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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant -
-volume 10, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: July 21, 2017 [EBook #55167]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
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- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
- A ÉTÉ TIRÉE
- PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
- EN VERTU D'UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
-
- 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
-
- SAVOIR:
-
- 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
- 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
- 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
-
-
- _Le texte de ce volume
- est conforme à celui de l'édition originale_: MISS Harriet.
- _Paris, Victor Havard, 1884,
- avec addition de_:
- L'Orient--Un Million (_inédits_).
-
-
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-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- MISS HARRIET
-
- L'ORIENT--UN MILLION
-
-
- PARIS
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCVIII
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-MISS HARRIET.
-
- _A Madame_.....
-
-
-NOUS étions sept dans le break, quatre femmes et trois hommes, dont un
-sur le siège à côté du cocher, et nous montions, au pas des chevaux, la
-grande côte où serpentait la route.
-
-Partis d'Étretat dès l'aurore, pour aller visiter les ruines de
-Tancarville, nous somnolions encore, engourdis dans l'air frais du
-matin. Les femmes surtout, peu accoutumées à ces réveils de chasseurs,
-laissaient à tout moment retomber leurs paupières, penchaient la tête
-ou bien bâillaient, insensibles à l'émotion du jour levant.
-
-C'était l'automne. Des deux côtés du chemin les champs dénudés
-s'étendaient, jaunis par le pied court des avoines et des blés fauchés
-qui couvraient le sol comme une barbe mal rasée. La terre embrumée
-semblait fumer. Des alouettes chantaient en l'air, d'autres oiseaux
-pépiaient dans les buissons.
-
-Le soleil enfin se leva devant nous, tout rouge au bord de l'horizon;
-et, à mesure qu'il montait, plus clair de minute en minute, la campagne
-paraissait s'éveiller, sourire, se secouer, et ôter, comme une fille
-qui sort du lit, sa chemise de vapeurs blanches.
-
-Le comte d'Étraille, assis sur le siège, cria: «Tenez, un lièvre», et
-il étendait le bras vers la gauche, indiquant une pièce de trèfle.
-L'animal filait, presque caché par ce champ, montrant seulement ses
-grandes oreilles; puis il détala à travers un labouré, s'arrêta,
-repartit d'une course folle, changea de direction, s'arrêta de nouveau,
-inquiet, épiant tout danger, indécis sur la route à prendre; puis il se
-remit à courir avec de grands sauts de l'arrière-train, et il disparut
-dans un large carré de betteraves. Tous les hommes s'éveillèrent,
-suivant la marche de la bête.
-
-René Lemanoir prononça: «Nous ne sommes pas galants, ce matin», et
-regardant sa voisine, la petite baronne de Sérennes, qui luttait contre
-le sommeil, il lui dit à mi-voix: «Vous pensez à votre mari, baronne.
-Rassurez-vous, il ne revient que samedi. Vous avez encore quatre
-jours.»
-
-Elle répondit avec un sourire endormi: «Que vous êtes bête!» Puis,
-secouant sa torpeur, elle ajouta: «Voyons, dites-nous quelque chose
-pour nous faire rire. Vous, monsieur Chenal, qui passez pour avoir eu
-plus de bonnes fortunes que le duc de Richelieu, racontez une histoire
-d'amour qui vous soit arrivée, ce que vous voudrez.»
-
-Léon Chenal, un vieux peintre qui avait été très beau, très fort, très
-fier de son physique, et très aimé, prit dans sa main sa longue barbe
-blanche et sourit, puis, après quelques moments de réflexion, il devint
-grave tout à coup.
-
-«Ce ne sera pas gai, mesdames; je vais vous raconter le plus lamentable
-amour de ma vie. Je souhaite à mes amis de n'en point inspirer de
-semblable.»
-
-
-I
-
-J'avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes
-normandes.
-
-J'appelle «faire le rapin», ce vagabondage sac au dos, d'auberge en
-auberge, sous prétexte d'études et de paysages sur nature. Je ne sais
-rien de meilleur que cette vie errante, au hasard. On est libre, sans
-entraves d'aucune sorte, sans soucis, sans préoccupations, sans penser
-même au lendemain. On va par le chemin qui vous plaît, sans autre
-guide que sa fantaisie, sans autre conseiller que le plaisir des yeux.
-On s'arrête parce qu'un ruisseau vous a séduit, parce qu'on sentait
-bon les pommes de terre frites devant la porte d'un hôtelier. Parfois
-c'est un parfum de clématite qui a décidé votre choix, ou l'œillade
-naïve d'une fille d'auberge. N'ayez point de mépris pour ces rustiques
-tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et des
-joues fermes et des lèvres fraîches; et leur baiser violent est fort
-et savoureux comme un fruit sauvage. L'amour a toujours du prix, d'où
-qu'il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil qui pleure
-quand vous partez, sont des choses si rares, si douces, si précieuses,
-qu'il ne les faut jamais mépriser.
-
-J'ai connu les rendez-vous dans les fossés pleins de primevères,
-derrière l'étable où dorment les vaches, et sur la paille des greniers
-encore tièdes de la chaleur du jour. J'ai des souvenirs de grosse toile
-grise sur des chairs élastiques et rudes, et des regrets de naïves et
-franches caresses, plus délicates en leur brutalité sincère, que les
-subtils plaisirs obtenus de femmes charmantes et distinguées.
-
-Mais ce qu'on aime surtout dans ces courses à l'aventure, c'est la
-campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs
-de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noce avec la terre.
-On est seul tout près d'elle dans ce long rendez-vous tranquille. On se
-couche dans une prairie, au milieu des marguerites et des coquelicots,
-et, les yeux ouverts, sous une claire tombée de soleil, on regarde au
-loin le petit village avec son clocher pointu qui sonne midi.
-
-On s'assied au bord d'une source qui sort au pied d'un chêne, au
-milieu d'une chevelure d'herbes frêles, hautes, luisantes de vie. On
-s'agenouille, on se penche, on boit cette eau froide et transparente
-qui vous mouille la moustache et le nez, on la boit avec un plaisir
-physique, comme si on baisait la source, lèvre à lèvre. Parfois, quand
-on rencontre un trou, le long de ces minces cours d'eau, on s'y plonge,
-tout nu, et on sent sur sa peau, de la tête aux pieds, comme une
-caresse glacée et délicieuse, le frémissement du courant vif et léger.
-
-On est gai sur la colline, mélancolique au bord des étangs, exalté
-lorsque le soleil se noie dans un océan de nuages sanglants et qu'il
-jette aux rivières des reflets rouges. Et, le soir, sous la lune qui
-passe au fond du ciel, on songe à mille choses singulières qui ne vous
-viendraient point à l'esprit sous la brûlante clarté du jour.
-
-Donc, en errant ainsi par ce pays même où nous sommes cette année,
-j'arrivai un soir au petit village de Bénouville, sur la falaise, entre
-Yport et Étretat. Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte
-droite comme une muraille, avec ses saillies de rochers crayeux tombant
-à pic dans la mer. J'avais marché depuis le matin sur ce gazon ras,
-fin et souple comme un tapis qui pousse au bord de l'abîme sous le
-vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas,
-regardant tantôt la fuite lente et arrondie d'une mouette promenant sur
-le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte,
-la voile brune d'une barque de pêche, j'avais passé un jour heureux
-d'insouciance et de liberté.
-
-On m'indiqua une petite ferme où on logeait des voyageurs, sorte
-d'auberge tenue par une paysanne au milieu d'une cour normande entourée
-d'un double rang de hêtres.
-
-Quittant la falaise, je gagnai donc le hameau enfermé dans ses grands
-arbres et je me présentai chez la mère Lecacheur.
-
-C'était une vieille campagnarde ridée, sévère, qui semblait toujours
-recevoir les pratiques à contre-cœur, avec une sorte de méfiance.
-
-Nous étions en mai; les pommiers épanouis couvraient la cour d'un toit
-de fleurs parfumées, semaient incessamment une pluie tournoyante de
-folioles roses qui tombaient sans fin sur les gens et sur l'herbe.
-
-Je demandai: «Eh bien, madame Lecacheur, avez-vous une chambre pour
-moi?»
-
-Étonnée de voir que je savais son nom, elle répondit: «C'est selon,
-tout est loué. On pourrait voir tout de même.»
-
-En cinq minutes nous fûmes d'accord, et je déposai mon sac sur le sol
-de terre d'une pièce rustique, meublée d'un lit, de deux chaises, d'une
-table et d'une cuvette. Elle donnait dans la cuisine, grande, enfumée,
-où les pensionnaires prenaient leurs repas avec les gens de la ferme et
-la patronne, qui était veuve.
-
-Je me lavai les mains, puis je ressortis. La vieille faisait fricasser
-un poulet pour le dîner dans sa large cheminée où pendait la
-crémaillère noire de fumée.
-
---«Vous avez donc des voyageurs en ce moment?» lui dis-je.
-
-Elle répondit, de son air mécontent: «J'ons eune dame, une Anglaise
-d'âge. Alle occupe l'autre chambre.»
-
-J'obtins, moyennant une augmentation de cinq sols par jour, le droit de
-manger seul dans la cour quand il ferait beau.
-
-On mit donc mon couvert devant la porte, et je commençai à dépecer à
-coups de dents les membres maigres de la poule normande en buvant du
-cidre clair et en mâchant du gros pain blanc, vieux de quatre jours,
-mais excellent.
-
-Tout à coup la barrière de bois qui donnait sur le chemin s'ouvrit,
-et une étrange personne se dirigea vers la maison. Elle était très
-maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux
-rouges, qu'on l'eût crue privée de bras si on n'avait vu une longue
-main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche
-de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris
-roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne
-sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. Elle
-passa devant moi vivement, en baissant les yeux, et s'enfonça dans la
-chaumière.
-
-Cette singulière apparition m'égaya; c'était ma voisine assurément,
-l'Anglaise d'âge dont avait parlé notre hôtesse.
-
-Je ne la revis pas ce jour-là. Le lendemain, comme je m'étais installé
-pour peindre au fond de ce vallon charmant que vous connaissez et qui
-descend jusqu'à Étretat, j'aperçus, en levant les yeux tout à coup,
-quelque chose de singulier dressé sur la crête du coteau; on eût dit un
-mât pavoisé. C'était elle. En me voyant elle disparut.
-
-Je rentrai à midi pour déjeuner et je pris place à la table commune,
-afin de faire connaissance avec cette vieille originale. Mais elle ne
-répondit pas à mes politesses, insensible même à mes petits soins. Je
-lui versais de l'eau avec obstination, je lui passais les plats avec
-empressement. Un léger mouvement de tête, presque imperceptible, et un
-mot anglais murmuré si bas que je ne l'entendais point, étaient ses
-seuls remerciements.
-
-Je cessai de m'occuper d'elle, bien qu'elle inquiétât ma pensée.
-
-Au bout de trois jours j'en savais sur elle aussi long que Mme
-Lecacheur elle-même.
-
-Elle s'appelait miss Harriet. Cherchant un village perdu pour y passer
-l'été, elle s'était arrêtée à Bénouville, six semaines auparavant,
-et ne semblait point disposée à s'en aller. Elle ne parlait jamais
-à table, mangeait vite, tout en lisant un petit livre de propagande
-protestante. Elle en distribuait à tout le monde, de ces livres. Le
-curé lui-même en avait reçu quatre apportés par un gamin moyennant
-deux sous de commission. Elle disait quelquefois à notre hôtesse,
-tout à coup, sans que rien préparât cette déclaration: «Je aimé le
-Seigneur plus que tout; je le admiré dans toute son création, je le
-adoré dans toute son nature, je le pôrté toujours dans mon cœur.» Et
-elle remettait aussitôt à la paysanne interdite une de ses brochures
-destinées à convertir l'univers.
-
-Dans le village on ne l'aimait point. L'instituteur ayant déclaré:
-«C'est une athée», une sorte de réprobation pesait sur elle. Le curé,
-consulté par Mme Lecacheur, répondit: «C'est une hérétique, mais Dieu
-ne veut pas la mort du pécheur, et je la crois une personne d'une
-moralité parfaite.»
-
-Ces mots «Athée--Hérétique», dont on ignorait le sens précis, jetaient
-des doutes dans les esprits. On prétendait en outre que l'Anglaise
-était riche et qu'elle avait passé sa vie à voyager dans tous les pays
-du monde, parce que sa famille l'avait chassée. Pourquoi sa famille
-l'avait-elle chassée? A cause de son impiété naturellement.
-
-C'était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces
-puritaines opiniâtres comme l'Angleterre en produit tant, une de ces
-vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables
-d'hôte de l'Europe, gâtent l'Italie, empoisonnent la Suisse, rendent
-inhabitables les villes charmantes de la Méditerranée, apportent
-partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées,
-leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui
-ferait croire qu'on les glisse, la nuit, dans un étui.
-
-Quand j'en apercevais une dans un hôtel, je me sauvais comme les
-oiseaux qui voient un mannequin dans un champ.
-
-Celle-là cependant me paraissait tellement singulière qu'elle ne me
-déplaisait point.
-
-Mme Lecacheur, hostile par instinct à tout ce qui n'était pas paysan,
-sentait en son esprit borné une sorte de haine pour les allures
-extatiques de la vieille fille. Elle avait trouvé un terme pour la
-qualifier, un terme méprisant assurément, venu je ne sais comment sur
-ses lèvres, appelé par je ne sais quel confus et mystérieux travail
-d'esprit. Elle disait: «C'est une démoniaque». Et ce mot, collé sur cet
-être austère et sentimental, me semblait d'un irrésistible comique. Je
-ne l'appelais plus moi-même que «la démoniaque», éprouvant un plaisir
-drôle à prononcer tout haut ces syllabes en l'apercevant.
-
-Je demandais à la mère Lecacheur: «Eh bien, qu'est-ce que fait notre
-démoniaque aujourd'hui?»
-
-Et la paysanne répondait d'un air scandalisé:
-
---«Croiriez-vous, monsieur, qu'all' a ramassé un crapaud dont on avait
-pilé la patte, et qu'all' l'a porté dans sa chambre, et qu'all' l'a mis
-dans sa cuvette et qu'all'y met un pansage comme à un homme. Si c'est
-pas une profanation!»
-
-Une autre fois, en se promenant au pied de la falaise, elle avait
-acheté un gros poisson qu'on venait de pêcher, rien que pour le rejeter
-à la mer. Et le matelot, bien que payé largement, l'avait injuriée
-à profusion, plus exaspéré que si elle lui eût pris son argent dans
-sa poche. Après un mois il ne pouvait encore parler de cela sans se
-mettre en fureur et sans crier des outrages. Oh, oui! c'était bien une
-démoniaque, miss Harriet, la mère Lecacheur avait eu une inspiration de
-génie en la baptisant ainsi.
-
-Le garçon d'écurie, qu'on appelait Sapeur parce qu'il avait servi en
-Afrique dans son jeune temps, nourrissait d'autres opinions. Il disait
-d'un air malin: «Ça est une ancienne qu'a fait son temps.»
-
-Si la pauvre fille avait su?
-
-La petite bonne Céleste ne la servait pas volontiers, sans que
-j'eusse pu comprendre pourquoi. Peut-être uniquement parce qu'elle
-était étrangère, d'une autre race, d'une autre langue, et d'une autre
-religion. C'était une démoniaque enfin!
-
-Elle passait son temps à errer par la campagne, cherchant et adorant
-Dieu dans la nature. Je la trouvai, un soir, à genoux dans un buisson.
-Ayant distingué quelque chose de rouge à travers les feuilles,
-j'écartai les branches, et miss Harriet se dressa, confuse d'avoir été
-vue ainsi, fixant sur moi des yeux effarés comme ceux des chats-huants
-surpris en plein jour.
-
-Parfois, quand je travaillais dans les rochers, je l'apercevais tout
-à coup sur le bord de la falaise, pareille à un signal de sémaphore.
-Elle regardait passionnément la vaste mer dorée de lumière et le
-grand ciel empourpré de feu. Parfois je la distinguais au fond d'un
-vallon, marchant vite, de son pas élastique d'Anglaise; et j'allais
-vers elle, attiré je ne sais par quoi, uniquement pour voir son visage
-d'illuminée, son visage sec, indicible, content d'une joie intérieure
-et profonde.
-
-Souvent aussi je la rencontrais au coin d'une ferme, assise sur
-l'herbe, sous l'ombre d'un pommier, avec son petit livre biblique
-ouvert sur les genoux, et le regard flottant au loin.
-
-Car je ne m'en allais plus, attaché dans ce pays calme par mille liens
-d'amour pour ses larges et doux paysages. J'étais bien dans cette ferme
-ignorée, loin de tout, près de la Terre, de la bonne, saine, belle et
-verte terre que nous engraisserons nous-mêmes de notre corps, un jour.
-Et peut-être, faut-il l'avouer, un rien de curiosité aussi me retenait
-chez la mère Lecacheur. J'aurais voulu connaître un peu cette étrange
-miss Harriet et savoir ce qui se passe dans les âmes solitaires de ces
-vieilles Anglaises errantes.
-
-
-II
-
-Nous fîmes connaissance assez singulièrement. Je venais d'achever une
-étude qui me paraissait crâne, et qui l'était. Elle fut vendue dix
-mille francs quinze ans plus tard. C'était plus simple d'ailleurs que
-deux et deux font quatre et en dehors des règles académiques. Tout
-le côté droit de ma toile représentait une roche, une énorme roche à
-verrues, couverte de varechs bruns, jaunes et rouges, sur qui le soleil
-coulait comme de l'huile. La lumière, sans qu'on vît l'astre caché
-derrière moi, tombait sur la pierre et la dorait de feu. C'était ça. Un
-premier plan étourdissant de clarté, enflammé, superbe.
-
-A gauche la mer, pas la mer bleue, la mer d'ardoise, mais la mer de
-jade, verdâtre, laiteuse et dure aussi sous le ciel foncé.
-
-J'étais tellement content de mon travail que je dansais en le
-rapportant à l'auberge. J'aurais voulu que le monde entier le vît
-tout de suite. Je me rappelle que je le montrai à une vache au bord du
-sentier, en lui criant:
-
-«Regarde ça, ma vieille. Tu n'en verras pas souvent de pareilles.»
-
-En arrivant devant la maison, j'appelai aussitôt la mère Lecacheur en
-braillant à tue-tête:
-
-«Ohé! ohé! La patronne, amenez-vous et pigez-moi ça.»
-
-La paysanne arriva et considéra mon œuvre de son œil stupide qui ne
-distinguait rien, qui ne voyait même pas si cela représentait un bœuf
-ou une maison.
-
-Miss Harriet rentrait, et elle passait derrière moi juste au moment
-où, tenant ma toile à bout de bras, je la montrais à l'aubergiste. La
-démoniaque ne put pas ne pas la voir, car j'avais soin de présenter la
-chose de telle sorte qu'elle n'échappât point à son œil. Elle s'arrêta
-net, saisie, stupéfaite. C'était sa roche, paraît-il, celle où elle
-grimpait pour rêver à son aise.
-
-Elle murmura un «Aoh!» britannique si accentué et si flatteur, que je
-me tournai vers elle en souriant; et je lui dis:
-
---C'est ma dernière étude, mademoiselle.
-
-Elle murmura, extasiée, comique et attendrissante:
-
---«Oh! monsieur, vô comprené le nature d'une fâçon palpitante.»
-
-Je rougis, ma foi, plus ému par ce compliment que s'il fût venu d'une
-reine. J'étais séduit, conquis, vaincu. Je l'aurais embrassée, parole
-d'honneur!
-
-Je m'assis à table à côté d'elle, comme toujours. Pour la première fois
-elle parla, continuant à haute voix sa pensée: «Oh! j'aimé tant le
-nature!»
-
-Je lui offris du pain, de l'eau, du vin. Elle acceptait maintenant avec
-un petit sourire de momie. Et je commençai à causer paysage.
-
-Après le repas, nous étant levés ensemble, nous nous mîmes à marcher
-à travers la cour; puis, attiré sans doute par l'incendie formidable
-que le soleil couchant allumait sur la mer, j'ouvris la barrière qui
-donnait vers la falaise, et nous voilà partis côte à côte, contents
-comme deux personnes qui viennent de se comprendre et de se pénétrer.
-
-C'était un soir tiède, amolli, un de ces soirs de bien-être où la chair
-et l'esprit sont heureux. Tout est jouissance et tout est charme.
-L'air tiède, embaumé, plein de senteurs d'herbes et de senteurs
-d'algues, caresse l'odorat de son parfum sauvage, caresse le palais
-de sa saveur marine, caresse l'esprit de sa douceur pénétrante. Nous
-allions maintenant au bord de l'abîme, au-dessus de la vaste mer qui
-roulait, à cent mètres sous nous, ses petits flots. Et nous buvions, la
-bouche ouverte et la poitrine dilatée, ce souffle frais qui avait passé
-l'Océan et qui nous glissait sur la peau, lent et salé par le long
-baiser des vagues.
-
-Serrée dans son châle à carreaux, l'air inspiré, les dents au vent,
-l'Anglaise regardait l'énorme soleil s'abaisser vers la mer. Devant
-nous, là-bas, là-bas, à la limite de la vue, un trois-mâts couvert de
-voiles dessinait sa silhouette sur le ciel enflammé, et un vapeur, plus
-proche, passait en déroulant sa fumée qui laissait derrière lui un
-nuage sans fin traversant tout l'horizon.
-
-Le globe rouge descendait toujours, lentement. Et bientôt il toucha
-l'eau, juste derrière le navire immobile qui apparut, comme dans un
-cadre de feu, au milieu de l'astre éclatant. Il s'enfonçait peu à
-peu, dévoré par l'Océan. On le voyait plonger, diminuer, disparaître.
-C'était fini. Seul le petit bâtiment montrait toujours son profil
-découpé sur le fond d'or du ciel lointain.
-
-Miss Harriet contemplait d'un regard passionné la fin flamboyante du
-jour. Et elle avait certes une envie immodérée d'étreindre le ciel, la
-mer, tout l'horizon.
-
-Elle murmura: «Aoh! J'aimé... j'aimé... j'aimé...» Je vis une larme
-dans son œil. Elle reprit: «Je vôdré être une petite oiseau pour
-m'envolé dans le firmament.»
-
-Et elle restait debout, comme je l'avais vue souvent, piquée sur la
-falaise, rouge aussi dans son châle de pourpre. J'eus envie de la
-croquer sur mon album. On eût dit la caricature de l'extase.
-
-Je me retournai pour ne pas sourire.
-
-Puis je lui parlai peinture, comme j'aurais fait à un camarade, notant
-les tons, les valeurs, les vigueurs, avec des termes du métier.
-Elle m'écoutait attentivement, comprenant, cherchant à deviner le
-sens obscur des mots, à pénétrer ma pensée. De temps en temps elle
-prononçait: «Oh! je comprené, je comprené. C'été très palpitante.»
-
-Nous rentrâmes.
-
-Le lendemain, en m'apercevant, elle vint vivement me tendre la main. Et
-nous fûmes amis tout de suite.
-
-C'était une brave créature qui avait une sorte d'âme à ressorts,
-partant par bonds dans l'enthousiasme. Elle manquait d'équilibre, comme
-toutes les femmes restées filles à cinquante ans. Elle semblait confite
-dans une innocence surie; mais elle avait gardé au cœur quelque chose
-de très jeune, d'enflammé. Elle aimait la nature et les bêtes, de
-l'amour exalté, fermenté comme une boisson trop vieille, de l'amour
-sensuel qu'elle n'avait point donné aux hommes.
-
-Il est certain que la vue d'une chienne allaitant, d'une jument courant
-dans un pré avec son poulain dans les jambes, d'un nid d'oiseau plein
-de petits, piaillant, le bec ouvert, la tête énorme, le corps tout nu,
-la faisait palpiter d'une émotion exagérée.
-
-Pauvres êtres solitaires, errants et tristes des tables d'hôte, pauvres
-êtres ridicules et lamentables, je vous aime depuis que j'ai connu
-celui-là!
-
-Je m'aperçus bientôt qu'elle avait quelque chose à me dire, mais elle
-n'osait point, et je m'amusais de sa timidité. Quand je partais, le
-matin, avec ma boîte sur le dos, elle m'accompagnait jusqu'au bout
-du village, muette, visiblement anxieuse et cherchant ses mots pour
-commencer. Puis elle me quittait brusquement et s'en allait vite, de
-son pas sautillant.
-
-Un jour enfin elle prit courage: «Je vôdré voir vô comment vô faites le
-peinture? Volé vô? Je été très curieux». Et elle rougissait comme si
-elle eût prononcé des paroles extrêmement audacieuses.
-
-Je l'emmenai au fond du Petit-Val, où je commençais une grande étude.
-
-Elle resta debout derrière moi, suivant tous mes gestes avec une
-attention concentrée.
-
-Puis soudain, craignant peut-être de me gêner, elle me dit «Merci» et
-s'en alla.
-
-Mais en peu de temps elle devint plus familière et elle se mit à
-m'accompagner chaque jour avec un plaisir visible. Elle apportait sous
-son bras son pliant, ne voulant point permettre que je le prisse, et
-elle s'asseyait à mon côté. Elle demeurait là pendant des heures,
-immobile et muette, suivant de l'œil le bout de mon pinceau dans tous
-ses mouvements. Quand j'obtenais, par une large plaque de couleur posée
-brusquement avec le couteau, un effet juste et inattendu, elle poussait
-malgré elle un petit «Aoh» d'étonnement, de joie et d'admiration. Elle
-avait un sentiment de respect attendri pour mes toiles, de respect
-presque religieux pour cette reproduction humaine d'une parcelle de
-l'œuvre divine. Mes études lui apparaissaient comme des sortes de
-tableaux de sainteté; et parfois elle me parlait de Dieu, essayant de
-me convertir.
-
-Oh! c'était un drôle de bonhomme que son bon Dieu, une sorte de
-philosophe de village, sans grands moyens et sans grande puissance, car
-elle se le figurait toujours désolé des injustices commises sous ses
-yeux--comme s'il n'avait pas pu les empêcher.
-
-Elle était, d'ailleurs, en termes excellents avec lui, paraissant
-même confidente de ses secrets et de ses contrariétés. Elle disait:
-«Dieu veut» ou «Dieu ne veut pas» comme un sergent qui annoncerait au
-conscrit que: «Le colonel il a ordonné.»
-
-Elle déplorait du fond du cœur mon ignorance des intentions célestes
-qu'elle s'efforçait de me révéler; et je trouvais chaque jour dans
-mes poches, dans mon chapeau quand je le laissais par terre, dans ma
-boîte à couleurs, dans mes souliers cirés devant ma porte au matin, ces
-petites brochures de piété qu'elle recevait sans doute directement du
-Paradis.
-
-Je la traitais comme une ancienne amie, avec une franchise cordiale.
-Mais je m'aperçus bientôt que ses allures avaient un peu changé. Je n'y
-pris pas garde dans les premiers temps.
-
-Quand je travaillais, soit au fond de mon vallon, soit dans quelque
-chemin creux, je la voyais soudain paraître, arrivant de sa marche
-rapide et scandée. Elle s'asseyait brusquement, essoufflée comme si
-elle eût couru ou comme si quelque émotion profonde l'agitait. Elle
-était fort rouge, de ce rouge anglais qu'aucun autre peuple ne possède;
-puis, sans raison, elle pâlissait, devenait couleur de terre et
-semblait près de défaillir. Peu à peu cependant je la voyais reprendre
-sa physionomie ordinaire et elle se mettait à parler.
-
-Puis, tout à coup, elle laissait une phrase au milieu, se levait et se
-sauvait si vite et si étrangement que je cherchais si je n'avais rien
-fait qui pût lui déplaire ou la blesser.
-
-Enfin je pensai que ce devaient être là ses allures normales, un peu
-modifiées sans doute en mon honneur dans les premiers temps de notre
-connaissance.
-
-Quand elle rentrait à la ferme après des heures de marche sur la côte
-battue du vent, ses longs cheveux tordus en spirales s'étaient souvent
-déroulés et pendaient comme si leur ressort eût été cassé. Elle ne s'en
-inquiétait guère, autrefois, et s'en venait dîner sans gêne, dépeignée
-ainsi par sa sœur la brise.
-
-Maintenant elle montait dans sa chambre pour rajuster ce que j'appelais
-ses verres de lampe; et quand je lui disais avec une galanterie
-familière qui la scandalisait toujours: «Vous êtes belle comme un astre
-aujourd'hui, miss Harriet», un peu de sang lui montait aussitôt aux
-joues, du sang de jeune fille, du sang de quinze ans.
-
-Puis elle redevint tout à fait sauvage et cessa de venir me voir
-peindre. Je pensai: «C'est une crise, cela se passera.» Mais cela ne se
-passait point. Quand je lui parlais, maintenant, elle me répondait,
-soit avec une indifférence affectée, soit avec une irritation sourde.
-Et elle avait des brusqueries, des impatiences, des nerfs. Je ne
-l'apercevais qu'aux repas et nous ne causions plus guère. Je pensai
-vraiment que je l'avais froissée en quelque chose; et je lui demandai
-un soir: «Miss Harriet, pourquoi n'êtes-vous plus avec moi comme
-autrefois? Qu'est-ce que j'ai fait pour vous déplaire? Vous me causez
-beaucoup de peine!»
-
-Elle répondit, avec un accent de colère tout à fait drôle: «J'été
-toujours avec vô le même qu'autrefois. Ce n'été pas vrai, pas vrai», et
-elle courut s'enfermer dans sa chambre.
-
-Elle me regardait par moments d'une étrange façon. Je me suis dit
-souvent depuis ce temps que les condamnés à mort doivent regarder ainsi
-quand on leur annonce le dernier jour. Il y avait dans son œil une
-espèce de folie, une folie mystique et violente; et autre chose encore,
-une fièvre, un désir exaspéré, impatient et impuissant de l'irréalisé
-et de l'irréalisable! Et il me semblait qu'il y avait aussi en elle un
-combat où son cœur luttait contre une force inconnue qu'elle voulait
-dompter, et peut-être encore autre chose... Que sais-je? que sais-je?
-
-
-III
-
-Ce fut vraiment une singulière révélation.
-
-Depuis quelque temps je travaillais chaque matin, dès l'aurore, à un
-tableau dont voici le sujet:
-
-Un ravin profond, encaissé, dominé par deux talus de ronces et d'arbres
-s'allongeait, perdu, noyé dans cette vapeur laiteuse, dans cette ouate
-qui flotte parfois sur les vallons, au lever du jour. Et tout au fond
-de cette brume épaisse et transparente, on voyait venir, ou plutôt on
-devinait, un couple humain, un gars et une fille, embrassés, enlacés,
-elle la tête levée vers lui, lui penché vers elle, et bouche à bouche.
-
-Un premier rayon de soleil, glissant entre les branches, traversait
-ce brouillard d'aurore, l'illuminait d'un reflet rose derrière les
-rustiques amoureux, faisait passer leurs ombres vagues dans une clarté
-argentée. C'était bien, ma foi, fort bien.
-
-Je travaillais dans la descente qui mène au petit val d'Étretat.
-J'avais par chance, ce matin-là, la buée flottante qu'il me fallait.
-
-Quelque chose se dressa devant moi, comme un fantôme, c'était miss
-Harriet. En me voyant elle voulut fuir. Mais je l'appelai, criant:
-«Venez, venez donc, mademoiselle, j'ai un petit tableau pour vous.»
-
-Elle s'approcha, comme à regret. Je lui tendis mon esquisse. Elle
-ne dit rien, mais elle demeura longtemps immobile à regarder, et
-brusquement elle se mit à pleurer. Elle pleurait avec des spasmes
-nerveux comme les gens qui ont beaucoup lutté contre les larmes, et qui
-ne peuvent plus, qui s'abandonnent en résistant encore. Je me levai
-d'une secousse, ému moi-même de ce chagrin que je ne comprenais pas,
-et je lui pris les mains par un mouvement d'affection brusque, un vrai
-mouvement de Français qui agit plus vite qu'il ne pense.
-
-Elle laissa quelques secondes ses mains dans les miennes, et je les
-sentis frémir comme si tous ses nerfs se fussent tordus. Puis elle les
-retira brusquement, ou plutôt, les arracha.
-
-Je l'avais reconnu, ce frisson-là, pour l'avoir déjà senti; et rien ne
-m'y tromperait. Ah! le frisson d'amour d'une femme, qu'elle ait quinze
-ou cinquante ans, qu'elle soit du peuple ou du monde, me va si droit au
-cœur que je n'hésite jamais à le comprendre.
-
-Tout son pauvre être avait tremblé, vibré, défailli. Je le savais. Elle
-s'en alla sans que j'eusse dit un mot, me laissant surpris comme devant
-un miracle, et désolé comme si j'eusse commis un crime.
-
-Je ne rentrai pas pour déjeuner. J'allai faire un tour au bord de la
-falaise, ayant autant envie de pleurer que de rire, trouvant l'aventure
-comique et déplorable, me sentant ridicule et la jugeant malheureuse à
-devenir folle.
-
-Je me demandais ce que je devais faire.
-
-Je jugeai que je n'avais plus qu'à partir, et j'en pris tout de suite
-la résolution.
-
-Après avoir vagabondé jusqu'au dîner, un peu triste, un peu rêveur, je
-rentrai à l'heure de la soupe.
-
-On se mit à table comme de coutume. Miss Harriet était là, mangeait
-gravement, sans parler à personne et sans lever les yeux. Elle avait
-d'ailleurs son visage et son allure ordinaires.
-
-J'attendis la fin du repas, puis, me tournant vers la patronne: «Eh
-bien, madame Lecacheur, je ne vais pas tarder à vous quitter.»
-
-La bonne femme, surprise et chagrine, s'écria de sa voix traînante:
-«Qué qu' vous dites là, mon brave monsieur? vous allez nous quitter!
-J'étions si bien accoutumés à vous!»
-
-Je regardais de loin Miss Harriet; sa figure n'avait point tressailli.
-Mais Céleste, la petite bonne, venait de lever les yeux vers moi.
-C'était une grosse fille de dix-huit ans, rougeaude, fraîche, forte
-comme un cheval, et propre, chose rare. Je l'embrassais quelquefois
-dans les coins, par habitude de coureur d'auberges, et rien de plus.
-
-Et le dîner s'acheva.
-
-J'allai fumer ma pipe sous les pommiers, en marchant de long en large,
-d'un bout à l'autre de la cour. Toutes les réflexions que j'avais
-faites dans le jour, l'étrange découverte du matin, cet amour grotesque
-et passionné attaché à moi, des souvenirs venus à la suite de cette
-révélation, des souvenirs charmants et troublants, peut-être aussi ce
-regard de servante levé sur moi à l'annonce de mon départ, tout cela
-mêlé, combiné, me mettait maintenant une humeur gaillarde au corps, un
-picotement de baisers sur les lèvres, et, dans les veines, ce je ne
-sais quoi qui pousse à faire des bêtises.
-
-La nuit venait, glissant son ombre sous les arbres, et j'aperçus
-Céleste qui s'en allait fermer le poulailler de l'autre côté de
-l'enclos. Je m'élançai, courant à pas si légers qu'elle n'entendit
-rien, et comme elle se relevait, après avoir baissé la petite trappe
-par où entrent et sortent les poules, je la saisis à pleins bras,
-jetant sur sa figure large et grasse une grêle de caresses. Elle se
-débattait, riant tout de même, accoutumée à cela.
-
-Pourquoi l'ai-je lâchée vivement? Pourquoi me suis-je retourné d'une
-secousse? Comment ai-je senti quelqu'un derrière moi?
-
-C'était Miss Harriet qui rentrait, et qui nous avait vus, et qui
-restait immobile comme en face d'un spectre. Puis elle disparut dans la
-nuit.
-
-Je revins honteux, troublé, plus désespéré d'avoir été surpris ainsi
-par elle que si elle m'avait trouvé commettant quelque acte criminel.
-
-Je dormis mal, énervé à l'excès, hanté de pensées tristes. Il me sembla
-entendre pleurer. Je me trompais sans doute. Plusieurs fois aussi je
-crus qu'on marchait dans la maison et qu'on ouvrait la porte du dehors.
-
-Vers le matin, la fatigue m'accablant, le sommeil enfin me saisit. Je
-m'éveillai tard et ne me montrai que pour déjeuner, confus encore, ne
-sachant quelle contenance garder.
-
-On n'avait point aperçu Miss Harriet. On l'attendit; elle ne parut pas.
-La mère Lecacheur entra dans sa chambre, l'Anglaise était partie. Elle
-avait même dû sortir dès l'aurore, comme elle sortait souvent, pour
-voir se lever le soleil.
-
-On ne s'en étonna point et on se mit à manger en silence.
-
-Il faisait chaud, très chaud, c'était un de ces jours brûlants et
-lourds où pas une feuille ne remue. On avait tiré la table dehors,
-sous un pommier; et de temps en temps Sapeur allait remplir au cellier
-la cruche au cidre, tant on buvait. Céleste apportait les plats de la
-cuisine, un ragoût de mouton aux pommes de terre, un lapin sauté et
-une salade. Puis elle posa devant nous une assiette de cerises, les
-premières de la saison.
-
-Voulant les laver et les rafraîchir, je priai la petite bonne d'aller
-me tirer un seau d'eau bien froide.
-
-Elle revint au bout de cinq minutes en déclarant que le puits était
-tari. Ayant laissé descendre toute la corde, le seau avait touché le
-fond, puis il était remonté vide. La mère Lecacheur voulut se rendre
-compte par elle-même, et s'en alla regarder dans le trou. Elle revint
-en annonçant qu'on voyait bien quelque chose dans son puits, quelque
-chose qui n'était pas naturel. Un voisin sans doute y avait jeté des
-bottes de paille, par vengeance.
-
-Je voulus aussi regarder, espérant que je saurais mieux distinguer, et
-je me penchai sur le bord. J'aperçus vaguement un objet blanc. Mais
-quoi? J'eus alors l'idée de descendre une lanterne au bout d'une corde.
-La lueur jaune dansait sur les parois de pierre, s'enfonçant peu à
-peu. Nous étions tous les quatre inclinés sur l'ouverture, Sapeur et
-Céleste nous ayant rejoints. La lanterne s'arrêta au-dessus d'une masse
-indistincte, blanche et noire, singulière, incompréhensible. Sapeur
-s'écria:
-
-«C'est un cheval. Je vé le sabot. Y s'ra tombé c'te nuit après s'avoir
-écapé du pré.»
-
-Mais soudain, je frissonnai jusqu'aux moelles. Je venais de reconnaître
-un pied, puis une jambe dressée; le corps entier et l'autre jambe
-disparaissaient sous l'eau.
-
-Je balbutiai, très bas, et tremblant si fort que la lanterne dansait
-éperdument au-dessus du soulier:
-
---C'est une femme qui... qui... qui est là dedans... c'est miss Harriet.
-
-Sapeur seul ne sourcilla pas. Il en avait vu bien d'autres en Afrique!
-
-La mère Lecacheur et Céleste se mirent à pousser des cris perçants, et
-elles s'enfuirent en courant.
-
-Il fallut faire le sauvetage de la morte. J'attachai solidement le
-valet par les reins et je le descendis ensuite au moyen de la poulie,
-très lentement, en le regardant s'enfoncer dans l'ombre. Il tenait aux
-mains la lanterne et une autre corde. Bientôt sa voix, qui semblait
-venir du centre de la terre, cria: «Arr'tez»; et je le vis qui
-repêchait quelque chose dans l'eau, l'autre jambe, puis il ligatura les
-deux pieds ensemble et cria de nouveau: «Halez.
-
-Je le fis remonter; mais je me sentais les bras cassés, les muscles
-mous, j'avais peur de lâcher l'attache et de laisser retomber l'homme.
-Quand sa tête apparut à la margelle, je demandai: «Eh bien»? comme si
-je m'étais attendu à ce qu'il me donnât des nouvelles de celle qui
-était là, au fond.
-
-Nous montâmes tous deux sur la pierre du rebord et, face à face,
-penchés sur l'ouverture, nous nous mîmes à hisser le corps.
-
-La mère Lecacheur et Céleste nous guettaient de loin, cachées derrière
-le mur de la maison. Quand elles aperçurent, sortant du trou, les
-souliers noirs et les bas blancs de la noyée, elles disparurent.
-
-Sapeur saisit les chevilles, et on la tira de là, la pauvre et chaste
-fille, dans la posture la plus immodeste. La tête était affreuse, noire
-et déchirée; et ses longs cheveux gris, tout à fait dénoués, déroulés
-pour toujours, pendaient, ruisselants et fangeux. Sapeur prononça d'un
-ton de mépris:
-
-«Nom d'un nom, qu'all' est maigre!»
-
-Nous la portâmes dans sa chambre, et comme les deux femmes ne
-reparaissaient point, je fis sa toilette mortuaire avec le valet
-d'écurie.
-
-Je lavai sa triste face décomposée. Sous mon doigt un œil s'ouvrit un
-peu, qui me regarda de ce regard pâle, de ce regard froid, de ce regard
-terrible des cadavres, qui semble venir de derrière la vie. Je soignai
-comme je le pus ses cheveux répandus, et, de mes mains inhabiles,
-j'ajustai sur son front une coiffure nouvelle et singulière. Puis
-j'enlevai ses vêtements trempés d'eau, découvrant un peu, avec honte,
-comme si j'eusse commis une profanation, ses épaules et sa poitrine, et
-ses longs bras aussi minces que des branches.
-
-Puis, j'allai chercher des fleurs, des coquelicots, des bluets, des
-marguerites et de l'herbe fraîche et parfumée, dont je couvris sa
-couche funèbre.
-
-Puis il me fallut remplir les formalités d'usage étant seul auprès
-d'elle. Une lettre trouvée dans sa poche, écrite au dernier moment,
-demandait qu'on l'enterrât dans ce village où s'étaient passés ses
-derniers jours. Une pensée affreuse me serra le cœur. N'était-ce point
-à cause de moi qu'elle voulait rester en ce lieu?
-
-Vers le soir, les commères du voisinage s'en vinrent pour contempler
-la défunte; mais j'empêchai qu'on entrât; je voulais rester seul près
-d'elle; et je veillai toute la nuit.
-
-Je la regardais à la lueur des chandelles, la misérable femme inconnue
-à tous, morte si loin, si lamentablement. Laissait-elle quelque part
-des amis, des parents? Qu'avaient été son enfance, sa vie? D'où
-venait-elle ainsi, toute seule, errante, perdue comme un chien chassé
-de sa maison. Quel secret de souffrance et de désespoir était enfermé
-dans ce corps disgracieux, dans ce corps porté, ainsi qu'une tare
-honteuse, durant toute son existence, enveloppe ridicule qui avait
-chassé loin d'elle toute affection et tout amour?
-
-Comme il y a des êtres malheureux! Je sentais peser sur cette créature
-humaine l'éternelle injustice de l'implacable nature! C'était fini
-pour elle, sans que, peut-être, elle eût jamais eu ce qui soutient les
-plus déshérités, l'espérance d'être aimée une fois! Car pourquoi se
-cachait-elle ainsi, fuyait-elle les autres? Pourquoi aimait-elle d'une
-tendresse si passionnée toutes les choses et tous les êtres vivants qui
-ne sont point les hommes?
-
-Et je comprenais qu'elle crût à Dieu, celle-là, et qu'elle eût espéré
-ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se
-décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil,
-serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et,
-chair des bêtes, elle deviendrait de la chair humaine. Mais ce qu'on
-appelle l'âme s'était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait
-plus. Elle avait changé sa vie contre d'autres vies qu'elle ferait
-naître.
-
-Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une
-lueur pâle annonça l'aurore; puis un rayon rouge glissa jusqu'au lit,
-mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C'était l'heure
-qu'elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres.
-
-J'ouvris toute grande la fenêtre, j'écartai les rideaux pour que le
-ciel entier nous vît, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris
-dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et
-sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n'en
-avaient jamais reçu...
-
-Léon Chenal se tut. Les femmes pleuraient. On entendait sur le siège le
-comte d'Étraille se moucher coup sur coup. Seul le cocher sommeillait.
-Et les chevaux, qui ne sentaient plus le fouet, avaient ralenti leur
-marche, tiraient mollement. Et le break n'avançait plus qu'à peine,
-devenu lourd tout à coup comme s'il eût été chargé de tristesse.
-
-
- NOTE.
-
- _Miss Harriet_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 9 juillet 1883 sous
- le titre de _Miss Hastings_. La nouvelle fut d'ailleurs reprise,
- sensiblement développée et en partie refaite. Quant au titre qui
- devait donner son nom au volume, voici ce que Maupassant en écrivait
- dans une lettre inédite à l'éditeur Havard, le 15 mars 1884:
-
- «Je ne crois pas que Hastings soit un mauvais mot, attendu qu'il est
- connu du monde entier, rappelant les plus grands faits de l'histoire
- d'Angleterre. En outre Hastings existe comme nom autant que Duval
- chez nous.
-
- «Le nom de Cherbuliez _Miss Revel_ ne ressemblait pas plus à un nom
- anglais qu'à un nom turc.
-
- «Voici cependant un autre mot aussi anglais que Hastings et plus joli
- de composition, c'est: Miss Harriet... Je vous prie donc de remplacer
- partout Hastings par Harriet.»
-
- C'est au sujet de ce même titre que Maupassant eut en octobre
- 1890 des difficultés avec Audran et Boucheron, directeur des
- Bouffes-Parisiens. Ce titre en effet avait été donné par eux à une
- opérette qui allait être représentée sur cette scène. Ils finirent
- cependant par céder aux protestations de Maupassant, et l'opérette,
- changeant de nom, devint Miss Hélyett.
-
-
-
-
-L'HÉRITAGE.
-
- _A Catulle Mendès._
-
-I
-
-
-BIEN qu'il ne fût pas encore dix heures, les employés arrivaient comme
-un flot sous la grande porte du Ministère de la Marine, venus en
-hâte de tous les coins de Paris, car on approchait du jour de l'an,
-époque de zèle et d'avancements. Un bruit de pas pressés emplissait
-le vaste bâtiment tortueux comme un labyrinthe et que sillonnaient
-d'inextricables couloirs, percés par d'innombrables portes donnant
-entrée dans les bureaux.
-
-Chacun pénétrait dans sa case, serrait la main du collègue arrivé
-déjà, enlevait sa jaquette, passait le vieux vêtement de travail et
-s'asseyait devant sa table où des papiers entassés l'attendaient.
-Puis on allait aux nouvelles dans les bureaux voisins. On s'informait
-d'abord si le chef était là, s'il avait l'air bien luné, si le courrier
-du jour était volumineux.
-
-Le commis d'ordre du «matériel général», M. César Cachelin, un
-ancien sous-officier d'infanterie de marine, devenu commis principal
-par la force du temps, enregistrait sur un grand livre toutes les
-pièces que venait d'apporter l'huissier du cabinet. En face de lui
-l'expéditionnaire, le père Savon, un vieil abruti célèbre dans tout le
-ministère par ses malheurs conjugaux, transcrivait, d'une main lente,
-une dépêche du chef, et s'appliquait, le corps de côté, l'œil oblique,
-dans une posture roide de copiste méticuleux.
-
-M. Cachelin, un gros homme dont les cheveux blancs et courts se
-dressaient en brosse sur le crâne, parlait tout en accomplissant sa
-besogne quotidienne: «Trente-deux dépêches de Toulon. Ce port-là nous
-en donne autant que les quatre autres réunis.» Puis il posa au père
-Savon la question qu'il lui adressait tous les matins: «Eh bien, mon
-père Savon, comment va madame?»
-
-Le vieux, sans interrompre sa besogne, répondit: «Vous savez bien,
-monsieur Cachelin, que ce sujet m'est fort pénible.»
-
-Et le commis d'ordre se mit à rire, comme il riait tous les jours, en
-entendant cette même phrase.
-
-La porte s'ouvrit et M. Maze entra. C'était un beau garçon brun, vêtu
-avec une élégance exagérée, et qui se jugeait déclassé, estimant son
-physique et ses manières au-dessus de sa position. Il portait de
-grosses bagues, une grosse chaîne de montre, un monocle, par chic, car
-il l'enlevait pour travailler, et il avait un fréquent mouvement des
-poignets pour mettre bien en vue ses manchettes ornées de gros boutons
-luisants.
-
-Il demanda, dès la porte: «Beaucoup de besogne aujourd'hui?» M.
-Cachelin répondit: «C'est toujours Toulon qui donne. On voit bien que
-le jour de l'an approche; ils font du zèle, là-bas.»
-
-Mais un autre employé, farceur et bel esprit, M. Pitolet, apparut à son
-tour et demanda en riant: «Avec ça que nous n'en faisons pas, du zèle?»
-
-Puis, tirant sa montre, il déclara: «Dix heures moins sept minutes, et
-tout le monde au poste! Mazette! comment appelez-vous ça? Et je vous
-parie bien que Sa Dignité M. Lesable était arrivé à neuf heures en même
-temps que notre illustre chef.»
-
-Le commis d'ordre cessa d'écrire, posa sa plume sur son oreille, et
-s'accoudant au pupitre: «Oh! celui-là, par exemple, s'il ne réussit
-pas, ce ne sera point faute de peine!».
-
-Et M. Pitolet, s'asseyant sur le coin de la table et balançant la
-jambe, répondit: «Mais il réussira, papa Cachelin, il réussira,
-soyez-en sûr. Je vous parie vingt francs contre un sou qu'il sera chef
-avant dix ans?»
-
-M. Maze, qui roulait une cigarette en se chauffant les cuisses au feu,
-prononça: «Zut! Quant à moi, j'aimerais mieux rester toute ma vie à
-deux mille quatre que de me décarcasser comme lui.»
-
-Pitolet pivota sur ses talons, et, d'un ton goguenard: «Ce qui
-n'empêche pas, mon cher, que vous êtes ici, aujourd'hui 20 décembre,
-avant dix heures.»
-
-Mais l'autre haussa les épaules d'un air indifférent: «Parbleu! je ne
-veux pas non plus que tout le monde me passe sur le dos! Puisque vous
-venez ici voir lever l'aurore, j'en fais autant, bien que je déplore
-votre empressement. De là à appeler le chef «cher maître», comme fait
-Lesable, et à partir à six heures et demie, et à emporter de la besogne
-à domicile, il y a loin. D'ailleurs, moi, je suis du monde, et j'ai
-d'autres obligations qui me prennent du temps.»
-
-M. Cachelin avait cessé d'enregistrer et il demeurait songeur, le
-regard perdu devant lui. Enfin il demanda: «Croyez-vous qu'il ait
-encore son avancement cette année?»
-
-Pitolet s'écria: «Je te crois, qu'il l'aura, et plutôt dix fois qu'une.
-Il n'est pas roublard pour rien.»
-
-Et on parla de l'éternelle question des avancements et des
-gratifications qui, depuis un mois, affolait cette grande ruche de
-bureaucrates, du rez-de-chaussée jusqu'au toit.
-
-On supputait les chances, on supposait les chiffres, on balançait les
-titres, on s'indignait d'avance des injustices prévues. On recommençait
-sans fin des discussions soutenues la veille et qui devaient revenir
-invariablement le lendemain avec les mêmes raisons, les mêmes arguments
-et les mêmes mots.
-
-Un nouveau commis entra, petit, pâle, l'air malade, M. Boissel, qui
-vivait comme dans un roman d'Alexandre Dumas père. Tout pour lui
-devenait aventure extraordinaire, et il racontait chaque matin à
-Pitolet, son compagnon, ses rencontres étranges de la veille au soir,
-les drames supposés de sa maison, les cris poussés dans la rue qui lui
-avaient fait ouvrir sa fenêtre à trois heures vingt de la nuit. Chaque
-jour il avait séparé des combattants, arrêté des chevaux, sauvé des
-femmes en danger, et bien que d'une déplorable faiblesse physique,
-il citait sans cesse, d'un ton traînard et convaincu, des exploits
-accomplis par la force de son bras.
-
-Dès qu'il eut compris qu'on parlait de Lesable, il déclara: «A quelque
-jour je lui dirai son fait à ce morveux-là; et, s'il me passe jamais
-sur le dos, je le secouerai d'une telle façon que je lui enlèverai
-l'envie de recommencer!»
-
-Maze, qui fumait toujours, ricana: «Vous feriez bien, dit-il, de
-commencer dès aujourd'hui, car je sais de source certaine que vous êtes
-mis de côté cette année pour céder la place à Lesable.»
-
-Boissel leva la main: «Je vous jure que si...»
-
-La porte s'était ouverte encore une fois et un jeune homme de petite
-taille, portant des favoris d'officier de marine ou d'avocat, un col
-droit très haut, et qui précipitait ses paroles comme s'il n'eût jamais
-pu trouver le temps de terminer tout ce qu'il avait à dire, entra
-vivement d'un air préoccupé. Il distribua des poignées de main en homme
-qui n'a pas le loisir de flâner, et s'approchant du commis d'ordre:
-«Mon cher Cachelin, voulez-vous me donner le dossier Chapelou, fil de
-caret, Toulon, A. T. V. 1875?»
-
-L'employé se leva, atteignit un carton au-dessus de sa tête, prit
-dedans un paquet de pièces enfermées dans une chemise bleue, et le
-présentant: «Voici, monsieur Lesable, vous n'ignorez pas que le chef a
-enlevé hier trois dépêches dans ce dossier?
-
---Oui. Je les ai, merci.»
-
-Et le jeune homme sortit d'un pas pressé.
-
-A peine fut-il parti, Maze déclara: «Hein! quel chic! On jurerait qu'il
-est déjà chef.»
-
-Et Pitolet répliqua: «Patience! patience! il le sera avant nous tous.»
-
-M. Cachelin ne s'était pas remis à écrire. On eût dit qu'une pensée
-fixe l'obsédait. Il demanda encore: «Il a un bel avenir, ce garçon-là!»
-
-Et Maze murmura d'un ton dédaigneux: «Pour ceux qui jugent le ministère
-une carrière--oui.--Pour les autres--c'est peu...»
-
-Pitolet l'interrompit: «Vous avez peut-être l'intention de devenir
-ambassadeur?»
-
-L'autre fit un geste impatient: «Il ne s'agit pas de moi. Moi, je m'en
-fiche! Cela n'empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais
-grand'chose dans le monde.»
-
-Le père Savon, l'expéditionnaire, n'avait point cessé de copier. Mais
-depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans
-l'encrier, puis l'essuyait obstinément sur l'éponge imbibée d'eau qui
-entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide noir
-glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds, sur
-le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition
-qu'il lui faudrait recommencer, comme tant d'autres depuis quelque
-temps, et il dit, d'une voix basse et triste:
-
-«Voici encore de l'encre falsifiée!...»
-
-Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin
-secouait la table avec son ventre; Maze se courbait en deux comme s'il
-allait entrer à reculons dans la cheminée; Pitolet tapait du pied,
-toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et
-Boissel lui-même étouffait, bien qu'il prît généralement les choses
-plutôt au tragique qu'au comique.
-
-Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote,
-reprit: «Il n'y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou
-trois fois tout mon travail.»
-
-Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent
-et recommença l'en-tête: «Monsieur le ministre et cher collègue...» La
-plume maintenant gardait l'encre et traçait les lettres nettement. Et
-le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie.
-
-Les autres n'avaient point cessé de rire. Ils s'étranglaient. C'est
-que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au bonhomme,
-qui ne s'apercevait de rien. Elle consistait à verser quelques gouttes
-d'huile sur l'éponge mouillée pour décrasser les plumes. L'acier, se
-trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait plus l'encre; et
-l'expéditionnaire passait des heures à s'étonner et à se désoler, usait
-des boîtes de plumes et des bouteilles d'encre, et déclarait enfin que
-les fournitures de bureau étaient devenues tout à fait défectueuses.
-
-Alors la charge avait tourné à l'obsession et au supplice. On mêlait
-de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans
-sa carafe d'eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui
-avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d'un
-usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour
-faire du tort au gouvernement et amener une révolution.
-
-Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu'il
-croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d'un
-inconnu voilé et redoutable.
-
-Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le
-connaissait bien, ce coup de sonnette rageur du chef, M. Torchebeuf;
-et chacun s'élança vers la porte pour regagner son compartiment.
-
-Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et
-prit sa tête dans ses mains pour réfléchir.
-
-Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien
-sous-officier d'infanterie de marine réformé après trois blessures
-reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère
-par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des
-duretés et des déboires dans sa longue carrière d'infime subordonné;
-aussi considérait-il l'autorité, l'autorité officielle, comme la
-plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être
-d'exception, vivant dans une sphère supérieure; et les employés dont il
-entendait dire: «C'est un malin, il arrivera vite», lui apparaissaient
-comme d'une autre race, d'une autre nature que lui.
-
-Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure
-qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le
-désir obstiné de lui faire épouser sa fille.
-
-Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère
-tout entier, car sa sœur à lui, Mlle Cachelin, possédait un million,
-un million net, liquide et solide, acquis par l'amour, disait-on, mais
-purifié par une dévotion tardive.
-
-La vieille fille, qui avait été galante, s'était retirée avec cinq
-cent mille francs, qu'elle avait plus que doublés en dix-huit ans,
-grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que
-modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf
-avec une fillette, Coralie; mais elle ne contribuait que d'une façon
-insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or,
-et répétant sans cesse à Cachelin: «Ça ne fait rien, puisque c'est pour
-ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C'est
-elle qui me donnera cette joie d'embrasser un enfant de notre sang.»
-
-La chose était connue dans l'administration; et les prétendants ne
-manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du
-bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible.
-Mais l'ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les
-latitudes, voulait un garçon d'avenir, un garçon qui serait chef et
-qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off.
-Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis
-longtemps un moyen de l'attirer chez lui.
-
-Tout d'un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé.
-
-Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable
-que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa
-protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va
-chez un haut personnage.
-
-N'ayant point eu d'avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait
-comme bien certain d'en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant
-de croire qu'il le devait à Lesable et l'inviterait à dîner comme
-remerciement.
-
-Aussitôt son projet conçu, il en commença l'exécution. Il décrocha
-dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes
-les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue,
-il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur
-spéciale, en raison de son zèle et de l'importance de ses attributions.
-
-Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers
-ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l'encre rouge ou bleue.
-
-Dès qu'il vit entrer le commis d'ordre, il demanda, d'un ton familier
-où perçait une considération: «Eh bien, mon cher, m'apportez-vous
-beaucoup d'affaires?
-
---Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler.
-
---Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute.
-
-Cachelin s'assit, toussota, prit un air troublé, et, d'une voix mal
-assurée: «Voici ce qui m'amène, monsieur Lesable. Je n'irai pas par
-quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous
-demander un service.
-
---Lequel?
-
---En deux mots. J'ai besoin d'obtenir mon avancement cette année. Je
-n'ai personne pour me protéger, moi, et j'ai pensé à vous.»
-
-Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d'une orgueilleuse
-confusion. Il répondit cependant:
-
-«Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui
-allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que...»
-
-Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect:
-«Tra la la. Vous avez l'oreille du chef, et si vous lui dites un
-mot pour moi, je passe. Songez que j'aurai droit à ma retraite dans
-dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je
-n'obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu'on dit: «Cachelin
-n'est pas gêné, sa sœur a un million.» Ça, c'est vrai, que ma sœur a
-un million, mais il fait des petits son million, et elle n'en donne
-pas. C'est pour ma fille, c'est encore vrai; mais, ma fille et moi,
-ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon gendre
-rouleront carrosse, si je n'ai rien à me mettre sous la dent. Vous
-comprenez la situation, n'est-ce pas?»
-
-Lesable opina du front: «C'est juste, très juste, ce que vous dites là.
-Votre gendre peut n'être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien
-aise d'ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets
-de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas,
-j'insisterai s'il le faut. Comptez sur moi!»
-
-Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra
-en les secouant d'une façon militaire; et il bredouilla: «Merci,
-merci, comptez que si je rencontre jamais l'occasion..... Si je peux
-jamais.....» Il n'acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase,
-et il s'en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé
-d'ancien troupier.
-
-Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se
-mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C'était le chef, M.
-Torchebeuf, qui demandait son commis d'ordre.
-
-Huit jours plus tard, Cachelin trouva un matin sur son bureau une
-lettre cachetée qui contenait ceci:
-
- «Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre,
- sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier
- votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la
- notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n'est-ce pas?
-
- «Bien à vous,
-
- «LESABLE.»
-
-César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia,
-s'excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude.
-
-On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient
-chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année
-meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui
-variait entre cent cinquante et trois cents francs.
-
-M. Boissel déclara qu'il guetterait Lesable au coin de sa rue, à
-minuit, un de ces soirs, et qu'il lui administrerait une rossée à le
-laisser sur place. Les autres employés se turent.
-
-Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son
-protecteur, entra avec solennité et d'un ton cérémonieux: «J'espère
-que vous voudrez bien me faire l'honneur de venir dîner chez nous à
-l'occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour.»
-
-Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans
-les yeux de son collègue; puis il répondit, sans détourner son regard
-pour bien lire la pensée de l'autre: «Mais, mon cher, c'est que... tous
-mes soirs sont promis d'ici quelque temps.»
-
-Cachelin insista, d'un ton bonhomme: «Voyons, ne nous faites pas le
-chagrin de nous refuser après le service que vous m'avez rendu. Je vous
-en prie, au nom de ma famille et au mien.»
-
-Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que
-répondre, n'ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et
-le contre. Enfin, il pensa: «Je ne m'engage à rien en allant dîner,»
-et il accepta d'un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il
-ajouta, souriant: «pour n'avoir pas à me lever trop tôt le lendemain.»
-
-
-II
-
-M. Cachelin habitait dans le haut de la rue Rochechouart, au cinquième
-étage, un petit appartement avec terrasse, d'où l'on voyait tout Paris.
-Il avait trois chambres, une pour sa sœur, une pour sa fille, une pour
-lui; la salle à manger servait de salon.
-
-Pendant toute la semaine il s'agita en prévision de ce dîner. Le
-menu fut longuement discuté pour composer en même temps un repas
-bourgeois et distingué. Il fut arrêté ainsi: un consommé aux œufs, des
-hors-d'œuvre, crevettes et saucisson, un homard, un beau poulet, des
-petits pois conservés, un pâté de foie gras, une salade, une glace, et
-du dessert.
-
-Le foie gras fut acheté chez le charcutier voisin, avec recommandation
-de le fournir de première qualité. La terrine coûtait d'ailleurs trois
-francs cinquante. Quant au vin, Cachelin s'adressa au marchand de
-vin du coin qui lui fournissait au litre le breuvage rouge dont il se
-désaltérait d'ordinaire. Il ne voulut pas aller dans une grande maison,
-par suite de ce raisonnement: «Les petits débitants trouvent peu
-d'occasions de vendre leurs vins fins. De sorte qu'ils les conservent
-très longtemps en cave et qu'ils les ont excellents.»
-
-Il rentra de meilleure heure le samedi pour s'assurer que tout était
-prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu'une tomate,
-car son fourneau, allumé depuis midi, par crainte de ne pas arriver
-en temps, lui avait rôti la figure tout le jour; et l'émotion aussi
-l'agitait.
-
-Il entra dans la salle à manger pour tout vérifier. Au milieu de la
-petite pièce, la table ronde faisait une grande tache blanche, sous la
-lumière vive de la lampe coiffée d'un abat-jour vert.
-
-Les quatre assiettes, couvertes d'une serviette pliée en bonnet
-d'évêque par Mlle Cachelin, la tante, étaient flanquées des couverts de
-métal blanc et précédées de deux verres, un grand et un petit. César
-trouva cela insuffisant comme coup d'œil, et il appela: «Charlotte!»
-
-La porte de gauche s'ouvrit et une courte vieille parut. Plus âgée que
-son frère de dix ans, elle avait une étroite figure qu'encadraient des
-frisons de cheveux blancs obtenus au moyen de papillotes. Sa voix mince
-semblait trop faible pour son petit corps courbé, et elle allait d'un
-pas un peu traînant, avec des gestes endormis.
-
-On disait d'elle, au temps de sa jeunesse: «Quelle mignonne créature!»
-
-Elle était maintenant une maigre vieille, très propre par suite
-d'habitudes anciennes, volontaire, entêtée, avec un esprit étroit,
-méticuleux, et facilement irritable. Devenue très dévote, elle semblait
-avoir totalement oublié les aventures des jours passés.
-
-Elle demanda: «Qu'est-ce que tu veux?»
-
-Il répondit: «Je trouve que deux verres ne font pas grand effet. Si
-on donnait du champagne... Cela ne me coûtera jamais plus de trois
-ou quatre francs, et on pourrait mettre tout de suite les flûtes. On
-changerait tout à fait l'aspect de la salle.»
-
-Mlle Charlotte reprit: «Je ne vois pas l'utilité de cette dépense.
-Enfin, c'est toi qui payes, cela ne me regarde pas.»
-
-Il hésitait, cherchant à se convaincre lui-même: «Je t'assure que
-cela fera mieux. Et puis, pour le gâteau des Rois, ça animera.» Cette
-raison l'avait décidé. Il prit son chapeau et redescendit l'escalier,
-puis revint au bout de cinq minutes avec une bouteille qui portait
-au flanc, sur une large étiquette blanche ornée d'armoiries énormes:
-«Grand vin mousseux de Champagne du comte de Chatel-Rénovau.»
-
-Et Cachelin déclara: «Il ne me coûte que trois francs, et il paraît
-qu'il est exquis.»
-
-Il prit lui-même les flûtes dans une armoire et les plaça devant les
-convives.
-
-La porte de droite s'ouvrit. Sa fille entra. Elle était grande, grasse
-et rose, une belle fille de forte race, avec des cheveux châtains et
-des yeux bleus. Une robe simple dessinait sa taille ronde et souple; sa
-voix forte, presque une voix d'homme, avait ces notes graves qui font
-vibrer les nerfs. Elle s'écria: «Dieu! du champagne! quel bonheur!» en
-battant des mains d'une manière enfantine.
-
-Son père lui dit: «Surtout, sois aimable pour ce monsieur qui m'a rendu
-beaucoup de services.»
-
-Elle se mit à rire d'un rire sonore qui disait: «Je sais.»
-
-Le timbre du vestibule tinta, des portes s'ouvrirent et se fermèrent.
-Lesable parut. Il portait un habit noir, une cravate blanche et des
-gants blancs. Il fit un effet. Cachelin s'était élancé, confus et ravi:
-«Mais, mon cher, c'était entre nous; voyez, moi, je suis en veston.»
-
-Le jeune homme répondit: «Je sais, vous me l'aviez dit, mais j'ai
-l'habitude de ne jamais sortir le soir sans mon habit.» Il saluait, le
-claque sous le bras, une fleur à la boutonnière. César lui présenta:
-«Ma sœur, Mlle Charlotte,--ma fille, Coralie, que nous appelons
-familièrement Cora.»
-
-Tout le monde s'inclina. Cachelin reprit: «Nous n'avons pas de salon.
-C'est un peu gênant, mais on s'y fait.» Lesable répliqua: «C'est
-charmant!»
-
-Puis on le débarrassa de son chapeau qu'il voulait garder. Et il se mit
-aussitôt à retirer ses gants.
-
-On s'était assis; on se regardait de loin, à travers la table, et on ne
-disait plus rien. Cachelin demanda: «Est-ce que le chef est resté tard?
-Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames.»
-
-Lesable répondit d'un ton dégagé: «Non. Nous sommes sortis ensemble
-parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de
-Brest. C'est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal.»
-
-Cachelin crut devoir mettre sa sœur au courant, et se tournant vers
-elle: «Toutes les questions difficiles au bureau, c'est monsieur
-Lesable qui les traite. On peut dire qu'il double le chef.»
-
-La vieille fille salua poliment en déclarant: «Oh! je sais que monsieur
-a beaucoup de capacités.»
-
-La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l'air, des deux
-mains, une grande soupière. Alors «le maître» cria: «Allons, à table!
-Placez-vous là, monsieur Lesable, entre ma sœur et ma fille. Je pense
-que vous n'avez pas peur des dames.» Et le dîner commença.
-
-Lesable faisait l'aimable, avec un petit air de suffisance, presque de
-condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s'étonnant de
-sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. Mlle Charlotte se mettait
-en frais, sachant les intentions de son frère, et elle soutenait la
-conversation banale accrochée à tous les lieux communs. Cachelin,
-radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté une heure
-plus tôt chez le marchand du coin: «Un verre de ce petit Bourgogne,
-monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand cru, mais il
-est bon, il a de la cave et il est naturel; quant à ça, j'en réponds.
-Nous l'avons par des amis qui sont de là-bas.»
-
-La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par
-le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.
-
-Quand le homard apparut, César déclara: «Voilà un personnage avec
-qui je ferai volontiers connaissance.» Lesable, souriant, raconta
-qu'un écrivain avait appelé le homard «le cardinal des mers», ne
-sachant pas qu'avant d'être cuit cet animal était noir. Cachelin se
-mit à rire de toute sa force en répétant: «Ah! ah! ah! elle est bien
-drôle.» Mais Mlle Charlotte, devenue sérieuse, prononça: «Je ne vois
-pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je
-comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m'oppose à ce qu'on
-ridiculise le clergé devant moi.»
-
-Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de
-l'occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des
-gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et
-il conclut: «Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères,
-j'y ai été élevé, j'y resterai jusqu'à ma mort.»
-
-Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant:
-«C'est juste, c'est juste.» Puis il changea la conversation, qui
-l'ennuyait, et par une pente d'esprit naturelle à tous ceux qui
-accomplissent chaque jour la même besogne, il demanda: «Le beau Maze
-a-t-il dû rager de n'avoir pas son avancement, hein?»
-
-Lesable sourit: «Que voulez-vous? à chacun selon ses actes!» Et on
-causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux
-femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même,
-à force d'entendre parler d'eux chaque soir. Mlle Charlotte s'occupait
-beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu'il racontait et de son
-esprit romanesque, et Mlle Cora s'intéressait secrètement au beau Maze.
-Elles ne les avaient jamais vus, d'ailleurs.
-
-Lesable parlait d'eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le
-faire un ministre jugeant son personnel.
-
-On l'écoutait: «Maze ne manque point d'un certain mérite; mais quand
-on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde,
-les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l'esprit. Il n'ira
-jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses
-influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet il rédige bien, il faut
-le reconnaître, il a une élégance de forme qu'on ne peut nier, mais
-pas de fond. Chez lui tout est en surface. C'est un garçon qu'on ne
-pourrait mettre à la tête d'un service important, mais qui pourrait
-être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne.»
-
-Mlle Charlotte demanda: «Et M. Boissel?»
-
-Lesable haussa les épaules: «Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit
-rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir
-debout. Pour nous, c'est une non-valeur.»
-
-Cachelin se mit à rire et déclara: «Le meilleur, c'est le père Savon.»
-Et tout le monde rit.
-
-Puis on parla des théâtres et des pièces de l'année. Lesable jugea
-avec la même autorité la littérature dramatique, classant les auteurs
-nettement, déterminant le fort et le faible de chacun avec l'assurance
-ordinaire des hommes qui se sentent infaillibles et universels.
-
-On avait fini le rôti. César maintenant décoiffait la terrine de
-foie gras avec des précautions délicates qui faisaient bien juger
-du contenu. Il dit: «Je ne sais pas si celle-là sera réussie. Mais
-généralement elles sont parfaites. Nous les recevons d'un cousin qui
-habite Strasbourg.»
-
-Et chacun mangea avec une lenteur respectueuse la charcuterie enfermée
-dans le pot de terre jaune.
-
-Quand la glace apparut, ce fut un désastre. C'était une sauce, une
-soupe, un liquide clair, flottant dans un compotier. La petite bonne
-avait prié le garçon pâtissier, venu dès sept heures, de la sortir du
-moule lui-même, dans la crainte de ne pas savoir s'y prendre.
-
-Cachelin, désolé, voulait la faire reporter, puis il se calma à la
-pensée du gâteau des Rois qu'il partagea avec mystère comme s'il eût
-enfermé un secret de premier ordre. Tout le monde fixait ses regards
-sur cette galette symbolique et on la fit passer, en recommandant à
-chacun de fermer les yeux pour prendre son morceau.
-
-Qui aurait la fève? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable
-poussa un petit «Ah!» d'étonnement et montra entre son pouce et son
-index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit
-à applaudir, puis il cria: «Choisissez la reine! choisissez la reine!»
-
-Une courte hésitation eut lieu dans l'esprit du roi. Ne ferait-il pas
-un acte politique en choisissant Mlle Charlotte? Elle serait flattée,
-gagnée, acquise! Puis il réfléchit qu'en vérité c'était pour Mlle Cora
-qu'on l'invitait et qu'il aurait l'air d'un sot en prenant la tante.
-Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant le pois
-souverain: «Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous l'offrir?»
-Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle dit: «Merci,
-monsieur!» et reçut le gage de grandeur.
-
-Il pensait: «Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux
-superbes. Et c'est une gaillarde, mâtin!»
-
-Une détonation fit sauter les deux femmes. Cachelin venait de déboucher
-le champagne, qui s'échappait avec impétuosité de la bouteille et
-coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le
-patron déclara: «Il est de bonne qualité, on le voit.» Mais comme
-Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César
-s'écria: «Le roi boit! le roi boit! le roi boit!» Et Mlle Charlotte,
-émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë: «Le roi boit! le roi boit!»
-
-Lesable vida son verre avec assurance, et le reposant sur la table:
-«Vous voyez que j'ai de l'aplomb!» puis, se tournant vers Mlle Cora: «A
-vous, mademoiselle!»
-
-Elle voulut boire; mais tout le monde ayant crié: «La reine boit! la
-reine boit!» elle rougit, se mit à rire et reposa la flûte devant elle.
-
-La fin du dîner fut pleine de gaieté, le roi se montrait empressé et
-galant pour la reine. Puis, quand on eut pris les liqueurs, Cachelin
-annonça: «On va desservir pour nous faire de la place. S'il ne pleut
-pas, nous pouvons passer une minute sur la terrasse.» Il tenait à
-montrer la vue, bien qu'il fît nuit.
-
-On ouvrit donc la porte vitrée. Un souffle humide entra. Il faisait
-tiède dehors, comme au mois d'avril; et tous montèrent le pas qui
-séparait la salle à manger du large balcon. On ne voyait rien qu'une
-lueur vague planant sur la grande ville, comme ces couronnes de feu
-qu'on met au front des saints. De place en place cette clarté semblait
-plus vive, et Cachelin se mit à expliquer: «Tenez, là-bas, c'est l'Eden
-qui brille comme ça. Voici la ligne des boulevards. Hein! comme on les
-distingue. Dans le jour, c'est splendide, la vue d'ici. Vous auriez
-beau voyager, vous ne verriez rien de mieux.»
-
-Lesable s'était accoudé sur la balustrade de fer, à côté de Cora qui
-regardait dans le vide, muette, distraite, saisie tout à coup par une
-de ces langueurs mélancoliques qui engourdissent parfois les âmes. Mlle
-Charlotte rentra dans la salle par crainte de l'humidité. Cachelin
-continua à parler, le bras tendu, indiquant les directions où se
-trouvaient les Invalides, le Trocadéro, l'Arc de Triomphe de l'Étoile.
-
-Lesable, à mi-voix, demanda: «Et vous, mademoiselle Cora, aimez-vous
-regarder Paris de là-haut?»
-
-Elle eut une petite secousse, comme s'il l'avait réveillée, et
-répondit: «Moi?... oui, le soir surtout. Je pense à tout ce qui se
-passe là, devant nous. Combien il y a de gens heureux et de gens
-malheureux dans toutes ces maisons! Si on pouvait tout voir, combien on
-apprendrait de choses!»
-
-Il s'était rapproché jusqu'à ce que leurs coudes et leurs épaules se
-touchassent: «Par les clairs de lune, ça doit être féerique?»
-
-Elle murmura: «Je crois bien. On dirait une gravure de Gustave Doré.
-Quel plaisir on éprouverait à pouvoir se promener longtemps, sur les
-toits.»
-
-Alors il la questionna sur ses goûts, sur ses rêves, sur ses plaisirs.
-Et elle répondait sans embarras, en fille réfléchie, sensée, pas plus
-songeuse qu'il ne faut. Il la trouvait pleine de bon sens, et il se
-disait qu'il serait vraiment doux de pouvoir passer son bras autour de
-cette taille ronde et ferme et d'embrasser longuement à petits baisers
-lents, comme on boit à petits coups de très bonne eau-de-vie, cette
-joue fraîche, auprès de l'oreille, qu'éclairait un reflet de lampe. Il
-se sentait attiré, ému par cette sensation de la femme si proche, par
-cette soif de la chair mûre et vierge, et par cette séduction délicate
-de la jeune fille. Il lui semblait qu'il serait demeuré là pendant
-des heures, des nuits, des semaines, toujours, accoudé près d'elle,
-à la sentir près de lui, pénétré par le charme de son contact. Et
-quelque chose comme un sentiment poétique soulevait son cœur en face
-du grand Paris étendu devant lui, illuminé, vivant sa vie nocturne, sa
-vie de plaisir et de débauche. Il lui semblait qu'il dominait la ville
-énorme, qu'il planait sur elle; et il sentait qu'il serait délicieux de
-s'accouder chaque soir sur ce balcon auprès d'une femme, et de s'aimer,
-de se baiser les lèvres, de s'étreindre au-dessus de la vaste cité,
-au-dessus de toutes les amours qu'elle enfermait, au-dessus de toutes
-les satisfactions vulgaires, au-dessus de tous les désirs communs, tout
-près des étoiles.
-
-Il est des soirs où les âmes les moins exaltées se mettent à rêver,
-comme s'il leur poussait des ailes. Il était peut-être un peu gris.
-
-Cachelin, parti pour chercher sa pipe, revint en l'allumant: «Je
-sais, dit-il, que vous ne fumez pas, aussi je ne vous offre point de
-cigarettes. Il n'y a rien de meilleur que d'en griller une ici. Moi,
-s'il me fallait habiter en bas, je ne vivrais pas. Nous le pourrions,
-car la maison appartient à ma sœur ainsi que les deux voisines, celle
-de gauche et celle de droite. Elle a là un joli revenu. Ça ne lui a
-pas coûté cher dans le temps, ces maisons-là.» Et, se tournant vers
-la salle, il cria: «Combien donc as-tu payé les terrains d'ici,
-Charlotte?»
-
-Alors la voix pointue de la vieille fille se mit à parler. Lesable
-n'entendait que des lambeaux de phrase «... En mil huit cent
-soixante-trois... trente-cinq francs... bâti plus tard... les trois
-maisons... un banquier... revendu au moins cinq cent mille francs...»
-
-Elle racontait sa fortune avec la complaisance d'un vieux soldat qui
-dit ses campagnes. Elle énumérait ses achats, les propositions qu'on
-lui avait faites depuis, les plus-values, etc.
-
-Lesable, tout à fait intéressé, se retourna, appuyant maintenant
-son dos à la balustrade de la terrasse. Mais comme il ne saisissait
-encore que des bribes de l'explication, il abandonna brusquement sa
-jeune voisine et rentra pour tout entendre; et s'asseyant à côté de
-Mlle Charlotte, il s'entretint longuement avec elle de l'augmentation
-probable des loyers et de ce que peut rapporter l'argent bien placé, en
-valeur ou en biens-fonds.
-
-Il s'en alla vers minuit, en promettant de revenir.
-
-Un mois plus tard, il n'était bruit dans tout le ministère que du
-mariage de Jacques-Léopold Lesable avec Mlle Céleste-Coralie Cachelin.
-
-
-III
-
-Le jeune ménage s'installa sur le même palier que Cachelin et que
-Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa le
-locataire.
-
-Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de Lesable: la tante
-n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif.
-Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament
-était fait et déposé chez Me Belhomme, notaire. Elle avait promis,
-en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve
-d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa
-de s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire
-bienveillant que c'était facile à remplir.
-
-Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable
-crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait
-beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu
-aux efforts obstinés de Cachelin.
-
-Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute.
-Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses attentes. Sa
-vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs
-en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il
-continuait à se montrer l'employé accompli de jadis.
-
-L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas, à sa
-grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et
-Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara
-confidentiellement à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une
-roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande
-porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien.
-
-Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse de ne pas avoir
-été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien;
-il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois
-par an à l'hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit
-heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que
-voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail et
-d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A chacun
-suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi
-qu'un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en avoir le cœur net.
-Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui.
-
-Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la
-porte de ce potentat.
-
-Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra.
-
-Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec
-une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf
-écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable;
-vous allez bien?»
-
-Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et
-vous-même?»
-
-Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince,
-frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse,
-semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de
-cuir. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante,
-mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait
-comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne
-considérable, comme si l'individu tout entier se fût développé en dôme,
-à la façon des champignons.
-
-La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le
-front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.
-
-M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui
-vous amène.»
-
-Pour tous les autres employés il se montrait d'une rudesse militaire,
-se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère
-représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les
-flottes françaises.
-
-Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous
-demander si j'ai démérité en quelque chose?»
-
---«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là?
-
---«C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement
-cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer
-jusqu'au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace.
-Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des
-avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en général,
-que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire
-remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de
-travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps.
-Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur
-et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien
-au-dessous de celui-là!»
-
-Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il jugeait excellente.
-
-M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d'un
-ton un peu froid: «Bien qu'il ne soit pas admissible, en principe,
-qu'on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette
-fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.
-
-«Je vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes.
-Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre
-mariage vous assure un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que
-n'atteindront jamais vos modestes collègues. N'est-il pas équitable,
-en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous
-deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne
-seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera
-beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a
-fait rester en arrière cette année.»
-
-Lesable, confus et irrité, se retira.
-
-Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait
-ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais volontaire; et elle
-ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n'avait
-plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il
-eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il
-éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écœurement
-que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails
-trivials ou grotesques de l'existence, les toilettes négligées
-du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le
-peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi toutes les besognes
-nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient
-le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les
-fiancés.
-
-Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle
-n'en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout,
-faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible
-de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une
-exaspération grandissante et cachée.
-
-Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant de vieille; et
-sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous
-devriez bien faire cela.»
-
-Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé
-s'écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n'en veux plus.
-Entends-tu? je n'en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité:
-«Que veux-tu que j'y fasse, moi?»
-
-Alors il s'emportait: «C'est odieux d'avoir une famille pareille!»
-
-Et elle répliquait, toujours calme: «Oui, la famille est odieuse, mais
-l'héritage est bon, n'est-ce pas? Ne fais donc pas l'imbécile. Tu as
-autant d'intérêt que moi à ménager tante Charlotte.»
-
-Et il se taisait, ne sachant que répondre.
-
-La tante maintenant les harcelait sans cesse avec l'idée fixe d'un
-enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans
-la figure: «Mon neveu, j'entends que vous soyez père avant ma mort.
-Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne
-soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se
-marie, mon neveu, c'est pour avoir de la famille, pour faire souche.
-Notre Sainte Mère l'Église défend les mariages stériles. Je sais bien
-que vous n'êtes pas riches et qu'un enfant cause de la dépense. Mais
-après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le
-veux, entendez-vous!»
-
-Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne s'était point encore
-réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante; et elle donnait
-tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme qui a
-connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s'en souvenir à
-l'occasion.
-
-Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée. Comme elle
-n'avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte
-de son gendre: «Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au
-chef, n'est-ce pas, que je n'irai point au bureau aujourd'hui, vu la
-circonstance.»
-
-Lesable passa une journée d'angoisses, incapable de travailler, de
-rédiger et d'étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda:
-«Vous êtes distrait, aujourd'hui, monsieur Lesable?» Et Lesable,
-nerveux, répondit: «Je suis très fatigué, cher maître, j'ai passé toute
-la nuit auprès de notre tante dont l'état est fort grave.»
-
-Mais le chef reprit froidement: «Du moment que M. Cachelin est resté
-près d'elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se
-désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés.»
-
-Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa table et il attendait
-cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la grosse horloge de
-la grande cour sonna, il s'enfuit, quittant, pour la première fois, le
-bureau à la minute réglementaire.
-
-Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son inquiétude était vive; et
-il monta l'escalier en courant.
-
-La bonne vint ouvrir; il balbutia: «Comment va-t-elle?
-
---«Le médecin dit qu'elle est bien bas.»
-
-Il eut un battement de cœur et demeura tout ému: «Ah! vraiment.»
-
-Est-ce que, par hasard, elle allait mourir?
-
-Il n'osait pas entrer maintenant dans la chambre de la malade, et il
-fit appeler Cachelin qui la gardait.
-
-Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec précaution. Il
-avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu'il passait de
-bonnes soirées au coin du feu; et il murmura à voix basse: «Ça va mal,
-très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l'a même
-administrée dans l'après-midi.»
-
-Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes, et il
-s'assit:
-
---«Où est ma femme?
-
---«Elle est auprès d'elle.
-
---«Qu'est-ce que dit au juste le docteur?
-
---«Il dit que c'est une attaque. Elle en peut revenir, mais elle peut
-aussi mourir cette nuit.
-
---«Avez-vous besoin de moi? Si vous n'en avez pas besoin, j'aime mieux
-ne pas entrer. Cela me serait pénible de la revoir dans cet état.
-
---«Non. Allez chez vous. S'il y a quelque chose de nouveau, je vous
-ferai appeler tout de suite.»
-
-Et Lesable retourna chez lui. L'appartement lui parut changé, plus
-grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il passa
-sur le balcon.
-
-On était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil, au
-moment de disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une
-pluie de flamme sur l'immense peuple des toits.
-
-L'espace, d'un rouge éclatant à son pied, prenait plus haut des teintes
-d'or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes, d'un vert
-léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d'un bleu pur et frais
-sur les têtes.
-
-Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine visibles,
-dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de
-leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne
-lointaine, planait une nuée rose, une vapeur de feu dans laquelle
-montaient, comme dans une apothéose, les flèches des clochers, tous
-les sommets sveltes des monuments. L'Arc de Triomphe de l'Étoile
-apparaissait énorme et noir dans l'incendie de l'horizon, et le dôme
-des Invalides semblait un autre soleil tombé du firmament sur le dos
-d'un édifice.
-
-Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant l'air comme
-on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des
-gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et
-triomphante. La vie lui apparaissait radieuse, l'avenir plein de
-bonheur! Qu'allait-il faire? Et il rêva.
-
-Un bruit, derrière lui, le fit tressaillir. C'était sa femme. Elle
-avait les yeux rouges, les joues un peu enflées, l'air fatigué. Elle
-tendit son front pour qu'il l'embrassât, puis elle dit: «On va dîner
-chez papa pour rester près d'elle. La bonne ne la quittera pas pendant
-que nous mangerons.»
-
-Et il la suivit dans l'appartement voisin.
-
-Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son gendre. Un
-poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de fraises
-étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes.
-
-On s'assit. Cachelin déclara: «Voilà des journées comme je n'en
-voudrais pas souvent. Ça n'est pas gai.» Il disait cela avec un ton
-d'indifférence dans l'accent et une sorte de satisfaction sur le
-visage. Et il se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant
-le poulet excellent et la salade de pommes de terre tout à fait
-rafraîchissante.
-
-Mais Lesable se sentait l'estomac serré et l'âme inquiète, et il
-mangeait à peine, l'oreille tendue vers la chambre voisine, qui
-demeurait silencieuse comme si personne ne s'y fût trouvé. Cora n'avait
-pas faim non plus, émue, larmoyante, s'essuyant un œil de temps en
-temps avec un coin de sa serviette.
-
-Cachelin demanda: «Qu'a dit le chef?»
-
-Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait minutieux,
-qu'il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s'il eût
-été absent du ministère pendant un an.
-
-«Ça a dû faire une émotion quand on a su qu'elle était malade?» Et il
-songeait à sa rentrée glorieuse quand elle serait morte, aux têtes de
-ses collègues; il prononça pourtant, comme pour répondre à un remords
-secret: «Ce n'est pas que je lui désire du mal à la chère femme! Dieu
-sait que je voudrais la conserver longtemps, mais ça fera de l'effet
-tout de même. Le père Savon en oubliera la Commune.»
-
-On commençait à manger les fraises quand la porte de la malade
-s'entr'ouvrit. La commotion fut telle chez les dîneurs qu'ils se
-trouvèrent, d'un seul coup, debout tous les trois, effarés. Et la
-petite bonne parut, gardant toujours son air calme et stupide. Elle
-prononça tranquillement: «Elle ne souffle plus.»
-
-Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se précipita comme
-un fou; Cora le suivit, le cœur battant; mais Lesable demeura debout
-près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à peine éclairé
-par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers la
-couche, ne remuant pas, examinant; et tout d'un coup il entendit sa
-voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une
-de ces voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses
-surprenantes. Elle prononçait: «C'est fait! on n'entend plus rien.» Il
-vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors
-il se décida à entrer, et, comme Cachelin s'était relevé, il aperçut,
-sur la blancheur de l'oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux
-fermés, si creuse, si rigide, si blême, qu'elle avait l'air d'une bonne
-femme en cire.
-
-Il demanda avec angoisse: «Est-ce fini?»
-
-Cachelin, qui contemplait aussi sa sœur, se tourna vers lui et ils
-se regardèrent. Il répondit «Oui», voulant forcer son visage à une
-expression désolée, mais les deux hommes s'étaient pénétrés d'un coup
-d'œil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent une
-poignée de mains, comme pour se remercier l'un l'autre de ce qu'ils
-avaient fait l'un pour l'autre.
-
-Alors, sans perdre de temps, ils s'occupèrent avec activité de toutes
-les besognes que réclame un mort.
-
-Lesable se chargea d'aller chercher le médecin et de faire, le plus
-vite possible, les courses les plus pressées.
-
-Il prit son chapeau et descendit l'escalier en courant, ayant hâte
-d'être dans la rue, d'être seul, de respirer, de penser, de jouir
-solitairement de son bonheur.
-
-Lorsqu'il eut terminé ses commissions, au lieu de rentrer il gagna
-le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se mêler au
-mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux
-passants: «J'ai cinquante mille livres de rentes,» et il allait, les
-mains dans ses poches, s'arrêtant devant les étalages, examinant les
-riches étoffes, les bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée
-joyeuse: «Je pourrai me payer cela maintenant.»
-
-Tout à coup il passa devant un magasin de deuil et une idée brusque
-l'effleura: «Si elle n'était point morte? S'ils s'étaient trompés?»
-
-Et il revint vers sa demeure, d'un pas plus pressé, avec ce doute
-flottant dans l'esprit.
-
-En rentrant il demanda: «Le docteur est-il venu?»
-
-Cachelin répondit: «Oui. Il a constaté le décès, et il s'est chargé de
-la déclaration.»
-
-Ils rentrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours,
-assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine,
-presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu'ont
-les femmes.
-
-Dès qu'ils se trouvèrent tous trois dans l'appartement, Cachelin
-prononça à voix basse: «A présent que la bonne est partie se coucher,
-nous pouvons regarder s'il n'y a rien de caché dans les meubles.»
-
-Et les deux hommes se mirent à l'œuvre. Ils vidaient les tiroirs,
-fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit
-ils n'avaient rien trouvé d'intéressant. Cora s'était assoupie, et elle
-ronflait un peu, d'une façon régulière. César demanda: «Est-ce que nous
-allons rester ici jusqu'au jour?» Lesable, perplexe, jugeait cela plus
-convenable. Alors le beau-père en prit son parti: «En ce cas, dit-il,
-apportons des fauteuils»; et ils allèrent chercher les deux autres
-sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.
-
-Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements
-inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.
-
-Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la
-chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières: «Je me
-suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près.»
-
-Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara: «Je
-m'en suis bien aperçu. Moi, je n'ai pas perdu connaissance une seconde;
-j'avais seulement fermé les yeux pour les reposer».
-
-Cora regagna son appartement.
-
-Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence: «Quand
-voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du
-testament?»
-
---«Mais... ce matin, si vous voulez.
-
---«Est-il nécessaire que Cora nous accompagne?
-
---«Ça vaut peut-être mieux, puisqu'elle est l'héritière, en somme.
-
---«En ce cas je vais la prévenir de s'apprêter.»
-
-Et Lesable sortit de son pas vif.
-
-L'étude de Me Belhomme venait d'ouvrir ses portes quand Cachelin,
-Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages
-désolés.
-
-Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la
-parole: «Monsieur, vous me connaissez: je suis le frère de Mlle
-Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre sœur est
-morte hier; nous l'enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire
-de son testament, nous venons vous demander si elle n'a pas formulé
-quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n'avez pas quelque
-communication à nous faire.»
-
-Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un
-papier, et prononça: «Voici, monsieur, un double de ce testament dont
-je puis vous donner connaissance immédiatement.
-
-«L'autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre
-mes mains. Et il lut:
-
- «Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes
- dernières volontés:
-
- «Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un million cent vingt mille
- francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce
- Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents
- jusqu'à la majorité de l'aîné des descendants.
-
- «Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque
- enfant et la part demeurant aux parents jusqu'à la fin de leurs jours.
-
- «Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un
- héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire,
- pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie
- si un enfant naît durant cette période.
-
- «Mais dans le cas où Coralie n'obtiendrait point du Ciel un
- descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune
- sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux
- établissements de bienfaisance dont la liste suit.»
-
-Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres,
-d'ordres et de recommandations.
-
-Puis Me Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin,
-ahuri de saisissement.
-
-Il crut même devoir ajouter quelques explications: «Mlle Cachelin,
-dit-il, lorsqu'elle me fit l'honneur de me parler pour la première
-fois de son projet de tester dans ce sens, m'exprima le désir extrême
-qu'elle avait de voir un héritier de sa race. Elle répondit à tous
-mes raisonnements par l'expression de plus en plus formelle de sa
-volonté, qui se basait d'ailleurs sur un sentiment religieux, toute
-union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je
-n'ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien
-vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas
-que le _desideratum_ de la défunte ne soit bien vite réalisé.»
-
-Et les trois parents s'en allèrent, trop effarés pour penser à rien.
-
-Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et
-furieux, comme s'ils s'étaient mutuellement volés. Toute la douleur
-même de Cora s'était soudain dissipée, l'ingratitude de sa tante la
-dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient
-serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi
-donc cet acte, que j'en prenne connaissance _de visu_.» Cachelin lui
-tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s'était arrêté
-sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, fouillant
-les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres l'attendaient,
-deux pas en avant, toujours muets.
-
-Puis il rendit le testament en déclarant: «Il n'y a rien à faire. Elle
-nous a joliment floués!»
-
-Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C'était
-à vous d'avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu'elle le
-désirait depuis longtemps.»
-
-Lesable haussa les épaules sans répliquer.
-
-En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces
-gens dont le métier s'exerce autour des morts. Lesable rentra chez
-lui, ne voulant plus s'occuper de rien, et César rudoya tout le monde,
-criant qu'on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite
-avec tout ça, et trouvant qu'on tardait bien à le débarrasser de ce
-cadavre.
-
-Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin,
-au bout d'une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens,
-dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car,
-enfin, il faut s'entendre. Mon avis est de faire tout de même des
-funérailles convenables, afin de ne pas donner l'éveil au ministère.
-Nous nous arrangerons pour les frais. D'ailleurs, rien n'est perdu.
-Vous n'êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur
-pour que vous n'eussiez pas d'enfants. Vous vous y mettrez, voilà
-tout. Allons au plus pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au
-ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.»
-
-Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils
-s'installèrent face à face aux deux bouts d'une table longue, pour
-tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.
-
-Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout
-cela ne l'eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.
-
-Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit
-pour aller à la Marine et Cachelin s'installa sur son balcon afin de
-fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d'un jour
-d'été tombait d'aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns
-garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons
-éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.
-
-Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants
-sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas,
-derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait
-que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines
-qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu'on serait rudement mieux
-sous la verdure, le ventre sur l'herbe, tout au bord de la rivière,
-à cracher dans l'eau, que sur le plomb brûlant de sa terrasse. Et un
-malaise l'oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse
-de leur désastre, de cette infortune inattendue, d'autant plus amère
-et brutale que l'espérance avait été plus vive et plus longue; et il
-prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d'esprit,
-dans les obsessions d'idées fixes: «Sale rosse!»
-
-Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés
-des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le
-cercueil. Il n'avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire.
-
-Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour
-d'été lui pénétrèrent la chair et l'âme, et il songea que tout n'était
-pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n'aurait-elle pas d'enfant?
-Elle n'était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait
-vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un
-enfant, nom d'un nom! Et puis, d'ailleurs, il le fallait!
-
-Lesable était entré au ministère furtivement et s'était glissé dans son
-bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le chef
-vous demande.» Il eut d'abord un geste d'impatience, une révolte contre
-ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque
-et violent de parvenir l'aiguillonna. Il serait chef à son tour, et
-vite; il irait plus haut encore.
-
-Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se
-présenta avec une de ces figures navrées qu'on prend dans les occasions
-tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel
-et profond, cet involontaire abattement qu'impriment aux traits les
-contrariétés violentes.
-
-La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et
-il demanda d'un ton brusque: «J'ai eu besoin de vous toute la matinée.
-Pourquoi n'êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous
-avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais
-même vous demander d'assister à l'inhumation, qui aura lieu demain.»
-
-Le visage de M. Torchebeuf s'était immédiatement rasséréné. Et il
-répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami,
-c'est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous
-devez avoir beaucoup à faire.»
-
-Mais Lesable tenait à se montrer zélé: «Merci, cher maître, tout est
-fini et je compte rester ici jusqu'à l'heure réglementaire.»
-
-Et il retourna dans son cabinet.
-
-La nouvelle s'était répandue, et on venait de tous les bureaux pour
-lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et
-aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les
-regards avec un masque résigné d'acteur, et un tact dont on s'étonnait.
-«Il s'observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient:
-«C'est égal, au fond, il doit être rudement content.»
-
-Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d'homme
-du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»
-
-Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au
-juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela
-parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines
-clauses relatives aux funérailles.»
-
-De l'avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante
-mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est
-quelqu'un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient
-qu'il visait le Conseil d'État; d'autres croyaient qu'il songeait à
-la députation. Le chef s'attendait à recevoir sa démission pour la
-transmettre au Directeur.
-
-Tout le ministère vint aux funérailles, qu'on trouva maigres. Mais un
-bruit courait: «C'est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi.
-C'était dans le testament.»
-
-Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une
-semaine d'indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu
-et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n'était survenu dans leur
-existence. On remarqua seulement qu'ils fumaient avec ostentation de
-gros cigares, qu'ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des
-grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut,
-au bout de quelque temps, qu'ils avaient loué une campagne dans les
-environs de Paris, pour y finir l'été.
-
-On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui
-se ressemble s'assemble; n'importe, ça n'est pas chic de rester au
-ministère avec une fortune pareille.»
-
-Au bout de quelque temps, on n'y pensa plus. Ils étaient classés et
-jugés.
-
-
-IV
-
-En suivant l'enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait
-au million, et, rongé par une rage d'autant plus violente qu'elle
-devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable
-mésaventure.
-
-Il se demandait aussi: «Pourquoi n'ai-je pas eu d'enfant depuis deux
-ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer
-stérile lui faisait battre le cœur.
-
-Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et
-luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d'arriver
-là, à force d'énergie et de volonté, d'avoir la vigueur et la ténacité
-qu'il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d'être père. Tant
-d'autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être
-avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par
-suite d'une indifférence complète. N'ayant jamais éprouvé le désir
-violent de laisser un héritier, il n'avait jamais mis tous ses soins à
-obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés;
-il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu'il le voulait ainsi.
-
-Mais lorsqu'il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il
-dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait
-le contre-coup.
-
-Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos
-absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On
-craignait une fièvre cérébrale.
-
-En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au
-ministère.
-
-Mais il n'osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la
-couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va
-livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir
-il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de
-bien-être et d'énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le
-pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait
-des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer
-chez lui, de longues courses fortifiantes.
-
-Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il eut l'idée d'aller
-finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion
-lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une
-influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets
-merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès
-prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans
-la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et
-tout ira bien.»
-
-Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification
-mystérieuse.
-
-Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et
-vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque
-matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à
-pied tous les soirs.
-
-Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait
-s'asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros
-bouquets d'herbes fines, blondes et tremblotantes.
-
-Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu'au
-barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière
-au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de
-piquets, s'élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait,
-sur une largeur de cent mètres; et le ronflement de la chute faisait
-frémir le sol, tandis qu'une fine buée, une vapeur humide flottait
-dans l'air, s'élevait de la cascade comme une fumée légère, jetant aux
-environs une odeur d'eau battue et une saveur de vase remuée.
-
-La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et
-faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de
-même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe
-le bout de l'île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait
-bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers
-la mer.
-
-Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s'asseyant sur
-un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa
-molle et jaune lumière qui semblait couler avec l'eau et que les rides
-du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient
-leur cri métallique et court. Des appels d'oiseaux de nuit couraient
-dans l'air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière,
-troublant son cours lumineux et calme. C'était une barque de maraudeurs
-qui jetaient soudain l'épervier et ramenaient sans bruit sur leur
-bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants
-et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l'eau, un trésor vivant
-de poissons d'argent.
-
-Cora, émue, s'appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait
-deviné les desseins, bien qu'ils n'eussent parlé de rien. C'était pour
-eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du
-baiser d'amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de
-l'oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair
-tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression
-de main; et ils se désiraient, se refusant encore l'un à l'autre,
-sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du
-million.
-
-Cachelin, apaisé par l'espoir qu'il sentait autour de lui, vivait
-heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui,
-au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui
-vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie
-de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux
-lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait:
-«Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,--il
-montrait le creux de son estomac,--«et je me sens tout retourné. Je
-deviens tout drôle. Il me semble qu'on m'a trempé dans un bain qui me
-donne envie de pleurer.»
-
-Lesable, cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu'il
-ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se
-rouler sur l'herbe, de pousser des cris de joie.
-
-Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d'épousailles.
-
-Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d'espérances.
-
-Puis ils s'aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et
-que leur confiance était vaine.
-
-Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage,
-il s'obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même
-désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui,
-se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers,
-réveillait sans cesse son ardeur défaillante.
-
-Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d'octobre.
-
-La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des
-paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les
-harcelait d'épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.
-
-Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait
-leur rancune mutuelle, celle de l'héritage insaisissable. Cora
-maintenant avait le verbe haut, et rudoyait son mari. Elle le
-traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d'importance.
-Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j'avais été riche,
-j'aurais eu beaucoup d'enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir
-être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu
-dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard
-significatif accompagné d'un mouvement d'épaules plein de mépris.
-
-Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille
-de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même,
-un jour, lui demanda: «N'êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu
-changé.»
-
-Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J'ai
-beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l'avez pu voir.»
-
-Il comptait bien sur son avancement à la fin de l'année, et il avait
-repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d'employé modèle.
-
-Il n'eut qu'une gratification de rien du tout, plus faible que toutes
-les autres. Son beau-père Cachelin n'eut rien.
-
-Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la première
-fois, il l'appela «monsieur»:--«A quoi me sert donc, monsieur, de
-travailler comme je le fais si je n'en recueille aucun fruit?»
-
-La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit,
-monsieur Lesable, que je n'admettais point de discussions de cette
-nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante
-votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la
-pauvreté de vos collègues...»
-
-Lesable ne put se contenir: «Mais je n'ai rien, monsieur! Notre tante a
-laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous
-vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»
-
-Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n'avez rien aujourd'hui, vous
-serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au
-même.»
-
-Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de
-l'héritage imprenable.
-
-Mais comme Cachelin venait d'arriver à son bureau, quelques jours plus
-tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet
-parut, l'œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s'avança d'un air
-excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. Le
-père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche,
-assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon
-des petits garçons.
-
-Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et
-Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant
-sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d'officiers pour le
-_Richelieu_.--Lorient. Scaphandres pour le _Desaix_.--Brest. Essais sur
-les toiles à voiles de provenance anglaise!»
-
-Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires
-qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui
-faire porter par le garçon.
-
-Pendant qu'il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du
-commis d'ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et
-Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur
-les lèvres, ces signes d'une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il
-se tourna vers l'expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez
-appris bien des choses dans votre existence, vous?»
-
-Le vieux, comprenant qu'on allait se moquer de lui et parler encore de
-sa femme, ne répondit pas.
-
-Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire
-des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?»
-
-Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je
-n'aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J'ai eu le malheur d'épouser
-une compagne indigne. Lorsque j'ai acquis la preuve de son infidélité,
-je me suis séparé d'elle.»
-
-Maze demanda d'un ton indifférent, sans rire: «Vous l'avez eue
-plusieurs fois, la preuve, n'est-ce pas?»
-
-Et le père Savon répondit gravement: «Oui, monsieur.»
-
-Pitolet reprit la parole: «Cela n'empêche que vous êtes père de
-plusieurs enfants, trois ou quatre, m'a-t-on dit?»
-
-Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya: «Vous cherchez à me blesser,
-monsieur Pitolet; mais vous n'y parviendrez point. Ma femme a eu, en
-effet, trois enfants. J'ai lieu de supposer que le premier est de moi,
-mais je renie les deux autres.»
-
-Pitolet reprit: «Tout le monde dit, en effet, que le premier est de
-vous. Cela suffit. C'est très beau d'avoir un enfant, très beau et très
-heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d'en faire un, un
-seul, comme vous?»
-
-Cachelin avait cessé d'enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père
-Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu'il eût épuisé sur lui
-la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs
-conjugaux.
-
-Lesable avait ramassé ses papiers; mais, sentant bien qu'on
-l'attaquait, il voulait demeurer, retenu par l'orgueil, confus et
-irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis
-le souvenir de ce qu'il avait dit au chef lui revint, et il comprit
-aussitôt qu'il lui faudrait montrer tout de suite une grande énergie,
-s'il ne voulait point servir de plastron au ministère tout entier.
-
-Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la
-voix enrouée des crieurs des rues et beugla: «Le secret pour faire des
-enfants, dix centimes, deux sous! Demandez le secret pour faire des
-enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d'horribles détails!»
-
-Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beau-père. Et
-Pitolet, se tournant vers le commis d'ordre: «Qu'est-ce que vous avez
-donc, Cachelin? Je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait
-que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de
-sa femme. Moi je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n'en
-peut pas faire autant!»
-
-Lesable s'était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et
-de ne rien entendre; mais il était devenu blême.
-
-Boissel reprit avec la même voix de voyou: «De l'utilité des héritiers
-pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez!»
-
-Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d'esprit et qui en voulait
-personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l'espoir de fortune
-qu'il nourrissait dans le fond de son cœur, lui demanda directement:
-«Qu'est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle?»
-
-Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita
-quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de
-blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit:
-«Je n'ai rien. Je m'étonne seulement de vous voir déployer tant de
-finesse.»
-
-Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques
-de sa redingote, reprit en riant: «On fait ce qu'on peut, mon cher.
-Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours...»
-
-Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait,
-comprenant vaguement qu'on ne s'adressait plus à lui, qu'on ne se
-moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l'air. Et
-Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing sur le premier que
-le hasard lui désignerait.
-
-Lesable balbutia: «Je ne comprends pas. A quoi n'ai-je pas réussi?»
-
-Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se
-friser la moustache et, d'un ton gracieux: «Je sais que vous réussissez
-d'ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j'ai eu tort de
-parler de vous. D'ailleurs, il s'agissait des enfants de papa Savon et
-non des vôtres, puisque vous n'en avez pas. Or, puisque vous réussissez
-dans vos entreprises, il est évident que si vous n'avez pas d'enfants,
-c'est que vous n'en avez pas voulu.»
-
-Lesable demanda rudement: «De quoi vous mêlez-vous?»
-
-Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix: «Dites donc,
-vous, qu'est-ce qui vous prend? Tâchez d'être poli, ou vous aurez
-affaire à moi!»
-
-Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure: «Monsieur
-Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je
-vous prie désormais de ne jamais m'adresser la parole. Je ne me soucie
-ni de vous ni de vos semblables.» Et il jetait un regard de défi vers
-Pitolet et Boissel.
-
-Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et
-l'ironie; mais, blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper au
-cœur son ennemi, et reprit d'un ton protecteur, d'un ton de conseiller
-bienveillant, avec une rage dans les yeux: «Mon cher Lesable, vous
-passez les bornes. Je comprends d'ailleurs votre dépit; il est fâcheux
-de perdre une fortune et de la perdre pour si peu, pour une chose
-si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous rendrai ce
-service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C'est l'affaire de cinq
-minutes...»
-
-Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l'encrier du père Savon
-que Lesable lui lançait. Un flot d'encre lui couvrit le visage, le
-métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s'élança,
-roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin
-couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le
-bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le
-mur. Maze se dégagea d'un effort violent, ouvrit la porte, cria vers
-les deux hommes: «Vous allez avoir de mes nouvelles!» et il disparut.
-
-Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la
-crainte qu'il avait eue de tuer quelqu'un en prenant part à la lutte.
-
-Aussitôt rentré dans son bureau, Maze tenta de se nettoyer, mais il
-n'y put réussir; il était teint avec une encre à fond violet, dite
-indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et
-désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée
-en bouchon. Il n'obtint qu'un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang
-affluant à la peau.
-
-Boissel et Pitolet l'avaient suivi et lui donnaient des conseils.
-Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l'huile d'olive
-pure; selon celui-là, on réussirait avec de l'ammoniaque. Le garçon de
-bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un
-liquide jaune et une pierre ponce. On n'obtint aucun résultat.
-
-Maze, découragé, s'assit et déclara: «Maintenant, il reste à vider la
-question d'honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander
-à M. Lesable, soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les
-armes?»
-
-Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils
-n'avaient aucune idée de ces sortes d'affaires, mais ne voulaient pas
-l'avouer, et, préoccupés par le désir d'être corrects, ils émettaient
-des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu'on consulterait un
-capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des
-charbons. Il n'en savait pas plus qu'eux. Après avoir réfléchi, il
-leur conseilla néanmoins d'aller trouver Lesable et de le prier de les
-mettre en rapport avec deux amis.
-
-Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel
-s'arrêta soudain: «Ne serait-il pas urgent d'avoir des gants?»
-
-Pitolet hésita une seconde: «Oui, peut-être.» Mais pour se procurer
-des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya
-donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand.
-La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs; Pitolet
-trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent
-violets.
-
-En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la
-tête et demanda brusquement: «Qu'est-ce que vous voulez?»
-
-Pitolet répondit: «Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze
-de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes,
-pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui.»
-
-Mais Lesable, encore exaspéré, cria: «Comment! il m'insulte, et il
-vient encore me provoquer? Dites-lui que je le méprise, que je méprise
-ce qu'il peut dire ou faire.»
-
-Boissel, tragique, s'avança: «Vous allez nous forcer, monsieur,
-à publier dans les journaux un procès-verbal qui vous sera fort
-désagréable.»
-
-Pitolet, malin, ajouta: «Et qui pourra nuire gravement à votre honneur
-et à votre avancement futur.»
-
-Lesable, atterré, les regardait. Que faire? Il songea à gagner du
-temps: «Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous
-l'attendre dans le bureau de M. Pitolet?»
-
-Dès qu'il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un
-conseil, une protection.
-
-Un duel! Il allait avoir un duel!
-
-Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n'a jamais songé
-à cette possibilité, qui ne s'est point préparé à ces risques, à ces
-émotions, qui n'a point fortifié son courage dans la prévision de
-cet événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le
-cœur battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout
-à coup disparu. Mais la pensée de l'opinion du ministère et du bruit
-que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil
-défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour
-prendre son avis.
-
-M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d'une
-rencontre armée ne lui apparaissait pas; et il songeait que tout cela
-allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne puis
-rien vous dire. C'est là une question d'honneur qui ne me regarde pas.
-Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc? c'est un
-homme compétent en la matière et il pourra vous guider.»
-
-Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être
-son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder.
-
-Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient
-emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d'avoir quatre sièges.
-
-On se salua gravement, on s'assit. Pitolet prit la parole et exposa la
-situation. Le commandant, après l'avoir écouté, répondit: «La chose est
-grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.»
-C'était un vieux marin sournois qui s'amusait.
-
-Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement
-quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si
-M. Maze reconnaissait n'avoir pas eu l'intention d'offenser, dans le
-principe, M. Lesable, celui-ci s'empresserait d'avouer tous ses torts
-en lançant l'encrier, et s'excuserait de sa violence inconsidérée.
-
-Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.
-
-Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l'émotion du duel
-possible, bien que, s'attendant à voir reculer son adversaire,
-regardait successivement l'une et l'autre de ses joues dans un de ces
-petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur
-tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe,
-de leurs cheveux et de leur cravate.
-
-Il lut les lettres qu'on lui soumettait et déclara avec une
-satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à
-signer.»
-
-Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses
-témoins, en déclarant: «Du moment que c'est là votre avis, je ne puis
-qu'acquiescer.»
-
-Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres
-furent échangées; on se salua gravement, et, l'incident vidé, on se
-sépara.
-
-Une émotion extraordinaire régnait dans l'administration. Les employés
-allaient aux nouvelles, passaient d'une porte à l'autre, s'abordaient
-dans les couloirs.
-
-Quand on sut l'affaire terminée, ce fut une déception générale.
-Quelqu'un dit: «Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable.» Et le
-mot courut. Un employé rima une chanson.
-
-Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée
-par Boissel: «Quelle devait être l'attitude des deux adversaires quand
-ils se trouveraient face à face? Se salueraient-ils? Feindraient-ils de
-ne se point connaître?» Il fut décidé qu'ils se rencontreraient, comme
-par hasard, dans le bureau du chef et qu'ils échangeraient, en présence
-de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse.
-
-Cette cérémonie fut aussitôt accomplie; et Maze, ayant fait demander un
-fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau.
-
-Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l'un
-contre l'autre, comme si ce qui venait d'arriver eût dépendu de l'un ou
-de l'autre. Dès qu'il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son
-chapeau sur la commode et cria vers sa femme:
-
-«J'en ai assez, moi. J'ai un duel pour toi, maintenant!»
-
-Elle le regarda, surprise, irritée déjà.
-
---«Un duel, pourquoi cela?
-
---«Parce que Maze m'a insulté à ton sujet.»
-
-Elle s'approcha: «A mon sujet? Comment?»
-
-Il s'était assis rageusement dans un fauteuil. Il reprit: «Il m'a
-insulté... Je n'ai pas besoin de t'en dire plus long.»
-
-Mais elle voulait savoir: «J'entends que tu me répètes les propos qu'il
-a tenus sur moi.»
-
-Lesable rougit, puis balbutia: «Il m'a dit... il m'a dit... C'est à
-propos de ta stérilité.»
-
-Elle eut une secousse; puis une fureur la souleva, et la rudesse
-paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata: «Moi!... Je
-suis stérile, moi? Qu'est-ce qu'il en sait, ce manant-là? Stérile
-avec toi, oui, parce que tu n'es pas un homme! Mais si j'avais épousé
-quelqu'un, n'importe qui, entends-tu, j'en aurais eu des enfants. Ah!
-je te conseille de parler! Cela me coûte cher d'avoir épousé une chiffe
-comme toi!... Et qu'est-ce que tu as répondu à ce gueux?»
-
-Lesable, effaré devant cet orage, bégaya:
-
-«Je l'ai..... souffleté.»
-
-Elle le regarda, étonnée: «Et qu'est-ce qu'il a fait, lui?
-
---«Il m'a envoyé des témoins. Voilà!»
-
-Elle s'intéressait maintenant à cette affaire, attirée, comme toutes
-les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda, adoucie
-tout à coup, prise soudain d'une certaine estime pour cet homme qui
-allait risquer sa vie: «Quand est-ce que vous vous battez?»
-
-Il répondit tranquillement: «Nous ne nous battons pas; la chose a été
-arrangée par les témoins. Maze m'a fait des excuses.»
-
-Elle le dévisagea, outrée de mépris: «Ah! on m'a insultée devant toi,
-et tu as laissé dire, et tu ne te bats point! Il ne te manquait plus
-que d'être un poltron!»
-
-Il se révolta: «Je t'ordonne de te taire. Je sais mieux que toi ce qui
-regarde mon honneur. D'ailleurs, voici la lettre de M. Maze. Tiens,
-lis, et tu verras.»
-
-Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et ricanant:
-
-«Toi aussi tu as écrit une lettre? Vous avez eu peur l'un de l'autre.
-Oh! que les hommes sont lâches! Si nous étions à votre place, nous
-autres... Enfin, là dedans, c'est moi qui ai été insultée, moi, ta
-femme, et tu te contentes de cela! Ça ne m'étonne plus si tu n'es pas
-capable d'avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi... mollasse
-devant les femmes que devant les hommes. Ah! j'ai pris là un joli coco!»
-
-Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de Cachelin, des gestes
-canailles de vieux troupier et des intonations d'homme.
-
-Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute, forte, vigoureuse,
-la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et vibrante, le
-sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait, assis
-devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts
-favoris d'avocat. Elle avait envie de l'étrangler, de l'écraser.
-
-Et elle répéta: «Tu n'es capable de rien, de rien. Tu laisses même tout
-le monde te passer sur le dos comme employé!»
-
-La porte s'ouvrit; Cachelin parut, attiré par le bruit des voix, et il
-demanda: «Qu'est-ce qu'il y a?»
-
-Elle se retourna: «Je dis son fait à ce pierrot-là!»
-
-Et Lesable, levant les yeux, s'aperçut de leur ressemblance. Il
-lui sembla qu'un voile se levait qui les lui montrait tels qu'ils
-étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et
-grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.
-
-Cachelin déclara: «Si seulement on pouvait divorcer. Ça n'est pas
-agréable d'avoir épousé un chapon.»
-
-Lesable se dressa d'un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot.
-Il marcha vers son beau-père, en bredouillant: «Sortez d'ici!...
-Sortez!... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse...» Et
-il saisit sur la commode une bouteille pleine d'eau sédative qu'il
-brandissait comme une massue.
-
-Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant: «Qu'est-ce qui lui
-prend, maintenant?»
-
-Mais la colère de Lesable ne s'apaisa point; c'en était trop. Il se
-tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonnée de sa
-violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble:
-«Quant à toi... quant à toi...» Mais, comme il ne trouvait rien à dire,
-n'ayant pas de raisons à donner, il demeurait en face d'elle, le visage
-décomposé, la voix changée.
-
-Elle se mit à rire.
-
-Devant cette gaieté qui l'insultait encore, il devint fou, et
-s'élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu'il la
-giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant.
-Elle rencontra le lit et s'abattit dessus à la renverse. Il ne
-la lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva,
-essoufflé, épuisé; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia:
-«Voilà... voilà... voilà ce que c'est.»
-
-Mais elle ne remuait point, comme s'il l'eût tuée. Elle restait sur
-le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses
-deux mains. Il s'approcha, gêné, se demandant ce qui allait arriver et
-attendant qu'elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait
-en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il
-murmura: «Cora! dis, Cora!» Elle ne répondit point et ne bougea pas.
-Qu'avait-elle? Que faisait-elle? Qu'allait-elle faire surtout?
-
-Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu'elle s'était éveillée,
-il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa
-femme, lui, l'homme sage et froid, l'homme bien élevé et toujours
-raisonnable. Et dans l'attendrissement de la réaction, il avait envie
-de demander pardon, de se mettre à genoux, d'embrasser cette joue
-frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains
-étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la
-flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s'en
-aperçut pas. Il dit encore: «Cora, écoute, Cora, j'ai eu tort, écoute.»
-Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se
-détacha facilement, et il vit un œil ouvert qui le regardait, un œil
-fixe, inquiétant et troublant.
-
-Il reprit: «Écoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère.
-C'est ton père qui m'avait poussé à bout. On n'insulte pas un homme
-ainsi.»
-
-Elle ne répondit rien, comme si elle n'entendait pas. Il ne savait que
-dire, que faire. Il l'embrassa près de l'oreille, et, en se relevant,
-il vit une larme au coin de l'œil, une grosse larme qui se détacha et
-roula vivement sur la joue; et la paupière s'agitait, se fermait coup
-sur coup.
-
-Il fut saisi de chagrin, pénétré d'émotion, et, ouvrant les bras, il
-s'étendit sur sa femme; il écarta l'autre main avec ses lèvres, et lui
-baisant toute la figure, il la priait: «Ma pauvre Cora, pardonne-moi,
-dis, pardonne-moi.»
-
-Elle pleurait toujours; sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des
-chagrins profonds.
-
-Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui murmurant dans
-l'oreille tous les mots tendres qu'il pouvait trouver. Mais elle
-demeurait insensible. Cependant, elle cessa de pleurer. Ils restèrent
-longtemps ainsi, étendus et enlacés.
-
-La nuit venait, emplissant d'ombre la petite chambre; et lorsque la
-pièce fut bien noire, il s'enhardit et sollicita son pardon de manière
-à raviver leurs espérances.
-
-Lorsqu'ils se furent relevés, il avait repris sa voix et sa figure
-ordinaires, comme si rien ne s'était passé. Elle paraissait au
-contraire attendrie, parlait d'un ton plus doux que de coutume,
-regardait son mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme si
-cette correction inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son cœur.
-Il prononça tranquillement: «Ton père doit s'ennuyer, tout seul chez
-lui; tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de dîner,
-d'ailleurs.» Elle sortit.
-
-Il était sept heures, en effet, et la petite bonne annonça la soupe;
-puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa fille. On se mit à
-table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu'on n'avait
-fait depuis longtemps, comme si quelque chose d'heureux était arrivé
-pour tout le monde.
-
-
-V
-
-Mais leurs espérances toujours entretenues, toujours renouvelées,
-n'aboutissaient jamais à rien. De mois en mois leurs attentes déçues,
-malgré la persistance de Lesable et la bonne volonté de sa compagne,
-les enfiévraient d'angoisse. Chacun sans cesse reprochait à l'autre
-leur insuccès, et l'époux désespéré, amaigri, fatigué, avait à souffrir
-surtout de la grossièreté de Cachelin qui ne l'appelait plus, dans leur
-intimité guerroyante, que «M. Lecoq», en souvenir sans doute de ce jour
-où il avait failli recevoir une bouteille par la figure pour avoir
-prononcé le mot Chapon.
-
-Sa fille et lui, ligués d'instinct, enragés par la pensée constante
-de cette grosse fortune si proche et impossible à saisir, ne savaient
-qu'inventer pour humilier et torturer cet impotent d'où venait leur
-malheur.
-
-En se mettant à table, Cora, chaque jour, répétait: «Nous avons peu de
-chose pour le dîner. Il en serait autrement si nous étions riches. Ce
-n'est pas ma faute.»
-
-Quand Lesable partait pour son bureau, elle lui criait du fond de sa
-chambre: «Prends ton parapluie pour ne pas me revenir sale comme une
-roue d'omnibus. Après tout, ce n'est pas ma faute si tu es encore
-obligé de faire ce métier de gratte-papier.»
-
-Quand elle allait sortir elle-même, elle ne manquait jamais de
-s'écrier: «Dire que si j'avais épousé un autre homme j'aurais une
-voiture à moi.»
-
-A toute heure, en toute occasion, elle pensait à cela, piquait son mari
-d'un reproche, le cinglait d'une injure, le faisait seul coupable,
-le rendait seul responsable de la perte de cet argent qu'elle aurait
-possédé.
-
-Un soir enfin, perdant encore patience, il s'écria: «Mais nom d'un
-chien! te tairas-tu à la fin? D'abord c'est ta faute à toi seule,
-entends-tu, si nous n'avons pas d'enfant, parce que j'en ai un, moi...»
-
-Il mentait, préférant tout à cet éternel reproche et à cette honte de
-paraître impuissant.
-
-Elle le regarda, étonnée d'abord, cherchant la vérité dans ses yeux,
-puis ayant compris, et pleine de dédain: «Tu as un enfant, toi?»
-
-Il répondit effrontément: «Oui, un enfant naturel que je fais élever à
-Asnières.»
-
-Elle reprit avec tranquillité: «Nous irons le voir demain pour que je
-me rende compte comment il est fait.»
-
-Mais il rougit jusqu'aux oreilles en balbutiant: «Comme tu voudras.»
-
-Elle se leva, le lendemain, dès sept heures, et comme il s'étonnait:
-«Mais n'allons-nous pas voir ton enfant? Tu me l'as promis hier soir.
-Est-ce que tu n'en aurais plus aujourd'hui, par hasard?»
-
-Il sortit de son lit brusquement: «Ce n'est pas mon enfant que nous
-allons voir, mais un médecin; et il te dira ton fait.»
-
-Elle répondit, en femme sûre d'elle: «Je ne demande pas mieux.»
-
-Cachelin se chargea d'annoncer au ministère que son gendre était
-malade; et le ménage Lesable, renseigné par un pharmacien voisin,
-sonnait à une heure précise à la porte du docteur Lefilleul, auteur de
-plusieurs ouvrages sur l'hygiène de la génération.
-
-Ils entrèrent dans un salon blanc à filets d'or, mal meublé, qui
-semblait nu et inhabité malgré le nombre des sièges. Ils s'assirent.
-Lesable se sentait ému, tremblant, honteux aussi. Leur tour vint et
-ils pénétrèrent dans une sorte de bureau où les reçut un gros homme de
-petite taille, cérémonieux et froid.
-
-Il attendit qu'ils s'expliquassent; mais Lesable ne s'y hasardait
-point, rouge jusqu'aux oreilles. Sa femme alors se décida, et, d'une
-voix tranquille, en personne résolue à tout pour arriver à son but:
-«Monsieur, nous venons vous trouver parce que nous n'avons pas
-d'enfants. Une grosse fortune en dépend pour nous.»
-
-La consultation fut longue, minutieuse et pénible. Seule Cora ne
-semblait point gênée, se prêtait à l'examen attentif du médecin en
-femme qu'anime et que soutient un intérêt plus haut.
-
-Après avoir étudié pendant près d'une heure les deux époux, le
-praticien ne se prononça pas.
-
-«Je ne constate rien, dit-il, rien d'anormal, ni rien de spécial. Le
-cas, d'ailleurs, se présente assez fréquemment. Il en est des corps
-comme des caractères. Lorsque nous voyons tant de ménages disjoints
-pour incompatibilité d'humeur, il n'est pas étonnant d'en voir
-d'autres stériles pour incompatibilité physique. Madame me paraît
-particulièrement bien constituée et apte à la génération. Monsieur,
-de son côté, bien que ne présentant aucun caractère de conformation en
-dehors de la règle, me semble affaibli, peut-être même par suite de
-son excessif désir de devenir père. Voulez-vous me permettre de vous
-ausculter?»
-
-Lesable, inquiet, ôta son gilet et le docteur colla longtemps son
-oreille sur le thorax et dans le dos de l'employé, puis il le tapota
-obstinément depuis l'estomac jusqu'au cou et depuis les reins jusqu'à
-la nuque.
-
-Il constata un léger trouble au premier temps du cœur, et même une
-menace du côté de la poitrine.
-
-«Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C'est
-de l'anémie, de l'épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore
-insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables.»
-
-Lesable, blême d'angoisse, demanda une ordonnance. On lui prescrivit un
-régime compliqué. Du fer, des viandes rouges, du bouillon dans le jour,
-de l'exercice, du repos et un séjour à la campagne pendant l'été. Puis
-le docteur leur donna des conseils pour le moment où il irait mieux. Il
-leur indiqua des pratiques usitées dans leur cas et qui avaient souvent
-réussi.
-
-La consultation coûta quarante francs.
-
-Lorsqu'ils furent dans la rue, Cora prononça, pleine de colère sourde
-et prévoyant l'avenir: «Me voilà bien lotie, moi!»
-
-Il ne répondit pas. Il marchait dévoré de craintes, recherchant
-et pesant chaque parole du docteur. Ne l'avait-il pas trompé?
-Ne l'avait-il pas jugé perdu? Il ne pensait guère à l'héritage,
-maintenant, et à l'enfant! Il s'agissait de sa vie!
-
-Il lui semblait entendre un sifflement dans ses poumons et sentir son
-cœur battre à coups précipités. En traversant les Tuileries il eut une
-faiblesse et désira s'asseoir. Sa femme, exaspérée, resta debout près
-de lui pour l'humilier, le regardant de haut en bas avec une pitié
-méprisante. Il respirait péniblement, exagérant l'essoufflement qui
-provenait de son émotion; et les doigts de la main gauche sur le pouls
-du poignet droit, il comptait les pulsations de l'artère.
-
-Cora, qui piétinait d'impatience, demanda: «Est-ce fini, ces
-manières-là? Quand tu seras prêt?» Il se leva, comme se lèvent les
-victimes, et se remit en route sans prononcer une parole.
-
-Quand Cachelin apprit le résultat de la consultation, il ne modéra
-point sa fureur. Il gueulait: «Nous voilà propres, ah bien! nous voilà
-propres.» Et il regardait son gendre avec des yeux féroces, comme s'il
-eût voulu le dévorer.
-
-Lesable n'écoutait pas, n'entendait pas, ne pensant plus qu'à sa santé,
-à son existence menacée. Ils pouvaient crier, le père et la fille, ils
-n'étaient pas dans sa peau, à lui, et, sa peau, il la voulait garder.
-
-Il eut des bouteilles de pharmacien sur sa table, et il dosait, à
-chaque repas, les médicaments, sous les sourires de sa femme et les
-rires bruyants de son beau-père. Il se regardait dans la glace à tout
-instant, posait à tout moment la main sur son cœur pour en étudier les
-secousses, et il se fit faire un lit dans une pièce obscure qui servait
-de garde-robe, ne voulant plus se trouver en contact charnel avec Cora.
-
-Il éprouvait pour elle, maintenant, une haine apeurée, mêlée de mépris
-et de dégoût. Toutes les femmes, d'ailleurs, lui apparaissaient à
-présent comme des monstres, des bêtes dangereuses, ayant pour mission
-de tuer les hommes; et il ne pensait plus au testament de tante
-Charlotte que comme on pense à un accident passé dont on a failli
-mourir.
-
-Des mois encore s'écoulèrent. Il ne restait plus qu'un an avant le
-terme fatal.
-
-Cachelin avait accroché dans la salle à manger un énorme calendrier
-dont il effaçait un jour chaque matin, et l'exaspération de son
-impuissance, le désespoir de sentir de semaine en semaine lui échapper
-cette fortune, la rage de penser qu'il lui faudrait trimer encore
-au bureau, et vivre ensuite avec une retraite de deux mille francs,
-jusqu'à sa mort, le poussaient à des violences de paroles qui, pour
-moins que rien, seraient devenues des voies de fait.
-
-Il ne pouvait regarder Lesable sans frémir d'un besoin furieux de
-le battre, de l'écraser, de le piétiner. Il le haïssait d'une haine
-désordonnée. Chaque fois qu'il le voyait ouvrir la porte, entrer, il
-lui semblait qu'un voleur pénétrait chez lui, qui l'avait dépouillé
-d'un bien sacré, d'un héritage de famille. Il le haïssait plus qu'on
-ne hait un ennemi mortel, et il le méprisait en même temps pour sa
-faiblesse, et surtout pour sa lâcheté, depuis qu'il avait renoncé à
-poursuivre l'espoir commun par crainte pour sa santé.
-
-Lesable, en effet, vivait plus séparé de sa femme que si aucun lien ne
-les eût unis. Il ne l'approchait plus, ne la touchait plus, évitait
-même son regard, autant par honte que par peur.
-
-Cachelin, chaque jour, demandait à sa fille: «Eh bien, ton mari
-s'est-il décidé?»
-
-Elle répondait: «Non, papa.»
-
-Chaque soir, à table, avaient lieu des scènes pénibles. Cachelin sans
-cesse répétait: «Quand un homme n'est pas un homme, il ferait mieux de
-crever pour céder la place à un autre.»
-
-Et Cora ajoutait: «Le fait est qu'il y a des gens bien inutiles et bien
-gênants. Je ne sais pas trop ce qu'ils font sur la terre si ce n'est
-d'être à charge à tout le monde.»
-
-Lesable buvait ses drogues et ne répondait pas. Un jour enfin,
-son beau-père lui cria: «Vous savez, vous, si vous ne changez pas
-d'allures, maintenant que vous allez mieux, je sais bien ce que fera ma
-fille!...»
-
-Le gendre leva les yeux, pressentant un nouvel outrage, interrogeant du
-regard. Cachelin reprit: «Elle en prendra un autre que vous, parbleu!
-Et vous avez une rude chance que ce ne soit pas déjà fait. Quand on a
-épousé un paltoquet de votre espèce, tout est permis.»
-
-Lesable, livide, répondit: «Ce n'est pas moi qui l'empêche de suivre
-vos bons conseils.»
-
-Cora avait baissé les yeux. Et Cachelin, sentant vaguement qu'il venait
-de dire une chose trop forte, demeura un peu confus.
-
-
-VI
-
-Au ministère, les deux hommes semblaient vivre en assez bonne
-intelligence. Une sorte de pacte tacite s'était fait entre eux
-pour cacher à leurs collègues les batailles de leur intérieur. Ils
-s'appelaient «mon cher Cachelin»--«mon cher Lesable», et feignaient
-même de rire ensemble, d'être heureux et contents, satisfaits de leur
-vie commune.
-
-Lesable et Maze, de leur côté, se comportaient l'un vis-à-vis de
-l'autre avec la politesse cérémonieuse d'adversaires qui ont failli se
-battre. Le duel raté dont ils avaient eu le frisson mettait entre eux
-une politesse exagérée, une considération plus marquée, et peut-être
-un désir secret de rapprochement, venu de la crainte confuse d'une
-complication nouvelle. On observait et on approuvait leur attitude
-d'hommes du monde qui ont eu une affaire d'honneur.
-
-Ils se saluaient de fort loin, avec une gravité sévère, d'un fort coup
-de chapeau tout à fait digne.
-
-Ils ne se parlaient pas, aucun des deux ne voulant ou n'osant prendre
-sur lui de commencer.
-
-Mais un jour, Lesable, que le chef demandait immédiatement, se mit à
-courir pour marquer son zèle et, au détour du couloir, il alla donner
-de tout son élan dans le ventre d'un employé qui arrivait en sens
-inverse. C'était Maze. Ils reculèrent tous les deux, et Lesable demanda
-avec un empressement confus et poli: «Je ne vous ai point fait de mal,
-monsieur?»
-
-L'autre répondit: «Nullement, monsieur.»
-
-Depuis ce moment, ils jugèrent convenable d'échanger quelques paroles
-en se rencontrant. Puis, entrant en lutte de courtoisie, ils eurent
-des prévenances l'un pour l'autre, d'où naquit bientôt une certaine
-familiarité, puis une intimité que tempérait une réserve, l'intimité
-de gens qui s'étaient méconnus, mais dont une certaine hésitation
-craintive retient encore l'élan; puis, à force de politesses et de
-visites de pièce à pièce, une camaraderie s'établit.
-
-Souvent ils bavardaient maintenant, en venant aux nouvelles dans le
-bureau du commis d'ordre. Lesable avait perdu de sa morgue d'employé
-sûr d'arriver, Maze mettait de côté sa tenue d'homme du monde; et
-Cachelin se mêlait à la conversation, semblait voir avec intérêt leur
-amitié. Quelquefois, après le départ du beau commis, qui s'en allait la
-taille droite, effleurant du front le haut de la porte, il murmurait en
-regardant son gendre: «En voilà un gaillard, au moins!»
-
-Un matin, comme ils étaient là tous les quatre, car le père Savon ne
-quittait jamais sa copie, la chaise de l'expéditionnaire, sciée sans
-doute par quelque farceur, s'écroula sous lui, et le bonhomme roula sur
-le parquet en poussant un cri d'effroi.
-
-Les trois autres se précipitèrent. Le commis d'ordre attribua cette
-machination aux communards et Maze voulait à toute force voir l'endroit
-blessé. Cachelin et lui essayèrent même de déshabiller le vieux pour
-le panser, disaient-ils. Mais il résistait désespérément, criant qu'il
-n'avait rien.
-
-Quand la gaieté fut apaisée, Cachelin, tout à coup, s'écria: «Dites
-donc, monsieur Maze, vous ne savez pas, maintenant que nous sommes bien
-ensemble, vous devriez venir dîner dimanche à la maison. Ça nous ferait
-plaisir à tous, à mon gendre, à moi, et à ma fille qui vous connaît
-bien de nom, car on parle souvent du bureau. C'est dit, hein?»
-
-Lesable joignit ses instances, mais plus froidement, à celles de son
-beau-père: «Venez donc, vous nous ferez grand plaisir.»
-
-Maze hésitait, embarrassé, souriant au souvenir de tous les bruits qui
-couraient.
-
-Cachelin le pressait: «Allons, c'est entendu?»
-
---«Eh bien! oui, j'accepte.»
-
-Quand son père lui dit, en rentrant: «Tu ne sais pas, M. Maze vient
-dîner ici dimanche prochain», Cora, surprise d'abord, balbutia:
-«Monsieur Maze?--Tiens!»
-
-Et elle rougit jusqu'aux cheveux, sans savoir pourquoi. Elle avait
-si souvent entendu parler de lui, de ses manières, de ses succès,
-car il passait dans le ministère pour entreprenant avec les femmes
-et irrésistible, qu'un désir de le connaître s'était éveillé en elle
-depuis longtemps.
-
-Cachelin reprit en se frottant les mains: «Tu verras, c'est un rude
-gars, et un beau garçon. Il est haut comme un carabinier, il ne
-ressemble pas à ton mari, celui-là!»
-
-Elle ne répondit rien, confuse comme si on eût pu deviner qu'elle avait
-rêvé de lui.
-
-On prépara ce dîner avec autant de sollicitude que celui de Lesable
-autrefois. Cachelin discutait les plats, voulait que ce fût bien, et
-comme si une confiance inavouée, encore indécise, eût surgi dans son
-cœur, il semblait plus gai, tranquillisé par quelque prévision secrète
-et sûre.
-
-Toute la journée du dimanche, il surveilla les préparatifs avec
-agitation, tandis que Lesable traitait une affaire urgente apportée la
-veille du bureau. On était dans la première semaine de novembre et le
-jour de l'an approchait.
-
-A sept heures, Maze arriva, plein de bonne humeur. Il entra comme chez
-lui et offrit, avec un compliment, un gros bouquet de roses à Cora. Il
-ajouta, de ce ton familier des gens habitués au monde: «Il me semble,
-madame, que je vous connais un peu, et que je vous ai connue toute
-petite fille, car voici bien des années que votre père me parle de
-vous.»
-
-Cachelin, en apercevant les fleurs, s'écria:
-
-«Ça, au moins, c'est distingué.» Et sa fille se rappela que Lesable
-n'en avait point apporté le jour de sa présentation. Le beau commis
-semblait enchanté, riait en bon enfant, qui vient pour la première fois
-chez de vieux amis, et lançait à Cora des galanteries discrètes qui lui
-empourpraient les joues.
-
-Il la trouva fort désirable. Elle le jugea fort séduisant. Quand il
-fut parti, Cachelin demanda: «Hein! quel bon zig, et quel sacripan ça
-doit faire! Il paraît qu'il enjôle toutes les femmes.»
-
-Cora, moins expansive, avoua cependant qu'elle le trouvait «aimable et
-pas si poseur qu'elle aurait cru».
-
-Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint
-qu'il l'avait «méconnu» dans les premiers temps.
-
-Maze revint avec réserve d'abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout
-le monde. On l'attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats
-qu'il aimait. Et l'intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu'ils
-ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au
-théâtre, en des loges obtenues par les journaux.
-
-On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde,
-jusqu'à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant,
-d'un pas égal, hanche à hanche, balancés d'un même mouvement, d'un même
-rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie.
-Ils parlaient à mi-voix, car ils s'entendaient à merveille, en riant
-d'un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter
-derrière elle un coup d'œil sur son père et son mari.
-
-Cachelin les couvrait d'un regard bienveillant, et souvent, sans songer
-qu'il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout
-de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait
-tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux
-de sentir que son cœur battait moins fort, qu'il soufflait moins
-en marchant vite et qu'il était en tout plus gaillard, il laissait
-s'évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets
-méchants avaient d'ailleurs cessé depuis quelque temps.
-
-Au jour de l'an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie
-si véhémente, qu'il embrassa sa femme en rentrant, pour la première
-fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s'il
-eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu
-pour lui présenter, à l'occasion du premier janvier, ses hommages et
-ses souhaits. Il eut l'air lui-même embarrassé et il se tourna vers la
-fenêtre, en homme qui ne veut pas voir.
-
-Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à
-harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze,
-comme s'il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux
-et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute.
-
-Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse,
-tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme
-menaçant, et si proche.
-
-On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois
-ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte.
-
-Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses
-amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour
-cueillir des violettes dans les buissons.
-
-Ils partirent par un train matinal et descendirent à Maisons-Laffitte.
-Un frisson d'hiver courait encore dans les branches nues, mais l'herbe
-reverdie, luisante, était déjà tachée de fleurs blanches et bleues; et
-les arbres fruitiers sur les coteaux semblaient enguirlandés de roses,
-avec leurs bras maigres couverts de bourgeons épanouis.
-
-La Seine, lourde, coulait, triste et boueuse des pluies dernières,
-entre ses berges rongées par les crues de l'hiver; et toute la
-campagne trempée d'eau, semblant sortir d'un bain, exhalait une saveur
-d'humidité douce sous la tiédeur des premiers jours de soleil.
-
-On s'égara dans le parc. Cachelin, morne, tapait de sa canne des mottes
-de terre, plus accablé que de coutume, songeant plus amèrement, ce
-jour-là, à leur infortune bientôt complète. Lesable, morose aussi,
-craignait de se mouiller les pieds dans l'herbe, tandis que sa femme
-et Maze cherchaient à faire un bouquet. Cora, depuis quelques jours,
-semblait souffrante, lasse et pâlie.
-
-Elle fut tout de suite fatiguée et voulut rentrer pour déjeuner. On
-gagna un petit restaurant contre un vieux moulin croulant; et le
-déjeuner traditionnel des Parisiens en sortie fut bientôt servi sous la
-tonnelle, sur la table de bois vêtue de deux serviettes, et tout près
-de la rivière.
-
-On avait croqué des goujons frits, mâché le bœuf entouré de pommes de
-terre, et on passait le saladier plein de feuilles vertes, quand Cora
-se leva brusquement, et se mit à courir vers la berge, en tenant à deux
-mains sa serviette sur sa bouche.
-
-Lesable, inquiet, demanda: «Qu'est-ce qu'elle a donc?» Maze, troublé,
-rougit, balbutia: «Mais... je ne sais pas... elle allait bien tout à
-l'heure!» et Cachelin demeurait effaré, la fourchette en l'air avec une
-feuille de salade au bout.
-
-Il se leva, cherchant à voir sa fille. En se penchant, il l'aperçut la
-tête contre un arbre, malade. Un soupçon rapide lui coupa les jarrets
-et il s'abattit sur sa chaise, jetant des regards effarés sur les deux
-hommes qui semblaient maintenant aussi confus l'un que l'autre. Il les
-fouillait de son œil anxieux, n'osant plus parler, fou d'angoisse et
-d'espérance.
-
-Un quart d'heure s'écoula dans un silence profond. Et Cora reparut, un
-peu pâle, marchant avec peine. Personne ne l'interrogea d'une façon
-précise; chacun paraissait deviner un événement heureux, pénible à
-dire, brûler de le savoir et craindre de l'apprendre. Seul Cachelin lui
-demanda: «Ça va mieux?» Elle répondit: «Oui, merci, ce n'était rien.
-Mais nous rentrerons de bonne heure, j'ai un peu de migraine.»
-
-Et pour repartir, elle prit le bras de son mari comme pour signifier
-quelque chose de mystérieux qu'elle n'osait avouer encore.
-
-On se sépara dans la gare Saint-Lazare. Maze, prétextant une affaire
-dont le souvenir lui revenait, s'en alla après avoir salué et serré les
-mains.
-
-Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda:
-«Qu'est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?»
-
-Mais Cora ne répondit point d'abord; puis, après avoir hésité quelque
-temps: «Ce n'était rien. Un petit mal de cœur.»
-
-Elle marchait d'un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres.
-Lesable, mal à l'aise, l'esprit troublé, hanté d'idées confuses,
-contradictoires, plein d'appétits de luxe, de colère sourde, de honte
-inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment
-les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre
-les rideaux et qui coupe leur lit d'un trait brillant.
-
-Dès qu'il fut rentré, il parla d'un travail à finir et s'enferma.
-
-Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu
-es enceinte, hein?»
-
-Elle balbutia: «Oui, je le crois. Depuis deux mois.»
-
-Elle n'avait point fini de parler qu'il bondissait d'allégresse;
-puis il se mit à danser autour d'elle un cancan de bal public, vieux
-ressouvenir de ses jours de garnison. Il levait la jambe, sautait
-malgré son ventre, secouait l'appartement tout entier. Les meubles se
-balançaient, les verres se heurtaient dans le buffet, la suspension
-oscillait et vibrait comme la lampe d'un navire.
-
-Puis il prit dans ses bras sa fille chérie et l'embrassa
-frénétiquement; puis, lui jetant d'une façon familière une petite tape
-sur le ventre: «Ah! ça y est, enfin! L'as-tu dit à ton mari?»
-
-Elle murmura, intimidée tout à coup: «Non... pas encore... je...
-j'attendais.»
-
-Mais Cachelin s'écria: «Bon, c'est bon. Ça te gêne. Attends, je vais le
-lui dire, moi!»
-
-Et il se précipita dans l'appartement de son gendre. En le voyant
-entrer, Lesable, qui ne faisait rien, se dressa. Mais l'autre ne lui
-laissa pas le temps de se reconnaître: «Vous savez que votre femme est
-grosse?»
-
-L'époux, interdit, perdait contenance, et ses pommettes devinrent
-rouges.
-
-«Quoi? Comment? Cora? Vous dites?
-
---«Je dis qu'elle est grosse, entendez-vous? En voilà une chance!»
-
-Et dans sa joie, il lui prit les mains, les serra, les secoua, comme
-pour le féliciter, le remercier; il répétait: «Ah! enfin, ça y est.
-C'est bien! c'est bien! Songez donc, la fortune est à nous.» Et, n'y
-tenant plus, il le serra dans ses bras.
-
-Il criait: «Plus d'un million, songez, plus d'un million!» Il se remit
-à danser, puis soudain: «Mais venez donc, elle vous attend: venez
-l'embrasser, au moins!» et le prenant à plein corps, il le poussa
-devant lui et le lança comme une balle dans la salle où Cora était
-restée, debout, inquiète, écoutant.
-
-Dès qu'elle aperçut son mari, elle recula, étranglée par une brusque
-émotion. Il restait devant elle, pâle et torturé. Il avait l'air d'un
-juge et elle d'une coupable.
-
-Enfin il dit: «Il paraît que tu es enceinte?»
-
-Elle balbutia d'une voix tremblante: «Ça en a l'air.»
-
-Mais Cachelin les saisit tous les deux par le cou et il les colla l'un
-à l'autre, nez à nez, en criant: «Embrassez-vous donc, nom d'un chien!
-Ça en vaut bien la peine.»
-
-Et, quand il les eut lâchés, il déclara, débordant d'une joie folle:
-«Enfin, c'est partie gagnée! Dites donc, Léopold, nous allons tout de
-suite acheter une propriété à la campagne. Là, au moins, vous pourrez
-remettre votre santé.»
-
-A cette idée, Lesable tressaillit. Son beau-père reprit: «Nous y
-inviterons M. Torchebeuf avec sa dame, et comme le sous-chef est au
-bout de son rouleau, vous pourrez prendre sa succession. C'est un
-acheminement.»
-
-Lesable voyait les choses, à mesure que parlait Cachelin; il se voyait
-lui-même, recevant le chef, devant une jolie propriété blanche, au bord
-de la rivière. Il avait une veste de coutil, et un panama sur la tête.
-
-Quelque chose de doux lui entrait dans le cœur à cette espérance,
-quelque chose de tiède et de bon qui semblait se mêler à lui, le rendre
-léger et déjà mieux portant.
-
-Il sourit, sans répondre encore.
-
-Cachelin, grisé d'espoirs, emporté dans les rêves, continuait: «Qui
-sait? nous pourrons prendre de l'influence dans le pays. Vous serez
-peut-être député. Dans tous les cas, nous pourrons voir la société de
-l'endroit, et nous payer des douceurs. Vous aurez un petit cheval et un
-panier pour aller chaque jour à la gare.»
-
-Des images de luxe, d'élégance et de bien-être s'éveillaient dans
-l'esprit de Lesable. La pensée qu'il conduirait lui-même une mignonne
-voiture, comme ces gens riches dont il avait si souvent envié le sort,
-détermina sa satisfaction. Il ne put s'empêcher de dire: «Ah! ça, oui,
-c'est charmant, par exemple.»
-
-Cora, le voyant gagné, souriait aussi, attendrie et reconnaissante; et
-Cachelin, qui ne distinguait plus d'obstacles, déclara:
-
-«Nous allons dîner au restaurant. Sacristi! il faut nous payer une
-petite noce.»
-
-Ils étaient un peu gris en rentrant tous les trois, et Lesable, qui
-voyait double et dont toutes les idées dansaient, ne put regagner son
-cabinet noir. Il se coucha, peut-être par mégarde, peut-être par oubli,
-dans le lit encore vide où allait entrer sa femme. Et toute la nuit il
-lui sembla que sa couche oscillait comme un bateau, tanguait, roulait
-et chavirait. Il eut même un peu le mal de mer.
-
-Il fut bien surpris, en s'éveillant, de trouver Cora dans ses bras.
-
-Elle ouvrit les yeux, sourit, et l'embrassa avec un élan subit, plein
-de gratitude et d'affection. Puis elle lui dit, de cette voix douce
-qu'ont les femmes dans leurs câlineries: «Si tu veux être bien gentil,
-tu n'iras pas aujourd'hui au ministère. Tu n'as plus besoin d'être si
-exact, puisque nous allons être très riches. Et nous partirions encore
-à la campagne, tous les deux tout seuls.»
-
-Il se sentait reposé, plein de ce bien-être las qui suit les
-courbatures des fêtes, et engourdi dans la chaleur de la couche. Il
-éprouvait une envie lourde de rester là longtemps, de ne plus rien
-faire que de vivre tranquille dans la mollesse. Un besoin de paresse
-inconnu et puissant paralysait son âme, envahissait son corps. Et une
-pensée vague, continue, heureuse, flottait en lui: «Il allait être
-riche, indépendant.»
-
-Mais tout à coup une peur le saisit, et il demanda tout bas, comme s'il
-eût craint que ses paroles fussent entendues par les murs: «Es-tu bien
-sûre d'être enceinte, au moins?»
-
-Elle le rassura tout de suite: «Oh! oui, va. Je ne me suis pas trompée.»
-
-Et lui, un peu inquiet encore, se mit à la tâter doucement. Il
-parcourait de la main son ventre enflé. Il déclara: «Oui, c'est
-vrai,--mais tu ne seras pas accouchée avant la date. On contestera
-peut-être notre droit.»
-
-A cette supposition une colère la prit.--Ah! mais non, par exemple, on
-n'allait pas la chicaner maintenant, après tant de misères, de peines
-et d'efforts, ah, mais non!--Elle s'était assise, bouleversée par
-l'indignation.
-
-«Allons de suite chez le notaire,» dit-elle.
-
-Mais il fut d'avis de se procurer d'abord un certificat de médecin. Ils
-retournèrent donc chez le docteur Lefilleul.
-
-Il les reconnut aussitôt et demanda: «Eh bien, avez-vous réussi?»
-
-Ils rougirent tous deux jusqu'aux oreilles, et Cora, perdant un peu
-contenance, balbutia: «Je crois que oui, monsieur.»
-
-Le médecin se frottait les mains: «Je m'y attendais, je m'y attendais.
-Le moyen que je vous ai indiqué ne manque jamais, à moins d'incapacité
-radicale d'un des conjoints.»
-
-Quand il eut examiné la jeune femme il déclara: «Ça y est, bravo!»
-
-Et il écrivit sur une feuille de papier: «Je soussigné, docteur en
-médecine de la Faculté de Paris, certifie que Madame Léopold Lesable,
-née Cachelin, présente tous les symptômes d'une grossesse datant de
-trois mois environ.»
-
-Puis, se tournant vers Lesable: «Et vous? Cette poitrine, et ce cœur?»
-Il l'ausculta et le trouva tout à fait guéri.
-
-Ils repartirent, heureux et joyeux, bras à bras, d'un pied léger.
-Mais en route, Léopold eut une idée: «Tu ferais peut-être bien, avant
-d'aller chez le notaire, de passer une ou deux serviettes dans la
-ceinture, ça tirera l'œil et ça vaudra mieux. Il ne croira pas que nous
-voulons gagner du temps.»
-
-Ils rentrèrent donc, et il déshabilla lui-même sa femme pour lui
-ajuster un flanc trompeur. Dix fois de suite il changea les serviettes
-de place, et il s'éloignait de quelques pas afin de constater l'effet,
-cherchant à obtenir une vraisemblance absolue.
-
-Lorsqu'il fut content du résultat, ils repartirent, et dans la rue il
-semblait fier de promener ce ventre en bosse qui attestait sa virilité.
-
-Le notaire les reçut avec bienveillance. Puis il écouta leur
-explication, parcourut de l'œil le certificat, et comme Lesable
-insistait: «Du reste, monsieur, il suffit de la voir une seconde», il
-jeta un regard convaincu sur la taille épaisse et pointue de la jeune
-femme.
-
-Ils attendaient, anxieux; l'homme de loi déclara: «Parfaitement.
-Que l'enfant soit né ou à naître, il existe, et il vit. Donc, nous
-surseoirons à l'exécution du testament jusqu'à l'accouchement de
-madame.»
-
-En sortant de l'étude, ils s'embrassèrent dans l'escalier, tant leur
-joie était véhémente.
-
-
-VII
-
-Depuis cette heureuse découverte, les trois parents vivaient dans une
-union parfaite. Ils étaient d'humeur gaie, égale et douce. Cachelin
-avait retrouvé toute son ancienne jovialité, et Cora accablait de soins
-son mari. Lesable aussi semblait un autre homme, toujours content, et
-bon enfant comme jamais il ne l'avait été.
-
-Maze venait moins souvent et semblait, à présent, mal à son aise
-dans la famille; on le recevait toujours bien, avec plus de froideur
-cependant, car le bonheur est égoïste et se passe des étrangers.
-
-Cachelin lui-même paraissait éprouver une certaine hostilité secrète
-contre le beau commis qu'il avait, quelques mois plus tôt, introduit
-avec empressement dans le ménage. Ce fut lui qui annonça à cet ami la
-grossesse de Coralie. Il la lui dit brusquement: «Vous savez, ma fille
-est enceinte!»
-
-Maze, jouant la surprise, répliqua: «Ah bah! vous devez être bien
-heureux.»
-
-Cachelin répondit: «Parbleu!» et remarqua que son collègue, au
-contraire, ne paraissait point enchanté. Les hommes n'aiment guère voir
-en cet état, que ce soit ou non par leur faute, les femmes dont ils
-sont les fidèles.
-
-Tous les dimanches, cependant, Maze continuait à dîner dans la maison.
-Mais les soirées devenaient pénibles à passer ensemble, bien qu'aucun
-désaccord grave n'eût surgi; et cet étrange embarras grandissait de
-semaine en semaine. Un soir même, comme il venait de sortir, Cachelin
-déclara d'un air furieux: «En voilà un qui commence à m'embêter!»
-
-Et Lesable répondit: «Le fait est qu'il ne gagne pas à être beaucoup
-connu.» Cora avait baissé les yeux. Elle ne donna pas son avis. Elle
-semblait toujours gênée en face du grand Maze qui, de son côté,
-paraissait presque honteux près d'elle, ne la regardait plus en
-souriant comme jadis, n'offrait plus de soirées au théâtre, et semblait
-porter, ainsi qu'un fardeau nécessaire, cette intimité naguère si
-cordiale.
-
-Mais un jeudi, à l'heure du dîner, quand son mari rentra du bureau,
-Cora lui baisa les favoris avec plus de câlinerie que de coutume, et
-elle lui murmura dans l'oreille:
-
---«Tu vas peut-être me gronder?
-
---«Pourquoi ça?
-
---«C'est que... M. Maze est venu pour me voir tantôt. Et moi, comme je
-ne veux pas qu'on jase sur mon compte, je l'ai prié de ne jamais se
-présenter quand tu ne serais pas là. Il a paru un peu froissé!»
-
-Lesable, surpris, demanda:
-
---«Eh bien! qu'est-ce qu'il a dit?
-
---«Oh! il n'a pas dit grand'chose, seulement cela ne m'a pas plu tout
-de même, et je l'ai prié alors de cesser complètement ses visites. Tu
-sais bien que c'est papa et toi qui l'aviez amené ici, moi je n'y suis
-pour rien. Aussi, je craignais de te mécontenter en lui fermant la
-porte.»
-
-Une joie reconnaissante entrait dans le cœur de son mari:
-
-«Tu as bien fait, très bien fait. Et même je t'en remercie.»
-
-Elle reprit, pour bien établir la situation des deux hommes, qu'elle
-avait réglée d'avance: «Au bureau, tu feras semblant de ne rien savoir,
-et tu lui parleras comme par le passé: seulement il ne viendra plus
-ici.»
-
-Et Lesable, prenant avec tendresse sa femme dans ses bras, la bécota
-longtemps sur les yeux et sur les joues. Il répétait: «Tu es un
-ange!... tu es un ange!» Et il sentait contre son ventre la bosse de
-l'enfant déjà fort.
-
-
-VIII
-
-Rien de nouveau ne survint jusqu'au terme de la grossesse.
-
-Cora accoucha d'une fille dans les derniers jours de septembre. Elle
-fut appelée Désirée; mais, comme on voulait faire un baptême solennel,
-on décida qu'il n'aurait lieu que l'été suivant, dans la propriété
-qu'ils allaient acheter.
-
-Ils la choisirent à Asnières, sur le coteau qui domine la Seine.
-
-De grands événements s'étaient accomplis pendant l'hiver. Aussitôt
-l'héritage acquis, Cachelin avait réclamé sa retraite, qui fut aussitôt
-liquidée, et il avait quitté le bureau. Il occupait ses loisirs à
-découper, au moyen d'une fine scie mécanique, des couvercles de boîtes
-à cigares. Il en faisait des horloges, des coffrets, des jardinières,
-toutes sortes de petits meubles étranges. Il se passionnait pour cette
-besogne, dont le goût lui était venu en apercevant un marchand ambulant
-travailler ainsi ces plaques de bois, sur l'avenue de l'Opéra. Et il
-fallait que tout le monde admirât chaque jour ses dessins nouveaux,
-d'une complication savante et puérile.
-
-Lui-même, émerveillé devant son œuvre, répétait sans cesse: «C'est
-étonnant ce qu'on arrive à faire!»
-
-Le sous-chef, M. Rabot, étant mort enfin, Lesable remplissait les
-fonctions de sa charge, bien qu'il n'en reçût pas le titre, car
-il n'avait point le temps de grade nécessaire depuis sa dernière
-nomination.
-
-Cora était devenue tout de suite une femme différente, plus réservée,
-plus élégante, ayant compris, deviné, flairé toutes les transformations
-qu'impose la fortune.
-
-Elle fit, à l'occasion du jour de l'an, une visite à l'épouse du chef,
-grosse personne restée provinciale après trente-cinq ans de séjour à
-Paris, et elle mit tant de grâce et de séduction à la prier d'être
-la marraine de son enfant, que Mme Torchebeuf accepta. Le grand-père
-Cachelin fut parrain.
-
-La cérémonie eut lieu un dimanche éclatant de juin. Tout le bureau
-était convié, sauf le beau Maze, qu'on ne voyait plus.
-
-A neuf heures, Lesable attendait devant la gare le train de Paris,
-tandis qu'un groom en livrée à gros boutons dorés tenait par la bride
-un poney dodu devant un panier tout neuf.
-
-La machine au loin siffla, puis apparut, traînant son chapelet de
-voitures d'où s'échappa un flot de voyageurs.
-
-M. Torchebeuf sortit d'un wagon de première classe, avec sa femme en
-toilette éclatante, tandis que d'un wagon de deuxième, Pitolet et
-Boissel descendaient. On n'avait point osé inviter le père Savon, mais
-il était entendu qu'on le rencontrerait par hasard, dans l'après-midi,
-et qu'on l'amènerait dîner avec l'assentiment du chef.
-
-Lesable s'élança au-devant de son supérieur, qui s'avançait tout petit
-dans sa redingote fleurie par sa grande décoration pareille à une rose
-rouge épanouie. Son crâne énorme, surmonté d'un chapeau à larges ailes,
-écrasait son corps chétif, lui donnait un aspect de phénomène; et sa
-femme, en se haussant un rien sur la pointe des pieds, pouvait regarder
-sans peine par-dessus sa tête.
-
-Léopold, radieux, s'inclinait, remerciait. Il les fit monter dans
-le panier, puis courant vers ses deux collègues qui s'en venaient
-modestement derrière, il leur serra les mains en s'excusant de ne les
-pouvoir porter aussi dans sa voiture trop petite: «Suivez le quai,
-vous arriverez devant ma porte: Villa Désirée, la quatrième après le
-tournant. Dépêchez-vous.»
-
-Et, montant dans sa voiture, il saisit les guides et partit, tandis que
-le groom sautait lestement sur le petit siège de derrière.
-
-La cérémonie eut lieu dans les meilleures conditions. Puis on rentra
-pour déjeuner. Chacun, sous sa serviette, trouva un cadeau proportionné
-à l'importance de l'invité. La marraine eut un bracelet d'or massif,
-son mari une épingle de cravate en rubis, Boissel un portefeuille en
-cuir de Russie, et Pitolet une superbe pipe d'écume. C'était Désirée,
-disait-on, qui offrait ces présents à ses nouveaux amis.
-
-Mme Torchebeuf, rouge de confusion et de plaisir, mit à son gros bras
-le cercle brillant, et comme le chef avait une mince cravate noire qui
-ne pouvait porter l'épingle, il piqua le bijou sur le revers de sa
-redingote, au-dessous de la Légion d'honneur, comme autre croix d'ordre
-inférieur.
-
-Par la fenêtre, on découvrait un grand ruban de rivière, montant vers
-Suresnes, le long des berges plantées d'arbres. Le soleil tombait en
-pluie sur l'eau, en faisait un fleuve de feu. Le commencement du repas
-fut grave, rendu sérieux par la présence de M. et Mme Torchebeuf. Puis
-on s'égaya. Cachelin lâchait des plaisanteries de poids, qu'il se
-sentait permises, étant riche; et on riait.
-
-De Pitolet ou de Boissel, elles auraient certainement choqué.
-
-Au dessert, il fallut apporter l'enfant, que chaque convive embrassa.
-Noyé dans une neige de dentelles, il regardait ces gens de ses yeux
-bleus, troubles et sans pensée, et il tournait un peu sa tête bouffie
-où semblait s'éveiller un commencement d'attention.
-
-Pitolet, au milieu du bruit des voix, glissa dans l'oreille de son
-voisin Boissel: «Elle a l'air d'une petite Mazette.»
-
-Le mot courut au ministère, le lendemain.
-
-Cependant, deux heures venaient de sonner; on avait bu les liqueurs, et
-Cachelin proposa de visiter la propriété, puis d'aller faire un tour au
-bord de la Seine.
-
-Les convives, en procession, circulèrent de pièce en pièce, depuis la
-cave jusqu'au grenier, puis ils parcoururent le jardin, d'arbre en
-arbre, de plante en plante, puis on se divisa en deux bandes pour la
-promenade.
-
-Cachelin, un peu gêné près des dames, entraîna Boissel et Pitolet dans
-les cafés de la rive, tandis que Mmes Torchebeuf et Lesable, avec leurs
-maris, remonteraient sur l'autre berge, des femmes honnêtes ne pouvant
-se mêler au monde débraillé du dimanche.
-
-Elles allaient avec lenteur, sur le chemin de halage, suivies des deux
-hommes qui causaient gravement du bureau.
-
-Sur le fleuve, des yoles passaient, enlevées à longs coups d'aviron
-par des gaillards aux bras nus dont les muscles roulaient sous la
-chair brûlée. Les canotières, allongées sur des peaux de bêtes noires
-ou blanches, gouvernaient la barre, engourdies sous le soleil, tenant
-ouvertes sur leur tête, comme des fleurs énormes flottant sur l'eau,
-des ombrelles de soie rouge, jaune ou bleue. Des cris volaient d'une
-barque à l'autre, des appels et des engueulades; et un bruit lointain
-de voix humaines, confus et continu, indiquait, là-bas, la foule
-grouillante des jours de fête.
-
-Des files de pêcheurs à la ligne restaient immobiles, tout le long de
-la rivière; tandis que des nageurs presque nus, debout dans de lourdes
-embarcations de pêcheurs, piquaient des têtes, remontaient sur leurs
-bateaux et ressautaient dans le courant.
-
-Mme Torchebeuf, surprise, regardait. Cora lui dit: «C'est ainsi tous
-les dimanches. Cela me gâte ce charmant pays.»
-
-Un canot venait doucement. Deux femmes, ramant, traînaient deux
-gaillards couchés au fond. Une d'elles cria vers la berge: «Ohé! ohé!
-les femmes honnêtes! J'ai un homme à vendre, pas cher, voulez-vous?»
-
-Cora, se détournant avec mépris, passa son bras sous celui de son
-invitée: «On ne peut même rester ici, allons-nous-en. Comme ces
-créatures sont infâmes!»
-
-Et elles repartirent. M. Torchebeuf disait à Lesable: «C'est entendu
-pour le 1er janvier. Le directeur me l'a formellement promis.»
-
-Et Lesable répondait: «Je ne sais comment vous remercier, mon cher
-maître.»
-
-En rentrant, ils trouvèrent Cachelin, Pitolet et Boissel riant aux
-larmes et portant presque le père Savon, trouvé sur la berge avec une
-cocotte, affirmaient-ils par plaisanterie.
-
-Le vieux, effaré, répétait: «Ça n'est pas vrai; non, ça n'est pas vrai.
-Ça n'est pas bien, de dire ça, monsieur Cachelin, ça n'est pas bien.»
-
-Et Cachelin, suffoquant, criait: «Ah! vieux farceur! Tu l'appelais: «Ma
-petite plume d'oie chérie.» Ah! nous le tenons, le polisson!»
-
-Ces dames elles-mêmes se mirent à rire, tant le bonhomme semblait
-éperdu.
-
-Cachelin reprit: «Si monsieur Torchebeuf le permet, nous allons le
-garder prisonnier pour sa peine, et il dînera avec nous?»
-
-Le chef consentit avec bienveillance. Et on continua à rire sur la
-dame abandonnée par le vieux qui protestait toujours, désolé de cette
-mauvaise farce.
-
-Ce fut là, jusqu'au soir, un sujet à mots d'esprit inépuisable, qui
-prêta même à des grivoiseries.
-
-Cora et Mme Torchebeuf, assises sous la tente sur le perron,
-regardaient les reflets du couchant. Le soleil jetait dans les feuilles
-une poussière de pourpre. Aucun souffle ne remuait les branches; une
-paix sereine, infinie, tombait du ciel flamboyant et calme.
-
-Quelques bateaux passaient encore, plus lents, rentrant au garage.
-
-Cora demanda: «Il paraît que ce pauvre M. Savon a épousé une gueuse?»
-
-Mme Torchebeuf, au courant de toutes les choses du bureau, répondit:
-«Oui, une orpheline beaucoup trop jeune, qui l'a trompé avec un mauvais
-sujet et qui a fini par s'enfuir avec lui.» Puis la grosse dame ajouta:
-«Je dis que c'était un mauvais sujet, je n'en sais rien. On prétend
-qu'ils s'aimaient beaucoup. Dans tous les cas, le père Savon n'est
-point séduisant.»
-
-Mme Lesable reprit gravement: «Cela n'excuse rien. Le pauvre homme
-est bien à plaindre. Notre voisin d'à côté, M. Barbou, est dans le
-même cas. Sa femme s'est éprise d'une sorte de peintre qui passait les
-étés ici et elle est partie avec lui à l'étranger. Je ne comprends
-pas qu'une femme tombe jusque-là. A mon avis, il devrait y avoir un
-châtiment spécial pour de pareilles misérables qui apportent la honte
-dans une famille.»
-
-Au bout de l'allée, la nourrice apparut, portant Désirée dans ses
-dentelles. L'enfant venait vers les deux dames, toute rose dans la nuée
-d'or rouge du soir. Elle regardait le ciel de feu de ce même œil pâle,
-étonné et vague qu'elle promenait sur les visages.
-
-Tous les hommes, qui causaient plus loin, se rapprochèrent; et
-Cachelin, saisissant sa petite-fille, l'éleva au bout de ses bras comme
-s'il eût voulu la porter dans le firmament. Elle se profilait sur le
-fond brillant de l'horizon avec sa longue robe blanche qui tombait
-jusqu'à terre.
-
-Et le grand-père s'écria: «Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde,
-n'est-ce pas, père Savon?»
-
-Et le vieux ne répondit pas, n'ayant rien à dire, ou, peut-être,
-pensant trop de choses.
-
-Un domestique ouvrit la porte du perron, en annonçant: «Madame est
-servie!»
-
-
- NOTE.
-
- _L'Héritage_ a paru dans _la Vie militaire_, mars et avril 1884.
-
- Voir à l'Appendice la nouvelle intitulée: _Un Million_, où l'on
- trouvera l'idée première de _L'Héritage_.
-
-
-
-
-DENIS.
-
- _A Léon Chapron._
-
-I
-
-
-MONSIEUR Marambot ouvrit la lettre que lui remettait Denis, son
-serviteur, et il sourit.
-
-Denis, depuis vingt ans dans la maison, petit homme trapu et jovial,
-qu'on citait dans toute la contrée comme le modèle des domestiques,
-demanda:
-
---Monsieur est content, monsieur a reçu une bonne nouvelle?
-
-M. Marambot n'était pas riche. Ancien pharmacien de village,
-célibataire, il vivait d'un petit revenu acquis avec peine en vendant
-des drogues aux paysans. Il répondit:
-
---Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont je le
-menace; je recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font pas
-de mal dans la caisse d'un vieux garçon.
-
-Et M. Marambot se frottait les mains. C'était un homme d'un caractère
-résigné, plutôt triste que gai, incapable d'un effort prolongé,
-nonchalant dans ses affaires.
-
-Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en
-profitant du décès de confrères établis en des centres importants,
-pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l'ennui
-de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu'il lui faudrait
-accomplir, l'avaient sans cesse retenu; et il se contentait de dire
-après deux jours de réflexion:
-
---Bast! ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre. Je
-trouverai mieux peut-être.
-
-Denis, au contraire, poussait son maître aux entreprises. D'un
-caractère actif, il répétait sans cesse:
-
---Oh! moi, si j'avais eu le premier capital, j'aurais fait fortune.
-Seulement mille francs, et je tenais mon affaire.
-
-M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où
-il se promenait, les mains derrière le dos, en rêvassant.
-
-Denis, tout le jour, chanta comme un homme en joie, des refrains et des
-rondes du pays. Il montra même une activité inusitée, car il nettoya
-les carreaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en
-entonnant à plein gosier ses couplets.
-
-M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en
-souriant:
-
---Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire
-pour demain.
-
-Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis
-quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot
-s'enferma aussitôt dans sa chambre jusqu'au milieu de l'après-midi.
-Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une
-d'elles était adressée à M. Malois, c'était sans doute un reçu de
-l'argent.
-
-Denis ne posa point de questions à son maître; il parut aussi triste et
-sombre ce jour-là, qu'il avait été joyeux la veille.
-
-La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s'endormit.
-
-Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s'assit aussitôt dans son
-lit et écouta. Mais brusquement sa porte s'ouvrit, et Denis parut
-sur le seuil, tenant une bougie d'une main, un couteau de cuisine de
-l'autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées
-comme celles des gens qu'agite une horrible émotion, et si pâle qu'il
-semblait un revenant.
-
-M. Marambot, interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever
-pour courir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie
-en se ruant vers le lit. Son maître tendit les mains en avant pour
-recevoir le choc qui le renversa sur le dos; et il cherchait à saisir
-les bras de son domestique qu'il pensait maintenant atteint de folie,
-afin de parer les coups précipités qu'il lui portait.
-
-Il fut atteint une première fois à l'épaule par le couteau, une seconde
-fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait
-éperdument, agitant ses mains dans l'obscurité, lançant aussi des coups
-de pied et criant:
-
---Denis! Denis! es-tu fou, voyons, Denis!
-
-Mais l'autre, haletant, s'acharnait, frappait toujours, repoussé tantôt
-d'un coup de pied, tantôt d'un coup de poing, et revenant furieusement.
-M. Marambot fut encore blessé deux fois à la jambe et une fois au
-ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l'esprit et il se
-mit à crier:
-
---Finis donc, finis donc, Denis, je n'ai pas reçu mon argent.
-
-L'homme aussitôt s'arrêta; et son maître entendait, dans l'obscurité,
-sa respiration sifflante.
-
-M. Marambot reprit aussitôt:
-
---Je n'ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu; c'est
-pour ça que tu as porté les lettres à la poste. Lis plutôt celles qui
-sont sur mon secrétaire.
-
-Et, d'un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit
-et alluma sa bougie.
-
-Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur.
-Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des
-pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre.
-
-Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance.
-
-Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre
-ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de
-l'attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente
-l'envahit, qu'il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques
-minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n'était pas mort
-sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très
-faible, mais sans souffrance vive, bien qu'il éprouvât en divers points
-du corps une gêne sensible, comme des pinçures. Il se sentait aussi
-glacé, et tout mouillé, et serré, comme roulé, dans des bandelettes.
-Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des frissons
-d'angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide rouge
-sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L'idée de revoir ce
-spectacle épouvantable le bouleversait et il tenait ses yeux fermés
-avec force comme s'ils allaient s'ouvrir malgré lui.
-
-Qu'était devenu Denis? Il s'était sauvé, probablement.
-
-Mais qu'allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler
-du secours? Or, s'il faisait un seul mouvement, ses blessures se
-rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang.
-
-Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur cessa
-presque de battre. C'était Denis qui venait l'achever, certainement.
-Il retint sa respiration pour que l'assassin crût tout bien fini,
-l'ouvrage terminé.
-
-Il sentit qu'on relevait son drap, puis qu'on lui palpait le ventre.
-Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait
-maintenant avec de l'eau fraîche, tout doucement. Donc on avait
-découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue
-le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer
-qu'il avait repris connaissance, et il entr'ouvrit un œil, un seul,
-avec les plus grandes précautions.
-
-Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde!
-Il referma son œil avec précipitation.
-
-Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux
-nourrissait-il encore?
-
-Ce qu'il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces! Et il
-allait l'enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre,
-pour qu'on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les
-bouteilles de vin fin?
-
-Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres
-palpitaient.
-
-Il se disait: «Je suis perdu, perdu!» Et il serrait désespérément les
-paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne
-le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un
-linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il
-avait appris à le faire quand son maître était pharmacien.
-
-Aucune hésitation n'était plus possible pour un homme du métier: son
-domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver.
-
-Alors M. Marambot, d'une voix mourante, lui donna ce conseil pratique:
-
---Opère les lavages et les pansements avec de l'eau coupée de coaltar
-saponiné!
-
-Denis répondit:
-
---C'est ce que je fais, monsieur.
-
-M. Marambot ouvrit les deux yeux.
-
-Il n'y avait plus trace de sang ni sur le lit, ni dans la chambre, ni
-sur l'assassin. Le blessé était étendu en des draps bien blancs.
-
-Les deux hommes se regardèrent.
-
-Enfin, M. Marambot prononça avec douceur:
-
---Tu as commis un grand crime.
-
-Denis répondit:
-
---Je suis en train de le réparer, monsieur. Si vous ne me dénoncez pas,
-je vous servirai fidèlement comme par le passé.
-
-Ce n'était pas le moment de mécontenter son domestique. M. Marambot
-articula en refermant les yeux:
-
---Je te jure de ne pas te dénoncer.
-
-
-II
-
-Denis sauva son maître. Il passa les nuits et les jours sans sommeil,
-ne quitta point la chambre du malade, lui prépara les drogues, les
-tisanes, les potions, lui tâtant le pouls, comptant anxieusement
-les pulsations, le maniant avec une habileté de garde-malade et un
-dévouement de fils.
-
-A tout moment il demandait:
-
---Eh bien, monsieur, comment vous trouvez-vous?
-
-M. Marambot répondait d'une voix faible:
-
---Un peu mieux, mon garçon, je te remercie.
-
-Et quand le blessé s'éveillait, la nuit, il voyait souvent son gardien
-qui pleurait dans son fauteuil et s'essuyait les yeux en silence.
-
-Jamais l'ancien pharmacien n'avait été si bien soigné, si dorloté, si
-câliné. Il s'était dit tout d'abord:
-
---Dès que je serai guéri, je me débarrasserai de ce garnement.
-
-Il entrait maintenant en convalescence et remettait de jour en jour
-le moment de se séparer de son meurtrier. Il songeait que personne
-n'aurait pour lui autant d'égards et d'attentions, qu'il tenait ce
-garçon par la peur; et il le prévint qu'il avait déposé chez un notaire
-un testament le dénonçant à la justice s'il arrivait quelque accident
-nouveau.
-
-Cette précaution lui paraissait le garantir dans l'avenir de tout
-nouvel attentat; et il se demandait alors s'il ne serait même pas
-plus prudent de conserver près de lui cet homme, pour le surveiller
-attentivement.
-
-Comme autrefois, quand il hésitait à acquérir quelque pharmacie plus
-importante, il ne se pouvait décider à prendre une résolution.
-
---Il sera toujours temps, se disait-il.
-
-Denis continuait à se montrer un incomparable serviteur. M. Marambot
-était guéri. Il le garda.
-
-Or, un matin, comme il achevait de déjeuner, il entendit tout à coup
-un grand bruit dans la cuisine. Il y courut. Denis se débattait, saisi
-par deux gendarmes. Le brigadier prenait gravement des notes sur son
-carnet.
-
-Dès qu'il aperçut son maître, le domestique se mit à sangloter, criant:
-
---Vous m'avez dénoncé, monsieur; ce n'est pas bien, après ce que
-vous m'aviez promis. Vous manquez à votre parole d'honneur, monsieur
-Marambot; ce n'est pas bien, ce n'est pas bien!...
-
-M. Marambot, stupéfait et désolé d'être soupçonné, leva la main:
-
---Je te jure devant Dieu, mon garçon, que je ne t'ai pas dénoncé.
-J'ignore absolument comment messieurs les gendarmes ont pu connaître la
-tentative d'assassinat sur moi.
-
-Le brigadier eut un sursaut:
-
---Vous dites qu'il a voulu vous tuer, monsieur Marambot?
-
-Le pharmacien, éperdu, répondit:
-
---Mais, oui... Mais je ne l'ai pas dénoncé... Je n'ai rien dit...
-Je jure que je n'ai rien dit... Il me servait très bien depuis ce
-moment-là...
-
-Le brigadier articula sévèrement:
-
---Je prends note de votre déposition. La justice appréciera ce nouveau
-motif dont elle ignorait, monsieur Marambot. Je suis chargé d'arrêter
-votre domestique pour vol de deux canards enlevés subrepticement par
-lui chez M. Duhamel, pour lesquels il y a des témoins du délit. Je
-vous demande pardon, monsieur Marambot. Je rendrai compte de votre
-déclaration.
-
-Et, se tournant vers ses hommes, il commanda:
-
---Allons, en route!
-
-Les deux gendarmes entraînèrent Denis.
-
-
-III
-
-L'avocat venait de plaider la folie, appuyant les deux délits l'un sur
-l'autre pour fortifier son argumentation. Il avait clairement prouvé
-que le vol des deux canards provenait du même état mental que les
-huit coups de couteau dans la personne de Marambot. Il avait finement
-analysé toutes les phases de cet état passager d'aliénation mentale,
-qui céderait, sans aucun doute, à un traitement de quelques mois dans
-une excellente maison de santé. Il avait parlé en termes enthousiastes
-du dévouement continu de cet honnête serviteur, des soins incomparables
-dont il avait entouré son maître blessé par lui dans une seconde
-d'égarement.
-
-Touché jusqu'au cœur par ce souvenir, M. Marambot se sentit les yeux
-humides.
-
-L'avocat s'en aperçut, ouvrit les bras d'un geste large, déployant ses
-longues manches noires comme des ailes de chauve-souris. Et, d'un ton
-vibrant, il cria:
-
---Regardez, regardez, regardez, messieurs les jurés, regardez ces
-larmes. Qu'ai-je à dire maintenant pour mon client? Quel discours, quel
-argument, quel raisonnement vaudraient ces larmes de son maître! Elles
-parlent plus haut que moi, plus haut que la loi; elles crient: «Pardon
-pour l'insensé d'une heure!» Elles implorent, elles absolvent, elles
-bénissent!
-
-Il se tut, et s'assit.
-
-Le président, alors, se tournant vers Marambot, dont la déposition
-avait été excellente pour son domestique, lui demanda:
-
---Mais enfin, monsieur, en admettant même que vous ayez considéré cet
-homme comme dément, cela n'explique pas que vous l'ayez gardé. Il n'en
-était pas moins dangereux.
-
-Marambot répondit en s'essuyant les yeux:
-
---Que voulez-vous, monsieur le président, on a tant de mal à trouver
-des domestiques par le temps qui court..., je n'aurais pas rencontré
-mieux.
-
-Denis fut acquitté et mis, aux frais de son maître, dans un asile
-d'aliénés.
-
-
- _Denis_ a paru dans _le Gaulois_ du jeudi 28 juin 1883.
-
-
-
-
-L'ÂNE.
-
- _A Louis Le Poittevin._
-
-
-AUCUN souffle d'air ne passait dans la brume épaisse endormie sur le
-fleuve. C'était comme un nuage de coton terne posé sur l'eau. Les
-berges elles-mêmes restaient indistinctes, disparues sous de bizarres
-vapeurs festonnées comme des montagnes. Mais le jour étant près
-d'éclore, le coteau commençait à devenir visible. A son pied, dans les
-lueurs naissantes de l'aurore, apparaissaient peu à peu les grandes
-taches blanches des maisons cuirassées de plâtre. Des coqs chantaient
-dans les poulaillers.
-
-Là-bas, de l'autre côté de la rivière ensevelie sous le brouillard,
-juste en face de la Frette, un bruit léger troublait par moments le
-grand silence du ciel sans brise. C'était tantôt un vague clapotis,
-comme la marche prudente d'une barque, tantôt un coup sec, comme un
-choc d'aviron sur un bordage, tantôt comme la chute d'un objet mou dans
-l'eau. Puis, plus rien.
-
-Et parfois des paroles basses, venues on ne sait d'où, peut-être de
-très loin, peut-être de très près, errantes dans ces brumes opaques,
-nées sur la terre ou sur le fleuve, glissaient, timides aussi,
-passaient, comme ces oiseaux sauvages qui ont dormi dans les joncs et
-qui partent aux premières pâleurs du ciel, pour fuir encore, pour fuir
-toujours, et qu'on aperçoit une seconde traversant la brume à tire
-d'aile en poussant un cri doux et craintif qui réveille leurs frères le
-long des berges.
-
-Soudain, près de la rive, contre le village, une ombre apparut sur
-l'eau, à peine indiquée d'abord; puis elle grandit, s'accentua, et,
-sortant du rideau nébuleux jeté sur la rivière, un bateau plat, monté
-par deux hommes, vint s'échouer contre l'herbe.
-
-Celui qui ramait se leva et prit au fond de l'embarcation un seau plein
-de poissons; puis il jeta sur son épaule l'épervier encore ruisselant.
-Son compagnon, qui n'avait pas remué, prononça:
-
---Apporte ton fusil, nous allons dégoter quéque lapin dans les berges,
-hein, Mailloche?
-
-L'autre répondit:
-
---Ça me va. Attends-moi, je te rejoins.
-
-Et il s'éloigna pour mettre à l'abri leur pêche.
-
-L'homme resté dans la barque bourra lentement sa pipe et l'alluma.
-
-Il s'appelait Labouise dit Chicot, et était associé avec son compère
-Maillochon, vulgairement appelé Mailloche, pour exercer la profession
-louche et vague de ravageurs.
-
-Mariniers de bas étage, ils ne naviguaient régulièrement que dans les
-mois de famine. Le reste du temps ils ravageaient. Rôdant jour et nuit
-sur le fleuve, guettant toute proie morte ou vivante, braconniers
-d'eau, chasseurs nocturnes, sortes d'écumeurs d'égouts, tantôt à
-l'affût des chevreuils de la forêt de Saint-Germain, tantôt à la
-recherche des noyés filant entre deux eaux et dont ils soulageaient
-les poches, ramasseurs de loques flottantes, de bouteilles vides qui
-vont au courant la gueule en l'air avec un balancement d'ivrognes,
-de morceaux de bois partis à la dérive, Labouise et Maillochon se la
-coulaient douce.
-
-Par moments, ils partaient à pied, vers midi, et s'en allaient en
-flânant devant eux. Ils dînaient dans quelque auberge de la rive et
-repartaient encore côte à côte. Ils demeuraient absents un jour ou
-deux; puis un matin on les revoyait rôdant dans l'ordure qui leur
-servait de bateau.
-
-Là-bas, à Joinville, à Nogent, des canotiers désolés cherchaient leur
-embarcation disparue une nuit, détachée et partie, volée sans doute;
-tandis qu'à vingt ou trente lieues de là, sur l'Oise, un bourgeois
-propriétaire se frottait les mains en admirant le canot acheté
-d'occasion, la veille, pour cinquante francs, à deux hommes qui le lui
-avaient vendu, comme ça, en passant, le lui ayant offert spontanément
-sur la mine.
-
-Maillochon reparut avec son fusil enveloppé dans une loque. C'était un
-homme de quarante ou cinquante ans, grand, maigre, avec cet œil vif
-qu'ont les gens tracassés par des inquiétudes légitimes, et les bêtes
-souvent traquées. Sa chemise ouverte laissait voir sa poitrine velue
-d'une toison grise. Mais il semblait n'avoir jamais eu d'autre barbe
-qu'une brosse de courtes moustaches et une pincée de poils raides sous
-la lèvre inférieure. Il était chauve des tempes.
-
-Quand il enlevait la galette de crasse qui lui servait de casquette, la
-peau de sa tête semblait couverte d'un duvet vaporeux, d'une ombre de
-cheveux, comme le corps d'un poulet plumé qu'on va flamber.
-
-Chicot, au contraire, rouge et bourgeonneux, gros, court et poilu,
-avait l'air d'un bifteck cru caché dans un bonnet de sapeur.
-
-Il tenait sans cesse fermé l'œil gauche comme s'il visait quelque chose
-ou quelqu'un, et quand on le plaisantait sur ce tic, en lui criant:
-«Ouvre l'œil, Labouise,» il répondait d'un ton tranquille: «Aie pas
-peur, ma sœur, je l'ouvre à l'occase.» Il avait d'ailleurs cette
-habitude d'appeler tout le monde «ma sœur», même son compagnon ravageur.
-
-Il reprit à son tour les avirons; et la barque de nouveau s'enfonça
-dans la brume immobile sur le fleuve, mais qui devenait blanche comme
-du lait dans le ciel éclairé de lueurs roses.
-
-Labouise demanda:
-
---Qué plomb qu' tas pris, Maillochon?
-
-Maillochon répondit:
-
---Du tout p'tit, du neuf, c'est c' qui faut pour le lapin.
-
-Ils approchaient de l'autre berge si lentement, si doucement,
-qu'aucun bruit ne les révélait. Cette berge appartient à la forêt de
-Saint-Germain et limite les tirés aux lapins. Elle est couverte de
-terriers cachés sous les racines d'arbres; et les bêtes, à l'aurore,
-gambadent là dedans, vont, viennent, entrent et sortent.
-
-Maillochon, à genoux à l'avant, guettait, le fusil caché sur le
-plancher de la barque. Soudain il le saisit, visa, et la détonation
-roula longtemps par la calme campagne.
-
-Labouise, en deux coups de rame, toucha la berge, et son compagnon,
-sautant à terre, ramassa un petit lapin gris, tout palpitant encore.
-
-Puis le bateau s'enfonça de nouveau dans le brouillard pour regagner
-l'autre rive et se mettre à l'abri des gardes.
-
-Les deux hommes semblaient maintenant se promener doucement sur l'eau.
-L'arme avait disparu sous la planche qui servait de cachette, et le
-lapin dans la chemise bouffante de Chicot.
-
-Au bout d'un quart d'heure, Labouise demanda:
-
---Allons, ma sœur, encore un.
-
-Maillochon répondit:
-
---Ça me va, en route.
-
-Et la barque repartit, descendant vivement le courant. Les brumes qui
-couvraient le fleuve commençaient à se lever. On apercevait, comme à
-travers un voile, les arbres des rives; et le brouillard déchiré s'en
-allait au fil de l'eau, par petits nuages.
-
-Quand ils approchèrent de l'île dont la pointe est devant Herblay, les
-deux hommes ralentirent leur marche et recommencèrent à guetter. Puis
-bientôt un second lapin fut tué.
-
-Ils continuèrent ensuite à descendre jusqu'à mi-route de Conflans;
-puis ils s'arrêtèrent, amarrèrent leur bateau contre un arbre, et, se
-couchant au fond, s'endormirent.
-
-De temps en temps, Labouise se soulevait et, de son œil ouvert,
-parcourait l'horizon. Les dernières vapeurs du matin s'étaient
-évaporées et le grand soleil d'été montait, rayonnant, dans le ciel
-bleu.
-
-Là-bas, de l'autre côté de la rivière, le coteau planté de vignes
-s'arrondissait en demi-cercle. Une seule maison se dressait au faîte,
-dans un bouquet d'arbres. Tout était silencieux.
-
-Mais sur le chemin de halage quelque chose remuait doucement, avançant
-à peine. C'était une femme traînant un âne. La bête, ankylosée, raide
-et rétive, allongeait une jambe de temps en temps, cédant aux efforts
-de sa compagne quand elle ne pouvait plus s'y refuser; et elle allait
-ainsi le cou tendu, les oreilles couchées, si lentement qu'on ne
-pouvait prévoir quand elle serait hors de vue.
-
-La femme tirait, courbée en deux, et se retournait parfois pour frapper
-l'âne avec une branche.
-
-Labouise, l'ayant aperçue, prononça:
-
---Ohé! Mailloche?
-
-Mailloche répondit:
-
---Qué qu'y a?
-
---Veux-tu rigoler?
-
---Tout de même.
-
---Allons, secoue-toi, ma sœur, j'allons rire.
-
-Et Chicot prit les avirons.
-
-Quand il eut traversé le fleuve et qu'il fut en face du groupe, il cria:
-
---Ohé, ma sœur!
-
-La femme cessa de traîner sa bourrique et regarda. Labouise reprit:
-
---Vas-tu à la foire aux locomotives?
-
-La femme ne répondit rien. Chicot continua:
-
---Ohé! dis, il a été primé à la course, ton bourri. Ousque tu l'
-conduis, de c'te vitesse?
-
-La femme, enfin, répondit:
-
---Je vas chez Macquart, aux Champioux, pour l' faire abattre. Il ne
-vaut pu rien.
-
-Labouise répondit:
-
---J' te crois. Et combien qu'y t'en donnera, Macquart?
-
-La femme, qui s'essuyait le front du revers de la main, hésita:
-
---J' sais ti? P't-être trois francs, p't-être quatre?
-
-Chicot s'écria:
-
---J' t'en donne cent sous, et v'là ta course faite, c'est pas peu.
-
-La femme, après une courte réflexion, prononça:
-
---C'est dit.
-
-Et les ravageurs abordèrent.
-
-Labouise saisit la bride de l'animal. Maillochon, surpris, demanda:
-
---Qué que tu veux faire de c'te peau?
-
-Chicot, cette fois, ouvrit son autre œil pour exprimer sa gaieté. Toute
-sa figure rouge grimaçait de joie; il gloussa:
-
---Aie pas peur, ma sœur, j'ai mon truc.
-
-Il donna cent sous à la femme, qui s'assit sur le fossé pour voir ce
-qui allait arriver.
-
-Alors Labouise, en belle humeur, alla chercher le fusil, et le tendant
-à Maillochon:
-
---Chacun son coup, ma vieille; nous allons chasser le gros gibier, ma
-sœur, pas si près que ça, nom d'un nom, tu vas l' tuer du premier. Faut
-faire durer l' plaisir un peu.
-
-Et il plaça son compagnon à quarante pas de la victime. L'âne, se
-sentant libre, essayait de brouter l'herbe haute de la berge, mais
-il était tellement exténué qu'il vacillait sur ses jambes comme s'il
-allait tomber.
-
-Maillochon l'ajusta lentement et dit:
-
---Un coup de sel aux oreilles, attention, Chicot.
-
-Et il tira.
-
-Le plomb menu cribla les longues oreilles de l'âne, qui se mit à les
-secouer vivement, les agitant tantôt l'une après l'autre, tantôt
-ensemble, pour se débarrasser de ce picotement.
-
-Les deux hommes riaient à se tordre, courbés, tapant du pied. Mais la
-femme indignée s'élança, ne voulant pas qu'on martyrisât son bourri,
-offrant de rendre les cent sous, furieuse et geignante.
-
-Labouise la menaça d'une tripotée et fit mine de relever ses manches.
-Il avait payé, n'est-ce pas? Alors zut. Il allait lui en tirer un dans
-les jupes, pour lui montrer qu'on ne sentait rien.
-
-Et elle s'en alla en les menaçant des gendarmes. Longtemps ils
-l'entendirent qui criait des injures plus violentes à mesure qu'elle
-s'éloignait.
-
-Maillochon tendit le fusil à son camarade.
-
---A toi, Chicot.
-
-Labouise ajusta et fit feu. L'âne reçut la charge dans les cuisses,
-mais le plomb était si petit et tiré de si loin qu'il se crut sans
-doute piqué des taons. Car il se mit à s'émoucher de sa queue avec
-force, se battant les jambes et le dos.
-
-Labouise s'assit pour rire à son aise, tandis que Maillochon
-rechargeait l'arme, si joyeux qu'il semblait éternuer dans le canon.
-
-Il s'approcha de quelques pas et, visant le même endroit que son
-camarade, il tira de nouveau. La bête, cette fois, fit un soubresaut,
-essaya de ruer, tourna la tête. Un peu de sang coulait enfin. Elle
-avait été touchée profondément, et une souffrance aiguë se déclara, car
-elle se mit à fuir sur la berge, d'un galop lent, boiteux et saccadé.
-
-Les deux hommes s'élancèrent à sa poursuite, Maillochon à grandes
-enjambées, Labouise à pas pressés, courant d'un trot essoufflé de petit
-homme.
-
-Mais l'âne, à bout de forces, s'était arrêté, et il regardait, d'un œil
-éperdu, venir ses meurtriers. Puis, tout à coup, il tendit la tête et
-se mit à braire.
-
-Labouise, haletant, avait pris le fusil. Cette fois, il s'approcha tout
-près, n'ayant pas envie de recommencer la course.
-
-Quand le baudet eut fini de pousser sa plainte lamentable, comme un
-appel de secours, un dernier cri d'impuissance, l'homme, qui avait son
-idée, cria: «Mailloche, ohé! ma sœur, amène-toi, je vas lui faire
-prendre médecine.» Et, tandis que l'autre ouvrait de force la bouche
-serrée de l'animal, Chicot lui introduisait au fond du gosier le canon
-de son fusil, comme s'il eût voulu lui faire boire un médicament; puis
-il dit:
-
---Ohé! ma sœur, attention, je verse la purge.
-
-Et il appuya sur la gâchette. L'âne recula de trois pas, tomba sur
-le derrière, tenta de se relever et s'abattit à la fin sur le flanc
-en fermant les yeux. Tout son vieux corps pelé palpitait; ses jambes
-s'agitaient comme s'il eût voulu courir. Un flot de sang lui coulait
-entre les dents. Bientôt il ne remua plus. Il était mort.
-
-Les deux hommes ne riaient pas, ça avait été fini trop vite, ils
-étaient volés.
-
-Maillochon demanda:
-
---Eh bien, qué que j'en faisons à c't' heure?
-
-Labouise répondit:
-
---Aie pas peur, ma sœur, embarquons-le, j'allons rigoler à la nuit
-tombée.
-
-Et ils allèrent chercher la barque. Le cadavre de l'animal fut
-couché dans le fond, couvert d'herbes fraîches, et les deux rôdeurs,
-s'étendant dessus, se rendormirent.
-
-Vers midi, Labouise tira des coffres secrets de leur bateau vermoulu et
-boueux un litre de vin, un pain, du beurre et des oignons crus, et ils
-se mirent à manger.
-
-Quand leur repas fut terminé, ils se couchèrent de nouveau sur l'âne
-mort et recommencèrent à dormir. A la nuit tombante, Labouise se
-réveilla et, secouant son camarade, qui ronflait comme un orgue, il
-commanda:
-
---Allons, ma sœur, en route.
-
-Et Maillochon se mit à ramer. Ils remontaient la Seine tout doucement,
-ayant du temps devant eux. Ils longeaient les berges couvertes de lis
-d'eau fleuris, parfumées par les aubépines penchant sur le courant
-leurs touffes blanches; et la lourde barque, couleur de vase, glissait
-sur les grandes feuilles plates des nénuphars, dont elle courbait les
-fleurs pâles, rondes et fendues comme des grelots, qui se redressaient
-ensuite.
-
-Lorsqu'ils furent au mur de l'Éperon, qui sépare la forêt de
-Saint-Germain du parc de Maisons-Laffitte, Labouise arrêta son camarade
-et lui exposa son projet, qui agita Maillochon d'un rire silencieux et
-prolongé.
-
-Ils jetèrent à l'eau les herbes étendues sur le cadavre, prirent la
-bête par les pieds, la débarquèrent et s'en furent la cacher dans un
-fourré.
-
-Puis ils remontèrent dans leur barque et gagnèrent Maisons-Laffitte.
-
-La nuit était tout à fait noire quand ils entrèrent chez le père Jules,
-traiteur et marchand de vins. Dès qu'il les aperçut, le commerçant
-s'approcha, leur serra les mains et prit place à leur table, puis on
-causa de choses et d'autres.
-
-Vers onze heures, le dernier consommateur étant parti, le père Jules,
-clignant de l'œil, dit à Labouise:
-
---Hein, y en a-t-il?
-
-Labouise fit un mouvement de tête et prononça:
-
---Y en a et y en a pas, c'est possible.
-
-Le restaurateur insistait:
-
---Des gris, rien que des gris, peut-être?
-
-Alors, Chicot, plongeant la main dans sa chemise de laine, tira les
-oreilles d'un lapin et déclara:
-
---Ça vaut trois francs la paire.
-
-Alors, une longue discussion commença sur le prix. On convint de deux
-francs soixante-cinq. Et les deux lapins furent livrés.
-
-Comme les maraudeurs se levaient, le père Jules qui les guettait,
-prononça:
-
---Vous avez autre chose, mais vous ne voulez pas le dire.
-
-Labouise riposta:
-
---C'est possible, mais pas pour toi, t'es trop chien.
-
-L'homme, allumé, le pressait.
-
---Hein, du gros, allons, dis quoi, on pourra s'entendre.
-
-Labouise, qui semblait perplexe, fit mine de consulter Maillochon de
-l'œil, puis il répondit d'une voix lente:
-
---V'là l'affaire. J'étions embusqués à l'Éperon quand quéque chose nous
-passe dans le premier buisson à gauche, au bout du mur.
-
-Mailloche y lâche un coup, ça tombe. Et je filons, vu les gardes. Je
-peux pas te dire ce que c'est, vu que je l'ignore. Pour gros, c'est
-gros. Mais quoi? si je te le disais, je te tromperais, et tu sais, ma
-sœur, entre nous, cœur sur la main.
-
-L'homme, palpitant, demanda:
-
---C'est-i pas un chevreuil?
-
-Labouise reprit:
-
---Ça s' peut bien, ça ou autre chose? Un chevreuil?... oui... C'est
-p't-être pu gros? Comme qui dirait une biche. Oh! j' te dis pas qu'
-c'est une biche, vu que j' l'ignore, mais ça s' peut!
-
-Le gargotier insistait:
-
---P't-être un cerf?
-
-Labouise étendit la main:
-
---Ça, non! Pour un cerf, c'est pas un cerf, j' te trompe pas, c'est pas
-un cerf. J' l'aurais vu, attendu les bois. Non, pour un cerf, c'est
-pas un cerf.
-
---Pourquoi que vous l'avez pas pris? demanda l'homme.
-
---Pourquoi, ma sœur, parce que je vendons sur place, désormais. J'ai
-preneur. Tu comprends, on va flâner par là, on trouve la chose, on s'en
-empare. Pas de risques pour Bibi. Voilà.
-
-Le fricotier, soupçonneux, prononça:
-
---S'il n'y était pu, maintenant.
-
-Mais Labouise leva de nouveau la main:
-
---Pour y être, il y est, je te l' promets, je te l' jure. Dans le
-premier buisson à gauche. Pour ce que c'est, je l'ignore. J' sais que
-c'est pas un cerf, ça, non, j'en suis sûr. Pour le reste, à toi d'y
-aller voir. C'est vingt francs sur place, ça te va-t-il?
-
-L'homme hésitait encore:
-
---Tu ne pourrais pas me l'apporter?
-
-Maillochon prit la parole:
-
---Alors pu de jeu. Si c'est un chevreuil, cinquante francs; si c'est
-une biche, soixante-dix; v'là nos prix.
-
-Le gargotier se décida:
-
---Ça va pour vingt francs. C'est dit. Et on se tapa dans la main.
-
-Puis il sortit de son comptoir quatre grosses pièces de cent sous que
-les deux amis empochèrent.
-
-Labouise se leva, vida son verre et sortit; au moment d'entrer dans
-l'ombre, il se retourna pour spécifier:
-
---C'est pas un cerf, pour sûr. Mais, quoi?... Pour y être, il y est. Je
-te rendrai l'argent si tu ne trouves rien.
-
-Et il s'enfonça dans la nuit.
-
-Maillochon, qui le suivait, lui tapait dans le dos de grands coups de
-poing pour témoigner son allégresse.
-
-
- _L'Ane_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 15 juillet 1883, sous le
- titre: _Le Bon Jour_.
-
-
-
-
-IDYLLE.
-
- _A Maurice Leloir._
-
-
-LE train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les
-longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent
-de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable
-jaune que les petites vagues bordaient d'un filet d'argent, et entrant
-brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu'une bête en son
-trou.
-
-Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme
-demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle
-avait peut-être vingt-cinq ans; et, assise près de la portière, elle
-contemplait le paysage. C'était une forte paysanne piémontaise, aux
-yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues. Elle avait
-poussé plusieurs paquets sous la banquette de bois, gardant sur ses
-genoux un panier.
-
-Lui, il avait environ vingt ans; il était maigre, hâlé, avec ce teint
-noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil. Près de lui,
-dans un mouchoir, toute sa fortune: une paire de souliers, une chemise,
-une culotte et une veste. Sous le banc il avait aussi caché quelque
-chose: une pelle et une pioche attachées ensemble au moyen d'une corde.
-Il allait chercher du travail en France.
-
-Le soleil, montant au ciel, versait sur la côte une pluie de feu;
-c'était vers la fin de mai, et des odeurs délicieuses voltigeaient,
-pénétraient dans les wagons dont les vitres demeuraient baissées. Les
-orangers et les citronniers en fleur, exhalant dans le ciel tranquille
-leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient
-au souffle des roses poussées partout, comme des herbes, le long de la
-voie, dans les riches jardins, devant les portes des masures et dans la
-campagne aussi.
-
-Elles sont chez elles, sur cette côte, les roses! Elles emplissent
-le pays de leur arome puissant et léger, elles font de l'air une
-friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d'enivrant
-comme lui.
-
-Le train allait lentement, comme pour s'attarder dans ce jardin, dans
-cette mollesse. Il s'arrêtait à tout moment, aux petites gares, devant
-quelques maisons blanches, puis repartait de son allure calme, après
-avoir longtemps sifflé. Personne ne montait dedans. On eût dit que le
-monde entier somnolait, ne pouvait se décider à changer de place par
-cette chaude matinée de printemps.
-
-La grosse femme, de temps en temps, fermait les yeux, puis les rouvrait
-brusquement, alors que son panier glissait sur ses genoux, prêt à
-tomber. Elle le rattrapait d'un geste vif, regardait dehors quelques
-minutes, puis s'assoupissait de nouveau. Des gouttes de sueur perlaient
-sur son front, et elle respirait avec peine, comme si elle eût souffert
-d'une oppression pénible.
-
-Le jeune homme avait incliné sa tête et dormait du fort sommeil des
-rustres.
-
-Tout à coup, au sortir d'une petite gare, la paysanne parut se
-réveiller, et, ouvrant son panier, elle en tira un morceau de pain, des
-œufs durs, une fiole de vin et des prunes, de belles prunes rouges; et
-elle se mit à manger.
-
-L'homme s'était à son tour brusquement réveillé et il la regardait, il
-regardait chaque bouchée aller des genoux à la bouche. Il demeurait les
-bras croisés, les yeux fixes, les joues creuses, les lèvres closes.
-
-Elle mangeait en grosse femme goulue, buvant à tout instant une gorgée
-de vin pour faire passer les œufs, et elle s'arrêtait pour souffler un
-peu.
-
-Elle fit tout disparaître, le pain, les œufs, les prunes, le vin. Et
-dès qu'elle eut achevé son repas, le garçon referma les yeux. Alors,
-se sentant un peu gênée, elle desserra son corsage, et l'homme soudain
-regarda de nouveau.
-
-Elle ne s'en inquiéta pas, continuant à déboutonner sa robe, et la
-forte pression de ses seins écartait l'étoffe, montrant, entre les
-deux, par la fente qui grandissait, un peu de linge blanc et un peu de
-peau.
-
-La paysanne, quand elle se trouva plus à son aise, prononça en italien:
-«Il fait si chaud qu'on ne respire plus.»
-
-Le jeune homme répondit dans la même langue et avec la même
-prononciation: «C'est un beau temps pour voyager.»
-
-Elle demanda: «Vous êtes du Piémont?»
-
---«Je suis d'Asti.»
-
---«Moi de Casale.»
-
-Ils étaient voisins. Ils se mirent à causer.
-
-Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens
-du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils
-parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent
-des noms, devenant amis à mesure qu'ils découvraient une nouvelle
-personne qu'ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés,
-sortaient de leurs bouches avec leurs terminaisons sonores et leur
-chanson italienne. Puis ils s'informèrent d'eux-mêmes.
-
-Elle était mariée; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa
-sœur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place chez
-une dame française, à Marseille.
-
-Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu'il en trouverait
-aussi par là, car on bâtissait beaucoup.
-
-Puis ils se turent.
-
-La chaleur devenait terrible, tombant en pluie sur le toit des wagons.
-Un nuage de poussière voltigeait derrière le train, pénétrait dedans;
-et les parfums des orangers et des roses prenaient une saveur plus
-intense, semblaient s'épaissir, s'alourdir.
-
-Les deux voyageurs s'endormirent de nouveau.
-
-Ils rouvrirent les yeux presque en même temps. Le soleil s'abaissait
-vers la mer, illuminant sa nappe bleue d'une averse de clarté. L'air,
-plus frais, paraissait plus léger.
-
-La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux
-ternes; et elle dit, d'une voix accablée:
-
---«Je n'ai pas donné le sein depuis hier; me voilà étourdie comme si
-j'allais m'évanouir.»
-
-Il ne répondit pas, ne sachant que dire. Elle reprit: «Quand on a du
-lait comme moi, il faut donner le sein trois fois par jour, sans ça
-on se trouve gênée. C'est comme un poids que j'aurais sur le cœur; un
-poids qui m'empêche de respirer et qui me casse les membres. C'est
-malheureux d'avoir du lait tant que ça.»
-
-Il prononça: «Oui. C'est malheureux. Ça doit vous tracasser.»
-
-Elle semblait bien malade en effet, accablée et défaillante. Elle
-murmura: «Il suffit de presser dessus pour que le lait sorte comme
-d'une fontaine. C'est vraiment curieux à voir. On ne le croirait pas. A
-Casale, tous les voisins venaient me regarder.»
-
-Il dit: «Ah! vraiment.»
-
---«Oui, vraiment. Je vous le montrerais bien, mais cela ne me servirait
-de rien. On n'en fait pas sortir assez de cette façon.»
-
-Et elle se tut.
-
-Le convoi s'arrêtait à une halte. Debout, près d'une barrière, une
-femme tenait en ses bras un jeune enfant qui pleurait. Elle était
-maigre et déguenillée.
-
-La nourrice la regardait. Elle dit d'un ton compatissant: «En voilà
-une encore que je pourrais soulager. Et le petit aussi pourrait me
-soulager. Tenez, je ne suis pas riche, puisque je quitte ma maison,
-et mes gens, et mon chéri dernier pour me mettre en place; mais je
-donnerais encore bien cinq francs pour avoir cet enfant-là dix minutes
-et lui donner le sein. Ça le calmerait, et moi donc. Il me semble que
-je renaîtrais.»
-
-Elle se tut encore. Puis elle passa plusieurs fois sa main brûlante sur
-son front où coulait la sueur. Et elle gémit: «Je ne peux plus tenir.
-Il me semble que je vais mourir.» Et, d'un geste inconscient, elle
-ouvrit tout à fait sa robe.
-
-Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la
-pauvre femme geignait: «Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Qu'est-ce que je
-vais faire?»
-
-Le train s'était remis en marche et continuait sa route au milieu des
-fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes.
-Quelquefois, un bateau de pêche semblait endormi sur la mer bleue, avec
-sa voile blanche immobile, qui se reflétait dans l'eau comme si une
-autre barque se fût trouvée la tête en bas.
-
-Le jeune homme, troublé, balbutia: «Mais... madame... je pourrais
-vous... vous soulager.»
-
-Elle répondit d'une voix brisée: «Oui, si vous voulez. Vous me rendrez
-bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus.»
-
-Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant
-vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein.
-Dans le mouvement qu'elle fit en le prenant de ses deux mains pour le
-tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but
-vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses
-lèvres. Et il se mit à téter d'une façon goulue et régulière.
-
-Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu'il
-serrait pour l'approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un
-mouvement de cou, pareil à celui des enfants.
-
-Soudain elle dit: «En voilà assez pour celui-là, prenez l'autre
-maintenant.»
-
-Et il prit l'autre avec docilité.
-
-Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle
-respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines
-des fleurs mêlées aux souffles d'air que le mouvement du train jetait
-dans les wagons.
-
-Elle dit: «Ça sent bien bon par ici.»
-
-Il ne répondit pas, buvant toujours à cette source de chair, et
-fermant les yeux comme pour mieux goûter.
-
-Mais elle l'écarta doucement:
-
---«En voilà assez. Je me sens mieux. Ça m'a remis l'âme dans le corps.»
-
-Il s'était relevé, essuyant sa bouche d'un revers de main.
-
-Elle lui dit, en faisant rentrer dans sa robe les deux gourdes vivantes
-qui gonflaient sa poitrine:
-
---«Vous m'avez rendu un fameux service. Je vous remercie bien,
-monsieur.»
-
-Et il répondit d'un ton reconnaissant:
-
---«C'est moi qui vous remercie, madame, voilà deux jours que je n'avais
-rien mangé!»
-
-
- _Idylle_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 12 février 1884, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LA FICELLE.
-
- _A Harry Alis._
-
-
-SUR toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes
-s'en venaient vers le bourg; car c'était jour de marché. Les mâles
-allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement
-de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par
-la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l'épaule gauche
-et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les
-genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes
-et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante,
-comme vernie, ornée au col et aux poignets d'un petit dessin de fil
-blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à
-s'envoler, d'où sortaient une tête, deux bras et deux pieds.
-
-Les uns tiraient au bout d'une corde une vache, un veau. Et leurs
-femmes, derrière l'animal, lui fouettaient les reins d'une branche
-encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au
-bras de larges paniers d'où sortaient des têtes de poulets par-ci,
-des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d'un pas plus court
-et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans
-un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête
-enveloppée d'un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d'un
-bonnet.
-
-Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d'un bidet, secouant
-étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du
-véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.
-
-Sur la place de Goderville, c'était une foule, une cohue d'humains et
-de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs
-poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la
-surface de l'assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes,
-formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand
-éclat poussé par la robuste poitrine d'un campagnard en gaieté, ou le
-long meuglement d'une vache attachée au mur d'une maison.
-
-Tout cela sentait l'étable, le lait et le fumier, le foin et la
-sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale,
-particulière aux gens des champs.
-
-Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d'arriver à Goderville, et il se
-dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de
-ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout
-était bon à ramasser qui peut servir; et il se baissa péniblement, car
-il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde
-mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua,
-sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le
-regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol,
-autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux.
-Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi, par
-son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha
-brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa
-culotte; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque
-chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla vers le marché, la tête
-en avant, courbé en deux par ses douleurs.
-
-Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les
-interminables marchandages. Les paysans tâtaient les vaches, s'en
-allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d'être mis
-dedans, n'osant jamais se décider, épiant l'œil du vendeur, cherchant
-sans fin à découvrir la ruse de l'homme et le défaut de la bête.
-
-Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient
-tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes,
-l'œil effaré, la crête écarlate.
-
-Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l'air
-sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais
-proposé, criaient au client qui s'éloignait lentement:
-
---C'est dit, maît' Anthime. J' vous l' donne.
-
-Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et l'_Angelus_ sonnant midi,
-ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.
-
-Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste
-cour était pleine de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets,
-chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte,
-déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards,
-ou bien le nez par terre et le derrière en l'air.
-
-Tout contre les dîneurs attablés, l'immense cheminée, pleine de flamme
-claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite.
-Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots;
-et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la
-peau rissolée, s'envolait de l'âtre, allumait les gaietés, mouillait
-les bouches.
-
-Toute l'aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît' Jourdain,
-aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus.
-
-Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun
-racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des
-nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu
-mucre pour les blés.
-
-Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le
-monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à
-la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la
-main.
-
-Après qu'il eut terminé son roulement, le crieur public lança d'une
-voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps.
-
---Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général
-à toutes--les personnes présentes au marché, qu'il a été perdu ce
-matin, sur la route de Beuzeville, entre--neuf heures et dix heures, un
-portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents francs et des papiers
-d'affaires. On est prié de le rapporter--à la mairie, incontinent, ou
-chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs
-de récompense.
-
-Puis l'homme s'en alla. On entendit encore une fois au loin les
-battements sourds de l'instrument et la voix affaiblie du crieur.
-
-Alors on se mit à parler de cet événement en énumérant les chances
-qu'avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son
-portefeuille.
-
-Et le repas s'acheva.
-
-On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le
-seuil.
-
-Il demanda:
-
---Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici?
-
-Maître Hauchecorne, assis à l'autre bout de la table, répondit:
-
---Me v'là.
-
-Et le brigadier reprit:
-
---Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de
-m'accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler.
-
-Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva
-et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque
-repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en
-répétant:
-
---Me v'là, me v'là.
-
-Et il suivit le brigadier.
-
-Le maire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'était le notaire de
-l'endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses.
-
---Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la
-route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de
-Manneville.
-
-Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon
-qui pesait sur lui, sans qu'il comprît pourquoi.
-
---Mé, mé, j'ai ramassé çu portafeuille!
-
---Oui, vous-même.
-
---Parole d'honneur, je n'en ai seulement point eu connaissance.
-
---On vous a vu.
-
---On m'a vu, mé? Qui ça qui m'a vu?
-
---M. Malandain, le bourrelier.
-
-Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère:
-
---Ah! i m'a vu, çu manant! I m'a vu ramasser c'te ficelle-là, tenez,
-m'sieu le maire.
-
-Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.
-
-Mais le maire, incrédule, remuait la tête.
-
---Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain,
-qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille.
-
-Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son
-honneur, répétant:
-
---C'est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m'sieu le
-maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l' répète.
-
-Le maire reprit:
-
---Après avoir ramassé l'objet, vous avez même encore cherché longtemps
-dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s'en était pas échappée.
-
-Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur.
-
---Si on peut dire!... si on peut dire... des menteries comme ça pour
-dénaturer un honnête homme! Si on peut dire!...
-
-Il eut beau protester, on ne le crut pas.
-
-Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son
-affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa
-demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.
-
-Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya en le prévenant qu'il allait
-aviser le parquet et demander des ordres.
-
-La nouvelle s'était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut
-entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais où
-n'entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l'histoire de la
-ficelle. On ne le crut pas. On riait.
-
-Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant
-sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches
-retournées, pour prouver qu'il n'avait rien.
-
-On lui disait:
-
---Vieux malin, va!
-
-Et il se fâchait, s'exaspérant, enfiévré, désolé de n'être pas cru, ne
-sachant que faire, et contant toujours son histoire.
-
-La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins
-à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde; et tout
-le long du chemin il parla de son aventure.
-
-Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire
-à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.
-
-Il en fut malade toute la nuit.
-
-Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, Marius Paumelle, valet
-de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le
-portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville.
-
-Cet homme prétendait avoir, en effet, trouvé l'objet sur la route;
-mais, ne sachant pas lire, il l'avait rapporté à la maison et donné à
-son patron.
-
-La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut
-informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son
-histoire complétée du dénouement. Il triomphait.
-
---C' qui m' faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose,
-comprenez-vous; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme
-d'être en réprobation pour une menterie.
-
-Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes
-aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie
-de l'église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la
-leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose
-le gênait sans qu'il sût au juste ce que c'était. On avait l'air de
-plaisanter en l'écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui
-semblait sentir des propos derrière son dos.
-
-Le mardi de l'autre semaine, il se rendit au marché de Goderville,
-uniquement poussé par le besoin de conter son cas.
-
-Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer.
-Pourquoi?
-
-Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et,
-lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la
-figure: «Gros malin, va!» Puis lui tourna les talons.
-
-Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet.
-Pourquoi l'avait-on appelé «gros malin?»
-
-Quand il fut assis à table, dans l'auberge de Jourdain, il se remit à
-expliquer l'affaire.
-
-Un maquignon de Montivilliers lui cria:
-
---Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle!
-
-Hauchecorne balbutia:
-
---Puisqu'on l'a retrouvé, çu portafeuille!
-
-Mais l'autre reprit:
-
---Tais-té, mon pé, y en a un qui trouve et y en a un qui r'porte. Ni vu
-ni connu, je t'embrouille.
-
-Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir
-fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.
-
-Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.
-
-Il ne put achever son dîner et s'en alla, au milieu des moqueries.
-
-Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par
-la confusion, d'autant plus atterré qu'il était capable, avec sa
-finauderie de Normand, de faire ce dont on l'accusait, et même de s'en
-vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément
-comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait
-frappé au cœur par l'injustice du soupçon.
-
-Alors il recommença à conter l'aventure, en allongeant chaque jour son
-récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations
-plus énergiques, des serments plus solennels qu'il imaginait, qu'il
-préparait dans ses heures de solitude, l'esprit uniquement occupé de
-l'histoire de la ficelle. On le croyait d'autant moins que sa défense
-était plus compliquée et son argumentation plus subtile.
-
---Ça, c'est des raisons d' menteux, disait-on derrière son dos.
-
-Il le sentait, se rongeait les sangs, s'épuisait en efforts inutiles.
-
-Il dépérissait à vue d'œil.
-
-Les plaisants maintenant lui faisaient conter «la Ficelle» pour
-s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait
-campagne. Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait.
-
-Vers la fin de décembre, il s'alita.
-
-Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de
-l'agonie, il attestait son innocence, répétant:
-
---Une 'tite ficelle... une 'tite ficelle... t'nez, là voilà, m'sieu le
-maire.
-
-
- _La Ficelle_ a paru dans _le Gaulois_ du 25 novembre 1883.
-
-
-
-
-GARÇON, UN BOCK!...
-
- _A José Maria de Hérédia._
-
-
-POURQUOI suis-je entré, ce soir-là, dans cette brasserie? Je n'en sais
-rien. Il faisait froid. Une fine pluie, une poussière d'eau voltigeait,
-voilait les becs de gaz d'une brume transparente, faisait luire les
-trottoirs que traversaient les lueurs des devantures, éclairant la boue
-humide et les pieds sales des passants.
-
-Je n'allais nulle part. Je marchais un peu après dîner. Je passai le
-Crédit Lyonnais, la rue Vivienne, d'autres rues encore. J'aperçus
-soudain une grande brasserie à moitié pleine. J'entrai, sans aucune
-raison. Je n'avais pas soif.
-
-D'un coup d'œil je cherchai une place où je ne serais point trop serré,
-et j'allai m'asseoir à côté d'un homme qui me parut vieux et qui
-fumait une pipe de deux sous, en terre, noire comme un charbon. Six ou
-huit soucoupes de verre, empilées sur la table devant lui, indiquaient
-le nombre de bocks qu'il avait absorbés déjà. Je n'examinai pas mon
-voisin. D'un coup d'œil j'avais reconnu un bockeur, un de ces habitués
-de brasserie qui arrivent le matin, quand on ouvre, et s'en vont le
-soir, quand on ferme. Il était sale, chauve du milieu du crâne, tandis
-que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur le col de sa
-redingote. Ses habits trop larges semblaient avoir été faits au temps
-où il avait du ventre. On devinait que le pantalon ne tenait guère et
-que cet homme ne pouvait faire dix pas sans rajuster et retenir ce
-vêtement mal attaché. Avait-il un gilet? La seule pensée des bottines
-et de ce qu'elles enfermaient me terrifia. Les manchettes effiloquées
-étaient complètement noires du bord, comme les ongles.
-
-Dès que je fus assis à son côté, ce personnage me dit d'une voix
-tranquille: «Tu vas bien?»
-
-Je me tournai vers lui d'une secousse et je le dévisageai. Il reprit:
-«Tu ne me reconnais pas?
-
---Non!
-
---Des Barrets.
-
-Je fus stupéfait. C'était le comte Jean des Barrets, mon ancien
-camarade de collège.
-
-Je lui serrai la main, tellement interdit que je ne trouvai rien à dire.
-
-Enfin, je balbutiai: «Et toi, tu vas bien?»
-
-Il répondit placidement: «Moi, comme je peux.»
-
-Il se tut. Je voulus être aimable, je cherchai une phrase: «Et...
-qu'est-ce que tu fais?»
-
-Il répliqua avec résignation: «Tu vois.»
-
-Je me sentis rougir. J'insistai: «Mais tous les jours?»
-
-Il prononça, en soufflant d'épaisses bouffées de fumée: «Tous les jours
-c'est la même chose.»
-
-Puis, tapant sur le marbre de la table avec un sou qui traînait, il
-s'écria: «Garçon, deux bocks!»
-
-Une voix lointaine répéta: «Deux bocks au quatre!» Une autre voix plus
-éloignée encore lança un «Voilà!» suraigu. Puis un homme en tablier
-blanc apparut, portant les deux bocks dont il répandait, en courant,
-les gouttes jaunes sur le sol sablé.
-
-Des Barrets vida d'un trait son verre et le reposa sur la table,
-pendant qu'il aspirait la mousse restée en ses moustaches.
-
-Puis il demanda: «Et quoi de neuf?»
-
-Je ne savais rien de neuf à lui dire, en vérité. Je balbutiai: «Mais,
-rien, mon vieux. Moi je suis commerçant.»
-
-Il prononça de sa voix toujours égale: «Et... ça t'amuse?
-
---Non, mais que veux-tu? Il faut bien faire quelque chose!
-
---Pourquoi ça?
-
---Mais... pour s'occuper.
-
---A quoi ça sert-il? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien.
-Quand on n'a pas le sou, je comprends qu'on travaille. Quand on a de
-quoi vivre, c'est inutile. A quoi bon travailler? Le fais-tu pour toi
-ou pour les autres? Si tu le fais pour toi, c'est que ça t'amuse, alors
-très bien; si tu le fais pour les autres, tu n'es qu'un niais.»
-
-Puis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau: «Garçon,
-un bock!» et reprit: «Ça me donne soif de parler. Je n'en ai pas
-l'habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis.
-En mourant je ne regretterai rien. Je n'aurai pas d'autre souvenir que
-cette brasserie. Pas de femme, pas d'enfants, pas de soucis, pas de
-chagrins, rien. Ça vaut mieux.»
-
-Il vida le bock qu'on lui avait apporté, passa sa langue sur ses lèvres
-et reprit sa pipe.
-
-Je le considérais avec stupeur. Je lui demandai:
-
---Mais tu n'as pas toujours été ainsi?
-
---Pardon, toujours, dès le collège.
-
---Ce n'est pas une vie, ça, mon bon. C'est horrible. Voyons, tu fais
-bien quelque chose, tu aimes quelque chose, tu as des amis.
-
---Non. Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks,
-j'attends la nuit, je dîne, je bois des bocks; puis, vers une heure et
-demie du matin, je retourne me coucher, parce qu'on ferme. C'est ce qui
-m'embête le plus. Depuis dix ans, j'ai bien passé six années sur cette
-banquette, dans mon coin; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je
-cause quelquefois avec des habitués.
-
---Mais, en arrivant à Paris, qu'est-ce que tu as fait, tout d'abord?
-
---J'ai fait mon droit... au café de Médicis.
-
---Mais après?
-
---Après... j'ai passé l'eau et je suis venu ici.
-
---Pourquoi as-tu pris cette peine?
-
---Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au quartier Latin.
-Les étudiants font trop de bruit. Maintenant je ne bougerai plus.
-«Garçon, un bock!»
-
-Je croyais qu'il se moquait de moi. J'insistai.
-
---Voyons, sois franc. Tu as eu quelque gros chagrin? Un désespoir
-d'amour, sans doute? Certes, tu es un homme que le malheur a frappé.
-Quel âge as-tu?
-
---J'ai trente-trois ans. Mais j'en parais au moins quarante-cinq.
-
-Je le regardai bien en face. Sa figure ridée, mal soignée, semblait
-presque celle d'un vieillard. Sur le sommet du crâne, quelques longs
-cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d'une propreté douteuse. Il
-avait des sourcils énormes, une forte moustache et une barbe épaisse.
-J'eus brusquement, je ne sais pourquoi, la vision d'une cuvette pleine
-d'eau noirâtre, l'eau où aurait été lavé tout ce poil.
-
-Je lui dis: «En effet, tu as l'air plus vieux que ton âge. Certainement
-tu as eu des chagrins.»
-
-Il répliqua: «Je t'assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends
-jamais l'air. Il n'y a rien qui détériore les gens comme la vie de
-café.»
-
-Je ne le pouvais croire: «Tu as bien aussi fait la noce? On n'est pas
-chauve comme tu l'es sans avoir beaucoup aimé.»
-
-Il secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites
-choses blanches qui tombaient de ses derniers cheveux: «Non, j'ai
-toujours été sage.» Et levant les yeux vers le lustre qui nous
-chauffait la tête: «Si je suis chauve, c'est la faute du gaz. Il est
-l'ennemi du cheveu.--Garçon, un bock!--Tu n'as pas soif?
-
---Non, merci. Mais vraiment tu m'intéresses. Depuis quand as-tu un
-pareil découragement? Ça n'est pas normal, ça n'est pas naturel. Il y a
-quelque chose là-dessous.
-
---Oui, ça date de mon enfance. J'ai reçu un coup, quand j'étais petit,
-et cela m'a tourné au noir pour jusqu'à la fin.
-
---Quoi donc?
-
---Tu veux le savoir? écoute. Tu te rappelles bien le château où je fus
-élevé, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances? Tu
-te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d'un grand parc, et les
-longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux!
-Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux,
-solennels et sévères.
-
-J'adorais ma mère; je redoutais mon père, et je les respectais tous les
-deux, accoutumé d'ailleurs à voir tout le monde courbé devant eux. Ils
-étaient, dans le pays, M. le comte et Mme la comtesse; et nos voisins
-aussi, les Tannemare, les Ravelet, les Brenneville, montraient pour
-mes parents une considération supérieure.
-
-J'avais alors treize ans. J'étais gai, content de tout, comme on l'est
-à cet âge-là, tout plein du bonheur de vivre.
-
-Or, vers la fin de septembre, quelques jours avant ma rentrée au
-collège, comme je jouais à faire le loup dans les massifs du parc,
-courant au milieu des branches et des feuilles, j'aperçus, en
-traversant une avenue, papa et maman qui se promenaient.
-
-Je me rappelle cela comme d'hier. C'était par un jour de grand vent.
-Toute la ligne des arbres se courbait sous les rafales, gémissait,
-semblait pousser des cris, de ces cris sourds, profonds, que les forêts
-jettent dans les tempêtes.
-
-Les feuilles arrachées, jaunes déjà, s'envolaient comme des oiseaux,
-tourbillonnaient, tombaient, puis couraient tout le long de l'allée,
-ainsi que des bêtes rapides.
-
-Le soir venait. Il faisait sombre dans les fourrés. Cette agitation du
-vent et des branches m'excitait, me faisait galoper comme un fou, et
-hurler pour imiter les loups.
-
-Dès que j'eus aperçu mes parents, j'allai vers eux à pas furtifs, sous
-les branches, pour les surprendre, comme si j'eusse été un rôdeur
-véritable.
-
-Mais je m'arrêtai, saisi de peur, à quelques pas d'eux. Mon père, en
-proie à une terrible colère, criait:
-
---Ta mère est une sotte; et, d'ailleurs, ce n'est pas de ta mère qu'il
-s'agit, mais de toi. Je te dis que j'ai besoin de cet argent, et
-j'entends que tu signes.
-
-Maman répondit, d'une voix ferme:
-
---Je ne signerai pas. C'est la fortune de Jean, cela. Je la garde pour
-lui et je ne veux pas que tu la manges encore avec des filles et des
-servantes, comme tu as fait de ton héritage.
-
-Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme
-par le cou, il se mit à la frapper avec l'autre main de toute sa force,
-en pleine figure.
-
-Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent; elle
-essayait de parer les coups, mais elle n'y pouvait parvenir. Et papa,
-comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face
-dans ses deux bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre
-encore, écartant les mains dont elle se couvrait le visage.
-
-Quant à moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que
-les lois éternelles étaient changées. J'éprouvais le bouleversement
-qu'on a devant les choses surnaturelles, devant les catastrophes
-monstrueuses, devant les irréparables désastres. Ma tête d'enfant
-s'égarait, s'affolait. Et je me mis à crier de toute ma force, sans
-savoir pourquoi, en proie à une épouvante, à une douleur, à un
-effarement épouvantables. Mon père m'entendit, se retourna, m'aperçut,
-et, se relevant, s'en vint vers moi. Je crus qu'il m'allait tuer et je
-m'enfuis comme un animal chassé, courant tout droit devant moi, dans le
-bois.
-
-J'allai peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. La nuit
-étant venue, je tombai sur l'herbe, épuisé, et je restai là éperdu,
-dévoré par la peur, rongé par un chagrin capable de briser à jamais un
-pauvre cœur d'enfant. J'avais froid, j'avais faim peut-être. Le jour
-vint. Je n'osais plus me lever, ni marcher, ni revenir, ni me sauver
-encore, craignant de rencontrer mon père que je ne voulais plus revoir.
-
-Je serais peut-être mort de misère et de famine au pied de mon arbre,
-si le garde ne m'avait découvert et ramené de force.
-
-Je trouvai mes parents avec leur visage ordinaire. Ma mère me dit
-seulement: «Comme tu m'as fait peur, vilain garçon, j'ai passé la nuit
-sans dormir.» Je ne répondis point, mais je me mis à pleurer. Mon père
-ne prononça pas une parole.
-
-Huit jours plus tard, je rentrais au collège.
-
-Eh bien, mon cher, c'était fini pour moi. J'avais vu l'autre face des
-choses, la mauvaise; je n'ai plus aperçu la bonne depuis ce jour-là.
-Que s'est-il passé dans mon esprit? Quel phénomène étrange m'a retourné
-les idées? Je l'ignore. Mais je n'ai plus eu de goût pour rien, envie
-de rien, d'amour pour personne, de désir quelconque, d'ambition ou
-d'espérance. Et j'aperçois toujours ma pauvre mère, par terre, dans
-l'allée, tandis que mon père l'assommait.--Maman est morte après
-quelques années. Mon père vit encore. Je ne l'ai pas revu.--Garçon, un
-bock!...»
-
-On lui apporta son bock qu'il engloutit d'une gorgée. Mais, en
-reprenant sa pipe, comme il tremblait, il la cassa. Alors il eut un
-geste désespéré, et il dit: «Tiens! c'est un vrai chagrin, ça, par
-exemple. J'en ai pour un mois à en culotter une nouvelle.»
-
-Et il lança à travers la vaste salle, pleine maintenant de fumée et de
-buveurs, son éternel cri: «Garçon, un bock--et une pipe neuve!»
-
-
-
-
-LE BAPTÊME.
-
- _A Guillemet._
-
-
-DEVANT la porte de la ferme, les hommes endimanchés attendaient. Le
-soleil de mai versait sa claire lumière sur les pommiers épanouis,
-ronds comme d'immenses bouquets blancs, roses et parfumés, et qui
-mettaient sur la cour entière un toit de fleurs. Ils semaient sans
-cesse autour d'eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient
-et tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, où les pissenlits
-brillaient comme des flammes, où les coquelicots semblaient des gouttes
-de sang.
-
-Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre énorme, les
-mamelles gonflées, tandis qu'une troupe de petits porcs tournaient
-autour, avec leur queue roulée comme une corde.
-
-Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes, la cloche de
-l'église tinta. Sa voix de fer jetait dans le ciel joyeux son appel
-faible et lointain. Des hirondelles filaient comme des flèches à
-travers l'espace bleu qu'enfermaient les grands hêtres immobiles. Une
-odeur d'étable passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des
-pommiers.
-
-Un des hommes debout devant la porte se tourna vers la maison et cria:
-
---Allons, allons, Mélina, v'là que ça sonne!
-
-Il avait peut-être trente ans. C'était un grand paysan, que les longs
-travaux des champs n'avaient point encore courbé ni déformé. Un vieux,
-son père, noueux comme un tronc de chêne, avec des poignets bossués et
-des jambes torses, déclara:
-
---Les femmes, c'est jamais prêt, d'abord. Les deux autres fils du vieux
-se mirent à rire, et l'un, se tournant vers le frère aîné, qui avait
-appelé le premier, lui dit:
-
---Va les quérir, Polyte. All' viendront point avant midi.
-
-Et le jeune homme entra dans sa demeure.
-
-Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à crier en battant
-des ailes; puis ils partirent vers la mare de leur pas lent et balancé.
-
-Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme parut qui
-portait un enfant de deux mois. Les brides blanches de son haut bonnet
-lui pendaient sur le dos, retombant sur un châle rouge, éclatant comme
-un incendie, et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le
-ventre en bosse de la garde.
-
-Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine âgée de
-dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras de son homme. Et
-les deux grand'mères vinrent ensuite, fanées ainsi que de vieilles
-pommes, avec une fatigue évidente dans leurs reins forcés, tournés
-depuis longtemps par les patientes et rudes besognes. Une d'elles était
-veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la porte, et
-ils partirent en tête du cortège, derrière l'enfant et la sage-femme.
-Et le reste de la famille se mit en route à la suite. Les plus jeunes
-portaient des sacs de papier pleins de dragées.
-
-Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de toute sa force
-le frêle marmot attendu. Des gamins montaient sur les fossés; des gens
-apparaissaient aux barrières; des filles de ferme restaient debout
-entre deux seaux pleins de lait qu'elles posaient à terre pour regarder
-le baptême.
-
-Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant, évitait les
-flaques d'eau dans les chemins creux, entre les talus plantés d'arbres.
-Et les vieux venaient avec cérémonie, marchant un peu de travers, vu
-l'âge et les douleurs; et les jeunes avaient envie de danser, et ils
-regardaient les filles qui venaient les voir passer; et le père et
-la mère allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui les
-remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait dans le pays
-leur nom, le nom des Dentu, bien connu par le canton.
-
-Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les champs pour
-éviter le long détour de la route.
-
-On apercevait l'église maintenant, avec son clocher pointu. Une
-ouverture le traversait juste au-dessous du toit d'ardoises; et quelque
-chose remuait là dedans, allant et venant d'un mouvement vif, passant
-et repassant derrière l'étroite fenêtre. C'était la cloche qui sonnait
-toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première fois, dans la
-maison du Bon Dieu.
-
-Un chien s'était mis à suivre. On lui jetait des dragées, il gambadait
-autour des gens.
-
-La porte de l'église était ouverte. Le prêtre, un grand garçon à
-cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi, lui, oncle du petit,
-encore un frère du père, attendait devant l'autel. Et il baptisa
-suivant les rites son neveu Prosper-César, qui se mit à pleurer en
-goûtant le sel symbolique.
-
-Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur le seuil pendant
-que l'abbé quittait son surplis; puis on se remit en route. On allait
-vite maintenant, car on pensait au dîner. Toute la marmaille du pays
-suivait, et, chaque fois qu'on lui jetait une poignée de bonbons,
-c'était une mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux
-arrachés; et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser les
-sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les pattes, mais
-plus obstiné que les gamins.
-
-La garde, un peu lasse, dit à l'abbé, qui marchait auprès d'elle:
-
---Dites donc, m'sieu le curé, si ça ne vous opposait pas de m' tenir
-un brin vot' neveu pendant que je m' dégourdirai. J'ai quasiment une
-crampe dans les estomacs.
-
-Le prêtre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait une grande tache
-éclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa, gêné par ce léger
-fardeau, ne sachant comment le tenir, comment le poser. Tout le monde
-se mit à rire. Une des grand'mères demanda de loin:
-
---Ça ne t' fait-il point deuil, dis, l'abbé, qu' tu n'en auras jamais
-de comme ça?
-
-Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées, regardant
-fixement le moutard aux yeux bleus, dont il avait envie d'embrasser
-encore les joues rondes. Il n'y tint plus, et, le levant jusqu'à son
-visage, il le baisa longuement.
-
-Le père cria:
-
---Dis donc, curé, si t'en veux un, t'as qu'à le dire.
-
-Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens des champs.
-
-Dès qu'on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde éclata comme
-une tempête. Les deux autres fils allaient aussi se marier; leurs
-fiancées étaient là, arrivées seulement pour le repas; et les invités
-ne cessaient de lancer des allusions à toutes les générations futures
-que promettaient ces unions.
-
-C'étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient ricaner les
-filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils tapaient du poing sur
-la table, poussaient des cris. Le père et le grand-père ne tarissaient
-point en propos polissons. La mère souriait; les vieilles prenaient
-leur part de joie et lançaient aussi des gaillardises.
-
-Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille, assis
-à côté de la garde, agaçant du doigt la petite bouche de son neveu
-pour le faire rire. Il semblait surpris par la vue de cet enfant, comme
-s'il n'en avait jamais aperçu. Il le considérait avec une attention
-réfléchie, avec une gravité songeuse, avec une tendresse éveillée au
-fond de lui, une tendresse inconnue, singulière, vive et un peu triste,
-pour ce petit être fragile qui était le fils de son frère.
-
-Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait l'enfant. Il
-avait envie de le prendre encore sur ses genoux, car il gardait, sur
-sa poitrine et dans son cœur, la sensation douce de l'avoir porté tout
-à l'heure, en revenant de l'église. Il restait ému devant cette larve
-d'homme comme devant un mystère ineffable auquel il n'avait jamais
-pensé, un mystère auguste et saint, l'incarnation d'une âme nouvelle,
-le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour qui s'éveille, de
-la race qui se continue, de l'humanité qui marche toujours.
-
-La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée par le petit
-qui l'écartait de la table.
-
-L'abbé lui dit:
-
---Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.
-
-Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de lui, tout
-s'effaça; et il restait les yeux fixés sur cette figure rose et
-bouffie; et peu à peu, la chaleur du petit corps, à travers les
-langes et le drap de la soutane, lui gagnait les jambes, le pénétrait
-comme une caresse très légère, très bonne, très chaste, une caresse
-délicieuse qui lui mettait des larmes aux yeux.
-
-Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant, agacé par ces
-clameurs, se mit à pleurer.
-
-Une voix s'écria:
-
---Dis donc, l'abbé, donne-lui à téter.
-
-Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère s'était levée;
-elle prit son fils et l'emporta dans la chambre voisine. Elle revint au
-bout de quelques minutes en déclarant qu'il dormait tranquillement dans
-son berceau.
-
-Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de temps en temps dans
-la cour, puis rentraient se mettre à table. Les viandes, les légumes,
-le cidre et le vin s'engouffraient dans les bouches, gonflaient les
-ventres, allumaient les yeux, faisaient délirer les esprits.
-
-La nuit tombait quand on prit le café.
-
-Depuis longtemps le prêtre avait disparu sans qu'on s'étonnât de son
-absence.
-
-La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit dormait
-toujours. Il faisait sombre à présent. Elle pénétra dans la chambre
-à tâtons; et elle avançait, les bras étendus, pour ne point heurter
-de meuble. Mais un bruit singulier l'arrêta net; et elle ressortit
-effarée, sûre d'avoir entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la
-salle, fort pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes se
-levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une lampe à la
-main, s'élança.
-
-L'abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front sur l'oreiller
-où reposait la tête de l'enfant.
-
-
- _Le Baptême_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 14 janvier 1884.
-
-
-
-
-REGRET.
-
- _A Léon Dierx._
-
-
-MONSIEUR Saval, qu'on appelle dans Mantes «le père Saval», vient de se
-lever. Il pleut. C'est un triste jour d'automne; les feuilles tombent.
-Elles tombent lentement dans la pluie, comme une autre pluie plus
-épaisse et plus lente. M. Saval n'est pas gai. Il va de sa cheminée à
-sa fenêtre et de sa fenêtre à sa cheminée. La vie a des jours sombres.
-Elle n'aura plus que des jours sombres pour lui maintenant, car il a
-soixante-deux ans! Il est seul, vieux garçon, sans personne autour de
-lui. Comme c'est triste de mourir ainsi, tout seul, sans une affection
-dévouée!
-
-Il songe à son existence si nue, si vide. Il se rappelle dans l'ancien
-passé, dans le passé de son enfance, la maison, la maison avec les
-parents; puis le collège, les sorties, le temps de son droit à Paris.
-Puis la maladie du père, sa mort.
-
-Il est revenu habiter avec sa mère. Ils ont vécu tous les deux, le
-jeune homme et la vieille femme, paisiblement, sans rien désirer de
-plus. Elle est morte aussi. Que c'est triste, la vie!
-
-Il est resté seul. Et maintenant il mourra bientôt à son tour. Il
-disparaîtra, lui, et ce sera fini. Il n'y aura plus de M. Paul Saval
-sur la terre. Quelle affreuse chose! D'autres gens vivront, s'aimeront,
-riront. Oui, on s'amusera et il n'existera plus, lui! Est-ce étrange
-qu'on puisse rire, s'amuser, être joyeux sous cette éternelle certitude
-de la mort. Si elle était seulement probable, cette mort, on pourrait
-encore espérer; mais non, elle est inévitable, aussi inévitable que la
-nuit après le jour.
-
-Si encore sa vie avait été remplie! S'il avait fait quelque chose;
-s'il avait eu des aventures, de grands plaisirs, des succès, des
-satisfactions de toute sorte. Mais non, rien. Il n'avait rien fait,
-jamais rien que se lever, manger aux mêmes heures, et se coucher. Et
-il était arrivé comme cela à l'âge de soixante-deux ans. Il ne s'était
-même pas marié comme les autres hommes. Pourquoi? Oui, pourquoi ne
-s'était-il pas marié? Il l'aurait pu, car il possédait quelque fortune.
-Est-ce l'occasion qui lui avait manqué? Peut-être! Mais on les fait
-naître, ces occasions! Il était nonchalant, voilà. La nonchalance
-avait été son grand mal, son défaut, son vice. Combien de gens ratent
-leur vie par nonchalance. Il est si difficile à certaines natures de
-se lever, de remuer, de faire des démarches, de parler, d'étudier des
-questions.
-
-Il n'avait même pas été aimé. Aucune femme n'avait dormi sur sa
-poitrine dans un complet abandon d'amour. Il ne connaissait pas les
-angoisses délicieuses de l'attente, le divin frisson de la main
-pressée, l'extase de la passion triomphante.
-
-Quel bonheur surhumain devait vous inonder le cœur quand les lèvres se
-rencontrent pour la première fois, quand l'étreinte de quatre bras fait
-un seul être, un être souverainement heureux, de deux êtres affolés
-l'un par l'autre.
-
-M. Saval s'était assis, les pieds au feu, en robe de chambre.
-
-Certes, sa vie était ratée, tout à fait ratée. Pourtant il avait aimé,
-lui. Il avait aimé secrètement, douloureusement et nonchalamment,
-comme il faisait tout. Oui, il avait aimé sa vieille amie Mme Sandres,
-la femme de son vieux camarade Sandres. Ah! s'il l'avait connue
-jeune fille! Mais il l'avait rencontrée trop tard; elle était déjà
-mariée. Certes, il l'aurait demandée celle-là! Comme il l'avait aimée,
-pourtant, sans répit, depuis le premier jour!
-
-Il se rappelait son émotion toutes les fois qu'il la revoyait, ses
-tristesses en la quittant, les nuits où il ne pouvait pas s'endormir
-parce qu'il pensait à elle.
-
-Le matin, il se réveillait toujours un peu moins amoureux que le soir.
-Pourquoi?
-
-Comme elle était jolie, autrefois, et mignonne, blonde, frisée, rieuse!
-Sandres n'était pas l'homme qu'il lui aurait fallu. Maintenant,
-elle avait cinquante-huit ans. Elle semblait heureuse. Ah! si elle
-l'avait aimé, celle-là, jadis; si elle l'avait aimé! Et pourquoi ne
-l'aurait-elle pas aimé, lui, Saval, puisqu'il l'aimait bien, elle, Mme
-Sandres?
-
-Si seulement elle avait deviné quelque chose... N'avait-elle rien
-deviné, n'avait-elle rien vu, rien compris jamais? Alors qu'aurait-elle
-pensé? S'il avait parlé, qu'aurait-elle répondu?
-
-Et Saval se demandait mille autres choses. Il revivait sa vie,
-cherchait à ressaisir une foule de détails.
-
-Il se rappelait toutes les longues soirées d'écarté chez Sandres,
-quand sa femme était jeune et si charmante.
-
-Il se rappelait des choses qu'elle lui avait dites, des intonations
-qu'elle avait autrefois, des petits sourires muets qui signifiaient
-tant de pensées.
-
-Il se rappelait leurs promenades, à trois, le long de la Seine, leurs
-déjeuners sur l'herbe, le dimanche, car Sandres était employé à la
-sous-préfecture. Et soudain le souvenir net lui revint d'un après-midi
-passé avec elle dans un petit bois le long de la rivière.
-
-Ils étaient partis le matin, emportant leurs provisions dans des
-paquets. C'était par une vive journée de printemps, une de ces journées
-qui grisent. Tout sent bon, tout semble heureux. Les oiseaux ont des
-cris plus gais et des coups d'ailes plus rapides. On avait mangé sur
-l'herbe, sous des saules, tout près de l'eau engourdie par le soleil.
-L'air était tiède, plein d'odeurs de sève; on le buvait avec délices.
-Qu'il faisait bon, ce jour-là!
-
-Après le déjeuner, Sandres s'était endormi sur le dos: «Le meilleur
-somme de sa vie,» dit-il en se réveillant.
-
-Mme Sandres avait pris le bras de Saval, et ils étaient partis tous les
-deux le long de la rive.
-
-Elle s'appuyait sur lui. Elle riait, elle disait: «Je suis grise, mon
-ami, tout à fait grise.» Il la regardait, frémissant jusqu'au cœur,
-se sentant pâlir, redoutant que ses yeux ne fussent trop hardis, qu'un
-tremblement de sa main ne révélât son secret.
-
-Elle s'était fait une couronne avec de grandes herbes et des lis d'eau,
-et lui avait demandé: «M'aimez-vous, comme ça?»
-
-Comme il ne répondait rien,--car il n'avait rien trouvé à répondre, il
-serait plutôt tombé à genoux,--et elle s'était mise à rire, d'un rire
-mécontent, en lui jetant par la figure: «Gros bête, va! On parle, au
-moins!»
-
-Il avait failli pleurer sans trouver encore un seul mot.
-
-Tout cela lui revenait maintenant, précis comme au premier jour.
-Pourquoi lui avait-elle dit cela: «Gros bête, va! On parle, au moins!»
-
-Et il se rappela comme elle s'appuyait tendrement sur lui. En passant
-sous un arbre penché, il avait senti son oreille, à elle, contre sa
-joue, à lui, et il s'était reculé brusquement, dans la crainte qu'elle
-ne crût volontaire ce contact.
-
-Quand il avait dit: «Ne serait-il pas temps de revenir?» elle lui avait
-lancé un regard singulier. Certes, elle l'avait regardé d'une curieuse
-façon. Il n'y avait pas songé, alors; et voilà qu'il s'en souvenait
-maintenant.
-
---Comme vous voudrez, mon ami. Si vous êtes fatigué, retournons.
-
-Et il avait répondu:
-
---Ce n'est pas que je sois fatigué; mais Sandres est peut-être réveillé
-maintenant.
-
-Et elle avait dit, en haussant les épaules:
-
---Si vous craignez que mon mari soit réveillé, c'est autre chose;
-retournons!
-
-En revenant, elle demeura silencieuse; et elle ne s'appuyait plus sur
-son bras. Pourquoi?
-
-Ce «pourquoi» là, il ne se l'était point encore posé. Maintenant il lui
-semblait apercevoir quelque chose qu'il n'avait jamais compris.
-
-Est-ce que?...
-
-M. Saval se sentit rougir et il se leva bouleversé comme si, de trente
-ans plus jeune, il avait entendu Mme Sandres lui dire: «Je vous aime!»
-
-Était-ce possible? Ce soupçon qui venait de lui entrer dans l'âme le
-torturait! Était-ce possible qu'il n'eût pas vu, pas deviné?
-
-Oh! si cela était vrai, s'il avait passé contre ce bonheur sans le
-saisir!
-
-Il se dit: Je veux savoir. Je ne peux rester dans ce doute. Je veux
-savoir!
-
-Et il s'habilla vite, se vêtant à la hâte. Il pensait: «J'ai
-soixante-deux ans, elle en a cinquante-huit; je peux bien lui demander
-cela.
-
-Et il sortit.
-
-La maison de Sandres se trouvait de l'autre côté de la rue, presque en
-face de la sienne. Il s'y rendit. La petite servante vint ouvrir au
-coup de marteau.
-
-Elle fut étonnée de le voir si tôt:
-
---Vous déjà, monsieur Saval; est-il arrivé quelque accident?
-
-Saval répondit:
-
---Non, ma fille, mais va dire à ta maîtresse que je voudrais lui parler
-tout de suite.
-
---C'est que madame fait sa provision de confitures de poires pour
-l'hiver; et elle est dans son fourneau; et pas habillée, vous comprenez.
-
---Oui, mais dis-lui que c'est pour une chose très importante.
-
-La petite bonne s'en alla, et Saval se mit à marcher dans le salon, à
-grands pas nerveux. Il ne se sentait pas embarrassé cependant. Oh! il
-allait lui demander cela comme il lui aurait demandé une recette de
-cuisine. C'est qu'il avait soixante-deux ans!
-
-La porte s'ouvrit; elle parut. C'était maintenant une grosse femme
-large et ronde, aux joues pleines, au rire sonore. Elle marchait les
-mains loin du corps et les manches relevées sur ses bras nus, poissés
-de jus sucré. Elle demanda, inquiète:
-
---Qu'est-ce que vous avez, mon ami; vous n'êtes pas malade?
-
-Il reprit:
-
---Non, ma chère amie, mais je veux vous demander une chose qui a pour
-moi beaucoup d'importance, et qui me torture le cœur. Me promettez-vous
-de me répondre franchement?
-
-Elle sourit.
-
---Je suis toujours franche. Dites.
-
---Voilà. Je vous ai aimée du jour où je vous ai vue. Vous en étiez-vous
-doutée?
-
-Elle répondit en riant, avec quelque chose de l'intonation d'autrefois:
-
---Gros bête, va! Je l'ai bien vu du premier jour!
-
-Saval se mit à trembler; il balbutia:
-
---Vous le saviez!... Alors...
-
-Et il se tut.
-
-Elle demanda:
-
---Alors?... Quoi?
-
-Il reprit:
-
---Alors... que pensiez-vous?... que... que... Qu'auriez-vous répondu?
-
-Elle rit plus fort. Des gouttes de sirop lui coulaient au bout des
-doigts et tombaient sur le parquet.
-
---Moi?... Mais vous ne m'avez rien demandé. Ce n'était pas à moi de
-vous faire une déclaration!
-
-Alors il fit un pas vers elle:
-
---Dites-moi... dites-moi... Vous rappelez-vous ce jour où Sandres s'est
-endormi sur l'herbe après déjeuner... où nous avons été ensemble,
-jusqu'au tournant, là-bas?...
-
-Il attendit. Elle avait cessé de rire et le regardait dans les yeux:
-
---Mais certainement, je me le rappelle.
-
-Il reprit en frissonnant:
-
---Eh bien... ce jour-là... si j'avais été... si j'avais été...
-entreprenant... qu'est-ce que vous auriez fait?
-
-Elle se remit à sourire en femme heureuse qui ne regrette rien, et elle
-répondit franchement, d'une voix claire où pointait une ironie:
-
---J'aurais cédé, mon ami.
-
-Puis elle tourna sur ses talons et s'enfuit vers ses confitures.
-
-Saval ressortit dans la rue, atterré comme après un désastre. Il
-filait à grands pas sous la pluie, droit devant lui, descendant vers
-la rivière, sans songer où il allait. Quand il arriva sur la berge, il
-tourna à droite et la suivit. Il marcha longtemps, comme poussé par un
-instinct. Ses vêtements ruisselaient d'eau, son chapeau déformé, mou
-comme une loque, dégouttait à la façon d'un toit. Il allait toujours,
-toujours devant lui. Et il se trouva sur la place où ils avaient
-déjeuné au jour lointain dont le souvenir lui torturait le cœur.
-
-Alors il s'assit sous les arbres dénudés, et il pleura.
-
-
- _Regret_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 4 novembre 1883.
-
-
-
-
-MON ONCLE JULES.
-
- _A M. Achille Bénouville._
-
-
-UN vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l'aumône. Mon camarade
-Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit:
-
---Ce misérable m'a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le
-souvenir me poursuit sans cesse. La voici:
-
-Ma famille, originaire du Havre, n'était pas riche. On s'en tirait,
-voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait
-pas grand'chose. J'avais deux sœurs.
-
-Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait
-souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et
-perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se
-passait la main ouverte sur le front, comme pour essuyer une sueur
-qui n'existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur
-impuissante. On économisait sur tout; on n'acceptait jamais un dîner,
-pour n'avoir pas à le rendre; on achetait les provisions au rabais,
-les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes
-et avaient de longues discussions sur le prix d'un galon qui valait
-quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en
-soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et
-réconfortant, paraît-il; j'aurais préféré autre chose.
-
-On me faisait des scènes abominables pour les boutons perdus et les
-pantalons déchirés.
-
-Mais chaque dimanche, nous allions faire notre tour de jetée en grande
-tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le
-bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs,
-prêtes les premières, attendaient le signal du départ; mais, au dernier
-moment, on découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du
-père de famille, et il fallait bien vite l'effacer avec un chiffon
-mouillé de benzine.
-
-Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête, attendait, en manches
-de chemise, que l'opération fût terminée, tandis que ma mère se hâtait,
-ayant ajusté ses lunettes de myope, et ôté ses gants pour ne les pas
-gâter.
-
-On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant
-en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en
-faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon
-père gardait la droite. Et je me rappelle l'air pompeux de mes pauvres
-parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits,
-la sévérité de leur allure. Ils avançaient d'un pas grave, le corps
-droit, les jambes raides, comme si une affaire d'une importance extrême
-eût dépendu de leur tenue.
-
-Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient
-de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les
-mêmes paroles:
-
---Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise!
-
-Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la
-famille, après en avoir été la terreur. J'avais entendu parler de
-lui depuis mon enfance, et il me semblait que je l'aurais reconnu du
-premier coup, tant sa pensée m'était devenue familière. Je savais
-tous les détails de son existence jusqu'au jour de son départ pour
-l'Amérique, bien qu'on ne parlât qu'à voix basse de cette période de sa
-vie.
-
-Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, c'est-à-dire qu'il
-avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes
-pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s'amuse _fait
-des bêtises_. Il est ce qu'on appelle, en souriant, un noceur. Chez
-les nécessiteux, un garçon qui force les parents à écorner le capital
-devient un mauvais sujet, un gueux, un drôle!
-
-Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les
-conséquences seules déterminent la gravité de l'acte.
-
-Enfin l'oncle Jules avait notablement diminué l'héritage sur lequel
-comptait mon père; après avoir d'ailleurs mangé sa part jusqu'au
-dernier sou.
-
-On l'avait embarqué pour l'Amérique, comme on faisait alors, sur un
-navire marchand allant du Havre à New-York.
-
-Une fois là-bas, mon oncle Jules s'établit marchand de je ne sais quoi,
-et il écrivit bientôt qu'il gagnait un peu d'argent et qu'il espérait
-pouvoir dédommager mon père du tort qu'il lui avait fait. Cette lettre
-causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne valait pas,
-comme on dit, les quatre fers d'un chien, devint tout à coup un honnête
-homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les
-Davranche.
-
-Un capitaine nous apprit en outre qu'il avait loué une grande boutique
-et qu'il faisait un commerce important.
-
-Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait: «Mon cher Philippe,
-je t'écris pour que tu ne t'inquiètes pas de ma santé, qui est bonne.
-Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage
-dans l'Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te
-donner de mes nouvelles. Si je ne t'écris pas, ne sois pas inquiet. Je
-reviendrai au Havre une fois fortune faite. J'espère que ce ne sera pas
-trop long, et nous vivrons heureux ensemble...»
-
-Cette lettre était devenue l'évangile de la famille. On la lisait à
-tout propos, on la montrait à tout le monde.
-
-Pendant dix ans, en effet, l'oncle Jules ne donna plus de nouvelles;
-mais l'espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait;
-et ma mère aussi disait souvent:
-
---Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui
-a su se tirer d'affaire!
-
-Et chaque dimanche, en regardant venir de l'horizon les gros vapeurs
-noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa
-phrase éternelle:
-
---Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise!
-
-Et on s'attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier:
-
---Ohé! Philippe.
-
-On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré; on devait même
-acheter, avec l'argent de l'oncle, une petite maison de campagne près
-d'Ingouville. Je n'affirmerais pas que mon père n'eût point entamé déjà
-des négociations à ce sujet.
-
-L'aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans; l'autre vingt-six.
-Elles ne se mariaient pas, et c'était là un gros chagrin pour tout le
-monde.
-
-Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche,
-mais honorable. J'ai toujours eu la conviction que la lettre de l'oncle
-Jules, montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la
-résolution du jeune homme.
-
-On l'accepta avec empressement, et il fut décidé qu'après le mariage
-toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey.
-
-Jersey est l'idéal du voyage pour les gens pauvres. Ce n'est pas loin;
-on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet
-îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de
-navigation, peut s'offrir la vue d'un peuple voisin chez lui et étudier
-les mœurs, déplorables d'ailleurs, de cette île couverte par le
-pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité.
-
-Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente,
-notre rêve de tous les instants.
-
-On partit enfin. Je vois cela comme si c'était d'hier: le vapeur
-chauffant contre le quai de Granville; mon père, effaré, surveillant
-l'embarquement de nos trois colis; ma mère inquiète ayant pris le
-bras de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis le départ de
-l'autre, comme un poulet resté seul de sa couvée; et, derrière nous,
-les nouveaux époux qui restaient toujours en arrière, ce qui me faisait
-souvent tourner la tête.
-
-Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le navire, quittant la jetée,
-s'éloigna sur une mer plate comme une table de marbre vert. Nous
-regardions les côtes s'enfuir, heureux et fiers comme tous ceux qui
-voyagent peu.
-
-Mon père tendait son ventre sous sa redingote dont on avait, le matin
-même, effacé avec soin toutes les taches, et il répandait autour de lui
-cette odeur de benzine des jours de sortie, qui me faisait reconnaître
-les dimanches.
-
-Tout à coup, il avisa deux dames élégantes à qui deux messieurs
-offraient des huîtres. Un vieux matelot déguenillé ouvrait d'un coup de
-couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient
-ensuite aux dames. Elles mangeaient d'une manière délicate, en tenant
-l'écaille sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point
-tacher leurs robes. Puis elles buvaient l'eau d'un petit mouvement
-rapide et jetaient la coquille à la mer.
-
-Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des
-huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné,
-supérieur, et il s'approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant:
-
---Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres?
-
-Ma mère hésitait, à cause de la dépense; mais mes deux sœurs
-acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d'un ton contrarié:
-
---J'ai peur de me faire mal à l'estomac. Offre ça aux enfants
-seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades.
-
-Puis, se tournant vers moi, elle ajouta:
-
---Quant à Joseph, il n'en a pas besoin; il ne faut point gâter les
-garçons.
-
-Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction.
-Je suivais de l'œil mon père, qui conduisait pompeusement ses deux
-filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé.
-
-Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs
-comment il fallait s'y prendre pour manger sans laisser couler l'eau;
-il voulut même donner l'exemple et il s'empara d'une huître. En
-essayant d'imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide
-sur sa redingote et j'entendis ma mère murmurer:
-
---Il ferait mieux de se tenir tranquille.
-
-Mais tout à coup mon père me parut inquiet; il s'éloigna de quelques
-pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l'écailleur, et,
-brusquement, il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux
-singuliers. Il dit à mi-voix à ma mère:
-
---C'est extraordinaire comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble
-à Jules.
-
-Ma mère, interdite, demanda:
-
---Quel Jules?...
-
-Mon père reprit:
-
---Mais... mon frère... Si je ne le savais pas en bonne position en
-Amérique, je croirais que c'est lui.
-
-Ma mère effarée balbutia:
-
---Tu es fou! Du moment que tu sais bien que ce n'est pas lui, pourquoi
-dire ces bêtises-là?
-
-Mais mon père insistait:
-
---Va donc le voir, Clarisse; j'aime mieux que tu t'en assures toi-même,
-de tes propres yeux.
-
-Elle se leva et alla rejoindre ses filles. Moi aussi, je regardais
-l'homme. Il était vieux, sale, tout ridé, et ne détournait pas le
-regard de sa besogne.
-
-Ma mère revint. Je m'aperçus qu'elle tremblait. Elle prononça très vite:
-
---Je crois que c'est lui. Va donc demander des renseignements au
-capitaine. Surtout sois prudent, pour que ce garnement ne nous retombe
-pas sur les bras maintenant!
-
-Mon père s'éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému.
-
-Le capitaine, un grand monsieur, maigre, à longs favoris, se promenait
-sur la passerelle d'un air important, comme s'il eût commandé le
-courrier des Indes.
-
-Mon père l'aborda avec cérémonie, en l'interrogeant sur son métier avec
-accompagnement de compliments:
-
---Quelle était l'importance de Jersey? Ses productions? Sa population?
-Ses mœurs? Ses coutumes? La nature du sol, etc., etc.
-
-On eût cru qu'il s'agissait au moins des États-Unis d'Amérique.
-
-Puis on parla du bâtiment qui nous portait, _l'Express_, puis on en
-vint à l'équipage. Mon père, enfin, d'une voix troublée:
-
---Vous avez là un vieil écailleur d'huîtres qui paraît bien
-intéressant. Savez-vous quelques détails sur ce bonhomme?
-
-Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit
-sèchement:
-
---C'est un vieux vagabond français que j'ai trouvé en Amérique l'an
-dernier, et que j'ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre,
-mais il ne veut pas retourner près d'eux parce qu'il leur doit de
-l'argent. Il s'appelle Jules.... Jules Darmanche ou Darvanche, quelque
-chose comme ça, enfin. Il paraît qu'il a été riche un moment là-bas,
-mais vous voyez où il en est réduit maintenant.
-
-Mon père, qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux
-hagards:
-
---Ah! ah! très bien..., fort bien... Cela ne m'étonne pas... Je vous
-remercie beaucoup, capitaine.
-
-Et il s'en alla, tandis que le marin le regardait s'éloigner avec
-stupeur.
-
-Il revint auprès de ma mère, tellement décomposé qu'elle lui dit:
-
---Assieds-toi, on va s'apercevoir de quelque chose.
-
-Il tomba sur le banc en bégayant:
-
---C'est lui, c'est bien lui!
-
-Puis il demanda:
-
---Qu'allons-nous faire?...
-
-Elle répondit vivement:
-
---Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller
-les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se
-doute de rien.
-
-Mon père paraissait atterré. Il murmura:
-
---Quelle catastrophe!
-
-Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse:
-
---Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait rien, et qu'il
-nous retomberait sur le dos! Comme si on pouvait attendre quelque chose
-d'un Davranche!...
-
-Et mon père se passa la main sur le front, comme il faisait sous les
-reproches de sa femme.
-
-Elle ajouta:
-
---Donne de l'argent à Joseph pour qu'il aille payer ces huîtres, à
-présent. Il ne manquerait plus que d'être reconnus par ce mendiant.
-Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l'autre bout,
-et fais en sorte que cet homme n'approche pas de nous!
-
-Elle se leva, et ils s'éloignèrent après m'avoir remis une pièce de
-cent sous.
-
-Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. J'affirmai que maman
-s'était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à l'ouvreur
-d'huîtres:
-
---Combien est-ce que nous vous devons, monsieur?
-
-J'avais envie de dire: mon oncle.
-
-Il répondit:
-
---Deux francs cinquante.
-
-Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie.
-
-Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je
-regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en
-me disant:
-
---C'est mon oncle, le frère de papa, mon oncle!
-
-Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia:
-
---Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur!
-
-Avec l'accent d'un pauvre qui reçoit l'aumône. Je pensai qu'il avait dû
-mendier, là-bas!
-
-Mes sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma générosité.
-
-Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda:
-
---Il y en avait pour trois francs?... Ce n'est pas possible.
-
-Je déclarai d'une voix ferme:
-
---J'ai donné dix sous de pourboire.
-
-Ma mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux:
-
---Tu es fou! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux!...
-
-Elle s'arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre.
-
-Puis on se tut.
-
-Devant nous, à l'horizon, une ombre violette semblait sortir de la mer.
-C'était Jersey.
-
-Lorsqu'on approcha des jetées, un désir violent me vint au cœur de voir
-encore une fois mon oncle Jules, de m'approcher, de lui dire quelque
-chose de consolant, de tendre.
-
-Mais, comme personne ne mangeait plus d'huîtres, il avait disparu,
-descendu sans doute au fond de la cale infecte où logeait ce misérable.
-
-Et nous sommes revenus par le bateau de Saint-Malo, pour ne pas le
-rencontrer. Ma mère était dévorée d'inquiétude.
-
-Je n'ai jamais revu le frère de mon père!
-
-Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds.
-
-
- _Mon oncle Jules_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 7 août 1883.
-
-
-
-
-EN VOYAGE.
-
- _A Gustave Toudouze._
-
-I
-
-
-LE wagon était au complet depuis Cannes; on causait, tout le monde
-se connaissant. Lorsqu'on passa Tarascon, quelqu'un dit: «C'est ici
-qu'on assassine.» Et on se mit à parler du mystérieux et insaisissable
-meurtrier qui, depuis deux ans, s'offre, de temps en temps, la vie
-d'un voyageur. Chacun faisait des suppositions, chacun donnait son
-avis; les femmes regardaient en frissonnant la nuit sombre derrière
-les vitres, avec la peur de voir apparaître soudain une tête d'homme
-à la portière. Et on se mit à raconter des histoires effrayantes de
-mauvaises rencontres, des tête-à-tête avec des fous dans un rapide, des
-heures passées en face d'un personnage suspect.
-
-Chaque homme savait une anecdote à son honneur, chacun avait intimidé,
-terrassé et garrotté quelque malfaiteur en des circonstances
-surprenantes, avec une présence d'esprit et une audace admirables.
-Un médecin, qui passait chaque hiver dans le Midi, voulut à son tour
-conter une aventure:
-
---Moi, dit-il, je n'ai jamais eu la chance d'expérimenter mon courage
-dans une affaire de cette sorte; mais j'ai connu une femme, une de mes
-clientes, morte aujourd'hui, à qui arriva la plus singulière chose du
-monde, et aussi la plus mystérieuse et la plus attendrissante.
-
-C'était une Russe, la comtesse Marie Baranow, une très grande dame,
-d'une exquise beauté. Vous savez comme les Russes sont belles, du
-moins comme elles nous semblent belles, avec leur nez fin, leur bouche
-délicate, leurs yeux rapprochés, d'une indéfinissable couleur, d'un
-bleu gris, et leur grâce froide, un peu dure! Elles ont quelque chose
-de méchant et de séduisant, d'altier et de doux, de tendre et de
-sévère, tout à fait charmant pour un Français. Au fond, c'est peut-être
-seulement la différence de race et de type qui me fait voir tant de
-choses en elles.
-
-Son médecin, depuis plusieurs années, la voyait menacée d'une maladie
-de poitrine et tâchait de la décider à venir dans le midi de la
-France; mais elle refusait obstinément de quitter Pétersbourg. Enfin
-l'automne dernier, la jugeant perdue, le docteur prévint le mari qui
-ordonna aussitôt à sa femme de partir pour Menton.
-
-Elle prit le train, seule dans son wagon, ses gens de service occupant
-un autre compartiment. Elle restait contre la portière, un peu triste,
-regardant passer les campagnes et les villages, se sentant bien isolée,
-bien abandonnée dans la vie, sans enfants, presque sans parents, avec
-un mari dont l'amour était mort et qui la jetait ainsi au bout du monde
-sans venir avec elle, comme on envoie à l'hôpital un valet malade.
-
-A chaque station, son serviteur Ivan venait s'informer si rien ne
-manquait à sa maîtresse. C'était un vieux domestique aveuglément
-dévoué, prêt à accomplir tous les ordres qu'elle lui donnerait.
-
-La nuit tomba, le convoi roulait à toute vitesse. Elle ne pouvait
-dormir, énervée à l'excès. Soudain la pensée lui vint de compter
-l'argent que son mari lui avait remis à la dernière minute, en or
-de France. Elle ouvrit son petit sac et vida sur ses genoux le flot
-luisant de métal.
-
-Mais tout à coup un souffle d'air froid lui frappa le visage.
-Surprise, elle leva la tête. La portière venait de s'ouvrir. La
-comtesse Marie, éperdue, jeta brusquement un châle sur son argent
-répandu dans sa robe, et attendit. Quelques secondes s'écoulèrent, puis
-un homme parut, nu-tête, blessé à la main, haletant, en costume de
-soirée. Il referma la porte, s'assit, regarda sa voisine avec des yeux
-luisants, puis enveloppa d'un mouchoir son poignet dont le sang coulait.
-
-La jeune femme se sentait défaillir de peur. Cet homme, certes, l'avait
-vue compter son or, et il était venu pour la voler et la tuer.
-
-Il la fixait toujours, essoufflé, le visage convulsé, prêt à bondir sur
-elle sans doute.
-
-Il dit brusquement:
-
---Madame, n'ayez pas peur!
-
-Elle ne répondit rien, incapable d'ouvrir la bouche, entendant son cœur
-battre et ses oreilles bourdonner.
-
-Il reprit:
-
---Je ne suis pas un malfaiteur, madame.
-
-Elle ne disait toujours rien, mais, dans un brusque mouvement qu'elle
-fit, ses genoux s'étant rapprochés, son or se mit à couler sur le tapis
-comme l'eau coule d'une gouttière.
-
-L'homme, surpris, regardait ce ruisseau de métal, et il se baissa tout
-à coup pour le ramasser.
-
-Elle, effarée, se leva, jetant à terre toute sa fortune, et elle courut
-à la portière pour se précipiter sur la voie. Mais il comprit ce
-qu'elle allait faire, s'élança, la saisit dans ses bras, la fit asseoir
-de force, et la maintenant par les poignets: «Écoutez-moi, madame, je
-ne suis pas un malfaiteur, et, la preuve, c'est que je vais ramasser
-cet argent et vous le rendre. Mais je suis un homme perdu, un homme
-mort, si vous ne m'aidez à passer la frontière. Je ne puis vous en dire
-davantage. Dans une heure, nous serons à la dernière station russe;
-dans une heure vingt, nous franchirons la limite de l'Empire. Si vous
-ne me secourez point, je suis perdu. Et cependant, madame, je n'ai ni
-tué, ni volé, ni rien fait de contraire à l'honneur. Cela je vous le
-jure. Je ne puis vous en dire davantage.»
-
-Et, se mettant à genoux, il ramassa l'or jusque sous les banquettes,
-cherchant les dernières pièces roulées au loin. Puis, quand le petit
-sac de cuir fut plein de nouveau, il le remit à sa voisine sans ajouter
-un mot, et il retourna s'asseoir à l'autre coin du wagon.
-
-Ils ne remuaient plus ni l'un ni l'autre. Elle demeurait immobile et
-muette, encore défaillante de terreur, mais s'apaisant peu à peu.
-Quant à lui, il ne faisait pas un geste, pas un mouvement; il restait
-droit, les yeux fixés devant lui, très pâle, comme s'il eût été
-mort. De temps en temps elle jetait vers lui un regard brusque, vite
-détourné. C'était un homme de trente ans environ, fort beau, avec toute
-l'apparence d'un gentilhomme.
-
-Le train courait dans les ténèbres, jetait par la nuit ses appels
-déchirants, ralentissait parfois sa marche, puis repartait à toute
-vitesse. Mais soudain il calma son allure, siffla plusieurs fois et
-s'arrêta tout à fait.
-
-Ivan parut à la portière afin de prendre les ordres.
-
-La comtesse Marie, la voix tremblante, considéra une dernière fois son
-étrange compagnon, puis elle dit à son serviteur, d'une voix brusque:
-
---Ivan, tu vas retourner près du comte, je n'ai plus besoin de toi.
-
-L'homme, interdit, ouvrait des yeux énormes. Il balbutia:
-
---Mais... barine.
-
-Elle reprit:
-
---Non, tu ne viendras pas, j'ai changé d'avis. Je veux que tu restes en
-Russie. Tiens, voici de l'argent pour retourner. Donne-moi ton bonnet
-et ton manteau.
-
-Le vieux domestique, effaré, se décoiffa et tendit son manteau,
-obéissant toujours sans répondre, habitué aux volontés soudaines et
-aux irrésistibles caprices des maîtres. Et il s'éloigna, les larmes aux
-yeux.
-
-Le train repartit, courant à la frontière.
-
-Alors la comtesse Marie dit à son voisin:
-
---Ces choses sont pour vous, monsieur, vous êtes Ivan, mon serviteur.
-Je ne mets qu'une condition à ce que je fais: c'est que vous ne me
-parlerez jamais, que vous ne me direz pas un mot, ni pour me remercier,
-ni pour quoi que ce soit.
-
-L'inconnu s'inclina sans prononcer une parole.
-
-Bientôt on s'arrêta de nouveau et des fonctionnaires en uniforme
-visitèrent le train. La comtesse leur tendit les papiers et, montrant
-l'homme assis au fond de son wagon:
-
---C'est mon domestique Ivan, dont voici le passe-port.
-
-Le train se remit en route.
-
-Pendant toute la nuit, ils restèrent en tête-à-tête, muets tous deux.
-
-Le matin venu, comme on s'arrêtait dans une gare allemande, l'inconnu
-descendit; puis, debout à la portière:
-
---Pardonnez-moi, madame, de rompre ma promesse; mais je vous ai privée
-de votre domestique, il est juste que je le remplace. N'avez-vous
-besoin de rien?
-
-Elle répondit froidement:
-
---Allez chercher ma femme de chambre.
-
-Il y alla. Puis disparut.
-
-Quand elle descendait à quelque buffet, elle l'apercevait de loin qui
-la regardait. Ils arrivèrent à Menton.
-
-
-II
-
-Le docteur se tut une seconde, puis reprit:
-
---Un jour, comme je recevais mes clients dans mon cabinet, je vis
-entrer un grand garçon qui me dit:
-
---Docteur, je viens vous demander des nouvelles de la comtesse Marie
-Baranow. Je suis, bien qu'elle ne me connaisse point, un ami de son
-mari.
-
-Je répondis:
-
---Elle est perdue. Elle ne retournera pas en Russie.
-
-Et cet homme brusquement se mit à sangloter, puis il se leva et sortit
-en trébuchant comme un ivrogne.
-
-Je prévins, le soir même, la comtesse qu'un étranger était venu
-m'interroger sur sa santé. Elle parut émue et me raconta toute
-l'histoire que je viens de vous dire. Elle ajouta:
-
---Cet homme que je ne connais point me suit maintenant comme mon
-ombre, je le rencontre chaque fois que je sors; il me regarde d'une
-façon étrange, mais il ne m'a jamais parlé.
-
-Elle réfléchit, puis ajouta:
-
---Tenez, je parie qu'il est sous mes fenêtres.
-
-Elle quitta sa chaise longue, alla écarter les rideaux et me montra
-en effet l'homme qui était venu me trouver, assis sur un banc de la
-promenade, les yeux levés vers l'hôtel. Il nous aperçut, se leva et
-s'éloigna sans retourner une fois la tête.
-
-Alors, j'assistai à une chose surprenante et douloureuse, à l'amour
-muet de ces deux êtres qui ne se connaissaient point.
-
-Il l'aimait, lui, avec le dévouement d'une bête sauvée, reconnaissante
-et dévouée à la mort. Il venait chaque jour me dire: «Comment
-va-t-elle?» comprenant que je l'avais deviné. Et il pleurait
-affreusement quand il l'avait vue passer plus faible et plus pâle
-chaque jour.
-
-Elle me disait:
-
---Je ne lui ai parlé qu'une fois, à ce singulier homme, et il me semble
-que je le connais depuis vingt ans.
-
-Et quand ils se rencontraient, elle lui rendait son salut avec un
-sourire grave et charmant. Je la sentais heureuse, elle si abandonnée
-et qui se savait perdue, je la sentais heureuse d'être aimée ainsi,
-avec ce respect et cette constance, avec cette poésie exagérée, avec
-ce dévouement prêt à tout. Et pourtant, fidèle à son obstination
-d'exaltée, elle refusait désespérément de le recevoir, de connaître
-son nom, de lui parler. Elle disait: «Non, non, cela me gâterait cette
-étrange amitié. Il faut que nous demeurions étrangers l'un à l'autre.»
-
-Quant à lui, il était certes également une sorte de Don Quichotte, car
-il ne fit rien pour se rapprocher d'elle. Il voulait tenir jusqu'au
-bout l'absurde promesse de ne lui jamais parler qu'il avait faite dans
-le wagon.
-
-Souvent, pendant ses longues heures de faiblesse, elle se levait de sa
-chaise longue et allait entr'ouvrir son rideau pour regarder s'il était
-là, sous sa fenêtre. Et quand elle l'avait vu, toujours immobile sur
-son banc, elle revenait se coucher avec un sourire aux lèvres.
-
-Elle mourut un matin, vers dix heures. Comme je sortais de l'hôtel, il
-vint à moi, le visage bouleversé; il savait déjà la nouvelle.
-
---Je voudrais la voir une seconde, devant vous, dit-il.
-
-Je lui pris le bras et rentrai dans la maison.
-
-Quand il fut devant le lit de la morte, il lui saisit la main et la
-baisa d'un interminable baiser, puis il se sauva comme un insensé.
-
-Le docteur se tut de nouveau, et reprit:
-
---Voilà, certes, la plus singulière aventure de chemin de fer que je
-connaisse. Il faut dire aussi que les hommes sont des drôles de toqués.
-
-Une femme murmura à mi-voix:
-
---Ces deux êtres-là ont été moins fous que vous ne croyez... Ils
-étaient... ils étaient...
-
-Mais elle ne pouvait plus parler, tant elle pleurait. Comme on changea
-de conversation pour la calmer, on ne sut pas ce qu'elle voulait dire.
-
-
- _En voyage_ a paru dans _le Gaulois_ du jeudi 10 mai 1883.
-
-
-
-
-LA MÈRE SAUVAGE.
-
- _A Georges Pouchet._
-
-I
-
-
-JE n'étais point revenu à Virelogne depuis quinze ans. J'y retournai
-chasser, à l'automne, chez mon ami Serval, qui avait enfin fait
-reconstruire son château, détruit par les Prussiens.
-
-J'aimais ce pays infiniment. Il est des coins du monde délicieux qui
-ont pour les yeux un charme sensuel. On les aime d'un amour physique.
-Nous gardons, nous autres que séduit la terre, des souvenirs tendres
-pour certaines sources, certains bois, certains étangs, certaines
-collines, vus souvent et qui nous ont attendris à la façon des
-événements heureux. Quelquefois même la pensée retourne vers un coin
-de forêt, ou un bout de berge, ou un verger poudré de fleurs, aperçus
-une seule fois, par un jour gai, et restés en notre cœur comme ces
-images de femmes rencontrées dans la rue, un matin de printemps, avec
-une toilette claire et transparente, et qui nous laissent dans l'âme et
-dans la chair un désir inapaisé, inoubliable, la sensation du bonheur
-coudoyé.
-
-A Virelogne, j'aimais toute la campagne, semée de petits bois et
-traversée par des ruisseaux qui couraient dans le sol comme des veines,
-portant le sang à la terre. On pêchait là dedans des écrevisses, des
-truites et des anguilles! Bonheur divin! On pouvait se baigner par
-places, et on trouvait souvent des bécassines dans les hautes herbes
-qui poussaient sur les bords de ces minces cours d'eau.
-
-J'allais, léger comme une chèvre, regardant mes deux chiens fourrager
-devant moi. Serval, à cent mètres sur ma droite, battait un champ de
-luzerne. Je tournai les buissons qui forment la limite du bois des
-Saudres, et j'aperçus une chaumière en ruines.
-
-Tout à coup, je me la rappelai telle que je l'avais vue pour la
-dernière fois, en 1869, propre, vêtue de vignes, avec des poules devant
-la porte. Quoi de plus triste qu'une maison morte, avec son squelette
-debout, délabré, sinistre?
-
-Je me rappelai aussi qu'une bonne femme m'avait fait boire un verre de
-vin là dedans, un jour de grande fatigue, et que Serval m'avait dit
-alors l'histoire des habitants. Le père, vieux braconnier, avait été
-tué par les gendarmes. Le fils, que j'avais vu autrefois, était un
-grand garçon sec qui passait également pour un féroce destructeur de
-gibier. On les appelait les Sauvage.
-
-Était-ce un nom ou un sobriquet?
-
-Je hélai Serval. Il s'en vint de son long pas d'échassier.
-
-Je lui demandai:
-
---Que sont devenus les gens de là?
-
-Et il me conta cette aventure.
-
-
-II
-
-Lorsque la guerre fut déclarée, le fils Sauvage, qui avait alors
-trente-trois ans, s'engagea, laissant la mère seule au logis. On ne la
-plaignait pas trop, la vieille, parce qu'elle avait de l'argent, on le
-savait.
-
-Elle resta donc toute seule dans cette maison isolée si loin du
-village, sur la lisière du bois. Elle n'avait pas peur, du reste, étant
-de la même race que ses hommes, une rude vieille, haute et maigre,
-qui ne riait pas souvent et avec qui on ne plaisantait point. Les
-femmes des champs ne rient guère d'ailleurs. C'est affaire aux hommes,
-cela! Elles ont l'âme triste et bornée, ayant une vie morne et sans
-éclaircie. Le paysan apprend un peu de gaieté bruyante au cabaret, mais
-sa compagne reste sérieuse avec une physionomie constamment sévère. Les
-muscles de leur face n'ont point appris les mouvements du rire.
-
-La mère Sauvage continua son existence ordinaire dans sa chaumière,
-qui fut bientôt couverte par les neiges. Elle s'en venait au village,
-une fois par semaine, chercher du pain et un peu de viande; puis elle
-retournait dans sa masure. Comme on parlait des loups, elle sortait
-le fusil au dos, le fusil du fils, rouillé, avec la crosse usée par
-le frottement de la main; et elle était curieuse à voir, la grande
-Sauvage, un peu courbée, allant à lentes enjambées par la neige, le
-canon de l'arme dépassant la coiffe noire qui lui serrait la tête et
-emprisonnait ses cheveux blancs, que personne n'avait jamais vus.
-
-Un jour les Prussiens arrivèrent. On les distribua aux habitants, selon
-la fortune et les ressources de chacun. La vieille, qu'on savait riche,
-en eut quatre.
-
-C'étaient quatre gros garçons à la chair blonde, à la barbe blonde, aux
-yeux bleus, demeurés gras malgré les fatigues qu'ils avaient endurées
-déjà, et bons enfants, bien qu'en pays conquis. Seuls chez cette femme
-âgée, ils se montrèrent pleins de prévenances pour elle, lui épargnant,
-autant qu'ils le pouvaient, des fatigues et des dépenses. On les
-voyait tous les quatre faire leur toilette autour du puits, le matin,
-en manches de chemise, mouillant à grande eau, dans le jour cru des
-neiges, leur chair blanche et rose d'hommes du Nord, tandis que la
-mère Sauvage allait et venait, préparant la soupe. Puis on les voyait
-nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les
-pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la
-maison, comme quatre bons fils autour de leur mère.
-
-Mais elle pensait sans cesse au sien, la vieille, à son grand maigre
-au nez crochu, aux yeux bruns, à la forte moustache qui faisait sur sa
-lèvre un bourrelet de poils noirs. Elle demandait chaque jour, à chacun
-des soldats installés à son foyer:
-
---Savez-vous où est parti le régiment français, vingt-troisième de
-marche? Mon garçon est dedans.
-
-Ils répondaient: «Non, bas su, bas savoir tu tout.» Et, comprenant sa
-peine et ses inquiétudes, eux qui avaient des mères là-bas, ils lui
-rendaient mille petits soins. Elle les aimait bien, d'ailleurs, ses
-quatre ennemis; car les paysans n'ont guère les haines patriotiques;
-cela n'appartient qu'aux classes supérieures. Les humbles, ceux qui
-payent le plus parce qu'ils sont pauvres et que toute charge nouvelle
-les accable, ceux qu'on tue par masses, qui forment la vraie chair
-à canon, parce qu'ils sont le nombre, ceux qui souffrent enfin le
-plus cruellement des atroces misères de la guerre, parce qu'ils sont
-les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces
-ardeurs belliqueuses, ce point d'honneur excitable et ces prétendues
-combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la
-victorieuse comme la vaincue.
-
-On disait dans le pays, en parlant des Allemands de la mère Sauvage:
-
---En v'là quatre qu'ont trouvé leur gîte.
-
-Or, un matin, comme la vieille femme était seule au logis, elle aperçut
-au loin dans la plaine un homme qui venait vers sa demeure. Bientôt
-elle le reconnut, c'était le piéton chargé de distribuer les lettres.
-Il lui remit un papier plié et elle tira de son étui des lunettes dont
-elle se servait pour coudre; puis elle lut:
-
- «Madame Sauvage, la présente est pour vous porter une triste
- nouvelle. Votre garçon Victor a été tué hier par un boulet, qui l'a
- censément coupé en deux parts. J'étais tout près, vu que nous nous
- trouvions côte à côte dans la compagnie et qu'il me parlait de vous
- pour vous prévenir au jour même s'il lui arrivait malheur.
-
- «J'ai pris dans sa poche sa montre pour vous la reporter quand la
- guerre sera finie.
-
- «Je vous salue amicalement.
-
- «CÉSAIRE RIVOT,
- «Soldat de 2e classe au 23e de marche.»
-
-La lettre était datée de trois semaines.
-
-Elle ne pleurait point. Elle demeurait immobile, tellement saisie,
-hébétée, qu'elle ne souffrait même pas encore. Elle pensait: «V'là
-Victor qu'est tué, maintenant.» Puis peu à peu les larmes montèrent
-à ses yeux, et la douleur envahit son cœur. Les idées lui venaient
-une à une, affreuses, torturantes. Elle ne l'embrasserait plus, son
-enfant, son grand, plus jamais! Les gendarmes avaient tué le père, les
-Prussiens avaient tué le fils... Il avait été coupé en deux par un
-boulet. Et il lui semblait qu'elle voyait la chose, la chose horrible:
-la tête tombant, les yeux ouverts, tandis qu'il mâchait le coin de sa
-grosse moustache, comme il faisait aux heures de colère.
-
-Qu'est-ce qu'on avait fait de son corps, après? Si seulement on lui
-avait rendu son enfant, comme on lui avait rendu son mari, avec sa
-balle au milieu du front?
-
-Mais elle entendit un bruit de voix. C'étaient les Prussiens qui
-revenaient du village. Elle cacha bien vite la lettre dans sa poche et
-elle les reçut tranquillement avec sa figure ordinaire, ayant eu le
-temps de bien essuyer ses yeux.
-
-Ils riaient tous les quatre, enchantés, car ils rapportaient un beau
-lapin, volé sans doute, et ils faisaient signe à la vieille qu'on
-allait manger quelque chose de bon.
-
-Elle se mit tout de suite à la besogne pour préparer le déjeuner; mais,
-quand il fallut tuer le lapin, le cœur lui manqua. Ce n'était pas le
-premier pourtant! Un des soldats l'assomma d'un coup de poing derrière
-les oreilles.
-
-Une fois la bête morte, elle fit sortir le corps rouge de la peau; mais
-la vue du sang qu'elle maniait, qui lui couvrait les mains, du sang
-tiède qu'elle sentait se refroidir et se coaguler, la faisait trembler
-de la tête aux pieds; et elle voyait toujours son grand coupé en deux,
-et tout rouge aussi, comme cet animal encore palpitant.
-
-Elle se mit à table avec ses Prussiens, mais elle ne put manger, pas
-même une bouchée. Ils dévorèrent le lapin sans s'occuper d'elle. Elle
-les regardait de côté, sans parler, mûrissant une idée, et le visage
-tellement impassible qu'ils ne s'aperçurent de rien.
-
-Tout à coup, elle demanda: «Je ne sais seulement point vos noms, et
-v'là un mois que nous sommes ensemble.» Ils comprirent, non sans
-peine, ce qu'elle voulait, et dirent leurs noms. Cela ne lui suffisait
-pas; elle se les fit écrire sur un papier, avec l'adresse de leurs
-familles, et, reposant ses lunettes sur son grand nez, elle considéra
-cette écriture inconnue, puis elle plia la feuille et la mit dans sa
-poche, par-dessus la lettre qui lui disait la mort de son fils.
-
-Quand le repas fut fini, elle dit aux hommes:
-
---J' vas travailler pour vous.
-
-Et elle se mit à monter du foin dans le grenier où ils couchaient.
-
-Ils s'étonnèrent de cette besogne; elle leur expliqua qu'ils auraient
-moins froid; et ils l'aidèrent. Ils entassaient les bottes jusqu'au
-toit de paille; et ils se firent ainsi une sorte de grande chambre
-avec quatre murs de fourrage, chaude et parfumée, où ils dormiraient à
-merveille.
-
-Au dîner, un d'eux s'inquiéta de voir que la mère Sauvage ne mangeait
-point encore. Elle affirma qu'elle avait des crampes. Puis elle alluma
-un bon feu pour se chauffer, et les quatre Allemands montèrent dans
-leur logis par l'échelle qui leur servait tous les soirs.
-
-Dès que la trappe fut refermée, la vieille enleva l'échelle, puis
-rouvrit sans bruit la porte du dehors, et elle retourna chercher des
-bottes de paille dont elle emplit sa cuisine. Elle allait nu-pieds,
-dans la neige, si doucement qu'on n'entendait rien. De temps en temps
-elle écoutait les ronflements sonores et inégaux des quatre soldats
-endormis.
-
-Quand elle jugea suffisants ses préparatifs, elle jeta dans le foyer
-une des bottes, et, lorsqu'elle fut enflammée, elle l'éparpilla sur les
-autres, puis elle ressortit et regarda.
-
-Une clarté violente illumina en quelques secondes tout l'intérieur de
-la chaumière, puis ce fut un brasier effroyable, un gigantesque four
-ardent, dont la lueur jaillissait par l'étroite fenêtre et jetait sur
-la neige un éclatant rayon.
-
-Puis un grand cri partit du sommet de la maison, puis ce fut une
-clameur de hurlements humains, d'appels déchirants d'angoisse et
-d'épouvante. Puis, la trappe s'étant écroulée à l'intérieur, un
-tourbillon de feu s'élança dans le grenier, perça le toit de paille,
-monta dans le ciel comme une immense flamme de torche; et toute la
-chaumière flamba.
-
-On n'entendait plus rien dedans que le crépitement de l'incendie, le
-craquement des murs, l'écroulement des poutres. Le toit tout à coup
-s'effondra, et la carcasse ardente de la demeure lança dans l'air, au
-milieu d'un nuage de fumée, un grand panache d'étincelles.
-
-La campagne, blanche, éclairée par le feu, luisait comme une nappe
-d'argent teintée de rouge.
-
-Une cloche, au loin, se mit à sonner.
-
-La vieille Sauvage restait debout, devant son logis détruit, armée de
-son fusil, celui du fils, de crainte qu'un des hommes n'échappât.
-
-Quand elle vit que c'était fini, elle jeta son arme dans le brasier.
-Une détonation retentit.
-
-Des gens arrivaient, des paysans, des Prussiens.
-
-On trouva la femme assise sur un tronc d'arbre, tranquille et
-satisfaite.
-
-Un officier allemand, qui parlait le français comme un fils de France,
-lui demanda:
-
---Où sont vos soldats?
-
-Elle tendit son bras maigre vers l'amas rouge de l'incendie qui
-s'éteignait, et elle répondit d'une voix forte:
-
---Là dedans!
-
-On se pressait autour d'elle. Le Prussien demanda:
-
---Comment le feu a-t-il pris?
-
-Elle prononça:
-
---C'est moi qui l'ai mis.
-
-On ne la croyait pas, on pensait que le désastre l'avait soudain rendue
-folle. Alors, comme tout le monde l'entourait et l'écoutait, elle dit
-la chose d'un bout à l'autre, depuis l'arrivée de la lettre jusqu'au
-dernier cri des hommes flambés avec sa maison. Elle n'oublia pas un
-détail de ce qu'elle avait ressenti ni de ce qu'elle avait fait.
-
-Quand elle eut fini, elle tira de sa poche deux papiers, et, pour
-les distinguer aux dernières lueurs du feu, elle ajusta encore ses
-lunettes, puis elle prononça, montrant l'un: «Ça, c'est la mort de
-Victor.» Montrant l'autre, elle ajouta, en désignant les ruines rouges
-d'un coup de tête: «Ça, c'est leurs noms pour qu'on écrive chez eux.»
-Elle tendit tranquillement la feuille blanche à l'officier, qui la
-tenait par les épaules, et elle reprit:
-
---Vous écrirez comment c'est arrivé, et vous direz à leurs parents que
-c'est moi qui a fait ça, Victoire Simon, la Sauvage! N'oubliez pas.
-
-L'officier criait des ordres en allemand. On la saisit, on la jeta
-contre les murs encore chauds de son logis. Puis douze hommes se
-rangèrent vivement en face d'elle, à vingt mètres. Elle ne bougeait
-point. Elle avait compris; elle attendait.
-
-Un ordre retentit, qu'une longue détonation suivit aussitôt. Un coup
-attardé partit tout seul, après les autres.
-
-La vieille ne tomba point. Elle s'affaissa comme si on lui eût fauché
-les jambes.
-
-L'officier prussien s'approcha. Elle était presque coupée en deux, et
-dans sa main crispée elle tenait sa lettre baignée de sang.
-
-
-Mon ami Serval ajouta:
-
---C'est par représailles que les Allemands ont détruit le château du
-pays, qui m'appartenait.
-
-Moi, je pensais aux mères des quatre doux garçons brûlés là dedans; et
-à l'héroïsme atroce de cette autre mère, fusillée contre ce mur.
-
-Et je ramassai une petite pierre, encore noircie par le feu.
-
-
- _La Mère Sauvage_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 3 mars 1884.
-
-
-
-
-L'ORIENT.
-
-
-VOICI l'automne! Je ne puis sentir ce premier frisson d'hiver sans
-songer à l'ami qui vit là-bas sur la frontière de l'Asie.
-
-La dernière fois que j'entrai chez lui, je compris que je ne le
-reverrais plus. C'était vers la fin de septembre voici trois ans. Je le
-trouvai couché sur son divan, en plein rêve d'opium. Il me tendit la
-main sans remuer le corps et me dit:
-
---Reste là, parle, je te répondrai de temps en temps, mais je ne
-bougerai point, car tu sais qu'une fois la drogue avalée il faut
-demeurer sur le dos.
-
-Je m'assis et lui racontai mille choses, des choses de Paris et du
-boulevard.
-
-Il me dit:
-
---Tu ne m'intéresses pas; je ne songe plus qu'aux pays clairs! Oh!
-comme ce pauvre Gautier devait souffrir, toujours hanté par le désir
-de l'Orient. Tu ne sais pas ce que c'est, comme il vous prend, ce
-pays, vous captive, vous pénètre jusqu'au cœur et ne vous lâche plus.
-Il entre en vous par l'œil, par la peau, par toutes ses séductions
-invincibles, et il vous tient par un invisible fil qui vous tire sans
-cesse, en quelque lieu du monde que le hasard vous ait jeté. Je prends
-la drogue pour y penser dans la délicieuse torpeur de l'opium.
-
-Il se tut et ferma les yeux. Je demandai:
-
---Qu'éprouves-tu de si agréable à prendre ce poison? Quel bonheur
-physique donne-t-il donc, qu'on en absorbe jusqu'à la mort?
-
-Il répondit:
-
---Ce n'est point un bonheur physique; c'est mieux, c'est plus, je suis
-souvent triste; je déteste la vie, qui me blesse chaque jour par tous
-ses angles, par toutes ses duretés. L'opium console de tout, fait
-prendre son parti de tout. Connais-tu cet état de l'âme que je pourrais
-appeler l'irritation harcelante? Je vis ordinairement dans cet état.
-Deux choses m'en peuvent guérir: l'opium ou l'Orient. A peine ai-je
-pris l'opium que je me couche, et j'attends. J'attends une heure, deux
-heures parfois. Puis, je sens d'abord de légers frémissements dans les
-mains et dans les pieds, non pas une crampe, mais un engourdissement
-vibrant, puis peu à peu j'ai l'étrange et délicieuse sensation de
-la disparition de mes membres. Il me semble qu'on me les ôte, cela
-gagne, monte, m'envahit entièrement. Je n'ai plus de corps. Je n'en
-garde plus qu'une sorte de souvenir agréable. Ma tête seule est là, et
-travaille. Je pense. Je pense avec une joie matérielle infinie, avec
-une lucidité sans égale, avec une pénétration surprenante. Je raisonne,
-je déduis, je comprends tout, je découvre des idées qui ne m'avaient
-jamais effleuré; je descends en des profondeurs nouvelles, je monte à
-des hauteurs merveilleuses; je flotte dans un Océan de Pensée, et je
-savoure l'incomparable bonheur, l'idéale jouissance de cette pure et
-sereine ivresse de la seule intelligence.
-
-Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris:
-
---Ton désir de l'Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis
-dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l'Esprit est
-mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la
-vie, ne fait aucun effort pour s'élancer, grandir et conquérir?
-
-Il répondit:
-
---Qu'importe la pensée pratique! Je n'aime que le rêve. Lui seul est
-bon, lui seul est doux.
-
-«La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me
-permettait d'attendre.
-
-«Mais tu as dit que l'Orient était la terre des barbares; tais-toi,
-malheureux, c'est la terre des sages, la terre chaude où on laisse
-couler la vie, où on arrondit les angles.
-
-«Nous sommes les barbares, nous autres gens de l'Occident qui nous
-disons civilisés; nous sommes d'odieux barbares qui vivons durement,
-comme des brutes.
-
-«Regarde nos villes de pierres, nos meubles de bois anguleux et durs.
-Nous montons en haletant des escaliers étroits et rapides pour entrer
-en des appartements étranglés où le vent glacé pénètre en sifflant,
-pour s'enfuir aussitôt par un tuyau de cheminée en forme de pompe, qui
-établit des courants d'air mortels forts à faire tourner des moulins.
-Nos chaises sont dures, nos murs froids, couverts d'un odieux papier;
-partout des angles nous blessent. Angles des tables, des cheminées,
-des portes, des lits. Nous vivons debout ou assis, jamais couchés,
-sauf pour dormir, ce qui est absurde, car on ne perçoit plus dans le
-sommeil le bonheur d'être étendu.
-
-«Mais songe aussi à notre vie intellectuelle. C'est la lutte, la
-bataille incessante. Le souci plane sur nous, les préoccupations nous
-harcèlent; nous n'avons plus le temps de chercher et de poursuivre les
-deux ou trois bonnes choses à portée de nos mains.
-
-«C'est le combat à outrance. Plus que nos meubles encore, notre
-caractère a des angles, toujours des angles!
-
-«A peine levés, nous courons au travail par la pluie ou la gelée. Nous
-luttons contre les rivalités, les compétitions, les hostilités. Chaque
-homme est un ennemi qu'il faut craindre et terrasser, avec qui il
-faut ruser. L'amour même a, chez nous, des aspects de victoire et de
-défaite: c'est encore une lutte.»
-
-Il songea quelques secondes et reprit:
-
---La maison que je vais acheter, je la connais. Elle est carrée,
-avec un toit plat et des découpures de bois à la mode orientale. De
-la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme
-d'ailes pointues, des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors
-sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd sous
-le parasol des palmiers, forme le milieu de cette demeure. Un jet d'eau
-monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un large bassin
-de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y baignerai à
-tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.
-
-«Je n'aurai point la servante, la hideuse bonne au tablier gras, et qui
-relève en s'en allant, d'un coup de savate usée, le bas fangeux de sa
-jupe. Oh! ce coup de talon qui montre la cheville jaune, il me remue
-le cœur de dégoût, et je ne le puis éviter. Elles l'ont toutes, les
-misérables!
-
-«Je n'entendrai plus le claquement de la semelle sur le parquet, le
-battement des portes lancées à toute volée, le fracas de la vaisselle
-qui tombe.
-
-«J'aurai des esclaves noirs et beaux, drapés dans un voile blanc et qui
-courent, nu-pieds, sur les tapis sourds.
-
-«Mes murs seront moelleux et rebondissants comme des poitrines de
-femmes, et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement,
-toutes les formes de coussins me permettront de me coucher dans toutes
-les postures qu'on peut prendre.
-
-«Puis, quand je serai las du repos délicieux, las de jouir de
-l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien,
-je ferai amener devant ma porte un cheval blanc ou noir qui courra très
-vite.
-
-«Et je partirai sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise,
-l'air sifflant des galops furieux.
-
-«Et j'irai comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le
-regard dont la vue est savoureuse comme un vin.
-
-«A l'heure calme du soir, j'irai d'une course affolée, vers le large
-horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose,
-là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements
-des Arabes, la robe blanche des chevaux.
-
-«Les flamants roses s'envoleront des marais sur le ciel rose; et je
-pousserai des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.
-
-«Je ne verrai plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur
-des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des
-chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires.
-
-«J'ignorerai le cours de la Bourse, les fluctuations des valeurs,
-toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte, misérable
-et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces
-luttes? Je me reposerai à l'abri du vent dans ma somptueuse et claire
-demeure.
-
-«Et j'aurai quatre ou cinq épouses en des appartements moelleux, cinq
-épouses venues des cinq parties du monde et qui m'apporteront la
-saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.»
-
-Il se tut encore, puis prononça doucement:
-
---Laisse-moi.
-
-Je m'en allai. Je ne le revis plus.
-
-Deux mois plus tard il m'écrivit ces trois mots seuls: «Je suis
-heureux».
-
-Sa lettre sentait l'encens et d'autres parfums très doux.
-
-
- _L'Orient_ a paru dans _le Gaulois_ du 13 septembre 1883.
-
-
-
-
-APPENDICE.
-
-UN MILLION.
-
-
-C'ÉTAIT un modeste ménage d'employé. Le mari, commis de ministère,
-correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il
-s'appelait Léopold Bonnin. C'était un petit jeune homme qui pensait en
-tout ce qu'on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins
-croyant depuis que la République tendait à la séparation de l'Église et
-de l'État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère:
-«Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu; je ne
-suis pas clérical». Il avait avant tout la prétention d'être un honnête
-homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en
-effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il
-venait à l'heure, partait à l'heure, ne flânait guère, et se montrait
-toujours fort droit sur la «question d'argent». Il avait épousé la
-fille d'un collègue pauvre, mais dont la sœur était riche d'un
-million, ayant été épousée par amour. Elle n'avait pas eu d'enfants,
-d'où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par
-conséquent, qu'à sa nièce.
-
-Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison,
-planait sur le ministère tout entier; on savait que «les Bonnin
-auraient un million».
-
-Les jeunes gens non plus n'avaient pas d'enfants, mais ils n'y tenaient
-guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur
-appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et
-modérés en tout; et ils pensaient qu'un enfant troublerait leur vie,
-leur intérieur, leur repos.
-
-Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance; mais
-puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux.
-
-La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait
-des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois,
-sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des
-chiromanciennes; depuis qu'elle n'était plus en âge de procréer, on lui
-avait indiqué mille autres moyens qu'elle supposait infaillibles, en se
-désolant de n'en pouvoir faire l'expérience, mais elle s'acharnait à
-les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment: «Eh bien,
-avez-vous essayé ce que je vous recommandais l'autre jour?»
-
-Elle mourut. Ce fut dans le cœur des deux jeunes gens une de ces joies
-secrètes qu'on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des
-autres. La conscience se drape de noir, mais l'âme frémit d'allégresse.
-
-Ils furent avisés qu'un testament était déposé chez un notaire. Ils y
-coururent à la sortie de l'église.
-
-La tante, fidèle à l'idée fixe de toute sa vie, laissait son million
-à leur premier-né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu'à
-leur mort. Si le jeune ménage n'avait pas d'héritier avant trois ans,
-cette fortune irait aux pauvres.
-
-Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit
-jours sans retourner au bureau. Puis quand il fut rétabli, il se promit
-avec énergie d'être père.
-
-Pendant six mois, il s'y acharna jusqu'à n'être plus que l'ombre de
-lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et
-les mettait en œuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté
-désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale.
-
-L'anémie le minait; on craignit la phtisie. Un médecin consulté
-l'épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus
-paisible même qu'autrefois, avec un régime réconfortant.
-
-Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion
-du testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce
-fameux «coup du million». Les uns donnaient à Bonnin des conseils
-plaisants; d'autres s'offraient avec outrecuidance pour remplir la
-clause désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un
-viveur terrible, et dont les bonnes fortunes étaient célèbres par les
-bureaux, le harcelait d'allusions, de mots grivois, se faisant fort,
-disait-il, de le faire hériter en vingt minutes.
-
-Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa
-plume derrière l'oreille, lui jeta cette injure: «Monsieur, vous êtes
-un infâme; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage.»
-
-Des témoins furent envoyés, ce qui mit tout le ministère en émoi
-pendant trois jours. On ne rencontrait qu'eux dans les couloirs, se
-communiquant des procès-verbaux, et des points de vue sur l'affaire.
-Une rédaction fut enfin adoptée à l'unanimité par les quatre délégués
-et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut
-et une poignée de main devant le chef du bureau, en balbutiant quelques
-paroles d'excuses.
-
-Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue
-et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont
-trouvés face à face. Puis un jour, s'étant heurtés au tournant d'un
-couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne: «Je ne vous ai
-point fait mal, monsieur?» L'autre répondit: «Nullement, monsieur».
-
-Depuis ce moment, ils crurent convenable d'échanger quelques paroles
-en se rencontrant. Puis ils devinrent peu à peu plus familiers; ils
-prirent l'habitude l'un de l'autre, se comprirent, s'estimèrent en gens
-qui s'étaient méconnus, et devinrent inséparables.
-
-Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait
-d'allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le
-temps passait; un an déjà s'était écoulé depuis la mort de la tante.
-L'héritage semblait perdu.
-
-Madame Bonnin, en se mettant à table, disait: «Nous avons peu de choses
-pour le dîner; il en serait autrement si nous étions riches.»
-
-Quand Léopold partait pour le bureau, madame Bonnin, en lui donnant
-sa canne, disait: «Si nous avions cinquante mille livres de rente, tu
-n'aurais pas besoin d'aller trimer là-bas, monsieur le gratte-papier.»
-
-Quand madame Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle
-murmurait: «Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se
-crotter par des temps pareils.»
-
-Enfin à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à
-son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul
-responsable de la perte de cette fortune.
-
-Exaspéré il finit par l'emmener chez un grand médecin qui, après une
-longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu'il ne voyait
-rien; que le cas se présentait assez fréquemment; qu'il en est des
-corps comme des esprits; qu'après avoir vu tant de ménages disjoints
-par incompatibilité d'humeur, il n'était pas étonnant d'en voir
-d'autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante
-francs.
-
-Un an s'écoula, la guerre était déclarée, une guerre incessante,
-acharnée, entre les deux époux, une sorte de haine épouvantable. Et
-madame Bonnin ne cessait de répéter: «Est-ce malheureux, de perdre
-une fortune parce qu'on a épousé un imbécile!» ou bien: «Dire que si
-j'étais tombée sur un autre homme, j'aurais aujourd'hui cinquante mille
-livres de rente!» ou bien: «Il y a des gens qui sont toujours gênants
-dans la vie. Ils gâtent tout.»
-
-Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Ne sachant
-plus que faire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au
-logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait failli se
-battre en duel. Morel fut bientôt l'ami de la maison, le conseiller
-écouté des deux époux.
-
-Il ne restait plus que six mois avant l'expiration du dernier délai
-donnant aux pauvres le million; et peu à peu Léopold changeait
-d'allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait
-souvent par des insinuations obscures, parlait d'une façon mystérieuse
-de femmes d'employés qui avaient su faire la situation de leur mari.
-
-De temps en temps, il racontait quelque histoire d'avancement
-surprenant tombé sur un commis. «Le petit Ravinot, qui était
-surnuméraire voici cinq ans, vient d'être nommé sous-chef.» Madame
-Bonnin prononçait: «Ce n'est pas toi qui saurais en faire autant.»
-
-Alors Léopold haussait les épaules. «Avec ça qu'il en fait plus qu'un
-autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire au
-chef de division, et elle obtient tout ce qu'elle veut. Dans la vie il
-faut savoir s'arranger pour n'être pas dupé par les circonstances.»
-
-Que voulait-il dire au juste? Que comprit-elle? Que se passa-t-il?
-Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les
-séparaient du terme fatal; et chaque semaine ils sentaient une folie
-les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel
-désespoir, qu'ils devenaient capables d'un crime s'il avait fallu le
-commettre.
-
-Et voilà qu'un matin, madame Bonnin dont les yeux luisaient et dont
-toute la figure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules
-de son mari, et le regardant jusqu'à l'âme, d'un regard fixe et joyeux,
-elle dit, tout bas: «Je crois que je suis enceinte». Il eut une telle
-secousse au cœur qu'il faillit tomber à la renverse; et brusquement il
-saisit sa femme dans ses bras, l'embrassa éperdument, l'assit sur ses
-genoux, l'étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant à
-l'émotion, il pleura, il sanglota.
-
-Deux mois après il n'avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez
-un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu
-chez le notaire dépositaire du testament.
-
-L'homme de loi déclara que, du moment que l'enfant existait, né ou à
-naître, il s'inclinait et qu'il surseoirait à l'exécution jusqu'à la
-fin de la grossesse.
-
-Un garçon naquit, qu'ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui
-s'était pratiqué dans les maisons royales.
-
-Ils furent riches.
-
-Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son
-ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d'un ton simple: «Je viens de
-prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été
-inconvenant avec moi.» Il la regarda une seconde avec un sourire
-reconnaissant dans l'œil, puis il ouvrit les bras; elle s'y jeta et ils
-s'embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux, bien
-tendres, bien unis, bien honnêtes.
-
-Et il faut entendre madame Bonnin parler des femmes qui ont failli par
-amour, et de celles qu'un grand élan du cœur a jetées dans l'adultère.
-
-
- _Un Million_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 novembre 1882, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE. Cette nouvelle fut développée plus tard par
- Guy de Maupassant, qui en fit _L'Héritage_.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- Miss Harriet. 1
-
- L'Héritage. 39
-
- Denis. 165
-
- L'Âne. 181
-
- Idylle. 201
-
- La Ficelle. 213
-
- Garçon, un bock! 229
-
- Le Baptême. 243
-
- Regret. 255
-
- Mon oncle Jules. 269
-
- En Voyage. 285
-
- La Mère Sauvage. 299
-
- L'Orient (_inédit_). 315
-
-
- APPENDICE.
-
- Un Million. 327
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 116: «employa» remplacé par «employé» (Un employé rima une
- chanson.)
- Page 130: «nu» par «un» (on pense à un accident passé)
- Page 160: «suivie» par «suivies» (suivies des deux hommes)
- Page 236: «quelques» par «quelque» (Tu as eu quelque gros chagrin?)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassan
- - volume 10, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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-1.E.9.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant -
-volume 10, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: July 21, 2017 [EBook #55167]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
-
-<h1><span class="h1line1">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="h1line2">DE</span><br />
-<span class="h1line3">GUY DE MAUPASSANT</span></h1>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p>
-
-<p class="tirage">DES</p>
-
-<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p>
-
-<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p>
-
-<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p>
-
-<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p>
-
-<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p>
-
-<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</p>
-
-<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p>
-
-<p class="center">SAVOIR:</p>
-
-<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br />
-20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br />
-20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center"><i>Le texte de ce volume<br />
-est conforme à celui de l’édition originale</i>: <span class="smcap">Miss</span> Harriet.<br />
-<i>Paris, Victor Havard, 1884,<br />
-avec addition de</i>:<br />
-L’Orient—Un Million (<i>inédits</i>).</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p>
-
- <p class="title1">DE</p>
-
- <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p>
-
- <hr class="small5" />
-
- <p class="title3">MISS HARRIET</p>
-
- <hr class="small7" />
-
- <p class="center">L’ORIENT — UN MILLION</p>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 135px;">
- <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" />
- </div>
-
- <p class="title4">PARIS</p>
-
- <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
-
- <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p>
-
- <hr class="small6" />
-
- <p class="title5">MDCCCCVIII</p>
-
- <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_1">MISS HARRIET.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Madame</i>.....</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">OUS</span> étions sept dans le break, quatre femmes et trois hommes, dont un
-sur le siège à côté du cocher, et nous montions, au pas des chevaux, la
-grande côte où serpentait la route.</p>
-
-<p>Partis d’Étretat dès l’aurore, pour aller visiter les ruines de
-Tancarville, nous somnolions encore, engourdis dans l’air frais du
-matin. Les femmes surtout, peu accoutumées à ces réveils de chasseurs,
-laissaient à tout moment retomber leurs paupières, penchaient la tête
-ou bien bâillaient, insensibles à l’émotion du jour levant.</p>
-
-<p>C’était l’automne. Des deux côtés du chemin les champs dénudés
-s’étendaient, jaunis par le pied court des avoines et des blés fauchés
-qui couvraient le sol comme une barbe <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> mal rasée. La terre embrumée
-semblait fumer. Des alouettes chantaient en l’air, d’autres oiseaux
-pépiaient dans les buissons.</p>
-
-<p>Le soleil enfin se leva devant nous, tout rouge au bord de l’horizon;
-et, à mesure qu’il montait, plus clair de minute en minute, la campagne
-paraissait s’éveiller, sourire, se secouer, et ôter, comme une fille
-qui sort du lit, sa chemise de vapeurs blanches.</p>
-
-<p>Le comte d’Étraille, assis sur le siège, cria: «Tenez, un lièvre», et
-il étendait le bras vers la gauche, indiquant une pièce de trèfle.
-L’animal filait, presque caché par ce champ, montrant seulement ses
-grandes oreilles; puis il détala à travers un labouré, s’arrêta,
-repartit d’une course folle, changea de direction, s’arrêta de nouveau,
-inquiet, épiant tout danger, indécis sur la route à prendre; puis il se
-remit à courir avec de grands sauts de l’arrière-train, et il disparut
-dans un large carré de betteraves. Tous les hommes s’éveillèrent,
-suivant la marche de la bête.</p>
-
-<p>René Lemanoir prononça: «Nous ne sommes pas galants, ce matin», et
-regardant sa voisine, la petite baronne de Sérennes, qui luttait contre
-le sommeil, il lui dit à mi-voix: «Vous pensez à votre mari, baronne.
-Rassurez-vous, il ne revient que samedi. Vous avez encore quatre jours.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_3">3</span></p>
-
-<p>Elle répondit avec un sourire endormi: «Que vous êtes bête!» Puis,
-secouant sa torpeur, elle ajouta: «Voyons, dites-nous quelque chose
-pour nous faire rire. Vous, monsieur Chenal, qui passez pour avoir eu
-plus de bonnes fortunes que le duc de Richelieu, racontez une histoire
-d’amour qui vous soit arrivée, ce que vous voudrez.»</p>
-
-<p>Léon Chenal, un vieux peintre qui avait été très beau, très fort, très
-fier de son physique, et très aimé, prit dans sa main sa longue barbe
-blanche et sourit, puis, après quelques moments de réflexion, il devint
-grave tout à coup.</p>
-
-<p>«Ce ne sera pas gai, mesdames; je vais vous raconter le plus lamentable
-amour de ma vie. Je souhaite à mes amis de n’en point inspirer de
-semblable.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p>J’avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes
-normandes.</p>
-
-<p>J’appelle «faire le rapin», ce vagabondage sac au dos, d’auberge en
-auberge, sous prétexte d’études et de paysages sur nature. Je ne sais
-rien de meilleur que cette vie errante, au hasard. On est libre, sans
-entraves d’aucune sorte, sans soucis, sans préoccupations, sans penser
-même au lendemain. On va par le chemin qui vous plaît, sans autre
-guide que sa fantaisie, sans autre conseiller que le plaisir des yeux.
-On s’arrête parce qu’un ruisseau vous a séduit, parce qu’on sentait
-bon les pommes de terre frites devant la porte d’un hôtelier. Parfois
-c’est un parfum de clématite qui a décidé votre choix, ou l’œillade
-naïve d’une fille d’auberge. N’ayez point de mépris pour ces rustiques
-tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et <span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
-des joues fermes et des lèvres fraîches; et leur baiser violent est
-fort et savoureux comme un fruit sauvage. L’amour a toujours du prix,
-d’où qu’il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil
-qui pleure quand vous partez, sont des choses si rares, si douces, si
-précieuses, qu’il ne les faut jamais mépriser.</p>
-
-<p>J’ai connu les rendez-vous dans les fossés pleins de primevères,
-derrière l’étable où dorment les vaches, et sur la paille des greniers
-encore tièdes de la chaleur du jour. J’ai des souvenirs de grosse toile
-grise sur des chairs élastiques et rudes, et des regrets de naïves et
-franches caresses, plus délicates en leur brutalité sincère, que les
-subtils plaisirs obtenus de femmes charmantes et distinguées.</p>
-
-<p>Mais ce qu’on aime surtout dans ces courses à l’aventure, c’est la
-campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs
-de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noce avec la terre.
-On est seul tout près d’elle dans ce long rendez-vous tranquille. On se
-couche dans une prairie, au milieu des marguerites et des coquelicots,
-et, les yeux ouverts, sous une claire tombée de soleil, on regarde au
-loin le petit village avec son clocher pointu qui sonne midi.</p>
-
-<p>On s’assied au bord d’une source qui sort <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> au pied d’un chêne, au
-milieu d’une chevelure d’herbes frêles, hautes, luisantes de vie. On
-s’agenouille, on se penche, on boit cette eau froide et transparente
-qui vous mouille la moustache et le nez, on la boit avec un plaisir
-physique, comme si on baisait la source, lèvre à lèvre. Parfois, quand
-on rencontre un trou, le long de ces minces cours d’eau, on s’y plonge,
-tout nu, et on sent sur sa peau, de la tête aux pieds, comme une
-caresse glacée et délicieuse, le frémissement du courant vif et léger.</p>
-
-<p>On est gai sur la colline, mélancolique au bord des étangs, exalté
-lorsque le soleil se noie dans un océan de nuages sanglants et qu’il
-jette aux rivières des reflets rouges. Et, le soir, sous la lune qui
-passe au fond du ciel, on songe à mille choses singulières qui ne vous
-viendraient point à l’esprit sous la brûlante clarté du jour.</p>
-
-<p>Donc, en errant ainsi par ce pays même où nous sommes cette année,
-j’arrivai un soir au petit village de Bénouville, sur la falaise, entre
-Yport et Étretat. Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte
-droite comme une muraille, avec ses saillies de rochers crayeux tombant
-à pic dans la mer. J’avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin
-et souple comme un tapis qui pousse <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> au bord de l’abîme sous le
-vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas,
-regardant tantôt la fuite lente et arrondie d’une mouette promenant sur
-le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte,
-la voile brune d’une barque de pêche, j’avais passé un jour heureux
-d’insouciance et de liberté.</p>
-
-<p>On m’indiqua une petite ferme où on logeait des voyageurs, sorte
-d’auberge tenue par une paysanne au milieu d’une cour normande entourée
-d’un double rang de hêtres.</p>
-
-<p>Quittant la falaise, je gagnai donc le hameau enfermé dans ses grands
-arbres et je me présentai chez la mère Lecacheur.</p>
-
-<p>C’était une vieille campagnarde ridée, sévère, qui semblait toujours
-recevoir les pratiques à contre-cœur, avec une sorte de méfiance.</p>
-
-<p>Nous étions en mai; les pommiers épanouis couvraient la cour d’un toit
-de fleurs parfumées, semaient incessamment une pluie tournoyante de
-folioles roses qui tombaient sans fin sur les gens et sur l’herbe.</p>
-
-<p>Je demandai: «Eh bien, madame Lecacheur, avez-vous une chambre pour
-moi?»</p>
-
-<p>Étonnée de voir que je savais son nom, elle répondit: «C’est selon,
-tout est loué. On pourrait voir tout de même.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_8">8</span></p>
-
-<p>En cinq minutes nous fûmes d’accord, et je déposai mon sac sur le sol
-de terre d’une pièce rustique, meublée d’un lit, de deux chaises, d’une
-table et d’une cuvette. Elle donnait dans la cuisine, grande, enfumée,
-où les pensionnaires prenaient leurs repas avec les gens de la ferme et
-la patronne, qui était veuve.</p>
-
-<p>Je me lavai les mains, puis je ressortis. La vieille faisait fricasser
-un poulet pour le dîner dans sa large cheminée où pendait la
-crémaillère noire de fumée.</p>
-
-<p>—«Vous avez donc des voyageurs en ce moment?» lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle répondit, de son air mécontent: «J’ons eune dame, une Anglaise
-d’âge. Alle occupe l’autre chambre.»</p>
-
-<p>J’obtins, moyennant une augmentation de cinq sols par jour, le droit de
-manger seul dans la cour quand il ferait beau.</p>
-
-<p>On mit donc mon couvert devant la porte, et je commençai à dépecer à
-coups de dents les membres maigres de la poule normande en buvant du
-cidre clair et en mâchant du gros pain blanc, vieux de quatre jours,
-mais excellent.</p>
-
-<p>Tout à coup la barrière de bois qui donnait sur le chemin s’ouvrit, et
-une étrange personne se dirigea vers la maison. Elle était <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> très
-maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux
-rouges, qu’on l’eût crue privée de bras si on n’avait vu une longue
-main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche
-de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris
-roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne
-sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. Elle
-passa devant moi vivement, en baissant les yeux, et s’enfonça dans la
-chaumière.</p>
-
-<p>Cette singulière apparition m’égaya; c’était ma voisine assurément,
-l’Anglaise d’âge dont avait parlé notre hôtesse.</p>
-
-<p>Je ne la revis pas ce jour-là. Le lendemain, comme je m’étais installé
-pour peindre au fond de ce vallon charmant que vous connaissez et qui
-descend jusqu’à Étretat, j’aperçus, en levant les yeux tout à coup,
-quelque chose de singulier dressé sur la crête du coteau; on eût dit un
-mât pavoisé. C’était elle. En me voyant elle disparut.</p>
-
-<p>Je rentrai à midi pour déjeuner et je pris place à la table commune,
-afin de faire connaissance avec cette vieille originale. Mais elle ne
-répondit pas à mes politesses, insensible même à mes petits soins. Je
-lui versais de l’eau avec obstination, je lui passais les <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> plats
-avec empressement. Un léger mouvement de tête, presque imperceptible,
-et un mot anglais murmuré si bas que je ne l’entendais point, étaient
-ses seuls remerciements.</p>
-
-<p>Je cessai de m’occuper d’elle, bien qu’elle inquiétât ma pensée.</p>
-
-<p>Au bout de trois jours j’en savais sur elle aussi long que M<sup>me</sup>
-Lecacheur elle-même.</p>
-
-<p>Elle s’appelait miss Harriet. Cherchant un village perdu pour y passer
-l’été, elle s’était arrêtée à Bénouville, six semaines auparavant,
-et ne semblait point disposée à s’en aller. Elle ne parlait jamais
-à table, mangeait vite, tout en lisant un petit livre de propagande
-protestante. Elle en distribuait à tout le monde, de ces livres. Le
-curé lui-même en avait reçu quatre apportés par un gamin moyennant
-deux sous de commission. Elle disait quelquefois à notre hôtesse,
-tout à coup, sans que rien préparât cette déclaration: «Je aimé le
-Seigneur plus que tout; je le admiré dans toute son création, je le
-adoré dans toute son nature, je le pôrté toujours dans mon cœur.» Et
-elle remettait aussitôt à la paysanne interdite une de ses brochures
-destinées à convertir l’univers.</p>
-
-<p>Dans le village on ne l’aimait point. L’instituteur ayant déclaré:
-«C’est une athée», une sorte de réprobation pesait sur elle. Le <span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-curé, consulté par M<sup>me</sup> Lecacheur, répondit: «C’est une hérétique,
-mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur, et je la crois une personne
-d’une moralité parfaite.»</p>
-
-<p>Ces mots «Athée—Hérétique», dont on ignorait le sens précis, jetaient
-des doutes dans les esprits. On prétendait en outre que l’Anglaise
-était riche et qu’elle avait passé sa vie à voyager dans tous les pays
-du monde, parce que sa famille l’avait chassée. Pourquoi sa famille
-l’avait-elle chassée? A cause de son impiété naturellement.</p>
-
-<p>C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces
-puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces
-vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables
-d’hôte de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent
-inhabitables les villes charmantes de la Méditerranée, apportent
-partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées,
-leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui
-ferait croire qu’on les glisse, la nuit, dans un étui.</p>
-
-<p>Quand j’en apercevais une dans un hôtel, je me sauvais comme les
-oiseaux qui voient un mannequin dans un champ.</p>
-
-<p>Celle-là cependant me paraissait tellement singulière qu’elle ne me
-déplaisait point.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lecacheur, hostile par instinct à tout ce qui n’était pas
-paysan, sentait en son esprit borné une sorte de haine pour les allures
-extatiques de la vieille fille. Elle avait trouvé un terme pour la
-qualifier, un terme méprisant assurément, venu je ne sais comment sur
-ses lèvres, appelé par je ne sais quel confus et mystérieux travail
-d’esprit. Elle disait: «C’est une démoniaque». Et ce mot, collé sur cet
-être austère et sentimental, me semblait d’un irrésistible comique. Je
-ne l’appelais plus moi-même que «la démoniaque», éprouvant un plaisir
-drôle à prononcer tout haut ces syllabes en l’apercevant.</p>
-
-<p>Je demandais à la mère Lecacheur: «Eh bien, qu’est-ce que fait notre
-démoniaque aujourd’hui?»</p>
-
-<p>Et la paysanne répondait d’un air scandalisé:</p>
-
-<p>—«Croiriez-vous, monsieur, qu’all’ a ramassé un crapaud dont on avait
-pilé la patte, et qu’all’ l’a porté dans sa chambre, et qu’all’ l’a mis
-dans sa cuvette et qu’all’y met un pansage comme à un homme. Si c’est
-pas une profanation!»</p>
-
-<p>Une autre fois, en se promenant au pied de la falaise, elle avait
-acheté un gros poisson qu’on venait de pêcher, rien que pour le rejeter
-à la mer. Et le matelot, bien que payé <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> largement, l’avait injuriée
-à profusion, plus exaspéré que si elle lui eût pris son argent dans
-sa poche. Après un mois il ne pouvait encore parler de cela sans se
-mettre en fureur et sans crier des outrages. Oh, oui! c’était bien une
-démoniaque, miss Harriet, la mère Lecacheur avait eu une inspiration de
-génie en la baptisant ainsi.</p>
-
-<p>Le garçon d’écurie, qu’on appelait Sapeur parce qu’il avait servi en
-Afrique dans son jeune temps, nourrissait d’autres opinions. Il disait
-d’un air malin: «Ça est une ancienne qu’a fait son temps.»</p>
-
-<p>Si la pauvre fille avait su?</p>
-
-<p>La petite bonne Céleste ne la servait pas volontiers, sans que
-j’eusse pu comprendre pourquoi. Peut-être uniquement parce qu’elle
-était étrangère, d’une autre race, d’une autre langue, et d’une autre
-religion. C’était une démoniaque enfin!</p>
-
-<p>Elle passait son temps à errer par la campagne, cherchant et adorant
-Dieu dans la nature. Je la trouvai, un soir, à genoux dans un buisson.
-Ayant distingué quelque chose de rouge à travers les feuilles,
-j’écartai les branches, et miss Harriet se dressa, confuse d’avoir été
-vue ainsi, fixant sur moi des yeux effarés comme ceux des chats-huants
-surpris en plein jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p>
-
-<p>Parfois, quand je travaillais dans les rochers, je l’apercevais tout
-à coup sur le bord de la falaise, pareille à un signal de sémaphore.
-Elle regardait passionnément la vaste mer dorée de lumière et le
-grand ciel empourpré de feu. Parfois je la distinguais au fond d’un
-vallon, marchant vite, de son pas élastique d’Anglaise; et j’allais
-vers elle, attiré je ne sais par quoi, uniquement pour voir son visage
-d’illuminée, son visage sec, indicible, content d’une joie intérieure
-et profonde.</p>
-
-<p>Souvent aussi je la rencontrais au coin d’une ferme, assise sur
-l’herbe, sous l’ombre d’un pommier, avec son petit livre biblique
-ouvert sur les genoux, et le regard flottant au loin.</p>
-
-<p>Car je ne m’en allais plus, attaché dans ce pays calme par mille liens
-d’amour pour ses larges et doux paysages. J’étais bien dans cette ferme
-ignorée, loin de tout, près de la Terre, de la bonne, saine, belle et
-verte terre que nous engraisserons nous-mêmes de notre corps, un jour.
-Et peut-être, faut-il l’avouer, un rien de curiosité aussi me retenait
-chez la mère Lecacheur. J’aurais voulu connaître un peu cette étrange
-miss Harriet et savoir ce qui se passe dans les âmes solitaires de ces
-vieilles Anglaises errantes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Nous fîmes connaissance assez singulièrement. Je venais d’achever une
-étude qui me paraissait crâne, et qui l’était. Elle fut vendue dix
-mille francs quinze ans plus tard. C’était plus simple d’ailleurs que
-deux et deux font quatre et en dehors des règles académiques. Tout
-le côté droit de ma toile représentait une roche, une énorme roche à
-verrues, couverte de varechs bruns, jaunes et rouges, sur qui le soleil
-coulait comme de l’huile. La lumière, sans qu’on vît l’astre caché
-derrière moi, tombait sur la pierre et la dorait de feu. C’était ça. Un
-premier plan étourdissant de clarté, enflammé, superbe.</p>
-
-<p>A gauche la mer, pas la mer bleue, la mer d’ardoise, mais la mer de
-jade, verdâtre, laiteuse et dure aussi sous le ciel foncé.</p>
-
-<p>J’étais tellement content de mon travail que je dansais en le
-rapportant à l’auberge. <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> J’aurais voulu que le monde entier le vît
-tout de suite. Je me rappelle que je le montrai à une vache au bord du
-sentier, en lui criant:</p>
-
-<p>«Regarde ça, ma vieille. Tu n’en verras pas souvent de pareilles.»</p>
-
-<p>En arrivant devant la maison, j’appelai aussitôt la mère Lecacheur en
-braillant à tue-tête:</p>
-
-<p>«Ohé! ohé! La patronne, amenez-vous et pigez-moi ça.»</p>
-
-<p>La paysanne arriva et considéra mon œuvre de son œil stupide qui
-ne distinguait rien, qui ne voyait même pas si cela représentait un
-bœuf ou une maison.</p>
-
-<p>Miss Harriet rentrait, et elle passait derrière moi juste au moment
-où, tenant ma toile à bout de bras, je la montrais à l’aubergiste. La
-démoniaque ne put pas ne pas la voir, car j’avais soin de présenter
-la chose de telle sorte qu’elle n’échappât point à son œil. Elle
-s’arrêta net, saisie, stupéfaite. C’était sa roche, paraît-il, celle où
-elle grimpait pour rêver à son aise.</p>
-
-<p>Elle murmura un «Aoh!» britannique si accentué et si flatteur, que je
-me tournai vers elle en souriant; et je lui dis:</p>
-
-<p>—C’est ma dernière étude, mademoiselle.</p>
-
-<p>Elle murmura, extasiée, comique et attendrissante:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p>
-
-<p>—«Oh! monsieur, vô comprené le nature d’une fâçon palpitante.»</p>
-
-<p>Je rougis, ma foi, plus ému par ce compliment que s’il fût venu d’une
-reine. J’étais séduit, conquis, vaincu. Je l’aurais embrassée, parole
-d’honneur!</p>
-
-<p>Je m’assis à table à côté d’elle, comme toujours. Pour la première fois
-elle parla, continuant à haute voix sa pensée: «Oh! j’aimé tant le
-nature!»</p>
-
-<p>Je lui offris du pain, de l’eau, du vin. Elle acceptait maintenant avec
-un petit sourire de momie. Et je commençai à causer paysage.</p>
-
-<p>Après le repas, nous étant levés ensemble, nous nous mîmes à marcher
-à travers la cour; puis, attiré sans doute par l’incendie formidable
-que le soleil couchant allumait sur la mer, j’ouvris la barrière qui
-donnait vers la falaise, et nous voilà partis côte à côte, contents
-comme deux personnes qui viennent de se comprendre et de se pénétrer.</p>
-
-<p>C’était un soir tiède, amolli, un de ces soirs de bien-être où la chair
-et l’esprit sont heureux. Tout est jouissance et tout est charme. L’air
-tiède, embaumé, plein de senteurs d’herbes et de senteurs d’algues,
-caresse l’odorat de son parfum sauvage, caresse le palais de sa saveur
-marine, caresse l’esprit de sa douceur pénétrante. Nous allions
-maintenant <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> au bord de l’abîme, au-dessus de la vaste mer qui
-roulait, à cent mètres sous nous, ses petits flots. Et nous buvions, la
-bouche ouverte et la poitrine dilatée, ce souffle frais qui avait passé
-l’Océan et qui nous glissait sur la peau, lent et salé par le long
-baiser des vagues.</p>
-
-<p>Serrée dans son châle à carreaux, l’air inspiré, les dents au vent,
-l’Anglaise regardait l’énorme soleil s’abaisser vers la mer. Devant
-nous, là-bas, là-bas, à la limite de la vue, un trois-mâts couvert de
-voiles dessinait sa silhouette sur le ciel enflammé, et un vapeur, plus
-proche, passait en déroulant sa fumée qui laissait derrière lui un
-nuage sans fin traversant tout l’horizon.</p>
-
-<p>Le globe rouge descendait toujours, lentement. Et bientôt il toucha
-l’eau, juste derrière le navire immobile qui apparut, comme dans un
-cadre de feu, au milieu de l’astre éclatant. Il s’enfonçait peu à
-peu, dévoré par l’Océan. On le voyait plonger, diminuer, disparaître.
-C’était fini. Seul le petit bâtiment montrait toujours son profil
-découpé sur le fond d’or du ciel lointain.</p>
-
-<p>Miss Harriet contemplait d’un regard passionné la fin flamboyante du
-jour. Et elle avait certes une envie immodérée d’étreindre le ciel, la
-mer, tout l’horizon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p>
-
-<p>Elle murmura: «Aoh! J’aimé... j’aimé... j’aimé...» Je vis une larme
-dans son œil. Elle reprit: «Je vôdré être une petite oiseau pour
-m’envolé dans le firmament.»</p>
-
-<p>Et elle restait debout, comme je l’avais vue souvent, piquée sur la
-falaise, rouge aussi dans son châle de pourpre. J’eus envie de la
-croquer sur mon album. On eût dit la caricature de l’extase.</p>
-
-<p>Je me retournai pour ne pas sourire.</p>
-
-<p>Puis je lui parlai peinture, comme j’aurais fait à un camarade, notant
-les tons, les valeurs, les vigueurs, avec des termes du métier.
-Elle m’écoutait attentivement, comprenant, cherchant à deviner le
-sens obscur des mots, à pénétrer ma pensée. De temps en temps elle
-prononçait: «Oh! je comprené, je comprené. C’été très palpitante.»</p>
-
-<p>Nous rentrâmes.</p>
-
-<p>Le lendemain, en m’apercevant, elle vint vivement me tendre la main. Et
-nous fûmes amis tout de suite.</p>
-
-<p>C’était une brave créature qui avait une sorte d’âme à ressorts,
-partant par bonds dans l’enthousiasme. Elle manquait d’équilibre, comme
-toutes les femmes restées filles à cinquante ans. Elle semblait confite
-dans une innocence surie; mais elle avait gardé au cœur quelque
-chose de très jeune, d’enflammé. <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> Elle aimait la nature et les
-bêtes, de l’amour exalté, fermenté comme une boisson trop vieille, de
-l’amour sensuel qu’elle n’avait point donné aux hommes.</p>
-
-<p>Il est certain que la vue d’une chienne allaitant, d’une jument courant
-dans un pré avec son poulain dans les jambes, d’un nid d’oiseau plein
-de petits, piaillant, le bec ouvert, la tête énorme, le corps tout nu,
-la faisait palpiter d’une émotion exagérée.</p>
-
-<p>Pauvres êtres solitaires, errants et tristes des tables d’hôte, pauvres
-êtres ridicules et lamentables, je vous aime depuis que j’ai connu
-celui-là!</p>
-
-<p>Je m’aperçus bientôt qu’elle avait quelque chose à me dire, mais elle
-n’osait point, et je m’amusais de sa timidité. Quand je partais, le
-matin, avec ma boîte sur le dos, elle m’accompagnait jusqu’au bout
-du village, muette, visiblement anxieuse et cherchant ses mots pour
-commencer. Puis elle me quittait brusquement et s’en allait vite, de
-son pas sautillant.</p>
-
-<p>Un jour enfin elle prit courage: «Je vôdré voir vô comment vô faites le
-peinture? Volé vô? Je été très curieux». Et elle rougissait comme si
-elle eût prononcé des paroles extrêmement audacieuses.</p>
-
-<p>Je l’emmenai au fond du Petit-Val, où je commençais une grande étude.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_21">21</span></p>
-
-<p>Elle resta debout derrière moi, suivant tous mes gestes avec une
-attention concentrée.</p>
-
-<p>Puis soudain, craignant peut-être de me gêner, elle me dit «Merci» et
-s’en alla.</p>
-
-<p>Mais en peu de temps elle devint plus familière et elle se mit à
-m’accompagner chaque jour avec un plaisir visible. Elle apportait sous
-son bras son pliant, ne voulant point permettre que je le prisse, et
-elle s’asseyait à mon côté. Elle demeurait là pendant des heures,
-immobile et muette, suivant de l’œil le bout de mon pinceau dans
-tous ses mouvements. Quand j’obtenais, par une large plaque de couleur
-posée brusquement avec le couteau, un effet juste et inattendu,
-elle poussait malgré elle un petit «Aoh» d’étonnement, de joie et
-d’admiration. Elle avait un sentiment de respect attendri pour mes
-toiles, de respect presque religieux pour cette reproduction humaine
-d’une parcelle de l’œuvre divine. Mes études lui apparaissaient
-comme des sortes de tableaux de sainteté; et parfois elle me parlait de
-Dieu, essayant de me convertir.</p>
-
-<p>Oh! c’était un drôle de bonhomme que son bon Dieu, une sorte de
-philosophe de village, sans grands moyens et sans grande puissance, car
-elle se le figurait toujours désolé des injustices commises sous ses
-yeux—comme <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> s’il n’avait pas pu les empêcher.</p>
-
-<p>Elle était, d’ailleurs, en termes excellents avec lui, paraissant
-même confidente de ses secrets et de ses contrariétés. Elle disait:
-«Dieu veut» ou «Dieu ne veut pas» comme un sergent qui annoncerait au
-conscrit que: «Le colonel il a ordonné.»</p>
-
-<p>Elle déplorait du fond du cœur mon ignorance des intentions célestes
-qu’elle s’efforçait de me révéler; et je trouvais chaque jour dans
-mes poches, dans mon chapeau quand je le laissais par terre, dans ma
-boîte à couleurs, dans mes souliers cirés devant ma porte au matin, ces
-petites brochures de piété qu’elle recevait sans doute directement du
-Paradis.</p>
-
-<p>Je la traitais comme une ancienne amie, avec une franchise cordiale.
-Mais je m’aperçus bientôt que ses allures avaient un peu changé. Je n’y
-pris pas garde dans les premiers temps.</p>
-
-<p>Quand je travaillais, soit au fond de mon vallon, soit dans quelque
-chemin creux, je la voyais soudain paraître, arrivant de sa marche
-rapide et scandée. Elle s’asseyait brusquement, essoufflée comme
-si elle eût couru ou comme si quelque émotion profonde l’agitait.
-Elle était fort rouge, de ce rouge anglais qu’aucun autre peuple ne
-possède; puis, sans raison, elle pâlissait, devenait couleur de terre
-et semblait près de défaillir. Peu à peu <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> cependant je la voyais
-reprendre sa physionomie ordinaire et elle se mettait à parler.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup, elle laissait une phrase au milieu, se levait et se
-sauvait si vite et si étrangement que je cherchais si je n’avais rien
-fait qui pût lui déplaire ou la blesser.</p>
-
-<p>Enfin je pensai que ce devaient être là ses allures normales, un peu
-modifiées sans doute en mon honneur dans les premiers temps de notre
-connaissance.</p>
-
-<p>Quand elle rentrait à la ferme après des heures de marche sur la côte
-battue du vent, ses longs cheveux tordus en spirales s’étaient souvent
-déroulés et pendaient comme si leur ressort eût été cassé. Elle ne s’en
-inquiétait guère, autrefois, et s’en venait dîner sans gêne, dépeignée
-ainsi par sa sœur la brise.</p>
-
-<p>Maintenant elle montait dans sa chambre pour rajuster ce que j’appelais
-ses verres de lampe; et quand je lui disais avec une galanterie
-familière qui la scandalisait toujours: «Vous êtes belle comme un astre
-aujourd’hui, miss Harriet», un peu de sang lui montait aussitôt aux
-joues, du sang de jeune fille, du sang de quinze ans.</p>
-
-<p>Puis elle redevint tout à fait sauvage et cessa de venir me voir
-peindre. Je pensai: «C’est une crise, cela se passera.» Mais cela
-ne se passait point. Quand je lui parlais, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> maintenant, elle
-me répondait, soit avec une indifférence affectée, soit avec une
-irritation sourde. Et elle avait des brusqueries, des impatiences, des
-nerfs. Je ne l’apercevais qu’aux repas et nous ne causions plus guère.
-Je pensai vraiment que je l’avais froissée en quelque chose; et je lui
-demandai un soir: «Miss Harriet, pourquoi n’êtes-vous plus avec moi
-comme autrefois? Qu’est-ce que j’ai fait pour vous déplaire? Vous me
-causez beaucoup de peine!»</p>
-
-<p>Elle répondit, avec un accent de colère tout à fait drôle: «J’été
-toujours avec vô le même qu’autrefois. Ce n’été pas vrai, pas vrai», et
-elle courut s’enfermer dans sa chambre.</p>
-
-<p>Elle me regardait par moments d’une étrange façon. Je me suis dit
-souvent depuis ce temps que les condamnés à mort doivent regarder ainsi
-quand on leur annonce le dernier jour. Il y avait dans son œil une
-espèce de folie, une folie mystique et violente; et autre chose encore,
-une fièvre, un désir exaspéré, impatient et impuissant de l’irréalisé
-et de l’irréalisable! Et il me semblait qu’il y avait aussi en elle un
-combat où son cœur luttait contre une force inconnue qu’elle voulait
-dompter, et peut-être encore autre chose... Que sais-je? que sais-je?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p>
-
-<p class="center2">III</p>
-
-<p>Ce fut vraiment une singulière révélation.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps je travaillais chaque matin, dès l’aurore, à un
-tableau dont voici le sujet:</p>
-
-<p>Un ravin profond, encaissé, dominé par deux talus de ronces et d’arbres
-s’allongeait, perdu, noyé dans cette vapeur laiteuse, dans cette ouate
-qui flotte parfois sur les vallons, au lever du jour. Et tout au fond
-de cette brume épaisse et transparente, on voyait venir, ou plutôt on
-devinait, un couple humain, un gars et une fille, embrassés, enlacés,
-elle la tête levée vers lui, lui penché vers elle, et bouche à bouche.</p>
-
-<p>Un premier rayon de soleil, glissant entre les branches, traversait
-ce brouillard d’aurore, l’illuminait d’un reflet rose derrière les
-rustiques amoureux, faisait passer leurs ombres <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> vagues dans une
-clarté argentée. C’était bien, ma foi, fort bien.</p>
-
-<p>Je travaillais dans la descente qui mène au petit val d’Étretat.
-J’avais par chance, ce matin-là, la buée flottante qu’il me fallait.</p>
-
-<p>Quelque chose se dressa devant moi, comme un fantôme, c’était miss
-Harriet. En me voyant elle voulut fuir. Mais je l’appelai, criant:
-«Venez, venez donc, mademoiselle, j’ai un petit tableau pour vous.»</p>
-
-<p>Elle s’approcha, comme à regret. Je lui tendis mon esquisse. Elle
-ne dit rien, mais elle demeura longtemps immobile à regarder, et
-brusquement elle se mit à pleurer. Elle pleurait avec des spasmes
-nerveux comme les gens qui ont beaucoup lutté contre les larmes, et qui
-ne peuvent plus, qui s’abandonnent en résistant encore. Je me levai
-d’une secousse, ému moi-même de ce chagrin que je ne comprenais pas,
-et je lui pris les mains par un mouvement d’affection brusque, un vrai
-mouvement de Français qui agit plus vite qu’il ne pense.</p>
-
-<p>Elle laissa quelques secondes ses mains dans les miennes, et je les
-sentis frémir comme si tous ses nerfs se fussent tordus. Puis elle les
-retira brusquement, ou plutôt, les arracha.</p>
-
-<p>Je l’avais reconnu, ce frisson-là, pour l’avoir déjà senti; et rien ne
-m’y tromperait. Ah! le <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> frisson d’amour d’une femme, qu’elle ait
-quinze ou cinquante ans, qu’elle soit du peuple ou du monde, me va si
-droit au cœur que je n’hésite jamais à le comprendre.</p>
-
-<p>Tout son pauvre être avait tremblé, vibré, défailli. Je le savais. Elle
-s’en alla sans que j’eusse dit un mot, me laissant surpris comme devant
-un miracle, et désolé comme si j’eusse commis un crime.</p>
-
-<p>Je ne rentrai pas pour déjeuner. J’allai faire un tour au bord de la
-falaise, ayant autant envie de pleurer que de rire, trouvant l’aventure
-comique et déplorable, me sentant ridicule et la jugeant malheureuse à
-devenir folle.</p>
-
-<p>Je me demandais ce que je devais faire.</p>
-
-<p>Je jugeai que je n’avais plus qu’à partir, et j’en pris tout de suite
-la résolution.</p>
-
-<p>Après avoir vagabondé jusqu’au dîner, un peu triste, un peu rêveur, je
-rentrai à l’heure de la soupe.</p>
-
-<p>On se mit à table comme de coutume. Miss Harriet était là, mangeait
-gravement, sans parler à personne et sans lever les yeux. Elle avait
-d’ailleurs son visage et son allure ordinaires.</p>
-
-<p>J’attendis la fin du repas, puis, me tournant vers la patronne: «Eh
-bien, madame Lecacheur, je ne vais pas tarder à vous quitter.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
-
-<p>La bonne femme, surprise et chagrine, s’écria de sa voix traînante:
-«Qué qu’ vous dites là, mon brave monsieur? vous allez nous quitter!
-J’étions si bien accoutumés à vous!»</p>
-
-<p>Je regardais de loin Miss Harriet; sa figure n’avait point tressailli.
-Mais Céleste, la petite bonne, venait de lever les yeux vers moi.
-C’était une grosse fille de dix-huit ans, rougeaude, fraîche, forte
-comme un cheval, et propre, chose rare. Je l’embrassais quelquefois
-dans les coins, par habitude de coureur d’auberges, et rien de plus.</p>
-
-<p>Et le dîner s’acheva.</p>
-
-<p>J’allai fumer ma pipe sous les pommiers, en marchant de long en large,
-d’un bout à l’autre de la cour. Toutes les réflexions que j’avais
-faites dans le jour, l’étrange découverte du matin, cet amour grotesque
-et passionné attaché à moi, des souvenirs venus à la suite de cette
-révélation, des souvenirs charmants et troublants, peut-être aussi ce
-regard de servante levé sur moi à l’annonce de mon départ, tout cela
-mêlé, combiné, me mettait maintenant une humeur gaillarde au corps, un
-picotement de baisers sur les lèvres, et, dans les veines, ce je ne
-sais quoi qui pousse à faire des bêtises.</p>
-
-<p>La nuit venait, glissant son ombre sous les arbres, et j’aperçus
-Céleste qui s’en allait <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> fermer le poulailler de l’autre côté de
-l’enclos. Je m’élançai, courant à pas si légers qu’elle n’entendit
-rien, et comme elle se relevait, après avoir baissé la petite trappe
-par où entrent et sortent les poules, je la saisis à pleins bras,
-jetant sur sa figure large et grasse une grêle de caresses. Elle se
-débattait, riant tout de même, accoutumée à cela.</p>
-
-<p>Pourquoi l’ai-je lâchée vivement? Pourquoi me suis-je retourné d’une
-secousse? Comment ai-je senti quelqu’un derrière moi?</p>
-
-<p>C’était Miss Harriet qui rentrait, et qui nous avait vus, et qui
-restait immobile comme en face d’un spectre. Puis elle disparut dans la
-nuit.</p>
-
-<p>Je revins honteux, troublé, plus désespéré d’avoir été surpris ainsi
-par elle que si elle m’avait trouvé commettant quelque acte criminel.</p>
-
-<p>Je dormis mal, énervé à l’excès, hanté de pensées tristes. Il me sembla
-entendre pleurer. Je me trompais sans doute. Plusieurs fois aussi je
-crus qu’on marchait dans la maison et qu’on ouvrait la porte du dehors.</p>
-
-<p>Vers le matin, la fatigue m’accablant, le sommeil enfin me saisit. Je
-m’éveillai tard et ne me montrai que pour déjeuner, confus encore, ne
-sachant quelle contenance garder.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p>
-
-<p>On n’avait point aperçu Miss Harriet. On l’attendit; elle ne parut pas.
-La mère Lecacheur entra dans sa chambre, l’Anglaise était partie. Elle
-avait même dû sortir dès l’aurore, comme elle sortait souvent, pour
-voir se lever le soleil.</p>
-
-<p>On ne s’en étonna point et on se mit à manger en silence.</p>
-
-<p>Il faisait chaud, très chaud, c’était un de ces jours brûlants et
-lourds où pas une feuille ne remue. On avait tiré la table dehors,
-sous un pommier; et de temps en temps Sapeur allait remplir au cellier
-la cruche au cidre, tant on buvait. Céleste apportait les plats de la
-cuisine, un ragoût de mouton aux pommes de terre, un lapin sauté et
-une salade. Puis elle posa devant nous une assiette de cerises, les
-premières de la saison.</p>
-
-<p>Voulant les laver et les rafraîchir, je priai la petite bonne d’aller
-me tirer un seau d’eau bien froide.</p>
-
-<p>Elle revint au bout de cinq minutes en déclarant que le puits était
-tari. Ayant laissé descendre toute la corde, le seau avait touché le
-fond, puis il était remonté vide. La mère Lecacheur voulut se rendre
-compte par elle-même, et s’en alla regarder dans le trou. Elle revint
-en annonçant qu’on voyait bien quelque chose dans son puits, quelque
-chose qui <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> n’était pas naturel. Un voisin sans doute y avait jeté
-des bottes de paille, par vengeance.</p>
-
-<p>Je voulus aussi regarder, espérant que je saurais mieux distinguer, et
-je me penchai sur le bord. J’aperçus vaguement un objet blanc. Mais
-quoi? J’eus alors l’idée de descendre une lanterne au bout d’une corde.
-La lueur jaune dansait sur les parois de pierre, s’enfonçant peu à
-peu. Nous étions tous les quatre inclinés sur l’ouverture, Sapeur et
-Céleste nous ayant rejoints. La lanterne s’arrêta au-dessus d’une masse
-indistincte, blanche et noire, singulière, incompréhensible. Sapeur
-s’écria:</p>
-
-<p>«C’est un cheval. Je vé le sabot. Y s’ra tombé c’te nuit après s’avoir
-écapé du pré.»</p>
-
-<p>Mais soudain, je frissonnai jusqu’aux moelles. Je venais de reconnaître
-un pied, puis une jambe dressée; le corps entier et l’autre jambe
-disparaissaient sous l’eau.</p>
-
-<p>Je balbutiai, très bas, et tremblant si fort que la lanterne dansait
-éperdument au-dessus du soulier:</p>
-
-<p>—C’est une femme qui... qui... qui est là dedans... c’est miss Harriet.</p>
-
-<p>Sapeur seul ne sourcilla pas. Il en avait vu bien d’autres en Afrique!</p>
-
-<p>La mère Lecacheur et Céleste se mirent à <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> pousser des cris
-perçants, et elles s’enfuirent en courant.</p>
-
-<p>Il fallut faire le sauvetage de la morte. J’attachai solidement le
-valet par les reins et je le descendis ensuite au moyen de la poulie,
-très lentement, en le regardant s’enfoncer dans l’ombre. Il tenait aux
-mains la lanterne et une autre corde. Bientôt sa voix, qui semblait
-venir du centre de la terre, cria: «Arr’tez»; et je le vis qui
-repêchait quelque chose dans l’eau, l’autre jambe, puis il ligatura les
-deux pieds ensemble et cria de nouveau: «Halez.</p>
-
-<p>Je le fis remonter; mais je me sentais les bras cassés, les muscles
-mous, j’avais peur de lâcher l’attache et de laisser retomber l’homme.
-Quand sa tête apparut à la margelle, je demandai: «Eh bien»? comme si
-je m’étais attendu à ce qu’il me donnât des nouvelles de celle qui
-était là, au fond.</p>
-
-<p>Nous montâmes tous deux sur la pierre du rebord et, face à face,
-penchés sur l’ouverture, nous nous mîmes à hisser le corps.</p>
-
-<p>La mère Lecacheur et Céleste nous guettaient de loin, cachées derrière
-le mur de la maison. Quand elles aperçurent, sortant du trou, les
-souliers noirs et les bas blancs de la noyée, elles disparurent.</p>
-
-<p>Sapeur saisit les chevilles, et on la tira de <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> là, la pauvre
-et chaste fille, dans la posture la plus immodeste. La tête était
-affreuse, noire et déchirée; et ses longs cheveux gris, tout à fait
-dénoués, déroulés pour toujours, pendaient, ruisselants et fangeux.
-Sapeur prononça d’un ton de mépris:</p>
-
-<p>«Nom d’un nom, qu’all’ est maigre!»</p>
-
-<p>Nous la portâmes dans sa chambre, et comme les deux femmes ne
-reparaissaient point, je fis sa toilette mortuaire avec le valet
-d’écurie.</p>
-
-<p>Je lavai sa triste face décomposée. Sous mon doigt un œil s’ouvrit
-un peu, qui me regarda de ce regard pâle, de ce regard froid, de ce
-regard terrible des cadavres, qui semble venir de derrière la vie.
-Je soignai comme je le pus ses cheveux répandus, et, de mes mains
-inhabiles, j’ajustai sur son front une coiffure nouvelle et singulière.
-Puis j’enlevai ses vêtements trempés d’eau, découvrant un peu, avec
-honte, comme si j’eusse commis une profanation, ses épaules et sa
-poitrine, et ses longs bras aussi minces que des branches.</p>
-
-<p>Puis, j’allai chercher des fleurs, des coquelicots, des bluets, des
-marguerites et de l’herbe fraîche et parfumée, dont je couvris sa
-couche funèbre.</p>
-
-<p>Puis il me fallut remplir les formalités d’usage étant seul auprès
-d’elle. Une lettre <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> trouvée dans sa poche, écrite au dernier
-moment, demandait qu’on l’enterrât dans ce village où s’étaient passés
-ses derniers jours. Une pensée affreuse me serra le cœur. N’était-ce
-point à cause de moi qu’elle voulait rester en ce lieu?</p>
-
-<p>Vers le soir, les commères du voisinage s’en vinrent pour contempler
-la défunte; mais j’empêchai qu’on entrât; je voulais rester seul près
-d’elle; et je veillai toute la nuit.</p>
-
-<p>Je la regardais à la lueur des chandelles, la misérable femme inconnue
-à tous, morte si loin, si lamentablement. Laissait-elle quelque part
-des amis, des parents? Qu’avaient été son enfance, sa vie? D’où
-venait-elle ainsi, toute seule, errante, perdue comme un chien chassé
-de sa maison. Quel secret de souffrance et de désespoir était enfermé
-dans ce corps disgracieux, dans ce corps porté, ainsi qu’une tare
-honteuse, durant toute son existence, enveloppe ridicule qui avait
-chassé loin d’elle toute affection et tout amour?</p>
-
-<p>Comme il y a des êtres malheureux! Je sentais peser sur cette créature
-humaine l’éternelle injustice de l’implacable nature! C’était fini pour
-elle, sans que, peut-être, elle eût jamais eu ce qui soutient les plus
-déshérités, l’espérance d’être aimée une fois! Car pourquoi <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> se
-cachait-elle ainsi, fuyait-elle les autres? Pourquoi aimait-elle d’une
-tendresse si passionnée toutes les choses et tous les êtres vivants qui
-ne sont point les hommes?</p>
-
-<p>Et je comprenais qu’elle crût à Dieu, celle-là, et qu’elle eût espéré
-ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se
-décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil,
-serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et,
-chair des bêtes, elle deviendrait de la chair humaine. Mais ce qu’on
-appelle l’âme s’était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait
-plus. Elle avait changé sa vie contre d’autres vies qu’elle ferait
-naître.</p>
-
-<p>Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une
-lueur pâle annonça l’aurore; puis un rayon rouge glissa jusqu’au lit,
-mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C’était l’heure
-qu’elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres.</p>
-
-<p>J’ouvris toute grande la fenêtre, j’écartai les rideaux pour que le
-ciel entier nous vît, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris
-dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et
-sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n’en
-avaient jamais reçu...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p>
-
-<p>Léon Chenal se tut. Les femmes pleuraient. On entendait sur le siège le
-comte d’Étraille se moucher coup sur coup. Seul le cocher sommeillait.
-Et les chevaux, qui ne sentaient plus le fouet, avaient ralenti leur
-marche, tiraient mollement. Et le break n’avançait plus qu’à peine,
-devenu lourd tout à coup comme s’il eût été chargé de tristesse.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="center">NOTE.</p>
-
- <p><i>Miss Harriet</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 9 juillet 1883 sous
- le titre de <i>Miss Hastings</i>. La nouvelle fut d’ailleurs reprise,
- sensiblement développée et en partie refaite. Quant au titre qui devait
- donner son nom au volume, voici ce que Maupassant en écrivait dans une
- lettre inédite à l’éditeur Havard, le 15 mars 1884:</p>
-
- <p>«Je ne crois pas que Hastings soit un mauvais mot, attendu qu’il est
- connu du monde entier, rappelant les plus grands faits de l’histoire
- d’Angleterre. En outre Hastings existe comme nom autant que Duval chez
- nous.</p>
-
- <p>«Le nom de Cherbuliez <i>Miss Revel</i> ne ressemblait pas plus à un nom
- anglais qu’à un nom turc.</p>
-
- <p>«Voici cependant un autre mot aussi anglais que Hastings et plus joli
- de composition, c’est: Miss Harriet... Je vous prie donc de remplacer
- partout Hastings par Harriet.»</p>
-
- <p>C’est au sujet de ce même titre que Maupassant <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> eut en octobre
- 1890 des difficultés avec Audran et Boucheron, directeur des
- Bouffes-Parisiens. Ce titre en effet avait été donné par eux à une
- opérette qui allait être représentée sur cette scène. Ils finirent
- cependant par céder aux protestations de Maupassant, et l’opérette,
- changeant de nom, devint Miss Hélyett.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p>
-
-<h2 id="ch_2">L’HÉRITAGE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Catulle Mendès.</i></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">B</span><span class="smcap">IEN</span> qu’il ne fût pas encore dix heures, les employés arrivaient comme
-un flot sous la grande porte du Ministère de la Marine, venus en
-hâte de tous les coins de Paris, car on approchait du jour de l’an,
-époque de zèle et d’avancements. Un bruit de pas pressés emplissait
-le vaste bâtiment tortueux comme un labyrinthe et que sillonnaient
-d’inextricables couloirs, percés par d’innombrables portes donnant
-entrée dans les bureaux.</p>
-
-<p>Chacun pénétrait dans sa case, serrait la main du collègue arrivé
-déjà, enlevait sa jaquette, passait le vieux vêtement de travail et
-s’asseyait devant sa table où des papiers <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> entassés l’attendaient.
-Puis on allait aux nouvelles dans les bureaux voisins. On s’informait
-d’abord si le chef était là, s’il avait l’air bien luné, si le courrier
-du jour était volumineux.</p>
-
-<p>Le commis d’ordre du «matériel général», M. César Cachelin, un
-ancien sous-officier d’infanterie de marine, devenu commis principal
-par la force du temps, enregistrait sur un grand livre toutes les
-pièces que venait d’apporter l’huissier du cabinet. En face de lui
-l’expéditionnaire, le père Savon, un vieil abruti célèbre dans tout
-le ministère par ses malheurs conjugaux, transcrivait, d’une main
-lente, une dépêche du chef, et s’appliquait, le corps de côté, l’œil
-oblique, dans une posture roide de copiste méticuleux.</p>
-
-<p>M. Cachelin, un gros homme dont les cheveux blancs et courts se
-dressaient en brosse sur le crâne, parlait tout en accomplissant sa
-besogne quotidienne: «Trente-deux dépêches de Toulon. Ce port-là nous
-en donne autant que les quatre autres réunis.» Puis il posa au père
-Savon la question qu’il lui adressait tous les matins: «Eh bien, mon
-père Savon, comment va madame?»</p>
-
-<p>Le vieux, sans interrompre sa besogne, répondit: «Vous savez bien,
-monsieur Cachelin, que ce sujet m’est fort pénible.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p>
-
-<p>Et le commis d’ordre se mit à rire, comme il riait tous les jours, en
-entendant cette même phrase.</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit et M. Maze entra. C’était un beau garçon brun, vêtu
-avec une élégance exagérée, et qui se jugeait déclassé, estimant son
-physique et ses manières au-dessus de sa position. Il portait de
-grosses bagues, une grosse chaîne de montre, un monocle, par chic, car
-il l’enlevait pour travailler, et il avait un fréquent mouvement des
-poignets pour mettre bien en vue ses manchettes ornées de gros boutons
-luisants.</p>
-
-<p>Il demanda, dès la porte: «Beaucoup de besogne aujourd’hui?» M.
-Cachelin répondit: «C’est toujours Toulon qui donne. On voit bien que
-le jour de l’an approche; ils font du zèle, là-bas.»</p>
-
-<p>Mais un autre employé, farceur et bel esprit, M. Pitolet, apparut à son
-tour et demanda en riant: «Avec ça que nous n’en faisons pas, du zèle?»</p>
-
-<p>Puis, tirant sa montre, il déclara: «Dix heures moins sept minutes, et
-tout le monde au poste! Mazette! comment appelez-vous ça? Et je vous
-parie bien que Sa Dignité M. Lesable était arrivé à neuf heures en même
-temps que notre illustre chef.»</p>
-
-<p>Le commis d’ordre cessa d’écrire, posa sa <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> plume sur son oreille,
-et s’accoudant au pupitre: «Oh! celui-là, par exemple, s’il ne réussit
-pas, ce ne sera point faute de peine!».</p>
-
-<p>Et M. Pitolet, s’asseyant sur le coin de la table et balançant la
-jambe, répondit: «Mais il réussira, papa Cachelin, il réussira,
-soyez-en sûr. Je vous parie vingt francs contre un sou qu’il sera chef
-avant dix ans?»</p>
-
-<p>M. Maze, qui roulait une cigarette en se chauffant les cuisses au feu,
-prononça: «Zut! Quant à moi, j’aimerais mieux rester toute ma vie à
-deux mille quatre que de me décarcasser comme lui.»</p>
-
-<p>Pitolet pivota sur ses talons, et, d’un ton goguenard: «Ce qui
-n’empêche pas, mon cher, que vous êtes ici, aujourd’hui 20 décembre,
-avant dix heures.»</p>
-
-<p>Mais l’autre haussa les épaules d’un air indifférent: «Parbleu! je ne
-veux pas non plus que tout le monde me passe sur le dos! Puisque vous
-venez ici voir lever l’aurore, j’en fais autant, bien que je déplore
-votre empressement. De là à appeler le chef «cher maître», comme fait
-Lesable, et à partir à six heures et demie, et à emporter de la besogne
-à domicile, il y a loin. D’ailleurs, moi, je suis du monde, et j’ai
-d’autres obligations qui me prennent du temps.»</p>
-
-<p>M. Cachelin avait cessé d’enregistrer et il <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> demeurait songeur,
-le regard perdu devant lui. Enfin il demanda: «Croyez-vous qu’il ait
-encore son avancement cette année?»</p>
-
-<p>Pitolet s’écria: «Je te crois, qu’il l’aura, et plutôt dix fois qu’une.
-Il n’est pas roublard pour rien.»</p>
-
-<p>Et on parla de l’éternelle question des avancements et des
-gratifications qui, depuis un mois, affolait cette grande ruche de
-bureaucrates, du rez-de-chaussée jusqu’au toit.</p>
-
-<p>On supputait les chances, on supposait les chiffres, on balançait les
-titres, on s’indignait d’avance des injustices prévues. On recommençait
-sans fin des discussions soutenues la veille et qui devaient revenir
-invariablement le lendemain avec les mêmes raisons, les mêmes arguments
-et les mêmes mots.</p>
-
-<p>Un nouveau commis entra, petit, pâle, l’air malade, M. Boissel, qui
-vivait comme dans un roman d’Alexandre Dumas père. Tout pour lui
-devenait aventure extraordinaire, et il racontait chaque matin à
-Pitolet, son compagnon, ses rencontres étranges de la veille au soir,
-les drames supposés de sa maison, les cris poussés dans la rue qui lui
-avaient fait ouvrir sa fenêtre à trois heures vingt de la nuit. Chaque
-jour il avait séparé des combattants, arrêté des chevaux, sauvé des
-femmes en danger, et bien que d’une déplorable <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> faiblesse physique,
-il citait sans cesse, d’un ton traînard et convaincu, des exploits
-accomplis par la force de son bras.</p>
-
-<p>Dès qu’il eut compris qu’on parlait de Lesable, il déclara: «A quelque
-jour je lui dirai son fait à ce morveux-là; et, s’il me passe jamais
-sur le dos, je le secouerai d’une telle façon que je lui enlèverai
-l’envie de recommencer!»</p>
-
-<p>Maze, qui fumait toujours, ricana: «Vous feriez bien, dit-il, de
-commencer dès aujourd’hui, car je sais de source certaine que vous êtes
-mis de côté cette année pour céder la place à Lesable.»</p>
-
-<p>Boissel leva la main: «Je vous jure que si...»</p>
-
-<p>La porte s’était ouverte encore une fois et un jeune homme de petite
-taille, portant des favoris d’officier de marine ou d’avocat, un col
-droit très haut, et qui précipitait ses paroles comme s’il n’eût jamais
-pu trouver le temps de terminer tout ce qu’il avait à dire, entra
-vivement d’un air préoccupé. Il distribua des poignées de main en homme
-qui n’a pas le loisir de flâner, et s’approchant du commis d’ordre:
-«Mon cher Cachelin, voulez-vous me donner le dossier Chapelou, fil de
-caret, Toulon, A. T. V. 1875?»</p>
-
-<p>L’employé se leva, atteignit un carton au-dessus <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> de sa tête, prit
-dedans un paquet de pièces enfermées dans une chemise bleue, et le
-présentant: «Voici, monsieur Lesable, vous n’ignorez pas que le chef a
-enlevé hier trois dépêches dans ce dossier?</p>
-
-<p>—Oui. Je les ai, merci.»</p>
-
-<p>Et le jeune homme sortit d’un pas pressé.</p>
-
-<p>A peine fut-il parti, Maze déclara: «Hein! quel chic! On jurerait qu’il
-est déjà chef.»</p>
-
-<p>Et Pitolet répliqua: «Patience! patience! il le sera avant nous tous.»</p>
-
-<p>M. Cachelin ne s’était pas remis à écrire. On eût dit qu’une pensée
-fixe l’obsédait. Il demanda encore: «Il a un bel avenir, ce garçon-là!»</p>
-
-<p>Et Maze murmura d’un ton dédaigneux: «Pour ceux qui jugent le ministère
-une carrière—oui.—Pour les autres—c’est peu...»</p>
-
-<p>Pitolet l’interrompit: «Vous avez peut-être l’intention de devenir
-ambassadeur?»</p>
-
-<p>L’autre fit un geste impatient: «Il ne s’agit pas de moi. Moi, je m’en
-fiche! Cela n’empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais
-grand’chose dans le monde.»</p>
-
-<p>Le père Savon, l’expéditionnaire, n’avait point cessé de copier. Mais
-depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans
-l’encrier, puis l’essuyait obstinément sur <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> l’éponge imbibée d’eau
-qui entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide
-noir glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds,
-sur le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition
-qu’il lui faudrait recommencer, comme tant d’autres depuis quelque
-temps, et il dit, d’une voix basse et triste:</p>
-
-<p>«Voici encore de l’encre falsifiée!...»</p>
-
-<p>Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin
-secouait la table avec son ventre; Maze se courbait en deux comme s’il
-allait entrer à reculons dans la cheminée; Pitolet tapait du pied,
-toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et
-Boissel lui-même étouffait, bien qu’il prît généralement les choses
-plutôt au tragique qu’au comique.</p>
-
-<p>Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote,
-reprit: «Il n’y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou
-trois fois tout mon travail.»</p>
-
-<p>Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent
-et recommença l’en-tête: «Monsieur le ministre et cher collègue...» La
-plume maintenant gardait l’encre et traçait les lettres nettement. Et
-le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie.</p>
-
-<p>Les autres n’avaient point cessé de rire. Ils <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> s’étranglaient.
-C’est que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au
-bonhomme, qui ne s’apercevait de rien. Elle consistait à verser
-quelques gouttes d’huile sur l’éponge mouillée pour décrasser les
-plumes. L’acier, se trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait
-plus l’encre; et l’expéditionnaire passait des heures à s’étonner et à
-se désoler, usait des boîtes de plumes et des bouteilles d’encre, et
-déclarait enfin que les fournitures de bureau étaient devenues tout à
-fait défectueuses.</p>
-
-<p>Alors la charge avait tourné à l’obsession et au supplice. On mêlait
-de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans
-sa carafe d’eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui
-avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d’un
-usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour
-faire du tort au gouvernement et amener une révolution.</p>
-
-<p>Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu’il
-croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d’un
-inconnu voilé et redoutable.</p>
-
-<p>Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le
-connaissait bien, ce <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> coup de sonnette rageur du chef, M.
-Torchebeuf; et chacun s’élança vers la porte pour regagner son
-compartiment.</p>
-
-<p>Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et
-prit sa tête dans ses mains pour réfléchir.</p>
-
-<p>Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien
-sous-officier d’infanterie de marine réformé après trois blessures
-reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère
-par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des
-duretés et des déboires dans sa longue carrière d’infime subordonné;
-aussi considérait-il l’autorité, l’autorité officielle, comme la
-plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être
-d’exception, vivant dans une sphère supérieure; et les employés dont il
-entendait dire: «C’est un malin, il arrivera vite», lui apparaissaient
-comme d’une autre race, d’une autre nature que lui.</p>
-
-<p>Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure
-qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le
-désir obstiné de lui faire épouser sa fille.</p>
-
-<p>Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère
-tout entier, car sa sœur à lui, M<sup>lle</sup> Cachelin, possédait un
-million, <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> un million net, liquide et solide, acquis par l’amour,
-disait-on, mais purifié par une dévotion tardive.</p>
-
-<p>La vieille fille, qui avait été galante, s’était retirée avec cinq
-cent mille francs, qu’elle avait plus que doublés en dix-huit ans,
-grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que
-modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf
-avec une fillette, Coralie; mais elle ne contribuait que d’une façon
-insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or,
-et répétant sans cesse à Cachelin: «Ça ne fait rien, puisque c’est pour
-ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C’est
-elle qui me donnera cette joie d’embrasser un enfant de notre sang.»</p>
-
-<p>La chose était connue dans l’administration; et les prétendants ne
-manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du
-bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible.
-Mais l’ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les
-latitudes, voulait un garçon d’avenir, un garçon qui serait chef et
-qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off.
-Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis
-longtemps un moyen de l’attirer chez lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p>
-
-<p>Tout d’un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé.</p>
-
-<p>Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable
-que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa
-protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va
-chez un haut personnage.</p>
-
-<p>N’ayant point eu d’avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait
-comme bien certain d’en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant
-de croire qu’il le devait à Lesable et l’inviterait à dîner comme
-remerciement.</p>
-
-<p>Aussitôt son projet conçu, il en commença l’exécution. Il décrocha
-dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes
-les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue,
-il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur
-spéciale, en raison de son zèle et de l’importance de ses attributions.</p>
-
-<p>Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers
-ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l’encre rouge ou bleue.</p>
-
-<p>Dès qu’il vit entrer le commis d’ordre, il demanda, d’un ton familier
-où perçait une considération: «Eh bien, mon cher, m’apportez-vous
-beaucoup d’affaires?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p>
-
-<p>—Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler.</p>
-
-<p>—Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute.</p>
-
-<p>Cachelin s’assit, toussota, prit un air troublé, et, d’une voix mal
-assurée: «Voici ce qui m’amène, monsieur Lesable. Je n’irai pas par
-quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous
-demander un service.</p>
-
-<p>—Lequel?</p>
-
-<p>—En deux mots. J’ai besoin d’obtenir mon avancement cette année. Je
-n’ai personne pour me protéger, moi, et j’ai pensé à vous.»</p>
-
-<p>Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d’une orgueilleuse
-confusion. Il répondit cependant:</p>
-
-<p>«Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui
-allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que...»</p>
-
-<p>Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect:
-«Tra la la. Vous avez l’oreille du chef, et si vous lui dites un
-mot pour moi, je passe. Songez que j’aurai droit à ma retraite dans
-dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je
-n’obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu’on dit: «Cachelin
-n’est pas gêné, sa sœur a un million.» Ça, c’est vrai, que ma
-sœur a <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> un million, mais il fait des petits son million, et elle
-n’en donne pas. C’est pour ma fille, c’est encore vrai; mais, ma fille
-et moi, ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon
-gendre rouleront carrosse, si je n’ai rien à me mettre sous la dent.
-Vous comprenez la situation, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Lesable opina du front: «C’est juste, très juste, ce que vous dites là.
-Votre gendre peut n’être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien
-aise d’ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets
-de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas,
-j’insisterai s’il le faut. Comptez sur moi!»</p>
-
-<p>Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra
-en les secouant d’une façon militaire; et il bredouilla: «Merci,
-merci, comptez que si je rencontre jamais l’occasion..... Si je peux
-jamais.....» Il n’acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase,
-et il s’en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé
-d’ancien troupier.</p>
-
-<p>Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se
-mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C’était le chef, M.
-Torchebeuf, qui demandait son commis d’ordre.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard, Cachelin trouva un <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> matin sur son bureau une
-lettre cachetée qui contenait ceci:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre,
- sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier
- votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la
- notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n’est-ce pas?</p>
-
- <p class="center">«Bien à vous,</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Lesable</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia,
-s’excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude.</p>
-
-<p>On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient
-chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année
-meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui
-variait entre cent cinquante et trois cents francs.</p>
-
-<p>M. Boissel déclara qu’il guetterait Lesable au coin de sa rue, à
-minuit, un de ces soirs, et qu’il lui administrerait une rossée à le
-laisser sur place. Les autres employés se turent.</p>
-
-<p>Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son
-protecteur, entra avec solennité et d’un ton cérémonieux: «J’espère que
-vous voudrez bien me faire <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> l’honneur de venir dîner chez nous à
-l’occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour.»</p>
-
-<p>Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans
-les yeux de son collègue; puis il répondit, sans détourner son regard
-pour bien lire la pensée de l’autre: «Mais, mon cher, c’est que... tous
-mes soirs sont promis d’ici quelque temps.»</p>
-
-<p>Cachelin insista, d’un ton bonhomme: «Voyons, ne nous faites pas le
-chagrin de nous refuser après le service que vous m’avez rendu. Je vous
-en prie, au nom de ma famille et au mien.»</p>
-
-<p>Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que
-répondre, n’ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et
-le contre. Enfin, il pensa: «Je ne m’engage à rien en allant dîner,»
-et il accepta d’un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il
-ajouta, souriant: «pour n’avoir pas à me lever trop tôt le lendemain.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>M. Cachelin habitait dans le haut de la rue Rochechouart, au cinquième
-étage, un petit appartement avec terrasse, d’où l’on voyait tout Paris.
-Il avait trois chambres, une pour sa sœur, une pour sa fille, une
-pour lui; la salle à manger servait de salon.</p>
-
-<p>Pendant toute la semaine il s’agita en prévision de ce dîner. Le menu
-fut longuement discuté pour composer en même temps un repas bourgeois
-et distingué. Il fut arrêté ainsi: un consommé aux œufs, des
-hors-d’œuvre, crevettes et saucisson, un homard, un beau poulet, des
-petits pois conservés, un pâté de foie gras, une salade, une glace, et
-du dessert.</p>
-
-<p>Le foie gras fut acheté chez le charcutier voisin, avec recommandation
-de le fournir de première qualité. La terrine coûtait d’ailleurs trois
-francs cinquante. Quant au vin, Cachelin <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> s’adressa au marchand de
-vin du coin qui lui fournissait au litre le breuvage rouge dont il se
-désaltérait d’ordinaire. Il ne voulut pas aller dans une grande maison,
-par suite de ce raisonnement: «Les petits débitants trouvent peu
-d’occasions de vendre leurs vins fins. De sorte qu’ils les conservent
-très longtemps en cave et qu’ils les ont excellents.»</p>
-
-<p>Il rentra de meilleure heure le samedi pour s’assurer que tout était
-prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu’une tomate,
-car son fourneau, allumé depuis midi, par crainte de ne pas arriver
-en temps, lui avait rôti la figure tout le jour; et l’émotion aussi
-l’agitait.</p>
-
-<p>Il entra dans la salle à manger pour tout vérifier. Au milieu de la
-petite pièce, la table ronde faisait une grande tache blanche, sous la
-lumière vive de la lampe coiffée d’un abat-jour vert.</p>
-
-<p>Les quatre assiettes, couvertes d’une serviette pliée en bonnet
-d’évêque par M<sup>lle</sup> Cachelin, la tante, étaient flanquées des couverts
-de métal blanc et précédées de deux verres, un grand et un petit. César
-trouva cela insuffisant comme coup d’œil, et il appela: «Charlotte!»</p>
-
-<p>La porte de gauche s’ouvrit et une courte vieille parut. Plus âgée que
-son frère de dix <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> ans, elle avait une étroite figure qu’encadraient
-des frisons de cheveux blancs obtenus au moyen de papillotes. Sa voix
-mince semblait trop faible pour son petit corps courbé, et elle allait
-d’un pas un peu traînant, avec des gestes endormis.</p>
-
-<p>On disait d’elle, au temps de sa jeunesse: «Quelle mignonne créature!»</p>
-
-<p>Elle était maintenant une maigre vieille, très propre par suite
-d’habitudes anciennes, volontaire, entêtée, avec un esprit étroit,
-méticuleux, et facilement irritable. Devenue très dévote, elle semblait
-avoir totalement oublié les aventures des jours passés.</p>
-
-<p>Elle demanda: «Qu’est-ce que tu veux?»</p>
-
-<p>Il répondit: «Je trouve que deux verres ne font pas grand effet. Si
-on donnait du champagne... Cela ne me coûtera jamais plus de trois
-ou quatre francs, et on pourrait mettre tout de suite les flûtes. On
-changerait tout à fait l’aspect de la salle.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Charlotte reprit: «Je ne vois pas l’utilité de cette dépense.
-Enfin, c’est toi qui payes, cela ne me regarde pas.»</p>
-
-<p>Il hésitait, cherchant à se convaincre lui-même: «Je t’assure que cela
-fera mieux. Et puis, pour le gâteau des Rois, ça animera.» Cette raison
-l’avait décidé. Il prit son chapeau et redescendit l’escalier, puis
-revint au <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> bout de cinq minutes avec une bouteille qui portait
-au flanc, sur une large étiquette blanche ornée d’armoiries énormes:
-«Grand vin mousseux de Champagne du comte de Chatel-Rénovau.»</p>
-
-<p>Et Cachelin déclara: «Il ne me coûte que trois francs, et il paraît
-qu’il est exquis.»</p>
-
-<p>Il prit lui-même les flûtes dans une armoire et les plaça devant les
-convives.</p>
-
-<p>La porte de droite s’ouvrit. Sa fille entra. Elle était grande, grasse
-et rose, une belle fille de forte race, avec des cheveux châtains et
-des yeux bleus. Une robe simple dessinait sa taille ronde et souple; sa
-voix forte, presque une voix d’homme, avait ces notes graves qui font
-vibrer les nerfs. Elle s’écria: «Dieu! du champagne! quel bonheur!» en
-battant des mains d’une manière enfantine.</p>
-
-<p>Son père lui dit: «Surtout, sois aimable pour ce monsieur qui m’a rendu
-beaucoup de services.»</p>
-
-<p>Elle se mit à rire d’un rire sonore qui disait: «Je sais.»</p>
-
-<p>Le timbre du vestibule tinta, des portes s’ouvrirent et se fermèrent.
-Lesable parut. Il portait un habit noir, une cravate blanche et des
-gants blancs. Il fit un effet. Cachelin s’était élancé, confus et ravi:
-«Mais, mon cher, c’était entre nous; voyez, moi, je suis en veston.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p>
-
-<p>Le jeune homme répondit: «Je sais, vous me l’aviez dit, mais j’ai
-l’habitude de ne jamais sortir le soir sans mon habit.» Il saluait, le
-claque sous le bras, une fleur à la boutonnière. César lui présenta:
-«Ma sœur, M<sup>lle</sup> Charlotte,—ma fille, Coralie, que nous appelons
-familièrement Cora.»</p>
-
-<p>Tout le monde s’inclina. Cachelin reprit: «Nous n’avons pas de salon.
-C’est un peu gênant, mais on s’y fait.» Lesable répliqua: «C’est
-charmant!»</p>
-
-<p>Puis on le débarrassa de son chapeau qu’il voulait garder. Et il se mit
-aussitôt à retirer ses gants.</p>
-
-<p>On s’était assis; on se regardait de loin, à travers la table, et on ne
-disait plus rien. Cachelin demanda: «Est-ce que le chef est resté tard?
-Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames.»</p>
-
-<p>Lesable répondit d’un ton dégagé: «Non. Nous sommes sortis ensemble
-parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de
-Brest. C’est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal.»</p>
-
-<p>Cachelin crut devoir mettre sa sœur au courant, et se tournant
-vers elle: «Toutes les questions difficiles au bureau, c’est monsieur
-Lesable qui les traite. On peut dire qu’il double le chef.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p>
-
-<p>La vieille fille salua poliment en déclarant: «Oh! je sais que monsieur
-a beaucoup de capacités.»</p>
-
-<p>La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l’air, des deux
-mains, une grande soupière. Alors «le maître» cria: «Allons, à table!
-Placez-vous là, monsieur Lesable, entre ma sœur et ma fille. Je
-pense que vous n’avez pas peur des dames.» Et le dîner commença.</p>
-
-<p>Lesable faisait l’aimable, avec un petit air de suffisance, presque
-de condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s’étonnant
-de sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. M<sup>lle</sup> Charlotte
-se mettait en frais, sachant les intentions de son frère, et elle
-soutenait la conversation banale accrochée à tous les lieux communs.
-Cachelin, radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté
-une heure plus tôt chez le marchand du coin: «Un verre de ce petit
-Bourgogne, monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand
-cru, mais il est bon, il a de la cave et il est naturel; quant à ça,
-j’en réponds. Nous l’avons par des amis qui sont de là-bas.»</p>
-
-<p>La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par
-le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.</p>
-
-<p>Quand le homard apparut, César déclara: <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> «Voilà un personnage avec
-qui je ferai volontiers connaissance.» Lesable, souriant, raconta
-qu’un écrivain avait appelé le homard «le cardinal des mers», ne
-sachant pas qu’avant d’être cuit cet animal était noir. Cachelin se
-mit à rire de toute sa force en répétant: «Ah! ah! ah! elle est bien
-drôle.» Mais M<sup>lle</sup> Charlotte, devenue sérieuse, prononça: «Je ne vois
-pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je
-comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m’oppose à ce qu’on
-ridiculise le clergé devant moi.»</p>
-
-<p>Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de
-l’occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des
-gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et
-il conclut: «Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères,
-j’y ai été élevé, j’y resterai jusqu’à ma mort.»</p>
-
-<p>Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant:
-«C’est juste, c’est juste.» Puis il changea la conversation, qui
-l’ennuyait, et par une pente d’esprit naturelle à tous ceux qui
-accomplissent chaque jour la même besogne, il demanda: «Le beau Maze
-a-t-il dû rager de n’avoir pas son avancement, hein?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p>
-
-<p>Lesable sourit: «Que voulez-vous? à chacun selon ses actes!» Et on
-causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux
-femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même,
-à force d’entendre parler d’eux chaque soir. M<sup>lle</sup> Charlotte
-s’occupait beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu’il racontait
-et de son esprit romanesque, et M<sup>lle</sup> Cora s’intéressait secrètement
-au beau Maze. Elles ne les avaient jamais vus, d’ailleurs.</p>
-
-<p>Lesable parlait d’eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le
-faire un ministre jugeant son personnel.</p>
-
-<p>On l’écoutait: «Maze ne manque point d’un certain mérite; mais quand
-on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde,
-les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l’esprit. Il n’ira
-jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses
-influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet il rédige bien, il faut
-le reconnaître, il a une élégance de forme qu’on ne peut nier, mais
-pas de fond. Chez lui tout est en surface. C’est un garçon qu’on ne
-pourrait mettre à la tête d’un service important, mais qui pourrait
-être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Charlotte demanda: «Et M. Boissel?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p>
-
-<p>Lesable haussa les épaules: «Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit
-rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir
-debout. Pour nous, c’est une non-valeur.»</p>
-
-<p>Cachelin se mit à rire et déclara: «Le meilleur, c’est le père Savon.»
-Et tout le monde rit.</p>
-
-<p>Puis on parla des théâtres et des pièces de l’année. Lesable jugea
-avec la même autorité la littérature dramatique, classant les auteurs
-nettement, déterminant le fort et le faible de chacun avec l’assurance
-ordinaire des hommes qui se sentent infaillibles et universels.</p>
-
-<p>On avait fini le rôti. César maintenant décoiffait la terrine de
-foie gras avec des précautions délicates qui faisaient bien juger
-du contenu. Il dit: «Je ne sais pas si celle-là sera réussie. Mais
-généralement elles sont parfaites. Nous les recevons d’un cousin qui
-habite Strasbourg.»</p>
-
-<p>Et chacun mangea avec une lenteur respectueuse la charcuterie enfermée
-dans le pot de terre jaune.</p>
-
-<p>Quand la glace apparut, ce fut un désastre. C’était une sauce, une
-soupe, un liquide clair, flottant dans un compotier. La petite bonne
-avait prié le garçon pâtissier, venu dès <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> sept heures, de la sortir
-du moule lui-même, dans la crainte de ne pas savoir s’y prendre.</p>
-
-<p>Cachelin, désolé, voulait la faire reporter, puis il se calma à la
-pensée du gâteau des Rois qu’il partagea avec mystère comme s’il eût
-enfermé un secret de premier ordre. Tout le monde fixait ses regards
-sur cette galette symbolique et on la fit passer, en recommandant à
-chacun de fermer les yeux pour prendre son morceau.</p>
-
-<p>Qui aurait la fève? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable
-poussa un petit «Ah!» d’étonnement et montra entre son pouce et son
-index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit
-à applaudir, puis il cria: «Choisissez la reine! choisissez la reine!»</p>
-
-<p>Une courte hésitation eut lieu dans l’esprit du roi. Ne ferait-il
-pas un acte politique en choisissant M<sup>lle</sup> Charlotte? Elle serait
-flattée, gagnée, acquise! Puis il réfléchit qu’en vérité c’était pour
-M<sup>lle</sup> Cora qu’on l’invitait et qu’il aurait l’air d’un sot en prenant
-la tante. Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant
-le pois souverain: «Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous
-l’offrir?» Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle
-dit: «Merci, monsieur!» et reçut le gage de grandeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p>
-
-<p>Il pensait: «Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux
-superbes. Et c’est une gaillarde, mâtin!»</p>
-
-<p>Une détonation fit sauter les deux femmes. Cachelin venait de déboucher
-le champagne, qui s’échappait avec impétuosité de la bouteille et
-coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le
-patron déclara: «Il est de bonne qualité, on le voit.» Mais comme
-Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César
-s’écria: «Le roi boit! le roi boit! le roi boit!» Et M<sup>lle</sup> Charlotte,
-émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë: «Le roi boit! le roi boit!»</p>
-
-<p>Lesable vida son verre avec assurance, et le reposant sur la table:
-«Vous voyez que j’ai de l’aplomb!» puis, se tournant vers M<sup>lle</sup> Cora:
-«A vous, mademoiselle!»</p>
-
-<p>Elle voulut boire; mais tout le monde ayant crié: «La reine boit! la
-reine boit!» elle rougit, se mit à rire et reposa la flûte devant elle.</p>
-
-<p>La fin du dîner fut pleine de gaieté, le roi se montrait empressé et
-galant pour la reine. Puis, quand on eut pris les liqueurs, Cachelin
-annonça: «On va desservir pour nous faire de la place. S’il ne pleut
-pas, nous pouvons passer une minute sur la terrasse.» Il tenait à
-montrer la vue, bien qu’il fît nuit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p>
-
-<p>On ouvrit donc la porte vitrée. Un souffle humide entra. Il faisait
-tiède dehors, comme au mois d’avril; et tous montèrent le pas qui
-séparait la salle à manger du large balcon. On ne voyait rien qu’une
-lueur vague planant sur la grande ville, comme ces couronnes de feu
-qu’on met au front des saints. De place en place cette clarté semblait
-plus vive, et Cachelin se mit à expliquer: «Tenez, là-bas, c’est l’Eden
-qui brille comme ça. Voici la ligne des boulevards. Hein! comme on les
-distingue. Dans le jour, c’est splendide, la vue d’ici. Vous auriez
-beau voyager, vous ne verriez rien de mieux.»</p>
-
-<p>Lesable s’était accoudé sur la balustrade de fer, à côté de Cora qui
-regardait dans le vide, muette, distraite, saisie tout à coup par une
-de ces langueurs mélancoliques qui engourdissent parfois les âmes.
-M<sup>lle</sup> Charlotte rentra dans la salle par crainte de l’humidité.
-Cachelin continua à parler, le bras tendu, indiquant les directions
-où se trouvaient les Invalides, le Trocadéro, l’Arc de Triomphe de
-l’Étoile.</p>
-
-<p>Lesable, à mi-voix, demanda: «Et vous, mademoiselle Cora, aimez-vous
-regarder Paris de là-haut?»</p>
-
-<p>Elle eut une petite secousse, comme s’il l’avait réveillée, et
-répondit: «Moi?... oui, <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> le soir surtout. Je pense à tout ce qui
-se passe là, devant nous. Combien il y a de gens heureux et de gens
-malheureux dans toutes ces maisons! Si on pouvait tout voir, combien on
-apprendrait de choses!»</p>
-
-<p>Il s’était rapproché jusqu’à ce que leurs coudes et leurs épaules se
-touchassent: «Par les clairs de lune, ça doit être féerique?»</p>
-
-<p>Elle murmura: «Je crois bien. On dirait une gravure de Gustave Doré.
-Quel plaisir on éprouverait à pouvoir se promener longtemps, sur les
-toits.»</p>
-
-<p>Alors il la questionna sur ses goûts, sur ses rêves, sur ses plaisirs.
-Et elle répondait sans embarras, en fille réfléchie, sensée, pas plus
-songeuse qu’il ne faut. Il la trouvait pleine de bon sens, et il se
-disait qu’il serait vraiment doux de pouvoir passer son bras autour de
-cette taille ronde et ferme et d’embrasser longuement à petits baisers
-lents, comme on boit à petits coups de très bonne eau-de-vie, cette
-joue fraîche, auprès de l’oreille, qu’éclairait un reflet de lampe. Il
-se sentait attiré, ému par cette sensation de la femme si proche, par
-cette soif de la chair mûre et vierge, et par cette séduction délicate
-de la jeune fille. Il lui semblait qu’il serait demeuré là pendant
-des heures, des nuits, des semaines, toujours, accoudé près d’elle, à
-la <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> sentir près de lui, pénétré par le charme de son contact. Et
-quelque chose comme un sentiment poétique soulevait son cœur en face
-du grand Paris étendu devant lui, illuminé, vivant sa vie nocturne, sa
-vie de plaisir et de débauche. Il lui semblait qu’il dominait la ville
-énorme, qu’il planait sur elle; et il sentait qu’il serait délicieux de
-s’accouder chaque soir sur ce balcon auprès d’une femme, et de s’aimer,
-de se baiser les lèvres, de s’étreindre au-dessus de la vaste cité,
-au-dessus de toutes les amours qu’elle enfermait, au-dessus de toutes
-les satisfactions vulgaires, au-dessus de tous les désirs communs, tout
-près des étoiles.</p>
-
-<p>Il est des soirs où les âmes les moins exaltées se mettent à rêver,
-comme s’il leur poussait des ailes. Il était peut-être un peu gris.</p>
-
-<p>Cachelin, parti pour chercher sa pipe, revint en l’allumant: «Je
-sais, dit-il, que vous ne fumez pas, aussi je ne vous offre point de
-cigarettes. Il n’y a rien de meilleur que d’en griller une ici. Moi,
-s’il me fallait habiter en bas, je ne vivrais pas. Nous le pourrions,
-car la maison appartient à ma sœur ainsi que les deux voisines,
-celle de gauche et celle de droite. Elle a là un joli revenu. Ça ne lui
-a pas coûté cher dans le temps, ces maisons-là.» Et, se tournant vers
-la salle, il cria: «Combien <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> donc as-tu payé les terrains d’ici,
-Charlotte?»</p>
-
-<p>Alors la voix pointue de la vieille fille se mit à parler. Lesable
-n’entendait que des lambeaux de phrase «... En mil huit cent
-soixante-trois... trente-cinq francs... bâti plus tard... les trois
-maisons... un banquier... revendu au moins cinq cent mille francs...»</p>
-
-<p>Elle racontait sa fortune avec la complaisance d’un vieux soldat qui
-dit ses campagnes. Elle énumérait ses achats, les propositions qu’on
-lui avait faites depuis, les plus-values, etc.</p>
-
-<p>Lesable, tout à fait intéressé, se retourna, appuyant maintenant son
-dos à la balustrade de la terrasse. Mais comme il ne saisissait encore
-que des bribes de l’explication, il abandonna brusquement sa jeune
-voisine et rentra pour tout entendre; et s’asseyant à côté de M<sup>lle</sup>
-Charlotte, il s’entretint longuement avec elle de l’augmentation
-probable des loyers et de ce que peut rapporter l’argent bien placé, en
-valeur ou en biens-fonds.</p>
-
-<p>Il s’en alla vers minuit, en promettant de revenir.</p>
-
-<p>Un mois plus tard, il n’était bruit dans tout le ministère que du
-mariage de Jacques-Léopold Lesable avec M<sup>lle</sup> Céleste-Coralie
-Cachelin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p>
-
-<p class="center2">III</p>
-
-<p>Le jeune ménage s’installa sur le même palier que Cachelin et que
-M<sup>lle</sup> Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa
-le locataire.</p>
-
-<p>Une inquiétude, cependant, agitait l’esprit de Lesable: la tante
-n’avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif.
-Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament
-était fait et déposé chez M<sup>e</sup> Belhomme, notaire. Elle avait promis,
-en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve
-d’une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa
-de s’expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire
-bienveillant que c’était facile à remplir.</p>
-
-<p>Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable
-crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait <span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
-beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s’était rendu
-aux efforts obstinés de Cachelin.</p>
-
-<p>Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute.
-Et il aimait sa femme qui n’avait en rien trompé ses attentes. Sa
-vie s’écoulait, tranquille et monotone. Il s’était fait d’ailleurs
-en quelques semaines à sa nouvelle situation d’homme marié, et il
-continuait à se montrer l’employé accompli de jadis.</p>
-
-<p>L’année s’écoula. Le jour de l’an revint. Il n’eut pas, à sa
-grande surprise, l’avancement sur lequel il comptait. Maze et
-Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara
-confidentiellement à Cachelin qu’il se promettait de flanquer une
-roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande
-porte, devant tout le monde. Il n’en fit rien.</p>
-
-<p>Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d’angoisse de ne pas avoir
-été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien;
-il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois
-par an à l’hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit
-heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie.
-Que voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d’un pareil <span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
-travail et d’un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà
-tout. A chacun suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le
-traitait ainsi qu’un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en
-avoir le cœur net. Il irait trouver le chef et s’expliquerait avec
-lui.</p>
-
-<p>Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la
-porte de ce potentat.</p>
-
-<p>Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra.</p>
-
-<p>Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec
-une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf
-écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable;
-vous allez bien?»</p>
-
-<p>Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et
-vous-même?»</p>
-
-<p>Le chef cessa d’écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince,
-frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse,
-semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de
-cuir. Une rosette d’officier de la Légion d’honneur, énorme, éclatante,
-mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait
-comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne
-considérable, comme si l’individu tout entier se fût développé en dôme,
-à la façon des champignons.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
-
-<p>La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le
-front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.</p>
-
-<p>M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui
-vous amène.»</p>
-
-<p>Pour tous les autres employés il se montrait d’une rudesse militaire,
-se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère
-représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les
-flottes françaises.</p>
-
-<p>Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous
-demander si j’ai démérité en quelque chose?»</p>
-
-<p>—«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là?</p>
-
-<p>—«C’est que j’ai été un peu surpris de ne pas recevoir d’avancement
-cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m’expliquer
-jusqu’au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace.
-Je sais que j’ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des
-avantages inespérés. Je sais que l’avancement ne se donne, en général,
-que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire
-remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de
-travail d’un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps.
-Si donc on mettait en balance le résultat <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> de mes efforts comme
-labeur et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci
-bien au-dessous de celui-là!»</p>
-
-<p>Il avait préparé avec soin sa phrase qu’il jugeait excellente.</p>
-
-<p>M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d’un
-ton un peu froid: «Bien qu’il ne soit pas admissible, en principe,
-qu’on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette
-fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.</p>
-
-<p>«Je vous ai proposé pour l’avancement, comme les années précédentes.
-Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre
-mariage vous assure un bel avenir, plus qu’une aisance, une fortune que
-n’atteindront jamais vos modestes collègues. N’est-il pas équitable,
-en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous
-deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne
-seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera
-beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a
-fait rester en arrière cette année.»</p>
-
-<p>Lesable, confus et irrité, se retira.</p>
-
-<p>Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait
-ordinairement gaie et <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> d’humeur assez égale, mais volontaire; et
-elle ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n’avait
-plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu’il
-eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il
-éprouvait par moments cette désillusion si proche de l’écœurement
-que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails
-trivials ou grotesques de l’existence, les toilettes négligées
-du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le
-peignoir fané, car on n’était pas riche, et aussi toutes les besognes
-nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient
-le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les
-fiancés.</p>
-
-<p>Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle
-n’en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout,
-faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible
-de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une
-exaspération grandissante et cachée.</p>
-
-<p>Elle allait à travers l’appartement de son pas traînant de vieille; et
-sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous
-devriez bien faire cela.»</p>
-
-<p>Quand les deux époux se trouvaient en <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> tête-à-tête, Lesable énervé
-s’écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n’en veux plus.
-Entends-tu? je n’en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité:
-«Que veux-tu que j’y fasse, moi?»</p>
-
-<p>Alors il s’emportait: «C’est odieux d’avoir une famille pareille!»</p>
-
-<p>Et elle répliquait, toujours calme: «Oui, la famille est odieuse, mais
-l’héritage est bon, n’est-ce pas? Ne fais donc pas l’imbécile. Tu as
-autant d’intérêt que moi à ménager tante Charlotte.»</p>
-
-<p>Et il se taisait, ne sachant que répondre.</p>
-
-<p>La tante maintenant les harcelait sans cesse avec l’idée fixe d’un
-enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans
-la figure: «Mon neveu, j’entends que vous soyez père avant ma mort.
-Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne
-soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se
-marie, mon neveu, c’est pour avoir de la famille, pour faire souche.
-Notre Sainte Mère l’Église défend les mariages stériles. Je sais bien
-que vous n’êtes pas riches et qu’un enfant cause de la dépense. Mais
-après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le
-veux, entendez-vous!»</p>
-
-<p>Comme, après quinze mois de mariage, <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> son désir ne s’était point
-encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante; et elle
-donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en
-femme qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s’en
-souvenir à l’occasion.</p>
-
-<p>Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée. Comme elle
-n’avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte
-de son gendre: «Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au
-chef, n’est-ce pas, que je n’irai point au bureau aujourd’hui, vu la
-circonstance.»</p>
-
-<p>Lesable passa une journée d’angoisses, incapable de travailler, de
-rédiger et d’étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda:
-«Vous êtes distrait, aujourd’hui, monsieur Lesable?» Et Lesable,
-nerveux, répondit: «Je suis très fatigué, cher maître, j’ai passé toute
-la nuit auprès de notre tante dont l’état est fort grave.»</p>
-
-<p>Mais le chef reprit froidement: «Du moment que M. Cachelin est resté
-près d’elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se
-désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés.»</p>
-
-<p>Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa table et il attendait
-cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la grosse <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> horloge
-de la grande cour sonna, il s’enfuit, quittant, pour la première fois,
-le bureau à la minute réglementaire.</p>
-
-<p>Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son inquiétude était vive; et
-il monta l’escalier en courant.</p>
-
-<p>La bonne vint ouvrir; il balbutia: «Comment va-t-elle?</p>
-
-<p>—«Le médecin dit qu’elle est bien bas.»</p>
-
-<p>Il eut un battement de cœur et demeura tout ému: «Ah! vraiment.»</p>
-
-<p>Est-ce que, par hasard, elle allait mourir?</p>
-
-<p>Il n’osait pas entrer maintenant dans la chambre de la malade, et il
-fit appeler Cachelin qui la gardait.</p>
-
-<p>Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec précaution. Il
-avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu’il passait de
-bonnes soirées au coin du feu; et il murmura à voix basse: «Ça va mal,
-très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l’a même
-administrée dans l’après-midi.»</p>
-
-<p>Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes, et il
-s’assit:</p>
-
-<p>—«Où est ma femme?</p>
-
-<p>—«Elle est auprès d’elle.</p>
-
-<p>—«Qu’est-ce que dit au juste le docteur?</p>
-
-<p>—«Il dit que c’est une attaque. Elle en <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> peut revenir, mais elle
-peut aussi mourir cette nuit.</p>
-
-<p>—«Avez-vous besoin de moi? Si vous n’en avez pas besoin, j’aime mieux
-ne pas entrer. Cela me serait pénible de la revoir dans cet état.</p>
-
-<p>—«Non. Allez chez vous. S’il y a quelque chose de nouveau, je vous
-ferai appeler tout de suite.»</p>
-
-<p>Et Lesable retourna chez lui. L’appartement lui parut changé, plus
-grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il passa
-sur le balcon.</p>
-
-<p>On était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil, au
-moment de disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une
-pluie de flamme sur l’immense peuple des toits.</p>
-
-<p>L’espace, d’un rouge éclatant à son pied, prenait plus haut des teintes
-d’or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes, d’un vert
-léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d’un bleu pur et frais
-sur les têtes.</p>
-
-<p>Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine visibles,
-dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de
-leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne
-lointaine, planait une nuée <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> rose, une vapeur de feu dans laquelle
-montaient, comme dans une apothéose, les flèches des clochers, tous
-les sommets sveltes des monuments. L’Arc de Triomphe de l’Étoile
-apparaissait énorme et noir dans l’incendie de l’horizon, et le dôme
-des Invalides semblait un autre soleil tombé du firmament sur le dos
-d’un édifice.</p>
-
-<p>Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant l’air comme
-on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des
-gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et
-triomphante. La vie lui apparaissait radieuse, l’avenir plein de
-bonheur! Qu’allait-il faire? Et il rêva.</p>
-
-<p>Un bruit, derrière lui, le fit tressaillir. C’était sa femme. Elle
-avait les yeux rouges, les joues un peu enflées, l’air fatigué. Elle
-tendit son front pour qu’il l’embrassât, puis elle dit: «On va dîner
-chez papa pour rester près d’elle. La bonne ne la quittera pas pendant
-que nous mangerons.»</p>
-
-<p>Et il la suivit dans l’appartement voisin.</p>
-
-<p>Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son gendre. Un
-poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de fraises
-étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes.</p>
-
-<p>On s’assit. Cachelin déclara: «Voilà des <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> journées comme je n’en
-voudrais pas souvent. Ça n’est pas gai.» Il disait cela avec un ton
-d’indifférence dans l’accent et une sorte de satisfaction sur le
-visage. Et il se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant
-le poulet excellent et la salade de pommes de terre tout à fait
-rafraîchissante.</p>
-
-<p>Mais Lesable se sentait l’estomac serré et l’âme inquiète, et il
-mangeait à peine, l’oreille tendue vers la chambre voisine, qui
-demeurait silencieuse comme si personne ne s’y fût trouvé. Cora n’avait
-pas faim non plus, émue, larmoyante, s’essuyant un œil de temps en
-temps avec un coin de sa serviette.</p>
-
-<p>Cachelin demanda: «Qu’a dit le chef?»</p>
-
-<p>Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait minutieux,
-qu’il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s’il eût
-été absent du ministère pendant un an.</p>
-
-<p>«Ça a dû faire une émotion quand on a su qu’elle était malade?» Et il
-songeait à sa rentrée glorieuse quand elle serait morte, aux têtes de
-ses collègues; il prononça pourtant, comme pour répondre à un remords
-secret: «Ce n’est pas que je lui désire du mal à la chère femme! Dieu
-sait que je voudrais la conserver longtemps, mais ça fera de l’effet
-tout de même. Le père Savon en oubliera la Commune.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p>
-
-<p>On commençait à manger les fraises quand la porte de la malade
-s’entr’ouvrit. La commotion fut telle chez les dîneurs qu’ils se
-trouvèrent, d’un seul coup, debout tous les trois, effarés. Et la
-petite bonne parut, gardant toujours son air calme et stupide. Elle
-prononça tranquillement: «Elle ne souffle plus.»</p>
-
-<p>Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se précipita comme un
-fou; Cora le suivit, le cœur battant; mais Lesable demeura debout
-près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à peine éclairé
-par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers la
-couche, ne remuant pas, examinant; et tout d’un coup il entendit sa
-voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une
-de ces voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses
-surprenantes. Elle prononçait: «C’est fait! on n’entend plus rien.» Il
-vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors
-il se décida à entrer, et, comme Cachelin s’était relevé, il aperçut,
-sur la blancheur de l’oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux
-fermés, si creuse, si rigide, si blême, qu’elle avait l’air d’une bonne
-femme en cire.</p>
-
-<p>Il demanda avec angoisse: «Est-ce fini?»</p>
-
-<p>Cachelin, qui contemplait aussi sa sœur, se <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> tourna vers lui et
-ils se regardèrent. Il répondit «Oui», voulant forcer son visage à une
-expression désolée, mais les deux hommes s’étaient pénétrés d’un coup
-d’œil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent
-une poignée de mains, comme pour se remercier l’un l’autre de ce qu’ils
-avaient fait l’un pour l’autre.</p>
-
-<p>Alors, sans perdre de temps, ils s’occupèrent avec activité de toutes
-les besognes que réclame un mort.</p>
-
-<p>Lesable se chargea d’aller chercher le médecin et de faire, le plus
-vite possible, les courses les plus pressées.</p>
-
-<p>Il prit son chapeau et descendit l’escalier en courant, ayant hâte
-d’être dans la rue, d’être seul, de respirer, de penser, de jouir
-solitairement de son bonheur.</p>
-
-<p>Lorsqu’il eut terminé ses commissions, au lieu de rentrer il gagna
-le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se mêler au
-mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux
-passants: «J’ai cinquante mille livres de rentes,» et il allait, les
-mains dans ses poches, s’arrêtant devant les étalages, examinant les
-riches étoffes, les bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée
-joyeuse: «Je pourrai me payer cela maintenant.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p>
-
-<p>Tout à coup il passa devant un magasin de deuil et une idée brusque
-l’effleura: «Si elle n’était point morte? S’ils s’étaient trompés?»</p>
-
-<p>Et il revint vers sa demeure, d’un pas plus pressé, avec ce doute
-flottant dans l’esprit.</p>
-
-<p>En rentrant il demanda: «Le docteur est-il venu?»</p>
-
-<p>Cachelin répondit: «Oui. Il a constaté le décès, et il s’est chargé de
-la déclaration.»</p>
-
-<p>Ils rentrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours,
-assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine,
-presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu’ont
-les femmes.</p>
-
-<p>Dès qu’ils se trouvèrent tous trois dans l’appartement, Cachelin
-prononça à voix basse: «A présent que la bonne est partie se coucher,
-nous pouvons regarder s’il n’y a rien de caché dans les meubles.»</p>
-
-<p>Et les deux hommes se mirent à l’œuvre. Ils vidaient les tiroirs,
-fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit
-ils n’avaient rien trouvé d’intéressant. Cora s’était assoupie, et elle
-ronflait un peu, d’une façon régulière. César demanda: «Est-ce que nous
-allons rester ici jusqu’au jour?» Lesable, perplexe, jugeait cela plus
-convenable. Alors le beau-père en prit son parti: «En ce cas, dit-il,
-apportons des fauteuils»; <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> et ils allèrent chercher les deux autres
-sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements
-inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.</p>
-
-<p>Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la
-chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières: «Je me
-suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près.»</p>
-
-<p>Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara: «Je
-m’en suis bien aperçu. Moi, je n’ai pas perdu connaissance une seconde;
-j’avais seulement fermé les yeux pour les reposer».</p>
-
-<p>Cora regagna son appartement.</p>
-
-<p>Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence: «Quand
-voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du
-testament?»</p>
-
-<p>—«Mais... ce matin, si vous voulez.</p>
-
-<p>—«Est-il nécessaire que Cora nous accompagne?</p>
-
-<p>—«Ça vaut peut-être mieux, puisqu’elle est l’héritière, en somme.</p>
-
-<p>—«En ce cas je vais la prévenir de s’apprêter.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p>
-
-<p>Et Lesable sortit de son pas vif.</p>
-
-<p>L’étude de M<sup>e</sup> Belhomme venait d’ouvrir ses portes quand Cachelin,
-Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages
-désolés.</p>
-
-<p>Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la
-parole: «Monsieur, vous me connaissez: je suis le frère de M<sup>lle</sup>
-Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre sœur
-est morte hier; nous l’enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire
-de son testament, nous venons vous demander si elle n’a pas formulé
-quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n’avez pas quelque
-communication à nous faire.»</p>
-
-<p>Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un
-papier, et prononça: «Voici, monsieur, un double de ce testament dont
-je puis vous donner connaissance immédiatement.</p>
-
-<p>«L’autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre
-mes mains. Et il lut:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes
- dernières volontés:</p>
-
- <p>«Je laisse toute ma fortune, s’élevant à un million cent vingt mille
- francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce
- Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> des revenus aux
- parents jusqu’à la majorité de l’aîné des descendants.</p>
-
- <p>«Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque
- enfant et la part demeurant aux parents jusqu’à la fin de leurs jours.</p>
-
- <p>«Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un
- héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire,
- pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie
- si un enfant naît durant cette période.</p>
-
- <p>«Mais dans le cas où Coralie n’obtiendrait point du Ciel un
- descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune
- sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux
- établissements de bienfaisance dont la liste suit.»</p>
-</div>
-
-<p>Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres,
-d’ordres et de recommandations.</p>
-
-<p>Puis M<sup>e</sup> Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin,
-ahuri de saisissement.</p>
-
-<p>Il crut même devoir ajouter quelques explications: «M<sup>lle</sup> Cachelin,
-dit-il, lorsqu’elle me fit l’honneur de me parler pour la première
-fois de son projet de tester dans ce sens, m’exprima le désir extrême
-qu’elle avait <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> de voir un héritier de sa race. Elle répondit à
-tous mes raisonnements par l’expression de plus en plus formelle de sa
-volonté, qui se basait d’ailleurs sur un sentiment religieux, toute
-union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je
-n’ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien
-vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas
-que le <i>desideratum</i> de la défunte ne soit bien vite réalisé.»</p>
-
-<p>Et les trois parents s’en allèrent, trop effarés pour penser à rien.</p>
-
-<p>Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et
-furieux, comme s’ils s’étaient mutuellement volés. Toute la douleur
-même de Cora s’était soudain dissipée, l’ingratitude de sa tante la
-dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient
-serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi
-donc cet acte, que j’en prenne connaissance <i>de visu</i>.» Cachelin
-lui tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s’était
-arrêté sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là,
-fouillant les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres
-l’attendaient, deux pas en avant, toujours muets.</p>
-
-<p>Puis il rendit le testament en déclarant: <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> «Il n’y a rien à faire.
-Elle nous a joliment floués!»</p>
-
-<p>Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C’était
-à vous d’avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu’elle le
-désirait depuis longtemps.»</p>
-
-<p>Lesable haussa les épaules sans répliquer.</p>
-
-<p>En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces
-gens dont le métier s’exerce autour des morts. Lesable rentra chez
-lui, ne voulant plus s’occuper de rien, et César rudoya tout le monde,
-criant qu’on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite
-avec tout ça, et trouvant qu’on tardait bien à le débarrasser de ce
-cadavre.</p>
-
-<p>Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin,
-au bout d’une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens,
-dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car,
-enfin, il faut s’entendre. Mon avis est de faire tout de même des
-funérailles convenables, afin de ne pas donner l’éveil au ministère.
-Nous nous arrangerons pour les frais. D’ailleurs, rien n’est perdu.
-Vous n’êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur
-pour que vous n’eussiez pas d’enfants. Vous vous y mettrez, voilà tout.
-Allons au plus <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au
-ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.»</p>
-
-<p>Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils
-s’installèrent face à face aux deux bouts d’une table longue, pour
-tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.</p>
-
-<p>Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout
-cela ne l’eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.</p>
-
-<p>Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit
-pour aller à la Marine et Cachelin s’installa sur son balcon afin de
-fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d’un jour
-d’été tombait d’aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns
-garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons
-éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.</p>
-
-<p>Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants
-sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas,
-derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il
-songeait que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de
-ces collines qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu’on serait
-rudement mieux <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> sous la verdure, le ventre sur l’herbe, tout au
-bord de la rivière, à cracher dans l’eau, que sur le plomb brûlant
-de sa terrasse. Et un malaise l’oppressait, la pensée harcelante, la
-sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune inattendue,
-d’autant plus amère et brutale que l’espérance avait été plus vive et
-plus longue; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands
-troubles d’esprit, dans les obsessions d’idées fixes: «Sale rosse!»</p>
-
-<p>Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés
-des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le
-cercueil. Il n’avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire.</p>
-
-<p>Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour
-d’été lui pénétrèrent la chair et l’âme, et il songea que tout n’était
-pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n’aurait-elle pas d’enfant?
-Elle n’était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait
-vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un
-enfant, nom d’un nom! Et puis, d’ailleurs, il le fallait!</p>
-
-<p>Lesable était entré au ministère furtivement et s’était glissé dans son
-bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le <span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
-chef vous demande.» Il eut d’abord un geste d’impatience, une révolte
-contre ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir
-brusque et violent de parvenir l’aiguillonna. Il serait chef à son
-tour, et vite; il irait plus haut encore.</p>
-
-<p>Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se
-présenta avec une de ces figures navrées qu’on prend dans les occasions
-tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel
-et profond, cet involontaire abattement qu’impriment aux traits les
-contrariétés violentes.</p>
-
-<p>La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et
-il demanda d’un ton brusque: «J’ai eu besoin de vous toute la matinée.
-Pourquoi n’êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous
-avons eu le malheur de perdre ma tante, M<sup>lle</sup> Cachelin, et je venais
-même vous demander d’assister à l’inhumation, qui aura lieu demain.»</p>
-
-<p>Le visage de M. Torchebeuf s’était immédiatement rasséréné. Et il
-répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami,
-c’est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous
-devez avoir beaucoup à faire.»</p>
-
-<p>Mais Lesable tenait à se montrer zélé: <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> «Merci, cher maître, tout
-est fini et je compte rester ici jusqu’à l’heure réglementaire.»</p>
-
-<p>Et il retourna dans son cabinet.</p>
-
-<p>La nouvelle s’était répandue, et on venait de tous les bureaux pour
-lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et
-aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les
-regards avec un masque résigné d’acteur, et un tact dont on s’étonnait.
-«Il s’observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient:
-«C’est égal, au fond, il doit être rudement content.»</p>
-
-<p>Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d’homme
-du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»</p>
-
-<p>Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au
-juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela
-parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines
-clauses relatives aux funérailles.»</p>
-
-<p>De l’avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante
-mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est
-quelqu’un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient
-qu’il visait le Conseil d’État; d’autres croyaient qu’il songeait à la
-députation. Le chef s’attendait à <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> recevoir sa démission pour la
-transmettre au Directeur.</p>
-
-<p>Tout le ministère vint aux funérailles, qu’on trouva maigres. Mais un
-bruit courait: «C’est M<sup>lle</sup> Cachelin elle-même qui les a voulues
-ainsi. C’était dans le testament.»</p>
-
-<p>Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une
-semaine d’indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu
-et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n’était survenu dans leur
-existence. On remarqua seulement qu’ils fumaient avec ostentation de
-gros cigares, qu’ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des
-grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut,
-au bout de quelque temps, qu’ils avaient loué une campagne dans les
-environs de Paris, pour y finir l’été.</p>
-
-<p>On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui
-se ressemble s’assemble; n’importe, ça n’est pas chic de rester au
-ministère avec une fortune pareille.»</p>
-
-<p>Au bout de quelque temps, on n’y pensa plus. Ils étaient classés et
-jugés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p>
-
-<p class="center2">IV</p>
-
-<p>En suivant l’enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait
-au million, et, rongé par une rage d’autant plus violente qu’elle
-devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable
-mésaventure.</p>
-
-<p>Il se demandait aussi: «Pourquoi n’ai-je pas eu d’enfant depuis deux
-ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer
-stérile lui faisait battre le cœur.</p>
-
-<p>Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et
-luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d’arriver
-là, à force d’énergie et de volonté, d’avoir la vigueur et la ténacité
-qu’il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d’être père. Tant
-d’autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être
-avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par
-suite d’une indifférence complète. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> N’ayant jamais éprouvé le désir
-violent de laisser un héritier, il n’avait jamais mis tous ses soins à
-obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés;
-il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu’il le voulait ainsi.</p>
-
-<p>Mais lorsqu’il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il
-dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait
-le contre-coup.</p>
-
-<p>Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos
-absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On
-craignait une fièvre cérébrale.</p>
-
-<p>En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au
-ministère.</p>
-
-<p>Mais il n’osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la
-couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va
-livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir
-il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de
-bien-être et d’énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le
-pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait
-des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer
-chez lui, de longues courses fortifiantes.</p>
-
-<p>Comme il ne se rétablissait pas à son gré, <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> il eut l’idée d’aller
-finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion
-lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une
-influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets
-merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès
-prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans
-la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et
-tout ira bien.»</p>
-
-<p>Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification
-mystérieuse.</p>
-
-<p>Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et
-vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque
-matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à
-pied tous les soirs.</p>
-
-<p>Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait
-s’asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros
-bouquets d’herbes fines, blondes et tremblotantes.</p>
-
-<p>Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu’au
-barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière
-au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de
-piquets, s’élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait,
-sur une largeur de cent mètres; et le ronflement <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> de la chute
-faisait frémir le sol, tandis qu’une fine buée, une vapeur humide
-flottait dans l’air, s’élevait de la cascade comme une fumée légère,
-jetant aux environs une odeur d’eau battue et une saveur de vase remuée.</p>
-
-<p>La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et
-faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de
-même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe
-le bout de l’île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait
-bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers
-la mer.</p>
-
-<p>Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s’asseyant sur
-un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa
-molle et jaune lumière qui semblait couler avec l’eau et que les rides
-du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient
-leur cri métallique et court. Des appels d’oiseaux de nuit couraient
-dans l’air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière,
-troublant son cours lumineux et calme. C’était une barque de maraudeurs
-qui jetaient soudain l’épervier et ramenaient sans bruit sur leur
-bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants
-et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l’eau, un trésor vivant
-de poissons d’argent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p>
-
-<p>Cora, émue, s’appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait
-deviné les desseins, bien qu’ils n’eussent parlé de rien. C’était pour
-eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du
-baiser d’amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de
-l’oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair
-tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression
-de main; et ils se désiraient, se refusant encore l’un à l’autre,
-sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du
-million.</p>
-
-<p>Cachelin, apaisé par l’espoir qu’il sentait autour de lui, vivait
-heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui,
-au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui
-vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie
-de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux
-lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait:
-«Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,—il
-montrait le creux de son estomac,—«et je me sens tout retourné. Je
-deviens tout drôle. Il me semble qu’on m’a trempé dans un bain qui me
-donne envie de pleurer.»</p>
-
-<p>Lesable, cependant, allait mieux, saisi <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> soudain par des ardeurs
-qu’il ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval,
-de se rouler sur l’herbe, de pousser des cris de joie.</p>
-
-<p>Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d’épousailles.</p>
-
-<p>Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d’espérances.</p>
-
-<p>Puis ils s’aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et
-que leur confiance était vaine.</p>
-
-<p>Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage,
-il s’obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même
-désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui,
-se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers,
-réveillait sans cesse son ardeur défaillante.</p>
-
-<p>Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d’octobre.</p>
-
-<p>La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des
-paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les
-harcelait d’épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.</p>
-
-<p>Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait
-leur rancune mutuelle, celle de l’héritage insaisissable. Cora
-maintenant avait le verbe haut, et rudoyait <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> son mari. Elle le
-traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d’importance.
-Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j’avais été riche,
-j’aurais eu beaucoup d’enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir
-être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu
-dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard
-significatif accompagné d’un mouvement d’épaules plein de mépris.</p>
-
-<p>Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille
-de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même,
-un jour, lui demanda: «N’êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu
-changé.»</p>
-
-<p>Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J’ai
-beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l’avez pu voir.»</p>
-
-<p>Il comptait bien sur son avancement à la fin de l’année, et il avait
-repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d’employé modèle.</p>
-
-<p>Il n’eut qu’une gratification de rien du tout, plus faible que toutes
-les autres. Son beau-père Cachelin n’eut rien.</p>
-
-<p>Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la
-première fois, il l’appela «monsieur»:—«A quoi me sert donc, monsieur,
-<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> de travailler comme je le fais si je n’en recueille aucun fruit?»</p>
-
-<p>La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit,
-monsieur Lesable, que je n’admettais point de discussions de cette
-nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante
-votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la
-pauvreté de vos collègues...»</p>
-
-<p>Lesable ne put se contenir: «Mais je n’ai rien, monsieur! Notre tante a
-laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous
-vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»</p>
-
-<p>Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n’avez rien aujourd’hui, vous
-serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au
-même.»</p>
-
-<p>Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de
-l’héritage imprenable.</p>
-
-<p>Mais comme Cachelin venait d’arriver à son bureau, quelques jours plus
-tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet
-parut, l’œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s’avança d’un
-air excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence.
-Le père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche,
-assis <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la
-façon des petits garçons.</p>
-
-<p>Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et
-Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant
-sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d’officiers pour le
-<i>Richelieu</i>.—Lorient. Scaphandres pour le <i>Desaix</i>.—Brest. Essais sur
-les toiles à voiles de provenance anglaise!»</p>
-
-<p>Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires
-qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui
-faire porter par le garçon.</p>
-
-<p>Pendant qu’il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du
-commis d’ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et
-Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur
-les lèvres, ces signes d’une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il
-se tourna vers l’expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez
-appris bien des choses dans votre existence, vous?»</p>
-
-<p>Le vieux, comprenant qu’on allait se moquer de lui et parler encore de
-sa femme, ne répondit pas.</p>
-
-<p>Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire
-des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p>
-
-<p>Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je
-n’aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J’ai eu le malheur d’épouser
-une compagne indigne. Lorsque j’ai acquis la preuve de son infidélité,
-je me suis séparé d’elle.»</p>
-
-<p>Maze demanda d’un ton indifférent, sans rire: «Vous l’avez eue
-plusieurs fois, la preuve, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Et le père Savon répondit gravement: «Oui, monsieur.»</p>
-
-<p>Pitolet reprit la parole: «Cela n’empêche que vous êtes père de
-plusieurs enfants, trois ou quatre, m’a-t-on dit?»</p>
-
-<p>Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya: «Vous cherchez à me blesser,
-monsieur Pitolet; mais vous n’y parviendrez point. Ma femme a eu, en
-effet, trois enfants. J’ai lieu de supposer que le premier est de moi,
-mais je renie les deux autres.»</p>
-
-<p>Pitolet reprit: «Tout le monde dit, en effet, que le premier est de
-vous. Cela suffit. C’est très beau d’avoir un enfant, très beau et très
-heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d’en faire un, un
-seul, comme vous?»</p>
-
-<p>Cachelin avait cessé d’enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père
-Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu’il eût épuisé sur lui <span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs
-conjugaux.</p>
-
-<p>Lesable avait ramassé ses papiers; mais, sentant bien qu’on
-l’attaquait, il voulait demeurer, retenu par l’orgueil, confus et
-irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis
-le souvenir de ce qu’il avait dit au chef lui revint, et il comprit
-aussitôt qu’il lui faudrait montrer tout de suite une grande énergie,
-s’il ne voulait point servir de plastron au ministère tout entier.</p>
-
-<p>Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la
-voix enrouée des crieurs des rues et beugla: «Le secret pour faire des
-enfants, dix centimes, deux sous! Demandez le secret pour faire des
-enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d’horribles détails!»</p>
-
-<p>Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beau-père. Et
-Pitolet, se tournant vers le commis d’ordre: «Qu’est-ce que vous avez
-donc, Cachelin? Je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait
-que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de
-sa femme. Moi je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n’en
-peut pas faire autant!»</p>
-
-<p>Lesable s’était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et
-de ne rien entendre; mais il était devenu blême.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p>
-
-<p>Boissel reprit avec la même voix de voyou: «De l’utilité des héritiers
-pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez!»</p>
-
-<p>Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d’esprit et qui en voulait
-personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l’espoir de fortune qu’il
-nourrissait dans le fond de son cœur, lui demanda directement:
-«Qu’est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle?»</p>
-
-<p>Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita
-quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de
-blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit:
-«Je n’ai rien. Je m’étonne seulement de vous voir déployer tant de
-finesse.»</p>
-
-<p>Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques
-de sa redingote, reprit en riant: «On fait ce qu’on peut, mon cher.
-Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours...»</p>
-
-<p>Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait,
-comprenant vaguement qu’on ne s’adressait plus à lui, qu’on ne se
-moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l’air. Et
-Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> sur le premier
-que le hasard lui désignerait.</p>
-
-<p>Lesable balbutia: «Je ne comprends pas. A quoi n’ai-je pas réussi?»</p>
-
-<p>Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se
-friser la moustache et, d’un ton gracieux: «Je sais que vous réussissez
-d’ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j’ai eu tort de
-parler de vous. D’ailleurs, il s’agissait des enfants de papa Savon et
-non des vôtres, puisque vous n’en avez pas. Or, puisque vous réussissez
-dans vos entreprises, il est évident que si vous n’avez pas d’enfants,
-c’est que vous n’en avez pas voulu.»</p>
-
-<p>Lesable demanda rudement: «De quoi vous mêlez-vous?»</p>
-
-<p>Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix: «Dites donc,
-vous, qu’est-ce qui vous prend? Tâchez d’être poli, ou vous aurez
-affaire à moi!»</p>
-
-<p>Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure: «Monsieur
-Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je
-vous prie désormais de ne jamais m’adresser la parole. Je ne me soucie
-ni de vous ni de vos semblables.» Et il jetait un regard de défi vers
-Pitolet et Boissel.</p>
-
-<p>Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et
-l’ironie; mais, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper
-au cœur son ennemi, et reprit d’un ton protecteur, d’un ton de
-conseiller bienveillant, avec une rage dans les yeux: «Mon cher
-Lesable, vous passez les bornes. Je comprends d’ailleurs votre dépit;
-il est fâcheux de perdre une fortune et de la perdre pour si peu,
-pour une chose si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous
-rendrai ce service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C’est l’affaire
-de cinq minutes...»</p>
-
-<p>Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l’encrier du père Savon
-que Lesable lui lançait. Un flot d’encre lui couvrit le visage, le
-métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s’élança,
-roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin
-couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le
-bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le
-mur. Maze se dégagea d’un effort violent, ouvrit la porte, cria vers
-les deux hommes: «Vous allez avoir de mes nouvelles!» et il disparut.</p>
-
-<p>Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la
-crainte qu’il avait eue de tuer quelqu’un en prenant part à la lutte.</p>
-
-<p>Aussitôt rentré dans son bureau, Maze <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> tenta de se nettoyer, mais
-il n’y put réussir; il était teint avec une encre à fond violet, dite
-indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et
-désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée
-en bouchon. Il n’obtint qu’un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang
-affluant à la peau.</p>
-
-<p>Boissel et Pitolet l’avaient suivi et lui donnaient des conseils.
-Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l’huile d’olive
-pure; selon celui-là, on réussirait avec de l’ammoniaque. Le garçon de
-bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un
-liquide jaune et une pierre ponce. On n’obtint aucun résultat.</p>
-
-<p>Maze, découragé, s’assit et déclara: «Maintenant, il reste à vider la
-question d’honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander
-à M. Lesable, soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les
-armes?»</p>
-
-<p>Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils
-n’avaient aucune idée de ces sortes d’affaires, mais ne voulaient pas
-l’avouer, et, préoccupés par le désir d’être corrects, ils émettaient
-des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu’on consulterait un
-capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des
-charbons. Il n’en <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> savait pas plus qu’eux. Après avoir réfléchi, il
-leur conseilla néanmoins d’aller trouver Lesable et de le prier de les
-mettre en rapport avec deux amis.</p>
-
-<p>Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel
-s’arrêta soudain: «Ne serait-il pas urgent d’avoir des gants?»</p>
-
-<p>Pitolet hésita une seconde: «Oui, peut-être.» Mais pour se procurer
-des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya
-donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand.
-La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs; Pitolet
-trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent
-violets.</p>
-
-<p>En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la
-tête et demanda brusquement: «Qu’est-ce que vous voulez?»</p>
-
-<p>Pitolet répondit: «Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze
-de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes,
-pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui.»</p>
-
-<p>Mais Lesable, encore exaspéré, cria: «Comment! il m’insulte, et il
-vient encore me provoquer? Dites-lui que je le méprise, que je méprise
-ce qu’il peut dire ou faire.»</p>
-
-<p>Boissel, tragique, s’avança: «Vous allez nous forcer, monsieur, à
-publier dans les journaux <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> un procès-verbal qui vous sera fort
-désagréable.»</p>
-
-<p>Pitolet, malin, ajouta: «Et qui pourra nuire gravement à votre honneur
-et à votre avancement futur.»</p>
-
-<p>Lesable, atterré, les regardait. Que faire? Il songea à gagner du
-temps: «Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous
-l’attendre dans le bureau de M. Pitolet?»</p>
-
-<p>Dès qu’il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un
-conseil, une protection.</p>
-
-<p>Un duel! Il allait avoir un duel!</p>
-
-<p>Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n’a jamais songé
-à cette possibilité, qui ne s’est point préparé à ces risques, à ces
-émotions, qui n’a point fortifié son courage dans la prévision de cet
-événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le cœur
-battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout à
-coup disparu. Mais la pensée de l’opinion du ministère et du bruit
-que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil
-défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour
-prendre son avis.</p>
-
-<p>M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d’une
-rencontre armée ne <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> lui apparaissait pas; et il songeait que tout
-cela allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne
-puis rien vous dire. C’est là une question d’honneur qui ne me regarde
-pas. Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc?
-c’est un homme compétent en la matière et il pourra vous guider.»</p>
-
-<p>Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être
-son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder.</p>
-
-<p>Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient
-emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d’avoir quatre sièges.</p>
-
-<p>On se salua gravement, on s’assit. Pitolet prit la parole et exposa la
-situation. Le commandant, après l’avoir écouté, répondit: «La chose est
-grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.»
-C’était un vieux marin sournois qui s’amusait.</p>
-
-<p>Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement
-quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si
-M. Maze reconnaissait n’avoir pas eu l’intention d’offenser, dans le
-principe, M. Lesable, celui-ci s’empresserait d’avouer tous ses torts
-en lançant l’encrier, et s’excuserait de sa violence inconsidérée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p>
-
-<p>Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.</p>
-
-<p>Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l’émotion du duel
-possible, bien que, s’attendant à voir reculer son adversaire,
-regardait successivement l’une et l’autre de ses joues dans un de ces
-petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur
-tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe,
-de leurs cheveux et de leur cravate.</p>
-
-<p>Il lut les lettres qu’on lui soumettait et déclara avec une
-satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à
-signer.»</p>
-
-<p>Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses
-témoins, en déclarant: «Du moment que c’est là votre avis, je ne puis
-qu’acquiescer.»</p>
-
-<p>Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres
-furent échangées; on se salua gravement, et, l’incident vidé, on se
-sépara.</p>
-
-<p>Une émotion extraordinaire régnait dans l’administration. Les employés
-allaient aux nouvelles, passaient d’une porte à l’autre, s’abordaient
-dans les couloirs.</p>
-
-<p>Quand on sut l’affaire terminée, ce fut une déception générale.
-Quelqu’un dit: «Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable.» Et le
-<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> mot courut. Un <ins class="correction" title="employa">employé</ins> rima une chanson.</p>
-
-<p>Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée
-par Boissel: «Quelle devait être l’attitude des deux adversaires quand
-ils se trouveraient face à face? Se salueraient-ils? Feindraient-ils de
-ne se point connaître?» Il fut décidé qu’ils se rencontreraient, comme
-par hasard, dans le bureau du chef et qu’ils échangeraient, en présence
-de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse.</p>
-
-<p>Cette cérémonie fut aussitôt accomplie; et Maze, ayant fait demander un
-fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau.</p>
-
-<p>Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l’un
-contre l’autre, comme si ce qui venait d’arriver eût dépendu de l’un ou
-de l’autre. Dès qu’il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son
-chapeau sur la commode et cria vers sa femme:</p>
-
-<p>«J’en ai assez, moi. J’ai un duel pour toi, maintenant!»</p>
-
-<p>Elle le regarda, surprise, irritée déjà.</p>
-
-<p>—«Un duel, pourquoi cela?</p>
-
-<p>—«Parce que Maze m’a insulté à ton sujet.»</p>
-
-<p>Elle s’approcha: «A mon sujet? Comment?»</p>
-
-<p>Il s’était assis rageusement dans un fauteuil. <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> Il reprit: «Il m’a
-insulté... Je n’ai pas besoin de t’en dire plus long.»</p>
-
-<p>Mais elle voulait savoir: «J’entends que tu me répètes les propos qu’il
-a tenus sur moi.»</p>
-
-<p>Lesable rougit, puis balbutia: «Il m’a dit... il m’a dit... C’est à
-propos de ta stérilité.»</p>
-
-<p>Elle eut une secousse; puis une fureur la souleva, et la rudesse
-paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata: «Moi!... Je
-suis stérile, moi? Qu’est-ce qu’il en sait, ce manant-là? Stérile
-avec toi, oui, parce que tu n’es pas un homme! Mais si j’avais épousé
-quelqu’un, n’importe qui, entends-tu, j’en aurais eu des enfants. Ah!
-je te conseille de parler! Cela me coûte cher d’avoir épousé une chiffe
-comme toi!... Et qu’est-ce que tu as répondu à ce gueux?»</p>
-
-<p>Lesable, effaré devant cet orage, bégaya:</p>
-
-<p>«Je l’ai..... souffleté.»</p>
-
-<p>Elle le regarda, étonnée: «Et qu’est-ce qu’il a fait, lui?</p>
-
-<p>—«Il m’a envoyé des témoins. Voilà!»</p>
-
-<p>Elle s’intéressait maintenant à cette affaire, attirée, comme toutes
-les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda, adoucie
-tout à coup, prise soudain d’une certaine estime pour cet homme qui
-allait risquer sa vie: «Quand est-ce que vous vous battez?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p>
-
-<p>Il répondit tranquillement: «Nous ne nous battons pas; la chose a été
-arrangée par les témoins. Maze m’a fait des excuses.»</p>
-
-<p>Elle le dévisagea, outrée de mépris: «Ah! on m’a insultée devant toi,
-et tu as laissé dire, et tu ne te bats point! Il ne te manquait plus
-que d’être un poltron!»</p>
-
-<p>Il se révolta: «Je t’ordonne de te taire. Je sais mieux que toi ce qui
-regarde mon honneur. D’ailleurs, voici la lettre de M. Maze. Tiens,
-lis, et tu verras.»</p>
-
-<p>Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et ricanant:</p>
-
-<p>«Toi aussi tu as écrit une lettre? Vous avez eu peur l’un de l’autre.
-Oh! que les hommes sont lâches! Si nous étions à votre place, nous
-autres... Enfin, là dedans, c’est moi qui ai été insultée, moi, ta
-femme, et tu te contentes de cela! Ça ne m’étonne plus si tu n’es pas
-capable d’avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi... mollasse
-devant les femmes que devant les hommes. Ah! j’ai pris là un joli coco!»</p>
-
-<p>Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de Cachelin, des gestes
-canailles de vieux troupier et des intonations d’homme.</p>
-
-<p>Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute, forte, vigoureuse,
-la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et vibrante, <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> le
-sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait, assis
-devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts
-favoris d’avocat. Elle avait envie de l’étrangler, de l’écraser.</p>
-
-<p>Et elle répéta: «Tu n’es capable de rien, de rien. Tu laisses même tout
-le monde te passer sur le dos comme employé!»</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit; Cachelin parut, attiré par le bruit des voix, et il
-demanda: «Qu’est-ce qu’il y a?»</p>
-
-<p>Elle se retourna: «Je dis son fait à ce pierrot-là!»</p>
-
-<p>Et Lesable, levant les yeux, s’aperçut de leur ressemblance. Il
-lui sembla qu’un voile se levait qui les lui montrait tels qu’ils
-étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et
-grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.</p>
-
-<p>Cachelin déclara: «Si seulement on pouvait divorcer. Ça n’est pas
-agréable d’avoir épousé un chapon.»</p>
-
-<p>Lesable se dressa d’un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot.
-Il marcha vers son beau-père, en bredouillant: «Sortez d’ici!...
-Sortez!... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse...» Et
-il saisit sur la commode une bouteille pleine d’eau <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> sédative qu’il
-brandissait comme une massue.</p>
-
-<p>Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant: «Qu’est-ce qui lui
-prend, maintenant?»</p>
-
-<p>Mais la colère de Lesable ne s’apaisa point; c’en était trop. Il se
-tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonnée de sa
-violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble:
-«Quant à toi... quant à toi...» Mais, comme il ne trouvait rien à dire,
-n’ayant pas de raisons à donner, il demeurait en face d’elle, le visage
-décomposé, la voix changée.</p>
-
-<p>Elle se mit à rire.</p>
-
-<p>Devant cette gaieté qui l’insultait encore, il devint fou, et
-s’élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu’il la
-giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant.
-Elle rencontra le lit et s’abattit dessus à la renverse. Il ne
-la lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva,
-essoufflé, épuisé; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia:
-«Voilà... voilà... voilà ce que c’est.»</p>
-
-<p>Mais elle ne remuait point, comme s’il l’eût tuée. Elle restait sur
-le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses
-deux mains. Il s’approcha, gêné, se demandant ce qui allait arriver et
-attendant <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> qu’elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait
-en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il
-murmura: «Cora! dis, Cora!» Elle ne répondit point et ne bougea pas.
-Qu’avait-elle? Que faisait-elle? Qu’allait-elle faire surtout?</p>
-
-<p>Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu’elle s’était éveillée,
-il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa
-femme, lui, l’homme sage et froid, l’homme bien élevé et toujours
-raisonnable. Et dans l’attendrissement de la réaction, il avait envie
-de demander pardon, de se mettre à genoux, d’embrasser cette joue
-frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains
-étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la
-flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s’en
-aperçut pas. Il dit encore: «Cora, écoute, Cora, j’ai eu tort, écoute.»
-Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se
-détacha facilement, et il vit un œil ouvert qui le regardait, un
-œil fixe, inquiétant et troublant.</p>
-
-<p>Il reprit: «Écoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère.
-C’est ton père qui m’avait poussé à bout. On n’insulte pas un homme
-ainsi.»</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien, comme si elle n’entendait <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> pas. Il ne
-savait que dire, que faire. Il l’embrassa près de l’oreille, et, en se
-relevant, il vit une larme au coin de l’œil, une grosse larme qui
-se détacha et roula vivement sur la joue; et la paupière s’agitait, se
-fermait coup sur coup.</p>
-
-<p>Il fut saisi de chagrin, pénétré d’émotion, et, ouvrant les bras, il
-s’étendit sur sa femme; il écarta l’autre main avec ses lèvres, et lui
-baisant toute la figure, il la priait: «Ma pauvre Cora, pardonne-moi,
-dis, pardonne-moi.»</p>
-
-<p>Elle pleurait toujours; sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des
-chagrins profonds.</p>
-
-<p>Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui murmurant dans
-l’oreille tous les mots tendres qu’il pouvait trouver. Mais elle
-demeurait insensible. Cependant, elle cessa de pleurer. Ils restèrent
-longtemps ainsi, étendus et enlacés.</p>
-
-<p>La nuit venait, emplissant d’ombre la petite chambre; et lorsque la
-pièce fut bien noire, il s’enhardit et sollicita son pardon de manière
-à raviver leurs espérances.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils se furent relevés, il avait repris sa voix et sa figure
-ordinaires, comme si rien ne s’était passé. Elle paraissait au
-contraire attendrie, parlait d’un ton plus doux que de <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> coutume,
-regardait son mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme
-si cette correction inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son
-cœur. Il prononça tranquillement: «Ton père doit s’ennuyer, tout
-seul chez lui; tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de
-dîner, d’ailleurs.» Elle sortit.</p>
-
-<p>Il était sept heures, en effet, et la petite bonne annonça la soupe;
-puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa fille. On se mit à
-table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu’on n’avait
-fait depuis longtemps, comme si quelque chose d’heureux était arrivé
-pour tout le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p>
-
-<p class="center2">V</p>
-
-<p>Mais leurs espérances toujours entretenues, toujours renouvelées,
-n’aboutissaient jamais à rien. De mois en mois leurs attentes déçues,
-malgré la persistance de Lesable et la bonne volonté de sa compagne,
-les enfiévraient d’angoisse. Chacun sans cesse reprochait à l’autre
-leur insuccès, et l’époux désespéré, amaigri, fatigué, avait à souffrir
-surtout de la grossièreté de Cachelin qui ne l’appelait plus, dans leur
-intimité guerroyante, que «M. Lecoq», en souvenir sans doute de ce jour
-où il avait failli recevoir une bouteille par la figure pour avoir
-prononcé le mot Chapon.</p>
-
-<p>Sa fille et lui, ligués d’instinct, enragés par la pensée constante
-de cette grosse fortune si proche et impossible à saisir, ne savaient
-qu’inventer pour humilier et torturer cet impotent d’où venait leur
-malheur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p>
-
-<p>En se mettant à table, Cora, chaque jour, répétait: «Nous avons peu de
-chose pour le dîner. Il en serait autrement si nous étions riches. Ce
-n’est pas ma faute.»</p>
-
-<p>Quand Lesable partait pour son bureau, elle lui criait du fond de sa
-chambre: «Prends ton parapluie pour ne pas me revenir sale comme une
-roue d’omnibus. Après tout, ce n’est pas ma faute si tu es encore
-obligé de faire ce métier de gratte-papier.»</p>
-
-<p>Quand elle allait sortir elle-même, elle ne manquait jamais de
-s’écrier: «Dire que si j’avais épousé un autre homme j’aurais une
-voiture à moi.»</p>
-
-<p>A toute heure, en toute occasion, elle pensait à cela, piquait son mari
-d’un reproche, le cinglait d’une injure, le faisait seul coupable,
-le rendait seul responsable de la perte de cet argent qu’elle aurait
-possédé.</p>
-
-<p>Un soir enfin, perdant encore patience, il s’écria: «Mais nom d’un
-chien! te tairas-tu à la fin? D’abord c’est ta faute à toi seule,
-entends-tu, si nous n’avons pas d’enfant, parce que j’en ai un, moi...»</p>
-
-<p>Il mentait, préférant tout à cet éternel reproche et à cette honte de
-paraître impuissant.</p>
-
-<p>Elle le regarda, étonnée d’abord, cherchant la vérité dans ses yeux,
-puis ayant compris, <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> et pleine de dédain: «Tu as un enfant, toi?»</p>
-
-<p>Il répondit effrontément: «Oui, un enfant naturel que je fais élever à
-Asnières.»</p>
-
-<p>Elle reprit avec tranquillité: «Nous irons le voir demain pour que je
-me rende compte comment il est fait.»</p>
-
-<p>Mais il rougit jusqu’aux oreilles en balbutiant: «Comme tu voudras.»</p>
-
-<p>Elle se leva, le lendemain, dès sept heures, et comme il s’étonnait:
-«Mais n’allons-nous pas voir ton enfant? Tu me l’as promis hier soir.
-Est-ce que tu n’en aurais plus aujourd’hui, par hasard?»</p>
-
-<p>Il sortit de son lit brusquement: «Ce n’est pas mon enfant que nous
-allons voir, mais un médecin; et il te dira ton fait.»</p>
-
-<p>Elle répondit, en femme sûre d’elle: «Je ne demande pas mieux.»</p>
-
-<p>Cachelin se chargea d’annoncer au ministère que son gendre était
-malade; et le ménage Lesable, renseigné par un pharmacien voisin,
-sonnait à une heure précise à la porte du docteur Lefilleul, auteur de
-plusieurs ouvrages sur l’hygiène de la génération.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans un salon blanc à filets d’or, mal meublé, qui
-semblait nu et inhabité malgré le nombre des sièges. Ils s’assirent.
-<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> Lesable se sentait ému, tremblant, honteux aussi. Leur tour vint
-et ils pénétrèrent dans une sorte de bureau où les reçut un gros homme
-de petite taille, cérémonieux et froid.</p>
-
-<p>Il attendit qu’ils s’expliquassent; mais Lesable ne s’y hasardait
-point, rouge jusqu’aux oreilles. Sa femme alors se décida, et, d’une
-voix tranquille, en personne résolue à tout pour arriver à son but:
-«Monsieur, nous venons vous trouver parce que nous n’avons pas
-d’enfants. Une grosse fortune en dépend pour nous.»</p>
-
-<p>La consultation fut longue, minutieuse et pénible. Seule Cora ne
-semblait point gênée, se prêtait à l’examen attentif du médecin en
-femme qu’anime et que soutient un intérêt plus haut.</p>
-
-<p>Après avoir étudié pendant près d’une heure les deux époux, le
-praticien ne se prononça pas.</p>
-
-<p>«Je ne constate rien, dit-il, rien d’anormal, ni rien de spécial.
-Le cas, d’ailleurs, se présente assez fréquemment. Il en est des
-corps comme des caractères. Lorsque nous voyons tant de ménages
-disjoints pour incompatibilité d’humeur, il n’est pas étonnant d’en
-voir d’autres stériles pour incompatibilité physique. Madame me
-paraît particulièrement bien constituée et apte à la génération.
-Monsieur, <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> de son côté, bien que ne présentant aucun caractère
-de conformation en dehors de la règle, me semble affaibli, peut-être
-même par suite de son excessif désir de devenir père. Voulez-vous me
-permettre de vous ausculter?»</p>
-
-<p>Lesable, inquiet, ôta son gilet et le docteur colla longtemps son
-oreille sur le thorax et dans le dos de l’employé, puis il le tapota
-obstinément depuis l’estomac jusqu’au cou et depuis les reins jusqu’à
-la nuque.</p>
-
-<p>Il constata un léger trouble au premier temps du cœur, et même une
-menace du côté de la poitrine.</p>
-
-<p>«Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C’est
-de l’anémie, de l’épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore
-insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables.»</p>
-
-<p>Lesable, blême d’angoisse, demanda une ordonnance. On lui prescrivit un
-régime compliqué. Du fer, des viandes rouges, du bouillon dans le jour,
-de l’exercice, du repos et un séjour à la campagne pendant l’été. Puis
-le docteur leur donna des conseils pour le moment où il irait mieux. Il
-leur indiqua des pratiques usitées dans leur cas et qui avaient souvent
-réussi.</p>
-
-<p>La consultation coûta quarante francs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p>
-
-<p>Lorsqu’ils furent dans la rue, Cora prononça, pleine de colère sourde
-et prévoyant l’avenir: «Me voilà bien lotie, moi!»</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Il marchait dévoré de craintes, recherchant
-et pesant chaque parole du docteur. Ne l’avait-il pas trompé?
-Ne l’avait-il pas jugé perdu? Il ne pensait guère à l’héritage,
-maintenant, et à l’enfant! Il s’agissait de sa vie!</p>
-
-<p>Il lui semblait entendre un sifflement dans ses poumons et sentir son
-cœur battre à coups précipités. En traversant les Tuileries il eut
-une faiblesse et désira s’asseoir. Sa femme, exaspérée, resta debout
-près de lui pour l’humilier, le regardant de haut en bas avec une pitié
-méprisante. Il respirait péniblement, exagérant l’essoufflement qui
-provenait de son émotion; et les doigts de la main gauche sur le pouls
-du poignet droit, il comptait les pulsations de l’artère.</p>
-
-<p>Cora, qui piétinait d’impatience, demanda: «Est-ce fini, ces
-manières-là? Quand tu seras prêt?» Il se leva, comme se lèvent les
-victimes, et se remit en route sans prononcer une parole.</p>
-
-<p>Quand Cachelin apprit le résultat de la consultation, il ne modéra
-point sa fureur. Il gueulait: «Nous voilà propres, ah bien! nous voilà
-propres.» Et il regardait son gendre <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> avec des yeux féroces, comme
-s’il eût voulu le dévorer.</p>
-
-<p>Lesable n’écoutait pas, n’entendait pas, ne pensant plus qu’à sa santé,
-à son existence menacée. Ils pouvaient crier, le père et la fille, ils
-n’étaient pas dans sa peau, à lui, et, sa peau, il la voulait garder.</p>
-
-<p>Il eut des bouteilles de pharmacien sur sa table, et il dosait, à
-chaque repas, les médicaments, sous les sourires de sa femme et les
-rires bruyants de son beau-père. Il se regardait dans la glace à tout
-instant, posait à tout moment la main sur son cœur pour en étudier
-les secousses, et il se fit faire un lit dans une pièce obscure qui
-servait de garde-robe, ne voulant plus se trouver en contact charnel
-avec Cora.</p>
-
-<p>Il éprouvait pour elle, maintenant, une haine apeurée, mêlée de mépris
-et de dégoût. Toutes les femmes, d’ailleurs, lui apparaissaient à
-présent comme des monstres, des bêtes dangereuses, ayant pour mission
-de tuer les hommes; et il ne pensait plus au testament de tante
-Charlotte que comme on pense à <ins class="correction" title="nu">un</ins> accident passé dont on a failli
-mourir.</p>
-
-<p>Des mois encore s’écoulèrent. Il ne restait plus qu’un an avant le
-terme fatal.</p>
-
-<p>Cachelin avait accroché dans la salle à manger un énorme calendrier
-dont il effaçait <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> un jour chaque matin, et l’exaspération de son
-impuissance, le désespoir de sentir de semaine en semaine lui échapper
-cette fortune, la rage de penser qu’il lui faudrait trimer encore
-au bureau, et vivre ensuite avec une retraite de deux mille francs,
-jusqu’à sa mort, le poussaient à des violences de paroles qui, pour
-moins que rien, seraient devenues des voies de fait.</p>
-
-<p>Il ne pouvait regarder Lesable sans frémir d’un besoin furieux de
-le battre, de l’écraser, de le piétiner. Il le haïssait d’une haine
-désordonnée. Chaque fois qu’il le voyait ouvrir la porte, entrer, il
-lui semblait qu’un voleur pénétrait chez lui, qui l’avait dépouillé
-d’un bien sacré, d’un héritage de famille. Il le haïssait plus qu’on
-ne hait un ennemi mortel, et il le méprisait en même temps pour sa
-faiblesse, et surtout pour sa lâcheté, depuis qu’il avait renoncé à
-poursuivre l’espoir commun par crainte pour sa santé.</p>
-
-<p>Lesable, en effet, vivait plus séparé de sa femme que si aucun lien ne
-les eût unis. Il ne l’approchait plus, ne la touchait plus, évitait
-même son regard, autant par honte que par peur.</p>
-
-<p>Cachelin, chaque jour, demandait à sa fille: «Eh bien, ton mari
-s’est-il décidé?»</p>
-
-<p>Elle répondait: «Non, papa.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span></p>
-
-<p>Chaque soir, à table, avaient lieu des scènes pénibles. Cachelin sans
-cesse répétait: «Quand un homme n’est pas un homme, il ferait mieux de
-crever pour céder la place à un autre.»</p>
-
-<p>Et Cora ajoutait: «Le fait est qu’il y a des gens bien inutiles et bien
-gênants. Je ne sais pas trop ce qu’ils font sur la terre si ce n’est
-d’être à charge à tout le monde.»</p>
-
-<p>Lesable buvait ses drogues et ne répondait pas. Un jour enfin,
-son beau-père lui cria: «Vous savez, vous, si vous ne changez pas
-d’allures, maintenant que vous allez mieux, je sais bien ce que fera ma
-fille!...»</p>
-
-<p>Le gendre leva les yeux, pressentant un nouvel outrage, interrogeant du
-regard. Cachelin reprit: «Elle en prendra un autre que vous, parbleu!
-Et vous avez une rude chance que ce ne soit pas déjà fait. Quand on a
-épousé un paltoquet de votre espèce, tout est permis.»</p>
-
-<p>Lesable, livide, répondit: «Ce n’est pas moi qui l’empêche de suivre
-vos bons conseils.»</p>
-
-<p>Cora avait baissé les yeux. Et Cachelin, sentant vaguement qu’il venait
-de dire une chose trop forte, demeura un peu confus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p>
-
-<p class="center2">VI</p>
-
-<p>Au ministère, les deux hommes semblaient vivre en assez bonne
-intelligence. Une sorte de pacte tacite s’était fait entre eux
-pour cacher à leurs collègues les batailles de leur intérieur. Ils
-s’appelaient «mon cher Cachelin»—«mon cher Lesable», et feignaient
-même de rire ensemble, d’être heureux et contents, satisfaits de leur
-vie commune.</p>
-
-<p>Lesable et Maze, de leur côté, se comportaient l’un vis-à-vis de
-l’autre avec la politesse cérémonieuse d’adversaires qui ont failli se
-battre. Le duel raté dont ils avaient eu le frisson mettait entre eux
-une politesse exagérée, une considération plus marquée, et peut-être
-un désir secret de rapprochement, venu de la crainte confuse d’une
-complication nouvelle. On observait et on approuvait leur attitude
-d’hommes du monde qui ont eu une affaire d’honneur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span></p>
-
-<p>Ils se saluaient de fort loin, avec une gravité sévère, d’un fort coup
-de chapeau tout à fait digne.</p>
-
-<p>Ils ne se parlaient pas, aucun des deux ne voulant ou n’osant prendre
-sur lui de commencer.</p>
-
-<p>Mais un jour, Lesable, que le chef demandait immédiatement, se mit à
-courir pour marquer son zèle et, au détour du couloir, il alla donner
-de tout son élan dans le ventre d’un employé qui arrivait en sens
-inverse. C’était Maze. Ils reculèrent tous les deux, et Lesable demanda
-avec un empressement confus et poli: «Je ne vous ai point fait de mal,
-monsieur?»</p>
-
-<p>L’autre répondit: «Nullement, monsieur.»</p>
-
-<p>Depuis ce moment, ils jugèrent convenable d’échanger quelques paroles
-en se rencontrant. Puis, entrant en lutte de courtoisie, ils eurent
-des prévenances l’un pour l’autre, d’où naquit bientôt une certaine
-familiarité, puis une intimité que tempérait une réserve, l’intimité
-de gens qui s’étaient méconnus, mais dont une certaine hésitation
-craintive retient encore l’élan; puis, à force de politesses et de
-visites de pièce à pièce, une camaraderie s’établit.</p>
-
-<p>Souvent ils bavardaient maintenant, en <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> venant aux nouvelles dans
-le bureau du commis d’ordre. Lesable avait perdu de sa morgue d’employé
-sûr d’arriver, Maze mettait de côté sa tenue d’homme du monde; et
-Cachelin se mêlait à la conversation, semblait voir avec intérêt leur
-amitié. Quelquefois, après le départ du beau commis, qui s’en allait la
-taille droite, effleurant du front le haut de la porte, il murmurait en
-regardant son gendre: «En voilà un gaillard, au moins!»</p>
-
-<p>Un matin, comme ils étaient là tous les quatre, car le père Savon ne
-quittait jamais sa copie, la chaise de l’expéditionnaire, sciée sans
-doute par quelque farceur, s’écroula sous lui, et le bonhomme roula sur
-le parquet en poussant un cri d’effroi.</p>
-
-<p>Les trois autres se précipitèrent. Le commis d’ordre attribua cette
-machination aux communards et Maze voulait à toute force voir l’endroit
-blessé. Cachelin et lui essayèrent même de déshabiller le vieux pour
-le panser, disaient-ils. Mais il résistait désespérément, criant qu’il
-n’avait rien.</p>
-
-<p>Quand la gaieté fut apaisée, Cachelin, tout à coup, s’écria: «Dites
-donc, monsieur Maze, vous ne savez pas, maintenant que nous sommes
-bien ensemble, vous devriez venir dîner dimanche à la maison. Ça nous
-ferait plaisir à tous, à mon gendre, à moi, et à ma fille qui <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> vous
-connaît bien de nom, car on parle souvent du bureau. C’est dit, hein?»</p>
-
-<p>Lesable joignit ses instances, mais plus froidement, à celles de son
-beau-père: «Venez donc, vous nous ferez grand plaisir.»</p>
-
-<p>Maze hésitait, embarrassé, souriant au souvenir de tous les bruits qui
-couraient.</p>
-
-<p>Cachelin le pressait: «Allons, c’est entendu?»</p>
-
-<p>—«Eh bien! oui, j’accepte.»</p>
-
-<p>Quand son père lui dit, en rentrant: «Tu ne sais pas, M. Maze vient
-dîner ici dimanche prochain», Cora, surprise d’abord, balbutia:
-«Monsieur Maze?—Tiens!»</p>
-
-<p>Et elle rougit jusqu’aux cheveux, sans savoir pourquoi. Elle avait
-si souvent entendu parler de lui, de ses manières, de ses succès,
-car il passait dans le ministère pour entreprenant avec les femmes
-et irrésistible, qu’un désir de le connaître s’était éveillé en elle
-depuis longtemps.</p>
-
-<p>Cachelin reprit en se frottant les mains: «Tu verras, c’est un rude
-gars, et un beau garçon. Il est haut comme un carabinier, il ne
-ressemble pas à ton mari, celui-là!»</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien, confuse comme si on eût pu deviner qu’elle avait
-rêvé de lui.</p>
-
-<p>On prépara ce dîner avec autant de sollicitude que celui de Lesable
-autrefois. Cachelin <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> discutait les plats, voulait que ce fût bien,
-et comme si une confiance inavouée, encore indécise, eût surgi dans
-son cœur, il semblait plus gai, tranquillisé par quelque prévision
-secrète et sûre.</p>
-
-<p>Toute la journée du dimanche, il surveilla les préparatifs avec
-agitation, tandis que Lesable traitait une affaire urgente apportée la
-veille du bureau. On était dans la première semaine de novembre et le
-jour de l’an approchait.</p>
-
-<p>A sept heures, Maze arriva, plein de bonne humeur. Il entra comme chez
-lui et offrit, avec un compliment, un gros bouquet de roses à Cora. Il
-ajouta, de ce ton familier des gens habitués au monde: «Il me semble,
-madame, que je vous connais un peu, et que je vous ai connue toute
-petite fille, car voici bien des années que votre père me parle de
-vous.»</p>
-
-<p>Cachelin, en apercevant les fleurs, s’écria:</p>
-
-<p>«Ça, au moins, c’est distingué.» Et sa fille se rappela que Lesable
-n’en avait point apporté le jour de sa présentation. Le beau commis
-semblait enchanté, riait en bon enfant, qui vient pour la première fois
-chez de vieux amis, et lançait à Cora des galanteries discrètes qui lui
-empourpraient les joues.</p>
-
-<p>Il la trouva fort désirable. Elle le jugea fort <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> séduisant. Quand
-il fut parti, Cachelin demanda: «Hein! quel bon zig, et quel sacripan
-ça doit faire! Il paraît qu’il enjôle toutes les femmes.»</p>
-
-<p>Cora, moins expansive, avoua cependant qu’elle le trouvait «aimable et
-pas si poseur qu’elle aurait cru».</p>
-
-<p>Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint
-qu’il l’avait «méconnu» dans les premiers temps.</p>
-
-<p>Maze revint avec réserve d’abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout
-le monde. On l’attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats
-qu’il aimait. Et l’intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu’ils
-ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au
-théâtre, en des loges obtenues par les journaux.</p>
-
-<p>On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde,
-jusqu’à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant,
-d’un pas égal, hanche à hanche, balancés d’un même mouvement, d’un même
-rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie.
-Ils parlaient à mi-voix, car ils s’entendaient à merveille, en riant
-d’un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter
-derrière elle un coup d’œil sur son père et son mari.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p>
-
-<p>Cachelin les couvrait d’un regard bienveillant, et souvent, sans songer
-qu’il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout
-de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait
-tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux de
-sentir que son cœur battait moins fort, qu’il soufflait moins
-en marchant vite et qu’il était en tout plus gaillard, il laissait
-s’évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets
-méchants avaient d’ailleurs cessé depuis quelque temps.</p>
-
-<p>Au jour de l’an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie
-si véhémente, qu’il embrassa sa femme en rentrant, pour la première
-fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s’il
-eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu
-pour lui présenter, à l’occasion du premier janvier, ses hommages et
-ses souhaits. Il eut l’air lui-même embarrassé et il se tourna vers la
-fenêtre, en homme qui ne veut pas voir.</p>
-
-<p>Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à
-harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze,
-comme s’il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux
-et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p>
-
-<p>Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse,
-tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme
-menaçant, et si proche.</p>
-
-<p>On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois
-ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte.</p>
-
-<p>Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses
-amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour
-cueillir des violettes dans les buissons.</p>
-
-<p>Ils partirent par un train matinal et descendirent à Maisons-Laffitte.
-Un frisson d’hiver courait encore dans les branches nues, mais l’herbe
-reverdie, luisante, était déjà tachée de fleurs blanches et bleues; et
-les arbres fruitiers sur les coteaux semblaient enguirlandés de roses,
-avec leurs bras maigres couverts de bourgeons épanouis.</p>
-
-<p>La Seine, lourde, coulait, triste et boueuse des pluies dernières,
-entre ses berges rongées par les crues de l’hiver; et toute la
-campagne trempée d’eau, semblant sortir d’un bain, exhalait une saveur
-d’humidité douce sous la tiédeur des premiers jours de soleil.</p>
-
-<p>On s’égara dans le parc. Cachelin, morne, tapait de sa canne des mottes
-de terre, plus accablé que de coutume, songeant plus amèrement, ce
-jour-là, à leur infortune bientôt <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> complète. Lesable, morose aussi,
-craignait de se mouiller les pieds dans l’herbe, tandis que sa femme
-et Maze cherchaient à faire un bouquet. Cora, depuis quelques jours,
-semblait souffrante, lasse et pâlie.</p>
-
-<p>Elle fut tout de suite fatiguée et voulut rentrer pour déjeuner. On
-gagna un petit restaurant contre un vieux moulin croulant; et le
-déjeuner traditionnel des Parisiens en sortie fut bientôt servi sous la
-tonnelle, sur la table de bois vêtue de deux serviettes, et tout près
-de la rivière.</p>
-
-<p>On avait croqué des goujons frits, mâché le bœuf entouré de pommes
-de terre, et on passait le saladier plein de feuilles vertes, quand
-Cora se leva brusquement, et se mit à courir vers la berge, en tenant à
-deux mains sa serviette sur sa bouche.</p>
-
-<p>Lesable, inquiet, demanda: «Qu’est-ce qu’elle a donc?» Maze, troublé,
-rougit, balbutia: «Mais... je ne sais pas... elle allait bien tout à
-l’heure!» et Cachelin demeurait effaré, la fourchette en l’air avec une
-feuille de salade au bout.</p>
-
-<p>Il se leva, cherchant à voir sa fille. En se penchant, il l’aperçut la
-tête contre un arbre, malade. Un soupçon rapide lui coupa les jarrets
-et il s’abattit sur sa chaise, jetant des regards effarés sur les deux
-hommes qui semblaient <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> maintenant aussi confus l’un que l’autre.
-Il les fouillait de son œil anxieux, n’osant plus parler, fou
-d’angoisse et d’espérance.</p>
-
-<p>Un quart d’heure s’écoula dans un silence profond. Et Cora reparut, un
-peu pâle, marchant avec peine. Personne ne l’interrogea d’une façon
-précise; chacun paraissait deviner un événement heureux, pénible à
-dire, brûler de le savoir et craindre de l’apprendre. Seul Cachelin lui
-demanda: «Ça va mieux?» Elle répondit: «Oui, merci, ce n’était rien.
-Mais nous rentrerons de bonne heure, j’ai un peu de migraine.»</p>
-
-<p>Et pour repartir, elle prit le bras de son mari comme pour signifier
-quelque chose de mystérieux qu’elle n’osait avouer encore.</p>
-
-<p>On se sépara dans la gare Saint-Lazare. Maze, prétextant une affaire
-dont le souvenir lui revenait, s’en alla après avoir salué et serré les
-mains.</p>
-
-<p>Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda:
-«Qu’est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?»</p>
-
-<p>Mais Cora ne répondit point d’abord; puis, après avoir hésité quelque
-temps: «Ce n’était rien. Un petit mal de cœur.»</p>
-
-<p>Elle marchait d’un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres.
-Lesable, mal à l’aise, <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> l’esprit troublé, hanté d’idées confuses,
-contradictoires, plein d’appétits de luxe, de colère sourde, de honte
-inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment
-les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre
-les rideaux et qui coupe leur lit d’un trait brillant.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut rentré, il parla d’un travail à finir et s’enferma.</p>
-
-<p>Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu
-es enceinte, hein?»</p>
-
-<p>Elle balbutia: «Oui, je le crois. Depuis deux mois.»</p>
-
-<p>Elle n’avait point fini de parler qu’il bondissait d’allégresse;
-puis il se mit à danser autour d’elle un cancan de bal public, vieux
-ressouvenir de ses jours de garnison. Il levait la jambe, sautait
-malgré son ventre, secouait l’appartement tout entier. Les meubles se
-balançaient, les verres se heurtaient dans le buffet, la suspension
-oscillait et vibrait comme la lampe d’un navire.</p>
-
-<p>Puis il prit dans ses bras sa fille chérie et l’embrassa
-frénétiquement; puis, lui jetant d’une façon familière une petite tape
-sur le ventre: «Ah! ça y est, enfin! L’as-tu dit à ton mari?»</p>
-
-<p>Elle murmura, intimidée tout à coup: «Non... pas encore... je...
-j’attendais.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p>
-
-<p>Mais Cachelin s’écria: «Bon, c’est bon. Ça te gêne. Attends, je vais le
-lui dire, moi!»</p>
-
-<p>Et il se précipita dans l’appartement de son gendre. En le voyant
-entrer, Lesable, qui ne faisait rien, se dressa. Mais l’autre ne lui
-laissa pas le temps de se reconnaître: «Vous savez que votre femme est
-grosse?»</p>
-
-<p>L’époux, interdit, perdait contenance, et ses pommettes devinrent
-rouges.</p>
-
-<p>«Quoi? Comment? Cora? Vous dites?</p>
-
-<p>—«Je dis qu’elle est grosse, entendez-vous? En voilà une chance!»</p>
-
-<p>Et dans sa joie, il lui prit les mains, les serra, les secoua, comme
-pour le féliciter, le remercier; il répétait: «Ah! enfin, ça y est.
-C’est bien! c’est bien! Songez donc, la fortune est à nous.» Et, n’y
-tenant plus, il le serra dans ses bras.</p>
-
-<p>Il criait: «Plus d’un million, songez, plus d’un million!» Il se remit
-à danser, puis soudain: «Mais venez donc, elle vous attend: venez
-l’embrasser, au moins!» et le prenant à plein corps, il le poussa
-devant lui et le lança comme une balle dans la salle où Cora était
-restée, debout, inquiète, écoutant.</p>
-
-<p>Dès qu’elle aperçut son mari, elle recula, étranglée par une brusque
-émotion. Il restait devant elle, pâle et torturé. Il avait l’air d’un
-juge et elle d’une coupable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span></p>
-
-<p>Enfin il dit: «Il paraît que tu es enceinte?»</p>
-
-<p>Elle balbutia d’une voix tremblante: «Ça en a l’air.»</p>
-
-<p>Mais Cachelin les saisit tous les deux par le cou et il les colla l’un
-à l’autre, nez à nez, en criant: «Embrassez-vous donc, nom d’un chien!
-Ça en vaut bien la peine.»</p>
-
-<p>Et, quand il les eut lâchés, il déclara, débordant d’une joie folle:
-«Enfin, c’est partie gagnée! Dites donc, Léopold, nous allons tout de
-suite acheter une propriété à la campagne. Là, au moins, vous pourrez
-remettre votre santé.»</p>
-
-<p>A cette idée, Lesable tressaillit. Son beau-père reprit: «Nous y
-inviterons M. Torchebeuf avec sa dame, et comme le sous-chef est au
-bout de son rouleau, vous pourrez prendre sa succession. C’est un
-acheminement.»</p>
-
-<p>Lesable voyait les choses, à mesure que parlait Cachelin; il se voyait
-lui-même, recevant le chef, devant une jolie propriété blanche, au bord
-de la rivière. Il avait une veste de coutil, et un panama sur la tête.</p>
-
-<p>Quelque chose de doux lui entrait dans le cœur à cette espérance,
-quelque chose de tiède et de bon qui semblait se mêler à lui, le rendre
-léger et déjà mieux portant.</p>
-
-<p>Il sourit, sans répondre encore.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p>
-
-<p>Cachelin, grisé d’espoirs, emporté dans les rêves, continuait: «Qui
-sait? nous pourrons prendre de l’influence dans le pays. Vous serez
-peut-être député. Dans tous les cas, nous pourrons voir la société de
-l’endroit, et nous payer des douceurs. Vous aurez un petit cheval et un
-panier pour aller chaque jour à la gare.»</p>
-
-<p>Des images de luxe, d’élégance et de bien-être s’éveillaient dans
-l’esprit de Lesable. La pensée qu’il conduirait lui-même une mignonne
-voiture, comme ces gens riches dont il avait si souvent envié le sort,
-détermina sa satisfaction. Il ne put s’empêcher de dire: «Ah! ça, oui,
-c’est charmant, par exemple.»</p>
-
-<p>Cora, le voyant gagné, souriait aussi, attendrie et reconnaissante; et
-Cachelin, qui ne distinguait plus d’obstacles, déclara:</p>
-
-<p>«Nous allons dîner au restaurant. Sacristi! il faut nous payer une
-petite noce.»</p>
-
-<p>Ils étaient un peu gris en rentrant tous les trois, et Lesable, qui
-voyait double et dont toutes les idées dansaient, ne put regagner son
-cabinet noir. Il se coucha, peut-être par mégarde, peut-être par oubli,
-dans le lit encore vide où allait entrer sa femme. Et toute la nuit il
-lui sembla que sa couche oscillait comme un bateau, tanguait, roulait
-et chavirait. Il eut même un peu le mal de mer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p>
-
-<p>Il fut bien surpris, en s’éveillant, de trouver Cora dans ses bras.</p>
-
-<p>Elle ouvrit les yeux, sourit, et l’embrassa avec un élan subit, plein
-de gratitude et d’affection. Puis elle lui dit, de cette voix douce
-qu’ont les femmes dans leurs câlineries: «Si tu veux être bien gentil,
-tu n’iras pas aujourd’hui au ministère. Tu n’as plus besoin d’être si
-exact, puisque nous allons être très riches. Et nous partirions encore
-à la campagne, tous les deux tout seuls.»</p>
-
-<p>Il se sentait reposé, plein de ce bien-être las qui suit les
-courbatures des fêtes, et engourdi dans la chaleur de la couche. Il
-éprouvait une envie lourde de rester là longtemps, de ne plus rien
-faire que de vivre tranquille dans la mollesse. Un besoin de paresse
-inconnu et puissant paralysait son âme, envahissait son corps. Et une
-pensée vague, continue, heureuse, flottait en lui: «Il allait être
-riche, indépendant.»</p>
-
-<p>Mais tout à coup une peur le saisit, et il demanda tout bas, comme s’il
-eût craint que ses paroles fussent entendues par les murs: «Es-tu bien
-sûre d’être enceinte, au moins?»</p>
-
-<p>Elle le rassura tout de suite: «Oh! oui, va. Je ne me suis pas trompée.»</p>
-
-<p>Et lui, un peu inquiet encore, se mit à la tâter doucement. Il
-parcourait de la main son <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> ventre enflé. Il déclara: «Oui, c’est
-vrai,—mais tu ne seras pas accouchée avant la date. On contestera
-peut-être notre droit.»</p>
-
-<p>A cette supposition une colère la prit.—Ah! mais non, par exemple, on
-n’allait pas la chicaner maintenant, après tant de misères, de peines
-et d’efforts, ah, mais non!—Elle s’était assise, bouleversée par
-l’indignation.</p>
-
-<p>«Allons de suite chez le notaire,» dit-elle.</p>
-
-<p>Mais il fut d’avis de se procurer d’abord un certificat de médecin. Ils
-retournèrent donc chez le docteur Lefilleul.</p>
-
-<p>Il les reconnut aussitôt et demanda: «Eh bien, avez-vous réussi?»</p>
-
-<p>Ils rougirent tous deux jusqu’aux oreilles, et Cora, perdant un peu
-contenance, balbutia: «Je crois que oui, monsieur.»</p>
-
-<p>Le médecin se frottait les mains: «Je m’y attendais, je m’y attendais.
-Le moyen que je vous ai indiqué ne manque jamais, à moins d’incapacité
-radicale d’un des conjoints.»</p>
-
-<p>Quand il eut examiné la jeune femme il déclara: «Ça y est, bravo!»</p>
-
-<p>Et il écrivit sur une feuille de papier: «Je soussigné, docteur en
-médecine de la Faculté de Paris, certifie que Madame Léopold Lesable,
-née Cachelin, présente tous les <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> symptômes d’une grossesse datant
-de trois mois environ.»</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers Lesable: «Et vous? Cette poitrine, et ce
-cœur?» Il l’ausculta et le trouva tout à fait guéri.</p>
-
-<p>Ils repartirent, heureux et joyeux, bras à bras, d’un pied léger.
-Mais en route, Léopold eut une idée: «Tu ferais peut-être bien, avant
-d’aller chez le notaire, de passer une ou deux serviettes dans la
-ceinture, ça tirera l’œil et ça vaudra mieux. Il ne croira pas que
-nous voulons gagner du temps.»</p>
-
-<p>Ils rentrèrent donc, et il déshabilla lui-même sa femme pour lui
-ajuster un flanc trompeur. Dix fois de suite il changea les serviettes
-de place, et il s’éloignait de quelques pas afin de constater l’effet,
-cherchant à obtenir une vraisemblance absolue.</p>
-
-<p>Lorsqu’il fut content du résultat, ils repartirent, et dans la rue il
-semblait fier de promener ce ventre en bosse qui attestait sa virilité.</p>
-
-<p>Le notaire les reçut avec bienveillance. Puis il écouta leur
-explication, parcourut de l’œil le certificat, et comme Lesable
-insistait: «Du reste, monsieur, il suffit de la voir une seconde», il
-jeta un regard convaincu sur la taille épaisse et pointue de la jeune
-femme.</p>
-
-<p>Ils attendaient, anxieux; l’homme de loi <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> déclara: «Parfaitement.
-Que l’enfant soit né ou à naître, il existe, et il vit. Donc, nous
-surseoirons à l’exécution du testament jusqu’à l’accouchement de
-madame.»</p>
-
-<p>En sortant de l’étude, ils s’embrassèrent dans l’escalier, tant leur
-joie était véhémente.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p>
-
-<p class="center2">VII</p>
-
-<p>Depuis cette heureuse découverte, les trois parents vivaient dans une
-union parfaite. Ils étaient d’humeur gaie, égale et douce. Cachelin
-avait retrouvé toute son ancienne jovialité, et Cora accablait de soins
-son mari. Lesable aussi semblait un autre homme, toujours content, et
-bon enfant comme jamais il ne l’avait été.</p>
-
-<p>Maze venait moins souvent et semblait, à présent, mal à son aise
-dans la famille; on le recevait toujours bien, avec plus de froideur
-cependant, car le bonheur est égoïste et se passe des étrangers.</p>
-
-<p>Cachelin lui-même paraissait éprouver une certaine hostilité secrète
-contre le beau commis qu’il avait, quelques mois plus tôt, introduit
-avec empressement dans le ménage. Ce fut lui qui annonça à cet ami la
-grossesse <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> de Coralie. Il la lui dit brusquement: «Vous savez, ma
-fille est enceinte!»</p>
-
-<p>Maze, jouant la surprise, répliqua: «Ah bah! vous devez être bien
-heureux.»</p>
-
-<p>Cachelin répondit: «Parbleu!» et remarqua que son collègue, au
-contraire, ne paraissait point enchanté. Les hommes n’aiment guère voir
-en cet état, que ce soit ou non par leur faute, les femmes dont ils
-sont les fidèles.</p>
-
-<p>Tous les dimanches, cependant, Maze continuait à dîner dans la maison.
-Mais les soirées devenaient pénibles à passer ensemble, bien qu’aucun
-désaccord grave n’eût surgi; et cet étrange embarras grandissait de
-semaine en semaine. Un soir même, comme il venait de sortir, Cachelin
-déclara d’un air furieux: «En voilà un qui commence à m’embêter!»</p>
-
-<p>Et Lesable répondit: «Le fait est qu’il ne gagne pas à être beaucoup
-connu.» Cora avait baissé les yeux. Elle ne donna pas son avis. Elle
-semblait toujours gênée en face du grand Maze qui, de son côté,
-paraissait presque honteux près d’elle, ne la regardait plus en
-souriant comme jadis, n’offrait plus de soirées au théâtre, et semblait
-porter, ainsi qu’un fardeau nécessaire, cette intimité naguère si
-cordiale.</p>
-
-<p>Mais un jeudi, à l’heure du dîner, quand <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> son mari rentra du
-bureau, Cora lui baisa les favoris avec plus de câlinerie que de
-coutume, et elle lui murmura dans l’oreille:</p>
-
-<p>—«Tu vas peut-être me gronder?</p>
-
-<p>—«Pourquoi ça?</p>
-
-<p>—«C’est que... M. Maze est venu pour me voir tantôt. Et moi, comme je
-ne veux pas qu’on jase sur mon compte, je l’ai prié de ne jamais se
-présenter quand tu ne serais pas là. Il a paru un peu froissé!»</p>
-
-<p>Lesable, surpris, demanda:</p>
-
-<p>—«Eh bien! qu’est-ce qu’il a dit?</p>
-
-<p>—«Oh! il n’a pas dit grand’chose, seulement cela ne m’a pas plu tout
-de même, et je l’ai prié alors de cesser complètement ses visites. Tu
-sais bien que c’est papa et toi qui l’aviez amené ici, moi je n’y suis
-pour rien. Aussi, je craignais de te mécontenter en lui fermant la
-porte.»</p>
-
-<p>Une joie reconnaissante entrait dans le cœur de son mari:</p>
-
-<p>«Tu as bien fait, très bien fait. Et même je t’en remercie.»</p>
-
-<p>Elle reprit, pour bien établir la situation des deux hommes, qu’elle
-avait réglée d’avance: «Au bureau, tu feras semblant de ne rien savoir,
-et tu lui parleras comme par le passé: seulement il ne viendra plus
-ici.»</p>
-
-<p>Et Lesable, prenant avec tendresse sa <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> femme dans ses bras, la
-bécota longtemps sur les yeux et sur les joues. Il répétait: «Tu es un
-ange!... tu es un ange!» Et il sentait contre son ventre la bosse de
-l’enfant déjà fort.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p>
-
-<p class="center2">VIII</p>
-
-<p>Rien de nouveau ne survint jusqu’au terme de la grossesse.</p>
-
-<p>Cora accoucha d’une fille dans les derniers jours de septembre. Elle
-fut appelée Désirée; mais, comme on voulait faire un baptême solennel,
-on décida qu’il n’aurait lieu que l’été suivant, dans la propriété
-qu’ils allaient acheter.</p>
-
-<p>Ils la choisirent à Asnières, sur le coteau qui domine la Seine.</p>
-
-<p>De grands événements s’étaient accomplis pendant l’hiver. Aussitôt
-l’héritage acquis, Cachelin avait réclamé sa retraite, qui fut aussitôt
-liquidée, et il avait quitté le bureau. Il occupait ses loisirs à
-découper, au moyen d’une fine scie mécanique, des couvercles de boîtes
-à cigares. Il en faisait des horloges, des coffrets, des jardinières,
-toutes sortes de petits meubles étranges. Il se passionnait <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> pour
-cette besogne, dont le goût lui était venu en apercevant un marchand
-ambulant travailler ainsi ces plaques de bois, sur l’avenue de l’Opéra.
-Et il fallait que tout le monde admirât chaque jour ses dessins
-nouveaux, d’une complication savante et puérile.</p>
-
-<p>Lui-même, émerveillé devant son œuvre, répétait sans cesse: «C’est
-étonnant ce qu’on arrive à faire!»</p>
-
-<p>Le sous-chef, M. Rabot, étant mort enfin, Lesable remplissait les
-fonctions de sa charge, bien qu’il n’en reçût pas le titre, car
-il n’avait point le temps de grade nécessaire depuis sa dernière
-nomination.</p>
-
-<p>Cora était devenue tout de suite une femme différente, plus réservée,
-plus élégante, ayant compris, deviné, flairé toutes les transformations
-qu’impose la fortune.</p>
-
-<p>Elle fit, à l’occasion du jour de l’an, une visite à l’épouse du chef,
-grosse personne restée provinciale après trente-cinq ans de séjour à
-Paris, et elle mit tant de grâce et de séduction à la prier d’être la
-marraine de son enfant, que M<sup>me</sup> Torchebeuf accepta. Le grand-père
-Cachelin fut parrain.</p>
-
-<p>La cérémonie eut lieu un dimanche éclatant de juin. Tout le bureau
-était convié, sauf le beau Maze, qu’on ne voyait plus.</p>
-
-<p>A neuf heures, Lesable attendait devant la <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> gare le train de Paris,
-tandis qu’un groom en livrée à gros boutons dorés tenait par la bride
-un poney dodu devant un panier tout neuf.</p>
-
-<p>La machine au loin siffla, puis apparut, traînant son chapelet de
-voitures d’où s’échappa un flot de voyageurs.</p>
-
-<p>M. Torchebeuf sortit d’un wagon de première classe, avec sa femme en
-toilette éclatante, tandis que d’un wagon de deuxième, Pitolet et
-Boissel descendaient. On n’avait point osé inviter le père Savon, mais
-il était entendu qu’on le rencontrerait par hasard, dans l’après-midi,
-et qu’on l’amènerait dîner avec l’assentiment du chef.</p>
-
-<p>Lesable s’élança au-devant de son supérieur, qui s’avançait tout petit
-dans sa redingote fleurie par sa grande décoration pareille à une rose
-rouge épanouie. Son crâne énorme, surmonté d’un chapeau à larges ailes,
-écrasait son corps chétif, lui donnait un aspect de phénomène; et sa
-femme, en se haussant un rien sur la pointe des pieds, pouvait regarder
-sans peine par-dessus sa tête.</p>
-
-<p>Léopold, radieux, s’inclinait, remerciait. Il les fit monter dans
-le panier, puis courant vers ses deux collègues qui s’en venaient
-modestement derrière, il leur serra les mains en s’excusant de ne les
-pouvoir porter aussi dans sa voiture trop petite: «Suivez le quai, vous
-<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> arriverez devant ma porte: Villa Désirée, la quatrième après le
-tournant. Dépêchez-vous.»</p>
-
-<p>Et, montant dans sa voiture, il saisit les guides et partit, tandis que
-le groom sautait lestement sur le petit siège de derrière.</p>
-
-<p>La cérémonie eut lieu dans les meilleures conditions. Puis on rentra
-pour déjeuner. Chacun, sous sa serviette, trouva un cadeau proportionné
-à l’importance de l’invité. La marraine eut un bracelet d’or massif,
-son mari une épingle de cravate en rubis, Boissel un portefeuille en
-cuir de Russie, et Pitolet une superbe pipe d’écume. C’était Désirée,
-disait-on, qui offrait ces présents à ses nouveaux amis.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Torchebeuf, rouge de confusion et de plaisir, mit à son gros
-bras le cercle brillant, et comme le chef avait une mince cravate noire
-qui ne pouvait porter l’épingle, il piqua le bijou sur le revers de sa
-redingote, au-dessous de la Légion d’honneur, comme autre croix d’ordre
-inférieur.</p>
-
-<p>Par la fenêtre, on découvrait un grand ruban de rivière, montant vers
-Suresnes, le long des berges plantées d’arbres. Le soleil tombait en
-pluie sur l’eau, en faisait un fleuve de feu. Le commencement du repas
-fut grave, rendu sérieux par la présence de M. et M<sup>me</sup> Torchebeuf.
-Puis on s’égaya. <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> Cachelin lâchait des plaisanteries de poids,
-qu’il se sentait permises, étant riche; et on riait.</p>
-
-<p>De Pitolet ou de Boissel, elles auraient certainement choqué.</p>
-
-<p>Au dessert, il fallut apporter l’enfant, que chaque convive embrassa.
-Noyé dans une neige de dentelles, il regardait ces gens de ses yeux
-bleus, troubles et sans pensée, et il tournait un peu sa tête bouffie
-où semblait s’éveiller un commencement d’attention.</p>
-
-<p>Pitolet, au milieu du bruit des voix, glissa dans l’oreille de son
-voisin Boissel: «Elle a l’air d’une petite Mazette.»</p>
-
-<p>Le mot courut au ministère, le lendemain.</p>
-
-<p>Cependant, deux heures venaient de sonner; on avait bu les liqueurs, et
-Cachelin proposa de visiter la propriété, puis d’aller faire un tour au
-bord de la Seine.</p>
-
-<p>Les convives, en procession, circulèrent de pièce en pièce, depuis la
-cave jusqu’au grenier, puis ils parcoururent le jardin, d’arbre en
-arbre, de plante en plante, puis on se divisa en deux bandes pour la
-promenade.</p>
-
-<p>Cachelin, un peu gêné près des dames, entraîna Boissel et Pitolet dans
-les cafés de la rive, tandis que M<sup>mes</sup> Torchebeuf et Lesable, avec
-leurs maris, remonteraient sur l’autre berge, des femmes honnêtes ne
-pouvant <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> se mêler au monde débraillé du dimanche.</p>
-
-<p>Elles allaient avec lenteur, sur le chemin de halage, <ins class="correction" title="suivie">suivies</ins> des deux
-hommes qui causaient gravement du bureau.</p>
-
-<p>Sur le fleuve, des yoles passaient, enlevées à longs coups d’aviron
-par des gaillards aux bras nus dont les muscles roulaient sous la
-chair brûlée. Les canotières, allongées sur des peaux de bêtes noires
-ou blanches, gouvernaient la barre, engourdies sous le soleil, tenant
-ouvertes sur leur tête, comme des fleurs énormes flottant sur l’eau,
-des ombrelles de soie rouge, jaune ou bleue. Des cris volaient d’une
-barque à l’autre, des appels et des engueulades; et un bruit lointain
-de voix humaines, confus et continu, indiquait, là-bas, la foule
-grouillante des jours de fête.</p>
-
-<p>Des files de pêcheurs à la ligne restaient immobiles, tout le long de
-la rivière; tandis que des nageurs presque nus, debout dans de lourdes
-embarcations de pêcheurs, piquaient des têtes, remontaient sur leurs
-bateaux et ressautaient dans le courant.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Torchebeuf, surprise, regardait. Cora lui dit: «C’est ainsi tous
-les dimanches. Cela me gâte ce charmant pays.»</p>
-
-<p>Un canot venait doucement. Deux femmes, ramant, traînaient deux
-gaillards couchés au <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> fond. Une d’elles cria vers la berge:
-«Ohé! ohé! les femmes honnêtes! J’ai un homme à vendre, pas cher,
-voulez-vous?»</p>
-
-<p>Cora, se détournant avec mépris, passa son bras sous celui de son
-invitée: «On ne peut même rester ici, allons-nous-en. Comme ces
-créatures sont infâmes!»</p>
-
-<p>Et elles repartirent. M. Torchebeuf disait à Lesable: «C’est entendu
-pour le 1<sup>er</sup> janvier. Le directeur me l’a formellement promis.»</p>
-
-<p>Et Lesable répondait: «Je ne sais comment vous remercier, mon cher
-maître.»</p>
-
-<p>En rentrant, ils trouvèrent Cachelin, Pitolet et Boissel riant aux
-larmes et portant presque le père Savon, trouvé sur la berge avec une
-cocotte, affirmaient-ils par plaisanterie.</p>
-
-<p>Le vieux, effaré, répétait: «Ça n’est pas vrai; non, ça n’est pas vrai.
-Ça n’est pas bien, de dire ça, monsieur Cachelin, ça n’est pas bien.»</p>
-
-<p>Et Cachelin, suffoquant, criait: «Ah! vieux farceur! Tu l’appelais: «Ma
-petite plume d’oie chérie.» Ah! nous le tenons, le polisson!»</p>
-
-<p>Ces dames elles-mêmes se mirent à rire, tant le bonhomme semblait
-éperdu.</p>
-
-<p>Cachelin reprit: «Si monsieur Torchebeuf <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> le permet, nous allons le
-garder prisonnier pour sa peine, et il dînera avec nous?»</p>
-
-<p>Le chef consentit avec bienveillance. Et on continua à rire sur la
-dame abandonnée par le vieux qui protestait toujours, désolé de cette
-mauvaise farce.</p>
-
-<p>Ce fut là, jusqu’au soir, un sujet à mots d’esprit inépuisable, qui
-prêta même à des grivoiseries.</p>
-
-<p>Cora et M<sup>me</sup> Torchebeuf, assises sous la tente sur le perron,
-regardaient les reflets du couchant. Le soleil jetait dans les feuilles
-une poussière de pourpre. Aucun souffle ne remuait les branches; une
-paix sereine, infinie, tombait du ciel flamboyant et calme.</p>
-
-<p>Quelques bateaux passaient encore, plus lents, rentrant au garage.</p>
-
-<p>Cora demanda: «Il paraît que ce pauvre M. Savon a épousé une gueuse?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Torchebeuf, au courant de toutes les choses du bureau, répondit:
-«Oui, une orpheline beaucoup trop jeune, qui l’a trompé avec un mauvais
-sujet et qui a fini par s’enfuir avec lui.» Puis la grosse dame ajouta:
-«Je dis que c’était un mauvais sujet, je n’en sais rien. On prétend
-qu’ils s’aimaient beaucoup. Dans tous les cas, le père Savon n’est
-point séduisant.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lesable reprit gravement: «Cela n’excuse <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> rien. Le pauvre
-homme est bien à plaindre. Notre voisin d’à côté, M. Barbou, est dans
-le même cas. Sa femme s’est éprise d’une sorte de peintre qui passait
-les étés ici et elle est partie avec lui à l’étranger. Je ne comprends
-pas qu’une femme tombe jusque-là. A mon avis, il devrait y avoir un
-châtiment spécial pour de pareilles misérables qui apportent la honte
-dans une famille.»</p>
-
-<p>Au bout de l’allée, la nourrice apparut, portant Désirée dans ses
-dentelles. L’enfant venait vers les deux dames, toute rose dans la nuée
-d’or rouge du soir. Elle regardait le ciel de feu de ce même œil
-pâle, étonné et vague qu’elle promenait sur les visages.</p>
-
-<p>Tous les hommes, qui causaient plus loin, se rapprochèrent; et
-Cachelin, saisissant sa petite-fille, l’éleva au bout de ses bras comme
-s’il eût voulu la porter dans le firmament. Elle se profilait sur le
-fond brillant de l’horizon avec sa longue robe blanche qui tombait
-jusqu’à terre.</p>
-
-<p>Et le grand-père s’écria: «Voilà ce qu’il y a de meilleur au monde,
-n’est-ce pas, père Savon?»</p>
-
-<p>Et le vieux ne répondit pas, n’ayant rien à dire, ou, peut-être,
-pensant trop de choses.</p>
-
-<p>Un domestique ouvrit la porte du perron, en annonçant: «Madame est
-servie!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="center">NOTE.</p>
-
- <p><i>L’Héritage</i> a paru dans <i>la Vie militaire</i>, mars et avril 1884.</p>
-
- <p>Voir à l’Appendice la nouvelle intitulée: <i>Un Million</i>, où l’on
- trouvera l’idée première de <i>L’Héritage</i>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p>
-
-<h2 id="ch_3">DENIS.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Léon Chapron.</i></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ONSIEUR</span> Marambot ouvrit la lettre que lui remettait Denis, son
-serviteur, et il sourit.</p>
-
-<p>Denis, depuis vingt ans dans la maison, petit homme trapu et jovial,
-qu’on citait dans toute la contrée comme le modèle des domestiques,
-demanda:</p>
-
-<p>—Monsieur est content, monsieur a reçu une bonne nouvelle?</p>
-
-<p>M. Marambot n’était pas riche. Ancien pharmacien de village,
-célibataire, il vivait d’un petit revenu acquis avec peine en vendant
-des drogues aux paysans. Il répondit:</p>
-
-<p>—Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont je le
-menace; je <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font
-pas de mal dans la caisse d’un vieux garçon.</p>
-
-<p>Et M. Marambot se frottait les mains. C’était un homme d’un caractère
-résigné, plutôt triste que gai, incapable d’un effort prolongé,
-nonchalant dans ses affaires.</p>
-
-<p>Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en
-profitant du décès de confrères établis en des centres importants,
-pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l’ennui
-de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu’il lui faudrait
-accomplir, l’avaient sans cesse retenu; et il se contentait de dire
-après deux jours de réflexion:</p>
-
-<p>—Bast! ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre. Je
-trouverai mieux peut-être.</p>
-
-<p>Denis, au contraire, poussait son maître aux entreprises. D’un
-caractère actif, il répétait sans cesse:</p>
-
-<p>—Oh! moi, si j’avais eu le premier capital, j’aurais fait fortune.
-Seulement mille francs, et je tenais mon affaire.</p>
-
-<p>M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où
-il se promenait, les mains derrière le dos, en rêvassant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p>
-
-<p>Denis, tout le jour, chanta comme un homme en joie, des refrains et des
-rondes du pays. Il montra même une activité inusitée, car il nettoya
-les carreaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en
-entonnant à plein gosier ses couplets.</p>
-
-<p>M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en
-souriant:</p>
-
-<p>—Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire
-pour demain.</p>
-
-<p>Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis
-quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot
-s’enferma aussitôt dans sa chambre jusqu’au milieu de l’après-midi.
-Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une
-d’elles était adressée à M. Malois, c’était sans doute un reçu de
-l’argent.</p>
-
-<p>Denis ne posa point de questions à son maître; il parut aussi triste et
-sombre ce jour-là, qu’il avait été joyeux la veille.</p>
-
-<p>La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s’endormit.</p>
-
-<p>Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s’assit aussitôt dans son
-lit et écouta. Mais brusquement sa porte s’ouvrit, et Denis parut
-sur le seuil, tenant une bougie d’une main, un couteau de cuisine de
-l’autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées
-comme <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> celles des gens qu’agite une horrible émotion, et si pâle
-qu’il semblait un revenant.</p>
-
-<p>M. Marambot, interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever
-pour courir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie
-en se ruant vers le lit. Son maître tendit les mains en avant pour
-recevoir le choc qui le renversa sur le dos; et il cherchait à saisir
-les bras de son domestique qu’il pensait maintenant atteint de folie,
-afin de parer les coups précipités qu’il lui portait.</p>
-
-<p>Il fut atteint une première fois à l’épaule par le couteau, une seconde
-fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait
-éperdument, agitant ses mains dans l’obscurité, lançant aussi des coups
-de pied et criant:</p>
-
-<p>—Denis! Denis! es-tu fou, voyons, Denis!</p>
-
-<p>Mais l’autre, haletant, s’acharnait, frappait toujours, repoussé tantôt
-d’un coup de pied, tantôt d’un coup de poing, et revenant furieusement.
-M. Marambot fut encore blessé deux fois à la jambe et une fois au
-ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l’esprit et il se
-mit à crier:</p>
-
-<p>—Finis donc, finis donc, Denis, je n’ai pas reçu mon argent.</p>
-
-<p>L’homme aussitôt s’arrêta; et son maître <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> entendait, dans
-l’obscurité, sa respiration sifflante.</p>
-
-<p>M. Marambot reprit aussitôt:</p>
-
-<p>—Je n’ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu; c’est
-pour ça que tu as porté les lettres à la poste. Lis plutôt celles qui
-sont sur mon secrétaire.</p>
-
-<p>Et, d’un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit
-et alluma sa bougie.</p>
-
-<p>Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur.
-Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des
-pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre.</p>
-
-<p>Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance.</p>
-
-<p>Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre
-ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de
-l’attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente
-l’envahit, qu’il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques
-minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n’était pas mort
-sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très
-faible, mais sans souffrance vive, bien qu’il éprouvât en divers
-points du corps une gêne sensible, comme des pinçures. Il se sentait
-aussi glacé, et tout mouillé, et serré, comme <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> roulé, dans des
-bandelettes. Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des
-frissons d’angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide
-rouge sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L’idée de
-revoir ce spectacle épouvantable le bouleversait et il tenait ses yeux
-fermés avec force comme s’ils allaient s’ouvrir malgré lui.</p>
-
-<p>Qu’était devenu Denis? Il s’était sauvé, probablement.</p>
-
-<p>Mais qu’allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler
-du secours? Or, s’il faisait un seul mouvement, ses blessures se
-rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang.</p>
-
-<p>Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur
-cessa presque de battre. C’était Denis qui venait l’achever,
-certainement. Il retint sa respiration pour que l’assassin crût tout
-bien fini, l’ouvrage terminé.</p>
-
-<p>Il sentit qu’on relevait son drap, puis qu’on lui palpait le ventre.
-Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait
-maintenant avec de l’eau fraîche, tout doucement. Donc on avait
-découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue
-le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer
-qu’il avait repris connaissance, <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> et il entr’ouvrit un œil, un
-seul, avec les plus grandes précautions.</p>
-
-<p>Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde!
-Il referma son œil avec précipitation.</p>
-
-<p>Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux
-nourrissait-il encore?</p>
-
-<p>Ce qu’il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces! Et il
-allait l’enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre,
-pour qu’on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les
-bouteilles de vin fin?</p>
-
-<p>Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres
-palpitaient.</p>
-
-<p>Il se disait: «Je suis perdu, perdu!» Et il serrait désespérément les
-paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne
-le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un
-linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il
-avait appris à le faire quand son maître était pharmacien.</p>
-
-<p>Aucune hésitation n’était plus possible pour un homme du métier: son
-domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver.</p>
-
-<p>Alors M. Marambot, d’une voix mourante, lui donna ce conseil pratique:</p>
-
-<p>—Opère les lavages et les pansements avec de l’eau coupée de coaltar
-saponiné!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p>
-
-<p>Denis répondit:</p>
-
-<p>—C’est ce que je fais, monsieur.</p>
-
-<p>M. Marambot ouvrit les deux yeux.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus trace de sang ni sur le lit, ni dans la chambre, ni
-sur l’assassin. Le blessé était étendu en des draps bien blancs.</p>
-
-<p>Les deux hommes se regardèrent.</p>
-
-<p>Enfin, M. Marambot prononça avec douceur:</p>
-
-<p>—Tu as commis un grand crime.</p>
-
-<p>Denis répondit:</p>
-
-<p>—Je suis en train de le réparer, monsieur. Si vous ne me dénoncez pas,
-je vous servirai fidèlement comme par le passé.</p>
-
-<p>Ce n’était pas le moment de mécontenter son domestique. M. Marambot
-articula en refermant les yeux:</p>
-
-<p>—Je te jure de ne pas te dénoncer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Denis sauva son maître. Il passa les nuits et les jours sans sommeil,
-ne quitta point la chambre du malade, lui prépara les drogues, les
-tisanes, les potions, lui tâtant le pouls, comptant anxieusement
-les pulsations, le maniant avec une habileté de garde-malade et un
-dévouement de fils.</p>
-
-<p>A tout moment il demandait:</p>
-
-<p>—Eh bien, monsieur, comment vous trouvez-vous?</p>
-
-<p>M. Marambot répondait d’une voix faible:</p>
-
-<p>—Un peu mieux, mon garçon, je te remercie.</p>
-
-<p>Et quand le blessé s’éveillait, la nuit, il voyait souvent son gardien
-qui pleurait dans son fauteuil et s’essuyait les yeux en silence.</p>
-
-<p>Jamais l’ancien pharmacien n’avait été si bien soigné, si dorloté, si
-câliné. Il s’était dit tout d’abord:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p>
-
-<p>—Dès que je serai guéri, je me débarrasserai de ce garnement.</p>
-
-<p>Il entrait maintenant en convalescence et remettait de jour en jour
-le moment de se séparer de son meurtrier. Il songeait que personne
-n’aurait pour lui autant d’égards et d’attentions, qu’il tenait ce
-garçon par la peur; et il le prévint qu’il avait déposé chez un notaire
-un testament le dénonçant à la justice s’il arrivait quelque accident
-nouveau.</p>
-
-<p>Cette précaution lui paraissait le garantir dans l’avenir de tout
-nouvel attentat; et il se demandait alors s’il ne serait même pas
-plus prudent de conserver près de lui cet homme, pour le surveiller
-attentivement.</p>
-
-<p>Comme autrefois, quand il hésitait à acquérir quelque pharmacie plus
-importante, il ne se pouvait décider à prendre une résolution.</p>
-
-<p>—Il sera toujours temps, se disait-il.</p>
-
-<p>Denis continuait à se montrer un incomparable serviteur. M. Marambot
-était guéri. Il le garda.</p>
-
-<p>Or, un matin, comme il achevait de déjeuner, il entendit tout à coup un
-grand bruit dans la cuisine. Il y courut. Denis se débattait, saisi par
-deux gendarmes. Le brigadier prenait gravement des notes sur son carnet.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p>
-
-<p>Dès qu’il aperçut son maître, le domestique se mit à sangloter, criant:</p>
-
-<p>—Vous m’avez dénoncé, monsieur; ce n’est pas bien, après ce que
-vous m’aviez promis. Vous manquez à votre parole d’honneur, monsieur
-Marambot; ce n’est pas bien, ce n’est pas bien!...</p>
-
-<p>M. Marambot, stupéfait et désolé d’être soupçonné, leva la main:</p>
-
-<p>—Je te jure devant Dieu, mon garçon, que je ne t’ai pas dénoncé.
-J’ignore absolument comment messieurs les gendarmes ont pu connaître la
-tentative d’assassinat sur moi.</p>
-
-<p>Le brigadier eut un sursaut:</p>
-
-<p>—Vous dites qu’il a voulu vous tuer, monsieur Marambot?</p>
-
-<p>Le pharmacien, éperdu, répondit:</p>
-
-<p>—Mais, oui... Mais je ne l’ai pas dénoncé... Je n’ai rien dit...
-Je jure que je n’ai rien dit... Il me servait très bien depuis ce
-moment-là...</p>
-
-<p>Le brigadier articula sévèrement:</p>
-
-<p>—Je prends note de votre déposition. La justice appréciera ce nouveau
-motif dont elle ignorait, monsieur Marambot. Je suis chargé d’arrêter
-votre domestique pour vol de deux canards enlevés subrepticement par
-lui chez M. Duhamel, pour lesquels il y a des témoins du délit. Je vous
-demande pardon, monsieur <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> Marambot. Je rendrai compte de votre
-déclaration.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers ses hommes, il commanda:</p>
-
-<p>—Allons, en route!</p>
-
-<p>Les deux gendarmes entraînèrent Denis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p>
-
-<p class="center2">III</p>
-
-<p>L’avocat venait de plaider la folie, appuyant les deux délits l’un sur
-l’autre pour fortifier son argumentation. Il avait clairement prouvé
-que le vol des deux canards provenait du même état mental que les
-huit coups de couteau dans la personne de Marambot. Il avait finement
-analysé toutes les phases de cet état passager d’aliénation mentale,
-qui céderait, sans aucun doute, à un traitement de quelques mois dans
-une excellente maison de santé. Il avait parlé en termes enthousiastes
-du dévouement continu de cet honnête serviteur, des soins incomparables
-dont il avait entouré son maître blessé par lui dans une seconde
-d’égarement.</p>
-
-<p>Touché jusqu’au cœur par ce souvenir, M. Marambot se sentit les yeux
-humides.</p>
-
-<p>L’avocat s’en aperçut, ouvrit les bras d’un geste large, déployant ses
-longues manches <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> noires comme des ailes de chauve-souris. Et, d’un
-ton vibrant, il cria:</p>
-
-<p>—Regardez, regardez, regardez, messieurs les jurés, regardez ces
-larmes. Qu’ai-je à dire maintenant pour mon client? Quel discours, quel
-argument, quel raisonnement vaudraient ces larmes de son maître! Elles
-parlent plus haut que moi, plus haut que la loi; elles crient: «Pardon
-pour l’insensé d’une heure!» Elles implorent, elles absolvent, elles
-bénissent!</p>
-
-<p>Il se tut, et s’assit.</p>
-
-<p>Le président, alors, se tournant vers Marambot, dont la déposition
-avait été excellente pour son domestique, lui demanda:</p>
-
-<p>—Mais enfin, monsieur, en admettant même que vous ayez considéré cet
-homme comme dément, cela n’explique pas que vous l’ayez gardé. Il n’en
-était pas moins dangereux.</p>
-
-<p>Marambot répondit en s’essuyant les yeux:</p>
-
-<p>—Que voulez-vous, monsieur le président, on a tant de mal à trouver
-des domestiques par le temps qui court..., je n’aurais pas rencontré
-mieux.</p>
-
-<p>Denis fut acquitté et mis, aux frais de son maître, dans un asile
-d’aliénés.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Denis</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du jeudi 28 juin 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p>
-
-<h2 id="ch_4">L’ÂNE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Louis Le Poittevin.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">A</span><span class="smcap">UCUN</span> souffle d’air ne passait dans la brume épaisse endormie sur le
-fleuve. C’était comme un nuage de coton terne posé sur l’eau. Les
-berges elles-mêmes restaient indistinctes, disparues sous de bizarres
-vapeurs festonnées comme des montagnes. Mais le jour étant près
-d’éclore, le coteau commençait à devenir visible. A son pied, dans les
-lueurs naissantes de l’aurore, apparaissaient peu à peu les grandes
-taches blanches des maisons cuirassées de plâtre. Des coqs chantaient
-dans les poulaillers.</p>
-
-<p>Là-bas, de l’autre côté de la rivière ensevelie sous le brouillard,
-juste en face de la Frette, un bruit léger troublait par moments le
-grand silence du ciel sans brise. C’était tantôt un vague clapotis,
-comme la marche <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> prudente d’une barque, tantôt un coup sec, comme
-un choc d’aviron sur un bordage, tantôt comme la chute d’un objet mou
-dans l’eau. Puis, plus rien.</p>
-
-<p>Et parfois des paroles basses, venues on ne sait d’où, peut-être de
-très loin, peut-être de très près, errantes dans ces brumes opaques,
-nées sur la terre ou sur le fleuve, glissaient, timides aussi,
-passaient, comme ces oiseaux sauvages qui ont dormi dans les joncs et
-qui partent aux premières pâleurs du ciel, pour fuir encore, pour fuir
-toujours, et qu’on aperçoit une seconde traversant la brume à tire
-d’aile en poussant un cri doux et craintif qui réveille leurs frères le
-long des berges.</p>
-
-<p>Soudain, près de la rive, contre le village, une ombre apparut sur
-l’eau, à peine indiquée d’abord; puis elle grandit, s’accentua, et,
-sortant du rideau nébuleux jeté sur la rivière, un bateau plat, monté
-par deux hommes, vint s’échouer contre l’herbe.</p>
-
-<p>Celui qui ramait se leva et prit au fond de l’embarcation un seau plein
-de poissons; puis il jeta sur son épaule l’épervier encore ruisselant.
-Son compagnon, qui n’avait pas remué, prononça:</p>
-
-<p>—Apporte ton fusil, nous allons dégoter quéque lapin dans les berges,
-hein, Mailloche?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p>
-
-<p>L’autre répondit:</p>
-
-<p>—Ça me va. Attends-moi, je te rejoins.</p>
-
-<p>Et il s’éloigna pour mettre à l’abri leur pêche.</p>
-
-<p>L’homme resté dans la barque bourra lentement sa pipe et l’alluma.</p>
-
-<p>Il s’appelait Labouise dit Chicot, et était associé avec son compère
-Maillochon, vulgairement appelé Mailloche, pour exercer la profession
-louche et vague de ravageurs.</p>
-
-<p>Mariniers de bas étage, ils ne naviguaient régulièrement que dans les
-mois de famine. Le reste du temps ils ravageaient. Rôdant jour et nuit
-sur le fleuve, guettant toute proie morte ou vivante, braconniers
-d’eau, chasseurs nocturnes, sortes d’écumeurs d’égouts, tantôt à
-l’affût des chevreuils de la forêt de Saint-Germain, tantôt à la
-recherche des noyés filant entre deux eaux et dont ils soulageaient
-les poches, ramasseurs de loques flottantes, de bouteilles vides qui
-vont au courant la gueule en l’air avec un balancement d’ivrognes,
-de morceaux de bois partis à la dérive, Labouise et Maillochon se la
-coulaient douce.</p>
-
-<p>Par moments, ils partaient à pied, vers midi, et s’en allaient en
-flânant devant eux. Ils dînaient dans quelque auberge de la rive et
-repartaient encore côte à côte. Ils demeuraient <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> absents un jour
-ou deux; puis un matin on les revoyait rôdant dans l’ordure qui leur
-servait de bateau.</p>
-
-<p>Là-bas, à Joinville, à Nogent, des canotiers désolés cherchaient leur
-embarcation disparue une nuit, détachée et partie, volée sans doute;
-tandis qu’à vingt ou trente lieues de là, sur l’Oise, un bourgeois
-propriétaire se frottait les mains en admirant le canot acheté
-d’occasion, la veille, pour cinquante francs, à deux hommes qui le lui
-avaient vendu, comme ça, en passant, le lui ayant offert spontanément
-sur la mine.</p>
-
-<p>Maillochon reparut avec son fusil enveloppé dans une loque. C’était un
-homme de quarante ou cinquante ans, grand, maigre, avec cet œil vif
-qu’ont les gens tracassés par des inquiétudes légitimes, et les bêtes
-souvent traquées. Sa chemise ouverte laissait voir sa poitrine velue
-d’une toison grise. Mais il semblait n’avoir jamais eu d’autre barbe
-qu’une brosse de courtes moustaches et une pincée de poils raides sous
-la lèvre inférieure. Il était chauve des tempes.</p>
-
-<p>Quand il enlevait la galette de crasse qui lui servait de casquette, la
-peau de sa tête semblait couverte d’un duvet vaporeux, d’une ombre de
-cheveux, comme le corps d’un poulet plumé qu’on va flamber.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span></p>
-
-<p>Chicot, au contraire, rouge et bourgeonneux, gros, court et poilu,
-avait l’air d’un bifteck cru caché dans un bonnet de sapeur.</p>
-
-<p>Il tenait sans cesse fermé l’œil gauche comme s’il visait quelque
-chose ou quelqu’un, et quand on le plaisantait sur ce tic, en lui
-criant: «Ouvre l’œil, Labouise,» il répondait d’un ton tranquille:
-«Aie pas peur, ma sœur, je l’ouvre à l’occase.» Il avait d’ailleurs
-cette habitude d’appeler tout le monde «ma sœur», même son compagnon
-ravageur.</p>
-
-<p>Il reprit à son tour les avirons; et la barque de nouveau s’enfonça
-dans la brume immobile sur le fleuve, mais qui devenait blanche comme
-du lait dans le ciel éclairé de lueurs roses.</p>
-
-<p>Labouise demanda:</p>
-
-<p>—Qué plomb qu’ tas pris, Maillochon?</p>
-
-<p>Maillochon répondit:</p>
-
-<p>—Du tout p’tit, du neuf, c’est c’ qui faut pour le lapin.</p>
-
-<p>Ils approchaient de l’autre berge si lentement, si doucement,
-qu’aucun bruit ne les révélait. Cette berge appartient à la forêt de
-Saint-Germain et limite les tirés aux lapins. Elle est couverte de
-terriers cachés sous les racines d’arbres; et les bêtes, à l’aurore,
-gambadent là dedans, vont, viennent, entrent et sortent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p>
-
-<p>Maillochon, à genoux à l’avant, guettait, le fusil caché sur le
-plancher de la barque. Soudain il le saisit, visa, et la détonation
-roula longtemps par la calme campagne.</p>
-
-<p>Labouise, en deux coups de rame, toucha la berge, et son compagnon,
-sautant à terre, ramassa un petit lapin gris, tout palpitant encore.</p>
-
-<p>Puis le bateau s’enfonça de nouveau dans le brouillard pour regagner
-l’autre rive et se mettre à l’abri des gardes.</p>
-
-<p>Les deux hommes semblaient maintenant se promener doucement sur l’eau.
-L’arme avait disparu sous la planche qui servait de cachette, et le
-lapin dans la chemise bouffante de Chicot.</p>
-
-<p>Au bout d’un quart d’heure, Labouise demanda:</p>
-
-<p>—Allons, ma sœur, encore un.</p>
-
-<p>Maillochon répondit:</p>
-
-<p>—Ça me va, en route.</p>
-
-<p>Et la barque repartit, descendant vivement le courant. Les brumes qui
-couvraient le fleuve commençaient à se lever. On apercevait, comme à
-travers un voile, les arbres des rives; et le brouillard déchiré s’en
-allait au fil de l’eau, par petits nuages.</p>
-
-<p>Quand ils approchèrent de l’île dont la pointe est devant Herblay, les
-deux hommes <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> ralentirent leur marche et recommencèrent à guetter.
-Puis bientôt un second lapin fut tué.</p>
-
-<p>Ils continuèrent ensuite à descendre jusqu’à mi-route de Conflans;
-puis ils s’arrêtèrent, amarrèrent leur bateau contre un arbre, et, se
-couchant au fond, s’endormirent.</p>
-
-<p>De temps en temps, Labouise se soulevait et, de son œil ouvert,
-parcourait l’horizon. Les dernières vapeurs du matin s’étaient
-évaporées et le grand soleil d’été montait, rayonnant, dans le ciel
-bleu.</p>
-
-<p>Là-bas, de l’autre côté de la rivière, le coteau planté de vignes
-s’arrondissait en demi-cercle. Une seule maison se dressait au faîte,
-dans un bouquet d’arbres. Tout était silencieux.</p>
-
-<p>Mais sur le chemin de halage quelque chose remuait doucement, avançant
-à peine. C’était une femme traînant un âne. La bête, ankylosée, raide
-et rétive, allongeait une jambe de temps en temps, cédant aux efforts
-de sa compagne quand elle ne pouvait plus s’y refuser; et elle allait
-ainsi le cou tendu, les oreilles couchées, si lentement qu’on ne
-pouvait prévoir quand elle serait hors de vue.</p>
-
-<p>La femme tirait, courbée en deux, et se retournait parfois pour frapper
-l’âne avec une branche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p>
-
-<p>Labouise, l’ayant aperçue, prononça:</p>
-
-<p>—Ohé! Mailloche?</p>
-
-<p>Mailloche répondit:</p>
-
-<p>—Qué qu’y a?</p>
-
-<p>—Veux-tu rigoler?</p>
-
-<p>—Tout de même.</p>
-
-<p>—Allons, secoue-toi, ma sœur, j’allons rire.</p>
-
-<p>Et Chicot prit les avirons.</p>
-
-<p>Quand il eut traversé le fleuve et qu’il fut en face du groupe, il cria:</p>
-
-<p>—Ohé, ma sœur!</p>
-
-<p>La femme cessa de traîner sa bourrique et regarda. Labouise reprit:</p>
-
-<p>—Vas-tu à la foire aux locomotives?</p>
-
-<p>La femme ne répondit rien. Chicot continua:</p>
-
-<p>—Ohé! dis, il a été primé à la course, ton bourri. Ousque tu l’
-conduis, de c’te vitesse?</p>
-
-<p>La femme, enfin, répondit:</p>
-
-<p>—Je vas chez Macquart, aux Champioux, pour l’ faire abattre. Il ne
-vaut pu rien.</p>
-
-<p>Labouise répondit:</p>
-
-<p>—J’ te crois. Et combien qu’y t’en donnera, Macquart?</p>
-
-<p>La femme, qui s’essuyait le front du revers de la main, hésita:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p>
-
-<p>—J’ sais ti? P’t-être trois francs, p’t-être quatre?</p>
-
-<p>Chicot s’écria:</p>
-
-<p>—J’ t’en donne cent sous, et v’là ta course faite, c’est pas peu.</p>
-
-<p>La femme, après une courte réflexion, prononça:</p>
-
-<p>—C’est dit.</p>
-
-<p>Et les ravageurs abordèrent.</p>
-
-<p>Labouise saisit la bride de l’animal. Maillochon, surpris, demanda:</p>
-
-<p>—Qué que tu veux faire de c’te peau?</p>
-
-<p>Chicot, cette fois, ouvrit son autre œil pour exprimer sa gaieté.
-Toute sa figure rouge grimaçait de joie; il gloussa:</p>
-
-<p>—Aie pas peur, ma sœur, j’ai mon truc.</p>
-
-<p>Il donna cent sous à la femme, qui s’assit sur le fossé pour voir ce
-qui allait arriver.</p>
-
-<p>Alors Labouise, en belle humeur, alla chercher le fusil, et le tendant
-à Maillochon:</p>
-
-<p>—Chacun son coup, ma vieille; nous allons chasser le gros gibier, ma
-sœur, pas si près que ça, nom d’un nom, tu vas l’ tuer du premier.
-Faut faire durer l’ plaisir un peu.</p>
-
-<p>Et il plaça son compagnon à quarante pas de la victime. L’âne, se
-sentant libre, essayait de brouter l’herbe haute de la berge, mais
-il était tellement exténué qu’il vacillait sur ses jambes comme s’il
-allait tomber.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span></p>
-
-<p>Maillochon l’ajusta lentement et dit:</p>
-
-<p>—Un coup de sel aux oreilles, attention, Chicot.</p>
-
-<p>Et il tira.</p>
-
-<p>Le plomb menu cribla les longues oreilles de l’âne, qui se mit à les
-secouer vivement, les agitant tantôt l’une après l’autre, tantôt
-ensemble, pour se débarrasser de ce picotement.</p>
-
-<p>Les deux hommes riaient à se tordre, courbés, tapant du pied. Mais la
-femme indignée s’élança, ne voulant pas qu’on martyrisât son bourri,
-offrant de rendre les cent sous, furieuse et geignante.</p>
-
-<p>Labouise la menaça d’une tripotée et fit mine de relever ses manches.
-Il avait payé, n’est-ce pas? Alors zut. Il allait lui en tirer un dans
-les jupes, pour lui montrer qu’on ne sentait rien.</p>
-
-<p>Et elle s’en alla en les menaçant des gendarmes. Longtemps ils
-l’entendirent qui criait des injures plus violentes à mesure qu’elle
-s’éloignait.</p>
-
-<p>Maillochon tendit le fusil à son camarade.</p>
-
-<p>—A toi, Chicot.</p>
-
-<p>Labouise ajusta et fit feu. L’âne reçut la charge dans les cuisses,
-mais le plomb était si petit et tiré de si loin qu’il se crut sans
-doute <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> piqué des taons. Car il se mit à s’émoucher de sa queue avec
-force, se battant les jambes et le dos.</p>
-
-<p>Labouise s’assit pour rire à son aise, tandis que Maillochon
-rechargeait l’arme, si joyeux qu’il semblait éternuer dans le canon.</p>
-
-<p>Il s’approcha de quelques pas et, visant le même endroit que son
-camarade, il tira de nouveau. La bête, cette fois, fit un soubresaut,
-essaya de ruer, tourna la tête. Un peu de sang coulait enfin. Elle
-avait été touchée profondément, et une souffrance aiguë se déclara, car
-elle se mit à fuir sur la berge, d’un galop lent, boiteux et saccadé.</p>
-
-<p>Les deux hommes s’élancèrent à sa poursuite, Maillochon à grandes
-enjambées, Labouise à pas pressés, courant d’un trot essoufflé de petit
-homme.</p>
-
-<p>Mais l’âne, à bout de forces, s’était arrêté, et il regardait, d’un
-œil éperdu, venir ses meurtriers. Puis, tout à coup, il tendit la
-tête et se mit à braire.</p>
-
-<p>Labouise, haletant, avait pris le fusil. Cette fois, il s’approcha tout
-près, n’ayant pas envie de recommencer la course.</p>
-
-<p>Quand le baudet eut fini de pousser sa plainte lamentable, comme un
-appel de secours, un dernier cri d’impuissance, l’homme, qui avait son
-idée, cria: «Mailloche, ohé! <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> ma sœur, amène-toi, je vas lui
-faire prendre médecine.» Et, tandis que l’autre ouvrait de force la
-bouche serrée de l’animal, Chicot lui introduisait au fond du gosier le
-canon de son fusil, comme s’il eût voulu lui faire boire un médicament;
-puis il dit:</p>
-
-<p>—Ohé! ma sœur, attention, je verse la purge.</p>
-
-<p>Et il appuya sur la gâchette. L’âne recula de trois pas, tomba sur
-le derrière, tenta de se relever et s’abattit à la fin sur le flanc
-en fermant les yeux. Tout son vieux corps pelé palpitait; ses jambes
-s’agitaient comme s’il eût voulu courir. Un flot de sang lui coulait
-entre les dents. Bientôt il ne remua plus. Il était mort.</p>
-
-<p>Les deux hommes ne riaient pas, ça avait été fini trop vite, ils
-étaient volés.</p>
-
-<p>Maillochon demanda:</p>
-
-<p>—Eh bien, qué que j’en faisons à c’t’ heure?</p>
-
-<p>Labouise répondit:</p>
-
-<p>—Aie pas peur, ma sœur, embarquons-le, j’allons rigoler à la nuit
-tombée.</p>
-
-<p>Et ils allèrent chercher la barque. Le cadavre de l’animal fut
-couché dans le fond, couvert d’herbes fraîches, et les deux rôdeurs,
-s’étendant dessus, se rendormirent.</p>
-
-<p>Vers midi, Labouise tira des coffres secrets de leur bateau vermoulu et
-boueux un litre <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> de vin, un pain, du beurre et des oignons crus, et
-ils se mirent à manger.</p>
-
-<p>Quand leur repas fut terminé, ils se couchèrent de nouveau sur l’âne
-mort et recommencèrent à dormir. A la nuit tombante, Labouise se
-réveilla et, secouant son camarade, qui ronflait comme un orgue, il
-commanda:</p>
-
-<p>—Allons, ma sœur, en route.</p>
-
-<p>Et Maillochon se mit à ramer. Ils remontaient la Seine tout doucement,
-ayant du temps devant eux. Ils longeaient les berges couvertes de lis
-d’eau fleuris, parfumées par les aubépines penchant sur le courant
-leurs touffes blanches; et la lourde barque, couleur de vase, glissait
-sur les grandes feuilles plates des nénuphars, dont elle courbait les
-fleurs pâles, rondes et fendues comme des grelots, qui se redressaient
-ensuite.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils furent au mur de l’Éperon, qui sépare la forêt de
-Saint-Germain du parc de Maisons-Laffitte, Labouise arrêta son camarade
-et lui exposa son projet, qui agita Maillochon d’un rire silencieux et
-prolongé.</p>
-
-<p>Ils jetèrent à l’eau les herbes étendues sur le cadavre, prirent la
-bête par les pieds, la débarquèrent et s’en furent la cacher dans un
-fourré.</p>
-
-<p>Puis ils remontèrent dans leur barque et gagnèrent Maisons-Laffitte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span></p>
-
-<p>La nuit était tout à fait noire quand ils entrèrent chez le père Jules,
-traiteur et marchand de vins. Dès qu’il les aperçut, le commerçant
-s’approcha, leur serra les mains et prit place à leur table, puis on
-causa de choses et d’autres.</p>
-
-<p>Vers onze heures, le dernier consommateur étant parti, le père Jules,
-clignant de l’œil, dit à Labouise:</p>
-
-<p>—Hein, y en a-t-il?</p>
-
-<p>Labouise fit un mouvement de tête et prononça:</p>
-
-<p>—Y en a et y en a pas, c’est possible.</p>
-
-<p>Le restaurateur insistait:</p>
-
-<p>—Des gris, rien que des gris, peut-être?</p>
-
-<p>Alors, Chicot, plongeant la main dans sa chemise de laine, tira les
-oreilles d’un lapin et déclara:</p>
-
-<p>—Ça vaut trois francs la paire.</p>
-
-<p>Alors, une longue discussion commença sur le prix. On convint de deux
-francs soixante-cinq. Et les deux lapins furent livrés.</p>
-
-<p>Comme les maraudeurs se levaient, le père Jules qui les guettait,
-prononça:</p>
-
-<p>—Vous avez autre chose, mais vous ne voulez pas le dire.</p>
-
-<p>Labouise riposta:</p>
-
-<p>—C’est possible, mais pas pour toi, t’es trop chien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p>
-
-<p>L’homme, allumé, le pressait.</p>
-
-<p>—Hein, du gros, allons, dis quoi, on pourra s’entendre.</p>
-
-<p>Labouise, qui semblait perplexe, fit mine de consulter Maillochon de
-l’œil, puis il répondit d’une voix lente:</p>
-
-<p>—V’là l’affaire. J’étions embusqués à l’Éperon quand quéque chose nous
-passe dans le premier buisson à gauche, au bout du mur.</p>
-
-<p>Mailloche y lâche un coup, ça tombe. Et je filons, vu les gardes. Je
-peux pas te dire ce que c’est, vu que je l’ignore. Pour gros, c’est
-gros. Mais quoi? si je te le disais, je te tromperais, et tu sais, ma
-sœur, entre nous, cœur sur la main.</p>
-
-<p>L’homme, palpitant, demanda:</p>
-
-<p>—C’est-i pas un chevreuil?</p>
-
-<p>Labouise reprit:</p>
-
-<p>—Ça s’ peut bien, ça ou autre chose? Un chevreuil?... oui... C’est
-p’t-être pu gros? Comme qui dirait une biche. Oh! j’ te dis pas qu’
-c’est une biche, vu que j’ l’ignore, mais ça s’ peut!</p>
-
-<p>Le gargotier insistait:</p>
-
-<p>—P’t-être un cerf?</p>
-
-<p>Labouise étendit la main:</p>
-
-<p>—Ça, non! Pour un cerf, c’est pas un cerf, j’ te trompe pas, c’est
-pas un cerf. J’ l’aurais <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> vu, attendu les bois. Non, pour un cerf,
-c’est pas un cerf.</p>
-
-<p>—Pourquoi que vous l’avez pas pris? demanda l’homme.</p>
-
-<p>—Pourquoi, ma sœur, parce que je vendons sur place, désormais. J’ai
-preneur. Tu comprends, on va flâner par là, on trouve la chose, on s’en
-empare. Pas de risques pour Bibi. Voilà.</p>
-
-<p>Le fricotier, soupçonneux, prononça:</p>
-
-<p>—S’il n’y était pu, maintenant.</p>
-
-<p>Mais Labouise leva de nouveau la main:</p>
-
-<p>—Pour y être, il y est, je te l’ promets, je te l’ jure. Dans le
-premier buisson à gauche. Pour ce que c’est, je l’ignore. J’ sais que
-c’est pas un cerf, ça, non, j’en suis sûr. Pour le reste, à toi d’y
-aller voir. C’est vingt francs sur place, ça te va-t-il?</p>
-
-<p>L’homme hésitait encore:</p>
-
-<p>—Tu ne pourrais pas me l’apporter?</p>
-
-<p>Maillochon prit la parole:</p>
-
-<p>—Alors pu de jeu. Si c’est un chevreuil, cinquante francs; si c’est
-une biche, soixante-dix; v’là nos prix.</p>
-
-<p>Le gargotier se décida:</p>
-
-<p>—Ça va pour vingt francs. C’est dit. Et on se tapa dans la main.</p>
-
-<p>Puis il sortit de son comptoir quatre grosses <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> pièces de cent sous
-que les deux amis empochèrent.</p>
-
-<p>Labouise se leva, vida son verre et sortit; au moment d’entrer dans
-l’ombre, il se retourna pour spécifier:</p>
-
-<p>—C’est pas un cerf, pour sûr. Mais, quoi?... Pour y être, il y est. Je
-te rendrai l’argent si tu ne trouves rien.</p>
-
-<p>Et il s’enfonça dans la nuit.</p>
-
-<p>Maillochon, qui le suivait, lui tapait dans le dos de grands coups de
-poing pour témoigner son allégresse.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>L’Ane</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 15 juillet 1883, sous le
- titre: <i>Le Bon Jour</i>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p>
-
-<h2 id="ch_5">IDYLLE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Maurice Leloir.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les
-longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent
-de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable
-jaune que les petites vagues bordaient d’un filet d’argent, et entrant
-brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu’une bête en son
-trou.</p>
-
-<p>Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme
-demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle
-avait peut-être vingt-cinq ans; et, assise près de la portière, elle
-contemplait le paysage. C’était une forte paysanne piémontaise, aux
-yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues. Elle avait
-poussé <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> plusieurs paquets sous la banquette de bois, gardant sur
-ses genoux un panier.</p>
-
-<p>Lui, il avait environ vingt ans; il était maigre, hâlé, avec ce teint
-noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil. Près de lui,
-dans un mouchoir, toute sa fortune: une paire de souliers, une chemise,
-une culotte et une veste. Sous le banc il avait aussi caché quelque
-chose: une pelle et une pioche attachées ensemble au moyen d’une corde.
-Il allait chercher du travail en France.</p>
-
-<p>Le soleil, montant au ciel, versait sur la côte une pluie de feu;
-c’était vers la fin de mai, et des odeurs délicieuses voltigeaient,
-pénétraient dans les wagons dont les vitres demeuraient baissées. Les
-orangers et les citronniers en fleur, exhalant dans le ciel tranquille
-leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient
-au souffle des roses poussées partout, comme des herbes, le long de la
-voie, dans les riches jardins, devant les portes des masures et dans la
-campagne aussi.</p>
-
-<p>Elles sont chez elles, sur cette côte, les roses! Elles emplissent
-le pays de leur arome puissant et léger, elles font de l’air une
-friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d’enivrant
-comme lui.</p>
-
-<p>Le train allait lentement, comme pour s’attarder dans ce jardin, dans
-cette mollesse. Il <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> s’arrêtait à tout moment, aux petites gares,
-devant quelques maisons blanches, puis repartait de son allure calme,
-après avoir longtemps sifflé. Personne ne montait dedans. On eût dit
-que le monde entier somnolait, ne pouvait se décider à changer de place
-par cette chaude matinée de printemps.</p>
-
-<p>La grosse femme, de temps en temps, fermait les yeux, puis les rouvrait
-brusquement, alors que son panier glissait sur ses genoux, prêt à
-tomber. Elle le rattrapait d’un geste vif, regardait dehors quelques
-minutes, puis s’assoupissait de nouveau. Des gouttes de sueur perlaient
-sur son front, et elle respirait avec peine, comme si elle eût souffert
-d’une oppression pénible.</p>
-
-<p>Le jeune homme avait incliné sa tête et dormait du fort sommeil des
-rustres.</p>
-
-<p>Tout à coup, au sortir d’une petite gare, la paysanne parut se
-réveiller, et, ouvrant son panier, elle en tira un morceau de pain, des
-œufs durs, une fiole de vin et des prunes, de belles prunes rouges;
-et elle se mit à manger.</p>
-
-<p>L’homme s’était à son tour brusquement réveillé et il la regardait, il
-regardait chaque bouchée aller des genoux à la bouche. Il demeurait les
-bras croisés, les yeux fixes, les joues creuses, les lèvres closes.</p>
-
-<p>Elle mangeait en grosse femme goulue, <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> buvant à tout instant une
-gorgée de vin pour faire passer les œufs, et elle s’arrêtait pour
-souffler un peu.</p>
-
-<p>Elle fit tout disparaître, le pain, les œufs, les prunes, le vin. Et
-dès qu’elle eut achevé son repas, le garçon referma les yeux. Alors,
-se sentant un peu gênée, elle desserra son corsage, et l’homme soudain
-regarda de nouveau.</p>
-
-<p>Elle ne s’en inquiéta pas, continuant à déboutonner sa robe, et la
-forte pression de ses seins écartait l’étoffe, montrant, entre les
-deux, par la fente qui grandissait, un peu de linge blanc et un peu de
-peau.</p>
-
-<p>La paysanne, quand elle se trouva plus à son aise, prononça en italien:
-«Il fait si chaud qu’on ne respire plus.»</p>
-
-<p>Le jeune homme répondit dans la même langue et avec la même
-prononciation: «C’est un beau temps pour voyager.»</p>
-
-<p>Elle demanda: «Vous êtes du Piémont?»</p>
-
-<p>—«Je suis d’Asti.»</p>
-
-<p>—«Moi de Casale.»</p>
-
-<p>Ils étaient voisins. Ils se mirent à causer.</p>
-
-<p>Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens
-du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils
-parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent
-des noms, devenant <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> amis à mesure qu’ils découvraient une nouvelle
-personne qu’ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés,
-sortaient de leurs bouches avec leurs terminaisons sonores et leur
-chanson italienne. Puis ils s’informèrent d’eux-mêmes.</p>
-
-<p>Elle était mariée; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa
-sœur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place
-chez une dame française, à Marseille.</p>
-
-<p>Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu’il en trouverait
-aussi par là, car on bâtissait beaucoup.</p>
-
-<p>Puis ils se turent.</p>
-
-<p>La chaleur devenait terrible, tombant en pluie sur le toit des wagons.
-Un nuage de poussière voltigeait derrière le train, pénétrait dedans;
-et les parfums des orangers et des roses prenaient une saveur plus
-intense, semblaient s’épaissir, s’alourdir.</p>
-
-<p>Les deux voyageurs s’endormirent de nouveau.</p>
-
-<p>Ils rouvrirent les yeux presque en même temps. Le soleil s’abaissait
-vers la mer, illuminant sa nappe bleue d’une averse de clarté. L’air,
-plus frais, paraissait plus léger.</p>
-
-<p>La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux
-ternes; et elle dit, d’une voix accablée:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p>
-
-<p>—«Je n’ai pas donné le sein depuis hier; me voilà étourdie comme si
-j’allais m’évanouir.»</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire. Elle reprit: «Quand on a du
-lait comme moi, il faut donner le sein trois fois par jour, sans ça
-on se trouve gênée. C’est comme un poids que j’aurais sur le cœur;
-un poids qui m’empêche de respirer et qui me casse les membres. C’est
-malheureux d’avoir du lait tant que ça.»</p>
-
-<p>Il prononça: «Oui. C’est malheureux. Ça doit vous tracasser.»</p>
-
-<p>Elle semblait bien malade en effet, accablée et défaillante. Elle
-murmura: «Il suffit de presser dessus pour que le lait sorte comme
-d’une fontaine. C’est vraiment curieux à voir. On ne le croirait pas. A
-Casale, tous les voisins venaient me regarder.»</p>
-
-<p>Il dit: «Ah! vraiment.»</p>
-
-<p>—«Oui, vraiment. Je vous le montrerais bien, mais cela ne me servirait
-de rien. On n’en fait pas sortir assez de cette façon.»</p>
-
-<p>Et elle se tut.</p>
-
-<p>Le convoi s’arrêtait à une halte. Debout, près d’une barrière, une
-femme tenait en ses bras un jeune enfant qui pleurait. Elle était
-maigre et déguenillée.</p>
-
-<p>La nourrice la regardait. Elle dit d’un ton <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> compatissant: «En
-voilà une encore que je pourrais soulager. Et le petit aussi pourrait
-me soulager. Tenez, je ne suis pas riche, puisque je quitte ma maison,
-et mes gens, et mon chéri dernier pour me mettre en place; mais je
-donnerais encore bien cinq francs pour avoir cet enfant-là dix minutes
-et lui donner le sein. Ça le calmerait, et moi donc. Il me semble que
-je renaîtrais.»</p>
-
-<p>Elle se tut encore. Puis elle passa plusieurs fois sa main brûlante sur
-son front où coulait la sueur. Et elle gémit: «Je ne peux plus tenir.
-Il me semble que je vais mourir.» Et, d’un geste inconscient, elle
-ouvrit tout à fait sa robe.</p>
-
-<p>Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la
-pauvre femme geignait: «Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Qu’est-ce que je
-vais faire?»</p>
-
-<p>Le train s’était remis en marche et continuait sa route au milieu des
-fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes.
-Quelquefois, un bateau de pêche semblait endormi sur la mer bleue, avec
-sa voile blanche immobile, qui se reflétait dans l’eau comme si une
-autre barque se fût trouvée la tête en bas.</p>
-
-<p>Le jeune homme, troublé, balbutia: «Mais... madame... je pourrais
-vous... vous soulager.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p>
-
-<p>Elle répondit d’une voix brisée: «Oui, si vous voulez. Vous me rendrez
-bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus.»</p>
-
-<p>Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant
-vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein.
-Dans le mouvement qu’elle fit en le prenant de ses deux mains pour le
-tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but
-vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses
-lèvres. Et il se mit à téter d’une façon goulue et régulière.</p>
-
-<p>Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu’il
-serrait pour l’approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un
-mouvement de cou, pareil à celui des enfants.</p>
-
-<p>Soudain elle dit: «En voilà assez pour celui-là, prenez l’autre
-maintenant.»</p>
-
-<p>Et il prit l’autre avec docilité.</p>
-
-<p>Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle
-respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines
-des fleurs mêlées aux souffles d’air que le mouvement du train jetait
-dans les wagons.</p>
-
-<p>Elle dit: «Ça sent bien bon par ici.»</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, buvant toujours à cette <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> source de chair, et
-fermant les yeux comme pour mieux goûter.</p>
-
-<p>Mais elle l’écarta doucement:</p>
-
-<p>—«En voilà assez. Je me sens mieux. Ça m’a remis l’âme dans le corps.»</p>
-
-<p>Il s’était relevé, essuyant sa bouche d’un revers de main.</p>
-
-<p>Elle lui dit, en faisant rentrer dans sa robe les deux gourdes vivantes
-qui gonflaient sa poitrine:</p>
-
-<p>—«Vous m’avez rendu un fameux service. Je vous remercie bien,
-monsieur.»</p>
-
-<p>Et il répondit d’un ton reconnaissant:</p>
-
-<p>—«C’est moi qui vous remercie, madame, voilà deux jours que je n’avais
-rien mangé!»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Idylle</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 12 février 1884, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_215">215</span></p>
-
-<h2 id="ch_6">LA FICELLE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Harry Alis.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">S</span><span class="smcap">UR</span> toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes
-s’en venaient vers le bourg; car c’était jour de marché. Les mâles
-allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement
-de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par
-la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l’épaule gauche
-et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les
-genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes
-et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante,
-comme vernie, ornée au col et aux poignets d’un petit dessin de fil
-blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à
-s’envoler, d’où sortaient une tête, deux bras et deux pieds.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p>
-
-<p>Les uns tiraient au bout d’une corde une vache, un veau. Et leurs
-femmes, derrière l’animal, lui fouettaient les reins d’une branche
-encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au
-bras de larges paniers d’où sortaient des têtes de poulets par-ci,
-des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d’un pas plus court
-et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans
-un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête
-enveloppée d’un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d’un
-bonnet.</p>
-
-<p>Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d’un bidet, secouant
-étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du
-véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.</p>
-
-<p>Sur la place de Goderville, c’était une foule, une cohue d’humains et
-de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs
-poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la
-surface de l’assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes,
-formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand
-éclat poussé par la robuste poitrine d’un campagnard en gaieté, ou le
-long meuglement d’une vache attachée au mur d’une maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p>
-
-<p>Tout cela sentait l’étable, le lait et le fumier, le foin et la
-sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale,
-particulière aux gens des champs.</p>
-
-<p>Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d’arriver à Goderville, et il se
-dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de
-ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout
-était bon à ramasser qui peut servir; et il se baissa péniblement, car
-il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde
-mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua,
-sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le
-regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d’un licol,
-autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux.
-Maître Hauchecorne fut pris d’une sorte de honte d’être vu ainsi, par
-son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha
-brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa
-culotte; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque
-chose qu’il ne trouvait point, et il s’en alla vers le marché, la tête
-en avant, courbé en deux par ses douleurs.</p>
-
-<p>Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les
-interminables marchandages. <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> Les paysans tâtaient les vaches,
-s’en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d’être
-mis dedans, n’osant jamais se décider, épiant l’œil du vendeur,
-cherchant sans fin à découvrir la ruse de l’homme et le défaut de la
-bête.</p>
-
-<p>Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient
-tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes,
-l’œil effaré, la crête écarlate.</p>
-
-<p>Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l’air
-sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais
-proposé, criaient au client qui s’éloignait lentement:</p>
-
-<p>—C’est dit, maît’ Anthime. J’ vous l’ donne.</p>
-
-<p>Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et l’<i>Angelus</i> sonnant midi,
-ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.</p>
-
-<p>Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste
-cour était pleine de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets,
-chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte,
-déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards,
-ou bien le nez par terre et le derrière en l’air.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p>
-
-<p>Tout contre les dîneurs attablés, l’immense cheminée, pleine de flamme
-claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite.
-Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots;
-et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la
-peau rissolée, s’envolait de l’âtre, allumait les gaietés, mouillait
-les bouches.</p>
-
-<p>Toute l’aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît’ Jourdain,
-aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus.</p>
-
-<p>Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun
-racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des
-nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu
-mucre pour les blés.</p>
-
-<p>Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le
-monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à
-la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la
-main.</p>
-
-<p>Après qu’il eut terminé son roulement, le crieur public lança d’une
-voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps.</p>
-
-<p>—Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général à
-toutes—les personnes présentes au marché, qu’il a été perdu <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> ce
-matin, sur la route de Beuzeville, entre—neuf heures et dix heures, un
-portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents francs et des papiers
-d’affaires. On est prié de le rapporter—à la mairie, incontinent, ou
-chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs
-de récompense.</p>
-
-<p>Puis l’homme s’en alla. On entendit encore une fois au loin les
-battements sourds de l’instrument et la voix affaiblie du crieur.</p>
-
-<p>Alors on se mit à parler de cet événement en énumérant les chances
-qu’avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son
-portefeuille.</p>
-
-<p>Et le repas s’acheva.</p>
-
-<p>On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le
-seuil.</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>—Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici?</p>
-
-<p>Maître Hauchecorne, assis à l’autre bout de la table, répondit:</p>
-
-<p>—Me v’là.</p>
-
-<p>Et le brigadier reprit:</p>
-
-<p>—Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de
-m’accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler.</p>
-
-<p>Le paysan, surpris, inquiet, avala d’un coup son petit verre, se leva
-et, plus courbé <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> encore que le matin, car les premiers pas après
-chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en
-répétant:</p>
-
-<p>—Me v’là, me v’là.</p>
-
-<p>Et il suivit le brigadier.</p>
-
-<p>Le maire l’attendait, assis dans un fauteuil. C’était le notaire de
-l’endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses.</p>
-
-<p>—Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la
-route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de
-Manneville.</p>
-
-<p>Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon
-qui pesait sur lui, sans qu’il comprît pourquoi.</p>
-
-<p>—Mé, mé, j’ai ramassé çu portafeuille!</p>
-
-<p>—Oui, vous-même.</p>
-
-<p>—Parole d’honneur, je n’en ai seulement point eu connaissance.</p>
-
-<p>—On vous a vu.</p>
-
-<p>—On m’a vu, mé? Qui ça qui m’a vu?</p>
-
-<p>—M. Malandain, le bourrelier.</p>
-
-<p>Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère:</p>
-
-<p>—Ah! i m’a vu, çu manant! I m’a vu ramasser c’te ficelle-là, tenez,
-m’sieu le maire.</p>
-
-<p>Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.</p>
-
-<p>Mais le maire, incrédule, remuait la tête.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p>
-
-<p>—Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain,
-qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille.</p>
-
-<p>Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son
-honneur, répétant:</p>
-
-<p>—C’est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m’sieu le
-maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l’ répète.</p>
-
-<p>Le maire reprit:</p>
-
-<p>—Après avoir ramassé l’objet, vous avez même encore cherché longtemps
-dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s’en était pas échappée.</p>
-
-<p>Le bonhomme suffoquait d’indignation et de peur.</p>
-
-<p>—Si on peut dire!... si on peut dire... des menteries comme ça pour
-dénaturer un honnête homme! Si on peut dire!...</p>
-
-<p>Il eut beau protester, on ne le crut pas.</p>
-
-<p>Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son
-affirmation. Ils s’injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa
-demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.</p>
-
-<p>Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya en le prévenant qu’il allait
-aviser le parquet et demander des ordres.</p>
-
-<p>La nouvelle s’était répandue. A sa sortie <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> de la mairie, le vieux
-fut entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais
-où n’entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l’histoire de
-la ficelle. On ne le crut pas. On riait.</p>
-
-<p>Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant
-sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches
-retournées, pour prouver qu’il n’avait rien.</p>
-
-<p>On lui disait:</p>
-
-<p>—Vieux malin, va!</p>
-
-<p>Et il se fâchait, s’exaspérant, enfiévré, désolé de n’être pas cru, ne
-sachant que faire, et contant toujours son histoire.</p>
-
-<p>La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins
-à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde; et tout
-le long du chemin il parla de son aventure.</p>
-
-<p>Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire
-à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.</p>
-
-<p>Il en fut malade toute la nuit.</p>
-
-<p>Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, Marius Paumelle, valet
-de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le
-portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville.</p>
-
-<p>Cet homme prétendait avoir, en effet, <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> trouvé l’objet sur la route;
-mais, ne sachant pas lire, il l’avait rapporté à la maison et donné à
-son patron.</p>
-
-<p>La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut
-informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son
-histoire complétée du dénouement. Il triomphait.</p>
-
-<p>—C’ qui m’ faisait deuil, disait-il, c’est point tant la chose,
-comprenez-vous; mais c’est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme
-d’être en réprobation pour une menterie.</p>
-
-<p>Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes
-aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie
-de l’église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la
-leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose
-le gênait sans qu’il sût au juste ce que c’était. On avait l’air de
-plaisanter en l’écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui
-semblait sentir des propos derrière son dos.</p>
-
-<p>Le mardi de l’autre semaine, il se rendit au marché de Goderville,
-uniquement poussé par le besoin de conter son cas.</p>
-
-<p>Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer.
-Pourquoi?</p>
-
-<p>Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> le laissa pas achever
-et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la
-figure: «Gros malin, va!» Puis lui tourna les talons.</p>
-
-<p>Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet.
-Pourquoi l’avait-on appelé «gros malin?»</p>
-
-<p>Quand il fut assis à table, dans l’auberge de Jourdain, il se remit à
-expliquer l’affaire.</p>
-
-<p>Un maquignon de Montivilliers lui cria:</p>
-
-<p>—Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle!</p>
-
-<p>Hauchecorne balbutia:</p>
-
-<p>—Puisqu’on l’a retrouvé, çu portafeuille!</p>
-
-<p>Mais l’autre reprit:</p>
-
-<p>—Tais-té, mon pé, y en a un qui trouve et y en a un qui r’porte. Ni vu
-ni connu, je t’embrouille.</p>
-
-<p>Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l’accusait d’avoir
-fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.</p>
-
-<p>Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.</p>
-
-<p>Il ne put achever son dîner et s’en alla, au milieu des moqueries.</p>
-
-<p>Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par
-la confusion, d’autant plus atterré qu’il était capable, avec sa <span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
-finauderie de Normand, de faire ce dont on l’accusait, et même de s’en
-vanter comme d’un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément
-comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait
-frappé au cœur par l’injustice du soupçon.</p>
-
-<p>Alors il recommença à conter l’aventure, en allongeant chaque jour son
-récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations
-plus énergiques, des serments plus solennels qu’il imaginait, qu’il
-préparait dans ses heures de solitude, l’esprit uniquement occupé de
-l’histoire de la ficelle. On le croyait d’autant moins que sa défense
-était plus compliquée et son argumentation plus subtile.</p>
-
-<p>—Ça, c’est des raisons d’ menteux, disait-on derrière son dos.</p>
-
-<p>Il le sentait, se rongeait les sangs, s’épuisait en efforts inutiles.</p>
-
-<p>Il dépérissait à vue d’œil.</p>
-
-<p>Les plaisants maintenant lui faisaient conter «la Ficelle» pour
-s’amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait
-campagne. Son esprit, atteint à fond, s’affaiblissait.</p>
-
-<p>Vers la fin de décembre, il s’alita.</p>
-
-<p>Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de
-l’agonie, il attestait son innocence, répétant:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
-
-<p>—Une ’tite ficelle... une ’tite ficelle... t’nez, là voilà, m’sieu le
-maire.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Ficelle</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 25 novembre 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p>
-
-<h2 id="ch_7">GARÇON, UN BOCK!...</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A José Maria de Hérédia.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">P</span><span class="smcap">OURQUOI</span> suis-je entré, ce soir-là, dans cette brasserie? Je n’en sais
-rien. Il faisait froid. Une fine pluie, une poussière d’eau voltigeait,
-voilait les becs de gaz d’une brume transparente, faisait luire les
-trottoirs que traversaient les lueurs des devantures, éclairant la boue
-humide et les pieds sales des passants.</p>
-
-<p>Je n’allais nulle part. Je marchais un peu après dîner. Je passai le
-Crédit Lyonnais, la rue Vivienne, d’autres rues encore. J’aperçus
-soudain une grande brasserie à moitié pleine. J’entrai, sans aucune
-raison. Je n’avais pas soif.</p>
-
-<p>D’un coup d’œil je cherchai une place où je ne serais point trop
-serré, et j’allai m’asseoir à côté d’un homme qui me parut vieux <span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
-et qui fumait une pipe de deux sous, en terre, noire comme un charbon.
-Six ou huit soucoupes de verre, empilées sur la table devant lui,
-indiquaient le nombre de bocks qu’il avait absorbés déjà. Je n’examinai
-pas mon voisin. D’un coup d’œil j’avais reconnu un bockeur, un de
-ces habitués de brasserie qui arrivent le matin, quand on ouvre, et
-s’en vont le soir, quand on ferme. Il était sale, chauve du milieu du
-crâne, tandis que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur
-le col de sa redingote. Ses habits trop larges semblaient avoir été
-faits au temps où il avait du ventre. On devinait que le pantalon ne
-tenait guère et que cet homme ne pouvait faire dix pas sans rajuster
-et retenir ce vêtement mal attaché. Avait-il un gilet? La seule pensée
-des bottines et de ce qu’elles enfermaient me terrifia. Les manchettes
-effiloquées étaient complètement noires du bord, comme les ongles.</p>
-
-<p>Dès que je fus assis à son côté, ce personnage me dit d’une voix
-tranquille: «Tu vas bien?»</p>
-
-<p>Je me tournai vers lui d’une secousse et je le dévisageai. Il reprit:
-«Tu ne me reconnais pas?</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p>—Des Barrets.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p>
-
-<p>Je fus stupéfait. C’était le comte Jean des Barrets, mon ancien
-camarade de collège.</p>
-
-<p>Je lui serrai la main, tellement interdit que je ne trouvai rien à dire.</p>
-
-<p>Enfin, je balbutiai: «Et toi, tu vas bien?»</p>
-
-<p>Il répondit placidement: «Moi, comme je peux.»</p>
-
-<p>Il se tut. Je voulus être aimable, je cherchai une phrase: «Et...
-qu’est-ce que tu fais?»</p>
-
-<p>Il répliqua avec résignation: «Tu vois.»</p>
-
-<p>Je me sentis rougir. J’insistai: «Mais tous les jours?»</p>
-
-<p>Il prononça, en soufflant d’épaisses bouffées de fumée: «Tous les jours
-c’est la même chose.»</p>
-
-<p>Puis, tapant sur le marbre de la table avec un sou qui traînait, il
-s’écria: «Garçon, deux bocks!»</p>
-
-<p>Une voix lointaine répéta: «Deux bocks au quatre!» Une autre voix plus
-éloignée encore lança un «Voilà!» suraigu. Puis un homme en tablier
-blanc apparut, portant les deux bocks dont il répandait, en courant,
-les gouttes jaunes sur le sol sablé.</p>
-
-<p>Des Barrets vida d’un trait son verre et le reposa sur la table,
-pendant qu’il aspirait la mousse restée en ses moustaches.</p>
-
-<p>Puis il demanda: «Et quoi de neuf?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span></p>
-
-<p>Je ne savais rien de neuf à lui dire, en vérité. Je balbutiai: «Mais,
-rien, mon vieux. Moi je suis commerçant.»</p>
-
-<p>Il prononça de sa voix toujours égale: «Et... ça t’amuse?</p>
-
-<p>—Non, mais que veux-tu? Il faut bien faire quelque chose!</p>
-
-<p>—Pourquoi ça?</p>
-
-<p>—Mais... pour s’occuper.</p>
-
-<p>—A quoi ça sert-il? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien.
-Quand on n’a pas le sou, je comprends qu’on travaille. Quand on a de
-quoi vivre, c’est inutile. A quoi bon travailler? Le fais-tu pour toi
-ou pour les autres? Si tu le fais pour toi, c’est que ça t’amuse, alors
-très bien; si tu le fais pour les autres, tu n’es qu’un niais.»</p>
-
-<p>Puis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau: «Garçon,
-un bock!» et reprit: «Ça me donne soif de parler. Je n’en ai pas
-l’habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis.
-En mourant je ne regretterai rien. Je n’aurai pas d’autre souvenir que
-cette brasserie. Pas de femme, pas d’enfants, pas de soucis, pas de
-chagrins, rien. Ça vaut mieux.»</p>
-
-<p>Il vida le bock qu’on lui avait apporté, passa sa langue sur ses lèvres
-et reprit sa pipe.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p>
-
-<p>Je le considérais avec stupeur. Je lui demandai:</p>
-
-<p>—Mais tu n’as pas toujours été ainsi?</p>
-
-<p>—Pardon, toujours, dès le collège.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas une vie, ça, mon bon. C’est horrible. Voyons, tu fais
-bien quelque chose, tu aimes quelque chose, tu as des amis.</p>
-
-<p>—Non. Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks,
-j’attends la nuit, je dîne, je bois des bocks; puis, vers une heure et
-demie du matin, je retourne me coucher, parce qu’on ferme. C’est ce qui
-m’embête le plus. Depuis dix ans, j’ai bien passé six années sur cette
-banquette, dans mon coin; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je
-cause quelquefois avec des habitués.</p>
-
-<p>—Mais, en arrivant à Paris, qu’est-ce que tu as fait, tout d’abord?</p>
-
-<p>—J’ai fait mon droit... au café de Médicis.</p>
-
-<p>—Mais après?</p>
-
-<p>—Après... j’ai passé l’eau et je suis venu ici.</p>
-
-<p>—Pourquoi as-tu pris cette peine?</p>
-
-<p>—Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au quartier Latin.
-Les étudiants font trop de bruit. Maintenant je ne bougerai plus.
-«Garçon, un bock!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p>
-
-<p>Je croyais qu’il se moquait de moi. J’insistai.</p>
-
-<p>—Voyons, sois franc. Tu as eu <ins class="correction" title="quelques">quelque</ins> gros chagrin? Un désespoir
-d’amour, sans doute? Certes, tu es un homme que le malheur a frappé.
-Quel âge as-tu?</p>
-
-<p>—J’ai trente-trois ans. Mais j’en parais au moins quarante-cinq.</p>
-
-<p>Je le regardai bien en face. Sa figure ridée, mal soignée, semblait
-presque celle d’un vieillard. Sur le sommet du crâne, quelques longs
-cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d’une propreté douteuse. Il
-avait des sourcils énormes, une forte moustache et une barbe épaisse.
-J’eus brusquement, je ne sais pourquoi, la vision d’une cuvette pleine
-d’eau noirâtre, l’eau où aurait été lavé tout ce poil.</p>
-
-<p>Je lui dis: «En effet, tu as l’air plus vieux que ton âge. Certainement
-tu as eu des chagrins.»</p>
-
-<p>Il répliqua: «Je t’assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends
-jamais l’air. Il n’y a rien qui détériore les gens comme la vie de
-café.»</p>
-
-<p>Je ne le pouvais croire: «Tu as bien aussi fait la noce? On n’est pas
-chauve comme tu l’es sans avoir beaucoup aimé.»</p>
-
-<p>Il secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites
-choses blanches qui <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> tombaient de ses derniers cheveux: «Non,
-j’ai toujours été sage.» Et levant les yeux vers le lustre qui nous
-chauffait la tête: «Si je suis chauve, c’est la faute du gaz. Il est
-l’ennemi du cheveu.—Garçon, un bock!—Tu n’as pas soif?</p>
-
-<p>—Non, merci. Mais vraiment tu m’intéresses. Depuis quand as-tu un
-pareil découragement? Ça n’est pas normal, ça n’est pas naturel. Il y a
-quelque chose là-dessous.</p>
-
-<p>—Oui, ça date de mon enfance. J’ai reçu un coup, quand j’étais petit,
-et cela m’a tourné au noir pour jusqu’à la fin.</p>
-
-<p>—Quoi donc?</p>
-
-<p>—Tu veux le savoir? écoute. Tu te rappelles bien le château où je fus
-élevé, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances? Tu
-te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d’un grand parc, et les
-longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux!
-Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux,
-solennels et sévères.</p>
-
-<p>J’adorais ma mère; je redoutais mon père, et je les respectais tous
-les deux, accoutumé d’ailleurs à voir tout le monde courbé devant eux.
-Ils étaient, dans le pays, M. le comte et M<sup>me</sup> la comtesse; et nos
-voisins aussi, les Tannemare, les Ravelet, les Brenneville, montraient
-<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> pour mes parents une considération supérieure.</p>
-
-<p>J’avais alors treize ans. J’étais gai, content de tout, comme on l’est
-à cet âge-là, tout plein du bonheur de vivre.</p>
-
-<p>Or, vers la fin de septembre, quelques jours avant ma rentrée au
-collège, comme je jouais à faire le loup dans les massifs du parc,
-courant au milieu des branches et des feuilles, j’aperçus, en
-traversant une avenue, papa et maman qui se promenaient.</p>
-
-<p>Je me rappelle cela comme d’hier. C’était par un jour de grand vent.
-Toute la ligne des arbres se courbait sous les rafales, gémissait,
-semblait pousser des cris, de ces cris sourds, profonds, que les forêts
-jettent dans les tempêtes.</p>
-
-<p>Les feuilles arrachées, jaunes déjà, s’envolaient comme des oiseaux,
-tourbillonnaient, tombaient, puis couraient tout le long de l’allée,
-ainsi que des bêtes rapides.</p>
-
-<p>Le soir venait. Il faisait sombre dans les fourrés. Cette agitation du
-vent et des branches m’excitait, me faisait galoper comme un fou, et
-hurler pour imiter les loups.</p>
-
-<p>Dès que j’eus aperçu mes parents, j’allai vers eux à pas furtifs, sous
-les branches, pour les surprendre, comme si j’eusse été un rôdeur
-véritable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p>
-
-<p>Mais je m’arrêtai, saisi de peur, à quelques pas d’eux. Mon père, en
-proie à une terrible colère, criait:</p>
-
-<p>—Ta mère est une sotte; et, d’ailleurs, ce n’est pas de ta mère qu’il
-s’agit, mais de toi. Je te dis que j’ai besoin de cet argent, et
-j’entends que tu signes.</p>
-
-<p>Maman répondit, d’une voix ferme:</p>
-
-<p>—Je ne signerai pas. C’est la fortune de Jean, cela. Je la garde pour
-lui et je ne veux pas que tu la manges encore avec des filles et des
-servantes, comme tu as fait de ton héritage.</p>
-
-<p>Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme
-par le cou, il se mit à la frapper avec l’autre main de toute sa force,
-en pleine figure.</p>
-
-<p>Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent; elle
-essayait de parer les coups, mais elle n’y pouvait parvenir. Et papa,
-comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face
-dans ses deux bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre
-encore, écartant les mains dont elle se couvrait le visage.</p>
-
-<p>Quant à moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que
-les lois éternelles étaient changées. J’éprouvais le bouleversement
-qu’on a devant les choses surnaturelles, <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> devant les catastrophes
-monstrueuses, devant les irréparables désastres. Ma tête d’enfant
-s’égarait, s’affolait. Et je me mis à crier de toute ma force, sans
-savoir pourquoi, en proie à une épouvante, à une douleur, à un
-effarement épouvantables. Mon père m’entendit, se retourna, m’aperçut,
-et, se relevant, s’en vint vers moi. Je crus qu’il m’allait tuer et je
-m’enfuis comme un animal chassé, courant tout droit devant moi, dans le
-bois.</p>
-
-<p>J’allai peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. La nuit
-étant venue, je tombai sur l’herbe, épuisé, et je restai là éperdu,
-dévoré par la peur, rongé par un chagrin capable de briser à jamais un
-pauvre cœur d’enfant. J’avais froid, j’avais faim peut-être. Le jour
-vint. Je n’osais plus me lever, ni marcher, ni revenir, ni me sauver
-encore, craignant de rencontrer mon père que je ne voulais plus revoir.</p>
-
-<p>Je serais peut-être mort de misère et de famine au pied de mon arbre,
-si le garde ne m’avait découvert et ramené de force.</p>
-
-<p>Je trouvai mes parents avec leur visage ordinaire. Ma mère me dit
-seulement: «Comme tu m’as fait peur, vilain garçon, j’ai passé la nuit
-sans dormir.» Je ne répondis point, mais je me mis à pleurer. Mon père
-ne prononça pas une parole.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span></p>
-
-<p>Huit jours plus tard, je rentrais au collège.</p>
-
-<p>Eh bien, mon cher, c’était fini pour moi. J’avais vu l’autre face des
-choses, la mauvaise; je n’ai plus aperçu la bonne depuis ce jour-là.
-Que s’est-il passé dans mon esprit? Quel phénomène étrange m’a retourné
-les idées? Je l’ignore. Mais je n’ai plus eu de goût pour rien, envie
-de rien, d’amour pour personne, de désir quelconque, d’ambition ou
-d’espérance. Et j’aperçois toujours ma pauvre mère, par terre, dans
-l’allée, tandis que mon père l’assommait.—Maman est morte après
-quelques années. Mon père vit encore. Je ne l’ai pas revu.—Garçon, un
-bock!...»</p>
-
-<p>On lui apporta son bock qu’il engloutit d’une gorgée. Mais, en
-reprenant sa pipe, comme il tremblait, il la cassa. Alors il eut un
-geste désespéré, et il dit: «Tiens! c’est un vrai chagrin, ça, par
-exemple. J’en ai pour un mois à en culotter une nouvelle.»</p>
-
-<p>Et il lança à travers la vaste salle, pleine maintenant de fumée et de
-buveurs, son éternel cri: «Garçon, un bock—et une pipe neuve!»</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p>
-
-<h2 id="ch_8">LE BAPTÊME.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Guillemet.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">EVANT</span> la porte de la ferme, les hommes endimanchés attendaient. Le
-soleil de mai versait sa claire lumière sur les pommiers épanouis,
-ronds comme d’immenses bouquets blancs, roses et parfumés, et qui
-mettaient sur la cour entière un toit de fleurs. Ils semaient sans
-cesse autour d’eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient
-et tournoyaient en tombant dans l’herbe haute, où les pissenlits
-brillaient comme des flammes, où les coquelicots semblaient des gouttes
-de sang.</p>
-
-<p>Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre énorme, les
-mamelles gonflées, tandis qu’une troupe de petits porcs tournaient
-autour, avec leur queue roulée comme une corde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p>
-
-<p>Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes, la cloche de
-l’église tinta. Sa voix de fer jetait dans le ciel joyeux son appel
-faible et lointain. Des hirondelles filaient comme des flèches à
-travers l’espace bleu qu’enfermaient les grands hêtres immobiles. Une
-odeur d’étable passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des
-pommiers.</p>
-
-<p>Un des hommes debout devant la porte se tourna vers la maison et cria:</p>
-
-<p>—Allons, allons, Mélina, v’là que ça sonne!</p>
-
-<p>Il avait peut-être trente ans. C’était un grand paysan, que les longs
-travaux des champs n’avaient point encore courbé ni déformé. Un vieux,
-son père, noueux comme un tronc de chêne, avec des poignets bossués et
-des jambes torses, déclara:</p>
-
-<p>—Les femmes, c’est jamais prêt, d’abord. Les deux autres fils du vieux
-se mirent à rire, et l’un, se tournant vers le frère aîné, qui avait
-appelé le premier, lui dit:</p>
-
-<p>—Va les quérir, Polyte. All’ viendront point avant midi.</p>
-
-<p>Et le jeune homme entra dans sa demeure.</p>
-
-<p>Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à crier en battant
-des ailes; puis ils partirent vers la mare de leur pas lent et balancé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p>
-
-<p>Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme parut qui
-portait un enfant de deux mois. Les brides blanches de son haut bonnet
-lui pendaient sur le dos, retombant sur un châle rouge, éclatant comme
-un incendie, et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le
-ventre en bosse de la garde.</p>
-
-<p>Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine âgée de
-dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras de son homme. Et
-les deux grand’mères vinrent ensuite, fanées ainsi que de vieilles
-pommes, avec une fatigue évidente dans leurs reins forcés, tournés
-depuis longtemps par les patientes et rudes besognes. Une d’elles était
-veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la porte, et
-ils partirent en tête du cortège, derrière l’enfant et la sage-femme.
-Et le reste de la famille se mit en route à la suite. Les plus jeunes
-portaient des sacs de papier pleins de dragées.</p>
-
-<p>Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de toute sa force
-le frêle marmot attendu. Des gamins montaient sur les fossés; des gens
-apparaissaient aux barrières; des filles de ferme restaient debout
-entre deux seaux pleins de lait qu’elles posaient à terre pour regarder
-le baptême.</p>
-
-<p>Et la garde, triomphante, portait son <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> fardeau vivant, évitait les
-flaques d’eau dans les chemins creux, entre les talus plantés d’arbres.
-Et les vieux venaient avec cérémonie, marchant un peu de travers, vu
-l’âge et les douleurs; et les jeunes avaient envie de danser, et ils
-regardaient les filles qui venaient les voir passer; et le père et
-la mère allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui les
-remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait dans le pays
-leur nom, le nom des Dentu, bien connu par le canton.</p>
-
-<p>Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les champs pour
-éviter le long détour de la route.</p>
-
-<p>On apercevait l’église maintenant, avec son clocher pointu. Une
-ouverture le traversait juste au-dessous du toit d’ardoises; et quelque
-chose remuait là dedans, allant et venant d’un mouvement vif, passant
-et repassant derrière l’étroite fenêtre. C’était la cloche qui sonnait
-toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première fois, dans la
-maison du Bon Dieu.</p>
-
-<p>Un chien s’était mis à suivre. On lui jetait des dragées, il gambadait
-autour des gens.</p>
-
-<p>La porte de l’église était ouverte. Le prêtre, un grand garçon à
-cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi, lui, oncle du petit,
-encore un frère du père, attendait devant <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> l’autel. Et il baptisa
-suivant les rites son neveu Prosper-César, qui se mit à pleurer en
-goûtant le sel symbolique.</p>
-
-<p>Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur le seuil pendant
-que l’abbé quittait son surplis; puis on se remit en route. On allait
-vite maintenant, car on pensait au dîner. Toute la marmaille du pays
-suivait, et, chaque fois qu’on lui jetait une poignée de bonbons,
-c’était une mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux
-arrachés; et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser les
-sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les pattes, mais
-plus obstiné que les gamins.</p>
-
-<p>La garde, un peu lasse, dit à l’abbé, qui marchait auprès d’elle:</p>
-
-<p>—Dites donc, m’sieu le curé, si ça ne vous opposait pas de m’ tenir
-un brin vot’ neveu pendant que je m’ dégourdirai. J’ai quasiment une
-crampe dans les estomacs.</p>
-
-<p>Le prêtre prit l’enfant, dont la robe blanche faisait une grande tache
-éclatante sur la soutane noire, et il l’embrassa, gêné par ce léger
-fardeau, ne sachant comment le tenir, comment le poser. Tout le monde
-se mit à rire. Une des grand’mères demanda de loin:</p>
-
-<p>—Ça ne t’ fait-il point deuil, dis, l’abbé, qu’ tu n’en auras jamais
-de comme ça?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p>
-
-<p>Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées, regardant
-fixement le moutard aux yeux bleus, dont il avait envie d’embrasser
-encore les joues rondes. Il n’y tint plus, et, le levant jusqu’à son
-visage, il le baisa longuement.</p>
-
-<p>Le père cria:</p>
-
-<p>—Dis donc, curé, si t’en veux un, t’as qu’à le dire.</p>
-
-<p>Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens des champs.</p>
-
-<p>Dès qu’on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde éclata comme
-une tempête. Les deux autres fils allaient aussi se marier; leurs
-fiancées étaient là, arrivées seulement pour le repas; et les invités
-ne cessaient de lancer des allusions à toutes les générations futures
-que promettaient ces unions.</p>
-
-<p>C’étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient ricaner les
-filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils tapaient du poing sur
-la table, poussaient des cris. Le père et le grand-père ne tarissaient
-point en propos polissons. La mère souriait; les vieilles prenaient
-leur part de joie et lançaient aussi des gaillardises.</p>
-
-<p>Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille, assis à
-côté de la garde, agaçant du doigt la petite bouche de <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> son neveu
-pour le faire rire. Il semblait surpris par la vue de cet enfant, comme
-s’il n’en avait jamais aperçu. Il le considérait avec une attention
-réfléchie, avec une gravité songeuse, avec une tendresse éveillée au
-fond de lui, une tendresse inconnue, singulière, vive et un peu triste,
-pour ce petit être fragile qui était le fils de son frère.</p>
-
-<p>Il n’entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait l’enfant. Il
-avait envie de le prendre encore sur ses genoux, car il gardait, sur sa
-poitrine et dans son cœur, la sensation douce de l’avoir porté tout
-à l’heure, en revenant de l’église. Il restait ému devant cette larve
-d’homme comme devant un mystère ineffable auquel il n’avait jamais
-pensé, un mystère auguste et saint, l’incarnation d’une âme nouvelle,
-le grand mystère de la vie qui commence, de l’amour qui s’éveille, de
-la race qui se continue, de l’humanité qui marche toujours.</p>
-
-<p>La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée par le petit
-qui l’écartait de la table.</p>
-
-<p>L’abbé lui dit:</p>
-
-<p>—Donnez-le-moi. Je n’ai pas faim.</p>
-
-<p>Et il reprit l’enfant. Alors tout disparut autour de lui, tout
-s’effaça; et il restait les yeux fixés sur cette figure rose et
-bouffie; et <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> peu à peu, la chaleur du petit corps, à travers les
-langes et le drap de la soutane, lui gagnait les jambes, le pénétrait
-comme une caresse très légère, très bonne, très chaste, une caresse
-délicieuse qui lui mettait des larmes aux yeux.</p>
-
-<p>Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L’enfant, agacé par ces
-clameurs, se mit à pleurer.</p>
-
-<p>Une voix s’écria:</p>
-
-<p>—Dis donc, l’abbé, donne-lui à téter.</p>
-
-<p>Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère s’était levée;
-elle prit son fils et l’emporta dans la chambre voisine. Elle revint au
-bout de quelques minutes en déclarant qu’il dormait tranquillement dans
-son berceau.</p>
-
-<p>Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de temps en temps dans
-la cour, puis rentraient se mettre à table. Les viandes, les légumes,
-le cidre et le vin s’engouffraient dans les bouches, gonflaient les
-ventres, allumaient les yeux, faisaient délirer les esprits.</p>
-
-<p>La nuit tombait quand on prit le café.</p>
-
-<p>Depuis longtemps le prêtre avait disparu sans qu’on s’étonnât de son
-absence.</p>
-
-<p>La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit dormait
-toujours. Il faisait sombre à présent. Elle pénétra dans la chambre à
-tâtons; <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> et elle avançait, les bras étendus, pour ne point heurter
-de meuble. Mais un bruit singulier l’arrêta net; et elle ressortit
-effarée, sûre d’avoir entendu remuer quelqu’un. Elle rentra dans la
-salle, fort pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes se
-levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une lampe à la
-main, s’élança.</p>
-
-<p>L’abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front sur l’oreiller
-où reposait la tête de l’enfant.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Le Baptême</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 14 janvier 1884.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span></p>
-
-<h2 id="ch_9">REGRET.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Léon Dierx.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ONSIEUR</span> Saval, qu’on appelle dans Mantes «le père Saval», vient de se
-lever. Il pleut. C’est un triste jour d’automne; les feuilles tombent.
-Elles tombent lentement dans la pluie, comme une autre pluie plus
-épaisse et plus lente. M. Saval n’est pas gai. Il va de sa cheminée à
-sa fenêtre et de sa fenêtre à sa cheminée. La vie a des jours sombres.
-Elle n’aura plus que des jours sombres pour lui maintenant, car il a
-soixante-deux ans! Il est seul, vieux garçon, sans personne autour de
-lui. Comme c’est triste de mourir ainsi, tout seul, sans une affection
-dévouée!</p>
-
-<p>Il songe à son existence si nue, si vide. Il se rappelle dans l’ancien
-passé, dans le passé de son enfance, la maison, la maison avec les <span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
-parents; puis le collège, les sorties, le temps de son droit à Paris.
-Puis la maladie du père, sa mort.</p>
-
-<p>Il est revenu habiter avec sa mère. Ils ont vécu tous les deux, le
-jeune homme et la vieille femme, paisiblement, sans rien désirer de
-plus. Elle est morte aussi. Que c’est triste, la vie!</p>
-
-<p>Il est resté seul. Et maintenant il mourra bientôt à son tour. Il
-disparaîtra, lui, et ce sera fini. Il n’y aura plus de M. Paul Saval
-sur la terre. Quelle affreuse chose! D’autres gens vivront, s’aimeront,
-riront. Oui, on s’amusera et il n’existera plus, lui! Est-ce étrange
-qu’on puisse rire, s’amuser, être joyeux sous cette éternelle certitude
-de la mort. Si elle était seulement probable, cette mort, on pourrait
-encore espérer; mais non, elle est inévitable, aussi inévitable que la
-nuit après le jour.</p>
-
-<p>Si encore sa vie avait été remplie! S’il avait fait quelque chose;
-s’il avait eu des aventures, de grands plaisirs, des succès, des
-satisfactions de toute sorte. Mais non, rien. Il n’avait rien fait,
-jamais rien que se lever, manger aux mêmes heures, et se coucher. Et
-il était arrivé comme cela à l’âge de soixante-deux ans. Il ne s’était
-même pas marié comme les autres hommes. Pourquoi? Oui, pourquoi <span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
-ne s’était-il pas marié? Il l’aurait pu, car il possédait quelque
-fortune. Est-ce l’occasion qui lui avait manqué? Peut-être! Mais on les
-fait naître, ces occasions! Il était nonchalant, voilà. La nonchalance
-avait été son grand mal, son défaut, son vice. Combien de gens ratent
-leur vie par nonchalance. Il est si difficile à certaines natures de
-se lever, de remuer, de faire des démarches, de parler, d’étudier des
-questions.</p>
-
-<p>Il n’avait même pas été aimé. Aucune femme n’avait dormi sur sa
-poitrine dans un complet abandon d’amour. Il ne connaissait pas les
-angoisses délicieuses de l’attente, le divin frisson de la main
-pressée, l’extase de la passion triomphante.</p>
-
-<p>Quel bonheur surhumain devait vous inonder le cœur quand les lèvres
-se rencontrent pour la première fois, quand l’étreinte de quatre bras
-fait un seul être, un être souverainement heureux, de deux êtres
-affolés l’un par l’autre.</p>
-
-<p>M. Saval s’était assis, les pieds au feu, en robe de chambre.</p>
-
-<p>Certes, sa vie était ratée, tout à fait ratée. Pourtant il avait aimé,
-lui. Il avait aimé secrètement, douloureusement et nonchalamment, comme
-il faisait tout. Oui, il avait aimé sa vieille amie M<sup>me</sup> Sandres,
-la femme <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> de son vieux camarade Sandres. Ah! s’il l’avait connue
-jeune fille! Mais il l’avait rencontrée trop tard; elle était déjà
-mariée. Certes, il l’aurait demandée celle-là! Comme il l’avait aimée,
-pourtant, sans répit, depuis le premier jour!</p>
-
-<p>Il se rappelait son émotion toutes les fois qu’il la revoyait, ses
-tristesses en la quittant, les nuits où il ne pouvait pas s’endormir
-parce qu’il pensait à elle.</p>
-
-<p>Le matin, il se réveillait toujours un peu moins amoureux que le soir.
-Pourquoi?</p>
-
-<p>Comme elle était jolie, autrefois, et mignonne, blonde, frisée, rieuse!
-Sandres n’était pas l’homme qu’il lui aurait fallu. Maintenant,
-elle avait cinquante-huit ans. Elle semblait heureuse. Ah! si elle
-l’avait aimé, celle-là, jadis; si elle l’avait aimé! Et pourquoi ne
-l’aurait-elle pas aimé, lui, Saval, puisqu’il l’aimait bien, elle,
-M<sup>me</sup> Sandres?</p>
-
-<p>Si seulement elle avait deviné quelque chose... N’avait-elle rien
-deviné, n’avait-elle rien vu, rien compris jamais? Alors qu’aurait-elle
-pensé? S’il avait parlé, qu’aurait-elle répondu?</p>
-
-<p>Et Saval se demandait mille autres choses. Il revivait sa vie,
-cherchait à ressaisir une foule de détails.</p>
-
-<p>Il se rappelait toutes les longues soirées <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> d’écarté chez Sandres,
-quand sa femme était jeune et si charmante.</p>
-
-<p>Il se rappelait des choses qu’elle lui avait dites, des intonations
-qu’elle avait autrefois, des petits sourires muets qui signifiaient
-tant de pensées.</p>
-
-<p>Il se rappelait leurs promenades, à trois, le long de la Seine, leurs
-déjeuners sur l’herbe, le dimanche, car Sandres était employé à la
-sous-préfecture. Et soudain le souvenir net lui revint d’un après-midi
-passé avec elle dans un petit bois le long de la rivière.</p>
-
-<p>Ils étaient partis le matin, emportant leurs provisions dans des
-paquets. C’était par une vive journée de printemps, une de ces journées
-qui grisent. Tout sent bon, tout semble heureux. Les oiseaux ont des
-cris plus gais et des coups d’ailes plus rapides. On avait mangé sur
-l’herbe, sous des saules, tout près de l’eau engourdie par le soleil.
-L’air était tiède, plein d’odeurs de sève; on le buvait avec délices.
-Qu’il faisait bon, ce jour-là!</p>
-
-<p>Après le déjeuner, Sandres s’était endormi sur le dos: «Le meilleur
-somme de sa vie,» dit-il en se réveillant.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Sandres avait pris le bras de Saval, et ils étaient partis tous
-les deux le long de la rive.</p>
-
-<p>Elle s’appuyait sur lui. Elle riait, elle disait: «Je suis grise, mon
-ami, tout à fait grise.» Il <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> la regardait, frémissant jusqu’au
-cœur, se sentant pâlir, redoutant que ses yeux ne fussent trop
-hardis, qu’un tremblement de sa main ne révélât son secret.</p>
-
-<p>Elle s’était fait une couronne avec de grandes herbes et des lis d’eau,
-et lui avait demandé: «M’aimez-vous, comme ça?»</p>
-
-<p>Comme il ne répondait rien,—car il n’avait rien trouvé à répondre, il
-serait plutôt tombé à genoux,—et elle s’était mise à rire, d’un rire
-mécontent, en lui jetant par la figure: «Gros bête, va! On parle, au
-moins!»</p>
-
-<p>Il avait failli pleurer sans trouver encore un seul mot.</p>
-
-<p>Tout cela lui revenait maintenant, précis comme au premier jour.
-Pourquoi lui avait-elle dit cela: «Gros bête, va! On parle, au moins!»</p>
-
-<p>Et il se rappela comme elle s’appuyait tendrement sur lui. En passant
-sous un arbre penché, il avait senti son oreille, à elle, contre sa
-joue, à lui, et il s’était reculé brusquement, dans la crainte qu’elle
-ne crût volontaire ce contact.</p>
-
-<p>Quand il avait dit: «Ne serait-il pas temps de revenir?» elle lui avait
-lancé un regard singulier. Certes, elle l’avait regardé d’une curieuse
-façon. Il n’y avait pas songé, alors; et voilà qu’il s’en souvenait
-maintenant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_263">263</span></p>
-
-<p>—Comme vous voudrez, mon ami. Si vous êtes fatigué, retournons.</p>
-
-<p>Et il avait répondu:</p>
-
-<p>—Ce n’est pas que je sois fatigué; mais Sandres est peut-être réveillé
-maintenant.</p>
-
-<p>Et elle avait dit, en haussant les épaules:</p>
-
-<p>—Si vous craignez que mon mari soit réveillé, c’est autre chose;
-retournons!</p>
-
-<p>En revenant, elle demeura silencieuse; et elle ne s’appuyait plus sur
-son bras. Pourquoi?</p>
-
-<p>Ce «pourquoi» là, il ne se l’était point encore posé. Maintenant il lui
-semblait apercevoir quelque chose qu’il n’avait jamais compris.</p>
-
-<p>Est-ce que?...</p>
-
-<p>M. Saval se sentit rougir et il se leva bouleversé comme si, de trente
-ans plus jeune, il avait entendu M<sup>me</sup> Sandres lui dire: «Je vous
-aime!»</p>
-
-<p>Était-ce possible? Ce soupçon qui venait de lui entrer dans l’âme le
-torturait! Était-ce possible qu’il n’eût pas vu, pas deviné?</p>
-
-<p>Oh! si cela était vrai, s’il avait passé contre ce bonheur sans le
-saisir!</p>
-
-<p>Il se dit: Je veux savoir. Je ne peux rester dans ce doute. Je veux
-savoir!</p>
-
-<p>Et il s’habilla vite, se vêtant à la hâte. Il pensait: «J’ai
-soixante-deux ans, elle en a <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> cinquante-huit; je peux bien lui
-demander cela.</p>
-
-<p>Et il sortit.</p>
-
-<p>La maison de Sandres se trouvait de l’autre côté de la rue, presque en
-face de la sienne. Il s’y rendit. La petite servante vint ouvrir au
-coup de marteau.</p>
-
-<p>Elle fut étonnée de le voir si tôt:</p>
-
-<p>—Vous déjà, monsieur Saval; est-il arrivé quelque accident?</p>
-
-<p>Saval répondit:</p>
-
-<p>—Non, ma fille, mais va dire à ta maîtresse que je voudrais lui parler
-tout de suite.</p>
-
-<p>—C’est que madame fait sa provision de confitures de poires pour
-l’hiver; et elle est dans son fourneau; et pas habillée, vous comprenez.</p>
-
-<p>—Oui, mais dis-lui que c’est pour une chose très importante.</p>
-
-<p>La petite bonne s’en alla, et Saval se mit à marcher dans le salon, à
-grands pas nerveux. Il ne se sentait pas embarrassé cependant. Oh! il
-allait lui demander cela comme il lui aurait demandé une recette de
-cuisine. C’est qu’il avait soixante-deux ans!</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit; elle parut. C’était maintenant une grosse femme
-large et ronde, aux joues pleines, au rire sonore. Elle marchait les
-mains loin du corps et les manches relevées <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> sur ses bras nus,
-poissés de jus sucré. Elle demanda, inquiète:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous avez, mon ami; vous n’êtes pas malade?</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Non, ma chère amie, mais je veux vous demander une chose qui a
-pour moi beaucoup d’importance, et qui me torture le cœur. Me
-promettez-vous de me répondre franchement?</p>
-
-<p>Elle sourit.</p>
-
-<p>—Je suis toujours franche. Dites.</p>
-
-<p>—Voilà. Je vous ai aimée du jour où je vous ai vue. Vous en étiez-vous
-doutée?</p>
-
-<p>Elle répondit en riant, avec quelque chose de l’intonation d’autrefois:</p>
-
-<p>—Gros bête, va! Je l’ai bien vu du premier jour!</p>
-
-<p>Saval se mit à trembler; il balbutia:</p>
-
-<p>—Vous le saviez!... Alors...</p>
-
-<p>Et il se tut.</p>
-
-<p>Elle demanda:</p>
-
-<p>—Alors?... Quoi?</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Alors... que pensiez-vous?... que... que... Qu’auriez-vous répondu?</p>
-
-<p>Elle rit plus fort. Des gouttes de sirop lui coulaient au bout des
-doigts et tombaient sur le parquet.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p>
-
-<p>—Moi?... Mais vous ne m’avez rien demandé. Ce n’était pas à moi de
-vous faire une déclaration!</p>
-
-<p>Alors il fit un pas vers elle:</p>
-
-<p>—Dites-moi... dites-moi... Vous rappelez-vous ce jour où Sandres s’est
-endormi sur l’herbe après déjeuner... où nous avons été ensemble,
-jusqu’au tournant, là-bas?...</p>
-
-<p>Il attendit. Elle avait cessé de rire et le regardait dans les yeux:</p>
-
-<p>—Mais certainement, je me le rappelle.</p>
-
-<p>Il reprit en frissonnant:</p>
-
-<p>—Eh bien... ce jour-là... si j’avais été... si j’avais été...
-entreprenant... qu’est-ce que vous auriez fait?</p>
-
-<p>Elle se remit à sourire en femme heureuse qui ne regrette rien, et elle
-répondit franchement, d’une voix claire où pointait une ironie:</p>
-
-<p>—J’aurais cédé, mon ami.</p>
-
-<p>Puis elle tourna sur ses talons et s’enfuit vers ses confitures.</p>
-
-<p>Saval ressortit dans la rue, atterré comme après un désastre. Il
-filait à grands pas sous la pluie, droit devant lui, descendant vers
-la rivière, sans songer où il allait. Quand il arriva sur la berge,
-il tourna à droite et la suivit. Il marcha longtemps, comme poussé
-par un instinct. Ses vêtements ruisselaient <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> d’eau, son chapeau
-déformé, mou comme une loque, dégouttait à la façon d’un toit. Il
-allait toujours, toujours devant lui. Et il se trouva sur la place où
-ils avaient déjeuné au jour lointain dont le souvenir lui torturait le
-cœur.</p>
-
-<p>Alors il s’assit sous les arbres dénudés, et il pleura.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Regret</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 4 novembre 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span></p>
-
-<h2 id="ch_10">MON ONCLE JULES.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A M. Achille Bénouville.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">U</span><span class="smcap">N</span> vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l’aumône. Mon camarade
-Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit:</p>
-
-<p>—Ce misérable m’a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le
-souvenir me poursuit sans cesse. La voici:</p>
-
-<p>Ma famille, originaire du Havre, n’était pas riche. On s’en tirait,
-voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait
-pas grand’chose. J’avais deux sœurs.</p>
-
-<p>Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait
-souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et
-perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se
-passait la main ouverte sur le front, comme pour essuyer <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> une sueur
-qui n’existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur
-impuissante. On économisait sur tout; on n’acceptait jamais un dîner,
-pour n’avoir pas à le rendre; on achetait les provisions au rabais,
-les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes
-et avaient de longues discussions sur le prix d’un galon qui valait
-quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en
-soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et
-réconfortant, paraît-il; j’aurais préféré autre chose.</p>
-
-<p>On me faisait des scènes abominables pour les boutons perdus et les
-pantalons déchirés.</p>
-
-<p>Mais chaque dimanche, nous allions faire notre tour de jetée en grande
-tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le
-bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs,
-prêtes les premières, attendaient le signal du départ; mais, au dernier
-moment, on découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du
-père de famille, et il fallait bien vite l’effacer avec un chiffon
-mouillé de benzine.</p>
-
-<p>Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête, attendait, en manches
-de chemise, que l’opération fût terminée, tandis que ma mère se hâtait,
-ayant ajusté ses lunettes de myope, et ôté ses gants pour ne les pas
-gâter.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p>
-
-<p>On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant
-en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en
-faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon
-père gardait la droite. Et je me rappelle l’air pompeux de mes pauvres
-parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits,
-la sévérité de leur allure. Ils avançaient d’un pas grave, le corps
-droit, les jambes raides, comme si une affaire d’une importance extrême
-eût dépendu de leur tenue.</p>
-
-<p>Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient
-de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les
-mêmes paroles:</p>
-
-<p>—Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise!</p>
-
-<p>Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la
-famille, après en avoir été la terreur. J’avais entendu parler de
-lui depuis mon enfance, et il me semblait que je l’aurais reconnu du
-premier coup, tant sa pensée m’était devenue familière. Je savais
-tous les détails de son existence jusqu’au jour de son départ pour
-l’Amérique, bien qu’on ne parlât qu’à voix basse de cette période de sa
-vie.</p>
-
-<p>Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> c’est-à-dire qu’il
-avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes
-pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s’amuse <i>fait
-des bêtises</i>. Il est ce qu’on appelle, en souriant, un noceur. Chez
-les nécessiteux, un garçon qui force les parents à écorner le capital
-devient un mauvais sujet, un gueux, un drôle!</p>
-
-<p>Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les
-conséquences seules déterminent la gravité de l’acte.</p>
-
-<p>Enfin l’oncle Jules avait notablement diminué l’héritage sur lequel
-comptait mon père; après avoir d’ailleurs mangé sa part jusqu’au
-dernier sou.</p>
-
-<p>On l’avait embarqué pour l’Amérique, comme on faisait alors, sur un
-navire marchand allant du Havre à New-York.</p>
-
-<p>Une fois là-bas, mon oncle Jules s’établit marchand de je ne sais quoi,
-et il écrivit bientôt qu’il gagnait un peu d’argent et qu’il espérait
-pouvoir dédommager mon père du tort qu’il lui avait fait. Cette lettre
-causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne valait pas,
-comme on dit, les quatre fers d’un chien, devint tout à coup un honnête
-homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les
-Davranche.</p>
-
-<p>Un capitaine nous apprit en outre qu’il <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> avait loué une grande
-boutique et qu’il faisait un commerce important.</p>
-
-<p>Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait: «Mon cher Philippe,
-je t’écris pour que tu ne t’inquiètes pas de ma santé, qui est bonne.
-Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage
-dans l’Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te
-donner de mes nouvelles. Si je ne t’écris pas, ne sois pas inquiet. Je
-reviendrai au Havre une fois fortune faite. J’espère que ce ne sera pas
-trop long, et nous vivrons heureux ensemble...»</p>
-
-<p>Cette lettre était devenue l’évangile de la famille. On la lisait à
-tout propos, on la montrait à tout le monde.</p>
-
-<p>Pendant dix ans, en effet, l’oncle Jules ne donna plus de nouvelles;
-mais l’espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait;
-et ma mère aussi disait souvent:</p>
-
-<p>—Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui
-a su se tirer d’affaire!</p>
-
-<p>Et chaque dimanche, en regardant venir de l’horizon les gros vapeurs
-noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa
-phrase éternelle:</p>
-
-<p>—Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p>
-
-<p>Et on s’attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier:</p>
-
-<p>—Ohé! Philippe.</p>
-
-<p>On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré; on devait même
-acheter, avec l’argent de l’oncle, une petite maison de campagne près
-d’Ingouville. Je n’affirmerais pas que mon père n’eût point entamé déjà
-des négociations à ce sujet.</p>
-
-<p>L’aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans; l’autre vingt-six.
-Elles ne se mariaient pas, et c’était là un gros chagrin pour tout le
-monde.</p>
-
-<p>Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche,
-mais honorable. J’ai toujours eu la conviction que la lettre de l’oncle
-Jules, montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la
-résolution du jeune homme.</p>
-
-<p>On l’accepta avec empressement, et il fut décidé qu’après le mariage
-toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey.</p>
-
-<p>Jersey est l’idéal du voyage pour les gens pauvres. Ce n’est pas loin;
-on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet
-îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de
-navigation, peut s’offrir la vue d’un peuple voisin chez lui et étudier
-les mœurs, déplorables d’ailleurs, <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> de cette île couverte par le
-pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité.</p>
-
-<p>Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente,
-notre rêve de tous les instants.</p>
-
-<p>On partit enfin. Je vois cela comme si c’était d’hier: le vapeur
-chauffant contre le quai de Granville; mon père, effaré, surveillant
-l’embarquement de nos trois colis; ma mère inquiète ayant pris le bras
-de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis le départ de
-l’autre, comme un poulet resté seul de sa couvée; et, derrière nous,
-les nouveaux époux qui restaient toujours en arrière, ce qui me faisait
-souvent tourner la tête.</p>
-
-<p>Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le navire, quittant la jetée,
-s’éloigna sur une mer plate comme une table de marbre vert. Nous
-regardions les côtes s’enfuir, heureux et fiers comme tous ceux qui
-voyagent peu.</p>
-
-<p>Mon père tendait son ventre sous sa redingote dont on avait, le matin
-même, effacé avec soin toutes les taches, et il répandait autour de lui
-cette odeur de benzine des jours de sortie, qui me faisait reconnaître
-les dimanches.</p>
-
-<p>Tout à coup, il avisa deux dames élégantes <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> à qui deux messieurs
-offraient des huîtres. Un vieux matelot déguenillé ouvrait d’un coup de
-couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient
-ensuite aux dames. Elles mangeaient d’une manière délicate, en tenant
-l’écaille sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point
-tacher leurs robes. Puis elles buvaient l’eau d’un petit mouvement
-rapide et jetaient la coquille à la mer.</p>
-
-<p>Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des
-huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné,
-supérieur, et il s’approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant:</p>
-
-<p>—Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres?</p>
-
-<p>Ma mère hésitait, à cause de la dépense; mais mes deux sœurs
-acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d’un ton contrarié:</p>
-
-<p>—J’ai peur de me faire mal à l’estomac. Offre ça aux enfants
-seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers moi, elle ajouta:</p>
-
-<p>—Quant à Joseph, il n’en a pas besoin; il ne faut point gâter les
-garçons.</p>
-
-<p>Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction.
-Je suivais de l’œil mon père, qui conduisait pompeusement ses <span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-deux filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé.</p>
-
-<p>Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs
-comment il fallait s’y prendre pour manger sans laisser couler l’eau;
-il voulut même donner l’exemple et il s’empara d’une huître. En
-essayant d’imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide
-sur sa redingote et j’entendis ma mère murmurer:</p>
-
-<p>—Il ferait mieux de se tenir tranquille.</p>
-
-<p>Mais tout à coup mon père me parut inquiet; il s’éloigna de quelques
-pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l’écailleur, et,
-brusquement, il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux
-singuliers. Il dit à mi-voix à ma mère:</p>
-
-<p>—C’est extraordinaire comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble
-à Jules.</p>
-
-<p>Ma mère, interdite, demanda:</p>
-
-<p>—Quel Jules?...</p>
-
-<p>Mon père reprit:</p>
-
-<p>—Mais... mon frère... Si je ne le savais pas en bonne position en
-Amérique, je croirais que c’est lui.</p>
-
-<p>Ma mère effarée balbutia:</p>
-
-<p>—Tu es fou! Du moment que tu sais bien que ce n’est pas lui, pourquoi
-dire ces bêtises-là?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p>
-
-<p>Mais mon père insistait:</p>
-
-<p>—Va donc le voir, Clarisse; j’aime mieux que tu t’en assures toi-même,
-de tes propres yeux.</p>
-
-<p>Elle se leva et alla rejoindre ses filles. Moi aussi, je regardais
-l’homme. Il était vieux, sale, tout ridé, et ne détournait pas le
-regard de sa besogne.</p>
-
-<p>Ma mère revint. Je m’aperçus qu’elle tremblait. Elle prononça très vite:</p>
-
-<p>—Je crois que c’est lui. Va donc demander des renseignements au
-capitaine. Surtout sois prudent, pour que ce garnement ne nous retombe
-pas sur les bras maintenant!</p>
-
-<p>Mon père s’éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému.</p>
-
-<p>Le capitaine, un grand monsieur, maigre, à longs favoris, se promenait
-sur la passerelle d’un air important, comme s’il eût commandé le
-courrier des Indes.</p>
-
-<p>Mon père l’aborda avec cérémonie, en l’interrogeant sur son métier avec
-accompagnement de compliments:</p>
-
-<p>—Quelle était l’importance de Jersey? Ses productions? Sa population?
-Ses mœurs? Ses coutumes? La nature du sol, etc., etc.</p>
-
-<p>On eût cru qu’il s’agissait au moins des États-Unis d’Amérique.</p>
-
-<p>Puis on parla du bâtiment qui nous portait, <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> <i>l’Express</i>, puis on
-en vint à l’équipage. Mon père, enfin, d’une voix troublée:</p>
-
-<p>—Vous avez là un vieil écailleur d’huîtres qui paraît bien
-intéressant. Savez-vous quelques détails sur ce bonhomme?</p>
-
-<p>Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit
-sèchement:</p>
-
-<p>—C’est un vieux vagabond français que j’ai trouvé en Amérique l’an
-dernier, et que j’ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre,
-mais il ne veut pas retourner près d’eux parce qu’il leur doit de
-l’argent. Il s’appelle Jules.... Jules Darmanche ou Darvanche, quelque
-chose comme ça, enfin. Il paraît qu’il a été riche un moment là-bas,
-mais vous voyez où il en est réduit maintenant.</p>
-
-<p>Mon père, qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux
-hagards:</p>
-
-<p>—Ah! ah! très bien..., fort bien... Cela ne m’étonne pas... Je vous
-remercie beaucoup, capitaine.</p>
-
-<p>Et il s’en alla, tandis que le marin le regardait s’éloigner avec
-stupeur.</p>
-
-<p>Il revint auprès de ma mère, tellement décomposé qu’elle lui dit:</p>
-
-<p>—Assieds-toi, on va s’apercevoir de quelque chose.</p>
-
-<p>Il tomba sur le banc en bégayant:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p>
-
-<p>—C’est lui, c’est bien lui!</p>
-
-<p>Puis il demanda:</p>
-
-<p>—Qu’allons-nous faire?...</p>
-
-<p>Elle répondit vivement:</p>
-
-<p>—Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller
-les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se
-doute de rien.</p>
-
-<p>Mon père paraissait atterré. Il murmura:</p>
-
-<p>—Quelle catastrophe!</p>
-
-<p>Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse:</p>
-
-<p>—Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait rien, et qu’il
-nous retomberait sur le dos! Comme si on pouvait attendre quelque chose
-d’un Davranche!...</p>
-
-<p>Et mon père se passa la main sur le front, comme il faisait sous les
-reproches de sa femme.</p>
-
-<p>Elle ajouta:</p>
-
-<p>—Donne de l’argent à Joseph pour qu’il aille payer ces huîtres, à
-présent. Il ne manquerait plus que d’être reconnus par ce mendiant.
-Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l’autre bout,
-et fais en sorte que cet homme n’approche pas de nous!</p>
-
-<p>Elle se leva, et ils s’éloignèrent après m’avoir remis une pièce de
-cent sous.</p>
-
-<p>Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> J’affirmai que
-maman s’était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à
-l’ouvreur d’huîtres:</p>
-
-<p>—Combien est-ce que nous vous devons, monsieur?</p>
-
-<p>J’avais envie de dire: mon oncle.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Deux francs cinquante.</p>
-
-<p>Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie.</p>
-
-<p>Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je
-regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en
-me disant:</p>
-
-<p>—C’est mon oncle, le frère de papa, mon oncle!</p>
-
-<p>Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia:</p>
-
-<p>—Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur!</p>
-
-<p>Avec l’accent d’un pauvre qui reçoit l’aumône. Je pensai qu’il avait dû
-mendier, là-bas!</p>
-
-<p>Mes sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma générosité.</p>
-
-<p>Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda:</p>
-
-<p>—Il y en avait pour trois francs?... Ce n’est pas possible.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p>
-
-<p>Je déclarai d’une voix ferme:</p>
-
-<p>—J’ai donné dix sous de pourboire.</p>
-
-<p>Ma mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux:</p>
-
-<p>—Tu es fou! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux!...</p>
-
-<p>Elle s’arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre.</p>
-
-<p>Puis on se tut.</p>
-
-<p>Devant nous, à l’horizon, une ombre violette semblait sortir de la mer.
-C’était Jersey.</p>
-
-<p>Lorsqu’on approcha des jetées, un désir violent me vint au cœur
-de voir encore une fois mon oncle Jules, de m’approcher, de lui dire
-quelque chose de consolant, de tendre.</p>
-
-<p>Mais, comme personne ne mangeait plus d’huîtres, il avait disparu,
-descendu sans doute au fond de la cale infecte où logeait ce misérable.</p>
-
-<p>Et nous sommes revenus par le bateau de Saint-Malo, pour ne pas le
-rencontrer. Ma mère était dévorée d’inquiétude.</p>
-
-<p>Je n’ai jamais revu le frère de mon père!</p>
-
-<p>Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Mon oncle Jules</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du mardi 7 août 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p>
-
-<h2 id="ch_11">EN VOYAGE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Gustave Toudouze.</i></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> wagon était au complet depuis Cannes; on causait, tout le monde
-se connaissant. Lorsqu’on passa Tarascon, quelqu’un dit: «C’est ici
-qu’on assassine.» Et on se mit à parler du mystérieux et insaisissable
-meurtrier qui, depuis deux ans, s’offre, de temps en temps, la vie
-d’un voyageur. Chacun faisait des suppositions, chacun donnait son
-avis; les femmes regardaient en frissonnant la nuit sombre derrière
-les vitres, avec la peur de voir apparaître soudain une tête d’homme
-à la portière. Et on se mit à raconter des histoires effrayantes de
-mauvaises rencontres, des tête-à-tête avec des fous dans un rapide, des
-heures passées en face d’un personnage suspect.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span></p>
-
-<p>Chaque homme savait une anecdote à son honneur, chacun avait intimidé,
-terrassé et garrotté quelque malfaiteur en des circonstances
-surprenantes, avec une présence d’esprit et une audace admirables.
-Un médecin, qui passait chaque hiver dans le Midi, voulut à son tour
-conter une aventure:</p>
-
-<p>—Moi, dit-il, je n’ai jamais eu la chance d’expérimenter mon courage
-dans une affaire de cette sorte; mais j’ai connu une femme, une de mes
-clientes, morte aujourd’hui, à qui arriva la plus singulière chose du
-monde, et aussi la plus mystérieuse et la plus attendrissante.</p>
-
-<p>C’était une Russe, la comtesse Marie Baranow, une très grande dame,
-d’une exquise beauté. Vous savez comme les Russes sont belles, du
-moins comme elles nous semblent belles, avec leur nez fin, leur bouche
-délicate, leurs yeux rapprochés, d’une indéfinissable couleur, d’un
-bleu gris, et leur grâce froide, un peu dure! Elles ont quelque chose
-de méchant et de séduisant, d’altier et de doux, de tendre et de
-sévère, tout à fait charmant pour un Français. Au fond, c’est peut-être
-seulement la différence de race et de type qui me fait voir tant de
-choses en elles.</p>
-
-<p>Son médecin, depuis plusieurs années, la voyait menacée d’une maladie
-de poitrine et <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> tâchait de la décider à venir dans le midi de la
-France; mais elle refusait obstinément de quitter Pétersbourg. Enfin
-l’automne dernier, la jugeant perdue, le docteur prévint le mari qui
-ordonna aussitôt à sa femme de partir pour Menton.</p>
-
-<p>Elle prit le train, seule dans son wagon, ses gens de service occupant
-un autre compartiment. Elle restait contre la portière, un peu triste,
-regardant passer les campagnes et les villages, se sentant bien isolée,
-bien abandonnée dans la vie, sans enfants, presque sans parents, avec
-un mari dont l’amour était mort et qui la jetait ainsi au bout du monde
-sans venir avec elle, comme on envoie à l’hôpital un valet malade.</p>
-
-<p>A chaque station, son serviteur Ivan venait s’informer si rien ne
-manquait à sa maîtresse. C’était un vieux domestique aveuglément
-dévoué, prêt à accomplir tous les ordres qu’elle lui donnerait.</p>
-
-<p>La nuit tomba, le convoi roulait à toute vitesse. Elle ne pouvait
-dormir, énervée à l’excès. Soudain la pensée lui vint de compter
-l’argent que son mari lui avait remis à la dernière minute, en or
-de France. Elle ouvrit son petit sac et vida sur ses genoux le flot
-luisant de métal.</p>
-
-<p>Mais tout à coup un souffle d’air froid lui <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> frappa le visage.
-Surprise, elle leva la tête. La portière venait de s’ouvrir. La
-comtesse Marie, éperdue, jeta brusquement un châle sur son argent
-répandu dans sa robe, et attendit. Quelques secondes s’écoulèrent, puis
-un homme parut, nu-tête, blessé à la main, haletant, en costume de
-soirée. Il referma la porte, s’assit, regarda sa voisine avec des yeux
-luisants, puis enveloppa d’un mouchoir son poignet dont le sang coulait.</p>
-
-<p>La jeune femme se sentait défaillir de peur. Cet homme, certes, l’avait
-vue compter son or, et il était venu pour la voler et la tuer.</p>
-
-<p>Il la fixait toujours, essoufflé, le visage convulsé, prêt à bondir sur
-elle sans doute.</p>
-
-<p>Il dit brusquement:</p>
-
-<p>—Madame, n’ayez pas peur!</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien, incapable d’ouvrir la bouche, entendant son
-cœur battre et ses oreilles bourdonner.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Je ne suis pas un malfaiteur, madame.</p>
-
-<p>Elle ne disait toujours rien, mais, dans un brusque mouvement qu’elle
-fit, ses genoux s’étant rapprochés, son or se mit à couler sur le tapis
-comme l’eau coule d’une gouttière.</p>
-
-<p>L’homme, surpris, regardait ce ruisseau de métal, et il se baissa tout
-à coup pour le ramasser.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p>
-
-<p>Elle, effarée, se leva, jetant à terre toute sa fortune, et elle courut
-à la portière pour se précipiter sur la voie. Mais il comprit ce
-qu’elle allait faire, s’élança, la saisit dans ses bras, la fit asseoir
-de force, et la maintenant par les poignets: «Écoutez-moi, madame, je
-ne suis pas un malfaiteur, et, la preuve, c’est que je vais ramasser
-cet argent et vous le rendre. Mais je suis un homme perdu, un homme
-mort, si vous ne m’aidez à passer la frontière. Je ne puis vous en dire
-davantage. Dans une heure, nous serons à la dernière station russe;
-dans une heure vingt, nous franchirons la limite de l’Empire. Si vous
-ne me secourez point, je suis perdu. Et cependant, madame, je n’ai ni
-tué, ni volé, ni rien fait de contraire à l’honneur. Cela je vous le
-jure. Je ne puis vous en dire davantage.»</p>
-
-<p>Et, se mettant à genoux, il ramassa l’or jusque sous les banquettes,
-cherchant les dernières pièces roulées au loin. Puis, quand le petit
-sac de cuir fut plein de nouveau, il le remit à sa voisine sans ajouter
-un mot, et il retourna s’asseoir à l’autre coin du wagon.</p>
-
-<p>Ils ne remuaient plus ni l’un ni l’autre. Elle demeurait immobile et
-muette, encore défaillante de terreur, mais s’apaisant peu à peu.
-Quant à lui, il ne faisait pas un geste, pas un mouvement; il restait
-droit, les yeux fixés devant <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> lui, très pâle, comme s’il eût été
-mort. De temps en temps elle jetait vers lui un regard brusque, vite
-détourné. C’était un homme de trente ans environ, fort beau, avec toute
-l’apparence d’un gentilhomme.</p>
-
-<p>Le train courait dans les ténèbres, jetait par la nuit ses appels
-déchirants, ralentissait parfois sa marche, puis repartait à toute
-vitesse. Mais soudain il calma son allure, siffla plusieurs fois et
-s’arrêta tout à fait.</p>
-
-<p>Ivan parut à la portière afin de prendre les ordres.</p>
-
-<p>La comtesse Marie, la voix tremblante, considéra une dernière fois son
-étrange compagnon, puis elle dit à son serviteur, d’une voix brusque:</p>
-
-<p>—Ivan, tu vas retourner près du comte, je n’ai plus besoin de toi.</p>
-
-<p>L’homme, interdit, ouvrait des yeux énormes. Il balbutia:</p>
-
-<p>—Mais... barine.</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>—Non, tu ne viendras pas, j’ai changé d’avis. Je veux que tu restes en
-Russie. Tiens, voici de l’argent pour retourner. Donne-moi ton bonnet
-et ton manteau.</p>
-
-<p>Le vieux domestique, effaré, se décoiffa et tendit son manteau,
-obéissant toujours sans répondre, habitué aux volontés soudaines et
-<span class="pagenum" id="Page_293">293</span> aux irrésistibles caprices des maîtres. Et il s’éloigna, les
-larmes aux yeux.</p>
-
-<p>Le train repartit, courant à la frontière.</p>
-
-<p>Alors la comtesse Marie dit à son voisin:</p>
-
-<p>—Ces choses sont pour vous, monsieur, vous êtes Ivan, mon serviteur.
-Je ne mets qu’une condition à ce que je fais: c’est que vous ne me
-parlerez jamais, que vous ne me direz pas un mot, ni pour me remercier,
-ni pour quoi que ce soit.</p>
-
-<p>L’inconnu s’inclina sans prononcer une parole.</p>
-
-<p>Bientôt on s’arrêta de nouveau et des fonctionnaires en uniforme
-visitèrent le train. La comtesse leur tendit les papiers et, montrant
-l’homme assis au fond de son wagon:</p>
-
-<p>—C’est mon domestique Ivan, dont voici le passe-port.</p>
-
-<p>Le train se remit en route.</p>
-
-<p>Pendant toute la nuit, ils restèrent en tête-à-tête, muets tous deux.</p>
-
-<p>Le matin venu, comme on s’arrêtait dans une gare allemande, l’inconnu
-descendit; puis, debout à la portière:</p>
-
-<p>—Pardonnez-moi, madame, de rompre ma promesse; mais je vous ai privée
-de votre domestique, il est juste que je le remplace. N’avez-vous
-besoin de rien?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p>
-
-<p>Elle répondit froidement:</p>
-
-<p>—Allez chercher ma femme de chambre.</p>
-
-<p>Il y alla. Puis disparut.</p>
-
-<p>Quand elle descendait à quelque buffet, elle l’apercevait de loin qui
-la regardait. Ils arrivèrent à Menton.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Le docteur se tut une seconde, puis reprit:</p>
-
-<p>—Un jour, comme je recevais mes clients dans mon cabinet, je vis
-entrer un grand garçon qui me dit:</p>
-
-<p>—Docteur, je viens vous demander des nouvelles de la comtesse Marie
-Baranow. Je suis, bien qu’elle ne me connaisse point, un ami de son
-mari.</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>—Elle est perdue. Elle ne retournera pas en Russie.</p>
-
-<p>Et cet homme brusquement se mit à sangloter, puis il se leva et sortit
-en trébuchant comme un ivrogne.</p>
-
-<p>Je prévins, le soir même, la comtesse qu’un étranger était venu
-m’interroger sur sa santé. Elle parut émue et me raconta toute
-l’histoire que je viens de vous dire. Elle ajouta:</p>
-
-<p>—Cet homme que je ne connais point me <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> suit maintenant comme mon
-ombre, je le rencontre chaque fois que je sors; il me regarde d’une
-façon étrange, mais il ne m’a jamais parlé.</p>
-
-<p>Elle réfléchit, puis ajouta:</p>
-
-<p>—Tenez, je parie qu’il est sous mes fenêtres.</p>
-
-<p>Elle quitta sa chaise longue, alla écarter les rideaux et me montra
-en effet l’homme qui était venu me trouver, assis sur un banc de la
-promenade, les yeux levés vers l’hôtel. Il nous aperçut, se leva et
-s’éloigna sans retourner une fois la tête.</p>
-
-<p>Alors, j’assistai à une chose surprenante et douloureuse, à l’amour
-muet de ces deux êtres qui ne se connaissaient point.</p>
-
-<p>Il l’aimait, lui, avec le dévouement d’une bête sauvée, reconnaissante
-et dévouée à la mort. Il venait chaque jour me dire: «Comment
-va-t-elle?» comprenant que je l’avais deviné. Et il pleurait
-affreusement quand il l’avait vue passer plus faible et plus pâle
-chaque jour.</p>
-
-<p>Elle me disait:</p>
-
-<p>—Je ne lui ai parlé qu’une fois, à ce singulier homme, et il me semble
-que je le connais depuis vingt ans.</p>
-
-<p>Et quand ils se rencontraient, elle lui rendait son salut avec un
-sourire grave et charmant. Je la sentais heureuse, elle si abandonnée
-<span class="pagenum" id="Page_297">297</span> et qui se savait perdue, je la sentais heureuse d’être aimée
-ainsi, avec ce respect et cette constance, avec cette poésie exagérée,
-avec ce dévouement prêt à tout. Et pourtant, fidèle à son obstination
-d’exaltée, elle refusait désespérément de le recevoir, de connaître
-son nom, de lui parler. Elle disait: «Non, non, cela me gâterait cette
-étrange amitié. Il faut que nous demeurions étrangers l’un à l’autre.»</p>
-
-<p>Quant à lui, il était certes également une sorte de Don Quichotte, car
-il ne fit rien pour se rapprocher d’elle. Il voulait tenir jusqu’au
-bout l’absurde promesse de ne lui jamais parler qu’il avait faite dans
-le wagon.</p>
-
-<p>Souvent, pendant ses longues heures de faiblesse, elle se levait de sa
-chaise longue et allait entr’ouvrir son rideau pour regarder s’il était
-là, sous sa fenêtre. Et quand elle l’avait vu, toujours immobile sur
-son banc, elle revenait se coucher avec un sourire aux lèvres.</p>
-
-<p>Elle mourut un matin, vers dix heures. Comme je sortais de l’hôtel, il
-vint à moi, le visage bouleversé; il savait déjà la nouvelle.</p>
-
-<p>—Je voudrais la voir une seconde, devant vous, dit-il.</p>
-
-<p>Je lui pris le bras et rentrai dans la maison.</p>
-
-<p>Quand il fut devant le lit de la morte, il lui <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> saisit la main et
-la baisa d’un interminable baiser, puis il se sauva comme un insensé.</p>
-
-<p>Le docteur se tut de nouveau, et reprit:</p>
-
-<p>—Voilà, certes, la plus singulière aventure de chemin de fer que je
-connaisse. Il faut dire aussi que les hommes sont des drôles de toqués.</p>
-
-<p>Une femme murmura à mi-voix:</p>
-
-<p>—Ces deux êtres-là ont été moins fous que vous ne croyez... Ils
-étaient... ils étaient...</p>
-
-<p>Mais elle ne pouvait plus parler, tant elle pleurait. Comme on changea
-de conversation pour la calmer, on ne sut pas ce qu’elle voulait dire.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>En voyage</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du jeudi 10 mai 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span></p>
-
-<h2 id="ch_12">LA MÈRE SAUVAGE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Georges Pouchet.</i></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">E</span> n’étais point revenu à Virelogne depuis quinze ans. J’y retournai
-chasser, à l’automne, chez mon ami Serval, qui avait enfin fait
-reconstruire son château, détruit par les Prussiens.</p>
-
-<p>J’aimais ce pays infiniment. Il est des coins du monde délicieux qui
-ont pour les yeux un charme sensuel. On les aime d’un amour physique.
-Nous gardons, nous autres que séduit la terre, des souvenirs tendres
-pour certaines sources, certains bois, certains étangs, certaines
-collines, vus souvent et qui nous ont attendris à la façon des
-événements heureux. Quelquefois même la pensée retourne vers un coin de
-forêt, ou un bout de berge, ou un <span class="pagenum" id="Page_302">302</span> verger poudré de fleurs, aperçus
-une seule fois, par un jour gai, et restés en notre cœur comme ces
-images de femmes rencontrées dans la rue, un matin de printemps, avec
-une toilette claire et transparente, et qui nous laissent dans l’âme et
-dans la chair un désir inapaisé, inoubliable, la sensation du bonheur
-coudoyé.</p>
-
-<p>A Virelogne, j’aimais toute la campagne, semée de petits bois et
-traversée par des ruisseaux qui couraient dans le sol comme des veines,
-portant le sang à la terre. On pêchait là dedans des écrevisses, des
-truites et des anguilles! Bonheur divin! On pouvait se baigner par
-places, et on trouvait souvent des bécassines dans les hautes herbes
-qui poussaient sur les bords de ces minces cours d’eau.</p>
-
-<p>J’allais, léger comme une chèvre, regardant mes deux chiens fourrager
-devant moi. Serval, à cent mètres sur ma droite, battait un champ de
-luzerne. Je tournai les buissons qui forment la limite du bois des
-Saudres, et j’aperçus une chaumière en ruines.</p>
-
-<p>Tout à coup, je me la rappelai telle que je l’avais vue pour la
-dernière fois, en 1869, propre, vêtue de vignes, avec des poules devant
-la porte. Quoi de plus triste qu’une maison morte, avec son squelette
-debout, délabré, sinistre?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p>
-
-<p>Je me rappelai aussi qu’une bonne femme m’avait fait boire un verre de
-vin là dedans, un jour de grande fatigue, et que Serval m’avait dit
-alors l’histoire des habitants. Le père, vieux braconnier, avait été
-tué par les gendarmes. Le fils, que j’avais vu autrefois, était un
-grand garçon sec qui passait également pour un féroce destructeur de
-gibier. On les appelait les Sauvage.</p>
-
-<p>Était-ce un nom ou un sobriquet?</p>
-
-<p>Je hélai Serval. Il s’en vint de son long pas d’échassier.</p>
-
-<p>Je lui demandai:</p>
-
-<p>—Que sont devenus les gens de là?</p>
-
-<p>Et il me conta cette aventure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_304">304</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Lorsque la guerre fut déclarée, le fils Sauvage, qui avait alors
-trente-trois ans, s’engagea, laissant la mère seule au logis. On ne la
-plaignait pas trop, la vieille, parce qu’elle avait de l’argent, on le
-savait.</p>
-
-<p>Elle resta donc toute seule dans cette maison isolée si loin du
-village, sur la lisière du bois. Elle n’avait pas peur, du reste, étant
-de la même race que ses hommes, une rude vieille, haute et maigre,
-qui ne riait pas souvent et avec qui on ne plaisantait point. Les
-femmes des champs ne rient guère d’ailleurs. C’est affaire aux hommes,
-cela! Elles ont l’âme triste et bornée, ayant une vie morne et sans
-éclaircie. Le paysan apprend un peu de gaieté bruyante au cabaret, mais
-sa compagne reste sérieuse avec une physionomie constamment sévère. Les
-muscles de leur face n’ont point appris les mouvements du rire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_305">305</span></p>
-
-<p>La mère Sauvage continua son existence ordinaire dans sa chaumière,
-qui fut bientôt couverte par les neiges. Elle s’en venait au village,
-une fois par semaine, chercher du pain et un peu de viande; puis elle
-retournait dans sa masure. Comme on parlait des loups, elle sortait
-le fusil au dos, le fusil du fils, rouillé, avec la crosse usée par
-le frottement de la main; et elle était curieuse à voir, la grande
-Sauvage, un peu courbée, allant à lentes enjambées par la neige, le
-canon de l’arme dépassant la coiffe noire qui lui serrait la tête et
-emprisonnait ses cheveux blancs, que personne n’avait jamais vus.</p>
-
-<p>Un jour les Prussiens arrivèrent. On les distribua aux habitants, selon
-la fortune et les ressources de chacun. La vieille, qu’on savait riche,
-en eut quatre.</p>
-
-<p>C’étaient quatre gros garçons à la chair blonde, à la barbe blonde, aux
-yeux bleus, demeurés gras malgré les fatigues qu’ils avaient endurées
-déjà, et bons enfants, bien qu’en pays conquis. Seuls chez cette femme
-âgée, ils se montrèrent pleins de prévenances pour elle, lui épargnant,
-autant qu’ils le pouvaient, des fatigues et des dépenses. On les
-voyait tous les quatre faire leur toilette autour du puits, le matin,
-en manches de chemise, mouillant à grande eau, dans le jour <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> cru
-des neiges, leur chair blanche et rose d’hommes du Nord, tandis que la
-mère Sauvage allait et venait, préparant la soupe. Puis on les voyait
-nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les
-pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la
-maison, comme quatre bons fils autour de leur mère.</p>
-
-<p>Mais elle pensait sans cesse au sien, la vieille, à son grand maigre
-au nez crochu, aux yeux bruns, à la forte moustache qui faisait sur sa
-lèvre un bourrelet de poils noirs. Elle demandait chaque jour, à chacun
-des soldats installés à son foyer:</p>
-
-<p>—Savez-vous où est parti le régiment français, vingt-troisième de
-marche? Mon garçon est dedans.</p>
-
-<p>Ils répondaient: «Non, bas su, bas savoir tu tout.» Et, comprenant sa
-peine et ses inquiétudes, eux qui avaient des mères là-bas, ils lui
-rendaient mille petits soins. Elle les aimait bien, d’ailleurs, ses
-quatre ennemis; car les paysans n’ont guère les haines patriotiques;
-cela n’appartient qu’aux classes supérieures. Les humbles, ceux qui
-payent le plus parce qu’ils sont pauvres et que toute charge nouvelle
-les accable, ceux qu’on tue par masses, qui forment la vraie chair à
-canon, parce qu’ils sont le nombre, ceux qui <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> souffrent enfin le
-plus cruellement des atroces misères de la guerre, parce qu’ils sont
-les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces
-ardeurs belliqueuses, ce point d’honneur excitable et ces prétendues
-combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la
-victorieuse comme la vaincue.</p>
-
-<p>On disait dans le pays, en parlant des Allemands de la mère Sauvage:</p>
-
-<p>—En v’là quatre qu’ont trouvé leur gîte.</p>
-
-<p>Or, un matin, comme la vieille femme était seule au logis, elle aperçut
-au loin dans la plaine un homme qui venait vers sa demeure. Bientôt
-elle le reconnut, c’était le piéton chargé de distribuer les lettres.
-Il lui remit un papier plié et elle tira de son étui des lunettes dont
-elle se servait pour coudre; puis elle lut:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Madame Sauvage, la présente est pour vous porter une triste nouvelle.
- Votre garçon Victor a été tué hier par un boulet, qui l’a censément
- coupé en deux parts. J’étais tout près, vu que nous nous trouvions côte
- à côte dans la compagnie et qu’il me parlait de vous pour vous prévenir
- au jour même s’il lui arrivait malheur.</p>
-
- <p>«J’ai pris dans sa poche sa montre pour <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> vous la reporter quand la
- guerre sera finie.</p>
-
- <p>«Je vous salue amicalement.</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Césaire Rivot</span>,</p>
-
- <p class="right2">«Soldat de 2<sup>e</sup> classe au 23<sup>e</sup> de marche.»</p>
-</div>
-
-<p>La lettre était datée de trois semaines.</p>
-
-<p>Elle ne pleurait point. Elle demeurait immobile, tellement saisie,
-hébétée, qu’elle ne souffrait même pas encore. Elle pensait: «V’là
-Victor qu’est tué, maintenant.» Puis peu à peu les larmes montèrent à
-ses yeux, et la douleur envahit son cœur. Les idées lui venaient
-une à une, affreuses, torturantes. Elle ne l’embrasserait plus, son
-enfant, son grand, plus jamais! Les gendarmes avaient tué le père, les
-Prussiens avaient tué le fils... Il avait été coupé en deux par un
-boulet. Et il lui semblait qu’elle voyait la chose, la chose horrible:
-la tête tombant, les yeux ouverts, tandis qu’il mâchait le coin de sa
-grosse moustache, comme il faisait aux heures de colère.</p>
-
-<p>Qu’est-ce qu’on avait fait de son corps, après? Si seulement on lui
-avait rendu son enfant, comme on lui avait rendu son mari, avec sa
-balle au milieu du front?</p>
-
-<p>Mais elle entendit un bruit de voix. C’étaient les Prussiens qui
-revenaient du village. Elle cacha bien vite la lettre dans sa poche et
-elle les reçut tranquillement avec sa figure <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> ordinaire, ayant eu
-le temps de bien essuyer ses yeux.</p>
-
-<p>Ils riaient tous les quatre, enchantés, car ils rapportaient un beau
-lapin, volé sans doute, et ils faisaient signe à la vieille qu’on
-allait manger quelque chose de bon.</p>
-
-<p>Elle se mit tout de suite à la besogne pour préparer le déjeuner; mais,
-quand il fallut tuer le lapin, le cœur lui manqua. Ce n’était pas le
-premier pourtant! Un des soldats l’assomma d’un coup de poing derrière
-les oreilles.</p>
-
-<p>Une fois la bête morte, elle fit sortir le corps rouge de la peau; mais
-la vue du sang qu’elle maniait, qui lui couvrait les mains, du sang
-tiède qu’elle sentait se refroidir et se coaguler, la faisait trembler
-de la tête aux pieds; et elle voyait toujours son grand coupé en deux,
-et tout rouge aussi, comme cet animal encore palpitant.</p>
-
-<p>Elle se mit à table avec ses Prussiens, mais elle ne put manger, pas
-même une bouchée. Ils dévorèrent le lapin sans s’occuper d’elle. Elle
-les regardait de côté, sans parler, mûrissant une idée, et le visage
-tellement impassible qu’ils ne s’aperçurent de rien.</p>
-
-<p>Tout à coup, elle demanda: «Je ne sais seulement point vos noms, et
-v’là un mois que nous sommes ensemble.» Ils comprirent, <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> non sans
-peine, ce qu’elle voulait, et dirent leurs noms. Cela ne lui suffisait
-pas; elle se les fit écrire sur un papier, avec l’adresse de leurs
-familles, et, reposant ses lunettes sur son grand nez, elle considéra
-cette écriture inconnue, puis elle plia la feuille et la mit dans sa
-poche, par-dessus la lettre qui lui disait la mort de son fils.</p>
-
-<p>Quand le repas fut fini, elle dit aux hommes:</p>
-
-<p>—J’ vas travailler pour vous.</p>
-
-<p>Et elle se mit à monter du foin dans le grenier où ils couchaient.</p>
-
-<p>Ils s’étonnèrent de cette besogne; elle leur expliqua qu’ils auraient
-moins froid; et ils l’aidèrent. Ils entassaient les bottes jusqu’au
-toit de paille; et ils se firent ainsi une sorte de grande chambre
-avec quatre murs de fourrage, chaude et parfumée, où ils dormiraient à
-merveille.</p>
-
-<p>Au dîner, un d’eux s’inquiéta de voir que la mère Sauvage ne mangeait
-point encore. Elle affirma qu’elle avait des crampes. Puis elle alluma
-un bon feu pour se chauffer, et les quatre Allemands montèrent dans
-leur logis par l’échelle qui leur servait tous les soirs.</p>
-
-<p>Dès que la trappe fut refermée, la vieille enleva l’échelle, puis
-rouvrit sans bruit la <span class="pagenum" id="Page_311">311</span> porte du dehors, et elle retourna chercher
-des bottes de paille dont elle emplit sa cuisine. Elle allait nu-pieds,
-dans la neige, si doucement qu’on n’entendait rien. De temps en temps
-elle écoutait les ronflements sonores et inégaux des quatre soldats
-endormis.</p>
-
-<p>Quand elle jugea suffisants ses préparatifs, elle jeta dans le foyer
-une des bottes, et, lorsqu’elle fut enflammée, elle l’éparpilla sur les
-autres, puis elle ressortit et regarda.</p>
-
-<p>Une clarté violente illumina en quelques secondes tout l’intérieur de
-la chaumière, puis ce fut un brasier effroyable, un gigantesque four
-ardent, dont la lueur jaillissait par l’étroite fenêtre et jetait sur
-la neige un éclatant rayon.</p>
-
-<p>Puis un grand cri partit du sommet de la maison, puis ce fut une
-clameur de hurlements humains, d’appels déchirants d’angoisse et
-d’épouvante. Puis, la trappe s’étant écroulée à l’intérieur, un
-tourbillon de feu s’élança dans le grenier, perça le toit de paille,
-monta dans le ciel comme une immense flamme de torche; et toute la
-chaumière flamba.</p>
-
-<p>On n’entendait plus rien dedans que le crépitement de l’incendie, le
-craquement des murs, l’écroulement des poutres. Le toit tout à coup
-s’effondra, et la carcasse ardente <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> de la demeure lança dans l’air,
-au milieu d’un nuage de fumée, un grand panache d’étincelles.</p>
-
-<p>La campagne, blanche, éclairée par le feu, luisait comme une nappe
-d’argent teintée de rouge.</p>
-
-<p>Une cloche, au loin, se mit à sonner.</p>
-
-<p>La vieille Sauvage restait debout, devant son logis détruit, armée de
-son fusil, celui du fils, de crainte qu’un des hommes n’échappât.</p>
-
-<p>Quand elle vit que c’était fini, elle jeta son arme dans le brasier.
-Une détonation retentit.</p>
-
-<p>Des gens arrivaient, des paysans, des Prussiens.</p>
-
-<p>On trouva la femme assise sur un tronc d’arbre, tranquille et
-satisfaite.</p>
-
-<p>Un officier allemand, qui parlait le français comme un fils de France,
-lui demanda:</p>
-
-<p>—Où sont vos soldats?</p>
-
-<p>Elle tendit son bras maigre vers l’amas rouge de l’incendie qui
-s’éteignait, et elle répondit d’une voix forte:</p>
-
-<p>—Là dedans!</p>
-
-<p>On se pressait autour d’elle. Le Prussien demanda:</p>
-
-<p>—Comment le feu a-t-il pris?</p>
-
-<p>Elle prononça:</p>
-
-<p>—C’est moi qui l’ai mis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span></p>
-
-<p>On ne la croyait pas, on pensait que le désastre l’avait soudain rendue
-folle. Alors, comme tout le monde l’entourait et l’écoutait, elle dit
-la chose d’un bout à l’autre, depuis l’arrivée de la lettre jusqu’au
-dernier cri des hommes flambés avec sa maison. Elle n’oublia pas un
-détail de ce qu’elle avait ressenti ni de ce qu’elle avait fait.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini, elle tira de sa poche deux papiers, et, pour
-les distinguer aux dernières lueurs du feu, elle ajusta encore ses
-lunettes, puis elle prononça, montrant l’un: «Ça, c’est la mort de
-Victor.» Montrant l’autre, elle ajouta, en désignant les ruines rouges
-d’un coup de tête: «Ça, c’est leurs noms pour qu’on écrive chez eux.»
-Elle tendit tranquillement la feuille blanche à l’officier, qui la
-tenait par les épaules, et elle reprit:</p>
-
-<p>—Vous écrirez comment c’est arrivé, et vous direz à leurs parents que
-c’est moi qui a fait ça, Victoire Simon, la Sauvage! N’oubliez pas.</p>
-
-<p>L’officier criait des ordres en allemand. On la saisit, on la jeta
-contre les murs encore chauds de son logis. Puis douze hommes se
-rangèrent vivement en face d’elle, à vingt mètres. Elle ne bougeait
-point. Elle avait compris; elle attendait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_314">314</span></p>
-
-<p>Un ordre retentit, qu’une longue détonation suivit aussitôt. Un coup
-attardé partit tout seul, après les autres.</p>
-
-<p>La vieille ne tomba point. Elle s’affaissa comme si on lui eût fauché
-les jambes.</p>
-
-<p>L’officier prussien s’approcha. Elle était presque coupée en deux, et
-dans sa main crispée elle tenait sa lettre baignée de sang.</p>
-
-<p class="br">Mon ami Serval ajouta:</p>
-
-<p>—C’est par représailles que les Allemands ont détruit le château du
-pays, qui m’appartenait.</p>
-
-<p>Moi, je pensais aux mères des quatre doux garçons brûlés là dedans; et
-à l’héroïsme atroce de cette autre mère, fusillée contre ce mur.</p>
-
-<p>Et je ramassai une petite pierre, encore noircie par le feu.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Mère Sauvage</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 3 mars 1884.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p>
-
-<h2 id="ch_13">L’ORIENT.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">V</span><span class="smcap">OICI</span> l’automne! Je ne puis sentir ce premier frisson d’hiver sans
-songer à l’ami qui vit là-bas sur la frontière de l’Asie.</p>
-
-<p>La dernière fois que j’entrai chez lui, je compris que je ne le
-reverrais plus. C’était vers la fin de septembre voici trois ans. Je le
-trouvai couché sur son divan, en plein rêve d’opium. Il me tendit la
-main sans remuer le corps et me dit:</p>
-
-<p>—Reste là, parle, je te répondrai de temps en temps, mais je ne
-bougerai point, car tu sais qu’une fois la drogue avalée il faut
-demeurer sur le dos.</p>
-
-<p>Je m’assis et lui racontai mille choses, des choses de Paris et du
-boulevard.</p>
-
-<p>Il me dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span></p>
-
-<p>—Tu ne m’intéresses pas; je ne songe plus qu’aux pays clairs! Oh!
-comme ce pauvre Gautier devait souffrir, toujours hanté par le désir de
-l’Orient. Tu ne sais pas ce que c’est, comme il vous prend, ce pays,
-vous captive, vous pénètre jusqu’au cœur et ne vous lâche plus. Il
-entre en vous par l’œil, par la peau, par toutes ses séductions
-invincibles, et il vous tient par un invisible fil qui vous tire sans
-cesse, en quelque lieu du monde que le hasard vous ait jeté. Je prends
-la drogue pour y penser dans la délicieuse torpeur de l’opium.</p>
-
-<p>Il se tut et ferma les yeux. Je demandai:</p>
-
-<p>—Qu’éprouves-tu de si agréable à prendre ce poison? Quel bonheur
-physique donne-t-il donc, qu’on en absorbe jusqu’à la mort?</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Ce n’est point un bonheur physique; c’est mieux, c’est plus, je suis
-souvent triste; je déteste la vie, qui me blesse chaque jour par tous
-ses angles, par toutes ses duretés. L’opium console de tout, fait
-prendre son parti de tout. Connais-tu cet état de l’âme que je pourrais
-appeler l’irritation harcelante? Je vis ordinairement dans cet état.
-Deux choses m’en peuvent guérir: l’opium ou <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> l’Orient. A peine
-ai-je pris l’opium que je me couche, et j’attends. J’attends une heure,
-deux heures parfois. Puis, je sens d’abord de légers frémissements
-dans les mains et dans les pieds, non pas une crampe, mais un
-engourdissement vibrant, puis peu à peu j’ai l’étrange et délicieuse
-sensation de la disparition de mes membres. Il me semble qu’on me les
-ôte, cela gagne, monte, m’envahit entièrement. Je n’ai plus de corps.
-Je n’en garde plus qu’une sorte de souvenir agréable. Ma tête seule est
-là, et travaille. Je pense. Je pense avec une joie matérielle infinie,
-avec une lucidité sans égale, avec une pénétration surprenante. Je
-raisonne, je déduis, je comprends tout, je découvre des idées qui ne
-m’avaient jamais effleuré; je descends en des profondeurs nouvelles, je
-monte à des hauteurs merveilleuses; je flotte dans un Océan de Pensée,
-et je savoure l’incomparable bonheur, l’idéale jouissance de cette pure
-et sereine ivresse de la seule intelligence.</p>
-
-<p>Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris:</p>
-
-<p>—Ton désir de l’Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis
-dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l’Esprit est
-mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la
-vie, ne fait <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> aucun effort pour s’élancer, grandir et conquérir?</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Qu’importe la pensée pratique! Je n’aime que le rêve. Lui seul est
-bon, lui seul est doux.</p>
-
-<p>«La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me
-permettait d’attendre.</p>
-
-<p>«Mais tu as dit que l’Orient était la terre des barbares; tais-toi,
-malheureux, c’est la terre des sages, la terre chaude où on laisse
-couler la vie, où on arrondit les angles.</p>
-
-<p>«Nous sommes les barbares, nous autres gens de l’Occident qui nous
-disons civilisés; nous sommes d’odieux barbares qui vivons durement,
-comme des brutes.</p>
-
-<p>«Regarde nos villes de pierres, nos meubles de bois anguleux et durs.
-Nous montons en haletant des escaliers étroits et rapides pour entrer
-en des appartements étranglés où le vent glacé pénètre en sifflant,
-pour s’enfuir aussitôt par un tuyau de cheminée en forme de pompe, qui
-établit des courants d’air mortels forts à faire tourner des moulins.
-Nos chaises sont dures, nos murs froids, couverts d’un odieux papier;
-partout des angles nous blessent. Angles des tables, des cheminées, des
-portes, des lits. Nous vivons debout ou assis, jamais couchés, sauf
-pour dormir, ce <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> qui est absurde, car on ne perçoit plus dans le
-sommeil le bonheur d’être étendu.</p>
-
-<p>«Mais songe aussi à notre vie intellectuelle. C’est la lutte, la
-bataille incessante. Le souci plane sur nous, les préoccupations nous
-harcèlent; nous n’avons plus le temps de chercher et de poursuivre les
-deux ou trois bonnes choses à portée de nos mains.</p>
-
-<p>«C’est le combat à outrance. Plus que nos meubles encore, notre
-caractère a des angles, toujours des angles!</p>
-
-<p>«A peine levés, nous courons au travail par la pluie ou la gelée. Nous
-luttons contre les rivalités, les compétitions, les hostilités. Chaque
-homme est un ennemi qu’il faut craindre et terrasser, avec qui il
-faut ruser. L’amour même a, chez nous, des aspects de victoire et de
-défaite: c’est encore une lutte.»</p>
-
-<p>Il songea quelques secondes et reprit:</p>
-
-<p>—La maison que je vais acheter, je la connais. Elle est carrée,
-avec un toit plat et des découpures de bois à la mode orientale. De
-la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme
-d’ailes pointues, des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors
-sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l’air est lourd sous
-le parasol des palmiers, forme le milieu de cette demeure. Un jet
-d’eau monte sous les arbres <span class="pagenum" id="Page_322">322</span> et s’émiette en retombant dans un
-large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d’or. Je m’y
-baignerai à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.</p>
-
-<p>«Je n’aurai point la servante, la hideuse bonne au tablier gras, et qui
-relève en s’en allant, d’un coup de savate usée, le bas fangeux de sa
-jupe. Oh! ce coup de talon qui montre la cheville jaune, il me remue
-le cœur de dégoût, et je ne le puis éviter. Elles l’ont toutes, les
-misérables!</p>
-
-<p>«Je n’entendrai plus le claquement de la semelle sur le parquet, le
-battement des portes lancées à toute volée, le fracas de la vaisselle
-qui tombe.</p>
-
-<p>«J’aurai des esclaves noirs et beaux, drapés dans un voile blanc et qui
-courent, nu-pieds, sur les tapis sourds.</p>
-
-<p>«Mes murs seront moelleux et rebondissants comme des poitrines de
-femmes, et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement,
-toutes les formes de coussins me permettront de me coucher dans toutes
-les postures qu’on peut prendre.</p>
-
-<p>«Puis, quand je serai las du repos délicieux, las de jouir de
-l’immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d’être bien,
-je ferai amener devant ma porte un cheval blanc ou noir qui courra très
-vite.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p>
-
-<p>«Et je partirai sur son dos, en buvant l’air qui fouette et grise,
-l’air sifflant des galops furieux.</p>
-
-<p>«Et j’irai comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le
-regard dont la vue est savoureuse comme un vin.</p>
-
-<p>«A l’heure calme du soir, j’irai d’une course affolée, vers le large
-horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose,
-là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements
-des Arabes, la robe blanche des chevaux.</p>
-
-<p>«Les flamants roses s’envoleront des marais sur le ciel rose; et je
-pousserai des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.</p>
-
-<p>«Je ne verrai plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur
-des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des
-chaises incommodes, boire l’absinthe en parlant d’affaires.</p>
-
-<p>«J’ignorerai le cours de la Bourse, les fluctuations des valeurs,
-toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte, misérable
-et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces
-luttes? Je me reposerai à l’abri du vent dans ma somptueuse et claire
-demeure.</p>
-
-<p>«Et j’aurai quatre ou cinq épouses en des appartements moelleux, cinq
-épouses venues <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> des cinq parties du monde et qui m’apporteront la
-saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.»</p>
-
-<p>Il se tut encore, puis prononça doucement:</p>
-
-<p>—Laisse-moi.</p>
-
-<p>Je m’en allai. Je ne le revis plus.</p>
-
-<p>Deux mois plus tard il m’écrivit ces trois mots seuls: «Je suis
-heureux».</p>
-
-<p>Sa lettre sentait l’encens et d’autres parfums très doux.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>L’Orient</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 13 septembre 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_327">327</span></p>
-
-<h2 id="ch_14">APPENDICE.<br /><br />
-<span class="h2line1">UN MILLION.</span></h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">’ÉTAIT</span> un modeste ménage d’employé. Le mari, commis de ministère,
-correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il
-s’appelait Léopold Bonnin. C’était un petit jeune homme qui pensait en
-tout ce qu’on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins
-croyant depuis que la République tendait à la séparation de l’Église et
-de l’État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère:
-«Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu; je ne
-suis pas clérical». Il avait avant tout la prétention d’être un honnête
-homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en
-effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il
-venait à l’heure, partait à l’heure, ne flânait guère, et se montrait
-toujours fort droit sur la «question d’argent». Il avait épousé la
-fille d’un collègue pauvre, mais dont la <span class="pagenum" id="Page_328">328</span> sœur était riche d’un
-million, ayant été épousée par amour. Elle n’avait pas eu d’enfants,
-d’où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par
-conséquent, qu’à sa nièce.</p>
-
-<p>Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison,
-planait sur le ministère tout entier; on savait que «les Bonnin
-auraient un million».</p>
-
-<p>Les jeunes gens non plus n’avaient pas d’enfants, mais ils n’y tenaient
-guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur
-appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et
-modérés en tout; et ils pensaient qu’un enfant troublerait leur vie,
-leur intérieur, leur repos.</p>
-
-<p>Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance; mais
-puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux.</p>
-
-<p>La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait
-des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois,
-sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des
-chiromanciennes; depuis qu’elle n’était plus en âge de procréer, on lui
-avait indiqué mille autres moyens qu’elle supposait infaillibles, en se
-désolant de n’en pouvoir faire l’expérience, mais elle s’acharnait à
-les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment: «Eh bien,
-avez-vous essayé ce que je vous recommandais l’autre jour?»</p>
-
-<p>Elle mourut. Ce fut dans le cœur des deux jeunes gens une de ces
-joies secrètes qu’on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis
-des <span class="pagenum" id="Page_329">329</span> autres. La conscience se drape de noir, mais l’âme frémit
-d’allégresse.</p>
-
-<p>Ils furent avisés qu’un testament était déposé chez un notaire. Ils y
-coururent à la sortie de l’église.</p>
-
-<p>La tante, fidèle à l’idée fixe de toute sa vie, laissait son million
-à leur premier-né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu’à
-leur mort. Si le jeune ménage n’avait pas d’héritier avant trois ans,
-cette fortune irait aux pauvres.</p>
-
-<p>Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit
-jours sans retourner au bureau. Puis quand il fut rétabli, il se promit
-avec énergie d’être père.</p>
-
-<p>Pendant six mois, il s’y acharna jusqu’à n’être plus que l’ombre de
-lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et
-les mettait en œuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté
-désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale.</p>
-
-<p>L’anémie le minait; on craignit la phtisie. Un médecin consulté
-l’épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus
-paisible même qu’autrefois, avec un régime réconfortant.</p>
-
-<p>Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion du
-testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce fameux
-«coup du million». Les uns donnaient à Bonnin des conseils plaisants;
-d’autres s’offraient avec outrecuidance pour remplir la clause
-désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un viveur
-terrible, et dont les bonnes fortunes <span class="pagenum" id="Page_330">330</span> étaient célèbres par les
-bureaux, le harcelait d’allusions, de mots grivois, se faisant fort,
-disait-il, de le faire hériter en vingt minutes.</p>
-
-<p>Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa
-plume derrière l’oreille, lui jeta cette injure: «Monsieur, vous êtes
-un infâme; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage.»</p>
-
-<p>Des témoins furent envoyés, ce qui mit tout le ministère en émoi
-pendant trois jours. On ne rencontrait qu’eux dans les couloirs, se
-communiquant des procès-verbaux, et des points de vue sur l’affaire.
-Une rédaction fut enfin adoptée à l’unanimité par les quatre délégués
-et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut
-et une poignée de main devant le chef du bureau, en balbutiant quelques
-paroles d’excuses.</p>
-
-<p>Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue
-et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont
-trouvés face à face. Puis un jour, s’étant heurtés au tournant d’un
-couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne: «Je ne vous ai
-point fait mal, monsieur?» L’autre répondit: «Nullement, monsieur».</p>
-
-<p>Depuis ce moment, ils crurent convenable d’échanger quelques paroles
-en se rencontrant. Puis ils devinrent peu à peu plus familiers; ils
-prirent l’habitude l’un de l’autre, se comprirent, s’estimèrent en gens
-qui s’étaient méconnus, et devinrent inséparables.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_331">331</span></p>
-
-<p>Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait
-d’allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le
-temps passait; un an déjà s’était écoulé depuis la mort de la tante.
-L’héritage semblait perdu.</p>
-
-<p>Madame Bonnin, en se mettant à table, disait: «Nous avons peu de choses
-pour le dîner; il en serait autrement si nous étions riches.»</p>
-
-<p>Quand Léopold partait pour le bureau, madame Bonnin, en lui donnant
-sa canne, disait: «Si nous avions cinquante mille livres de rente, tu
-n’aurais pas besoin d’aller trimer là-bas, monsieur le gratte-papier.»</p>
-
-<p>Quand madame Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle
-murmurait: «Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se
-crotter par des temps pareils.»</p>
-
-<p>Enfin à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à
-son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul
-responsable de la perte de cette fortune.</p>
-
-<p>Exaspéré il finit par l’emmener chez un grand médecin qui, après une
-longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu’il ne voyait
-rien; que le cas se présentait assez fréquemment; qu’il en est des
-corps comme des esprits; qu’après avoir vu tant de ménages disjoints
-par incompatibilité d’humeur, il n’était pas étonnant d’en voir
-d’autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante
-francs.</p>
-
-<p>Un an s’écoula, la guerre était déclarée, une guerre incessante,
-acharnée, entre les deux époux, <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> une sorte de haine épouvantable.
-Et madame Bonnin ne cessait de répéter: «Est-ce malheureux, de perdre
-une fortune parce qu’on a épousé un imbécile!» ou bien: «Dire que si
-j’étais tombée sur un autre homme, j’aurais aujourd’hui cinquante mille
-livres de rente!» ou bien: «Il y a des gens qui sont toujours gênants
-dans la vie. Ils gâtent tout.»</p>
-
-<p>Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Ne sachant
-plus que faire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au
-logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait failli se
-battre en duel. Morel fut bientôt l’ami de la maison, le conseiller
-écouté des deux époux.</p>
-
-<p>Il ne restait plus que six mois avant l’expiration du dernier délai
-donnant aux pauvres le million; et peu à peu Léopold changeait
-d’allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait
-souvent par des insinuations obscures, parlait d’une façon mystérieuse
-de femmes d’employés qui avaient su faire la situation de leur mari.</p>
-
-<p>De temps en temps, il racontait quelque histoire d’avancement
-surprenant tombé sur un commis. «Le petit Ravinot, qui était
-surnuméraire voici cinq ans, vient d’être nommé sous-chef.» Madame
-Bonnin prononçait: «Ce n’est pas toi qui saurais en faire autant.»</p>
-
-<p>Alors Léopold haussait les épaules. «Avec ça qu’il en fait plus qu’un
-autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire
-au chef de division, et elle obtient tout ce qu’elle veut. Dans
-<span class="pagenum" id="Page_333">333</span> la vie il faut savoir s’arranger pour n’être pas dupé par les
-circonstances.»</p>
-
-<p>Que voulait-il dire au juste? Que comprit-elle? Que se passa-t-il?
-Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les
-séparaient du terme fatal; et chaque semaine ils sentaient une folie
-les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel
-désespoir, qu’ils devenaient capables d’un crime s’il avait fallu le
-commettre.</p>
-
-<p>Et voilà qu’un matin, madame Bonnin dont les yeux luisaient et dont
-toute la figure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules
-de son mari, et le regardant jusqu’à l’âme, d’un regard fixe et joyeux,
-elle dit, tout bas: «Je crois que je suis enceinte». Il eut une telle
-secousse au cœur qu’il faillit tomber à la renverse; et brusquement
-il saisit sa femme dans ses bras, l’embrassa éperdument, l’assit sur
-ses genoux, l’étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant
-à l’émotion, il pleura, il sanglota.</p>
-
-<p>Deux mois après il n’avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez
-un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu
-chez le notaire dépositaire du testament.</p>
-
-<p>L’homme de loi déclara que, du moment que l’enfant existait, né ou à
-naître, il s’inclinait et qu’il surseoirait à l’exécution jusqu’à la
-fin de la grossesse.</p>
-
-<p>Un garçon naquit, qu’ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui
-s’était pratiqué dans les maisons royales.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span></p>
-
-<p>Ils furent riches.</p>
-
-<p>Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son
-ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d’un ton simple: «Je viens de
-prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été
-inconvenant avec moi.» Il la regarda une seconde avec un sourire
-reconnaissant dans l’œil, puis il ouvrit les bras; elle s’y jeta et
-ils s’embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux,
-bien tendres, bien unis, bien honnêtes.</p>
-
-<p>Et il faut entendre madame Bonnin parler des femmes qui ont failli
-par amour, et de celles qu’un grand élan du cœur a jetées dans
-l’adultère.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Un Million</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du 2 novembre 1882, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>. Cette nouvelle fut développée plus
- tard par Guy de Maupassant, qui en fit <i>L’Héritage</i>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<table summary="table_des_chapitres">
- <colgroup span="2">
- <col width="80%" />
- <col width="20%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Miss Harriet.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">L’Héritage.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">39</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Denis.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">165</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">L’Âne.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">181</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Idylle.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">201</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Ficelle.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">213</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Garçon, un bock!</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">229</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Baptême.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">243</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Regret.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">255</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Mon oncle Jules.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">269</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">En Voyage.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">285</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Mère Sauvage.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">299</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">L’Orient (<i>inédit</i>).</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">315</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdctop">APPENDICE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Un Million.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">327</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<h2 id="note_au_lecteur" class="fontnote">Au lecteur</h2>
-
-<p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
-originale. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
-mineures.</p>
-
-<p class="fontnote">L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
-Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale">souris</ins> sur
-le mot pour voir le texte original.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassan
- - volume 10, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 ***
-
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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