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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Aventures d'Alice au pays des merveilles - -Author: Lewis Carroll - -Illustrator: John Tenniel - -Translator: Henri Bué - -Release Date: August 30, 2017 [EBook #55456] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'ALICE AU PAYS *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - AVENTURES D'ALICE - - AU - - PAYS DES MERVEILLES. - - - - - AVENTURES D'ALICE - - _AU PAYS DES MERVEILLES_. - - - PAR - - LEWIS CARROLL. - - - TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR HENRI BUÉ. - - - _OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 42 VIGNETTES PAR - JOHN TENNIEL._ - - - Londres: - - MACMILLAN AND CO. - - 1869. - - - [_Le Droit de Traduction et de Reproduction est réservé._] - - - - -[L'Auteur désire exprimer ici sa reconnaissance envers le Traducteur -de ce qu'il a remplacé par des parodies de sa composition quelques -parodies de morceaux de poésie anglais, qui n'avaient de valeur que -pour des enfants anglais; et aussi, de ce qu'il a su donner en jeux -de mots français les équivalents des jeux de mots anglais, dont la -traduction n'était pas possible.] - - -LONDRES.--IMPRIMERIE DE R. CLAY, FILS, ET TAYLOR, BREAD STREET HILL. - - - - - Notre barque glisse sur l'onde - Que dorent de brûlants rayons; - Sa marche lente et vagabonde - Témoigne que des bras mignons, - Pleins d'ardeur, mais encore novices, - Tout fiers de ce nouveau travail, - Mènent au gré de leurs caprices - Les rames et le gouvernail. - - Soudain trois cris se font entendre, - Cris funestes à la langueur - Dont je ne pouvais me défendre - Par ce temps chaud, qui rend rêveur. - "Un conte! Un conte!" disent-elles - Toutes d'une commune voix. - Il fallait céder aux cruelles; - Que pouvais-je, hélas! contre trois? - - La première, d'un ton suprême, - Donne l'ordre de commencer. - La seconde, la douceur même, - Se contente de demander - Des choses à ne pas y croire. - Nous ne fûmes interrompus - Par la troisième, c'est notoire, - Qu'une fois par minute, au plus. - - Puis, muettes, prêtant l'oreille - Au conte de l'enfant rêveur, - Qui va de merveille en merveille - Causant avec l'oiseau causeur; - Leur esprit suit la fantaisie - Où se laisse aller le conteur. - Et la vérité tôt oublie - Pour se confier à l'erreur. - - Le conteur (espoir chimérique!) - Cherche, se sentant épuisé, - A briser le pouvoir magique - Du charme qu'il a composé, - Et "Tantôt" voudrait de ce rêve - Finir le récit commencé: - "Non, non, c'est tantôt! pas de trêve!" - Est le jugement prononcé. - - Ainsi du pays des merveilles - Se racontèrent lentement - Les aventures sans pareilles, - Incident après incident. - Alors vers le prochain rivage - Où nous devions tous débarquer - Rama le joyeux équipage; - La nuit commençait à tomber. - - Douce Alice, acceptez l'offrande - De ces gais récits enfantins, - Et tressez-en une guirlande, - Comme on voit faire aux pèlerins - De ces fleurs qu'ils ont recueillies, - Et que plus tard, dans l'avenir, - Bien qu'elles soient, hélas! flétries, - Ils chérissent en souvenir. - - - - - TABLE. - - - CHAPITRE. PAGE. - - I. AU FOND DU TERRIER. 1 - - II. LA MARE AUX LARMES. 15 - - III. LA COURSE COCASSE. 29 - - IV. L'HABITATION DU LAPIN BLANC. 41 - - V. CONSEILS D'UNE CHENILLE. 60 - - VI. PORC ET POIVRE. 78 - - VII. UN THÉ DE FOUS. 98 - - VIII. LE CROQUET DE LA REINE. 115 - - IX. HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE. 133 - - X. LE QUADRILLE DE HOMARDS. 151 - - XI. QUI A VOLÉ LES TARTES? 164 - - XII. DÉPOSITION D'ALICE. 179 - - - - -[Illustration] - -CHAPITRE PREMIER. - -AU FOND DU TERRIER. - - -ALICE, assise auprès de sa sœur sur le gazon, commençait à s'ennuyer -de rester là à ne rien faire; une ou deux fois elle avait jeté les -yeux sur le livre que lisait sa sœur; mais quoi! pas d'images, pas de -dialogues! "La belle avance," pensait Alice, "qu'un livre sans images, -sans causeries!". - -Elle s'était mise à réfléchir, (tant bien que mal, car la chaleur du -jour l'endormait et la rendait lourde,) se demandant si le plaisir de -faire une couronne de marguerites valait bien la peine de se lever et -de cueillir les fleurs, quand tout à coup un lapin blanc aux yeux roses -passa près d'elle. - -Il n'y avait rien là de bien étonnant, et Alice ne trouva même pas -très-extraordinaire d'entendre parler le Lapin qui se disait: "Ah! -j'arriverai trop tard!" (En y songeant après, il lui sembla bien -qu'elle aurait dû s'en étonner, mais sur le moment cela lui avait paru -tout naturel.) Cependant, quand le Lapin vint à tirer une montre de -son gousset, la regarda, puis se prit à courir de plus belle, Alice -sauta sur ses pieds, frappée de cette idée que jamais elle n'avait vu -de lapin avec un gousset et une montre. Entraînée par la curiosité elle -s'élança sur ses traces à travers le champ, et arriva tout juste à -temps pour le voir disparaître dans un large trou au pied d'une haie. - -Un instant après, Alice était à la poursuite du Lapin dans le terrier, -sans songer comment elle en sortirait. - -Pendant un bout de chemin le trou allait tout droit comme un tunnel, -puis tout à coup il plongeait perpendiculairement d'une façon si -brusque qu'Alice se sentit tomber comme dans un puits d'une grande -profondeur, avant même d'avoir pensé à se retenir. - -De deux choses l'une, ou le puits était vraiment bien profond, ou elle -tombait bien doucement; car elle eut tout le loisir, dans sa chute, de -regarder autour d'elle et de se demander avec étonnement ce qu'elle -allait devenir. D'abord elle regarda dans le fond du trou pour savoir -où elle allait; mais il y faisait bien trop sombre pour y rien voir. -Ensuite elle porta les yeux sur les parois du puits, et s'aperçut -qu'elles étaient garnies d'armoires et d'étagères; çà et là, elle vit -pendues à des clous des cartes géographiques et des images. En passant -elle prit sur un rayon un pot de confiture portant cette étiquette, -"MARMELADE D'ORANGES." Mais, à son grand regret, le pot était vide: -elle n'osait le laisser tomber dans la crainte de tuer quelqu'un; aussi -s'arrangea-t-elle de manière à le déposer en passant dans une des -armoires. - -"Certes," dit Alice, "après une chute pareille je ne me moquerai pas -mal de dégringoler l'escalier! Comme ils vont me trouver brave chez -nous! Je tomberais du haut des toits que je ne ferais pas entendre une -plainte." (Ce qui était bien probable.) - -Tombe, tombe, tombe! "Cette chute n'en finira donc pas! Je suis -curieuse de savoir combien de milles j'ai déjà faits," dit-elle tout -haut. "Je dois être bien près du centre de la terre. Voyons donc, cela -serait à quatre mille milles de profondeur, il me semble." (Comme vous -voyez, Alice avait appris pas mal de choses dans ses leçons; et bien -que ce ne fût pas là une très-bonne occasion de faire parade de son -savoir, vu qu'il n'y avait point d'auditeur, cependant c'était un bon -exercice que de répéter sa leçon.) "Oui, c'est bien à peu près cela; -mais alors à quel degré de latitude ou de longitude est-ce que je me -trouve?" (Alice n'avait pas la moindre idée de ce que voulait dire -latitude ou longitude, mais ces grands mots lui paraissaient beaux et -sonores.) - -Bientôt elle reprit: "Si j'allais traverser complétement la terre? -Comme ça serait drôle de se trouver au milieu de gens qui marchent -la tête en bas. Aux Antipathies, je crois." (Elle n'était pas fâchée -cette fois qu'il n'y eût personne là pour l'entendre, car ce mot ne -lui faisait pas l'effet d'être bien juste.) "Eh mais, j'aurai à leur -demander le nom du pays.--Pardon, Madame, est-ce ici la Nouvelle-Zemble -ou l'Australie?"--En même temps elle essaya de faire la révérence. -(Quelle idée! Faire la révérence en l'air! Dites-moi un peu, comment -vous y prendriez-vous?) "'Quelle petite ignorante!' pensera la dame -quand je lui ferai cette question. Non, il ne faut pas demander cela; -peut-être le verrai-je écrit quelque part." - -Tombe, tombe, tombe!--Donc Alice, faute d'avoir rien de mieux à -faire, se remit à se parler: "Dinah remarquera mon absence ce soir, -bien sûr." (Dinah c'était son chat.) "Pourvu qu'on n'oublie pas de -lui donner sa jatte de lait à l'heure du thé. Dinah, ma minette, que -n'es-tu ici avec moi? Il n'y a pas de souris dans les airs, j'en -ai bien peur; mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et cela -ressemble beaucoup à une souris, tu sais. Mais les chats mangent-ils -les chauves-souris?" Ici le sommeil commença à gagner Alice. Elle -répétait, à moitié endormie: "Les chats mangent-ils les chauves-souris? -Les chats mangent-ils les chauves-souris?" Et quelquefois: "Les -chauves-souris mangent-elles les chats?" Car vous comprenez bien -que, puisqu'elle ne pouvait répondre ni à l'une ni à l'autre de ces -questions, peu importait la manière de les poser. Elle s'assoupissait -et commençait à rêver qu'elle se promenait tenant Dinah par la main, -lui disant très-sérieusement: "Voyons, Dinah, dis-moi la vérité, as-tu -jamais mangé des chauves-souris?" Quand tout à coup, pouf! la voilà -étendue sur un tas de fagots et de feuilles sèches,--et elle a fini de -tomber. - -Alice ne s'était pas fait le moindre mal. Vite elle se remet sur ses -pieds et regarde en l'air; mais tout est noir là-haut. Elle voit devant -elle un long passage et le Lapin Blanc qui court à toutes jambes. Il -n'y a pas un instant à perdre; Alice part comme le vent et arrive tout -juste à temps pour entendre le Lapin dire, tandis qu'il tourne le coin: -"Par ma moustache et mes oreilles, comme il se fait tard!" Elle n'en -était plus qu'à deux pas: mais le coin tourné, le Lapin avait disparu. -Elle se trouva alors dans une salle longue et basse, éclairée par une -rangée de lampes pendues au plafond. - -Il y avait des portes tout autour de la salle: ces portes étaient -toutes fermées, et, après avoir vainement tenté d'ouvrir celles du côté -droit, puis celles du côté gauche, Alice se promena tristement au beau -milieu de cette salle, se demandant comment elle en sortirait. - -[Illustration] - -Tout à coup elle rencontra sur son passage une petite table à trois -pieds, en verre massif, et rien dessus qu'une toute petite clef d'or. -Alice pensa aussitôt que ce pouvait être celle d'une des portes; mais -hélas! soit que les serrures fussent trop grandes, soit que la clef fût -trop petite, elle ne put toujours en ouvrir aucune. Cependant, ayant -fait un second tour, elle aperçut un rideau placé très-bas et qu'elle -n'avait pas vu d'abord; par derrière se trouvait encore une petite -porte à peu près quinze pouces de haut; elle essaya la petite clef -d'or à la serrure, et, à sa grande joie, il se trouva qu'elle y allait -à merveille. Alice ouvrit la porte, et vit qu'elle conduisait dans un -étroit passage à peine plus large qu'un trou à rat. Elle s'agenouilla, -et, jetant les yeux le long du passage, découvrit le plus ravissant -jardin du monde. Oh! Qu'il lui tardait de sortir de cette salle -ténébreuse et d'errer au milieu de ces carrés de fleurs brillantes, de -ces fraîches fontaines! Mais sa tête ne pouvait même pas passer par -la porte. "Et quand même ma tête y passerait," pensait Alice, "à quoi -cela servirait-il sans mes épaules? Oh! que je voudrais donc avoir la -faculté de me fermer comme un télescope! Ça se pourrait peut-être, si -je savais comment m'y prendre." Il lui était déjà arrivé tant de choses -extraordinaires, qu'Alice commençait à croire qu'il n'y en avait guère -d'impossibles. - -Comme cela n'avançait à rien de passer son temps à attendre à la -petite porte, elle retourna vers la table, espérant presque y trouver -une autre clef, ou tout au moins quelque grimoire donnant les règles -à suivre pour se fermer comme un télescope. Cette fois elle trouva -sur la table une petite bouteille (qui certes n'était pas là tout à -l'heure). Au cou de cette petite bouteille était attachée une étiquette -en papier, avec ces mots "BUVEZ-MOI" admirablement imprimés en grosses -lettres. - -[Illustration] - -C'est bien facile à dire "_Buvez-moi_" mais Alice était trop fine -pour obéir à l'aveuglette. "Examinons d'abord," dit-elle, "et -voyons s'il y a écrit dessus '_Poison_' ou non." Car elle avait lu -dans de jolis petits contes, que des enfants avaient été brûlés, -dévorés par des bêtes féroces, et qu'il leur était arrivé d'autres -choses très-désagréables, tout cela pour ne s'être pas souvenus -des instructions bien simples que leur donnaient leurs parents: -par exemple, que le tisonnier chauffé à blanc brûle les mains qui -le tiennent trop longtemps; que si on se fait au doigt une coupure -profonde, il saigne d'ordinaire; et elle n'avait point oublié que si -l'on boit immodérément d'une bouteille marquée "_Poison_" cela ne -manque pas de brouiller le cœur tôt ou tard. - -Cependant, comme cette bouteille n'était pas marquée "_Poison_," Alice -se hasarda à en goûter le contenu, et le trouvant fort bon, (au fait -c'était comme un mélange de tarte aux cerises, de crème, d'ananas, de -dinde truffée, de nougat, et de rôties au beurre,) elle eut bientôt -tout avalé. - - * * * * * - - * * * * - - * * * * * - -"Je me sens toute drôle," dit Alice, "on dirait que je rentre en -moi-même et que je me ferme comme un télescope." C'est bien ce qui -arrivait en effet. Elle n'avait plus que dix pouces de haut, et -un éclair de joie passa sur son visage à la pensée qu'elle était -maintenant de la grandeur voulue pour pénétrer par la petite porte dans -ce beau jardin. Elle attendit pourtant quelques minutes, pour voir -si elle allait rapetisser encore. Cela lui faisait bien un peu peur. -"Songez donc," se disait Alice, "je pourrais bien finir par m'éteindre -comme une chandelle. Que deviendrais-je alors?" Et elle cherchait à -s'imaginer l'air que pouvait avoir la flamme d'une chandelle éteinte, -car elle ne se rappelait pas avoir jamais rien vu de la sorte. - -Un moment après, voyant qu'il ne se passait plus rien, elle se décida -à aller de suite au jardin; mais hélas, pauvre Alice! en arrivant à -la porte, elle s'aperçut qu'elle avait oublié la petite clef d'or. -Elle revint sur ses pas pour la prendre sur la table. Bah! impossible -d'atteindre à la clef qu'elle voyait bien clairement à travers le -verre. Elle fit alors tout son possible pour grimper le long d'un des -pieds de la table, mais il était trop glissant; et enfin, épuisée de -fatigue, la pauvre enfant s'assit et pleura. - -"Allons, à quoi bon pleurer ainsi," se dit Alice vivement. "Je vous -conseille, Mademoiselle, de cesser tout de suite!" Elle avait pour -habitude de se donner de très-bons conseils (bien qu'elle les suivît -rarement), et quelquefois elle se grondait si fort que les larmes lui -en venaient aux yeux; une fois même elle s'était donné des tapes pour -avoir triché dans une partie de croquet qu'elle jouait toute seule; car -cette étrange enfant aimait beaucoup à faire deux personnages. "Mais," -pensa la pauvre Alice, "il n'y a plus moyen de faire deux personnages, -à présent qu'il me reste à peine de quoi en faire un." - -Elle aperçut alors une petite boîte en verre qui était sous la -table, l'ouvrit et y trouva un tout petit gâteau sur lequel les mots -"MANGEZ-MOI" étaient admirablement tracés avec des raisins de Corinthe. -"Tiens, je vais le manger," dit Alice: "si cela me fait grandir, je -pourrai atteindre à la clef; si cela me fait rapetisser, je pourrai -ramper sous la porte; d'une façon ou de l'autre, je pénétrerai dans le -jardin, et alors, arrive que pourra!" - -Elle mangea donc un petit morceau du gâteau, et, portant sa main sur sa -tête, elle se dit tout inquiète: "Lequel est-ce? Lequel est-ce?" Elle -voulait savoir si elle grandissait ou rapetissait, et fut tout étonnée -de rester la même; franchement, c'est ce qui arrive le plus souvent -lorsqu'on mange du gâteau; mais Alice avait tellement pris l'habitude -de s'attendre à des choses extraordinaires, que cela lui paraissait -ennuyeux et stupide de vivre comme tout le monde. - -Aussi elle se remit à l'œuvre, et eut bien vite fait disparaître le -gâteau. - - * * * * * - - * * * * - - * * * * * - - - - -CHAPITRE II. - -LA MARE AUX LARMES. - - -[Illustration] - -"DE plus très-curieux en plus très-curieux!" s'écria Alice (sa surprise -était si grande qu'elle ne pouvait s'exprimer correctement): "Voilà que -je m'allonge comme le plus grand télescope qui fût jamais! Adieu mes -pieds!" (Elle venait de baisser les yeux, et ses pieds lui semblaient -s'éloigner à perte de vue.) "Oh! mes pauvres petits pieds! Qui vous -mettra vos bas et vos souliers maintenant, mes mignons? Quant à -moi, je ne le pourrai certainement pas! Je serai bien trop loin pour -m'occuper de vous: arrangez-vous du mieux que vous pourrez.--Il faut -cependant que je sois bonne pour eux," pensa Alice, "sans cela ils -refuseront peut-être d'aller du côté que je voudrai. Ah! je sais ce que -je ferai: je leur donnerai une belle paire de bottines à Noël." - -Puis elle chercha dans son esprit comment elle s'y prendrait. "Il -faudra les envoyer par le messager," pensa-t-elle; "quelle étrange -chose d'envoyer des présents à ses pieds! Et l'adresse donc! C'est cela -qui sera drôle. - - _A Monsieur Lepiédroit d'Alice, - - Tapis du foyer, - - Près le garde-feu. - - (De la part de Mlle Alice.)_ - - -Oh! que d'enfantillages je dis là!" - -Au même instant, sa tête heurta contre le plafond de la salle: c'est -qu'elle avait alors un peu plus de neuf pieds de haut. Vite elle -saisit la petite clef d'or et courut à la porte du jardin. - -Pauvre Alice! C'est tout ce qu'elle put faire, après s'être étendue de -tout son long sur le côté, que de regarder du coin de l'œil dans le -jardin. Quant à traverser le passage, il n'y fallait plus songer. Elle -s'assit donc, et se remit à pleurer. - -"Quelle honte!" dit Alice. "Une grande fille comme vous" ('grande' -était bien le mot) "pleurer de la sorte! Allons, finissez, vous -dis-je!" Mais elle continua de pleurer, versant des torrents de larmes, -si bien qu'elle se vit à la fin entourée d'une grande mare, profonde -d'environ quatre pouces et s'étendant jusqu'au milieu de la salle. - - -Quelque temps après, elle entendit un petit bruit de pas dans le -lointain; vite, elle s'essuya les yeux pour voir ce que c'était. -C'était le Lapin Blanc, en grande toilette, tenant d'une main une paire -de gants paille, et de l'autre un large éventail. Il accourait tout -affairé, marmottant entre ses dents: "Oh! la Duchesse, la Duchesse! -Elle sera dans une belle colère si je l'ai fait attendre!" Alice se -trouvait si malheureuse, qu'elle était disposée à demander secours -au premier venu; ainsi, quand le Lapin fut près d'elle, elle lui dit -d'une voix humble et timide, "Je vous en prie, Monsieur--" Le Lapin -tressaillit d'épouvante, laissa tomber les gants et l'éventail, se mit -à courir à toutes jambes et disparut dans les ténèbres. - -[Illustration] - - -Alice ramassa les gants et l'éventail, et, comme il faisait très-chaud -dans cette salle, elle s'éventa tout en se faisant la conversation: -"Que tout est étrange, aujourd'hui! Hier les choses se passaient comme -à l'ordinaire. Peut-être m'a-t-on changée cette nuit! Voyons, étais-je -la même petite fille ce matin en me levant?--Je crois bien me rappeler -que je me suis trouvée un peu différente.--Mais si je ne suis pas la -même, qui suis-je donc, je vous prie? Voilà l'embarras." Elle se mit à -passer en revue dans son esprit toutes les petites filles de son âge -qu'elle connaissait, pour voir si elle avait été transformée en l'une -d'elles. - -"Bien sûr, je ne suis pas Ada," dit-elle. "Elle a de longs cheveux -bouclés et les miens ne frisent pas du tout.--Assurément je ne suis pas -Mabel, car je sais tout plein de choses et Mabel ne sait presque rien; -et puis, du reste, Mabel, c'est Mabel; Alice, c'est Alice!--Oh! mais -quelle énigme que cela!--Voyons si je me souviendrai de tout ce que -je savais: quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize, -quatre fois sept font---- je n'arriverai jamais à vingt de ce train-là. -Mais peu importe la table de multiplication. Essayons de la Géographie: -Londres est la capitale de Paris, Paris la capitale de Rome, et Rome la -capitale de--Mais non, ce n'est pas cela, j'en suis bien sûre! Je dois -être changée en Mabel!--Je vais tâcher de réciter _Maître Corbeau._" -Elle croisa les mains sur ses genoux comme quand elle disait ses -leçons, et se mit à répéter la fable, d'une voix rauque et étrange, et -les mots ne se présentaient plus comme autrefois: - - - _"Maître Corbeau sur un arbre perché, - Faisait son nid entre des branches; - Il avait relevé ses manches, - Car il était très-affairé. - Maître Renard, par là passant, - Lui dit: 'Descendez donc, compère; - Venez embrasser votre frère.' - Le Corbeau, le reconnaissant, - Lui répondit en son ramage: - 'Fromage.'"_ - -"Je suis bien sûre que ce n'est pas ça du tout," s'écria la pauvre -Alice, et ses yeux se remplirent de larmes. "Ah! je le vois bien, je -ne suis plus Alice, je suis Mabel, et il me faudra aller vivre dans -cette vilaine petite maison, où je n'aurai presque pas de jouets pour -m'amuser.--Oh! que de leçons on me fera apprendre!--Oui, certes, -j'y suis bien résolue, si je suis Mabel je resterai ici. Ils auront -beau passer la tête là-haut et me crier, 'Reviens auprès de nous, ma -chérie!' Je me contenterai de regarder en l'air et de dire, 'Dites-moi -d'abord qui je suis, et, s'il me plaît d'être cette personne-là, j'irai -vous trouver; sinon, je resterai ici jusqu'à ce que je devienne une -autre petite fille.'--Et pourtant," dit Alice en fondant en larmes, -"je donnerais tout au monde pour les voir montrer la tête là-haut! Je -m'ennuie tant d'être ici toute seule." - -Comme elle disait ces mots, elle fut bien surprise de voir que tout en -parlant elle avait mis un des petits gants du Lapin. "Comment ai-je pu -mettre ce gant?" pensa-t-elle. "Je rapetisse donc de nouveau?" Elle se -leva, alla près de la table pour se mesurer, et jugea, autant qu'elle -pouvait s'en rendre compte, qu'elle avait environ deux pieds de haut, -et continuait de raccourcir rapidement. - -Bientôt elle s'aperçut que l'éventail qu'elle avait à la main en était -la cause; vite elle le lâcha, tout juste à temps pour s'empêcher de -disparaître tout à fait. - -"Je viens de l'échapper belle," dit Alice, tout émue de ce brusque -changement, mais bien aise de voir qu'elle existait encore. -"Maintenant, vite au jardin!"--Elle se hâta de courir vers la petite -porte; mais hélas! elle s'était refermée et la petite clef d'or se -trouvait sur la table de verre, comme tout à l'heure. "Les choses vont -de mal en pis," pensa la pauvre enfant. "Jamais je ne me suis vue si -petite, jamais! Et c'est vraiment par trop fort!" - -A ces mots son pied glissa, et flac! La voilà dans l'eau salée jusqu'au -menton. Elle se crut d'abord tombée dans la mer. "Dans ce cas je -retournerai chez nous en chemin de fer," se dit-elle. (Alice avait été -au bord de la mer une fois en sa vie, et se figurait que sur n'importe -quel point des côtes se trouvent un grand nombre de cabines pour les -baigneurs, des enfants qui font des trous dans le sable avec des pelles -en bois, une longue ligne de maisons garnies, et derrière ces maisons -une gare de chemin de fer.) Mais elle comprit bientôt qu'elle était -dans une mare formée des larmes qu'elle avait pleurées, quand elle -avait neuf pieds de haut. - -[Illustration] - -"Je voudrais bien n'avoir pas tant pleuré," dit Alice tout en nageant -de côté et d'autre pour tâcher de sortir de là. "Je vais en être punie -sans doute, en me noyant dans mes propres larmes. C'est cela qui sera -drôle! Du reste, tout est drôle aujourd'hui." - -Au même instant elle entendit patauger dans la mare à quelques pas -de là, et elle nagea de ce côté pour voir ce que c'était. Elle pensa -d'abord que ce devait être un cheval marin ou hippopotame; puis elle se -rappela combien elle était petite maintenant, et découvrit bientôt que -c'était tout simplement une souris qui, comme elle, avait glissé dans -la mare. - -"Si j'adressais la parole à cette souris? Tout est si extraordinaire -ici qu'il se pourrait bien qu'elle sût parler: dans tous les cas, il -n'y a pas de mal à essayer." Elle commença donc: "O Souris, savez-vous -comment on pourrait sortir de cette mare? Je suis bien fatiguée de -nager, O Souris!" (Alice pensait que c'était là la bonne manière -d'interpeller une souris. Pareille chose ne lui était jamais arrivée, -mais elle se souvenait d'avoir vu dans la grammaire latine de son -frère:--"La souris, de la souris, à la souris, ô souris.") La Souris -la regarda d'un air inquisiteur; Alice crut même la voir cligner un de -ses petits yeux, mais elle ne dit mot. - -"Peut-être ne comprend-elle pas cette langue," dit Alice; "c'est sans -doute une souris étrangère nouvellement débarquée. Je vais essayer de -lui parler italien: 'Dove è il mio gatto?'" C'étaient là les premiers -mots de son livre de dialogues. La Souris fit un bond hors de l'eau, -et parut trembler de tous ses membres. "Oh! mille pardons!" s'écria -vivement Alice, qui craignait d'avoir fait de la peine au pauvre -animal. "J'oubliais que vous n'aimez pas les chats." - -"Aimer les chats!" cria la Souris d'une voix perçante et colère. "Et -vous, les aimeriez-vous si vous étiez à ma place?" - -"Non, sans doute," dit Alice d'une voix caressante, pour l'apaiser. "Ne -vous fâchez pas. Pourtant je voudrais bien vous montrer Dinah, notre -chatte. Oh! si vous la voyiez, je suis sûre que vous prendriez de -l'affection pour les chats. Dinah est si douce et si gentille." Tout -en nageant nonchalamment dans la mare et parlant moitié à part soi, -moitié à la Souris, Alice continua: "Elle se tient si gentiment auprès -du feu à faire son rouet à se lécher les pattes, et à se débarbouiller; -son poil est si doux à caresser; et comme elle attrape bien les -souris!--Oh! pardon!" dit encore Alice, car cette fois le poil de la -Souris s'était tout hérissé, et on voyait bien qu'elle était fâchée -tout de bon. "Nous n'en parlerons plus si cela vous fait de la peine." - -[Illustration] - -"Nous! dites-vous," s'écria la Souris, en tremblant de la tête à la -queue. "Comme si moi je parlais jamais de pareilles choses! Dans notre -famille on a toujours détesté les chats, viles créatures sans foi ni -loi. Que je ne vous en entende plus parler!" - -"Eh bien non," dit Alice, qui avait hâte de changer la conversation. -"Est-ce que--est-ce que vous aimez les chiens?" La Souris ne répondit -pas, et Alice dit vivement: "Il y a tout près de chez nous un petit -chien bien mignon que je voudrais vous montrer! C'est un petit terrier -aux yeux vifs, avec de longs poils bruns frisés! Il rapporte très-bien; -il se tient sur ses deux pattes de derrière, et fait le beau pour -avoir à manger. Enfin il fait tant de tours que j'en oublie plus de la -moitié! Il appartient à un fermier qui ne le donnerait pas pour mille -francs, tant il lui est utile; il tue tous les rats et aussi---- Oh!" -reprit Alice d'un ton chagrin, "voilà que je vous ai encore offensée!" -En effet, la Souris s'éloignait en nageant de toutes ses forces, si -bien que l'eau de la mare en était tout agitée. - -Alice la rappela doucement: "Ma petite Souris! Revenez, je vous en -prie, nous ne parlerons plus ni de chien ni de chat, puisque vous ne -les aimez pas!" - -A ces mots la Souris fit volte-face, et se rapprocha tout doucement; -elle était toute pâle (de colère, pensait Alice). La Souris dit d'une -voix basse et tremblante: "Gagnons la rive, je vous conterai mon -histoire, et vous verrez pourquoi je hais les chats et les chiens." - -Il était grand temps de s'en aller, car la mare se couvrait d'oiseaux -et de toutes sortes d'animaux qui y étaient tombés. Il y avait un -canard, un dodo, un lory, un aiglon, et d'autres bêtes extraordinaires. -Alice prit les devants, et toute la troupe nagea vers la rive. - - - - -[Illustration] - -CHAPITRE III. - -LA COURSE COCASSE. - - -ILS formaient une assemblée bien grotesque ces êtres singuliers réunis -sur le bord de la mare; les uns avaient leurs plumes tout en désordre, -les autres le poil plaqué contre le corps. Tous étaient trempés, de -mauvaise humeur, et fort mal à l'aise. - -"Comment faire pour nous sécher?" ce fut la première question, cela -va sans dire. Au bout de quelques instants, il sembla tout naturel à -Alice de causer familièrement avec ces animaux, comme si elle les -connaissait depuis son berceau. Elle eut même une longue discussion -avec le Lory, qui, à la fin, lui fit la mine et lui dit d'un air -boudeur: "Je suis plus âgé que vous, et je dois par conséquent en -savoir plus long." Alice ne voulut pas accepter cette conclusion avant -de savoir l'âge du Lory, et comme celui-ci refusa tout net de le lui -dire, cela mit un terme au débat. - -Enfin la Souris, qui paraissait avoir un certain ascendant sur les -autres, leur cria: "Asseyez-vous tous, et écoutez-moi! Je vais bientôt -vous faire sécher, je vous en réponds!" Vite, tout le monde s'assit -en rond autour de la Souris, sur qui Alice tenait les yeux fixés avec -inquiétude, car elle se disait: "Je vais attraper un vilain rhume si je -ne sèche pas bientôt." - -"Hum!" fit la Souris d'un air d'importance; "êtes-vous prêts? Je ne -sais rien de plus sec que ceci. Silence dans le cercle, je vous prie. -'Guillaume le Conquérant, dont le pape avait embrassé le parti, soumit -bientôt les Anglais, qui manquaient de chefs, et commençaient à -s'accoutumer aux usurpations et aux conquêtes des étrangers. Edwin et -Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie----'" - -"Brrr," fit le Lory, qui grelottait. - -"Pardon," demanda la Souris en fronçant le sourcil, mais fort poliment, -"qu'avez-vous dit?" - -"Moi! rien," répliqua vivement le Lory. - -"Ah! je croyais," dit la Souris. "Je continue. 'Edwin et Morcar, comtes -de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent en sa faveur, et Stigand, -l'archevêque patriote de Cantorbery, trouva cela----'" - -"Trouva quoi?" dit le Canard. - -"Il trouva _cela_," répondit la Souris avec impatience. "Assurément -vous savez ce que '_cela_' veut dire." - -"Je sais parfaitement ce que '_cela_' veut dire; par exemple: quand moi -j'ai trouvé cela bon; '_cela_' veut dire un ver ou une grenouille," -ajouta le Canard. "Mais il s'agit de savoir ce que l'archevêque -trouva." - -La Souris, sans prendre garde à cette question, se hâta de continuer. -"'L'archevêque trouva cela de bonne politique d'aller avec Edgar -Atheling à la rencontre de Guillaume, pour lui offrir la couronne. -Guillaume, d'abord, fut bon prince; mais l'insolence des vassaux -normands----' Eh bien, comment cela va-t-il, mon enfant?" ajouta-t-elle -en se tournant vers Alice. - -"Toujours aussi mouillée," dit Alice tristement. "Je ne sèche que -d'ennui." - -"Dans ce cas," dit le Dodo avec emphase, se dressant sur ses pattes, -"je propose l'ajournement, et l'adoption immédiate de mesures -énergiques." - -"Parlez français," dit l'Aiglon; "je ne comprends pas la moitié de ces -grands mots, et, qui plus est, je ne crois pas que vous les compreniez -vous-même." L'Aiglon baissa la tête pour cacher un sourire, et -quelques-uns des autres oiseaux ricanèrent tout haut. - -"J'allais proposer," dit le Dodo d'un ton vexé, "une course cocasse; -c'est ce que nous pouvons faire de mieux pour nous sécher." - -"Qu'est-ce qu'une course cocasse?" demanda Alice; non qu'elle tînt -beaucoup à le savoir, mais le Dodo avait fait une pause comme s'il -s'attendait à être questionné par quelqu'un, et personne ne semblait -disposé à prendre la parole. - -"La meilleure manière de l'expliquer," dit le Dodo, "c'est de le -faire." (Et comme vous pourriez bien, un de ces jours d'hiver, avoir -envie de l'essayer, je vais vous dire comment le Dodo s'y prit.) - -D'abord il traça un terrain de course, une espèce de cercle ("Du -reste," disait-il, "la forme n'y fait rien"), et les coureurs furent -placés indifféremment çà et là sur le terrain. Personne ne cria, "Un, -deux, trois, en avant!" mais chacun partit et s'arrêta quand il voulut, -de sorte qu'il n'était pas aisé de savoir quand la course finirait. -Cependant, au bout d'une demi-heure, tout le monde étant sec, le Dodo -cria tout à coup: "La course est finie!" et les voilà tous haletants -qui entourent le Dodo et lui demandent: "Qui a gagné?" - -Cette question donna bien à réfléchir au Dodo; il resta longtemps -assis, un doigt appuyé sur le front (pose ordinaire de Shakespeare -dans ses portraits); tandis que les autres attendaient en silence. -Enfin le Dodo dit: "Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un -prix." - -"Mais qui donnera les prix?" demandèrent-ils tous à la fois. - -"_Elle_, cela va sans dire," répondit le Dodo, en montrant Alice du -doigt, et toute la troupe l'entoura aussitôt en criant confusément: -"Les prix! Les prix!" - -Alice ne savait que faire; pour sortir d'embarras elle mit la main dans -sa poche et en tira une boîte de dragées (heureusement l'eau salée n'y -avait pas pénétré); puis en donna une en prix à chacun; il y en eut -juste assez pour faire le tour. - -"Mais il faut aussi qu'elle ait un prix, elle," dit la Souris. - -"Comme de raison," reprit le Dodo gravement. "Avez-vous encore quelque -chose dans votre poche?" continua-t-il en se tournant vers Alice. - -"Un dé; pas autre chose," dit Alice d'un ton chagrin. - -[Illustration] - -"Faites passer," dit le Dodo. Tous se groupèrent de nouveau autour -d'Alice, tandis que le Dodo lui présentait solennellement le dé en -disant: "Nous vous prions d'accepter ce superbe dé." Lorsqu'il eut fini -ce petit discours, tout le monde cria "Hourra!" - -Alice trouvait tout cela bien ridicule, mais les autres avaient l'air -si grave, qu'elle n'osait pas rire; aucune réponse ne lui venant à -l'esprit, elle se contenta de faire la révérence, et prit le dé de son -air le plus sérieux. - -Il n'y avait plus maintenant qu'à manger les dragées; ce qui ne se -fit pas sans un peu de bruit et de désordre, car les gros oiseaux se -plaignirent de n'y trouver aucun goût, et il fallut taper dans le -dos des petits qui étranglaient. Enfin tout rentra dans le calme. On -s'assit en rond autour de la Souris, et on la pria de raconter encore -quelque chose. - -"Vous m'avez promis de me raconter votre histoire," dit Alice, "et -de m'expliquer pourquoi vous détestez--les chats et les chiens," -ajouta-t-elle tout bas, craignant encore de déplaire. - -La Souris, se tournant vers Alice, soupira et lui dit: "Mon histoire -sera longue et traînante." - -"Tiens! tout comme votre queue," dit Alice, frappée de la ressemblance, -et regardant avec étonnement la queue de la Souris tandis que celle-ci -parlait. Les idées d'histoire et de queue longue et traînante se -brouillaient dans l'esprit d'Alice à peu près de cette façon:--Canichon -dit à - - la Souris, Qu'il - rencontra - dans le - logis: - "Je crois - le moment - fort propice - De te faire - aller en justice. - Je ne - doute pas - du succès - Que doit - avoir - notre procès. - Vite, allons, - commençons - l'affaire. - Ce matin - je n'ai rien - à faire." - La Souris - dit à - Canichon: - "Sans juge - et sans - jurés, - mon bon!" - Mais - Canichon - plein de - malice - Dit: - "C'est moi - qui suis - la justice, - Et, que - tu aies - raison - ou tort, - Je vais te - condamner - à mort." - -"Vous ne m'écoutez pas," dit la Souris à Alice d'un air sévère. "A quoi -pensez-vous donc?" - -"Pardon," dit Alice humblement. "Vous en étiez au cinquième détour." - -"Détour!" dit la Souris d'un ton sec. "Croyez-vous donc que je manque -de véracité?" - -"Des vers à citer? oh! je puis vous en fournir quelques-uns!" dit -Alice, toujours prête à rendre service. - -"On n'a pas besoin de vous," dit la Souris. "C'est m'insulter que de -dire de pareilles sottises." Puis elle se leva pour s'en aller. - -"Je n'avais pas l'intention de vous offenser," dit Alice d'une voix -conciliante. "Mais franchement vous êtes bien susceptible." - -La Souris grommela quelque chose entre ses dents et s'éloigna. - -"Revenez, je vous en prie, finissez votre histoire," lui cria Alice; et -tous les autres dirent en chœur: "Oui, nous vous en supplions." Mais la -Souris secouant la tête ne s'en alla que plus vite. - -"Quel dommage qu'elle ne soit pas restée!" dit en soupirant le Lory, -sitôt que la Souris eut disparu. - -Un vieux crabe, profitant de l'occasion, dit à son fils: "Mon enfant, -que cela vous serve de leçon, et vous apprenne à ne vous emporter -jamais!" - -"Taisez-vous donc, papa," dit le jeune crabe d'un ton aigre. "Vous -feriez perdre patience à une huître." - -"Ah! si Dinah était ici," dit Alice tout haut sans s'adresser à -personne. "C'est elle qui l'aurait bientôt ramenée." - -"Et qui est Dinah, s'il n'y a pas d'indiscrétion à le demander?" dit le -Lory. - -Alice répondit avec empressement, car elle était toujours prête à -parler de sa favorite: "Dinah, c'est notre chatte. Si vous saviez comme -elle attrape bien les souris! Et si vous la voyiez courir après les -oiseaux; aussitôt vus, aussitôt croqués." - -Ces paroles produisirent un effet singulier sur l'assemblée. Quelques -oiseaux s'enfuirent aussitôt; une vieille pie s'enveloppant avec soin -murmura: "Il faut vraiment que je rentre chez moi, l'air du soir ne -vaut rien pour ma gorge!" Et un canari cria à ses petits d'une voix -tremblante: "Venez, mes enfants; il est grand temps que vous vous -mettiez au lit!" - -Enfin, sous un prétexte ou sous un autre, chacun s'esquiva, et Alice se -trouva bientôt seule. - -"Je voudrais bien n'avoir pas parlé de Dinah," se dit-elle tristement. -"Personne ne l'aime ici, et pourtant c'est la meilleure chatte du -monde! Oh! chère Dinah, te reverrai-je jamais?" Ici la pauvre Alice se -reprit à pleurer; elle se sentait seule, triste, et abattue. - -Au bout de quelque temps elle entendit au loin un petit bruit de pas; -elle s'empressa de regarder, espérant que la Souris avait changé d'idée -et revenait finir son histoire. - - - - -CHAPITRE IV. - -L'HABITATION DU LAPIN BLANC. - - -C'ÉTAIT le Lapin Blanc qui revenait en trottinant, et qui cherchait de -tous côtés, d'un air inquiet, comme s'il avait perdu quelque chose; -Alice l'entendit qui marmottait: "La Duchesse! La Duchesse! Oh! mes -pauvres pattes; oh! ma robe et mes moustaches! Elle me fera guillotiner -aussi vrai que des furets sont des furets! Où pourrais-je bien les -avoir perdus?" Alice devina tout de suite qu'il cherchait l'éventail et -la paire de gants paille, et, comme elle avait bon cœur, elle se mit à -les chercher aussi; mais pas moyen de les trouver. - -Du reste, depuis son bain dans la mare aux larmes, tout était changé: -la salle, la table de verre, et la petite porte avaient complétement -disparu. - -Bientôt le Lapin aperçut Alice qui furetait; il lui cria d'un ton -d'impatience: "Eh bien! Marianne, que faites-vous ici? Courez vite -à la maison me chercher une paire de gants et un éventail! Allons, -dépêchons-nous." - -Alice eut si grand' peur qu'elle se mit aussitôt à courir dans la -direction qu'il indiquait, sans chercher à lui expliquer qu'il se -trompait. - -"Il m'a pris pour sa bonne," se disait-elle en courant. "Comme il sera -étonné quand il saura qui je suis! Mais je ferai bien de lui porter ses -gants et son éventail; c'est-à-dire, si je les trouve." Ce disant, elle -arriva en face d'une petite maison, et vit sur la porte une plaque en -cuivre avec ces mots, "JEAN LAPIN." Elle monta l'escalier, entra sans -frapper, tout en tremblant de rencontrer la vraie Marianne, et d'être -mise à la porte avant d'avoir trouvé les gants et l'éventail. - -"Que c'est drôle," se dit Alice, "de faire des commissions pour un -lapin! Bientôt ce sera Dinah qui m'enverra en commission." Elle se prit -alors à imaginer comment les choses se passeraient.--"'Mademoiselle -Alice, venez ici tout de suite vous apprêter pour la promenade.' 'Dans -l'instant, ma bonne! Il faut d'abord que je veille sur ce trou jusqu'à -ce que Dinah revienne, pour empêcher que la souris ne sorte.' Mais je -ne pense pas," continua Alice, "qu'on garderait Dinah à la maison si -elle se mettait dans la tête de commander comme cela aux gens." - -Tout en causant ainsi, Alice était entrée dans une petite chambre -bien rangée, et, comme elle s'y attendait, sur une petite table dans -l'embrasure de la fenêtre, elle vit un éventail et deux ou trois -paires de gants de chevreau tout petits. Elle en prit une paire, ainsi -que l'éventail, et allait quitter la chambre lorsqu'elle aperçut, -près du miroir, une petite bouteille. Cette fois il n'y avait pas -l'inscription BUVEZ-MOI--ce qui n'empêcha pas Alice de la déboucher -et de la porter à ses lèvres. "Il m'arrive toujours quelque chose -d'intéressant," se dit-elle, "lorsque je mange ou que je bois. Je -vais voir un peu l'effet de cette bouteille. J'espère bien qu'elle me -fera regrandir, car je suis vraiment fatiguée de n'être qu'une petite -nabote!" - -C'est ce qui arriva en effet, et bien plus tôt qu'elle ne s'y -attendait. Elle n'avait pas bu la moitié de la bouteille, que sa tête -touchait au plafond et qu'elle fut forcée de se baisser pour ne pas se -casser le cou. Elle remit bien vite la bouteille sur la table en se -disant: "En voilà assez; j'espère ne pas grandir davantage. Je ne puis -déjà plus passer par la porte. Oh! je voudrais bien n'avoir pas tant -bu!" - -Hélas! il était trop tard; elle grandissait, grandissait, et eut -bientôt à se mettre à genoux sur le plancher. Mais un instant après, il -n'y avait même plus assez de place pour rester dans cette position, et -elle essaya de se tenir étendue par terre, un coude contre la porte et -l'autre bras passé autour de sa tête. Cependant, comme elle grandissait -toujours, elle fut obligée, comme dernière ressource, de laisser pendre -un de ses bras par la fenêtre et d'enfoncer un pied dans la cheminée en -disant: "A présent c'est tout ce que je peux faire, quoi qu'il arrive. -Que vais-je devenir?" - -[Illustration] - -Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait alors -produit tout son effet, et elle cessa de grandir. Cependant sa -position était bien gênante, et comme il ne semblait pas y avoir la -moindre chance qu'elle pût jamais sortir de cette chambre, il n'y a pas -à s'étonner qu'elle se trouvât bien malheureuse. - -"C'était bien plus agréable chez nous," pensa la pauvre enfant. "Là -du moins je ne passais pas mon temps à grandir et à rapetisser, et -je n'étais pas la domestique des lapins et des souris. Je voudrais -bien n'être jamais descendue dans ce terrier; et pourtant c'est assez -drôle cette manière de vivre! Je suis curieuse de savoir ce que c'est -qui m'est arrivé. Autrefois, quand je lisais des contes de fées, je -m'imaginais que rien de tout cela ne pouvait être, et maintenant me -voilà en pleine féerie. On devrait faire un livre sur mes aventures; il -y aurait de quoi! Quand je serai grande j'en ferai un, moi.--Mais je -suis déjà bien grande!" dit-elle tristement. "Dans tous les cas, il n'y -a plus de place ici pour grandir davantage." - -"Mais alors," pensa Alice, "ne serai-je donc jamais plus vieille -que je ne le suis maintenant? D'un côté cela aura ses avantages, ne -jamais être une vieille femme. Mais alors avoir toujours des leçons à -apprendre! Oh, je n'aimerais pas cela du tout." - -"Oh! Alice, petite folle," se répondit-elle. "Comment pourriez-vous -apprendre des leçons ici? Il y a à peine de la place pour vous, et il -n'y en a pas du tout pour vos livres de leçons." - -Et elle continua ainsi, faisant tantôt les demandes et tantôt les -réponses, et établissant sur ce sujet toute une conversation; mais au -bout de quelques instants elle entendit une voix au dehors, et s'arrêta -pour écouter. - -"Marianne! Marianne!" criait la voix; "allez chercher mes gants bien -vite!" Puis Alice entendit des piétinements dans l'escalier. Elle -savait que c'était le Lapin qui la cherchait; elle trembla si fort -qu'elle en ébranla la maison, oubliant que maintenant elle était mille -fois plus grande que le Lapin, et n'avait rien à craindre de lui. - -Le Lapin, arrivé à la porte, essaya de l'ouvrir; mais, comme elle -s'ouvrait en dedans et que le coude d'Alice était fortement appuyé -contre la porte, la tentative fut vaine. Alice entendit le Lapin qui -murmurait: "C'est bon, je vais faire le tour et j'entrerai par la -fenêtre." - -[Illustration] - -"Je t'en défie!" pensa Alice, Elle attendit un peu; puis, quand elle -crut que le Lapin était sous la fenêtre, elle étendit le bras tout à -coup pour le saisir; elle ne prit que du vent. Mais elle entendit un -petit cri, puis le bruit d'une chute et de vitres cassées (ce qui lui -fit penser que le Lapin était tombé sur les châssis de quelque serre à -concombre), puis une voix colère, celle du Lapin: "Patrice! Patrice! -où es-tu?" Une voix qu'elle ne connaissait pas répondit: "Me v'là, not' -maître! J' bêchons la terre pour trouver des pommes!" - -"Pour trouver des pommes!" dit le Lapin furieux. "Viens m'aider à me -tirer d'ici." (Nouveau bruit de vitres cassées.) - -"Dis-moi un peu, Patrice, qu'est-ce qu'il y a là à la fenêtre?" - -"Ça, not' maître, c'est un bras." - -"Un bras, imbécile! Qui a jamais vu un bras de cette dimension? Ça -bouche toute la fenêtre." - -"Bien sûr, not' maître, mais c'est un bras tout de même." - -"Dans tous les cas il n'a rien à faire ici. Enlève-moi ça bien vite." - -Il se fit un long silence, et Alice n'entendait plus que des -chuchotements de temps à autre, comme: "Maître, j'osons point."--"Fais -ce que je te dis, capon!" Alice étendit le bras de nouveau comme pour -agripper quelque chose; cette fois il y eut deux petits cris et encore -un bruit de vitres cassées. "Que de châssis il doit y avoir là!" pensa -Alice. "Je me demande ce qu'ils vont faire à présent. Quant à me -retirer par la fenêtre, je le souhaite de tout mon cœur, car je n'ai -pas la moindre envie de rester ici plus longtemps!" - -Il se fit quelques instants de silence. A la fin, Alice entendit un -bruit de petites roues, puis le son d'un grand nombre de voix; elle -distingua ces mots: "Où est l'autre échelle?--Je n'avais point qu'à en -apporter une; c'est Jacques qui a l'autre.--Allons, Jacques, apporte -ici, mon garçon!--Dressez-les là au coin.--Non, attachez-les d'abord -l'une au bout de l'autre.--Elles ne vont pas encore moitié assez -haut.--Ça fera l'affaire; ne soyez pas si difficile.--Tiens, Jacques, -attrape ce bout de corde.--Le toit portera-t-il bien?--Attention à -cette tuile qui ne tient pas.--Bon! la voilà qui dégringole. Gare les -têtes!" (Il se fit un grand fracas.) "Qui a fait cela?--Je crois bien -que c'est Jacques.--Qui est-ce qui va descendre par la cheminée?--Pas -moi, bien sûr! Allez-y, vous.--Non pas, vraiment.--C'est à vous, -Jacques, à descendre.--Hohé, Jacques, not' maître dit qu'il faut que tu -descendes par la cheminée!" - -[Illustration] - -"Ah!" se dit Alice, "c'est donc Jacques qui va descendre. Il paraît -qu'on met tout sur le dos de Jacques. Je ne voudrais pas pour beaucoup -être Jacques. Ce foyer est étroit certainement, mais je crois bien que -je pourrai tout de même lui lancer un coup de pied." - -Elle retira son pied aussi bas que possible, et ne bougea plus jusqu'à -ce qu'elle entendît le bruit d'un petit animal (elle ne pouvait deviner -de quelle espèce) qui grattait et cherchait à descendre dans la -cheminée, juste au-dessus d'elle; alors se disant: "Voilà Jacques sans -doute," elle lança un bon coup de pied, et attendit pour voir ce qui -allait arriver. - -La première chose qu'elle entendit fut un cri général de: "Tiens, voilà -Jacques en l'air!" Puis la voix du Lapin, qui criait: "Attrapez-le, -vous là-bas, près de la haie!" Puis un long silence; ensuite un mélange -confus de voix: "Soutenez-lui la tête.--De l'eau-de-vie maintenant.--Ne -le faites pas engouer.--Qu'est-ce donc, vieux camarade?--Que t'est-il -arrivé? Raconte-nous ça!" - -Enfin une petite voix faible et flûtée se fit entendre. ("C'est la voix -de Jacques," pensa Alice.) "Je n'en sais vraiment rien. Merci, c'est -assez; je me sens mieux maintenant; mais je suis encore trop bouleversé -pour vous conter la chose. Tout ce que je sais, c'est que j'ai été -poussé comme par un ressort, et que je suis parti en l'air comme une -fusée." - -"Ça, c'est vrai, vieux camarade," disaient les autres. - -"Il faut mettre le feu à la maison," dit le Lapin. - -Alors Alice cria de toutes ses forces: "Si vous osez faire cela, -j'envoie Dinah à votre poursuite." - -Il se fit tout à coup un silence de mort. "Que vont-ils faire à -présent?" pensa Alice. "S'ils avaient un peu d'esprit, ils enlèveraient -le toit." Quelques minutes après, les allées et venues recommencèrent, -et Alice entendit le Lapin, qui disait: "Une brouettée d'abord, ça -suffira." - -"Une brouettée de quoi?" pensa Alice. Il ne lui resta bientôt plus de -doute, car, un instant après, une grêle de petits cailloux vint battre -contre la fenêtre, et quelques-uns même l'atteignirent au visage. "Je -vais bientôt mettre fin à cela," se dit-elle; puis elle cria: "Vous -ferez bien de ne pas recommencer." Ce qui produisit encore un profond -silence. - -Alice remarqua, avec quelque surprise, qu'en tombant sur le plancher -les cailloux se changeaient en petits gâteaux, et une brillante idée -lui traversa l'esprit. "Si je mange un de ces gâteaux," pensa-t-elle, -"cela ne manquera pas de me faire ou grandir ou rapetisser; or, je ne -puis plus grandir, c'est impossible, donc je rapetisserai!" - -Elle avala un des gâteaux, et s'aperçut avec joie qu'elle diminuait -rapidement. Aussitôt qu'elle fut assez petite pour passer par la porte, -elle s'échappa de la maison, et trouva toute une foule d'oiseaux et -d'autres petits animaux qui attendaient dehors. Le pauvre petit lézard, -Jacques, était au milieu d'eux, soutenu par des cochons d'Inde, qui -le faisaient boire à une bouteille. Tous se précipitèrent sur Alice -aussitôt qu'elle parut; mais elle se mit à courir de toutes ses forces, -et se trouva bientôt en sûreté dans un bois touffu. - -"La première chose que j'aie à faire," dit Alice en errant çà et là -dans les bois, "c'est de revenir à ma première grandeur; la seconde, de -chercher un chemin qui me conduise dans ce ravissant jardin. C'est là, -je crois, ce que j'ai de mieux à faire!" - -En effet c'était un plan de campagne excellent, très-simple et -très-habilement combiné. Toute la difficulté était de savoir comment -s'y prendre pour l'exécuter. Tandis qu'elle regardait en tapinois et -avec précaution à travers les arbres, un petit aboiement sec, juste -au-dessus de sa tête, lui fit tout à coup lever les yeux. - -Un jeune chien (qui lui parut énorme) la regardait avec de grands yeux -ronds, et étendait légèrement la patte pour tâcher de la toucher. -"Pauvre petit!" dit Alice d'une voix caressante et essayant de siffler. -Elle avait une peur terrible cependant, car elle pensait qu'il pouvait -bien avoir faim, et que dans ce cas il était probable qu'il la -mangerait, en dépit de toutes ses câlineries. - -[Illustration] - -Sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle ramassa une petite baguette -et la présenta au petit chien qui bondit des quatre pattes à la fois, -aboyant de joie, et se jeta sur le bâton comme pour jouer avec. Alice -passa de l'autre côté d'un gros chardon pour n'être pas foulée aux -pieds. Sitôt qu'elle reparut, le petit chien se précipita de nouveau -sur le bâton, et, dans son empressement de le saisir, butta et fit -une cabriole. Mais Alice, trouvant que cela ressemblait beaucoup à -une partie qu'elle ferait avec un cheval de charrette, et craignant à -chaque instant d'être écrasée par le chien, se remit à tourner autour -du chardon. Alors le petit chien fit une série de charges contre le -bâton. Il avançait un peu chaque fois, puis reculait bien loin en -faisant des aboiements rauques; puis enfin il se coucha à une grande -distance de là, tout haletant, la langue pendante, et ses grands yeux à -moitié fermés. - -Alice jugea que le moment était venu de s'échapper. Elle prit sa course -aussitôt, et ne s'arrêta que lorsqu'elle se sentit fatiguée et hors -d'haleine, et qu'elle n'entendit plus que faiblement dans le lointain -les aboiements du petit chien. - -"C'était pourtant un bien joli petit chien," dit Alice, en s'appuyant -sur un bouton d'or pour se reposer, et en s'éventant avec une des -feuilles de la plante. "Je lui aurais volontiers enseigné tout plein -de jolis tours si----si j'avais été assez grande pour cela! Oh! mais -j'oubliais que j'avais encore à grandir! Voyons. Comment faire? Je -devrais sans doute boire ou manger quelque chose; mais quoi? Voilà la -grande question." - -En effet, la grande question était bien de savoir quoi? Alice regarda -tout autour d'elle les fleurs et les brins d'herbes; mais elle ne vit -rien qui lui parût bon à boire ou à manger dans les circonstances -présentes. - -Près d'elle poussait un large champignon, à peu près haut comme elle. -Lorsqu'elle l'eut examiné par-dessous, d'un côté et de l'autre, -par-devant et par-derrière, l'idée lui vint qu'elle ferait bien de -regarder ce qu'il y avait dessus. - -Elle se dressa sur la pointe des pieds, et, glissant les yeux -par-dessus le bord du champignon, ses regards rencontrèrent ceux -d'une grosse chenille bleue assise au sommet, les bras croisés, fumant -tranquillement une longue pipe turque sans faire la moindre attention à -elle ni à quoi que ce fût. - - - - -[Illustration] - -CHAPITRE V. - -CONSEILS D'UNE CHENILLE. - - -LA Chenille et Alice se considérèrent un instant en silence. Enfin la -Chenille sortit le houka de sa bouche, et lui adressa la parole d'une -voix endormie et traînante. - -"Qui êtes-vous?" dit la Chenille. Ce n'était pas là une manière -encourageante d'entamer la conversation. Alice répondit, un peu -confuse: "Je----je le sais à peine moi-même quant à présent. Je sais -bien ce que j'étais en me levant ce matin, mais je crois avoir changé -plusieurs fois depuis." - -"Qu'entendez-vous par là?" dit la Chenille d'un ton sévère. -"Expliquez-vous." - -"Je crains bien de ne pouvoir pas m'expliquer," dit Alice, "car, -voyez-vous, je ne suis plus moi-même." - -"Je ne vois pas du tout," répondit la Chenille. - -"J'ai bien peur de ne pouvoir pas dire les choses plus clairement," -répliqua Alice fort poliment; "car d'abord je n'y comprends rien -moi-même. Grandir et rapetisser si souvent en un seul jour, cela -embrouille un peu les idées." - -"Pas du tout," dit la Chenille. - -"Peut-être ne vous en êtes-vous pas encore aperçue," dit Alice. "Mais -quand vous deviendrez chrysalide, car c'est ce qui vous arrivera, -sachez-le bien, et ensuite papillon, je crois bien que vous vous -sentirez un peu drôle, qu'en dites-vous?" - -"Pas du tout," dit la Chenille. - -"Vos sensations sont peut-être différentes des miennes," dit Alice. -"Tout ce que je sais, c'est que cela me semblerait bien drôle à moi." - -"A vous!" dit la Chenille d'un ton de mépris. "Qui êtes-vous?" - -Cette question les ramena au commencement de la conversation. - -Alice, un peu irritée du parler bref de la Chenille, se redressa de -toute sa hauteur et répondit bien gravement: "Il me semble que vous -devriez d'abord me dire qui vous êtes vous-même." - -"Pourquoi?" dit la Chenille. - -C'était encore là une question bien embarrassante; et comme Alice ne -trouvait pas de bonne raison à donner, et que la Chenille avait l'air -de très-mauvaise humeur, Alice lui tourna le dos et s'éloigna. - -"Revenez," lui cria la Chenille. "J'ai quelque chose d'important à vous -dire!" - -L'invitation était engageante assurément; Alice revint sur ses pas. - -"Ne vous emportez pas," dit la Chenille. - -"Est-ce tout?" dit Alice, cherchant à retenir sa colère. - -"Non," répondit la Chenille. - -Alice pensa qu'elle ferait tout aussi bien d'attendre, et qu'après -tout la Chenille lui dirait peut-être quelque chose de bon à savoir. -La Chenille continua de fumer pendant quelques minutes sans rien dire. -Puis, retirant enfin la pipe de sa bouche, elle se croisa les bras et -dit: "Ainsi vous vous figurez que vous êtes changée, hein?" - -"Je le crains bien," dit Alice. "Je ne peux plus me souvenir des choses -comme autrefois, et je ne reste pas dix minutes de suite de la même -grandeur!" - -"De quoi est-ce que vous ne pouvez pas vous souvenir?" dit la Chenille. - -"J'ai essayé de réciter la fable de _Maître Corbeau_, mais ce n'était -plus la même chose," répondit Alice d'un ton chagrin. - -"Récitez: '_Vous êtes vieux, Père Guillaume,_'" dit la Chenille. - -Alice croisa les mains et commença: - -[Illustration] - - _"Vous êtes vieux, Père Guillaume. - Vous avez des cheveux tout gris... - La tête en bas! Père Guillaume; - A votre âge, c'est peu permis! - - --Étant jeune, pour ma cervelle - Je craignais fort, mon cher enfant; - Je n'en ai plus une parcelle, - J'en suis bien certain maintenant. - -[Illustration] - - --Vous êtes vieux, je vous l'ai dit, - Mais comment donc par cette porte, - Vous, dont la taille est comme un muid! - Cabriolez-vous de la sorte? - - --Étant jeune, mon cher enfant, - J'avais chaque jointure bonne; - Je me frottais de cet onguent; - Si vous payez je vous en donne. - -[Illustration] - - --Vous êtes vieux, et vous mangez - Les os comme de la bouillie; - Et jamais rien ne me laissez. - Comment faites-vous, je vous prie? - - --Étant jeune, je disputais - Tous les jours avec votre mère; - C'est ainsi que je me suis fait - Un si puissant os maxillaire. - -[Illustration] - - --Vous êtes vieux, par quelle adresse - Tenez-vous debout sur le nez - Une anguille qui se redresse - Droit comme un I quand vous sifflez? - - --Cette question est trop sotte! - Cessez de babiller ainsi, - Ou je vais, du bout de ma botte, - Vous envoyer bien loin d'ici."_ - -"Ce n'est pas cela," dit la Chenille. - -"Pas tout à fait, je le crains bien," dit Alice timidement. "Tous les -mots ne sont pas les mêmes." - -"C'est tout de travers d'un bout à l'autre," dit la Chenille d'un ton -décidé; et il se fit un silence de quelques minutes. - -La Chenille fut la première à reprendre la parole. - -"De quelle grandeur voulez-vous être?" demanda-t-elle. - -"Oh! je ne suis pas difficile, quant à la taille," reprit vivement -Alice. "Mais vous comprenez bien qu'on n'aime pas à en changer si -souvent." - -"Je ne comprends pas du tout," dit la Chenille. - -Alice se tut; elle n'avait jamais de sa vie été si souvent contredite, -et elle sentait qu'elle allait perdre patience. - -"Êtes-vous satisfaite maintenant?" dit la Chenille. - -"J'aimerais bien à être un petit peu plus grande, si cela vous était -égal," dit Alice. "Trois pouces de haut, c'est si peu!" - -"C'est une très-belle taille," dit la Chenille en colère, se dressant -de toute sa hauteur. (Elle avait tout juste trois pouces de haut.) - -"Mais je n'y suis pas habituée," répliqua Alice d'un ton piteux, et -elle fit cette réflexion: "Je voudrais bien que ces gens-là ne fussent -pas si susceptibles." - -"Vous finirez par vous y habituer," dit la Chenille. Elle remit la pipe -à sa bouche, et fuma de plus belle. - -Cette fois Alice attendit patiemment qu'elle se décidât à parler. Au -bout de deux ou trois minutes la Chenille sortit le houka de sa bouche, -bâilla une ou deux fois et se secoua; puis elle descendit de dessus -le champignon, glissa dans le gazon, et dit tout simplement en s'en -allant: "Un côté vous fera grandir, et l'autre vous fera rapetisser." - -"Un côté de quoi, l'autre côté de quoi?" pensa Alice. - -"Du champignon," dit la Chenille, comme si Alice avait parlé tout haut; -et un moment après la Chenille avait disparu. - -Alice contempla le champignon d'un air pensif pendant un instant, -essayant de deviner quels en étaient les côtés; et comme le champignon -était tout rond, elle trouva la question fort embarrassante. Enfin elle -étendit ses bras tout autour, en les allongeant autant que possible, -et, de chaque main, enleva une petite partie du bord du champignon. - -"Maintenant, lequel des deux?" se dit-elle, et elle grignota un peu du -morceau de la main droite pour voir quel effet il produirait. Presque -aussitôt elle reçut un coup violent sous le menton; il venait de -frapper contre son pied. - -Ce brusque changement lui fit grand' peur, mais elle comprit qu'il n'y -avait pas de temps à perdre, car elle diminuait rapidement. Elle se mit -donc bien vite à manger un peu de l'autre morceau. Son menton était -si rapproché de son pied qu'il y avait à peine assez de place pour -qu'elle pût ouvrir la bouche. Elle y réussit enfin, et parvint à avaler -une partie du morceau de la main gauche. - - * * * * * - - * * * * - - * * * * * - -"Voilà enfin ma tête libre," dit Alice d'un ton joyeux qui se changea -bientôt en cris d'épouvante, quand elle s'aperçut de l'absence de ses -épaules. Tout ce qu'elle pouvait voir en regardant en bas, c'était un -cou long à n'en plus finir qui semblait se dresser comme une tige, du -milieu d'un océan de verdure s'étendant bien loin au-dessous d'elle. - -"Qu'est-ce que c'est que toute cette verdure?" dit Alice. "Et où donc -sont mes épaules? Oh! mes pauvres mains! Comment se fait-il que je ne -puis vous voir?" Tout en parlant elle agitait les mains, mais il n'en -résulta qu'un petit mouvement au loin parmi les feuilles vertes. - -Comme elle ne trouvait pas le moyen de porter ses mains à sa tête, -elle tâcha de porter sa tête à ses mains, et s'aperçut avec joie que -son cou se repliait avec aisance de tous côtés comme un serpent. Elle -venait de réussir à le plier en un gracieux zigzag, et allait plonger -parmi les feuilles, qui étaient tout simplement le haut des arbres sous -lesquels elle avait erré, quand un sifflement aigu la força de reculer -promptement; un gros pigeon venait de lui voler à la figure, et lui -donnait de grands coups d'ailes. - -"Serpent!" criait le Pigeon. - -"Je ne suis pas un serpent," dit Alice, avec indignation. "Laissez-moi -tranquille." - -"Serpent! Je le répète," dit le Pigeon, mais d'un ton plus doux; puis -il continua avec une espèce de sanglot: "J'ai essayé de toutes les -façons, rien ne semble les satisfaire." - -"Je n'ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire," répondit -Alice. - -"J'ai essayé des racines d'arbres; j'ai essayé des talus; j'ai essayé -des haies," continua le Pigeon sans faire attention à elle. "Mais ces -serpents! il n'y a pas moyen de les satisfaire." - -Alice était de plus en plus intriguée, mais elle pensa que ce n'était -pas la peine de rien dire avant que le Pigeon eût fini de parler. - -"Je n'ai donc pas assez de mal à couver mes œufs," dit le Pigeon. "Il -faut encore que je guette les serpents nuit et jour. Je n'ai pas fermé -l'œil depuis trois semaines!" - -"Je suis fâchée que vous ayez été tourmenté," dit Alice, qui commençait -à comprendre. - -"Au moment où je venais de choisir l'arbre le plus haut de la forêt," -continua le Pigeon en élevant la voix jusqu'à crier,--"au moment où -je me figurais que j'allais en être enfin débarrassé, les voilà qui -tombent du ciel 'en replis tortueux.' Oh! le vilain serpent!" - -"Mais je ne suis pas un serpent," dit Alice. "Je suis une---- Je -suis----" - -"Eh bien! qu'êtes-vous!" dit le Pigeon. "Je vois que vous cherchez à -inventer quelque chose." - -"Je---- je suis une petite fille," répondit Alice avec quelque -hésitation, car elle se rappelait combien de changements elle avait -éprouvés ce jour-là. - -"Voilà une histoire bien vraisemblable!" dit le Pigeon d'un air de -profond mépris. "J'ai vu bien des petites filles dans mon temps, mais -je n'en ai jamais vu avec un cou comme cela. Non, non; vous êtes un -serpent; il est inutile de le nier. Vous allez sans doute me dire que -vous n'avez jamais mangé d'œufs." - -"Si fait, j'ai mangé des œufs," dit Alice, qui ne savait pas mentir; -"mais vous savez que les petites filles mangent des œufs aussi bien que -les serpents." - -"Je n'en crois rien," dit le Pigeon, "mais s'il en est ainsi, elles -sont une espèce de serpent; c'est tout ce que j'ai à vous dire." - -Cette idée était si nouvelle pour Alice qu'elle resta muette pendant -une ou deux minutes, ce qui donna au Pigeon le temps d'ajouter: "Vous -cherchez des œufs, ça j'en suis bien sûr, et alors que m'importe que -vous soyez une petite fille ou un serpent?" - -"Cela m'importe beaucoup à moi," dit Alice vivement; "mais je ne -cherche pas d'œufs justement, et quand même j'en chercherais je ne -voudrais pas des vôtres; je ne les aime pas crus." - -"Eh bien! allez-vous-en alors," dit le Pigeon d'un ton boudeur en -se remettant dans son nid. Alice se glissa parmi les arbres du -mieux qu'elle put en se baissant, car son cou s'entortillait dans -les branches, et à chaque instant il lui fallait s'arrêter et le -désentortiller. Au bout de quelque temps, elle se rappela qu'elle -tenait encore dans ses mains les morceaux de champignon, et elle se -mit à l'œuvre avec grand soin, grignotant tantôt l'un, tantôt l'autre, -et tantôt grandissant, tantôt rapetissant, jusqu'à ce qu'enfin elle -parvint à se ramener à sa grandeur naturelle. - -Il y avait si longtemps qu'elle n'avait été d'une taille raisonnable -que cela lui parut d'abord tout drôle, mais elle finit par s'y -accoutumer, et commença à se parler à elle-même, comme d'habitude. -"Allons, voilà maintenant la moitié de mon projet exécuté. Comme tous -ces changements sont embarrassants! Je ne suis jamais sûre de ce que -je vais devenir d'une minute à l'autre. Toutefois, je suis redevenue de -la bonne grandeur; il me reste maintenant à pénétrer dans ce magnifique -jardin. Comment faire?" En disant ces mots elle arriva tout à coup à -une clairière, où se trouvait une maison d'environ quatre pieds de -haut. "Quels que soient les gens qui demeurent là," pensa Alice, "il ne -serait pas raisonnable de se présenter à eux grande comme je suis. Ils -deviendraient fous de frayeur." Elle se mit de nouveau à grignoter le -morceau qu'elle tenait dans sa main droite, et ne s'aventura pas près -de la maison avant d'avoir réduit sa taille à neuf pouces. - - - - -CHAPITRE VI. - -PORC ET POIVRE. - - -ALICE resta une ou deux minutes à regarder à la porte; elle se -demandait ce qu'il fallait faire, quand tout à coup un laquais en -livrée sortit du bois en courant. (Elle le prit pour un laquais à cause -de sa livrée; sans cela, à n'en juger que par la figure, elle l'aurait -pris pour un poisson.) Il frappa fortement avec son doigt à la porte. -Elle fut ouverte par un autre laquais en livrée qui avait la face toute -ronde et de gros yeux comme une grenouille. Alice remarqua que les deux -laquais avaient les cheveux poudrés et tout frisés. Elle se sentit -piquée de curiosité, et, voulant savoir ce que tout cela signifiait, -elle se glissa un peu en dehors du bois afin d'écouter. - -[Illustration] - -Le Laquais-Poisson prit de dessous son bras une lettre énorme, presque -aussi grande que lui, et la présenta au Laquais-Grenouille en disant -d'un ton solennel: "Pour Madame la Duchesse, une invitation de la Reine -à une partie de croquet." Le Laquais-Grenouille répéta sur le même ton -solennel, en changeant un peu l'ordre des mots: "De la part de la Reine -une invitation pour Madame la Duchesse à une partie de croquet;" puis -tous deux se firent un profond salut et les boucles de leurs chevelures -s'entremêlèrent. - -Cela fit tellement rire Alice qu'elle eut à rentrer bien vite dans -le bois de peur d'être entendue; et quand elle avança la tête pour -regarder de nouveau, le Laquais-Poisson était parti, et l'autre était -assis par terre près de la route, regardant niaisement en l'air. - -Alice s'approcha timidement de la porte et frappa. - -"Cela ne sert à rien du tout de frapper," dit le Laquais, "et cela -pour deux raisons: premièrement, parce que je suis du même côté de -la porte que vous; deuxièmement, parce qu'on fait là-dedans un tel -bruit que personne ne peut vous entendre." En effet, il se faisait -dans l'intérieur un bruit extraordinaire, des hurlements et des -éternuements continuels, et de temps à autre un grand fracas comme si -on brisait de la vaisselle. - -"Eh bien! comment puis-je entrer, s'il vous plaît?" demanda Alice. - -"Il y aurait quelque bon sens à frapper à cette porte," continua le -Laquais sans l'écouter, "si nous avions la porte entre nous deux. Par -exemple, si vous étiez à _l'intérieur_ vous pourriez frapper et je -pourrais vous laisser sortir." Il regardait en l'air tout le temps -qu'il parlait, et Alice trouvait cela très-impoli. "Mais peut-être ne -peut-il pas s'en empêcher," dit-elle; "il a les yeux presque sur le -sommet de la tête. Dans tous les cas il pourrait bien répondre à mes -questions,--Comment faire pour entrer?" répéta-t-elle tout haut. - -"Je vais rester assis ici," dit le Laquais, "jusqu'à demain----" - -Au même instant la porte de la maison s'ouvrit, et une grande assiette -vola tout droit dans la direction de la tête du Laquais; elle lui -effleura le nez, et alla se briser contre un arbre derrière lui. - -"---- ou le jour suivant peut-être," continua le Laquais sur le même -ton, tout comme si rien n'était arrivé. - -"Comment faire pour entrer?" redemanda Alice en élevant la voix. - -"Mais devriez-vous entrer?" dit le Laquais. "C'est ce qu'il faut se -demander, n'est-ce pas?" - -Bien certainement, mais Alice trouva mauvais qu'on le lui dît. "C'est -vraiment terrible," murmura-t-elle, "de voir la manière dont ces -gens-là discutent, il y a de quoi rendre fou." - -Le Laquais trouva l'occasion bonne pour répéter son observation avec -des variantes. "Je resterai assis ici," dit-il, "l'un dans l'autre, -pendant des jours et des jours!" - -"Mais que faut-il que je fasse?" dit Alice. - -"Tout ce que vous voudrez," dit le Laquais; et il se mit à siffler. - -"Oh! ce n'est pas la peine de lui parler," dit Alice, désespérée; -"c'est un parfait idiot." Puis elle ouvrit la porte et entra. - -[Illustration] - -La porte donnait sur une grande cuisine qui était pleine de fumée -d'un bout à l'autre. La Duchesse était assise sur un tabouret à trois -pieds, au milieu de la cuisine, et dorlotait un bébé; la cuisinière, -penchée sur le feu, brassait quelque chose dans un grand chaudron qui -paraissait rempli de soupe. - -"Bien sûr, il y a trop de poivre dans la soupe," se dit Alice, tout -empêchée par les éternuements. - -Il y en avait certainement trop dans l'air. La Duchesse elle-même -éternuait de temps en temps, et quant au bébé il éternuait et hurlait -alternativement sans aucune interruption. Les deux seules créatures -qui n'éternuassent pas, étaient la cuisinière et un gros chat assis -sur l'âtre et dont la bouche grimaçante était fendue d'une oreille à -l'autre. - -"Pourriez-vous m'apprendre," dit Alice un peu timidement, car elle -ne savait pas s'il était bien convenable qu'elle parlât la première, -"pourquoi votre chat grimace ainsi?" - -"C'est un Grimaçon," dit la Duchesse; "voilà pourquoi.--Porc!" - -Elle prononça ce dernier mot si fort et si subitement qu'Alice en -frémit. Mais elle comprit bientôt que cela s'adressait au bébé et non -pas à elle; elle reprit donc courage et continua: - -"J'ignorais qu'il y eût des chats de cette espèce. Au fait j'ignorais -qu'un chat pût grimacer." - -"Ils le peuvent tous," dit la Duchesse; "et la plupart le font." - -"Je n'en connais pas un qui grimace," dit Alice poliment, bien contente -d'être entrée en conversation. - -"Le fait est que vous ne savez pas grand'chose," dit la Duchesse. - -Le ton sur lequel fut faite cette observation ne plut pas du tout à -Alice, et elle pensa qu'il serait bon de changer la conversation. -Tandis qu'elle cherchait un autre sujet, la cuisinière retira de -dessus le feu le chaudron plein de soupe, et se mit aussitôt à jeter -tout ce qui lui tomba sous la main à la Duchesse et au bébé--la pelle -et les pincettes d'abord, à leur suite vint une pluie de casseroles, -d'assiettes et de plats. La Duchesse n'y faisait pas la moindre -attention, même quand elle en était atteinte, et l'enfant hurlait déjà -si fort auparavant qu'il était impossible de savoir si les coups lui -faisaient mal ou non. - -"Oh! je vous en prie, prenez garde à ce que vous faites," criait Alice, -sautant çà et là et en proie à la terreur. "Oh! son cher petit nez!" -Une casserole d'une grandeur peu ordinaire venait de voler tout près du -bébé, et avait failli lui emporter le nez. - -"Si chacun s'occupait de ses affaires," dit la Duchesse avec un -grognement rauque, "le monde n'en irait que mieux." - -"Ce qui ne serait guère avantageux," dit Alice, enchantée qu'il se -présentât une occasion de montrer un peu de son savoir. "Songez à ce -que deviendraient le jour et la nuit; vous voyez bien, la terre met -vingt-quatre heures à faire sa révolution." - -"Ah! vous parlez de faire des révolutions!" dit la Duchesse. "Qu'on lui -coupe la tête!" - -Alice jeta un regard inquiet sur la cuisinière pour voir si elle allait -obéir; mais la cuisinière était tout occupée à brasser la soupe et -paraissait ne pas écouter. Alice continua donc: "Vingt-quatre heures, -je crois, ou bien douze? Je pense----" - -"Oh! laissez-moi la paix," dit la Duchesse, "je n'ai jamais pu souffrir -les chiffres." Et là-dessus elle recommença à dorloter son enfant, lui -chantant une espèce de chanson pour l'endormir et lui donnant une forte -secousse au bout de chaque vers. - - _"Grondez-moi ce vilain garçon! - Battez-le quand il éternue; - A vous taquiner, sans façon - Le méchant enfant s'évertue."_ - -REFRAIN - -(que reprirent en chœur la cuisinière et le bébé). - - _"Brou, Brou, Brou!" (bis.)_ - -En chantant le second couplet de la chanson la Duchesse faisait sauter -le bébé et le secouait violemment, si bien que le pauvre petit être -hurlait au point qu'Alice put à peine entendre ces mots: - - _"Oui, oui, je m'en vais le gronder, - Et le battre, s'il éternue; - Car bientôt à savoir poivrer, - Je veux que l'enfant s'habitue."_ - -REFRAIN. - - _"Brou, Brou, Brou!" (bis.)_ - -"Tenez, vous pouvez le dorloter si vous voulez!" dit la Duchesse à -Alice: et à ces mots elle lui jeta le bébé. "Il faut que j'aille -m'apprêter pour aller jouer au croquet avec la Reine." Et elle se -précipita hors de la chambre. La cuisinière lui lança une poêle comme -elle s'en allait, mais elle la manqua tout juste. - -Alice eut de la peine à attraper le bébé. C'était un petit être d'une -forme étrange qui tenait ses bras et ses jambes étendus dans toutes -les directions; "Tout comme une étoile de mer," pensait Alice. La -pauvre petite créature ronflait comme une machine à vapeur lorsqu'elle -l'attrapa, et ne cessait de se plier en deux, puis de s'étendre tout -droit, de sorte qu'avec tout cela, pendant les premiers instants, -c'est tout ce qu'elle pouvait faire que de le tenir. - -Sitôt qu'elle eut trouvé le bon moyen de le bercer, (qui était d'en -faire une espèce de nœud, et puis de le tenir fermement par l'oreille -droite et le pied gauche afin de l'empêcher de se dénouer,) elle le -porta dehors en plein air. "Si je n'emporte pas cet enfant avec moi," -pensa Alice, "ils le tueront bien sûr un de ces jours. Ne serait-ce pas -un meurtre de l'abandonner?" Elle dit ces derniers mots à haute voix, -et la petite créature répondit en grognant (elle avait cessé d'éternuer -alors). "Ne grogne pas ainsi," dit Alice; "ce n'est pas là du tout une -bonne manière de s'exprimer." - -Le bébé grogna de nouveau. Alice le regarda au visage avec inquiétude -pour voir ce qu'il avait. Sans contredit son nez était très-retroussé, -et ressemblait bien plutôt à un groin qu'à un vrai nez. Ses yeux aussi -devenaient très-petits pour un bébé. Enfin Alice ne trouva pas du tout -de son goût l'aspect de ce petit être. "Mais peut-être sanglotait-il -tout simplement," pensa-t-elle, et elle regarda de nouveau les yeux du -bébé pour voir s'il n'y avait pas de larmes. "Si tu vas te changer en -porc," dit Alice très-sérieusement, "je ne veux plus rien avoir à faire -avec toi. Fais-y bien attention!" - -[Illustration] - -La pauvre petite créature sanglota de nouveau, ou grogna (il était -impossible de savoir lequel des deux), et ils continuèrent leur chemin -un instant en silence. - -Alice commençait à dire en elle-même, "Mais, que faire de cette -créature quand je l'aurai portée à la maison?" lorsqu'il grogna de -nouveau si fort qu'elle regarda sa figure avec quelque inquiétude. -Cette fois il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un porc, ni plus ni -moins, et elle comprit qu'il serait ridicule de le porter plus loin. - -Elle déposa donc par terre le petit animal, et se sentit toute soulagée -de le voir trotter tranquillement vers le bois. "S'il avait grandi," -se dit-elle, "il serait devenu un bien vilain enfant; tandis qu'il -fait un assez joli petit porc, il me semble." Alors elle se mit à -penser à d'autres enfants qu'elle connaissait et qui feraient d'assez -jolis porcs, si seulement on savait la manière de s'y prendre pour les -métamorphoser. Elle était en train de faire ces réflexions, lorsqu'elle -tressaillit en voyant tout à coup le Chat assis à quelques pas de là -sur la branche d'un arbre. - -Le Chat grimaça en apercevant Alice. Elle trouva qu'il avait l'air bon -enfant, et cependant il avait de très-longues griffes et une grande -rangée de dents; aussi comprit-elle qu'il fallait le traiter avec -respect. - -"Grimaçon!" commença-t-elle un peu timidement, ne sachant pas du -tout si cette familiarité lui serait agréable; toutefois il ne fit -qu'allonger sa grimace. - -"Allons, il est content jusqu'à présent," pensa Alice, et elle -continua: "Dites-moi, je vous prie, de quel côté faut-il me diriger?" - -"Cela dépend beaucoup de l'endroit où vous voulez aller," dit le Chat. - -"Cela m'est assez indifférent," dit Alice. - -"Alors peu importe de quel côté vous irez," dit le Chat. - -"Pourvu que j'arrive _quelque part_," ajouta Alice en explication. - -"Cela ne peut manquer, pourvu que vous marchiez assez longtemps." - -Alice comprit que cela était incontestable; elle essaya donc d'une -autre question: "Quels sont les gens qui demeurent par ici?" - -"De ce côté-ci," dit le Chat, décrivant un cercle avec sa patte droite, -"demeure un chapelier; de ce côté-là," faisant de même avec sa patte -gauche, "demeure un lièvre. Allez voir celui que vous voudrez, tous -deux sont fous." - -[Illustration] - -"Mais je ne veux pas fréquenter des fous," fit observer Alice. - -"Vous ne pouvez pas vous en défendre, tout le monde est fou ici. Je -suis fou, vous êtes folle." - -"Comment savez-vous que je suis folle?" dit Alice. - -"Vous devez l'être," dit le Chat, "sans cela vous ne seriez pas venue -ici." - -Alice pensa que cela ne prouvait rien. Toutefois elle continua: "Et -comment savez-vous que vous êtes fou?" - -"D'abord," dit le Chat, "un chien n'est pas fou: vous convenez de cela." - -"Je le suppose," dit Alice. - -"Eh bien!" continua le Chat, "un chien grogne quand il se fâche, et -remue la queue lorsqu'il est content. Or, moi, je grogne quand je suis -content, et je remue la queue quand je me fâche. Donc je suis fou." - -"J'appelle cela faire le rouet, et non pas grogner," dit Alice. - -"Appelez cela comme vous voudrez," dit le Chat. "Jouez-vous au croquet -avec la Reine aujourd'hui?" - -"Cela me ferait grand plaisir," dit Alice, "mais je n'ai pas été -invitée." - -"Vous m'y verrez," dit le Chat; et il disparut. - -Alice ne fut pas très-étonnée, tant elle commençait à s'habituer aux -événements extraordinaires. Tandis qu'elle regardait encore l'endroit -que le Chat venait de quitter, il reparut tout à coup. - -"A propos, qu'est devenu le bébé? J'allais oublier de le demander." - -"Il a été changé en porc," dit tranquillement Alice, comme si le Chat -était revenu d'une manière naturelle. - -"Je m'en doutais," dit le Chat; et il disparut de nouveau. - -Alice attendit quelques instants, espérant presque le revoir, mais il -ne reparut pas; et une ou deux minutes après, elle continua son chemin -dans la direction où on lui avait dit que demeurait le Lièvre. "J'ai -déjà vu des chapeliers," se dit-elle; "le Lièvre sera de beaucoup le -plus intéressant." A ces mots elle leva les yeux, et voilà que le Chat -était encore là assis sur une branche d'arbre. - -"M'avez-vous dit porc, ou porte?" demanda le Chat. - -"J'ai dit porc," répéta Alice. "Ne vous amusez donc pas à paraître et à -disparaître si subitement, vous faites tourner la tête aux gens." - -[Illustration] - -"C'est bon," dit le Chat, et cette fois il s'évanouit tout doucement -à commencer par le bout de la queue, et finissant par sa grimace qui -demeura quelque temps après que le reste fut disparu. - -"Certes," pensa Alice, "j'ai souvent vu un chat sans grimace, mais une -grimace sans chat, je n'ai jamais de ma vie rien vu de si drôle." - -Elle ne fit pas beaucoup de chemin avant d'arriver devant la maison -du Lièvre. Elle pensa que ce devait bien être là la maison, car les -cheminées étaient en forme d'oreilles et le toit était couvert de -fourrure. La maison était si grande qu'elle n'osa s'approcher avant -d'avoir grignoté encore un peu du morceau de champignon qu'elle avait -dans la main gauche, et d'avoir atteint la taille de deux pieds -environ; et même alors elle avança timidement en se disant: "Si après -tout il était fou furieux! Je voudrais presque avoir été faire visite -au Chapelier plutôt que d'être venue ici." - - - - -CHAPITRE VII. - -UN THÉ DE FOUS. - - -IL y avait une table servie sous un arbre devant la maison, et le -Lièvre y prenait le thé avec le Chapelier. Un Loir profondément -endormi était assis entre les deux autres qui s'en servaient comme -d'un coussin, le coude appuyé sur lui et causant par-dessus sa tête. -"Bien gênant pour le Loir," pensa Alice. "Mais comme il est endormi je -suppose que cela lui est égal." - -Bien que la table fût très-grande, ils étaient tous trois serrés l'un -contre l'autre à un des coins. "Il n'y a pas de place! Il n'y a pas de -place!" crièrent-ils en voyant Alice. "Il y a abondance de place," dit -Alice indignée, et elle s'assit dans un large fauteuil à l'un des bouts -de la table. - -[Illustration] - -"Prenez donc du vin," dit le Lièvre d'un ton engageant. - -Alice regarda tout autour de la table, mais il n'y avait que du thé. -"Je ne vois pas de vin," fit-elle observer. - -"Il n'y en a pas," dit le Lièvre. - -"En ce cas il n'était pas très-poli de votre part de m'en offrir," dit -Alice d'un ton fâché. - -"Il n'était pas non plus très-poli de votre part de vous mettre à table -avant d'y être invitée," dit le Lièvre. - -"J'ignorais que ce fût votre table," dit Alice. "Il y a des couverts -pour bien plus de trois convives." - -"Vos cheveux ont besoin d'être coupés," dit le Chapelier. Il avait -considéré Alice pendant quelque temps avec beaucoup de curiosité, et ce -fut la première parole qu'il lui adressa. - -"Vous devriez apprendre à ne pas faire de remarques sur les gens; c'est -très-grossier," dit Alice d'un ton sévère. - -A ces mots le Chapelier ouvrit de grands yeux; mais il se contenta de -dire: "Pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre?" - -"Bon! nous allons nous amuser," pensa Alice. "Je suis bien aise qu'ils -se mettent à demander des énigmes. Je crois pouvoir deviner cela," -ajouta-t-elle tout haut. - -"Voulez-vous dire que vous croyez pouvoir trouver la réponse?" dit le -Lièvre. - -"Précisément," répondit Alice. - -"Alors vous devriez dire ce que vous voulez dire," continua le Lièvre. - -"C'est ce que je fais," répliqua vivement Alice. - -"Du moins----je veux dire ce que je dis; c'est la même chose, n'est-ce -pas?" - -"Ce n'est pas du tout la même chose," dit le Chapelier. "Vous pourriez -alors dire tout aussi bien que: 'Je vois ce que je mange,' est la même -chose que: 'Je mange ce que je vois.'" - -"Vous pourriez alors dire tout aussi bien," ajouta le Lièvre, "que: -'J'aime ce qu'on me donne,' est la même chose que: 'On me donne ce que -j'aime.'" - -"Vous pourriez dire tout aussi bien," ajouta le Loir, qui paraissait -parler tout endormi, "que: 'Je respire quand je dors,' est la même -chose que: 'Je dors quand je respire.'" - -"C'est en effet tout un pour vous," dit le Chapelier. Sur ce, la -conversation tomba et il se fit un silence de quelques minutes. Pendant -ce temps, Alice repassa dans son esprit tout ce qu'elle savait au -sujet des pies et des pupitres; ce qui n'était pas grand'chose. - -Le Chapelier rompit le silence le premier. "Quel quantième du mois -sommes-nous?" dit-il en se tournant vers Alice. Il avait tiré sa montre -de sa poche et la regardait d'un air inquiet, la secouant de temps à -autre et l'approchant de son oreille. - -Alice réfléchit un instant et répondit: "Le quatre." - -"Elle est de deux jours en retard," dit le Chapelier avec un soupir. -"Je vous disais bien que le beurre ne vaudrait rien au mouvement!" -ajouta-t-il en regardant le Lièvre avec colère. - -"C'était tout ce qu'il y avait de plus fin en beurre," dit le Lièvre -humblement. - -"Oui, mais il faut qu'il y soit entré des miettes de pain," grommela le -Chapelier. "Vous n'auriez pas dû vous servir du couteau au pain pour -mettre le beurre." - -Le Lièvre prit la montre et la contempla tristement, puis la trempa -dans sa tasse, la contempla de nouveau, et pourtant ne trouva rien de -mieux à faire que de répéter sa première observation: "C'était tout ce -qu'il y avait de plus fin en beurre." - -Alice avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité: "Quelle -singulière montre!" dit-elle. "Elle marque le quantième du mois, et ne -marque pas l'heure qu'il est!" - -"Et pourquoi marquerait-elle l'heure?" murmura le Chapelier. "Votre -montre marque-t-elle dans quelle année vous êtes?" - -"Non, assurément!" répliqua Alice sans hésiter. "Mais c'est parce -qu'elle reste à la même année pendant si longtemps." - -"Tout comme la mienne," dit le Chapelier. - -Alice se trouva fort embarrassée. L'observation du Chapelier -lui paraissait n'avoir aucun sens; et cependant la phrase était -parfaitement correcte. "Je ne vous comprends pas bien," dit-elle, aussi -poliment que possible. - -"Le Loir est rendormi," dit le Chapelier; et il lui versa un peu de thé -chaud sur le nez. - -Le Loir secoua la tête avec impatience, et dit, sans ouvrir les yeux: -"Sans doute, sans doute, c'est justement ce que j'allais dire." - -"Avez-vous deviné l'énigme?" dit le Chapelier, se tournant de nouveau -vers Alice. - -"Non, j'y renonce," répondit Alice; "quelle est la réponse?" - -"Je n'en ai pas la moindre idée," dit le Chapelier. - -"Ni moi non plus," dit le Lièvre. - -Alice soupira d'ennui. "Il me semble que vous pourriez mieux employer -le temps," dit-elle, "et ne pas le gaspiller à proposer des énigmes qui -n'ont point de réponses." - -"Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi," dit le Chapelier, -"vous ne parleriez pas de le gaspiller. On ne gaspille pas quelqu'un." - -"Je ne vous comprends pas," dit Alice. - -"Je le crois bien," répondit le Chapelier, en secouant la tête avec -mépris; "je parie que vous n'avez jamais parlé au Temps." - -"Cela se peut bien," répliqua prudemment Alice, "mais je l'ai souvent -mal employé." - -"Ah! voilà donc pourquoi! Il n'aime pas cela," dit le Chapelier. "Mais -si seulement vous saviez le ménager, il ferait de la pendule tout ce -que vous voudriez. Par exemple, supposons qu'il soit neuf heures du -matin, l'heure de vos leçons, vous n'auriez qu'à dire tout bas un petit -mot au Temps, et l'aiguille partirait en un clin d'œil pour marquer une -heure et demie, l'heure du dîner." - -("Je le voudrais bien," dit tout bas le Lièvre.) - -"Cela serait très-agréable, certainement," dit Alice d'un air pensif; -"mais alors---- je n'aurais pas encore faim, comprenez donc." - -"Peut-être pas d'abord," dit le Chapelier; "mais vous pourriez retenir -l'aiguille à une heure et demie aussi longtemps que vous voudriez." - -"Est-ce comme cela que vous faites, vous?" demanda Alice. - -Le Chapelier secoua tristement la tête. - -"Hélas! non," répondit-il, "nous nous sommes querellés au mois de mars -dernier, un peu avant qu'il devînt fou." (Il montrait le Lièvre du bout -de sa cuiller.) C'était à un grand concert donné par la Reine de Cœur, -et j'eus à chanter: - -[Illustration] - - _"Ah! vous dirai-je, ma sœur, - Ce qui cause ma douleur!"_ - -"Vous connaissez peut-être cette chanson?" - -"J'ai entendu chanter quelque chose comme ça," dit Alice. - -"Vous savez la suite," dit le Chapelier; et il continua: - - _"C'est que j'avais des dragées, - Et que je les ai mangées."_ - -Ici le Loir se secoua et se mit à chanter, tout en dormant: "Et que -je les ai mangées, mangées, mangées, mangées, mangées," si longtemps, -qu'il fallût le pincer pour le faire taire. - -"Eh bien, j'avais à peine fini le premier couplet," dit le Chapelier, -"que la Reine hurla: 'Ah! c'est comme ça que vous tuez le temps! Qu'on -lui coupe la tête!'" - -"Quelle cruauté!" s'écria Alice. - -"Et, depuis lors," continua le Chapelier avec tristesse, "le Temps ne -veut rien faire de ce que je lui demande. Il est toujours six heures -maintenant." - -Une brillante idée traversa l'esprit d'Alice. "Est-ce pour cela qu'il y -a tant de tasses à thé ici?" demanda-t-elle. - -"Oui, c'est cela," dit le Chapelier avec un soupir; "il est toujours -l'heure du thé, et nous n'avons pas le temps de laver la vaisselle dans -l'intervalle." - -"Alors vous faites tout le tour de la table, je suppose?" dit Alice. - -"Justement," dit le Chapelier, "à mesure que les tasses ont servi." - -"Mais, qu'arrive-t-il lorsque vous vous retrouvez au commencement?" se -hasarda de dire Alice. - -"Si nous changions de conversation," interrompit le Lièvre en bâillant; -"celle-ci commence à me fatiguer. Je propose que la petite demoiselle -nous conte une histoire." - -"J'ai bien peur de n'en pas savoir," dit Alice, que cette proposition -alarmait un peu. - -"Eh bien, le Loir va nous en dire une," crièrent-ils tous deux. -"Allons, Loir, réveillez-vous!" et ils le pincèrent des deux côtés à la -fois. - -Le Loir ouvrit lentement les yeux. "Je ne dormais pas," dit-il d'une -voix faible et enrouée. "Je n'ai pas perdu un mot de ce que vous avez -dit, vous autres." - -"Racontez-nous une histoire," dit le Lièvre. - -"Ah! Oui, je vous en prie," dit Alice d'un ton suppliant. - -"Et faites vite," ajouta le Chapelier, "sans cela vous allez vous -rendormir avant de vous mettre en train." - -"Il y avait une fois trois petites sœurs," commença bien vite le Loir, -"qui s'appelaient Elsie, Lacie, et Tillie, et elles vivaient au fond -d'un puits." - -"De quoi vivaient-elles?" dit Alice, qui s'intéressait toujours aux -questions de boire ou de manger. - -"Elles vivaient de mélasse," dit le Loir, après avoir réfléchi un -instant. - -"Ce n'est pas possible, comprenez donc," fit doucement observer Alice; -"cela les aurait rendues malades." - -"Et en effet," dit le Loir, "elles étaient très-malades." - -Alice chercha à se figurer un peu l'effet que produirait sur elle -une manière de vivre si extraordinaire, mais cela lui parut trop -embarrassant, et elle continua: "Mais pourquoi vivaient-elles au fond -d'un puits?" - -"Prenez un peu plus de thé," dit le Lièvre à Alice avec empressement. - -"Je n'en ai pas pris du tout," répondit Alice d'un air offensé. "Je ne -peux donc pas en prendre un peu _plus_." - -"Vous voulez dire que vous ne pouvez pas en prendre _moins_," dit le -Chapelier. "Il est très-aisé de prendre un peu _plus_ que pas du tout." - -"On ne vous a pas demandé votre avis, à vous," dit Alice. - -"Ah! qui est-ce qui se permet de faire des observations?" demanda le -Chapelier d'un air triomphant. - -Alice ne savait pas trop que répondre à cela. Aussi se servit-elle un -peu de thé et une tartine de pain et de beurre; puis elle se tourna du -côté du Loir, et répéta sa question. "Pourquoi vivaient-elles au fond -d'un puits?" - -Le Loir réfléchit de nouveau pendant quelques instants et dit: -"C'était un puits de mélasse." - -"Il n'en existe pas!" se mit à dire Alice d'un ton courroucé. Mais le -Chapelier et le Lièvre firent "Chut! Chut!" et le Loir fit observer -d'un ton bourru: "Tâchez d'être polie, ou finissez l'histoire -vous-même." - -"Non, continuez, je vous prie," dit Alice très-humblement. "Je ne vous -interromprai plus; peut-être en existe-t-il _un_." - -"Un, vraiment!" dit le Loir avec indignation; toutefois il voulut -bien continuer. "Donc, ces trois petites sœurs, vous saurez qu'elles -faisaient tout ce qu'elles pouvaient pour s'en tirer." - -"Comment auraient-elles pu s'en tirer?" dit Alice, oubliant tout à fait -sa promesse. - -"C'est tout simple----" - -"Il me faut une tasse propre," interrompit le Chapelier. "Avançons tous -d'une place." - -Il avançait tout en parlant, et le Loir le suivit; le Lièvre prit la -place du Loir, et Alice prit, d'assez mauvaise grâce, celle du Lièvre. -Le Chapelier fut le seul qui gagnât au change; Alice se trouva bien -plus mal partagée qu'auparavant, car le Lièvre venait de renverser le -lait dans son assiette. - -Alice, craignant d'offenser le Loir, reprit avec circonspection: "Mais -je ne comprends pas; comment auraient-elles pu s'en tirer?" - -"C'est tout simple," dit le Chapelier. "Quand il y a de l'eau dans un -puits, vous savez bien comment on en tire, n'est-ce pas? Eh bien! d'un -puits de mélasse on tire de la mélasse, et quand il y a des petites -filles dans la mélasse on les tire en même temps; comprenez-vous, -petite sotte?" - -"Pas tout à fait," dit Alice, encore plus embarrassée par cette réponse. - -"Alors vous feriez bien de vous taire," dit le Chapelier. - -Alice trouva cette grossièreté un peu trop forte; elle se leva indignée -et s'en alla. Le Loir s'endormit à l'instant même, et les deux autres -ne prirent pas garde à son départ, bien qu'elle regardât en arrière -deux ou trois fois, espérant presque qu'ils la rappelleraient. La -dernière fois qu'elle les vit, ils cherchaient à mettre le Loir dans la -théière. - -[Illustration] - -"A aucun prix je ne voudrais retourner auprès de ces gens-là," dit -Alice, en cherchant son chemin à travers le bois. "C'est le thé le plus -ridicule auquel j'aie assisté de ma vie!" - -Comme elle disait cela, elle s'aperçut qu'un des arbres avait une -porte par laquelle on pouvait pénétrer à l'intérieur. "Voilà qui est -curieux," pensa-t-elle. "Mais tout est curieux aujourd'hui. Je crois -que je ferai bien d'entrer tout de suite." Elle entra. - -Elle se retrouva encore dans la longue salle tout près de la petite -table de verre. - -"Cette fois je m'y prendrai mieux," se dit-elle, et elle commença par -saisir la petite clef d'or et par ouvrir la porte qui menait au jardin, -et puis elle se mit à grignoter le morceau de champignon qu'elle avait -mis dans sa poche, jusqu'à ce qu'elle fût réduite à environ deux -pieds de haut; elle prit alors le petit passage; et enfin---- elle se -trouva dans le superbe jardin au milieu des brillants parterres et des -fraîches fontaines. - - - - -CHAPITRE VIII. - -LE CROQUET DE LA REINE. - - -UN grand rosier se trouvait à l'entrée du jardin; les roses qu'il -portait étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les -peindre en rouge. Alice s'avança pour les regarder, et, au moment où -elle approchait, elle en entendit un qui disait: "Fais donc attention, -Cinq, et ne m'éclabousse pas ainsi avec ta peinture." - -"Ce n'est pas de ma faute," dit Cinq d'un ton bourru, "c'est Sept qui -m'a poussé le coude." - -Là-dessus Sept leva les yeux et dit: "C'est cela, Cinq! Jetez toujours -le blâme sur les autres!" - -"Vous feriez bien de vous taire, vous," dit Cinq. "J'ai entendu la -Reine dire pas plus tard que hier que vous méritiez d'être décapité!" - -[Illustration] - -"Pourquoi donc cela?" dit celui qui avait parlé le premier. - -"Cela ne vous regarde pas, Deux," dit Sept. - -"Si fait, cela le regarde," dit Cinq; "et je vais le lui dire. C'est -pour avoir apporté à la cuisinière des oignons de tulipe au lieu -d'oignons à manger." - -Sept jeta là son pinceau et s'écriait: "De toutes les injustices----" -lorsque ses regards tombèrent par hasard sur Alice, qui restait là à -les regarder, et il se retint tout à coup. Les autres se retournèrent -aussi, et tous firent un profond salut. - -"Voudriez-vous avoir la bonté de me dire pourquoi vous peignez ces -roses?" demanda Alice un peu timidement. - -Cinq et Sept ne dirent rien, mais regardèrent Deux. Deux commença à -voix basse: "Le fait est, voyez-vous, mademoiselle, qu'il devrait y -avoir ici un rosier à fleurs rouges, et nous en avons mis un à fleurs -blanches, par erreur. Si la Reine s'en apercevait nous aurions tous la -tête tranchée, vous comprenez. Aussi, mademoiselle, vous voyez que nous -faisons de notre mieux avant qu'elle vienne pour----" - -A ce moment Cinq, qui avait regardé tout le temps avec inquiétude de -l'autre côté du jardin, s'écria: "La Reine! La Reine!" et les trois -ouvriers se précipitèrent aussitôt la face contre terre. Il se faisait -un grand bruit de pas, et Alice se retourna, désireuse de voir la Reine. - -D'abord venaient des soldats portant des piques; ils étaient tous -faits comme les jardiniers, longs et plats, les mains et les pieds -aux coins; ensuite venaient les dix courtisans. Ceux-ci étaient -tous parés de carreaux de diamant et marchaient deux à deux comme -les soldats. Derrière eux venaient les enfants de la Reine; il y en -avait dix, et les petits chérubins gambadaient joyeusement, se tenant -par la main deux à deux; ils étaient tous ornés de cœurs. Après eux -venaient les invités, des rois et des reines pour la plupart. Dans le -nombre, Alice reconnut le Lapin Blanc. Il avait l'air ému et agité en -parlant, souriait à tout ce qu'on disait, et passa sans faire attention -à elle. Suivait le Valet de Cœur, portant la couronne sur un coussin -de velours; et, fermant cette longue procession, LE ROI ET LA REINE DE -CŒUR. - -Alice ne savait pas au juste si elle devait se prosterner comme les -trois jardiniers; mais elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu -parler d'une pareille formalité. "Et d'ailleurs à quoi serviraient les -processions," pensa-t-elle, "si les gens avaient à se mettre la face -contre terre de façon à ne pas les voir?" Elle resta donc debout à sa -place et attendit. - -Quand la procession fut arrivée en face d'Alice, tout le monde s'arrêta -pour la regarder, et la Reine dit sévèrement: "Qui est-ce?" Elle -s'adressait au Valet de Cœur, qui se contenta de saluer et de sourire -pour toute réponse. - -"Idiot!" dit la Reine en rejetant la tête en arrière avec impatience; -et, se tournant vers Alice, elle continua: "Votre nom, petite?" - -"Je me nomme Alice, s'il plaît à Votre Majesté," dit Alice fort -poliment. Mais elle ajouta en elle-même: "Ces gens-là ne sont, après -tout, qu'un paquet de cartes. Pourquoi en aurais-je peur?" - -"Et qui sont ceux-ci?" dit la Reine, montrant du doigt les trois -jardiniers étendus autour du rosier. Car vous comprenez que, comme ils -avaient la face contre terre et que le dessin qu'ils avaient sur le dos -était le même que celui des autres cartes du paquet, elle ne pouvait -savoir s'ils étaient des jardiniers, des soldats, des courtisans, ou -bien trois de ses propres enfants. - -"Comment voulez-vous que je le sache?" dit Alice avec un courage qui -la surprit elle-même. "Cela n'est pas mon affaire à moi." - -[Illustration] - -La Reine devint pourpre de colère; et après l'avoir considérée un -moment avec des yeux flamboyants comme ceux d'une bête fauve, elle se -mit à crier: "Qu'on lui coupe la tête!" - -"Quelle idée!" dit Alice très-haut et d'un ton décidé. La Reine se tut. - -Le Roi lui posa la main sur le bras, et lui dit timidement: "Considérez -donc, ma chère amie, que ce n'est qu'une enfant." - -La Reine lui tourna le dos avec colère, et dit au Valet: -"Retournez-les!" - -Ce que fit le Valet très-soigneusement du bout du pied. - -"Debout!" dit la Reine d'une voix forte et stridente. Les trois -jardiniers se relevèrent à l'instant et se mirent à saluer le Roi, la -Reine, les jeunes princes, et tout le monde. - -"Finissez!" cria la Reine. "Vous m'étourdissez." Alors, se tournant -vers le rosier, elle continua: "Qu'est-ce que vous faites donc là?" - -"Avec le bon plaisir de Votre Majesté," dit Deux d'un ton très-humble, -mettant un genou en terre, "nous tâchions----" - -"Je le vois bien!" dit la Reine, qui avait pendant ce temps examiné -les roses. "Qu'on leur coupe la tête!" Et la procession continua -sa route, trois des soldats restant en arrière pour exécuter les -malheureux jardiniers, qui coururent se mettre sous la protection -d'Alice. - -"Vous ne serez pas décapités," dit Alice; et elle les mit dans un grand -pot à fleurs qui se trouvait près de là. Les trois soldats errèrent de -côté et d'autre, pendant une ou deux minutes, pour les chercher, puis -s'en allèrent tranquillement rejoindre les autres. - -"Leur a-t-on coupé la tête?" cria la Reine. - -"Leurs têtes n'y sont plus, s'il plaît à Votre Majesté!" lui crièrent -les soldats. - -"C'est bien!" cria la Reine. "Savez-vous jouer au croquet?" - -Les soldats ne soufflèrent mot, et regardèrent Alice, car, évidemment, -c'était à elle que s'adressait la question. - -"Oui," cria Alice. - -"Eh bien, venez!" hurla la Reine; et Alice se joignit à la procession, -fort curieuse de savoir ce qui allait arriver. - -"Il fait un bien beau temps aujourd'hui," dit une voix timide à côté -d'elle. Elle marchait auprès du Lapin Blanc, qui la regardait d'un œil -inquiet. - -"Bien beau," dit Alice. "Où est la Duchesse?" - -"Chut! Chut!" dit vivement le Lapin à voix basse et en regardant avec -inquiétude par-dessus son épaule. Puis il se leva sur la pointe des -pieds, colla sa bouche à l'oreille d'Alice et lui souffla: "Elle est -condamnée à mort." - -"Pour quelle raison?" dit Alice. - -"Avez-vous dit: 'quel dommage?'" demanda le Lapin. - -"Non," dit Alice. "Je ne pense pas du tout que ce soit dommage. J'ai -dit: 'pour quelle raison?'" - -"Elle a donné des soufflets à la Reine," commença le Lapin. (Alice fit -entendre un petit éclat de rire.) "Oh, chut!" dit tout bas le Lapin -d'un ton effrayé. "La Reine va nous entendre! Elle est arrivée un peu -tard, voyez-vous, et la Reine a dit----" - -"A vos places!" cria la Reine d'une voix de tonnerre, et les gens se -mirent à courir dans toutes les directions, trébuchant les uns contre -les autres; toutefois, au bout de quelques instants chacun fut à sa -place et la partie commença. - -[Illustration] - -Alice n'avait de sa vie vu de jeu de croquet aussi curieux que -celui-là. Le terrain n'était que billons et sillons; des hérissons -vivants servaient de boules, et des flamants de maillets. Les soldats, -courbés en deux, avaient à se tenir la tête et les pieds sur le sol -pour former des arches. - -Ce qui embarrassa le plus Alice au commencement du jeu, ce fut de -manier le flamant; elle parvenait bien à fourrer son corps assez -commodément sous son bras, en laissant pendre les pieds; mais, le plus -souvent, à peine lui avait-elle allongé le cou bien comme il faut, -et allait-elle frapper le hérisson avec la tête, que le flamant se -relevait en se tordant, et la regardait d'un air si ébahi qu'elle ne -pouvait s'empêcher d'éclater de rire; et puis, quand elle lui avait -fait baisser la tête et allait recommencer, il était bien impatientant -de voir que le hérisson s'était déroulé et s'en allait. En outre, il se -trouvait ordinairement un billon ou un sillon dans son chemin partout -où elle voulait envoyer le hérisson, et comme les soldats courbés -en deux se relevaient sans cesse pour s'en aller d'un autre côté du -terrain, Alice en vint bientôt à cette conclusion: que c'était là un -jeu fort difficile, en vérité. - -Les joueurs jouaient tous à la fois, sans attendre leur tour, se -querellant tout le temps et se battant à qui aurait les hérissons. La -Reine entra bientôt dans une colère furieuse et se mit à trépigner en -criant: "Qu'on coupe la tête à celui-ci!" ou bien: "Qu'on coupe la tête -à celle-là!" une fois environ par minute. - -Alice commença à se sentir très-mal à l'aise; il est vrai qu'elle -ne s'était pas disputée avec la Reine; mais elle savait que cela -pouvait lui arriver à tout moment. "Et alors," pensait-elle, "que -deviendrai-je? Ils aiment terriblement à couper la tête aux gens ici. -Ce qui m'étonne, c'est qu'il en reste encore de vivants." - -Elle cherchait autour d'elle quelque moyen de s'échapper, et se -demandait si elle pourrait se retirer sans être vue; lorsqu'elle -aperçut en l'air quelque chose d'étrange; cette apparition l'intrigua -beaucoup d'abord, mais, après l'avoir considérée quelques instants, -elle découvrit que c'était une grimace, et se dit en elle-même, "C'est -le Grimaçon; maintenant j'aurai à qui parler." - -"Comment cela va-t-il?" dit le Chat, quand il y eut assez de sa bouche -pour qu'il pût parler. - -Alice attendit que les yeux parussent, et lui fit alors un signe de -tête amical. "Il est inutile de lui parler," pensait-elle, "avant que -ses oreilles soient venues, l'une d'elle tout au moins." Une minute -après, la tête se montra tout entière, et alors Alice posa à terre son -flamant et se mit à raconter sa partie de croquet, enchantée d'avoir -quelqu'un qui l'écoutât. Le Chat trouva apparemment qu'il s'était assez -mis en vue; car sa tête fut tout ce qu'on en aperçut. - -"Ils ne jouent pas du tout franc jeu," commença Alice d'un ton de -mécontentement, "et ils se querellent tous si fort, qu'on ne peut pas -s'entendre parler; et puis on dirait qu'ils n'ont aucune règle précise; -du moins, s'il y a des règles, personne ne les suit. Ensuite vous -n'avez pas idée comme cela embrouille que tous les instruments du jeu -soient vivants; par exemple, voilà l'arche par laquelle j'ai à passer -qui se promène là-bas à l'autre bout du jeu, et j'aurais fait croquet -sur le hérisson de la Reine tout à l'heure, s'il ne s'était pas sauvé -en voyant venir le mien!" - -"Est-ce que vous aimez la Reine?" dit le Chat à voix basse. - -"Pas du tout," dit Alice. "Elle est si----" Au même instant elle -aperçut la Reine tout près derrière elle, qui écoutait; alors elle -continua: "si sûre de gagner, que ce n'est guère la peine de finir la -partie." - -La Reine sourit et passa. - -"Avec qui causez-vous donc là," dit le Roi, s'approchant d'Alice et -regardant avec une extrême curiosité la tête du Chat. - -"C'est un de mes amis, un Grimaçon," dit Alice: "permettez-moi de vous -le présenter." - -"Sa mine ne me plaît pas du tout," dit le Roi. "Pourtant il peut me -baiser la main, si cela lui fait plaisir." - -"Non, grand merci," dit le Chat. - -"Ne faites pas l'impertinent," dit le Roi, "et ne me regardez pas -ainsi!" Il s'était mis derrière Alice en disant ces mots. - -"Un chat peut bien regarder un roi," dit Alice. "J'ai lu quelque chose -comme cela dans un livre, mais je ne me rappelle pas où." - -"Eh bien, il faut le faire enlever," dit le Roi d'un ton très-décidé; -et il cria à la Reine, qui passait en ce moment: "Mon amie, je -désirerais que vous fissiez enlever ce chat!" - -La Reine n'avait qu'une seule manière de trancher les difficultés, -petites ou grandes. "Qu'on lui coupe la tête!" dit-elle sans même se -retourner. - -"Je vais moi-même chercher le bourreau," dit le Roi avec empressement; -et il s'en alla précipitamment. - -Alice pensa qu'elle ferait bien de retourner voir où en était la -partie, car elle entendait au loin la voix de la Reine qui criait de -colère. Elle l'avait déjà entendue condamner trois des joueurs à avoir -la tête coupée, parce qu'ils avaient laissé passer leur tour, et elle -n'aimait pas du tout la tournure que prenaient les choses; car le jeu -était si embrouillé qu'elle ne savait jamais quand venait son tour. -Elle alla à la recherche de son hérisson. - -Il était en train de se battre avec un autre hérisson; ce qui parut à -Alice une excellente occasion de faire croquet de l'un sur l'autre. Il -n'y avait à cela qu'une difficulté, et c'était que son flamant avait -passé de l'autre côté du jardin, où Alice le voyait qui faisait de -vains efforts pour s'enlever et se percher sur un arbre. - -Quand elle eut rattrapé et ramené le flamant, la bataille était -terminée, et les deux hérissons avaient disparu. "Mais cela ne fait -pas grand'chose," pensa Alice, "puisque toutes les arches ont quitté -ce côté de la pelouse." Elle remit donc le flamant sous son bras pour -qu'il ne lui échappât plus, et retourna causer un peu avec son ami. - -Quand elle revint auprès du Chat, elle fut surprise de trouver une -grande foule rassemblée autour de lui. Une discussion avait lieu entre -le bourreau, le Roi, et la Reine, qui parlaient tous à la fois, tandis -que les autres ne soufflaient mot et semblaient très-mal à l'aise. - -Dès que parut Alice, ils en appelèrent à elle tous les trois pour -qu'elle décidât la question, et lui répétèrent leurs raisonnements. -Comme ils parlaient tous à la fois, elle eut beaucoup de peine à -comprendre ce qu'ils disaient. - -Le raisonnement du bourreau était: qu'on ne pouvait pas trancher une -tête, à moins qu'il n'y eût un corps d'où l'on pût la couper; que -jamais il n'avait eu pareille chose à faire, et que ce n'était pas _à -son âge_ qu'il allait commencer. - -[Illustration] - -Le raisonnement du Roi était: que tout ce qui avait une tête pouvait -être décapité, et qu'il ne fallait pas dire des choses qui n'avaient -pas de bon sens. - -Le raisonnement de la Reine était: que si la question ne se décidait -pas en moins de rien, elle ferait trancher la tête à tout le monde à la -ronde. (C'était cette dernière observation qui avait donné à toute la -compagnie l'air si grave et si inquiet.) - -Alice ne trouva rien de mieux à dire que: "Il appartient à la Duchesse; -c'est elle que vous feriez bien de consulter à ce sujet." - -"Elle est en prison," dit la Reine au bourreau. "Qu'on l'amène ici." Et -le bourreau partit comme un trait. - -La tête du Chat commença à s'évanouir aussitôt que le bourreau fut -parti, et elle avait complétement disparu quand il revint accompagné de -la Duchesse; de sorte que le Roi et le bourreau se mirent à courir de -côté et d'autre comme des fous pour trouver cette tête, tandis que le -reste de la compagnie retournait au jeu. - - - - -CHAPITRE IX. - -HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE. - - -"VOUS ne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne -vieille fille!" dit la Duchesse, passant amicalement son bras sous -celui d'Alice, et elles s'éloignèrent ensemble. - -Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur, et pensait -en elle-même que c'était peut-être le poivre qui l'avait rendue si -méchante, lorsqu'elles se rencontrèrent dans la cuisine. "Quand -je serai Duchesse, moi," se dit-elle (d'un ton qui exprimait peu -d'espérance cependant), "je n'aurai pas de poivre dans ma cuisine, pas -le moindre grain. La soupe peut très-bien s'en passer. Ça pourrait -bien être le poivre qui échauffe la bile des gens," continua-t-elle, -enchantée d'avoir fait cette découverte; "ça pourrait bien être le -vinaigre qui les aigrit; la camomille qui les rend amères; et le sucre -d'orge et d'autres choses du même genre qui adoucissent le caractère -des enfants. Je voudrais bien que tout le monde sût cela; on ne serait -pas si chiche de sucreries, voyez-vous." - -Elle avait alors complétement oublié la Duchesse, et tressaillit en -entendant sa voix tout près de son oreille. "Vous pensez à quelque -chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de causer. Je ne puis -pas vous dire en ce moment quelle est la morale de ce fait, mais je -m'en souviendrai tout à l'heure." - -"Peut-être n'y en a-t-il pas," se hasarda de dire Alice. - -"Bah, bah, mon enfant!" dit la Duchesse. "Il y a une morale à tout, si -seulement on pouvait la trouver." Et elle se serra plus près d'Alice en -parlant. - -Alice n'aimait pas trop qu'elle se tînt si près d'elle; d'abord parce -que la Duchesse était très-laide, et ensuite parce qu'elle était juste -assez grande pour appuyer son menton sur l'épaule d'Alice, et c'était -un menton très-désagréablement pointu. Pourtant elle ne voulait pas -être impolie, et elle supporta cela de son mieux. - -[Illustration] - -"La partie va un peu mieux maintenant," dit-elle, afin de soutenir la -conversation. - -"C'est vrai," dit la Duchesse; "et la morale en est: 'Oh! c'est -l'amour, l'amour qui fait aller le monde à la ronde!'" - -"Quelqu'un a dit," murmura Alice, "que c'est quand chacun s'occupe de -ses affaires que le monde n'en va que mieux." - -"Eh bien! Cela signifie presque la même chose," dit la Duchesse, qui -enfonça son petit menton pointu dans l'épaule d'Alice, en ajoutant: "Et -la morale en est: 'Un chien vaut mieux que deux gros rats.'" - -"Comme elle aime à trouver des morales partout!" pensa Alice. - -"Je parie que vous vous demandez pourquoi je ne passe pas mon bras -autour de votre taille," dit la Duchesse après une pause: "La raison -en est que je ne me fie pas trop à votre flamant. Voulez-vous que -j'essaie?" - -"Il pourrait mordre," répondit Alice, qui ne se sentait pas la moindre -envie de faire l'essai proposé. - -"C'est bien vrai," dit la Duchesse; "les flamants et la moutarde -mordent tous les deux, et la morale en est: 'Qui se ressemble, -s'assemble.'" - -"Seulement la moutarde n'est pas un oiseau," répondit Alice. - -"Vous avez raison, comme toujours," dit la Duchesse; "avec quelle -clarté vous présentez les choses!" - -"C'est un minéral, je crois," dit Alice. - -"Assurément," dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver tout ce -que disait Alice; "il y a une bonne mine de moutarde près d'ici; la -morale en est qu'il faut faire bonne mine à tout le monde!" - -"Oh! je sais," s'écria Alice, qui n'avait pas fait attention à cette -dernière observation, "c'est un végétal; ça n'en a pas l'air, mais c'en -est un." - -"Je suis tout à fait de votre avis," dit la Duchesse, "et la morale en -est: 'Soyez ce que vous voulez paraître;' ou, si vous voulez que je le -dise plus simplement: 'Ne vous imaginez jamais de ne pas être autrement -que ce qu'il pourrait sembler aux autres que ce que vous étiez ou -auriez pu être n'était pas autrement que ce que vous aviez été leur -aurait paru être autrement.'" - -"Il me semble que je comprendrais mieux cela," dit Alice fort poliment, -"si je l'avais par écrit: mais je ne peux pas très-bien le suivre comme -vous le dites." - -"Cela n'est rien auprès de ce que je pourrais dire si je voulais," -répondit la Duchesse d'un ton satisfait. - -"Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine d'allonger davantage -votre explication," dit Alice. - -"Oh! ne parlez pas de ma peine," dit la Duchesse; "je vous fais cadeau -de tout ce que j'ai dit jusqu'à présent." - -"Voilà un cadeau qui n'est pas cher!" pensa Alice. "Je suis bien -contente qu'on ne fasse pas de cadeau d'anniversaire comme cela!" Mais -elle ne se hasarda pas à le dire tout haut. - -"Encore à réfléchir?" demanda la Duchesse, avec un nouveau coup de son -petit menton pointu. - -"J'ai bien le droit de réfléchir," dit Alice sèchement, car elle -commençait à se sentir un peu ennuyée. - -"A peu près le même droit," dit la Duchesse, "que les cochons de voler, -et la mo----" - -Mais ici, au grand étonnement d'Alice, la voix de la Duchesse -s'éteignit au milieu de son mot favori, _morale_, et le bras qui était -passé sous le sien commença de trembler. Alice leva les yeux et vit la -Reine en face d'elle, les bras croisés, sombre et terrible comme un -orage. - -"Voilà un bien beau temps, Votre Majesté!" fit la Duchesse, d'une voix -basse et tremblante. - -"Je vous en préviens!" cria la Reine, trépignant tout le temps. "Hors -d'ici, ou à bas la tête! et cela en moins de rien! Choisissez." - -La Duchesse eut bientôt fait son choix: elle disparut en un clin d'œil. - -"Continuons notre partie," dit la Reine à Alice; et Alice, trop -effrayée pour souffler mot, la suivit lentement vers la pelouse. - -Les autres invités, profitant de l'absence de la Reine, se reposaient -à l'ombre, mais sitôt qu'ils la virent ils se hâtèrent de retourner au -jeu, la Reine leur faisant simplement observer qu'un instant de retard -leur coûterait la vie. - -Tant que dura la partie, la Reine ne cessa de se quereller avec les -autres joueurs et de crier: "Qu'on coupe la tête à celui-ci! Qu'on -coupe la tête à celle-là!" Ceux qu'elle condamnait étaient arrêtés par -les soldats qui, bien entendu, avaient à cesser de servir d'arches, de -sorte qu'au bout d'une demi-heure environ, il ne restait plus d'arches, -et tous les joueurs, à l'exception du Roi, de la Reine, et d'Alice, -étaient arrêtés et condamnés à avoir la tête tranchée. - -Alors la Reine cessa le jeu toute hors d'haleine, et dit à Alice: -"Avez-vous vu la Fausse-Tortue?" - -"Non," dit Alice; "je ne sais même pas ce que c'est qu'une -Fausse-Tortue." - -"C'est ce dont on fait la soupe à la Fausse-Tortue," dit la Reine. - -"Je n'en ai jamais vu, et c'est la première fois que j'en entends -parler," dit Alice. - -[Illustration] - -"Eh bien! venez," dit la Reine, "et elle vous contera son histoire." - -Comme elles s'en allaient ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix -basse à toute la compagnie: "Vous êtes tous graciés." "Allons, voilà -qui est heureux!" se dit-elle en elle-même, car elle était toute -chagrine du grand nombre d'exécutions que la Reine avait ordonnées. - -Elles rencontrèrent bientôt un Griffon, étendu au soleil et dormant -profondément. (Si vous ne savez pas ce que c'est qu'un Griffon, -regardez l'image.) "Debout! paresseux," dit la Reine, "et menez -cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue, et l'entendre raconter -son histoire. Il faut que je m'en retourne pour veiller à quelques -exécutions que j'ai ordonnées; "et elle partit laissant Alice seule -avec le Griffon. La mine de cet animal ne plaisait pas trop à Alice, -mais, tout bien considéré, elle pensa qu'elle ne courait pas plus de -risques en restant auprès de lui, qu'en suivant cette Reine farouche. - -Le Griffon se leva et se frotta les yeux, puis il guetta la Reine -jusqu'à ce qu'elle fût disparue; et il se mit à ricaner. "Quelle -farce!" dit le Griffon, moitié à part soi, moitié à Alice. - -"Quelle est la farce?" demanda Alice. - -"Elle!" dit le Griffon. "C'est une idée qu'elle se fait; jamais on -n'exécute personne, vous comprenez. Venez donc!" - -"Tout le monde ici dit: 'Venez donc!'" pensa Alice, en suivant -lentement le Griffon. "Jamais de ma vie on ne m'a fait aller comme -cela; non, jamais!" - -Ils ne firent pas beaucoup de chemin avant d'apercevoir dans -l'éloignement la Fausse-Tortue assise, triste et solitaire, sur un -petit récif, et, à mesure qu'ils approchaient, Alice pouvait l'entendre -qui soupirait comme si son cœur allait se briser; elle la plaignait -sincèrement. "Quel est donc son chagrin?" demanda-t-elle au Griffon; -et le Griffon répondit, presque dans les mêmes termes qu'auparavant: -"C'est une idée qu'elle se fait; elle n'a point de chagrin, vous -comprenez. Venez donc!" - -Ainsi ils s'approchèrent de la Fausse-Tortue, qui les regarda avec de -grands yeux pleins de larmes, mais ne dit rien. - -"Cette petite demoiselle," dit le Griffon, "veut savoir votre histoire." - -"Je vais la lui raconter," dit la Fausse-Tortue, d'un ton grave et -sourd: "Asseyez-vous tous deux, et ne dites pas un mot avant que j'aie -fini." - -Ils s'assirent donc, et pendant quelques minutes, personne ne dit mot. -Alice pensait: "Je ne vois pas comment elle pourra jamais finir si -elle ne commence pas." Mais elle attendit patiemment. - -[Illustration] - -"Autrefois," dit enfin la Fausse-Tortue, "j'étais une vraie Tortue." - -Ces paroles furent suivies d'un long silence interrompu seulement de -temps à autre par cette exclamation du Griffon: "Hjckrrh!" et les -soupirs continuels de la Fausse-Tortue. Alice était sur le point de se -lever et de dire: "Merci de votre histoire intéressante," mais elle ne -pouvait s'empêcher de penser qu'il devait sûrement y en avoir encore à -venir. Elle resta donc tranquille sans rien dire. - -"Quand nous étions petits," continua la Fausse-Tortue d'un ton plus -calme, quoiqu'elle laissât encore de temps à autre échapper un sanglot, -"nous allions à l'école au fond de la mer. La maîtresse était une -vieille tortue; nous l'appelions Chélonée." - -"Et pourquoi l'appeliez-vous Chélonée, si ce n'était pas son nom?" - -"Parce qu'on ne pouvait s'empêcher de s'écrier en la voyant: 'Quel long -nez!'" dit la Fausse-Tortue d'un ton fâché; "vous êtes vraiment bien -bornée!" - -"Vous devriez avoir honte de faire une question si simple!" ajouta le -Griffon; et puis tous deux gardèrent le silence, les yeux fixés sur -la pauvre Alice, qui se sentait prête à rentrer sous terre. Enfin le -Griffon dit à la Fausse-Tortue, "En avant, camarade! Tâchez d'en finir -aujourd'hui!" et elle continua en ces termes: - -"Oui, nous allions à l'école dans la mer, bien que cela vous étonne." - -"Je n'ai pas dit cela," interrompit Alice. - -"Vous l'avez dit," répondit la Fausse-Tortue. - -"Taisez-vous donc," ajouta le Griffon, avant qu'Alice pût reprendre la -parole. La Fausse-Tortue continua: - -"Nous recevions la meilleure éducation possible; au fait, nous allions -tous les jours à l'école." - -"Moi aussi, j'y ai été tous les jours," dit Alice; "il n'y a pas de -quoi être si fière." - -"Avec des 'en sus,'" dit la Fausse-Tortue avec quelque inquiétude. - -"Oui," dit Alice, "nous apprenions l'italien et la musique en sus." - -"Et le blanchissage?" dit la Fausse-Tortue. - -"Non, certainement!" dit Alice indignée. - -"Ah! Alors votre pension n'était pas vraiment des bonnes," dit la -Fausse-Tortue comme soulagée d'un grand poids. "Eh bien, à notre -pension il y avait au bas du prospectus: 'l'italien, la musique, et le -blanchissage en sus.'" - -"Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond -de la mer," dit Alice. - -"Je n'avais pas les moyens de l'apprendre," dit en soupirant la -Fausse-Tortue; "je ne suivais que les cours ordinaires." - -"Qu'est-ce que c'était?" demanda Alice. - -"A Luire et à Médire, cela va sans dire," répondit la Fausse-Tortue; -"et puis les différentes branches de l'Arithmétique: l'Ambition, la -Distraction, l'Enjolification, et la Dérision." - -"Je n'ai jamais entendu parler d'enjolification," se hasarda de dire -Alice. "Qu'est-ce que c'est?" - -Le Griffon leva les deux pattes en l'air en signe d'étonnement. "Vous -n'avez jamais entendu parler d'enjolir!" s'écria-t-il. "Vous savez ce -que c'est que 'embellir,' je suppose?" - -"Oui," dit Alice, en hésitant: "cela veut dire----rendre----une -chose----plus belle." - -"Eh bien!" continua le Griffon, "si vous ne savez pas ce que c'est que -'enjolir' vous êtes vraiment niaise." - -Alice ne se sentit pas encouragée à faire de nouvelles questions -là-dessus, elle se tourna donc vers la Fausse-Tortue, et lui dit, -"Qu'appreniez-vous encore?" - -"Eh bien, il y avait le Grimoire," répondit la Fausse-Tortue en -comptant sur ses battoirs; "le Grimoire ancien et moderne, avec la -Mérographie, et puis le Dédain; le maître de Dédain était un vieux -congre qui venait une fois par semaine; il nous enseignait à Dédaigner, -à Esquiver et à Feindre à l'huître." - -"Qu'est-ce que cela?" dit Alice. - -"Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi," dit la Fausse-Tortue, "je -suis trop gênée, et le Griffon ne l'a jamais appris." - -"Je n'en avais pas le temps," dit le Griffon, "mais j'ai suivi les -cours du professeur de langues mortes; c'était un vieux crabe, -celui-là." - -"Je n'ai jamais suivi ses cours," dit la Fausse-Tortue avec un soupir; -"il enseignait le Larcin et la Grève." - -"C'est ça, c'est ça," dit le Griffon, en soupirant à son tour; et ces -deux créatures se cachèrent la figure dans leurs pattes. - -"Combien d'heures de leçons aviez-vous par jour?" dit Alice vivement, -pour changer la conversation. - -"Dix heures, le premier jour," dit la Fausse-Tortue; "neuf heures, le -second, et ainsi de suite." - -"Quelle singulière méthode!" s'écria Alice. - -"C'est pour cela qu'on les appelle leçons," dit le Griffon, "parce que -nous les laissons là peu à peu." - -C'était là pour Alice une idée toute nouvelle; elle y réfléchit un peu -avant de faire une autre observation. "Alors le onzième jour devait -être un jour de congé?" - -"Assurément," répondit la Fausse-Tortue. - -"Et comment vous arrangiez-vous le douzième jour?" s'empressa de -demander Alice. - -"En voilà assez sur les leçons," dit le Griffon intervenant d'un ton -très-décidé; "parlez-lui des jeux maintenant." - - - - -CHAPITRE X. - -LE QUADRILLE DE HOMARDS. - - -LA Fausse-Tortue soupira profondément et passa le dos d'une de ses -nageoires sur ses yeux. Elle regarda Alice et s'efforça de parler, -mais les sanglots étouffèrent sa voix pendant une ou deux minutes. "On -dirait qu'elle a un os dans le gosier," dit le Griffon, et il se mit à -la secouer et à lui taper dans le dos. Enfin la Fausse-Tortue retrouva -la voix, et, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses -joues, elle continua: - -"Peut-être n'avez-vous pas beaucoup vécu au fond de la mer?"--("Non," -dit Alice)--"et peut-être ne vous a-t-on jamais présentée à un -homard?" (Alice allait dire: "J'en ai goûté une fois----" mais elle se -reprit vivement, et dit: "Non, jamais.") "De sorte que vous ne pouvez -pas du tout vous figurer quelle chose délicieuse c'est qu'un quadrille -de homards." - -"Non, vraiment," dit Alice. "Qu'est-ce que c'est que cette danse-là?" - -"D'abord," dit le Griffon, "on se met en rang le long des bords de la -mer----" - -"On forme deux rangs," cria la Fausse-Tortue: "des phoques, des tortues -et des saumons, et ainsi de suite. Puis lorsqu'on a débarrassé la côte -des gelées de mer----" - -"Cela prend ordinairement longtemps," dit le Griffon. - -"----on avance deux fois----" - -"Chacun ayant un homard pour danseur," cria le Griffon. - -"Cela va sans dire," dit la Fausse-Tortue. "Avancez deux fois et -balancez----" - -"Changez de homards, et revenez dans le même ordre," continua le -Griffon. - -"Et puis, vous comprenez," continua la Fausse-Tortue, "vous jetez -les----" - -"Les homards!" cria le Griffon, en faisant un bond en l'air. - -"----aussi loin à la mer que vous le pouvez----" - -"Vous nagez à leur poursuite!!" cria le Griffon. - -"----vous faites une cabriole dans la mer!!!" cria la Fausse-Tortue, en -cabriolant de tous côtés comme une folle. - -"Changez encore de homards!!!!" hurla le Griffon de toutes ses forces. - -"----revenez à terre; et----c'est là la première figure," dit la -Fausse-Tortue, baissant tout à coup la voix; et ces deux êtres, qui -pendant tout ce temps avaient bondi de tous côtés comme des fous, se -rassirent bien tristement et bien posément, puis regardèrent Alice. - -"Cela doit être une très-jolie danse," dit timidement Alice. - -"Voudriez-vous, voir un peu comment ça se danse?" dit la Fausse-Tortue. - -[Illustration] - -"Cela me ferait grand plaisir," dit Alice. - -"Allons, essayons la première figure," dit la Fausse-Tortue au Griffon; -"nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?" - -"Oh! chantez, vous," dit le Griffon; "moi j'ai oublié les paroles." - -Il se mirent donc à danser gravement tout autour d'Alice, lui marchant -de temps à autre sur les pieds quand ils approchaient trop près, et -remuant leurs pattes de devant pour marquer la mesure, tandis que la -Fausse-Tortue chantait très-lentement et très-tristement: - - _"Nous n'irons plus à l'eau, - Si tu n'avances tôt; - Ce Marsouin trop pressé - Va tous nous écraser. - Colimaçon danse, - Entre dans la danse; - Sautons, dansons, - Avant de faire un plongeon." - - "Je ne veux pas danser, - Je me f'rais fracasser." - "Oh!" reprend le Merlan, - "C'est pourtant bien plaisant." - Colimaçon danse, - Entre dans la danse; - Sautons, dansons, - Avant de faire un plongeon. - - "Je ne veux pas plonger, - Je ne sais pas nager" - --"Le Homard et l' bateau - D' sauv'tag' te tir'ront d' l'eau." - Colimaçon danse, - Entre dans la danse; - Sautons, dansons, - Avant de faire un plongeon._ - -"Merci; c'est une danse très-intéressante à voir danser," dit Alice, -enchantée que ce fût enfin fini; "et je trouve cette curieuse chanson -du merlan si agréable!" - -"Oh! quant aux merlans," dit la Fausse-Tortue, "ils---- vous les avez -vus sans doute?" - -"Oui," dit Alice, "je les ai souvent vus à dî----" elle s'arrêta tout -court. - -"Je ne sais pas où est Di," reprit la Fausse-Tortue; "mais, puisque -vous les avez vus si souvent, vous devez savoir l'air qu'ils ont?" - -"Je le crois," répliqua Alice, en se recueillant. "Ils ont la queue -dans la bouche---- et sont tout couverts de mie de pain." - -"Vous vous trompez à l'endroit de la mie de pain," dit la -Fausse-Tortue: "la mie serait enlevée dans la mer, mais ils ont bien la -queue dans la bouche, et la raison en est que----" Ici la Fausse-Tortue -bâilla et ferma les yeux. "Dites-lui-en la raison et tout ce qui -s'ensuit," dit-elle au Griffon. - -"La raison, c'est que les merlans," dit le Griffon, "voulurent -absolument aller à la danse avec les homards. Alors on les jeta à -la mer. Alors ils eurent à tomber bien loin, bien loin. Alors ils -s'entrèrent la queue fortement dans la bouche. Alors ils ne purent plus -l'en retirer. Voilà tout." - -"Merci," dit Alice, "c'est très-intéressant; je n'en avais jamais tant -appris sur le compte des merlans." - -"Je propose donc," dit le Griffon, "que vous nous racontiez -quelques-unes de vos aventures." - -"Je pourrais vous conter mes aventures à partir de ce matin," dit Alice -un peu timidement; "mais il est inutile de parler de la journée d'hier, -car j'étais une personne tout à fait différente alors." - -"Expliquez-nous cela," dit la Fausse-Tortue. - -"Non, non, les aventures d'abord," dit le Griffon d'un ton -d'impatience; "les explications prennent tant de temps." - -Alice commença donc à leur conter ses aventures depuis le moment où -elle avait vu le Lapin Blanc pour la première fois. Elle fut d'abord un -peu troublée dans le commencement; les deux créatures se tenaient si -près d'elle, une de chaque côté, et ouvraient de si grands yeux et une -si grande bouche! Mais elle reprenait courage à mesure qu'elle parlait. -Les auditeurs restèrent fort tranquilles jusqu'à ce qu'elle arrivât au -moment de son histoire où elle avait eu à répéter à la chenille: "_Vous -êtes vieux, Père Guillaume,_" et où les mots lui étaient venus tout de -travers, et alors la Fausse-Tortue poussa un long soupir et dit: "C'est -bien singulier." - -"Tout cela est on ne peut plus singulier," dit le Griffon. - -"Tout de travers," répéta la Fausse-Tortue d'un air rêveur. "Je -voudrais bien l'entendre réciter quelque chose à présent. Dites-lui de -s'y mettre." Elle regardait le Griffon comme si elle lui croyait de -l'autorité sur Alice. - -[Illustration] - -"Debout, et récitez: '_C'est la voix du canon,_'" dit le Griffon. - -"Comme ces êtres-là vous commandent et vous font répéter des leçons!" -pensa Alice; "autant vaudrait être à l'école." Cependant elle se leva -et se mit à réciter; mais elle avait la tête si pleine du Quadrille de -Homards, qu'elle savait à peine ce qu'elle disait, et que les mots lui -venaient tout drôlement:-- - - _"C'est la voix du homard grondant comme la foudre: - 'On m'a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!' - Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main, - De se faire bien beau vite il se met en train."_ - -"C'est tout différent de ce que je récitais quand j'étais petit, moi," -dit le Griffon. - -"Je ne l'avais pas encore entendu réciter," dit la Fausse-Tortue; "mais -cela me fait l'effet d'un fameux galimatias." - -Alice ne dit rien; elle s'était rassise, la figure dans ses mains, se -demandant avec étonnement si jamais les choses reprendraient leur cours -naturel. - -"Je voudrais bien qu'on m'expliquât cela," dit la Fausse-Tortue. - -"Elle ne peut pas l'expliquer," dit le Griffon vivement. "Continuez, -récitez les vers suivants." - -"Mais, _les pieds en dehors_," continua opiniâtrement la Fausse-Tortue. -"Pourquoi dire qu'il avait les pieds en dehors?" - -"C'est la première position lorsqu'on apprend à danser," dit Alice; -tout cela l'embarrassait fort, et il lui tardait de changer la -conversation. - -"Récitez les vers suivants," répéta le Griffon avec impatience; "ça -commence: '_Passant près de chez lui----_'" - -Alice n'osa pas désobéir, bien qu'elle fût sûre que les mots allaient -lui venir tout de travers. Elle continua donc d'une voix tremblante: - - _"Passant près de chez lui, j'ai vu, ne vous déplaise, - Une huître et un hibou qui dînaient fort à l'aise."_ - -"A quoi bon répéter tout ce galimatias," interrompit la Fausse-Tortue, -"si vous ne l'expliquez pas à mesure que vous le dites? C'est, de -beaucoup, ce que j'ai entendu de plus embrouillant." - -"Oui, je crois que vous feriez bien d'en rester là," dit le Griffon; et -Alice ne demanda pas mieux. - -"Essaierons-nous une autre figure du Quadrille de Homards?" continua -le Griffon. "Ou bien, préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante -quelque chose?" - -"Oh! une chanson, je vous prie; si la Fausse-Tortue veut bien avoir -cette obligeance," répondit Alice, avec tant d'empressement que le -Griffon dit d'un air un peu offensé: "Hum! Chacun son goût. Chantez-lui -'_La Soupe à la Tortue,_' hé! camarade!" - -La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d'une voix de -temps en temps étouffée par les sanglots: - - _"O doux potage, - O mets délicieux! - Ah! pour partage, - Quoi de plus précieux? - Plonger dans ma soupière - Cette vaste cuillère - Est un bonheur - Qui me réjouit le cœur." - - "Gibier, volaille, - Lièvres, dindes, perdreaux, - Rien qui te vaille,---- - Pas même les pruneaux! - Plonger dans ma soupière - Cette vaste cuillère - Est un bonheur - Qui me réjouit le cœur."_ - -"Bis au refrain!" cria le Griffon; et la Fausse-Tortue venait de le -reprendre, quand un cri, "Le procès va commencer!" se fit entendre au -loin. - -"Venez donc!" cria le Griffon; et, prenant Alice par la main, il se mit -à courir sans attendre la fin de la chanson. - -"Qu'est-ce que c'est que ce procès?" demanda Alice hors d'haleine; mais -le Griffon se contenta de répondre: "Venez donc!" en courant de plus -belle, tandis que leur parvenaient, de plus en plus faibles, apportées -par la brise qui les poursuivait, ces paroles pleines de mélancolie: - - _"Plonger dans ma soupière - Cette vaste cuillère - Est un bonheur - Qui me réjouit le cœur."_ - - - - -CHAPITRE XI. - -QUI A VOLÉ LES TARTES? - - -LE Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, entourés -d'une nombreuse assemblée: toutes sortes de petits oiseaux et d'autres -bêtes, ainsi que le paquet de cartes tout entier. Le Valet, chargé de -chaînes, gardé de chaque côté par un soldat, se tenait debout devant -le trône, et près du roi se trouvait le Lapin Blanc, tenant d'une main -une trompette et de l'autre un rouleau de parchemin. Au beau milieu -de la salle était une table sur laquelle on voyait un grand plat de -tartes; ces tartes semblaient si bonnes que cela donna faim à Alice, -rien que de les regarder. "Je voudrais bien qu'on se dépêchât de finir -le procès," pensa-t-elle, "et qu'on fît passer les rafraîchissements," -mais cela ne paraissait guère probable, aussi se mit-elle à regarder -tout autour d'elle pour passer le temps. - -C'était la première fois qu'Alice se trouvait dans une cour de justice, -mais elle en avait lu des descriptions dans les livres, et elle fut -toute contente de voir qu'elle savait le nom de presque tout ce qu'il -y avait là. "Ça, c'est le juge," se dit-elle; "je le reconnais à sa -grande perruque." - -Le juge, disons-le en passant, était le Roi, et, comme il portait sa -couronne par-dessus sa perruque (regardez le frontispice, si vous -voulez savoir comment il s'était arrangé) il n'avait pas du tout l'air -d'être à son aise, et cela ne lui allait pas bien du tout. - -"Et ça, c'est le banc du jury," pensa Alice; "et ces douze créatures" -(elle était forcée de dire 'créatures,' vous comprenez, car -quelques-uns étaient des bêtes et quelques autres des oiseaux), "je -suppose que ce sont les jurés;" elle se répéta ce dernier mot deux ou -trois fois, car elle en était assez fière: pensant avec raison que bien -peu de petites filles de son âge savent ce que cela veut dire. - -Les douze jurés étaient tous très-occupés à écrire sur des ardoises. -"Qu'est-ce qu'ils font là?" dit Alice à l'oreille du Griffon. "Ils ne -peuvent rien avoir à écrire avant que le procès soit commencé." - -"Ils inscrivent leur nom," répondit de même le Griffon, "de peur de -l'oublier avant la fin du procès." - -"Les niais!" s'écria Alice d'un ton indigné, mais elle se retint bien -vite, car le Lapin Blanc cria: "Silence dans l'auditoire!" Et le Roi, -mettant ses lunettes, regarda vivement autour de lui pour voir qui -parlait. - -Alice pouvait voir, aussi clairement que si elle eût regardé par-dessus -leurs épaules, que tous les jurés étaient en train d'écrire "les -niais" sur leurs ardoises, et elle pouvait même distinguer que l'un -d'eux ne savait pas écrire "niais" et qu'il était obligé de le demander -à son voisin. "Leurs ardoises seront dans un bel état avant la fin du -procès!" pensa Alice. - -Un des jurés avait un crayon qui grinçait; Alice, vous le pensez bien, -ne pouvait pas souffrir cela; elle fit le tour de la salle, arriva -derrière lui, et trouva bientôt l'occasion d'enlever le crayon. Ce -fut si tôt fait que le pauvre petit juré (c'était Jacques, le lézard) -ne pouvait pas s'imaginer ce qu'il était devenu. Après avoir cherché -partout, il fut obligé d'écrire avec un doigt tout le reste du jour, et -cela était fort inutile, puisque son doigt ne laissait aucune marque -sur l'ardoise. - -"Héraut, lisez l'acte d'accusation!" dit le Roi. Sur ce, le Lapin Blanc -sonna trois fois de la trompette, et puis, déroulant le parchemin, lut -ainsi qu'il suit: - -[Illustration] - - _"La Reine de Cœur fit des tartes, - Un beau jour de printemps; - Le Valet de Cœur prit les tartes, - Et s'en fut tout content!"_ - -"Délibérez," dit le Roi aux jurés. - -"Pas encore, pas encore," interrompit vivement le Lapin; "il y a bien -des choses à faire auparavant!" - -"Appelez les témoins," dit le Roi; et le Lapin Blanc sonna trois fois -de la trompette, et cria: "Le premier témoin!" - -Le premier témoin était le Chapelier. Il entra, tenant d'une main -une tasse de thé et de l'autre une tartine de beurre. "Pardon, Votre -Majesté," dit il, "si j'apporte cela ici; je n'avais pas tout à fait -fini de prendre mon thé lorsqu'on est venu me chercher." - -"Vous auriez dû avoir fini," dit le Roi; "quand avez-vous commencé?" - -Le Chapelier regarda le Lièvre qui l'avait suivi dans la salle, bras -dessus bras dessous avec le Loir. "Le Quatorze Mars, je crois bien," -dit-il. - -"Le Quinze!" dit le Lièvre. - -"Le Seize!" ajouta le Loir. - -"Notez cela," dit le Roi aux jurés. Et les jurés s'empressèrent -d'écrire les trois dates sur leurs ardoises; puis en firent l'addition, -dont ils cherchèrent à réduire le total en francs et centimes. - -"Otez votre chapeau," dit le Roi au Chapelier. - -"Il n'est pas à moi," dit le Chapelier. - -"Volé!" s'écria le Roi en se tournant du côté des jurés, qui -s'empressèrent de prendre note du fait. - -"Je les tiens en vente," ajouta le Chapelier, comme explication. "Je -n'en ai pas à moi; je suis chapelier." - -Ici la Reine mit ses lunettes, et se prit à regarder fixement le -Chapelier, qui devint pâle et tremblant. - -"Faites votre déposition," dit le Roi; "et ne soyez pas agité; sans -cela je vous fais exécuter sur-le-champ." - -Cela ne parut pas du tout encourager le témoin; il ne cessait de passer -d'un pied sur l'autre en regardant la Reine d'un air inquiet, et, dans -son trouble, il mordit dans la tasse et en enleva un grand morceau, au -lieu de mordre dans la tartine de beurre. - -Juste à ce moment-là, Alice éprouva une étrange sensation qui -l'embarrassa beaucoup, jusqu'à ce qu'elle se fût rendu compte de ce -que c'était. Elle recommençait à grandir, et elle pensa d'abord à se -lever et à quitter la cour: mais, toute réflexion faite, elle se décida -à rester où elle était, tant qu'il y aurait de la place pour elle. - -"Ne poussez donc pas comme ça," dit le Loir; "je puis à peine respirer." - -"Ce n'est pas de ma faute," dit Alice doucement; "je grandis." - -"Vous n'avez pas le droit de grandir ici," dit le Loir. - -"Ne dites pas de sottises," répliqua Alice plus hardiment; "vous savez -bien que vous aussi vous grandissez." - -"Oui, mais je grandis, raisonnablement, moi," dit le Loir; "et non -de cette façon ridicule." Il se leva en faisant la mine, et passa de -l'autre côté de la salle. - -Pendant tout ce temps-là, la Reine n'avait pas cessé de fixer les yeux -sur le Chapelier, et, comme le Loir traversait la salle, elle dit à un -des officiers du tribunal: "Apportez-moi la liste des chanteurs du -dernier concert." Sur quoi, le malheureux Chapelier se mit à trembler -si fortement qu'il en perdit ses deux souliers. - -[Illustration] - -"Faites votre déposition," répéta le Roi en colère; "ou bien je vous -fais exécuter, que vous soyez troublé ou non!" - -"Je suis un pauvre homme, Votre Majesté," fit le Chapelier d'une voix -tremblante; "et il n'y avait guère qu'une semaine ou deux que j'avais -commencé à prendre mon thé, et avec ça les tartines devenaient si -minces et les _dragées_ du thé----" - -"Les _dragées_ de quoi?" dit le Roi. - -"Ça a commencé par le thé," répondit le Chapelier. - -"Je vous dis que dragée commence par un _d!_" cria le Roi vivement. "Me -prenez-vous pour un âne? Continuez!" - -"Je suis un pauvre homme," continua le Chapelier; "et les dragées et -les autres choses me firent perdre la tête. Mais le Lièvre dit----" - -"C'est faux!" s'écria le Lièvre se dépêchant de l'interrompre. - -"C'est vrai!" cria le Chapelier. - -"Je le nie!" cria le Lièvre. - -"Il le nie!" dit le Roi. "Passez là-dessus." - -"Eh bien! dans tous les cas, le Loir dit----" continua le Chapelier, -regardant autour de lui pour voir s'il nierait aussi; mais le Loir ne -nia rien, car il dormait profondément. - -"Après cela," continua le Chapelier, "je me coupai d'autres tartines de -beurre." - -"Mais, que dit le Loir?" demanda un des jurés. - -"C'est ce que je ne peux pas me rappeler," dit le Chapelier. - -"Il faut absolument que vous vous le rappeliez," fit observer le Roi; -"ou bien je vous fais exécuter." - -Le malheureux Chapelier laissa tomber sa tasse et sa tartine de beurre, -et mit un genou en terre. "Je suis un pauvre homme, Votre Majesté!" -commença-t-il. - -"Vous êtes un très-pauvre orateur," dit le Roi. - -Ici un des cochons d'Inde applaudit, et fut immédiatement réprimé par -un des huissiers. (Comme ce mot est assez difficile, je vais vous -expliquer comment cela se fit. Ils avaient un grand sac de toile qui -se fermait à l'aide de deux ficelles attachées à l'ouverture; dans ce -sac ils firent glisser le cochon d'Inde la tête la première, puis ils -s'assirent dessus.) - -"Je suis contente d'avoir vu cela," pensa Alice. "J'ai souvent lu dans -les journaux, à la fin des procès: 'Il se fit quelques tentatives -d'applaudissements qui furent bientôt réprimées par les huissiers,' et -je n'avais jamais compris jusqu'à présent ce que cela voulait dire." - -"Si c'est là tout ce que vous savez de l'affaire, vous pouvez vous -prosterner," continua le Roi. - -"Je ne puis pas me prosterner plus bas que cela," dit le Chapelier; "je -suis déjà par terre." - -"Alors asseyez-vous," répondit le Roi. - -[Illustration] - -Ici l'autre cochon d'Inde applaudit et fut réprimé. - -"Bon, cela met fin aux cochons d'Inde!" pensa Alice. "Maintenant ça va -mieux aller." - -"J'aimerais bien aller finir de prendre mon thé," dit le Chapelier, -en lançant un regard inquiet sur la Reine, qui lisait la liste des -chanteurs. - -"Vous pouvez vous retirer," dit le Roi; et le Chapelier se hâta de -quitter la cour, sans même prendre le temps de mettre ses souliers. - -"Et coupez-lui la tête dehors," ajouta la Reine, s'adressant à un des -huissiers; mais le Chapelier était déjà bien loin avant que l'huissier -arrivât à la porte. - -"Appelez un autre témoin," dit le Roi. - -L'autre témoin, c'était la cuisinière de la Duchesse; elle tenait la -poivrière à la main, et Alice devina qui c'était, même avant qu'elle -entrât dans la salle, en voyant éternuer, tout à coup et tous à la -fois, les gens qui se trouvaient près de la porte. - -"Faites votre déposition," dit le Roi. - -"Non!" dit la cuisinière. - -Le Roi regarda d'un air inquiet le Lapin Blanc, qui lui dit à -voix basse: "Il faut que Votre Majesté interroge ce témoin-là -contradictoirement." - -"Puisqu'il le faut, il le faut," dit le Roi, d'un air triste; et, -après avoir croisé les bras et froncé les sourcils en regardant la -cuisinière, au point que les yeux lui étaient presque complétement -rentrés dans la tête, il dit d'une voix creuse: "De quoi les tartes -sont-elles faites?" - -"De poivre principalement!" dit la cuisinière. - -"De mélasse," dit une voix endormie derrière elle. - -"Saisissez ce Loir au collet!" cria la Reine. "Coupez la tête à ce -Loir! Mettez ce Loir à la porte! Réprimez-le, pincez-le, arrachez-lui -ses moustaches!" - -Pendant quelques instants, toute la cour fut sens dessus dessous -pour mettre le Loir à la porte; et, quand le calme fut rétabli, la -cuisinière avait disparu. - -"Cela ne fait rien," dit le Roi, comme soulagé d'un grand poids. -"Appelez le troisième témoin;" et il ajouta à voix basse en s'adressant à -la Reine: "Vraiment, mon amie, il faut que vous interrogiez cet autre -témoin; cela me fait trop mal au front!" - -Alice regardait le Lapin Blanc tandis qu'il tournait la liste dans -ses doigts, curieuse de savoir quel serait l'autre témoin. "Car les -dépositions ne prouvent pas grand'chose jusqu'à présent," se dit-elle. -Imaginez sa surprise quand le Lapin Blanc cria, du plus fort de sa -petite voix criarde: "Alice!" - - - - -CHAPITRE XII. - -DÉPOSITION D'ALICE. - - -"VOILA!" cria Alice, oubliant tout à fait dans le trouble du moment -combien elle avait grandi depuis quelques instants, et elle se leva si -brusquement qu'elle accrocha le banc des jurés avec le bord de sa robe, -et le renversa, avec tous ses occupants, sur la tête de la foule qui se -trouvait au-dessous, et on les vit se débattant de tous côtés, comme -les poissons rouges du vase qu'elle se rappelait avoir renversé par -accident la semaine précédente. - -[Illustration] - -"Oh! je vous demande bien pardon!" s'écria-t-elle toute confuse, -et elle se mit à les ramasser bien vite, car l'accident arrivé aux -poissons rouges lui trottait dans la tête, et elle avait une idée -vague qu'il fallait les ramasser tout de suite et les remettre sur les -bancs, sans quoi ils mourraient. - -"Le procès ne peut continuer," dit le Roi d'une voix grave, "avant que -les jurés soient tous à leurs places; _tous!_" répéta-t-il avec emphase -en regardant fixement Alice. - -Alice regarda le banc des jurés, et vit que dans son empressement elle -y avait placé le Lézard la tête en bas, et le pauvre petit être remuait -la queue d'une triste façon, dans l'impossibilité de se redresser; elle -l'eut bientôt retourné et replacé convenablement. "Non que cela soit -bien important," se dit-elle, "car je pense qu'il serait tout aussi -utile au procès la tête en bas qu'autrement." - -Sitôt que les jurés se furent un peu remis de la secousse, qu'on eut -retrouvé et qu'on leur eut rendu leurs ardoises et leurs crayons, -ils se mirent fort diligemment à écrire l'histoire de l'accident, à -l'exception du Lézard, qui paraissait trop accablé pour faire autre -chose que demeurer la bouche ouverte, les yeux fixés sur le plafond de -la salle. - -"Que savez-vous de cette affaire-là?" demanda le Roi à Alice. - -"Rien," répondit-elle. - -"Rien absolument?" insista le Roi. - -"Rien absolument," dit Alice. - -"Voilà qui est très-important," dit le Roi, se tournant vers les jurés. -Ils allaient écrire cela sur leurs ardoises quand le Lapin Blanc -interrompant: "Peu important, veut dire Votre Majesté, sans doute," -dit-il d'un ton très-respectueux, mais en fronçant les sourcils et en -lui faisant des grimaces. - -"Peu important, bien entendu, c'est ce que je voulais dire," répliqua -le Roi avec empressement. Et il continua de répéter à demi-voix: -"Très-important, peu important, peu important, très-important;" comme -pour essayer lequel des deux était le mieux sonnant. - -Quelques-uns des jurés écrivirent "très-important," d'autres, "peu -important." Alice voyait tout cela, car elle était assez près d'eux -pour regarder sur leurs ardoises. "Mais cela ne fait absolument rien," -pensa-t-elle. - -A ce moment-là, le Roi, qui pendant quelque temps avait été fort occupé -à écrire dans son carnet, cria: "Silence!" et lut sur son carnet: -"Règle Quarante-deux: _Toute personne ayant une taille de plus d'un -mille de haut devra quitter la cour._" - -Tout le monde regarda Alice. - -"Je n'ai pas un mille de haut," dit-elle. - -"Si fait," dit le Roi. - -"Près de deux milles," ajouta la Reine. - -"Eh bien! je ne sortirai pas quand même; d'ailleurs cette règle n'est -pas d'usage, vous venez de l'inventer." - -"C'est la règle la plus ancienne qu'il y ait dans le livre," dit le Roi. - -"Alors elle devrait porter le numéro Un." - -Le Roi devint pâle et ferma vivement son carnet. "Délibérez," dit-il -aux jurés d'une voix faible et tremblante. - -"Il y a d'autres dépositions à recevoir, s'il plaît à Votre Majesté," -dit le Lapin, se levant précipitamment; "on vient de ramasser ce -papier." - -"Qu'est-ce qu'il y a dedans?" dit la Reine. - -"Je ne l'ai pas encore ouvert," dit le Lapin Blanc; "mais on dirait que -c'est une lettre écrite par l'accusé à---- à quelqu'un." - -"Cela doit être ainsi," dit le Roi, "à moins qu'elle ne soit, écrite à -personne, ce qui n'est pas ordinaire, vous comprenez." - -"A qui est-elle adressée?" dit un des jurés. - -"Elle n'est pas adressée du tout," dit le Lapin Blanc; "au fait, il n'y -a rien d'écrit à l'extérieur." Il déplia le papier tout en parlant et -ajouta: "Ce n'est pas une lettre, après tout; c'est une pièce de vers." - -"Est-ce l'écriture de l'accusé?" demanda un autre juré. - -"Non," dit le Lapin Blanc, "et c'est ce qu'il y a de plus drôle." (Les -jurés eurent tous l'air fort embarrassé.) - -"Il faut qu'il ait imité l'écriture d'un autre," dit le Roi. (Les jurés -reprirent l'air serein.) - -"Pardon, Votre Majesté," dit le Valet, "ce n'est pas moi qui ai écrit -cette lettre, et on ne peut pas prouver que ce soit moi; il n'y a pas -de signature." - -"Si vous n'avez pas signé," dit le Roi, "cela ne fait qu'empirer la -chose; il faut absolument que vous ayez eu de mauvaises intentions, -sans cela vous auriez signé, comme un honnête homme." - -Là-dessus tout le monde battit des mains; c'était la première réflexion -vraiment bonne que le Roi eût faite ce jour-là. - -"Cela prouve sa culpabilité," dit la Reine. - -"Cela ne prouve rien," dit Alice. "Vous ne savez même pas ce dont il -s'agit." - -"Lisez ces vers," dit le Roi. - -Le Lapin Blanc mit ses lunettes. "Par où commencerai-je, s'il plaît à -Votre Majesté?" demanda-t-il. - -"Commencez par le commencement," dit gravement le Roi, "et continuez -jusqu'à ce que vous arriviez à la fin; là, vous vous arrêterez." - -Voici les vers que lut le Lapin Blanc: - - _"On m'a dit que tu fus chez elle - Afin de lui pouvoir parler, - Et qu'elle assura, la cruelle, - Que je ne savais pas nager! - - Bientôt il leur envoya dire - (Nous savons fort bien que c'est vrai!) - Qu'il ne faudrait pas en médire, - Ou gare les coups de balai! - - J'en donnai trois, elle en prit une; - Combien donc en recevrons-nous? - (Il y a là quelque lacune.) - Toutes revinrent d'eux à vous. - - Si vous ou moi, dans cette affaire, - Étions par trop embarrassés, - Prions qu'il nous laisse, confrère, - Tous deux comme il nous a trouvés. - - Vous les avez, j'en suis certaine, - (Avant que de ses nerfs l'accès - Ne bouleversât l'inhumaine,) - Trompés tous trois avec succès. - - Cachez-lui qu'elle les préfère; - Car ce doit être, par ma foi, - (Et sera toujours, je l'espère) - Un secret entre vous et moi."_ - -"Voilà la pièce de conviction la plus importante que nous ayons eue -jusqu'à présent," dit le Roi en se frottant les mains; "ainsi, que le -jury maintenant----" - -"S'il y a un seul des jurés qui puisse l'expliquer," dit Alice (elle -était devenue si grande dans ces derniers instants qu'elle n'avait plus -du tout peur de l'interrompre), "je lui donne une pièce de dix sous. Je -ne crois pas qu'il y ait un atome de sens commun là-dedans." - -Tous les jurés écrivirent sur leurs ardoises: "Elle ne croit pas qu'il -y ait un atome de sens commun là-dedans," mais aucun d'eux ne tenta -d'expliquer la pièce de vers. - -"Si elle ne signifie rien," dit le Roi, "cela nous épargne un -monde d'ennuis, vous comprenez: car il est inutile d'en chercher -l'explication; et cependant je ne sais pas trop," continua-t-il en -étalant la pièce de vers sur ses genoux et les regardant d'un œil; "il -me semble que j'y vois quelque chose, après tout. '_Que je ne savais -pas nager!_' Vous ne savez pas nager, n'est-ce pas?" ajouta-t-il en se -tournant vers le Valet. - -Le Valet secoua la tête tristement. "En ai-je l'air," dit-il. (Non, -certainement, il n'en avait pas l'air, étant fait tout entier de -carton.) - -"Jusqu'ici c'est bien," dit le Roi; et il continua de marmotter tout -bas, "'_Nous savons fort bien que c'est vrai_.' C'est le jury qui dit -cela, bien sûr! '_J'en donnai trois, elle en prit une_;' justement, -c'est là ce qu'il fit des tartes, vous comprenez." - -[Illustration] - -"Mais vient ensuite: '_Toutes revinrent d'eux à vous_,'" dit Alice. - -"Tiens, mais les voici!" dit le Roi d'un air de triomphe, montrant du -doigt les tartes qui étaient sur la table. - -"Il n'y a rien de plus clair que cela; et encore: '_Avant que de ses -nerfs l'accès_.' Vous n'avez jamais eu d'attaques de nerfs, je crois, -mon épouse?" dit-il à la Reine. - -"Jamais!" dit la Reine d'un air furieux en jetant un encrier à la tête -du Lézard. (Le malheureux Jacques avait cessé d'écrire sur son ardoise -avec un doigt, car il s'était aperçu que cela ne faisait aucune marque; -mais il se remit bien vite à l'ouvrage en se servant de l'encre qui lui -découlait le long de la figure, aussi longtemps qu'il y en eut.) - -"Non, mon épouse, vous avez trop bon air," dit le Roi, promenant son -regard tout autour de la salle et souriant. Il se fit un silence de -mort. - -"C'est un calembour," ajouta le Roi d'un ton de colère; et tout le -monde se mit à rire. "Que le jury délibère," ajouta le Roi, pour à peu -près la vingtième fois ce jour-là. - -"Non, non," dit la Reine, "l'arrêt d'abord, on délibérera après." - -"Cela n'a pas de bon sens!" dit tout haut Alice. "Quelle idée de -vouloir prononcer l'arrêt d'abord!" - -"Taisez-vous," dit la Reine, devenant pourpre de colère. - -[Illustration] - -"Je ne me tairai pas," dit Alice. - -"Qu'on lui coupe la tête!" hurla la Reine de toutes ses forces. -Personne ne bougea. - -"On se moque bien de vous," dit Alice (elle avait alors atteint toute -sa grandeur naturelle). "Vous n'êtes qu'un paquet de cartes!" - -Là-dessus tout le paquet sauta en l'air et retomba en tourbillonnant -sur elle; Alice poussa un petit cri, moitié de peur, moitié de colère, -et essaya de les repousser; elle se trouva étendue sur le gazon, la -tête sur les genoux de sa sœur, qui écartait doucement de sa figure les -feuilles mortes tombées en voltigeant du haut des arbres. - -"Réveillez-vous, chère Alice!" lui dit sa sœur. "Quel long somme vous -venez de faire!" - -"Oh! j'ai fait un si drôle de rêve," dit Alice; et elle raconta à sa -sœur, autant qu'elle put s'en souvenir, toutes les étranges aventures -que vous venez de lire; et, quand elle eut fini son récit, sa sœur -lui dit en l'embrassant: "Certes, c'est un bien drôle de rêve; mais -maintenant courez à la maison prendre le thé; il se fait tard." Alice -se leva donc et s'éloigna en courant, pensant le long du chemin, et -avec raison, quel rêve merveilleux elle venait de faire. - - -Mais sa sœur demeura assise tranquillement, tout comme elle l'avait -laissée, la tête appuyée sur la main, contemplant le coucher du soleil -et pensant à la petite Alice et à ses merveilleuses aventures; si bien -qu'elle aussi se mit à rêver, en quelque sorte; et voici son rêve:-- - -D'abord elle rêva de la petite Alice personnellement:--les petites -mains de l'enfant étaient encore jointes sur ses genoux, et ses -yeux vifs et brillants plongeaient leur regard dans les siens. Elle -entendait jusqu'au son de sa voix; elle voyait ce singulier petit -mouvement de tête par lequel elle rejetait en arrière les cheveux -vagabonds qui sans cesse lui revenaient dans les yeux; et, comme elle -écoutait ou paraissait écouter, tout s'anima autour d'elle et se peupla -des étranges créatures du rêve de sa jeune sœur. Les longues herbes -bruissaient à ses pieds sous les pas précipités du Lapin Blanc; la -Souris effrayée faisait clapoter l'eau en traversant la mare voisine; -elle entendait le bruit des tasses, tandis que le Lièvre et ses amis -prenaient leur repas qui ne finissait jamais, et la voix perçante de -la Reine envoyant à la mort ses malheureux invités. Une fois encore -l'enfant-porc éternuait sur les genoux de la Duchesse, tandis que les -assiettes et les plats se brisaient autour de lui; une fois encore la -voix criarde du Griffon, le grincement du crayon d'ardoise du Lézard, -et les cris étouffés des cochons d'Inde mis dans le sac par ordre de la -cour, remplissaient les airs, en se mêlant aux sanglots que poussait au -loin la malheureuse Fausse-Tortue. - -C'est ainsi qu'elle demeura assise, les yeux fermés, et se croyant -presque dans le Pays des Merveilles, bien qu'elle sût qu'elle n'avait -qu'à rouvrir les yeux pour que tout fût changé en une triste réalité: -les herbes ne bruiraient plus alors que sous le souffle du vent, et -l'eau de la mare ne murmurerait plus qu'au balancement des roseaux; le -bruit des tasses deviendrait le tintement des clochettes au cou des -moutons, et elle reconnaîtrait les cris aigus de la Reine dans la voix -perçante du petit berger; l'éternuement du bébé, le cri du Griffon et -tous les autres bruits étranges ne seraient plus, elle le savait bien, -que les clameurs confuses d'une cour de ferme, tandis que le beuglement -des bestiaux dans le lointain remplacerait les lourds sanglots de la -Fausse-Tortue. - -Enfin elle se représenta cette même petite sœur, dans l'avenir, devenue -elle aussi une grande personne; elle se la représenta conservant, -jusque dans l'âge mûr, le cœur simple et aimant de son enfance, et -réunissant autour d'elle d'autres petits enfants dont elle ferait -briller les yeux vifs et curieux au récit de bien des aventures -étranges, et peut-être même en leur contant le songe du Pays des -Merveilles du temps jadis: elle la voyait partager leurs petits -chagrins et trouver plaisir à leurs innocentes joies, se rappelant sa -propre enfance et les heureux jours d'été. - -FIN. - - -LONDRES.--IMPRIMERIE DE R. CLAY, FILS, ET TAYLOR, BREAD STREET HILL. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 140: «condammés» remplacé par «condamnés» (étaient arrêtés et - condamnés) - Page 166: «très-occuppés» par «très-occupés» (très-occupés à écrire) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Aventures d'Alice au pays des -merveilles, by Lewis Carroll - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'ALICE AU PAYS *** - -***** This file should be named 55456-0.txt or 55456-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/4/5/55456/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/55456-0.zip b/old/55456-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b75f858..0000000 --- a/old/55456-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55456-h.zip b/old/55456-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 5517d64..0000000 --- a/old/55456-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55456-h/55456-h.htm b/old/55456-h/55456-h.htm deleted file mode 100644 index 29d5bd7..0000000 --- a/old/55456-h/55456-h.htm +++ /dev/null @@ -1,4885 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Aventures d'Alice au pays des merveilles, by Lewis Carroll, John Tenniel and - Henri Bué</title> - -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - -<style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Aventures d'Alice au pays des merveilles - -Author: Lewis Carroll - -Illustrator: John Tenniel - -Translator: Henri Bué - -Release Date: August 30, 2017 [EBook #55456] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'ALICE AU PAYS *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<div class="texte600"> - - <p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - - <p><a href="#table_des_chapitres">Table</a></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" width="600" height="952" /> - </div> - - <div class="nextpage"> - <h1>AVENTURES D’ALICE<br /> - - AU<br /> - - PAYS DES MERVEILLES.</h1> - </div> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"> - <img src="images/lettre.jpg" alt="" width="600" height="380" /> - </div> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"> - <img src="images/frontispice.jpg" alt="" width="600" height="872" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-frontispice.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="titlepage border"> - <p class="title1">AVENTURES D’ALICE</p> - - <p class="title2"><i>AU PAYS DES MERVEILLES</i>.</p> - - <p class="title3">PAR</p> - - <p class="title2">LEWIS CARROLL.</p> - - <p class="title5">TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR HENRI BUÉ.</p> - - <p class="title6"><i>OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 42 VIGNETTES PAR<br /> - JOHN TENNIEL.</i></p> - - <p class="title3"><b>Londres:</b></p> - - <p class="title8">MACMILLAN AND CO.</p> - - <p class="center">1869.</p> - - <p class="center small90 br2">[<i>Le Droit de Traduction et de Reproduction est réservé.</i>]</p> - </div> - - <div class="nextpage"> - <p class="br2">[L’Auteur désire exprimer ici sa reconnaissance envers le Traducteur - de ce qu’il a remplacé par des parodies de sa composition quelques - parodies de morceaux de poésie anglais, qui n’avaient de valeur que - pour des enfants anglais; et aussi, de ce qu’il a su donner en jeux - de mots français les équivalents des jeux de mots anglais, dont la - traduction n’était pas possible.]</p> - - <p class="center smcap br2">LONDRES.—IMPRIMERIE DE R. CLAY, FILS, ET TAYLOR, BREAD STREET HILL.</p> - </div> - - <hr class="double" /> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - Notre barque glisse sur l’onde<br /> - Que dorent de brûlants rayons;<br /> - Sa marche lente et vagabonde<br /> - Témoigne que des bras mignons,<br /> - Pleins d’ardeur, mais encore novices,<br /> - Tout fiers de ce nouveau travail,<br /> - Mènent au gré de leurs caprices<br /> - Les rames et le gouvernail. - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - Soudain trois cris se font entendre,<br /> - Cris funestes à la langueur<br /> - Dont je ne pouvais me défendre<br /> - Par ce temps chaud, qui rend rêveur.<br /> - “Un conte! Un conte!” disent-elles<br /> - Toutes d’une commune voix.<br /> - Il fallait céder aux cruelles;<br /> - Que pouvais-je, hélas! contre trois? - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - La première, d’un ton suprême,<br /> - Donne l’ordre de commencer.<br /> - La seconde, la douceur même,<br /> - Se contente de demander<br /> - Des choses à ne pas y croire.<br /> - Nous ne fûmes interrompus<br /> - Par la troisième, c’est notoire,<br /> - Qu’une fois par minute, au plus. - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - Puis, muettes, prêtant l’oreille<br /> - Au conte de l’enfant rêveur,<br /> - Qui va de merveille en merveille<br /> - Causant avec l’oiseau causeur;<br /> - Leur esprit suit la fantaisie<br /> - Où se laisse aller le conteur.<br /> - Et la vérité tôt oublie<br /> - Pour se confier à l’erreur. - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - Le conteur (espoir chimérique!)<br /> - Cherche, se sentant épuisé,<br /> - A briser le pouvoir magique<br /> - Du charme qu’il a composé,<br /> - Et “Tantôt” voudrait de ce rêve<br /> - Finir le récit commencé:<br /> - “Non, non, c’est tantôt! pas de trêve!”<br /> - Est le jugement prononcé. - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - Ainsi du pays des merveilles<br /> - Se racontèrent lentement<br /> - Les aventures sans pareilles,<br /> - Incident après incident.<br /> - Alors vers le prochain rivage<br /> - Où nous devions tous débarquer<br /> - Rama le joyeux équipage;<br /> - La nuit commençait à tomber. - </div> - - <div class="stanza"> - Douce Alice, acceptez l’offrande<br /> - De ces gais récits enfantins,<br /> - Et tressez-en une guirlande,<br /> - Comme on voit faire aux pèlerins<br /> - De ces fleurs qu’ils ont recueillies,<br /> - Et que plus tard, dans l’avenir,<br /> - Bien qu’elles soient, hélas! flétries,<br /> - Ils chérissent en souvenir. - </div> - </div> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="table_des_chapitres">TABLE.</h2> - - <table summary="table_des_chapitres" width="80%"> - <colgroup span="3"> - <col width="10%" /> - <col width="80%" /> - <col width="10%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdltop2"><span class="smcap">CHAPITRE.</span></td> - <td class="tdrtop2"><span class="smcap">PAGE.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">I.</td> - <td class="tdltop">AU FOND DU TERRIER.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">II.</td> - <td class="tdltop">LA MARE AUX LARMES.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">15</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">III.</td> - <td class="tdltop">LA COURSE COCASSE.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">29</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">IV.</td> - <td class="tdltop">L’HABITATION DU LAPIN BLANC.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">41</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">V.</td> - <td class="tdltop">CONSEILS D’UNE CHENILLE.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">60</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">VI.</td> - <td class="tdltop">PORC ET POIVRE.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">78</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">VII.</td> - <td class="tdltop">UN THÉ DE FOUS.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">98</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">VIII.</td> - <td class="tdltop">LE CROQUET DE LA REINE.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">115</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">IX.</td> - <td class="tdltop">HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">133</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">X.</td> - <td class="tdltop">LE QUADRILLE DE HOMARDS.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">151</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">XI.</td> - <td class="tdltop">QUI A VOLÉ LES TARTES?</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">164</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">XII.</td> - <td class="tdltop">DÉPOSITION D’ALICE.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">179</a></td> - </tr> - </tbody> - </table> - - <div class="nextpage"> - <p><span class="pagenum" id="Page_1">1</span></p> - - <div id="ch_1" class="figcenter" style="width: 330px;"> - <img src="images/page-1.jpg" alt="" width="330" height="512" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-1.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <h2><span class="h2line1">CHAPITRE PREMIER.</span><br /> - <span class="h2line2">AU FOND DU TERRIER.</span></h2> - </div> - - <p><span class="firstletter1">A</span><span class="firstletter2">LICE</span>, assise auprès de sa sœur sur le gazon, commençait à s’ennuyer - de rester là à ne rien faire; une ou deux fois elle avait jeté les - yeux sur le livre que lisait sa sœur; mais quoi! pas d’images, pas - de dialogues! “La belle avance,” <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> pensait Alice, “qu’un livre sans - images, sans causeries!”.</p> - - <p>Elle s’était mise à réfléchir, (tant bien que mal, car la chaleur du - jour l’endormait et la rendait lourde,) se demandant si le plaisir de - faire une couronne de marguerites valait bien la peine de se lever et - de cueillir les fleurs, quand tout à coup un lapin blanc aux yeux roses - passa près d’elle.</p> - - <p>Il n’y avait rien là de bien étonnant, et Alice ne trouva même pas - très-extraordinaire d’entendre parler le Lapin qui se disait: “Ah! - j’arriverai trop tard!” (En y songeant après, il lui sembla bien - qu’elle aurait dû s’en étonner, mais sur le moment cela lui avait paru - tout naturel.) Cependant, quand le Lapin vint à tirer une montre de - son gousset, la regarda, puis se prit à courir de plus belle, Alice - sauta sur ses pieds, frappée de cette idée que jamais elle n’avait vu - de lapin avec un gousset et une montre. Entraînée par la curiosité elle - s’élança sur ses traces à travers le champ, et arriva tout juste à - temps pour le voir disparaître dans un large trou au pied d’une haie.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_3">3</span></p> - - <p>Un instant après, Alice était à la poursuite du Lapin dans le terrier, - sans songer comment elle en sortirait.</p> - - <p>Pendant un bout de chemin le trou allait tout droit comme un tunnel, - puis tout à coup il plongeait perpendiculairement d’une façon si - brusque qu’Alice se sentit tomber comme dans un puits d’une grande - profondeur, avant même d’avoir pensé à se retenir.</p> - - <p>De deux choses l’une, ou le puits était vraiment bien profond, ou elle - tombait bien doucement; car elle eut tout le loisir, dans sa chute, de - regarder autour d’elle et de se demander avec étonnement ce qu’elle - allait devenir. D’abord elle regarda dans le fond du trou pour savoir - où elle allait; mais il y faisait bien trop sombre pour y rien voir. - Ensuite elle porta les yeux sur les parois du puits, et s’aperçut - qu’elles étaient garnies d’armoires et d’étagères; çà et là, elle vit - pendues à des clous des cartes géographiques et des images. En passant - elle prit sur un rayon un pot de confiture portant cette étiquette, - “MARMELADE <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> D’ORANGES.” Mais, à son grand regret, le pot était - vide: elle n’osait le laisser tomber dans la crainte de tuer quelqu’un; - aussi s’arrangea-t-elle de manière à le déposer en passant dans une des - armoires.</p> - - <p>“Certes,” dit Alice, “après une chute pareille je ne me moquerai pas - mal de dégringoler l’escalier! Comme ils vont me trouver brave chez - nous! Je tomberais du haut des toits que je ne ferais pas entendre une - plainte.” (Ce qui était bien probable.)</p> - - <p>Tombe, tombe, tombe! “Cette chute n’en finira donc pas! Je suis - curieuse de savoir combien de milles j’ai déjà faits,” dit-elle tout - haut. “Je dois être bien près du centre de la terre. Voyons donc, cela - serait à quatre mille milles de profondeur, il me semble.” (Comme vous - voyez, Alice avait appris pas mal de choses dans ses leçons; et bien - que ce ne fût pas là une très-bonne occasion de faire parade de son - savoir, vu qu’il n’y avait point d’auditeur, cependant c’était un bon - exercice que de répéter sa leçon.) “Oui, <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> c’est bien à peu près - cela; mais alors à quel degré de latitude ou de longitude est-ce que je - me trouve?” (Alice n’avait pas la moindre idée de ce que voulait dire - latitude ou longitude, mais ces grands mots lui paraissaient beaux et - sonores.)</p> - - <p>Bientôt elle reprit: “Si j’allais traverser complétement la terre? - Comme ça serait drôle de se trouver au milieu de gens qui marchent - la tête en bas. Aux Antipathies, je crois.” (Elle n’était pas fâchée - cette fois qu’il n’y eût personne là pour l’entendre, car ce mot ne - lui faisait pas l’effet d’être bien juste.) “Eh mais, j’aurai à leur - demander le nom du pays.—Pardon, Madame, est-ce ici la Nouvelle-Zemble - ou l’Australie?”—En même temps elle essaya de faire la révérence. - (Quelle idée! Faire la révérence en l’air! Dites-moi un peu, comment - vous y prendriez-vous?) “‘Quelle petite ignorante!’ pensera la dame - quand je lui ferai cette question. Non, il ne faut pas demander cela; - peut-être le verrai-je écrit quelque part.”</p> - - <p>Tombe, tombe, tombe!—Donc Alice, faute d’avoir rien de mieux à - faire, se remit à se <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> parler: “Dinah remarquera mon absence ce - soir, bien sûr.” (Dinah c’était son chat.) “Pourvu qu’on n’oublie pas - de lui donner sa jatte de lait à l’heure du thé. Dinah, ma minette, - que n’es-tu ici avec moi? Il n’y a pas de souris dans les airs, j’en - ai bien peur; mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et cela - ressemble beaucoup à une souris, tu sais. Mais les chats mangent-ils - les chauves-souris?” Ici le sommeil commença à gagner Alice. Elle - répétait, à moitié endormie: “Les chats mangent-ils les chauves-souris? - Les chats mangent-ils les chauves-souris?” Et quelquefois: “Les - chauves-souris mangent-elles les chats?” Car vous comprenez bien - que, puisqu’elle ne pouvait répondre ni à l’une ni à l’autre de ces - questions, peu importait la manière de les poser. Elle s’assoupissait - et commençait à rêver qu’elle se promenait tenant Dinah par la main, - lui disant très-sérieusement: “Voyons, Dinah, dis-moi la vérité, as-tu - jamais mangé des chauves-souris?” Quand tout à coup, pouf! la voilà - étendue sur un tas de fagots et de feuilles sèches,—et elle a fini de - tomber.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> - - <p>Alice ne s’était pas fait le moindre mal. Vite elle se remet sur ses - pieds et regarde en l’air; mais tout est noir là-haut. Elle voit devant - elle un long passage et le Lapin Blanc qui court à toutes jambes. Il - n’y a pas un instant à perdre; Alice part comme le vent et arrive tout - juste à temps pour entendre le Lapin dire, tandis qu’il tourne le coin: - “Par ma moustache et mes oreilles, comme il se fait tard!” Elle n’en - était plus qu’à deux pas: mais le coin tourné, le Lapin avait disparu. - Elle se trouva alors dans une salle longue et basse, éclairée par une - rangée de lampes pendues au plafond.</p> - - <p>Il y avait des portes tout autour de la salle: ces portes étaient - toutes fermées, et, après avoir vainement tenté d’ouvrir celles du côté - droit, puis celles du côté gauche, Alice se promena tristement au beau - milieu de cette salle, se demandant comment elle en sortirait.</p> - - <div class="floatl" style="width: 405px;"> - <img src="images/page-8.jpg" alt="" width="405" height="416" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-8.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Tout à coup elle rencontra sur son passage une petite table à trois - pieds, en verre massif, et rien dessus qu’une toute petite clef d’or. - Alice pensa <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> aussitôt que ce pouvait être celle d’une des portes; - mais hélas! soit que les serrures fussent trop grandes, soit que la - clef fût trop petite, elle ne put toujours en ouvrir aucune. Cependant, - ayant fait un second tour, elle aperçut un rideau placé très-bas et - qu’elle n’avait pas vu d’abord; par derrière se trouvait encore une - petite porte à peu près quinze pouces de haut; elle essaya la petite - clef d’or à la serrure, et, à sa grande joie, il se trouva qu’elle y - allait à merveille. Alice ouvrit la porte, et vit qu’elle conduisait - dans un étroit passage à peine plus large qu’un trou à rat. Elle - s’agenouilla, et, jetant les yeux le long du passage, découvrit le plus - ravissant jardin du monde. Oh! Qu’il lui tardait de sortir de cette - <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> salle ténébreuse et d’errer au milieu de ces carrés de fleurs - brillantes, de ces fraîches fontaines! Mais sa tête ne pouvait même - pas passer par la porte. “Et quand même ma tête y passerait,” pensait - Alice, “à quoi cela servirait-il sans mes épaules? Oh! que je voudrais - donc avoir la faculté de me fermer comme un télescope! Ça se pourrait - peut-être, si je savais comment m’y prendre.” Il lui était déjà arrivé - tant de choses extraordinaires, qu’Alice commençait à croire qu’il n’y - en avait guère d’impossibles.</p> - - <p>Comme cela n’avançait à rien de passer son temps à attendre à la - petite porte, elle retourna vers la table, espérant presque y trouver - une autre clef, ou tout au moins quelque grimoire donnant les règles - à suivre pour se fermer comme un télescope. Cette fois elle trouva - sur la table une petite bouteille (qui certes n’était pas là tout à - l’heure). Au cou de cette petite bouteille était attachée une étiquette - en papier, avec ces mots “BUVEZ-MOI” admirablement imprimés en grosses - lettres.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - - <div class="floatr" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-10.jpg" alt="" width="350" height="509" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-10.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>C’est bien facile à dire “<i>Buvez-moi</i>” mais Alice était trop fine - pour obéir à l’aveuglette. “Examinons d’abord,” dit-elle, “et - voyons s’il y a écrit dessus ‘<i>Poison</i>’ ou non.” Car elle avait lu - dans de jolis petits contes, que des enfants avaient été brûlés, - dévorés par des bêtes féroces, et qu’il leur était arrivé d’autres - choses très-désagréables, tout cela pour ne s’être pas souvenus - des instructions bien simples que leur donnaient leurs parents: - par exemple, que le tisonnier chauffé à blanc brûle les mains qui - le tiennent trop longtemps; que si on se fait au doigt une coupure - profonde, il saigne d’ordinaire; et elle n’avait point oublié que si - l’on boit immodérément d’une bouteille marquée <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> “<i>Poison</i>” cela ne - manque pas de brouiller le cœur tôt ou tard.</p> - - <p>Cependant, comme cette bouteille n’était pas marquée “<i>Poison</i>,” Alice - se hasarda à en goûter le contenu, et le trouvant fort bon, (au fait - c’était comme un mélange de tarte aux cerises, de crème, d’ananas, de - dinde truffée, de nougat, et de rôties au beurre,) elle eut bientôt - tout avalé.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 482px;"> - <img src="images/stars.jpg" alt="" width="482" height="102" /> - </div> - - <p>“Je me sens toute drôle,” dit Alice, “on dirait que je rentre en - moi-même et que je me ferme comme un télescope.” C’est bien ce qui - arrivait en effet. Elle n’avait plus que dix pouces de haut, et - un éclair de joie passa sur son visage à la pensée qu’elle était - maintenant de la grandeur voulue pour pénétrer par la petite porte - dans ce beau jardin. Elle attendit pourtant quelques minutes, pour - voir si elle allait rapetisser encore. Cela lui faisait bien un peu - peur. “Songez donc,” se disait Alice, “je pourrais bien finir par - <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> m’éteindre comme une chandelle. Que deviendrais-je alors?” Et - elle cherchait à s’imaginer l’air que pouvait avoir la flamme d’une - chandelle éteinte, car elle ne se rappelait pas avoir jamais rien vu de - la sorte.</p> - - <p>Un moment après, voyant qu’il ne se passait plus rien, elle se décida - à aller de suite au jardin; mais hélas, pauvre Alice! en arrivant à - la porte, elle s’aperçut qu’elle avait oublié la petite clef d’or. - Elle revint sur ses pas pour la prendre sur la table. Bah! impossible - d’atteindre à la clef qu’elle voyait bien clairement à travers le - verre. Elle fit alors tout son possible pour grimper le long d’un des - pieds de la table, mais il était trop glissant; et enfin, épuisée de - fatigue, la pauvre enfant s’assit et pleura.</p> - - <p>“Allons, à quoi bon pleurer ainsi,” se dit Alice vivement. “Je vous - conseille, Mademoiselle, de cesser tout de suite!” Elle avait pour - habitude de se donner de très-bons conseils (bien qu’elle les suivît - rarement), et quelquefois elle se grondait si fort que les larmes - lui en venaient aux yeux; une <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> fois même elle s’était donné des - tapes pour avoir triché dans une partie de croquet qu’elle jouait - toute seule; car cette étrange enfant aimait beaucoup à faire deux - personnages. “Mais,” pensa la pauvre Alice, “il n’y a plus moyen de - faire deux personnages, à présent qu’il me reste à peine de quoi en - faire un.”</p> - - <p>Elle aperçut alors une petite boîte en verre qui était sous la - table, l’ouvrit et y trouva un tout petit gâteau sur lequel les mots - “MANGEZ-MOI” étaient admirablement tracés avec des raisins de Corinthe. - “Tiens, je vais le manger,” dit Alice: “si cela me fait grandir, je - pourrai atteindre à la clef; si cela me fait rapetisser, je pourrai - ramper sous la porte; d’une façon ou de l’autre, je pénétrerai dans le - jardin, et alors, arrive que pourra!”</p> - - <p>Elle mangea donc un petit morceau du gâteau, et, portant sa main sur - sa tête, elle se dit tout inquiète: “Lequel est-ce? Lequel est-ce?” - Elle voulait savoir si elle grandissait ou rapetissait, et fut tout - étonnée de rester la même; franchement, <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> c’est ce qui arrive le - plus souvent lorsqu’on mange du gâteau; mais Alice avait tellement pris - l’habitude de s’attendre à des choses extraordinaires, que cela lui - paraissait ennuyeux et stupide de vivre comme tout le monde.</p> - - <p>Aussi elle se remit à l’œuvre, et eut bien vite fait disparaître le - gâteau.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 482px;"> - <img src="images/stars.jpg" alt="" width="482" height="102" /> - </div> - -<!--chapitre 2--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p> - - <div class="floatl2" style="width: 330px;"> - <img src="images/page-15.jpg" alt="" width="330" height="834" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-15.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <h2 id="ch_2"><span class="h2line1">CHAPITRE II.</span><br /> - <span class="h2line2">LA MARE AUX LARMES.</span></h2> - - <p>“<span class="firstletter1">D</span><span class="firstletter2">E</span> plus très-curieux en plus très-curieux!” s’écria Alice (sa surprise - était si grande qu’elle ne pouvait s’exprimer correctement): “Voilà que - je m’allonge comme le plus grand télescope qui fût jamais! Adieu mes - pieds!” (Elle venait de baisser les yeux, et ses pieds lui semblaient - s’éloigner à perte de vue.) “Oh! mes pauvres petits pieds! Qui vous - mettra <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> vos bas et vos souliers maintenant, mes mignons? Quant à - moi, je ne le pourrai certainement pas! Je serai bien trop loin pour - m’occuper de vous: arrangez-vous du mieux que vous pourrez.—Il faut - cependant que je sois bonne pour eux,” pensa Alice, “sans cela ils - refuseront peut-être d’aller du côté que je voudrai. Ah! je sais ce que - je ferai: je leur donnerai une belle paire de bottines à Noël.”</p> - - <p>Puis elle chercha dans son esprit comment elle s’y prendrait. “Il - faudra les envoyer par le messager,” pensa-t-elle; “quelle étrange - chose d’envoyer des présents à ses pieds! Et l’adresse donc! C’est cela - qui sera drôle.</p> - - <div class="quote"> - <p class="center"><i>A Monsieur Lepiédroit d’Alice,</i></p> - - <p class="marginleft1"><i>Tapis du foyer,</i></p> - - <p class="marginleft2"><i>Près le garde-feu.</i></p> - - <p class="marginleft3"><i>(De la part de M<sup>lle</sup> Alice.)</i></p> - </div> - - <p>Oh! que d’enfantillages je dis là!”</p> - - <p>Au même instant, sa tête heurta contre le plafond de la salle: c’est - qu’elle avait alors un peu <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> plus de neuf pieds de haut. Vite elle - saisit la petite clef d’or et courut à la porte du jardin.</p> - - <p>Pauvre Alice! C’est tout ce qu’elle put faire, après s’être étendue de - tout son long sur le côté, que de regarder du coin de l’œil dans le - jardin. Quant à traverser le passage, il n’y fallait plus songer. Elle - s’assit donc, et se remit à pleurer.</p> - - <p>“Quelle honte!” dit Alice. “Une grande fille comme vous” (‘grande’ - était bien le mot) “pleurer de la sorte! Allons, finissez, vous - dis-je!” Mais elle continua de pleurer, versant des torrents de larmes, - si bien qu’elle se vit à la fin entourée d’une grande mare, profonde - d’environ quatre pouces et s’étendant jusqu’au milieu de la salle.</p> - - <p>Quelque temps après, elle entendit un petit bruit de pas dans le - lointain; vite, elle s’essuya les yeux pour voir ce que c’était. - C’était le Lapin Blanc, en grande toilette, tenant d’une main une paire - de gants paille, et de l’autre un large éventail. Il accourait tout - affairé, marmottant entre ses dents: “Oh! la Duchesse, la Duchesse! - Elle sera dans une belle colère si je l’ai fait attendre!” Alice se - <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> trouvait si malheureuse, qu’elle était disposée à demander secours - au premier venu; ainsi, quand le Lapin fut près d’elle, elle lui dit - d’une voix humble et timide, “Je vous en prie, Monsieur—” Le Lapin - tressaillit d’épouvante, laissa tomber les <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> gants et l’éventail, se - mit à courir à toutes jambes et disparut dans les ténèbres.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-18.jpg" alt="" width="550" height="678" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-18.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Alice ramassa les gants et l’éventail, et, comme il faisait très-chaud - dans cette salle, elle s’éventa tout en se faisant la conversation: - “Que tout est étrange, aujourd’hui! Hier les choses se passaient comme - à l’ordinaire. Peut-être m’a-t-on changée cette nuit! Voyons, étais-je - la même petite fille ce matin en me levant?—Je crois bien me rappeler - que je me suis trouvée un peu différente.—Mais si je ne suis pas la - même, qui suis-je donc, je vous prie? Voilà l’embarras.” Elle se mit à - passer en revue dans son esprit toutes les petites filles de son âge - qu’elle connaissait, pour voir si elle avait été transformée en l’une - d’elles.</p> - - <p>“Bien sûr, je ne suis pas Ada,” dit-elle. “Elle a de longs cheveux - bouclés et les miens ne frisent pas du tout.—Assurément je ne suis pas - Mabel, car je sais tout plein de choses et Mabel ne sait presque rien; - et puis, du reste, Mabel, c’est Mabel; Alice, c’est Alice!—Oh! mais - quelle énigme que cela!—Voyons si je me souviendrai de tout ce que je - <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> savais: quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize, - quatre fois sept font—— je n’arriverai jamais à vingt de ce train-là. - Mais peu importe la table de multiplication. Essayons de la Géographie: - Londres est la capitale de Paris, Paris la capitale de Rome, et Rome la - capitale de—Mais non, ce n’est pas cela, j’en suis bien sûre! Je dois - être changée en Mabel!—Je vais tâcher de réciter <i>Maître Corbeau.</i>” - Elle croisa les mains sur ses genoux comme quand elle disait ses - leçons, et se mit à répéter la fable, d’une voix rauque et étrange, et - les mots ne se présentaient plus comme autrefois:</p> - - <div class="poem margin140"> - <div class="stanza"> - <span class="i0"><i>“Maître Corbeau sur un arbre perché,</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Faisait son nid entre des branches;</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Il avait relevé ses manches,</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Car il était très-affairé.</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Maître Renard, par là passant,</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Lui dit: ‘Descendez donc, compère;</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Venez embrasser votre frère.’</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Le Corbeau, le reconnaissant,</i></span><br /> - <span class="i4"><i>Lui répondit en son ramage:</i></span><br /> - <span class="i8"><i>‘Fromage.’”</i></span> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_21">21</span></p> - - <p>“Je suis bien sûre que ce n’est pas ça du tout,” s’écria la pauvre - Alice, et ses yeux se remplirent de larmes. “Ah! je le vois bien, je - ne suis plus Alice, je suis Mabel, et il me faudra aller vivre dans - cette vilaine petite maison, où je n’aurai presque pas de jouets pour - m’amuser.—Oh! que de leçons on me fera apprendre!—Oui, certes, - j’y suis bien résolue, si je suis Mabel je resterai ici. Ils auront - beau passer la tête là-haut et me crier, ‘Reviens auprès de nous, ma - chérie!’ Je me contenterai de regarder en l’air et de dire, ‘Dites-moi - d’abord qui je suis, et, s’il me plaît d’être cette personne-là, j’irai - vous trouver; sinon, je resterai ici jusqu’à ce que je devienne une - autre petite fille.’—Et pourtant,” dit Alice en fondant en larmes, - “je donnerais tout au monde pour les voir montrer la tête là-haut! Je - m’ennuie tant d’être ici toute seule.”</p> - - <p>Comme elle disait ces mots, elle fut bien surprise de voir que tout en - parlant elle avait mis un des petits gants du Lapin. “Comment ai-je pu - mettre ce gant?” pensa-t-elle. “Je rapetisse donc <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> de nouveau?” - Elle se leva, alla près de la table pour se mesurer, et jugea, autant - qu’elle pouvait s’en rendre compte, qu’elle avait environ deux pieds de - haut, et continuait de raccourcir rapidement.</p> - - <p>Bientôt elle s’aperçut que l’éventail qu’elle avait à la main en était - la cause; vite elle le lâcha, tout juste à temps pour s’empêcher de - disparaître tout à fait.</p> - - <p>“Je viens de l’échapper belle,” dit Alice, tout émue de ce brusque - changement, mais bien aise de voir qu’elle existait encore. - “Maintenant, vite au jardin!”—Elle se hâta de courir vers la petite - porte; mais hélas! elle s’était refermée et la petite clef d’or se - trouvait sur la table de verre, comme tout à l’heure. “Les choses vont - de mal en pis,” pensa la pauvre enfant. “Jamais je ne me suis vue si - petite, jamais! Et c’est vraiment par trop fort!”</p> - - <p>A ces mots son pied glissa, et flac! La voilà dans l’eau salée jusqu’au - menton. Elle se crut d’abord tombée dans la mer. “Dans ce cas je - retournerai chez nous en chemin de fer,” se dit-elle. <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> (Alice - avait été au bord de la mer une fois en sa vie, et se figurait que sur - n’importe quel point des côtes se trouvent un grand nombre de cabines - pour les baigneurs, des enfants qui font des trous dans le sable avec - des pelles en bois, une longue ligne de maisons garnies, et derrière - ces maisons une gare de chemin de fer.) Mais elle comprit bientôt - qu’elle était dans une mare formée des larmes qu’elle avait pleurées, - quand elle avait neuf pieds de haut.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 400px;"> - <img src="images/page-23.jpg" alt="" width="400" height="321" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-23.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Je voudrais bien n’avoir pas tant pleuré,” dit Alice tout en nageant - de côté et d’autre pour tâcher de sortir de là. “Je vais en être punie - sans doute, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> en me noyant dans mes propres larmes. C’est cela qui - sera drôle! Du reste, tout est drôle aujourd’hui.”</p> - - <p>Au même instant elle entendit patauger dans la mare à quelques pas - de là, et elle nagea de ce côté pour voir ce que c’était. Elle pensa - d’abord que ce devait être un cheval marin ou hippopotame; puis elle se - rappela combien elle était petite maintenant, et découvrit bientôt que - c’était tout simplement une souris qui, comme elle, avait glissé dans - la mare.</p> - - <p>“Si j’adressais la parole à cette souris? Tout est si extraordinaire - ici qu’il se pourrait bien qu’elle sût parler: dans tous les cas, il - n’y a pas de mal à essayer.” Elle commença donc: “O Souris, savez-vous - comment on pourrait sortir de cette mare? Je suis bien fatiguée de - nager, O Souris!” (Alice pensait que c’était là la bonne manière - d’interpeller une souris. Pareille chose ne lui était jamais arrivée, - mais elle se souvenait d’avoir vu dans la grammaire latine de son - frère:—“La souris, de la souris, à la souris, ô souris.”) <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> La - Souris la regarda d’un air inquisiteur; Alice crut même la voir cligner - un de ses petits yeux, mais elle ne dit mot.</p> - - <p>“Peut-être ne comprend-elle pas cette langue,” dit Alice; “c’est sans - doute une souris étrangère nouvellement débarquée. Je vais essayer de - lui parler italien: ‘Dove è il mio gatto?’” C’étaient là les premiers - mots de son livre de dialogues. La Souris fit un bond hors de l’eau, - et parut trembler de tous ses membres. “Oh! mille pardons!” s’écria - vivement Alice, qui craignait d’avoir fait de la peine au pauvre - animal. “J’oubliais que vous n’aimez pas les chats.”</p> - - <p>“Aimer les chats!” cria la Souris d’une voix perçante et colère. “Et - vous, les aimeriez-vous si vous étiez à ma place?”</p> - - <p>“Non, sans doute,” dit Alice d’une voix caressante, pour l’apaiser. “Ne - vous fâchez pas. Pourtant je voudrais bien vous montrer Dinah, notre - chatte. Oh! si vous la voyiez, je suis sûre que vous prendriez de - l’affection pour les chats. Dinah est si douce et si gentille.” Tout - en nageant <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> nonchalamment dans la mare et parlant moitié à part - soi, moitié à la Souris, Alice continua: “Elle se tient si gentiment - auprès du feu à faire son rouet à se lécher les pattes, et à se - débarbouiller; son poil est si doux à caresser; et comme elle attrape - bien les souris!—Oh! pardon!” dit encore Alice, car cette fois le poil - de la Souris s’était tout hérissé, et on voyait bien qu’elle était - fâchée tout de bon. “Nous n’en parlerons plus si cela vous fait de la - peine.”</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-26.jpg" alt="" width="600" height="409" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-26.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Nous! dites-vous,” s’écria la Souris, en tremblant <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> de la tête à - la queue. “Comme si moi je parlais jamais de pareilles choses! Dans - notre famille on a toujours détesté les chats, viles créatures sans foi - ni loi. Que je ne vous en entende plus parler!”</p> - - <p>“Eh bien non,” dit Alice, qui avait hâte de changer la conversation. - “Est-ce que—est-ce que vous aimez les chiens?” La Souris ne répondit - pas, et Alice dit vivement: “Il y a tout près de chez nous un petit - chien bien mignon que je voudrais vous montrer! C’est un petit terrier - aux yeux vifs, avec de longs poils bruns frisés! Il rapporte très-bien; - il se tient sur ses deux pattes de derrière, et fait le beau pour - avoir à manger. Enfin il fait tant de tours que j’en oublie plus de la - moitié! Il appartient à un fermier qui ne le donnerait pas pour mille - francs, tant il lui est utile; il tue tous les rats et aussi—— Oh!” - reprit Alice d’un ton chagrin, “voilà que je vous ai encore offensée!” - En effet, la Souris s’éloignait en nageant de toutes ses forces, si - bien que l’eau de la mare en était tout agitée.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - - <p>Alice la rappela doucement: “Ma petite Souris! Revenez, je vous en - prie, nous ne parlerons plus ni de chien ni de chat, puisque vous ne - les aimez pas!”</p> - - <p>A ces mots la Souris fit volte-face, et se rapprocha tout doucement; - elle était toute pâle (de colère, pensait Alice). La Souris dit d’une - voix basse et tremblante: “Gagnons la rive, je vous conterai mon - histoire, et vous verrez pourquoi je hais les chats et les chiens.”</p> - - <p>Il était grand temps de s’en aller, car la mare se couvrait d’oiseaux - et de toutes sortes d’animaux qui y étaient tombés. Il y avait un - canard, un dodo, un lory, un aiglon, et d’autres bêtes extraordinaires. - Alice prit les devants, et toute la troupe nagea vers la rive.</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 3--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span></p> - - <div id="ch_3" class="figcenter" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-29.jpg" alt="" width="600" height="373" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-29.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <h2><span class="h2line1">CHAPITRE III.</span><br /> - <span class="h2line2">LA COURSE COCASSE.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">I</span><span class="firstletter2">LS</span> formaient une assemblée bien grotesque ces êtres singuliers réunis - sur le bord de la mare; les uns avaient leurs plumes tout en désordre, - les autres le poil plaqué contre le corps. Tous étaient trempés, de - mauvaise humeur, et fort mal à l’aise.</p> - - <p>“Comment faire pour nous sécher?” ce fut la première question, cela - va sans dire. Au bout de quelques instants, il sembla tout naturel à - Alice <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> de causer familièrement avec ces animaux, comme si elle les - connaissait depuis son berceau. Elle eut même une longue discussion - avec le Lory, qui, à la fin, lui fit la mine et lui dit d’un air - boudeur: “Je suis plus âgé que vous, et je dois par conséquent en - savoir plus long.” Alice ne voulut pas accepter cette conclusion avant - de savoir l’âge du Lory, et comme celui-ci refusa tout net de le lui - dire, cela mit un terme au débat.</p> - - <p>Enfin la Souris, qui paraissait avoir un certain ascendant sur les - autres, leur cria: “Asseyez-vous tous, et écoutez-moi! Je vais bientôt - vous faire sécher, je vous en réponds!” Vite, tout le monde s’assit - en rond autour de la Souris, sur qui Alice tenait les yeux fixés avec - inquiétude, car elle se disait: “Je vais attraper un vilain rhume si je - ne sèche pas bientôt.”</p> - - <p>“Hum!” fit la Souris d’un air d’importance; “êtes-vous prêts? Je ne - sais rien de plus sec que ceci. Silence dans le cercle, je vous prie. - ‘Guillaume le Conquérant, dont le pape avait embrassé le parti, soumit - bientôt les Anglais, qui <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> manquaient de chefs, et commençaient à - s’accoutumer aux usurpations et aux conquêtes des étrangers. Edwin et - Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie——’”</p> - - <p>“Brrr,” fit le Lory, qui grelottait.</p> - - <p>“Pardon,” demanda la Souris en fronçant le sourcil, mais fort poliment, - “qu’avez-vous dit?”</p> - - <p>“Moi! rien,” répliqua vivement le Lory.</p> - - <p>“Ah! je croyais,” dit la Souris. “Je continue. ‘Edwin et Morcar, comtes - de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent en sa faveur, et Stigand, - l’archevêque patriote de Cantorbery, trouva cela——’”</p> - - <p>“Trouva quoi?” dit le Canard.</p> - - <p>“Il trouva <i>cela</i>,” répondit la Souris avec impatience. “Assurément - vous savez ce que ‘<i>cela</i>’ veut dire.”</p> - - <p>“Je sais parfaitement ce que ‘<i>cela</i>’ veut dire; par exemple: quand moi - j’ai trouvé cela bon; ‘<i>cela</i>’ veut dire un ver ou une grenouille,” - ajouta le Canard. “Mais il s’agit de savoir ce que l’archevêque trouva.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_32">32</span></p> - - <p>La Souris, sans prendre garde à cette question, se hâta de continuer. - “‘L’archevêque trouva cela de bonne politique d’aller avec Edgar - Atheling à la rencontre de Guillaume, pour lui offrir la couronne. - Guillaume, d’abord, fut bon prince; mais l’insolence des vassaux - normands——’ Eh bien, comment cela va-t-il, mon enfant?” ajouta-t-elle - en se tournant vers Alice.</p> - - <p>“Toujours aussi mouillée,” dit Alice tristement. “Je ne sèche que - d’ennui.”</p> - - <p>“Dans ce cas,” dit le Dodo avec emphase, se dressant sur ses pattes, - “je propose l’ajournement, et l’adoption immédiate de mesures - énergiques.”</p> - - <p>“Parlez français,” dit l’Aiglon; “je ne comprends pas la moitié de ces - grands mots, et, qui plus est, je ne crois pas que vous les compreniez - vous-même.” L’Aiglon baissa la tête pour cacher un sourire, et - quelques-uns des autres oiseaux ricanèrent tout haut.</p> - - <p>“J’allais proposer,” dit le Dodo d’un ton vexé, “une course cocasse; - c’est ce que nous pouvons faire de mieux pour nous sécher.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p> - - <p>“Qu’est-ce qu’une course cocasse?” demanda Alice; non qu’elle tînt - beaucoup à le savoir, mais le Dodo avait fait une pause comme s’il - s’attendait à être questionné par quelqu’un, et personne ne semblait - disposé à prendre la parole.</p> - - <p>“La meilleure manière de l’expliquer,” dit le Dodo, “c’est de le - faire.” (Et comme vous pourriez bien, un de ces jours d’hiver, avoir - envie de l’essayer, je vais vous dire comment le Dodo s’y prit.)</p> - - <p>D’abord il traça un terrain de course, une espèce de cercle (“Du - reste,” disait-il, “la forme n’y fait rien”), et les coureurs furent - placés indifféremment çà et là sur le terrain. Personne ne cria, “Un, - deux, trois, en avant!” mais chacun partit et s’arrêta quand il voulut, - de sorte qu’il n’était pas aisé de savoir quand la course finirait. - Cependant, au bout d’une demi-heure, tout le monde étant sec, le Dodo - cria tout à coup: “La course est finie!” et les voilà tous haletants - qui entourent le Dodo et lui demandent: “Qui a gagné?”</p> - - <p>Cette question donna bien à réfléchir au Dodo; il resta longtemps - assis, un doigt appuyé sur le <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> front (pose ordinaire de Shakespeare - dans ses portraits); tandis que les autres attendaient en silence. - Enfin le Dodo dit: “Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un - prix.”</p> - - <p>“Mais qui donnera les prix?” demandèrent-ils tous à la fois.</p> - - <p>“<i>Elle</i>, cela va sans dire,” répondit le Dodo, en montrant Alice du - doigt, et toute la troupe l’entoura aussitôt en criant confusément: - “Les prix! Les prix!”</p> - - <p>Alice ne savait que faire; pour sortir d’embarras elle mit la main dans - sa poche et en tira une boîte de dragées (heureusement l’eau salée n’y - avait pas pénétré); puis en donna une en prix à chacun; il y en eut - juste assez pour faire le tour.</p> - - <p>“Mais il faut aussi qu’elle ait un prix, elle,” dit la Souris.</p> - - <p>“Comme de raison,” reprit le Dodo gravement. “Avez-vous encore quelque - chose dans votre poche?” continua-t-il en se tournant vers Alice.</p> - - <p>“Un dé; pas autre chose,” dit Alice d’un ton chagrin.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-35.jpg" alt="" width="550" height="619" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-35.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Faites passer,” dit le Dodo. Tous se groupèrent de nouveau autour - d’Alice, tandis que le Dodo lui présentait solennellement le dé en - disant: “Nous vous prions d’accepter ce superbe dé.” Lorsqu’il eut fini - ce petit discours, tout le monde cria “Hourra!”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> - - <p>Alice trouvait tout cela bien ridicule, mais les autres avaient l’air - si grave, qu’elle n’osait pas rire; aucune réponse ne lui venant à - l’esprit, elle se contenta de faire la révérence, et prit le dé de son - air le plus sérieux.</p> - - <p>Il n’y avait plus maintenant qu’à manger les dragées; ce qui ne se - fit pas sans un peu de bruit et de désordre, car les gros oiseaux se - plaignirent de n’y trouver aucun goût, et il fallut taper dans le - dos des petits qui étranglaient. Enfin tout rentra dans le calme. On - s’assit en rond autour de la Souris, et on la pria de raconter encore - quelque chose.</p> - - <p>“Vous m’avez promis de me raconter votre histoire,” dit Alice, “et - de m’expliquer pourquoi vous détestez—les chats et les chiens,” - ajouta-t-elle tout bas, craignant encore de déplaire.</p> - - <p>La Souris, se tournant vers Alice, soupira et lui dit: “Mon histoire - sera longue et traînante.”</p> - - <p>“Tiens! tout comme votre queue,” dit Alice, frappée de la ressemblance, - et regardant avec étonnement la queue de la Souris tandis que - celle-ci <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> parlait. Les idées d’histoire et de queue longue et - traînante se brouillaient dans l’esprit d’Alice à peu près de cette - façon:—Canichon dit à</p> - - <div class="poem margin240"> - <span class="i0">la Souris, Qu’il</span><br /> - <span class="i5">rencontra</span><br /> - <span class="i8">dans le</span><br /> - <span class="i10">logis:</span> - - <div class="small1"> - <span class="i7">“Je crois</span><br /> - <span class="i5">le moment</span><br /> - <span class="i3">fort propice</span> - </div> - - <div class="small2"> - <span class="i2">De te faire</span><br /> - <span class="i4">aller en justice.</span><br /> - <span class="i8">Je ne</span><br /> - <span class="i9">doute pas</span><br /> - <span class="i10">du succès</span><br /> - <span class="i9">Que doit</span><br /> - <span class="i8">avoir</span><br /> - <span class="i3">notre procès.</span> - </div> - - <div class="small3"> - <span class="i1">Vite, allons,</span><br /> - <span class="i0">commençons</span><br /> - <span class="i2">l’affaire.</span> - </div> - - <div class="small4"> - <span class="i4">Ce matin</span><br /> - <span class="i5">je n’ai rien</span><br /> - <span class="i7">à faire.”</span><br /> - <span class="i9">La Souris</span><br /> - <span class="i11">dit à</span><br /> - <span class="i5">Canichon:</span> - </div> - - <div class="small4"> - <span class="i4">“Sans juge</span><br /> - <span class="i3">et sans</span><br /> - <span class="i2">jurés,</span><br /> - <span class="i3">mon bon!”</span><br /> - <span class="i4">Mais</span><br /> - <span class="i5">Canichon</span><br /> - <span class="i6">plein de</span> - </div> - - <div class="small5"> - <span class="i7">malice</span><br /> - <span class="i6">Dit:</span><br /> - <span class="i3">“C’est moi</span><br /> - <span class="i4">qui suis</span><br /> - <span class="i5">la justice,</span> - </div> - - <div class="small6"> - <span class="i8">Et, que</span><br /> - <span class="i7">tu aies</span><br /> - <span class="i6">raison</span><br /> - <span class="i5">ou tort,</span><br /> - <span class="i6">Je vais te</span><br /> - <span class="i8">condamner</span><br /> - <span class="i12">à mort.”</span> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p> - - <p>“Vous ne m’écoutez pas,” dit la Souris à Alice d’un air sévère. “A quoi - pensez-vous donc?”</p> - - <p>“Pardon,” dit Alice humblement. “Vous en étiez au cinquième détour.”</p> - - <p>“Détour!” dit la Souris d’un ton sec. “Croyez-vous donc que je manque - de véracité?”</p> - - <p>“Des vers à citer? oh! je puis vous en fournir quelques-uns!” dit - Alice, toujours prête à rendre service.</p> - - <p>“On n’a pas besoin de vous,” dit la Souris. “C’est m’insulter que de - dire de pareilles sottises.” Puis elle se leva pour s’en aller.</p> - - <p>“Je n’avais pas l’intention de vous offenser,” dit Alice d’une voix - conciliante. “Mais franchement vous êtes bien susceptible.”</p> - - <p>La Souris grommela quelque chose entre ses dents et s’éloigna.</p> - - <p>“Revenez, je vous en prie, finissez votre histoire,” lui cria Alice; et - tous les autres dirent en chœur: “Oui, nous vous en supplions.” Mais - la Souris secouant la tête ne s’en alla que plus vite.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> - - <p>“Quel dommage qu’elle ne soit pas restée!” dit en soupirant le Lory, - sitôt que la Souris eut disparu.</p> - - <p>Un vieux crabe, profitant de l’occasion, dit à son fils: “Mon enfant, - que cela vous serve de leçon, et vous apprenne à ne vous emporter - jamais!”</p> - - <p>“Taisez-vous donc, papa,” dit le jeune crabe d’un ton aigre. “Vous - feriez perdre patience à une huître.”</p> - - <p>“Ah! si Dinah était ici,” dit Alice tout haut sans s’adresser à - personne. “C’est elle qui l’aurait bientôt ramenée.”</p> - - <p>“Et qui est Dinah, s’il n’y a pas d’indiscrétion à le demander?” dit le - Lory.</p> - - <p>Alice répondit avec empressement, car elle était toujours prête à - parler de sa favorite: “Dinah, c’est notre chatte. Si vous saviez comme - elle attrape bien les souris! Et si vous la voyiez courir après les - oiseaux; aussitôt vus, aussitôt croqués.”</p> - - <p>Ces paroles produisirent un effet singulier sur l’assemblée. Quelques - oiseaux s’enfuirent aussitôt; <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> une vieille pie s’enveloppant avec - soin murmura: “Il faut vraiment que je rentre chez moi, l’air du soir - ne vaut rien pour ma gorge!” Et un canari cria à ses petits d’une voix - tremblante: “Venez, mes enfants; il est grand temps que vous vous - mettiez au lit!”</p> - - <p>Enfin, sous un prétexte ou sous un autre, chacun s’esquiva, et Alice se - trouva bientôt seule.</p> - - <p>“Je voudrais bien n’avoir pas parlé de Dinah,” se dit-elle tristement. - “Personne ne l’aime ici, et pourtant c’est la meilleure chatte du - monde! Oh! chère Dinah, te reverrai-je jamais?” Ici la pauvre Alice se - reprit à pleurer; elle se sentait seule, triste, et abattue.</p> - - <p>Au bout de quelque temps elle entendit au loin un petit bruit de pas; - elle s’empressa de regarder, espérant que la Souris avait changé d’idée - et revenait finir son histoire.</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 4--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p> - - <h2 id="ch_4"><span class="h2line1">CHAPITRE IV.</span><br /> - <span class="h2line2">L’HABITATION DU LAPIN BLANC.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">C</span><span class="firstletter2">’ÉTAIT</span> le Lapin Blanc qui revenait en trottinant, et qui cherchait de - tous côtés, d’un air inquiet, comme s’il avait perdu quelque chose; - Alice l’entendit qui marmottait: “La Duchesse! La Duchesse! Oh! mes - pauvres pattes; oh! ma robe et mes moustaches! Elle me fera guillotiner - aussi vrai que des furets sont des furets! Où pourrais-je bien les - avoir perdus?” Alice devina tout de suite qu’il cherchait l’éventail et - la paire de gants paille, et, comme elle avait bon cœur, elle se mit - à les chercher aussi; mais pas moyen de les trouver.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - - <p>Du reste, depuis son bain dans la mare aux larmes, tout était changé: - la salle, la table de verre, et la petite porte avaient complétement - disparu.</p> - - <p>Bientôt le Lapin aperçut Alice qui furetait; il lui cria d’un ton - d’impatience: “Eh bien! Marianne, que faites-vous ici? Courez vite - à la maison me chercher une paire de gants et un éventail! Allons, - dépêchons-nous.”</p> - - <p>Alice eut si grand’ peur qu’elle se mit aussitôt à courir dans la - direction qu’il indiquait, sans chercher à lui expliquer qu’il se - trompait.</p> - - <p>“Il m’a pris pour sa bonne,” se disait-elle en courant. “Comme il sera - étonné quand il saura qui je suis! Mais je ferai bien de lui porter ses - gants et son éventail; c’est-à-dire, si je les trouve.” Ce disant, elle - arriva en face d’une petite maison, et vit sur la porte une plaque en - cuivre avec ces mots, “JEAN LAPIN.” Elle monta l’escalier, entra sans - frapper, tout en tremblant de rencontrer la vraie Marianne, et <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> - d’être mise à la porte avant d’avoir trouvé les gants et l’éventail.</p> - - <p>“Que c’est drôle,” se dit Alice, “de faire des commissions pour un - lapin! Bientôt ce sera Dinah qui m’enverra en commission.” Elle se prit - alors à imaginer comment les choses se passeraient.—“‘Mademoiselle - Alice, venez ici tout de suite vous apprêter pour la promenade.’ ‘Dans - l’instant, ma bonne! Il faut d’abord que je veille sur ce trou jusqu’à - ce que Dinah revienne, pour empêcher que la souris ne sorte.’ Mais je - ne pense pas,” continua Alice, “qu’on garderait Dinah à la maison si - elle se mettait dans la tête de commander comme cela aux gens.”</p> - - <p>Tout en causant ainsi, Alice était entrée dans une petite chambre - bien rangée, et, comme elle s’y attendait, sur une petite table dans - l’embrasure de la fenêtre, elle vit un éventail et deux ou trois paires - de gants de chevreau tout petits. Elle en prit une paire, ainsi que - l’éventail, et allait quitter la chambre lorsqu’elle aperçut, près - du miroir, une petite bouteille. <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> Cette fois il n’y avait pas - l’inscription BUVEZ-MOI—ce qui n’empêcha pas Alice de la déboucher - et de la porter à ses lèvres. “Il m’arrive toujours quelque chose - d’intéressant,” se dit-elle, “lorsque je mange ou que je bois. Je - vais voir un peu l’effet de cette bouteille. J’espère bien qu’elle me - fera regrandir, car je suis vraiment fatiguée de n’être qu’une petite - nabote!”</p> - - <p>C’est ce qui arriva en effet, et bien plus tôt qu’elle ne s’y - attendait. Elle n’avait pas bu la moitié de la bouteille, que sa tête - touchait au plafond et qu’elle fut forcée de se baisser pour ne pas se - casser le cou. Elle remit bien vite la bouteille sur la table en se - disant: “En voilà assez; j’espère ne pas grandir davantage. Je ne puis - déjà plus passer par la porte. Oh! je voudrais bien n’avoir pas tant - bu!”</p> - - <p>Hélas! il était trop tard; elle grandissait, grandissait, et eut - bientôt à se mettre à genoux sur le plancher. Mais un instant après, - il n’y avait même plus assez de place pour rester dans cette position, - et elle essaya de se tenir étendue <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> par terre, un coude contre la - porte et l’autre bras passé autour de sa tête. Cependant, comme elle - grandissait toujours, elle fut obligée, comme dernière ressource, de - laisser pendre un de ses bras par la fenêtre et d’enfoncer un pied dans - la cheminée en disant: “A présent c’est tout ce que je peux faire, quoi - qu’il arrive. Que vais-je devenir?”</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-45.jpg" alt="" width="600" height="419" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-45.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait alors - produit tout son effet, et <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> elle cessa de grandir. Cependant sa - position était bien gênante, et comme il ne semblait pas y avoir la - moindre chance qu’elle pût jamais sortir de cette chambre, il n’y a pas - à s’étonner qu’elle se trouvât bien malheureuse.</p> - - <p>“C’était bien plus agréable chez nous,” pensa la pauvre enfant. “Là - du moins je ne passais pas mon temps à grandir et à rapetisser, et - je n’étais pas la domestique des lapins et des souris. Je voudrais - bien n’être jamais descendue dans ce terrier; et pourtant c’est assez - drôle cette manière de vivre! Je suis curieuse de savoir ce que c’est - qui m’est arrivé. Autrefois, quand je lisais des contes de fées, je - m’imaginais que rien de tout cela ne pouvait être, et maintenant me - voilà en pleine féerie. On devrait faire un livre sur mes aventures; il - y aurait de quoi! Quand je serai grande j’en ferai un, moi.—Mais je - suis déjà bien grande!” dit-elle tristement. “Dans tous les cas, il n’y - a plus de place ici pour grandir davantage.”</p> - - <p>“Mais alors,” pensa Alice, “ne serai-je donc <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> jamais plus vieille - que je ne le suis maintenant? D’un côté cela aura ses avantages, ne - jamais être une vieille femme. Mais alors avoir toujours des leçons à - apprendre! Oh, je n’aimerais pas cela du tout.”</p> - - <p>“Oh! Alice, petite folle,” se répondit-elle. “Comment pourriez-vous - apprendre des leçons ici? Il y a à peine de la place pour vous, et il - n’y en a pas du tout pour vos livres de leçons.”</p> - - <p>Et elle continua ainsi, faisant tantôt les demandes et tantôt les - réponses, et établissant sur ce sujet toute une conversation; mais au - bout de quelques instants elle entendit une voix au dehors, et s’arrêta - pour écouter.</p> - - <p>“Marianne! Marianne!” criait la voix; “allez chercher mes gants bien - vite!” Puis Alice entendit des piétinements dans l’escalier. Elle - savait que c’était le Lapin qui la cherchait; elle trembla si fort - qu’elle en ébranla la maison, oubliant que maintenant elle était mille - fois plus grande que le Lapin, et n’avait rien à craindre de lui.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - - <div class="floatl" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-48.jpg" alt="" width="350" height="508" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-48.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Le Lapin, arrivé à la porte, essaya de l’ouvrir; mais, comme elle - s’ouvrait en dedans et que le coude d’Alice était fortement appuyé - contre la porte, la tentative fut vaine. Alice entendit le Lapin qui - murmurait: “C’est bon, je vais faire le tour et j’entrerai par la - fenêtre.”</p> - - <p>“Je t’en défie!” pensa Alice, Elle attendit un peu; puis, quand elle - crut que le Lapin était sous la fenêtre, elle étendit le bras tout à - coup pour le saisir; elle ne prit que du vent. Mais elle entendit un - petit cri, puis le bruit d’une chute et de vitres cassées (ce qui lui - fit penser que le Lapin était tombé sur les châssis de quelque serre - à concombre), puis une voix colère, celle <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> du Lapin: “Patrice! - Patrice! où es-tu?” Une voix qu’elle ne connaissait pas répondit: “Me - v’là, not’ maître! J’ bêchons la terre pour trouver des pommes!”</p> - - <p>“Pour trouver des pommes!” dit le Lapin furieux. “Viens m’aider à me - tirer d’ici.” (Nouveau bruit de vitres cassées.)</p> - - <p>“Dis-moi un peu, Patrice, qu’est-ce qu’il y a là à la fenêtre?”</p> - - <p>“Ça, not’ maître, c’est un bras.”</p> - - <p>“Un bras, imbécile! Qui a jamais vu un bras de cette dimension? Ça - bouche toute la fenêtre.”</p> - - <p>“Bien sûr, not’ maître, mais c’est un bras tout de même.”</p> - - <p>“Dans tous les cas il n’a rien à faire ici. Enlève-moi ça bien vite.”</p> - - <p>Il se fit un long silence, et Alice n’entendait plus que des - chuchotements de temps à autre, comme: “Maître, j’osons point.”—“Fais - ce que je te dis, capon!” Alice étendit le bras de nouveau comme pour - agripper quelque chose; <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> cette fois il y eut deux petits cris et - encore un bruit de vitres cassées. “Que de châssis il doit y avoir là!” - pensa Alice. “Je me demande ce qu’ils vont faire à présent. Quant à me - retirer par la fenêtre, je le souhaite de tout mon cœur, car je n’ai - pas la moindre envie de rester ici plus longtemps!”</p> - - <p>Il se fit quelques instants de silence. A la fin, Alice entendit un - bruit de petites roues, puis le son d’un grand nombre de voix; elle - distingua ces mots: “Où est l’autre échelle?—Je n’avais point qu’à en - apporter une; c’est Jacques qui a l’autre.—Allons, Jacques, apporte - ici, mon garçon!—Dressez-les là au coin.—Non, attachez-les d’abord - l’une au bout de l’autre.—Elles ne vont pas encore moitié assez - haut.—Ça fera l’affaire; ne soyez pas si difficile.—Tiens, Jacques, - attrape ce bout de corde.—Le toit portera-t-il bien?—Attention à - cette tuile qui ne tient pas.—Bon! la voilà qui dégringole. Gare - les têtes!” (Il se fit un grand fracas.) “Qui a fait cela?—Je crois - bien que c’est Jacques.—Qui est-ce qui <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> va descendre par la - cheminée?—Pas moi, bien sûr! Allez-y, vous.—Non pas, vraiment.—C’est - à vous, Jacques, à descendre.—Hohé, Jacques, not’ maître dit qu’il - faut que tu descendes par la cheminée!”</p> - - <div class="floatl" style="width: 300px;"> - <img src="images/page-51.jpg" alt="" width="300" height="824" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-51.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Ah!” se dit Alice, “c’est donc Jacques qui va descendre. Il paraît - qu’on met tout sur le dos de Jacques. Je ne voudrais pas pour beaucoup - être Jacques. Ce foyer est étroit certainement, mais je crois bien que - je pourrai tout de même lui lancer un coup de pied.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p> - - <p>Elle retira son pied aussi bas que possible, et ne bougea plus jusqu’à - ce qu’elle entendît le bruit d’un petit animal (elle ne pouvait deviner - de quelle espèce) qui grattait et cherchait à descendre dans la - cheminée, juste au-dessus d’elle; alors se disant: “Voilà Jacques sans - doute,” elle lança un bon coup de pied, et attendit pour voir ce qui - allait arriver.</p> - - <p>La première chose qu’elle entendit fut un cri général de: “Tiens, voilà - Jacques en l’air!” Puis la voix du Lapin, qui criait: “Attrapez-le, - vous là-bas, près de la haie!” Puis un long silence; ensuite un mélange - confus de voix: “Soutenez-lui la tête.—De l’eau-de-vie maintenant.—Ne - le faites pas engouer.—Qu’est-ce donc, vieux camarade?—Que t’est-il - arrivé? Raconte-nous ça!”</p> - - <p>Enfin une petite voix faible et flûtée se fit entendre. (“C’est la voix - de Jacques,” pensa Alice.) “Je n’en sais vraiment rien. Merci, c’est - assez; je me sens mieux maintenant; mais je suis encore trop bouleversé - pour vous conter la chose. Tout ce que je sais, c’est que j’ai été - poussé <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> comme par un ressort, et que je suis parti en l’air comme - une fusée.”</p> - - <p>“Ça, c’est vrai, vieux camarade,” disaient les autres.</p> - - <p>“Il faut mettre le feu à la maison,” dit le Lapin.</p> - - <p>Alors Alice cria de toutes ses forces: “Si vous osez faire cela, - j’envoie Dinah à votre poursuite.”</p> - - <p>Il se fit tout à coup un silence de mort. “Que vont-ils faire à - présent?” pensa Alice. “S’ils avaient un peu d’esprit, ils enlèveraient - le toit.” Quelques minutes après, les allées et venues recommencèrent, - et Alice entendit le Lapin, qui disait: “Une brouettée d’abord, ça - suffira.”</p> - - <p>“Une brouettée de quoi?” pensa Alice. Il ne lui resta bientôt plus de - doute, car, un instant après, une grêle de petits cailloux vint battre - contre la fenêtre, et quelques-uns même l’atteignirent au visage. “Je - vais bientôt mettre fin à cela,” se dit-elle; puis elle cria: “Vous - <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> ferez bien de ne pas recommencer.” Ce qui produisit encore un - profond silence.</p> - - <p>Alice remarqua, avec quelque surprise, qu’en tombant sur le plancher - les cailloux se changeaient en petits gâteaux, et une brillante idée - lui traversa l’esprit. “Si je mange un de ces gâteaux,” pensa-t-elle, - “cela ne manquera pas de me faire ou grandir ou rapetisser; or, je ne - puis plus grandir, c’est impossible, donc je rapetisserai!”</p> - - <p>Elle avala un des gâteaux, et s’aperçut avec joie qu’elle diminuait - rapidement. Aussitôt qu’elle fut assez petite pour passer par la porte, - elle s’échappa de la maison, et trouva toute une foule d’oiseaux et - d’autres petits animaux qui attendaient dehors. Le pauvre petit lézard, - Jacques, était au milieu d’eux, soutenu par des cochons d’Inde, qui - le faisaient boire à une bouteille. Tous se précipitèrent sur Alice - aussitôt qu’elle parut; mais elle se mit à courir de toutes ses forces, - et se trouva bientôt en sûreté dans un bois touffu.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p> - - <p>“La première chose que j’aie à faire,” dit Alice en errant çà et là - dans les bois, “c’est de revenir à ma première grandeur; la seconde, de - chercher un chemin qui me conduise dans ce ravissant jardin. C’est là, - je crois, ce que j’ai de mieux à faire!”</p> - - <p>En effet c’était un plan de campagne excellent, très-simple et - très-habilement combiné. Toute la difficulté était de savoir comment - s’y prendre pour l’exécuter. Tandis qu’elle regardait en tapinois et - avec précaution à travers les arbres, un petit aboiement sec, juste - au-dessus de sa tête, lui fit tout à coup lever les yeux.</p> - - <p>Un jeune chien (qui lui parut énorme) la regardait avec de grands yeux - ronds, et étendait légèrement la patte pour tâcher de la toucher. - “Pauvre petit!” dit Alice d’une voix caressante et essayant de siffler. - Elle avait une peur terrible cependant, car elle pensait qu’il pouvait - bien avoir faim, et que dans ce cas il était probable qu’il la - mangerait, en dépit de toutes ses câlineries.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-56.jpg" alt="" width="600" height="721" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-56.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Sans trop savoir ce qu’elle faisait, elle ramassa une petite baguette - et la présenta au petit chien qui bondit des quatre pattes à la fois, - aboyant de joie, et se jeta sur le bâton <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> comme pour jouer avec. - Alice passa de l’autre côté d’un gros chardon pour n’être pas foulée - aux pieds. Sitôt qu’elle reparut, le petit chien se précipita de - nouveau sur le bâton, et, dans son empressement de le saisir, butta et - fit une cabriole. Mais Alice, trouvant que cela ressemblait beaucoup à - une partie qu’elle ferait avec un cheval de charrette, et craignant à - chaque instant d’être écrasée par le chien, se remit à tourner autour - du chardon. Alors le petit chien fit une série de charges contre le - bâton. Il avançait un peu chaque fois, puis reculait bien loin en - faisant des aboiements rauques; puis enfin il se coucha à une grande - distance de là, tout haletant, la langue pendante, et ses grands yeux à - moitié fermés.</p> - - <p>Alice jugea que le moment était venu de s’échapper. Elle prit sa course - aussitôt, et ne s’arrêta que lorsqu’elle se sentit fatiguée et hors - d’haleine, et qu’elle n’entendit plus que faiblement dans le lointain - les aboiements du petit chien.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> - - <p>“C’était pourtant un bien joli petit chien,” dit Alice, en s’appuyant - sur un bouton d’or pour se reposer, et en s’éventant avec une des - feuilles de la plante. “Je lui aurais volontiers enseigné tout plein - de jolis tours si——si j’avais été assez grande pour cela! Oh! mais - j’oubliais que j’avais encore à grandir! Voyons. Comment faire? Je - devrais sans doute boire ou manger quelque chose; mais quoi? Voilà la - grande question.”</p> - - <p>En effet, la grande question était bien de savoir quoi? Alice regarda - tout autour d’elle les fleurs et les brins d’herbes; mais elle ne vit - rien qui lui parût bon à boire ou à manger dans les circonstances - présentes.</p> - - <p>Près d’elle poussait un large champignon, à peu près haut comme elle. - Lorsqu’elle l’eut examiné par-dessous, d’un côté et de l’autre, - par-devant et par-derrière, l’idée lui vint qu’elle ferait bien de - regarder ce qu’il y avait dessus.</p> - - <p>Elle se dressa sur la pointe des pieds, et, glissant les yeux - par-dessus le bord du champignon, <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> ses regards rencontrèrent ceux - d’une grosse chenille bleue assise au sommet, les bras croisés, fumant - tranquillement une longue pipe turque sans faire la moindre attention à - elle ni à quoi que ce fût.</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 5--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p> - - <div id="ch_5" class="figcenter" style="width: 460px;"> - <img src="images/page-60.jpg" alt="" width="460" height="625" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-60.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <h2><span class="h2line1">CHAPITRE V.</span><br /> - <span class="h2line2">CONSEILS D’UNE CHENILLE.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">L</span><span class="firstletter2">A</span> Chenille et Alice se considérèrent un instant en silence. Enfin la - Chenille sortit le houka de sa bouche, et lui adressa la parole d’une - voix endormie et traînante.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p> - - <p>“Qui êtes-vous?” dit la Chenille. Ce n’était pas là une manière - encourageante d’entamer la conversation. Alice répondit, un peu - confuse: “Je——je le sais à peine moi-même quant à présent. Je sais - bien ce que j’étais en me levant ce matin, mais je crois avoir changé - plusieurs fois depuis.”</p> - - <p>“Qu’entendez-vous par là?” dit la Chenille d’un ton sévère. - “Expliquez-vous.”</p> - - <p>“Je crains bien de ne pouvoir pas m’expliquer,” dit Alice, “car, - voyez-vous, je ne suis plus moi-même.”</p> - - <p>“Je ne vois pas du tout,” répondit la Chenille.</p> - - <p>“J’ai bien peur de ne pouvoir pas dire les choses plus clairement,” - répliqua Alice fort poliment; “car d’abord je n’y comprends rien - moi-même. Grandir et rapetisser si souvent en un seul jour, cela - embrouille un peu les idées.”</p> - - <p>“Pas du tout,” dit la Chenille.</p> - - <p>“Peut-être ne vous en êtes-vous pas encore aperçue,” dit Alice. “Mais - quand vous deviendrez <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> chrysalide, car c’est ce qui vous arrivera, - sachez-le bien, et ensuite papillon, je crois bien que vous vous - sentirez un peu drôle, qu’en dites-vous?”</p> - - <p>“Pas du tout,” dit la Chenille.</p> - - <p>“Vos sensations sont peut-être différentes des miennes,” dit Alice. - “Tout ce que je sais, c’est que cela me semblerait bien drôle à moi.”</p> - - <p>“A vous!” dit la Chenille d’un ton de mépris. “Qui êtes-vous?”</p> - - <p>Cette question les ramena au commencement de la conversation.</p> - - <p>Alice, un peu irritée du parler bref de la Chenille, se redressa de - toute sa hauteur et répondit bien gravement: “Il me semble que vous - devriez d’abord me dire qui vous êtes vous-même.”</p> - - <p>“Pourquoi?” dit la Chenille.</p> - - <p>C’était encore là une question bien embarrassante; et comme Alice ne - trouvait pas de bonne raison à donner, et que la Chenille avait l’air - de <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> très-mauvaise humeur, Alice lui tourna le dos et s’éloigna.</p> - - <p>“Revenez,” lui cria la Chenille. “J’ai quelque chose d’important à vous - dire!”</p> - - <p>L’invitation était engageante assurément; Alice revint sur ses pas.</p> - - <p>“Ne vous emportez pas,” dit la Chenille.</p> - - <p>“Est-ce tout?” dit Alice, cherchant à retenir sa colère.</p> - - <p>“Non,” répondit la Chenille.</p> - - <p>Alice pensa qu’elle ferait tout aussi bien d’attendre, et qu’après - tout la Chenille lui dirait peut-être quelque chose de bon à savoir. - La Chenille continua de fumer pendant quelques minutes sans rien dire. - Puis, retirant enfin la pipe de sa bouche, elle se croisa les bras et - dit: “Ainsi vous vous figurez que vous êtes changée, hein?”</p> - - <p>“Je le crains bien,” dit Alice. “Je ne peux plus me souvenir des choses - comme autrefois, et je ne reste pas dix minutes de suite de la même - grandeur!”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p> - - <p>“De quoi est-ce que vous ne pouvez pas vous souvenir?” dit la Chenille.</p> - - <p>“J’ai essayé de réciter la fable de <i>Maître Corbeau</i>, mais ce n’était - plus la même chose,” répondit Alice d’un ton chagrin.</p> - - <p>“Récitez: ‘<i>Vous êtes vieux, Père Guillaume,</i>’” dit la Chenille.</p> - - <p>Alice croisa les mains et commença:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-65.jpg" alt="" width="600" height="444" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-65.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Vous êtes vieux, Père Guillaume.<br /> - Vous avez des cheveux tout gris...<br /> - La tête en bas! Père Guillaume;<br /> - A votre âge, c’est peu permis!</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Étant jeune, pour ma cervelle<br /> - Je craignais fort, mon cher enfant;<br /> - Je n’en ai plus une parcelle,<br /> - J’en suis bien certain maintenant.</i> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-66.jpg" alt="" width="600" height="449" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-66.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Vous êtes vieux, je vous l’ai dit,<br /> - Mais comment donc par cette porte,<br /> - Vous, dont la taille est comme un muid!<br /> - Cabriolez-vous de la sorte?</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Étant jeune, mon cher enfant,<br /> - J’avais chaque jointure bonne;<br /> - Je me frottais de cet onguent;<br /> - Si vous payez je vous en donne.</i> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-67.jpg" alt="" width="600" height="448" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-67.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Vous êtes vieux, et vous mangez<br /> - Les os comme de la bouillie;<br /> - Et jamais rien ne me laissez.<br /> - Comment faites-vous, je vous prie?</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Étant jeune, je disputais<br /> - Tous les jours avec votre mère;<br /> - C’est ainsi que je me suis fait<br /> - Un si puissant os maxillaire.</i> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-68.jpg" alt="" width="600" height="449" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-68.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Vous êtes vieux, par quelle adresse<br /> - Tenez-vous debout sur le nez<br /> - Une anguille qui se redresse<br /> - Droit comme un I quand vous sifflez?</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>—Cette question est trop sotte!<br /> - Cessez de babiller ainsi,<br /> - Ou je vais, du bout de ma botte,<br /> - Vous envoyer bien loin d’ici.”</i> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_69">69</span></p> - - <p>“Ce n’est pas cela,” dit la Chenille.</p> - - <p>“Pas tout à fait, je le crains bien,” dit Alice timidement. “Tous les - mots ne sont pas les mêmes.”</p> - - <p>“C’est tout de travers d’un bout à l’autre,” dit la Chenille d’un ton - décidé; et il se fit un silence de quelques minutes.</p> - - <p>La Chenille fut la première à reprendre la parole.</p> - - <p>“De quelle grandeur voulez-vous être?” demanda-t-elle.</p> - - <p>“Oh! je ne suis pas difficile, quant à la taille,” reprit vivement - Alice. “Mais vous comprenez bien qu’on n’aime pas à en changer si - souvent.”</p> - - <p>“Je ne comprends pas du tout,” dit la Chenille.</p> - - <p>Alice se tut; elle n’avait jamais de sa vie été si souvent contredite, - et elle sentait qu’elle allait perdre patience.</p> - - <p>“Êtes-vous satisfaite maintenant?” dit la Chenille.</p> - - <p>“J’aimerais bien à être un petit peu plus <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> grande, si cela vous - était égal,” dit Alice. “Trois pouces de haut, c’est si peu!”</p> - - <p>“C’est une très-belle taille,” dit la Chenille en colère, se dressant - de toute sa hauteur. (Elle avait tout juste trois pouces de haut.)</p> - - <p>“Mais je n’y suis pas habituée,” répliqua Alice d’un ton piteux, et - elle fit cette réflexion: “Je voudrais bien que ces gens-là ne fussent - pas si susceptibles.”</p> - - <p>“Vous finirez par vous y habituer,” dit la Chenille. Elle remit la pipe - à sa bouche, et fuma de plus belle.</p> - - <p>Cette fois Alice attendit patiemment qu’elle se décidât à parler. Au - bout de deux ou trois minutes la Chenille sortit le houka de sa bouche, - bâilla une ou deux fois et se secoua; puis elle descendit de dessus - le champignon, glissa dans le gazon, et dit tout simplement en s’en - allant: “Un côté vous fera grandir, et l’autre vous fera rapetisser.”</p> - - <p>“Un côté de quoi, l’autre côté de quoi?” pensa Alice.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p> - - <p>“Du champignon,” dit la Chenille, comme si Alice avait parlé tout haut; - et un moment après la Chenille avait disparu.</p> - - <p>Alice contempla le champignon d’un air pensif pendant un instant, - essayant de deviner quels en étaient les côtés; et comme le champignon - était tout rond, elle trouva la question fort embarrassante. Enfin elle - étendit ses bras tout autour, en les allongeant autant que possible, - et, de chaque main, enleva une petite partie du bord du champignon.</p> - - <p>“Maintenant, lequel des deux?” se dit-elle, et elle grignota un peu du - morceau de la main droite pour voir quel effet il produirait. Presque - aussitôt elle reçut un coup violent sous le menton; il venait de - frapper contre son pied.</p> - - <p>Ce brusque changement lui fit grand’ peur, mais elle comprit qu’il n’y - avait pas de temps à perdre, car elle diminuait rapidement. Elle se mit - donc bien vite à manger un peu de l’autre morceau. Son menton était si - rapproché de son pied qu’il y avait à peine assez de place pour <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> - qu’elle pût ouvrir la bouche. Elle y réussit enfin, et parvint à avaler - une partie du morceau de la main gauche.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 482px;"> - <img src="images/stars.jpg" alt="" width="482" height="102" /> - </div> - - <p>“Voilà enfin ma tête libre,” dit Alice d’un ton joyeux qui se changea - bientôt en cris d’épouvante, quand elle s’aperçut de l’absence de ses - épaules. Tout ce qu’elle pouvait voir en regardant en bas, c’était un - cou long à n’en plus finir qui semblait se dresser comme une tige, du - milieu d’un océan de verdure s’étendant bien loin au-dessous d’elle.</p> - - <p>“Qu’est-ce que c’est que toute cette verdure?” dit Alice. “Et où donc - sont mes épaules? Oh! mes pauvres mains! Comment se fait-il que je ne - puis vous voir?” Tout en parlant elle agitait les mains, mais il n’en - résulta qu’un petit mouvement au loin parmi les feuilles vertes.</p> - - <p>Comme elle ne trouvait pas le moyen de porter ses mains à sa tête, elle - tâcha de porter <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> sa tête à ses mains, et s’aperçut avec joie que - son cou se repliait avec aisance de tous côtés comme un serpent. Elle - venait de réussir à le plier en un gracieux zigzag, et allait plonger - parmi les feuilles, qui étaient tout simplement le haut des arbres sous - lesquels elle avait erré, quand un sifflement aigu la força de reculer - promptement; un gros pigeon venait de lui voler à la figure, et lui - donnait de grands coups d’ailes.</p> - - <p>“Serpent!” criait le Pigeon.</p> - - <p>“Je ne suis pas un serpent,” dit Alice, avec indignation. “Laissez-moi - tranquille.”</p> - - <p>“Serpent! Je le répète,” dit le Pigeon, mais d’un ton plus doux; puis - il continua avec une espèce de sanglot: “J’ai essayé de toutes les - façons, rien ne semble les satisfaire.”</p> - - <p>“Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire,” répondit - Alice.</p> - - <p>“J’ai essayé des racines d’arbres; j’ai essayé des talus; j’ai essayé - des haies,” continua le Pigeon sans faire attention à elle. “Mais ces - serpents! il n’y a pas moyen de les satisfaire.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p> - - <p>Alice était de plus en plus intriguée, mais elle pensa que ce n’était - pas la peine de rien dire avant que le Pigeon eût fini de parler.</p> - - <p>“Je n’ai donc pas assez de mal à couver mes œufs,” dit le Pigeon. - “Il faut encore que je guette les serpents nuit et jour. Je n’ai pas - fermé l’œil depuis trois semaines!”</p> - - <p>“Je suis fâchée que vous ayez été tourmenté,” dit Alice, qui commençait - à comprendre.</p> - - <p>“Au moment où je venais de choisir l’arbre le plus haut de la forêt,” - continua le Pigeon en élevant la voix jusqu’à crier,—“au moment où - je me figurais que j’allais en être enfin débarrassé, les voilà qui - tombent du ciel ‘en replis tortueux.’ Oh! le vilain serpent!”</p> - - <p>“Mais je ne suis pas un serpent,” dit Alice. “Je suis une—— Je - suis——”</p> - - <p>“Eh bien! qu’êtes-vous!” dit le Pigeon. “Je vois que vous cherchez à - inventer quelque chose.”</p> - - <p>“Je—— je suis une petite fille,” répondit Alice avec quelque - hésitation, car elle se rappelait <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> combien de changements elle - avait éprouvés ce jour-là.</p> - - <p>“Voilà une histoire bien vraisemblable!” dit le Pigeon d’un air de - profond mépris. “J’ai vu bien des petites filles dans mon temps, mais - je n’en ai jamais vu avec un cou comme cela. Non, non; vous êtes un - serpent; il est inutile de le nier. Vous allez sans doute me dire que - vous n’avez jamais mangé d’œufs.”</p> - - <p>“Si fait, j’ai mangé des œufs,” dit Alice, qui ne savait pas mentir; - “mais vous savez que les petites filles mangent des œufs aussi bien - que les serpents.”</p> - - <p>“Je n’en crois rien,” dit le Pigeon, “mais s’il en est ainsi, elles - sont une espèce de serpent; c’est tout ce que j’ai à vous dire.”</p> - - <p>Cette idée était si nouvelle pour Alice qu’elle resta muette pendant - une ou deux minutes, ce qui donna au Pigeon le temps d’ajouter: “Vous - cherchez des œufs, ça j’en suis bien sûr, et alors que m’importe que - vous soyez une petite fille ou un serpent?”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span></p> - - <p>“Cela m’importe beaucoup à moi,” dit Alice vivement; “mais je ne - cherche pas d’œufs justement, et quand même j’en chercherais je ne - voudrais pas des vôtres; je ne les aime pas crus.”</p> - - <p>“Eh bien! allez-vous-en alors,” dit le Pigeon d’un ton boudeur en - se remettant dans son nid. Alice se glissa parmi les arbres du - mieux qu’elle put en se baissant, car son cou s’entortillait dans - les branches, et à chaque instant il lui fallait s’arrêter et le - désentortiller. Au bout de quelque temps, elle se rappela qu’elle - tenait encore dans ses mains les morceaux de champignon, et elle se mit - à l’œuvre avec grand soin, grignotant tantôt l’un, tantôt l’autre, - et tantôt grandissant, tantôt rapetissant, jusqu’à ce qu’enfin elle - parvint à se ramener à sa grandeur naturelle.</p> - - <p>Il y avait si longtemps qu’elle n’avait été d’une taille raisonnable - que cela lui parut d’abord tout drôle, mais elle finit par s’y - accoutumer, et commença à se parler à elle-même, comme d’habitude. - “Allons, voilà maintenant la moitié de mon projet exécuté. Comme tous - ces changements <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> sont embarrassants! Je ne suis jamais sûre de - ce que je vais devenir d’une minute à l’autre. Toutefois, je suis - redevenue de la bonne grandeur; il me reste maintenant à pénétrer dans - ce magnifique jardin. Comment faire?” En disant ces mots elle arriva - tout à coup à une clairière, où se trouvait une maison d’environ quatre - pieds de haut. “Quels que soient les gens qui demeurent là,” pensa - Alice, “il ne serait pas raisonnable de se présenter à eux grande comme - je suis. Ils deviendraient fous de frayeur.” Elle se mit de nouveau - à grignoter le morceau qu’elle tenait dans sa main droite, et ne - s’aventura pas près de la maison avant d’avoir réduit sa taille à neuf - pouces.</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 6--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_78">78</span></p> - - <h2 id="ch_6"><span class="h2line1">CHAPITRE VI.</span><br /> - <span class="h2line2">PORC ET POIVRE.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">A</span><span class="firstletter2">LICE</span> resta une ou deux minutes à regarder à la porte; elle se - demandait ce qu’il fallait faire, quand tout à coup un laquais en - livrée sortit du bois en courant. (Elle le prit pour un laquais à cause - de sa livrée; sans cela, à n’en juger que par la figure, elle l’aurait - pris pour un poisson.) Il frappa fortement avec son doigt à la porte. - Elle fut ouverte par un autre laquais en livrée qui avait la face toute - ronde et de gros yeux comme une grenouille. Alice remarqua que les deux - laquais avaient les cheveux poudrés et tout frisés. Elle se sentit - piquée de curiosité, et, voulant savoir ce que tout cela signifiait, - elle se glissa un peu en dehors du bois afin d’écouter.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-79.jpg" alt="" width="550" height="659" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-79.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Le Laquais-Poisson prit de dessous son bras une lettre énorme, presque - aussi grande que lui, et la présenta au Laquais-Grenouille en disant - d’un ton solennel: “Pour Madame la Duchesse, une invitation de la Reine - à une partie de croquet.” <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> Le Laquais-Grenouille répéta sur le même - ton solennel, en changeant un peu l’ordre des mots: “De la part de la - Reine une invitation pour Madame la Duchesse à une partie de croquet;” - puis tous deux se firent un profond salut et les boucles de leurs - chevelures s’entremêlèrent.</p> - - <p>Cela fit tellement rire Alice qu’elle eut à rentrer bien vite dans - le bois de peur d’être entendue; et quand elle avança la tête pour - regarder de nouveau, le Laquais-Poisson était parti, et l’autre était - assis par terre près de la route, regardant niaisement en l’air.</p> - - <p>Alice s’approcha timidement de la porte et frappa.</p> - - <p>“Cela ne sert à rien du tout de frapper,” dit le Laquais, “et cela - pour deux raisons: premièrement, parce que je suis du même côté de - la porte que vous; deuxièmement, parce qu’on fait là-dedans un tel - bruit que personne ne peut vous entendre.” En effet, il se faisait - dans l’intérieur un bruit extraordinaire, des <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> hurlements et des - éternuements continuels, et de temps à autre un grand fracas comme si - on brisait de la vaisselle.</p> - - <p>“Eh bien! comment puis-je entrer, s’il vous plaît?” demanda Alice.</p> - - <p>“Il y aurait quelque bon sens à frapper à cette porte,” continua le - Laquais sans l’écouter, “si nous avions la porte entre nous deux. Par - exemple, si vous étiez à <i>l’intérieur</i> vous pourriez frapper et je - pourrais vous laisser sortir.” Il regardait en l’air tout le temps - qu’il parlait, et Alice trouvait cela très-impoli. “Mais peut-être ne - peut-il pas s’en empêcher,” dit-elle; “il a les yeux presque sur le - sommet de la tête. Dans tous les cas il pourrait bien répondre à mes - questions,—Comment faire pour entrer?” répéta-t-elle tout haut.</p> - - <p>“Je vais rester assis ici,” dit le Laquais, “jusqu’à demain——”</p> - - <p>Au même instant la porte de la maison s’ouvrit, et une grande assiette - vola tout droit dans la direction de la tête du Laquais; elle <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> lui - effleura le nez, et alla se briser contre un arbre derrière lui.</p> - - <p>“—— ou le jour suivant peut-être,” continua le Laquais sur le même - ton, tout comme si rien n’était arrivé.</p> - - <p>“Comment faire pour entrer?” redemanda Alice en élevant la voix.</p> - - <p>“Mais devriez-vous entrer?” dit le Laquais. “C’est ce qu’il faut se - demander, n’est-ce pas?”</p> - - <p>Bien certainement, mais Alice trouva mauvais qu’on le lui dît. “C’est - vraiment terrible,” murmura-t-elle, “de voir la manière dont ces - gens-là discutent, il y a de quoi rendre fou.”</p> - - <p>Le Laquais trouva l’occasion bonne pour répéter son observation avec - des variantes. “Je resterai assis ici,” dit-il, “l’un dans l’autre, - pendant des jours et des jours!”</p> - - <p>“Mais que faut-il que je fasse?” dit Alice.</p> - - <p>“Tout ce que vous voudrez,” dit le Laquais; et il se mit à siffler.</p> - - <p>“Oh! ce n’est pas la peine de lui parler,” <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> dit Alice, désespérée; - “c’est un parfait idiot.” Puis elle ouvrit la porte et entra.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-83.jpg" alt="" width="600" height="494" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-83.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>La porte donnait sur une grande cuisine qui était pleine de fumée - d’un bout à l’autre. La Duchesse était assise sur un tabouret à trois - pieds, au milieu de la cuisine, et dorlotait un bébé; la cuisinière, - penchée sur le feu, brassait quelque chose dans un grand chaudron qui - paraissait rempli de soupe.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> - - <p>“Bien sûr, il y a trop de poivre dans la soupe,” se dit Alice, tout - empêchée par les éternuements.</p> - - <p>Il y en avait certainement trop dans l’air. La Duchesse elle-même - éternuait de temps en temps, et quant au bébé il éternuait et hurlait - alternativement sans aucune interruption. Les deux seules créatures - qui n’éternuassent pas, étaient la cuisinière et un gros chat assis - sur l’âtre et dont la bouche grimaçante était fendue d’une oreille à - l’autre.</p> - - <p>“Pourriez-vous m’apprendre,” dit Alice un peu timidement, car elle - ne savait pas s’il était bien convenable qu’elle parlât la première, - “pourquoi votre chat grimace ainsi?”</p> - - <p>“C’est un Grimaçon,” dit la Duchesse; “voilà pourquoi.—Porc!”</p> - - <p>Elle prononça ce dernier mot si fort et si subitement qu’Alice en - frémit. Mais elle comprit bientôt que cela s’adressait au bébé et non - pas à elle; elle reprit donc courage et continua:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p> - - <p>“J’ignorais qu’il y eût des chats de cette espèce. Au fait j’ignorais - qu’un chat pût grimacer.”</p> - - <p>“Ils le peuvent tous,” dit la Duchesse; “et la plupart le font.”</p> - - <p>“Je n’en connais pas un qui grimace,” dit Alice poliment, bien contente - d’être entrée en conversation.</p> - - <p>“Le fait est que vous ne savez pas grand’chose,” dit la Duchesse.</p> - - <p>Le ton sur lequel fut faite cette observation ne plut pas du tout à - Alice, et elle pensa qu’il serait bon de changer la conversation. - Tandis qu’elle cherchait un autre sujet, la cuisinière retira de - dessus le feu le chaudron plein de soupe, et se mit aussitôt à jeter - tout ce qui lui tomba sous la main à la Duchesse et au bébé—la pelle - et les pincettes d’abord, à leur suite vint une pluie de casseroles, - d’assiettes et de plats. La Duchesse n’y faisait pas la moindre - attention, même quand elle en était atteinte, et l’enfant hurlait déjà - si fort auparavant qu’il était impossible de savoir si les coups lui - faisaient mal ou non.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - - <p>“Oh! je vous en prie, prenez garde à ce que vous faites,” criait Alice, - sautant çà et là et en proie à la terreur. “Oh! son cher petit nez!” - Une casserole d’une grandeur peu ordinaire venait de voler tout près du - bébé, et avait failli lui emporter le nez.</p> - - <p>“Si chacun s’occupait de ses affaires,” dit la Duchesse avec un - grognement rauque, “le monde n’en irait que mieux.”</p> - - <p>“Ce qui ne serait guère avantageux,” dit Alice, enchantée qu’il se - présentât une occasion de montrer un peu de son savoir. “Songez à ce - que deviendraient le jour et la nuit; vous voyez bien, la terre met - vingt-quatre heures à faire sa révolution.”</p> - - <p>“Ah! vous parlez de faire des révolutions!” dit la Duchesse. “Qu’on lui - coupe la tête!”</p> - - <p>Alice jeta un regard inquiet sur la cuisinière pour voir si elle allait - obéir; mais la cuisinière était tout occupée à brasser la soupe et - paraissait ne pas écouter. Alice continua donc: “Vingt-quatre <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> - heures, je crois, ou bien douze? Je pense——”</p> - - <p>“Oh! laissez-moi la paix,” dit la Duchesse, “je n’ai jamais pu souffrir - les chiffres.” Et là-dessus elle recommença à dorloter son enfant, lui - chantant une espèce de chanson pour l’endormir et lui donnant une forte - secousse au bout de chaque vers.</p> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Grondez-moi ce vilain garçon!<br /> - Battez-le quand il éternue;<br /> - A vous taquiner, sans façon<br /> - Le méchant enfant s’évertue.”</i> - </div> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">Refrain</span></p> - - <p>(que reprirent en chœur la cuisinière et le bébé).</p> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Brou, Brou, Brou!” (bis.)</i> - </div> - </div> - - <p>En chantant le second couplet de la chanson la Duchesse faisait sauter - le bébé et le secouait violemment, si bien que le pauvre petit être - hurlait au point qu’Alice put à peine entendre ces mots:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Oui, oui, je m’en vais le gronder,<br /> - Et le battre, s’il éternue;<br /> - Car bientôt à savoir poivrer,<br /> - Je veux que l’enfant s’habitue.”</i> - </div> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">Refrain.</span></p> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Brou, Brou, Brou!” (bis.)</i> - </div> - </div> - - <p>“Tenez, vous pouvez le dorloter si vous voulez!” dit la Duchesse à - Alice: et à ces mots elle lui jeta le bébé. “Il faut que j’aille - m’apprêter pour aller jouer au croquet avec la Reine.” Et elle se - précipita hors de la chambre. La cuisinière lui lança une poêle comme - elle s’en allait, mais elle la manqua tout juste.</p> - - <p>Alice eut de la peine à attraper le bébé. C’était un petit être d’une - forme étrange qui tenait ses bras et ses jambes étendus dans toutes - les directions; “Tout comme une étoile de mer,” pensait Alice. La - pauvre petite créature ronflait comme une machine à vapeur lorsqu’elle - l’attrapa, et ne cessait de se plier en deux, puis de s’étendre tout - droit, de sorte qu’avec tout <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> cela, pendant les premiers instants, - c’est tout ce qu’elle pouvait faire que de le tenir.</p> - - <p>Sitôt qu’elle eut trouvé le bon moyen de le bercer, (qui était d’en - faire une espèce de nœud, et puis de le tenir fermement par - l’oreille droite et le pied gauche afin de l’empêcher de se dénouer,) - elle le porta dehors en plein air. “Si je n’emporte pas cet enfant - avec moi,” pensa Alice, “ils le tueront bien sûr un de ces jours. Ne - serait-ce pas un meurtre de l’abandonner?” Elle dit ces derniers mots - à haute voix, et la petite créature répondit en grognant (elle avait - cessé d’éternuer alors). “Ne grogne pas ainsi,” dit Alice; “ce n’est - pas là du tout une bonne manière de s’exprimer.”</p> - - <div class="floatl" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-90.jpg" alt="" width="350" height="517" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-90.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Le bébé grogna de nouveau. Alice le regarda au visage avec inquiétude - pour voir ce qu’il avait. Sans contredit son nez était très-retroussé, - et ressemblait bien plutôt à un groin qu’à un vrai nez. Ses yeux - aussi devenaient très-petits pour un bébé. Enfin Alice ne trouva pas - du tout de son goût l’aspect de ce petit être. “Mais <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> peut-être - sanglotait-il tout simplement,” pensa-t-elle, et elle regarda de - nouveau les yeux du bébé pour voir s’il n’y avait pas de larmes. “Si tu - vas te changer en porc,” dit Alice très-sérieusement, “je ne veux plus - rien avoir à faire avec toi. Fais-y bien attention!”</p> - - <p>La pauvre petite créature sanglota de nouveau, ou grogna (il était - impossible de savoir lequel des deux), et ils continuèrent leur chemin - un instant en silence.</p> - - <p>Alice commençait à dire en elle-même, “Mais, que faire de cette - créature quand je l’aurai portée à la maison?” lorsqu’il grogna de - nouveau si fort qu’elle regarda sa figure avec quelque inquiétude. - Cette fois il n’y avait pas à s’y <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> tromper, c’était un porc, ni - plus ni moins, et elle comprit qu’il serait ridicule de le porter plus - loin.</p> - - <p>Elle déposa donc par terre le petit animal, et se sentit toute soulagée - de le voir trotter tranquillement vers le bois. “S’il avait grandi,” - se dit-elle, “il serait devenu un bien vilain enfant; tandis qu’il - fait un assez joli petit porc, il me semble.” Alors elle se mit à - penser à d’autres enfants qu’elle connaissait et qui feraient d’assez - jolis porcs, si seulement on savait la manière de s’y prendre pour les - métamorphoser. Elle était en train de faire ces réflexions, lorsqu’elle - tressaillit en voyant tout à coup le Chat assis à quelques pas de là - sur la branche d’un arbre.</p> - - <p>Le Chat grimaça en apercevant Alice. Elle trouva qu’il avait l’air bon - enfant, et cependant il avait de très-longues griffes et une grande - rangée de dents; aussi comprit-elle qu’il fallait le traiter avec - respect.</p> - - <p>“Grimaçon!” commença-t-elle un peu timidement, ne sachant pas du tout - si cette familiarité <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> lui serait agréable; toutefois il ne fit - qu’allonger sa grimace.</p> - - <p>“Allons, il est content jusqu’à présent,” pensa Alice, et elle - continua: “Dites-moi, je vous prie, de quel côté faut-il me diriger?”</p> - - <p>“Cela dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller,” dit le Chat.</p> - - <p>“Cela m’est assez indifférent,” dit Alice.</p> - - <p>“Alors peu importe de quel côté vous irez,” dit le Chat.</p> - - <p>“Pourvu que j’arrive <i>quelque part</i>,” ajouta Alice en explication.</p> - - <p>“Cela ne peut manquer, pourvu que vous marchiez assez longtemps.”</p> - - <p>Alice comprit que cela était incontestable; elle essaya donc d’une - autre question: “Quels sont les gens qui demeurent par ici?”</p> - - <p>“De ce côté-ci,” dit le Chat, décrivant un cercle avec sa patte droite, - “demeure un chapelier; de ce côté-là,” faisant de même avec sa patte - gauche, “demeure un lièvre. Allez voir celui que vous voudrez, tous - deux sont fous.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - - <div class="figcenter2b" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-93.jpg" alt="" width="600" height="871" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-93.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="background1"> - <p>“Mais je ne veux pas fréquenter des fous,” fit observer Alice.</p> - - <p>“Vous ne pouvez pas vous en défendre, tout le monde est fou ici. Je - suis fou, vous êtes folle.”</p> - - <p>“Comment savez-vous que je suis folle?” dit Alice.</p> - - <p>“Vous devez l’être,” dit le Chat, “sans cela vous ne seriez pas venue - ici.”</p> - - <p><span class="pagenum2" id="Page_94">94</span></p> - - <p>Alice pensa que cela ne prouvait rien. Toutefois elle continua: “Et - comment savez-vous que vous êtes fou?”</p> - - <p>“D’abord,” dit le Chat, “un chien n’est pas fou: vous convenez de cela.”</p> -</div> - <p>“Je le suppose,” dit Alice.</p> - - <p>“Eh bien!” continua le Chat, “un chien grogne quand il se fâche, et - remue la queue lorsqu’il est content. Or, moi, je grogne quand je suis - content, et je remue la queue quand je me fâche. Donc je suis fou.”</p> - - <p>“J’appelle cela faire le rouet, et non pas grogner,” dit Alice.</p> - - <p>“Appelez cela comme vous voudrez,” dit le Chat. “Jouez-vous au croquet - avec la Reine aujourd’hui?”</p> - - <p>“Cela me ferait grand plaisir,” dit Alice, “mais je n’ai pas été - invitée.”</p> - - <p>“Vous m’y verrez,” dit le Chat; et il disparut.</p> - - <p>Alice ne fut pas très-étonnée, tant elle commençait à s’habituer aux - événements extraordinaires. Tandis qu’elle regardait encore l’endroit - <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> que le Chat venait de quitter, il reparut tout à coup.</p> - - <p>“A propos, qu’est devenu le bébé? J’allais oublier de le demander.”</p> - - <p>“Il a été changé en porc,” dit tranquillement Alice, comme si le Chat - était revenu d’une manière naturelle.</p> - - <p>“Je m’en doutais,” dit le Chat; et il disparut de nouveau.</p> - - <p>Alice attendit quelques instants, espérant presque le revoir, mais il - ne reparut pas; et une ou deux minutes après, elle continua son chemin - dans la direction où on lui avait dit que demeurait le Lièvre. “J’ai - déjà vu des chapeliers,” se dit-elle; “le Lièvre sera de beaucoup le - plus intéressant.” A ces mots elle leva les yeux, et voilà que le Chat - était encore là assis sur une branche d’arbre.</p> - - <p>“M’avez-vous dit porc, ou porte?” demanda le Chat.</p> - - <p>“J’ai dit porc,” répéta Alice. “Ne vous amusez donc pas à paraître et à - disparaître si <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> subitement, vous faites tourner la tête aux gens.”</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-96.jpg" alt="" width="600" height="401" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-96.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“C’est bon,” dit le Chat, et cette fois il s’évanouit tout doucement - à commencer par le bout de la queue, et finissant par sa grimace qui - demeura quelque temps après que le reste fut disparu.</p> - - <p>“Certes,” pensa Alice, “j’ai souvent vu un chat sans grimace, mais une - grimace sans chat, je n’ai jamais de ma vie rien vu de si drôle.”</p> - - <p>Elle ne fit pas beaucoup de chemin avant <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> d’arriver devant la - maison du Lièvre. Elle pensa que ce devait bien être là la maison, car - les cheminées étaient en forme d’oreilles et le toit était couvert - de fourrure. La maison était si grande qu’elle n’osa s’approcher - avant d’avoir grignoté encore un peu du morceau de champignon qu’elle - avait dans la main gauche, et d’avoir atteint la taille de deux pieds - environ; et même alors elle avança timidement en se disant: “Si après - tout il était fou furieux! Je voudrais presque avoir été faire visite - au Chapelier plutôt que d’être venue ici.”</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 7--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_98">98</span></p> - - <h2 id="ch_7"><span class="h2line1">CHAPITRE VII.</span><br /> - <span class="h2line2">UN THÉ DE FOUS.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">I</span><span class="firstletter2">L</span> y avait une table servie sous un arbre devant la maison, et le - Lièvre y prenait le thé avec le Chapelier. Un Loir profondément - endormi était assis entre les deux autres qui s’en servaient comme - d’un coussin, le coude appuyé sur lui et causant par-dessus sa tête. - “Bien gênant pour le Loir,” pensa Alice. “Mais comme il est endormi je - suppose que cela lui est égal.”</p> - - <p>Bien que la table fût très-grande, ils étaient tous trois serrés l’un - contre l’autre à un des coins. “Il n’y a pas de place! Il n’y a pas de - place!” crièrent-ils en voyant Alice. “Il y a abondance <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> de place,” - dit Alice indignée, et elle s’assit dans un large fauteuil à l’un des - bouts de la table.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-99.jpg" alt="" width="600" height="454" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-99.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Prenez donc du vin,” dit le Lièvre d’un ton engageant.</p> - - <p>Alice regarda tout autour de la table, mais il n’y avait que du thé. - “Je ne vois pas de vin,” fit-elle observer.</p> - - <p>“Il n’y en a pas,” dit le Lièvre.</p> - - <p>“En ce cas il n’était pas très-poli de votre part de m’en offrir,” dit - Alice d’un ton fâché.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p> - - <p>“Il n’était pas non plus très-poli de votre part de vous mettre à table - avant d’y être invitée,” dit le Lièvre.</p> - - <p>“J’ignorais que ce fût votre table,” dit Alice. “Il y a des couverts - pour bien plus de trois convives.”</p> - - <p>“Vos cheveux ont besoin d’être coupés,” dit le Chapelier. Il avait - considéré Alice pendant quelque temps avec beaucoup de curiosité, et ce - fut la première parole qu’il lui adressa.</p> - - <p>“Vous devriez apprendre à ne pas faire de remarques sur les gens; c’est - très-grossier,” dit Alice d’un ton sévère.</p> - - <p>A ces mots le Chapelier ouvrit de grands yeux; mais il se contenta de - dire: “Pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre?”</p> - - <p>“Bon! nous allons nous amuser,” pensa Alice. “Je suis bien aise qu’ils - se mettent à demander des énigmes. Je crois pouvoir deviner cela,” - ajouta-t-elle tout haut.</p> - - <p>“Voulez-vous dire que vous croyez pouvoir trouver la réponse?” dit le - Lièvre.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - - <p>“Précisément,” répondit Alice.</p> - - <p>“Alors vous devriez dire ce que vous voulez dire,” continua le Lièvre.</p> - - <p>“C’est ce que je fais,” répliqua vivement Alice.</p> - - <p>“Du moins——je veux dire ce que je dis; c’est la même chose, n’est-ce - pas?”</p> - - <p>“Ce n’est pas du tout la même chose,” dit le Chapelier. “Vous pourriez - alors dire tout aussi bien que: ‘Je vois ce que je mange,’ est la même - chose que: ‘Je mange ce que je vois.’”</p> - - <p>“Vous pourriez alors dire tout aussi bien,” ajouta le Lièvre, “que: - ‘J’aime ce qu’on me donne,’ est la même chose que: ‘On me donne ce que - j’aime.’”</p> - - <p>“Vous pourriez dire tout aussi bien,” ajouta le Loir, qui paraissait - parler tout endormi, “que: ‘Je respire quand je dors,’ est la même - chose que: ‘Je dors quand je respire.’”</p> - - <p>“C’est en effet tout un pour vous,” dit le Chapelier. Sur ce, la - conversation tomba et il se fit un silence de quelques minutes. Pendant - ce temps, Alice repassa dans son esprit tout ce qu’elle <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> savait au - sujet des pies et des pupitres; ce qui n’était pas grand’chose.</p> - - <p>Le Chapelier rompit le silence le premier. “Quel quantième du mois - sommes-nous?” dit-il en se tournant vers Alice. Il avait tiré sa montre - de sa poche et la regardait d’un air inquiet, la secouant de temps à - autre et l’approchant de son oreille.</p> - - <p>Alice réfléchit un instant et répondit: “Le quatre.”</p> - - <p>“Elle est de deux jours en retard,” dit le Chapelier avec un soupir. - “Je vous disais bien que le beurre ne vaudrait rien au mouvement!” - ajouta-t-il en regardant le Lièvre avec colère.</p> - - <p>“C’était tout ce qu’il y avait de plus fin en beurre,” dit le Lièvre - humblement.</p> - - <p>“Oui, mais il faut qu’il y soit entré des miettes de pain,” grommela le - Chapelier. “Vous n’auriez pas dû vous servir du couteau au pain pour - mettre le beurre.”</p> - - <p>Le Lièvre prit la montre et la contempla tristement, puis la trempa - dans sa tasse, la contempla <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> de nouveau, et pourtant ne trouva rien - de mieux à faire que de répéter sa première observation: “C’était tout - ce qu’il y avait de plus fin en beurre.”</p> - - <p>Alice avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité: “Quelle - singulière montre!” dit-elle. “Elle marque le quantième du mois, et ne - marque pas l’heure qu’il est!”</p> - - <p>“Et pourquoi marquerait-elle l’heure?” murmura le Chapelier. “Votre - montre marque-t-elle dans quelle année vous êtes?”</p> - - <p>“Non, assurément!” répliqua Alice sans hésiter. “Mais c’est parce - qu’elle reste à la même année pendant si longtemps.”</p> - - <p>“Tout comme la mienne,” dit le Chapelier.</p> - - <p>Alice se trouva fort embarrassée. L’observation du Chapelier - lui paraissait n’avoir aucun sens; et cependant la phrase était - parfaitement correcte. “Je ne vous comprends pas bien,” dit-elle, aussi - poliment que possible.</p> - - <p>“Le Loir est rendormi,” dit le Chapelier; et il lui versa un peu de thé - chaud sur le nez.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p> - - <p>Le Loir secoua la tête avec impatience, et dit, sans ouvrir les yeux: - “Sans doute, sans doute, c’est justement ce que j’allais dire.”</p> - - <p>“Avez-vous deviné l’énigme?” dit le Chapelier, se tournant de nouveau - vers Alice.</p> - - <p>“Non, j’y renonce,” répondit Alice; “quelle est la réponse?”</p> - - <p>“Je n’en ai pas la moindre idée,” dit le Chapelier.</p> - - <p>“Ni moi non plus,” dit le Lièvre.</p> - - <p>Alice soupira d’ennui. “Il me semble que vous pourriez mieux employer - le temps,” dit-elle, “et ne pas le gaspiller à proposer des énigmes qui - n’ont point de réponses.”</p> - - <p>“Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi,” dit le Chapelier, - “vous ne parleriez pas de le gaspiller. On ne gaspille pas quelqu’un.”</p> - - <p>“Je ne vous comprends pas,” dit Alice.</p> - - <p>“Je le crois bien,” répondit le Chapelier, en secouant la tête avec - mépris; “je parie que vous n’avez jamais parlé au Temps.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p> - - <p>“Cela se peut bien,” répliqua prudemment Alice, “mais je l’ai souvent - mal employé.”</p> - - <p>“Ah! voilà donc pourquoi! Il n’aime pas cela,” dit le Chapelier. “Mais - si seulement vous saviez le ménager, il ferait de la pendule tout ce - que vous voudriez. Par exemple, supposons qu’il soit neuf heures du - matin, l’heure de vos leçons, vous n’auriez qu’à dire tout bas un petit - mot au Temps, et l’aiguille partirait en un clin d’œil pour marquer - une heure et demie, l’heure du dîner.”</p> - - <p>(“Je le voudrais bien,” dit tout bas le Lièvre.)</p> - - <p>“Cela serait très-agréable, certainement,” dit Alice d’un air pensif; - “mais alors—— je n’aurais pas encore faim, comprenez donc.”</p> - - <p>“Peut-être pas d’abord,” dit le Chapelier; “mais vous pourriez retenir - l’aiguille à une heure et demie aussi longtemps que vous voudriez.”</p> - - <p>“Est-ce comme cela que vous faites, vous?” demanda Alice.</p> - - <p>Le Chapelier secoua tristement la tête.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p> - - <p>“Hélas! non,” répondit-il, “nous nous sommes querellés au mois de mars - dernier, un peu avant qu’il devînt fou.” (Il montrait le Lièvre du - bout de sa cuiller.) C’était à un grand concert donné par la Reine de - Cœur, et j’eus à chanter:</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-106.jpg" alt="" width="350" height="401" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-106.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Ah! vous dirai-je, ma sœur,<br /> - Ce qui cause ma douleur!”</i> - </div> - </div> - - <p>“Vous connaissez peut-être cette chanson?”</p> - - <p>“J’ai entendu chanter quelque chose comme ça,” dit Alice.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_107">107</span></p> - - <p>“Vous savez la suite,” dit le Chapelier; et il continua:</p> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“C’est que j’avais des dragées,<br /> - Et que je les ai mangées.”</i> - </div> - </div> - - <p>Ici le Loir se secoua et se mit à chanter, tout en dormant: “Et que - je les ai mangées, mangées, mangées, mangées, mangées,” si longtemps, - qu’il fallût le pincer pour le faire taire.</p> - - <p>“Eh bien, j’avais à peine fini le premier couplet,” dit le Chapelier, - “que la Reine hurla: ‘Ah! c’est comme ça que vous tuez le temps! Qu’on - lui coupe la tête!’”</p> - - <p>“Quelle cruauté!” s’écria Alice.</p> - - <p>“Et, depuis lors,” continua le Chapelier avec tristesse, “le Temps ne - veut rien faire de ce que je lui demande. Il est toujours six heures - maintenant.”</p> - - <p>Une brillante idée traversa l’esprit d’Alice. “Est-ce pour cela qu’il y - a tant de tasses à thé ici?” demanda-t-elle.</p> - - <p>“Oui, c’est cela,” dit le Chapelier avec un <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> soupir; “il est - toujours l’heure du thé, et nous n’avons pas le temps de laver la - vaisselle dans l’intervalle.”</p> - - <p>“Alors vous faites tout le tour de la table, je suppose?” dit Alice.</p> - - <p>“Justement,” dit le Chapelier, “à mesure que les tasses ont servi.”</p> - - <p>“Mais, qu’arrive-t-il lorsque vous vous retrouvez au commencement?” se - hasarda de dire Alice.</p> - - <p>“Si nous changions de conversation,” interrompit le Lièvre en bâillant; - “celle-ci commence à me fatiguer. Je propose que la petite demoiselle - nous conte une histoire.”</p> - - <p>“J’ai bien peur de n’en pas savoir,” dit Alice, que cette proposition - alarmait un peu.</p> - - <p>“Eh bien, le Loir va nous en dire une,” crièrent-ils tous deux. - “Allons, Loir, réveillez-vous!” et ils le pincèrent des deux côtés à la - fois.</p> - - <p>Le Loir ouvrit lentement les yeux. “Je ne dormais pas,” dit-il d’une - voix faible et enrouée. “Je n’ai pas perdu un mot de ce que vous avez - dit, vous autres.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - - <p>“Racontez-nous une histoire,” dit le Lièvre.</p> - - <p>“Ah! Oui, je vous en prie,” dit Alice d’un ton suppliant.</p> - - <p>“Et faites vite,” ajouta le Chapelier, “sans cela vous allez vous - rendormir avant de vous mettre en train.”</p> - - <p>“Il y avait une fois trois petites sœurs,” commença bien vite le - Loir, “qui s’appelaient Elsie, Lacie, et Tillie, et elles vivaient au - fond d’un puits.”</p> - - <p>“De quoi vivaient-elles?” dit Alice, qui s’intéressait toujours aux - questions de boire ou de manger.</p> - - <p>“Elles vivaient de mélasse,” dit le Loir, après avoir réfléchi un - instant.</p> - - <p>“Ce n’est pas possible, comprenez donc,” fit doucement observer Alice; - “cela les aurait rendues malades.”</p> - - <p>“Et en effet,” dit le Loir, “elles étaient très-malades.”</p> - - <p>Alice chercha à se figurer un peu l’effet que produirait sur elle une - manière de vivre si extraordinaire, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> mais cela lui parut trop - embarrassant, et elle continua: “Mais pourquoi vivaient-elles au fond - d’un puits?”</p> - - <p>“Prenez un peu plus de thé,” dit le Lièvre à Alice avec empressement.</p> - - <p>“Je n’en ai pas pris du tout,” répondit Alice d’un air offensé. “Je ne - peux donc pas en prendre un peu <i>plus</i>.”</p> - - <p>“Vous voulez dire que vous ne pouvez pas en prendre <i>moins</i>,” dit le - Chapelier. “Il est très-aisé de prendre un peu <i>plus</i> que pas du tout.”</p> - - <p>“On ne vous a pas demandé votre avis, à vous,” dit Alice.</p> - - <p>“Ah! qui est-ce qui se permet de faire des observations?” demanda le - Chapelier d’un air triomphant.</p> - - <p>Alice ne savait pas trop que répondre à cela. Aussi se servit-elle un - peu de thé et une tartine de pain et de beurre; puis elle se tourna du - côté du Loir, et répéta sa question. “Pourquoi vivaient-elles au fond - d’un puits?”</p> - - <p>Le Loir réfléchit de nouveau pendant quelques <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> instants et dit: - “C’était un puits de mélasse.”</p> - - <p>“Il n’en existe pas!” se mit à dire Alice d’un ton courroucé. Mais le - Chapelier et le Lièvre firent “Chut! Chut!” et le Loir fit observer - d’un ton bourru: “Tâchez d’être polie, ou finissez l’histoire - vous-même.”</p> - - <p>“Non, continuez, je vous prie,” dit Alice très-humblement. “Je ne vous - interromprai plus; peut-être en existe-t-il <i>un</i>.”</p> - - <p>“Un, vraiment!” dit le Loir avec indignation; toutefois il voulut bien - continuer. “Donc, ces trois petites sœurs, vous saurez qu’elles - faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour s’en tirer.”</p> - - <p>“Comment auraient-elles pu s’en tirer?” dit Alice, oubliant tout à fait - sa promesse.</p> - - <p>“C’est tout simple——”</p> - - <p>“Il me faut une tasse propre,” interrompit le Chapelier. “Avançons tous - d’une place.”</p> - - <p>Il avançait tout en parlant, et le Loir le suivit; le Lièvre prit la - place du Loir, et Alice <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> prit, d’assez mauvaise grâce, celle du - Lièvre. Le Chapelier fut le seul qui gagnât au change; Alice se trouva - bien plus mal partagée qu’auparavant, car le Lièvre venait de renverser - le lait dans son assiette.</p> - - <p>Alice, craignant d’offenser le Loir, reprit avec circonspection: “Mais - je ne comprends pas; comment auraient-elles pu s’en tirer?”</p> - - <p>“C’est tout simple,” dit le Chapelier. “Quand il y a de l’eau dans un - puits, vous savez bien comment on en tire, n’est-ce pas? Eh bien! d’un - puits de mélasse on tire de la mélasse, et quand il y a des petites - filles dans la mélasse on les tire en même temps; comprenez-vous, - petite sotte?”</p> - - <p>“Pas tout à fait,” dit Alice, encore plus embarrassée par cette réponse.</p> - - <p>“Alors vous feriez bien de vous taire,” dit le Chapelier.</p> - - <p>Alice trouva cette grossièreté un peu trop forte; elle se leva indignée - et s’en alla. Le Loir s’endormit à l’instant même, et les deux autres - <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> ne prirent pas garde à son départ, bien qu’elle regardât en - arrière deux ou trois fois, espérant presque qu’ils la rappelleraient. - La dernière fois qu’elle les vit, ils cherchaient à mettre le Loir dans - la théière.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 460px;"> - <img src="images/page-113.jpg" alt="" width="460" height="402" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-113.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“A aucun prix je ne voudrais retourner auprès de ces gens-là,” dit - Alice, en cherchant son chemin à travers le bois. “C’est le thé le plus - ridicule auquel j’aie assisté de ma vie!”</p> - - <p>Comme elle disait cela, elle s’aperçut qu’un des <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> arbres avait une - porte par laquelle on pouvait pénétrer à l’intérieur. “Voilà qui est - curieux,” pensa-t-elle. “Mais tout est curieux aujourd’hui. Je crois - que je ferai bien d’entrer tout de suite.” Elle entra.</p> - - <p>Elle se retrouva encore dans la longue salle tout près de la petite - table de verre.</p> - - <p>“Cette fois je m’y prendrai mieux,” se dit-elle, et elle commença par - saisir la petite clef d’or et par ouvrir la porte qui menait au jardin, - et puis elle se mit à grignoter le morceau de champignon qu’elle avait - mis dans sa poche, jusqu’à ce qu’elle fût réduite à environ deux - pieds de haut; elle prit alors le petit passage; et enfin—— elle se - trouva dans le superbe jardin au milieu des brillants parterres et des - fraîches fontaines.</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 8--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p> - - <h2 id="ch_8"><span class="h2line1">CHAPITRE VIII.</span><br /> - <span class="h2line2">LE CROQUET DE LA REINE.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">U</span><span class="firstletter2">N</span> grand rosier se trouvait à l’entrée du jardin; les roses qu’il - portait étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les - peindre en rouge. Alice s’avança pour les regarder, et, au moment où - elle approchait, elle en entendit un qui disait: “Fais donc attention, - Cinq, et ne m’éclabousse pas ainsi avec ta peinture.”</p> - - <p>“Ce n’est pas de ma faute,” dit Cinq d’un ton bourru, “c’est Sept qui - m’a poussé le coude.”</p> - - <p>Là-dessus Sept leva les yeux et dit: “C’est cela, Cinq! Jetez toujours - le blâme sur les autres!”</p> - - <p>“Vous feriez bien de vous taire, vous,” dit <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> Cinq. “J’ai entendu la - Reine dire pas plus tard que hier que vous méritiez d’être décapité!”</p> - - <div class="floatl" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-116.jpg" alt="" width="350" height="490" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-116.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Pourquoi donc cela?” dit celui qui avait parlé le premier.</p> - - <p>“Cela ne vous regarde pas, Deux,” dit Sept.</p> - - <p>“Si fait, cela le regarde,” dit Cinq; “et je vais le lui dire. C’est - pour avoir apporté à la cuisinière des oignons de tulipe au lieu - d’oignons à manger.”</p> - - <p>Sept jeta là son pinceau et s’écriait: “De toutes les injustices——” - lorsque ses regards tombèrent par hasard sur Alice, qui restait là à - les regarder, et il se retint tout à coup. Les autres se retournèrent - aussi, et tous firent un profond salut.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_117">117</span></p> - - <p>“Voudriez-vous avoir la bonté de me dire pourquoi vous peignez ces - roses?” demanda Alice un peu timidement.</p> - - <p>Cinq et Sept ne dirent rien, mais regardèrent Deux. Deux commença à - voix basse: “Le fait est, voyez-vous, mademoiselle, qu’il devrait y - avoir ici un rosier à fleurs rouges, et nous en avons mis un à fleurs - blanches, par erreur. Si la Reine s’en apercevait nous aurions tous la - tête tranchée, vous comprenez. Aussi, mademoiselle, vous voyez que nous - faisons de notre mieux avant qu’elle vienne pour——”</p> - - <p>A ce moment Cinq, qui avait regardé tout le temps avec inquiétude de - l’autre côté du jardin, s’écria: “La Reine! La Reine!” et les trois - ouvriers se précipitèrent aussitôt la face contre terre. Il se faisait - un grand bruit de pas, et Alice se retourna, désireuse de voir la Reine.</p> - - <p>D’abord venaient des soldats portant des piques; ils étaient tous faits - comme les jardiniers, longs et plats, les mains et les pieds aux coins; - ensuite venaient les dix courtisans. Ceux-ci <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> étaient tous parés - de carreaux de diamant et marchaient deux à deux comme les soldats. - Derrière eux venaient les enfants de la Reine; il y en avait dix, et - les petits chérubins gambadaient joyeusement, se tenant par la main - deux à deux; ils étaient tous ornés de cœurs. Après eux venaient - les invités, des rois et des reines pour la plupart. Dans le nombre, - Alice reconnut le Lapin Blanc. Il avait l’air ému et agité en parlant, - souriait à tout ce qu’on disait, et passa sans faire attention à elle. - Suivait le Valet de Cœur, portant la couronne sur un coussin de - velours; et, fermant cette longue procession, LE ROI ET LA REINE DE - CŒUR.</p> - - <p>Alice ne savait pas au juste si elle devait se prosterner comme les - trois jardiniers; mais elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu - parler d’une pareille formalité. “Et d’ailleurs à quoi serviraient les - processions,” pensa-t-elle, “si les gens avaient à se mettre la face - contre terre de façon à ne pas les voir?” Elle resta donc debout à sa - place et attendit.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p> - - <p>Quand la procession fut arrivée en face d’Alice, tout le monde - s’arrêta pour la regarder, et la Reine dit sévèrement: “Qui est-ce?” - Elle s’adressait au Valet de Cœur, qui se contenta de saluer et de - sourire pour toute réponse.</p> - - <p>“Idiot!” dit la Reine en rejetant la tête en arrière avec impatience; - et, se tournant vers Alice, elle continua: “Votre nom, petite?”</p> - - <p>“Je me nomme Alice, s’il plaît à Votre Majesté,” dit Alice fort poliment. - Mais elle ajouta en elle-même: “Ces gens-là ne sont, après tout, qu’un - paquet de cartes. Pourquoi en aurais-je peur?”</p> - - <p>“Et qui sont ceux-ci?” dit la Reine, montrant du doigt les trois - jardiniers étendus autour du rosier. Car vous comprenez que, comme ils - avaient la face contre terre et que le dessin qu’ils avaient sur le dos - était le même que celui des autres cartes du paquet, elle ne pouvait - savoir s’ils étaient des jardiniers, des soldats, des courtisans, ou - bien trois de ses propres enfants.</p> - - <p>“Comment voulez-vous que je le sache?” dit <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> Alice avec un courage - qui la surprit elle-même. “Cela n’est pas mon affaire à moi.”</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-120.jpg" alt="" width="600" height="713" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-120.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>La Reine devint pourpre de colère; et après l’avoir considérée un - moment avec des yeux flamboyants <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> comme ceux d’une bête fauve, elle - se mit à crier: “Qu’on lui coupe la tête!”</p> - - <p>“Quelle idée!” dit Alice très-haut et d’un ton décidé. La Reine se tut.</p> - - <p>Le Roi lui posa la main sur le bras, et lui dit timidement: “Considérez - donc, ma chère amie, que ce n’est qu’une enfant.”</p> - - <p>La Reine lui tourna le dos avec colère, et dit au Valet: - “Retournez-les!”</p> - - <p>Ce que fit le Valet très-soigneusement du bout du pied.</p> - - <p>“Debout!” dit la Reine d’une voix forte et stridente. Les trois - jardiniers se relevèrent à l’instant et se mirent à saluer le Roi, la - Reine, les jeunes princes, et tout le monde.</p> - - <p>“Finissez!” cria la Reine. “Vous m’étourdissez.” Alors, se tournant - vers le rosier, elle continua: “Qu’est-ce que vous faites donc là?”</p> - - <p>“Avec le bon plaisir de Votre Majesté,” dit Deux d’un ton très-humble, - mettant un genou en terre, “nous tâchions——”</p> - - <p>“Je le vois bien!” dit la Reine, qui avait <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> pendant ce temps - examiné les roses. “Qu’on leur coupe la tête!” Et la procession - continua sa route, trois des soldats restant en arrière pour exécuter - les malheureux jardiniers, qui coururent se mettre sous la protection - d’Alice.</p> - - <p>“Vous ne serez pas décapités,” dit Alice; et elle les mit dans un grand - pot à fleurs qui se trouvait près de là. Les trois soldats errèrent de - côté et d’autre, pendant une ou deux minutes, pour les chercher, puis - s’en allèrent tranquillement rejoindre les autres.</p> - - <p>“Leur a-t-on coupé la tête?” cria la Reine.</p> - - <p>“Leurs têtes n’y sont plus, s’il plaît à Votre Majesté!” lui crièrent - les soldats.</p> - - <p>“C’est bien!” cria la Reine. “Savez-vous jouer au croquet?”</p> - - <p>Les soldats ne soufflèrent mot, et regardèrent Alice, car, évidemment, - c’était à elle que s’adressait la question.</p> - - <p>“Oui,” cria Alice.</p> - - <p>“Eh bien, venez!” hurla la Reine; et Alice se joignit à la procession, - fort curieuse de savoir ce qui allait arriver.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p> - - <p>“Il fait un bien beau temps aujourd’hui,” dit une voix timide à côté - d’elle. Elle marchait auprès du Lapin Blanc, qui la regardait d’un - œil inquiet.</p> - - <p>“Bien beau,” dit Alice. “Où est la Duchesse?”</p> - - <p>“Chut! Chut!” dit vivement le Lapin à voix basse et en regardant avec - inquiétude par-dessus son épaule. Puis il se leva sur la pointe des - pieds, colla sa bouche à l’oreille d’Alice et lui souffla: “Elle est - condamnée à mort.”</p> - - <p>“Pour quelle raison?” dit Alice.</p> - - <p>“Avez-vous dit: ‘quel dommage?’” demanda le Lapin.</p> - - <p>“Non,” dit Alice. “Je ne pense pas du tout que ce soit dommage. J’ai - dit: ‘pour quelle raison?’”</p> - - <p>“Elle a donné des soufflets à la Reine,” commença le Lapin. (Alice fit - entendre un petit éclat de rire.) “Oh, chut!” dit tout bas le Lapin - d’un ton effrayé. “La Reine va nous entendre! Elle est arrivée un peu - tard, voyez-vous, et la Reine a dit——”</p> - - <p>“A vos places!” cria la Reine d’une voix de <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> tonnerre, et les gens - se mirent à courir dans toutes les directions, trébuchant les uns - contre les autres; toutefois, au bout de quelques instants chacun fut à - sa place et la partie commença.</p> - - <div class="floatl" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-124.jpg" alt="" width="350" height="498" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-124.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Alice n’avait de sa vie vu de jeu de croquet aussi curieux que - celui-là. Le terrain n’était que billons et sillons; des hérissons - vivants servaient de boules, et des flamants de maillets. Les soldats, - courbés en deux, avaient à se tenir la tête et les pieds sur le sol - pour former des arches.</p> - - <p>Ce qui embarrassa le plus Alice au commencement du jeu, ce fut de - manier le flamant; elle parvenait bien à fourrer son corps assez - commodément sous son bras, en laissant pendre les <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> pieds; mais, - le plus souvent, à peine lui avait-elle allongé le cou bien comme il - faut, et allait-elle frapper le hérisson avec la tête, que le flamant - se relevait en se tordant, et la regardait d’un air si ébahi qu’elle - ne pouvait s’empêcher d’éclater de rire; et puis, quand elle lui avait - fait baisser la tête et allait recommencer, il était bien impatientant - de voir que le hérisson s’était déroulé et s’en allait. En outre, il se - trouvait ordinairement un billon ou un sillon dans son chemin partout - où elle voulait envoyer le hérisson, et comme les soldats courbés - en deux se relevaient sans cesse pour s’en aller d’un autre côté du - terrain, Alice en vint bientôt à cette conclusion: que c’était là un - jeu fort difficile, en vérité.</p> - - <p>Les joueurs jouaient tous à la fois, sans attendre leur tour, se - querellant tout le temps et se battant à qui aurait les hérissons. La - Reine entra bientôt dans une colère furieuse et se mit à trépigner en - criant: “Qu’on coupe la tête à celui-ci!” ou bien: “Qu’on coupe la tête - à celle-là!” une fois environ par minute.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p> - - <p>Alice commença à se sentir très-mal à l’aise; il est vrai qu’elle - ne s’était pas disputée avec la Reine; mais elle savait que cela - pouvait lui arriver à tout moment. “Et alors,” pensait-elle, “que - deviendrai-je? Ils aiment terriblement à couper la tête aux gens ici. - Ce qui m’étonne, c’est qu’il en reste encore de vivants.”</p> - - <p>Elle cherchait autour d’elle quelque moyen de s’échapper, et se - demandait si elle pourrait se retirer sans être vue; lorsqu’elle - aperçut en l’air quelque chose d’étrange; cette apparition l’intrigua - beaucoup d’abord, mais, après l’avoir considérée quelques instants, - elle découvrit que c’était une grimace, et se dit en elle-même, “C’est - le Grimaçon; maintenant j’aurai à qui parler.”</p> - - <p>“Comment cela va-t-il?” dit le Chat, quand il y eut assez de sa bouche - pour qu’il pût parler.</p> - - <p>Alice attendit que les yeux parussent, et lui fit alors un signe de - tête amical. “Il est inutile de lui parler,” pensait-elle, “avant que - ses oreilles soient venues, l’une d’elle tout au moins.” Une minute - après, la tête se montra tout entière, et <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> alors Alice posa à - terre son flamant et se mit à raconter sa partie de croquet, enchantée - d’avoir quelqu’un qui l’écoutât. Le Chat trouva apparemment qu’il - s’était assez mis en vue; car sa tête fut tout ce qu’on en aperçut.</p> - - <p>“Ils ne jouent pas du tout franc jeu,” commença Alice d’un ton de - mécontentement, “et ils se querellent tous si fort, qu’on ne peut pas - s’entendre parler; et puis on dirait qu’ils n’ont aucune règle précise; - du moins, s’il y a des règles, personne ne les suit. Ensuite vous - n’avez pas idée comme cela embrouille que tous les instruments du jeu - soient vivants; par exemple, voilà l’arche par laquelle j’ai à passer - qui se promène là-bas à l’autre bout du jeu, et j’aurais fait croquet - sur le hérisson de la Reine tout à l’heure, s’il ne s’était pas sauvé - en voyant venir le mien!”</p> - - <p>“Est-ce que vous aimez la Reine?” dit le Chat à voix basse.</p> - - <p>“Pas du tout,” dit Alice. “Elle est si——” Au même instant elle - aperçut la Reine tout près derrière elle, qui écoutait; alors elle - continua: “si <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> sûre de gagner, que ce n’est guère la peine de finir - la partie.”</p> - - <p>La Reine sourit et passa.</p> - - <p>“Avec qui causez-vous donc là,” dit le Roi, s’approchant d’Alice et - regardant avec une extrême curiosité la tête du Chat.</p> - - <p>“C’est un de mes amis, un Grimaçon,” dit Alice: “permettez-moi de vous - le présenter.”</p> - - <p>“Sa mine ne me plaît pas du tout,” dit le Roi. “Pourtant il peut me - baiser la main, si cela lui fait plaisir.”</p> - - <p>“Non, grand merci,” dit le Chat.</p> - - <p>“Ne faites pas l’impertinent,” dit le Roi, “et ne me regardez pas - ainsi!” Il s’était mis derrière Alice en disant ces mots.</p> - - <p>“Un chat peut bien regarder un roi,” dit Alice. “J’ai lu quelque chose - comme cela dans un livre, mais je ne me rappelle pas où.”</p> - - <p>“Eh bien, il faut le faire enlever,” dit le Roi d’un ton très-décidé; - et il cria à la Reine, qui passait en ce moment: “Mon amie, je - désirerais que vous fissiez enlever ce chat!”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p> - - <p>La Reine n’avait qu’une seule manière de trancher les difficultés, - petites ou grandes. “Qu’on lui coupe la tête!” dit-elle sans même se - retourner.</p> - - <p>“Je vais moi-même chercher le bourreau,” dit le Roi avec empressement; - et il s’en alla précipitamment.</p> - - <p>Alice pensa qu’elle ferait bien de retourner voir où en était la - partie, car elle entendait au loin la voix de la Reine qui criait de - colère. Elle l’avait déjà entendue condamner trois des joueurs à avoir - la tête coupée, parce qu’ils avaient laissé passer leur tour, et elle - n’aimait pas du tout la tournure que prenaient les choses; car le jeu - était si embrouillé qu’elle ne savait jamais quand venait son tour. - Elle alla à la recherche de son hérisson.</p> - - <p>Il était en train de se battre avec un autre hérisson; ce qui parut à - Alice une excellente occasion de faire croquet de l’un sur l’autre. Il - n’y avait à cela qu’une difficulté, et c’était que son flamant avait - passé de l’autre côté du jardin, <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> où Alice le voyait qui faisait de - vains efforts pour s’enlever et se percher sur un arbre.</p> - - <p>Quand elle eut rattrapé et ramené le flamant, la bataille était - terminée, et les deux hérissons avaient disparu. “Mais cela ne fait - pas grand’chose,” pensa Alice, “puisque toutes les arches ont quitté - ce côté de la pelouse.” Elle remit donc le flamant sous son bras pour - qu’il ne lui échappât plus, et retourna causer un peu avec son ami.</p> - - <p>Quand elle revint auprès du Chat, elle fut surprise de trouver une - grande foule rassemblée autour de lui. Une discussion avait lieu entre - le bourreau, le Roi, et la Reine, qui parlaient tous à la fois, tandis - que les autres ne soufflaient mot et semblaient très-mal à l’aise.</p> - - <p>Dès que parut Alice, ils en appelèrent à elle tous les trois pour - qu’elle décidât la question, et lui répétèrent leurs raisonnements. - Comme ils parlaient tous à la fois, elle eut beaucoup de peine à - comprendre ce qu’ils disaient.</p> - - <p>Le raisonnement du bourreau était: qu’on ne <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> pouvait pas trancher - une tête, à moins qu’il n’y eût un corps d’où l’on pût la couper; que - jamais il n’avait eu pareille chose à faire, et que ce n’était pas <i>à - son âge</i> qu’il allait commencer.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-131.jpg" alt="" width="550" height="707" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-131.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Le raisonnement du Roi était: que tout ce qui <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> avait une tête - pouvait être décapité, et qu’il ne fallait pas dire des choses qui - n’avaient pas de bon sens.</p> - - <p>Le raisonnement de la Reine était: que si la question ne se décidait - pas en moins de rien, elle ferait trancher la tête à tout le monde à la - ronde. (C’était cette dernière observation qui avait donné à toute la - compagnie l’air si grave et si inquiet.)</p> - - <p>Alice ne trouva rien de mieux à dire que: “Il appartient à la Duchesse; - c’est elle que vous feriez bien de consulter à ce sujet.”</p> - - <p>“Elle est en prison,” dit la Reine au bourreau. “Qu’on l’amène ici.” Et - le bourreau partit comme un trait.</p> - - <p>La tête du Chat commença à s’évanouir aussitôt que le bourreau fut - parti, et elle avait complétement disparu quand il revint accompagné de - la Duchesse; de sorte que le Roi et le bourreau se mirent à courir de - côté et d’autre comme des fous pour trouver cette tête, tandis que le - reste de la compagnie retournait au jeu.</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 9--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p> - - <h2 id="ch_9"><span class="h2line1">CHAPITRE IX.</span><br /> - <span class="h2line2">HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE.</span></h2> - - <p>“<span class="firstletter1">V</span><span class="firstletter2">OUS</span> ne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne - vieille fille!” dit la Duchesse, passant amicalement son bras sous - celui d’Alice, et elles s’éloignèrent ensemble.</p> - - <p>Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur, et pensait - en elle-même que c’était peut-être le poivre qui l’avait rendue si - méchante, lorsqu’elles se rencontrèrent dans la cuisine. “Quand - je serai Duchesse, moi,” se dit-elle (d’un ton qui exprimait peu - d’espérance cependant), “je n’aurai pas de poivre dans ma cuisine, pas - le moindre grain. La soupe peut très-bien s’en passer. Ça pourrait bien - être le <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> poivre qui échauffe la bile des gens,” continua-t-elle, - enchantée d’avoir fait cette découverte; “ça pourrait bien être le - vinaigre qui les aigrit; la camomille qui les rend amères; et le sucre - d’orge et d’autres choses du même genre qui adoucissent le caractère - des enfants. Je voudrais bien que tout le monde sût cela; on ne serait - pas si chiche de sucreries, voyez-vous.”</p> - - <p>Elle avait alors complétement oublié la Duchesse, et tressaillit en - entendant sa voix tout près de son oreille. “Vous pensez à quelque - chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de causer. Je ne puis - pas vous dire en ce moment quelle est la morale de ce fait, mais je - m’en souviendrai tout à l’heure.”</p> - - <p>“Peut-être n’y en a-t-il pas,” se hasarda de dire Alice.</p> - - <p>“Bah, bah, mon enfant!” dit la Duchesse. “Il y a une morale à tout, si - seulement on pouvait la trouver.” Et elle se serra plus près d’Alice en - parlant.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p> - - <p>Alice n’aimait pas trop qu’elle se tînt si près d’elle; d’abord parce - que la Duchesse était très-laide, et ensuite parce qu’elle était juste - assez grande pour appuyer son menton sur l’épaule d’Alice, et c’était - un menton très-désagréablement pointu. Pourtant elle ne voulait pas - être impolie, et elle supporta cela de son mieux.</p> - - <div class="floatr" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-135.jpg" alt="" width="350" height="521" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-135.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“La partie va un peu mieux maintenant,” dit-elle, afin de soutenir la - conversation.</p> - - <p>“C’est vrai,” dit la Duchesse; “et la morale en est: ‘Oh! c’est - l’amour, l’amour qui fait aller le monde à la ronde!’”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p> - - <p>“Quelqu’un a dit,” murmura Alice, “que c’est quand chacun s’occupe de - ses affaires que le monde n’en va que mieux.”</p> - - <p>“Eh bien! Cela signifie presque la même chose,” dit la Duchesse, qui - enfonça son petit menton pointu dans l’épaule d’Alice, en ajoutant: “Et - la morale en est: ‘Un chien vaut mieux que deux gros rats.’”</p> - - <p>“Comme elle aime à trouver des morales partout!” pensa Alice.</p> - - <p>“Je parie que vous vous demandez pourquoi je ne passe pas mon bras - autour de votre taille,” dit la Duchesse après une pause: “La raison - en est que je ne me fie pas trop à votre flamant. Voulez-vous que - j’essaie?”</p> - - <p>“Il pourrait mordre,” répondit Alice, qui ne se sentait pas la moindre - envie de faire l’essai proposé.</p> - - <p>“C’est bien vrai,” dit la Duchesse; “les flamants et la moutarde - mordent tous les deux, et la morale en est: ‘Qui se ressemble, - s’assemble.’”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span></p> - - <p>“Seulement la moutarde n’est pas un oiseau,” répondit Alice.</p> - - <p>“Vous avez raison, comme toujours,” dit la Duchesse; “avec quelle - clarté vous présentez les choses!”</p> - - <p>“C’est un minéral, je crois,” dit Alice.</p> - - <p>“Assurément,” dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver tout ce - que disait Alice; “il y a une bonne mine de moutarde près d’ici; la - morale en est qu’il faut faire bonne mine à tout le monde!”</p> - - <p>“Oh! je sais,” s’écria Alice, qui n’avait pas fait attention à cette - dernière observation, “c’est un végétal; ça n’en a pas l’air, mais c’en - est un.”</p> - - <p>“Je suis tout à fait de votre avis,” dit la Duchesse, “et la morale en - est: ‘Soyez ce que vous voulez paraître;’ ou, si vous voulez que je le - dise plus simplement: ‘Ne vous imaginez jamais de ne pas être autrement - que ce qu’il pourrait sembler aux autres que ce que vous étiez ou - auriez pu être n’était pas autrement que <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> ce que vous aviez été - leur aurait paru être autrement.’”</p> - - <p>“Il me semble que je comprendrais mieux cela,” dit Alice fort poliment, - “si je l’avais par écrit: mais je ne peux pas très-bien le suivre comme - vous le dites.”</p> - - <p>“Cela n’est rien auprès de ce que je pourrais dire si je voulais,” - répondit la Duchesse d’un ton satisfait.</p> - - <p>“Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine d’allonger davantage - votre explication,” dit Alice.</p> - - <p>“Oh! ne parlez pas de ma peine,” dit la Duchesse; “je vous fais cadeau - de tout ce que j’ai dit jusqu’à présent.”</p> - - <p>“Voilà un cadeau qui n’est pas cher!” pensa Alice. “Je suis bien - contente qu’on ne fasse pas de cadeau d’anniversaire comme cela!” Mais - elle ne se hasarda pas à le dire tout haut.</p> - - <p>“Encore à réfléchir?” demanda la Duchesse, avec un nouveau coup de son - petit menton pointu.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p> - - <p>“J’ai bien le droit de réfléchir,” dit Alice sèchement, car elle - commençait à se sentir un peu ennuyée.</p> - - <p>“A peu près le même droit,” dit la Duchesse, “que les cochons de voler, - et la mo——”</p> - - <p>Mais ici, au grand étonnement d’Alice, la voix de la Duchesse - s’éteignit au milieu de son mot favori, <i>morale</i>, et le bras qui était - passé sous le sien commença de trembler. Alice leva les yeux et vit la - Reine en face d’elle, les bras croisés, sombre et terrible comme un - orage.</p> - - <p>“Voilà un bien beau temps, Votre Majesté!” fit la Duchesse, d’une voix - basse et tremblante.</p> - - <p>“Je vous en préviens!” cria la Reine, trépignant tout le temps. “Hors - d’ici, ou à bas la tête! et cela en moins de rien! Choisissez.”</p> - - <p>La Duchesse eut bientôt fait son choix: elle disparut en un clin - d’œil.</p> - - <p>“Continuons notre partie,” dit la Reine à Alice; et Alice, trop - effrayée pour souffler mot, la suivit lentement vers la pelouse.</p> - - <p>Les autres invités, profitant de l’absence de la <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> Reine, se - reposaient à l’ombre, mais sitôt qu’ils la virent ils se hâtèrent de - retourner au jeu, la Reine leur faisant simplement observer qu’un - instant de retard leur coûterait la vie.</p> - - <p>Tant que dura la partie, la Reine ne cessa de se quereller avec les - autres joueurs et de crier: “Qu’on coupe la tête à celui-ci! Qu’on - coupe la tête à celle-là!” Ceux qu’elle condamnait étaient arrêtés par - les soldats qui, bien entendu, avaient à cesser de servir d’arches, de - sorte qu’au bout d’une demi-heure environ, il ne restait plus d’arches, - et tous les joueurs, à l’exception du Roi, de la Reine, et d’Alice, - étaient arrêtés et <ins class="correction" title="condammés">condamnés</ins> à avoir la tête tranchée.</p> - - <p>Alors la Reine cessa le jeu toute hors d’haleine, et dit à Alice: - “Avez-vous vu la Fausse-Tortue?”</p> - - <p>“Non,” dit Alice; “je ne sais même pas ce que c’est qu’une - Fausse-Tortue.”</p> - - <p>“C’est ce dont on fait la soupe à la Fausse-Tortue,” dit la Reine.</p> - - <p>“Je n’en ai jamais vu, et c’est la première fois que j’en entends - parler,” dit Alice.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-141.jpg" alt="" width="600" height="409" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-141.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Eh bien! venez,” dit la Reine, “et elle vous contera son histoire.”</p> - - <p>Comme elles s’en allaient ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix - basse à toute la compagnie: “Vous êtes tous graciés.” “Allons, voilà - qui est heureux!” se dit-elle en elle-même, car elle était toute - chagrine du grand nombre d’exécutions que la Reine avait ordonnées.</p> - - <p>Elles rencontrèrent bientôt un Griffon, étendu au soleil et dormant - profondément. (Si vous ne savez pas ce que c’est qu’un Griffon, - regardez l’image.) “Debout! paresseux,” dit la Reine, <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> “et menez - cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue, et l’entendre raconter - son histoire. Il faut que je m’en retourne pour veiller à quelques - exécutions que j’ai ordonnées;” et elle partit laissant Alice seule - avec le Griffon. La mine de cet animal ne plaisait pas trop à Alice, - mais, tout bien considéré, elle pensa qu’elle ne courait pas plus de - risques en restant auprès de lui, qu’en suivant cette Reine farouche.</p> - - <p>Le Griffon se leva et se frotta les yeux, puis il guetta la Reine - jusqu’à ce qu’elle fût disparue; et il se mit à ricaner. “Quelle - farce!” dit le Griffon, moitié à part soi, moitié à Alice.</p> - - <p>“Quelle est la farce?” demanda Alice.</p> - - <p>“Elle!” dit le Griffon. “C’est une idée qu’elle se fait; jamais on - n’exécute personne, vous comprenez. Venez donc!”</p> - - <p>“Tout le monde ici dit: ‘Venez donc!’” pensa Alice, en suivant - lentement le Griffon. “Jamais de ma vie on ne m’a fait aller comme - cela; non, jamais!”</p> - - <p>Ils ne firent pas beaucoup de chemin avant <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> d’apercevoir dans - l’éloignement la Fausse-Tortue assise, triste et solitaire, sur un - petit récif, et, à mesure qu’ils approchaient, Alice pouvait l’entendre - qui soupirait comme si son cœur allait se briser; elle la plaignait - sincèrement. “Quel est donc son chagrin?” demanda-t-elle au Griffon; - et le Griffon répondit, presque dans les mêmes termes qu’auparavant: - “C’est une idée qu’elle se fait; elle n’a point de chagrin, vous - comprenez. Venez donc!”</p> - - <p>Ainsi ils s’approchèrent de la Fausse-Tortue, qui les regarda avec de - grands yeux pleins de larmes, mais ne dit rien.</p> - - <p>“Cette petite demoiselle,” dit le Griffon, “veut savoir votre histoire.”</p> - - <p>“Je vais la lui raconter,” dit la Fausse-Tortue, d’un ton grave et - sourd: “Asseyez-vous tous deux, et ne dites pas un mot avant que j’aie - fini.”</p> - - <p>Ils s’assirent donc, et pendant quelques minutes, personne ne dit mot. - Alice pensait: “Je ne vois pas comment elle pourra jamais finir <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> si - elle ne commence pas.” Mais elle attendit patiemment.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-144.jpg" alt="" width="600" height="720" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-144.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Autrefois,” dit enfin la Fausse-Tortue, “j’étais une vraie Tortue.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span></p> - - <p>Ces paroles furent suivies d’un long silence interrompu seulement de - temps à autre par cette exclamation du Griffon: “Hjckrrh!” et les - soupirs continuels de la Fausse-Tortue. Alice était sur le point de se - lever et de dire: “Merci de votre histoire intéressante,” mais elle ne - pouvait s’empêcher de penser qu’il devait sûrement y en avoir encore à - venir. Elle resta donc tranquille sans rien dire.</p> - - <p>“Quand nous étions petits,” continua la Fausse-Tortue d’un ton plus - calme, quoiqu’elle laissât encore de temps à autre échapper un sanglot, - “nous allions à l’école au fond de la mer. La maîtresse était une - vieille tortue; nous l’appelions Chélonée.”</p> - - <p>“Et pourquoi l’appeliez-vous Chélonée, si ce n’était pas son nom?”</p> - - <p>“Parce qu’on ne pouvait s’empêcher de s’écrier en la voyant: ‘Quel long - nez!’” dit la Fausse-Tortue d’un ton fâché; “vous êtes vraiment bien - bornée!”</p> - - <p>“Vous devriez avoir honte de faire une question <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> si simple!” ajouta - le Griffon; et puis tous deux gardèrent le silence, les yeux fixés sur - la pauvre Alice, qui se sentait prête à rentrer sous terre. Enfin le - Griffon dit à la Fausse-Tortue, “En avant, camarade! Tâchez d’en finir - aujourd’hui!” et elle continua en ces termes:</p> - - <p>“Oui, nous allions à l’école dans la mer, bien que cela vous étonne.”</p> - - <p>“Je n’ai pas dit cela,” interrompit Alice.</p> - - <p>“Vous l’avez dit,” répondit la Fausse-Tortue.</p> - - <p>“Taisez-vous donc,” ajouta le Griffon, avant qu’Alice pût reprendre la - parole. La Fausse-Tortue continua:</p> - - <p>“Nous recevions la meilleure éducation possible; au fait, nous allions - tous les jours à l’école.”</p> - - <p>“Moi aussi, j’y ai été tous les jours,” dit Alice; “il n’y a pas de - quoi être si fière.”</p> - - <p>“Avec des ‘en sus,’” dit la Fausse-Tortue avec quelque inquiétude.</p> - - <p>“Oui,” dit Alice, “nous apprenions l’italien et la musique en sus.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p> - - <p>“Et le blanchissage?” dit la Fausse-Tortue.</p> - - <p>“Non, certainement!” dit Alice indignée.</p> - - <p>“Ah! Alors votre pension n’était pas vraiment des bonnes,” dit la - Fausse-Tortue comme soulagée d’un grand poids. “Eh bien, à notre - pension il y avait au bas du prospectus: ‘l’italien, la musique, et le - blanchissage en sus.’”</p> - - <p>“Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond - de la mer,” dit Alice.</p> - - <p>“Je n’avais pas les moyens de l’apprendre,” dit en soupirant la - Fausse-Tortue; “je ne suivais que les cours ordinaires.”</p> - - <p>“Qu’est-ce que c’était?” demanda Alice.</p> - - <p>“A Luire et à Médire, cela va sans dire,” répondit la Fausse-Tortue; - “et puis les différentes branches de l’Arithmétique: l’Ambition, la - Distraction, l’Enjolification, et la Dérision.”</p> - - <p>“Je n’ai jamais entendu parler d’enjolification,” se hasarda de dire - Alice. “ Qu’est-ce que c’est?”</p> - - <p>Le Griffon leva les deux pattes en l’air en signe d’étonnement. “Vous - n’avez jamais entendu <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> parler d’enjolir!” s’écria-t-il. “Vous savez - ce que c’est que ‘embellir,’ je suppose?”</p> - - <p>“Oui,” dit Alice, en hésitant: “cela veut dire——rendre——une - chose——plus belle.”</p> - - <p>“Eh bien!” continua le Griffon, “si vous ne savez pas ce que c’est que - ‘enjolir’ vous êtes vraiment niaise.”</p> - - <p>Alice ne se sentit pas encouragée à faire de nouvelles questions - là-dessus, elle se tourna donc vers la Fausse-Tortue, et lui dit, - “Qu’appreniez-vous encore?”</p> - - <p>“Eh bien, il y avait le Grimoire,” répondit la Fausse-Tortue en - comptant sur ses battoirs; “le Grimoire ancien et moderne, avec la - Mérographie, et puis le Dédain; le maître de Dédain était un vieux - congre qui venait une fois par semaine; il nous enseignait à Dédaigner, - à Esquiver et à Feindre à l’huître.”</p> - - <p>“Qu’est-ce que cela?” dit Alice.</p> - - <p>“Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi,” dit la Fausse-Tortue, “je - suis trop gênée, et le Griffon ne l’a jamais appris.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p> - - <p>“Je n’en avais pas le temps,” dit le Griffon, “mais j’ai suivi les - cours du professeur de langues mortes; c’était un vieux crabe, - celui-là.”</p> - - <p>“Je n’ai jamais suivi ses cours,” dit la Fausse-Tortue avec un soupir; - “il enseignait le Larcin et la Grève.”</p> - - <p>“C’est ça, c’est ça,” dit le Griffon, en soupirant à son tour; et ces - deux créatures se cachèrent la figure dans leurs pattes.</p> - - <p>“Combien d’heures de leçons aviez-vous par jour?” dit Alice vivement, - pour changer la conversation.</p> - - <p>“Dix heures, le premier jour,” dit la Fausse-Tortue; “neuf heures, le - second, et ainsi de suite.”</p> - - <p>“Quelle singulière méthode!” s’écria Alice.</p> - - <p>“C’est pour cela qu’on les appelle leçons,” dit le Griffon, “parce que - nous les laissons là peu à peu.”</p> - - <p>C’était là pour Alice une idée toute nouvelle; elle y réfléchit un peu - avant de faire une autre observation. “Alors le onzième jour devait - être un jour de congé?”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p> - - <p>“Assurément,” répondit la Fausse-Tortue.</p> - - <p>“Et comment vous arrangiez-vous le douzième jour?” s’empressa de - demander Alice.</p> - - <p>“En voilà assez sur les leçons,” dit le Griffon intervenant d’un ton - très-décidé; “parlez-lui des jeux maintenant.”</p> - - <hr class="small" /> - -<!--chapitre 10--> - - <p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - - <h2 id="ch_10"><span class="h2line1">CHAPITRE X.</span><br /> - <span class="h2line2">LE QUADRILLE DE HOMARDS.</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">L</span><span class="firstletter2">A</span> Fausse-Tortue soupira profondément et passa le dos d’une de ses - nageoires sur ses yeux. Elle regarda Alice et s’efforça de parler, - mais les sanglots étouffèrent sa voix pendant une ou deux minutes. “On - dirait qu’elle a un os dans le gosier,” dit le Griffon, et il se mit à - la secouer et à lui taper dans le dos. Enfin la Fausse-Tortue retrouva - la voix, et, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses - joues, elle continua:</p> - - <p>“Peut-être n’avez-vous pas beaucoup vécu au fond de la mer?”—(“Non,” - dit Alice)—“et peut-être ne vous a-t-on jamais présentée à un homard?” - <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> (Alice allait dire: “J’en ai goûté une fois——” mais elle se - reprit vivement, et dit: “Non, jamais.”) “De sorte que vous ne pouvez - pas du tout vous figurer quelle chose délicieuse c’est qu’un quadrille - de homards.”</p> - - <p>“Non, vraiment,” dit Alice. “Qu’est-ce que c’est que cette danse-là?”</p> - - <p>“D’abord,” dit le Griffon, “on se met en rang le long des bords de la - mer——”</p> - - <p>“On forme deux rangs,” cria la Fausse-Tortue: “des phoques, des tortues - et des saumons, et ainsi de suite. Puis lorsqu’on a débarrassé la côte - des gelées de mer——”</p> - - <p>“Cela prend ordinairement longtemps,” dit le Griffon.</p> - - <p>“——on avance deux fois——”</p> - - <p>“Chacun ayant un homard pour danseur,” cria le Griffon.</p> - - <p>“Cela va sans dire,” dit la Fausse-Tortue. “Avancez deux fois et - balancez——”</p> - - <p>“Changez de homards, et revenez dans le même ordre,” continua le - Griffon.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p> - - <p>“Et puis, vous comprenez,” continua la Fausse-Tortue, “vous jetez - les——”</p> - - <p>“Les homards!” cria le Griffon, en faisant un bond en l’air.</p> - - <p>“——aussi loin à la mer que vous le pouvez——”</p> - - <p>“Vous nagez à leur poursuite!!” cria le Griffon.</p> - - <p>“——vous faites une cabriole dans la mer!!!” cria la Fausse-Tortue, en - cabriolant de tous côtés comme une folle.</p> - - <p>“Changez encore de homards!!!!” hurla le Griffon de toutes ses forces.</p> - - <p>“——revenez à terre; et——c’est là la première figure,” dit la - Fausse-Tortue, baissant tout à coup la voix; et ces deux êtres, qui - pendant tout ce temps avaient bondi de tous côtés comme des fous, se - rassirent bien tristement et bien posément, puis regardèrent Alice.</p> - - <p>“Cela doit être une très-jolie danse,” dit timidement Alice.</p> - - <p>“Voudriez-vous, voir un peu comment ça se danse?” dit la Fausse-Tortue.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-154.jpg" alt="" width="550" height="660" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-154.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Cela me ferait grand plaisir,” dit Alice.</p> - - <p>“Allons, essayons la première figure,” dit la Fausse-Tortue au Griffon; - “nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?”</p> - - <p>“Oh! chantez, vous,” dit le Griffon; “moi j’ai oublié les paroles.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p> - - <p>Il se mirent donc à danser gravement tout autour d’Alice, lui marchant - de temps à autre sur les pieds quand ils approchaient trop près, et - remuant leurs pattes de devant pour marquer la mesure, tandis que la - Fausse-Tortue chantait très-lentement et très-tristement:</p> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanza"> - <span class="i0"><i>“Nous n’irons plus à l’eau,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Si tu n’avances tôt;</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Ce Marsouin trop pressé</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Va tous nous écraser.</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Colimaçon danse,</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Entre dans la danse;</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Sautons, dansons,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Avant de faire un plongeon.</i>”</span> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <span class="i0"><i>“Je ne veux pas danser,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Je me f’rais fracasser.”</i></span><br /> - <span class="i0"><i>“Oh!” reprend le Merlan,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>“C’est pourtant bien plaisant.”</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Colimaçon danse,</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Entre dans la danse;</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Sautons, dansons,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Avant de faire un plongeon.</i></span> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <span class="pagenum" id="Page_156">156</span><span class="i0"><i>“Je ne veux pas plonger,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Je ne sais pas nager”</i></span><br /> - <span class="i0"><i>—“Le Homard et l’ bateau</i></span><br /> - <span class="i0"><i>D’ sauv’tag’ te tir’ront d’ l’eau.”</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Colimaçon danse,</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Entre dans la danse;</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Sautons, dansons,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Avant de faire un plongeon.</i></span> - </div> - </div> - - <p>“Merci; c’est une danse très-intéressante à voir danser,” dit Alice, - enchantée que ce fût enfin fini; “et je trouve cette curieuse chanson - du merlan si agréable!”</p> - - <p>“Oh! quant aux merlans,” dit la Fausse-Tortue, “ils—— vous les avez - vus sans doute?”</p> - - <p>“Oui,” dit Alice, “je les ai souvent vus à dî——” elle s’arrêta tout - court.</p> - - <p>“Je ne sais pas où est Di,” reprit la Fausse-Tortue; “mais, puisque - vous les avez vus si souvent, vous devez savoir l’air qu’ils ont?”</p> - - <p>“Je le crois,” répliqua Alice, en se recueillant. “Ils ont la queue - dans la bouche—— et sont tout couverts de mie de pain.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p> - - <p>“Vous vous trompez à l’endroit de la mie de pain,” dit la - Fausse-Tortue: “la mie serait enlevée dans la mer, mais ils ont bien la - queue dans la bouche, et la raison en est que——” Ici la Fausse-Tortue - bâilla et ferma les yeux. “Dites-lui-en la raison et tout ce qui - s’ensuit,” dit-elle au Griffon.</p> - - <p>“La raison, c’est que les merlans,” dit le Griffon, “voulurent - absolument aller à la danse avec les homards. Alors on les jeta à - la mer. Alors ils eurent à tomber bien loin, bien loin. Alors ils - s’entrèrent la queue fortement dans la bouche. Alors ils ne purent plus - l’en retirer. Voilà tout.”</p> - - <p>“Merci,” dit Alice, “c’est très-intéressant; je n’en avais jamais tant - appris sur le compte des merlans.”</p> - - <p>“Je propose donc,” dit le Griffon, “que vous nous racontiez - quelques-unes de vos aventures.”</p> - - <p>“Je pourrais vous conter mes aventures à partir de ce matin,” dit Alice - un peu timidement; “mais il est inutile de parler de la journée d’hier, - car j’étais une personne tout à fait différente alors.”</p> - - <p>“Expliquez-nous cela,” dit la Fausse-Tortue.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p> - - <p>“Non, non, les aventures d’abord,” dit le Griffon d’un ton - d’impatience; “les explications prennent tant de temps.”</p> - - <div class="floatl" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-159.jpg" alt="" width="350" height="604" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-159.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Alice commença donc à leur conter ses aventures depuis le moment où - elle avait vu le Lapin Blanc pour la première fois. Elle fut d’abord un - peu troublée dans le commencement; les deux créatures se tenaient si - près d’elle, une de chaque côté, et ouvraient de si grands yeux et une - si grande bouche! Mais elle reprenait courage à mesure qu’elle parlait. - Les auditeurs restèrent fort tranquilles jusqu’à ce qu’elle arrivât au - moment de son histoire où elle avait eu à répéter à la chenille: “<i>Vous - êtes vieux, Père Guillaume,</i>” et où les mots lui étaient venus tout de - travers, et alors la Fausse-Tortue poussa un long soupir et dit: “C’est - bien singulier.”</p> - - <p>“Tout cela est on ne peut plus singulier,” dit le Griffon.</p> - - <p>“Tout de travers,” répéta la Fausse-Tortue d’un air rêveur. “Je - voudrais bien l’entendre réciter quelque chose à présent. Dites-lui de - s’y mettre.” Elle regardait le Griffon comme si elle <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> lui croyait - de l’autorité sur Alice.</p> - - <p>“Debout, et récitez: ‘<i>C’est la voix du canon,</i>’” dit le Griffon.</p> - - <p>“Comme ces êtres-là vous commandent et vous font répéter des leçons!” - pensa Alice; “autant vaudrait être à l’école.” Cependant elle se leva - et se mit à réciter; mais elle avait la tête si pleine du Quadrille de - Homards, qu’elle savait à peine ce qu’elle disait, et que les mots lui - venaient tout drôlement:—</p> - - <div class="poem margin100"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“C’est la voix du homard grondant comme la foudre:<br /> - ‘On m’a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!’<br /> - Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main,<br /> - De se faire bien beau vite il se met en train.”</i><br /> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p> - - <p>“C’est tout différent de ce que je récitais quand j’étais petit, moi,” - dit le Griffon.</p> - - <p>“Je ne l’avais pas encore entendu réciter,” dit la Fausse-Tortue; “mais - cela me fait l’effet d’un fameux galimatias.”</p> - - <p>Alice ne dit rien; elle s’était rassise, la figure dans ses mains, se - demandant avec étonnement si jamais les choses reprendraient leur cours - naturel.</p> - - <p>“Je voudrais bien qu’on m’expliquât cela,” dit la Fausse-Tortue.</p> - - <p>“Elle ne peut pas l’expliquer,” dit le Griffon vivement. “Continuez, - récitez les vers suivants.”</p> - - <p>“Mais, <i>les pieds en dehors</i>,” continua opiniâtrement la Fausse-Tortue. - “Pourquoi dire qu’il avait les pieds en dehors?”</p> - - <p>“C’est la première position lorsqu’on apprend à danser,” dit Alice; - tout cela l’embarrassait fort, et il lui tardait de changer la - conversation.</p> - - <p>“Récitez les vers suivants,” répéta le Griffon avec impatience; “ça - commence: ‘<i>Passant près de chez lui——</i>’”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p> - - <p>Alice n’osa pas désobéir, bien qu’elle fût sûre que les mots allaient - lui venir tout de travers. Elle continua donc d’une voix tremblante:</p> - - <div class="poem margin100"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“Passant près de chez lui, j’ai vu, ne vous déplaise,<br /> - Une huître et un hibou qui dînaient fort à l’aise.”</i><br /> - </div> - </div> - - <p>“A quoi bon répéter tout ce galimatias,” interrompit la Fausse-Tortue, - “si vous ne l’expliquez pas à mesure que vous le dites? C’est, de - beaucoup, ce que j’ai entendu de plus embrouillant.”</p> - - <p>“Oui, je crois que vous feriez bien d’en rester là,” dit le Griffon; et - Alice ne demanda pas mieux.</p> - - <p>“Essaierons-nous une autre figure du Quadrille de Homards?” continua - le Griffon. “Ou bien, préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante - quelque chose?”</p> - - <p>“Oh! une chanson, je vous prie; si la Fausse-Tortue veut bien avoir - cette obligeance,” répondit Alice, avec tant d’empressement que le - Griffon dit d’un air un peu offensé: “Hum! Chacun son goût. Chantez-lui - ‘<i>La Soupe à la Tortue,</i>’ hé! camarade!”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - - <p>La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d’une voix de - temps en temps étouffée par les sanglots:</p> - - <div class="poem margin200"> - <div class="stanza"> - <span class="i2"><i>“O doux potage,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>O mets délicieux!</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Ah! pour partage,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Quoi de plus précieux?</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Plonger dans ma soupière</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Cette vaste cuillère</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Est un bonheur</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Qui me réjouit le cœur.”</i></span> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i2"><i>“Gibier, volaille,</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Lièvres, dindes, perdreaux,</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Rien qui te vaille,——</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Pas même les pruneaux!</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Plonger dans ma soupière</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Cette vaste cuillère</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Est un bonheur</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Qui me réjouit le cœur.”</i></span> - </div> - </div> - - <p>“Bis au refrain!” cria le Griffon; et la Fausse-Tortue venait de le - reprendre, quand un cri, “Le procès va commencer!” se fit entendre au - loin.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span></p> - - <p>“Venez donc!” cria le Griffon; et, prenant Alice par la main, il se mit - à courir sans attendre la fin de la chanson.</p> - - <p>“Qu’est-ce que c’est que ce procès?” demanda Alice hors d’haleine; mais - le Griffon se contenta de répondre: “Venez donc!” en courant de plus - belle, tandis que leur parvenaient, de plus en plus faibles, apportées - par la brise qui les poursuivait, ces paroles pleines de mélancolie:</p> - - <div class="poem margin200"> - <div class="stanza"> - <span class="i0"><i>“Plonger dans ma soupière</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Cette vaste cuillère</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Est un bonheur</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Qui me réjouit le cœur.”</i></span><br /> - </div> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - - <h2 id="ch_11"><span class="h2line1">CHAPITRE XI.</span><br /> - <span class="h2line2">QUI A VOLÉ LES TARTES?</span></h2> - - <p><span class="firstletter1">L</span><span class="firstletter2">E</span> Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, entourés - d’une nombreuse assemblée: toutes sortes de petits oiseaux et d’autres - bêtes, ainsi que le paquet de cartes tout entier. Le Valet, chargé de - chaînes, gardé de chaque côté par un soldat, se tenait debout devant le - trône, et près du roi se trouvait le Lapin Blanc, tenant d’une main une - trompette et de l’autre un rouleau de parchemin. Au beau milieu de la - salle était une table sur laquelle on voyait un grand plat de tartes; - ces tartes <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> semblaient si bonnes que cela donna faim à Alice, rien - que de les regarder. “Je voudrais bien qu’on se dépêchât de finir le - procès,” pensa-t-elle, “et qu’on fît passer les rafraîchissements,” - mais cela ne paraissait guère probable, aussi se mit-elle à regarder - tout autour d’elle pour passer le temps.</p> - - <p>C’était la première fois qu’Alice se trouvait dans une cour de justice, - mais elle en avait lu des descriptions dans les livres, et elle fut - toute contente de voir qu’elle savait le nom de presque tout ce qu’il - y avait là. “Ça, c’est le juge,” se dit-elle; “je le reconnais à sa - grande perruque.”</p> - - <p>Le juge, disons-le en passant, était le Roi, et, comme il portait sa - couronne par-dessus sa perruque (regardez le frontispice, si vous - voulez savoir comment il s’était arrangé) il n’avait pas du tout l’air - d’être à son aise, et cela ne lui allait pas bien du tout.</p> - - <p>“Et ça, c’est le banc du jury,” pensa Alice; “et ces douze créatures” - (elle était forcée de <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> dire ‘créatures,’ vous comprenez, car - quelques-uns étaient des bêtes et quelques autres des oiseaux), “je - suppose que ce sont les jurés;” elle se répéta ce dernier mot deux ou - trois fois, car elle en était assez fière: pensant avec raison que bien - peu de petites filles de son âge savent ce que cela veut dire.</p> - - <p>Les douze jurés étaient tous <ins class="correction" title="très-occuppés">très-occupés</ins> à écrire sur des ardoises. - “Qu’est-ce qu’ils font là?” dit Alice à l’oreille du Griffon. “Ils ne - peuvent rien avoir à écrire avant que le procès soit commencé.”</p> - - <p>“Ils inscrivent leur nom,” répondit de même le Griffon, “de peur de - l’oublier avant la fin du procès.”</p> - - <p>“Les niais!” s’écria Alice d’un ton indigné, mais elle se retint bien - vite, car le Lapin Blanc cria: “Silence dans l’auditoire!” Et le Roi, - mettant ses lunettes, regarda vivement autour de lui pour voir qui - parlait.</p> - - <p>Alice pouvait voir, aussi clairement que si elle eût regardé par-dessus - leurs épaules, que <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> tous les jurés étaient en train d’écrire “les - niais” sur leurs ardoises, et elle pouvait même distinguer que l’un - d’eux ne savait pas écrire “niais” et qu’il était obligé de le demander - à son voisin. “Leurs ardoises seront dans un bel état avant la fin du - procès!” pensa Alice.</p> - - <p>Un des jurés avait un crayon qui grinçait; Alice, vous le pensez bien, - ne pouvait pas souffrir cela; elle fit le tour de la salle, arriva - derrière lui, et trouva bientôt l’occasion d’enlever le crayon. Ce - fut si tôt fait que le pauvre petit juré (c’était Jacques, le lézard) - ne pouvait pas s’imaginer ce qu’il était devenu. Après avoir cherché - partout, il fut obligé d’écrire avec un doigt tout le reste du jour, et - cela était fort inutile, puisque son doigt ne laissait aucune marque - sur l’ardoise.</p> - - <p>“Héraut, lisez l’acte d’accusation!” dit le Roi. Sur ce, le Lapin Blanc - sonna trois fois de la trompette, et puis, déroulant le parchemin, lut - ainsi qu’il suit:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-168.jpg" alt="" width="350" height="509" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-168.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="poem margin180"> - <div class="stanza"> - <span class="i0"><i>“La Reine de Cœur fit des tartes,</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Un beau jour de printemps;</i></span><br /> - <span class="i0"><i>Le Valet de Cœur prit les tartes,</i></span><br /> - <span class="i2"><i>Et s’en fut tout content!”</i></span><br /> - </div> - </div> - - <p>“Délibérez,” dit le Roi aux jurés.</p> - - <p>“Pas encore, pas encore,” interrompit vivement le Lapin; “il y a bien - des choses à faire auparavant!”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p> - - <p>“Appelez les témoins,” dit le Roi; et le Lapin Blanc sonna trois fois - de la trompette, et cria: “Le premier témoin!”</p> - - <p>Le premier témoin était le Chapelier. Il entra, tenant d’une main - une tasse de thé et de l’autre une tartine de beurre. “Pardon, Votre - Majesté,” dit il, “si j’apporte cela ici; je n’avais pas tout à fait - fini de prendre mon thé lorsqu’on est venu me chercher.”</p> - - <p>“Vous auriez dû avoir fini,” dit le Roi; “quand avez-vous commencé?”</p> - - <p>Le Chapelier regarda le Lièvre qui l’avait suivi dans la salle, bras - dessus bras dessous avec le Loir. “Le Quatorze Mars, je crois bien,” - dit-il.</p> - - <p>“Le Quinze!” dit le Lièvre.</p> - - <p>“Le Seize!” ajouta le Loir.</p> - - <p>“Notez cela,” dit le Roi aux jurés. Et les jurés s’empressèrent - d’écrire les trois dates sur leurs ardoises; puis en firent l’addition, - dont ils cherchèrent à réduire le total en francs et centimes.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span></p> - - <p>“Otez votre chapeau,” dit le Roi au Chapelier.</p> - - <p>“Il n’est pas à moi,” dit le Chapelier.</p> - - <p>“Volé!” s’écria le Roi en se tournant du côté des jurés, qui - s’empressèrent de prendre note du fait.</p> - - <p>“Je les tiens en vente,” ajouta le Chapelier, comme explication. “Je - n’en ai pas à moi; je suis chapelier.”</p> - - <p>Ici la Reine mit ses lunettes, et se prit à regarder fixement le - Chapelier, qui devint pâle et tremblant.</p> - - <p>“Faites votre déposition,” dit le Roi; “et ne soyez pas agité; sans - cela je vous fais exécuter sur-le-champ.”</p> - - <p>Cela ne parut pas du tout encourager le témoin; il ne cessait de passer - d’un pied sur l’autre en regardant la Reine d’un air inquiet, et, dans - son trouble, il mordit dans la tasse et en enleva un grand morceau, au - lieu de mordre dans la tartine de beurre.</p> - - <p>Juste à ce moment-là, Alice éprouva une étrange sensation qui - l’embarrassa beaucoup, jusqu’à <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> ce qu’elle se fût rendu compte de - ce que c’était. Elle recommençait à grandir, et elle pensa d’abord à se - lever et à quitter la cour: mais, toute réflexion faite, elle se décida - à rester où elle était, tant qu’il y aurait de la place pour elle.</p> - - <p>“Ne poussez donc pas comme ça,” dit le Loir; “je puis à peine respirer.”</p> - - <p>“Ce n’est pas de ma faute,” dit Alice doucement; “je grandis.”</p> - - <p>“Vous n’avez pas le droit de grandir ici,” dit le Loir.</p> - - <p>“Ne dites pas de sottises,” répliqua Alice plus hardiment; “vous savez - bien que vous aussi vous grandissez.”</p> - - <p>“Oui, mais je grandis, raisonnablement, moi,” dit le Loir; “et non - de cette façon ridicule.” Il se leva en faisant la mine, et passa de - l’autre côté de la salle.</p> - - <p>Pendant tout ce temps-là, la Reine n’avait pas cessé de fixer les yeux - sur le Chapelier, et, comme le Loir traversait la salle, elle dit à un - des <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> officiers du tribunal: “Apportez-moi la liste des chanteurs du - dernier concert.” Sur quoi, le malheureux Chapelier se mit à trembler - si fortement qu’il en perdit ses deux souliers.</p> - - <div class="floatl" style="width: 350px;"> - <img src="images/page-172.jpg" alt="" width="350" height="482" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-172.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Faites votre déposition,” répéta le Roi en colère; “ou bien je vous - fais exécuter, que vous soyez troublé ou non!”</p> - - <p>“Je suis un pauvre homme, Votre Majesté,” fit le Chapelier d’une voix - tremblante; “et il n’y avait guère qu’une semaine ou deux que j’avais - commencé à prendre mon thé, et avec ça les tartines devenaient si - minces et les <i>dragées</i> du thé——”</p> - - <p>“Les <i>dragées</i> de quoi?” dit le Roi.</p> - - <p>“Ça a commencé par le thé,” répondit le Chapelier.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p> - - <p>“Je vous dis que dragée commence par un <i>d!</i>” cria le Roi vivement. “Me - prenez-vous pour un âne? Continuez!”</p> - - <p>“Je suis un pauvre homme,” continua le Chapelier; “et les dragées et - les autres choses me firent perdre la tête. Mais le Lièvre dit——”</p> - - <p>“C’est faux!” s’écria le Lièvre se dépêchant de l’interrompre.</p> - - <p>“C’est vrai!” cria le Chapelier.</p> - - <p>“Je le nie!” cria le Lièvre.</p> - - <p>“Il le nie!” dit le Roi. “Passez là-dessus.”</p> - - <p>“Eh bien! dans tous les cas, le Loir dit——” continua le Chapelier, - regardant autour de lui pour voir s’il nierait aussi; mais le Loir ne - nia rien, car il dormait profondément.</p> - - <p>“Après cela,” continua le Chapelier, “je me coupai d’autres tartines de - beurre.”</p> - - <p>“Mais, que dit le Loir?” demanda un des jurés.</p> - - <p>“C’est ce que je ne peux pas me rappeler,” dit le Chapelier.</p> - - <p>“Il faut absolument que vous vous le rappeliez,” <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> fit observer le - Roi; “ou bien je vous fais exécuter.”</p> - - <p>Le malheureux Chapelier laissa tomber sa tasse et sa tartine de beurre, - et mit un genou en terre. “Je suis un pauvre homme, Votre Majesté!” - commença-t-il.</p> - - <p>“Vous êtes un très-pauvre orateur,” dit le Roi.</p> - - <p>Ici un des cochons d’Inde applaudit, et fut immédiatement réprimé par - un des huissiers. (Comme ce mot est assez difficile, je vais vous - expliquer comment cela se fit. Ils avaient un grand sac de toile qui - se fermait à l’aide de deux ficelles attachées à l’ouverture; dans ce - sac ils firent glisser le cochon d’Inde la tête la première, puis ils - s’assirent dessus.)</p> - - <p>“Je suis contente d’avoir vu cela,” pensa Alice. “J’ai souvent lu dans - les journaux, à la fin des procès: ‘Il se fit quelques tentatives - d’applaudissements qui furent bientôt réprimées par les huissiers,’ et - je n’avais jamais compris jusqu’à présent ce que cela voulait dire.”</p> - - <p>“Si c’est là tout ce que vous savez de <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> l’affaire, vous pouvez vous - prosterner,” continua le Roi.</p> - - <p>“Je ne puis pas me prosterner plus bas que cela,” dit le Chapelier; “je - suis déjà par terre.”</p> - - <p>“Alors asseyez-vous,” répondit le Roi.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 425px;"> - <img src="images/page-175.jpg" alt="" width="425" height="340" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-175.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Ici l’autre cochon d’Inde applaudit et fut réprimé.</p> - - <p>“Bon, cela met fin aux cochons d’Inde!” pensa Alice. “Maintenant ça va - mieux aller.”</p> - - <p>“J’aimerais bien aller finir de prendre mon thé,” dit le Chapelier, en - lançant un regard <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> inquiet sur la Reine, qui lisait la liste des - chanteurs.</p> - - <p>“Vous pouvez vous retirer,” dit le Roi; et le Chapelier se hâta de - quitter la cour, sans même prendre le temps de mettre ses souliers.</p> - - <p>“Et coupez-lui la tête dehors,” ajouta la Reine, s’adressant à un des - huissiers; mais le Chapelier était déjà bien loin avant que l’huissier - arrivât à la porte.</p> - - <p>“Appelez un autre témoin,” dit le Roi.</p> - - <p>L’autre témoin, c’était la cuisinière de la Duchesse; elle tenait la - poivrière à la main, et Alice devina qui c’était, même avant qu’elle - entrât dans la salle, en voyant éternuer, tout à coup et tous à la - fois, les gens qui se trouvaient près de la porte.</p> - - <p>“Faites votre déposition,” dit le Roi.</p> - - <p>“Non!” dit la cuisinière.</p> - - <p>Le Roi regarda d’un air inquiet le Lapin Blanc, qui lui dit à - voix basse: “Il faut que Votre Majesté interroge ce témoin-là - contradictoirement.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - - <p>“Puisqu’il le faut, il le faut,” dit le Roi, d’un air triste; et, - après avoir croisé les bras et froncé les sourcils en regardant la - cuisinière, au point que les yeux lui étaient presque complétement - rentrés dans la tête, il dit d’une voix creuse: “De quoi les tartes - sont-elles faites?”</p> - - <p>“De poivre principalement!” dit la cuisinière.</p> - - <p>“De mélasse,” dit une voix endormie derrière elle.</p> - - <p>“Saisissez ce Loir au collet!” cria la Reine. “Coupez la tête à ce - Loir! Mettez ce Loir à la porte! Réprimez-le, pincez-le, arrachez-lui - ses moustaches!”</p> - - <p>Pendant quelques instants, toute la cour fut sens dessus dessous - pour mettre le Loir à la porte; et, quand le calme fut rétabli, la - cuisinière avait disparu.</p> - - <p>“Cela ne fait rien,” dit le Roi, comme soulagé d’un grand poids. - “Appelez le troisième témoin;” et il ajouta à voix basse en s’adressant - à la Reine: “Vraiment, mon amie, il faut que vous <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> interrogiez cet - autre témoin; cela me fait trop mal au front!”</p> - - <p>Alice regardait le Lapin Blanc tandis qu’il tournait la liste dans - ses doigts, curieuse de savoir quel serait l’autre témoin. “Car les - dépositions ne prouvent pas grand’chose jusqu’à présent,” se dit-elle. - Imaginez sa surprise quand le Lapin Blanc cria, du plus fort de sa - petite voix criarde: “Alice!”</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p> - - <h2 id="ch_12"><span class="h2line1">CHAPITRE XII.</span><br /> - <span class="h2line2">DÉPOSITION D’ALICE.</span></h2> - - <p>“<span class="firstletter1">V</span><span class="firstletter2">OILA</span>!” cria Alice, oubliant tout à fait dans le trouble du moment - combien elle avait grandi depuis quelques instants, et elle se leva si - brusquement qu’elle accrocha le banc des jurés avec le bord de sa robe, - et le renversa, avec tous ses occupants, sur la tête de la foule qui se - trouvait au-dessous, et on les vit se débattant de tous côtés, comme - les poissons rouges du vase qu’elle se rappelait avoir renversé par - accident la semaine précédente.</p> - - <p>“Oh! je vous demande bien pardon!” s’écria-t-elle <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> toute confuse, - et elle se mit à les ramasser bien vite, car l’accident arrivé aux - poissons rouges lui trottait dans la tête, et elle avait <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> une idée - vague qu’il fallait les ramasser tout de suite et les remettre sur les - bancs, sans quoi ils mourraient.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-180.jpg" alt="" width="550" height="678" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-180.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Le procès ne peut continuer,” dit le Roi d’une voix grave, “avant que - les jurés soient tous à leurs places; <i>tous!</i>” répéta-t-il avec emphase - en regardant fixement Alice.</p> - - <p>Alice regarda le banc des jurés, et vit que dans son empressement elle - y avait placé le Lézard la tête en bas, et le pauvre petit être remuait - la queue d’une triste façon, dans l’impossibilité de se redresser; elle - l’eut bientôt retourné et replacé convenablement. “Non que cela soit - bien important,” se dit-elle, “car je pense qu’il serait tout aussi - utile au procès la tête en bas qu’autrement.”</p> - - <p>Sitôt que les jurés se furent un peu remis de la secousse, qu’on eut - retrouvé et qu’on leur eut rendu leurs ardoises et leurs crayons, - ils se mirent fort diligemment à écrire l’histoire de l’accident, à - l’exception du Lézard, qui paraissait trop accablé pour faire autre - chose que demeurer la <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> bouche ouverte, les yeux fixés sur le - plafond de la salle.</p> - - <p>“Que savez-vous de cette affaire-là?” demanda le Roi à Alice.</p> - - <p>“Rien,” répondit-elle.</p> - - <p>“Rien absolument?” insista le Roi.</p> - - <p>“Rien absolument,” dit Alice.</p> - - <p>“Voilà qui est très-important,” dit le Roi, se tournant vers les jurés. - Ils allaient écrire cela sur leurs ardoises quand le Lapin Blanc - interrompant: “Peu important, veut dire Votre Majesté, sans doute,” - dit-il d’un ton très-respectueux, mais en fronçant les sourcils et en - lui faisant des grimaces.</p> - - <p>“Peu important, bien entendu, c’est ce que je voulais dire,” répliqua - le Roi avec empressement. Et il continua de répéter à demi-voix: - “Très-important, peu important, peu important, très-important;” comme - pour essayer lequel des deux était le mieux sonnant.</p> - - <p>Quelques-uns des jurés écrivirent “très-important,” d’autres, “peu - important.” Alice voyait <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> tout cela, car elle était assez près - d’eux pour regarder sur leurs ardoises. “Mais cela ne fait absolument - rien,” pensa-t-elle.</p> - - <p>A ce moment-là, le Roi, qui pendant quelque temps avait été fort occupé - à écrire dans son carnet, cria: “Silence!” et lut sur son carnet: - “Règle Quarante-deux: <i>Toute personne ayant une taille de plus d’un - mille de haut devra quitter la cour.</i>”</p> - - <p>Tout le monde regarda Alice.</p> - - <p>“Je n’ai pas un mille de haut,” dit-elle.</p> - - <p>“Si fait,” dit le Roi.</p> - - <p>“Près de deux milles,” ajouta la Reine.</p> - - <p>“Eh bien! je ne sortirai pas quand même; d’ailleurs cette règle n’est - pas d’usage, vous venez de l’inventer.”</p> - - <p>“C’est la règle la plus ancienne qu’il y ait dans le livre,” dit le Roi.</p> - - <p>“Alors elle devrait porter le numéro Un.”</p> - - <p>Le Roi devint pâle et ferma vivement son carnet. “Délibérez,” dit-il - aux jurés d’une voix faible et tremblante.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p> - - <p>“Il y a d’autres dépositions à recevoir, s’il plaît à Votre Majesté,” - dit le Lapin, se levant précipitamment; “on vient de ramasser ce - papier.”</p> - - <p>“Qu’est-ce qu’il y a dedans?” dit la Reine.</p> - - <p>“Je ne l’ai pas encore ouvert,” dit le Lapin Blanc; “mais on dirait que - c’est une lettre écrite par l’accusé à—— à quelqu’un.”</p> - - <p>“Cela doit être ainsi,” dit le Roi, “à moins qu’elle ne soit, écrite à - personne, ce qui n’est pas ordinaire, vous comprenez.”</p> - - <p>“A qui est-elle adressée?” dit un des jurés.</p> - - <p>“Elle n’est pas adressée du tout,” dit le Lapin Blanc; “au fait, il n’y - a rien d’écrit à l’extérieur.” Il déplia le papier tout en parlant et - ajouta: “Ce n’est pas une lettre, après tout; c’est une pièce de vers.”</p> - - <p>“Est-ce l’écriture de l’accusé?” demanda un autre juré.</p> - - <p>“Non,” dit le Lapin Blanc, “et c’est ce qu’il y a de plus drôle.” (Les - jurés eurent tous l’air fort embarrassé.)</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p> - - <p>“Il faut qu’il ait imité l’écriture d’un autre,” dit le Roi. (Les jurés - reprirent l’air serein.)</p> - - <p>“Pardon, Votre Majesté,” dit le Valet, “ce n’est pas moi qui ai écrit - cette lettre, et on ne peut pas prouver que ce soit moi; il n’y a pas - de signature.”</p> - - <p>“Si vous n’avez pas signé,” dit le Roi, “cela ne fait qu’empirer la - chose; il faut absolument que vous ayez eu de mauvaises intentions, - sans cela vous auriez signé, comme un honnête homme.”</p> - - <p>Là-dessus tout le monde battit des mains; c’était la première réflexion - vraiment bonne que le Roi eût faite ce jour-là.</p> - - <p>“Cela prouve sa culpabilité,” dit la Reine.</p> - - <p>“Cela ne prouve rien,” dit Alice. “Vous ne savez même pas ce dont il - s’agit.”</p> - - <p>“Lisez ces vers,” dit le Roi.</p> - - <p>Le Lapin Blanc mit ses lunettes. “Par où commencerai-je, s’il plaît à - Votre Majesté?” demanda-t-il.</p> - - <p>“Commencez par le commencement,” dit gravement le Roi, “et continuez - jusqu’à ce que vous arriviez à la fin; là, vous vous arrêterez.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p> - - <p>Voici les vers que lut le Lapin Blanc:</p> - - <div class="poem margin200"> - <div class="stanzanoindent"> - <i>“On m’a dit que tu fus chez elle<br /> - Afin de lui pouvoir parler,<br /> - Et qu’elle assura, la cruelle,<br /> - Que je ne savais pas nager!</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>Bientôt il leur envoya dire<br /> - (Nous savons fort bien que c’est vrai!)<br /> - Qu’il ne faudrait pas en médire,<br /> - Ou gare les coups de balai!</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>J’en donnai trois, elle en prit une;<br /> - Combien donc en recevrons-nous?<br /> - (Il y a là quelque lacune.)<br /> - Toutes revinrent d’eux à vous.</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>Si vous ou moi, dans cette affaire,<br /> - Étions par trop embarrassés,<br /> - Prions qu’il nous laisse, confrère,<br /> - Tous deux comme il nous a trouvés.</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"><span class="pagenum" id="Page_187">187</span> - <i>Vous les avez, j’en suis certaine,<br /> - (Avant que de ses nerfs l’accès<br /> - Ne bouleversât l’inhumaine,)<br /> - Trompés tous trois avec succès.</i> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - <i>Cachez-lui qu’elle les préfère;<br /> - Car ce doit être, par ma foi,<br /> - (Et sera toujours, je l’espère)<br /> - Un secret entre vous et moi.”</i> - </div> - </div> - - <p>“Voilà la pièce de conviction la plus importante que nous ayons eue - jusqu’à présent,” dit le Roi en se frottant les mains; “ainsi, que le - jury maintenant——”</p> - - <p>“S’il y a un seul des jurés qui puisse l’expliquer,” dit Alice (elle - était devenue si grande dans ces derniers instants qu’elle n’avait plus - du tout peur de l’interrompre), “je lui donne une pièce de dix sous. Je - ne crois pas qu’il y ait un atome de sens commun là-dedans.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p> - - <p>Tous les jurés écrivirent sur leurs ardoises: “Elle ne croit pas qu’il - y ait un atome de sens commun là-dedans,” mais aucun d’eux ne tenta - d’expliquer la pièce de vers.</p> - - <p>“Si elle ne signifie rien,” dit le Roi, “cela nous épargne un - monde d’ennuis, vous comprenez: car il est inutile d’en chercher - l’explication; et cependant je ne sais pas trop,” continua-t-il en - étalant la pièce de vers sur ses genoux et les regardant d’un œil; - “il me semble que j’y vois quelque chose, après tout. ‘<i>Que je ne - savais pas nager!</i>’ Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas?” ajouta-t-il - en se tournant vers le Valet.</p> - - <p>Le Valet secoua la tête tristement. “En ai-je l’air,” dit-il. (Non, - certainement, il n’en avait pas l’air, étant fait tout entier de - carton.)</p> - - <p>“Jusqu’ici c’est bien,” dit le Roi; et il continua de marmotter tout - bas, “‘<i>Nous savons fort bien que c’est vrai</i>.’ C’est le jury qui dit - cela, bien sûr! ‘<i>J’en donnai trois, elle en prit une</i>;’ justement, - c’est là ce qu’il fit des tartes, vous comprenez.”</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p> - - <div class="figcenter2b" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-189.jpg" alt="" width="600" height="776" /> - <p class="left"><span class="link"><a href="images/x-page-189.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="background2"> - <p>“Mais vient ensuite: ‘<i>Toutes revinrent d’eux à vous</i>,’” dit Alice.</p> - - <p>“Tiens, mais les voici!” dit le Roi d’un air de triomphe, montrant du - doigt les tartes qui étaient sur la table.</p> - - <p>“Il n’y a rien de plus clair que cela; et encore: ‘<i>Avant que de ses - nerfs l’accès</i>.’ Vous n’avez jamais eu d’attaques de nerfs, je crois, - mon épouse?” dit-il à la Reine.</p> - </div> - - <p class="margintop1">“Jamais!” dit la Reine d’un air furieux en <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> jetant un encrier à la - tête du Lézard. (Le malheureux Jacques avait cessé d’écrire sur son - ardoise avec un doigt, car il s’était aperçu que cela ne faisait aucune - marque; mais il se remit bien vite à l’ouvrage en se servant de l’encre - qui lui découlait le long de la figure, aussi longtemps qu’il y en eut.)</p> - - <p>“Non, mon épouse, vous avez trop bon air,” dit le Roi, promenant son - regard tout autour de la salle et souriant. Il se fit un silence de - mort.</p> - - <p>“C’est un calembour,” ajouta le Roi d’un ton de colère; et tout le - monde se mit à rire. “Que le jury délibère,” ajouta le Roi, pour à peu - près la vingtième fois ce jour-là.</p> - - <p>“Non, non,” dit la Reine, “l’arrêt d’abord, on délibérera après.”</p> - - <p>“Cela n’a pas de bon sens!” dit tout haut Alice. “Quelle idée de - vouloir prononcer l’arrêt d’abord!”</p> - - <p>“Taisez-vous,” dit la Reine, devenant pourpre de colère.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-191.jpg" alt="" width="600" height="825" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-191.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>“Je ne me tairai pas,” dit Alice.</p> - - <p>“Qu’on lui coupe la tête!” hurla la Reine de toutes ses forces. - Personne ne bougea.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span></p> - - <p>“On se moque bien de vous,” dit Alice (elle avait alors atteint toute - sa grandeur naturelle). “Vous n’êtes qu’un paquet de cartes!”</p> - - <p>Là-dessus tout le paquet sauta en l’air et retomba en tourbillonnant - sur elle; Alice poussa un petit cri, moitié de peur, moitié de colère, - et essaya de les repousser; elle se trouva étendue sur le gazon, la - tête sur les genoux de sa sœur, qui écartait doucement de sa figure - les feuilles mortes tombées en voltigeant du haut des arbres.</p> - - <p>“Réveillez-vous, chère Alice!” lui dit sa sœur. “Quel long somme - vous venez de faire!”</p> - - <p>“Oh! j’ai fait un si drôle de rêve,” dit Alice; et elle raconta à - sa sœur, autant qu’elle put s’en souvenir, toutes les étranges - aventures que vous venez de lire; et, quand elle eut fini son récit, sa - sœur lui dit en l’embrassant: “Certes, c’est un bien drôle de rêve; - mais maintenant courez à la maison prendre le thé; il se fait tard.” - Alice se leva donc et s’éloigna en courant, pensant le long du chemin, - et avec raison, quel rêve merveilleux elle venait de faire.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p> - - <hr class="double" /> - - <p>Mais sa sœur demeura assise tranquillement, tout comme elle l’avait - laissée, la tête appuyée sur la main, contemplant le coucher du soleil - et pensant à la petite Alice et à ses merveilleuses aventures; si bien - qu’elle aussi se mit à rêver, en quelque sorte; et voici son rêve:—</p> - - <p>D’abord elle rêva de la petite Alice personnellement:—les petites - mains de l’enfant étaient encore jointes sur ses genoux, et ses - yeux vifs et brillants plongeaient leur regard dans les siens. Elle - entendait jusqu’au son de sa voix; elle voyait ce singulier petit - mouvement de tête par lequel elle rejetait en arrière les cheveux <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> - vagabonds qui sans cesse lui revenaient dans les yeux; et, comme elle - écoutait ou paraissait écouter, tout s’anima autour d’elle et se peupla - des étranges créatures du rêve de sa jeune sœur. Les longues herbes - bruissaient à ses pieds sous les pas précipités du Lapin Blanc; la - Souris effrayée faisait clapoter l’eau en traversant la mare voisine; - elle entendait le bruit des tasses, tandis que le Lièvre et ses amis - prenaient leur repas qui ne finissait jamais, et la voix perçante de - la Reine envoyant à la mort ses malheureux invités. Une fois encore - l’enfant-porc éternuait sur les genoux de la Duchesse, tandis que les - assiettes et les plats se brisaient autour de lui; une fois encore la - voix criarde du Griffon, le grincement du crayon d’ardoise du Lézard, - et les cris étouffés des cochons d’Inde mis dans le sac par ordre de la - cour, remplissaient les airs, en se mêlant aux sanglots que poussait au - loin la malheureuse Fausse-Tortue.</p> - - <p>C’est ainsi qu’elle demeura assise, les yeux fermés, et se croyant - presque dans le Pays des <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> Merveilles, bien qu’elle sût qu’elle - n’avait qu’à rouvrir les yeux pour que tout fût changé en une triste - réalité: les herbes ne bruiraient plus alors que sous le souffle du - vent, et l’eau de la mare ne murmurerait plus qu’au balancement des - roseaux; le bruit des tasses deviendrait le tintement des clochettes - au cou des moutons, et elle reconnaîtrait les cris aigus de la Reine - dans la voix perçante du petit berger; l’éternuement du bébé, le cri - du Griffon et tous les autres bruits étranges ne seraient plus, elle - le savait bien, que les clameurs confuses d’une cour de ferme, tandis - que le beuglement des bestiaux dans le lointain remplacerait les lourds - sanglots de la Fausse-Tortue.</p> - - <p>Enfin elle se représenta cette même petite sœur, dans l’avenir, - devenue elle aussi une grande personne; elle se la représenta - conservant, jusque dans l’âge mûr, le cœur simple et aimant de son - enfance, et réunissant autour d’elle d’autres petits enfants dont elle - ferait briller les yeux vifs et curieux au récit de bien des aventures - étranges, <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> et peut-être même en leur contant le songe du Pays - des Merveilles du temps jadis: elle la voyait partager leurs petits - chagrins et trouver plaisir à leurs innocentes joies, se rappelant sa - propre enfance et les heureux jours d’été.</p> - - <p class="center br">FIN.</p> - - <p class="center br">LONDRES.—IMPRIMERIE DE R. CLAY, FILS, ET TAYLOR, BREAD STREET HILL.</p> - - <hr class="small2" /> - - <h2 id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p class="fontnote">L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale">souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> - - <p class="fontnote">La version électronique <b>html</b> restitue le mieux la présentation du livre papier.</p> - - <p class="fontnote">Les livres français publiés sur gutenberg.org sont classés par <a href="https://www.gutenberg.org/ebooks/search/?query=l.fr">popularité</a>, - <a href="https://www.gutenberg.org/wiki/Category:FR_Genre">genre</a>, <a href="https://www.gutenberg.org/browse/languages/fr">auteurs</a>.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Aventures d'Alice au pays des -merveilles, by Lewis Carroll - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'ALICE AU PAYS *** - -***** This file should be named 55456-h.htm or 55456-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/4/5/55456/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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