sollicitée,--et je me sens radouci. J'attends le _schizzo_ avec -la plus grande dévotion.--Adieu, _niña de mis ojos_; je vous promets -de n'être jamais amoureux de vous. Je ne veux plus être amoureux, -mais je voudrais avoir un ami féminin. Si je vous voyais souvent, et -si vous êtes telle que je le crois, je vous aimerais bien de vraie et -platonique amitié. Tâchez donc de faire en sorte que nous puissions -nous voir quand vous serez à Paris. Faudra-t-il que nous attendions une -réponse pendant des jours entiers? Adieu encore une fois. Plaignez-moi, -car je suis bien triste et j'ai mille raisons pour l'être. - - - - -VII - - -Lady M... m'a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela -étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai -déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en -relation avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que -j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant -changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref, -à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient. -Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n'ayez -point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi -franchement. - -Je vous proteste que, depuis le 28 septembre, je n'ai eu que des -contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était -encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L'autre nuit, -ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères -dont j'ai été accablé depuis quinze jours, et je n'y trouvais qu'une -seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non -moins aimable que vous me faisiez d'un _schizzo._ C'est bien maintenant -que j'ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous. -_Mariquita de mi vida_ (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu'à -vos noces), j'avais une pierre superbe, bien taillée, brillante, -scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant -que je n'aurais pas troqué pour celui du Grand Mogol.--Pas du tout! -voilà qu'il se trouve que ce n'est qu'une pierre fausse. Un chimiste -de mes amis vient de m'en faire l'analyse. Figurez-vous un peu mon -désappointement. J'ai passé bien du temps à penser à ce prétendu -diamant et au bonheur de l'avoir trouvé. - -Maintenant, il faut que je passe autant de temps (encore plus) à me -persuader que ce n'était qu'une pierre fausse. - -Tout cela n'est qu'un apologue. J'ai dîné avant-hier avec le diamant -faux et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère, -j'ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j'ai -fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que -j'ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais, en vérité, -pourquoi je vous dis tout cela! surtout si nous allons nous oublier -prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande -à vos prières,--_angel in thy orisons_, etc. - -Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera -sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l'envoyer réclamer mardi -chez M. V..., Pall-Mall. - -Excusez la démence de cette lettre, j'ai de tristes affaires en tête. - - - - -VIII - - -Mon cher ami féminin, - -Nous devenons fort tendres. Vous me dites: _Amigo de mi alma_; ce qui -est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de -nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l'avant-dernière lettre -que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j'en -étais en peine. Ayez plus d'exactitude à l'avenir. C'est bien à vous -à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné! -Que voulez-vous de plus sur l'histoire du diamant, si ce n'est son -nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et -ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien à -nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu. -Écoutez le rêve que j'ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes -sincère, interprétez-le. _Methought_ que nous étions tous les deux à -Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous -étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de -quelque six pieds qui séparait le jardin d'un jardin voisin beaucoup -plus bas. Moi, j'étais en face de vous, et nous causions en Valencien, -à ce qu'il me semblait.--_Nota bene_ que je n'entends le valencien -qu'avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve -quand on parle une langue qu'on ne sait pas? Par désœuvrement, et comme -c'est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le -jardin d'en bas. Il y avait un banc aussi adossé contre le mur, et sur -ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le -jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l'instant de -très-mauvaise humeur, mais je n'en montrai rien d'abord. Le diamant -leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas -autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et -je vous dis, de l'air du monde le plus naturel et sans vous parler du -diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait -de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre -était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m'aider, et, sans me -faire de questions (ce qui n'est pas naturel), à force de pousser, nous -parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions -à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s'écroula, et nous -tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J'ignore la -suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène, -je vous envoie un dessin. Je n'ai pu voir la figure du jardinier, dont -j'enrage. - -Vous êtes bien aimable, je vous le dis souvent depuis quelque temps. -Vous êtes bien aimable d'avoir répondu à la question que je vous ai -adressée dernièrement. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre -réponse m'a plu. Vous m'avez dit même, et peut-être involontairement, -plusieurs choses qui m'ont fait plaisir, et surtout que le mari d'une -femme qui vous ressemblerait vous inspirerait une véritable compassion. -Je le crois sans beaucoup de peine, et j'ajoute qu'il n'y aurait -personne de plus malheureux, si ce n'est un homme qui vous aimerait. -Vous devez être froide et moqueuse dans vos mauvaises humeurs, avec une -fierté insurmontable qui vous empêche de dire: «J'ai tort.» Ajoutez -à cela l'énergie de votre caractère qui doit vous faire mépriser les -larmes et les plaintes. Lorsque, par la suite du temps et la force -des choses, nous serons amis, c'est alors que l'on verra lequel de -nous deux sait le mieux tourmenter l'autre. Les cheveux m'en dressent -à la tête rien que d'y penser. Ai-je bien interprété votre _mais?_ -Soyez sûre que, malgré vos résolutions, nos fils sont trop mêlés pour -que nous ne nous retrouvions pas dans le monde quelque jour. Je meurs -d'envie de causer avec vous. Il me semble que je serais parfaitement -heureux si je savais que je vous verrai ce soir. - -À propos, vous avez tort de suspecter la curiosité de M. V... Fût-elle -égale à la vôtre, ce qui n'est pas possible, M. V... est un Caton, et -il mettrait bon ordre à ce qu'il n'y eût pas de bris de scellés. Ainsi, -envoyez-lui le _schizzo_ sous cachet et ne craignez aucune indiscrétion -de sa part. Je voudrais vous voir au moment où vous écrivez: _Amigo -de mi alma._ Quand vous ferez faire votre portrait pour moi, dites -cela intérieurement, au lieu de «petite pomme d'api», comme disent -les dames qui veulent donner à leur bouche un tour gracieux.--Faites -donc que nous nous voyions sans mystère et comme de bons amis. Vous -serez sans doute désolée d'apprendre que je me porte fort mal et que -je m'ennuie horriblement. Venez bientôt à Paris, chère Mariquita, et -rendez-moi amoureux. Je ne m'ennuierai plus alors, et, pour la peine, -je vous rendrai bien malheureuse par mes humeurs. Depuis quelque temps, -votre écriture devient bien lâche et vos lettres bien courtes. Je suis -très-convaincu que vous n'avez d'amour pour personne et que vous n'en -aurez jamais. Cependant, vous comprenez assez bien la théorie. - -Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre -bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez à -Paris, enfin pour que nous devenions amis. - - - - -IX - - -_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre -indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra, -vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues -lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une -sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part, -mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire. -Écrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce -que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de -cœur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses -comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre -nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère -nommé cœur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais -le viscère nommé cœur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e -degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et -vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cœur!» car c'est la grande -prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de -poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent -avoir un cœur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cœur pour -tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon -temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux -que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en -comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps -des passions sera venu. - -Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque -chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne -grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir, -non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce -que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans -votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je? -Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous -le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable? -Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir -de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois -prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ à -Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai -pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose -l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_ -sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez -promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le -8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion -quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la -vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité -est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous -nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en -ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a -lioness though tame._ - -Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux. - - - - -X - - -Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites -espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre, -car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais -avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et -que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine -prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce -que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je -pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop -bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que -sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de -fil. - -Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré -brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne -la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade, -et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables -que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé -en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours -avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle -de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle -s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne -vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre. - -Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels -doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en -pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et -qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si -les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient -trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en -temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que -je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est -dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique -concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais -ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon -conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier -mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne -la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement -mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis -vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne -m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois -lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère. - - - - -XI - - -Vous êtes charmante, chère marquise, trop charmante même. Je viens de -recevoir le _schizzo._ Je possède à la fois votre portrait et votre -confiance, double bonheur. Vous étiez en veine de bonté ce jour-là, -car votre lettre était longue et aimable; seulement, elle a un défaut, -c'est qu'elle ne conclut à rien. Vous verrai-je ou non? _That is the -question._ Je sais bien, moi, comment la résoudre; mais vous ne voulez -pas vous déterminer. Vous êtes, comme vous le serez toute votre vie, -entre votre caractère et vos habitudes de couvent; tout le mal vient de -là. Je vous jure que, si vous ne me permettez pas de vous faire visite, -j'irai vous demander de vos nouvelles de la part de madame D... À ce -propos, madame D... doit vous rendre un favorable témoignage de ma -discrétion. J'ai même résisté à un désir que je sentais au bout de mes -doigts pour ouvrir le paquet qui m'apportait le _schizzo._ Admirez-moi. - -Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie à la promenade par -exemple, ou bien mieux au British Museum ou à la galerie Ingerstein? -J'ai un ami à côté de moi qui est fort intrigué du paquet énorme que -j'ai été décacheter loin de lui, et du changement que son arrivée a -produit dans mon moral. Je ne lui ai rien dit qui pût l'approcher de la -vérité, mais il me paraît pourtant sur la voie. Adieu; je voulais vous -dire que le _schizzo_ était arrivé à bon port et qu'il m'a fait le plus -grand plaisir. Écrivons-nous souvent à Londres si nous ne nous voyons -pas... - - - - -XII - -Londres, 10 décembre. - - -Dites-moi, au nom de Dieu, «si vous êtes de Dieu», _querida Mariquita_, -pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? Votre avant-dernière, -et surtout le _schizzo_ qui l'accompagnait, m'avaient mis dans un -tel _flutter_, que ce que je vous ai écrit tout d'abord n'avait -pas trop le sens commun. Maintenant que je suis plus rassis et que -quelques jours de séjour à Londres m'ont considérablement rafraîchi -la cervelle, je vais essayer de raisonner avec vous. Pourquoi ne -voulez-vous pas me voir? Personne de votre entourage ne me connaît, -et ma visite serait fort vraisemblable. Votre principal motif paraît -être la peur de faire quelque chose d'_improper_, comme on dit ici. -Je ne prends pas au sérieux ce que vous dites de la crainte que vous -avez de perdre vos illusions sur moi en me connaissant davantage. Si -c'était là votre véritable motif, vous seriez la première femme, le -premier être humain qu'une considération semblable aurait empêché de -satisfaire son désir ou sa curiosité. Venons à l'_impropriété._ La -chose est-elle _improper_ en elle-même? Non, car il n'y a rien de plus -simple. Vous savez d'avance que je ne vous mangerai pas. La chose n'est -donc _improper_--si _improper_ elle est--que pour le monde. Remarquez -en passant que ce mot _monde_ nous rend malheureux depuis le jour où -on nous met des habits incommodes, parce que le monde le veut ainsi, -jusqu'au jour de notre mort. - -. . . . . . . . . . . . - -En m'envoyant votre portrait, il me semble que vous m'avez donné la -preuve que vous m'estimiez assez pour croire à ma discrétion. Pourquoi -n'y croiriez-vous plus? La discrétion d'un homme, et la mienne en -particulier, est d'autant plus grande qu'on lui demande davantage. -Cela posé, et vous étant sûre de ma discrétion, vous pouvez me voir, -et le monde n'est pas plus avancé qu'il ne l'est maintenant, et il ne -peut par conséquent crier à l'_impropriété._ J'ajouterai encore, et la -main sur la conscience (c'est-à-dire à gauche), que je ne vois pas, -quant à moi, la moindre inconvenance là-dedans. Je dirai plus. Si cette -correspondance doit se continuer sans que nous nous voyions jamais, -elle devient la chose la plus absurde qu'il y ait au monde. J'abandonne -tout cela à vos réflexions. - -Si j'étais plus fat, je me réjouirais de ce que vous me dites de mon -diamant. Mais nous ne pouvons jamais nous aimer d'amour. Je parle de -vous et de moi. Notre connaissance n'a pas commencé d'une manière qui -puisse nous mener là. Elle est beaucoup trop romantique. Quant au -diamant, mon compagnon de voyage, tout en fumant son cigare, me parlait -d'elle sans savoir que je m'y intéressais et me disait de bien tristes -choses. Il paraît ne pas douter de sa fausseté. Chère _Mariquita_, vous -dites que vous ne voulez jamais être «diamant de la couronne», et vous -avez bien raison. Vous valez mieux que cela. Je vous offre une bonne -amitié qui, je l'espère, pourra être utile un jour à tous les deux. - -Adieu. - - - - -XIII - -Paris, février 1842. - - -J'ai lu, il y a une heure, votre lettre qui, depuis mardi, était sur -ma table, mais cachée sous un tas de papiers. Puisque vous ne méprisez -pas mes dons, voici des confitures de rose, de jasmin et de bergamote. -Vous voudrez bien en offrir un pot à madame de C..., _with my best -respects._ Il paraît que je vous ai offert des babouches, et vous les -refusez avec tant d'insistance, que je devrais bien vous les envoyer. -Mais, depuis mon retour, on me pille. Plus de babouches, je ne les -trouve plus. Voulez-vous ceci en échange? Peut-être ce miroir turc vous -sera-t-il plus agréable; car vous me faites l'effet d'être devenue -encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1840. C'était au mois de -décembre, et vous aviez des bas de soie rayés; voilà tout ce que je me -rappelle. - -C'est à vous à décider le protocole dont vous me parlez. Vous ne croyez -pas à mes cheveux gris. Voici une pièce justificative. - -Je ne donne rien pour rien. Avant d'aller à Naples, vous aurez la -bonté de prendre mes ordres et de me rapporter ce que je vous dirai. -Je pourrai vous donner une lettre pour le directeur des fouilles de -Pompéi, si ces choses-là vous intéressent. - -Vous faites de votre _precious self_ un portrait si brillant, que je -vois ajourner aux calendes grecques le moment où nous nous reverrons, -_Allah kerim!_ Je vous écris au milieu d'un bruit infernal. Je ne sais -trop ce que je vous dis; mais j'aurais bien des choses à vous dire, de -vous et de moi, que j'ajourne à la première fois que j'aurai de vos -nouvelles. En attendant, adieu, et conservez ces fines attaches et -cette radieuse physionomie que j'admirais. - - - - -XIV - -Paris, samedi. Mars 1842. - - -Je me demande depuis deux jours si je vous écrirai, et j'aurais d'assez -bonnes raisons de fierté pour ne pas le faire; mais, ma foi, bien que -vous ne doutiez pas, j'espère, du plaisir que m'a fait votre lettre, -j'en ai à vous le dire. - -Vous voilà riche; tant mieux. Je vous fais mon compliment. Riche, -c'est-à-dire libre. Votre ami, qui a eu cette bonne idée, me fait -l'effet d'une manière d'Auld Robin Gray; il devait être amoureux de -vous; vous ne l'avouerez jamais, car vous aimez fort le mystère. Je -vous pardonne, nous nous écrivons trop rarement pour nous quereller. -Pourquoi n'iriez-vous pas à Rome et à Naples voir des tableaux et du -soleil? Vous êtes digne de comprendre l'Italie, et vous en reviendrez -riche de quelques idées et de quelques sensations. Je ne vous conseille -pas la Grèce. Vous n'avez pas la peau assez dure pour résister à toutes -les vilaines bêtes qui mangent le monde. À propos de Grèce, puisque -vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai -cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, à l'endroit où sont -morts les derniers des trois cents. Il est probable que cette petite -fleur a dans ses atomes constitutifs un peu des atomes de feu Léonidas. -En outre, à cet endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas -de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle -profanation!), je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui -dis que, parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait -qu'un seul qui ne fût mêlé d'aucune amertume. Je pensais alors à notre -belle jeunesse. _Pray keep my foolish flower._ - -Écoutez, voulez-vous quelque souvenir de l'Orient plus substantiel? - -J'ai déjà donné malheureusement tout ce que j'avais rapporté de beau. -Je vous donnerais bien des babouches, mais pour que vous les mettiez -pour d'autres, merci. Si vous voulez de la confiture de rose et de -jasmin, il m'en reste encore un peu, mais dépêchez-vous, ou je la -mangerai toute. Nous nous donnons si rarement de nos nouvelles, que -nous avons bien des choses à nous dire pour nous mettre au courant. -Voici mon histoire: - -J'ai revu ma chère Espagne pendant l'automne de 1840; j'ai passé deux -mois à Madrid, où j'ai vu une révolution très-bouffonne, de très-belles -courses de taureaux, et l'entrée triomphale d'Espartero, qui était la -parade la plus comique du monde. Je demeurais chez une amie intime, -qui est pour moi une sœur dévouée; j'allais le matin à Madrid et je -revenais dîner à la campagne avec six femmes, dont la plus âgée avait -trente-six ans. Par suite de la révolution, j'étais le seul homme -qui pût aller et venir librement, en sorte que ces six infortunées -n'avaient pas d'autre _cortejo._ Elles m'ont prodigieusement gâté. -Je n'étais amoureux d'aucune et j'ai peut-être eu tort. Bien que je -ne fusse pas dupe des avantages que me donnait la révolution, j'ai -trouvé qu'il était très-doux d'être ainsi sultan, même _ad honores._ -À mon retour à Paris, je me suis donné l'innocent plaisir de faire -imprimer un livre sans le publier. On n'en a tiré que cent cinquante -exemplaires: papier magnifique, images, etc., et je l'ai donné aux gens -qui m'ont plu. Je vous offrirais cette rareté si vous en étiez digne; -mais sachez que c'est un travail historique et pédantesque si hérissé -de grec et de latin, voire même d'osque (savez-vous seulement ce que -c'est que l'osque?), que vous ne pourriez y mordre.--L'été passé, je -me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m'a donné la clef des -champs pour trois mois, et j'en ai passé cinq à courir entre Malte, -Athènes, Éphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis -pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j'ai fait si grand'-peur jadis, que -seriez-vous devenue si vous m'aviez vu dans mes courses en Asie avec -une ceinture de pistolets, un grand sabre et--le croiriez-vous?--des -moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j'aurais fait -peur au plus hardi brigand de mélodrame. À Constantinople, j'ai vu -le sultan en bottes vernies et redingote noire, puis tout couvert -de diamants, à la procession du Baïram. Là, une belle dame, sur la -babouche de qui j'avais marché par mégarde, m'a donné un grandissime -coup de poing en m'appelant _giaour._ Voilà mes seuls rapports avec les -beautés turques. J'ai vu à Athènes et en Asie les plus beaux monuments -du monde et les plus beaux paysages possibles. - -Le drawback consistait en puces et en cousins gros comme des alouettes; -aussi n'ai-je jamais dormi. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien -vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie -métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous -votre ami tout gris. Et vous, _querida_, êtes-vous changée? J'attends -avec impatience que vous soyez moins jolie pour vous voir. Dans deux ou -trois ans, quand vous m'écrirez, dites-moi ce que vous faites et quand -nous nous verrons. Votre «souvenir respectueux» m'a fait rire et aussi -votre prétention à le disputer, dans mon cœur, aux chapiteaux ioniques -et corinthiens. - -D'abord, je n'aime plus que le dorique, et il n'y a pas de chapiteaux, -sans en excepter ceux du Parthénon, qui vaillent pour moi le souvenir -d'une vieille amitié. Adieu; allez en Italie, et soyez heureuse. Je -pars aujourd'hui pour Évreux pour affaires de mon métier; je serai de -retour lundi soir. Si vous voulez manger des feuilles de rose, dites; -je vous préviens qu'il n'y en a plus qu'une cuillerée pour vous. - - - - -XV - -Paris, lundi soir. Mars 1842. - - -Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a mis de mauvaise humeur. -Ainsi, c'est votre orgueil satanique qui vous a empêchée de me voir. -Au reste, je n'ai pas trop le droit de vous faire des reproches; car, -l'autre jour, je vous ai rencontrée, je crois, et un sentiment aussi -mesquin m'a retenu au moment où j'allais vous parler. Vous dites que -vous valez mieux qu'il y a deux ans: cela vous plaît à dire. Vous -m'avez semblé embellie; mais vous paraissez avoir acquis, en revanche, -une assez jolie dose d'égoïsme et d'hypocrisie. Cela peut être -très-utile; seulement, il n'y a pas de quoi se vanter. Quant à moi, -je crois ne valoir ni plus ni moins qu'autrefois; je ne suis pas plus -hypocrite et j'ai peut-être tort. Il est certain qu'on ne m'en aime pas -davantage. Puisque cette bourse n'est point brodée par votre blanche -main, que voulez-vous que j'en fasse? Vous devriez bien pourtant me -donner quelque œuvre de vous; mon miroir et mes confitures méritaient -cela; au moins eût-il été bien de me dire si vous les aviez reçus; mais -je n'ai plus le droit de vous gronder. Quand vous irez en Italie et que -vous passerez par Paris, il est probable que vous ne m'y trouverez pas. -Où serai-je? le diable le sait. Il n'est pas impossible que je vous -rencontre aux _Studij_; mais il se peut aussi que j'aille à Saragosse, -voir cette femme dont vous dites que vous valez autant qu'elle. En fait -de sœur, je n'en aurai point d'autre. Dites-moi donc, et cela avant -votre départ de Paris, à quelle époque vous irez à Naples, et si vous -voulez vous charger d'un volume pour M. Buonuicci, le directeur de -fouilles de Pompéi. Je laisserai en partant ce volume chez madame de -C... ou ailleurs. - -J'ai souvenance d'avoir vu, il y a bien longtemps, une madame de C... -dans une maison où se passa un mélodrame dans lequel je jouai le rôle -de niais. Demandez-lui si elle se souvient de moi. - -Adieu donc, et pour longtemps sans doute. Je suis fâché de ne vous -avoir pas vue. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, vous me -ferez toujours grand plaisir, quand même vous continueriez le beau -système d'hypocrisie où vous êtes entrée si triomphalement. Pour la -lettre de Buonuicci, je vous recommanderai, vous et votre société, -comme grands archéologues, etc. Vous serez contente de son empressement. - - - - -XVI - -Paris, samedi 14 mai 1842. - - -Vous saurez, pour commencer, que je ne suis point brûlé. «L'accident -du chemin de fer de la rive gauche!» c'est ainsi que nous commençons -toutes nos lettres à Paris depuis quatre jours; et puis je vous dirai -que votre lettre m'a fait grand plaisir. Je l'ai trouvée au retour -d'un petit voyage que je viens de faire pour affaires de mon métier, -voilà pourquoi je vous réponds si tard. S'il faut être franc, et vous -savez que je ne me corrige pas de ce défaut, je vous avouerai que vous -m'avez paru fort embellie au physique, mais point du tout au moral; -vous avez de très-belles couleurs et des cheveux admirables que j'ai -regardés plus que votre bonnet, qui en valait la peine probablement, -puisque vous semblez irritée que je n'aie pas su l'apprécier. Mais je -n'ai jamais pu distinguer la dentelle du calicot. Vous avez toujours la -taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur les yeux noirs, je n'en -ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople ni à Smyrne. - -Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes restée enfant -en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus le marché -hypocrite. Vous ne savez pas cacher vos premiers mouvements; mais -vous croyez les raccommoder par une foule de petits moyens. Qu'y -gagnez-vous? Rappelez-vous cette grande et belle maxime de Jonathan -Swift: _That a lie is too good a thing to be lavished about!_ Cette -magnanime idée d'être dure pour vous-même vous mènera loin assurément, -et, dans quelques années d'ici, vous vous trouverez aussi heureuse -qu'un trappiste qui, après s'être maintes fois donné la discipline, -découvrirait un jour qu'il n'y a pas de paradis. Je ne sais de quel -gage vous parlez, et il y a bien d'autres obscurités dans votre lettre. -Nous ne pouvons pas être ensemble comme je suis avec madame de X...; -la première condition entre frère et sœur, c'est une confiance sans -bornes: madame de X... m'a gâté sous ce rapport. J'ai la niaiserie de -regretter cette épingle, mais je me console en pensant qu'après tout, -vous vous en êtes repentie. Voilà encore un beau trait de votre part. -Comme votre stoïcisme a dû être flatté de cette victoire sur vous-même! -Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en suis bien fâché, mais -vous n'avez qu'une petite vanité bien digne d'une dévote. La mode est -au sermon aujourd'hui.--Y allez-vous? Il ne vous manquait plus que -cela. Je quitte ce sujet, qui me mettrait de trop mauvaise humeur. -Je crois que je n'irai pas à Saragosse. Il ne serait pas impossible -que j'allasse à Florence; mais ce qu'il y a de certain, c'est que -je passerai deux mois dans le Midi à voir des églises et des ruines -romaines. Peut-être nous rencontrerons-nous au coin d'un temple ou d'un -cirque. Je vous conseille fortement d'aller en droiture à Naples. Vous -pourriez cependant, si vous passiez cinq ou six heures à Livourne, les -employer mieux en allant à Pise voir le Campo-Santo. Je vous recommande -_la Mort_ d'Orcagna, le _Vergonzoso_, et un buste antique de Jules -César. À Civita-Vecchia, vous n'avez à voir que M. Bucci, chez qui -vous achèterez des pierres gravées antiques, et vous lui ferez mes -compliments. Puis vous irez à Naples, vous logerez _à la Victoire_, -vous passerez quelques jours à humer l'air et à voir le ciel et la mer. -De temps en temps, vous irez aux _Studj_. M. Buonuicci vous mènera à -Pompéi. Vous irez à Pæstum, et vous penserez à moi; dans le temple de -Neptune, vous pourrez vous dire que vous avez vu la Grèce. De Naples, -vous irez à Rome, où vous passerez un mois en vous disant qu'il est -inutile de tout voir parce que vous y reviendrez. Puis vous irez à -Florence, où vous resterez dix jours. Ensuite, vous ferez ce que vous -voudrez. En passant à Paris, vous trouverez mon livre pour M. Buonuicci -et mes dernières instructions. Probablement, je serai alors à Arles -ou à Orange. Si vous vous arrêtez là, vous me demanderez, et je vous -expliquerai un théâtre antique, ce qui vous intéressera médiocrement. -Vous m'avez promis quelque chose en retour de mon miroir turc. Je -compte pieusement sur votre mémoire. Ah! grande nouvelle! Le premier -académicien des quarante qui mourra sera cause que je ferai trente-neuf -visites; je les ferai aussi gauchement que possible et j'acquerrai sans -doute trente-neuf ennemis. Il serait trop long de vous expliquer le -pourquoi de cet accès d'ambition. Suffit que l'Académie soit maintenant -mon cachemire bleu. - -Adieu; je vous écrirai avant de partir. Soyez heureuse, mais retenez -cette maxime, qu'il ne faut jamais faire que les sottises qui vous -plaisent. Vous aimez peut-être mieux celle de M. de Talleyrand, qu'il -faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque -toujours honnêtes. - - - - -XVII - -Paris, 22 juin 1842. - - -Votre lettre est venue un peu tard, je m'impatientais. Il faut d'abord -que je réponde aux points capitaux de votre lettre.--1° J'ai reçu -votre bourse; elle exhalait un parfum fort aristocratique et je l'ai -trouvée très-jolie. Si vous l'avez brodée vous-même, cela vous fait -honneur. Mais j'ai reconnu votre goût récent pour le positif: d'abord, -une bourse pour y mettre de l'argent, puis vous l'estimez cent francs -à la diligence. Il eût été plus poétique de déclarer qu'elle valait -une ou deux étoiles; pour moi, je l'estime tout autant. J'y mettrai -des médailles. Je l'aurais estimée davantage si vous aviez daigné y -joindre quelques lignes de votre blanche main.--2° Je ne veux pas de -vos faisans; vous me les offrez d'une vilaine façon, et, de plus, vous -me dites des choses désagréables au sujet de mes confitures turques. -C'est vous qui avez le palais d'une _giaour_, si vous ne savez pas -apprécier ce que mangent les houris. Je crois avoir répondu à tout -ce qu'il y a de raisonnable dans votre lettre. Je ne veux pas vous -quereller pour le reste. Je vous abandonne à votre conscience, qui, -j'en suis sûr, est quelquefois plus sévère pour vous que moi, que vous -accusez de dureté et d'insouciance. L'hypocrisie, que vous pratiquez -assez bien, mais en vous jouant, vous jouera un tour à la longue: c'est -qu'elle deviendra chez vous très-réelle. Quant à la coquetterie, qui -est la compagne inséparable du vilain vice que vous prônez, vous en -avez toujours été atteinte et convaincue. Cela vous allait bien lorsque -vous la tempériez par une certaine franchise, et par du cœur et de -l'imagination. Maintenant... maintenant, que vous dirai-je? Vous avez -de très-beaux cheveux noirs et un beau cachemire bleu, et vous êtes -toujours aimable quand vous le voulez. Dites que je ne vous gâte pas! -Quant à cette essence dont vous me parlez, c'est votre amitié que vous -appelez ainsi.--J'aime ce mot _essence_--oui, de la vraie essence de -rose qui est toujours gelée comme celle d'Andrinople; je vous conterai -cette histoire orientale. - -Il y avait une fois un derviche qui avait paru un saint homme à un -boulanger. Le boulanger lui promit un jour de lui donner toute sa vie -du pain blanc. Voilà le derviche enchanté. Mais, au bout de quelque -temps, le boulanger lui dit: «Nous sommes convenus de pain bis, -n'est-ce pas? J'ai du pain bis excellent, c'est mon fort, que le pain -bis.» Le derviche répondit: «J'ai du pain bis plus que je n'en puis -manger; mais...» - -Ma chatte vient de monter sur ma table et j'ai eu toutes les peines du -monde à l'empêcher de se coucher sur mon papier. Elle m'a fait oublier -la fin de mon conte; c'est dommage, car c'était fort beau. Savez-vous -que j'avais fait, parmi d'autres châteaux, celui-ci: c'était de vous -rencontrer à Marseille en septembre et de vous y montrer les lions, -et de vous y faire manger des figues et de la bouillabaisse. Mais il -faut que je sois de retour à Paris vers le 15 août, afin d'y faire de -la prose pour mon ministre. Mais vous mangerez de la bouillabaisse -toute seule, et vous verrez sans moi le musée et les caves de -Saint-Victor. En revanche, vous pourriez recevoir de ma main, à Paris, -mes instructions pour l'Italie. Puisque ce que vous désirez arrive, -je vous prie humblement de désirer que je sois académicien. Cela me -fera grand plaisir, pourvu que vous n'assistiez pas à ma réception. -Au reste, vous avez du temps devant vous pour souhaiter. Il faut que -la peste se déclare parmi ces messieurs pour que mes chances soient -belles; il faudrait surtout, pour les embellir, que je vous empruntasse -un peu de cette hypocrisie que vous entendez si bien aujourd'hui. Je -suis trop vieux pour me reformer. Si j'essayais, je serais encore pire -que je ne suis. Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi; -mais comment le saurais-je? Vous ne me direz jamais ni tout le bien ni -tout le mal que vous en pensez. Autrefois, je ne pensais pas grand bien -de _my precious self._ Maintenant j'ai un peu plus d'estime pour moi, -non pas que je me croie devenu meilleur, mais c'est le monde qui est -devenu pire. Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier -force canaille qui habite le théâtre antique; n'est-ce pas une jolie -occupation? Vous seriez aimable de m'écrire avant mon départ une -lettre remplie de douceurs. J'aime beaucoup qu'on me gâte, et puis je -suis horriblement triste et découragé. Il faut vous dire que je passe -mes soirées à relire mes œuvres, qu'on réimprime. Je me trouve bien -immoral et quelquefois bête. Il s'agit de diminuer l'immoralité et la -bêtise sans se donner trop de peine; d'où il résulte pour moi beaucoup -de _blue devils._ Je vous dis adieu et vous baise très-humblement les -mains. Savez-vous ce que j'ai trouvé dans mes archives? un fil bleu -très-court avec deux nœuds. Je l'ai mis dans la bourse. - - - - -XVIII - -Châlon-sur-Saône, 30 juin 1842. - - -Vous avez bien deviné la fin de l'histoire: le derviche fut mystifié -par le boulanger, mais le saint homme n'aimait pas le pain bis. - -Je suis dans une ville qui m'est particulièrement odieuse, seul dans -une auberge à écouter un vent de sud-est effroyable, qui dessèche tout -et qui produit dans les grands corridors des harmonies à porter le -diable en terre. Cela fait que je suis très-furieux contre la nature -entière. Je vous écris pour me consoler un peu, et je me réjouis en -pensant que, dans votre prochain voyage, vous aurez plus d'une fois -des jours semblables à celui-ci. J'ai vu dans l'église Saint-Vincent -une fort jolie demoiselle qui faisait des stations. N'appelez-vous -pas ainsi des prières ou quelque chose d'approchant que l'on dit -devant quelques gravures qui représentent les principales scènes -de la Passion? Sa mère était auprès d'elle qui la surveillait fort -attentivement. Tout en prenant des notes sur de vieux chapiteaux -byzantins, je me demandais ce que pouvait avoir fait cette jeune fille -pour mériter cette pénitence. Le cas devait être assez grave. Êtes-vous -devenue bien dévote, suivant la mode presque générale maintenant? vous -devez être dévote par la même raison que vous avez un cachemire bleu. -J'en serais fâché cependant; notre dévotion en France me déplaît; -c'est une espèce de philosophie très-médiocre, qui vient de l'esprit -et non du cœur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie, -j'espère que vous trouverez, comme moi, que c'est la seule bonne; -seulement, ne l'a pas qui veut et il faut être né au delà des Alpes ou -des Pyrénées pour croire ainsi. Vous ne sauriez vous faire une idée -du dégoût que m'inspire notre société actuelle. On dirait qu'elle a -cherché par toutes les combinaisons possibles à augmenter la masse -d'ennui nécessaire dans l'ordre du _monde._ Je vous attends à votre -retour d'Italie; vous aurez vu une société où tout tend, au contraire, -à rendre l'existence de chacun plus douce et plus supportable. Nous -reprendrons alors nos discussions sur l'hypocrisie, et il est possible -que nous nous entendions. - -J'ai passé presque tout mon hiver à étudier la mythologie dans de vieux -bouquins latins et grecs. Cela m'a extrêmement amusé, et, s'il vous -vient jamais en tête l'envie de connaître l'histoire des pensées des -hommes, ce qui est bien plus intéressant que celle de leurs actions, -adressez-vous à moi et je vous indiquerai trois ou quatre livres à -lire, qui vous rendront aussi savante que moi, ce qui n'est pas peu -dire! À quoi passez-vous votre temps? je me demande cela quelquefois -sans pouvoir trouver une réponse raisonnable. Si j'avais à tirer votre -horoscope, je prédirais que vous finirez par faire un livre: c'est -la conséquence inévitable de la vie que vous menez et que les femmes -mènent en France. D'abord de l'imagination et quelquefois du cœur; -puis, de l'hypocrisie, on passe à la dévotion, puis on se fait auteur. -À Dieu ne plaise que vous en veniez jamais là! - -J'espère voir madame de X... à Paris cette année, si cela arrivait, je -voudrais que vous la vissiez. Vous apprendriez que le pain bis est plus -difficile à faire que vous n'avez l'air de le croire. Rien ne sera plus -facile, si vous le voulez bien, que de faire la connaissance de cette -boulangère-là. - -Adieu; le vent souffle toujours. Je dois rester un mois en province, -et, si vous avez du temps à perdre et l'envie de me faire grand -plaisir, vous n'avez qu'à m'écrire à Avignon, poste restante. - - - - -XIX - -Avignon, 20 juillet 1812. - - -Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du -pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi -de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis -humble et soumis. - -Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par -cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais -d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand -besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre -a été du moins une diversion. - -J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous -vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec -le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle -est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec -moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il -faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop à -trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait, -au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il -vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai -encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides, -mais je me bats les flancs pour les conserver. - -Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez -Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était -d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main -et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais -l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle), -je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce -une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien -oriental. _Basta!_ Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la -connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est -quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un -boulanger. - -Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je -suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de -vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. À propos -de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la -dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le -rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je -suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction -de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage -pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la -grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez -la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait -pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le -grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel; -deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de -sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui -fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air, -l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la -traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier -sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais -je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens -à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si -étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me -souviens qu'il appelle la mer _pourpre_, et jamais je n'avais compris -ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe -de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il -eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé -magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce. -J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du -plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières -phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites -que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs, -je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois -vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en -me disant que vous n'avez ni cœur ni imagination; à force de nier l'un -et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas -jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un _essai_ de -votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en -tenir. - -Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je -suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous -dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer -autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette -fois passablement résigné et convenable, _signora Fornarina?_ - - - - -XX - -Paris, 27 août 1842. - - -Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les -précédentes. Vous eussiez bien fait de me l'envoyer là-bas. Cette -rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter -de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui -vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes -qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté. -C'est _efplokamos._ _Ef_, bien, _plokamos_, boucle de cheveux. Les deux -mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part: - - Νύμφη εὐπλοχαμοῦς Καλυψῶ. - Nimfi efplokamouça Calypso. - Nymphe bien frisante Calypso. - -N'est-ce pas fort joli? Ah! pour l'amour du grec, etc. - -Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l'Italie. Vous risquez -de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur -mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me -croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous -ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des bec-figues, ainsi -nommés parce qu'ils se nourrissent de raisins. - -Je n'admets point votre version de la parabole. - -Il m'est arrivé à mon retour une aventure qui m'a quelque peu mortifié -en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par -le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à -partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables -entrèrent, qui s'annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je -croyais qu'ils allaient me parler de quelque église, lorsqu'ils me -dirent pompeusement et prolixement qu'ils venaient recommander à -ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je -leur répondis de très-mauvaise humeur que je serais très-loyal et -très-vertueux, mais que j'étais fort mécontent de voyager avec une -femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La -malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie, -simplement et coquettement mise, qui s'annonça comme malade en voiture -et désespérant d'arriver vivante à Paris. Notre tête-à-tête commença. -Je fus aussi poli et aimable qu'il m'est possible de l'être quand je -suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien, -sans accent marseillais, était très-bonapartiste, très-enthousiaste, -croyait à l'immortalité de l'âme, pas trop au catéchisme, et voyait en -général les choses en beau. Je sentais qu'elle avait une certaine peur -de moi. À Saint-Étienne, le briska à deux places fut échangé pour une -voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et -par conséquent vingt-quatre heures de tête-à-tête à ajouter aux trente -premières. Mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup, -il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n'est -qu'elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour -finir, à Moulins, nous primes deux compagnons assez maussades, et -nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les -bras d'un homme très-laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma -casquette, et j'allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d'une -voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas: «Monsieur, je -suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous -en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n'oublierai le -bonheur que j'ai eu de voyager avec un homme aussi _illustre._» Je cite -le texte. Mais ce mot illustre m'expliqua les conseillers municipaux -et la peur de la dame. Il était évident qu'on avait vu mon nom sur le -livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes œuvres, s'attendait -à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être -partagée par plus d'une autre de mes lectrices. Comment avez-vous -eu l'idée de me connaître? Cela m'a mis de mauvaise humeur pendant -deux jours, puis j'en ai pris mon parti. Ce qu'il y a de singulier -dans ma vie, c'est qu'étant devenu un très-grand vaurien, j'ai vécu -deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu'après être redevenu -très-moral, je passe encore pour vaurien. - -En vérité, je ne crois pas l'avoir été plus de trois ans, et je -l'étais, non de cœur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être -par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l'Académie; et -puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au -sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et -je n'aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les -déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en -voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que -les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire -même avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peintures des -_Studij_ quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me -semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement, je ne -vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui -veut dire des cheveux noirs: Μελαγχαἱτης (_Mélankhétis_); ce χα est -une aspiration diabolique. - -Je serai à Paris tout l'automne, je pense. Je vais travailler beaucoup -à un livre moral, aussi amusant que la guerre sociale que vous porterez -à Naples. Adieu. Vous m'avez promis des douceurs, je les attends -toujours, mais je n'y compte guère. - -Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas! j'ai perdu la plus -belle l'autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action: -c'était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette -pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n'y a aucun autre -monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez moi. - - - - -XXI - - -Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en -français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas -croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en -regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique à -D...? - -Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je -sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela -est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du -malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout -le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien -rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique, -sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec, -comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends -par diabolique; διἁβολος, c'est-à-dire calomniateur. Vous vous moquez -de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des -réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il -est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie, -très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité -surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la -bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse. -Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la -vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que -je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des -muletiers et des paysannes d'Andalousie. Écrivez cela dans mon oraison -funèbre et vous aurez dit la vérité. - -Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est -temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et -surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes, -des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma -cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère, -convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous -direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze -jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de -mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la -sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les -autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous; -ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas -d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César -fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout -pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre -et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes -d'État, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge -où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la -différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire? - -Êtes-vous arrivé, dans l'_Odyssée_, à un passage que je trouve -admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore -et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie. -Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère. -On voit partout dans l'_Odyssée_ cet amour incroyable des Grecs -pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est -ξενιτεἱά, l'étrangeté, le voyage. Être en ξενιτεἱά, c'est pour un -Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce -qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma -gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent -avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela -s'appelle κονκονρἑτζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de -petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose -de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ -pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes. - -Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez -plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me -plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon -à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois -d'octobre, et ce sera bien fait! - - - - -XXII - -Paris, 24 octobre 1842. - - -C'est fort aimable à vous de me laisser dans l'ignorance de la partie -du monde qui a l'avantage de vous posséder. Adresserai-je cette lettre -à Naples ou à ***, ou bien à Paris? Vous me dites dans votre dernière -lettre que vous allez partir pour Paris, peut-être pour l'Italie, et, -depuis, point de nouvelles. Je soupçonne que vous êtes ici et que -vous m'en avertirez quand vous serez repartie; cela sera _highly in -character._ Depuis vous avoir écrit, j'ai fait un voyage de quelques -jours, et, à mon retour, j'ai trouvé votre lettre de date déjà si -ancienne, que je n'ai pas cru pouvoir vous répondre à ***. D'ailleurs, -j'admire beaucoup comment, en regardant de gros caractères imprimés, -vous avez deviné l'écriture cursive toute seule, comme vous dites. -Si vous avez un peu de patience, avec des dispositions semblables, -vous deviendrez une madame Dacier. Pour moi, je ne m'occupe plus de -grec ni de français; je suis tombé à l'état de fossile, et, lorsque -je lis ou écris, je vois les caractères danser d'une façon très-peu -agréable. Vous me demandez s'il y a des romans grecs. Sans doute il y -en a, mais bien ennuyeux, selon moi. Il n'est pas que vous ne puissiez -vous procurer une traduction de _Théagène et Chariclée_, qui plaisait -tant à feu Racine. Essayez si vous pouvez y mordre; il y a encore -_Daphnis et Chloé_, traduit par Courier. Cela est fort prétentieusement -naïf et pas trop exemplaire. Enfin, il y a une nouvelle admirable, -mais immorale et très-immorale: c'est l'_Ane de Lucius_, traduit -encore par Courier. On ne se vante pas de l'avoir lue, mais c'est son -chef-d'œuvre! Décidez-vous d'après cela, je m'en lave les mains. Le -mal des Grecs, c'est que leurs idées de décence et même de moralité -étaient fort différentes des nôtres. Il y a bien des choses dans leur -littérature qui pourraient vous choquer, voire même vous dégoûter, si -vous les compreniez. Après Homère, vous pouvez lire en toute assurance -les tragiques, qui vous amuseront et que vous aimerez parce que vous -avez le goût du beau, τὸ καλόν, ce sentiment que les Grecs avaient au -plus haut degré et que nous tenons d'eux, nous autres, _happy few._ Si -vous avez le courage de lire l'histoire, vous serez charmée d'Hérodote, -de Polybe et de Xénophon. Hérodote m'enchante. Je ne connais rien de -plus amusant. Commencez par l'_Anabase ou la Retraite des Dix Mille_; -prenez une carte de l'Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur -voyage; c'est Froissard gigantesque. Puis vous lirez Hérodote, enfin -Polybe et Thucydide; les deux derniers sont bien sérieux. Procurez-vous -encore Théocrite et lisez _les Syracusaines._ Je vous recommande -bien aussi Lucien, qui est le Grec qui a le plus d'esprit, ou plutôt -de notre esprit; mais il est bien mauvais sujet, et je n'ose. Voilà -trois pages de grec. Quant à la prononciation, si vous voulez, je vous -enverrai une page de ma main que j'avais préparée à votre intention, -qui vous apprendra la meilleure, c'est-à-dire la prononciation des -Grecs modernes. Celle des écoles est plus facile, mais absurde. - -Nous avons commencé à nous écrire en faisant de l'esprit, puis nous -avons fait quoi? je ne vous le rappellerai pas. Voilà que nous faisons -de l'érudition. Il y a un proverbe latin qui fait l'éloge du juste -milieu; j'avais l'intention de vous dire des duretés en commençant -ma lettre, et c'est au grec que vous devez sans doute sa parfaite -douceur. Je ne vous en garde pas moins rancune de la persistance de -vos habitudes hypocrites; mais, en écrivant, j'ai perdu un peu de ma -mauvaise humeur. Ne regrettez pas le voyage d'Italie, si vous n'y êtes -pas. Il y a fait un temps effroyable, froid, pluie, etc. Rien de plus -laid qu'un pays qui n'est pas habitué à ces deux fléaux. Adieu. Je -voudrais bien savoir où vous êtes.--Ἔῤῤωσο (Fortifie-toi). - -C'est la fin d'une lettre grecque. - -_P.-S._--En ouvrant un livre, je trouve ces deux petites fleurs -cueillies aux Thermopyles, sur la colline où Léonidas est mort. C'est -une relique, comme vous voyez. - - - - -XXIII - -Jeudi, octobre 1842. - - -Voulez-vous entendre un opéra italien avec moi aujourd'hui? Je suis -le propriétaire d'une loge les jeudis, avec mon cousin et sa femme. -Ils sont en voyage et je suis seul maître; il faudrait que vous -eussiez sous la main ou votre frère ou l'un de vos parents qui ne -me connaîtrait pas. Enfin, vous me feriez grand plaisir en venant. -Répondez-moi un mot avant six heures et je vous ferai dire le numéro de -la loge; je crois qu'on donne _la Cenerentola._ Inventez quelque jolie -histoire que vous me direz à l'avance pour expliquer ma présence; mais -que l'histoire soit telle que je puisse causer avec vous. - - - - -XXIV - -Vendredi matin, octobre 1842. - - -Je vous remercie bien d'être venue hier, vous m'avez fait grand -plaisir. J'espère que votre frère n'a rien trouvé d'extraordinaire à la -rencontre. J'ai un cachet étrusque pour vous; je ne puis souffrir celui -dont vous vous servez. Je vous donnerai l'autre la première fois que je -vous verrai. Voici la page de grec que je vous avais préparée; quand -vous retomberez dans l'érudition, elle pourra vous servir. - - - - -XXV - -Mardi soir, octobre 1842. - - -Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle -est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas, -croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie -ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma -part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il -faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je -ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins -du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid. -Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez -montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le -dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure -pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort -admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi -près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce -que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de -purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie -de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que -vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais -je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie. -Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez -bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup, -comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je -veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre -d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce -qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade -et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête. -Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite -bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir _Frédégonde_, qui m'a -ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs -sans blanc, comme le diable, dit-on. - - - - -XXVI - -Paris, mardi soir. - - -Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la -pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites -que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je -n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup -d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de -moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six -ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou -quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant, -nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de -moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons -même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde, -depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres. -Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me -traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de -combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez, -mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon -de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement -vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous -l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au -cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il -est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner; -non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'_eternal fitness of -things._ Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce -que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal -en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis -pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée -pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait -de la peine, et les choses que j'ai sur le cœur, je ne m'en délivre -pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de -Cerbère. - - - - -XXVII - -Paris, samedi, novembre 1842. - - -_Das Lied des CLÆRCHENS gefällt mir zu gar; aber warum haben Sie -nicht das Ende geschrieben?_--C'est vraiment admirable de voir à -quel point cette pierre étrusque vous plaît! Combien de gâteaux -l'estimez-vous? Vous n'avez pas seulement cherché à savoir ce qu'il y -a dessus. C'est un homme qui tourne un pot. Il faut dire une hydrie, -c'est plus grec et plus noble. C'était peut-être le cachet d'un potier -autrefois, ou bien il y a là une allusion mythologique que je pourrais -vous expliquer, si je voulais. Quant à l'autre cachet, son histoire -est étrange. Je l'ai trouvé dans le feu d'une cheminée, rue d'Alger, -en tisonnant; c'est une très-grosse et très-lourde bague en bronze; -les caractères en sont cabalistiques; on croit quelle a servi à un -magicien ou bien à des gnostiques. Vous y avez vu un petit homme, -un soleil, une lune, etc. N'est-ce pas fort curieux de trouver cela -rue d'Alger dans les cendres? Qui sait si ce n'est pas au pouvoir -mystérieux de cet anneau que je dois votre chanson de _Claire?_ Je -suis très-réellement malade, mais ce n'est pas une raison pour ne pas -sortir. Par exemple, si vous vouliez recevoir le cachet étrusque de ma -main, je vous le donnerais avec grand plaisir; tandis que cela ferait -scandale dans une lettre chez votre portier. Mais je ne veux plus rien -vous demander, car vous devenez tous les jours plus impérieuse, et -vous avez des raffinements de coquetterie scandaleux. Il paraît que -vous n'appréciez pas les yeux sans blanc et que vous estimez beaucoup -les blancs-bleus. Vous prenez aussi soin de me rappeler vos yeux, que -je n'ai pas oubliés, bien que je les aie peu vus. Celui qui vous a -appris cette particularité, que vous osez me dire ignorée de vous, -est-ce votre maître de grec ou votre maître d'allemand? ou bien dois-je -croire que vous avez appris toute seule l'écriture cursive allemande -comme la grecque? Autre article de foi à ajouter à l'aversion que vous -avez pour les miroirs. Vous devriez bien cultiver une fleur germanique -nommée _die Aufrichtigkeit._ Je viens d'écrire le mot _Fin_ au bas -de quelque chose de très-savant, que j'ai fait avec toute la mauvaise -humeur possible; reste à savoir s'il n'y a pas des longueurs dans ce -mot. Cependant, je me sens plus léger depuis que j'ai fini, et plus -heureux; c'est pourquoi je suis si doux et si aimable à votre égard; -sans cela, je vous aurais dit plus vertement vos vérités. Vous devriez -me voir, ne fût-ce que pour sortir de l'atmosphère de flatterie où -vous vivez. Il faut qu'un jour nous allions ensemble au Musée voir des -tableaux italiens; ce sera une compensation pour le voyage manqué, et -l'avantage de m'avoir pour cicerone est inappréciable. Ce n'est pas une -condition pour que je vous donne ma pierre étrusque; dites comment, et -vous l'aurez. - - - - -XXVIII - -Paris, novembre 1842. - - -M. de Montrond dit qu'il faut se garder des premiers mouvements, -parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. On dirait que vous avez -beaucoup médité sur ce beau précepte, car vous le pratiquez avec -une rare constance: lorsqu'il vous vient une bonne résolution, vous -l'ajournez toujours indéfiniment. Si j'étais à Civita-Vecchia, je -chercherais, parmi les pierres de mon ami Bucci, quelque Minerve -étrusque; ce serait pour vous le meilleur cachet. En attendant, mon -potier est tout prêt, et je dis toujours comme Léonidas: Μολὡν λαβἑ. -Je pense le garder encore quelque temps, jusqu'à la veille de votre -départ. Vous saurez que je suis beaucoup mieux et moins en proie aux -_blue devils._ J'ai travaillé même avec plaisir, ce qui ne m'était pas -arrivé depuis longtemps. Je fais de grands projets pour mon hiver, et -c'est bon signe pour mon moral. Tout cela me rend de bonne humeur; -car, si je vous écrivais sous le coup de votre lettre allemande, je -vous dirais vos vérités le plus durement qu'il me serait possible. -Vous n'y perdrez rien, car, si je vois aujourd'hui en couleur de rose, -c'est une raison pour que mes lunettes prennent bientôt une teinte plus -sombre. Je voudrais bien savoir ce que vous faites et comment vous -passez votre temps. En vous voyant si savante en grec et en allemand, -etc., je conclus que vous vous ennuyiez fort à ***, et que vous passez -votre vie avec des livres et quelques savants professeurs pour vous -les commenter. Mais je me demande si cela n'a pas changé à Paris, et -je m'imagine que votre temps se passe de tout autre manière. Si je -ne vivais pas depuis longtemps dans la solitude la plus rigoureuse, -je saurais vos faits et gestes, et probablement les rapports qu'on -me ferait me donneraient une toute autre idée de vous que vos -lettres ne le font; bien que vous vous vantiez extrêmement, j'ai la -faiblesse de croire que vous êtes avec moi plus franche, je veux dire -moins hypocrite que dans le monde. Il y a en vous des contraires si -nombreux, que j'en suis fort dérangé pour arriver à une conclusion -exacte, c'est-à-dire à la somme totale: + tant de bonnes qualités, - -tant de mauvaises = X. Cet X-là m'embarrasse. Lorsque je vous vis, à -votre départ de Paris, chez madame de V..., notre amie, votre extrême -élégance me surprit fort. Les gâteaux, que vous mangez de si bon -appétit pour vous remettre des courbatures que vous gagnez à l'Opéra, -m'ont encore plus étonné. Ce n'est pas que, parmi vos défauts, je ne -compte en première ligne la coquetterie et la gourmandise; mais je -croyais que la forme de ces défauts-là était une forme toute morale; je -croyais que vous ne songiez pas trop à votre toilette et que vous étiez -femme à manger par distraction; que vous aimiez à faire de l'impression -sur les gens par vos yeux et «vos beaux mots», non pas par vos robes. -Voyez comme je m'étais trompé! Mais, cette fois, vous ne me reprocherez -pas de voir en mal: tandis que vous vous pervertissez tous les jours, -il me semble que je m'améliore. Il est une heure tout à fait indue et -j'ai quitté une très-docte compagnie de Grecs et de Romains pour vous -écrire. L'idée que je dois me lever de bonne heure demain, c'est-à-dire -aujourd'hui, vient de me passer par la tête et m'empêche de vous -expliquer comme quoi je vaux mieux que je ne valais, lorsque vous vous -amusiez à me mystifier avec madame ***. À une autre fois mon éloge; -aussi bien je n'ai plus de place. - - - - -XXIX - -Paris, 2 décembre 1842. - - -Il y a dans je ne sais quel vieux roman espagnol un conte assez -gracieux. Un barbier avait sa boutique à l'angle de deux rues, et -la boutique avait deux portes. Par une de ces portes, il sortait et -donnait un coup de poignard au passant, et, rentrant aussitôt, il -ressortait par l'autre porte et pansait le blessé. _Gelehrten ist gut -predigen._ Je n'en yeux pas autrement à votre cachemire bleu ni à vos -gâteaux; tout cela me semble fort naturel; j'estime la coquetterie -et la gourmandise, mais quand on les avoue franchement. Et vous qui -aspirez à bon droit à être quelque chose de plus qu'une femme du monde, -pourquoi en auriez-vous les défauts? pourquoi n'êtes-vous jamais -franche avec moi? Et, pour vous en donner l'exemple, voulez-vous ou -ne voulez-vous pas venir avec moi, mardi prochain, au Musée? Si vous -ne voulez pas, ou si cela vous contrarie ou vous inquiète, vous aurez -votre pierre étrusque mardi soir dans une petite boîte qui vous sera -apportée de la manière la plus simple. Vous êtes assez amusante avec -votre disposition à la coquetterie. Vous me reprochez mon insouciance, -et, si je n'étais pas, ou si je ne paraissais pas insouciant, vous me -feriez enrager. Pourquoi porte-t-on un parapluie? C'est parce qu'il -pleut. Madame de M. *** viendra à Paris malgré vos souhaits. Elle doit -acheter le trousseau de sa fille, qui se marie au printemps; et, à -moins d'une révolution extraordinaire, ledit trousseau se fera à Paris, -et peut-être la noce aussi. Je ne connais pas le futur; mais, à force -d'intrigues, j'ai contribué à en écarter un autre qui me déplaisait, -quoique très-exceptionnable sous beaucoup de rapports. Il n'était pas -assez grand de taille; il avait, d'ailleurs, cinq ou six grandesses -accumulées sur un petit corps. Cette action-là est une preuve de -mon amélioration. Autrefois, les ridicules des autres m'amusaient; -maintenant, je voudrais les épargner à presque tout le monde. Je -suis aussi devenu plus humain, et, lorsque j'ai revu des courses de -taureaux, à Madrid, je n'ai pas retrouvé mes émotions de plaisir de -dix ans plus tôt; et puis j'ai horreur de toutes les souffrances et je -crois aux souffrances morales depuis quelque temps. Enfin, je tâche -d'oublier mon _moi_ le plus possible. Voilà, en peu de mots, la liste -de mes perfections. - -Ce n'est pas par _vanagloria_ que je voudrais être académicien. Je -me présenterai un de ces jours, et je serai black-boulé. J'espère -avoir assez de constance et de fermeté pour prendre bien la chose -et pour persister. Si le choléra revient, j'arriverai peut-être au -fauteuil. Non, je n'ai nulle _vanagloria._ Je vois les choses peut-être -trop positivement, mais j'ai été _escarmentado_ pour avoir vu trop -poétiquement. Au reste, croyez que vous ne saurez jamais ni tout le -bien ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour -des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont -pas les miens. Je me représente maintenant vos soirées passées entre -vos deux frères. Adieu. - - - - -XXX - -Décembre, lundi matin. - - -Voilà ce qui s'appelle parler. Demain à deux heures, là où vous dites. -J'espère vous voir demain délivrée de votre migraine, malgré laquelle -vous êtes plus aimable qu'à votre ordinaire. Adieu; je serai heureux de -regarder la _Joconde_ avec vous. Je suis obligé de courir les quatre -coins de Paris et je n'ai que le temps de vous remercier de votre -gracieuseté presque inattendue. - - - - -XXXI - -Mercredi. - - -N'est-ce pas qu'on fait le diable plus noir qu'il n'est? Je me réjouis -d'apprendre que vous n'êtes pas enrhumée et que vous avez bien dormi. -C'est plus que je ne puis dire. Veuillez seulement réfléchir que le -Musée sera fermé le 20 janvier pour l'exposition des tableaux, et que -ce serait pitié de ne pas lui dire adieu. Vous allez trouver à cette -proposition mille et un _mais_ sans doute. Craignez de vous repentir, -le 21 janvier, de n'avoir pas retrouvé le _courage_ que vous avez eu -hier. - - - - -XXXII - -Paris, dimanche soir. Décembre. - - -Votre lettre ne m'a pas surpris un moment, je m'y attendais. Je vous -connais assez maintenant pour être sûr que, lorsque vous avez eu -quelque bonne pensée, vous vous en repentez, et vous tâchez de la faire -oublier bien vite. Vous vous entendez fort bien, d'ailleurs, à dorer -les pilules les plus amères, c'est une justice que je vous dois. Comme -je ne suis pas le plus fort, je n'ai rien à dire pour combattre votre -héroïque résolution de ne pas retourner au Musée. Je sais fort bien que -vous n'en ferez qu'à votre tête; seulement, j'espère que, d'ici à un -mois, vous pourrez avoir quelque pensée plus charitable en ma faveur; -peut-être avez-vous raison. Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Entre -santa y santo, pared de cal y canto._ Vous me comparez au diable. Je -me suis aperçu que, mardi soir, je ne pensais pas assez à mes bouquins -et trop à vos gants et à vos brodequins. Mais, malgré tout ce que vous -me dites avec votre diabolique coquetterie, je ne crois pas que vous -ayez peur de retrouver au Musée nos folies d'autrefois. Franchement, -voici ce que je pense de vous, et comment je m'explique votre refus: -vous aimez à avoir un but vague à votre coquetterie, et ce but, c'est -moi. Vous ne le voudriez pas trop près, d'abord: parce que, si vous -manquiez à le toucher, votre vanité en souffrirait trop, et puis parce -que, en le voyant de trop près, vous trouveriez qu'il ne vaut pas la -peine qu'on le vise; ai-je deviné? J'avais envie, l'autre jour, de -vous demander quand je vous reverrais, et peut-être m'auriez-vous dit -un jour si je vous en avais bien pressée; et puis j'ai pensé qu'après -m'avoir dit oui, vous m'écririez non; que cela me ferait de la peine et -me mettrait en colère. - -Je vous parle toujours avec la plus niaise franchise, mais l'exemple ne -vous touche point. - - - - -XXXIII - -Dimanche, 19 décembre 1842. - - -On voit bien que vous avez eu des professeurs d'allemand et de grec; -mais il est permis de douter que vous en ayez eu de logique. En effet, -vit-on jamais raisonner de la sorte! par exemple, lorsque vous me -dites que vous ne voulez pas me voir, parce que, quand vous me voyez, -vous craignez de ne plus me revoir, etc. À ces causes, je tiens votre -lettre pour non avenue. La seule chose qui m'ait paru claire, c'est -que vous avez un mouchoir à me donner. Envoyez-le-moi ou dites-moi de -le recevoir de votre main, ce qui me conviendrait beaucoup mieux. Je -hais les surprises qu'on m'annonce, parce que je me les représente -beaucoup plus belles qu'elles ne sont en effet. Croyez-moi, revoyons -le Musée ensemble; si je vous ennuie, tout sera dit, je ne vous y -reprendrai plus; sinon, qui empêche que nous nous voyions de temps en -temps? À moins que vous ne me donniez quelque raison intelligible, je -persisterai à croire ce qui vous irrite tant.--Je vous aurais répondu -tout de suite, mais j'avais perdu votre lettre et je voulais la relire. -J'ai bouleversé ma table, je l'ai rangée, ce qui n'est pas une petite -affaire; enfin, après avoir brûlé quelques rames de vieux papiers -destinés à ramasser la poussière sur mon bureau, j'ai cru que votre -lettre s'était anéantie par quelque sortilège. Je l'ai retrouvée tout à -l'heure dans mon Xénophon, où elle était entrée, je ne sais comment; je -l'ai relue avec admiration. Il faut assurément que vous n'ayez guère de -cette vénération dont vous me parlez quelquefois, pour me dire tant de -_sinrazones_; mais je vous les pardonnerai si nous nous voyons bientôt; -car, lorsque vous parlez, vous êtes bien plus aimable que lorsque vous -écrivez. - -Je suis très-souffrant, je tousse à fendre les rochers, et cependant -je vais lundi soir entendre mademoiselle Rachel dire des tirades de -_Phèdre_ devant cinq ou six grands hommes. Elle croira que ma toux est -une cabale contre elle. Écrivez-moi bientôt. Je m'ennuie horriblement, -et vous feriez une œuvre de charité en me disant quelque chose -d'aimable, comme vous faites quelquefois. - - - - -XXXIV - -Décembre 1842. - - -Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent à -faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content -ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve -aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui -m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül, -je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville, -l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas, -et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce -Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel -mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se -faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un -grand poème sur _la Nature des choses_, poème athée, impie, abominable, -etc. - -La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis -je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les -ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour -voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là? J'ai encore d'autres -ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous -que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance, -chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une -ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre -correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac? -Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les -choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur à -votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait -impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve -que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On -embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais -cœur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux? - -Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de -l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là. Lorsque j'aurai fini la -prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer -une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques. - - - - -XXXV - -Décembre 1842. - - -Vous saurez que j'ai été très-malade depuis que nous ne nous sommes -vus. J'ai eu tous les chats du monde dans la gorge, tous les feux de -l'enfer dans la poitrine et j'ai passé quelques jours dans mon lit à -méditer sur les choses de ce monde. J'ai trouvé que j'étais sur la -pente d'une montagne dont j'avais à peine, avec beaucoup de fatigue et -peu d'amusement, dépassé le sommet, que cette pente était bien roide -et bien ennuyeuse à dégringoler, et qu'il serait assez avantageux de -rencontrer un trou avant d'arriver au bas. Le seul motif de consolation -que j'aie découvert le long de cette pente, c'est un peu de soleil bien -loin, quelques mois passés en Italie, en Espagne ou en Grèce à oublier -le monde entier, le présent et surtout l'avenir. Tout cela n'était -pas gai; mais l'on m'a apporté quatre volumes du docteur Strauss, la -_Vie de Jésus._ On appelle cela de l'_exégèse_ en Allemagne; c'est un -mot tout grec qu'ils ont trouvé pour dire discussion sur la pointe -d'une aiguille; mais c'est fort amusant. J'ai remarqué que plus une -chose est dépourvue d'une conclusion utile, plus elle est amusante. Ne -pensez-vous pas un peu de la sorte, _señora caprichosa?_... - - - - -XXXVI - -Mardi soir. Décembre 1842. - - -Ce n'est plus du Jean-Paul, c'est du français, et du français du temps -de Louis XV. Belle argumentation, toute fondée sur l'intérêt. Il y a -des gens qui achètent un meuble dont la couleur leur plaisait; comme -ils ont peur de le gâter, ils y mettent des housses de toile qu'ils -n'ôteront que lorsque le meuble sera usé. Dans tout ce que vous dites -et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un sentiment -réel un convenu. C'est peut-être une _convenance._ La question est -de savoir ce que c'est pour vous auprès d'autre chose qu'il serait -presque bête et ridicule de lui comparer dans ma manière de voir. -Vous savez que, bien que je n'aie pas beaucoup d'admiration pour les -mauvais raisonnements, je respecte les convictions, même celles qui -me paraissent les plus absurdes. Il y a en vous beaucoup d'idées -saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de chercher -à vous ôter, puisque vous y tenez et parce que vous n'avez rien à -mettre en place. Mais nous rêvons. N'y a-t-il pas l'appareil de _cal -y canto_ qui nous réveille sans cesse? Devons-nous chercher encore à -fermer la crevasse par laquelle nous voyons des choses de féerie? Que -craignez-vous? Il y a dans votre lettre d'aujourd'hui, au milieu d'un -tas de duretés et de sombres pensées bien froides, quelque chose qui -est vrai. «Je crois que je ne vous ai jamais tant aimé qu'hier.» Vous -auriez pu ajouter: «Je vous aime moins aujourd'hui.» Je suis sûre que, -si vous étiez aujourd'hui telle que vous étiez hier, vous auriez eu les -remords que je vous prédisais et qui ne vous tourmentent guère, à ce -qu'il me semble. Mes remords à moi sont d'un autre genre. - -Je me repens souvent d'être trop loyal dans mon métier de statue. -Vous me donniez votre âme hier, j'aurais voulu vous donner la mienne; -mais vous ne voulez pas. Toujours la housse de toile! Voilà un sujet -sur lequel vous me feriez vous dire toutes les injures possibles; -et pourtant jamais je n'en ai eu moins d'envie avant d'avoir reçu -votre lettre. Après tout, je suis comme vous: les bons souvenirs me -font oublier les mauvais. À propos, voyez quelle tendresse! vous me -gardez une surprise pour mon départ. Croyez-vous que je sois bien -impatient? Hier, en revenant de dîner en ville, je me suis aperçu que -je savais par cœur le discours de Temessa que vous aviez admiré; et, -comme j'étais un peu rêveur, je l'ai traduit en vers; en vers anglais -s'entend, car j'abhorre les vers français. Je vous les destinais, mais -vous ne les aurez pas. D'ailleurs, je me suis aperçu qu'il y avait une -horrible faute de quantité dans le mot _Ājax._ C'est _Ájax_ qu'il faut, -n'est-ce pas? - -Quand vous verrai-je, pour vous dire ce que vous ne me dites jamais? -Vous voyez que nous commandons au temps. Il se transforme pour nous. -Entre deux tempêtes, nous avons toujours un jour d'alcyon. Dites-moi -seulement deux jours, car je suis à l'attache maintenant. - - - - -XXXVII - -Paris, 3 janvier 1813. - - -À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable -quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si -mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent -rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres -de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous -me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand -cœur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et -de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si -je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher. -Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon -diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire -mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle -Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de -la musique; et elle--Rachel, non la musique--me remet en mémoire que -je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la -garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai -sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une -douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui -présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint -tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises -et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon -coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après -le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui -dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il -n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français, -etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour -montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'_Esther._ Il -fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter -un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions -de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien -aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans -cette partie-là, les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses -yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta. -Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une -porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement -à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux -minutes, puis elle commença: - - Est-ce toi, chère Élise?... - -La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes -et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa -page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle -continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On -lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer -la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel -d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait -pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal, -mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le -temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se -prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un -petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers, -parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo -prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine -est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était -de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais -_fiascheggiando._ Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en -sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a -donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des -académiciens, c'est tout ce que je vous demande. - -Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous. -Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant -très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense. -Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu -qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour. - -Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures -du matin. - - - - -XXXVIII - -Jeudi, janvier 1843. - - -Profitons du beau temps dès aujourd'hui. - - One homme n'eut les dieux tant à la main, - Qu'asseuré fut de vivre au lendemain. - -Donc, où vous dites «à deux heures, demain jeudi», je dis -«aujourd'hui», car il est une heure du matin. Les étoiles brillent, -et, en revenant tout à l'heure du raout ministériel, j'ai trouvé le -pavé aussi tolérable que la dernière fois. Mettez cependant vos bottes -de sept lieues, c'est le plus sûr. Si, par extraordinaire, vous étiez -sortie quand cette lettre vous arrivera, je vous attendrai jusqu'à -deux heures et demie; puis samedi, si vous ne pouvez aujourd'hui. A -une autre que vous, je dirais autre chose. Je voulais vous écrire -aujourd'hui, mais je me suis arrêté en pensant à ma promesse. J'ai -mal fait. Vous auriez dû me dire votre heure et votre jour; cela nous -eût épargné l'inconvénient de nous manquer. J'espère qu'il n'en sera -rien. Je suppose surtout que vous avez réellement envie de faire cette -promenade, car votre lettre est plus froide que les précédentes. Il y -a dans votre manière un équilibre admirable. Vous ne voulez jamais que -je sois parfaitement content, et vous prenez d'avance vos mesures pour -me faire enrager. Cela vous sera peut-être plus difficile que vous ne -pensez, car, bien que je sois malade depuis deux jours, je vois tout -couleur de rose. Hier, j'ai dîné dans une maison où, entrant tard au -milieu d'un cercle de femmes, j'ai cru d'abord vous reconnaître, et -j'en suis devenu stupide pendant un quart d'heure. Je ne tournais pas -les yeux vers cette personne qui vous ressemblait, et je réfléchissais -fort mal, comme lorsqu'on est troublé, sur ce que je devais faire: vous -reconnaître ou non. - -Enfin, par un effort désespéré, je me suis avancé vers ladite femme, -qui s'est trouvée être une Espagnole que j'ai cependant vue trois ou -quatre fois. Il ne tient qu'à elle de croire _che ha fatto colpo._ -Je vous envoie les _Sketches_ de Dickens, qui m'ont amusé autrefois. -Peut-être les avez-vous lues déjà, mais peu importe! Ainsi, à deux -heures, aujourd'hui jeudi. - - - - -XXXIX - -Paris, dimanche 16 janvier 1843. - - -Je vous remercie d'avoir pensé à me rassurer, mais je crains cette -chaleur aux joues dont vous parlez si légèrement. Je regrette bien, je -vous assure, d'avoir insisté tant pour vous procurer cette affreuse -averse. Il m'arrive rarement de sacrifier les autres à moi-même, -et, quand cela m'arrive, j'en ai tous les remords possibles. Enfin, -vous n'êtes pas malade et vous n'êtes pas fâchée; c'est là le plus -important. Il est bien qu'un petit malheur survienne de temps en -temps pour en détourner de plus grands. Voilà la part du diable faite. -Il me semble que nous étions tristes et sombres tous les deux; assez -contents pourtant au fond du cœur. Il y a des gaietés intimes qu'on ne -peut répandre au dehors. Je désire que vous ayez senti un peu de ce -que j'ai senti moi-même. Je le croirai jusqu'à ce que vous me disiez -le contraire. Vous me dites deux fois: «Au revoir!» C'est pour de -bon, n'est-ce pas? Mais où et comment? J'ai été si malheureux dans -ma dernière invention, que je suis tout à fait découragé. Je ne m'en -lierai plus qu'à vos inspirations. - -Je suis très-enrhumé ce soir, mais la pluie n'y est pour rien, je -pense. J'ai passé toute la matinée à voir des talismans et des bagues -chaldéennes, persanes, etc., dans une galerie sans feu, chez un -antiquaire qui mourait de peur que je ne les lui volasse. Pour le -tourmenter, je suis resté au froid plus longtemps que mon inclination -ne m'y portait. - -Bonsoir et au revoir bientôt. C'est à vous à commander maintenant. -Ne fût-ce que pour m'assurer que cette pluie ne vous a pas enrhumée, -découragée ni irritée, je voudrais bien vous voir. - - - - -XL - -Dimanche soir, janvier 1843. - - -Pour moi, je n'étais pas trop fatigué, et cependant, en regardant sur -la carte nos pérégrinations, je vois que nous aurions dû l'être tous -les deux. C'est que le bonheur me donne des forces; à vous, il vous -les ôte. _Wer besser liebt?_ J'ai dîné en ville et je suis allé à -un raout après. Je ne me suis endormi que très-tard, pensant à notre -promenade. - -Vous avez raison de dire que c'était un rêve. Mais n'est-ce pas un -grand bonheur de pouvoir rêver quand on le veut bien? Puisque vous -êtes dictatrice, c'est à vous de dire quand vous voudrez recommencer. -Vous dites que nous n'avons pas eu de procédés l'un pour l'autre. Je -ne comprends pas. Est-ce parce que je vous ai trop fait marcher? Mais -comment pouvions-nous faire autrement? Moi, je suis très-content de -vos procédés, et je les louerais davantage si je n'avais peur que -les éloges ne vous rendissent moins aimable à l'avenir. Quant aux -_follies_, n'y songez plus, c'est devenu une charte. Lorsque vous -trouvez à redire à quelque chose, demandez-vous si vous préféreriez -_really truly_ le contraire? J'aimerais que vous me répondissiez -franchement à cette question. Mais la franchise n'est pas trop parmi -vos qualités les plus apparentes. Vous vous êtes moquée de moi, et vous -avez pris pour un mauvais compliment ce que je vous ai dit un jour -de cette envie de dormir, ou plutôt de cette torpeur qu'on éprouve -quelquefois lorsqu'on se sent trop heureux pour trouver des mots qui -puissent exprimer ce que l'on éprouve. J'ai bien remarqué hier que -vous étiez sous l'influence de ce sommeil-là, qui vaut bien toutes les -veilles. J'aurais pu vous reprocher à mon tour vos reproches; mais -j'étais trop content intérieurement pour troubler mon bonheur. - -Adieu, chère amie; à bientôt, j'espère. - - - - -XLI - -Mercredi soir, janvier 1843. - - -J'ai attendu toute la journée une lettre de vous. Je trouvais le pavé -sec et le ciel tolérable. Mais il paraît qu'il vous faut maintenant -un soleil comme celui de jeudi dernier. Je crois, en outre, que vous -aviez besoin d'élaborer la lettre que j'ai reçue tout à l'heure. Elle -contient des reproches et des menaces, le tout très-gracieusement -arrangé comme vous savez faire. D'abord, je dois vous remercier de -votre franchise, et j'y répondrai par une franchise égale. Pour -commencer par les reproches, je trouve que vous faites une grosse -affaire pour pas grand'chose. C'est en réfléchissant sur les faits et -en les grossissant par vos réflexions que vous êtes parvenue à faire de -ce que vous appelez vous-même des _frivolités, a star chamber matter._ -Il n'y a qu'un point qui vaille la peine d'une explication. Vous me -parlez de _précédents_, et vous avez l'air de croire que je travaille -à établir des précédents avec la patience et le machiavélisme d'un -vieux ministre. Ayez un peu de mémoire et vous verrez que rien n'est -plus faux. S'il fallait argumenter d'après les précédents, j'aurais -cité celui du salon de la rue Saint-Honoré la première fois que je vous -revis; puis notre première visite au Louvre, qui faillit me coûter un -œil. Tout cela vous paraissait assez simple alors; maintenant, c'est -autre chose. Vous avez dû voir que je fais quelquefois ce qui me vient -en tête, que j'y renonce dès que j'ai la conviction que cela vous -déplaît, et que beaucoup plus souvent je me borne à penser au lieu de -faire. En voilà assez sur les reproches et les précédents. - -Quant aux menaces, croyez qu'elles me sont très-sensibles. Cependant, -bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire -encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous -faire des promesses, mais je sens qu'il me serait impossible de les -tenir. Contentez-vous donc de notre manière d'être passée, ou bien ne -nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce -d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces _frivolités_ me -les rendent plus chères et m'y font attacher une importance nouvelle. -C'est la seule preuve que vous puissiez me donner des sentiments que -vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux -tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse -mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir, mais -la condition de me transformer en statue, comme ce roi des _Mille et -une Nuits_, m'est insupportable. - -Nous venons de nous expliquer très-clairement l'un et l'autre. Vous -déciderez suivant votre sagesse si nous devons ajourner notre première -promenade à quelques années ou au premier soleil. Vous voyez que je -n'accepte pas le conseil d'hypocrisie que vous me donnez. Vous saviez -d'avance que cela m'était impossible. La seule hypocrisie dont je sois -capable, c'est de cacher aux gens que j'aime tout le mal qu'ils me -font. Je puis soutenir cet effort quelque temps, mais toujours, non. -Quand vous recevrez cette lettre, il y aura huit jours que nous ne nous -serons vus. Si vous persistez dans vos menaces, écrivez-moi tout de -suite. Ce sera de votre part une attention de bonté dont je vous saurai -gré. - - - - -XLII - -Janvier 1843. - - -Je ne m'étonne plus que vous ayez appris l'allemand si bien et si -vite: c'est que vous possédez le génie de cette langue, car vous -faites en français des phrases dignes de Jean-Paul; par exemple, -lorsque vous dites: «Ma maladie est une impression de bonheur qui est -presque une souffrance!» prosaïquement, j'espère que cela veut dire: -«Je suis, guérie et je n'étais pas bien malade.» Vous avez raison de -me gronder de n'avoir pas assez d'égards pour les malades; je me suis -bien reproché de vous avoir fait marcher, de vous avoir permis de vous -asseoir longtemps à l'ombre. Quant au reste, je n'ai pas de remords, -ni vous non plus, j'espère. Moi, je n'ai pas de souvenirs distincts, -contre mon habitude. Je suis comme un chat qui se lèche longtemps la -moustache quand il a bu du lait. Convenez que le repas dont vous parlez -quelquefois avec admiration, que le _kêf_ même, qui est supérieur -à ce qu'il y a de mieux en ce genre, n'est rien en comparaison du -bonheur «qui est presque une souffrance». Il n'y a rien de pire que -la vie d'une huître, voire même d'une huître qui n'est jamais mangée. -Vous prétendez me gâter, vous avez été tellement gâtée vous-même, que -vous vous entendez mal à gâter les autres. Votre triomphe, c'est de -les faire enrager; mais, en fait de compliments, vous m'en devriez, -je pense, pour la magnanimité dont j'ai fait preuve en me laissant -rassurer par vous. Je m'admire moi-même. Ainsi, au lieu de votre -sermon, dites-moi quelque chose de terrible à cette occasion, ou plutôt -dites-moi toutes ces folies couleur de rose que vous dites si bien. -Vous m'avez fait recommencer mon voyage en Asie mieux que je ne l'ai -fait. La machine plus rapide que le chemin de fer est toute trouvée, -nous la portons tous les deux dans nos têtes. J'ai pris le «hint», -et, depuis que j'ai reçu votre lettre, je suis allé avec vous à Tyr et -à Éphèse; nous avons grimpé ensemble dans la belle grotte d'Éphèse. -Nous nous sommes assis sur de vieux sarcophages et nous nous sommes dit -toute sorte de choses. Nous nous sommes querellés et raccommodés; tout -a été comme dans cette prairie l'autre jour. Seulement, il n'y avait -pour nous voir que de grands lézards très-inoffensifs quoique forts -laids. Je ne puis pas même, _in the mind's eye_, vous voir aussi tendre -que je voudrais; même à Éphèse, je vous vois un peu boudeuse et abusant -de ma patience. - -Vous me parliez l'autre jour de surprise que vous me feriez; -franchement, comment voulez-vous que j'y croie? Tout ce que vous pouvez -faire c'est de céder quand vous êtes à bout de mauvaises raisons. Mais -comment inventerez-vous de vous-même de donner, quand vous avez le -génie du refus? Je suis bien sûr, par exemple, que vous n'imaginerez -jamais de me proposer un jour pour nous promener. Voulez-vous lundi ou -mardi? Le ciel me donne des inquiétudes; cependant, je compte sur votre -bon démon, comme disaient les Grecs. À ce propos, je veux vous apporter -un passage d'une tragédie grecque que je vous traduirai littéralement, -et vous m'en direz votre avis. Je crois que la comédie espagnole -est restée quelque part, entre l'endroit de la Tamise où nous avons -débarqué et celui où nous nous sommes rembarqués. Je vous en apporterai -une autre. Mais, comme je tiens à ce que vous lisiez l'histoire du -comte de Villa-Mediana, je vous chercherai le petit poème du duc de -Biron. Adieu; n'ayez pas de secondes pensées et donnez-moi une place -dans les premières. Vous savez pour moi quelles sont les unes et les -autres. Faites-moi penser à vous conter une histoire de somnambule que -je voulais vous dire l'autre jour. - - - - -XLIII - -Paris, 21 janvier 1843. - - -Vous êtes bien aimable et je vous remercie de votre première lettre, -qui m'a fait encore plus de plaisir que la seconde, laquelle sent un -peu les seconds mouvements. Elle a du bon cependant. Mais écrivez donc -plus lisiblement l'allemand. J'ai bien besoin des commentaires que -vous m'offrez, commentaires verbaux s'entend, ce sont les meilleurs. -D'abord, j'ai lu _heilige Empfindung_, puis je crois qu'il faut lire -_selige._ Mais il y a deux sens. Est-ce sentiment de bonheur ou -sentiment passé, mort; feu sentiment? Si je vous avais vue écrivant, -j'aurais probablement deviné à votre expression ce que vous vouliez -dire. Double coquetterie de votre part, coquetterie d'écriture, -coquetterie d'obscurité. Hélas! vous me croyez plus savant que je ne -suis en matière de toilette. J'ai cependant mes idées très-arrêtées -sur ce point; je vous les soumettrai, si bon vous semble; mais je ne -comprends pas la plupart des belles choses qu'il faut admirer, à moins -qu'on ne me les démontre; vous m'expliquerez et je comprendrai tout -de suite, je vous assure. Mais quand et comment? ces deux questions -me préoccupent autant que votre pourquoi et pour qui! N'avez-vous pas -regretté un peu les beaux jours passés au soleil de printemps? Aucun -danger pour les merveilles de bottines! Si vous me dites que vous y -avez pensé et que vous y pensez, vous me ferez prendre patience; mais -il faudra plus que penser, il faudra résoudre. Je n'ai nulle envie de -vous rappeler vos promesses; car j'espère que vous ajouterez à votre -bonne foi à les remplir de bonne grâce, de ne pas les faire trop -attendre. J'ai été tellement consterné par cette averse et ce qui -s'ensuit, que je suis devenu tout confit en douceur et en abnégation de -moi-même. J'ai maintenant assez de confiance en vous pour croire que -vous ne vous en prévaudrez pas pour devenir tyrannique. Vous y avez, -je crains, de grandes dispositions; ç'a été mon défaut autrefois: je -dis la tyrannie, mais j'en suis corrigé, je m'en flatte. Adieu donc, -_dearest!_ Pensez donc un peu à moi. - - - - -XLIV - -27 janvier 1843. - - -Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été -obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers -cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en -fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait -que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous -êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus -simple de nous voir?--Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait -qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous -causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et -j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait -bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par -conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt -à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et -tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération -dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère -contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore -votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni -beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est -presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des -nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là? Il est vrai -que vous êtes _escarmentada_ du temps nébuleux. Mais, en prenant nos -précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable? -Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez -vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est -ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont -vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine -commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en -sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous -savoir _cross_ que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si -vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi, -pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire -mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant. -Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais -tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque -chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si -longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je -devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite -que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et, -ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un -plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond -que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus -heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés. -J'en excepte la dernière, et celle-là, je voudrais l'effacer au plus -vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque -d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les -ratifications jeudi soir. - - - - -XLV - -Paris, 3 février 1843. - - -Ce beau temps ne vous fait-il donc pas penser à Versailles, et, par -conséquent, ne vous donne-t-il pas envie de rire? Si vous aviez un peu -de logique, vous n'auriez point ri. En effet, vous n'ignorez pas que -Versailles est le chef-lieu du département de Seine-et-Oise, qu'il -y a des autorités chargées de protéger le faible et qu'on y parle -français. En un tel pays, vous seriez aussi en sûreté qu'à Paris. -De plus, le but que vous vous proposez, c'est de vous promener sans -rencontrer des badauds de votre connaissance. À Versailles, un jour que -le musée n'est pas ouvert, vous êtes sûre de ne trouver personne. Je -ne parle ni de l'air ni de la beauté des lieux, qui ont leur mérite et -qui influent toujours sur la nature des idées. Je suis persuadé, par -exemple, qu'à Versailles, vous n'auriez point eu cette colère rentrée -de l'autre jour; je vous en crois parfaitement guérie, car la fin de -votre lettre m'a paru de votre bon génie. Le commencement sentait un -peu votre diable. Je vous écris en hâte. Je suis accablé de commissions -et je vais bien m'ennuyer. Pensez un peu à moi, et ne vous fâchez pas. -Ne riez pas trop en y pensant. - - - - -XLVI - -Paris, 7 février 1843. - - -Veuillez me permettre un calcul très-simple, et tout sera dit sur -Versailles. C'est donc très-difficile, une promenade d'une heure dans -un si beau jardin? Or, ce jour de grand brouillard, n'avons-nous pas -passé deux heures au musée ensemble? J'ai dit. - -Vous me faites rire avec les commissions qu'on me donne, à ce que vous -supposez. Bien que celles-ci ne me manquent pas, les commissions dont -je vous parlais sont des réunions où plusieurs personnes ne font pas -la besogne que ferait un seul beaucoup mieux. Ne croyez pas être la -seule qui fasse des commissions. J'ai couru tout Paris pour acheter des -robes et des chapeaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander -un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de madame -de M ***. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal -travesti? Une Écossaise et une Cracovienne sont en route. J'ai une -bergère; il me faut encore un autre déguisement. Voici le signalement: -l'aînée est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très-jolie, -expression gaie. L'autre est très-grande, très-blanche, prodigieusement -belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien. J'en voudrais faire une -bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre. - -Je me demande pourquoi vous me semblez si embellie, et je ne puis -trouver de réponse satisfaisante. Est-ce parce que vous avez l'air -moins effarouché? Cependant, la dernière fois, vous me faisiez penser -à un oiseau qu'on vient de mettre en cage. Vous m'avez vu trois mines, -je ne vous en connais que deux. L'effarouchement est une sorte de dépit -radieux que je n'ai vu qu'à vous. - -Vous m'accusez à tort d'être mondain; depuis quinze jours, je ne suis -sorti qu'une fois le soir pour faire une visite à mon ministre. J'ai -trouvé toutes les femmes en deuil, plusieurs avec des mantilles; non, -des barbes noires qui les font ressembler à des Espagnoles; cela m'a -paru fort joli. Je suis d'une tristesse et d'une maussaderie étranges. -Je voudrais bien vous chercher querelle, mais je ne sais sur quoi. Vous -devriez m'écrire des choses très-aimables et très-senties, je tâcherais -de me figurer votre mine en les écrivant, et cela me consolerait. - -Mon roman vous amuse-t-il? Lisez la fin du deuxième volume: _M. -Yellowplush._--C'est une assez bonne charge, à ce qu'il me semble. -Adieu, écrivez-moi bientôt. - -Je rouvre ma lettre pour vous prier de remarquer que le temps a l'air -de se rasséréner. - - - - -XLVII - -Paris, dimanche 11 février 1843. - - -Je ne sais trop si je dois croire pieusement tout ce que vous me dites, -dans votre lettre, de votre indisposition et des affaires qui vous -retiennent. Au milieu de toutes les choses aimables que vous me dites, -je crois que vous n'avez guère envie de me voir. Me trompé-je, ou bien -est-ce que je suis si peu habitué à vos douceurs, que je ne puis les -croire vraies? Mardi, serez-vous guérie? serez-vous libre? serez-vous -d'aussi bonne humeur que mercredi passé? Hier, dans l'après-midi, il -a fait un temps superbe; peut-être serons-nous autant favorisés mardi -prochain, si mon baromètre ne m'abuse. J'ai quelque chose pour vous qui -vous paraîtra fort bête peut-être. Depuis que je ne vous ai vue, j'ai -beaucoup couru le monde, et fait quantité de bassesses académiques. -J'en avais perdu l'habitude, et cela m'a fort coûté; mais je crois -que je m'y referai assez vite. Aujourd'hui, j'ai vu cinq illustres -poètes ou prosateurs, et, si la nuit ne m'eût surpris, je ne sais si je -n'aurais pas achevé tout d'un trait mes trente-six visites. Le drôle, -c'est quand on rencontre des rivaux. Plusieurs vous font des yeux à -vous manger tout cru. Je suis, au fond, excédé de toutes ces corvées, -et je serais heureux de tout oublier pendant une heure avec vous. - - - - -XLVIII - -11 février 1843. - - -Cette neige ne se charge-t-elle pas toute seule de dire non, sans -que vous vous en mêliez? Cela devrait vous guérir de cette mauvaise -habitude de négation. Le diable est bien assez méchant sans que vous -alliez sur ses brisées. J'ai beaucoup souffert la nuit passée. J'ai eu -la fièvre et des élancements très-douloureux. Ce soir, je vais assez -bien. Il me semble que, dans votre billet, vous cherchez le moyen de -me faire quelque querelle sur notre promenade. Qu'a-t-elle eu de si -malheureux, si vous ne vous êtes pas enrhumée? et je vous ai fait -marcher si vite, que je n'en ai guère d'inquiétude. Vous aviez un air -de santé et de force qui faisait plaisir à voir. Et puis vous perdez -peu à peu quelque chose de votre contrainte. Vous gagnez de tout -point à ces promenades, sans parler de la variété de connaissances -archéologiques que vous acquérez, sans vous en donner la peine. Vous -voilà déjà passée maîtresse en matière de vases et de statues. Chaque -fois que nous nous rencontrons, il y a une croûte de glace à rompre -entre nous. Je trouve qu'au bout d'un quart d'heure seulement nous -reprenons notre dernière causerie au point où nous l'avions laissée. -Mais, si nous nous voyions plus souvent, sans doute il n'y aurait plus -de glace du tout. Que préférez-vous, la fin ou le commencement de nos -rencontres? - -Vous ne m'avez pas remercié de ne pas vous avoir dit un mot de -Versailles. J'y ai pensé souvent, je vous jure. J'avais quelque chose -à vous montrer que j'ai oublié. C'est de l'_auld langsyne._ Voyons, -devinez si vous pouvez. J'oublie en vous voyant ce que je voulais dire; -j'ai noté un sermon à vous faire à l'endroit de vos jalousies de votre -frère: de la façon dont je conçois votre rôle de sœur, vous devriez -souhaiter à votre frère quelque belle et bonne passion. Remarquez que -vous ne pourrez jamais rien empêcher, et que, si vous ne devenez pas -confidente heureuse, ou du moins résignée, vous êtes prédestinée à -devenir étrangère. Adieu. Mon doigt me fait un mal de chien, mais on me -dit que c'est bon signe. Je vais penser à vos pieds et à vos mains pour -faire diversion. Vous n'y pensez guère, je crois. - - - - -XLIX - -17 février 1843. - - -Que j'aie été injuste envers vous, cela est possible et je vous -en demande pardon; mais vous ne vous mettez pas assez à ma place; -et, parce que vous ne sentez pas comme moi, vous voudriez, ce qui -est impossible, que je ne sentisse qu'à votre manière. Peut-être -devriez-vous me savoir plus de gré que vous ne faites de tous mes -efforts pour vous ressembler. Je ne comprends rien à la mine que vous -m'avez faite aujourd'hui. Au reste, à ne s'attacher qu'à la lettre, -il y a longtemps que je vois que vous m'aimez mieux de loin que de -près. Mais ne parlons plus de cela maintenant. Je veux seulement vous -dire que je ne vous fais aucun reproche, que je ne suis pas mécontent -de vous, et que, si je suis triste quelquefois, vous ne devez pas -croire que je suis en colère. J'ai de vous une promesse, vous pensez -bien que je ne l'oublierai pas. Je ne sais si je vous la rappellerai. -Il n'y a rien que je déteste tant que les querelles, et assurément -il en faudrait une pour vous redonner de la mémoire. Rien de ce qui -vous fait de la peine ne me donnera de plaisir; ainsi, j'accepte le -programme que vous m'annoncez. Nous avons eu, en effet, une heureuse -inspiration l'autre jour. Quelle neige et quelle pluie! Quel chagrin si -vous m'aviez remis à aujourd'hui! Vous craignez toujours les premiers -mouvements; ne voyez-vous pas que ce sont les seuls qui vaillent -quelque chose et qui réussissent toujours? Le diable est lent, je -crois, de son naturel et se décide toujours pour le plus long chemin. -Ce soir, je suis allé aux Italiens, où je me suis assez amusé, bien -qu'on ait fait un succès de claqueurs à mon ennemie madame Viardot. - -J'ai reçu des livres d'Espagne que j'attendais pour travailler à -quelque chose; en sorte que je suis assez in _high spirits_ pour le -moment. Je souhaite que vous pensiez un peu à moi, et surtout que -nous pensions ensemble. Adieu; je suis charmé que ces épingles vous -plaisent. J'avais craint qu'elles ne vous eussent inspiré du mépris; -mais, malgré le plaisir que j'aurais à vous les voir porter, ne mettez -pas le châle bleu la première fois. Vous avez dit avec beaucoup de -raison qu'il était trop voyant. - - - - -L - -Paris, lundi soir, février 1843. - - -Si je ne craignais de vous gâter, je vous dirais tout le plaisir que -m'ont causé votre lettre, la toute gracieuse promesse que vous me -faites, et surtout cette impatience de voir revenir le temps sec. -N'est-ce pas une grande folie de votre part de vouloir prendre des -termes fixes pour nos promenades, comme si nous pouvions jamais être -assurés d'un jour? N'avais-je pas bien raison de dire: le plus souvent -que vous pourrez? Il faut toujours supposer, quand il y aura du beau -temps pendant deux jours, qu'il pleuvra deux mois de suite après. -Qu'importe, si, au bout de l'année, nous nous trouvons en avance de -quelques jours de promenade? Votre lettre est, en effet, toute de -premier mouvement; c'est pour cela que je l'aime tant. Je crains -seulement que vous n'ayez de si bonnes dispositions que parce que nous -ne pouvons en profiter. Cependant, vos bonnes promesses me rassurent -un peu, et vous auriez trop de reproches à vous faire si vous ne les -teniez pas. Vous m'avez fait venir toute sorte de pensées, l'autre -soir aux Italiens, avec votre costume couleur d'arc-en-ciel. Mais vous -n'avez pas besoin de coquetterie avec moi. Je ne vous aime pas mieux en -arc-en-ciel qu'en noir... - -En vérité, avez-vous été furieuse contre moi par réflexion? Alors, ce -serait un premier mouvement qui aurait été mauvais pour moi l'autre -jour, et cela me ferait peine et plaisir. Je saurai lequel des deux en -vous voyant. - -Je connais la superstition des couteaux et des instruments tranchants, -mais point celle des piquants. J'aurais cru, au contraire, que cela -signifiait attachement, et c'est cela peut-être qui m'a fait choisir -les épingles. Vous rappelez-vous que vous n'avez pas voulu me laisser -ramasser les vôtres chez madame de P...? J'ai cela encore sur le cœur -avec bien d'autres griefs contre vous. Je vous les pardonne tous -aujourd'hui, mais je les retrouverai aussi révoltants lorsque vous y -en aurez ajouté d'autres. C'est un grand malheur que de ne pouvoir -oublier. J'écris aujourd'hui comme un chat, je ne puis encore tailler -ma plume, et je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage. Il est -presque aussi intelligible que ce que vous écrivez en blanc. Je suppose -que vous allez fort dans le monde ce carnaval. En rangeant ma table, -je m'aperçois que je ne suis point allé à un bal chez le directeur de -l'Opéra. Où est le bon temps où j'y prenais plaisir? Maintenant, tout -cela m'ennuie horriblement. Ne vous semblé-je pas bien vieux? - -Le temps a l'air de vouloir se remettre, mais je n'ose rien dire. J'ai -juré de vous laisser toute liberté.--Théodore Hook est mort. Avez-vous -lu _Ernest Maltravers_ et _Alice_, de Bulwer? Il y a des tableaux -charmants d'amour jeune et d'amour vieux. Je les ai tous les deux à -votre service. - - - - -LI - -Jeudi soir, février 1843. - - -Je cherche vainement dans vos dernières paroles quelque chose qui me -soulage en m'irritant contre vous, car la colère serait un soulagement -pour moi. J'ai brûlé votre lettre, mais je me la rappelle trop bien. -Elle était très-sensée, peut-être trop, mais très-tendre aussi. -Depuis huit jours, j'ai tant d'envie de vous revoir, que j'en viens -à regretter nos querelles mêmes. Je vous écris, savez-vous pourquoi? -C'est que vous ne me répondrez pas et que cela me mettra en colère, et -tout vaut mieux que le découragement où vous m'avez laissé. Rien n'est -plus absurde, nous avons eu parfaitement raison de nous dire adieu. -Nous comprenons si bien l'un et l'antre les choses raisonnables, que -nous devrions agir le plus raisonnablement du monde. Mais il n'y a de -bonheur, à ce qu'il paraît, que dans les folies et surtout dans les -rêves. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je n'ai jamais cru, sinon -cette fois, à la persistance de nos querelles. Mais il y a dix jours -que nous nous sommes séparés d'une manière presque solennelle qui m'a -effrayé. Étions-nous plus irrités que d'ordinaire, plus clairvoyants? -nous aimions-nous moins? Il y avait certainement entre nous, ce -jour-là, quelque chose que je ne me rappelle pas distinctement, mais -qui n'avait jamais existé. Les petits accidents viennent après les -grands. En même temps que je vous disais adieu, mon cousin changeait -son jour aux Italiens, et je pense que je ne vous y rencontrerai plus -le jeudi. Je me rappelle aussi que vous avez dit prophétiquement que je -vous oublierais pour l'Académie, et c'est devant l'Académie que nous -nous sommes quittés. Tout cela est fort bête, mais cela m'obsède, et je -meurs d'envie de vous revoir, ne fût-ce que pour nous quereller. - -Vous enverrai-je cette lettre? je ne sais trop. Hier, je suis allé, sur -la foi d'un vers grec, à Saint-Germain-l'Auxerrois. Vous rappelez-vous -quand nous nous devinions toujours? - -Adieu; répondez-moi. Je me sens un peu soulagé pour vous avoir écrit. - - - - -LII - -Jeudi matin, février 1843. - - -Hélas! oui, c'est ce pauvre Sharpe[1] qui vient d'être frappé d'une -façon si soudaine et si cruelle. Je suis sans nouvelles de lui depuis -le 5; si vous connaissez quelqu'un à Londres qui puisse m'en donner de -certaines, veuillez lui écrire, et savoir quel est son état, quelles -espérances restent encore. Peut-être connaîtriez-vous sa sœur. Je -suppose que c'est chez elle que vous l'avez vu. Malgré vous-même, les -seconds mouvements ne paraissent que trop dans votre lettre. Il y a -cependant de ces petites phrases tout aimables qui vous échappent à -votre insu. Vous vous donnez beaucoup de peine pour être mauvaise, et -vous n'y parvenez qu'à force d'application. - -Avez-vous réfléchi quelquefois comme c'est une invention admirable, -de mettre dans un beau palais des tableaux et des statues, et d'y -laisser promener le monde? Malheureusement, on va fermer ce beau lieu -pour y mettre de vilaines croûtes modernes. Cela ne vous fait-il -pas de la peine? Croyez-moi, allons faire nos adieux à toutes ces -vieilles statues. Le samedi est un jour admirable, car il n'y vient -que des Anglais peu gênants pour ceux qui aiment à regarder de près -les tableaux. Que vous semble de samedi, c'est-à-dire après-demain? Ce -sera le dernier samedi. Ce mot de dernier me fait de la peine. Ainsi -donc, à samedi. Vous me parlez de vos remords pour mon œil. De quelle -espèce sont vos remords? l'accident pouvait s'éviter de deux manières: -je pouvais ne pas compromettre mon œil, vous pouviez le ménager. -C'est, je pense, pour le dernier fait que vous avez des remords, du -moins que vous devez en avoir eu avant les seconds mouvements. Si vous -ne m'écrivez pas, je vous attendrai samedi à deux heures devant la -_Joconde_, à moins d'un temps horrible; mais il fera beau, je l'espère, -et, s'il survenait quelque contre-temps, ce serait assurément votre -faute. - -Pourquoi vous servez-vous de papier si petit, et pourquoi -m'écrivez-vous trois lignes seulement, dont deux pour me quereller? -Qu'importe que l'on vive plus vite, pourvu que l'on soit plus heureux! -N'est-ce pas quelque chose que d'avoir des souvenirs au lieu d'années -de chrysalide dont on ne se souvient plus? - - -[1] M. Sutton Sharpe, avocat anglais très-distingué. - - - - -LIII - -Paris, février 1843. - - -Il m'est arrivé bien souvent dans ma vie de faire en rechignant des -choses que j'ai été bien aise ensuite d'avoir faites. Je désire -qu'il vous arrive comme à moi. Supposez que le contraire fût arrivé: -n'auriez-vous pas éprouvé un peu d'impatience d'être venue seule? -N'auriez-vous pas eu, laissez-moi le croire, quelque inquiétude -de m'avoir fait de la peine? Considérez maintenant avec quelque -orgueil cette étrange influence que deux fois vous avez eue sur ma -pensée et sur mes résolutions. Tout le mal, c'est d'avoir eu un peu -d'incertitude. N'admirez-vous pas comme moi cette étrange coïncidence -(je ne dirai pas sympathie, pour ne pas vous déplaire) de nos pensées? -Vous rappelez-vous qu'autrefois nous fîmes une expérience presque aussi -miraculeuse? et dernièrement encore, près d'un poêle dans le musée -espagnol, vous avez lu dans ma pensée aussi vite que je pensais. Il y a -longtemps que je soupçonne quelque chose de diabolique en vous. Je me -rassure un peu en pensant que j'ai vu vos deux pieds et que vous n'avez -pas le _cloven foot._ Pourtant, il se pourrait que, sous ces bottines, -vous m'eussiez caché une petite griffe. Tâchez donc de me rassurer. - -Adieu. Voici le livre dont je vous ai parlé. - - - - -LIV - -Paris, 9 février 1843. - - -J'étais inquiet de ne pas recevoir un mot de vous, non que je -craignisse _un second mouvement_, mais je vous croyais souffrante et je -me reprochais cette longue promenade et notre retour par le vent et la -pluie. Heureusement, c'est la poste qui a fait son dimanche et m'a fait -attendre votre lettre. Bien que je souffrisse beaucoup de ce retard, -je ne vous ai pas accusée un seul moment. Je suis bien aise de vous le -dire, pour que vous sachiez que je me corrige de mes défauts en même -temps que vous des vôtres. Au revoir donc et à bientôt. Je n'ai plus -mal à l'œil. Le vôtre, je pense, est toujours aussi brillant. Comme on -se fait des monstres de tout! N'aurions-nous pas eu tort de ne pas nous -être revus? - -Je suis bien triste et tourmenté. Un de mes amis intimes, que je -voulais aller voir à Londres, vient d'être atteint de paralysie. Je ne -sais encore s'il vivra, ou, ce qui serait pire que la mort, s'il ne -demeurera pas longtemps dans cet affreux état d'insensibilité où cette -maladie réduit les esprits les plus distingués. Je me demande si je ne -devrais pas aller le voir tout de suite. - -Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi quelque chose de tendre qui me -fasse oublier ces tristes pensées. - - - - -LV - -Paris, 27 février 1843. - - -Nos lettres se sont croisées et j'ai été tranquillisé plus tôt que je -n'espérais. Je vous en remercie. Votre lettre m'a fait grand plaisir -par ce qu'elle me dit, quoique en style fort énigmatique. Ce verbe que -vous redoutez si fort a toujours un son bien doux, même quand il est -accompagné de tous ces adverbes dont vous savez si bien l'entortiller. -Moquez-vous de ma tristesse et de la mine que je faisais sur les -ruines de Carthage. Marius, assis comme nous, rêvait peut-être qu'il -rentrerait dans Rome, et moi, je ne voyais guère d'espérance dans mon -avenir. Vous m'effrayez, chère amie, en me disant que vous n'osez plus -écrire et que vous aurez plus de courage pour parler. Lorsque nous -sommes ensemble, c'est le contraire que vous dites. N'en résultera-t-il -pas que vous ne me parlerez plus et que vous ne m'écrirez plus? Vous -étiez fâchée contre moi, m'avez-vous dit. Était-ce bien juste de votre -part et l'avais-je mérité? N'avais-je pas votre promesse et aussi un -peu votre exemple? En êtes-vous restée aveugle? Avez-vous conservé un -souvenir désagréable? Êtes-vous encore fâchée? Voilà ce que je voudrais -savoir et ce que vous ne me direz sans doute pas. - -Je commence à vous savoir par cœur, et je crois que c'est ce qui -m'attriste souvent. Il y a en vous un mélange d'oppositions et de -contradictions si étrange, qu'il y a pour faire enrager un saint. . . - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai appris hier une bien triste nouvelle. Le pauvre Sharpe est mort -mercredi dernier. J'ai reçu la nouvelle de sa mort au moment où je -le croyais non-seulement hors de tout danger, mais sur le point de -reprendre ses occupations ordinaires. Je ne m'accoutume pas à l'idée -de ne plus le voir. Ilme semble que, si j'allais à Londres, je le -retrouverais. . . . . . . - - - - -LVI - -Jeudi soir, 1er mars 1843. - - -J'avais bien peur de ne pouvoir vous voir samedi, et je me promettais -de vous bien gronder pour n'avoir pas voulu l'autre jour. Mais je suis -parvenu à me débarrasser de tous les empêchements. À samedi donc. Il y -a bien longtemps que nous n'avons eu de querelle. Ne trouvez-vous pas -que cela est bien doux et bien préférable à nos colères d'autrefois, -qui n'avaient de bon que les raccommodements? Je vous trouve toujours -cependant un défaut: c'est de vous rendre si rare. À peine nous -voyons-nous une fois en quinze jours. Chaque fois, il semble qu'il -y ait une glace nouvelle à rompre. Pourquoi ne vous retrouvé-je pas -telle que je vous ai quittée? Si nous nous voyions plus souvent, cela -n'arriverait pas. Je suis pour vous comme un vieil opéra que vous -avez besoin d'oublier pour le revoir avec quelque plaisir. Moi, au -contraire, il me semble que je vous aimerais davantage vous voyant -tous les jours. Montrez-moi que j'ai tort, et dites-moi un jour bien -proche pour nous revoir. C'est le 14 mars que mon sort se décide à -l'Académie. Le raisonnement me dit d'espérer, mais je ne sais quel -sentiment de seconde vue me dit tout le contraire.--En attendant, je -fais des visites fort consciencieusement. Je trouve des gens fort -polis, fort accoutumés à leurs rôles et les prenant très au sérieux; je -fais de mon mieux pour prendre le mien aussi gravement, mais cela m'est -difficile. Ne trouvez-vous pas drôle qu'on dise à un homme: «Monsieur, -je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je -vous vaux bien,» et autres facéties? Il faut traduire cela en termes -honnêtes et variés, suivant les personnes. Voilà le métier que je fais -et qui m'ennuierait fort s'il se prolongeait. Le là correspond aux ides -de mars, jour de la mort de mon héros, feu César. Cela est _ominous_, -n'est-ce pas? - - - - -LVII - -Paris, vendredi matin, 13 mars 1843. - - -Voici votre cravate. Elle s'est retrouvée samedi dernier dans -l'antichambre de Son Altesse royale monseigneur le duc de Nemours. -Personne ne m'a demandé d'explications de sa présence dans ma poche. -Je vous l'aurais envoyée plus tôt si je n'avais voulu ajouter le désir -de retrouver votre propriété à celui de me donner de vos nouvelles. Je -constate que, bien que le premier soit très-vif, il n'a pu triompher de -l'indifférence que vous avez sur le second point. Pourquoi avez-vous si -grand'peur du froid? Il me semble que nous avons fait une fois un essai -de neige qui n'a pas trop mal réussi. Voici le dégel qui va rendre les -rues impraticables pour je ne sais combien de temps. Répondez-moi vite. -Je vois avec peine que vous aimez à tourmenter. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -LVIII - -Paris, 11 mars 1843. - - -C'est une grosse faute et presque un crime que de ne pas profiter du -temps admirable qu'il fait. Que diriez-vous d'une grande promenade pour -demain jeudi? Vous deviez m'avertir la première, mais vous vous en -gardez bien. Il faut absolument que nous allions saluer les premières -feuilles. Elles poussent à vue d'œil. Je pense aussi à l'influence -que le soleil exerce sur votre humeur, à ce que vous m'avez dit. Je -voudrais en faire l'épreuve. Moi, je vous aime dans tous les temps; -mais je crois que le bonheur de vous voir est plus bonheur avec du -soleil. Adieu. - - - - -LIX - -Paris, samedi soir, mars 1843. - - -Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la -pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de -particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous. -Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent, -et toujours sans que ma résignation me profite. - -Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale -me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de -responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me -repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui -n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet -qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble -un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je -suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il -doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me -semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans _nous_, vous ne -cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me -paraît triste. - -Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il -est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je -tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez -causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre -est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des -preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens -sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle. -L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling. -Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus -tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la -vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que -je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi, -à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous -êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour -quelque chose? _That is the question._ Quels pardons avez-vous à me -demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents, -qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que -j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre -dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous -alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans -quelques jours. - -Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en -belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui. - - - - -LX - -Jeudi soir, 15 mars 1843. - - -Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais -à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils -s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui -souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du -coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en -aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des -courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier -amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le -bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est -un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard -des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous -voulez que nous nous voyions. - -J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade. - -Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon -Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa -prédiction menaçante. - -Adieu, _dearest friend!_ Entre mes épreuves à corriger, mon rapport -à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours, -je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais -d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses. - - -[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française. - - - - -LXI - -17 mars 1843. - - -Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je -veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que -vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les -quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, -éreinté, démoralisé et complètement _out of my wits._ Puis Arsène -Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation -de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes -à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; -tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au -haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des -grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse -histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont -black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds -partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire -ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? -Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me -fait désirer avidement de vous voir. Au moins, nous sommes sûrs l'un -de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les -reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque -vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours. - - - - -LXII - -Lundi soir, 21 mars 1843. - - -Je suis très-triste et j'ai des remords de ma fureur d'aujourd'hui. La -seule excuse que j'y trouve, c'est que la transition entre notre halte -délicieuse dans cette espèce d'oasis si étrange et notre promenade -a été trop brusquée, c'est tomber du ciel en enfer. Si je vous ai -affligée, j'en suis aussi repentant que possible, mais j'espère que -je ne vous ai pas fait autant de peine que j'en ressentais. Vous -m'avez souvent reproché d'être indifférent à tous; je suppose que vous -vouliez dire seulement que j'étais peu démonstratif. Lorsque je sors -de ma nature, c'est que je souffre beaucoup. Convenez aussi qu'il est -bien triste, après tant de temps passé ensemble, après être devenus -l'un pour l'autre ce que nous sommes, de vous voir toujours défiante -pour moi. Le temps a été aujourd'hui comme notre humeur. Ce soir, le -voilà rétabli, je pense. Les étoiles sont plus brillantes que jamais. -Organisons quelque course moins orageuse. Adieu, plus de querelles; je -tâcherai d'être plus raisonnable, tâchez d'être plus à vos premiers -mouvements. - - - - -LXIII - -Mars 1843. - - -Moi, j'étais fatigué comme si j'avais fait quatre ou cinq lieues -à pied, mais d'une fatigue si agréable, que je voudrais la sentir -encore; tout nous a si bien réussi, que, bien que je sois accoutumé -à voir réussir un plan bien combiné, je partage votre étonnement. -Être si libre et si loin du monde, et cela par les bienfaits de la -civilisation, n'est-ce pas amusant? Savez-vous pourquoi je n'ai pris -qu'une fleur de ces jacinthes si jolies et si blanches, c'est que je -voulais en garder pour une autre fois; qu'en dites-vous? D'ailleurs, -en regardant sur ma carte, j'ai vu que nous avions fait une faute de -géographie. Nous nous sommes trompés d'environ un quart de lieue; nous -devions aller plus loin; mais ne regrettons rien, une autre fois nous -ferons mieux. Pour une reconnaissance, tout n'a pas été mal. Vous avez -été surtout excellente. Vous ne m'apprenez rien en me disant que -vous m'avez rendu ce que je vous ai donné; mais vous me faites presque -autant de plaisir en me le disant, car cela me prouve que vous ne -pensiez pas les cruelles choses que vous m'avez dites dans un de nos -jours néfastes. Je les oublie tout à fait aujourd'hui; oubliez aussi -mes colères et mes injures. Vous me demandez si je crois à l'âme. -Pas trop. Cependant, en réfléchissant à certaines choses, je trouve -un argument en faveur de cette hypothèse, le voici: Comment deux -substances inanimées pourraient-elles donner et recevoir une sensation -par une réunion qui serait insipide sans l'idée qu'on y attache? Voilà -une phrase bien pédantesque pour dire que, lorsque deux gens qui -s'aiment s'embrassent, ils sentent autre chose que lorsqu'on baise -le satin le plus doux. Mais l'argument a sa valeur. Nous parlerons -métaphysique, si vous voulez, la première fois. C'est un sujet que -j'aime beaucoup, car on ne peut jamais l'épuiser. Vous m'écrirez, -n'est-ce pas, avant lundi, en me disant où nous nous trouverons? Il -faut être là-bas à une heure, non à une demi-heure. Vous vous en -souviendrez; par conséquent, il faut nous mettre en marche à une -demi-heure. Tout cela n'est-il pas clair? - -Il est quatre heures et demie, et il faut que je me lève avant dix -heures. - - - - -LXIV - -Lundi soir. Mars 1843. - - -Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce -que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une -espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, -si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce -qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre -insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui -est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, -m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que -votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que -je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas -être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de -bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît. - -Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter -de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui -céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons -mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon -bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules -d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi -de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc -insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment -d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, -qui, ce matin par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune -_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive -que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous -avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. -Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais -m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que -j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui -me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas -seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre -de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans -doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous -voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le -froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effraye-t-il pas? Je ne sais -si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du -conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité. - - - - -LXV - -Vendredi, 29 mars 1843. - - -Je sens, par une de ces intuitions _of the mind's eye_, que le temps -sera beau encore pour quelques jours, mais qu'il se gâtera pour -longtemps. D'un autre côté, notre promenade de l'_autre_ jour, ayant -été à peu près manquée, doit être considérée comme non avenue. Les ours -seuls en ont profité. Je leur envie l'intérêt que vous leur portez, -et j'ai le dessein de me faire faire un costume qui me donne une -partie de leurs charmes. Jusqu'à présent, nous avons toujours marché -de l'est au sud. Il me semble que nous pourrions essayer de la marche -contraire. Nous irions chercher d'abord notre barrière et le ruisseau -peu limpide qui coule auprès. Nous finirions par où nous commençons -ordinairement. Le diable, c'est que j'ai à travailler dans ce moment -plus que d'ordinaire. Cependant, si vous pouviez samedi, à trois -heures, nous ferions notre voyage de découverte jusqu'à cinq heures et -demie; sinon, il faudrait ajourner à lundi, ce qui serait bien long. Si -vous saviez comme vous étiez gentille l'autre jour, vous ne voudriez -jamais être taquine comme vous l'êtes quelquefois. J'aurais voulu vous -voir encore plus franche; mais il me semblait pourtant que vos pensées -étaient toutes révélées pour moi, bien que vos paroles fussent plus -entortillées que l'Apocalypse. Je voudrais que vous eussiez la centième -partie du plaisir que j'ai à vous voir penser. Pour moi, c'était un -bonheur si grand, que je crains trop qu'il ne soit pas partagé. Il y -a deux personnes en vous. Vous n'êtes plus comme Cerbère, vous voyez. -De trois, vous voilà réduite à deux. L'une, qui est la meilleure, -est tout cœur et toute âme. L'autre est une jolie statue bien polie -par le monde, bien drapée de soie et de cachemire; c'est un charmant -automate dont les ressorts sont le plus habilement arrangés qui se -puissent voir. Lorsqu'on croit parler à la première, on trouve la -statue. Pourquoi faut-il que cette statue soit si gentille! Autrement, -j'espérerais que, comme les vieux chênes d'Espagne, vous perdriez votre -écorce en vieillissant. - -Il vaut mieux que vous restiez telle que vous êtes, mais que la -première personne commande davantage à son automate. Voilà bien des -métaphores où je m'embrouille. - -Je pense en ce moment à une main blanche. Il me semblait que j'avais -envie de vous gronder. Mais je ne me rappelle plus bien le pourquoi. -C'est moi maintenant qui ai des courbatures. J'étais accablé en -rentrant l'autre jour, et je n'ai pas, comme vous, la ressource de -dormir douze heures. Il est vrai que je tiens moins que vous à ne -pas m'user. J'espère avoir une lettre de vous demain, mais vous -m'en écrirez une autre pour me dire si samedi ou lundi... Troisième -combinaison: samedi jusqu'à quatre heures, et lundi de deux heures à -cinq, Ce serait une perfection, ce me semble. Il faudrait que j'eusse -votre réponse samedi avant midi. - - - - -LXVI - -Vendredi soir, 8 avril. - - -J'ai depuis deux jours une horrible migraine, et vous m'écrivez toute -sorte de méchancetés. Le pire, c'est que vous n'avez pas de remords, -et j'avais quelque espoir que vous en auriez. Je suis si accablé, -que je n'ai pas même la force de vous dire des injures. Quel est -donc ce miracle dont vous parlez? Le miracle serait de vous rendre -moins entêtée, et je ne le ferai jamais. Cela est trop au-dessus de -mon pouvoir. Il faudra donc attendre à lundi pour savoir le mot de -l'énigme, puisque vous ne pouvez demain. Savez-vous qu'il y aura -huit jours que nous ne nous sommes vus? Il y avait longtemps que -nous n'avions tant attendu. En revanche, il faudra faire une longue -promenade et tâcher quelle se passe sans disputes. À deux heures, si -vous voulez bien. Je compte précisément sur le soleil. Votre pensée de -Wilhelm Meister est assez jolie, mais ce n'est qu'un sophisme, après -tout. - -On pourrait dire avec presque autant d'exactitude que le souvenir -d'un plaisir est une espèce de peine. Cela est vrai surtout des -demi-plaisirs, je veux dire de ceux qui ne sont pas partagés. Vous -aurez ces vers si vous y tenez. Vous aurez même votre portrait en -Turquesse, que j'ai un peu arrangé. Je vous ai mis un narghilé à la -main pour plus de couleur locale. Quand je dis vous aurez tout cela, -je veux dire en payant. Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce, -songez que j'ai une terrible vengeance. On m'a demandé aujourd'hui un -dessin pour un album qui se vendra au profit du tremblement de terre. -Je donnerai votre portrait. Qu'en dites-vous? Je me demande quelquefois -comment je ferai dans cinq ou six semaines d'ici, quand nous ne nous -verrons plus. Je ne m'accoutume pas à cette idée-là. - - - - -LXVII - -Paris, 15 avril 1843. - - -J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous -écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre -lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou -deux phrases tendres, sans _mais_ et sans secondes pensées. Nous avons -des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez -pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier -pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi -faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de -sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est -pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses -œuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit -très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était -un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. Déjà -les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux -hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit -ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares -du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation. -Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est -vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point -encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes -se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne. - -Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez -raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je -crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle, -que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis -adieu pour bassiner mon œil. Je pleure en vous écrivant. À lundi. Priez -pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez -vos bottes de sept lieues. - - - - -LXVIII - -Paris, 4 mai 1843. - - -Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais -bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause -de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre -distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre -profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous -aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier, -j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous -n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous -avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on -ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas -voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre -jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps. -Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette -branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de -quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le -soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos -coquetteries. - -Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que -j'ai trop du _moi_ que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à -exécution la menace que je vous ai faite un jour. - -Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence -qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru -bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours -plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi. - -Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends -guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez -votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous -nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation -interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il -de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai -toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une -enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous -aurez amassé à mon retour un véritable _iceberg._ Allons, il vaut mieux -ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous -qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je -veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même -et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous -verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister. - - - - -LXIX - -Mercredi, juin 1843. - - -Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au -dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais -il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que -lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle. - -Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange -pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau -temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit -être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre -espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous -me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que -vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins -que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je -aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je -m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame -de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à -trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de -la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez -souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en -vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis -juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles. -Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent -possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des -choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle -et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au -raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter. -Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais -motif tant de bonheur. - -Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord. - - - - -LXX - -Paris, 14 juin 1843. - - -Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché -que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes -paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a -que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit -cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose, -c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui -surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents, -et, comme, malgré cette différence-là, il y a entre nous une affinité -grande,--c'est le _Wahlverwandschaft_ de Goethe,--il résulte -nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je -souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois -en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose. -Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir, -en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est -peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le -même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments -très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur -quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma -nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi -je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup -travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y -ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté -très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que -j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait -beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir? - -Je suis accablé d'affaires. - -Écrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je -vous en parlerai quand nous nous verrons. - - - - -LXXI - -Paris, samedi soir, 23 juin 1843. - - -Je commençais à être fort en peine de vous. Je craignais que l'humidité -ne vous eût fait mal et je me reprochais de vous avoir raconté si -longuement cette sotte histoire. Puisque vous ne vous êtes pas -enrhumée et que vous n'avez pas eu de colères rentrées, je puis à -mon tour me rappeler avec bonheur tous les moments que nous avons -passés ensemble. Je trouve comme vous que, ce jour-là, nous avons -été plus parfaitement--si parfaitement peut comporter du plus ou du -moins--heureux que jamais. À quoi cela tient-il? Nous n'avons rien dit -ni fait d'extraordinaire, si ce n'est de ne pas nous quereller. Et -remarquez, s'il vous plaît, que c'est de vous que les disputes viennent -toujours. Je vous ai cédé sur une infinité de points, et je n'ai pas -été de mauvaise humeur pour cela. Je voudrais bien que le bon souvenir -que vous gardez de cette journée vous profitât pour l'avenir. Pourquoi -ne me dites-vous pas tout de suite ce que vous expliquez dans votre -lettre tellement quellement, mais avec une certaine franchise qui me -plaît? . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Je suis flatté que mon conte vous ait amusée; mon amour-propre d'auteur -s'est offensé pourtant que vous vous soyez contentée de l'analyse, -assez décousue que je vous en ai faite. J'espérais que vous auriez -demandé à le lire ou à l'entendre. Mais, puisque vous ne voulez pas, il -faut en prendre son parti. Néanmoins, s'il faisait beau mardi, qui nous -empêcherait de nous asseoir tous les deux sur nos sièges rustiques, -et moi de vous faire la lecture? Il y en a pour une heure. Le mieux, -c'est de nous promener tout bonnement. Le voulez-vous? Le programme -sera de ne pas se disputer. Écrivez-moi vos intentions suprêmes. J'ai -reçu madame de M*** et ses filles, florissantes toutes les trois. Rien -de fixé pour mon départ. Il est fort prochain suivant toute apparence, -mais pourtant ce n'est pas à un adieu définitif qu'il faut vous -attendre. - - - - -LXXII - -Paris, 9 juillet 1843. - - -Vous avez raison d'oublier les querelles si vous pouvez en venir à -bout. Elles se grossissent, comme vous le dites fort bien, lorsqu'on -les examine de près. Le mieux est de rêver toujours le plus longtemps -possible, et, comme nous pouvons faire toujours le même rêve, cela -ressemble fort à une réalité. Je vais assez bien depuis hier. J'ai -dormi, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Il me semble -même que je suis en meilleure humeur depuis que je me suis soulagé -en exhalant mes vapeurs l'autre jour. C'est dommage que nous ne -nous voyions pas le lendemain d'une querelle. Je suis sûr que nous -serions parfaitement aimables l'un pour l'autre. Vous m'aviez promis -de m'indiquer un jour; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui -serait plus mal, vous avez cru _indecorous_ de le faire. C'est cette -préoccupation que vous avez sans cesse qui nous est bien souvent un -sujet de brouillerie. À mesure que le moment de ne plus vous voir -approche, je me sens plus mécontent de moi, et, pour le résultat, -c'est comme si j'étais mécontent de vous. J'ai bien pu dire que vous -vous contraignez beaucoup pour me plaire; je me prends sans cesse à me -mettre en fureur contre cette contrainte même qui, dans ce qu'elle a de -plus agréable, cache toujours un fond horriblement triste; mais rêver, -c'est le plus sage. À quand? voilà toute la question. - -Vous devriez bien me traduire un livre allemand qui me met au supplice. -Rien n'est plus enrageant qu'un professeur allemand qui croit avoir une -idée. Le titre est tentant: _das Provocationsverfahren der Römer._ - - - - -LXXIII - -Paris, juillet 1843. - - -Voilà une lettre de vous bien aimable et presque tendre. Je voudrais -être en disposition moins mélancolique pour en jouir entièrement. Tout -ce que je puis faire de mieux, c'est de vous remercier de tout ce -qu'il y a de bon dans cette lettre et de ne pas vous parler des idées -plus ou moins tristes qui me viennent à son sujet. Le malheur, c'est -que je ne rêve pas aussi complètement que vous. Mais laissons cela et -parlons d'autre chose. Je partirai dans dix jours. J'ai été hier à la -campagne faire une visite et j'en suis revenu très-las et très-triste. -Las, parce que je me suis ennuyé, et triste, parce que je songeais -que c'était un beau jour perdu. Ne vous faites-vous jamais un pareil -reproche? J'espère que non. Quelquefois, je crois que vous sentez tout -ce que je sens, puis viennent des drawbacks, et alors je doute de tout. - -Adieu; si je continuais à vous écrire, je dirais des choses que vous ne -comprendriez pas comme je les dirais. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -LXXIV - -Jeudi soir, 28 juillet 1843. - - -J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au -moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver -une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne -m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai -pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir -aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez -bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez -jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce -qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous -avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche -à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans -vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver -ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc; -mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce -point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et -de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se -soutenir. L'exécution est plus difficile. À ce propos, vous avez tort -de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot. -Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire, -vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire -ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais -faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de -ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait. -Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante. -Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité, -savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois. -Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ. -Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un -maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque -vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas -d'objections à me dire définitivement adieu samedi. - -En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle -disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je -vous promets de ne m'en pas fâcher. - - - - -LXXV - -Paris, jeudi soir, 2 août 1843. - - -Je suis moins poétique que vous. La χθὡν εὑρυοδεἱη, c'est-à-dire la -large terre, malgré le mackintosh, était encore plus froide que vous, -et j'en suis enrhumé, mais sans rancune. J'en aurais à lire tout ce -que vous me dites et que vous croyez agréable. Combien de _mais_ -toujours! que vous êtes ingénieuse à ôter aux autres et à vous-même -l'enchantement qu'ils peuvent avoir! Je dis enchantement, et j'ai tort -sans doute; car je ne crois pas que les marmottes en aient. Vous étiez -un de ces jolis animaux-là avant que Brahma envoyât votre âme dans -un corps de femme. À la vérité, vous vous réveillez quelquefois, et, -comme vous dites fort bien, c'est pour quereller. Soyez donc bonne et -gracieuse comme vous savez l'être. Malgré ma mauvaise humeur, j'aime -mieux vous voir avec vos grands airs indifférents que de ne pas vous -voir du tout. Je vous disais bien que toute cette botanique ne valait -rien; mais vous voulez toujours faire à votre tête. J'ai découvert des -choses encore plus curieuses que des courses champêtres sur des indices -moins évidents. Croyez-moi, jetez au feu toutes ces fleurs fanées, et -venez en chercher de nouvelles. - -Adieu. - - - - -LXXVI - -Paris, 5 août 1843. - - -J'attendais une lettre de vous avec bien de l'impatience, et plus elle -tardait, plus je m'attendais à des seconds mouvements et à toutes leurs -vilaines conséquences. Comme j'étais préparé à toutes les injures de -votre part, votre lettre m'a paru meilleure qu'en un autre moment. Vous -me dites que vous avez été heureuse aussi, et ce mot efface tous les -autres qui précèdent et qui suivent pour l'affaiblir. C'est ce que vous -m'avez dit de mieux depuis longtemps, c'est presque la seule fois où je -vous ai senti un cœur fait comme un autre. Quelle radieuse promenade! -Je ne suis nullement malade et j'étais l'autre jour assez heureux pour -en garder de la santé et de la bonne humeur pour longtemps. Si le -bonheur passe vite, il peut se renouveler. Malheureusement, le temps se -gâte, puis vous parlez de voyage. Peut-être cette pluie vous a-t-elle -ôté l'envie de courir. Pour moi, elle m'ôte jusqu'à la force de faire -des projets. Pourtant, s'il y avait un bon jour avant votre départ, ne -ferions-nous pas bien d'en profiter et de dire adieu pour longtemps à -notre parc et à nos bois? Je ne reverrai plus leurs feuilles de cette -année du moins, et cette idée-là m'attriste. J'espère que vous les -regretterez aussi. Quand vous verrez un rayon de soleil, prévenez-moi, -et allons retrouver nos châtaignes et notre montagne. Vous avez pensé -à moi et à nous pendant un moment bien court, mais le souvenir n'en -reste-t-il pas bien longtemps? - - - - -LXXVII - -Vézelay, 8 août 1843, au soir. - - -Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est -l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre. -Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié -de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir. -L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu -d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces _chilly women -of the North_, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous -dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que -je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant -de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont -aussi différents que nos _stamina._ Que voulez-vous! vous pouvez -quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais. - -Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute -montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech -que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez -pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me -consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église -qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai -vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après -vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus -fous alors que maintenant. - -Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre -une idée probablement très-différente de celle que nous avons -maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager -l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un -froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela. -J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant -plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous -dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant -la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans -quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là, vous me feriez plaisir, -surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal -que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de -nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent -à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui -doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que, -de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je -reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là? En partant, -j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On -lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens -à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les -mille et un tracas du départ. - -Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec -vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais -capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre. -Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte. - -À Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités! - - - - -LXXVIII - -Avallon, 14 août 1843. - - -Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante -lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles. -Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus -en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai -quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez -mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands -motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère -rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans -cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me -promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle -qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là, je philosophais -sur le _moi_, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je -pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette -pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait, -je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de -moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par -cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il -n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez -bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque -je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un -rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui -bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne -laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec -moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans -la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais -guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a -mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite -aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier -avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du -même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme, -point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous -avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'à -Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. À -Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux. -Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple -le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de -plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale -de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous -nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un -que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave -que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux -effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie -cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que -j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une -plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son -ami. Vous me direz votre rêve. - -Adieu. - - - - -LXXIX - -Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir. - -À 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. -Au milieu d'un océan de puces très-agiles -et très-affamées. - - -Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole -a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour -vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand -ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en -allemand, c'est-à-dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas -le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier -point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous -jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir? -Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère? - -Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis. - -Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier -point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher -tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Éphèse. -Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines -grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de -fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu -semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité -de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine -à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici -une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est -la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.--Que -faites-vous? À quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous -pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis -mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb, -tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée, -un œil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais -ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que, -cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la -solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble -que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi -le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir -en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les -reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément. -Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse, -me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en -désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je -visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de -votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait -enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus -tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus _chilly_ -que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je -ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la -lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon, -adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans -huit jours d'ici. - - - - -LXXX - -Paris, lundi, septembre 1843. - - -Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de -l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses -qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir -de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous -trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous -voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous -n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, -dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour -l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous -donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant -vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide. - -J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle -colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne -nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons -être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons -peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le -bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne -sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller. - -Adieu encore, pendant que j'ai du courage. - - - - -LXXXI - -Paris, jeudi, 6 septembre 1843. - - -Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de -temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous -dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais -une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier -le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des -inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il -me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas -choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à -l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans -cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est -des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera -longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et -peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. -La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, -par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi -que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses -visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, -pour me donner un peu de courage et de vie. - -Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque -amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire -habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart -autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de -solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier -d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine -effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils -n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. -Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un -académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au -chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais -j'ai fait de drôles de rencontres. - -Adieu. - - - - -LXXXII - -Septembre 1843. - - -Je _m'ennuie_ beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous -affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du -moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai -maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans -nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour, -à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est -pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais -rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là, -pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore -nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce -que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement! -Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de -refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage -la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain, -nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que -je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir -nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous -avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez -moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche -pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi. - - - - -LXXXIII - -Paris, septembre 1843. - - -Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère, -que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez. -Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous -quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir -de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous -fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à -votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la -sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je -désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de -nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps -en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette -idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis -m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je -crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me -mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous -prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures -intentions du monde d'être calme et résigné. - - - - -LXXXIV - -Avignon, 29 septembre. - - -Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque -aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable. -En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour, -il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue, -il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des -écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette -à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire -toutes les bêtises possibles. - -Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes à -outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge, -et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix. -Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé -avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. À cela près, -il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne. -L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se -couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi -tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie -à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles -pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il -n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol. -Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des -cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore -deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense -sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais -combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis -espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un -petit signe de tête en manière de reconnaissance. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un -seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous -intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des -saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles -du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et -les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé -à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie -rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si -drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente -de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour -porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des -communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux. - -_10 septembre._--Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir. -Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile -à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? _That is the question._ -Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais -ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement -malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me -fait assez souffrir. - -Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours -avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de -fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité -régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des -papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis -tout à coup on se trouve vis-à-vis une muraille. En tournant la tête, -on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où -l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres -souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux -où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et -les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question. -Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais -de leur _Magna Charta._ «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des -auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!» - -J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a -bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours -vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la -nature. Là, c'est tout différent. Cette statue représente une grosse -maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis -de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes. -Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent -Messieurs de l'Académie? - -Adieu, voici l'heure de la poste. Écrivez-moi à Montpellier, puis à -Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller -chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux. - -Adieu encore. - - - - -LXXXV - -Toulon, 2 octobre. - - -J'ai été longtemps sans vous écrire, chère amie. Aussitôt que mon -pied a été rendu à ses proportions ordinaires, j'ai voulu réparer le -temps perdu en faisant des courses dans le Comtat. J'ai été à même -d'apprécier la différence qui existe entre les cousins de Carpentras, -d'Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux. Ils possèdent presque -tous la propriété d'empêcher un honnête-homme de dormir. Je ne vous -parlerai pas des belles choses que j'ai vues ni des _humbugs_ que j'ai -découverts. Mais savez-vous ce que c'est qu'un _draquet?_ C'est la même -chose qu'un _fantasty._ Voici l'explication de ces deux mots barbares: -vous saurez d'abord que la richesse du département de Vaucluse consiste -surtout en soies. Dans chaque maisonnette de paysan, on élève des vers -et on file la soie, d'où résulte d'abord une odeur infecte, ensuite que -très-souvent on trouve des écheveaux de soie accrochés aux buissons. -Vers le soir, il y a des paysannes assez imprudentes pour ramasser -ces écheveaux et les mettre dans leur panier. Le panier s'alourdit -peu à peu, toujours augmentant de poids, si bien que l'on est tout -en nage à le porter. Lorsque, après une longue et pénible marche, on -arrive aux abords d'un ruisseau, alors le panier devient réellement -insupportable et on est obligé de le mettre à terre. Aussitôt il en -sort un petit être à grosse tête, ricanant toujours, emmanché d'une -espèce de queue de lézard, qui se plonge dans le ruisseau en disant: -«M'as ben pourta!» ce qui veut dire en provençal ou dans l'idiome des -draquets: «Tu m'as bien porté!» J'ai vu déjà plus d'une femme qui avait -été ainsi mystifiée par ces démons espiègles, et je suis désolé de n'en -pas avoir rencontré moi-même. J'aurais eu le plus grand plaisir à faire -connaissance avec eux. - -Ma tournée s'allonge à mesure que les jours accourcissent. Je vais -demain à Fréjus pour aller de là aux îles de Lérins, où je trouverai -peut-être les ruines de la première église chrétienne d'Occident. Je -suis plus qu'à demi persuadé que je ne trouverai rien du tout. Mais -il faut faire son métier en conscience et inspecter tout ce qu'il y a -d'historique. - -Il est impossible de voir rien de plus sale et de plus joli que -Marseille. Sale et joli convient parfaitement aux Marseillaises. Elles -ont toutes de la physionomie, de beaux yeux noirs, de belles dents, -un très-petit pied et des chevilles imperceptibles. Ces petits pieds -sont chaussés de bas cannelle, couleur de la boue de Marseille, gros -et raccommodés avec vingt cotons de nuances différentes. Leurs robes -sont mal faites, toujours fripées et couvertes de taches. Leurs beaux -cheveux noirs doivent la plus grande partie de leur lustre au suif de -chandelle. Ajoutez à cela une atmosphère d'ail mêlée de vapeur d'huile -rance, et vous pouvez vous représenter la beauté marseillaise. Quel -dommage que rien ne soit complet dans le monde! Eh bien, elles sont -ravissantes malgré tout. Voilà un vrai triomphe. - -Mes soirées, qui sont bien longues maintenant, commencent à m'ennuyer -horriblement. Il est vrai que j'ai, en général, des volumes de lettres -à écrire et des rapports à faire pour mes deux ou trois ministres. Ces -douces occupations ne m'empêchent pas d'avoir le spleen depuis trois -semaines. Je fais les rêves les plus noirs du monde, et mes pensées ne -sont pas d'une couleur plus gaie. Pas un mot de vous! J'en aurais bien -besoin pourtant. Si vous m'écrivez tout de suite, adressez votre lettre -à Carcassonne. Il me faut une lettre de vous pour me ranimer. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -Après Carcassonne, j'irai à Perpignan, à Toulouse et à Bordeaux. -J'espère bien y trouver un souvenir de vous. Je n'ai pas achevé le -croquis que je vous destine. Je vous l'apporterai à Paris. Dites-moi ce -que je pourrai vous apporter encore qui vous fasse plaisir. Voici une -fleur d'un arbrisseau épineux qui croît aux environs de Marseille et -qui a une odeur de violette très-suave. - -Adieu. - - - - -LXXXVI - -Paris, vendredi matin, 3 novembre 1813. - - -Est-il possible que vous ne puissiez me dire tout ce que vous écrivez? -Quelle est donc cette timidité bizarre qui vous empêche d'être franche -et qui vous fait chercher les mensonges les plus extraordinaires, -plutôt que de laisser échapper un mot de vérité qui me ferait tant -de plaisir? Parmi les bons sentiments dont vous me parlez, il y en -a un que je ne comprends pas, dites-vous; et vous ne cherchez pas -à me le faire comprendre, je ne le devine même pas. Quant aux deux -autres, je vous avoue que je ne suis guère plus habile. Croyez-vous au -diable? Suivant moi, toute la question est là. S'il vous fait peur, -arrangez-vous pour qu'il ne vous emporte pas. Si le diable est hors de -cause en cette affaire, comme je le suppose, reste à se demander si -l'on fait du mal ou du tort à quelqu'un. Je vous dis mon catéchisme. -C'est, je crois, le meilleur, mais je ne vous le garantis pas. Je n'ai -jamais cherché à faire des conversions, mais, jusqu'à présent, on n'a -pu faire la mienne. Vous vous adressez, d'ailleurs, des reproches plus -sévères que je ne vous en adresse. Quelquefois, je cède à la tristesse -et à l'impatience. Rarement je vous accuse, sinon parfois de ce manque -de franchise qui me met dans une défiance presque continuelle avec -vous, obligé que je suis de chercher toujours votre idée sous un -déguisement. Si j'avais été bien convaincu de ce que vous m'avez dit -l'autre jour, j'en serais très-malheureux, car je ne pourrais souffrir -de vous faire de la peine. Voyez pourtant qu'à force de dire tantôt -blanc, tantôt noir, vous me faites douter de tout. Je ne sais plus -ce que vous pensez, ce que vous sentez. Parlons donc une fois à cœur -ouvert. - - - - -LXXXVII - -Perpignan, 14 novembre. - - -. . . . . . . . . . . . - -Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être -inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas -osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du -département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait -fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un -peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes -rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche -et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander -le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il -n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne -s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il -alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où -j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages -de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans -bruit, comme celui d'un oiseau nocturne. - -Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. -J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y -toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la -forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas -en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il -n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce. - -Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré -mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec -moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait -jamais dû se hasarder. - -Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari -sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint -que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour -me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que -j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où -j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux. - -Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit -jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, -changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de -sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais -combien de temps cela durera. - -Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient -l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à -me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la -commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la -rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une -cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante -qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui -parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. -Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, -je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de -retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne -tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable -situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais -des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. -J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une -lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec -la vôtre? - -J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire -votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de -Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant -en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il -n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un -figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des -capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque -vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez -peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie. - -Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout -quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. -Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. -Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une -lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais -mortellement. - -Adieu. - - - - -LXXXVIII - -Paris, 17 novembre 1843. - - -Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites -quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre -votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi -bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse, -que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur, -pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de -mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous -aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été -de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles. -Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse. -Écrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que -vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas -de ce défaut-là. Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous, -je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si -aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous -causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons -l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous -oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre. -Je vous en remercie de cœur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que -vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les -choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est -pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le -plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en -seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation -d'âme. - -Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je -suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la -porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de -crier, nous avons eu l'_Elisir d'amore_; puis je suis rentré chez moi -et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez -que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui -pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous -quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée -urne? - - - - -LXXXIX - -Paris, mardi soir, 22 novembre 1843. - - -J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une -contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que -votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous -auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez, -en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous -faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice, -puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite. -Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je -vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne -crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas -été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des -caractères si différents, et surtout des points de vue si différents, -que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne -pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement -et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration -de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que -vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de -s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais. -Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord, -et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous -connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison -de dire que vous étiez comme Cerbère: _Three gentlemen at once._ - -Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous -ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête. -Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose -qui me paraisse démontrée. À quand nous querellerons-nous? N'oubliez -pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine -de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant -promis, m'ont manqué de parole. - - -[1] À l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des -inscriptions et belles-lettres. - - - - -XC - -Paris, 13 décembre 1843. - - -Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en -réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que j'ai dit, si -ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande -pardon. Oui, nous sommes de grands fous. Nous aurions dû le sentir plus -tôt. Nous aurions dû voir plus tôt combien nos idées, nos sentiments -étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous -faisions l'un à l'autre n'avaient d'autre résultat que de nous rendre -plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j'ai sur ce point de grands -reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger -une illusion que je n'aurais pas dû concevoir. - -Pardonnez-moi, je vous en prie, car j'en ai souffert comme vous. Je -voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J'espère que -vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous -occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être, -ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. J'ai eu -trop de confiance en moi. J'ai cherché dans mon cœur à combattre ce que -ma raison me démontrait. À tout prendre, peut-être vous en viendrez à -ne voir dans notre folie que son beau côté, à ne vous rappeler que des -moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant -à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu -concilier deux choses incompatibles et vous n'avez pas réussi. Ne -dois-je 'pas vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible? - - - - -XCI - -Paris, mardi soir, 1844. - - -J'ai attendu toute la journée une lettre de vous, Ce n'est pas ce -qui m'a empêché de vous écrire, mais j'ai été horriblement occupé. -Je crois que le beau temps d'aujourd'hui m'a un peu soulagé le cœur. -Je n'ai plus de colère, si j'en avais, et j'ai moins de tristesse -en me rappelant vos discours d'hier. Les nuages sont peut-être pour -beaucoup dans ce qui s'est passé entre nous. Déjà une fois nous nous -sommes querellés par un temps d'orage; c'est que nos nerfs sont plus -forts que nous. J'ai grande envie de vous voir et de savoir comment -vous êtes au moral. Si nous essayions de faire demain cette promenade -si malencontreusement manquée hier? Que vous en semble? Votre orgueil -ne sera sans doute pas de cet avis. Mais c'est à votre cœur que j'en -appelle. - -Vous serez bien aimable de me répondre un mot demain avant midi, si -vous ne pouvez ou si vous ne voulez pas. Mais ne venez pas si vous êtes -de mauvaise humeur, si vous avez quelque autre arrangement; enfin, -si vous avez la moindre idée que notre promenade n'effacera pas les -vilaines impressions d'hier. - - - - -XCII - -Paris, samedi soir 15 janvier 1844. - - -Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez -de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez -attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des -malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que -vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont -arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes. -Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement -une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant, -vous avez un autre système.--Vous m'écrivez de petits billets fort -jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je -crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies -passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur -mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil, -qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur, -je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même -très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par -tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues. -Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait -bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue, -dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les -inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous -mettez à tout observer.--Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont -invraisemblables, si près de Paris et si loin.--Si vous y tenez bien -fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je -fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas -très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai, -demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai. -Adieu. - - - - -XCIII - -Paris, 5 février 1844. - - -Vous me reprochez ma dureté, et peut-être avez-vous quelque raison. -Il me semble cependant que vous seriez plus juste en disant colère ou -impatience. Il serait encore assez bien de votre part de réfléchir si -cette colère ou cette dureté est motivée ou si elle ne l'est pas. - -Examinez s'il n'est pas bien triste pour moi de me trouver sans cesse -aux prises avec votre orgueil, et de voir que votre orgueil a la -préférence. J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous me dites -quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout, -et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir -mieux, ce me semble; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite. -Rappelez-vous un moment et avec franchise ce que vous êtes pour moi. -Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie; mais cette glace sans -cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir -de calcul ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me -faire désirer ce que vous refusez obstinément: tout cela peut excuser -ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément -cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de -tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse -à un pygmée.--Cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme. -Voulez-vous un jour mettre de côté ce grand défaut, et être pour moi -aussi aimable que vous le pourrez? J'accepterais très-volontiers ce -parti si vous me promettiez d'être tout à fait franche, et si vous -aviez le courage de tenir cet engagement, ce serait une expérience -peut-être bien triste pour moi. Cependant, je l'accepterais avec joie, -puisque vous n'auriez, dites-vous, que du bonheur dans ce cas.--Adieu, -à bientôt. Mettez vos bottes de sept lieues, nous ferons une belle -promenade; si le temps n'était pas plus mauvais qu'il y a quelques -jours, vous n'auriez pas de risques de vous enrhumer. Je suis bien -souffrant de migraine et d'étourdissement, mais j'espère que vous me -guérirez. - - - - -XCIV - -Paris, 12 mars 1844. - - -C'est fort bien. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis de toute -espèce! Cent visites à faire! Un libraire qui me fait envoyer un -rapport de quarante pages à faire et à discuter! Des épreuves à -corriger! Il me semble que vous devriez bien, sachant tout cela, -m'écrire au moins quelques lignes d'encouragement. Je suis à peu près à -bout de mon courage et de ma patience. Heureusement, cela finit jeudi -prochain[1].--Jeudi à une heure, je serai redevenu un bipède ordinaire; -d'ici là, est-ce trop vous demander que quelques mots tendres comme -vous en avez trouvé la dernière fois que nous nous sommes vus? Il est -trois heures, et je vous quitte pour mes épreuves de _Mademoiselle -Arsène Guillot._--Lundi ou plutôt mardi. - - -[1] Sa réception à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. - - - - -XCV - -Jeudi soir, 15 mars 1844. - - -Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais -à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils -s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui -souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du -coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en -aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des -courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier -amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le -bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est -un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard -des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous -voulez que nous nous voyions. - -J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade. - -Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon -Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa -prédiction menaçante. - -Adieu, _dearest friend_! Entre mes épreuves à corriger, mon rapport -à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours, -je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais -d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses. - - -[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française. - - - - -XCVI - -17 mars 1844. - - -Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je -veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que -vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les -quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, -éreinté, démoralisé et complétement _out of my wits_. Puis Arsène -Guillot fait un _fiasco_ éclatant et soulève contre moi l'indignation -de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes -à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; -tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au -haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des -grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse -histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont -black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds -partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire -ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? -Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me -fait désirer ardemment de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l'un -de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les -reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque -vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours. - - - - -XCVII - -Paris, 26 mars 1844. - - -Je crains que le discours ne vous ait paru un peu long. J'espère qu'il -ne faisait pas aussi froid de votre côté que du mien. Je suis encore à -grelotter. Nous aurions dû faire une courte promenade ensemble après -la cérémonie. Vous avez pu voir quelle horrible toux j'ai. Cela aurait -presque pu passer pour de la cabale. Avant la séance, l'orateur m'a -fort prié de lui dire dans quelle partie de la salle se trouvait la -personne à qui il avait envoyé des billets. L'avez-vous trouvé mieux -en costume qu'en frac? Vous pourrez me persuader bien des choses, -mais jamais que vous parliez autrement que sérieusement de gâteaux -quand vous avez faim. Je maintiens mon adjectif, et vous même en avez -reconnu la justesse. Cela est facile à voir par le courroux que vous -en montrez. Vous dites que vous ne savez que rêver et jouer.--Vous -savez, en outre, cacher vos pensées, et c'est ce qui me désole. -Pourquoi, après si longtemps que nous sommes ce que nous sommes l'un à -l'autre, êtes-vous encore à réfléchir plusieurs jours avant de répondre -franchement à la question la plus simple? On dirait que vous soupçonnez -des pièges partout. Adieu; j'ai été bien content de vous voir. J'ai eu -de la peine à vous trouver cachée sous le chapeau de votre voisine. -Autre enfantillage. Avez-vous vu ce que je vous ai envoyé? en pleine -Académie? Mais vous ne voulez jamais rien voir. - - - - -XCVIII - -Lundi soir. Mars 1844. - - -Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce -que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une -espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, -si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce -qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre -insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui -est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, -m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que -votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que -je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas -être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de -bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît. - -Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter -de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui -céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons -mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon -bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules -d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi -de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc -insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment -d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, -qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune -_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive -que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous -avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. -Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais -m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que -j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui -me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas -seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre -de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans -doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous -voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le -froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais -si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du -conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité. - - - - -XCIX - -Strasbourg, 30 avril 1844. - - -Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a -fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les -exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus -besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon -église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le -lendemain, c'est-à-dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps -de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de -revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée -qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne -saurait imiter. - -Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis -vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs -et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort -autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et -les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous -avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où -l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces -musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses -aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à-dire que -nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions -pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se -sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller -encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir. - -Adieu. - - - - -C - -Paris, samedi 3 août 1844. - - -Je suppose que vous êtes partie pour la campagne en prenant contre -vos promesses un _french leave._ C'est fort aimable à vous. J'ai eu -la naïveté d'attendre quelque signifiance de vous tous les jours. On -se corrige difficilement. Dans le cas, très-peu probable, où vous -seriez à Paris, et dans celui, encore plus improbable, où vous seriez -curieuse d'assister à une séance de l'Académie des inscriptions, j'ai -deux billets à vos ordres. Cela est fort ennuyeux. En attendant, -j'ai travaillé de mon mieux à ma difficile besogne, qui sera bientôt -terminée. Puis je partirai pour un mois ou deux. Si cela pouvait vous -donner des remords ou, ce que j'aimerais bien mieux, l'envie de me -voir, vous me feriez vite oublier ma mauvaise humeur. - - - - -CI - -Paris, 19 août 1844. - - -. . . . . . . . . . . . - -Il est tout à fait décidé que je partirai pour l'Algérie du 8 au 10 du -mois prochain. Je resterai ou plutôt je courrai ça et là, jusqu'à ce -que la fièvre ou les pluies viennent m'interrompre. De toute façon, je -ne vous reverrai qu'en janvier. Vous auriez dû songer à cela avant de -partir. Quand je dis que vous ne me reverrez que l'année prochaine, -cela dépend de vous. Pendant que vous apprenez le grec, j'étudie -l'arabe. Mais cela me semble une langue diabolique, et jamais je -ne pourrai en savoir deux mots. À propos de Syra, cette chaîne que -vous aimez est allée en Grèce et dans bien d'autres lieux. Je l'ai -choisie parce qu'elle est d'un ancien travail antivulgaire. J'ai -supposé qu'elle vous plairait. Vous rappelle-t-elle nos promenades et -nos causeries sans fin? Je suis allé dimanche dîner chez le général -Narvaez, qui donnait son raout et pour la fête de sa femme. Il n'y -avait guère que des Espagnoles. On m'en a montré une qui a voulu se -laisser mourir de faim par amour, et qui s'éteint tout doucement. Ce -genre de mort doit vous sembler bien cruel. Il y en avait une autre, -mademoiselle de ***, que le général Serrano a plantée là pour Sa grosse -Majesté Catholique; mais elle n'en est pas morte, et a même l'air de -se porter très-bien. Il y avait encore madame Gonzalez Bravo, sœur de -l'acteur Romea et belle-sœur de la même Majesté, qui, à ce qu'on dit, -se fait un grand nombre de belles-sœurs. Celle-ci est très-jolie et -très-spirituelle. Adieu. . . . . . - - - - -CII - -Paris, lundi, septembre 1844 - - -Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de -l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses -qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir -de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous -trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous -voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous -n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, -dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour -l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous -donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant -vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide. - -J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle -colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne -nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons -être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons -peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le -bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne -sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller. - -Adieu encore, pendant que j'ai du courage. - - - - -CIII - -Paris, jeudi, 6 septembre 1844. - - -Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de -temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous -dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais -une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier -le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des -inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il -me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas -choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à -l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans -cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est -des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera -longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et -peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. -La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, -par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi -que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses -visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, -pour me donner un peu de courage et de vie. - -Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque -amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire -habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart -autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de -solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier -d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine -effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils -n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. -Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un -académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au -chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais -j'ai fait de drôles de rencontres. - -Adieu. - - - - -CIV - -Paris, 14 septembre 1844. - - -Tout était prêt et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue -une bourrasque qui a jeté nos projets au vent. Il y a conflit entre la -guerre et l'intérieur. La guerre ne veut point de nous. Nous restons, -ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une -quinzaine de jours en courses et je reviendrai à Paris. À part la -vexation qui accompagne tout projet avorté, et le regret très-vif -d'avoir employé deux mois à apprendre un tas de choses inutiles, -j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilité. Peut-être -devinerez-vous pourquoi. - -J'ai trouvé dans votre dernière lettre quelques phrases malsonnantes -pour lesquelles je pourrais bien vous faire la guerre, si je ne -trouvais, comme vous, qu'il est inutile et, qui plus est, dangereux -et triste de se disputer à distance.--Je ne me représente pas trop -comment vous passez les vingt-quatre heures de la journée. Je trouve -bien l'emploi de seize, mais il y en a dix sur lesquelles je voudrais -des détails. Lisez-vous toujours Hérodote? Mais quel dommage que vous -n'essayiez pas un peu de l'original avec la traduction de Lanher, -que vous avez, je pense! vous n'aurez guère d'autre difficulté que -l'excès des ή ioniens. Si vous avez à votre disposition l'_Anabase_ -de Xénophon, vous pourrez y prendre plaisir, surtout si vous avez une -carte d'Asie sous les yeux. Je ne me rappelle guère les dialogues -marins. Lisez plutôt _Jupiter confondu_, ou bien _Jupiter tragique_, ou -bien _le Festin_ ou _les Lapithes_, à moins que vous ne m'en gardiez -l'étrenne. - -Je suis sûr que vous êtes florissante, toute robes et fleurs, et j'ose -vous conseiller des lectures grecques! Adieu; écrivez-moi vite et ne -vous moquez pas de moi. Je partirai lundi pour aller je ne sais où, -mais pas trop loin, selon tous mes calculs. - - - - -CV - -Poitiers, 15 septembre 1844. - - -Si je réponds tard à votre lettre du mois dernier, que je trouve -ici, ce n'est pas, comme votre mauvaise conscience vous le dirait, -par représailles pour la lenteur que vous avez mise à me donner de -vos nouvelles. Vous avez passé dix jours entiers sans que l'idée de -m'écrire une ligne vous vînt entête, et c'est bien mal. Vous me parlez -de vos contemplations à D... Je crois que vous vous y êtes fort amusée, -et je ne puis m'empêcher de croire que vous ne vous amusez que quand -vous trouvez occasion de faire des coquetteries. Pour moi, j'ai mené -une vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Comme -Ulysse, j'ai vu beaucoup de mœurs, d'hommes et de villes. J'ai trouvé -les unes et les autres très-laides. Puis j'ai eu quelques accès de -fièvre, qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline. -J'ai trouvé le pays le plus plat et le plus insignifiant de la France; -mais il y a beaucoup de bois et de grands arbres et des solitudes où -j'aurais bien aimé à vous rencontrer. Votre souvenir se représente à -moi maintenant dans une foule de lieux, mais je le lie surtout aux bois -et aux musées. Si vous avez quelque plaisir à occuper une place dans ma -mémoire, et une grande place, vous devez penser qu'avec la vie que je -mène, je ne vous oublie pas. Tel arbre me rappelle telle conversation. -Je passe mon temps à méditer sur nos promenades. J'admire beaucoup -Scribe d'avoir fait rire un public vertueux et néo-catholique avec les -prix de vertu. Je suis également surpris de ce que vous me dites de -son débit. Autrefois, il lisait comme un fiacre. Il faut croire que -c'est l'habit académique qui donne cet aplomb, et cela me rend un peu -d'espoir. - -Depuis mon départ, je n'ai pas déballé deux fois mon discours, et, -si cela continue, je ne crois pas, en vérité, que j'y puisse changer -une ligne. Je m'attends qu'au dernier moment je serai épouvanté de la -quantité de sottises que j'aurai laissées. Tant que je n'aurai pas -tourné mon timon vers Paris, je ne saurai pas l'époque de mon retour -avec quelque certitude. Si mon gouvernement ne me force pas à aller -plus loin que Saintes, je crois que nous arriverons à peu près en même -temps. Quel bonheur si nous pouvions nous voir dès le lendemain! Adieu; -écrivez-moi à Saintes, je pense y être bientôt et m'y arrêter quelques -jours. - - - - -CVI - -Parthenay, 17 septembre 1844. - - -Votre lettre, que j'ai reçue à Saintes, a fait un peu diversion aux -tribulations que j'y éprouvais. J'étais fort empêché à plonger dans -le désespoir quatre mille de mes concitoyens qui m'envoyaient des -députations et me faisaient des discours fabuleux. - -Entre mon devoir et ma sensibilité naturelle, j'étais fort malheureux. -Enfin, j'ai pris le parti le plus sage, et j'ai tranché du proconsul. -D'ici à un an, je n'oserais pas repasser à Saintes. Je vois avec -plaisir que vous vous souvenez de Paris à D... J'avais craint que -vous n'eussiez oublié nos bois et nos gazons émaillés. Pour moi, j'y -pense toujours plus vivement, surtout à présent que je viens de faire -un pas vers Paris. Suivant toute apparence, je vous y précéderai. J'y -serai dans dix jours au plus tard, à moins d'accidents que je ne puis -prévoir. Et vous? voilà le plus important. Être à Paris sans vous -me semblera bien plus dur que de courir les champs comme je fais à -présent. J'ai une soif de vous voir que vous ne pouvez comprendre. -Pourrez-vous, voudrez-vous revenir pour dire adieu à vos domaines de -la rive gauche? je cherche à n'y pas penser, mais je n'y puis réussir. -Pour me préparer aux déceptions comme Scapin quand il revenait de -voyage, je cherche à me représenter _Your Ladyship_, statue cuirassée -aussi méchante quelle m'est apparue quelquefois. J'ai beau faire, je -vous vois toujours telle que vous avez été la dernière fois que nous -nous assîmes si commodément sur un quartier de roc. Vraiment, je le -crois un peu, d'abord parce que vous me l'avez promis, et puis je ne -me persuaderai jamais que nous ayons pu changer tous les deux après -avoir été aussi unis de pensée. Si vous songez à revenir, écrivez-moi -à Blois, j'y serai bientôt, ou bien après le 25 à Paris, et dites-moi -quand je pourrai vous voir et le plus tôt possible. Je vous écris d'une -horrible ville de chouans et d'une auberge abominable, où l'on fait un -bruit infernal. On met tant de cheveux dans tout ce qu'on me donne à -dîner, que je mange à peine. J'ai trouvé aujourd'hui à Saint-Maixent -des femmes avec la coiffure du XIVe siècle, et des corsages presque -du même temps qui laissent voir la chemise, laquelle est en toile à -torchon, boutonnée sous le cou et fendue comme celle des hommes. Malgré -le pain d'épice qui est dessous, cela me semble très-joli. Je me suis -presque foulé la main aujourd'hui et je n'ai plus la force d'écrire. - -Adieu. - - - - -CVII - -Perpignan, 14 novembre. - - -. . . . . . . . . . . . - -Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être -inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas -osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du -département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait -fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un -peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes -rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche -et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander -le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il -n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne -s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il -alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où -j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages -de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans -bruit, comme celui d'un oiseau nocturne. - -Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. -J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y -toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la -forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas -en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il -n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce. - -Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré -mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec -moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait -jamais dû se hasarder. - -Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari -sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint -que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour -me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que -j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où -j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux. - -Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit -jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, -changé tous les ruisseaux en grosses rivières. 11 m'est impossible de -sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais -combien de temps cela durera. - -Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient -l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à -me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la -commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la -rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une -cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante -qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui -parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. -Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, -je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de -retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne -tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable -situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais -des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. -J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une -lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec -la vôtre? - -J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire -votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies,de -Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant -en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il -n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un -figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des -capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque -vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez -peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie. - -Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout -quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. -Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. -Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une -lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais -mortellement. - -Adieu. - - - - -CVIII - -Paris, 5 décembre 1844. - - -J'avais juré de ne pas vous écrire, mais je ne sais pas si j'aurais pu -tenir mon serment encore longtemps. Pourtant, je ne pensais pas que -vous fussiez souffrante. Notre promenade avait été si heureuse! Je ne -croyais pas possible que vous pussiez en garder un mauvais souvenir. -Il paraît que ce qui vous irrite, c'est que je suis plus entêté que -vous. Voilà une belle raison et dont vous devez bien vous faire gloire. -Ne devriez-vous pas plutôt avoir honte de m'avoir rendu tel! Et puis -vous dites que je suis dur, et vous me demandez si je m'en aperçois. -Franchement, non. Pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je l'ai été, -je vous en demande pardon. Il me semble qu'en nous en allant, vous -n'aviez pas un seul grain de colère contre moi. Je vous croyais aussi -confiante, aussi intime que je l'étais pour vous. Vous dirai-je que -c'est le souvenir le plus doux que j'ai conservé de notre promenade? -Quand je vous vois ainsi, vous me rendez bien heureux. Si vous aviez -alors de la colère, cela fait honneur à votre dissimulation. Mais -j'aime mieux croire aux secondes pensées que de croire que vous n'étiez -pas sincère alors. Dites-moi si je me trompe. - -J'ai commencé ce soir le dessin que vous commandez. C'est difficile -à faire. Je voudrais vos instructions. Vous tenez donc à ce champ de -chardons? Vous dites qu'il vous paraît l'un des plus beaux lieux du -monde. Je vous apporterai mon esquisse et aussi votre portrait. Je vous -ai donné vos yeux mauvais. Ne croyez pas que telle est leur expression -ordinaire. J'en connais une meilleure, d'autant plus précieuse qu'elle -est plus rare. Vous verrez tout cela et vous donnerez vos ordres. Vous -voudrez bien, pour le payement, vous rappeler que je ne suis pas un -peintre ordinaire, ce n'est pas l'œuvre que vous devrez payer, c'est la -peine et le temps. Enfin, il est toujours bien de se montrer généreux -avec les artistes. - -Pendant que vous vous guérissiez de votre colère, j'en avais presque -contre vous. Je m'étais figuré que vous m'écririez plus tôt. C'est en -partie pour avoir attendu votre lettre, en partie par mauvais sentiment -d'orgueil, que je ne vous ai pas prévenue. Vous voyez que je m'accuse -aussi de mes méfaits. Pardonnez-moi celui-là. Au moins ce n'était pas -le passé qui me rendait injuste. - -Depuis que je vous ai vue, j'ai été presque toujours très-souffrant; -je croyais que c'était la leçon d'espagnol sur «la large terre», comme -dit Homère. Votre lettre m'a remis. Je crois maintenant que c'est la -mine que vous aviez en nous quittant qui en était cause. Vous n'avez -pas daigné tourner la tête pour me dire adieu.--Nous aurons bien des -pardons à nous demander tous les deux pour toutes nos mauvaises pensées! - -Il est une heure indue, mon feu est éteint et je grelotte. Je vous dis -encore adieu et vous remercie de cœur de m'avoir écrit. Il y a huit -jours que j'attends cette lettre. N'êtes-vous pas entêtée aussi! - - - - -CIX - -Paris, jeudi 7 février 1845. - - -Tout s'est passé mieux que je ne l'espérais[1]. Je me suis trouvé un -aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis -de lui. - - -[1] Sa réception à l'Académie française. - - - - -CX - -Vendredi, 8 février 1845. - - -Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je -n'aurais pas été content de vous savoir là, voyant mon habit couleur -d'estragon et ma figure idem.--Pourquoi pas demain? autrement, il -faudrait attendre à mercredi prochain, et je n'en aurais pas le -courage. Nous en aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon -aplomb si je vous avais sue là. - - - - -CXI - -Toulouse, 18 août 1845. - - -Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais -furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y -attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous -penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne -puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier -que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement -qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse. -Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai -pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par -la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous -le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je -voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de -trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer, -d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre -vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux -ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une -chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes -mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si -j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait -complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir, -ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: _I had rather be a kitten and -cry mew._ Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote; -au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché -d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-à-dire je crains -que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans -mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous -retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir -fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous -mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me -demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady -M... vous exposera encore ses belles théories _about the baseness of -being in love._ Je voudrais bien que vous fussiez la première figure -amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement, -cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux -arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point -Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que -vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas -pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Écrivez-moi à -Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je -calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera -difficile, mais j'espère bien y parvenir. - -Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas -comme vous écrivez quelquefois? - - - - -CXII - -Avignon, 5 septembre 1845. - - -Je remercie ces gens malades qui vous retiennent à Paris. Je vous -remercie encore plus vous-même, si vous pensez moins à leurs -rhumatismes qu'au plaisir que vous me ferez en restant. Suivant toute -apparence, je serai de retour dans une quinzaine de jours, ou plutôt -je ferai une halte dans mes foyers, entre mon voyage du Midi et celui -du Nord; le second sera, j'espère, des plus courts et vous ne vous en -apercevrez sans doute pas. Je me réjouis de vous savoir en si bonne -santé. Pour moi, je n'en puis dire autant. Je suis souffrant depuis mon -départ; j'avais compté sur le beau temps et sur le soleil du Languedoc -pour me remettre; mais il est demeuré sans effet. Aujourd'hui, je -reviens accablé de fatigue d'une très-longue course, où j'ai fait plus -de mauvais sang que je n'en fais ordinairement quand vous ne vous en -mêlez pas. Je suis tout étourdi et je vois presque double; pendant que -vous mangez des pêches fondantes, j'en mange de jaunes très-acides et -d'un goût singulier qui n'est pas trop déplaisant et que je voudrais -vous faire connaître. Je mange des figues de toutes couleurs; mais je -n'ai nul appétit à tout cela. Je m'ennuie horriblement le soir, et je -commence à regretter la société des bipèdes de mon espèce. Je ne compte -point les provinciaux pour quoi que ce soit. Ce sont des choses à mes -yeux souvent fatigantes, mais tout à fait étrangères au cercle de mes -idées. Ces Méridionaux sont d'étranges gens: tantôt je leur trouve -de l'esprit, tantôt il me semble qu'ils n'ont que de la vivacité. Ce -voyage me les fait voir un peu plus en laid qu'à l'ordinaire. Mon seul -plaisir, dans le pays assez beau que je parcours, serait de rêvasser à -mon aise, et je n'en ai pas le temps. Vous devinez à quoi j'aimerais -rêver, et avec qui? Je voudrais vous raconter quelques histoires dignes -d'être envoyées à deux cents lieues: malheureusement, je n'en apprends -pas qui se puissent raconter. J'ai vu l'autre jour les ravages d'un -torrent qui a noyé cent vingt chèvres, rasé des maisons, et vous avez -eu mieux que cela à Paris; mais ce que vous n'y trouverez jamais, c'est -une vue comme celle qu'on rencontre à chaque pas quand on parcourt le -Comtat. Venez-y, ou plutôt atlendez-moi à Paris et promenons-nous dans -nos bois, que je trouverai alors admirables. Écrivez-moi à Vézelay -(Yonne). - - - - -CXIII - -Barcelone, 10 novembre 1845. - - -Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de -trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai -été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma -table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui -me restent. Il faut, pour arriver à son _despacho_; traverser une salle -gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts -comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique, -comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de -l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en -Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils -ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est -que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux -bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé _caló_, à -la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il -s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma -science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé -de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller -si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans -aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un -trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra -compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à-dire pendant presque -toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque -votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en -très-gros et lisibles caractères. - - - - -CXIV - -Madrid, 18 novembre 1845. - - -Me voici installé ici depuis une semaine et plus, avec un grand -froid, quelquefois de la pluie, un temps tout semblable à celui de -Paris. Seulement, je vois tous les jours des montagnes dont la cime -est couverte de neige, et je vis familièrement avec de très-beaux -Velasquez. Grâce à la lenteur ineffable des gens de ce pays-ci, je -n'ai commencé que d'aujourd'hui seulement à mettre le nez dans les -manuscrits que j'étais venu consulter. Il a fallu une délibération -académique pour me permettre de les examiner, et je ne sais combien -d'intrigues pour obtenir des renseignements sur leur existence. -D'ailleurs, cela me semble peu de chose et ne valait pas la peine de -faire un si long voyage. Je pense que j'aurai fini mes perquisitions -assez promptement, c'est-à-dire avant la fin du mois. - -J'ai trouvé ce pays-ci fort changé depuis ma dernière visite. Les -gens que j'avais laissés amis sont ennemis mortels. Plusieurs de -mes anciennes connaissances sont devenues de grands seigneurs, et -très-insolents. Somme toute, je me plais moins à Madrid en 1845 qu'en -1840. Ici, l'on pense tout haut et l'on ne se gêne guère pour personne. -On a une franchise qui nous surprend fort, nous autres Français, et -qui m'étonne d'autant plus que vous m'avez habitué à tout autre chose. -Vous devriez aller faire un tour de l'autre côté des Pyrénées pour -prendre une leçon de véracité. Vous ne sauriez vous faire une idée -des figures qu'on a quand l'objet aimé n'arrive pas à l'heure où on -l'attend, ni du bruit des soupirs qu'on laissé échapper librement; -on est tellement habitué à des scènes semblables, qu'il n'y a pas de -scandale ni de cancans. Chacun et chacune savent qu'ils seront de -même dimanche. Est-ce bien? est-ce mal? je me demande cela tous les -jours sans conclure. Je vois les amants heureux et je trouve qu'ils -abusent de l'intimité et de la confiance. L'un raconte ce qu'il a -mangé à son dîner, l'autre donne des détails peu ragoûtants sur un -rhume qui le tient. Le plus romanesque des amants n'a pas la moindre -idée de ce que nous nommons galanterie. Les amants ne sont, à vrai -dire, ici que des maris non autorisés par l'Église. Ils sont les -souffre-douleur des maris véritables, font les commissions et gardent -madame quand elle prend médecine. Il fait si froid, que je n'irai pas -à Tolède comme je me l'étais proposé. Il n'y a pas de taureaux par la -même raison. En revanche, on annonce force bals qui m'ennuient fort. -J'irai après-demain chez Narvaez, ou je verrai probablement Sa Majesté -Catholique. Vous pouvez m'écrire ici, si vous me répondez courrier -par courrier; sinon, à Bayonne, poste restante. Je pense quand je -m'ennuie, c'est-à-dire tous les jours, que vous viendrez peut-être -me voir à mon débarquement, et cette idée me ranime. Malgré votre -infernale coquetterie et votre aversion pour la vérité, je vous aime -mieux que toutes ces personnes si franches. N'abusez pas de cet aveu. - -Adieu. - - - - -CXV - -Paris, lundi 19 janvier 1846. - - -Je suis bien fâché que vous n'ayez pas plus de courage. Il ne faut -jamais attendre les douleurs en matière de dents, et c'est parce qu'on -n'ose pas aller chez le dentiste qu'on se prépare des souffrances -abominables. Allez donc chez Brewster ou chez tout autre plus tôt que -plus tard. Si vous le désirez, j'irai avec vous et je vous tiendrai, -s'il le faut. Croyez, du reste, que c'est l'homme le plus habile en son -genre et qui est, en outre, conservateur par système.--Vous êtes bien -bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait. Vous -auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne -action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que -l'humanité en général; mais je voudrais être assez riche pour écarter -de moi toutes les souffrances des individus. Vous ne me dites pas ce -qui m'intéresserait le plus, c'est-à-dire quand je pourrai vous voir. -Cela me prouve que vous n'en avez nulle envie. Voulez-vous faire une -promenade mercredi? Si vous étiez prise parles dents, ne venez pas. Si -vous aviez toute autre maladie je n'admettrais pas d'excuse, parce que -je n'y croirais pas. - - - - -CXVI - -Paris, 10 juin 1846. - - -En ouvrant le paquet de livres, j'ai eu la bêtise de croire que je -trouverais un mot de vous, et que le beau soleil vous aurait inspirée. -Pas une ligne! Je me suis mis à relire votre lettre de ce matin, que -j'ai trouvée un peu bien sèche à la seconde lecture. Ce n'est pas -d'aujourd'hui que je remarque l'espèce de bascule très-impartiale de -votre correspondance et, en général, de toute votre conduite à mon -égard. Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que -lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi. Vous m'aviez -promis de me donner un jour bientôt. Mais, si j'attendais l'exécution -de vos promesses, la patience que le ciel m'a départie ne suffirait -pas. L'autre jour, vous étiez aussi insouciante en me disant adieu -qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l'avant-dernière fois. -C'est un phénomène très-curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus -facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimie-là. En me -quittant, vous aviez votre air de bouderie; aussi je m'attends que -vous serez charmante mercredi. Il faudra revoir nos jolies promenades -sablées pour nous. Vous me ferez grand plaisir en acceptant. Mais c'est -ce qui ne vous touche que médiocrement. Si vous avez quelque curiosité, -elle sera récompensée par un monument d'_auld lang syne_ que je vous -montrerai. Et puis je vous donnerai quelque chose. Du moins, j'ai eu -envie de vous donner quelque chose, mais vous avez été si mal pour moi, -d'abord en m'écrivant votre lettre de ce matin, puis en n'écrivant rien -avec les livres, que je ne sais trop si je vous offrirai ce présent -projeté. Pourtant, si vous le demandez, il est probable que je céderai. - -Je suis devenu, comme vous savez, grand observateur du temps. Le vent -est magnifique au nord-est. Cela nous promet quelques beaux jours. Je -voudrais que vous fissiez autant que moi attention au soleil et à la -pluie. - - - - -CXVII - -Dijon, 29 juillet 1846. - - -J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous -vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non -plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou -la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous, -où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette -lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Écrivez-moi donc à -Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mœurs, d'hommes -et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme -Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations. -Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable. -Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce -que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en -traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me -faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que -vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles -bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille -vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer -les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim. -Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par -une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne -m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans -nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer -mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux. -Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je -m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera -à Paris. - -Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être -magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens -de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont, -j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant. - - - - -CXIX - -10 août 1846. - - -À bord d'un bateau à vapeur -dont je ne sais le nom. - -Je suis allé dans les montagnes de l'Ardèche chercher un lieu écarté -où il n'y eût ni électeurs ni candidats. J'y ai trouvé une si grande -quantité de puces et de mouches, que je ne sais pas si les élections -ne valaient pas mieux. Avant de quitter Lyon, j'avais reçu une lettre -de vous qui m'avait fait beaucoup de plaisir, car j'étais vraiment -un peu inquiet. J'ai beau avoir l'habitude de votre négligence à mon -endroit, je ne puis m'empêcher, quand je suis sans nouvelles de vous, -de penser qu'il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Ce -qu'il y aurait de vraiment extraordinaire, c'est que vous daignassiez -penser à moi aussi souvent que je pense à vous. J'apprends avec -beaucoup de peine que vous êtes partie pour D... plus tard que vous ne -l'aviez prévu, et que par conséquent vous reviendrez plus tard. Je ne -doute pas que vous ne vous amusiez fort à D...; mais, si, au milieu des -gâteries que vous aimez tant, il vous prenait quelque souvenir de nos -promenades, vous feriez une œuvre méritoire en hâtant votre retour. -J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des -paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur -racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique -qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux -yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales -et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher très-fier de mon -succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. Le lendemain, -quand j'ai vu au soleil mes Ardéchoises, _con villanos manos y pies_, -j'ai presque regretté mon éloquence. Ce diable de bateau fait sauter -ma plume de çà et de là, de la façon la plus ridicule! Il faut une -éducation particulière pour pouvoir écrire sur une table qui danse -perpétuellement. Je n'en peux plus de sommeil et de fatigue. Je vous -dis adieu. Vous m'écrirez à Paris le jour de votre arrivée, et, le -lendemain, nous irons revoir nos bois. Je serai à Paris le 18 au plus -tard; plus probablement, j'arriverai le 15. - -Adieu encore. - - - - -CXIX - -Paris, 18 août 1846. - - -Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la -tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un -trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand -reviendrez-vous? _That is the question._ Je vous suppose beaucoup trop -éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de -sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais -vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi -dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: _I would -not sleep another such a night though I were to live a world of happy -days._ En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire, -plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque -chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une -nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli -dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque -chose comme l'aventure d'Épiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est -pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur -et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas -d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me -résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou -qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous à -moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai -à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On -me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que, -pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer -de jolies robes.--Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là. -Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.--Dieu est grand! -quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi -promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me -ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez -comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il -vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble -horriblement en écrivant. - - - - -CXX - -Paris, 22 août 1846. - - -Nos lettres se sont croisées. J'espérais que la vôtre m'apporterait -de meilleurs nouvelles, je veux dire l'annonce de votre prochain -retour. Avant de partir, vous paraissiez plus pressée de nous revoir. -Il y a longtemps que je me plains de la trop grande différence entre -le dire et le faire pour vous. À ce qu'il paraît, vous passez le -temps si heureusement, si agréablement, que vous ne pensez pas même -à l'époque de votre retour à Paris. Vous me demandez si cela me -ferait bien plaisir, ce qui est une dérision assez méchante. Pour moi, -je m'ennuie fort ici, encore plus qu'en voyage, et cependant je suis -assez occupé pour ne plus avoir le loisir de regretter le monde absent -de Paris; mais ce n'est pas à cela que je tiens. C'est vous, ce sont -nos promenades qui me font faute. Si vous les aimiez la moitié autant -que vous le dites, elles ne se feraient guère attendre. J'y ai pensé -pendant tout le temps de mon voyage, et j'y pense maintenant plus que -jamais. Pour vous, vous les avez oubliées. - -Paris est absolument dépourvu d'habitants intelligents. Il n'y reste -plus que des bonnetiers ou des députés, ce qui revient à peu près au -même. Je crois que je partirai pour Cologne dans les premiers jours -de septembre. Sera-ce avant de vous avoir revue? J'ai bien peur que -vous ne me disiez que, pour si peu, ce n'est pas la peine de revenir. -Ainsi la moitié de notre année se sera passée vous absente ou malade. -Il me prend des envies d'aller vous voir à ***, et j'y céderais -probablement si vous trouviez des possibilités que je ne prévois pas. -Pourtant, voyez. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur pour vous -écrire longuement. Je finis comme j'ai commencé, en vous répétant que -rien ne pourra me faire plus de plaisir que de vous revoir, surtout si -ce plaisir est partagé par vous. Sinon, restez là-bas tant que vous -voudrez. - - - - -CXXI - -Paris, 3 septembre 1846. - - -Je m'étais figuré, tant j'étais de mon village, que vous préféreriez -une ou deux promenades avec moi à huit jours de _white bait_; mais, -puisque vous n'êtes pas de cet avis, votre volonté soit faite! Je n'ai -pas même le courage de ne pas vous écrire, ce que je m'étais promis, et -ce que je devrais faire si j'étais moins bête. Mon voyage de Cologne -est un peu désorganisé depuis deux jours. Un de mes compagnons de route -me manque de parole, un autre ne pourra peut-être pas. En sorte que -je cours grand risque de me trouver seul sur le Rhin bleu. Ce sera un -petit malheur. Mais je ne sais plus si je repasserai par ici. Ainsi, -nous courons grand risque, je veux dire que je cours grand risque de -ne nous revoir qu'en novembre. À vous la responsabilité. Je sais que -vous la porterez légèrement. Je ne me mettrai pas en route avant le 12 -septembre. D'ici là, j'espère que vous voudrez bien me donner de vos -nouvelles et vos commissions. Probablement encore, je serai à Paris -vers le commencement d'octobre; mais, si j'ai le moindre courage, -j'irai à Strasbourg, à Lyon, et de Lyon à Marseille. Je crains de -n'avoir pas ce courage, surtout si vous parlez de retour. Pendant -votre absence, en recueillant mes souvenirs, j'ai fait de vous deux -dessins en pied. Je les trouve assez ressemblants; cependant, ils ont -besoin d'être retouchés. Nous verrons s'ils vous plaisent. Je m'ennuie -extraordinairement et je voudrais voir tomber des torrents de pluie -pour me consoler. Mais le temps est toujours au très-sec. Il n'y a -que les feuilles qui tombent. Il n'en restera plus la queue d'une en -octobre. - -Vous apprendrez avec plaisir que vous avez à l'Opéra italien les mêmes -enrouements que la saison passée, plus une autre Brambilla. Il n'en -reste plus que cinq inconnues, et une mademoiselle Albini qui n'avait -pas de voix en 1839, mais qui en a peut-être trouvé depuis quelque part. - -Adieu, je ne dis pas sans rancune. Ce qui m'a particulièrement piqué, -c'est que vous n'avez répondu que par le silence le plus dédaigneux à -ma proposition d'aller vous voir à ***; mais n'y pensons plus. - - - - -CXXII - -Metz, 12 septembre 1846. - - -Il est fort heureux que vous ayez bien voulu penser à m'écrire avant -mon départ, car j'allais en Allemagne sans nouvelles de vous. J'ai reçu -votre lettre au moment de me mettre en route. D'après les promesses -que vous me faites et dont j'attends avec trop de confiance peut-être -l'entier accomplissement, je serai de retour vers le commencement -d'octobre, peut-être le 1er. J'espère qu'il restera encore quelques -feuilles. Nous verrons si vous serez _as good as your word._ Je vais -demain à Trêves et de là soit à Mayence, soit à Cologne, selon que -le temps sera ou non invitant. De toute façon, vous feriez bien de -m'écrire très-vite à Aix-la-Chapelle, et puis assez vite après à -Bruxelles. Je n'ai pas besoin de vous dire de m'écrire des choses -aimables et qui me tentent au retour. Quand je suis lancé, une -fois en route, j'ai toutes les peines du monde à m'arrêter, et il -faudra les promesses les plus séduisantes pour m'empêcher de pousser -jusqu'en Laponie. Je crois vous avoir parlé de deux portraits. J'en ai -maintenant au moins trois, et, à chaque tentative infructueuse, j'ai -recommencé sans détruire le premier essai et sans mieux réussir; enfin, -vous verrez si ma mémoire m'a bien ou mal servi. Vous me demandez -quelle robe? En vérité, je ne m'en suis guère préoccupé; mais ce -n'est pas là que gît la ressemblance. Je désespère de saisir jamais -l'expression indéfinissable de votre physionomie. Je viens d'arriver -ici après une nuit passée en malle-poste sans dormir, et j'ai la tête -excessivement _giddy._ Il me semble que mes bougies tournent sur ma -table. On m'annonce pour demain une navigation entremêlée d'échouages, -car la Moselle n'a que fort peu d'eau, mais ce n'est pas cela qui -m'empêchera de dormir. Je vous écrirai probablement de quelque auberge -allemande et très-assurément de Lille, où je m'arrêterai. De là, sans -doute, je pourrai vous annoncer le jour de mon arrivée. J'apprends -avec beaucoup de plaisir que vous vous ennuyez à ***; je vous l'avais -prédit. Quand on habite Paris, on ne peut plus retourner en province. -On dit et on fait quantité d'énormités qui passeraient à Paris et qui -sont grosses comme des maisons à ***. Cela vous est peut-être aussi -arrivé, du caractère dont je vous connais. Je vous pardonnerai tout si, -le 1er ou 2 octobre, vous m'annoncez votre retour. - - - - -CXXIII - -Bonn, 18 septembre 1846. - - -Je suis depuis six jours dans ce beau pays, non pas Bonn, mais je dis -la Prusse rhénane, où la civilisation est très-avancée, sauf pour les -lits, qui ont toujours quatre pieds de long et les draps trois. Je -mène tout à fait une vie allemande, c'est-à-dire que je me lève à cinq -heures et me couche à neuf, après avoir fait quatre repas. Jusqu'à -présent, cette vie-là me convient assez et je ne me suis pas trouvé -mal de ne rien faire qu'ouvrir la bouche et les yeux. Seulement, les -Allemandes sont devenues horriblement laides depuis ma dernière visite. -Voici le chapeau de la plus jolie que j'aie encore rencontrée;--ce -fut sur un bateau à vapeur entre Trèves et Coblence; la place me -manque pour l'illustration, que je mets au verso: c'est une capote -d'où pend une pièce d'étoffe carrée, ouverte à l'extrémité, dont un -angle est relevé à gauche au moyen d'une petite cocarde verte, -blanche et rouge; la capote est noire, l'Allemande fort blanche avec -des pieds comme il suit... _N. B._--Le dessin est exécuté à l'échelle -de un centimètre pour mètre. Je voudrais que vous introduisissiez ces -capotes-là. Vous leur feriez faire fortune.--En fait de monuments, je -n'ai guère été content de ce que j'ai vu: les architectes allemands -m'ont paru pires que les nôtres. On a saccagé le Munster à Bonn et -peint l'abbaye de Laarh à faire grincer les dents. Les sites de la -Moselle sont beaucoup trop vantés. Au fond, cela est peu de chose. -Je ne trouve plus rien de beau depuis que j'ai passé le Tmolus. Mon -admiration demeure exclusive pour ses ombrages et surtout pour la façon -dont on y entend la cuisine; ici, la grande affaire est _zu speisen._ -Tous les honnêtes gens, après avoir dîné à une heure, prennent le thé -et des gâteaux à quatre, vont manger à six un petit pain avec de la -langue fourrée dans un jardin; ce qui permet d'attendre jusqu'à huit -heures pour entrer dans un hôtel et souper. Ce que deviennent les -femmes pendant ce temps-là, je l'ignore; ce qu'il y a de certain, c'est -que, de huit à dix, il ne reste pas un homme dans les maisons: chacun -est dans son hôtel favori à boire, manger et fumer; la raison est, je -crois, dans les pieds de ces dames et la bonté du vin du Rhin. - -Je pense que vous allez être à Paris dans deux ou trois jours. En -voyant les bois du Rhin et de la Moselle si verts, je ne puis me -figurer que ceux de notre température soient devenus des balais. Cela -n'est malheureusement que trop possible. Vous l'avez voulu. Adieu; je -suis fâché de ne pas vous avoir dit de m'écrire à Cologne, mais il est -trop tard. - - - - -CXXIV - -Soissons, 10 octobre 1846. - - -Il paraît que vous avez été de bien mauvaise humeur samedi dernier; -mais enfin vous avez repris votre sérénité dimanche, sauf quelques -petits nuages qui flottent encore dans votre lettre. Pour suivre la -métaphore, je voudrais bien un jour vous voir au beau fixe, sans qu'il -y eût des tempêtes auparavant. Malheureusement, c'est une habitude que -vous avez prise. Nous nous séparons presque toujours meilleurs amis -que nous ne nous sommes vus. Tâchons donc d'avoir, un de ces jours, -l'amabilité continue que j'ai rêvée quelquefois. Il me semble que nous -nous en trouverions bien l'un et l'autre. Vous me faites des menaces -pour le seul plaisir de m'ôter les consolations de l'espérance. Vous -sentez si bien votre tort, que vous me dites que vous êtes dispensée -de loyauté à l'égard d'une certaine promesse que vous m'avez faite -déjà une fois et que vous ne voulez pas tenir. N'est-ce pas un effet -du hasard seul qui vous a permis de dire que vous aviez accompli cette -promesse? Vous ne vouliez me voir que pendant un quart d'heure; ainsi, -il y avait de votre part trahison méditée. Je sais ce que vous pensez -vous-même de ces subterfuges-là, et je m'en rapporte à votre propre -jugement. Vous pouvez me faire beaucoup de plaisir ou beaucoup de -peine; c'est à vous de choisir. - -Le temps affreux qui me m'a pas quitté depuis samedi est sans doute -celui que vous avez à Paris. Le seul chagrin qu'il me fasse, c'est que -je pense à mes bois, dont le vent enlève les feuilles, à mes gazons, -que la pluie inonde, et à l'éloignement de notre prochaine promenade. -Hier, au milieu des champs, par un vrai déluge, je ne pensais pas à -autre chose. Et vous, regrettez-vous la pluie à cause de moi, ou bien -parce qu'elle vous empêche d'aller à _shopping_ à votre ordinaire? - -Quel jour étiez-vous à l'Opéra italien? - -Était-ce jeudi par hasard, et aurions-nous été tout près l'un de -l'autre sans nous en douter? J'aurais bien voulu vous voir un peu avec -votre cour, pour savoir si vous êtes pour le monde telle que je le -voudrais. - -J'espère être à Paris jeudi soir ou vendredi au plus tard. S'il fait -beau samedi, voulez-vous faire une longue promenade? Dans le cas -contraire, nous en ferons une courte, ou nous irons au Musée. La -mémoire de ces promenades est à la fois un plaisir et une douleur. -C'est pour moi une sensation qu'il faut renouveler sans cesse pour -qu'elle ne devienne pas triste. Adieu, chère amie; je vous remercie -bien de tout ce qu'il y a de tendre dans votre lettre. Je tâche -d'oublier le peu qui reste de dur et de sec. Je pense que c'est à votre -usage une espèce de parure de fantaisie dont vous vous couvrez. J'aime -à deviner dessous que vous êtes tout cœur et tout âme; croyez que cela -paraît, malgré tous vos efforts pour le cacher. - - - - -CXXV - -Paris, 22 septembre 1847. - - -. . . . . . . . . . . . - -La _Revue_ me tourmente beaucoup pour _Don Pèdre._ Je voudrais savoir -votre opinion à ce sujet. Je suis partagé entre l'avarice et la -pudeur. J'aurais aussi à vous prier d'en lire quelque chose. Cela me -paraît avoir l'inconvénient de tout ce qui a été fait longuement et -péniblement. Je me suis donné bien du mal pour une exactitude dont -personne ne me saura gré. Cela me chagrine quelquefois. - -Vous comprendrez sans peine que, depuis votre départ, j'ai eu -très-souvent les _blue devils._ - -. . . . . . . . . . . . - -Ce que vous me dites de _Don Pèdre_ me plaît assez, parce que votre -opinion est d'accord avec mon désir et ce que je crois mon intérêt. -Pourtant, il y a une question de dignité qui me tient encore au cœur -et qui m'a empêché de tout terminer d'abord avant mon départ. Je -serai bien aise d'avoir votre avis de vive voix, et je vous montrerai -quelques bribes d'après lesquelles vous jugerez mieux. Je n'ai -jamais été plus tristement choqué de la bêtise des gens du Nord qu'à -ce voyage-ci, et aussi de leur infériorité sur les Méridionaux. La -moyenne du Picard me paraît au-dessous de la plus inférieure espèce du -Provençal. En outre, je mourais de froid dans toutes les auberges où -mon triste sort me poussait. - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CXXVI - -Saturday, 26 febr. 1848[1]. - - -I believe you are now a little better. I don't know why you could be so -uneasy about your brother. No wonder you have no news. Bad ones corne -very soon. I begin to get accustomed to the strangeness of the thing -and to be reconciled with the strange figures of the conquerors, who -what's stranger still, behave themselves as gentlemen. There is now -a strong tendency to order. If it continues, I shall turn a staunch -republican. The only fault I find with the new order of things is that -I do not very clearly see how I shall be able to live and that I cannot -see you. - -I hope though it will not be long before the coaches can go on. - - -[1] Samedi, 26 février 1848. - -Je crois que vous êtes maintenant un peu plus rassurée. Je ne vois pas -pourquoi vous ne seriez pas complètement tranquille à l'égard de votre -frère. Ne prenez point souci de l'absence de nouvelles. Les mauvaises -nouvelles arrivent promptement. - -Je commence à m'accoutumer à la plus étrange des choses, et à me -familiariser avec l'étrange figure des vainqueurs qui, ce qui est -plus étrange encore, se conduisent en gentlemen. Il y a maintenant -une violente tendance à l'ordre. Si cela continue, je deviendrai un -républicain décidé. Le seul inconvénient que je trouve au nouvel ordre -de choses, c'est que je n'aperçois pas très-clairement comment je -pourrai gagner ma vie, et que je ne puis vous voir. - -J'espère néanmoins qu'avant peu les voitures recommenceront à circuler. - - - - -CXXVII - -Paris, mars 1848. - - -Je suis tourmenté par cette faillite de la maison ***, dans laquelle -je crains que vous n'ayez des intérêts. Rassurez-moi, je vous prie, -là-dessus, ou, s'il y a quelque malheur, tâchons de nous consoler -ensemble. Chaque jour nous apportera d'ici à longtemps de nouvelles -peines. Il faut se soutenir et se faire part mutuellement du peu de -courage que l'on conserve. Voulez-vous nous voir demain ou après? Il -me semble qu'il y a un siècle que nous ne nous sommes vus. Adieu; vous -avez été l'autre jour bien aimable, et je regrette que vous ne l'ayez -pas été plus longtemps. - - - - -CXXVIII - -Paris, mars 1848. - - -Je crois que vous vous effrayez un peu trop. Les choses ne sont pas -plus mal quelles n'étaient hier; ce qui ne veut pas dire quelles soient -bien et qu'il n'y ait pas de danger. Quant à ce projet de voyage, -il est bien difficile de donner un conseil et de voir clair dans ce -grand brouillard étendu sur notre avenir. Il y a des gens qui pensent -que Paris, à tout prendre, est un lieu plus sûr que la province. Je -suis assez de cet avis. Je ne crois pas à une bataille dans les rues: -d'abord, parce qu'il n'y a pas encore de motif; puis, parce que la -force et l'audace sont du même côté, et que, de l'autre, je ne vois -que platitude et poltronnerie. Si la guerre civile devait commencer, -c'est, je crois, en province quelle se déclarerait d'abord. Il y a -déjà une assez grande irritation contre la dictature de la capitale, -et peut-être des mesures que l'on ne peut prévoir amèneraient-elles ce -résultat dans l'Ouest ou ailleurs. Quant aux conséquences des émeutes, -voyez ce qu'elles ont été à Paris dans la première révolution, et ce -qu'elles ont été en province tout récemment. Le département de l'Indre, -où vous voulez aller, en a vu une il y a deux ans, à Buzançais, plus -vilaine que toutes celles de 93. Il est bien entendu que je ne vous -conseille pas et que je raisonne seulement théoriquement. Je ne crois -pas à un danger immédiat. Je crois même que, les circonstances devenant -plus graves, Paris serait encore le meilleur séjour. Enfin, entre -l'Indre et Boulogne, je préférerais le dernier lieu, qui a l'avantage -d'être près de la mer. Mais je serais bien triste si vous partiez -sans me voir. Ne pourriez-vous pas retarder de quelques jours? Vous -voyez que tout s'est passé tranquillement hier. Nous aurons encore des -processions semblables et longtemps, avant qu'on en vienne aux coups de -feu, si l'on y vient jamais dans ce pays si timide. Adieu. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CXXIX - -Samedi, 11 mars 1848. - - -Le temps se met de la partie pour nous contrarier encore. J'espère -qu'il nous sera plus favorable lundi. Je suis inquiet de votre mal -de gorge par cette pluie ou ce froid. Soignez-vous bien et tâchez -d'oublier un peu tout ce qui se passe. Je suis moulu par une nuit -de corps de garde; mais, après tout, la fatigue a son bon côté dans -ce temps-ci. Je voudrais bien avoir autre chose que votre ombre. Je -regrette que vous vous soyez retirée sitôt. Le bonheur de vous voir est -aussi grand sous la république que sous la monarchie, il ne faut pas en -être avare. Dans quel étrange monde vivons-nous! Mais le plus important -à vous dire et le plus pressé, c'est que je vous aime tous les jours -davantage, je crois, et que je voudrais bien que vous prissiez assez de -courage pour m'en dire autant. - - - - -CXXX - -Paris, 13 mai 1848. - - -J'espérais que vous ne partiriez pas si vite et sans me dire adieu. -Je vous avais même écrit hier, espérant vous voir aujourd'hui. Je ne -sais pourquoi je ne me réconcilie pas à ce voyage. Mais vous ne me -dites pas combien de temps vous prétendez demeurer à boire du lait, et -c'était pourtant le point capital. J'aimerais bien que vous fussiez à -Paris avec un chapeau neuf pour la réception de jeudi à l'Académie, où -les chapeaux neufs seront rares, je le crains. C'est dans un intérêt -purement académique que je vous fais cette demande. Dans le mien, je -compte sur vous samedi prochain pour une belle promenade. Si vous -voulez aller jeudi prochain à l'Académie, faites prendre des billets -chez moi jusqu'à midi. - - - - -CXXXI - -Paris, mercredi 15 mai 1848. - - -Tout s'est passé très-bien, parce qu'ils sont si bêtes, que, malgré -toutes les fautes de la Chambre, elle s'est trouvée plus forte qu'eux. -Il n'y a ni tués ni blessés, on est fort tranquille. La garde nationale -et le peuple sont dans d'excellents sentiments. On a pris tous les -chefs des émeutiers, et il y a tant de troupes sous les armes, que, -d'ici à quelque temps, il n'y a rien à craindre. J'espère que nous nous -verrons samedi. En somme, tout s'est passé pour le mieux. J'ai assisté -à des scènes très-dramatiques qui m'ont fort intéressé et que je vous -raconterai. - - - - -CXXXII - -27 juin 1848. - - -Je rentre chez moi ce matin, après une petite campagne de quatre jours -où je n'ai couru aucun danger, mais où j'ai pu voir toutes les horreurs -de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j'éprouve, je -sens par-dessus tout la bêtise de cette nation. Elle est sans égale. -Je ne sais s'il sera jamais possible de la détourner de la barbarie -sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J'espère que votre -frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement -engagée. Mais nous sommes bien accablés de fatigue et nous n'avons pas -dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux -sur les morts, les destructions, etc. J'ai parcouru avant-hier la rue -Saint-Antoine: les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de -devantures de boutiques endommagées; d'ailleurs, le ravage n'était -pas si grand que je l'avais supposé et qu'on le disait. Voici ce que -j'ai vu de plus curieux. Je me hâte de vous le dire pour aller me -coucher: 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée -par la garde nationale et entourée d'insurgés. Ils ont dit à la garde -nationale: «Ne tirez pas sur nous et nous ne tirerons pas. Gardez -les prisonniers.» 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin -de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d'être -enlevée sur les insurgés. J'ai demandé aux habitants: «Vous a-t-on -pris beaucoup?--On n'a rien volé.» Ajoutez à cela que j'ai conduit à -l'Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de -cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir -fendu le ventre à un blessé et s'être lavé les mains dans la plaie. -Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu'il y a de -sûr, c'est que nous nous en allons à tous les diables! - -Quand revenez-vous? Nous ne nous battrons plus de six semaines, tout au -moins. - - - - -CXXXIII - -Paris, 2 juillet 1848. - - -J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes -scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que -j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais -espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne -pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie; -mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il -a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent -plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les -traces hideuses que votre imagination vous représente probablement. -Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus -grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez -pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous -êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut -s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au -lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons -le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus -à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais -le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois -jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance; -mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez -en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi -compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps -durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu, -et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire -plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que -deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister -à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.--Adieu; pour prendre -patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en -vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y -pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine -pendant qu'on se battait à la Bastille. - - - - -CXXXIV - -Paris, 9 juillet 1848. - - -Vous êtes comme Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre. -Vous n'avez pas plus tôt touché votre pays natal, que vous retombez -dans tous vos vieux défauts. Vous répondez joliment à ma lettre. Je -vous priais de me dire combien de temps vous prétendiez demeurer encore -à manger des amiles; un chiffre de jour n'était pas bien difficile à -écrire, mais vous avez préféré trois pages de circonlocutions où je ne -puis comprendre autre chose, sinon que vous seriez revenue, si vous -n'étiez pas restée. Je vois aussi que vous passez votre temps assez -agréablement. Je pensais bien que l'écharpe de madame *** n'avait pas -été achetée pour en faire des reliques. Vous auriez du me dire au moins -contre qui vous aviez jugé à propos de l'essayer. En somme, je suis -fort mécontent de votre lettre.--Nous passons ici des jours bien longs -et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu'on peut le souhaiter -ou plutôt l'espérer sous la République. Tout annonce que nous aurons -une trêve assez longue. Le désarmement s'opère avec assez de vigueur -et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme: c'est -que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs -pour indiquer les cachettes, et même les coryphées des barricades. Vous -savez que c'est bon signe quand les loups se battent entre eux. Je -suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société -des bibliophiles. J'ai trouvé un cuisinier très-capable et, de plus, -éloquent. Il m'a dit que c'était à tort que tant de gens se faisaient -un fantôme des artichauts à la barigoule, et il a compris tout de suite -les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés. C'est dans le -pavillon où Henri IV est né que demeure ce grand homme. On a, de là, -la plus belle vue du monde. En faisant deux pas, on se trouve dans un -bois avec de grands arbres et un magnifique _underwood_ au-dessous. Pas -une âme pour jouir de tout cela! Il est vrai qu'il faut cinquante-cinq -minutes pour parvenir dans ces beaux lieux. Mais serait-ce impossible -d'aller y dîner ou déjeuner un jour avec madame...? Adieu. Écrivez-moi -bientôt. - - - - -CXXXV - -Paris, lundi 19 juillet 1848. - - -Vous devinez parfaitement les choses quand vous voulez bien vous en -donner la peine, et vous m'avez envoyé ce que je vous demandais; -qu'importe que ce fût une répétition! Ne suis-je pas comme le pauvre -ex-roi? «Je reçois toujours avec un nouveau plaisir, etc.» Ce que -je ne puis vous dire, c'est combien j'ai été charmé de retrouver ce -parfum connu et d'autant plus délicieux qu'il est bien connu et qu'il -s'y rattache tant de souvenirs. Vous vous êtes enfin décidée à lâcher -le grand mot. Il est vrai qu'il y a un mois que vous êtes partie et -qu'en partant vous aviez parlé de six semaines; d'où il suivrait -que, dans quinze jours, je pourrais vous revoir; mais aussitôt vous -vous mettez à compter les six semaines à votre manière, c'est-à-dire -du jour où vous m'écrivez. Cela ressemble un peu à la manière de -compter du diable, qui, comme vous savez, groupe les chiffres tout -autrement que les bons chrétiens. Dites-moi donc un jour, prenons le -délai le plus long que je puisse vous accorder, soit le 15 août. Nous -avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions -sinistres qu'on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous -le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c'est -que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il -avait fallu plusieurs années d'organisation et quatre mois d'armements -pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation -de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que -les conditions actuelles ne seront pas très-matériellement changées. -Pourtant, quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes -même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être -à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les -autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d'obusiers -et de mortiers à grenades, très-transportables et très-efficaces. C'est -un argument nouveau et qu'on dit excellent. Mais laissons la πολεμιχὰ. -Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en -acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***. - - - - -CXXXVI - -Paris, samedi 5 août 1848. - - -. . . . . . . . . . . . - -On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant, -ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans -le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est -venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre -la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle -porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur -laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la -grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura -aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? à -Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame -Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu -d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les -fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je -pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme -tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre -à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me -succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera -tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là-dedans? On -ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu -plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse -la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir, -dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des -protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des -volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition -que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les -Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout. - -Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera -rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour -transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le -premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le -jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de -l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.--Laissez -donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il -vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai -désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce -baragouin-là. Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on -parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira -plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans -la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les -τραγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un -Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne -reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements -sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue; -elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait. -Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos -nouvelles. - - - - -CXXXVII - -Paris, 12 août 1848. - - -Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours, -dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire -combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les -prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec -vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu -revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai -bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que -je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas -une heure de plus.--Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il -est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation -contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La -première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre -et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté. -Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix. -Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui -assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne -grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont -devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait -sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux -horriblement! écrivez-moi bien vite. - - - - -CXXXVIII - -Paris, 20 août 1848. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je commence à croire que je ne vous verrai pas cette année. Voilà -que l'on recommence à parler d'émeutes, et puis le choléra va -venir compliquer les affaires. On dit qu'il est à Londres. IL est -certainement à Berlin. Depuis quelques jours, on s'attend à une -bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l'enquête. -Je suis si entêté dans mes idées, que je n'y crois pas encore; mais -je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien -embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Rome -pendant la conjuration de Catilina. Seulement, il n'y a pas de Cicéron. -Quant à l'issue d'une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne -triomphe. Personne n'en doute, mais avec des fous il ne faut pas -compter sur des entreprises raisonnables; peut-être, en effet, ai-je -tort de croire que l'impossibilité de réussir empêche cette émeute -susdite. Nous verrons, au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la -discussion doit commencer; l'enquête me paraît surtout prouver une -chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est -évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion. Ce qu'il y a de -plus fâcheux, c'est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d'adeptes -et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs. -Tout cela est fort triste; mais, quoi qu'il arrive, nous vivrons -longtemps de cette vie-là, et il faut nous y accoutumer. Le point qui -me paraît capital, c'est de savoir si vous viendrez le 25. S'il doit -y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là. Ainsi, ne -faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister -à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose -me chagrine: c'est que la chaleur s'en va, le beau temps se passé, et -il n'y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à -jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie, -qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que -l'émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c'est peut-être pour -cela que je suis triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais -très-contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je -l'espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez -pas taquiner les gens de si loin. - - - - -CXXXIX - -Paris, 23 août 1848. - - -Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que -je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les -choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la -plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi -à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est -pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au -bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors; -mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement. -Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je -bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste, -il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce -que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication à -votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait -quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle -querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois -pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je -vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un -discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans -coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par -le temps qui court. - - - - -CXL - -Paris, samedi 5 novembre 1848. - - -J'ai été très-irrité contre vous, car j'avais le plus grand besoin -de vous voir; j'ai été et je suis encore très-souffrant et, qui pis -est, affreusement triste. Une heure passée auprès de vous m'aurait -fait grand bien. Vous n'avez même pas pris la peine que vous preniez -autrefois de me dire quelque chose d'aimable lorsque vous aviez quelque -méchanceté en tête. Quelques justes reproches que j'aie à vous faire, -il faudra toujours finir par vous pardonner; mais je voudrais bien que -vous fissiez quelque chose pour cela. Me ferez-vous quelque finezay -pour me dédommager de tout l'ennui que j'ai eu pendant quinze jours? Je -vous laisse à trouver vous-même ce dédommagement _adequate._ - -Avez-vous entendu le canon et avez-vous eu peur? J'ai cru qu'on -voulait démolir la République aux trois premiers coups. J'ai compris -au quatrième de quoi il s'agissait. Vous avez toujours à moi un livre -grec. J'ai peur que vous ne gâtiez votre hellénisme avec le baragouin -romaïque. Cependant, je crois qu'il y a de très-jolies choses dans ce -volume. Je travaille à un ouvrage nouveau également historique. - - - - -CXLI - -Londres, 1er juin 1850. - - -Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix -lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans -m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes -impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont -individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui -peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils -le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des -princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans -plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont -que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait -très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit. - -J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je -n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour -de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de -suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné -hier avec un évêque et un _dean_ qui m'ont rendu de plus en plus -socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école -rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant -son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille -livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je -me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous -le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air -destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles -mettent des _bustles_ (tournures) si considérables, qu'il ne tient -qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée -hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse -monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire -avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling. -Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons -dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui -gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y -a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité -des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour, -nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir -s'ils ne sont pas plus heureux. Écrivez-moi à Lincoln, poste restante. -Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas. - - - - -CXLII - -Salisbury, samedi 15 juin 1850. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de -l'architecture perpendiculaire et des manières également -perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à -Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les -capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un _fellow_ -a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre -pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un -autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de -terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim. -C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là. Ils aiment à montrer aux -étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un _luncheon_, -ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien. -S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se -croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir -avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une -demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et -puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une -lettre du _dean_. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre -était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé -l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir -dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi, -je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je -voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait -fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait -quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se -reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin -de Porto à boire.--Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il -est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise -en cerceau.--Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse, -qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit -quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible, -qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de -_Zoé._ Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne, -pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin -zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le _Punch_ du 15, donne -son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me -dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines. - - - - -CXLIII - -Bâle, 10 octobre 1850. - - -Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment -il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si -déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y -pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les -châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de -force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais à -mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui -très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de -charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents -du chœur des _Girondins._ J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces -lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs. -Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me -rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle, -où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma -taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je -verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier -si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, à -Strasbourg.--De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris. -J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela -me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre -tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir -gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre. - - - - -CXLIV - -Paris, lundi 15 juin 1851. - - -Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise. -J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous -remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné. - -Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller -voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse -Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le -mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de -crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit -que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une -petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre -encore toutes surprises de se voir hors de la _tierra_ de Jésus et -aussi barbares qu'on puisse le désirer.--Je viens de recevoir votre -coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne -vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie -sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la -symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez -bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.--Je ne sais comment -vous remercier. - -Je joins ici le Saint-Évremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des -efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que -vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après -cela rien du XIXe siècle. - -Adieu. - - - - -CXLV - -Londres, samedi 22 juillet 1851. - - -Je suis bien triste de ce que vous me dites de votre départ; je -comptais vous retrouver à Paris et je ne puis m'accoutumer à l'idée de -votre éloignement. Je n'ai pas même la consolation de vous gronder; -tâchez d'être de retour dans les premiers jours d'août. Je ne vous -ferai pas de reproches, parce que je suis sûr que vous ferez tous -vos efforts pour me dire adieu. Pensez qu'il est bien dur de passer -plusieurs mois sans vous voir. Enfin, vous savez tout le bonheur que -j'aurai, et, si la chose est possible, elle se fera. - -Le Palais de Cristal est une grande arche de Noé, merveilleux pour la -singularité des objets qui s'y trouvent, très-médiocre d'ailleurs au -point de vue de l'art; en résumé, on y passe une journée très-amusante. - -Je suis si contrarié de votre lettre, que je n'ai pas le courage -d'écrire. Adieu. - - - - -CXLVI - -Paris, jeudi soir, 2 décembre 1851. - - -Il me semble qu'on livre la dernière bataille, mais qui la gagnera? -Si le président la perd, il me semble que les héroïques députés -devront céder la place à Ledru-Rollin. Je rentre horriblement fatigué -et n'ayant rencontré que des fous, à ce qu'il m'a paru. La mine de -Paris me rappelle le 24 février; seulement, les soldats font peur aux -bourgeois. Les militaires disent qu'ils sont sûrs du succès; mais -vous savez ce que c'est que leurs almanachs. Voilà notre promenade -ajournée... - -Adieu, écrivez-moi et dites-moi si les vôtres sont engagés dans la -bagarre. - - - - -CXLVII - -Paris, 3 décembre 1851. - - -Que vous dirai-je? Je n'en sais pas plus long que vous. Il est certain -que les soldats ont l'air farouche et font cette fois peur aux -bourgeois. Quoi qu'il en soit, nous venons de tourner un récif et nous -voguons vers l'inconnu. Rassurez-vous et dites-moi quand je pourrai -vous voir. - - - - -CXLVIII - -24 mars 1852. - - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai toutes les tracasseries du monde, outre beaucoup d'ouvrage sur les -bras; enfin, j'ai entrepris une œuvre chevaleresque dans un premier -mouvement, et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens -parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces -justificatives sur l'affaire de Libri, j'ai eu la démonstration la plus -complète de son innocence, et je suis à faire une grande tartine dans -la _Revue_, au sujet de son procès et de toutes les petites infamies -qui s'y rattachent. Plaignez-moi; il n'y a que des coups à gagner à -ce métier-là; mais quelquefois on se sent si révolté par l'injustice, -qu'on devient bête. - -Quand donc ferons-nous un tour au Musée? Je suis bien fâché d'apprendre -cette triste mort d'une personne que vous aimez. Mais c'est une raison -de plus pour se voir et essayer si une intimité comme la nôtre est un -remède contre le chagrin. Vous avez bien raison de trouver la vie une -sotte chose, mais il ne faut pas la rendre pire qu'elle n'est. Après -tout, il y a de bons moments, et le souvenir de ces bons moments est -plus agréable que le souvenir des mauvais n'est triste. J'ai plus de -plaisir à me rappeler nos causeries que de chagrin à penser à nos -querelles. Il faut faire ample provision de ces bons souvenirs... - - - - -CXLIX - -Paris, 22 avril au soir, 1852. - - -Votre lettre m'a fait grand bien. Je suis en ce moment nerveux comme -on l'est après avoir cédé à un premier mouvement; vous savez qu'ils -sont presque toujours honnêtes. C'est le moment où tous les sentiments -bas reviennent. On me menace d'un procès pour mépris de la justice -et attaque contre la chose jugée. Cela me paraît fort, mais tout est -possible, _y siempre lo peor es Cierto._ D'un autre côté, l'École des -chartes aiguise ses griffes pour me déchirer. Il va falloir subir -peut-être des interrogatoires et faire une polémique enragée. J'espère -qu'au moment de la bataille je retrouverai mon énergie. À présent, je -suis tout déconfit et ennuyé. Je vous remercie de ce que vous me dites; -j'y suis très-sensible. Tâchez de vous porter de mieux en mieux pour -venir me voir en prison, le cas échéant. - - - - -CL - -Vendredi soir, 1er mai 1852. - - -Ma bonne mère est morte; j'espère qu'elle n'a pas trop souffert. Elle -avait les traits calmes et l'air doux qui lui était ordinaire. Je vous -remercie de tout l'intérêt que vous lui avez témoigné. - -Adieu; pensez à moi et donnez-moi vite de vos nouvelles. - - - - -CLI - -Paris, 19 mai 1852. - - -Ce beau temps ne vous dit-il rien? Il me renouvelle, à ce qu'il me -semble. Je vous attendais presque hier, je ne sais pourquoi; il me -semblait que vous auriez dû savoir que je vous attendais. Venez donc -au plus vite; j'ai quantité de choses à vous dire. Je ne sais si l'on -veut me prendre ou non, et l'on me dit à ce sujet tantôt blanc, tantôt -noir. Ce qui me rend très _fidgetty_, c'est la pensée d'une cérémonie -publique[1] devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe -noire, roides comme des piquets et persuadés qu'ils sont quelque chose, -auxquels on ne peut songer à dire le profond mépris qu'on a pour leur -robe, leur personne et leur esprit. - -Adieu; répondez-moi un mot. - - -[1] L'audience pour l'article poursuivi concernant Libri. - - - - -CLII - -Paris, 22 mai 1852. - - -Notre promenade vous a-t-elle fatiguée? Dites-moi vite que non. -J'attendais un mot de vous aujourd'hui. Je suis confisqué par mon -avocat, qui me plaît fort[1]. Il me semble homme d'esprit, point trop -éloquent et comprend l'affaire exactement comme moi. Cela me donne un -peu d'espérance. . . . . - -. . . . . . . . . . . . - -[1] M. Nogent Saint-Laurens. - - - - -CLIII - -Mai 1852, mercredi à cinq heures. - - -Quinze jours de prison et mille francs d'amende! Mon avocat a très-bien -parlé; les juges ont été très-polis; je n'ai pas été nerveux du tout. -En somme, je ne suis pas aussi mécontent que j'aurais le droit de -l'être. Je n'en appelle pas. - - - - -CLIV - -27 mai 1852, au soir. - - -Vous êtes, par ma foi, d'un bon sel! J'étais allé l'autre jour chez -des magistrats et j'avais eu l'imprudence d'avoir un billet de mille -francs dans ma poche. Je ne l'ai plus retrouvé; mais il est impossible -que, chez des personnes d'un si haut mérite, il se glisse des coupeurs -de bourse; aussi le billet s'est évaporé de lui-même, n'y pensons -plus. En même temps, j'ai eu le malheur de toucher un soi-disant -pestiféré et l'on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour -quinze jours; le grand malheur vraiment! Mon ami M. Bocher va en prison -à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant, -j'ai grand besoin de vous voir!--Mes vengeances ont déjà commencé. Mon -ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l'on a parlé de l'arrêt -qui me concerne; là-dessus, sans consulter l'air du bureau, voilà -mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort -et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité, -amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit -noir qu'il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession. -Or, c'était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs. -Figurez-vous l'état de la maîtresse de la maison, des assistants, et -enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de -rire, et disant; «Ma foi, je ne me dédis de rien!» - - - - -CLV - -Lundi soir, 1er juin 1852. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je passe tout mon temps à lire la correspondance de Beyle. Cela me -rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie -des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des -choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes. Cela -me rend triste et gai vingt fois tour à tour dans une heure et me fait -bien regretter d'avoir brûlé les lettres que Beyle m'écrivait. . . . . . - - - - -CLVI - -Marseille, 12 septembre 1852. - - -. . . . . . . . . . . . - -Je suis allé en Touraine, où j'ai visité Chambord par une pluie -battante et Saint-Aignan par une pluie intermittente. Je suis rentré -à Paris le 7 par la pluie, reparti le même jour au milieu d'un orage -et j'ai descendu le Rhône par un brouillard à couper au couteau. C'est -seulement dans la Canebière que j'ai retrouvé le soleil; depuis deux -jours, il brille dans toute sa gloire. J'y ai trouvé (à Marseille, et -non dans le soleil) mon cousin et sa femme, que j'ai embarqués hier -sur _le Léonidas_ par une mer d'un bleu céleste, sans une vague, et un -temps ni froid ni chaud dont vous n'avez nulle idée en vos tristes pays -du Nord. Ce sont les seuls parents qui me restent, et les propriétaires -de ce salon que vous avez daigné honorer de votre approbation. Je -me suis senti pris d'un isolement bien triste lorsque j'ai vu le -panache de fumée du Léonidas disparaître derrière les îles que vous -connaissez par la description de _Monte-Cristo._ Je me suis senti -vieux et ganache. J'aurais eu besoin de votre présence et j'ai pensé -combien vous vous seriez amusée en ce pays qui me paraît si maussade. -Je vous y ferais manger des fruits de vingt espèces différentes qui -vous sont inconnues; par exemple, des pêches jaunes et des melons -blancs et rouges, des azeroles et des pistaches fraîches. Outre cela, -vous passeriez votre journée dans des boutiques de curiosités turques -et autres, où il y a les inutilités les plus agréables à voir et les -plus désagréables à payer. Je me suis demandé souvent pourquoi vous -ne faites pas un voyage dans le Midi, et je ne trouve pas de bonnes -raisons contre. Je vais courir les montagnes pendant trois jours, -tout seul, sans pouvoir échanger une pensée avec un bipède parlant -français. Je ne sais, après tout, si cela ne vaut pas mieux que d'avoir -affaire aux provinciaux des villes; chaque année, il me semble qu'ils -deviennent plus intolérables. Ici, maires et préfets ont la tête perdue -de l'arrivée du président; on blanchit toutes les préfectures, on met -des aigles partout où il en peut tenir. Il n'y a pas de niaiseries -qu'on n'imagine; quel drôle de peuple! Au milieu de tout cela, je -crains bien que les épreuves de _Démétrius_ ne se perdent; car je dois -les corriger en route et elles ne m'arrivent pas. - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CLVII - -Moulins, 27 septembre 1852. - - -. . . . . . . . . . . . - -J'ai été fort malade et je suis encore assez faible, d'autant plus que -le remède qui m'a tiré d'affaire, c'est-à-dire le mistral ou le vent du -Nord, m'a donné un rhume qui me fatigue fort et qui ne se guérit pas -par les nuits blanches et les courses continuelles. J'ai été, pendant -quarante-cinq heures, avec une disposition à la congestion cérébrale -telle, que je croyais que j'allais voir le royaume des ombres. J'étais -absolument seul, et je me suis traité moi-même ou plutôt je ne me suis -pas traité du tout, car j'étais dans un état de prostration physique -et moral qui me rendait la moindre excursion horriblement pénible. Je -sentais bien quelque ennui de passer dans un monde inconnu; mais ce qui -me semblait encore plus ennuyeux, c'était de faire, de la résistance. -C'est par cette résignation brute, je crois, qu'on quitte ce monde, -non pas parce que le mal vous accable, mais parce qu'on est devenu -indifférent à tout, et qu'on ne se défend plus. J'attends ici qu'un -monsignore à qui j'ai affaire sorte de _retraite._ Très-probablement -j'aurai pour deux ou trois jours à courir d'après ses indications, puis -je reviendrai à Paris. C'est demain mon jour de naissance, que j'aurais -voulu passer avec vous. Il se trouve que je suis toujours seul ce -jour-là et d'une tristesse abominable. - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CLVIII - -Carabanchel, 11 septembre 1853. - - -. . . . . . . . . . . . - -En arrivant ici, j'ai trouvé que tout se préparait pour la fête de -la maîtresse de la maison. On devait jouer une comédie et réciter et -chanter une _loa_[1] en son honneur et celui de sa fille. J'ai été -mis en réquisition pour fabriquer des ciels, réparer des décorations, -dessiner des costumes, etc., sans parler des répétitions que je -donnais à cinq déesses mythologiques dont une seule avait déjà monté -sur un théâtre de société. Mes déesses se sont trouvées très-jolies -hier, jour fatal, mais mourantes de peur; cependant, tout a fort bien -été. On a fort applaudi, sans comprendre les vers très-amphigouriques -du poète auteur de la _Loa._ Sa comédie, qui était une traduction -de _Bonsoir, monsieur Pantalon_, a encore mieux été, et j'admire la -facilité avec laquelle les jeunes filles de la société se transforment -en actrices passables. Après la comédie, bal et souper au milieu duquel -un jeune protégé de la comtesse a improvisé des vers assez jolis, qui -ont fait pleurer l'héroïne de la fête et boire tout le monde un peu -vertement. Ce matin, j'ai un mal de tête de chien et je trouve le -soleil diablement chaud. Je vais aller à Madrid voir les taureaux, et -j'abandonne mes déesses pour deux ou trois jours afin de faire mes -visites et de travailler à la bibliothèque. Comme il y a neuf dames ici -sans un homme, on m'appelle à Madrid «Apollon». Des neuf muses, il y en -a malheureusement cinq qui sont mères ou tantes des quatre autres; mais -ces quatre-là sont des Andalouses de race, avec des petits airs féroces -qui leur vont à ravir, surtout quand elles sont dans leur costume -olympien avec des péplum qu'elles s'obstinent par amour pour l'euphonie -à appeler _peplo._ - -Vous avez sans doute un moins beau temps que nous. - -. . . . . . . . . . . . - - - -[1] Loa, espèce de dithyrambe dialogué en l'honneur de la personne que -l'on veut fêter. - - - - -CLIX - -L'Escurial, 5 octobre 1853. - - -Je vous envoie une petite fleur que j'ai trouvée dans la montagne, -derrière ce vilain couvent de l'Escurial. Je ne l'avais pas rencontrée -depuis la Corse; là, cela s'appelle _mucchiallo_; ici, personne n'en -sait le nom. Le soir, lorsque le vent passe dessus, cela a une odeur -qui me semble délicieuse. J'ai retrouvé l'Escurial aussi triste que -je l'avais laissé il y a quelque vingt ans, mais la civilisation y a -pénétré: on y trouve des lits en fer et des côtelettes, plus du tout de -punaises ni de moines. Le dernier article me manque beaucoup et rend -encore plus ridicule la lourde architecture d'Herrera. Je vais aller -dîner à Madrid ce soir, car je ne supporterai pas un jour de plus de -ce séjour-ci. Selon toute apparence, je resterai à Madrid jusqu'au 15 -de ce mois, et puis j'irai à Valladolid, Toro, Zamora et Léon, si le -temps, qui jusqu'à présent a été magnifique, ne se met pas tout d'un -coup au laid, chose improbable. Je suis allé à Tolède et ici. J'irai -à Ségovie, par quoi j'évite des bals qui m'ennuient fort. J'ai vu -l'autre soir l'ouverture du grand Opéra. C'était pitoyable, sauf la -salle très-belle et très-commode et remplie de femmes très-jolies. Les -acteurs sont d'un médiocre assommant. Si vous étiez ici, vous verriez -la plus belle collection de fruits qu'on puisse rencontrer. Il y a une -foire à Madrid, et il vient des fruits de fort loin dont la plupart -vous sont inconnus. Il est fâcheux que cela ne puisse s'envoyer. S'il y -avait ici quelque chose qui vous fût agréable, vous n'avez qu'à parler. - -. . . . . . . . . . . . - - - - -CLX - -Madrid, 25 octobre 1853. - - -. . . . . . . . . . . . - -Notre colonie s'est dissoute, la duchesse ayant daigné accoucher d'une -fille. Sa mère s'est constituée garde-malade, et nous sommes revenus en -masse à la ville. J'y ai gagné un rhume odieux, et, pour m'achever, il -fait un sirocco du diable. Malgré ce vilain temps et mes éternuments, -je suis allé voir hier Cucharès, le meilleur matador depuis Montès. Les -taureaux étaient si mauvais, qu'il a fallu en donner un aux chiens et -exciter la moitié des autres avec des banderoles de feu. Deux hommes -ont été jetés en l'air et nous les avons cru morts un instant, ce qui a -jeté quelque intérêt sur la course, autrement tout à fait détestable. -Les taureaux n'ont plus de cœur et les hommes ne valent guère mieux. -Je pense entreprendre mon voyage archéologique dès que le temps se -sera fixé. On m'annonce un été de la Saint-Martin qui ne vient jamais. -Il est probable que, si vous me mandiez vos commissions, je recevrais -votre lettre à temps pour y faire honneur. Malheureusement, je ne sais -pas trop ce qu'il y a de bon dans ce pays-ci. Je vous ai pris à tout -hasard des mouchoirs d'un dessin fort laid; mais il m'a semblé que -vous vous étiez assez allègrement emparée d'un ces mouchoirs qui me -venait je ne sais d'où. Ici, on ne voit plus guère que des costumes -français. Hier, aux taureaux, il y avait des chapeaux. Voulez-vous -des jarretières et des boutons? Si l'on en porte encore, dites-moi ce -qu'il vous en faut, mais ne perdez pas de temps pour me répondre.--Je -lis _Wilhelm Meister_, ou je le relis. C'est un étrange livre, où les -plus belles choses du monde alternent avec les enfantillages les plus -ridicules. Dans tout ce qu'a fait Goethe, il y a un mélange de génie et -de niaiserie allemande des plus singuliers: se moquait-il de lui-même -ou des autres? Faites-moi penser à vous donner à lire à mon retour, -les _Affinités électives._ C'est, je crois, ce qu'il a fait de plus -bizarre et de plus antifrançais. On m'écrit de Paris pour me vanter un -livre d'Alexandre Dumas fils, qui s'appelle _un Cas de rupture_, ou -quelque chose d'approchant. À Madrid, on ne lit pas. Je me suis demandé -à quoi les dames passent leur temps quand elles ne font pas l'amour, -et je ne trouve pas de réponse plausible. Elles pensent toutes à être -impératrices. Une demoiselle de Grenade était au spectacle quand on a -annoncé dans sa loge que la comtesse de Téba épousait l'empereur. Elle -s'est levée avec impétuosité en s'écriant: _En ese pueblo y no hay -porvenir._[1]» - -Au nombre de mes divertissements, j'ai oublié de vous parler d'une -académie de l'histoire dont je suis membre. Elle est presque aussi -amusante que la nôtre. Adieu. - - -[1] «Dans ce pays-ci, il n'y a pas d'avenir.» - - - - -CLXI - -Madrid, 22 novembre 1853. - - -. . . . . . . . . . . . - -Quand je pense à la neige qu'il y a sur le Guadarrama, je perds tout -courage: pourtant, nous avons un soleil magnifique; mais il a beau -briller, il n'échauffe pas. La nuit, il fait un froid abominable -et les factions des soldats au palais ne sont plus que d'un quart -d'heure. Avant mon départ, je veux assister encore à quelques séances -des Cortès, qui se sont ouvertes avant-hier, très-modestement, sans -discours royal, Sa Majesté étant assez près de son terme pour qu'on -lui épargne les émotions. Je suis assez bien la politique locale et -je connais assez de gens dans tous les partis pour que le spectacle -m'amuse en ce moment où nous sommes privés de taureaux. Je vous -apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce -n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait -de progrès si rapides, que l'élastique a remplacé à presque toutes -les jambes les _ligas_ classiques des temps passés. Lorsque j'ai -demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles -se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient pas de -ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple. Le progrès des -modes françaises est effrayant: les mantilles sont à présent assez -rares. Les chapeaux, et quels chapeaux! les remplacent. Vous seriez -réjouie de voir les chefs-d'œuvre des couturières de cette capitale. Je -suis allé il y a quelques jours passer cinq à six heures à Aranjuez, -chez un loup-cervier de mes amis, M. Salamanca. C'est le garçon le -plus spirituel et le meilleur diable que j'aie rencontré. Il gagne -beaucoup d'argent, comme il semble, et le fait rouler noblement. Il -trouve le temps de faire des affaires et de la politique, car il a -été ministre et le sera encore, s'il veut. Tout dans cet homme sent -l'Andalousie, c'est la grâce même. Nous avons eu le 15, pour la fête -de Sainte-Eugénie, un bal à l'ambassade de France où a paru madame -***, femme du ministre des États-Unis, avec un costume à faire crever -de rire. Velours noir bordé de galons, d'oripeaux, et diadème de -théâtre. Son fils, qui a l'air d'un maroufle, s'est fait renseigner -sur la solidité des personnes présentes, et, après avoir pris ses -informations, a envoyé un cartel à un duc très-noble, très-riche, fort -niais et désireux de vivre longtemps. Les pourparlers durent encore, -mais il n'y aura pas mort d'homme. - -Adieu. - - - - -CLXII - -Madrid, 28 novembre 1853. - - -Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir -au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je -resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre -la _noche buena_, c'est-à-dire Noël; mais je serai en France et -probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop -mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de -m'arrêter. - -. . . . . . . . . . . . - -On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met -des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations -du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura -un coup d'État. L'opposition est très-animée et se propose de donner -des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La -maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les -ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour -les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la -société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles -se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose -que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on -est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte -une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs. -Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir -tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à -côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait -d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des -glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis -l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: _Todo eso a la -disposition de V._ Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la -rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver -une lettre de vous à Bayonne.--Pourquoi ai-je tant d'envie de vous -revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à -vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique -et de la vraisemblance. - - - - -CLXIII - -Paris, 29 juillet 1854. - - -Je suis arrivé ici avant-hier, et je ne vous ai pas écrit plus tôt -parce que j'étais trop triste. J'ai trouvé ici un de mes amis d'enfance -entrepris par le choléra. Aujourd'hui, on le croit à peu près hors -de danger. En passant le détroit, il faisait un vent glacé qui m'a -donné un rhume ou rhumatisme étrange. Je souffre comme si j'avais la -poitrine serrée dans un cercle de fer et tous les mouvements que je -fais sont douloureux. Pourtant, il faut que je parte ce soir pour la -Normandie, où je vais faire un discours aux oisifs de Caen. La corvée -finie, je reviendrai au plus vite. Je pense être à Paris le 2 août au -soir. Après cela, je n'ai plus de projet arrêté. D'abord, j'avais eu -l'idée d'aller passer un mois à Venise; mais les quarantaines et les -autres ennuis suscités par le choléra rendent un voyage de ce côté à -peu près impossible. Mon ministre m'a offert de m'envoyer à Munich, -comme commissaire de je ne sais quoi, à propos d'une exposition -bavaroise. Je n'ai dit ni oui ni non et j'attendrai mon retour à -Paris pour me décider. Probablement, vous irez passer quelques jours -à Londres, et le Palais de Cristal mérite ce voyage. Sous le rapport -d'art et de goût, cela est parfaitement ridicule, mais il y a dans -l'invention et l'exécution quelque chose de si grand et de si simple -à la fois, qu'il faut aller en Angleterre pour s'en faire une idée. -C'est un joujou qui coûte vingt-cinq millions, et une cage où plusieurs -grandes églises pourraient valser. Les derniers jours que j'ai passés -à Londres m'ont amusé et intéressé. J'ai vu et pratiqué tous les -hommes politiques, j'ai assisté au débat des subsides à la Chambre des -lords et aux Communes, et tous les orateurs en renom ont parlé, mais -très-méchamment, à ce qu'il m'a semblé. Enfin, j'ai fait un très-bon -dîner. On en fait d'excellents au Palais de Cristal, et je vous les -recommande, à vous qui êtes gourmande. J'ai rapporté de Londres une -paire de jarretières qui viennent, à ce qu'on m'assure, de chez Borrin. -Je ne sais ce que mettent les Anglaises à leurs bas, ni comment elles -se procurent cet article indispensable, mais je crois que ce doit être -une chose bien difficile et bien _trying_ pour leur vertu. Le commis -qui m'a donné ces jarretières en a rougi jusqu'aux oreilles.--Vous me -dites des choses très-aimables, qui me feraient le plus grand plaisir, -si l'expérience ne m'avait rendu par trop défiant. Je n'ose espérer ce -que je désire le plus ardemment. Vous savez que vous n'avez qu'à remuer -un doigt pour que j'accoure. - -Je voudrais que vous fissiez comme si nous étions l'un et l'autre en -danger de ne plus nous revoir, en ce temps de si grande incertitude. -Adieu; je vous aime bien, quoi que vous fassiez. Écrivez-moi à Caen, -chez M. Marc, capitaine de vaisseau. Je serai bien heureux d'avoir de -vos nouvelles. - - - - -CLXIV - -Paris, 2 août au soir, 1854. - - -Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé, -très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur -au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position -pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la -cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper -à toutes les visites officielles. À trois heures, je suis entré dans -la salle de l'École de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes -dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles -que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence -merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on -a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie -et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux -pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre -les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui -n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des -homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des -antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole, -et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais -remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur, -comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre -nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de -gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il -me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris -qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir -comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six -minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je -disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais -pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et -les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des -pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens -bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme à -Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des -robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal -et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la -haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt -francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses. -À minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas -du tout. À huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour -présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de -la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai -fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, -mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà: -tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous -pour me remettre.--Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde -mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse à -l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette -année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous -fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela. -Vous pouvez toujours m'écrire ici. - - - - -CLXV - -Innsbruck, 31 août 1854. - - -Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête -lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis -quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on -s'embarque sur le Rhin. À droite et à gauche, ce sont des montagnes -ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant -telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre -Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance -et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes -et entendîmes des Tyroliens jouer du _zitther._ Traversant le lac, -nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait -passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus -belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten; -seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps -examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous -sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier -quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays -encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de -voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes. -Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck. - -Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes -très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de -l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le -drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mœurs et les -idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages. -Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On -les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds -avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les -belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont -pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins -bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces -qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent _gemüth_ -et dont ils sont très-vaniteux. - -À voir les œuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque -le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et -tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la -ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site -admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a -l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne, -et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est -magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti. -Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez -de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand -revenez-vous à Paris? Écrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps. -Écrivez-moi très-longuement et très-tendrement. - -Tenez, voici une fleur du Brenner. - - - - -CLXVI - -Prague, 11 septembre 1854. - - -Mes compagnons m'ont quitté ce matin pour s'en retourner en France. -Je suis souffrant et _out of spirits_, il me vient les idées les plus -noires. Si je suis mieux demain matin, je partirai pour Vienne, où -je serai dans la soirée. Je commence à m'ennuyer horriblement. Cette -ville-ci est très-pittoresque et on y fait de très-bonne musique. Hier, -j'ai couru trois ou quatre jardins et concerts publics, où j'ai vu -danser des danses nationales et des valses, le tout avec décence et -sang-froid; pourtant, rien de plus entraînant qu'un orchestre bohémien. -Les figures ici sont très-différentes de celles que j'avais encore -vues en Allemagne: de très-grosses têtes, de larges épaules, très-peu -de hanches et pas du tout de jambes, voilà la description d'une beauté -bohémienne. - -Hier, nous employions inutilement notre savoir en anatomie, pour -comprendre comment ces femmes-là marchent. À cela près, elles ont -de fort beaux yeux et quelquefois des cheveux noirs très-longs et -très-fins, mais des pieds et des mains d'une longueur, d'une grosseur -et d'une largeur qui surprennent les voyageurs les plus habitués aux -choses extraordinaires. La crinoline leur est inconnue. Le soir, elles -boivent, dans les jardins publics, une carafe de bière, et prennent -après une tasse de café au lait, ce qui les dispose à manger trois -côtelettes de veau avec du jambon, et c'est à peine s'il leur reste de -la place pour quelques pâtisseries légères, de la nature de nos babas. -Telles sont mes observations sur les mœurs et les coutumes. Mon lit -se compose d'une couverture des couleurs les plus jolies, d'un mètre -de long, à laquelle est boutonnée une serviette qui me sert de drap. -Quand j'ai mis cela en équilibre sur moi, mon domestique dépose sur le -tout un édredon que je passe toutes les nuits à culbuter et à replacer; -mais, en revanche, je mange toute sorte de choses très-extraordinaires, -entre autres des champignons crus marinés qui sont excellents et des -oiseaux de montagne idem; tout cela ne m'empêche pas de souhaiter -beaucoup votre présence. Selon toute apparence, vous vous trouvez à -merveille à D..., sans songer aux gens malheureux qui errent en Bohême. -Votre sublime indifférence, vraie ou fausse (c'est ce que je n'ai pas -encore pu savoir), m'irrite beaucoup. Vous ne pensez aux gens que -lorsque vous les voyez. Je suis dans une grande incertitude quant à ce -que je ferai. Si j'avais l'assurance de vous faire enrager en restant -longtemps à Vienne, je m'y installerais pour Dieu sait combien de -mois; mais vous n'en perdriez pas une bouchée, et je crains fort de -m'ennuyer mortellement de leur _gemüth._ Il est donc probable que je ne -resterai à Vienne que juste assez longtemps pour voir les étrangetés, -c'est-à-dire environ les derniers jours du mois. Vers le 1er octobre, -je pourrais être à Berlin, et, avant le 10 ou le 12, à Paris.--Je -suppose que vous m'avez écrit à Vienne, pour me dire ce que vous faites -et ce que vous comptez faire; cela aura une grande influence sur mes -résolutions. Je viens de voir des autographes de Ziska et de Jean -Huss. Ils avaient une très-belle écriture l'un et l'autre pour des -hérésiarques. - - - - -CLXVII - -Vienne, 2 octobre 1854. - - -_Really truly_, cette bonne ville de Vienne est un séjour agréable, et -il me faut une certaine force d'âme pour la quitter, maintenant que -j'y ai des amis et que j'ai compris le plaisir d'y flâner. Ajoutez -à cela l'avantage d'avoir les nouvelles de Crimée quelques minutes -avant vous. Nous sommes depuis avant-hier dans toutes les émotions. -Sébastopol est-il pris? lorsque cette lettre vous arrivera, tout sera -fini sans doute. Ici, on le croit, mais un peu légèrement, à mon avis. -Les Autrichiens, sauf quelques anciennes familles russes de cœur, nous -font des compliments. Un cocher de fiacre m'a félicité avant-hier en -sortant de l'Opéra. Plaise à Dieu que tout cela ne soit pas une de -ces nouvelles comme en fait le télégraphe électrique quand il est de -loisir. Quoi qu'il en soit, je trouve très-beau que nos gens, six jours -après leur débarquement, aient vigoureusement frotté les Russes. Nous -avons ici lady Westmoreland, qui est sœur de lord Raglan et mère de -l'aide de camp du susdit, qui était dans tous ses états. Elle a reçu -hier au soir un mot de son fils, après la bataille. Nous jouissons -beaucoup de la figure des Russes de Vienne. Le prince Gortshakof a dit -que c'était un incident, mais que cela ne faisait rien aux principes. -Le ministre de Belgique, qui est ici le bel esprit, a dit qu'il avait -raison de se retrancher dans les principes, parce qu'on ne les prenait -pas à la baïonnette. À propos de bel esprit, on m'a constitué ici -_lion_, bon gré, mal gré. Prononcez _laïonne_ à l'anglaise, pour ne -pas avoir une idée fausse du rôle qu'on m'a fait jouer. L'autre jour, -on m'amené à Baden, qui est un endroit charmant, dans une vallée, aux -portes de Vienne, mais où l'on se croirait à cent lieues d'une grande -ville. Mon cornac m'a conduit chez de très-belles dames. Le monde -étant ici _gemüthlich_, on prend tout ce que dit un Français pour de -l'esprit. On m'a trouvé très-aimable. J'ai écrit des pensées sublimes -sur des albums, j'ai fait des dessins; en un mot, j'ai été parfaitement -ridicule. C'est en partie la honte de ce métier-là qui me fait prendre -aujourd'hui le chemin de Dresde. Je ne m'y arrêterai qu'un jour et -j'irai à Berlin; après avoir vu le musée, je partirai pour Cologne et -j'y trouverai une lettre de vous. - -Vous ai-je dit que j'étais allé en Hongrie? J'ai passé trois jours à -Pesth et me suis cru en Espagne ou plutôt en Turquie. Ma pudeur y a -beaucoup souffert, car on m'a montré un bain public à Bade, où les -Hongrois et les Hongroises sont pêle-mêle dans un court-bouillon d'eau -minérale très-chaude. J'y ai vu une très-belle Hongroise, qui s'est -caché la figure de ses mains, n'ayant pas comme les femmes turques -des chemises pour se voiler le visage. Ce spectacle m'a coûté six -_kreutzer_, soit quatre sous. J'ai vu _la Dame de Saint-Tropez_ au -théâtre hongrois, n'ayant pas l'esprit de reconnaître un mélodrame -français sous le titre _S.-Tropez à Unôz._ J'ai entendu des musiciens -bohémiens jouer des airs hongrois très-originaux, qui font perdre la -tête aux gens du pays. Cela commence par quelque chose de très-lugubre -et finit par une gaieté folle et qui gagne l'auditoire, lequel -trépigne, casse les verres et danse sur les tables. Mais les étrangers -n'éprouvent pas ces phénomènes. Enfin, et je garde le plus beau pour -la fin, j'ai vu une collection de vieux bijoux magyars, d'un travail -merveilleux. Si j'avais pu vous en apporter un, vous seriez venue -jusqu'à Cologne, pour l'avoir plus tôt. - -Parmi toutes ces courses, je me porte à merveille; le temps est -admirable, mais froid le soir. Je ne crains pas le froid pour ma route, -car j'ai acheté une pelisse énorme pour soixante-quinze florins. Vous -trouveriez ici pour rien des fourrures magnifiques. C'est, je crois, -la seule chose à bon marché en ce pays. Je m'y ruine en fiacres et en -dîners en ville. L'usage est de payer son dîner aux domestiques; on -paye le portier en sortant, enfin on paye partout, pas grand' chose -à la fois, il est vrai. Adieu; je ne suis pas trop content de votre -dernière lettre, sinon de ce que vous m'annoncez votre prochain retour -à Paris. Bien que je n'aie pas de chaînes magyares, j'espère que vous -me recevrez bien. Je commence à désirer de revoir mon gîte et les -soirées me semblent un peu bien longues. - -Je pense être à Cologne avant huit jours, et à Paris du 10 au 15. - - - - -CLXVIII - -Paris, dimanche, 27 novembre 1854. - - -Il est bien malheureux de perdre ses amis, mais c'est une calamité -qu'on ne peut éviter que par une autre bien plus grande, qui est de -n'aimer rien. Surtout, il ne faut pas oublier les vivants pour les -morts. Vous auriez dû venir me voir au lieu de m'écrire. Il faisait un -temps magnifique. Nous aurions causé philosophiquement sur les vanités -de ce monde. Je suis resté toute la journée au coin de mon feu, en -disposition très-sombre et misanthropique, et de plus très-souffrant. -Ce soir, je vais un peu mieux, mais je serai plus mal si je ne vous -vois pas demain. - - - - -CLXIX - -Londres, 20 juillet 1856. - - -J'ai reçu votre lettre hier soir, qui m'a fait un très-grand plaisir. -Si je ne craignais de rêver, je vous dirais des tendresses à cette -occasion. Je partirai bientôt pour Édimbourg. Je consulterai un sorcier -écossais. On veut me mener voir un vrai chieftain, qui n'a pas de -culottes et qui n'en a jamais porté, qui n'a pas d'escalier dans sa -maison, qui a son barde et son sorcier. Cela ne vaut-il pas la peine de -faire le voyage? J'ai trouvé ici des gens si accueillants, si aimables, -si accaparants, qu'il est évident qu'ils s'ennuient beaucoup. J'ai -revu hier deux de mes anciennes beautés: l'une est devenue asthmatique -et l'autre méthodiste; puis j'ai fait la connaissance de huit à dix -poètes, qui m'ont paru quelque chose d'encore plus ridicule que les -nôtres. J'ai revu le palais de Sydenham avec plaisir, quoiqu'on l'ait -entièrement gâté par de grands monuments bâtis aux héros de Crimée. -Les héros en question sont ivres toute la journée par les rues. Il y a -encore beaucoup de monde à Londres, mais tous se préparent à s'envoler. -Pour moi, je vais lundi chez le duc de Hamilton. J'y resterai jusqu'à -mercredi, jour où je ferai mon entrée à Édimbourg. Probablement dans -quinze jours, je reviendrai ici vous retrouver. Tâchez d'être arrivée. -Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection; vous savez -quel bonheur j'en ressentirais. Adieu; vous pouvez m'écrire _Douglas -hotel, Edinburg._ J'y serai quelques jours avant de me lancer dans le -Nord. - - - - -CLXX - -Édimbourg, _Douglas hotel_, 26 juillet 1856. - - -J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Édimbourg. Point de -nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais -où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Écossais voir -son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire -où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force -châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous -écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un -château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château, -à moins d'une heure, un troupeau de bœufs sauvages, les derniers qui -existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de -Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres, -des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des -plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans -goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement. -Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays -étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant, -amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de -la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps -la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Édimbourg tout à fait -à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont -la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise -justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par -madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé -aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle. -Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes -courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat -en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant -voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros -avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que -je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait -chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je -voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les _blue devils_ me -gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais -rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à _Douglas hotel, -Edinburg_. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite. - - - - -CLXXI - -Dimanche, 3 août 1856. - -D'une maison de campagne, -près de Glasgow. - - -Je m'ennuie de vous, comme vous le disiez si élégamment autrefois. Je -mène cependant une vie douce, allant de château en château, partout -hébergé avec une hospitalité pour laquelle je désespère de trouver un -adjectif et qui n'est praticable qu'en cet aristocratique pays. J'y -prends de mauvaises habitudes. Arrivant ici chez de pauvres gens qui -n'ont guère plus de trente mille livres de rente, je me suis trouvé -méconnu en voyant qu'on me donnait à dîner sans instruments à vent et -sans un joueur de cornemuse en grand costume. J'ai passé trois jours -chez le marquis de Breadalbane, à me promener en calèche dans son -parc. Il y a environ deux mille daims, outre huit à dix mille autres -dans ses bois non adjacents au château de Faymouth. Il y a aussi comme -singularité, chose à quoi chacun vise ici, un troupeau de bisons -américains, très-féroces, qu'on enferme dans une péninsule et qu'on -va voir par les fentes de leurs palissades. Tout ce monde-là, marquis -et bisons, a l'air de s'ennuyer. Je crois que leur plaisir consiste -à faire envie aux gens, et je doute que cela compense le tracas -qu'ils ont d'être les aubergistes du tiers et du quart. Parmi tout -ce luxe, j'observe de temps en temps de petites mesquineries qui me -divertissent. Au fond, je n'ai encore rencontré que d'excellentes gens -qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans la moindre -difficulté. - -On vient de me conter une histoire qui me réjouit et dont je veux -vous faire part. Un Anglais se promène le long d'un poulailler, dans -un château d'Écosse, un samedi soir. Grand bruit, cris de coqs et de -poules. Il croit que quelque renard est entré et il avertit. On lui -répond que ce n'est rien, et qu'on sépare seulement les coqs des poules -pour qu'ils ne polluent pas _the Lord's day._ - -Avant mon retour, vous voudrez bien m'écrire: _18, Arlington Street, -care of the honble E. Ellne._ On m'enverra de là vos lettres ou bien on -les gardera pour mon arrivée à Londres. Adieu. Je n'ai pas besoin de -vous dire de m'écrire le plus souvent que vous pourrez. - - - - -CLXXII - -Kinloch-Linchard, 16 août 1856. - - -Je n'ai pas été trop content de votre lettre, que j'ai reçue au moment -de quitter Glenquoich Vous savez que vous avez toujours une première -façon précipitée d'envisager les choses, qui vous fait regarder comme -impossibles les actions les plus simples. Repensez donc à ce que je -vous ai dit, et, après avoir réfléchi mûrement, répondez oui ou non. -Adressez votre réponse à Londres, chez le _Right honble E. Ellne, 18, -Arlington Street._ - -. . . . . . . . . . . . - -Je commence à avoir par-dessus la tête des grouses et de la venaison. -Les paysages, vraiment remarquables, que je vois tous les jours ont -encore du charme pour moi, mais j'ai satisfait ma curiosité, et je ne -trouverai plus rien d'extraordinaire. Ce que je ne puis assez me lasser -d'admirer, c'est la hérissonnerie de ces gens-là. Ils seraient mis aux -galères ensemble, qu'ils n'en deviendraient pas plus sociables. Cela -tient à ce qu'ils craignent d'être pris sur le fait à être bêtes, comme -disait Beyle, ou bien à une organisation qui leur fait préférer les -jouissances égoïstes: le devine qui pourra. Nous sommes arrivés ici en -même temps que deux hommes et une femme entre deux âges, du grand monde -et ayant voyagé. Au dîner, il a fallu casser la glace. Après le dîner, -le mari a pris un journal, la femme un livre, l'autre homme s'est mis à -écrire des lettres, tandis que, moi, je faisais la chouette au maître -et à la maîtresse de la maison. Notez bien que les gens qui s'isolaient -ainsi dans un salon avaient été aussi longtemps et plus que moi sans -voir notre hôtesse, et qu'ils avaient nécessairement beaucoup plus de -choses que moi à lui conter. On me dit, et je suis disposé à le croire -par le peu que j'ai vu, que la race celtique (qui vit dans d'affreux -trous autour du palais que je fréquente) sait causer. Le fait est qu'un -jour de marché, on entend un bruit continuel de voix très-animées, des -rires et des cris. Le gaélique est très-doux. En Angleterre et dans -les Lowlands, silence complet. Ce n'est pas bien à vous de ne m'avoir -écrit qu'une fois. Je vous ai écrit au moins deux fois pour une. Mais -je n'ai pas envie de vous quereller de si loin. Voici mes projets. Je -partirai d'ici pour aller à Inverness, où je resterai un jour; de là à -Édimbourg, puis à York, Durham et peut-être Derby. Je compte être le 23 -à Paris. - - - - -CLXXIII - -Carabanchel, jeudi, décembre 1856. -(J'ai oublié le quantième.) - - -Il fait une pluie effroyable. Hier, le plus beau temps du monde. On me -promet qu'il reviendra demain. J'ai profité de ce beau temps pour me -fouler le poignet, et, si je vous écris, c'est que j'ai été instruit -dans la méthode américaine, où l'on ne remue pas les doigts. Cela m'est -arrivé par la faute d'un cheval qui voulait absolument dire quelque -chose d'inconvenant à la jument de lord A..., et qui, irrité de ma -résistance à sa passion coupable, m'a traîtreusement jeté par-dessus -sa tête, d'une ruade, lorsque j'allumais mon cigare. Cela se passait -dans un sentier au bord de la mer, qui n'était qu'à cent pieds plus bas -et j'ai choisi heureusement le sentier pour tomber. Je ne me suis fait -aucun mal, sauf à la main, qui est aujourd'hui très-enflée. Je compte -aller la semaine prochaine à Cannes, où vous serez aimable de m'écrire, -poste restante. Pour en finir sur le chapitre de la santé, je crois que -je serai beaucoup mieux. Cependant, j'ai ressenti encore une fois un de -ces étourdissements qui m'inquiétaient, mais moins fort qu'à Paris. Il -y a ici un médecin qui me dit que ce sont des spasmes nerveux et qu'il -faut faire beaucoup d'exercice. Ainsi fais-je, mais je ne dors pas plus -qu'à Paris, bien que je me couche à onze heures. Il n'eût tenu qu'à moi -de passer lion (dans le sens anglais); tout le monde s'ennuie ici. J'ai -été assiégé de cartes russes et anglaises, et on a voulu me présenter à -la grande-duchesse Hélène, honneur que j'ai décliné avec empressement. -Nous avons pour fournir aux cancans une comtesse Apraxine, qui fume, -porte des chapeaux ronds et a une chèvre dans son salon, qu'elle a -fait couvrir d'herbes. Mais la personne la plus amusante est lady -Shelley, qui, tous les jours, fait quelque nouvelle drôlerie. Hier, -elle écrivait au consul de France: «Lady S..., prévient M. P... qu'elle -a aujourd'hui un charmant dîner d'Anglais et qu'elle sera charmée de -le voir après, à neuf heures cinq.» Elle a écrit à madame Vigier, -ex-mademoiselle Cruvelli: «Lady Shelley serait charmée de voir madame -Vigier, si elle voulait bien apporter sa musique avec elle.» À quoi -l'ex-Cruvelli a répondu aussitôt: «Madame Vigier serait charmée de voir -lady Shelley, si elle voulait bien venir chez elle et s'y conduire -comme une personne comme il faut.»--Et vous, à quoi passez-vous votre -temps? Je suis sûr que vous ne pensez plus guère à Versailles, par -suite de cette absence de souvenirs qui vous caractérise. J'espère que -nous irons en mars voir pousser les premières primevères. Et cette -étrange soirée et matinée de Versailles, tout cela était-il vrai? - -Adieu; écrivez-moi vite à Cannes. - - - - -CLXXIV - -Lausanne, 24 août 1857. - - -J'ai trouvé votre lettre à Berne, le 22 au soir, parce que mes -excursions dans l'Oberland se sont prolongées bien au delà du temps -que j'avais prévu. Je ne sais trop où vous adresser celle-ci. Vous -ne devez plus être à Genève. Je l'adresse à Venise, où, selon toute -apparence, vous ferez le plus long séjour. Je trouve que vous auriez pu -varier un peu vos tirades d'enthousiasme sur le plaisir de voyager, par -quelques compliments flatteurs en manière de consolation pour ceux qui -n'ont pas l'avantage de vous accompagner. Je vous pardonne cependant -en faveur de votre inexpérience des voyages. Vous comptez n'être que -trois semaines en route: cela me paraît à peu près impossible. Je -vous accorde un mois. Je vous prie seulement de considérer que le 28 -septembre est un anniversaire malheureux pour moi, parce qu'il date -de très-longtemps. C'est le 28 septembre que je suis venu au monde. -Il me serait très-agréable de passer ce jour-là en votre compagnie; à -bon entendeur salut. J'ai fait ma petite tournée très-agréablement. -Je n'ai eu qu'un jour de pluie; il est vrai que je n'en ai pas perdu -une goutte en descendant de la Wengernalp, pendant quatre heures, -sur une rosse qui glissait sur les roches et qui n'avançait pas. J'ai -bu du vin de Champagne que nous avions apporté sur la Mer de glace et -que j'ai frappé à même le glacier. Le guide m'a dit que personne avant -moi n'avait eu cette idée sublime. Je suis en face de la Gemmi et de -la chaîne du Valais, qui n'a pas les grands profils de la Jungfrau et -de ses acolytes. Je pense que nous aurions pu nous rencontrer à Genève -et faire ensemble quelque excursion; tout cela est triste à penser. -J'espère trouver une lettre de vous à Paris, où je serai le 28. - -Adieu; amusez-vous bien, ne vous fatiguez pas trop. Pensez quelquefois -à moi. Si vous me marquez votre itinéraire avec quelque exactitude, je -vous donnerai des nouvelles de Paris. Ici, c'est le diable d'écrire. -Les plumes du pays sont ce que vous voyez. Adieu encore.--Voici une -petite feuille qui a cru à six mille pieds au-dessus du niveau de la -mer. - - -FIN DU TOME PREMIER. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lettres une inconnue, Tome Premier, by -Prosper Mrime - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE *** - -***** This file should be named 56473-8.txt or 56473-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/6/4/7/56473/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at -Free Literature (Images generously made available by the -Internet Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Lettres à une inconnue, Tome Premier - Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine - -Author: Prosper Mérimée - -Contributor: Hippolyte Taine - -Release Date: January 31, 2018 [EBook #56473] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at -Free Literature (Images generously made available by the -Internet Archive.) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 56473 ***</div> <div class="figcenter" style="width: 500px;"> <img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> @@ -8329,379 +8289,7 @@ mer.</p> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à une inconnue, Tome Premier, by -Prosper Mérimée - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UNE INCONNUE *** - -***** This file should be named 56473-h.htm or 56473-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/6/4/7/56473/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Marc D'Hooghe at -Free Literature (Images generously made available by the -Internet Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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