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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: July 21, 2017 [EBook #55167] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - A ÉTÉ TIRÉE - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION - - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: MISS Harriet. - _Paris, Victor Havard, 1884, - avec addition de_: - L'Orient--Un Million (_inédits_). - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - MISS HARRIET - - L'ORIENT--UN MILLION - - - PARIS - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCVIII - - _Tous droits réservés._ - - - - -MISS HARRIET. - - _A Madame_..... - - -NOUS étions sept dans le break, quatre femmes et trois hommes, dont un -sur le siège à côté du cocher, et nous montions, au pas des chevaux, la -grande côte où serpentait la route. - -Partis d'Étretat dès l'aurore, pour aller visiter les ruines de -Tancarville, nous somnolions encore, engourdis dans l'air frais du -matin. Les femmes surtout, peu accoutumées à ces réveils de chasseurs, -laissaient à tout moment retomber leurs paupières, penchaient la tête -ou bien bâillaient, insensibles à l'émotion du jour levant. - -C'était l'automne. Des deux côtés du chemin les champs dénudés -s'étendaient, jaunis par le pied court des avoines et des blés fauchés -qui couvraient le sol comme une barbe mal rasée. La terre embrumée -semblait fumer. Des alouettes chantaient en l'air, d'autres oiseaux -pépiaient dans les buissons. - -Le soleil enfin se leva devant nous, tout rouge au bord de l'horizon; -et, à mesure qu'il montait, plus clair de minute en minute, la campagne -paraissait s'éveiller, sourire, se secouer, et ôter, comme une fille -qui sort du lit, sa chemise de vapeurs blanches. - -Le comte d'Étraille, assis sur le siège, cria: «Tenez, un lièvre», et -il étendait le bras vers la gauche, indiquant une pièce de trèfle. -L'animal filait, presque caché par ce champ, montrant seulement ses -grandes oreilles; puis il détala à travers un labouré, s'arrêta, -repartit d'une course folle, changea de direction, s'arrêta de nouveau, -inquiet, épiant tout danger, indécis sur la route à prendre; puis il se -remit à courir avec de grands sauts de l'arrière-train, et il disparut -dans un large carré de betteraves. Tous les hommes s'éveillèrent, -suivant la marche de la bête. - -René Lemanoir prononça: «Nous ne sommes pas galants, ce matin», et -regardant sa voisine, la petite baronne de Sérennes, qui luttait contre -le sommeil, il lui dit à mi-voix: «Vous pensez à votre mari, baronne. -Rassurez-vous, il ne revient que samedi. Vous avez encore quatre -jours.» - -Elle répondit avec un sourire endormi: «Que vous êtes bête!» Puis, -secouant sa torpeur, elle ajouta: «Voyons, dites-nous quelque chose -pour nous faire rire. Vous, monsieur Chenal, qui passez pour avoir eu -plus de bonnes fortunes que le duc de Richelieu, racontez une histoire -d'amour qui vous soit arrivée, ce que vous voudrez.» - -Léon Chenal, un vieux peintre qui avait été très beau, très fort, très -fier de son physique, et très aimé, prit dans sa main sa longue barbe -blanche et sourit, puis, après quelques moments de réflexion, il devint -grave tout à coup. - -«Ce ne sera pas gai, mesdames; je vais vous raconter le plus lamentable -amour de ma vie. Je souhaite à mes amis de n'en point inspirer de -semblable.» - - -I - -J'avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes -normandes. - -J'appelle «faire le rapin», ce vagabondage sac au dos, d'auberge en -auberge, sous prétexte d'études et de paysages sur nature. Je ne sais -rien de meilleur que cette vie errante, au hasard. On est libre, sans -entraves d'aucune sorte, sans soucis, sans préoccupations, sans penser -même au lendemain. On va par le chemin qui vous plaît, sans autre -guide que sa fantaisie, sans autre conseiller que le plaisir des yeux. -On s'arrête parce qu'un ruisseau vous a séduit, parce qu'on sentait -bon les pommes de terre frites devant la porte d'un hôtelier. Parfois -c'est un parfum de clématite qui a décidé votre choix, ou l'œillade -naïve d'une fille d'auberge. N'ayez point de mépris pour ces rustiques -tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et des -joues fermes et des lèvres fraîches; et leur baiser violent est fort -et savoureux comme un fruit sauvage. L'amour a toujours du prix, d'où -qu'il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil qui pleure -quand vous partez, sont des choses si rares, si douces, si précieuses, -qu'il ne les faut jamais mépriser. - -J'ai connu les rendez-vous dans les fossés pleins de primevères, -derrière l'étable où dorment les vaches, et sur la paille des greniers -encore tièdes de la chaleur du jour. J'ai des souvenirs de grosse toile -grise sur des chairs élastiques et rudes, et des regrets de naïves et -franches caresses, plus délicates en leur brutalité sincère, que les -subtils plaisirs obtenus de femmes charmantes et distinguées. - -Mais ce qu'on aime surtout dans ces courses à l'aventure, c'est la -campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs -de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noce avec la terre. -On est seul tout près d'elle dans ce long rendez-vous tranquille. On se -couche dans une prairie, au milieu des marguerites et des coquelicots, -et, les yeux ouverts, sous une claire tombée de soleil, on regarde au -loin le petit village avec son clocher pointu qui sonne midi. - -On s'assied au bord d'une source qui sort au pied d'un chêne, au -milieu d'une chevelure d'herbes frêles, hautes, luisantes de vie. On -s'agenouille, on se penche, on boit cette eau froide et transparente -qui vous mouille la moustache et le nez, on la boit avec un plaisir -physique, comme si on baisait la source, lèvre à lèvre. Parfois, quand -on rencontre un trou, le long de ces minces cours d'eau, on s'y plonge, -tout nu, et on sent sur sa peau, de la tête aux pieds, comme une -caresse glacée et délicieuse, le frémissement du courant vif et léger. - -On est gai sur la colline, mélancolique au bord des étangs, exalté -lorsque le soleil se noie dans un océan de nuages sanglants et qu'il -jette aux rivières des reflets rouges. Et, le soir, sous la lune qui -passe au fond du ciel, on songe à mille choses singulières qui ne vous -viendraient point à l'esprit sous la brûlante clarté du jour. - -Donc, en errant ainsi par ce pays même où nous sommes cette année, -j'arrivai un soir au petit village de Bénouville, sur la falaise, entre -Yport et Étretat. Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte -droite comme une muraille, avec ses saillies de rochers crayeux tombant -à pic dans la mer. J'avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, -fin et souple comme un tapis qui pousse au bord de l'abîme sous le -vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, -regardant tantôt la fuite lente et arrondie d'une mouette promenant sur -le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte, -la voile brune d'une barque de pêche, j'avais passé un jour heureux -d'insouciance et de liberté. - -On m'indiqua une petite ferme où on logeait des voyageurs, sorte -d'auberge tenue par une paysanne au milieu d'une cour normande entourée -d'un double rang de hêtres. - -Quittant la falaise, je gagnai donc le hameau enfermé dans ses grands -arbres et je me présentai chez la mère Lecacheur. - -C'était une vieille campagnarde ridée, sévère, qui semblait toujours -recevoir les pratiques à contre-cœur, avec une sorte de méfiance. - -Nous étions en mai; les pommiers épanouis couvraient la cour d'un toit -de fleurs parfumées, semaient incessamment une pluie tournoyante de -folioles roses qui tombaient sans fin sur les gens et sur l'herbe. - -Je demandai: «Eh bien, madame Lecacheur, avez-vous une chambre pour -moi?» - -Étonnée de voir que je savais son nom, elle répondit: «C'est selon, -tout est loué. On pourrait voir tout de même.» - -En cinq minutes nous fûmes d'accord, et je déposai mon sac sur le sol -de terre d'une pièce rustique, meublée d'un lit, de deux chaises, d'une -table et d'une cuvette. Elle donnait dans la cuisine, grande, enfumée, -où les pensionnaires prenaient leurs repas avec les gens de la ferme et -la patronne, qui était veuve. - -Je me lavai les mains, puis je ressortis. La vieille faisait fricasser -un poulet pour le dîner dans sa large cheminée où pendait la -crémaillère noire de fumée. - ---«Vous avez donc des voyageurs en ce moment?» lui dis-je. - -Elle répondit, de son air mécontent: «J'ons eune dame, une Anglaise -d'âge. Alle occupe l'autre chambre.» - -J'obtins, moyennant une augmentation de cinq sols par jour, le droit de -manger seul dans la cour quand il ferait beau. - -On mit donc mon couvert devant la porte, et je commençai à dépecer à -coups de dents les membres maigres de la poule normande en buvant du -cidre clair et en mâchant du gros pain blanc, vieux de quatre jours, -mais excellent. - -Tout à coup la barrière de bois qui donnait sur le chemin s'ouvrit, -et une étrange personne se dirigea vers la maison. Elle était très -maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux -rouges, qu'on l'eût crue privée de bras si on n'avait vu une longue -main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche -de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris -roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne -sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. Elle -passa devant moi vivement, en baissant les yeux, et s'enfonça dans la -chaumière. - -Cette singulière apparition m'égaya; c'était ma voisine assurément, -l'Anglaise d'âge dont avait parlé notre hôtesse. - -Je ne la revis pas ce jour-là. Le lendemain, comme je m'étais installé -pour peindre au fond de ce vallon charmant que vous connaissez et qui -descend jusqu'à Étretat, j'aperçus, en levant les yeux tout à coup, -quelque chose de singulier dressé sur la crête du coteau; on eût dit un -mât pavoisé. C'était elle. En me voyant elle disparut. - -Je rentrai à midi pour déjeuner et je pris place à la table commune, -afin de faire connaissance avec cette vieille originale. Mais elle ne -répondit pas à mes politesses, insensible même à mes petits soins. Je -lui versais de l'eau avec obstination, je lui passais les plats avec -empressement. Un léger mouvement de tête, presque imperceptible, et un -mot anglais murmuré si bas que je ne l'entendais point, étaient ses -seuls remerciements. - -Je cessai de m'occuper d'elle, bien qu'elle inquiétât ma pensée. - -Au bout de trois jours j'en savais sur elle aussi long que Mme -Lecacheur elle-même. - -Elle s'appelait miss Harriet. Cherchant un village perdu pour y passer -l'été, elle s'était arrêtée à Bénouville, six semaines auparavant, -et ne semblait point disposée à s'en aller. Elle ne parlait jamais -à table, mangeait vite, tout en lisant un petit livre de propagande -protestante. Elle en distribuait à tout le monde, de ces livres. Le -curé lui-même en avait reçu quatre apportés par un gamin moyennant -deux sous de commission. Elle disait quelquefois à notre hôtesse, -tout à coup, sans que rien préparât cette déclaration: «Je aimé le -Seigneur plus que tout; je le admiré dans toute son création, je le -adoré dans toute son nature, je le pôrté toujours dans mon cœur.» Et -elle remettait aussitôt à la paysanne interdite une de ses brochures -destinées à convertir l'univers. - -Dans le village on ne l'aimait point. L'instituteur ayant déclaré: -«C'est une athée», une sorte de réprobation pesait sur elle. Le curé, -consulté par Mme Lecacheur, répondit: «C'est une hérétique, mais Dieu -ne veut pas la mort du pécheur, et je la crois une personne d'une -moralité parfaite.» - -Ces mots «Athée--Hérétique», dont on ignorait le sens précis, jetaient -des doutes dans les esprits. On prétendait en outre que l'Anglaise -était riche et qu'elle avait passé sa vie à voyager dans tous les pays -du monde, parce que sa famille l'avait chassée. Pourquoi sa famille -l'avait-elle chassée? A cause de son impiété naturellement. - -C'était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces -puritaines opiniâtres comme l'Angleterre en produit tant, une de ces -vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables -d'hôte de l'Europe, gâtent l'Italie, empoisonnent la Suisse, rendent -inhabitables les villes charmantes de la Méditerranée, apportent -partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, -leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui -ferait croire qu'on les glisse, la nuit, dans un étui. - -Quand j'en apercevais une dans un hôtel, je me sauvais comme les -oiseaux qui voient un mannequin dans un champ. - -Celle-là cependant me paraissait tellement singulière qu'elle ne me -déplaisait point. - -Mme Lecacheur, hostile par instinct à tout ce qui n'était pas paysan, -sentait en son esprit borné une sorte de haine pour les allures -extatiques de la vieille fille. Elle avait trouvé un terme pour la -qualifier, un terme méprisant assurément, venu je ne sais comment sur -ses lèvres, appelé par je ne sais quel confus et mystérieux travail -d'esprit. Elle disait: «C'est une démoniaque». Et ce mot, collé sur cet -être austère et sentimental, me semblait d'un irrésistible comique. Je -ne l'appelais plus moi-même que «la démoniaque», éprouvant un plaisir -drôle à prononcer tout haut ces syllabes en l'apercevant. - -Je demandais à la mère Lecacheur: «Eh bien, qu'est-ce que fait notre -démoniaque aujourd'hui?» - -Et la paysanne répondait d'un air scandalisé: - ---«Croiriez-vous, monsieur, qu'all' a ramassé un crapaud dont on avait -pilé la patte, et qu'all' l'a porté dans sa chambre, et qu'all' l'a mis -dans sa cuvette et qu'all'y met un pansage comme à un homme. Si c'est -pas une profanation!» - -Une autre fois, en se promenant au pied de la falaise, elle avait -acheté un gros poisson qu'on venait de pêcher, rien que pour le rejeter -à la mer. Et le matelot, bien que payé largement, l'avait injuriée -à profusion, plus exaspéré que si elle lui eût pris son argent dans -sa poche. Après un mois il ne pouvait encore parler de cela sans se -mettre en fureur et sans crier des outrages. Oh, oui! c'était bien une -démoniaque, miss Harriet, la mère Lecacheur avait eu une inspiration de -génie en la baptisant ainsi. - -Le garçon d'écurie, qu'on appelait Sapeur parce qu'il avait servi en -Afrique dans son jeune temps, nourrissait d'autres opinions. Il disait -d'un air malin: «Ça est une ancienne qu'a fait son temps.» - -Si la pauvre fille avait su? - -La petite bonne Céleste ne la servait pas volontiers, sans que -j'eusse pu comprendre pourquoi. Peut-être uniquement parce qu'elle -était étrangère, d'une autre race, d'une autre langue, et d'une autre -religion. C'était une démoniaque enfin! - -Elle passait son temps à errer par la campagne, cherchant et adorant -Dieu dans la nature. Je la trouvai, un soir, à genoux dans un buisson. -Ayant distingué quelque chose de rouge à travers les feuilles, -j'écartai les branches, et miss Harriet se dressa, confuse d'avoir été -vue ainsi, fixant sur moi des yeux effarés comme ceux des chats-huants -surpris en plein jour. - -Parfois, quand je travaillais dans les rochers, je l'apercevais tout -à coup sur le bord de la falaise, pareille à un signal de sémaphore. -Elle regardait passionnément la vaste mer dorée de lumière et le -grand ciel empourpré de feu. Parfois je la distinguais au fond d'un -vallon, marchant vite, de son pas élastique d'Anglaise; et j'allais -vers elle, attiré je ne sais par quoi, uniquement pour voir son visage -d'illuminée, son visage sec, indicible, content d'une joie intérieure -et profonde. - -Souvent aussi je la rencontrais au coin d'une ferme, assise sur -l'herbe, sous l'ombre d'un pommier, avec son petit livre biblique -ouvert sur les genoux, et le regard flottant au loin. - -Car je ne m'en allais plus, attaché dans ce pays calme par mille liens -d'amour pour ses larges et doux paysages. J'étais bien dans cette ferme -ignorée, loin de tout, près de la Terre, de la bonne, saine, belle et -verte terre que nous engraisserons nous-mêmes de notre corps, un jour. -Et peut-être, faut-il l'avouer, un rien de curiosité aussi me retenait -chez la mère Lecacheur. J'aurais voulu connaître un peu cette étrange -miss Harriet et savoir ce qui se passe dans les âmes solitaires de ces -vieilles Anglaises errantes. - - -II - -Nous fîmes connaissance assez singulièrement. Je venais d'achever une -étude qui me paraissait crâne, et qui l'était. Elle fut vendue dix -mille francs quinze ans plus tard. C'était plus simple d'ailleurs que -deux et deux font quatre et en dehors des règles académiques. Tout -le côté droit de ma toile représentait une roche, une énorme roche à -verrues, couverte de varechs bruns, jaunes et rouges, sur qui le soleil -coulait comme de l'huile. La lumière, sans qu'on vît l'astre caché -derrière moi, tombait sur la pierre et la dorait de feu. C'était ça. Un -premier plan étourdissant de clarté, enflammé, superbe. - -A gauche la mer, pas la mer bleue, la mer d'ardoise, mais la mer de -jade, verdâtre, laiteuse et dure aussi sous le ciel foncé. - -J'étais tellement content de mon travail que je dansais en le -rapportant à l'auberge. J'aurais voulu que le monde entier le vît -tout de suite. Je me rappelle que je le montrai à une vache au bord du -sentier, en lui criant: - -«Regarde ça, ma vieille. Tu n'en verras pas souvent de pareilles.» - -En arrivant devant la maison, j'appelai aussitôt la mère Lecacheur en -braillant à tue-tête: - -«Ohé! ohé! La patronne, amenez-vous et pigez-moi ça.» - -La paysanne arriva et considéra mon œuvre de son œil stupide qui ne -distinguait rien, qui ne voyait même pas si cela représentait un bœuf -ou une maison. - -Miss Harriet rentrait, et elle passait derrière moi juste au moment -où, tenant ma toile à bout de bras, je la montrais à l'aubergiste. La -démoniaque ne put pas ne pas la voir, car j'avais soin de présenter la -chose de telle sorte qu'elle n'échappât point à son œil. Elle s'arrêta -net, saisie, stupéfaite. C'était sa roche, paraît-il, celle où elle -grimpait pour rêver à son aise. - -Elle murmura un «Aoh!» britannique si accentué et si flatteur, que je -me tournai vers elle en souriant; et je lui dis: - ---C'est ma dernière étude, mademoiselle. - -Elle murmura, extasiée, comique et attendrissante: - ---«Oh! monsieur, vô comprené le nature d'une fâçon palpitante.» - -Je rougis, ma foi, plus ému par ce compliment que s'il fût venu d'une -reine. J'étais séduit, conquis, vaincu. Je l'aurais embrassée, parole -d'honneur! - -Je m'assis à table à côté d'elle, comme toujours. Pour la première fois -elle parla, continuant à haute voix sa pensée: «Oh! j'aimé tant le -nature!» - -Je lui offris du pain, de l'eau, du vin. Elle acceptait maintenant avec -un petit sourire de momie. Et je commençai à causer paysage. - -Après le repas, nous étant levés ensemble, nous nous mîmes à marcher -à travers la cour; puis, attiré sans doute par l'incendie formidable -que le soleil couchant allumait sur la mer, j'ouvris la barrière qui -donnait vers la falaise, et nous voilà partis côte à côte, contents -comme deux personnes qui viennent de se comprendre et de se pénétrer. - -C'était un soir tiède, amolli, un de ces soirs de bien-être où la chair -et l'esprit sont heureux. Tout est jouissance et tout est charme. -L'air tiède, embaumé, plein de senteurs d'herbes et de senteurs -d'algues, caresse l'odorat de son parfum sauvage, caresse le palais -de sa saveur marine, caresse l'esprit de sa douceur pénétrante. Nous -allions maintenant au bord de l'abîme, au-dessus de la vaste mer qui -roulait, à cent mètres sous nous, ses petits flots. Et nous buvions, la -bouche ouverte et la poitrine dilatée, ce souffle frais qui avait passé -l'Océan et qui nous glissait sur la peau, lent et salé par le long -baiser des vagues. - -Serrée dans son châle à carreaux, l'air inspiré, les dents au vent, -l'Anglaise regardait l'énorme soleil s'abaisser vers la mer. Devant -nous, là-bas, là-bas, à la limite de la vue, un trois-mâts couvert de -voiles dessinait sa silhouette sur le ciel enflammé, et un vapeur, plus -proche, passait en déroulant sa fumée qui laissait derrière lui un -nuage sans fin traversant tout l'horizon. - -Le globe rouge descendait toujours, lentement. Et bientôt il toucha -l'eau, juste derrière le navire immobile qui apparut, comme dans un -cadre de feu, au milieu de l'astre éclatant. Il s'enfonçait peu à -peu, dévoré par l'Océan. On le voyait plonger, diminuer, disparaître. -C'était fini. Seul le petit bâtiment montrait toujours son profil -découpé sur le fond d'or du ciel lointain. - -Miss Harriet contemplait d'un regard passionné la fin flamboyante du -jour. Et elle avait certes une envie immodérée d'étreindre le ciel, la -mer, tout l'horizon. - -Elle murmura: «Aoh! J'aimé... j'aimé... j'aimé...» Je vis une larme -dans son œil. Elle reprit: «Je vôdré être une petite oiseau pour -m'envolé dans le firmament.» - -Et elle restait debout, comme je l'avais vue souvent, piquée sur la -falaise, rouge aussi dans son châle de pourpre. J'eus envie de la -croquer sur mon album. On eût dit la caricature de l'extase. - -Je me retournai pour ne pas sourire. - -Puis je lui parlai peinture, comme j'aurais fait à un camarade, notant -les tons, les valeurs, les vigueurs, avec des termes du métier. -Elle m'écoutait attentivement, comprenant, cherchant à deviner le -sens obscur des mots, à pénétrer ma pensée. De temps en temps elle -prononçait: «Oh! je comprené, je comprené. C'été très palpitante.» - -Nous rentrâmes. - -Le lendemain, en m'apercevant, elle vint vivement me tendre la main. Et -nous fûmes amis tout de suite. - -C'était une brave créature qui avait une sorte d'âme à ressorts, -partant par bonds dans l'enthousiasme. Elle manquait d'équilibre, comme -toutes les femmes restées filles à cinquante ans. Elle semblait confite -dans une innocence surie; mais elle avait gardé au cœur quelque chose -de très jeune, d'enflammé. Elle aimait la nature et les bêtes, de -l'amour exalté, fermenté comme une boisson trop vieille, de l'amour -sensuel qu'elle n'avait point donné aux hommes. - -Il est certain que la vue d'une chienne allaitant, d'une jument courant -dans un pré avec son poulain dans les jambes, d'un nid d'oiseau plein -de petits, piaillant, le bec ouvert, la tête énorme, le corps tout nu, -la faisait palpiter d'une émotion exagérée. - -Pauvres êtres solitaires, errants et tristes des tables d'hôte, pauvres -êtres ridicules et lamentables, je vous aime depuis que j'ai connu -celui-là! - -Je m'aperçus bientôt qu'elle avait quelque chose à me dire, mais elle -n'osait point, et je m'amusais de sa timidité. Quand je partais, le -matin, avec ma boîte sur le dos, elle m'accompagnait jusqu'au bout -du village, muette, visiblement anxieuse et cherchant ses mots pour -commencer. Puis elle me quittait brusquement et s'en allait vite, de -son pas sautillant. - -Un jour enfin elle prit courage: «Je vôdré voir vô comment vô faites le -peinture? Volé vô? Je été très curieux». Et elle rougissait comme si -elle eût prononcé des paroles extrêmement audacieuses. - -Je l'emmenai au fond du Petit-Val, où je commençais une grande étude. - -Elle resta debout derrière moi, suivant tous mes gestes avec une -attention concentrée. - -Puis soudain, craignant peut-être de me gêner, elle me dit «Merci» et -s'en alla. - -Mais en peu de temps elle devint plus familière et elle se mit à -m'accompagner chaque jour avec un plaisir visible. Elle apportait sous -son bras son pliant, ne voulant point permettre que je le prisse, et -elle s'asseyait à mon côté. Elle demeurait là pendant des heures, -immobile et muette, suivant de l'œil le bout de mon pinceau dans tous -ses mouvements. Quand j'obtenais, par une large plaque de couleur posée -brusquement avec le couteau, un effet juste et inattendu, elle poussait -malgré elle un petit «Aoh» d'étonnement, de joie et d'admiration. Elle -avait un sentiment de respect attendri pour mes toiles, de respect -presque religieux pour cette reproduction humaine d'une parcelle de -l'œuvre divine. Mes études lui apparaissaient comme des sortes de -tableaux de sainteté; et parfois elle me parlait de Dieu, essayant de -me convertir. - -Oh! c'était un drôle de bonhomme que son bon Dieu, une sorte de -philosophe de village, sans grands moyens et sans grande puissance, car -elle se le figurait toujours désolé des injustices commises sous ses -yeux--comme s'il n'avait pas pu les empêcher. - -Elle était, d'ailleurs, en termes excellents avec lui, paraissant -même confidente de ses secrets et de ses contrariétés. Elle disait: -«Dieu veut» ou «Dieu ne veut pas» comme un sergent qui annoncerait au -conscrit que: «Le colonel il a ordonné.» - -Elle déplorait du fond du cœur mon ignorance des intentions célestes -qu'elle s'efforçait de me révéler; et je trouvais chaque jour dans -mes poches, dans mon chapeau quand je le laissais par terre, dans ma -boîte à couleurs, dans mes souliers cirés devant ma porte au matin, ces -petites brochures de piété qu'elle recevait sans doute directement du -Paradis. - -Je la traitais comme une ancienne amie, avec une franchise cordiale. -Mais je m'aperçus bientôt que ses allures avaient un peu changé. Je n'y -pris pas garde dans les premiers temps. - -Quand je travaillais, soit au fond de mon vallon, soit dans quelque -chemin creux, je la voyais soudain paraître, arrivant de sa marche -rapide et scandée. Elle s'asseyait brusquement, essoufflée comme si -elle eût couru ou comme si quelque émotion profonde l'agitait. Elle -était fort rouge, de ce rouge anglais qu'aucun autre peuple ne possède; -puis, sans raison, elle pâlissait, devenait couleur de terre et -semblait près de défaillir. Peu à peu cependant je la voyais reprendre -sa physionomie ordinaire et elle se mettait à parler. - -Puis, tout à coup, elle laissait une phrase au milieu, se levait et se -sauvait si vite et si étrangement que je cherchais si je n'avais rien -fait qui pût lui déplaire ou la blesser. - -Enfin je pensai que ce devaient être là ses allures normales, un peu -modifiées sans doute en mon honneur dans les premiers temps de notre -connaissance. - -Quand elle rentrait à la ferme après des heures de marche sur la côte -battue du vent, ses longs cheveux tordus en spirales s'étaient souvent -déroulés et pendaient comme si leur ressort eût été cassé. Elle ne s'en -inquiétait guère, autrefois, et s'en venait dîner sans gêne, dépeignée -ainsi par sa sœur la brise. - -Maintenant elle montait dans sa chambre pour rajuster ce que j'appelais -ses verres de lampe; et quand je lui disais avec une galanterie -familière qui la scandalisait toujours: «Vous êtes belle comme un astre -aujourd'hui, miss Harriet», un peu de sang lui montait aussitôt aux -joues, du sang de jeune fille, du sang de quinze ans. - -Puis elle redevint tout à fait sauvage et cessa de venir me voir -peindre. Je pensai: «C'est une crise, cela se passera.» Mais cela ne se -passait point. Quand je lui parlais, maintenant, elle me répondait, -soit avec une indifférence affectée, soit avec une irritation sourde. -Et elle avait des brusqueries, des impatiences, des nerfs. Je ne -l'apercevais qu'aux repas et nous ne causions plus guère. Je pensai -vraiment que je l'avais froissée en quelque chose; et je lui demandai -un soir: «Miss Harriet, pourquoi n'êtes-vous plus avec moi comme -autrefois? Qu'est-ce que j'ai fait pour vous déplaire? Vous me causez -beaucoup de peine!» - -Elle répondit, avec un accent de colère tout à fait drôle: «J'été -toujours avec vô le même qu'autrefois. Ce n'été pas vrai, pas vrai», et -elle courut s'enfermer dans sa chambre. - -Elle me regardait par moments d'une étrange façon. Je me suis dit -souvent depuis ce temps que les condamnés à mort doivent regarder ainsi -quand on leur annonce le dernier jour. Il y avait dans son œil une -espèce de folie, une folie mystique et violente; et autre chose encore, -une fièvre, un désir exaspéré, impatient et impuissant de l'irréalisé -et de l'irréalisable! Et il me semblait qu'il y avait aussi en elle un -combat où son cœur luttait contre une force inconnue qu'elle voulait -dompter, et peut-être encore autre chose... Que sais-je? que sais-je? - - -III - -Ce fut vraiment une singulière révélation. - -Depuis quelque temps je travaillais chaque matin, dès l'aurore, à un -tableau dont voici le sujet: - -Un ravin profond, encaissé, dominé par deux talus de ronces et d'arbres -s'allongeait, perdu, noyé dans cette vapeur laiteuse, dans cette ouate -qui flotte parfois sur les vallons, au lever du jour. Et tout au fond -de cette brume épaisse et transparente, on voyait venir, ou plutôt on -devinait, un couple humain, un gars et une fille, embrassés, enlacés, -elle la tête levée vers lui, lui penché vers elle, et bouche à bouche. - -Un premier rayon de soleil, glissant entre les branches, traversait -ce brouillard d'aurore, l'illuminait d'un reflet rose derrière les -rustiques amoureux, faisait passer leurs ombres vagues dans une clarté -argentée. C'était bien, ma foi, fort bien. - -Je travaillais dans la descente qui mène au petit val d'Étretat. -J'avais par chance, ce matin-là, la buée flottante qu'il me fallait. - -Quelque chose se dressa devant moi, comme un fantôme, c'était miss -Harriet. En me voyant elle voulut fuir. Mais je l'appelai, criant: -«Venez, venez donc, mademoiselle, j'ai un petit tableau pour vous.» - -Elle s'approcha, comme à regret. Je lui tendis mon esquisse. Elle -ne dit rien, mais elle demeura longtemps immobile à regarder, et -brusquement elle se mit à pleurer. Elle pleurait avec des spasmes -nerveux comme les gens qui ont beaucoup lutté contre les larmes, et qui -ne peuvent plus, qui s'abandonnent en résistant encore. Je me levai -d'une secousse, ému moi-même de ce chagrin que je ne comprenais pas, -et je lui pris les mains par un mouvement d'affection brusque, un vrai -mouvement de Français qui agit plus vite qu'il ne pense. - -Elle laissa quelques secondes ses mains dans les miennes, et je les -sentis frémir comme si tous ses nerfs se fussent tordus. Puis elle les -retira brusquement, ou plutôt, les arracha. - -Je l'avais reconnu, ce frisson-là, pour l'avoir déjà senti; et rien ne -m'y tromperait. Ah! le frisson d'amour d'une femme, qu'elle ait quinze -ou cinquante ans, qu'elle soit du peuple ou du monde, me va si droit au -cœur que je n'hésite jamais à le comprendre. - -Tout son pauvre être avait tremblé, vibré, défailli. Je le savais. Elle -s'en alla sans que j'eusse dit un mot, me laissant surpris comme devant -un miracle, et désolé comme si j'eusse commis un crime. - -Je ne rentrai pas pour déjeuner. J'allai faire un tour au bord de la -falaise, ayant autant envie de pleurer que de rire, trouvant l'aventure -comique et déplorable, me sentant ridicule et la jugeant malheureuse à -devenir folle. - -Je me demandais ce que je devais faire. - -Je jugeai que je n'avais plus qu'à partir, et j'en pris tout de suite -la résolution. - -Après avoir vagabondé jusqu'au dîner, un peu triste, un peu rêveur, je -rentrai à l'heure de la soupe. - -On se mit à table comme de coutume. Miss Harriet était là, mangeait -gravement, sans parler à personne et sans lever les yeux. Elle avait -d'ailleurs son visage et son allure ordinaires. - -J'attendis la fin du repas, puis, me tournant vers la patronne: «Eh -bien, madame Lecacheur, je ne vais pas tarder à vous quitter.» - -La bonne femme, surprise et chagrine, s'écria de sa voix traînante: -«Qué qu' vous dites là, mon brave monsieur? vous allez nous quitter! -J'étions si bien accoutumés à vous!» - -Je regardais de loin Miss Harriet; sa figure n'avait point tressailli. -Mais Céleste, la petite bonne, venait de lever les yeux vers moi. -C'était une grosse fille de dix-huit ans, rougeaude, fraîche, forte -comme un cheval, et propre, chose rare. Je l'embrassais quelquefois -dans les coins, par habitude de coureur d'auberges, et rien de plus. - -Et le dîner s'acheva. - -J'allai fumer ma pipe sous les pommiers, en marchant de long en large, -d'un bout à l'autre de la cour. Toutes les réflexions que j'avais -faites dans le jour, l'étrange découverte du matin, cet amour grotesque -et passionné attaché à moi, des souvenirs venus à la suite de cette -révélation, des souvenirs charmants et troublants, peut-être aussi ce -regard de servante levé sur moi à l'annonce de mon départ, tout cela -mêlé, combiné, me mettait maintenant une humeur gaillarde au corps, un -picotement de baisers sur les lèvres, et, dans les veines, ce je ne -sais quoi qui pousse à faire des bêtises. - -La nuit venait, glissant son ombre sous les arbres, et j'aperçus -Céleste qui s'en allait fermer le poulailler de l'autre côté de -l'enclos. Je m'élançai, courant à pas si légers qu'elle n'entendit -rien, et comme elle se relevait, après avoir baissé la petite trappe -par où entrent et sortent les poules, je la saisis à pleins bras, -jetant sur sa figure large et grasse une grêle de caresses. Elle se -débattait, riant tout de même, accoutumée à cela. - -Pourquoi l'ai-je lâchée vivement? Pourquoi me suis-je retourné d'une -secousse? Comment ai-je senti quelqu'un derrière moi? - -C'était Miss Harriet qui rentrait, et qui nous avait vus, et qui -restait immobile comme en face d'un spectre. Puis elle disparut dans la -nuit. - -Je revins honteux, troublé, plus désespéré d'avoir été surpris ainsi -par elle que si elle m'avait trouvé commettant quelque acte criminel. - -Je dormis mal, énervé à l'excès, hanté de pensées tristes. Il me sembla -entendre pleurer. Je me trompais sans doute. Plusieurs fois aussi je -crus qu'on marchait dans la maison et qu'on ouvrait la porte du dehors. - -Vers le matin, la fatigue m'accablant, le sommeil enfin me saisit. Je -m'éveillai tard et ne me montrai que pour déjeuner, confus encore, ne -sachant quelle contenance garder. - -On n'avait point aperçu Miss Harriet. On l'attendit; elle ne parut pas. -La mère Lecacheur entra dans sa chambre, l'Anglaise était partie. Elle -avait même dû sortir dès l'aurore, comme elle sortait souvent, pour -voir se lever le soleil. - -On ne s'en étonna point et on se mit à manger en silence. - -Il faisait chaud, très chaud, c'était un de ces jours brûlants et -lourds où pas une feuille ne remue. On avait tiré la table dehors, -sous un pommier; et de temps en temps Sapeur allait remplir au cellier -la cruche au cidre, tant on buvait. Céleste apportait les plats de la -cuisine, un ragoût de mouton aux pommes de terre, un lapin sauté et -une salade. Puis elle posa devant nous une assiette de cerises, les -premières de la saison. - -Voulant les laver et les rafraîchir, je priai la petite bonne d'aller -me tirer un seau d'eau bien froide. - -Elle revint au bout de cinq minutes en déclarant que le puits était -tari. Ayant laissé descendre toute la corde, le seau avait touché le -fond, puis il était remonté vide. La mère Lecacheur voulut se rendre -compte par elle-même, et s'en alla regarder dans le trou. Elle revint -en annonçant qu'on voyait bien quelque chose dans son puits, quelque -chose qui n'était pas naturel. Un voisin sans doute y avait jeté des -bottes de paille, par vengeance. - -Je voulus aussi regarder, espérant que je saurais mieux distinguer, et -je me penchai sur le bord. J'aperçus vaguement un objet blanc. Mais -quoi? J'eus alors l'idée de descendre une lanterne au bout d'une corde. -La lueur jaune dansait sur les parois de pierre, s'enfonçant peu à -peu. Nous étions tous les quatre inclinés sur l'ouverture, Sapeur et -Céleste nous ayant rejoints. La lanterne s'arrêta au-dessus d'une masse -indistincte, blanche et noire, singulière, incompréhensible. Sapeur -s'écria: - -«C'est un cheval. Je vé le sabot. Y s'ra tombé c'te nuit après s'avoir -écapé du pré.» - -Mais soudain, je frissonnai jusqu'aux moelles. Je venais de reconnaître -un pied, puis une jambe dressée; le corps entier et l'autre jambe -disparaissaient sous l'eau. - -Je balbutiai, très bas, et tremblant si fort que la lanterne dansait -éperdument au-dessus du soulier: - ---C'est une femme qui... qui... qui est là dedans... c'est miss Harriet. - -Sapeur seul ne sourcilla pas. Il en avait vu bien d'autres en Afrique! - -La mère Lecacheur et Céleste se mirent à pousser des cris perçants, et -elles s'enfuirent en courant. - -Il fallut faire le sauvetage de la morte. J'attachai solidement le -valet par les reins et je le descendis ensuite au moyen de la poulie, -très lentement, en le regardant s'enfoncer dans l'ombre. Il tenait aux -mains la lanterne et une autre corde. Bientôt sa voix, qui semblait -venir du centre de la terre, cria: «Arr'tez»; et je le vis qui -repêchait quelque chose dans l'eau, l'autre jambe, puis il ligatura les -deux pieds ensemble et cria de nouveau: «Halez. - -Je le fis remonter; mais je me sentais les bras cassés, les muscles -mous, j'avais peur de lâcher l'attache et de laisser retomber l'homme. -Quand sa tête apparut à la margelle, je demandai: «Eh bien»? comme si -je m'étais attendu à ce qu'il me donnât des nouvelles de celle qui -était là, au fond. - -Nous montâmes tous deux sur la pierre du rebord et, face à face, -penchés sur l'ouverture, nous nous mîmes à hisser le corps. - -La mère Lecacheur et Céleste nous guettaient de loin, cachées derrière -le mur de la maison. Quand elles aperçurent, sortant du trou, les -souliers noirs et les bas blancs de la noyée, elles disparurent. - -Sapeur saisit les chevilles, et on la tira de là, la pauvre et chaste -fille, dans la posture la plus immodeste. La tête était affreuse, noire -et déchirée; et ses longs cheveux gris, tout à fait dénoués, déroulés -pour toujours, pendaient, ruisselants et fangeux. Sapeur prononça d'un -ton de mépris: - -«Nom d'un nom, qu'all' est maigre!» - -Nous la portâmes dans sa chambre, et comme les deux femmes ne -reparaissaient point, je fis sa toilette mortuaire avec le valet -d'écurie. - -Je lavai sa triste face décomposée. Sous mon doigt un œil s'ouvrit un -peu, qui me regarda de ce regard pâle, de ce regard froid, de ce regard -terrible des cadavres, qui semble venir de derrière la vie. Je soignai -comme je le pus ses cheveux répandus, et, de mes mains inhabiles, -j'ajustai sur son front une coiffure nouvelle et singulière. Puis -j'enlevai ses vêtements trempés d'eau, découvrant un peu, avec honte, -comme si j'eusse commis une profanation, ses épaules et sa poitrine, et -ses longs bras aussi minces que des branches. - -Puis, j'allai chercher des fleurs, des coquelicots, des bluets, des -marguerites et de l'herbe fraîche et parfumée, dont je couvris sa -couche funèbre. - -Puis il me fallut remplir les formalités d'usage étant seul auprès -d'elle. Une lettre trouvée dans sa poche, écrite au dernier moment, -demandait qu'on l'enterrât dans ce village où s'étaient passés ses -derniers jours. Une pensée affreuse me serra le cœur. N'était-ce point -à cause de moi qu'elle voulait rester en ce lieu? - -Vers le soir, les commères du voisinage s'en vinrent pour contempler -la défunte; mais j'empêchai qu'on entrât; je voulais rester seul près -d'elle; et je veillai toute la nuit. - -Je la regardais à la lueur des chandelles, la misérable femme inconnue -à tous, morte si loin, si lamentablement. Laissait-elle quelque part -des amis, des parents? Qu'avaient été son enfance, sa vie? D'où -venait-elle ainsi, toute seule, errante, perdue comme un chien chassé -de sa maison. Quel secret de souffrance et de désespoir était enfermé -dans ce corps disgracieux, dans ce corps porté, ainsi qu'une tare -honteuse, durant toute son existence, enveloppe ridicule qui avait -chassé loin d'elle toute affection et tout amour? - -Comme il y a des êtres malheureux! Je sentais peser sur cette créature -humaine l'éternelle injustice de l'implacable nature! C'était fini -pour elle, sans que, peut-être, elle eût jamais eu ce qui soutient les -plus déshérités, l'espérance d'être aimée une fois! Car pourquoi se -cachait-elle ainsi, fuyait-elle les autres? Pourquoi aimait-elle d'une -tendresse si passionnée toutes les choses et tous les êtres vivants qui -ne sont point les hommes? - -Et je comprenais qu'elle crût à Dieu, celle-là, et qu'elle eût espéré -ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se -décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil, -serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et, -chair des bêtes, elle deviendrait de la chair humaine. Mais ce qu'on -appelle l'âme s'était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait -plus. Elle avait changé sa vie contre d'autres vies qu'elle ferait -naître. - -Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une -lueur pâle annonça l'aurore; puis un rayon rouge glissa jusqu'au lit, -mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C'était l'heure -qu'elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres. - -J'ouvris toute grande la fenêtre, j'écartai les rideaux pour que le -ciel entier nous vît, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris -dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et -sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n'en -avaient jamais reçu... - -Léon Chenal se tut. Les femmes pleuraient. On entendait sur le siège le -comte d'Étraille se moucher coup sur coup. Seul le cocher sommeillait. -Et les chevaux, qui ne sentaient plus le fouet, avaient ralenti leur -marche, tiraient mollement. Et le break n'avançait plus qu'à peine, -devenu lourd tout à coup comme s'il eût été chargé de tristesse. - - - NOTE. - - _Miss Harriet_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 9 juillet 1883 sous - le titre de _Miss Hastings_. La nouvelle fut d'ailleurs reprise, - sensiblement développée et en partie refaite. Quant au titre qui - devait donner son nom au volume, voici ce que Maupassant en écrivait - dans une lettre inédite à l'éditeur Havard, le 15 mars 1884: - - «Je ne crois pas que Hastings soit un mauvais mot, attendu qu'il est - connu du monde entier, rappelant les plus grands faits de l'histoire - d'Angleterre. En outre Hastings existe comme nom autant que Duval - chez nous. - - «Le nom de Cherbuliez _Miss Revel_ ne ressemblait pas plus à un nom - anglais qu'à un nom turc. - - «Voici cependant un autre mot aussi anglais que Hastings et plus joli - de composition, c'est: Miss Harriet... Je vous prie donc de remplacer - partout Hastings par Harriet.» - - C'est au sujet de ce même titre que Maupassant eut en octobre - 1890 des difficultés avec Audran et Boucheron, directeur des - Bouffes-Parisiens. Ce titre en effet avait été donné par eux à une - opérette qui allait être représentée sur cette scène. Ils finirent - cependant par céder aux protestations de Maupassant, et l'opérette, - changeant de nom, devint Miss Hélyett. - - - - -L'HÉRITAGE. - - _A Catulle Mendès._ - -I - - -BIEN qu'il ne fût pas encore dix heures, les employés arrivaient comme -un flot sous la grande porte du Ministère de la Marine, venus en -hâte de tous les coins de Paris, car on approchait du jour de l'an, -époque de zèle et d'avancements. Un bruit de pas pressés emplissait -le vaste bâtiment tortueux comme un labyrinthe et que sillonnaient -d'inextricables couloirs, percés par d'innombrables portes donnant -entrée dans les bureaux. - -Chacun pénétrait dans sa case, serrait la main du collègue arrivé -déjà, enlevait sa jaquette, passait le vieux vêtement de travail et -s'asseyait devant sa table où des papiers entassés l'attendaient. -Puis on allait aux nouvelles dans les bureaux voisins. On s'informait -d'abord si le chef était là, s'il avait l'air bien luné, si le courrier -du jour était volumineux. - -Le commis d'ordre du «matériel général», M. César Cachelin, un -ancien sous-officier d'infanterie de marine, devenu commis principal -par la force du temps, enregistrait sur un grand livre toutes les -pièces que venait d'apporter l'huissier du cabinet. En face de lui -l'expéditionnaire, le père Savon, un vieil abruti célèbre dans tout le -ministère par ses malheurs conjugaux, transcrivait, d'une main lente, -une dépêche du chef, et s'appliquait, le corps de côté, l'œil oblique, -dans une posture roide de copiste méticuleux. - -M. Cachelin, un gros homme dont les cheveux blancs et courts se -dressaient en brosse sur le crâne, parlait tout en accomplissant sa -besogne quotidienne: «Trente-deux dépêches de Toulon. Ce port-là nous -en donne autant que les quatre autres réunis.» Puis il posa au père -Savon la question qu'il lui adressait tous les matins: «Eh bien, mon -père Savon, comment va madame?» - -Le vieux, sans interrompre sa besogne, répondit: «Vous savez bien, -monsieur Cachelin, que ce sujet m'est fort pénible.» - -Et le commis d'ordre se mit à rire, comme il riait tous les jours, en -entendant cette même phrase. - -La porte s'ouvrit et M. Maze entra. C'était un beau garçon brun, vêtu -avec une élégance exagérée, et qui se jugeait déclassé, estimant son -physique et ses manières au-dessus de sa position. Il portait de -grosses bagues, une grosse chaîne de montre, un monocle, par chic, car -il l'enlevait pour travailler, et il avait un fréquent mouvement des -poignets pour mettre bien en vue ses manchettes ornées de gros boutons -luisants. - -Il demanda, dès la porte: «Beaucoup de besogne aujourd'hui?» M. -Cachelin répondit: «C'est toujours Toulon qui donne. On voit bien que -le jour de l'an approche; ils font du zèle, là-bas.» - -Mais un autre employé, farceur et bel esprit, M. Pitolet, apparut à son -tour et demanda en riant: «Avec ça que nous n'en faisons pas, du zèle?» - -Puis, tirant sa montre, il déclara: «Dix heures moins sept minutes, et -tout le monde au poste! Mazette! comment appelez-vous ça? Et je vous -parie bien que Sa Dignité M. Lesable était arrivé à neuf heures en même -temps que notre illustre chef.» - -Le commis d'ordre cessa d'écrire, posa sa plume sur son oreille, et -s'accoudant au pupitre: «Oh! celui-là, par exemple, s'il ne réussit -pas, ce ne sera point faute de peine!». - -Et M. Pitolet, s'asseyant sur le coin de la table et balançant la -jambe, répondit: «Mais il réussira, papa Cachelin, il réussira, -soyez-en sûr. Je vous parie vingt francs contre un sou qu'il sera chef -avant dix ans?» - -M. Maze, qui roulait une cigarette en se chauffant les cuisses au feu, -prononça: «Zut! Quant à moi, j'aimerais mieux rester toute ma vie à -deux mille quatre que de me décarcasser comme lui.» - -Pitolet pivota sur ses talons, et, d'un ton goguenard: «Ce qui -n'empêche pas, mon cher, que vous êtes ici, aujourd'hui 20 décembre, -avant dix heures.» - -Mais l'autre haussa les épaules d'un air indifférent: «Parbleu! je ne -veux pas non plus que tout le monde me passe sur le dos! Puisque vous -venez ici voir lever l'aurore, j'en fais autant, bien que je déplore -votre empressement. De là à appeler le chef «cher maître», comme fait -Lesable, et à partir à six heures et demie, et à emporter de la besogne -à domicile, il y a loin. D'ailleurs, moi, je suis du monde, et j'ai -d'autres obligations qui me prennent du temps.» - -M. Cachelin avait cessé d'enregistrer et il demeurait songeur, le -regard perdu devant lui. Enfin il demanda: «Croyez-vous qu'il ait -encore son avancement cette année?» - -Pitolet s'écria: «Je te crois, qu'il l'aura, et plutôt dix fois qu'une. -Il n'est pas roublard pour rien.» - -Et on parla de l'éternelle question des avancements et des -gratifications qui, depuis un mois, affolait cette grande ruche de -bureaucrates, du rez-de-chaussée jusqu'au toit. - -On supputait les chances, on supposait les chiffres, on balançait les -titres, on s'indignait d'avance des injustices prévues. On recommençait -sans fin des discussions soutenues la veille et qui devaient revenir -invariablement le lendemain avec les mêmes raisons, les mêmes arguments -et les mêmes mots. - -Un nouveau commis entra, petit, pâle, l'air malade, M. Boissel, qui -vivait comme dans un roman d'Alexandre Dumas père. Tout pour lui -devenait aventure extraordinaire, et il racontait chaque matin à -Pitolet, son compagnon, ses rencontres étranges de la veille au soir, -les drames supposés de sa maison, les cris poussés dans la rue qui lui -avaient fait ouvrir sa fenêtre à trois heures vingt de la nuit. Chaque -jour il avait séparé des combattants, arrêté des chevaux, sauvé des -femmes en danger, et bien que d'une déplorable faiblesse physique, -il citait sans cesse, d'un ton traînard et convaincu, des exploits -accomplis par la force de son bras. - -Dès qu'il eut compris qu'on parlait de Lesable, il déclara: «A quelque -jour je lui dirai son fait à ce morveux-là; et, s'il me passe jamais -sur le dos, je le secouerai d'une telle façon que je lui enlèverai -l'envie de recommencer!» - -Maze, qui fumait toujours, ricana: «Vous feriez bien, dit-il, de -commencer dès aujourd'hui, car je sais de source certaine que vous êtes -mis de côté cette année pour céder la place à Lesable.» - -Boissel leva la main: «Je vous jure que si...» - -La porte s'était ouverte encore une fois et un jeune homme de petite -taille, portant des favoris d'officier de marine ou d'avocat, un col -droit très haut, et qui précipitait ses paroles comme s'il n'eût jamais -pu trouver le temps de terminer tout ce qu'il avait à dire, entra -vivement d'un air préoccupé. Il distribua des poignées de main en homme -qui n'a pas le loisir de flâner, et s'approchant du commis d'ordre: -«Mon cher Cachelin, voulez-vous me donner le dossier Chapelou, fil de -caret, Toulon, A. T. V. 1875?» - -L'employé se leva, atteignit un carton au-dessus de sa tête, prit -dedans un paquet de pièces enfermées dans une chemise bleue, et le -présentant: «Voici, monsieur Lesable, vous n'ignorez pas que le chef a -enlevé hier trois dépêches dans ce dossier? - ---Oui. Je les ai, merci.» - -Et le jeune homme sortit d'un pas pressé. - -A peine fut-il parti, Maze déclara: «Hein! quel chic! On jurerait qu'il -est déjà chef.» - -Et Pitolet répliqua: «Patience! patience! il le sera avant nous tous.» - -M. Cachelin ne s'était pas remis à écrire. On eût dit qu'une pensée -fixe l'obsédait. Il demanda encore: «Il a un bel avenir, ce garçon-là!» - -Et Maze murmura d'un ton dédaigneux: «Pour ceux qui jugent le ministère -une carrière--oui.--Pour les autres--c'est peu...» - -Pitolet l'interrompit: «Vous avez peut-être l'intention de devenir -ambassadeur?» - -L'autre fit un geste impatient: «Il ne s'agit pas de moi. Moi, je m'en -fiche! Cela n'empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais -grand'chose dans le monde.» - -Le père Savon, l'expéditionnaire, n'avait point cessé de copier. Mais -depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans -l'encrier, puis l'essuyait obstinément sur l'éponge imbibée d'eau qui -entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide noir -glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds, sur -le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition -qu'il lui faudrait recommencer, comme tant d'autres depuis quelque -temps, et il dit, d'une voix basse et triste: - -«Voici encore de l'encre falsifiée!...» - -Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin -secouait la table avec son ventre; Maze se courbait en deux comme s'il -allait entrer à reculons dans la cheminée; Pitolet tapait du pied, -toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et -Boissel lui-même étouffait, bien qu'il prît généralement les choses -plutôt au tragique qu'au comique. - -Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote, -reprit: «Il n'y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou -trois fois tout mon travail.» - -Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent -et recommença l'en-tête: «Monsieur le ministre et cher collègue...» La -plume maintenant gardait l'encre et traçait les lettres nettement. Et -le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie. - -Les autres n'avaient point cessé de rire. Ils s'étranglaient. C'est -que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au bonhomme, -qui ne s'apercevait de rien. Elle consistait à verser quelques gouttes -d'huile sur l'éponge mouillée pour décrasser les plumes. L'acier, se -trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait plus l'encre; et -l'expéditionnaire passait des heures à s'étonner et à se désoler, usait -des boîtes de plumes et des bouteilles d'encre, et déclarait enfin que -les fournitures de bureau étaient devenues tout à fait défectueuses. - -Alors la charge avait tourné à l'obsession et au supplice. On mêlait -de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans -sa carafe d'eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui -avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d'un -usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour -faire du tort au gouvernement et amener une révolution. - -Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu'il -croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d'un -inconnu voilé et redoutable. - -Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le -connaissait bien, ce coup de sonnette rageur du chef, M. Torchebeuf; -et chacun s'élança vers la porte pour regagner son compartiment. - -Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et -prit sa tête dans ses mains pour réfléchir. - -Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien -sous-officier d'infanterie de marine réformé après trois blessures -reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère -par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des -duretés et des déboires dans sa longue carrière d'infime subordonné; -aussi considérait-il l'autorité, l'autorité officielle, comme la -plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être -d'exception, vivant dans une sphère supérieure; et les employés dont il -entendait dire: «C'est un malin, il arrivera vite», lui apparaissaient -comme d'une autre race, d'une autre nature que lui. - -Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure -qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le -désir obstiné de lui faire épouser sa fille. - -Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère -tout entier, car sa sœur à lui, Mlle Cachelin, possédait un million, -un million net, liquide et solide, acquis par l'amour, disait-on, mais -purifié par une dévotion tardive. - -La vieille fille, qui avait été galante, s'était retirée avec cinq -cent mille francs, qu'elle avait plus que doublés en dix-huit ans, -grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que -modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf -avec une fillette, Coralie; mais elle ne contribuait que d'une façon -insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or, -et répétant sans cesse à Cachelin: «Ça ne fait rien, puisque c'est pour -ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C'est -elle qui me donnera cette joie d'embrasser un enfant de notre sang.» - -La chose était connue dans l'administration; et les prétendants ne -manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du -bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible. -Mais l'ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les -latitudes, voulait un garçon d'avenir, un garçon qui serait chef et -qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off. -Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis -longtemps un moyen de l'attirer chez lui. - -Tout d'un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé. - -Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable -que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa -protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va -chez un haut personnage. - -N'ayant point eu d'avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait -comme bien certain d'en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant -de croire qu'il le devait à Lesable et l'inviterait à dîner comme -remerciement. - -Aussitôt son projet conçu, il en commença l'exécution. Il décrocha -dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes -les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue, -il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur -spéciale, en raison de son zèle et de l'importance de ses attributions. - -Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers -ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l'encre rouge ou bleue. - -Dès qu'il vit entrer le commis d'ordre, il demanda, d'un ton familier -où perçait une considération: «Eh bien, mon cher, m'apportez-vous -beaucoup d'affaires? - ---Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler. - ---Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute. - -Cachelin s'assit, toussota, prit un air troublé, et, d'une voix mal -assurée: «Voici ce qui m'amène, monsieur Lesable. Je n'irai pas par -quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous -demander un service. - ---Lequel? - ---En deux mots. J'ai besoin d'obtenir mon avancement cette année. Je -n'ai personne pour me protéger, moi, et j'ai pensé à vous.» - -Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d'une orgueilleuse -confusion. Il répondit cependant: - -«Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui -allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que...» - -Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect: -«Tra la la. Vous avez l'oreille du chef, et si vous lui dites un -mot pour moi, je passe. Songez que j'aurai droit à ma retraite dans -dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je -n'obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu'on dit: «Cachelin -n'est pas gêné, sa sœur a un million.» Ça, c'est vrai, que ma sœur a -un million, mais il fait des petits son million, et elle n'en donne -pas. C'est pour ma fille, c'est encore vrai; mais, ma fille et moi, -ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon gendre -rouleront carrosse, si je n'ai rien à me mettre sous la dent. Vous -comprenez la situation, n'est-ce pas?» - -Lesable opina du front: «C'est juste, très juste, ce que vous dites là. -Votre gendre peut n'être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien -aise d'ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets -de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas, -j'insisterai s'il le faut. Comptez sur moi!» - -Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra -en les secouant d'une façon militaire; et il bredouilla: «Merci, -merci, comptez que si je rencontre jamais l'occasion..... Si je peux -jamais.....» Il n'acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase, -et il s'en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé -d'ancien troupier. - -Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se -mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C'était le chef, M. -Torchebeuf, qui demandait son commis d'ordre. - -Huit jours plus tard, Cachelin trouva un matin sur son bureau une -lettre cachetée qui contenait ceci: - - «Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre, - sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier - votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la - notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n'est-ce pas? - - «Bien à vous, - - «LESABLE.» - -César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia, -s'excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude. - -On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient -chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année -meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui -variait entre cent cinquante et trois cents francs. - -M. Boissel déclara qu'il guetterait Lesable au coin de sa rue, à -minuit, un de ces soirs, et qu'il lui administrerait une rossée à le -laisser sur place. Les autres employés se turent. - -Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son -protecteur, entra avec solennité et d'un ton cérémonieux: «J'espère -que vous voudrez bien me faire l'honneur de venir dîner chez nous à -l'occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour.» - -Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans -les yeux de son collègue; puis il répondit, sans détourner son regard -pour bien lire la pensée de l'autre: «Mais, mon cher, c'est que... tous -mes soirs sont promis d'ici quelque temps.» - -Cachelin insista, d'un ton bonhomme: «Voyons, ne nous faites pas le -chagrin de nous refuser après le service que vous m'avez rendu. Je vous -en prie, au nom de ma famille et au mien.» - -Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que -répondre, n'ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et -le contre. Enfin, il pensa: «Je ne m'engage à rien en allant dîner,» -et il accepta d'un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il -ajouta, souriant: «pour n'avoir pas à me lever trop tôt le lendemain.» - - -II - -M. Cachelin habitait dans le haut de la rue Rochechouart, au cinquième -étage, un petit appartement avec terrasse, d'où l'on voyait tout Paris. -Il avait trois chambres, une pour sa sœur, une pour sa fille, une pour -lui; la salle à manger servait de salon. - -Pendant toute la semaine il s'agita en prévision de ce dîner. Le -menu fut longuement discuté pour composer en même temps un repas -bourgeois et distingué. Il fut arrêté ainsi: un consommé aux œufs, des -hors-d'œuvre, crevettes et saucisson, un homard, un beau poulet, des -petits pois conservés, un pâté de foie gras, une salade, une glace, et -du dessert. - -Le foie gras fut acheté chez le charcutier voisin, avec recommandation -de le fournir de première qualité. La terrine coûtait d'ailleurs trois -francs cinquante. Quant au vin, Cachelin s'adressa au marchand de -vin du coin qui lui fournissait au litre le breuvage rouge dont il se -désaltérait d'ordinaire. Il ne voulut pas aller dans une grande maison, -par suite de ce raisonnement: «Les petits débitants trouvent peu -d'occasions de vendre leurs vins fins. De sorte qu'ils les conservent -très longtemps en cave et qu'ils les ont excellents.» - -Il rentra de meilleure heure le samedi pour s'assurer que tout était -prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu'une tomate, -car son fourneau, allumé depuis midi, par crainte de ne pas arriver -en temps, lui avait rôti la figure tout le jour; et l'émotion aussi -l'agitait. - -Il entra dans la salle à manger pour tout vérifier. Au milieu de la -petite pièce, la table ronde faisait une grande tache blanche, sous la -lumière vive de la lampe coiffée d'un abat-jour vert. - -Les quatre assiettes, couvertes d'une serviette pliée en bonnet -d'évêque par Mlle Cachelin, la tante, étaient flanquées des couverts de -métal blanc et précédées de deux verres, un grand et un petit. César -trouva cela insuffisant comme coup d'œil, et il appela: «Charlotte!» - -La porte de gauche s'ouvrit et une courte vieille parut. Plus âgée que -son frère de dix ans, elle avait une étroite figure qu'encadraient des -frisons de cheveux blancs obtenus au moyen de papillotes. Sa voix mince -semblait trop faible pour son petit corps courbé, et elle allait d'un -pas un peu traînant, avec des gestes endormis. - -On disait d'elle, au temps de sa jeunesse: «Quelle mignonne créature!» - -Elle était maintenant une maigre vieille, très propre par suite -d'habitudes anciennes, volontaire, entêtée, avec un esprit étroit, -méticuleux, et facilement irritable. Devenue très dévote, elle semblait -avoir totalement oublié les aventures des jours passés. - -Elle demanda: «Qu'est-ce que tu veux?» - -Il répondit: «Je trouve que deux verres ne font pas grand effet. Si -on donnait du champagne... Cela ne me coûtera jamais plus de trois -ou quatre francs, et on pourrait mettre tout de suite les flûtes. On -changerait tout à fait l'aspect de la salle.» - -Mlle Charlotte reprit: «Je ne vois pas l'utilité de cette dépense. -Enfin, c'est toi qui payes, cela ne me regarde pas.» - -Il hésitait, cherchant à se convaincre lui-même: «Je t'assure que -cela fera mieux. Et puis, pour le gâteau des Rois, ça animera.» Cette -raison l'avait décidé. Il prit son chapeau et redescendit l'escalier, -puis revint au bout de cinq minutes avec une bouteille qui portait -au flanc, sur une large étiquette blanche ornée d'armoiries énormes: -«Grand vin mousseux de Champagne du comte de Chatel-Rénovau.» - -Et Cachelin déclara: «Il ne me coûte que trois francs, et il paraît -qu'il est exquis.» - -Il prit lui-même les flûtes dans une armoire et les plaça devant les -convives. - -La porte de droite s'ouvrit. Sa fille entra. Elle était grande, grasse -et rose, une belle fille de forte race, avec des cheveux châtains et -des yeux bleus. Une robe simple dessinait sa taille ronde et souple; sa -voix forte, presque une voix d'homme, avait ces notes graves qui font -vibrer les nerfs. Elle s'écria: «Dieu! du champagne! quel bonheur!» en -battant des mains d'une manière enfantine. - -Son père lui dit: «Surtout, sois aimable pour ce monsieur qui m'a rendu -beaucoup de services.» - -Elle se mit à rire d'un rire sonore qui disait: «Je sais.» - -Le timbre du vestibule tinta, des portes s'ouvrirent et se fermèrent. -Lesable parut. Il portait un habit noir, une cravate blanche et des -gants blancs. Il fit un effet. Cachelin s'était élancé, confus et ravi: -«Mais, mon cher, c'était entre nous; voyez, moi, je suis en veston.» - -Le jeune homme répondit: «Je sais, vous me l'aviez dit, mais j'ai -l'habitude de ne jamais sortir le soir sans mon habit.» Il saluait, le -claque sous le bras, une fleur à la boutonnière. César lui présenta: -«Ma sœur, Mlle Charlotte,--ma fille, Coralie, que nous appelons -familièrement Cora.» - -Tout le monde s'inclina. Cachelin reprit: «Nous n'avons pas de salon. -C'est un peu gênant, mais on s'y fait.» Lesable répliqua: «C'est -charmant!» - -Puis on le débarrassa de son chapeau qu'il voulait garder. Et il se mit -aussitôt à retirer ses gants. - -On s'était assis; on se regardait de loin, à travers la table, et on ne -disait plus rien. Cachelin demanda: «Est-ce que le chef est resté tard? -Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames.» - -Lesable répondit d'un ton dégagé: «Non. Nous sommes sortis ensemble -parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de -Brest. C'est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal.» - -Cachelin crut devoir mettre sa sœur au courant, et se tournant vers -elle: «Toutes les questions difficiles au bureau, c'est monsieur -Lesable qui les traite. On peut dire qu'il double le chef.» - -La vieille fille salua poliment en déclarant: «Oh! je sais que monsieur -a beaucoup de capacités.» - -La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l'air, des deux -mains, une grande soupière. Alors «le maître» cria: «Allons, à table! -Placez-vous là, monsieur Lesable, entre ma sœur et ma fille. Je pense -que vous n'avez pas peur des dames.» Et le dîner commença. - -Lesable faisait l'aimable, avec un petit air de suffisance, presque de -condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s'étonnant de -sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. Mlle Charlotte se mettait -en frais, sachant les intentions de son frère, et elle soutenait la -conversation banale accrochée à tous les lieux communs. Cachelin, -radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté une heure -plus tôt chez le marchand du coin: «Un verre de ce petit Bourgogne, -monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand cru, mais il -est bon, il a de la cave et il est naturel; quant à ça, j'en réponds. -Nous l'avons par des amis qui sont de là-bas.» - -La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par -le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées. - -Quand le homard apparut, César déclara: «Voilà un personnage avec -qui je ferai volontiers connaissance.» Lesable, souriant, raconta -qu'un écrivain avait appelé le homard «le cardinal des mers», ne -sachant pas qu'avant d'être cuit cet animal était noir. Cachelin se -mit à rire de toute sa force en répétant: «Ah! ah! ah! elle est bien -drôle.» Mais Mlle Charlotte, devenue sérieuse, prononça: «Je ne vois -pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je -comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m'oppose à ce qu'on -ridiculise le clergé devant moi.» - -Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de -l'occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des -gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et -il conclut: «Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères, -j'y ai été élevé, j'y resterai jusqu'à ma mort.» - -Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant: -«C'est juste, c'est juste.» Puis il changea la conversation, qui -l'ennuyait, et par une pente d'esprit naturelle à tous ceux qui -accomplissent chaque jour la même besogne, il demanda: «Le beau Maze -a-t-il dû rager de n'avoir pas son avancement, hein?» - -Lesable sourit: «Que voulez-vous? à chacun selon ses actes!» Et on -causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux -femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même, -à force d'entendre parler d'eux chaque soir. Mlle Charlotte s'occupait -beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu'il racontait et de son -esprit romanesque, et Mlle Cora s'intéressait secrètement au beau Maze. -Elles ne les avaient jamais vus, d'ailleurs. - -Lesable parlait d'eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le -faire un ministre jugeant son personnel. - -On l'écoutait: «Maze ne manque point d'un certain mérite; mais quand -on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde, -les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l'esprit. Il n'ira -jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses -influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet il rédige bien, il faut -le reconnaître, il a une élégance de forme qu'on ne peut nier, mais -pas de fond. Chez lui tout est en surface. C'est un garçon qu'on ne -pourrait mettre à la tête d'un service important, mais qui pourrait -être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne.» - -Mlle Charlotte demanda: «Et M. Boissel?» - -Lesable haussa les épaules: «Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit -rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir -debout. Pour nous, c'est une non-valeur.» - -Cachelin se mit à rire et déclara: «Le meilleur, c'est le père Savon.» -Et tout le monde rit. - -Puis on parla des théâtres et des pièces de l'année. Lesable jugea -avec la même autorité la littérature dramatique, classant les auteurs -nettement, déterminant le fort et le faible de chacun avec l'assurance -ordinaire des hommes qui se sentent infaillibles et universels. - -On avait fini le rôti. César maintenant décoiffait la terrine de -foie gras avec des précautions délicates qui faisaient bien juger -du contenu. Il dit: «Je ne sais pas si celle-là sera réussie. Mais -généralement elles sont parfaites. Nous les recevons d'un cousin qui -habite Strasbourg.» - -Et chacun mangea avec une lenteur respectueuse la charcuterie enfermée -dans le pot de terre jaune. - -Quand la glace apparut, ce fut un désastre. C'était une sauce, une -soupe, un liquide clair, flottant dans un compotier. La petite bonne -avait prié le garçon pâtissier, venu dès sept heures, de la sortir du -moule lui-même, dans la crainte de ne pas savoir s'y prendre. - -Cachelin, désolé, voulait la faire reporter, puis il se calma à la -pensée du gâteau des Rois qu'il partagea avec mystère comme s'il eût -enfermé un secret de premier ordre. Tout le monde fixait ses regards -sur cette galette symbolique et on la fit passer, en recommandant à -chacun de fermer les yeux pour prendre son morceau. - -Qui aurait la fève? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable -poussa un petit «Ah!» d'étonnement et montra entre son pouce et son -index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit -à applaudir, puis il cria: «Choisissez la reine! choisissez la reine!» - -Une courte hésitation eut lieu dans l'esprit du roi. Ne ferait-il pas -un acte politique en choisissant Mlle Charlotte? Elle serait flattée, -gagnée, acquise! Puis il réfléchit qu'en vérité c'était pour Mlle Cora -qu'on l'invitait et qu'il aurait l'air d'un sot en prenant la tante. -Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant le pois -souverain: «Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous l'offrir?» -Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle dit: «Merci, -monsieur!» et reçut le gage de grandeur. - -Il pensait: «Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux -superbes. Et c'est une gaillarde, mâtin!» - -Une détonation fit sauter les deux femmes. Cachelin venait de déboucher -le champagne, qui s'échappait avec impétuosité de la bouteille et -coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le -patron déclara: «Il est de bonne qualité, on le voit.» Mais comme -Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César -s'écria: «Le roi boit! le roi boit! le roi boit!» Et Mlle Charlotte, -émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë: «Le roi boit! le roi boit!» - -Lesable vida son verre avec assurance, et le reposant sur la table: -«Vous voyez que j'ai de l'aplomb!» puis, se tournant vers Mlle Cora: «A -vous, mademoiselle!» - -Elle voulut boire; mais tout le monde ayant crié: «La reine boit! la -reine boit!» elle rougit, se mit à rire et reposa la flûte devant elle. - -La fin du dîner fut pleine de gaieté, le roi se montrait empressé et -galant pour la reine. Puis, quand on eut pris les liqueurs, Cachelin -annonça: «On va desservir pour nous faire de la place. S'il ne pleut -pas, nous pouvons passer une minute sur la terrasse.» Il tenait à -montrer la vue, bien qu'il fît nuit. - -On ouvrit donc la porte vitrée. Un souffle humide entra. Il faisait -tiède dehors, comme au mois d'avril; et tous montèrent le pas qui -séparait la salle à manger du large balcon. On ne voyait rien qu'une -lueur vague planant sur la grande ville, comme ces couronnes de feu -qu'on met au front des saints. De place en place cette clarté semblait -plus vive, et Cachelin se mit à expliquer: «Tenez, là-bas, c'est l'Eden -qui brille comme ça. Voici la ligne des boulevards. Hein! comme on les -distingue. Dans le jour, c'est splendide, la vue d'ici. Vous auriez -beau voyager, vous ne verriez rien de mieux.» - -Lesable s'était accoudé sur la balustrade de fer, à côté de Cora qui -regardait dans le vide, muette, distraite, saisie tout à coup par une -de ces langueurs mélancoliques qui engourdissent parfois les âmes. Mlle -Charlotte rentra dans la salle par crainte de l'humidité. Cachelin -continua à parler, le bras tendu, indiquant les directions où se -trouvaient les Invalides, le Trocadéro, l'Arc de Triomphe de l'Étoile. - -Lesable, à mi-voix, demanda: «Et vous, mademoiselle Cora, aimez-vous -regarder Paris de là-haut?» - -Elle eut une petite secousse, comme s'il l'avait réveillée, et -répondit: «Moi?... oui, le soir surtout. Je pense à tout ce qui se -passe là, devant nous. Combien il y a de gens heureux et de gens -malheureux dans toutes ces maisons! Si on pouvait tout voir, combien on -apprendrait de choses!» - -Il s'était rapproché jusqu'à ce que leurs coudes et leurs épaules se -touchassent: «Par les clairs de lune, ça doit être féerique?» - -Elle murmura: «Je crois bien. On dirait une gravure de Gustave Doré. -Quel plaisir on éprouverait à pouvoir se promener longtemps, sur les -toits.» - -Alors il la questionna sur ses goûts, sur ses rêves, sur ses plaisirs. -Et elle répondait sans embarras, en fille réfléchie, sensée, pas plus -songeuse qu'il ne faut. Il la trouvait pleine de bon sens, et il se -disait qu'il serait vraiment doux de pouvoir passer son bras autour de -cette taille ronde et ferme et d'embrasser longuement à petits baisers -lents, comme on boit à petits coups de très bonne eau-de-vie, cette -joue fraîche, auprès de l'oreille, qu'éclairait un reflet de lampe. Il -se sentait attiré, ému par cette sensation de la femme si proche, par -cette soif de la chair mûre et vierge, et par cette séduction délicate -de la jeune fille. Il lui semblait qu'il serait demeuré là pendant -des heures, des nuits, des semaines, toujours, accoudé près d'elle, -à la sentir près de lui, pénétré par le charme de son contact. Et -quelque chose comme un sentiment poétique soulevait son cœur en face -du grand Paris étendu devant lui, illuminé, vivant sa vie nocturne, sa -vie de plaisir et de débauche. Il lui semblait qu'il dominait la ville -énorme, qu'il planait sur elle; et il sentait qu'il serait délicieux de -s'accouder chaque soir sur ce balcon auprès d'une femme, et de s'aimer, -de se baiser les lèvres, de s'étreindre au-dessus de la vaste cité, -au-dessus de toutes les amours qu'elle enfermait, au-dessus de toutes -les satisfactions vulgaires, au-dessus de tous les désirs communs, tout -près des étoiles. - -Il est des soirs où les âmes les moins exaltées se mettent à rêver, -comme s'il leur poussait des ailes. Il était peut-être un peu gris. - -Cachelin, parti pour chercher sa pipe, revint en l'allumant: «Je -sais, dit-il, que vous ne fumez pas, aussi je ne vous offre point de -cigarettes. Il n'y a rien de meilleur que d'en griller une ici. Moi, -s'il me fallait habiter en bas, je ne vivrais pas. Nous le pourrions, -car la maison appartient à ma sœur ainsi que les deux voisines, celle -de gauche et celle de droite. Elle a là un joli revenu. Ça ne lui a -pas coûté cher dans le temps, ces maisons-là.» Et, se tournant vers -la salle, il cria: «Combien donc as-tu payé les terrains d'ici, -Charlotte?» - -Alors la voix pointue de la vieille fille se mit à parler. Lesable -n'entendait que des lambeaux de phrase «... En mil huit cent -soixante-trois... trente-cinq francs... bâti plus tard... les trois -maisons... un banquier... revendu au moins cinq cent mille francs...» - -Elle racontait sa fortune avec la complaisance d'un vieux soldat qui -dit ses campagnes. Elle énumérait ses achats, les propositions qu'on -lui avait faites depuis, les plus-values, etc. - -Lesable, tout à fait intéressé, se retourna, appuyant maintenant -son dos à la balustrade de la terrasse. Mais comme il ne saisissait -encore que des bribes de l'explication, il abandonna brusquement sa -jeune voisine et rentra pour tout entendre; et s'asseyant à côté de -Mlle Charlotte, il s'entretint longuement avec elle de l'augmentation -probable des loyers et de ce que peut rapporter l'argent bien placé, en -valeur ou en biens-fonds. - -Il s'en alla vers minuit, en promettant de revenir. - -Un mois plus tard, il n'était bruit dans tout le ministère que du -mariage de Jacques-Léopold Lesable avec Mlle Céleste-Coralie Cachelin. - - -III - -Le jeune ménage s'installa sur le même palier que Cachelin et que -Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa le -locataire. - -Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de Lesable: la tante -n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif. -Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament -était fait et déposé chez Me Belhomme, notaire. Elle avait promis, -en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve -d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa -de s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire -bienveillant que c'était facile à remplir. - -Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable -crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait -beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu -aux efforts obstinés de Cachelin. - -Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute. -Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses attentes. Sa -vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs -en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il -continuait à se montrer l'employé accompli de jadis. - -L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas, à sa -grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et -Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara -confidentiellement à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une -roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande -porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien. - -Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse de ne pas avoir -été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien; -il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois -par an à l'hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit -heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que -voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail et -d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A chacun -suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi -qu'un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en avoir le cœur net. -Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui. - -Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la -porte de ce potentat. - -Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra. - -Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec -une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf -écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable; -vous allez bien?» - -Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et -vous-même?» - -Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince, -frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse, -semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de -cuir. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante, -mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait -comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne -considérable, comme si l'individu tout entier se fût développé en dôme, -à la façon des champignons. - -La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le -front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière. - -M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui -vous amène.» - -Pour tous les autres employés il se montrait d'une rudesse militaire, -se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère -représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les -flottes françaises. - -Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous -demander si j'ai démérité en quelque chose?» - ---«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là? - ---«C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement -cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer -jusqu'au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace. -Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des -avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en général, -que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire -remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de -travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps. -Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur -et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien -au-dessous de celui-là!» - -Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il jugeait excellente. - -M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d'un -ton un peu froid: «Bien qu'il ne soit pas admissible, en principe, -qu'on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette -fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants. - -«Je vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes. -Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre -mariage vous assure un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que -n'atteindront jamais vos modestes collègues. N'est-il pas équitable, -en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous -deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne -seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera -beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a -fait rester en arrière cette année.» - -Lesable, confus et irrité, se retira. - -Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait -ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais volontaire; et elle -ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n'avait -plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il -eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il -éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écœurement -que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails -trivials ou grotesques de l'existence, les toilettes négligées -du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le -peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi toutes les besognes -nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient -le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les -fiancés. - -Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle -n'en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout, -faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible -de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une -exaspération grandissante et cachée. - -Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant de vieille; et -sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous -devriez bien faire cela.» - -Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé -s'écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n'en veux plus. -Entends-tu? je n'en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité: -«Que veux-tu que j'y fasse, moi?» - -Alors il s'emportait: «C'est odieux d'avoir une famille pareille!» - -Et elle répliquait, toujours calme: «Oui, la famille est odieuse, mais -l'héritage est bon, n'est-ce pas? Ne fais donc pas l'imbécile. Tu as -autant d'intérêt que moi à ménager tante Charlotte.» - -Et il se taisait, ne sachant que répondre. - -La tante maintenant les harcelait sans cesse avec l'idée fixe d'un -enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans -la figure: «Mon neveu, j'entends que vous soyez père avant ma mort. -Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne -soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se -marie, mon neveu, c'est pour avoir de la famille, pour faire souche. -Notre Sainte Mère l'Église défend les mariages stériles. Je sais bien -que vous n'êtes pas riches et qu'un enfant cause de la dépense. Mais -après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le -veux, entendez-vous!» - -Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne s'était point encore -réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante; et elle donnait -tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme qui a -connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s'en souvenir à -l'occasion. - -Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée. Comme elle -n'avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte -de son gendre: «Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au -chef, n'est-ce pas, que je n'irai point au bureau aujourd'hui, vu la -circonstance.» - -Lesable passa une journée d'angoisses, incapable de travailler, de -rédiger et d'étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda: -«Vous êtes distrait, aujourd'hui, monsieur Lesable?» Et Lesable, -nerveux, répondit: «Je suis très fatigué, cher maître, j'ai passé toute -la nuit auprès de notre tante dont l'état est fort grave.» - -Mais le chef reprit froidement: «Du moment que M. Cachelin est resté -près d'elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se -désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés.» - -Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa table et il attendait -cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la grosse horloge de -la grande cour sonna, il s'enfuit, quittant, pour la première fois, le -bureau à la minute réglementaire. - -Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son inquiétude était vive; et -il monta l'escalier en courant. - -La bonne vint ouvrir; il balbutia: «Comment va-t-elle? - ---«Le médecin dit qu'elle est bien bas.» - -Il eut un battement de cœur et demeura tout ému: «Ah! vraiment.» - -Est-ce que, par hasard, elle allait mourir? - -Il n'osait pas entrer maintenant dans la chambre de la malade, et il -fit appeler Cachelin qui la gardait. - -Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec précaution. Il -avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu'il passait de -bonnes soirées au coin du feu; et il murmura à voix basse: «Ça va mal, -très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l'a même -administrée dans l'après-midi.» - -Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes, et il -s'assit: - ---«Où est ma femme? - ---«Elle est auprès d'elle. - ---«Qu'est-ce que dit au juste le docteur? - ---«Il dit que c'est une attaque. Elle en peut revenir, mais elle peut -aussi mourir cette nuit. - ---«Avez-vous besoin de moi? Si vous n'en avez pas besoin, j'aime mieux -ne pas entrer. Cela me serait pénible de la revoir dans cet état. - ---«Non. Allez chez vous. S'il y a quelque chose de nouveau, je vous -ferai appeler tout de suite.» - -Et Lesable retourna chez lui. L'appartement lui parut changé, plus -grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il passa -sur le balcon. - -On était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil, au -moment de disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une -pluie de flamme sur l'immense peuple des toits. - -L'espace, d'un rouge éclatant à son pied, prenait plus haut des teintes -d'or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes, d'un vert -léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d'un bleu pur et frais -sur les têtes. - -Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine visibles, -dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de -leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne -lointaine, planait une nuée rose, une vapeur de feu dans laquelle -montaient, comme dans une apothéose, les flèches des clochers, tous -les sommets sveltes des monuments. L'Arc de Triomphe de l'Étoile -apparaissait énorme et noir dans l'incendie de l'horizon, et le dôme -des Invalides semblait un autre soleil tombé du firmament sur le dos -d'un édifice. - -Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant l'air comme -on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des -gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et -triomphante. La vie lui apparaissait radieuse, l'avenir plein de -bonheur! Qu'allait-il faire? Et il rêva. - -Un bruit, derrière lui, le fit tressaillir. C'était sa femme. Elle -avait les yeux rouges, les joues un peu enflées, l'air fatigué. Elle -tendit son front pour qu'il l'embrassât, puis elle dit: «On va dîner -chez papa pour rester près d'elle. La bonne ne la quittera pas pendant -que nous mangerons.» - -Et il la suivit dans l'appartement voisin. - -Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son gendre. Un -poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de fraises -étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes. - -On s'assit. Cachelin déclara: «Voilà des journées comme je n'en -voudrais pas souvent. Ça n'est pas gai.» Il disait cela avec un ton -d'indifférence dans l'accent et une sorte de satisfaction sur le -visage. Et il se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant -le poulet excellent et la salade de pommes de terre tout à fait -rafraîchissante. - -Mais Lesable se sentait l'estomac serré et l'âme inquiète, et il -mangeait à peine, l'oreille tendue vers la chambre voisine, qui -demeurait silencieuse comme si personne ne s'y fût trouvé. Cora n'avait -pas faim non plus, émue, larmoyante, s'essuyant un œil de temps en -temps avec un coin de sa serviette. - -Cachelin demanda: «Qu'a dit le chef?» - -Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait minutieux, -qu'il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s'il eût -été absent du ministère pendant un an. - -«Ça a dû faire une émotion quand on a su qu'elle était malade?» Et il -songeait à sa rentrée glorieuse quand elle serait morte, aux têtes de -ses collègues; il prononça pourtant, comme pour répondre à un remords -secret: «Ce n'est pas que je lui désire du mal à la chère femme! Dieu -sait que je voudrais la conserver longtemps, mais ça fera de l'effet -tout de même. Le père Savon en oubliera la Commune.» - -On commençait à manger les fraises quand la porte de la malade -s'entr'ouvrit. La commotion fut telle chez les dîneurs qu'ils se -trouvèrent, d'un seul coup, debout tous les trois, effarés. Et la -petite bonne parut, gardant toujours son air calme et stupide. Elle -prononça tranquillement: «Elle ne souffle plus.» - -Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se précipita comme -un fou; Cora le suivit, le cœur battant; mais Lesable demeura debout -près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à peine éclairé -par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers la -couche, ne remuant pas, examinant; et tout d'un coup il entendit sa -voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une -de ces voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses -surprenantes. Elle prononçait: «C'est fait! on n'entend plus rien.» Il -vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors -il se décida à entrer, et, comme Cachelin s'était relevé, il aperçut, -sur la blancheur de l'oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux -fermés, si creuse, si rigide, si blême, qu'elle avait l'air d'une bonne -femme en cire. - -Il demanda avec angoisse: «Est-ce fini?» - -Cachelin, qui contemplait aussi sa sœur, se tourna vers lui et ils -se regardèrent. Il répondit «Oui», voulant forcer son visage à une -expression désolée, mais les deux hommes s'étaient pénétrés d'un coup -d'œil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent une -poignée de mains, comme pour se remercier l'un l'autre de ce qu'ils -avaient fait l'un pour l'autre. - -Alors, sans perdre de temps, ils s'occupèrent avec activité de toutes -les besognes que réclame un mort. - -Lesable se chargea d'aller chercher le médecin et de faire, le plus -vite possible, les courses les plus pressées. - -Il prit son chapeau et descendit l'escalier en courant, ayant hâte -d'être dans la rue, d'être seul, de respirer, de penser, de jouir -solitairement de son bonheur. - -Lorsqu'il eut terminé ses commissions, au lieu de rentrer il gagna -le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se mêler au -mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux -passants: «J'ai cinquante mille livres de rentes,» et il allait, les -mains dans ses poches, s'arrêtant devant les étalages, examinant les -riches étoffes, les bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée -joyeuse: «Je pourrai me payer cela maintenant.» - -Tout à coup il passa devant un magasin de deuil et une idée brusque -l'effleura: «Si elle n'était point morte? S'ils s'étaient trompés?» - -Et il revint vers sa demeure, d'un pas plus pressé, avec ce doute -flottant dans l'esprit. - -En rentrant il demanda: «Le docteur est-il venu?» - -Cachelin répondit: «Oui. Il a constaté le décès, et il s'est chargé de -la déclaration.» - -Ils rentrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours, -assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine, -presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu'ont -les femmes. - -Dès qu'ils se trouvèrent tous trois dans l'appartement, Cachelin -prononça à voix basse: «A présent que la bonne est partie se coucher, -nous pouvons regarder s'il n'y a rien de caché dans les meubles.» - -Et les deux hommes se mirent à l'œuvre. Ils vidaient les tiroirs, -fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit -ils n'avaient rien trouvé d'intéressant. Cora s'était assoupie, et elle -ronflait un peu, d'une façon régulière. César demanda: «Est-ce que nous -allons rester ici jusqu'au jour?» Lesable, perplexe, jugeait cela plus -convenable. Alors le beau-père en prit son parti: «En ce cas, dit-il, -apportons des fauteuils»; et ils allèrent chercher les deux autres -sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux. - -Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements -inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité. - -Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la -chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières: «Je me -suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près.» - -Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara: «Je -m'en suis bien aperçu. Moi, je n'ai pas perdu connaissance une seconde; -j'avais seulement fermé les yeux pour les reposer». - -Cora regagna son appartement. - -Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence: «Quand -voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du -testament?» - ---«Mais... ce matin, si vous voulez. - ---«Est-il nécessaire que Cora nous accompagne? - ---«Ça vaut peut-être mieux, puisqu'elle est l'héritière, en somme. - ---«En ce cas je vais la prévenir de s'apprêter.» - -Et Lesable sortit de son pas vif. - -L'étude de Me Belhomme venait d'ouvrir ses portes quand Cachelin, -Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages -désolés. - -Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la -parole: «Monsieur, vous me connaissez: je suis le frère de Mlle -Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre sœur est -morte hier; nous l'enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire -de son testament, nous venons vous demander si elle n'a pas formulé -quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n'avez pas quelque -communication à nous faire.» - -Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un -papier, et prononça: «Voici, monsieur, un double de ce testament dont -je puis vous donner connaissance immédiatement. - -«L'autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre -mes mains. Et il lut: - - «Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes - dernières volontés: - - «Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un million cent vingt mille - francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce - Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents - jusqu'à la majorité de l'aîné des descendants. - - «Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque - enfant et la part demeurant aux parents jusqu'à la fin de leurs jours. - - «Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un - héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire, - pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie - si un enfant naît durant cette période. - - «Mais dans le cas où Coralie n'obtiendrait point du Ciel un - descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune - sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux - établissements de bienfaisance dont la liste suit.» - -Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres, -d'ordres et de recommandations. - -Puis Me Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin, -ahuri de saisissement. - -Il crut même devoir ajouter quelques explications: «Mlle Cachelin, -dit-il, lorsqu'elle me fit l'honneur de me parler pour la première -fois de son projet de tester dans ce sens, m'exprima le désir extrême -qu'elle avait de voir un héritier de sa race. Elle répondit à tous -mes raisonnements par l'expression de plus en plus formelle de sa -volonté, qui se basait d'ailleurs sur un sentiment religieux, toute -union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je -n'ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien -vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas -que le _desideratum_ de la défunte ne soit bien vite réalisé.» - -Et les trois parents s'en allèrent, trop effarés pour penser à rien. - -Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et -furieux, comme s'ils s'étaient mutuellement volés. Toute la douleur -même de Cora s'était soudain dissipée, l'ingratitude de sa tante la -dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient -serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi -donc cet acte, que j'en prenne connaissance _de visu_.» Cachelin lui -tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s'était arrêté -sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, fouillant -les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres l'attendaient, -deux pas en avant, toujours muets. - -Puis il rendit le testament en déclarant: «Il n'y a rien à faire. Elle -nous a joliment floués!» - -Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C'était -à vous d'avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu'elle le -désirait depuis longtemps.» - -Lesable haussa les épaules sans répliquer. - -En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces -gens dont le métier s'exerce autour des morts. Lesable rentra chez -lui, ne voulant plus s'occuper de rien, et César rudoya tout le monde, -criant qu'on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite -avec tout ça, et trouvant qu'on tardait bien à le débarrasser de ce -cadavre. - -Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin, -au bout d'une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens, -dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car, -enfin, il faut s'entendre. Mon avis est de faire tout de même des -funérailles convenables, afin de ne pas donner l'éveil au ministère. -Nous nous arrangerons pour les frais. D'ailleurs, rien n'est perdu. -Vous n'êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur -pour que vous n'eussiez pas d'enfants. Vous vous y mettrez, voilà -tout. Allons au plus pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au -ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.» - -Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils -s'installèrent face à face aux deux bouts d'une table longue, pour -tracer les suscriptions des billets encadrés de noir. - -Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout -cela ne l'eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille. - -Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit -pour aller à la Marine et Cachelin s'installa sur son balcon afin de -fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d'un jour -d'été tombait d'aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns -garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons -éblouissants que la vue ne pouvait soutenir. - -Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants -sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas, -derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait -que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines -qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu'on serait rudement mieux -sous la verdure, le ventre sur l'herbe, tout au bord de la rivière, -à cracher dans l'eau, que sur le plomb brûlant de sa terrasse. Et un -malaise l'oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse -de leur désastre, de cette infortune inattendue, d'autant plus amère -et brutale que l'espérance avait été plus vive et plus longue; et il -prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d'esprit, -dans les obsessions d'idées fixes: «Sale rosse!» - -Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés -des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le -cercueil. Il n'avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire. - -Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour -d'été lui pénétrèrent la chair et l'âme, et il songea que tout n'était -pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n'aurait-elle pas d'enfant? -Elle n'était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait -vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un -enfant, nom d'un nom! Et puis, d'ailleurs, il le fallait! - -Lesable était entré au ministère furtivement et s'était glissé dans son -bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le chef -vous demande.» Il eut d'abord un geste d'impatience, une révolte contre -ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque -et violent de parvenir l'aiguillonna. Il serait chef à son tour, et -vite; il irait plus haut encore. - -Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se -présenta avec une de ces figures navrées qu'on prend dans les occasions -tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel -et profond, cet involontaire abattement qu'impriment aux traits les -contrariétés violentes. - -La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et -il demanda d'un ton brusque: «J'ai eu besoin de vous toute la matinée. -Pourquoi n'êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous -avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais -même vous demander d'assister à l'inhumation, qui aura lieu demain.» - -Le visage de M. Torchebeuf s'était immédiatement rasséréné. Et il -répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami, -c'est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous -devez avoir beaucoup à faire.» - -Mais Lesable tenait à se montrer zélé: «Merci, cher maître, tout est -fini et je compte rester ici jusqu'à l'heure réglementaire.» - -Et il retourna dans son cabinet. - -La nouvelle s'était répandue, et on venait de tous les bureaux pour -lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et -aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les -regards avec un masque résigné d'acteur, et un tact dont on s'étonnait. -«Il s'observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient: -«C'est égal, au fond, il doit être rudement content.» - -Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d'homme -du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?» - -Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au -juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela -parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines -clauses relatives aux funérailles.» - -De l'avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante -mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est -quelqu'un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient -qu'il visait le Conseil d'État; d'autres croyaient qu'il songeait à -la députation. Le chef s'attendait à recevoir sa démission pour la -transmettre au Directeur. - -Tout le ministère vint aux funérailles, qu'on trouva maigres. Mais un -bruit courait: «C'est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi. -C'était dans le testament.» - -Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une -semaine d'indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu -et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n'était survenu dans leur -existence. On remarqua seulement qu'ils fumaient avec ostentation de -gros cigares, qu'ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des -grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, -au bout de quelque temps, qu'ils avaient loué une campagne dans les -environs de Paris, pour y finir l'été. - -On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui -se ressemble s'assemble; n'importe, ça n'est pas chic de rester au -ministère avec une fortune pareille.» - -Au bout de quelque temps, on n'y pensa plus. Ils étaient classés et -jugés. - - -IV - -En suivant l'enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait -au million, et, rongé par une rage d'autant plus violente qu'elle -devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable -mésaventure. - -Il se demandait aussi: «Pourquoi n'ai-je pas eu d'enfant depuis deux -ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer -stérile lui faisait battre le cœur. - -Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et -luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d'arriver -là, à force d'énergie et de volonté, d'avoir la vigueur et la ténacité -qu'il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d'être père. Tant -d'autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être -avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par -suite d'une indifférence complète. N'ayant jamais éprouvé le désir -violent de laisser un héritier, il n'avait jamais mis tous ses soins à -obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés; -il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu'il le voulait ainsi. - -Mais lorsqu'il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il -dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait -le contre-coup. - -Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos -absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On -craignait une fièvre cérébrale. - -En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au -ministère. - -Mais il n'osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la -couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va -livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir -il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de -bien-être et d'énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le -pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait -des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer -chez lui, de longues courses fortifiantes. - -Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il eut l'idée d'aller -finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion -lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une -influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets -merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès -prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans -la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et -tout ira bien.» - -Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification -mystérieuse. - -Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et -vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque -matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à -pied tous les soirs. - -Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait -s'asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros -bouquets d'herbes fines, blondes et tremblotantes. - -Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu'au -barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière -au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de -piquets, s'élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait, -sur une largeur de cent mètres; et le ronflement de la chute faisait -frémir le sol, tandis qu'une fine buée, une vapeur humide flottait -dans l'air, s'élevait de la cascade comme une fumée légère, jetant aux -environs une odeur d'eau battue et une saveur de vase remuée. - -La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et -faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de -même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe -le bout de l'île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait -bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers -la mer. - -Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s'asseyant sur -un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa -molle et jaune lumière qui semblait couler avec l'eau et que les rides -du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient -leur cri métallique et court. Des appels d'oiseaux de nuit couraient -dans l'air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière, -troublant son cours lumineux et calme. C'était une barque de maraudeurs -qui jetaient soudain l'épervier et ramenaient sans bruit sur leur -bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants -et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l'eau, un trésor vivant -de poissons d'argent. - -Cora, émue, s'appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait -deviné les desseins, bien qu'ils n'eussent parlé de rien. C'était pour -eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du -baiser d'amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de -l'oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair -tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression -de main; et ils se désiraient, se refusant encore l'un à l'autre, -sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du -million. - -Cachelin, apaisé par l'espoir qu'il sentait autour de lui, vivait -heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui, -au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui -vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie -de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux -lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait: -«Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,--il -montrait le creux de son estomac,--«et je me sens tout retourné. Je -deviens tout drôle. Il me semble qu'on m'a trempé dans un bain qui me -donne envie de pleurer.» - -Lesable, cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu'il -ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se -rouler sur l'herbe, de pousser des cris de joie. - -Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d'épousailles. - -Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d'espérances. - -Puis ils s'aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et -que leur confiance était vaine. - -Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage, -il s'obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même -désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui, -se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers, -réveillait sans cesse son ardeur défaillante. - -Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d'octobre. - -La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des -paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les -harcelait d'épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières. - -Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait -leur rancune mutuelle, celle de l'héritage insaisissable. Cora -maintenant avait le verbe haut, et rudoyait son mari. Elle le -traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d'importance. -Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j'avais été riche, -j'aurais eu beaucoup d'enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir -être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu -dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard -significatif accompagné d'un mouvement d'épaules plein de mépris. - -Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille -de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même, -un jour, lui demanda: «N'êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu -changé.» - -Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J'ai -beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l'avez pu voir.» - -Il comptait bien sur son avancement à la fin de l'année, et il avait -repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d'employé modèle. - -Il n'eut qu'une gratification de rien du tout, plus faible que toutes -les autres. Son beau-père Cachelin n'eut rien. - -Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la première -fois, il l'appela «monsieur»:--«A quoi me sert donc, monsieur, de -travailler comme je le fais si je n'en recueille aucun fruit?» - -La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit, -monsieur Lesable, que je n'admettais point de discussions de cette -nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante -votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la -pauvreté de vos collègues...» - -Lesable ne put se contenir: «Mais je n'ai rien, monsieur! Notre tante a -laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous -vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.» - -Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n'avez rien aujourd'hui, vous -serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au -même.» - -Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de -l'héritage imprenable. - -Mais comme Cachelin venait d'arriver à son bureau, quelques jours plus -tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet -parut, l'œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s'avança d'un air -excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. Le -père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, -assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon -des petits garçons. - -Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et -Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant -sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d'officiers pour le -_Richelieu_.--Lorient. Scaphandres pour le _Desaix_.--Brest. Essais sur -les toiles à voiles de provenance anglaise!» - -Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires -qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui -faire porter par le garçon. - -Pendant qu'il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du -commis d'ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et -Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur -les lèvres, ces signes d'une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il -se tourna vers l'expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez -appris bien des choses dans votre existence, vous?» - -Le vieux, comprenant qu'on allait se moquer de lui et parler encore de -sa femme, ne répondit pas. - -Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire -des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?» - -Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je -n'aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J'ai eu le malheur d'épouser -une compagne indigne. Lorsque j'ai acquis la preuve de son infidélité, -je me suis séparé d'elle.» - -Maze demanda d'un ton indifférent, sans rire: «Vous l'avez eue -plusieurs fois, la preuve, n'est-ce pas?» - -Et le père Savon répondit gravement: «Oui, monsieur.» - -Pitolet reprit la parole: «Cela n'empêche que vous êtes père de -plusieurs enfants, trois ou quatre, m'a-t-on dit?» - -Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya: «Vous cherchez à me blesser, -monsieur Pitolet; mais vous n'y parviendrez point. Ma femme a eu, en -effet, trois enfants. J'ai lieu de supposer que le premier est de moi, -mais je renie les deux autres.» - -Pitolet reprit: «Tout le monde dit, en effet, que le premier est de -vous. Cela suffit. C'est très beau d'avoir un enfant, très beau et très -heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d'en faire un, un -seul, comme vous?» - -Cachelin avait cessé d'enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père -Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu'il eût épuisé sur lui -la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs -conjugaux. - -Lesable avait ramassé ses papiers; mais, sentant bien qu'on -l'attaquait, il voulait demeurer, retenu par l'orgueil, confus et -irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis -le souvenir de ce qu'il avait dit au chef lui revint, et il comprit -aussitôt qu'il lui faudrait montrer tout de suite une grande énergie, -s'il ne voulait point servir de plastron au ministère tout entier. - -Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la -voix enrouée des crieurs des rues et beugla: «Le secret pour faire des -enfants, dix centimes, deux sous! Demandez le secret pour faire des -enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d'horribles détails!» - -Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beau-père. Et -Pitolet, se tournant vers le commis d'ordre: «Qu'est-ce que vous avez -donc, Cachelin? Je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait -que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de -sa femme. Moi je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n'en -peut pas faire autant!» - -Lesable s'était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et -de ne rien entendre; mais il était devenu blême. - -Boissel reprit avec la même voix de voyou: «De l'utilité des héritiers -pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez!» - -Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d'esprit et qui en voulait -personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l'espoir de fortune -qu'il nourrissait dans le fond de son cœur, lui demanda directement: -«Qu'est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle?» - -Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita -quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de -blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit: -«Je n'ai rien. Je m'étonne seulement de vous voir déployer tant de -finesse.» - -Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques -de sa redingote, reprit en riant: «On fait ce qu'on peut, mon cher. -Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours...» - -Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait, -comprenant vaguement qu'on ne s'adressait plus à lui, qu'on ne se -moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l'air. Et -Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing sur le premier que -le hasard lui désignerait. - -Lesable balbutia: «Je ne comprends pas. A quoi n'ai-je pas réussi?» - -Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se -friser la moustache et, d'un ton gracieux: «Je sais que vous réussissez -d'ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j'ai eu tort de -parler de vous. D'ailleurs, il s'agissait des enfants de papa Savon et -non des vôtres, puisque vous n'en avez pas. Or, puisque vous réussissez -dans vos entreprises, il est évident que si vous n'avez pas d'enfants, -c'est que vous n'en avez pas voulu.» - -Lesable demanda rudement: «De quoi vous mêlez-vous?» - -Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix: «Dites donc, -vous, qu'est-ce qui vous prend? Tâchez d'être poli, ou vous aurez -affaire à moi!» - -Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure: «Monsieur -Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je -vous prie désormais de ne jamais m'adresser la parole. Je ne me soucie -ni de vous ni de vos semblables.» Et il jetait un regard de défi vers -Pitolet et Boissel. - -Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et -l'ironie; mais, blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper au -cœur son ennemi, et reprit d'un ton protecteur, d'un ton de conseiller -bienveillant, avec une rage dans les yeux: «Mon cher Lesable, vous -passez les bornes. Je comprends d'ailleurs votre dépit; il est fâcheux -de perdre une fortune et de la perdre pour si peu, pour une chose -si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous rendrai ce -service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C'est l'affaire de cinq -minutes...» - -Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l'encrier du père Savon -que Lesable lui lançait. Un flot d'encre lui couvrit le visage, le -métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s'élança, -roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin -couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le -bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le -mur. Maze se dégagea d'un effort violent, ouvrit la porte, cria vers -les deux hommes: «Vous allez avoir de mes nouvelles!» et il disparut. - -Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la -crainte qu'il avait eue de tuer quelqu'un en prenant part à la lutte. - -Aussitôt rentré dans son bureau, Maze tenta de se nettoyer, mais il -n'y put réussir; il était teint avec une encre à fond violet, dite -indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et -désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée -en bouchon. Il n'obtint qu'un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang -affluant à la peau. - -Boissel et Pitolet l'avaient suivi et lui donnaient des conseils. -Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l'huile d'olive -pure; selon celui-là, on réussirait avec de l'ammoniaque. Le garçon de -bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un -liquide jaune et une pierre ponce. On n'obtint aucun résultat. - -Maze, découragé, s'assit et déclara: «Maintenant, il reste à vider la -question d'honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander -à M. Lesable, soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les -armes?» - -Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils -n'avaient aucune idée de ces sortes d'affaires, mais ne voulaient pas -l'avouer, et, préoccupés par le désir d'être corrects, ils émettaient -des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu'on consulterait un -capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des -charbons. Il n'en savait pas plus qu'eux. Après avoir réfléchi, il -leur conseilla néanmoins d'aller trouver Lesable et de le prier de les -mettre en rapport avec deux amis. - -Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel -s'arrêta soudain: «Ne serait-il pas urgent d'avoir des gants?» - -Pitolet hésita une seconde: «Oui, peut-être.» Mais pour se procurer -des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya -donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand. -La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs; Pitolet -trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent -violets. - -En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la -tête et demanda brusquement: «Qu'est-ce que vous voulez?» - -Pitolet répondit: «Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze -de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes, -pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui.» - -Mais Lesable, encore exaspéré, cria: «Comment! il m'insulte, et il -vient encore me provoquer? Dites-lui que je le méprise, que je méprise -ce qu'il peut dire ou faire.» - -Boissel, tragique, s'avança: «Vous allez nous forcer, monsieur, -à publier dans les journaux un procès-verbal qui vous sera fort -désagréable.» - -Pitolet, malin, ajouta: «Et qui pourra nuire gravement à votre honneur -et à votre avancement futur.» - -Lesable, atterré, les regardait. Que faire? Il songea à gagner du -temps: «Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous -l'attendre dans le bureau de M. Pitolet?» - -Dès qu'il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un -conseil, une protection. - -Un duel! Il allait avoir un duel! - -Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n'a jamais songé -à cette possibilité, qui ne s'est point préparé à ces risques, à ces -émotions, qui n'a point fortifié son courage dans la prévision de -cet événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le -cœur battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout -à coup disparu. Mais la pensée de l'opinion du ministère et du bruit -que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil -défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour -prendre son avis. - -M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d'une -rencontre armée ne lui apparaissait pas; et il songeait que tout cela -allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne puis -rien vous dire. C'est là une question d'honneur qui ne me regarde pas. -Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc? c'est un -homme compétent en la matière et il pourra vous guider.» - -Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être -son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder. - -Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient -emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d'avoir quatre sièges. - -On se salua gravement, on s'assit. Pitolet prit la parole et exposa la -situation. Le commandant, après l'avoir écouté, répondit: «La chose est -grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.» -C'était un vieux marin sournois qui s'amusait. - -Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement -quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si -M. Maze reconnaissait n'avoir pas eu l'intention d'offenser, dans le -principe, M. Lesable, celui-ci s'empresserait d'avouer tous ses torts -en lançant l'encrier, et s'excuserait de sa violence inconsidérée. - -Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients. - -Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l'émotion du duel -possible, bien que, s'attendant à voir reculer son adversaire, -regardait successivement l'une et l'autre de ses joues dans un de ces -petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur -tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe, -de leurs cheveux et de leur cravate. - -Il lut les lettres qu'on lui soumettait et déclara avec une -satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à -signer.» - -Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses -témoins, en déclarant: «Du moment que c'est là votre avis, je ne puis -qu'acquiescer.» - -Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres -furent échangées; on se salua gravement, et, l'incident vidé, on se -sépara. - -Une émotion extraordinaire régnait dans l'administration. Les employés -allaient aux nouvelles, passaient d'une porte à l'autre, s'abordaient -dans les couloirs. - -Quand on sut l'affaire terminée, ce fut une déception générale. -Quelqu'un dit: «Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable.» Et le -mot courut. Un employé rima une chanson. - -Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée -par Boissel: «Quelle devait être l'attitude des deux adversaires quand -ils se trouveraient face à face? Se salueraient-ils? Feindraient-ils de -ne se point connaître?» Il fut décidé qu'ils se rencontreraient, comme -par hasard, dans le bureau du chef et qu'ils échangeraient, en présence -de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse. - -Cette cérémonie fut aussitôt accomplie; et Maze, ayant fait demander un -fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau. - -Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l'un -contre l'autre, comme si ce qui venait d'arriver eût dépendu de l'un ou -de l'autre. Dès qu'il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son -chapeau sur la commode et cria vers sa femme: - -«J'en ai assez, moi. J'ai un duel pour toi, maintenant!» - -Elle le regarda, surprise, irritée déjà. - ---«Un duel, pourquoi cela? - ---«Parce que Maze m'a insulté à ton sujet.» - -Elle s'approcha: «A mon sujet? Comment?» - -Il s'était assis rageusement dans un fauteuil. Il reprit: «Il m'a -insulté... Je n'ai pas besoin de t'en dire plus long.» - -Mais elle voulait savoir: «J'entends que tu me répètes les propos qu'il -a tenus sur moi.» - -Lesable rougit, puis balbutia: «Il m'a dit... il m'a dit... C'est à -propos de ta stérilité.» - -Elle eut une secousse; puis une fureur la souleva, et la rudesse -paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata: «Moi!... Je -suis stérile, moi? Qu'est-ce qu'il en sait, ce manant-là? Stérile -avec toi, oui, parce que tu n'es pas un homme! Mais si j'avais épousé -quelqu'un, n'importe qui, entends-tu, j'en aurais eu des enfants. Ah! -je te conseille de parler! Cela me coûte cher d'avoir épousé une chiffe -comme toi!... Et qu'est-ce que tu as répondu à ce gueux?» - -Lesable, effaré devant cet orage, bégaya: - -«Je l'ai..... souffleté.» - -Elle le regarda, étonnée: «Et qu'est-ce qu'il a fait, lui? - ---«Il m'a envoyé des témoins. Voilà!» - -Elle s'intéressait maintenant à cette affaire, attirée, comme toutes -les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda, adoucie -tout à coup, prise soudain d'une certaine estime pour cet homme qui -allait risquer sa vie: «Quand est-ce que vous vous battez?» - -Il répondit tranquillement: «Nous ne nous battons pas; la chose a été -arrangée par les témoins. Maze m'a fait des excuses.» - -Elle le dévisagea, outrée de mépris: «Ah! on m'a insultée devant toi, -et tu as laissé dire, et tu ne te bats point! Il ne te manquait plus -que d'être un poltron!» - -Il se révolta: «Je t'ordonne de te taire. Je sais mieux que toi ce qui -regarde mon honneur. D'ailleurs, voici la lettre de M. Maze. Tiens, -lis, et tu verras.» - -Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et ricanant: - -«Toi aussi tu as écrit une lettre? Vous avez eu peur l'un de l'autre. -Oh! que les hommes sont lâches! Si nous étions à votre place, nous -autres... Enfin, là dedans, c'est moi qui ai été insultée, moi, ta -femme, et tu te contentes de cela! Ça ne m'étonne plus si tu n'es pas -capable d'avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi... mollasse -devant les femmes que devant les hommes. Ah! j'ai pris là un joli coco!» - -Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de Cachelin, des gestes -canailles de vieux troupier et des intonations d'homme. - -Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute, forte, vigoureuse, -la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et vibrante, le -sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait, assis -devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts -favoris d'avocat. Elle avait envie de l'étrangler, de l'écraser. - -Et elle répéta: «Tu n'es capable de rien, de rien. Tu laisses même tout -le monde te passer sur le dos comme employé!» - -La porte s'ouvrit; Cachelin parut, attiré par le bruit des voix, et il -demanda: «Qu'est-ce qu'il y a?» - -Elle se retourna: «Je dis son fait à ce pierrot-là!» - -Et Lesable, levant les yeux, s'aperçut de leur ressemblance. Il -lui sembla qu'un voile se levait qui les lui montrait tels qu'ils -étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et -grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours. - -Cachelin déclara: «Si seulement on pouvait divorcer. Ça n'est pas -agréable d'avoir épousé un chapon.» - -Lesable se dressa d'un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot. -Il marcha vers son beau-père, en bredouillant: «Sortez d'ici!... -Sortez!... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse...» Et -il saisit sur la commode une bouteille pleine d'eau sédative qu'il -brandissait comme une massue. - -Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant: «Qu'est-ce qui lui -prend, maintenant?» - -Mais la colère de Lesable ne s'apaisa point; c'en était trop. Il se -tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonnée de sa -violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble: -«Quant à toi... quant à toi...» Mais, comme il ne trouvait rien à dire, -n'ayant pas de raisons à donner, il demeurait en face d'elle, le visage -décomposé, la voix changée. - -Elle se mit à rire. - -Devant cette gaieté qui l'insultait encore, il devint fou, et -s'élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu'il la -giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant. -Elle rencontra le lit et s'abattit dessus à la renverse. Il ne -la lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva, -essoufflé, épuisé; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia: -«Voilà... voilà... voilà ce que c'est.» - -Mais elle ne remuait point, comme s'il l'eût tuée. Elle restait sur -le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses -deux mains. Il s'approcha, gêné, se demandant ce qui allait arriver et -attendant qu'elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait -en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il -murmura: «Cora! dis, Cora!» Elle ne répondit point et ne bougea pas. -Qu'avait-elle? Que faisait-elle? Qu'allait-elle faire surtout? - -Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu'elle s'était éveillée, -il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa -femme, lui, l'homme sage et froid, l'homme bien élevé et toujours -raisonnable. Et dans l'attendrissement de la réaction, il avait envie -de demander pardon, de se mettre à genoux, d'embrasser cette joue -frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains -étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la -flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s'en -aperçut pas. Il dit encore: «Cora, écoute, Cora, j'ai eu tort, écoute.» -Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se -détacha facilement, et il vit un œil ouvert qui le regardait, un œil -fixe, inquiétant et troublant. - -Il reprit: «Écoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère. -C'est ton père qui m'avait poussé à bout. On n'insulte pas un homme -ainsi.» - -Elle ne répondit rien, comme si elle n'entendait pas. Il ne savait que -dire, que faire. Il l'embrassa près de l'oreille, et, en se relevant, -il vit une larme au coin de l'œil, une grosse larme qui se détacha et -roula vivement sur la joue; et la paupière s'agitait, se fermait coup -sur coup. - -Il fut saisi de chagrin, pénétré d'émotion, et, ouvrant les bras, il -s'étendit sur sa femme; il écarta l'autre main avec ses lèvres, et lui -baisant toute la figure, il la priait: «Ma pauvre Cora, pardonne-moi, -dis, pardonne-moi.» - -Elle pleurait toujours; sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des -chagrins profonds. - -Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui murmurant dans -l'oreille tous les mots tendres qu'il pouvait trouver. Mais elle -demeurait insensible. Cependant, elle cessa de pleurer. Ils restèrent -longtemps ainsi, étendus et enlacés. - -La nuit venait, emplissant d'ombre la petite chambre; et lorsque la -pièce fut bien noire, il s'enhardit et sollicita son pardon de manière -à raviver leurs espérances. - -Lorsqu'ils se furent relevés, il avait repris sa voix et sa figure -ordinaires, comme si rien ne s'était passé. Elle paraissait au -contraire attendrie, parlait d'un ton plus doux que de coutume, -regardait son mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme si -cette correction inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son cœur. -Il prononça tranquillement: «Ton père doit s'ennuyer, tout seul chez -lui; tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de dîner, -d'ailleurs.» Elle sortit. - -Il était sept heures, en effet, et la petite bonne annonça la soupe; -puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa fille. On se mit à -table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu'on n'avait -fait depuis longtemps, comme si quelque chose d'heureux était arrivé -pour tout le monde. - - -V - -Mais leurs espérances toujours entretenues, toujours renouvelées, -n'aboutissaient jamais à rien. De mois en mois leurs attentes déçues, -malgré la persistance de Lesable et la bonne volonté de sa compagne, -les enfiévraient d'angoisse. Chacun sans cesse reprochait à l'autre -leur insuccès, et l'époux désespéré, amaigri, fatigué, avait à souffrir -surtout de la grossièreté de Cachelin qui ne l'appelait plus, dans leur -intimité guerroyante, que «M. Lecoq», en souvenir sans doute de ce jour -où il avait failli recevoir une bouteille par la figure pour avoir -prononcé le mot Chapon. - -Sa fille et lui, ligués d'instinct, enragés par la pensée constante -de cette grosse fortune si proche et impossible à saisir, ne savaient -qu'inventer pour humilier et torturer cet impotent d'où venait leur -malheur. - -En se mettant à table, Cora, chaque jour, répétait: «Nous avons peu de -chose pour le dîner. Il en serait autrement si nous étions riches. Ce -n'est pas ma faute.» - -Quand Lesable partait pour son bureau, elle lui criait du fond de sa -chambre: «Prends ton parapluie pour ne pas me revenir sale comme une -roue d'omnibus. Après tout, ce n'est pas ma faute si tu es encore -obligé de faire ce métier de gratte-papier.» - -Quand elle allait sortir elle-même, elle ne manquait jamais de -s'écrier: «Dire que si j'avais épousé un autre homme j'aurais une -voiture à moi.» - -A toute heure, en toute occasion, elle pensait à cela, piquait son mari -d'un reproche, le cinglait d'une injure, le faisait seul coupable, -le rendait seul responsable de la perte de cet argent qu'elle aurait -possédé. - -Un soir enfin, perdant encore patience, il s'écria: «Mais nom d'un -chien! te tairas-tu à la fin? D'abord c'est ta faute à toi seule, -entends-tu, si nous n'avons pas d'enfant, parce que j'en ai un, moi...» - -Il mentait, préférant tout à cet éternel reproche et à cette honte de -paraître impuissant. - -Elle le regarda, étonnée d'abord, cherchant la vérité dans ses yeux, -puis ayant compris, et pleine de dédain: «Tu as un enfant, toi?» - -Il répondit effrontément: «Oui, un enfant naturel que je fais élever à -Asnières.» - -Elle reprit avec tranquillité: «Nous irons le voir demain pour que je -me rende compte comment il est fait.» - -Mais il rougit jusqu'aux oreilles en balbutiant: «Comme tu voudras.» - -Elle se leva, le lendemain, dès sept heures, et comme il s'étonnait: -«Mais n'allons-nous pas voir ton enfant? Tu me l'as promis hier soir. -Est-ce que tu n'en aurais plus aujourd'hui, par hasard?» - -Il sortit de son lit brusquement: «Ce n'est pas mon enfant que nous -allons voir, mais un médecin; et il te dira ton fait.» - -Elle répondit, en femme sûre d'elle: «Je ne demande pas mieux.» - -Cachelin se chargea d'annoncer au ministère que son gendre était -malade; et le ménage Lesable, renseigné par un pharmacien voisin, -sonnait à une heure précise à la porte du docteur Lefilleul, auteur de -plusieurs ouvrages sur l'hygiène de la génération. - -Ils entrèrent dans un salon blanc à filets d'or, mal meublé, qui -semblait nu et inhabité malgré le nombre des sièges. Ils s'assirent. -Lesable se sentait ému, tremblant, honteux aussi. Leur tour vint et -ils pénétrèrent dans une sorte de bureau où les reçut un gros homme de -petite taille, cérémonieux et froid. - -Il attendit qu'ils s'expliquassent; mais Lesable ne s'y hasardait -point, rouge jusqu'aux oreilles. Sa femme alors se décida, et, d'une -voix tranquille, en personne résolue à tout pour arriver à son but: -«Monsieur, nous venons vous trouver parce que nous n'avons pas -d'enfants. Une grosse fortune en dépend pour nous.» - -La consultation fut longue, minutieuse et pénible. Seule Cora ne -semblait point gênée, se prêtait à l'examen attentif du médecin en -femme qu'anime et que soutient un intérêt plus haut. - -Après avoir étudié pendant près d'une heure les deux époux, le -praticien ne se prononça pas. - -«Je ne constate rien, dit-il, rien d'anormal, ni rien de spécial. Le -cas, d'ailleurs, se présente assez fréquemment. Il en est des corps -comme des caractères. Lorsque nous voyons tant de ménages disjoints -pour incompatibilité d'humeur, il n'est pas étonnant d'en voir -d'autres stériles pour incompatibilité physique. Madame me paraît -particulièrement bien constituée et apte à la génération. Monsieur, -de son côté, bien que ne présentant aucun caractère de conformation en -dehors de la règle, me semble affaibli, peut-être même par suite de -son excessif désir de devenir père. Voulez-vous me permettre de vous -ausculter?» - -Lesable, inquiet, ôta son gilet et le docteur colla longtemps son -oreille sur le thorax et dans le dos de l'employé, puis il le tapota -obstinément depuis l'estomac jusqu'au cou et depuis les reins jusqu'à -la nuque. - -Il constata un léger trouble au premier temps du cœur, et même une -menace du côté de la poitrine. - -«Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C'est -de l'anémie, de l'épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore -insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables.» - -Lesable, blême d'angoisse, demanda une ordonnance. On lui prescrivit un -régime compliqué. Du fer, des viandes rouges, du bouillon dans le jour, -de l'exercice, du repos et un séjour à la campagne pendant l'été. Puis -le docteur leur donna des conseils pour le moment où il irait mieux. Il -leur indiqua des pratiques usitées dans leur cas et qui avaient souvent -réussi. - -La consultation coûta quarante francs. - -Lorsqu'ils furent dans la rue, Cora prononça, pleine de colère sourde -et prévoyant l'avenir: «Me voilà bien lotie, moi!» - -Il ne répondit pas. Il marchait dévoré de craintes, recherchant -et pesant chaque parole du docteur. Ne l'avait-il pas trompé? -Ne l'avait-il pas jugé perdu? Il ne pensait guère à l'héritage, -maintenant, et à l'enfant! Il s'agissait de sa vie! - -Il lui semblait entendre un sifflement dans ses poumons et sentir son -cœur battre à coups précipités. En traversant les Tuileries il eut une -faiblesse et désira s'asseoir. Sa femme, exaspérée, resta debout près -de lui pour l'humilier, le regardant de haut en bas avec une pitié -méprisante. Il respirait péniblement, exagérant l'essoufflement qui -provenait de son émotion; et les doigts de la main gauche sur le pouls -du poignet droit, il comptait les pulsations de l'artère. - -Cora, qui piétinait d'impatience, demanda: «Est-ce fini, ces -manières-là? Quand tu seras prêt?» Il se leva, comme se lèvent les -victimes, et se remit en route sans prononcer une parole. - -Quand Cachelin apprit le résultat de la consultation, il ne modéra -point sa fureur. Il gueulait: «Nous voilà propres, ah bien! nous voilà -propres.» Et il regardait son gendre avec des yeux féroces, comme s'il -eût voulu le dévorer. - -Lesable n'écoutait pas, n'entendait pas, ne pensant plus qu'à sa santé, -à son existence menacée. Ils pouvaient crier, le père et la fille, ils -n'étaient pas dans sa peau, à lui, et, sa peau, il la voulait garder. - -Il eut des bouteilles de pharmacien sur sa table, et il dosait, à -chaque repas, les médicaments, sous les sourires de sa femme et les -rires bruyants de son beau-père. Il se regardait dans la glace à tout -instant, posait à tout moment la main sur son cœur pour en étudier les -secousses, et il se fit faire un lit dans une pièce obscure qui servait -de garde-robe, ne voulant plus se trouver en contact charnel avec Cora. - -Il éprouvait pour elle, maintenant, une haine apeurée, mêlée de mépris -et de dégoût. Toutes les femmes, d'ailleurs, lui apparaissaient à -présent comme des monstres, des bêtes dangereuses, ayant pour mission -de tuer les hommes; et il ne pensait plus au testament de tante -Charlotte que comme on pense à un accident passé dont on a failli -mourir. - -Des mois encore s'écoulèrent. Il ne restait plus qu'un an avant le -terme fatal. - -Cachelin avait accroché dans la salle à manger un énorme calendrier -dont il effaçait un jour chaque matin, et l'exaspération de son -impuissance, le désespoir de sentir de semaine en semaine lui échapper -cette fortune, la rage de penser qu'il lui faudrait trimer encore -au bureau, et vivre ensuite avec une retraite de deux mille francs, -jusqu'à sa mort, le poussaient à des violences de paroles qui, pour -moins que rien, seraient devenues des voies de fait. - -Il ne pouvait regarder Lesable sans frémir d'un besoin furieux de -le battre, de l'écraser, de le piétiner. Il le haïssait d'une haine -désordonnée. Chaque fois qu'il le voyait ouvrir la porte, entrer, il -lui semblait qu'un voleur pénétrait chez lui, qui l'avait dépouillé -d'un bien sacré, d'un héritage de famille. Il le haïssait plus qu'on -ne hait un ennemi mortel, et il le méprisait en même temps pour sa -faiblesse, et surtout pour sa lâcheté, depuis qu'il avait renoncé à -poursuivre l'espoir commun par crainte pour sa santé. - -Lesable, en effet, vivait plus séparé de sa femme que si aucun lien ne -les eût unis. Il ne l'approchait plus, ne la touchait plus, évitait -même son regard, autant par honte que par peur. - -Cachelin, chaque jour, demandait à sa fille: «Eh bien, ton mari -s'est-il décidé?» - -Elle répondait: «Non, papa.» - -Chaque soir, à table, avaient lieu des scènes pénibles. Cachelin sans -cesse répétait: «Quand un homme n'est pas un homme, il ferait mieux de -crever pour céder la place à un autre.» - -Et Cora ajoutait: «Le fait est qu'il y a des gens bien inutiles et bien -gênants. Je ne sais pas trop ce qu'ils font sur la terre si ce n'est -d'être à charge à tout le monde.» - -Lesable buvait ses drogues et ne répondait pas. Un jour enfin, -son beau-père lui cria: «Vous savez, vous, si vous ne changez pas -d'allures, maintenant que vous allez mieux, je sais bien ce que fera ma -fille!...» - -Le gendre leva les yeux, pressentant un nouvel outrage, interrogeant du -regard. Cachelin reprit: «Elle en prendra un autre que vous, parbleu! -Et vous avez une rude chance que ce ne soit pas déjà fait. Quand on a -épousé un paltoquet de votre espèce, tout est permis.» - -Lesable, livide, répondit: «Ce n'est pas moi qui l'empêche de suivre -vos bons conseils.» - -Cora avait baissé les yeux. Et Cachelin, sentant vaguement qu'il venait -de dire une chose trop forte, demeura un peu confus. - - -VI - -Au ministère, les deux hommes semblaient vivre en assez bonne -intelligence. Une sorte de pacte tacite s'était fait entre eux -pour cacher à leurs collègues les batailles de leur intérieur. Ils -s'appelaient «mon cher Cachelin»--«mon cher Lesable», et feignaient -même de rire ensemble, d'être heureux et contents, satisfaits de leur -vie commune. - -Lesable et Maze, de leur côté, se comportaient l'un vis-à-vis de -l'autre avec la politesse cérémonieuse d'adversaires qui ont failli se -battre. Le duel raté dont ils avaient eu le frisson mettait entre eux -une politesse exagérée, une considération plus marquée, et peut-être -un désir secret de rapprochement, venu de la crainte confuse d'une -complication nouvelle. On observait et on approuvait leur attitude -d'hommes du monde qui ont eu une affaire d'honneur. - -Ils se saluaient de fort loin, avec une gravité sévère, d'un fort coup -de chapeau tout à fait digne. - -Ils ne se parlaient pas, aucun des deux ne voulant ou n'osant prendre -sur lui de commencer. - -Mais un jour, Lesable, que le chef demandait immédiatement, se mit à -courir pour marquer son zèle et, au détour du couloir, il alla donner -de tout son élan dans le ventre d'un employé qui arrivait en sens -inverse. C'était Maze. Ils reculèrent tous les deux, et Lesable demanda -avec un empressement confus et poli: «Je ne vous ai point fait de mal, -monsieur?» - -L'autre répondit: «Nullement, monsieur.» - -Depuis ce moment, ils jugèrent convenable d'échanger quelques paroles -en se rencontrant. Puis, entrant en lutte de courtoisie, ils eurent -des prévenances l'un pour l'autre, d'où naquit bientôt une certaine -familiarité, puis une intimité que tempérait une réserve, l'intimité -de gens qui s'étaient méconnus, mais dont une certaine hésitation -craintive retient encore l'élan; puis, à force de politesses et de -visites de pièce à pièce, une camaraderie s'établit. - -Souvent ils bavardaient maintenant, en venant aux nouvelles dans le -bureau du commis d'ordre. Lesable avait perdu de sa morgue d'employé -sûr d'arriver, Maze mettait de côté sa tenue d'homme du monde; et -Cachelin se mêlait à la conversation, semblait voir avec intérêt leur -amitié. Quelquefois, après le départ du beau commis, qui s'en allait la -taille droite, effleurant du front le haut de la porte, il murmurait en -regardant son gendre: «En voilà un gaillard, au moins!» - -Un matin, comme ils étaient là tous les quatre, car le père Savon ne -quittait jamais sa copie, la chaise de l'expéditionnaire, sciée sans -doute par quelque farceur, s'écroula sous lui, et le bonhomme roula sur -le parquet en poussant un cri d'effroi. - -Les trois autres se précipitèrent. Le commis d'ordre attribua cette -machination aux communards et Maze voulait à toute force voir l'endroit -blessé. Cachelin et lui essayèrent même de déshabiller le vieux pour -le panser, disaient-ils. Mais il résistait désespérément, criant qu'il -n'avait rien. - -Quand la gaieté fut apaisée, Cachelin, tout à coup, s'écria: «Dites -donc, monsieur Maze, vous ne savez pas, maintenant que nous sommes bien -ensemble, vous devriez venir dîner dimanche à la maison. Ça nous ferait -plaisir à tous, à mon gendre, à moi, et à ma fille qui vous connaît -bien de nom, car on parle souvent du bureau. C'est dit, hein?» - -Lesable joignit ses instances, mais plus froidement, à celles de son -beau-père: «Venez donc, vous nous ferez grand plaisir.» - -Maze hésitait, embarrassé, souriant au souvenir de tous les bruits qui -couraient. - -Cachelin le pressait: «Allons, c'est entendu?» - ---«Eh bien! oui, j'accepte.» - -Quand son père lui dit, en rentrant: «Tu ne sais pas, M. Maze vient -dîner ici dimanche prochain», Cora, surprise d'abord, balbutia: -«Monsieur Maze?--Tiens!» - -Et elle rougit jusqu'aux cheveux, sans savoir pourquoi. Elle avait -si souvent entendu parler de lui, de ses manières, de ses succès, -car il passait dans le ministère pour entreprenant avec les femmes -et irrésistible, qu'un désir de le connaître s'était éveillé en elle -depuis longtemps. - -Cachelin reprit en se frottant les mains: «Tu verras, c'est un rude -gars, et un beau garçon. Il est haut comme un carabinier, il ne -ressemble pas à ton mari, celui-là!» - -Elle ne répondit rien, confuse comme si on eût pu deviner qu'elle avait -rêvé de lui. - -On prépara ce dîner avec autant de sollicitude que celui de Lesable -autrefois. Cachelin discutait les plats, voulait que ce fût bien, et -comme si une confiance inavouée, encore indécise, eût surgi dans son -cœur, il semblait plus gai, tranquillisé par quelque prévision secrète -et sûre. - -Toute la journée du dimanche, il surveilla les préparatifs avec -agitation, tandis que Lesable traitait une affaire urgente apportée la -veille du bureau. On était dans la première semaine de novembre et le -jour de l'an approchait. - -A sept heures, Maze arriva, plein de bonne humeur. Il entra comme chez -lui et offrit, avec un compliment, un gros bouquet de roses à Cora. Il -ajouta, de ce ton familier des gens habitués au monde: «Il me semble, -madame, que je vous connais un peu, et que je vous ai connue toute -petite fille, car voici bien des années que votre père me parle de -vous.» - -Cachelin, en apercevant les fleurs, s'écria: - -«Ça, au moins, c'est distingué.» Et sa fille se rappela que Lesable -n'en avait point apporté le jour de sa présentation. Le beau commis -semblait enchanté, riait en bon enfant, qui vient pour la première fois -chez de vieux amis, et lançait à Cora des galanteries discrètes qui lui -empourpraient les joues. - -Il la trouva fort désirable. Elle le jugea fort séduisant. Quand il -fut parti, Cachelin demanda: «Hein! quel bon zig, et quel sacripan ça -doit faire! Il paraît qu'il enjôle toutes les femmes.» - -Cora, moins expansive, avoua cependant qu'elle le trouvait «aimable et -pas si poseur qu'elle aurait cru». - -Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint -qu'il l'avait «méconnu» dans les premiers temps. - -Maze revint avec réserve d'abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout -le monde. On l'attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats -qu'il aimait. Et l'intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu'ils -ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au -théâtre, en des loges obtenues par les journaux. - -On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde, -jusqu'à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant, -d'un pas égal, hanche à hanche, balancés d'un même mouvement, d'un même -rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie. -Ils parlaient à mi-voix, car ils s'entendaient à merveille, en riant -d'un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter -derrière elle un coup d'œil sur son père et son mari. - -Cachelin les couvrait d'un regard bienveillant, et souvent, sans songer -qu'il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout -de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait -tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux -de sentir que son cœur battait moins fort, qu'il soufflait moins -en marchant vite et qu'il était en tout plus gaillard, il laissait -s'évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets -méchants avaient d'ailleurs cessé depuis quelque temps. - -Au jour de l'an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie -si véhémente, qu'il embrassa sa femme en rentrant, pour la première -fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s'il -eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu -pour lui présenter, à l'occasion du premier janvier, ses hommages et -ses souhaits. Il eut l'air lui-même embarrassé et il se tourna vers la -fenêtre, en homme qui ne veut pas voir. - -Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à -harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze, -comme s'il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux -et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute. - -Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse, -tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme -menaçant, et si proche. - -On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois -ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte. - -Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses -amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour -cueillir des violettes dans les buissons. - -Ils partirent par un train matinal et descendirent à Maisons-Laffitte. -Un frisson d'hiver courait encore dans les branches nues, mais l'herbe -reverdie, luisante, était déjà tachée de fleurs blanches et bleues; et -les arbres fruitiers sur les coteaux semblaient enguirlandés de roses, -avec leurs bras maigres couverts de bourgeons épanouis. - -La Seine, lourde, coulait, triste et boueuse des pluies dernières, -entre ses berges rongées par les crues de l'hiver; et toute la -campagne trempée d'eau, semblant sortir d'un bain, exhalait une saveur -d'humidité douce sous la tiédeur des premiers jours de soleil. - -On s'égara dans le parc. Cachelin, morne, tapait de sa canne des mottes -de terre, plus accablé que de coutume, songeant plus amèrement, ce -jour-là, à leur infortune bientôt complète. Lesable, morose aussi, -craignait de se mouiller les pieds dans l'herbe, tandis que sa femme -et Maze cherchaient à faire un bouquet. Cora, depuis quelques jours, -semblait souffrante, lasse et pâlie. - -Elle fut tout de suite fatiguée et voulut rentrer pour déjeuner. On -gagna un petit restaurant contre un vieux moulin croulant; et le -déjeuner traditionnel des Parisiens en sortie fut bientôt servi sous la -tonnelle, sur la table de bois vêtue de deux serviettes, et tout près -de la rivière. - -On avait croqué des goujons frits, mâché le bœuf entouré de pommes de -terre, et on passait le saladier plein de feuilles vertes, quand Cora -se leva brusquement, et se mit à courir vers la berge, en tenant à deux -mains sa serviette sur sa bouche. - -Lesable, inquiet, demanda: «Qu'est-ce qu'elle a donc?» Maze, troublé, -rougit, balbutia: «Mais... je ne sais pas... elle allait bien tout à -l'heure!» et Cachelin demeurait effaré, la fourchette en l'air avec une -feuille de salade au bout. - -Il se leva, cherchant à voir sa fille. En se penchant, il l'aperçut la -tête contre un arbre, malade. Un soupçon rapide lui coupa les jarrets -et il s'abattit sur sa chaise, jetant des regards effarés sur les deux -hommes qui semblaient maintenant aussi confus l'un que l'autre. Il les -fouillait de son œil anxieux, n'osant plus parler, fou d'angoisse et -d'espérance. - -Un quart d'heure s'écoula dans un silence profond. Et Cora reparut, un -peu pâle, marchant avec peine. Personne ne l'interrogea d'une façon -précise; chacun paraissait deviner un événement heureux, pénible à -dire, brûler de le savoir et craindre de l'apprendre. Seul Cachelin lui -demanda: «Ça va mieux?» Elle répondit: «Oui, merci, ce n'était rien. -Mais nous rentrerons de bonne heure, j'ai un peu de migraine.» - -Et pour repartir, elle prit le bras de son mari comme pour signifier -quelque chose de mystérieux qu'elle n'osait avouer encore. - -On se sépara dans la gare Saint-Lazare. Maze, prétextant une affaire -dont le souvenir lui revenait, s'en alla après avoir salué et serré les -mains. - -Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda: -«Qu'est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?» - -Mais Cora ne répondit point d'abord; puis, après avoir hésité quelque -temps: «Ce n'était rien. Un petit mal de cœur.» - -Elle marchait d'un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres. -Lesable, mal à l'aise, l'esprit troublé, hanté d'idées confuses, -contradictoires, plein d'appétits de luxe, de colère sourde, de honte -inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment -les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre -les rideaux et qui coupe leur lit d'un trait brillant. - -Dès qu'il fut rentré, il parla d'un travail à finir et s'enferma. - -Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu -es enceinte, hein?» - -Elle balbutia: «Oui, je le crois. Depuis deux mois.» - -Elle n'avait point fini de parler qu'il bondissait d'allégresse; -puis il se mit à danser autour d'elle un cancan de bal public, vieux -ressouvenir de ses jours de garnison. Il levait la jambe, sautait -malgré son ventre, secouait l'appartement tout entier. Les meubles se -balançaient, les verres se heurtaient dans le buffet, la suspension -oscillait et vibrait comme la lampe d'un navire. - -Puis il prit dans ses bras sa fille chérie et l'embrassa -frénétiquement; puis, lui jetant d'une façon familière une petite tape -sur le ventre: «Ah! ça y est, enfin! L'as-tu dit à ton mari?» - -Elle murmura, intimidée tout à coup: «Non... pas encore... je... -j'attendais.» - -Mais Cachelin s'écria: «Bon, c'est bon. Ça te gêne. Attends, je vais le -lui dire, moi!» - -Et il se précipita dans l'appartement de son gendre. En le voyant -entrer, Lesable, qui ne faisait rien, se dressa. Mais l'autre ne lui -laissa pas le temps de se reconnaître: «Vous savez que votre femme est -grosse?» - -L'époux, interdit, perdait contenance, et ses pommettes devinrent -rouges. - -«Quoi? Comment? Cora? Vous dites? - ---«Je dis qu'elle est grosse, entendez-vous? En voilà une chance!» - -Et dans sa joie, il lui prit les mains, les serra, les secoua, comme -pour le féliciter, le remercier; il répétait: «Ah! enfin, ça y est. -C'est bien! c'est bien! Songez donc, la fortune est à nous.» Et, n'y -tenant plus, il le serra dans ses bras. - -Il criait: «Plus d'un million, songez, plus d'un million!» Il se remit -à danser, puis soudain: «Mais venez donc, elle vous attend: venez -l'embrasser, au moins!» et le prenant à plein corps, il le poussa -devant lui et le lança comme une balle dans la salle où Cora était -restée, debout, inquiète, écoutant. - -Dès qu'elle aperçut son mari, elle recula, étranglée par une brusque -émotion. Il restait devant elle, pâle et torturé. Il avait l'air d'un -juge et elle d'une coupable. - -Enfin il dit: «Il paraît que tu es enceinte?» - -Elle balbutia d'une voix tremblante: «Ça en a l'air.» - -Mais Cachelin les saisit tous les deux par le cou et il les colla l'un -à l'autre, nez à nez, en criant: «Embrassez-vous donc, nom d'un chien! -Ça en vaut bien la peine.» - -Et, quand il les eut lâchés, il déclara, débordant d'une joie folle: -«Enfin, c'est partie gagnée! Dites donc, Léopold, nous allons tout de -suite acheter une propriété à la campagne. Là, au moins, vous pourrez -remettre votre santé.» - -A cette idée, Lesable tressaillit. Son beau-père reprit: «Nous y -inviterons M. Torchebeuf avec sa dame, et comme le sous-chef est au -bout de son rouleau, vous pourrez prendre sa succession. C'est un -acheminement.» - -Lesable voyait les choses, à mesure que parlait Cachelin; il se voyait -lui-même, recevant le chef, devant une jolie propriété blanche, au bord -de la rivière. Il avait une veste de coutil, et un panama sur la tête. - -Quelque chose de doux lui entrait dans le cœur à cette espérance, -quelque chose de tiède et de bon qui semblait se mêler à lui, le rendre -léger et déjà mieux portant. - -Il sourit, sans répondre encore. - -Cachelin, grisé d'espoirs, emporté dans les rêves, continuait: «Qui -sait? nous pourrons prendre de l'influence dans le pays. Vous serez -peut-être député. Dans tous les cas, nous pourrons voir la société de -l'endroit, et nous payer des douceurs. Vous aurez un petit cheval et un -panier pour aller chaque jour à la gare.» - -Des images de luxe, d'élégance et de bien-être s'éveillaient dans -l'esprit de Lesable. La pensée qu'il conduirait lui-même une mignonne -voiture, comme ces gens riches dont il avait si souvent envié le sort, -détermina sa satisfaction. Il ne put s'empêcher de dire: «Ah! ça, oui, -c'est charmant, par exemple.» - -Cora, le voyant gagné, souriait aussi, attendrie et reconnaissante; et -Cachelin, qui ne distinguait plus d'obstacles, déclara: - -«Nous allons dîner au restaurant. Sacristi! il faut nous payer une -petite noce.» - -Ils étaient un peu gris en rentrant tous les trois, et Lesable, qui -voyait double et dont toutes les idées dansaient, ne put regagner son -cabinet noir. Il se coucha, peut-être par mégarde, peut-être par oubli, -dans le lit encore vide où allait entrer sa femme. Et toute la nuit il -lui sembla que sa couche oscillait comme un bateau, tanguait, roulait -et chavirait. Il eut même un peu le mal de mer. - -Il fut bien surpris, en s'éveillant, de trouver Cora dans ses bras. - -Elle ouvrit les yeux, sourit, et l'embrassa avec un élan subit, plein -de gratitude et d'affection. Puis elle lui dit, de cette voix douce -qu'ont les femmes dans leurs câlineries: «Si tu veux être bien gentil, -tu n'iras pas aujourd'hui au ministère. Tu n'as plus besoin d'être si -exact, puisque nous allons être très riches. Et nous partirions encore -à la campagne, tous les deux tout seuls.» - -Il se sentait reposé, plein de ce bien-être las qui suit les -courbatures des fêtes, et engourdi dans la chaleur de la couche. Il -éprouvait une envie lourde de rester là longtemps, de ne plus rien -faire que de vivre tranquille dans la mollesse. Un besoin de paresse -inconnu et puissant paralysait son âme, envahissait son corps. Et une -pensée vague, continue, heureuse, flottait en lui: «Il allait être -riche, indépendant.» - -Mais tout à coup une peur le saisit, et il demanda tout bas, comme s'il -eût craint que ses paroles fussent entendues par les murs: «Es-tu bien -sûre d'être enceinte, au moins?» - -Elle le rassura tout de suite: «Oh! oui, va. Je ne me suis pas trompée.» - -Et lui, un peu inquiet encore, se mit à la tâter doucement. Il -parcourait de la main son ventre enflé. Il déclara: «Oui, c'est -vrai,--mais tu ne seras pas accouchée avant la date. On contestera -peut-être notre droit.» - -A cette supposition une colère la prit.--Ah! mais non, par exemple, on -n'allait pas la chicaner maintenant, après tant de misères, de peines -et d'efforts, ah, mais non!--Elle s'était assise, bouleversée par -l'indignation. - -«Allons de suite chez le notaire,» dit-elle. - -Mais il fut d'avis de se procurer d'abord un certificat de médecin. Ils -retournèrent donc chez le docteur Lefilleul. - -Il les reconnut aussitôt et demanda: «Eh bien, avez-vous réussi?» - -Ils rougirent tous deux jusqu'aux oreilles, et Cora, perdant un peu -contenance, balbutia: «Je crois que oui, monsieur.» - -Le médecin se frottait les mains: «Je m'y attendais, je m'y attendais. -Le moyen que je vous ai indiqué ne manque jamais, à moins d'incapacité -radicale d'un des conjoints.» - -Quand il eut examiné la jeune femme il déclara: «Ça y est, bravo!» - -Et il écrivit sur une feuille de papier: «Je soussigné, docteur en -médecine de la Faculté de Paris, certifie que Madame Léopold Lesable, -née Cachelin, présente tous les symptômes d'une grossesse datant de -trois mois environ.» - -Puis, se tournant vers Lesable: «Et vous? Cette poitrine, et ce cœur?» -Il l'ausculta et le trouva tout à fait guéri. - -Ils repartirent, heureux et joyeux, bras à bras, d'un pied léger. -Mais en route, Léopold eut une idée: «Tu ferais peut-être bien, avant -d'aller chez le notaire, de passer une ou deux serviettes dans la -ceinture, ça tirera l'œil et ça vaudra mieux. Il ne croira pas que nous -voulons gagner du temps.» - -Ils rentrèrent donc, et il déshabilla lui-même sa femme pour lui -ajuster un flanc trompeur. Dix fois de suite il changea les serviettes -de place, et il s'éloignait de quelques pas afin de constater l'effet, -cherchant à obtenir une vraisemblance absolue. - -Lorsqu'il fut content du résultat, ils repartirent, et dans la rue il -semblait fier de promener ce ventre en bosse qui attestait sa virilité. - -Le notaire les reçut avec bienveillance. Puis il écouta leur -explication, parcourut de l'œil le certificat, et comme Lesable -insistait: «Du reste, monsieur, il suffit de la voir une seconde», il -jeta un regard convaincu sur la taille épaisse et pointue de la jeune -femme. - -Ils attendaient, anxieux; l'homme de loi déclara: «Parfaitement. -Que l'enfant soit né ou à naître, il existe, et il vit. Donc, nous -surseoirons à l'exécution du testament jusqu'à l'accouchement de -madame.» - -En sortant de l'étude, ils s'embrassèrent dans l'escalier, tant leur -joie était véhémente. - - -VII - -Depuis cette heureuse découverte, les trois parents vivaient dans une -union parfaite. Ils étaient d'humeur gaie, égale et douce. Cachelin -avait retrouvé toute son ancienne jovialité, et Cora accablait de soins -son mari. Lesable aussi semblait un autre homme, toujours content, et -bon enfant comme jamais il ne l'avait été. - -Maze venait moins souvent et semblait, à présent, mal à son aise -dans la famille; on le recevait toujours bien, avec plus de froideur -cependant, car le bonheur est égoïste et se passe des étrangers. - -Cachelin lui-même paraissait éprouver une certaine hostilité secrète -contre le beau commis qu'il avait, quelques mois plus tôt, introduit -avec empressement dans le ménage. Ce fut lui qui annonça à cet ami la -grossesse de Coralie. Il la lui dit brusquement: «Vous savez, ma fille -est enceinte!» - -Maze, jouant la surprise, répliqua: «Ah bah! vous devez être bien -heureux.» - -Cachelin répondit: «Parbleu!» et remarqua que son collègue, au -contraire, ne paraissait point enchanté. Les hommes n'aiment guère voir -en cet état, que ce soit ou non par leur faute, les femmes dont ils -sont les fidèles. - -Tous les dimanches, cependant, Maze continuait à dîner dans la maison. -Mais les soirées devenaient pénibles à passer ensemble, bien qu'aucun -désaccord grave n'eût surgi; et cet étrange embarras grandissait de -semaine en semaine. Un soir même, comme il venait de sortir, Cachelin -déclara d'un air furieux: «En voilà un qui commence à m'embêter!» - -Et Lesable répondit: «Le fait est qu'il ne gagne pas à être beaucoup -connu.» Cora avait baissé les yeux. Elle ne donna pas son avis. Elle -semblait toujours gênée en face du grand Maze qui, de son côté, -paraissait presque honteux près d'elle, ne la regardait plus en -souriant comme jadis, n'offrait plus de soirées au théâtre, et semblait -porter, ainsi qu'un fardeau nécessaire, cette intimité naguère si -cordiale. - -Mais un jeudi, à l'heure du dîner, quand son mari rentra du bureau, -Cora lui baisa les favoris avec plus de câlinerie que de coutume, et -elle lui murmura dans l'oreille: - ---«Tu vas peut-être me gronder? - ---«Pourquoi ça? - ---«C'est que... M. Maze est venu pour me voir tantôt. Et moi, comme je -ne veux pas qu'on jase sur mon compte, je l'ai prié de ne jamais se -présenter quand tu ne serais pas là. Il a paru un peu froissé!» - -Lesable, surpris, demanda: - ---«Eh bien! qu'est-ce qu'il a dit? - ---«Oh! il n'a pas dit grand'chose, seulement cela ne m'a pas plu tout -de même, et je l'ai prié alors de cesser complètement ses visites. Tu -sais bien que c'est papa et toi qui l'aviez amené ici, moi je n'y suis -pour rien. Aussi, je craignais de te mécontenter en lui fermant la -porte.» - -Une joie reconnaissante entrait dans le cœur de son mari: - -«Tu as bien fait, très bien fait. Et même je t'en remercie.» - -Elle reprit, pour bien établir la situation des deux hommes, qu'elle -avait réglée d'avance: «Au bureau, tu feras semblant de ne rien savoir, -et tu lui parleras comme par le passé: seulement il ne viendra plus -ici.» - -Et Lesable, prenant avec tendresse sa femme dans ses bras, la bécota -longtemps sur les yeux et sur les joues. Il répétait: «Tu es un -ange!... tu es un ange!» Et il sentait contre son ventre la bosse de -l'enfant déjà fort. - - -VIII - -Rien de nouveau ne survint jusqu'au terme de la grossesse. - -Cora accoucha d'une fille dans les derniers jours de septembre. Elle -fut appelée Désirée; mais, comme on voulait faire un baptême solennel, -on décida qu'il n'aurait lieu que l'été suivant, dans la propriété -qu'ils allaient acheter. - -Ils la choisirent à Asnières, sur le coteau qui domine la Seine. - -De grands événements s'étaient accomplis pendant l'hiver. Aussitôt -l'héritage acquis, Cachelin avait réclamé sa retraite, qui fut aussitôt -liquidée, et il avait quitté le bureau. Il occupait ses loisirs à -découper, au moyen d'une fine scie mécanique, des couvercles de boîtes -à cigares. Il en faisait des horloges, des coffrets, des jardinières, -toutes sortes de petits meubles étranges. Il se passionnait pour cette -besogne, dont le goût lui était venu en apercevant un marchand ambulant -travailler ainsi ces plaques de bois, sur l'avenue de l'Opéra. Et il -fallait que tout le monde admirât chaque jour ses dessins nouveaux, -d'une complication savante et puérile. - -Lui-même, émerveillé devant son œuvre, répétait sans cesse: «C'est -étonnant ce qu'on arrive à faire!» - -Le sous-chef, M. Rabot, étant mort enfin, Lesable remplissait les -fonctions de sa charge, bien qu'il n'en reçût pas le titre, car -il n'avait point le temps de grade nécessaire depuis sa dernière -nomination. - -Cora était devenue tout de suite une femme différente, plus réservée, -plus élégante, ayant compris, deviné, flairé toutes les transformations -qu'impose la fortune. - -Elle fit, à l'occasion du jour de l'an, une visite à l'épouse du chef, -grosse personne restée provinciale après trente-cinq ans de séjour à -Paris, et elle mit tant de grâce et de séduction à la prier d'être -la marraine de son enfant, que Mme Torchebeuf accepta. Le grand-père -Cachelin fut parrain. - -La cérémonie eut lieu un dimanche éclatant de juin. Tout le bureau -était convié, sauf le beau Maze, qu'on ne voyait plus. - -A neuf heures, Lesable attendait devant la gare le train de Paris, -tandis qu'un groom en livrée à gros boutons dorés tenait par la bride -un poney dodu devant un panier tout neuf. - -La machine au loin siffla, puis apparut, traînant son chapelet de -voitures d'où s'échappa un flot de voyageurs. - -M. Torchebeuf sortit d'un wagon de première classe, avec sa femme en -toilette éclatante, tandis que d'un wagon de deuxième, Pitolet et -Boissel descendaient. On n'avait point osé inviter le père Savon, mais -il était entendu qu'on le rencontrerait par hasard, dans l'après-midi, -et qu'on l'amènerait dîner avec l'assentiment du chef. - -Lesable s'élança au-devant de son supérieur, qui s'avançait tout petit -dans sa redingote fleurie par sa grande décoration pareille à une rose -rouge épanouie. Son crâne énorme, surmonté d'un chapeau à larges ailes, -écrasait son corps chétif, lui donnait un aspect de phénomène; et sa -femme, en se haussant un rien sur la pointe des pieds, pouvait regarder -sans peine par-dessus sa tête. - -Léopold, radieux, s'inclinait, remerciait. Il les fit monter dans -le panier, puis courant vers ses deux collègues qui s'en venaient -modestement derrière, il leur serra les mains en s'excusant de ne les -pouvoir porter aussi dans sa voiture trop petite: «Suivez le quai, -vous arriverez devant ma porte: Villa Désirée, la quatrième après le -tournant. Dépêchez-vous.» - -Et, montant dans sa voiture, il saisit les guides et partit, tandis que -le groom sautait lestement sur le petit siège de derrière. - -La cérémonie eut lieu dans les meilleures conditions. Puis on rentra -pour déjeuner. Chacun, sous sa serviette, trouva un cadeau proportionné -à l'importance de l'invité. La marraine eut un bracelet d'or massif, -son mari une épingle de cravate en rubis, Boissel un portefeuille en -cuir de Russie, et Pitolet une superbe pipe d'écume. C'était Désirée, -disait-on, qui offrait ces présents à ses nouveaux amis. - -Mme Torchebeuf, rouge de confusion et de plaisir, mit à son gros bras -le cercle brillant, et comme le chef avait une mince cravate noire qui -ne pouvait porter l'épingle, il piqua le bijou sur le revers de sa -redingote, au-dessous de la Légion d'honneur, comme autre croix d'ordre -inférieur. - -Par la fenêtre, on découvrait un grand ruban de rivière, montant vers -Suresnes, le long des berges plantées d'arbres. Le soleil tombait en -pluie sur l'eau, en faisait un fleuve de feu. Le commencement du repas -fut grave, rendu sérieux par la présence de M. et Mme Torchebeuf. Puis -on s'égaya. Cachelin lâchait des plaisanteries de poids, qu'il se -sentait permises, étant riche; et on riait. - -De Pitolet ou de Boissel, elles auraient certainement choqué. - -Au dessert, il fallut apporter l'enfant, que chaque convive embrassa. -Noyé dans une neige de dentelles, il regardait ces gens de ses yeux -bleus, troubles et sans pensée, et il tournait un peu sa tête bouffie -où semblait s'éveiller un commencement d'attention. - -Pitolet, au milieu du bruit des voix, glissa dans l'oreille de son -voisin Boissel: «Elle a l'air d'une petite Mazette.» - -Le mot courut au ministère, le lendemain. - -Cependant, deux heures venaient de sonner; on avait bu les liqueurs, et -Cachelin proposa de visiter la propriété, puis d'aller faire un tour au -bord de la Seine. - -Les convives, en procession, circulèrent de pièce en pièce, depuis la -cave jusqu'au grenier, puis ils parcoururent le jardin, d'arbre en -arbre, de plante en plante, puis on se divisa en deux bandes pour la -promenade. - -Cachelin, un peu gêné près des dames, entraîna Boissel et Pitolet dans -les cafés de la rive, tandis que Mmes Torchebeuf et Lesable, avec leurs -maris, remonteraient sur l'autre berge, des femmes honnêtes ne pouvant -se mêler au monde débraillé du dimanche. - -Elles allaient avec lenteur, sur le chemin de halage, suivies des deux -hommes qui causaient gravement du bureau. - -Sur le fleuve, des yoles passaient, enlevées à longs coups d'aviron -par des gaillards aux bras nus dont les muscles roulaient sous la -chair brûlée. Les canotières, allongées sur des peaux de bêtes noires -ou blanches, gouvernaient la barre, engourdies sous le soleil, tenant -ouvertes sur leur tête, comme des fleurs énormes flottant sur l'eau, -des ombrelles de soie rouge, jaune ou bleue. Des cris volaient d'une -barque à l'autre, des appels et des engueulades; et un bruit lointain -de voix humaines, confus et continu, indiquait, là-bas, la foule -grouillante des jours de fête. - -Des files de pêcheurs à la ligne restaient immobiles, tout le long de -la rivière; tandis que des nageurs presque nus, debout dans de lourdes -embarcations de pêcheurs, piquaient des têtes, remontaient sur leurs -bateaux et ressautaient dans le courant. - -Mme Torchebeuf, surprise, regardait. Cora lui dit: «C'est ainsi tous -les dimanches. Cela me gâte ce charmant pays.» - -Un canot venait doucement. Deux femmes, ramant, traînaient deux -gaillards couchés au fond. Une d'elles cria vers la berge: «Ohé! ohé! -les femmes honnêtes! J'ai un homme à vendre, pas cher, voulez-vous?» - -Cora, se détournant avec mépris, passa son bras sous celui de son -invitée: «On ne peut même rester ici, allons-nous-en. Comme ces -créatures sont infâmes!» - -Et elles repartirent. M. Torchebeuf disait à Lesable: «C'est entendu -pour le 1er janvier. Le directeur me l'a formellement promis.» - -Et Lesable répondait: «Je ne sais comment vous remercier, mon cher -maître.» - -En rentrant, ils trouvèrent Cachelin, Pitolet et Boissel riant aux -larmes et portant presque le père Savon, trouvé sur la berge avec une -cocotte, affirmaient-ils par plaisanterie. - -Le vieux, effaré, répétait: «Ça n'est pas vrai; non, ça n'est pas vrai. -Ça n'est pas bien, de dire ça, monsieur Cachelin, ça n'est pas bien.» - -Et Cachelin, suffoquant, criait: «Ah! vieux farceur! Tu l'appelais: «Ma -petite plume d'oie chérie.» Ah! nous le tenons, le polisson!» - -Ces dames elles-mêmes se mirent à rire, tant le bonhomme semblait -éperdu. - -Cachelin reprit: «Si monsieur Torchebeuf le permet, nous allons le -garder prisonnier pour sa peine, et il dînera avec nous?» - -Le chef consentit avec bienveillance. Et on continua à rire sur la -dame abandonnée par le vieux qui protestait toujours, désolé de cette -mauvaise farce. - -Ce fut là, jusqu'au soir, un sujet à mots d'esprit inépuisable, qui -prêta même à des grivoiseries. - -Cora et Mme Torchebeuf, assises sous la tente sur le perron, -regardaient les reflets du couchant. Le soleil jetait dans les feuilles -une poussière de pourpre. Aucun souffle ne remuait les branches; une -paix sereine, infinie, tombait du ciel flamboyant et calme. - -Quelques bateaux passaient encore, plus lents, rentrant au garage. - -Cora demanda: «Il paraît que ce pauvre M. Savon a épousé une gueuse?» - -Mme Torchebeuf, au courant de toutes les choses du bureau, répondit: -«Oui, une orpheline beaucoup trop jeune, qui l'a trompé avec un mauvais -sujet et qui a fini par s'enfuir avec lui.» Puis la grosse dame ajouta: -«Je dis que c'était un mauvais sujet, je n'en sais rien. On prétend -qu'ils s'aimaient beaucoup. Dans tous les cas, le père Savon n'est -point séduisant.» - -Mme Lesable reprit gravement: «Cela n'excuse rien. Le pauvre homme -est bien à plaindre. Notre voisin d'à côté, M. Barbou, est dans le -même cas. Sa femme s'est éprise d'une sorte de peintre qui passait les -étés ici et elle est partie avec lui à l'étranger. Je ne comprends -pas qu'une femme tombe jusque-là. A mon avis, il devrait y avoir un -châtiment spécial pour de pareilles misérables qui apportent la honte -dans une famille.» - -Au bout de l'allée, la nourrice apparut, portant Désirée dans ses -dentelles. L'enfant venait vers les deux dames, toute rose dans la nuée -d'or rouge du soir. Elle regardait le ciel de feu de ce même œil pâle, -étonné et vague qu'elle promenait sur les visages. - -Tous les hommes, qui causaient plus loin, se rapprochèrent; et -Cachelin, saisissant sa petite-fille, l'éleva au bout de ses bras comme -s'il eût voulu la porter dans le firmament. Elle se profilait sur le -fond brillant de l'horizon avec sa longue robe blanche qui tombait -jusqu'à terre. - -Et le grand-père s'écria: «Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde, -n'est-ce pas, père Savon?» - -Et le vieux ne répondit pas, n'ayant rien à dire, ou, peut-être, -pensant trop de choses. - -Un domestique ouvrit la porte du perron, en annonçant: «Madame est -servie!» - - - NOTE. - - _L'Héritage_ a paru dans _la Vie militaire_, mars et avril 1884. - - Voir à l'Appendice la nouvelle intitulée: _Un Million_, où l'on - trouvera l'idée première de _L'Héritage_. - - - - -DENIS. - - _A Léon Chapron._ - -I - - -MONSIEUR Marambot ouvrit la lettre que lui remettait Denis, son -serviteur, et il sourit. - -Denis, depuis vingt ans dans la maison, petit homme trapu et jovial, -qu'on citait dans toute la contrée comme le modèle des domestiques, -demanda: - ---Monsieur est content, monsieur a reçu une bonne nouvelle? - -M. Marambot n'était pas riche. Ancien pharmacien de village, -célibataire, il vivait d'un petit revenu acquis avec peine en vendant -des drogues aux paysans. Il répondit: - ---Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont je le -menace; je recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font pas -de mal dans la caisse d'un vieux garçon. - -Et M. Marambot se frottait les mains. C'était un homme d'un caractère -résigné, plutôt triste que gai, incapable d'un effort prolongé, -nonchalant dans ses affaires. - -Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en -profitant du décès de confrères établis en des centres importants, -pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l'ennui -de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu'il lui faudrait -accomplir, l'avaient sans cesse retenu; et il se contentait de dire -après deux jours de réflexion: - ---Bast! ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre. Je -trouverai mieux peut-être. - -Denis, au contraire, poussait son maître aux entreprises. D'un -caractère actif, il répétait sans cesse: - ---Oh! moi, si j'avais eu le premier capital, j'aurais fait fortune. -Seulement mille francs, et je tenais mon affaire. - -M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où -il se promenait, les mains derrière le dos, en rêvassant. - -Denis, tout le jour, chanta comme un homme en joie, des refrains et des -rondes du pays. Il montra même une activité inusitée, car il nettoya -les carreaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en -entonnant à plein gosier ses couplets. - -M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en -souriant: - ---Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire -pour demain. - -Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis -quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot -s'enferma aussitôt dans sa chambre jusqu'au milieu de l'après-midi. -Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une -d'elles était adressée à M. Malois, c'était sans doute un reçu de -l'argent. - -Denis ne posa point de questions à son maître; il parut aussi triste et -sombre ce jour-là, qu'il avait été joyeux la veille. - -La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s'endormit. - -Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s'assit aussitôt dans son -lit et écouta. Mais brusquement sa porte s'ouvrit, et Denis parut -sur le seuil, tenant une bougie d'une main, un couteau de cuisine de -l'autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées -comme celles des gens qu'agite une horrible émotion, et si pâle qu'il -semblait un revenant. - -M. Marambot, interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever -pour courir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie -en se ruant vers le lit. Son maître tendit les mains en avant pour -recevoir le choc qui le renversa sur le dos; et il cherchait à saisir -les bras de son domestique qu'il pensait maintenant atteint de folie, -afin de parer les coups précipités qu'il lui portait. - -Il fut atteint une première fois à l'épaule par le couteau, une seconde -fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait -éperdument, agitant ses mains dans l'obscurité, lançant aussi des coups -de pied et criant: - ---Denis! Denis! es-tu fou, voyons, Denis! - -Mais l'autre, haletant, s'acharnait, frappait toujours, repoussé tantôt -d'un coup de pied, tantôt d'un coup de poing, et revenant furieusement. -M. Marambot fut encore blessé deux fois à la jambe et une fois au -ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l'esprit et il se -mit à crier: - ---Finis donc, finis donc, Denis, je n'ai pas reçu mon argent. - -L'homme aussitôt s'arrêta; et son maître entendait, dans l'obscurité, -sa respiration sifflante. - -M. Marambot reprit aussitôt: - ---Je n'ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu; c'est -pour ça que tu as porté les lettres à la poste. Lis plutôt celles qui -sont sur mon secrétaire. - -Et, d'un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit -et alluma sa bougie. - -Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur. -Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des -pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre. - -Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance. - -Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre -ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de -l'attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente -l'envahit, qu'il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques -minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n'était pas mort -sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très -faible, mais sans souffrance vive, bien qu'il éprouvât en divers points -du corps une gêne sensible, comme des pinçures. Il se sentait aussi -glacé, et tout mouillé, et serré, comme roulé, dans des bandelettes. -Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des frissons -d'angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide rouge -sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L'idée de revoir ce -spectacle épouvantable le bouleversait et il tenait ses yeux fermés -avec force comme s'ils allaient s'ouvrir malgré lui. - -Qu'était devenu Denis? Il s'était sauvé, probablement. - -Mais qu'allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler -du secours? Or, s'il faisait un seul mouvement, ses blessures se -rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang. - -Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur cessa -presque de battre. C'était Denis qui venait l'achever, certainement. -Il retint sa respiration pour que l'assassin crût tout bien fini, -l'ouvrage terminé. - -Il sentit qu'on relevait son drap, puis qu'on lui palpait le ventre. -Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait -maintenant avec de l'eau fraîche, tout doucement. Donc on avait -découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue -le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer -qu'il avait repris connaissance, et il entr'ouvrit un œil, un seul, -avec les plus grandes précautions. - -Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde! -Il referma son œil avec précipitation. - -Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux -nourrissait-il encore? - -Ce qu'il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces! Et il -allait l'enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre, -pour qu'on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les -bouteilles de vin fin? - -Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres -palpitaient. - -Il se disait: «Je suis perdu, perdu!» Et il serrait désespérément les -paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne -le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un -linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il -avait appris à le faire quand son maître était pharmacien. - -Aucune hésitation n'était plus possible pour un homme du métier: son -domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver. - -Alors M. Marambot, d'une voix mourante, lui donna ce conseil pratique: - ---Opère les lavages et les pansements avec de l'eau coupée de coaltar -saponiné! - -Denis répondit: - ---C'est ce que je fais, monsieur. - -M. Marambot ouvrit les deux yeux. - -Il n'y avait plus trace de sang ni sur le lit, ni dans la chambre, ni -sur l'assassin. Le blessé était étendu en des draps bien blancs. - -Les deux hommes se regardèrent. - -Enfin, M. Marambot prononça avec douceur: - ---Tu as commis un grand crime. - -Denis répondit: - ---Je suis en train de le réparer, monsieur. Si vous ne me dénoncez pas, -je vous servirai fidèlement comme par le passé. - -Ce n'était pas le moment de mécontenter son domestique. M. Marambot -articula en refermant les yeux: - ---Je te jure de ne pas te dénoncer. - - -II - -Denis sauva son maître. Il passa les nuits et les jours sans sommeil, -ne quitta point la chambre du malade, lui prépara les drogues, les -tisanes, les potions, lui tâtant le pouls, comptant anxieusement -les pulsations, le maniant avec une habileté de garde-malade et un -dévouement de fils. - -A tout moment il demandait: - ---Eh bien, monsieur, comment vous trouvez-vous? - -M. Marambot répondait d'une voix faible: - ---Un peu mieux, mon garçon, je te remercie. - -Et quand le blessé s'éveillait, la nuit, il voyait souvent son gardien -qui pleurait dans son fauteuil et s'essuyait les yeux en silence. - -Jamais l'ancien pharmacien n'avait été si bien soigné, si dorloté, si -câliné. Il s'était dit tout d'abord: - ---Dès que je serai guéri, je me débarrasserai de ce garnement. - -Il entrait maintenant en convalescence et remettait de jour en jour -le moment de se séparer de son meurtrier. Il songeait que personne -n'aurait pour lui autant d'égards et d'attentions, qu'il tenait ce -garçon par la peur; et il le prévint qu'il avait déposé chez un notaire -un testament le dénonçant à la justice s'il arrivait quelque accident -nouveau. - -Cette précaution lui paraissait le garantir dans l'avenir de tout -nouvel attentat; et il se demandait alors s'il ne serait même pas -plus prudent de conserver près de lui cet homme, pour le surveiller -attentivement. - -Comme autrefois, quand il hésitait à acquérir quelque pharmacie plus -importante, il ne se pouvait décider à prendre une résolution. - ---Il sera toujours temps, se disait-il. - -Denis continuait à se montrer un incomparable serviteur. M. Marambot -était guéri. Il le garda. - -Or, un matin, comme il achevait de déjeuner, il entendit tout à coup -un grand bruit dans la cuisine. Il y courut. Denis se débattait, saisi -par deux gendarmes. Le brigadier prenait gravement des notes sur son -carnet. - -Dès qu'il aperçut son maître, le domestique se mit à sangloter, criant: - ---Vous m'avez dénoncé, monsieur; ce n'est pas bien, après ce que -vous m'aviez promis. Vous manquez à votre parole d'honneur, monsieur -Marambot; ce n'est pas bien, ce n'est pas bien!... - -M. Marambot, stupéfait et désolé d'être soupçonné, leva la main: - ---Je te jure devant Dieu, mon garçon, que je ne t'ai pas dénoncé. -J'ignore absolument comment messieurs les gendarmes ont pu connaître la -tentative d'assassinat sur moi. - -Le brigadier eut un sursaut: - ---Vous dites qu'il a voulu vous tuer, monsieur Marambot? - -Le pharmacien, éperdu, répondit: - ---Mais, oui... Mais je ne l'ai pas dénoncé... Je n'ai rien dit... -Je jure que je n'ai rien dit... Il me servait très bien depuis ce -moment-là... - -Le brigadier articula sévèrement: - ---Je prends note de votre déposition. La justice appréciera ce nouveau -motif dont elle ignorait, monsieur Marambot. Je suis chargé d'arrêter -votre domestique pour vol de deux canards enlevés subrepticement par -lui chez M. Duhamel, pour lesquels il y a des témoins du délit. Je -vous demande pardon, monsieur Marambot. Je rendrai compte de votre -déclaration. - -Et, se tournant vers ses hommes, il commanda: - ---Allons, en route! - -Les deux gendarmes entraînèrent Denis. - - -III - -L'avocat venait de plaider la folie, appuyant les deux délits l'un sur -l'autre pour fortifier son argumentation. Il avait clairement prouvé -que le vol des deux canards provenait du même état mental que les -huit coups de couteau dans la personne de Marambot. Il avait finement -analysé toutes les phases de cet état passager d'aliénation mentale, -qui céderait, sans aucun doute, à un traitement de quelques mois dans -une excellente maison de santé. Il avait parlé en termes enthousiastes -du dévouement continu de cet honnête serviteur, des soins incomparables -dont il avait entouré son maître blessé par lui dans une seconde -d'égarement. - -Touché jusqu'au cœur par ce souvenir, M. Marambot se sentit les yeux -humides. - -L'avocat s'en aperçut, ouvrit les bras d'un geste large, déployant ses -longues manches noires comme des ailes de chauve-souris. Et, d'un ton -vibrant, il cria: - ---Regardez, regardez, regardez, messieurs les jurés, regardez ces -larmes. Qu'ai-je à dire maintenant pour mon client? Quel discours, quel -argument, quel raisonnement vaudraient ces larmes de son maître! Elles -parlent plus haut que moi, plus haut que la loi; elles crient: «Pardon -pour l'insensé d'une heure!» Elles implorent, elles absolvent, elles -bénissent! - -Il se tut, et s'assit. - -Le président, alors, se tournant vers Marambot, dont la déposition -avait été excellente pour son domestique, lui demanda: - ---Mais enfin, monsieur, en admettant même que vous ayez considéré cet -homme comme dément, cela n'explique pas que vous l'ayez gardé. Il n'en -était pas moins dangereux. - -Marambot répondit en s'essuyant les yeux: - ---Que voulez-vous, monsieur le président, on a tant de mal à trouver -des domestiques par le temps qui court..., je n'aurais pas rencontré -mieux. - -Denis fut acquitté et mis, aux frais de son maître, dans un asile -d'aliénés. - - - _Denis_ a paru dans _le Gaulois_ du jeudi 28 juin 1883. - - - - -L'ÂNE. - - _A Louis Le Poittevin._ - - -AUCUN souffle d'air ne passait dans la brume épaisse endormie sur le -fleuve. C'était comme un nuage de coton terne posé sur l'eau. Les -berges elles-mêmes restaient indistinctes, disparues sous de bizarres -vapeurs festonnées comme des montagnes. Mais le jour étant près -d'éclore, le coteau commençait à devenir visible. A son pied, dans les -lueurs naissantes de l'aurore, apparaissaient peu à peu les grandes -taches blanches des maisons cuirassées de plâtre. Des coqs chantaient -dans les poulaillers. - -Là-bas, de l'autre côté de la rivière ensevelie sous le brouillard, -juste en face de la Frette, un bruit léger troublait par moments le -grand silence du ciel sans brise. C'était tantôt un vague clapotis, -comme la marche prudente d'une barque, tantôt un coup sec, comme un -choc d'aviron sur un bordage, tantôt comme la chute d'un objet mou dans -l'eau. Puis, plus rien. - -Et parfois des paroles basses, venues on ne sait d'où, peut-être de -très loin, peut-être de très près, errantes dans ces brumes opaques, -nées sur la terre ou sur le fleuve, glissaient, timides aussi, -passaient, comme ces oiseaux sauvages qui ont dormi dans les joncs et -qui partent aux premières pâleurs du ciel, pour fuir encore, pour fuir -toujours, et qu'on aperçoit une seconde traversant la brume à tire -d'aile en poussant un cri doux et craintif qui réveille leurs frères le -long des berges. - -Soudain, près de la rive, contre le village, une ombre apparut sur -l'eau, à peine indiquée d'abord; puis elle grandit, s'accentua, et, -sortant du rideau nébuleux jeté sur la rivière, un bateau plat, monté -par deux hommes, vint s'échouer contre l'herbe. - -Celui qui ramait se leva et prit au fond de l'embarcation un seau plein -de poissons; puis il jeta sur son épaule l'épervier encore ruisselant. -Son compagnon, qui n'avait pas remué, prononça: - ---Apporte ton fusil, nous allons dégoter quéque lapin dans les berges, -hein, Mailloche? - -L'autre répondit: - ---Ça me va. Attends-moi, je te rejoins. - -Et il s'éloigna pour mettre à l'abri leur pêche. - -L'homme resté dans la barque bourra lentement sa pipe et l'alluma. - -Il s'appelait Labouise dit Chicot, et était associé avec son compère -Maillochon, vulgairement appelé Mailloche, pour exercer la profession -louche et vague de ravageurs. - -Mariniers de bas étage, ils ne naviguaient régulièrement que dans les -mois de famine. Le reste du temps ils ravageaient. Rôdant jour et nuit -sur le fleuve, guettant toute proie morte ou vivante, braconniers -d'eau, chasseurs nocturnes, sortes d'écumeurs d'égouts, tantôt à -l'affût des chevreuils de la forêt de Saint-Germain, tantôt à la -recherche des noyés filant entre deux eaux et dont ils soulageaient -les poches, ramasseurs de loques flottantes, de bouteilles vides qui -vont au courant la gueule en l'air avec un balancement d'ivrognes, -de morceaux de bois partis à la dérive, Labouise et Maillochon se la -coulaient douce. - -Par moments, ils partaient à pied, vers midi, et s'en allaient en -flânant devant eux. Ils dînaient dans quelque auberge de la rive et -repartaient encore côte à côte. Ils demeuraient absents un jour ou -deux; puis un matin on les revoyait rôdant dans l'ordure qui leur -servait de bateau. - -Là-bas, à Joinville, à Nogent, des canotiers désolés cherchaient leur -embarcation disparue une nuit, détachée et partie, volée sans doute; -tandis qu'à vingt ou trente lieues de là, sur l'Oise, un bourgeois -propriétaire se frottait les mains en admirant le canot acheté -d'occasion, la veille, pour cinquante francs, à deux hommes qui le lui -avaient vendu, comme ça, en passant, le lui ayant offert spontanément -sur la mine. - -Maillochon reparut avec son fusil enveloppé dans une loque. C'était un -homme de quarante ou cinquante ans, grand, maigre, avec cet œil vif -qu'ont les gens tracassés par des inquiétudes légitimes, et les bêtes -souvent traquées. Sa chemise ouverte laissait voir sa poitrine velue -d'une toison grise. Mais il semblait n'avoir jamais eu d'autre barbe -qu'une brosse de courtes moustaches et une pincée de poils raides sous -la lèvre inférieure. Il était chauve des tempes. - -Quand il enlevait la galette de crasse qui lui servait de casquette, la -peau de sa tête semblait couverte d'un duvet vaporeux, d'une ombre de -cheveux, comme le corps d'un poulet plumé qu'on va flamber. - -Chicot, au contraire, rouge et bourgeonneux, gros, court et poilu, -avait l'air d'un bifteck cru caché dans un bonnet de sapeur. - -Il tenait sans cesse fermé l'œil gauche comme s'il visait quelque chose -ou quelqu'un, et quand on le plaisantait sur ce tic, en lui criant: -«Ouvre l'œil, Labouise,» il répondait d'un ton tranquille: «Aie pas -peur, ma sœur, je l'ouvre à l'occase.» Il avait d'ailleurs cette -habitude d'appeler tout le monde «ma sœur», même son compagnon ravageur. - -Il reprit à son tour les avirons; et la barque de nouveau s'enfonça -dans la brume immobile sur le fleuve, mais qui devenait blanche comme -du lait dans le ciel éclairé de lueurs roses. - -Labouise demanda: - ---Qué plomb qu' tas pris, Maillochon? - -Maillochon répondit: - ---Du tout p'tit, du neuf, c'est c' qui faut pour le lapin. - -Ils approchaient de l'autre berge si lentement, si doucement, -qu'aucun bruit ne les révélait. Cette berge appartient à la forêt de -Saint-Germain et limite les tirés aux lapins. Elle est couverte de -terriers cachés sous les racines d'arbres; et les bêtes, à l'aurore, -gambadent là dedans, vont, viennent, entrent et sortent. - -Maillochon, à genoux à l'avant, guettait, le fusil caché sur le -plancher de la barque. Soudain il le saisit, visa, et la détonation -roula longtemps par la calme campagne. - -Labouise, en deux coups de rame, toucha la berge, et son compagnon, -sautant à terre, ramassa un petit lapin gris, tout palpitant encore. - -Puis le bateau s'enfonça de nouveau dans le brouillard pour regagner -l'autre rive et se mettre à l'abri des gardes. - -Les deux hommes semblaient maintenant se promener doucement sur l'eau. -L'arme avait disparu sous la planche qui servait de cachette, et le -lapin dans la chemise bouffante de Chicot. - -Au bout d'un quart d'heure, Labouise demanda: - ---Allons, ma sœur, encore un. - -Maillochon répondit: - ---Ça me va, en route. - -Et la barque repartit, descendant vivement le courant. Les brumes qui -couvraient le fleuve commençaient à se lever. On apercevait, comme à -travers un voile, les arbres des rives; et le brouillard déchiré s'en -allait au fil de l'eau, par petits nuages. - -Quand ils approchèrent de l'île dont la pointe est devant Herblay, les -deux hommes ralentirent leur marche et recommencèrent à guetter. Puis -bientôt un second lapin fut tué. - -Ils continuèrent ensuite à descendre jusqu'à mi-route de Conflans; -puis ils s'arrêtèrent, amarrèrent leur bateau contre un arbre, et, se -couchant au fond, s'endormirent. - -De temps en temps, Labouise se soulevait et, de son œil ouvert, -parcourait l'horizon. Les dernières vapeurs du matin s'étaient -évaporées et le grand soleil d'été montait, rayonnant, dans le ciel -bleu. - -Là-bas, de l'autre côté de la rivière, le coteau planté de vignes -s'arrondissait en demi-cercle. Une seule maison se dressait au faîte, -dans un bouquet d'arbres. Tout était silencieux. - -Mais sur le chemin de halage quelque chose remuait doucement, avançant -à peine. C'était une femme traînant un âne. La bête, ankylosée, raide -et rétive, allongeait une jambe de temps en temps, cédant aux efforts -de sa compagne quand elle ne pouvait plus s'y refuser; et elle allait -ainsi le cou tendu, les oreilles couchées, si lentement qu'on ne -pouvait prévoir quand elle serait hors de vue. - -La femme tirait, courbée en deux, et se retournait parfois pour frapper -l'âne avec une branche. - -Labouise, l'ayant aperçue, prononça: - ---Ohé! Mailloche? - -Mailloche répondit: - ---Qué qu'y a? - ---Veux-tu rigoler? - ---Tout de même. - ---Allons, secoue-toi, ma sœur, j'allons rire. - -Et Chicot prit les avirons. - -Quand il eut traversé le fleuve et qu'il fut en face du groupe, il cria: - ---Ohé, ma sœur! - -La femme cessa de traîner sa bourrique et regarda. Labouise reprit: - ---Vas-tu à la foire aux locomotives? - -La femme ne répondit rien. Chicot continua: - ---Ohé! dis, il a été primé à la course, ton bourri. Ousque tu l' -conduis, de c'te vitesse? - -La femme, enfin, répondit: - ---Je vas chez Macquart, aux Champioux, pour l' faire abattre. Il ne -vaut pu rien. - -Labouise répondit: - ---J' te crois. Et combien qu'y t'en donnera, Macquart? - -La femme, qui s'essuyait le front du revers de la main, hésita: - ---J' sais ti? P't-être trois francs, p't-être quatre? - -Chicot s'écria: - ---J' t'en donne cent sous, et v'là ta course faite, c'est pas peu. - -La femme, après une courte réflexion, prononça: - ---C'est dit. - -Et les ravageurs abordèrent. - -Labouise saisit la bride de l'animal. Maillochon, surpris, demanda: - ---Qué que tu veux faire de c'te peau? - -Chicot, cette fois, ouvrit son autre œil pour exprimer sa gaieté. Toute -sa figure rouge grimaçait de joie; il gloussa: - ---Aie pas peur, ma sœur, j'ai mon truc. - -Il donna cent sous à la femme, qui s'assit sur le fossé pour voir ce -qui allait arriver. - -Alors Labouise, en belle humeur, alla chercher le fusil, et le tendant -à Maillochon: - ---Chacun son coup, ma vieille; nous allons chasser le gros gibier, ma -sœur, pas si près que ça, nom d'un nom, tu vas l' tuer du premier. Faut -faire durer l' plaisir un peu. - -Et il plaça son compagnon à quarante pas de la victime. L'âne, se -sentant libre, essayait de brouter l'herbe haute de la berge, mais -il était tellement exténué qu'il vacillait sur ses jambes comme s'il -allait tomber. - -Maillochon l'ajusta lentement et dit: - ---Un coup de sel aux oreilles, attention, Chicot. - -Et il tira. - -Le plomb menu cribla les longues oreilles de l'âne, qui se mit à les -secouer vivement, les agitant tantôt l'une après l'autre, tantôt -ensemble, pour se débarrasser de ce picotement. - -Les deux hommes riaient à se tordre, courbés, tapant du pied. Mais la -femme indignée s'élança, ne voulant pas qu'on martyrisât son bourri, -offrant de rendre les cent sous, furieuse et geignante. - -Labouise la menaça d'une tripotée et fit mine de relever ses manches. -Il avait payé, n'est-ce pas? Alors zut. Il allait lui en tirer un dans -les jupes, pour lui montrer qu'on ne sentait rien. - -Et elle s'en alla en les menaçant des gendarmes. Longtemps ils -l'entendirent qui criait des injures plus violentes à mesure qu'elle -s'éloignait. - -Maillochon tendit le fusil à son camarade. - ---A toi, Chicot. - -Labouise ajusta et fit feu. L'âne reçut la charge dans les cuisses, -mais le plomb était si petit et tiré de si loin qu'il se crut sans -doute piqué des taons. Car il se mit à s'émoucher de sa queue avec -force, se battant les jambes et le dos. - -Labouise s'assit pour rire à son aise, tandis que Maillochon -rechargeait l'arme, si joyeux qu'il semblait éternuer dans le canon. - -Il s'approcha de quelques pas et, visant le même endroit que son -camarade, il tira de nouveau. La bête, cette fois, fit un soubresaut, -essaya de ruer, tourna la tête. Un peu de sang coulait enfin. Elle -avait été touchée profondément, et une souffrance aiguë se déclara, car -elle se mit à fuir sur la berge, d'un galop lent, boiteux et saccadé. - -Les deux hommes s'élancèrent à sa poursuite, Maillochon à grandes -enjambées, Labouise à pas pressés, courant d'un trot essoufflé de petit -homme. - -Mais l'âne, à bout de forces, s'était arrêté, et il regardait, d'un œil -éperdu, venir ses meurtriers. Puis, tout à coup, il tendit la tête et -se mit à braire. - -Labouise, haletant, avait pris le fusil. Cette fois, il s'approcha tout -près, n'ayant pas envie de recommencer la course. - -Quand le baudet eut fini de pousser sa plainte lamentable, comme un -appel de secours, un dernier cri d'impuissance, l'homme, qui avait son -idée, cria: «Mailloche, ohé! ma sœur, amène-toi, je vas lui faire -prendre médecine.» Et, tandis que l'autre ouvrait de force la bouche -serrée de l'animal, Chicot lui introduisait au fond du gosier le canon -de son fusil, comme s'il eût voulu lui faire boire un médicament; puis -il dit: - ---Ohé! ma sœur, attention, je verse la purge. - -Et il appuya sur la gâchette. L'âne recula de trois pas, tomba sur -le derrière, tenta de se relever et s'abattit à la fin sur le flanc -en fermant les yeux. Tout son vieux corps pelé palpitait; ses jambes -s'agitaient comme s'il eût voulu courir. Un flot de sang lui coulait -entre les dents. Bientôt il ne remua plus. Il était mort. - -Les deux hommes ne riaient pas, ça avait été fini trop vite, ils -étaient volés. - -Maillochon demanda: - ---Eh bien, qué que j'en faisons à c't' heure? - -Labouise répondit: - ---Aie pas peur, ma sœur, embarquons-le, j'allons rigoler à la nuit -tombée. - -Et ils allèrent chercher la barque. Le cadavre de l'animal fut -couché dans le fond, couvert d'herbes fraîches, et les deux rôdeurs, -s'étendant dessus, se rendormirent. - -Vers midi, Labouise tira des coffres secrets de leur bateau vermoulu et -boueux un litre de vin, un pain, du beurre et des oignons crus, et ils -se mirent à manger. - -Quand leur repas fut terminé, ils se couchèrent de nouveau sur l'âne -mort et recommencèrent à dormir. A la nuit tombante, Labouise se -réveilla et, secouant son camarade, qui ronflait comme un orgue, il -commanda: - ---Allons, ma sœur, en route. - -Et Maillochon se mit à ramer. Ils remontaient la Seine tout doucement, -ayant du temps devant eux. Ils longeaient les berges couvertes de lis -d'eau fleuris, parfumées par les aubépines penchant sur le courant -leurs touffes blanches; et la lourde barque, couleur de vase, glissait -sur les grandes feuilles plates des nénuphars, dont elle courbait les -fleurs pâles, rondes et fendues comme des grelots, qui se redressaient -ensuite. - -Lorsqu'ils furent au mur de l'Éperon, qui sépare la forêt de -Saint-Germain du parc de Maisons-Laffitte, Labouise arrêta son camarade -et lui exposa son projet, qui agita Maillochon d'un rire silencieux et -prolongé. - -Ils jetèrent à l'eau les herbes étendues sur le cadavre, prirent la -bête par les pieds, la débarquèrent et s'en furent la cacher dans un -fourré. - -Puis ils remontèrent dans leur barque et gagnèrent Maisons-Laffitte. - -La nuit était tout à fait noire quand ils entrèrent chez le père Jules, -traiteur et marchand de vins. Dès qu'il les aperçut, le commerçant -s'approcha, leur serra les mains et prit place à leur table, puis on -causa de choses et d'autres. - -Vers onze heures, le dernier consommateur étant parti, le père Jules, -clignant de l'œil, dit à Labouise: - ---Hein, y en a-t-il? - -Labouise fit un mouvement de tête et prononça: - ---Y en a et y en a pas, c'est possible. - -Le restaurateur insistait: - ---Des gris, rien que des gris, peut-être? - -Alors, Chicot, plongeant la main dans sa chemise de laine, tira les -oreilles d'un lapin et déclara: - ---Ça vaut trois francs la paire. - -Alors, une longue discussion commença sur le prix. On convint de deux -francs soixante-cinq. Et les deux lapins furent livrés. - -Comme les maraudeurs se levaient, le père Jules qui les guettait, -prononça: - ---Vous avez autre chose, mais vous ne voulez pas le dire. - -Labouise riposta: - ---C'est possible, mais pas pour toi, t'es trop chien. - -L'homme, allumé, le pressait. - ---Hein, du gros, allons, dis quoi, on pourra s'entendre. - -Labouise, qui semblait perplexe, fit mine de consulter Maillochon de -l'œil, puis il répondit d'une voix lente: - ---V'là l'affaire. J'étions embusqués à l'Éperon quand quéque chose nous -passe dans le premier buisson à gauche, au bout du mur. - -Mailloche y lâche un coup, ça tombe. Et je filons, vu les gardes. Je -peux pas te dire ce que c'est, vu que je l'ignore. Pour gros, c'est -gros. Mais quoi? si je te le disais, je te tromperais, et tu sais, ma -sœur, entre nous, cœur sur la main. - -L'homme, palpitant, demanda: - ---C'est-i pas un chevreuil? - -Labouise reprit: - ---Ça s' peut bien, ça ou autre chose? Un chevreuil?... oui... C'est -p't-être pu gros? Comme qui dirait une biche. Oh! j' te dis pas qu' -c'est une biche, vu que j' l'ignore, mais ça s' peut! - -Le gargotier insistait: - ---P't-être un cerf? - -Labouise étendit la main: - ---Ça, non! Pour un cerf, c'est pas un cerf, j' te trompe pas, c'est pas -un cerf. J' l'aurais vu, attendu les bois. Non, pour un cerf, c'est -pas un cerf. - ---Pourquoi que vous l'avez pas pris? demanda l'homme. - ---Pourquoi, ma sœur, parce que je vendons sur place, désormais. J'ai -preneur. Tu comprends, on va flâner par là, on trouve la chose, on s'en -empare. Pas de risques pour Bibi. Voilà. - -Le fricotier, soupçonneux, prononça: - ---S'il n'y était pu, maintenant. - -Mais Labouise leva de nouveau la main: - ---Pour y être, il y est, je te l' promets, je te l' jure. Dans le -premier buisson à gauche. Pour ce que c'est, je l'ignore. J' sais que -c'est pas un cerf, ça, non, j'en suis sûr. Pour le reste, à toi d'y -aller voir. C'est vingt francs sur place, ça te va-t-il? - -L'homme hésitait encore: - ---Tu ne pourrais pas me l'apporter? - -Maillochon prit la parole: - ---Alors pu de jeu. Si c'est un chevreuil, cinquante francs; si c'est -une biche, soixante-dix; v'là nos prix. - -Le gargotier se décida: - ---Ça va pour vingt francs. C'est dit. Et on se tapa dans la main. - -Puis il sortit de son comptoir quatre grosses pièces de cent sous que -les deux amis empochèrent. - -Labouise se leva, vida son verre et sortit; au moment d'entrer dans -l'ombre, il se retourna pour spécifier: - ---C'est pas un cerf, pour sûr. Mais, quoi?... Pour y être, il y est. Je -te rendrai l'argent si tu ne trouves rien. - -Et il s'enfonça dans la nuit. - -Maillochon, qui le suivait, lui tapait dans le dos de grands coups de -poing pour témoigner son allégresse. - - - _L'Ane_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 15 juillet 1883, sous le - titre: _Le Bon Jour_. - - - - -IDYLLE. - - _A Maurice Leloir._ - - -LE train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les -longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent -de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable -jaune que les petites vagues bordaient d'un filet d'argent, et entrant -brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu'une bête en son -trou. - -Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme -demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle -avait peut-être vingt-cinq ans; et, assise près de la portière, elle -contemplait le paysage. C'était une forte paysanne piémontaise, aux -yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues. Elle avait -poussé plusieurs paquets sous la banquette de bois, gardant sur ses -genoux un panier. - -Lui, il avait environ vingt ans; il était maigre, hâlé, avec ce teint -noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil. Près de lui, -dans un mouchoir, toute sa fortune: une paire de souliers, une chemise, -une culotte et une veste. Sous le banc il avait aussi caché quelque -chose: une pelle et une pioche attachées ensemble au moyen d'une corde. -Il allait chercher du travail en France. - -Le soleil, montant au ciel, versait sur la côte une pluie de feu; -c'était vers la fin de mai, et des odeurs délicieuses voltigeaient, -pénétraient dans les wagons dont les vitres demeuraient baissées. Les -orangers et les citronniers en fleur, exhalant dans le ciel tranquille -leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient -au souffle des roses poussées partout, comme des herbes, le long de la -voie, dans les riches jardins, devant les portes des masures et dans la -campagne aussi. - -Elles sont chez elles, sur cette côte, les roses! Elles emplissent -le pays de leur arome puissant et léger, elles font de l'air une -friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d'enivrant -comme lui. - -Le train allait lentement, comme pour s'attarder dans ce jardin, dans -cette mollesse. Il s'arrêtait à tout moment, aux petites gares, devant -quelques maisons blanches, puis repartait de son allure calme, après -avoir longtemps sifflé. Personne ne montait dedans. On eût dit que le -monde entier somnolait, ne pouvait se décider à changer de place par -cette chaude matinée de printemps. - -La grosse femme, de temps en temps, fermait les yeux, puis les rouvrait -brusquement, alors que son panier glissait sur ses genoux, prêt à -tomber. Elle le rattrapait d'un geste vif, regardait dehors quelques -minutes, puis s'assoupissait de nouveau. Des gouttes de sueur perlaient -sur son front, et elle respirait avec peine, comme si elle eût souffert -d'une oppression pénible. - -Le jeune homme avait incliné sa tête et dormait du fort sommeil des -rustres. - -Tout à coup, au sortir d'une petite gare, la paysanne parut se -réveiller, et, ouvrant son panier, elle en tira un morceau de pain, des -œufs durs, une fiole de vin et des prunes, de belles prunes rouges; et -elle se mit à manger. - -L'homme s'était à son tour brusquement réveillé et il la regardait, il -regardait chaque bouchée aller des genoux à la bouche. Il demeurait les -bras croisés, les yeux fixes, les joues creuses, les lèvres closes. - -Elle mangeait en grosse femme goulue, buvant à tout instant une gorgée -de vin pour faire passer les œufs, et elle s'arrêtait pour souffler un -peu. - -Elle fit tout disparaître, le pain, les œufs, les prunes, le vin. Et -dès qu'elle eut achevé son repas, le garçon referma les yeux. Alors, -se sentant un peu gênée, elle desserra son corsage, et l'homme soudain -regarda de nouveau. - -Elle ne s'en inquiéta pas, continuant à déboutonner sa robe, et la -forte pression de ses seins écartait l'étoffe, montrant, entre les -deux, par la fente qui grandissait, un peu de linge blanc et un peu de -peau. - -La paysanne, quand elle se trouva plus à son aise, prononça en italien: -«Il fait si chaud qu'on ne respire plus.» - -Le jeune homme répondit dans la même langue et avec la même -prononciation: «C'est un beau temps pour voyager.» - -Elle demanda: «Vous êtes du Piémont?» - ---«Je suis d'Asti.» - ---«Moi de Casale.» - -Ils étaient voisins. Ils se mirent à causer. - -Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens -du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils -parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent -des noms, devenant amis à mesure qu'ils découvraient une nouvelle -personne qu'ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés, -sortaient de leurs bouches avec leurs terminaisons sonores et leur -chanson italienne. Puis ils s'informèrent d'eux-mêmes. - -Elle était mariée; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa -sœur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place chez -une dame française, à Marseille. - -Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu'il en trouverait -aussi par là, car on bâtissait beaucoup. - -Puis ils se turent. - -La chaleur devenait terrible, tombant en pluie sur le toit des wagons. -Un nuage de poussière voltigeait derrière le train, pénétrait dedans; -et les parfums des orangers et des roses prenaient une saveur plus -intense, semblaient s'épaissir, s'alourdir. - -Les deux voyageurs s'endormirent de nouveau. - -Ils rouvrirent les yeux presque en même temps. Le soleil s'abaissait -vers la mer, illuminant sa nappe bleue d'une averse de clarté. L'air, -plus frais, paraissait plus léger. - -La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux -ternes; et elle dit, d'une voix accablée: - ---«Je n'ai pas donné le sein depuis hier; me voilà étourdie comme si -j'allais m'évanouir.» - -Il ne répondit pas, ne sachant que dire. Elle reprit: «Quand on a du -lait comme moi, il faut donner le sein trois fois par jour, sans ça -on se trouve gênée. C'est comme un poids que j'aurais sur le cœur; un -poids qui m'empêche de respirer et qui me casse les membres. C'est -malheureux d'avoir du lait tant que ça.» - -Il prononça: «Oui. C'est malheureux. Ça doit vous tracasser.» - -Elle semblait bien malade en effet, accablée et défaillante. Elle -murmura: «Il suffit de presser dessus pour que le lait sorte comme -d'une fontaine. C'est vraiment curieux à voir. On ne le croirait pas. A -Casale, tous les voisins venaient me regarder.» - -Il dit: «Ah! vraiment.» - ---«Oui, vraiment. Je vous le montrerais bien, mais cela ne me servirait -de rien. On n'en fait pas sortir assez de cette façon.» - -Et elle se tut. - -Le convoi s'arrêtait à une halte. Debout, près d'une barrière, une -femme tenait en ses bras un jeune enfant qui pleurait. Elle était -maigre et déguenillée. - -La nourrice la regardait. Elle dit d'un ton compatissant: «En voilà -une encore que je pourrais soulager. Et le petit aussi pourrait me -soulager. Tenez, je ne suis pas riche, puisque je quitte ma maison, -et mes gens, et mon chéri dernier pour me mettre en place; mais je -donnerais encore bien cinq francs pour avoir cet enfant-là dix minutes -et lui donner le sein. Ça le calmerait, et moi donc. Il me semble que -je renaîtrais.» - -Elle se tut encore. Puis elle passa plusieurs fois sa main brûlante sur -son front où coulait la sueur. Et elle gémit: «Je ne peux plus tenir. -Il me semble que je vais mourir.» Et, d'un geste inconscient, elle -ouvrit tout à fait sa robe. - -Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la -pauvre femme geignait: «Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Qu'est-ce que je -vais faire?» - -Le train s'était remis en marche et continuait sa route au milieu des -fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes. -Quelquefois, un bateau de pêche semblait endormi sur la mer bleue, avec -sa voile blanche immobile, qui se reflétait dans l'eau comme si une -autre barque se fût trouvée la tête en bas. - -Le jeune homme, troublé, balbutia: «Mais... madame... je pourrais -vous... vous soulager.» - -Elle répondit d'une voix brisée: «Oui, si vous voulez. Vous me rendrez -bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus.» - -Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant -vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein. -Dans le mouvement qu'elle fit en le prenant de ses deux mains pour le -tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but -vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses -lèvres. Et il se mit à téter d'une façon goulue et régulière. - -Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu'il -serrait pour l'approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un -mouvement de cou, pareil à celui des enfants. - -Soudain elle dit: «En voilà assez pour celui-là, prenez l'autre -maintenant.» - -Et il prit l'autre avec docilité. - -Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle -respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines -des fleurs mêlées aux souffles d'air que le mouvement du train jetait -dans les wagons. - -Elle dit: «Ça sent bien bon par ici.» - -Il ne répondit pas, buvant toujours à cette source de chair, et -fermant les yeux comme pour mieux goûter. - -Mais elle l'écarta doucement: - ---«En voilà assez. Je me sens mieux. Ça m'a remis l'âme dans le corps.» - -Il s'était relevé, essuyant sa bouche d'un revers de main. - -Elle lui dit, en faisant rentrer dans sa robe les deux gourdes vivantes -qui gonflaient sa poitrine: - ---«Vous m'avez rendu un fameux service. Je vous remercie bien, -monsieur.» - -Et il répondit d'un ton reconnaissant: - ---«C'est moi qui vous remercie, madame, voilà deux jours que je n'avais -rien mangé!» - - - _Idylle_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 12 février 1884, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LA FICELLE. - - _A Harry Alis._ - - -SUR toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes -s'en venaient vers le bourg; car c'était jour de marché. Les mâles -allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement -de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par -la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l'épaule gauche -et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les -genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes -et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, -comme vernie, ornée au col et aux poignets d'un petit dessin de fil -blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à -s'envoler, d'où sortaient une tête, deux bras et deux pieds. - -Les uns tiraient au bout d'une corde une vache, un veau. Et leurs -femmes, derrière l'animal, lui fouettaient les reins d'une branche -encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au -bras de larges paniers d'où sortaient des têtes de poulets par-ci, -des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d'un pas plus court -et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans -un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête -enveloppée d'un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d'un -bonnet. - -Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d'un bidet, secouant -étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du -véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots. - -Sur la place de Goderville, c'était une foule, une cohue d'humains et -de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs -poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la -surface de l'assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, -formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand -éclat poussé par la robuste poitrine d'un campagnard en gaieté, ou le -long meuglement d'une vache attachée au mur d'une maison. - -Tout cela sentait l'étable, le lait et le fumier, le foin et la -sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, -particulière aux gens des champs. - -Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d'arriver à Goderville, et il se -dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de -ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout -était bon à ramasser qui peut servir; et il se baissa péniblement, car -il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde -mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua, -sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le -regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol, -autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. -Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi, par -son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha -brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa -culotte; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque -chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla vers le marché, la tête -en avant, courbé en deux par ses douleurs. - -Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les -interminables marchandages. Les paysans tâtaient les vaches, s'en -allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d'être mis -dedans, n'osant jamais se décider, épiant l'œil du vendeur, cherchant -sans fin à découvrir la ruse de l'homme et le défaut de la bête. - -Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient -tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes, -l'œil effaré, la crête écarlate. - -Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l'air -sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais -proposé, criaient au client qui s'éloignait lentement: - ---C'est dit, maît' Anthime. J' vous l' donne. - -Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et l'_Angelus_ sonnant midi, -ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges. - -Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste -cour était pleine de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets, -chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte, -déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, -ou bien le nez par terre et le derrière en l'air. - -Tout contre les dîneurs attablés, l'immense cheminée, pleine de flamme -claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. -Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots; -et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la -peau rissolée, s'envolait de l'âtre, allumait les gaietés, mouillait -les bouches. - -Toute l'aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît' Jourdain, -aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus. - -Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun -racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des -nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu -mucre pour les blés. - -Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le -monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à -la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la -main. - -Après qu'il eut terminé son roulement, le crieur public lança d'une -voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps. - ---Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général -à toutes--les personnes présentes au marché, qu'il a été perdu ce -matin, sur la route de Beuzeville, entre--neuf heures et dix heures, un -portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents francs et des papiers -d'affaires. On est prié de le rapporter--à la mairie, incontinent, ou -chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs -de récompense. - -Puis l'homme s'en alla. On entendit encore une fois au loin les -battements sourds de l'instrument et la voix affaiblie du crieur. - -Alors on se mit à parler de cet événement en énumérant les chances -qu'avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son -portefeuille. - -Et le repas s'acheva. - -On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le -seuil. - -Il demanda: - ---Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici? - -Maître Hauchecorne, assis à l'autre bout de la table, répondit: - ---Me v'là. - -Et le brigadier reprit: - ---Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de -m'accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler. - -Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva -et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque -repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en -répétant: - ---Me v'là, me v'là. - -Et il suivit le brigadier. - -Le maire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'était le notaire de -l'endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses. - ---Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la -route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de -Manneville. - -Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon -qui pesait sur lui, sans qu'il comprît pourquoi. - ---Mé, mé, j'ai ramassé çu portafeuille! - ---Oui, vous-même. - ---Parole d'honneur, je n'en ai seulement point eu connaissance. - ---On vous a vu. - ---On m'a vu, mé? Qui ça qui m'a vu? - ---M. Malandain, le bourrelier. - -Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère: - ---Ah! i m'a vu, çu manant! I m'a vu ramasser c'te ficelle-là, tenez, -m'sieu le maire. - -Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde. - -Mais le maire, incrédule, remuait la tête. - ---Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, -qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille. - -Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son -honneur, répétant: - ---C'est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m'sieu le -maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l' répète. - -Le maire reprit: - ---Après avoir ramassé l'objet, vous avez même encore cherché longtemps -dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s'en était pas échappée. - -Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur. - ---Si on peut dire!... si on peut dire... des menteries comme ça pour -dénaturer un honnête homme! Si on peut dire!... - -Il eut beau protester, on ne le crut pas. - -Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son -affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa -demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui. - -Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya en le prévenant qu'il allait -aviser le parquet et demander des ordres. - -La nouvelle s'était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut -entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais où -n'entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l'histoire de la -ficelle. On ne le crut pas. On riait. - -Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant -sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches -retournées, pour prouver qu'il n'avait rien. - -On lui disait: - ---Vieux malin, va! - -Et il se fâchait, s'exaspérant, enfiévré, désolé de n'être pas cru, ne -sachant que faire, et contant toujours son histoire. - -La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins -à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde; et tout -le long du chemin il parla de son aventure. - -Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire -à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules. - -Il en fut malade toute la nuit. - -Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, Marius Paumelle, valet -de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le -portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville. - -Cet homme prétendait avoir, en effet, trouvé l'objet sur la route; -mais, ne sachant pas lire, il l'avait rapporté à la maison et donné à -son patron. - -La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut -informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son -histoire complétée du dénouement. Il triomphait. - ---C' qui m' faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, -comprenez-vous; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme -d'être en réprobation pour une menterie. - -Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes -aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie -de l'église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la -leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose -le gênait sans qu'il sût au juste ce que c'était. On avait l'air de -plaisanter en l'écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui -semblait sentir des propos derrière son dos. - -Le mardi de l'autre semaine, il se rendit au marché de Goderville, -uniquement poussé par le besoin de conter son cas. - -Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer. -Pourquoi? - -Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et, -lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la -figure: «Gros malin, va!» Puis lui tourna les talons. - -Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. -Pourquoi l'avait-on appelé «gros malin?» - -Quand il fut assis à table, dans l'auberge de Jourdain, il se remit à -expliquer l'affaire. - -Un maquignon de Montivilliers lui cria: - ---Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle! - -Hauchecorne balbutia: - ---Puisqu'on l'a retrouvé, çu portafeuille! - -Mais l'autre reprit: - ---Tais-té, mon pé, y en a un qui trouve et y en a un qui r'porte. Ni vu -ni connu, je t'embrouille. - -Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir -fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice. - -Il voulut protester. Toute la table se mit à rire. - -Il ne put achever son dîner et s'en alla, au milieu des moqueries. - -Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par -la confusion, d'autant plus atterré qu'il était capable, avec sa -finauderie de Normand, de faire ce dont on l'accusait, et même de s'en -vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément -comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait -frappé au cœur par l'injustice du soupçon. - -Alors il recommença à conter l'aventure, en allongeant chaque jour son -récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations -plus énergiques, des serments plus solennels qu'il imaginait, qu'il -préparait dans ses heures de solitude, l'esprit uniquement occupé de -l'histoire de la ficelle. On le croyait d'autant moins que sa défense -était plus compliquée et son argumentation plus subtile. - ---Ça, c'est des raisons d' menteux, disait-on derrière son dos. - -Il le sentait, se rongeait les sangs, s'épuisait en efforts inutiles. - -Il dépérissait à vue d'œil. - -Les plaisants maintenant lui faisaient conter «la Ficelle» pour -s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait -campagne. Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait. - -Vers la fin de décembre, il s'alita. - -Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de -l'agonie, il attestait son innocence, répétant: - ---Une 'tite ficelle... une 'tite ficelle... t'nez, là voilà, m'sieu le -maire. - - - _La Ficelle_ a paru dans _le Gaulois_ du 25 novembre 1883. - - - - -GARÇON, UN BOCK!... - - _A José Maria de Hérédia._ - - -POURQUOI suis-je entré, ce soir-là, dans cette brasserie? Je n'en sais -rien. Il faisait froid. Une fine pluie, une poussière d'eau voltigeait, -voilait les becs de gaz d'une brume transparente, faisait luire les -trottoirs que traversaient les lueurs des devantures, éclairant la boue -humide et les pieds sales des passants. - -Je n'allais nulle part. Je marchais un peu après dîner. Je passai le -Crédit Lyonnais, la rue Vivienne, d'autres rues encore. J'aperçus -soudain une grande brasserie à moitié pleine. J'entrai, sans aucune -raison. Je n'avais pas soif. - -D'un coup d'œil je cherchai une place où je ne serais point trop serré, -et j'allai m'asseoir à côté d'un homme qui me parut vieux et qui -fumait une pipe de deux sous, en terre, noire comme un charbon. Six ou -huit soucoupes de verre, empilées sur la table devant lui, indiquaient -le nombre de bocks qu'il avait absorbés déjà. Je n'examinai pas mon -voisin. D'un coup d'œil j'avais reconnu un bockeur, un de ces habitués -de brasserie qui arrivent le matin, quand on ouvre, et s'en vont le -soir, quand on ferme. Il était sale, chauve du milieu du crâne, tandis -que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur le col de sa -redingote. Ses habits trop larges semblaient avoir été faits au temps -où il avait du ventre. On devinait que le pantalon ne tenait guère et -que cet homme ne pouvait faire dix pas sans rajuster et retenir ce -vêtement mal attaché. Avait-il un gilet? La seule pensée des bottines -et de ce qu'elles enfermaient me terrifia. Les manchettes effiloquées -étaient complètement noires du bord, comme les ongles. - -Dès que je fus assis à son côté, ce personnage me dit d'une voix -tranquille: «Tu vas bien?» - -Je me tournai vers lui d'une secousse et je le dévisageai. Il reprit: -«Tu ne me reconnais pas? - ---Non! - ---Des Barrets. - -Je fus stupéfait. C'était le comte Jean des Barrets, mon ancien -camarade de collège. - -Je lui serrai la main, tellement interdit que je ne trouvai rien à dire. - -Enfin, je balbutiai: «Et toi, tu vas bien?» - -Il répondit placidement: «Moi, comme je peux.» - -Il se tut. Je voulus être aimable, je cherchai une phrase: «Et... -qu'est-ce que tu fais?» - -Il répliqua avec résignation: «Tu vois.» - -Je me sentis rougir. J'insistai: «Mais tous les jours?» - -Il prononça, en soufflant d'épaisses bouffées de fumée: «Tous les jours -c'est la même chose.» - -Puis, tapant sur le marbre de la table avec un sou qui traînait, il -s'écria: «Garçon, deux bocks!» - -Une voix lointaine répéta: «Deux bocks au quatre!» Une autre voix plus -éloignée encore lança un «Voilà!» suraigu. Puis un homme en tablier -blanc apparut, portant les deux bocks dont il répandait, en courant, -les gouttes jaunes sur le sol sablé. - -Des Barrets vida d'un trait son verre et le reposa sur la table, -pendant qu'il aspirait la mousse restée en ses moustaches. - -Puis il demanda: «Et quoi de neuf?» - -Je ne savais rien de neuf à lui dire, en vérité. Je balbutiai: «Mais, -rien, mon vieux. Moi je suis commerçant.» - -Il prononça de sa voix toujours égale: «Et... ça t'amuse? - ---Non, mais que veux-tu? Il faut bien faire quelque chose! - ---Pourquoi ça? - ---Mais... pour s'occuper. - ---A quoi ça sert-il? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. -Quand on n'a pas le sou, je comprends qu'on travaille. Quand on a de -quoi vivre, c'est inutile. A quoi bon travailler? Le fais-tu pour toi -ou pour les autres? Si tu le fais pour toi, c'est que ça t'amuse, alors -très bien; si tu le fais pour les autres, tu n'es qu'un niais.» - -Puis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau: «Garçon, -un bock!» et reprit: «Ça me donne soif de parler. Je n'en ai pas -l'habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis. -En mourant je ne regretterai rien. Je n'aurai pas d'autre souvenir que -cette brasserie. Pas de femme, pas d'enfants, pas de soucis, pas de -chagrins, rien. Ça vaut mieux.» - -Il vida le bock qu'on lui avait apporté, passa sa langue sur ses lèvres -et reprit sa pipe. - -Je le considérais avec stupeur. Je lui demandai: - ---Mais tu n'as pas toujours été ainsi? - ---Pardon, toujours, dès le collège. - ---Ce n'est pas une vie, ça, mon bon. C'est horrible. Voyons, tu fais -bien quelque chose, tu aimes quelque chose, tu as des amis. - ---Non. Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks, -j'attends la nuit, je dîne, je bois des bocks; puis, vers une heure et -demie du matin, je retourne me coucher, parce qu'on ferme. C'est ce qui -m'embête le plus. Depuis dix ans, j'ai bien passé six années sur cette -banquette, dans mon coin; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je -cause quelquefois avec des habitués. - ---Mais, en arrivant à Paris, qu'est-ce que tu as fait, tout d'abord? - ---J'ai fait mon droit... au café de Médicis. - ---Mais après? - ---Après... j'ai passé l'eau et je suis venu ici. - ---Pourquoi as-tu pris cette peine? - ---Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au quartier Latin. -Les étudiants font trop de bruit. Maintenant je ne bougerai plus. -«Garçon, un bock!» - -Je croyais qu'il se moquait de moi. J'insistai. - ---Voyons, sois franc. Tu as eu quelque gros chagrin? Un désespoir -d'amour, sans doute? Certes, tu es un homme que le malheur a frappé. -Quel âge as-tu? - ---J'ai trente-trois ans. Mais j'en parais au moins quarante-cinq. - -Je le regardai bien en face. Sa figure ridée, mal soignée, semblait -presque celle d'un vieillard. Sur le sommet du crâne, quelques longs -cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d'une propreté douteuse. Il -avait des sourcils énormes, une forte moustache et une barbe épaisse. -J'eus brusquement, je ne sais pourquoi, la vision d'une cuvette pleine -d'eau noirâtre, l'eau où aurait été lavé tout ce poil. - -Je lui dis: «En effet, tu as l'air plus vieux que ton âge. Certainement -tu as eu des chagrins.» - -Il répliqua: «Je t'assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends -jamais l'air. Il n'y a rien qui détériore les gens comme la vie de -café.» - -Je ne le pouvais croire: «Tu as bien aussi fait la noce? On n'est pas -chauve comme tu l'es sans avoir beaucoup aimé.» - -Il secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites -choses blanches qui tombaient de ses derniers cheveux: «Non, j'ai -toujours été sage.» Et levant les yeux vers le lustre qui nous -chauffait la tête: «Si je suis chauve, c'est la faute du gaz. Il est -l'ennemi du cheveu.--Garçon, un bock!--Tu n'as pas soif? - ---Non, merci. Mais vraiment tu m'intéresses. Depuis quand as-tu un -pareil découragement? Ça n'est pas normal, ça n'est pas naturel. Il y a -quelque chose là-dessous. - ---Oui, ça date de mon enfance. J'ai reçu un coup, quand j'étais petit, -et cela m'a tourné au noir pour jusqu'à la fin. - ---Quoi donc? - ---Tu veux le savoir? écoute. Tu te rappelles bien le château où je fus -élevé, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances? Tu -te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d'un grand parc, et les -longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux! -Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux, -solennels et sévères. - -J'adorais ma mère; je redoutais mon père, et je les respectais tous les -deux, accoutumé d'ailleurs à voir tout le monde courbé devant eux. Ils -étaient, dans le pays, M. le comte et Mme la comtesse; et nos voisins -aussi, les Tannemare, les Ravelet, les Brenneville, montraient pour -mes parents une considération supérieure. - -J'avais alors treize ans. J'étais gai, content de tout, comme on l'est -à cet âge-là, tout plein du bonheur de vivre. - -Or, vers la fin de septembre, quelques jours avant ma rentrée au -collège, comme je jouais à faire le loup dans les massifs du parc, -courant au milieu des branches et des feuilles, j'aperçus, en -traversant une avenue, papa et maman qui se promenaient. - -Je me rappelle cela comme d'hier. C'était par un jour de grand vent. -Toute la ligne des arbres se courbait sous les rafales, gémissait, -semblait pousser des cris, de ces cris sourds, profonds, que les forêts -jettent dans les tempêtes. - -Les feuilles arrachées, jaunes déjà, s'envolaient comme des oiseaux, -tourbillonnaient, tombaient, puis couraient tout le long de l'allée, -ainsi que des bêtes rapides. - -Le soir venait. Il faisait sombre dans les fourrés. Cette agitation du -vent et des branches m'excitait, me faisait galoper comme un fou, et -hurler pour imiter les loups. - -Dès que j'eus aperçu mes parents, j'allai vers eux à pas furtifs, sous -les branches, pour les surprendre, comme si j'eusse été un rôdeur -véritable. - -Mais je m'arrêtai, saisi de peur, à quelques pas d'eux. Mon père, en -proie à une terrible colère, criait: - ---Ta mère est une sotte; et, d'ailleurs, ce n'est pas de ta mère qu'il -s'agit, mais de toi. Je te dis que j'ai besoin de cet argent, et -j'entends que tu signes. - -Maman répondit, d'une voix ferme: - ---Je ne signerai pas. C'est la fortune de Jean, cela. Je la garde pour -lui et je ne veux pas que tu la manges encore avec des filles et des -servantes, comme tu as fait de ton héritage. - -Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme -par le cou, il se mit à la frapper avec l'autre main de toute sa force, -en pleine figure. - -Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent; elle -essayait de parer les coups, mais elle n'y pouvait parvenir. Et papa, -comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face -dans ses deux bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre -encore, écartant les mains dont elle se couvrait le visage. - -Quant à moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que -les lois éternelles étaient changées. J'éprouvais le bouleversement -qu'on a devant les choses surnaturelles, devant les catastrophes -monstrueuses, devant les irréparables désastres. Ma tête d'enfant -s'égarait, s'affolait. Et je me mis à crier de toute ma force, sans -savoir pourquoi, en proie à une épouvante, à une douleur, à un -effarement épouvantables. Mon père m'entendit, se retourna, m'aperçut, -et, se relevant, s'en vint vers moi. Je crus qu'il m'allait tuer et je -m'enfuis comme un animal chassé, courant tout droit devant moi, dans le -bois. - -J'allai peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. La nuit -étant venue, je tombai sur l'herbe, épuisé, et je restai là éperdu, -dévoré par la peur, rongé par un chagrin capable de briser à jamais un -pauvre cœur d'enfant. J'avais froid, j'avais faim peut-être. Le jour -vint. Je n'osais plus me lever, ni marcher, ni revenir, ni me sauver -encore, craignant de rencontrer mon père que je ne voulais plus revoir. - -Je serais peut-être mort de misère et de famine au pied de mon arbre, -si le garde ne m'avait découvert et ramené de force. - -Je trouvai mes parents avec leur visage ordinaire. Ma mère me dit -seulement: «Comme tu m'as fait peur, vilain garçon, j'ai passé la nuit -sans dormir.» Je ne répondis point, mais je me mis à pleurer. Mon père -ne prononça pas une parole. - -Huit jours plus tard, je rentrais au collège. - -Eh bien, mon cher, c'était fini pour moi. J'avais vu l'autre face des -choses, la mauvaise; je n'ai plus aperçu la bonne depuis ce jour-là. -Que s'est-il passé dans mon esprit? Quel phénomène étrange m'a retourné -les idées? Je l'ignore. Mais je n'ai plus eu de goût pour rien, envie -de rien, d'amour pour personne, de désir quelconque, d'ambition ou -d'espérance. Et j'aperçois toujours ma pauvre mère, par terre, dans -l'allée, tandis que mon père l'assommait.--Maman est morte après -quelques années. Mon père vit encore. Je ne l'ai pas revu.--Garçon, un -bock!...» - -On lui apporta son bock qu'il engloutit d'une gorgée. Mais, en -reprenant sa pipe, comme il tremblait, il la cassa. Alors il eut un -geste désespéré, et il dit: «Tiens! c'est un vrai chagrin, ça, par -exemple. J'en ai pour un mois à en culotter une nouvelle.» - -Et il lança à travers la vaste salle, pleine maintenant de fumée et de -buveurs, son éternel cri: «Garçon, un bock--et une pipe neuve!» - - - - -LE BAPTÊME. - - _A Guillemet._ - - -DEVANT la porte de la ferme, les hommes endimanchés attendaient. Le -soleil de mai versait sa claire lumière sur les pommiers épanouis, -ronds comme d'immenses bouquets blancs, roses et parfumés, et qui -mettaient sur la cour entière un toit de fleurs. Ils semaient sans -cesse autour d'eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient -et tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, où les pissenlits -brillaient comme des flammes, où les coquelicots semblaient des gouttes -de sang. - -Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre énorme, les -mamelles gonflées, tandis qu'une troupe de petits porcs tournaient -autour, avec leur queue roulée comme une corde. - -Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes, la cloche de -l'église tinta. Sa voix de fer jetait dans le ciel joyeux son appel -faible et lointain. Des hirondelles filaient comme des flèches à -travers l'espace bleu qu'enfermaient les grands hêtres immobiles. Une -odeur d'étable passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des -pommiers. - -Un des hommes debout devant la porte se tourna vers la maison et cria: - ---Allons, allons, Mélina, v'là que ça sonne! - -Il avait peut-être trente ans. C'était un grand paysan, que les longs -travaux des champs n'avaient point encore courbé ni déformé. Un vieux, -son père, noueux comme un tronc de chêne, avec des poignets bossués et -des jambes torses, déclara: - ---Les femmes, c'est jamais prêt, d'abord. Les deux autres fils du vieux -se mirent à rire, et l'un, se tournant vers le frère aîné, qui avait -appelé le premier, lui dit: - ---Va les quérir, Polyte. All' viendront point avant midi. - -Et le jeune homme entra dans sa demeure. - -Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à crier en battant -des ailes; puis ils partirent vers la mare de leur pas lent et balancé. - -Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme parut qui -portait un enfant de deux mois. Les brides blanches de son haut bonnet -lui pendaient sur le dos, retombant sur un châle rouge, éclatant comme -un incendie, et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le -ventre en bosse de la garde. - -Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine âgée de -dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras de son homme. Et -les deux grand'mères vinrent ensuite, fanées ainsi que de vieilles -pommes, avec une fatigue évidente dans leurs reins forcés, tournés -depuis longtemps par les patientes et rudes besognes. Une d'elles était -veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la porte, et -ils partirent en tête du cortège, derrière l'enfant et la sage-femme. -Et le reste de la famille se mit en route à la suite. Les plus jeunes -portaient des sacs de papier pleins de dragées. - -Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de toute sa force -le frêle marmot attendu. Des gamins montaient sur les fossés; des gens -apparaissaient aux barrières; des filles de ferme restaient debout -entre deux seaux pleins de lait qu'elles posaient à terre pour regarder -le baptême. - -Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant, évitait les -flaques d'eau dans les chemins creux, entre les talus plantés d'arbres. -Et les vieux venaient avec cérémonie, marchant un peu de travers, vu -l'âge et les douleurs; et les jeunes avaient envie de danser, et ils -regardaient les filles qui venaient les voir passer; et le père et -la mère allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui les -remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait dans le pays -leur nom, le nom des Dentu, bien connu par le canton. - -Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les champs pour -éviter le long détour de la route. - -On apercevait l'église maintenant, avec son clocher pointu. Une -ouverture le traversait juste au-dessous du toit d'ardoises; et quelque -chose remuait là dedans, allant et venant d'un mouvement vif, passant -et repassant derrière l'étroite fenêtre. C'était la cloche qui sonnait -toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première fois, dans la -maison du Bon Dieu. - -Un chien s'était mis à suivre. On lui jetait des dragées, il gambadait -autour des gens. - -La porte de l'église était ouverte. Le prêtre, un grand garçon à -cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi, lui, oncle du petit, -encore un frère du père, attendait devant l'autel. Et il baptisa -suivant les rites son neveu Prosper-César, qui se mit à pleurer en -goûtant le sel symbolique. - -Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur le seuil pendant -que l'abbé quittait son surplis; puis on se remit en route. On allait -vite maintenant, car on pensait au dîner. Toute la marmaille du pays -suivait, et, chaque fois qu'on lui jetait une poignée de bonbons, -c'était une mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux -arrachés; et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser les -sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les pattes, mais -plus obstiné que les gamins. - -La garde, un peu lasse, dit à l'abbé, qui marchait auprès d'elle: - ---Dites donc, m'sieu le curé, si ça ne vous opposait pas de m' tenir -un brin vot' neveu pendant que je m' dégourdirai. J'ai quasiment une -crampe dans les estomacs. - -Le prêtre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait une grande tache -éclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa, gêné par ce léger -fardeau, ne sachant comment le tenir, comment le poser. Tout le monde -se mit à rire. Une des grand'mères demanda de loin: - ---Ça ne t' fait-il point deuil, dis, l'abbé, qu' tu n'en auras jamais -de comme ça? - -Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées, regardant -fixement le moutard aux yeux bleus, dont il avait envie d'embrasser -encore les joues rondes. Il n'y tint plus, et, le levant jusqu'à son -visage, il le baisa longuement. - -Le père cria: - ---Dis donc, curé, si t'en veux un, t'as qu'à le dire. - -Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens des champs. - -Dès qu'on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde éclata comme -une tempête. Les deux autres fils allaient aussi se marier; leurs -fiancées étaient là, arrivées seulement pour le repas; et les invités -ne cessaient de lancer des allusions à toutes les générations futures -que promettaient ces unions. - -C'étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient ricaner les -filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils tapaient du poing sur -la table, poussaient des cris. Le père et le grand-père ne tarissaient -point en propos polissons. La mère souriait; les vieilles prenaient -leur part de joie et lançaient aussi des gaillardises. - -Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille, assis -à côté de la garde, agaçant du doigt la petite bouche de son neveu -pour le faire rire. Il semblait surpris par la vue de cet enfant, comme -s'il n'en avait jamais aperçu. Il le considérait avec une attention -réfléchie, avec une gravité songeuse, avec une tendresse éveillée au -fond de lui, une tendresse inconnue, singulière, vive et un peu triste, -pour ce petit être fragile qui était le fils de son frère. - -Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait l'enfant. Il -avait envie de le prendre encore sur ses genoux, car il gardait, sur -sa poitrine et dans son cœur, la sensation douce de l'avoir porté tout -à l'heure, en revenant de l'église. Il restait ému devant cette larve -d'homme comme devant un mystère ineffable auquel il n'avait jamais -pensé, un mystère auguste et saint, l'incarnation d'une âme nouvelle, -le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour qui s'éveille, de -la race qui se continue, de l'humanité qui marche toujours. - -La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée par le petit -qui l'écartait de la table. - -L'abbé lui dit: - ---Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim. - -Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de lui, tout -s'effaça; et il restait les yeux fixés sur cette figure rose et -bouffie; et peu à peu, la chaleur du petit corps, à travers les -langes et le drap de la soutane, lui gagnait les jambes, le pénétrait -comme une caresse très légère, très bonne, très chaste, une caresse -délicieuse qui lui mettait des larmes aux yeux. - -Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant, agacé par ces -clameurs, se mit à pleurer. - -Une voix s'écria: - ---Dis donc, l'abbé, donne-lui à téter. - -Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère s'était levée; -elle prit son fils et l'emporta dans la chambre voisine. Elle revint au -bout de quelques minutes en déclarant qu'il dormait tranquillement dans -son berceau. - -Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de temps en temps dans -la cour, puis rentraient se mettre à table. Les viandes, les légumes, -le cidre et le vin s'engouffraient dans les bouches, gonflaient les -ventres, allumaient les yeux, faisaient délirer les esprits. - -La nuit tombait quand on prit le café. - -Depuis longtemps le prêtre avait disparu sans qu'on s'étonnât de son -absence. - -La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit dormait -toujours. Il faisait sombre à présent. Elle pénétra dans la chambre -à tâtons; et elle avançait, les bras étendus, pour ne point heurter -de meuble. Mais un bruit singulier l'arrêta net; et elle ressortit -effarée, sûre d'avoir entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la -salle, fort pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes se -levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une lampe à la -main, s'élança. - -L'abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front sur l'oreiller -où reposait la tête de l'enfant. - - - _Le Baptême_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 14 janvier 1884. - - - - -REGRET. - - _A Léon Dierx._ - - -MONSIEUR Saval, qu'on appelle dans Mantes «le père Saval», vient de se -lever. Il pleut. C'est un triste jour d'automne; les feuilles tombent. -Elles tombent lentement dans la pluie, comme une autre pluie plus -épaisse et plus lente. M. Saval n'est pas gai. Il va de sa cheminée à -sa fenêtre et de sa fenêtre à sa cheminée. La vie a des jours sombres. -Elle n'aura plus que des jours sombres pour lui maintenant, car il a -soixante-deux ans! Il est seul, vieux garçon, sans personne autour de -lui. Comme c'est triste de mourir ainsi, tout seul, sans une affection -dévouée! - -Il songe à son existence si nue, si vide. Il se rappelle dans l'ancien -passé, dans le passé de son enfance, la maison, la maison avec les -parents; puis le collège, les sorties, le temps de son droit à Paris. -Puis la maladie du père, sa mort. - -Il est revenu habiter avec sa mère. Ils ont vécu tous les deux, le -jeune homme et la vieille femme, paisiblement, sans rien désirer de -plus. Elle est morte aussi. Que c'est triste, la vie! - -Il est resté seul. Et maintenant il mourra bientôt à son tour. Il -disparaîtra, lui, et ce sera fini. Il n'y aura plus de M. Paul Saval -sur la terre. Quelle affreuse chose! D'autres gens vivront, s'aimeront, -riront. Oui, on s'amusera et il n'existera plus, lui! Est-ce étrange -qu'on puisse rire, s'amuser, être joyeux sous cette éternelle certitude -de la mort. Si elle était seulement probable, cette mort, on pourrait -encore espérer; mais non, elle est inévitable, aussi inévitable que la -nuit après le jour. - -Si encore sa vie avait été remplie! S'il avait fait quelque chose; -s'il avait eu des aventures, de grands plaisirs, des succès, des -satisfactions de toute sorte. Mais non, rien. Il n'avait rien fait, -jamais rien que se lever, manger aux mêmes heures, et se coucher. Et -il était arrivé comme cela à l'âge de soixante-deux ans. Il ne s'était -même pas marié comme les autres hommes. Pourquoi? Oui, pourquoi ne -s'était-il pas marié? Il l'aurait pu, car il possédait quelque fortune. -Est-ce l'occasion qui lui avait manqué? Peut-être! Mais on les fait -naître, ces occasions! Il était nonchalant, voilà. La nonchalance -avait été son grand mal, son défaut, son vice. Combien de gens ratent -leur vie par nonchalance. Il est si difficile à certaines natures de -se lever, de remuer, de faire des démarches, de parler, d'étudier des -questions. - -Il n'avait même pas été aimé. Aucune femme n'avait dormi sur sa -poitrine dans un complet abandon d'amour. Il ne connaissait pas les -angoisses délicieuses de l'attente, le divin frisson de la main -pressée, l'extase de la passion triomphante. - -Quel bonheur surhumain devait vous inonder le cœur quand les lèvres se -rencontrent pour la première fois, quand l'étreinte de quatre bras fait -un seul être, un être souverainement heureux, de deux êtres affolés -l'un par l'autre. - -M. Saval s'était assis, les pieds au feu, en robe de chambre. - -Certes, sa vie était ratée, tout à fait ratée. Pourtant il avait aimé, -lui. Il avait aimé secrètement, douloureusement et nonchalamment, -comme il faisait tout. Oui, il avait aimé sa vieille amie Mme Sandres, -la femme de son vieux camarade Sandres. Ah! s'il l'avait connue -jeune fille! Mais il l'avait rencontrée trop tard; elle était déjà -mariée. Certes, il l'aurait demandée celle-là! Comme il l'avait aimée, -pourtant, sans répit, depuis le premier jour! - -Il se rappelait son émotion toutes les fois qu'il la revoyait, ses -tristesses en la quittant, les nuits où il ne pouvait pas s'endormir -parce qu'il pensait à elle. - -Le matin, il se réveillait toujours un peu moins amoureux que le soir. -Pourquoi? - -Comme elle était jolie, autrefois, et mignonne, blonde, frisée, rieuse! -Sandres n'était pas l'homme qu'il lui aurait fallu. Maintenant, -elle avait cinquante-huit ans. Elle semblait heureuse. Ah! si elle -l'avait aimé, celle-là, jadis; si elle l'avait aimé! Et pourquoi ne -l'aurait-elle pas aimé, lui, Saval, puisqu'il l'aimait bien, elle, Mme -Sandres? - -Si seulement elle avait deviné quelque chose... N'avait-elle rien -deviné, n'avait-elle rien vu, rien compris jamais? Alors qu'aurait-elle -pensé? S'il avait parlé, qu'aurait-elle répondu? - -Et Saval se demandait mille autres choses. Il revivait sa vie, -cherchait à ressaisir une foule de détails. - -Il se rappelait toutes les longues soirées d'écarté chez Sandres, -quand sa femme était jeune et si charmante. - -Il se rappelait des choses qu'elle lui avait dites, des intonations -qu'elle avait autrefois, des petits sourires muets qui signifiaient -tant de pensées. - -Il se rappelait leurs promenades, à trois, le long de la Seine, leurs -déjeuners sur l'herbe, le dimanche, car Sandres était employé à la -sous-préfecture. Et soudain le souvenir net lui revint d'un après-midi -passé avec elle dans un petit bois le long de la rivière. - -Ils étaient partis le matin, emportant leurs provisions dans des -paquets. C'était par une vive journée de printemps, une de ces journées -qui grisent. Tout sent bon, tout semble heureux. Les oiseaux ont des -cris plus gais et des coups d'ailes plus rapides. On avait mangé sur -l'herbe, sous des saules, tout près de l'eau engourdie par le soleil. -L'air était tiède, plein d'odeurs de sève; on le buvait avec délices. -Qu'il faisait bon, ce jour-là! - -Après le déjeuner, Sandres s'était endormi sur le dos: «Le meilleur -somme de sa vie,» dit-il en se réveillant. - -Mme Sandres avait pris le bras de Saval, et ils étaient partis tous les -deux le long de la rive. - -Elle s'appuyait sur lui. Elle riait, elle disait: «Je suis grise, mon -ami, tout à fait grise.» Il la regardait, frémissant jusqu'au cœur, -se sentant pâlir, redoutant que ses yeux ne fussent trop hardis, qu'un -tremblement de sa main ne révélât son secret. - -Elle s'était fait une couronne avec de grandes herbes et des lis d'eau, -et lui avait demandé: «M'aimez-vous, comme ça?» - -Comme il ne répondait rien,--car il n'avait rien trouvé à répondre, il -serait plutôt tombé à genoux,--et elle s'était mise à rire, d'un rire -mécontent, en lui jetant par la figure: «Gros bête, va! On parle, au -moins!» - -Il avait failli pleurer sans trouver encore un seul mot. - -Tout cela lui revenait maintenant, précis comme au premier jour. -Pourquoi lui avait-elle dit cela: «Gros bête, va! On parle, au moins!» - -Et il se rappela comme elle s'appuyait tendrement sur lui. En passant -sous un arbre penché, il avait senti son oreille, à elle, contre sa -joue, à lui, et il s'était reculé brusquement, dans la crainte qu'elle -ne crût volontaire ce contact. - -Quand il avait dit: «Ne serait-il pas temps de revenir?» elle lui avait -lancé un regard singulier. Certes, elle l'avait regardé d'une curieuse -façon. Il n'y avait pas songé, alors; et voilà qu'il s'en souvenait -maintenant. - ---Comme vous voudrez, mon ami. Si vous êtes fatigué, retournons. - -Et il avait répondu: - ---Ce n'est pas que je sois fatigué; mais Sandres est peut-être réveillé -maintenant. - -Et elle avait dit, en haussant les épaules: - ---Si vous craignez que mon mari soit réveillé, c'est autre chose; -retournons! - -En revenant, elle demeura silencieuse; et elle ne s'appuyait plus sur -son bras. Pourquoi? - -Ce «pourquoi» là, il ne se l'était point encore posé. Maintenant il lui -semblait apercevoir quelque chose qu'il n'avait jamais compris. - -Est-ce que?... - -M. Saval se sentit rougir et il se leva bouleversé comme si, de trente -ans plus jeune, il avait entendu Mme Sandres lui dire: «Je vous aime!» - -Était-ce possible? Ce soupçon qui venait de lui entrer dans l'âme le -torturait! Était-ce possible qu'il n'eût pas vu, pas deviné? - -Oh! si cela était vrai, s'il avait passé contre ce bonheur sans le -saisir! - -Il se dit: Je veux savoir. Je ne peux rester dans ce doute. Je veux -savoir! - -Et il s'habilla vite, se vêtant à la hâte. Il pensait: «J'ai -soixante-deux ans, elle en a cinquante-huit; je peux bien lui demander -cela. - -Et il sortit. - -La maison de Sandres se trouvait de l'autre côté de la rue, presque en -face de la sienne. Il s'y rendit. La petite servante vint ouvrir au -coup de marteau. - -Elle fut étonnée de le voir si tôt: - ---Vous déjà, monsieur Saval; est-il arrivé quelque accident? - -Saval répondit: - ---Non, ma fille, mais va dire à ta maîtresse que je voudrais lui parler -tout de suite. - ---C'est que madame fait sa provision de confitures de poires pour -l'hiver; et elle est dans son fourneau; et pas habillée, vous comprenez. - ---Oui, mais dis-lui que c'est pour une chose très importante. - -La petite bonne s'en alla, et Saval se mit à marcher dans le salon, à -grands pas nerveux. Il ne se sentait pas embarrassé cependant. Oh! il -allait lui demander cela comme il lui aurait demandé une recette de -cuisine. C'est qu'il avait soixante-deux ans! - -La porte s'ouvrit; elle parut. C'était maintenant une grosse femme -large et ronde, aux joues pleines, au rire sonore. Elle marchait les -mains loin du corps et les manches relevées sur ses bras nus, poissés -de jus sucré. Elle demanda, inquiète: - ---Qu'est-ce que vous avez, mon ami; vous n'êtes pas malade? - -Il reprit: - ---Non, ma chère amie, mais je veux vous demander une chose qui a pour -moi beaucoup d'importance, et qui me torture le cœur. Me promettez-vous -de me répondre franchement? - -Elle sourit. - ---Je suis toujours franche. Dites. - ---Voilà. Je vous ai aimée du jour où je vous ai vue. Vous en étiez-vous -doutée? - -Elle répondit en riant, avec quelque chose de l'intonation d'autrefois: - ---Gros bête, va! Je l'ai bien vu du premier jour! - -Saval se mit à trembler; il balbutia: - ---Vous le saviez!... Alors... - -Et il se tut. - -Elle demanda: - ---Alors?... Quoi? - -Il reprit: - ---Alors... que pensiez-vous?... que... que... Qu'auriez-vous répondu? - -Elle rit plus fort. Des gouttes de sirop lui coulaient au bout des -doigts et tombaient sur le parquet. - ---Moi?... Mais vous ne m'avez rien demandé. Ce n'était pas à moi de -vous faire une déclaration! - -Alors il fit un pas vers elle: - ---Dites-moi... dites-moi... Vous rappelez-vous ce jour où Sandres s'est -endormi sur l'herbe après déjeuner... où nous avons été ensemble, -jusqu'au tournant, là-bas?... - -Il attendit. Elle avait cessé de rire et le regardait dans les yeux: - ---Mais certainement, je me le rappelle. - -Il reprit en frissonnant: - ---Eh bien... ce jour-là... si j'avais été... si j'avais été... -entreprenant... qu'est-ce que vous auriez fait? - -Elle se remit à sourire en femme heureuse qui ne regrette rien, et elle -répondit franchement, d'une voix claire où pointait une ironie: - ---J'aurais cédé, mon ami. - -Puis elle tourna sur ses talons et s'enfuit vers ses confitures. - -Saval ressortit dans la rue, atterré comme après un désastre. Il -filait à grands pas sous la pluie, droit devant lui, descendant vers -la rivière, sans songer où il allait. Quand il arriva sur la berge, il -tourna à droite et la suivit. Il marcha longtemps, comme poussé par un -instinct. Ses vêtements ruisselaient d'eau, son chapeau déformé, mou -comme une loque, dégouttait à la façon d'un toit. Il allait toujours, -toujours devant lui. Et il se trouva sur la place où ils avaient -déjeuné au jour lointain dont le souvenir lui torturait le cœur. - -Alors il s'assit sous les arbres dénudés, et il pleura. - - - _Regret_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 4 novembre 1883. - - - - -MON ONCLE JULES. - - _A M. Achille Bénouville._ - - -UN vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l'aumône. Mon camarade -Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit: - ---Ce misérable m'a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le -souvenir me poursuit sans cesse. La voici: - -Ma famille, originaire du Havre, n'était pas riche. On s'en tirait, -voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait -pas grand'chose. J'avais deux sœurs. - -Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait -souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et -perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se -passait la main ouverte sur le front, comme pour essuyer une sueur -qui n'existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur -impuissante. On économisait sur tout; on n'acceptait jamais un dîner, -pour n'avoir pas à le rendre; on achetait les provisions au rabais, -les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes -et avaient de longues discussions sur le prix d'un galon qui valait -quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en -soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et -réconfortant, paraît-il; j'aurais préféré autre chose. - -On me faisait des scènes abominables pour les boutons perdus et les -pantalons déchirés. - -Mais chaque dimanche, nous allions faire notre tour de jetée en grande -tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le -bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs, -prêtes les premières, attendaient le signal du départ; mais, au dernier -moment, on découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du -père de famille, et il fallait bien vite l'effacer avec un chiffon -mouillé de benzine. - -Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête, attendait, en manches -de chemise, que l'opération fût terminée, tandis que ma mère se hâtait, -ayant ajusté ses lunettes de myope, et ôté ses gants pour ne les pas -gâter. - -On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant -en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en -faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon -père gardait la droite. Et je me rappelle l'air pompeux de mes pauvres -parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits, -la sévérité de leur allure. Ils avançaient d'un pas grave, le corps -droit, les jambes raides, comme si une affaire d'une importance extrême -eût dépendu de leur tenue. - -Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient -de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les -mêmes paroles: - ---Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise! - -Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la -famille, après en avoir été la terreur. J'avais entendu parler de -lui depuis mon enfance, et il me semblait que je l'aurais reconnu du -premier coup, tant sa pensée m'était devenue familière. Je savais -tous les détails de son existence jusqu'au jour de son départ pour -l'Amérique, bien qu'on ne parlât qu'à voix basse de cette période de sa -vie. - -Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, c'est-à-dire qu'il -avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes -pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s'amuse _fait -des bêtises_. Il est ce qu'on appelle, en souriant, un noceur. Chez -les nécessiteux, un garçon qui force les parents à écorner le capital -devient un mauvais sujet, un gueux, un drôle! - -Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les -conséquences seules déterminent la gravité de l'acte. - -Enfin l'oncle Jules avait notablement diminué l'héritage sur lequel -comptait mon père; après avoir d'ailleurs mangé sa part jusqu'au -dernier sou. - -On l'avait embarqué pour l'Amérique, comme on faisait alors, sur un -navire marchand allant du Havre à New-York. - -Une fois là-bas, mon oncle Jules s'établit marchand de je ne sais quoi, -et il écrivit bientôt qu'il gagnait un peu d'argent et qu'il espérait -pouvoir dédommager mon père du tort qu'il lui avait fait. Cette lettre -causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne valait pas, -comme on dit, les quatre fers d'un chien, devint tout à coup un honnête -homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les -Davranche. - -Un capitaine nous apprit en outre qu'il avait loué une grande boutique -et qu'il faisait un commerce important. - -Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait: «Mon cher Philippe, -je t'écris pour que tu ne t'inquiètes pas de ma santé, qui est bonne. -Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage -dans l'Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te -donner de mes nouvelles. Si je ne t'écris pas, ne sois pas inquiet. Je -reviendrai au Havre une fois fortune faite. J'espère que ce ne sera pas -trop long, et nous vivrons heureux ensemble...» - -Cette lettre était devenue l'évangile de la famille. On la lisait à -tout propos, on la montrait à tout le monde. - -Pendant dix ans, en effet, l'oncle Jules ne donna plus de nouvelles; -mais l'espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait; -et ma mère aussi disait souvent: - ---Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui -a su se tirer d'affaire! - -Et chaque dimanche, en regardant venir de l'horizon les gros vapeurs -noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa -phrase éternelle: - ---Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise! - -Et on s'attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier: - ---Ohé! Philippe. - -On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré; on devait même -acheter, avec l'argent de l'oncle, une petite maison de campagne près -d'Ingouville. Je n'affirmerais pas que mon père n'eût point entamé déjà -des négociations à ce sujet. - -L'aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans; l'autre vingt-six. -Elles ne se mariaient pas, et c'était là un gros chagrin pour tout le -monde. - -Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche, -mais honorable. J'ai toujours eu la conviction que la lettre de l'oncle -Jules, montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la -résolution du jeune homme. - -On l'accepta avec empressement, et il fut décidé qu'après le mariage -toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey. - -Jersey est l'idéal du voyage pour les gens pauvres. Ce n'est pas loin; -on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet -îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de -navigation, peut s'offrir la vue d'un peuple voisin chez lui et étudier -les mœurs, déplorables d'ailleurs, de cette île couverte par le -pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité. - -Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente, -notre rêve de tous les instants. - -On partit enfin. Je vois cela comme si c'était d'hier: le vapeur -chauffant contre le quai de Granville; mon père, effaré, surveillant -l'embarquement de nos trois colis; ma mère inquiète ayant pris le -bras de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis le départ de -l'autre, comme un poulet resté seul de sa couvée; et, derrière nous, -les nouveaux époux qui restaient toujours en arrière, ce qui me faisait -souvent tourner la tête. - -Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le navire, quittant la jetée, -s'éloigna sur une mer plate comme une table de marbre vert. Nous -regardions les côtes s'enfuir, heureux et fiers comme tous ceux qui -voyagent peu. - -Mon père tendait son ventre sous sa redingote dont on avait, le matin -même, effacé avec soin toutes les taches, et il répandait autour de lui -cette odeur de benzine des jours de sortie, qui me faisait reconnaître -les dimanches. - -Tout à coup, il avisa deux dames élégantes à qui deux messieurs -offraient des huîtres. Un vieux matelot déguenillé ouvrait d'un coup de -couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient -ensuite aux dames. Elles mangeaient d'une manière délicate, en tenant -l'écaille sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point -tacher leurs robes. Puis elles buvaient l'eau d'un petit mouvement -rapide et jetaient la coquille à la mer. - -Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des -huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné, -supérieur, et il s'approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant: - ---Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres? - -Ma mère hésitait, à cause de la dépense; mais mes deux sœurs -acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d'un ton contrarié: - ---J'ai peur de me faire mal à l'estomac. Offre ça aux enfants -seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades. - -Puis, se tournant vers moi, elle ajouta: - ---Quant à Joseph, il n'en a pas besoin; il ne faut point gâter les -garçons. - -Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction. -Je suivais de l'œil mon père, qui conduisait pompeusement ses deux -filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé. - -Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs -comment il fallait s'y prendre pour manger sans laisser couler l'eau; -il voulut même donner l'exemple et il s'empara d'une huître. En -essayant d'imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide -sur sa redingote et j'entendis ma mère murmurer: - ---Il ferait mieux de se tenir tranquille. - -Mais tout à coup mon père me parut inquiet; il s'éloigna de quelques -pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l'écailleur, et, -brusquement, il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux -singuliers. Il dit à mi-voix à ma mère: - ---C'est extraordinaire comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble -à Jules. - -Ma mère, interdite, demanda: - ---Quel Jules?... - -Mon père reprit: - ---Mais... mon frère... Si je ne le savais pas en bonne position en -Amérique, je croirais que c'est lui. - -Ma mère effarée balbutia: - ---Tu es fou! Du moment que tu sais bien que ce n'est pas lui, pourquoi -dire ces bêtises-là? - -Mais mon père insistait: - ---Va donc le voir, Clarisse; j'aime mieux que tu t'en assures toi-même, -de tes propres yeux. - -Elle se leva et alla rejoindre ses filles. Moi aussi, je regardais -l'homme. Il était vieux, sale, tout ridé, et ne détournait pas le -regard de sa besogne. - -Ma mère revint. Je m'aperçus qu'elle tremblait. Elle prononça très vite: - ---Je crois que c'est lui. Va donc demander des renseignements au -capitaine. Surtout sois prudent, pour que ce garnement ne nous retombe -pas sur les bras maintenant! - -Mon père s'éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému. - -Le capitaine, un grand monsieur, maigre, à longs favoris, se promenait -sur la passerelle d'un air important, comme s'il eût commandé le -courrier des Indes. - -Mon père l'aborda avec cérémonie, en l'interrogeant sur son métier avec -accompagnement de compliments: - ---Quelle était l'importance de Jersey? Ses productions? Sa population? -Ses mœurs? Ses coutumes? La nature du sol, etc., etc. - -On eût cru qu'il s'agissait au moins des États-Unis d'Amérique. - -Puis on parla du bâtiment qui nous portait, _l'Express_, puis on en -vint à l'équipage. Mon père, enfin, d'une voix troublée: - ---Vous avez là un vieil écailleur d'huîtres qui paraît bien -intéressant. Savez-vous quelques détails sur ce bonhomme? - -Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit -sèchement: - ---C'est un vieux vagabond français que j'ai trouvé en Amérique l'an -dernier, et que j'ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre, -mais il ne veut pas retourner près d'eux parce qu'il leur doit de -l'argent. Il s'appelle Jules.... Jules Darmanche ou Darvanche, quelque -chose comme ça, enfin. Il paraît qu'il a été riche un moment là-bas, -mais vous voyez où il en est réduit maintenant. - -Mon père, qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux -hagards: - ---Ah! ah! très bien..., fort bien... Cela ne m'étonne pas... Je vous -remercie beaucoup, capitaine. - -Et il s'en alla, tandis que le marin le regardait s'éloigner avec -stupeur. - -Il revint auprès de ma mère, tellement décomposé qu'elle lui dit: - ---Assieds-toi, on va s'apercevoir de quelque chose. - -Il tomba sur le banc en bégayant: - ---C'est lui, c'est bien lui! - -Puis il demanda: - ---Qu'allons-nous faire?... - -Elle répondit vivement: - ---Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller -les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se -doute de rien. - -Mon père paraissait atterré. Il murmura: - ---Quelle catastrophe! - -Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse: - ---Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait rien, et qu'il -nous retomberait sur le dos! Comme si on pouvait attendre quelque chose -d'un Davranche!... - -Et mon père se passa la main sur le front, comme il faisait sous les -reproches de sa femme. - -Elle ajouta: - ---Donne de l'argent à Joseph pour qu'il aille payer ces huîtres, à -présent. Il ne manquerait plus que d'être reconnus par ce mendiant. -Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l'autre bout, -et fais en sorte que cet homme n'approche pas de nous! - -Elle se leva, et ils s'éloignèrent après m'avoir remis une pièce de -cent sous. - -Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. J'affirmai que maman -s'était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à l'ouvreur -d'huîtres: - ---Combien est-ce que nous vous devons, monsieur? - -J'avais envie de dire: mon oncle. - -Il répondit: - ---Deux francs cinquante. - -Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie. - -Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je -regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en -me disant: - ---C'est mon oncle, le frère de papa, mon oncle! - -Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia: - ---Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur! - -Avec l'accent d'un pauvre qui reçoit l'aumône. Je pensai qu'il avait dû -mendier, là-bas! - -Mes sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma générosité. - -Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda: - ---Il y en avait pour trois francs?... Ce n'est pas possible. - -Je déclarai d'une voix ferme: - ---J'ai donné dix sous de pourboire. - -Ma mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux: - ---Tu es fou! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux!... - -Elle s'arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre. - -Puis on se tut. - -Devant nous, à l'horizon, une ombre violette semblait sortir de la mer. -C'était Jersey. - -Lorsqu'on approcha des jetées, un désir violent me vint au cœur de voir -encore une fois mon oncle Jules, de m'approcher, de lui dire quelque -chose de consolant, de tendre. - -Mais, comme personne ne mangeait plus d'huîtres, il avait disparu, -descendu sans doute au fond de la cale infecte où logeait ce misérable. - -Et nous sommes revenus par le bateau de Saint-Malo, pour ne pas le -rencontrer. Ma mère était dévorée d'inquiétude. - -Je n'ai jamais revu le frère de mon père! - -Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds. - - - _Mon oncle Jules_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 7 août 1883. - - - - -EN VOYAGE. - - _A Gustave Toudouze._ - -I - - -LE wagon était au complet depuis Cannes; on causait, tout le monde -se connaissant. Lorsqu'on passa Tarascon, quelqu'un dit: «C'est ici -qu'on assassine.» Et on se mit à parler du mystérieux et insaisissable -meurtrier qui, depuis deux ans, s'offre, de temps en temps, la vie -d'un voyageur. Chacun faisait des suppositions, chacun donnait son -avis; les femmes regardaient en frissonnant la nuit sombre derrière -les vitres, avec la peur de voir apparaître soudain une tête d'homme -à la portière. Et on se mit à raconter des histoires effrayantes de -mauvaises rencontres, des tête-à-tête avec des fous dans un rapide, des -heures passées en face d'un personnage suspect. - -Chaque homme savait une anecdote à son honneur, chacun avait intimidé, -terrassé et garrotté quelque malfaiteur en des circonstances -surprenantes, avec une présence d'esprit et une audace admirables. -Un médecin, qui passait chaque hiver dans le Midi, voulut à son tour -conter une aventure: - ---Moi, dit-il, je n'ai jamais eu la chance d'expérimenter mon courage -dans une affaire de cette sorte; mais j'ai connu une femme, une de mes -clientes, morte aujourd'hui, à qui arriva la plus singulière chose du -monde, et aussi la plus mystérieuse et la plus attendrissante. - -C'était une Russe, la comtesse Marie Baranow, une très grande dame, -d'une exquise beauté. Vous savez comme les Russes sont belles, du -moins comme elles nous semblent belles, avec leur nez fin, leur bouche -délicate, leurs yeux rapprochés, d'une indéfinissable couleur, d'un -bleu gris, et leur grâce froide, un peu dure! Elles ont quelque chose -de méchant et de séduisant, d'altier et de doux, de tendre et de -sévère, tout à fait charmant pour un Français. Au fond, c'est peut-être -seulement la différence de race et de type qui me fait voir tant de -choses en elles. - -Son médecin, depuis plusieurs années, la voyait menacée d'une maladie -de poitrine et tâchait de la décider à venir dans le midi de la -France; mais elle refusait obstinément de quitter Pétersbourg. Enfin -l'automne dernier, la jugeant perdue, le docteur prévint le mari qui -ordonna aussitôt à sa femme de partir pour Menton. - -Elle prit le train, seule dans son wagon, ses gens de service occupant -un autre compartiment. Elle restait contre la portière, un peu triste, -regardant passer les campagnes et les villages, se sentant bien isolée, -bien abandonnée dans la vie, sans enfants, presque sans parents, avec -un mari dont l'amour était mort et qui la jetait ainsi au bout du monde -sans venir avec elle, comme on envoie à l'hôpital un valet malade. - -A chaque station, son serviteur Ivan venait s'informer si rien ne -manquait à sa maîtresse. C'était un vieux domestique aveuglément -dévoué, prêt à accomplir tous les ordres qu'elle lui donnerait. - -La nuit tomba, le convoi roulait à toute vitesse. Elle ne pouvait -dormir, énervée à l'excès. Soudain la pensée lui vint de compter -l'argent que son mari lui avait remis à la dernière minute, en or -de France. Elle ouvrit son petit sac et vida sur ses genoux le flot -luisant de métal. - -Mais tout à coup un souffle d'air froid lui frappa le visage. -Surprise, elle leva la tête. La portière venait de s'ouvrir. La -comtesse Marie, éperdue, jeta brusquement un châle sur son argent -répandu dans sa robe, et attendit. Quelques secondes s'écoulèrent, puis -un homme parut, nu-tête, blessé à la main, haletant, en costume de -soirée. Il referma la porte, s'assit, regarda sa voisine avec des yeux -luisants, puis enveloppa d'un mouchoir son poignet dont le sang coulait. - -La jeune femme se sentait défaillir de peur. Cet homme, certes, l'avait -vue compter son or, et il était venu pour la voler et la tuer. - -Il la fixait toujours, essoufflé, le visage convulsé, prêt à bondir sur -elle sans doute. - -Il dit brusquement: - ---Madame, n'ayez pas peur! - -Elle ne répondit rien, incapable d'ouvrir la bouche, entendant son cœur -battre et ses oreilles bourdonner. - -Il reprit: - ---Je ne suis pas un malfaiteur, madame. - -Elle ne disait toujours rien, mais, dans un brusque mouvement qu'elle -fit, ses genoux s'étant rapprochés, son or se mit à couler sur le tapis -comme l'eau coule d'une gouttière. - -L'homme, surpris, regardait ce ruisseau de métal, et il se baissa tout -à coup pour le ramasser. - -Elle, effarée, se leva, jetant à terre toute sa fortune, et elle courut -à la portière pour se précipiter sur la voie. Mais il comprit ce -qu'elle allait faire, s'élança, la saisit dans ses bras, la fit asseoir -de force, et la maintenant par les poignets: «Écoutez-moi, madame, je -ne suis pas un malfaiteur, et, la preuve, c'est que je vais ramasser -cet argent et vous le rendre. Mais je suis un homme perdu, un homme -mort, si vous ne m'aidez à passer la frontière. Je ne puis vous en dire -davantage. Dans une heure, nous serons à la dernière station russe; -dans une heure vingt, nous franchirons la limite de l'Empire. Si vous -ne me secourez point, je suis perdu. Et cependant, madame, je n'ai ni -tué, ni volé, ni rien fait de contraire à l'honneur. Cela je vous le -jure. Je ne puis vous en dire davantage.» - -Et, se mettant à genoux, il ramassa l'or jusque sous les banquettes, -cherchant les dernières pièces roulées au loin. Puis, quand le petit -sac de cuir fut plein de nouveau, il le remit à sa voisine sans ajouter -un mot, et il retourna s'asseoir à l'autre coin du wagon. - -Ils ne remuaient plus ni l'un ni l'autre. Elle demeurait immobile et -muette, encore défaillante de terreur, mais s'apaisant peu à peu. -Quant à lui, il ne faisait pas un geste, pas un mouvement; il restait -droit, les yeux fixés devant lui, très pâle, comme s'il eût été -mort. De temps en temps elle jetait vers lui un regard brusque, vite -détourné. C'était un homme de trente ans environ, fort beau, avec toute -l'apparence d'un gentilhomme. - -Le train courait dans les ténèbres, jetait par la nuit ses appels -déchirants, ralentissait parfois sa marche, puis repartait à toute -vitesse. Mais soudain il calma son allure, siffla plusieurs fois et -s'arrêta tout à fait. - -Ivan parut à la portière afin de prendre les ordres. - -La comtesse Marie, la voix tremblante, considéra une dernière fois son -étrange compagnon, puis elle dit à son serviteur, d'une voix brusque: - ---Ivan, tu vas retourner près du comte, je n'ai plus besoin de toi. - -L'homme, interdit, ouvrait des yeux énormes. Il balbutia: - ---Mais... barine. - -Elle reprit: - ---Non, tu ne viendras pas, j'ai changé d'avis. Je veux que tu restes en -Russie. Tiens, voici de l'argent pour retourner. Donne-moi ton bonnet -et ton manteau. - -Le vieux domestique, effaré, se décoiffa et tendit son manteau, -obéissant toujours sans répondre, habitué aux volontés soudaines et -aux irrésistibles caprices des maîtres. Et il s'éloigna, les larmes aux -yeux. - -Le train repartit, courant à la frontière. - -Alors la comtesse Marie dit à son voisin: - ---Ces choses sont pour vous, monsieur, vous êtes Ivan, mon serviteur. -Je ne mets qu'une condition à ce que je fais: c'est que vous ne me -parlerez jamais, que vous ne me direz pas un mot, ni pour me remercier, -ni pour quoi que ce soit. - -L'inconnu s'inclina sans prononcer une parole. - -Bientôt on s'arrêta de nouveau et des fonctionnaires en uniforme -visitèrent le train. La comtesse leur tendit les papiers et, montrant -l'homme assis au fond de son wagon: - ---C'est mon domestique Ivan, dont voici le passe-port. - -Le train se remit en route. - -Pendant toute la nuit, ils restèrent en tête-à-tête, muets tous deux. - -Le matin venu, comme on s'arrêtait dans une gare allemande, l'inconnu -descendit; puis, debout à la portière: - ---Pardonnez-moi, madame, de rompre ma promesse; mais je vous ai privée -de votre domestique, il est juste que je le remplace. N'avez-vous -besoin de rien? - -Elle répondit froidement: - ---Allez chercher ma femme de chambre. - -Il y alla. Puis disparut. - -Quand elle descendait à quelque buffet, elle l'apercevait de loin qui -la regardait. Ils arrivèrent à Menton. - - -II - -Le docteur se tut une seconde, puis reprit: - ---Un jour, comme je recevais mes clients dans mon cabinet, je vis -entrer un grand garçon qui me dit: - ---Docteur, je viens vous demander des nouvelles de la comtesse Marie -Baranow. Je suis, bien qu'elle ne me connaisse point, un ami de son -mari. - -Je répondis: - ---Elle est perdue. Elle ne retournera pas en Russie. - -Et cet homme brusquement se mit à sangloter, puis il se leva et sortit -en trébuchant comme un ivrogne. - -Je prévins, le soir même, la comtesse qu'un étranger était venu -m'interroger sur sa santé. Elle parut émue et me raconta toute -l'histoire que je viens de vous dire. Elle ajouta: - ---Cet homme que je ne connais point me suit maintenant comme mon -ombre, je le rencontre chaque fois que je sors; il me regarde d'une -façon étrange, mais il ne m'a jamais parlé. - -Elle réfléchit, puis ajouta: - ---Tenez, je parie qu'il est sous mes fenêtres. - -Elle quitta sa chaise longue, alla écarter les rideaux et me montra -en effet l'homme qui était venu me trouver, assis sur un banc de la -promenade, les yeux levés vers l'hôtel. Il nous aperçut, se leva et -s'éloigna sans retourner une fois la tête. - -Alors, j'assistai à une chose surprenante et douloureuse, à l'amour -muet de ces deux êtres qui ne se connaissaient point. - -Il l'aimait, lui, avec le dévouement d'une bête sauvée, reconnaissante -et dévouée à la mort. Il venait chaque jour me dire: «Comment -va-t-elle?» comprenant que je l'avais deviné. Et il pleurait -affreusement quand il l'avait vue passer plus faible et plus pâle -chaque jour. - -Elle me disait: - ---Je ne lui ai parlé qu'une fois, à ce singulier homme, et il me semble -que je le connais depuis vingt ans. - -Et quand ils se rencontraient, elle lui rendait son salut avec un -sourire grave et charmant. Je la sentais heureuse, elle si abandonnée -et qui se savait perdue, je la sentais heureuse d'être aimée ainsi, -avec ce respect et cette constance, avec cette poésie exagérée, avec -ce dévouement prêt à tout. Et pourtant, fidèle à son obstination -d'exaltée, elle refusait désespérément de le recevoir, de connaître -son nom, de lui parler. Elle disait: «Non, non, cela me gâterait cette -étrange amitié. Il faut que nous demeurions étrangers l'un à l'autre.» - -Quant à lui, il était certes également une sorte de Don Quichotte, car -il ne fit rien pour se rapprocher d'elle. Il voulait tenir jusqu'au -bout l'absurde promesse de ne lui jamais parler qu'il avait faite dans -le wagon. - -Souvent, pendant ses longues heures de faiblesse, elle se levait de sa -chaise longue et allait entr'ouvrir son rideau pour regarder s'il était -là, sous sa fenêtre. Et quand elle l'avait vu, toujours immobile sur -son banc, elle revenait se coucher avec un sourire aux lèvres. - -Elle mourut un matin, vers dix heures. Comme je sortais de l'hôtel, il -vint à moi, le visage bouleversé; il savait déjà la nouvelle. - ---Je voudrais la voir une seconde, devant vous, dit-il. - -Je lui pris le bras et rentrai dans la maison. - -Quand il fut devant le lit de la morte, il lui saisit la main et la -baisa d'un interminable baiser, puis il se sauva comme un insensé. - -Le docteur se tut de nouveau, et reprit: - ---Voilà, certes, la plus singulière aventure de chemin de fer que je -connaisse. Il faut dire aussi que les hommes sont des drôles de toqués. - -Une femme murmura à mi-voix: - ---Ces deux êtres-là ont été moins fous que vous ne croyez... Ils -étaient... ils étaient... - -Mais elle ne pouvait plus parler, tant elle pleurait. Comme on changea -de conversation pour la calmer, on ne sut pas ce qu'elle voulait dire. - - - _En voyage_ a paru dans _le Gaulois_ du jeudi 10 mai 1883. - - - - -LA MÈRE SAUVAGE. - - _A Georges Pouchet._ - -I - - -JE n'étais point revenu à Virelogne depuis quinze ans. J'y retournai -chasser, à l'automne, chez mon ami Serval, qui avait enfin fait -reconstruire son château, détruit par les Prussiens. - -J'aimais ce pays infiniment. Il est des coins du monde délicieux qui -ont pour les yeux un charme sensuel. On les aime d'un amour physique. -Nous gardons, nous autres que séduit la terre, des souvenirs tendres -pour certaines sources, certains bois, certains étangs, certaines -collines, vus souvent et qui nous ont attendris à la façon des -événements heureux. Quelquefois même la pensée retourne vers un coin -de forêt, ou un bout de berge, ou un verger poudré de fleurs, aperçus -une seule fois, par un jour gai, et restés en notre cœur comme ces -images de femmes rencontrées dans la rue, un matin de printemps, avec -une toilette claire et transparente, et qui nous laissent dans l'âme et -dans la chair un désir inapaisé, inoubliable, la sensation du bonheur -coudoyé. - -A Virelogne, j'aimais toute la campagne, semée de petits bois et -traversée par des ruisseaux qui couraient dans le sol comme des veines, -portant le sang à la terre. On pêchait là dedans des écrevisses, des -truites et des anguilles! Bonheur divin! On pouvait se baigner par -places, et on trouvait souvent des bécassines dans les hautes herbes -qui poussaient sur les bords de ces minces cours d'eau. - -J'allais, léger comme une chèvre, regardant mes deux chiens fourrager -devant moi. Serval, à cent mètres sur ma droite, battait un champ de -luzerne. Je tournai les buissons qui forment la limite du bois des -Saudres, et j'aperçus une chaumière en ruines. - -Tout à coup, je me la rappelai telle que je l'avais vue pour la -dernière fois, en 1869, propre, vêtue de vignes, avec des poules devant -la porte. Quoi de plus triste qu'une maison morte, avec son squelette -debout, délabré, sinistre? - -Je me rappelai aussi qu'une bonne femme m'avait fait boire un verre de -vin là dedans, un jour de grande fatigue, et que Serval m'avait dit -alors l'histoire des habitants. Le père, vieux braconnier, avait été -tué par les gendarmes. Le fils, que j'avais vu autrefois, était un -grand garçon sec qui passait également pour un féroce destructeur de -gibier. On les appelait les Sauvage. - -Était-ce un nom ou un sobriquet? - -Je hélai Serval. Il s'en vint de son long pas d'échassier. - -Je lui demandai: - ---Que sont devenus les gens de là? - -Et il me conta cette aventure. - - -II - -Lorsque la guerre fut déclarée, le fils Sauvage, qui avait alors -trente-trois ans, s'engagea, laissant la mère seule au logis. On ne la -plaignait pas trop, la vieille, parce qu'elle avait de l'argent, on le -savait. - -Elle resta donc toute seule dans cette maison isolée si loin du -village, sur la lisière du bois. Elle n'avait pas peur, du reste, étant -de la même race que ses hommes, une rude vieille, haute et maigre, -qui ne riait pas souvent et avec qui on ne plaisantait point. Les -femmes des champs ne rient guère d'ailleurs. C'est affaire aux hommes, -cela! Elles ont l'âme triste et bornée, ayant une vie morne et sans -éclaircie. Le paysan apprend un peu de gaieté bruyante au cabaret, mais -sa compagne reste sérieuse avec une physionomie constamment sévère. Les -muscles de leur face n'ont point appris les mouvements du rire. - -La mère Sauvage continua son existence ordinaire dans sa chaumière, -qui fut bientôt couverte par les neiges. Elle s'en venait au village, -une fois par semaine, chercher du pain et un peu de viande; puis elle -retournait dans sa masure. Comme on parlait des loups, elle sortait -le fusil au dos, le fusil du fils, rouillé, avec la crosse usée par -le frottement de la main; et elle était curieuse à voir, la grande -Sauvage, un peu courbée, allant à lentes enjambées par la neige, le -canon de l'arme dépassant la coiffe noire qui lui serrait la tête et -emprisonnait ses cheveux blancs, que personne n'avait jamais vus. - -Un jour les Prussiens arrivèrent. On les distribua aux habitants, selon -la fortune et les ressources de chacun. La vieille, qu'on savait riche, -en eut quatre. - -C'étaient quatre gros garçons à la chair blonde, à la barbe blonde, aux -yeux bleus, demeurés gras malgré les fatigues qu'ils avaient endurées -déjà, et bons enfants, bien qu'en pays conquis. Seuls chez cette femme -âgée, ils se montrèrent pleins de prévenances pour elle, lui épargnant, -autant qu'ils le pouvaient, des fatigues et des dépenses. On les -voyait tous les quatre faire leur toilette autour du puits, le matin, -en manches de chemise, mouillant à grande eau, dans le jour cru des -neiges, leur chair blanche et rose d'hommes du Nord, tandis que la -mère Sauvage allait et venait, préparant la soupe. Puis on les voyait -nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les -pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la -maison, comme quatre bons fils autour de leur mère. - -Mais elle pensait sans cesse au sien, la vieille, à son grand maigre -au nez crochu, aux yeux bruns, à la forte moustache qui faisait sur sa -lèvre un bourrelet de poils noirs. Elle demandait chaque jour, à chacun -des soldats installés à son foyer: - ---Savez-vous où est parti le régiment français, vingt-troisième de -marche? Mon garçon est dedans. - -Ils répondaient: «Non, bas su, bas savoir tu tout.» Et, comprenant sa -peine et ses inquiétudes, eux qui avaient des mères là-bas, ils lui -rendaient mille petits soins. Elle les aimait bien, d'ailleurs, ses -quatre ennemis; car les paysans n'ont guère les haines patriotiques; -cela n'appartient qu'aux classes supérieures. Les humbles, ceux qui -payent le plus parce qu'ils sont pauvres et que toute charge nouvelle -les accable, ceux qu'on tue par masses, qui forment la vraie chair -à canon, parce qu'ils sont le nombre, ceux qui souffrent enfin le -plus cruellement des atroces misères de la guerre, parce qu'ils sont -les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces -ardeurs belliqueuses, ce point d'honneur excitable et ces prétendues -combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la -victorieuse comme la vaincue. - -On disait dans le pays, en parlant des Allemands de la mère Sauvage: - ---En v'là quatre qu'ont trouvé leur gîte. - -Or, un matin, comme la vieille femme était seule au logis, elle aperçut -au loin dans la plaine un homme qui venait vers sa demeure. Bientôt -elle le reconnut, c'était le piéton chargé de distribuer les lettres. -Il lui remit un papier plié et elle tira de son étui des lunettes dont -elle se servait pour coudre; puis elle lut: - - «Madame Sauvage, la présente est pour vous porter une triste - nouvelle. Votre garçon Victor a été tué hier par un boulet, qui l'a - censément coupé en deux parts. J'étais tout près, vu que nous nous - trouvions côte à côte dans la compagnie et qu'il me parlait de vous - pour vous prévenir au jour même s'il lui arrivait malheur. - - «J'ai pris dans sa poche sa montre pour vous la reporter quand la - guerre sera finie. - - «Je vous salue amicalement. - - «CÉSAIRE RIVOT, - «Soldat de 2e classe au 23e de marche.» - -La lettre était datée de trois semaines. - -Elle ne pleurait point. Elle demeurait immobile, tellement saisie, -hébétée, qu'elle ne souffrait même pas encore. Elle pensait: «V'là -Victor qu'est tué, maintenant.» Puis peu à peu les larmes montèrent -à ses yeux, et la douleur envahit son cœur. Les idées lui venaient -une à une, affreuses, torturantes. Elle ne l'embrasserait plus, son -enfant, son grand, plus jamais! Les gendarmes avaient tué le père, les -Prussiens avaient tué le fils... Il avait été coupé en deux par un -boulet. Et il lui semblait qu'elle voyait la chose, la chose horrible: -la tête tombant, les yeux ouverts, tandis qu'il mâchait le coin de sa -grosse moustache, comme il faisait aux heures de colère. - -Qu'est-ce qu'on avait fait de son corps, après? Si seulement on lui -avait rendu son enfant, comme on lui avait rendu son mari, avec sa -balle au milieu du front? - -Mais elle entendit un bruit de voix. C'étaient les Prussiens qui -revenaient du village. Elle cacha bien vite la lettre dans sa poche et -elle les reçut tranquillement avec sa figure ordinaire, ayant eu le -temps de bien essuyer ses yeux. - -Ils riaient tous les quatre, enchantés, car ils rapportaient un beau -lapin, volé sans doute, et ils faisaient signe à la vieille qu'on -allait manger quelque chose de bon. - -Elle se mit tout de suite à la besogne pour préparer le déjeuner; mais, -quand il fallut tuer le lapin, le cœur lui manqua. Ce n'était pas le -premier pourtant! Un des soldats l'assomma d'un coup de poing derrière -les oreilles. - -Une fois la bête morte, elle fit sortir le corps rouge de la peau; mais -la vue du sang qu'elle maniait, qui lui couvrait les mains, du sang -tiède qu'elle sentait se refroidir et se coaguler, la faisait trembler -de la tête aux pieds; et elle voyait toujours son grand coupé en deux, -et tout rouge aussi, comme cet animal encore palpitant. - -Elle se mit à table avec ses Prussiens, mais elle ne put manger, pas -même une bouchée. Ils dévorèrent le lapin sans s'occuper d'elle. Elle -les regardait de côté, sans parler, mûrissant une idée, et le visage -tellement impassible qu'ils ne s'aperçurent de rien. - -Tout à coup, elle demanda: «Je ne sais seulement point vos noms, et -v'là un mois que nous sommes ensemble.» Ils comprirent, non sans -peine, ce qu'elle voulait, et dirent leurs noms. Cela ne lui suffisait -pas; elle se les fit écrire sur un papier, avec l'adresse de leurs -familles, et, reposant ses lunettes sur son grand nez, elle considéra -cette écriture inconnue, puis elle plia la feuille et la mit dans sa -poche, par-dessus la lettre qui lui disait la mort de son fils. - -Quand le repas fut fini, elle dit aux hommes: - ---J' vas travailler pour vous. - -Et elle se mit à monter du foin dans le grenier où ils couchaient. - -Ils s'étonnèrent de cette besogne; elle leur expliqua qu'ils auraient -moins froid; et ils l'aidèrent. Ils entassaient les bottes jusqu'au -toit de paille; et ils se firent ainsi une sorte de grande chambre -avec quatre murs de fourrage, chaude et parfumée, où ils dormiraient à -merveille. - -Au dîner, un d'eux s'inquiéta de voir que la mère Sauvage ne mangeait -point encore. Elle affirma qu'elle avait des crampes. Puis elle alluma -un bon feu pour se chauffer, et les quatre Allemands montèrent dans -leur logis par l'échelle qui leur servait tous les soirs. - -Dès que la trappe fut refermée, la vieille enleva l'échelle, puis -rouvrit sans bruit la porte du dehors, et elle retourna chercher des -bottes de paille dont elle emplit sa cuisine. Elle allait nu-pieds, -dans la neige, si doucement qu'on n'entendait rien. De temps en temps -elle écoutait les ronflements sonores et inégaux des quatre soldats -endormis. - -Quand elle jugea suffisants ses préparatifs, elle jeta dans le foyer -une des bottes, et, lorsqu'elle fut enflammée, elle l'éparpilla sur les -autres, puis elle ressortit et regarda. - -Une clarté violente illumina en quelques secondes tout l'intérieur de -la chaumière, puis ce fut un brasier effroyable, un gigantesque four -ardent, dont la lueur jaillissait par l'étroite fenêtre et jetait sur -la neige un éclatant rayon. - -Puis un grand cri partit du sommet de la maison, puis ce fut une -clameur de hurlements humains, d'appels déchirants d'angoisse et -d'épouvante. Puis, la trappe s'étant écroulée à l'intérieur, un -tourbillon de feu s'élança dans le grenier, perça le toit de paille, -monta dans le ciel comme une immense flamme de torche; et toute la -chaumière flamba. - -On n'entendait plus rien dedans que le crépitement de l'incendie, le -craquement des murs, l'écroulement des poutres. Le toit tout à coup -s'effondra, et la carcasse ardente de la demeure lança dans l'air, au -milieu d'un nuage de fumée, un grand panache d'étincelles. - -La campagne, blanche, éclairée par le feu, luisait comme une nappe -d'argent teintée de rouge. - -Une cloche, au loin, se mit à sonner. - -La vieille Sauvage restait debout, devant son logis détruit, armée de -son fusil, celui du fils, de crainte qu'un des hommes n'échappât. - -Quand elle vit que c'était fini, elle jeta son arme dans le brasier. -Une détonation retentit. - -Des gens arrivaient, des paysans, des Prussiens. - -On trouva la femme assise sur un tronc d'arbre, tranquille et -satisfaite. - -Un officier allemand, qui parlait le français comme un fils de France, -lui demanda: - ---Où sont vos soldats? - -Elle tendit son bras maigre vers l'amas rouge de l'incendie qui -s'éteignait, et elle répondit d'une voix forte: - ---Là dedans! - -On se pressait autour d'elle. Le Prussien demanda: - ---Comment le feu a-t-il pris? - -Elle prononça: - ---C'est moi qui l'ai mis. - -On ne la croyait pas, on pensait que le désastre l'avait soudain rendue -folle. Alors, comme tout le monde l'entourait et l'écoutait, elle dit -la chose d'un bout à l'autre, depuis l'arrivée de la lettre jusqu'au -dernier cri des hommes flambés avec sa maison. Elle n'oublia pas un -détail de ce qu'elle avait ressenti ni de ce qu'elle avait fait. - -Quand elle eut fini, elle tira de sa poche deux papiers, et, pour -les distinguer aux dernières lueurs du feu, elle ajusta encore ses -lunettes, puis elle prononça, montrant l'un: «Ça, c'est la mort de -Victor.» Montrant l'autre, elle ajouta, en désignant les ruines rouges -d'un coup de tête: «Ça, c'est leurs noms pour qu'on écrive chez eux.» -Elle tendit tranquillement la feuille blanche à l'officier, qui la -tenait par les épaules, et elle reprit: - ---Vous écrirez comment c'est arrivé, et vous direz à leurs parents que -c'est moi qui a fait ça, Victoire Simon, la Sauvage! N'oubliez pas. - -L'officier criait des ordres en allemand. On la saisit, on la jeta -contre les murs encore chauds de son logis. Puis douze hommes se -rangèrent vivement en face d'elle, à vingt mètres. Elle ne bougeait -point. Elle avait compris; elle attendait. - -Un ordre retentit, qu'une longue détonation suivit aussitôt. Un coup -attardé partit tout seul, après les autres. - -La vieille ne tomba point. Elle s'affaissa comme si on lui eût fauché -les jambes. - -L'officier prussien s'approcha. Elle était presque coupée en deux, et -dans sa main crispée elle tenait sa lettre baignée de sang. - - -Mon ami Serval ajouta: - ---C'est par représailles que les Allemands ont détruit le château du -pays, qui m'appartenait. - -Moi, je pensais aux mères des quatre doux garçons brûlés là dedans; et -à l'héroïsme atroce de cette autre mère, fusillée contre ce mur. - -Et je ramassai une petite pierre, encore noircie par le feu. - - - _La Mère Sauvage_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 3 mars 1884. - - - - -L'ORIENT. - - -VOICI l'automne! Je ne puis sentir ce premier frisson d'hiver sans -songer à l'ami qui vit là-bas sur la frontière de l'Asie. - -La dernière fois que j'entrai chez lui, je compris que je ne le -reverrais plus. C'était vers la fin de septembre voici trois ans. Je le -trouvai couché sur son divan, en plein rêve d'opium. Il me tendit la -main sans remuer le corps et me dit: - ---Reste là, parle, je te répondrai de temps en temps, mais je ne -bougerai point, car tu sais qu'une fois la drogue avalée il faut -demeurer sur le dos. - -Je m'assis et lui racontai mille choses, des choses de Paris et du -boulevard. - -Il me dit: - ---Tu ne m'intéresses pas; je ne songe plus qu'aux pays clairs! Oh! -comme ce pauvre Gautier devait souffrir, toujours hanté par le désir -de l'Orient. Tu ne sais pas ce que c'est, comme il vous prend, ce -pays, vous captive, vous pénètre jusqu'au cœur et ne vous lâche plus. -Il entre en vous par l'œil, par la peau, par toutes ses séductions -invincibles, et il vous tient par un invisible fil qui vous tire sans -cesse, en quelque lieu du monde que le hasard vous ait jeté. Je prends -la drogue pour y penser dans la délicieuse torpeur de l'opium. - -Il se tut et ferma les yeux. Je demandai: - ---Qu'éprouves-tu de si agréable à prendre ce poison? Quel bonheur -physique donne-t-il donc, qu'on en absorbe jusqu'à la mort? - -Il répondit: - ---Ce n'est point un bonheur physique; c'est mieux, c'est plus, je suis -souvent triste; je déteste la vie, qui me blesse chaque jour par tous -ses angles, par toutes ses duretés. L'opium console de tout, fait -prendre son parti de tout. Connais-tu cet état de l'âme que je pourrais -appeler l'irritation harcelante? Je vis ordinairement dans cet état. -Deux choses m'en peuvent guérir: l'opium ou l'Orient. A peine ai-je -pris l'opium que je me couche, et j'attends. J'attends une heure, deux -heures parfois. Puis, je sens d'abord de légers frémissements dans les -mains et dans les pieds, non pas une crampe, mais un engourdissement -vibrant, puis peu à peu j'ai l'étrange et délicieuse sensation de -la disparition de mes membres. Il me semble qu'on me les ôte, cela -gagne, monte, m'envahit entièrement. Je n'ai plus de corps. Je n'en -garde plus qu'une sorte de souvenir agréable. Ma tête seule est là, et -travaille. Je pense. Je pense avec une joie matérielle infinie, avec -une lucidité sans égale, avec une pénétration surprenante. Je raisonne, -je déduis, je comprends tout, je découvre des idées qui ne m'avaient -jamais effleuré; je descends en des profondeurs nouvelles, je monte à -des hauteurs merveilleuses; je flotte dans un Océan de Pensée, et je -savoure l'incomparable bonheur, l'idéale jouissance de cette pure et -sereine ivresse de la seule intelligence. - -Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris: - ---Ton désir de l'Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis -dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l'Esprit est -mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la -vie, ne fait aucun effort pour s'élancer, grandir et conquérir? - -Il répondit: - ---Qu'importe la pensée pratique! Je n'aime que le rêve. Lui seul est -bon, lui seul est doux. - -«La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me -permettait d'attendre. - -«Mais tu as dit que l'Orient était la terre des barbares; tais-toi, -malheureux, c'est la terre des sages, la terre chaude où on laisse -couler la vie, où on arrondit les angles. - -«Nous sommes les barbares, nous autres gens de l'Occident qui nous -disons civilisés; nous sommes d'odieux barbares qui vivons durement, -comme des brutes. - -«Regarde nos villes de pierres, nos meubles de bois anguleux et durs. -Nous montons en haletant des escaliers étroits et rapides pour entrer -en des appartements étranglés où le vent glacé pénètre en sifflant, -pour s'enfuir aussitôt par un tuyau de cheminée en forme de pompe, qui -établit des courants d'air mortels forts à faire tourner des moulins. -Nos chaises sont dures, nos murs froids, couverts d'un odieux papier; -partout des angles nous blessent. Angles des tables, des cheminées, -des portes, des lits. Nous vivons debout ou assis, jamais couchés, -sauf pour dormir, ce qui est absurde, car on ne perçoit plus dans le -sommeil le bonheur d'être étendu. - -«Mais songe aussi à notre vie intellectuelle. C'est la lutte, la -bataille incessante. Le souci plane sur nous, les préoccupations nous -harcèlent; nous n'avons plus le temps de chercher et de poursuivre les -deux ou trois bonnes choses à portée de nos mains. - -«C'est le combat à outrance. Plus que nos meubles encore, notre -caractère a des angles, toujours des angles! - -«A peine levés, nous courons au travail par la pluie ou la gelée. Nous -luttons contre les rivalités, les compétitions, les hostilités. Chaque -homme est un ennemi qu'il faut craindre et terrasser, avec qui il -faut ruser. L'amour même a, chez nous, des aspects de victoire et de -défaite: c'est encore une lutte.» - -Il songea quelques secondes et reprit: - ---La maison que je vais acheter, je la connais. Elle est carrée, -avec un toit plat et des découpures de bois à la mode orientale. De -la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme -d'ailes pointues, des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors -sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd sous -le parasol des palmiers, forme le milieu de cette demeure. Un jet d'eau -monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un large bassin -de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y baignerai à -tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers. - -«Je n'aurai point la servante, la hideuse bonne au tablier gras, et qui -relève en s'en allant, d'un coup de savate usée, le bas fangeux de sa -jupe. Oh! ce coup de talon qui montre la cheville jaune, il me remue -le cœur de dégoût, et je ne le puis éviter. Elles l'ont toutes, les -misérables! - -«Je n'entendrai plus le claquement de la semelle sur le parquet, le -battement des portes lancées à toute volée, le fracas de la vaisselle -qui tombe. - -«J'aurai des esclaves noirs et beaux, drapés dans un voile blanc et qui -courent, nu-pieds, sur les tapis sourds. - -«Mes murs seront moelleux et rebondissants comme des poitrines de -femmes, et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, -toutes les formes de coussins me permettront de me coucher dans toutes -les postures qu'on peut prendre. - -«Puis, quand je serai las du repos délicieux, las de jouir de -l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien, -je ferai amener devant ma porte un cheval blanc ou noir qui courra très -vite. - -«Et je partirai sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise, -l'air sifflant des galops furieux. - -«Et j'irai comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le -regard dont la vue est savoureuse comme un vin. - -«A l'heure calme du soir, j'irai d'une course affolée, vers le large -horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, -là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements -des Arabes, la robe blanche des chevaux. - -«Les flamants roses s'envoleront des marais sur le ciel rose; et je -pousserai des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde. - -«Je ne verrai plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur -des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des -chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires. - -«J'ignorerai le cours de la Bourse, les fluctuations des valeurs, -toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte, misérable -et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces -luttes? Je me reposerai à l'abri du vent dans ma somptueuse et claire -demeure. - -«Et j'aurai quatre ou cinq épouses en des appartements moelleux, cinq -épouses venues des cinq parties du monde et qui m'apporteront la -saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.» - -Il se tut encore, puis prononça doucement: - ---Laisse-moi. - -Je m'en allai. Je ne le revis plus. - -Deux mois plus tard il m'écrivit ces trois mots seuls: «Je suis -heureux». - -Sa lettre sentait l'encens et d'autres parfums très doux. - - - _L'Orient_ a paru dans _le Gaulois_ du 13 septembre 1883. - - - - -APPENDICE. - -UN MILLION. - - -C'ÉTAIT un modeste ménage d'employé. Le mari, commis de ministère, -correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il -s'appelait Léopold Bonnin. C'était un petit jeune homme qui pensait en -tout ce qu'on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins -croyant depuis que la République tendait à la séparation de l'Église et -de l'État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère: -«Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu; je ne -suis pas clérical». Il avait avant tout la prétention d'être un honnête -homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en -effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il -venait à l'heure, partait à l'heure, ne flânait guère, et se montrait -toujours fort droit sur la «question d'argent». Il avait épousé la -fille d'un collègue pauvre, mais dont la sœur était riche d'un -million, ayant été épousée par amour. Elle n'avait pas eu d'enfants, -d'où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par -conséquent, qu'à sa nièce. - -Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison, -planait sur le ministère tout entier; on savait que «les Bonnin -auraient un million». - -Les jeunes gens non plus n'avaient pas d'enfants, mais ils n'y tenaient -guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur -appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et -modérés en tout; et ils pensaient qu'un enfant troublerait leur vie, -leur intérieur, leur repos. - -Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance; mais -puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux. - -La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait -des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois, -sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des -chiromanciennes; depuis qu'elle n'était plus en âge de procréer, on lui -avait indiqué mille autres moyens qu'elle supposait infaillibles, en se -désolant de n'en pouvoir faire l'expérience, mais elle s'acharnait à -les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment: «Eh bien, -avez-vous essayé ce que je vous recommandais l'autre jour?» - -Elle mourut. Ce fut dans le cœur des deux jeunes gens une de ces joies -secrètes qu'on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des -autres. La conscience se drape de noir, mais l'âme frémit d'allégresse. - -Ils furent avisés qu'un testament était déposé chez un notaire. Ils y -coururent à la sortie de l'église. - -La tante, fidèle à l'idée fixe de toute sa vie, laissait son million -à leur premier-né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu'à -leur mort. Si le jeune ménage n'avait pas d'héritier avant trois ans, -cette fortune irait aux pauvres. - -Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit -jours sans retourner au bureau. Puis quand il fut rétabli, il se promit -avec énergie d'être père. - -Pendant six mois, il s'y acharna jusqu'à n'être plus que l'ombre de -lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et -les mettait en œuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté -désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale. - -L'anémie le minait; on craignit la phtisie. Un médecin consulté -l'épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus -paisible même qu'autrefois, avec un régime réconfortant. - -Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion -du testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce -fameux «coup du million». Les uns donnaient à Bonnin des conseils -plaisants; d'autres s'offraient avec outrecuidance pour remplir la -clause désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un -viveur terrible, et dont les bonnes fortunes étaient célèbres par les -bureaux, le harcelait d'allusions, de mots grivois, se faisant fort, -disait-il, de le faire hériter en vingt minutes. - -Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa -plume derrière l'oreille, lui jeta cette injure: «Monsieur, vous êtes -un infâme; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage.» - -Des témoins furent envoyés, ce qui mit tout le ministère en émoi -pendant trois jours. On ne rencontrait qu'eux dans les couloirs, se -communiquant des procès-verbaux, et des points de vue sur l'affaire. -Une rédaction fut enfin adoptée à l'unanimité par les quatre délégués -et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut -et une poignée de main devant le chef du bureau, en balbutiant quelques -paroles d'excuses. - -Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue -et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont -trouvés face à face. Puis un jour, s'étant heurtés au tournant d'un -couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne: «Je ne vous ai -point fait mal, monsieur?» L'autre répondit: «Nullement, monsieur». - -Depuis ce moment, ils crurent convenable d'échanger quelques paroles -en se rencontrant. Puis ils devinrent peu à peu plus familiers; ils -prirent l'habitude l'un de l'autre, se comprirent, s'estimèrent en gens -qui s'étaient méconnus, et devinrent inséparables. - -Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait -d'allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le -temps passait; un an déjà s'était écoulé depuis la mort de la tante. -L'héritage semblait perdu. - -Madame Bonnin, en se mettant à table, disait: «Nous avons peu de choses -pour le dîner; il en serait autrement si nous étions riches.» - -Quand Léopold partait pour le bureau, madame Bonnin, en lui donnant -sa canne, disait: «Si nous avions cinquante mille livres de rente, tu -n'aurais pas besoin d'aller trimer là-bas, monsieur le gratte-papier.» - -Quand madame Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle -murmurait: «Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se -crotter par des temps pareils.» - -Enfin à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à -son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul -responsable de la perte de cette fortune. - -Exaspéré il finit par l'emmener chez un grand médecin qui, après une -longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu'il ne voyait -rien; que le cas se présentait assez fréquemment; qu'il en est des -corps comme des esprits; qu'après avoir vu tant de ménages disjoints -par incompatibilité d'humeur, il n'était pas étonnant d'en voir -d'autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante -francs. - -Un an s'écoula, la guerre était déclarée, une guerre incessante, -acharnée, entre les deux époux, une sorte de haine épouvantable. Et -madame Bonnin ne cessait de répéter: «Est-ce malheureux, de perdre -une fortune parce qu'on a épousé un imbécile!» ou bien: «Dire que si -j'étais tombée sur un autre homme, j'aurais aujourd'hui cinquante mille -livres de rente!» ou bien: «Il y a des gens qui sont toujours gênants -dans la vie. Ils gâtent tout.» - -Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Ne sachant -plus que faire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au -logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait failli se -battre en duel. Morel fut bientôt l'ami de la maison, le conseiller -écouté des deux époux. - -Il ne restait plus que six mois avant l'expiration du dernier délai -donnant aux pauvres le million; et peu à peu Léopold changeait -d'allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait -souvent par des insinuations obscures, parlait d'une façon mystérieuse -de femmes d'employés qui avaient su faire la situation de leur mari. - -De temps en temps, il racontait quelque histoire d'avancement -surprenant tombé sur un commis. «Le petit Ravinot, qui était -surnuméraire voici cinq ans, vient d'être nommé sous-chef.» Madame -Bonnin prononçait: «Ce n'est pas toi qui saurais en faire autant.» - -Alors Léopold haussait les épaules. «Avec ça qu'il en fait plus qu'un -autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire au -chef de division, et elle obtient tout ce qu'elle veut. Dans la vie il -faut savoir s'arranger pour n'être pas dupé par les circonstances.» - -Que voulait-il dire au juste? Que comprit-elle? Que se passa-t-il? -Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les -séparaient du terme fatal; et chaque semaine ils sentaient une folie -les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel -désespoir, qu'ils devenaient capables d'un crime s'il avait fallu le -commettre. - -Et voilà qu'un matin, madame Bonnin dont les yeux luisaient et dont -toute la figure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules -de son mari, et le regardant jusqu'à l'âme, d'un regard fixe et joyeux, -elle dit, tout bas: «Je crois que je suis enceinte». Il eut une telle -secousse au cœur qu'il faillit tomber à la renverse; et brusquement il -saisit sa femme dans ses bras, l'embrassa éperdument, l'assit sur ses -genoux, l'étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant à -l'émotion, il pleura, il sanglota. - -Deux mois après il n'avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez -un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu -chez le notaire dépositaire du testament. - -L'homme de loi déclara que, du moment que l'enfant existait, né ou à -naître, il s'inclinait et qu'il surseoirait à l'exécution jusqu'à la -fin de la grossesse. - -Un garçon naquit, qu'ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui -s'était pratiqué dans les maisons royales. - -Ils furent riches. - -Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son -ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d'un ton simple: «Je viens de -prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été -inconvenant avec moi.» Il la regarda une seconde avec un sourire -reconnaissant dans l'œil, puis il ouvrit les bras; elle s'y jeta et ils -s'embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux, bien -tendres, bien unis, bien honnêtes. - -Et il faut entendre madame Bonnin parler des femmes qui ont failli par -amour, et de celles qu'un grand élan du cœur a jetées dans l'adultère. - - - _Un Million_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 novembre 1882, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. Cette nouvelle fut développée plus tard par - Guy de Maupassant, qui en fit _L'Héritage_. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - Miss Harriet. 1 - - L'Héritage. 39 - - Denis. 165 - - L'Âne. 181 - - Idylle. 201 - - La Ficelle. 213 - - Garçon, un bock! 229 - - Le Baptême. 243 - - Regret. 255 - - Mon oncle Jules. 269 - - En Voyage. 285 - - La Mère Sauvage. 299 - - L'Orient (_inédit_). 315 - - - APPENDICE. - - Un Million. 327 - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 116: «employa» remplacé par «employé» (Un employé rima une - chanson.) - Page 130: «nu» par «un» (on pense à un accident passé) - Page 160: «suivie» par «suivies» (suivies des deux hommes) - Page 236: «quelques» par «quelque» (Tu as eu quelque gros chagrin?) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassan - - volume 10, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 *** - -***** This file should be named 55167-0.txt or 55167-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/6/55167/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: July 21, 2017 [EBook #55167] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="h1line1">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="h1line2">DE</span><br /> -<span class="h1line3">GUY DE MAUPASSANT</span></h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="tirage">DES</p> - -<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p> - -<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</p> - -<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="center">SAVOIR:</p> - -<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l’édition originale</i>: <span class="smcap">Miss</span> Harriet.<br /> -<i>Paris, Victor Havard, 1884,<br /> -avec addition de</i>:<br /> -L’Orient—Un Million (<i>inédits</i>).</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - - <p class="title1">DE</p> - - <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p> - - <hr class="small5" /> - - <p class="title3">MISS HARRIET</p> - - <hr class="small7" /> - - <p class="center">L’ORIENT — UN MILLION</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - - <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - - <hr class="small6" /> - - <p class="title5">MDCCCCVIII</p> - - <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_1">MISS HARRIET.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Madame</i>.....</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">OUS</span> étions sept dans le break, quatre femmes et trois hommes, dont un -sur le siège à côté du cocher, et nous montions, au pas des chevaux, la -grande côte où serpentait la route.</p> - -<p>Partis d’Étretat dès l’aurore, pour aller visiter les ruines de -Tancarville, nous somnolions encore, engourdis dans l’air frais du -matin. Les femmes surtout, peu accoutumées à ces réveils de chasseurs, -laissaient à tout moment retomber leurs paupières, penchaient la tête -ou bien bâillaient, insensibles à l’émotion du jour levant.</p> - -<p>C’était l’automne. Des deux côtés du chemin les champs dénudés -s’étendaient, jaunis par le pied court des avoines et des blés fauchés -qui couvraient le sol comme une barbe <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> mal rasée. La terre embrumée -semblait fumer. Des alouettes chantaient en l’air, d’autres oiseaux -pépiaient dans les buissons.</p> - -<p>Le soleil enfin se leva devant nous, tout rouge au bord de l’horizon; -et, à mesure qu’il montait, plus clair de minute en minute, la campagne -paraissait s’éveiller, sourire, se secouer, et ôter, comme une fille -qui sort du lit, sa chemise de vapeurs blanches.</p> - -<p>Le comte d’Étraille, assis sur le siège, cria: «Tenez, un lièvre», et -il étendait le bras vers la gauche, indiquant une pièce de trèfle. -L’animal filait, presque caché par ce champ, montrant seulement ses -grandes oreilles; puis il détala à travers un labouré, s’arrêta, -repartit d’une course folle, changea de direction, s’arrêta de nouveau, -inquiet, épiant tout danger, indécis sur la route à prendre; puis il se -remit à courir avec de grands sauts de l’arrière-train, et il disparut -dans un large carré de betteraves. Tous les hommes s’éveillèrent, -suivant la marche de la bête.</p> - -<p>René Lemanoir prononça: «Nous ne sommes pas galants, ce matin», et -regardant sa voisine, la petite baronne de Sérennes, qui luttait contre -le sommeil, il lui dit à mi-voix: «Vous pensez à votre mari, baronne. -Rassurez-vous, il ne revient que samedi. Vous avez encore quatre jours.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_3">3</span></p> - -<p>Elle répondit avec un sourire endormi: «Que vous êtes bête!» Puis, -secouant sa torpeur, elle ajouta: «Voyons, dites-nous quelque chose -pour nous faire rire. Vous, monsieur Chenal, qui passez pour avoir eu -plus de bonnes fortunes que le duc de Richelieu, racontez une histoire -d’amour qui vous soit arrivée, ce que vous voudrez.»</p> - -<p>Léon Chenal, un vieux peintre qui avait été très beau, très fort, très -fier de son physique, et très aimé, prit dans sa main sa longue barbe -blanche et sourit, puis, après quelques moments de réflexion, il devint -grave tout à coup.</p> - -<p>«Ce ne sera pas gai, mesdames; je vais vous raconter le plus lamentable -amour de ma vie. Je souhaite à mes amis de n’en point inspirer de -semblable.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p>J’avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes -normandes.</p> - -<p>J’appelle «faire le rapin», ce vagabondage sac au dos, d’auberge en -auberge, sous prétexte d’études et de paysages sur nature. Je ne sais -rien de meilleur que cette vie errante, au hasard. On est libre, sans -entraves d’aucune sorte, sans soucis, sans préoccupations, sans penser -même au lendemain. On va par le chemin qui vous plaît, sans autre -guide que sa fantaisie, sans autre conseiller que le plaisir des yeux. -On s’arrête parce qu’un ruisseau vous a séduit, parce qu’on sentait -bon les pommes de terre frites devant la porte d’un hôtelier. Parfois -c’est un parfum de clématite qui a décidé votre choix, ou l’œillade -naïve d’une fille d’auberge. N’ayez point de mépris pour ces rustiques -tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -des joues fermes et des lèvres fraîches; et leur baiser violent est -fort et savoureux comme un fruit sauvage. L’amour a toujours du prix, -d’où qu’il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil -qui pleure quand vous partez, sont des choses si rares, si douces, si -précieuses, qu’il ne les faut jamais mépriser.</p> - -<p>J’ai connu les rendez-vous dans les fossés pleins de primevères, -derrière l’étable où dorment les vaches, et sur la paille des greniers -encore tièdes de la chaleur du jour. J’ai des souvenirs de grosse toile -grise sur des chairs élastiques et rudes, et des regrets de naïves et -franches caresses, plus délicates en leur brutalité sincère, que les -subtils plaisirs obtenus de femmes charmantes et distinguées.</p> - -<p>Mais ce qu’on aime surtout dans ces courses à l’aventure, c’est la -campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs -de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noce avec la terre. -On est seul tout près d’elle dans ce long rendez-vous tranquille. On se -couche dans une prairie, au milieu des marguerites et des coquelicots, -et, les yeux ouverts, sous une claire tombée de soleil, on regarde au -loin le petit village avec son clocher pointu qui sonne midi.</p> - -<p>On s’assied au bord d’une source qui sort <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> au pied d’un chêne, au -milieu d’une chevelure d’herbes frêles, hautes, luisantes de vie. On -s’agenouille, on se penche, on boit cette eau froide et transparente -qui vous mouille la moustache et le nez, on la boit avec un plaisir -physique, comme si on baisait la source, lèvre à lèvre. Parfois, quand -on rencontre un trou, le long de ces minces cours d’eau, on s’y plonge, -tout nu, et on sent sur sa peau, de la tête aux pieds, comme une -caresse glacée et délicieuse, le frémissement du courant vif et léger.</p> - -<p>On est gai sur la colline, mélancolique au bord des étangs, exalté -lorsque le soleil se noie dans un océan de nuages sanglants et qu’il -jette aux rivières des reflets rouges. Et, le soir, sous la lune qui -passe au fond du ciel, on songe à mille choses singulières qui ne vous -viendraient point à l’esprit sous la brûlante clarté du jour.</p> - -<p>Donc, en errant ainsi par ce pays même où nous sommes cette année, -j’arrivai un soir au petit village de Bénouville, sur la falaise, entre -Yport et Étretat. Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte -droite comme une muraille, avec ses saillies de rochers crayeux tombant -à pic dans la mer. J’avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin -et souple comme un tapis qui pousse <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> au bord de l’abîme sous le -vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, -regardant tantôt la fuite lente et arrondie d’une mouette promenant sur -le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte, -la voile brune d’une barque de pêche, j’avais passé un jour heureux -d’insouciance et de liberté.</p> - -<p>On m’indiqua une petite ferme où on logeait des voyageurs, sorte -d’auberge tenue par une paysanne au milieu d’une cour normande entourée -d’un double rang de hêtres.</p> - -<p>Quittant la falaise, je gagnai donc le hameau enfermé dans ses grands -arbres et je me présentai chez la mère Lecacheur.</p> - -<p>C’était une vieille campagnarde ridée, sévère, qui semblait toujours -recevoir les pratiques à contre-cœur, avec une sorte de méfiance.</p> - -<p>Nous étions en mai; les pommiers épanouis couvraient la cour d’un toit -de fleurs parfumées, semaient incessamment une pluie tournoyante de -folioles roses qui tombaient sans fin sur les gens et sur l’herbe.</p> - -<p>Je demandai: «Eh bien, madame Lecacheur, avez-vous une chambre pour -moi?»</p> - -<p>Étonnée de voir que je savais son nom, elle répondit: «C’est selon, -tout est loué. On pourrait voir tout de même.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_8">8</span></p> - -<p>En cinq minutes nous fûmes d’accord, et je déposai mon sac sur le sol -de terre d’une pièce rustique, meublée d’un lit, de deux chaises, d’une -table et d’une cuvette. Elle donnait dans la cuisine, grande, enfumée, -où les pensionnaires prenaient leurs repas avec les gens de la ferme et -la patronne, qui était veuve.</p> - -<p>Je me lavai les mains, puis je ressortis. La vieille faisait fricasser -un poulet pour le dîner dans sa large cheminée où pendait la -crémaillère noire de fumée.</p> - -<p>—«Vous avez donc des voyageurs en ce moment?» lui dis-je.</p> - -<p>Elle répondit, de son air mécontent: «J’ons eune dame, une Anglaise -d’âge. Alle occupe l’autre chambre.»</p> - -<p>J’obtins, moyennant une augmentation de cinq sols par jour, le droit de -manger seul dans la cour quand il ferait beau.</p> - -<p>On mit donc mon couvert devant la porte, et je commençai à dépecer à -coups de dents les membres maigres de la poule normande en buvant du -cidre clair et en mâchant du gros pain blanc, vieux de quatre jours, -mais excellent.</p> - -<p>Tout à coup la barrière de bois qui donnait sur le chemin s’ouvrit, et -une étrange personne se dirigea vers la maison. Elle était <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> très -maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux -rouges, qu’on l’eût crue privée de bras si on n’avait vu une longue -main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche -de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris -roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne -sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. Elle -passa devant moi vivement, en baissant les yeux, et s’enfonça dans la -chaumière.</p> - -<p>Cette singulière apparition m’égaya; c’était ma voisine assurément, -l’Anglaise d’âge dont avait parlé notre hôtesse.</p> - -<p>Je ne la revis pas ce jour-là. Le lendemain, comme je m’étais installé -pour peindre au fond de ce vallon charmant que vous connaissez et qui -descend jusqu’à Étretat, j’aperçus, en levant les yeux tout à coup, -quelque chose de singulier dressé sur la crête du coteau; on eût dit un -mât pavoisé. C’était elle. En me voyant elle disparut.</p> - -<p>Je rentrai à midi pour déjeuner et je pris place à la table commune, -afin de faire connaissance avec cette vieille originale. Mais elle ne -répondit pas à mes politesses, insensible même à mes petits soins. Je -lui versais de l’eau avec obstination, je lui passais les <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> plats -avec empressement. Un léger mouvement de tête, presque imperceptible, -et un mot anglais murmuré si bas que je ne l’entendais point, étaient -ses seuls remerciements.</p> - -<p>Je cessai de m’occuper d’elle, bien qu’elle inquiétât ma pensée.</p> - -<p>Au bout de trois jours j’en savais sur elle aussi long que M<sup>me</sup> -Lecacheur elle-même.</p> - -<p>Elle s’appelait miss Harriet. Cherchant un village perdu pour y passer -l’été, elle s’était arrêtée à Bénouville, six semaines auparavant, -et ne semblait point disposée à s’en aller. Elle ne parlait jamais -à table, mangeait vite, tout en lisant un petit livre de propagande -protestante. Elle en distribuait à tout le monde, de ces livres. Le -curé lui-même en avait reçu quatre apportés par un gamin moyennant -deux sous de commission. Elle disait quelquefois à notre hôtesse, -tout à coup, sans que rien préparât cette déclaration: «Je aimé le -Seigneur plus que tout; je le admiré dans toute son création, je le -adoré dans toute son nature, je le pôrté toujours dans mon cœur.» Et -elle remettait aussitôt à la paysanne interdite une de ses brochures -destinées à convertir l’univers.</p> - -<p>Dans le village on ne l’aimait point. L’instituteur ayant déclaré: -«C’est une athée», une sorte de réprobation pesait sur elle. Le <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -curé, consulté par M<sup>me</sup> Lecacheur, répondit: «C’est une hérétique, -mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur, et je la crois une personne -d’une moralité parfaite.»</p> - -<p>Ces mots «Athée—Hérétique», dont on ignorait le sens précis, jetaient -des doutes dans les esprits. On prétendait en outre que l’Anglaise -était riche et qu’elle avait passé sa vie à voyager dans tous les pays -du monde, parce que sa famille l’avait chassée. Pourquoi sa famille -l’avait-elle chassée? A cause de son impiété naturellement.</p> - -<p>C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces -puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces -vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables -d’hôte de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent -inhabitables les villes charmantes de la Méditerranée, apportent -partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, -leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui -ferait croire qu’on les glisse, la nuit, dans un étui.</p> - -<p>Quand j’en apercevais une dans un hôtel, je me sauvais comme les -oiseaux qui voient un mannequin dans un champ.</p> - -<p>Celle-là cependant me paraissait tellement singulière qu’elle ne me -déplaisait point.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p> - -<p>M<sup>me</sup> Lecacheur, hostile par instinct à tout ce qui n’était pas -paysan, sentait en son esprit borné une sorte de haine pour les allures -extatiques de la vieille fille. Elle avait trouvé un terme pour la -qualifier, un terme méprisant assurément, venu je ne sais comment sur -ses lèvres, appelé par je ne sais quel confus et mystérieux travail -d’esprit. Elle disait: «C’est une démoniaque». Et ce mot, collé sur cet -être austère et sentimental, me semblait d’un irrésistible comique. Je -ne l’appelais plus moi-même que «la démoniaque», éprouvant un plaisir -drôle à prononcer tout haut ces syllabes en l’apercevant.</p> - -<p>Je demandais à la mère Lecacheur: «Eh bien, qu’est-ce que fait notre -démoniaque aujourd’hui?»</p> - -<p>Et la paysanne répondait d’un air scandalisé:</p> - -<p>—«Croiriez-vous, monsieur, qu’all’ a ramassé un crapaud dont on avait -pilé la patte, et qu’all’ l’a porté dans sa chambre, et qu’all’ l’a mis -dans sa cuvette et qu’all’y met un pansage comme à un homme. Si c’est -pas une profanation!»</p> - -<p>Une autre fois, en se promenant au pied de la falaise, elle avait -acheté un gros poisson qu’on venait de pêcher, rien que pour le rejeter -à la mer. Et le matelot, bien que payé <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> largement, l’avait injuriée -à profusion, plus exaspéré que si elle lui eût pris son argent dans -sa poche. Après un mois il ne pouvait encore parler de cela sans se -mettre en fureur et sans crier des outrages. Oh, oui! c’était bien une -démoniaque, miss Harriet, la mère Lecacheur avait eu une inspiration de -génie en la baptisant ainsi.</p> - -<p>Le garçon d’écurie, qu’on appelait Sapeur parce qu’il avait servi en -Afrique dans son jeune temps, nourrissait d’autres opinions. Il disait -d’un air malin: «Ça est une ancienne qu’a fait son temps.»</p> - -<p>Si la pauvre fille avait su?</p> - -<p>La petite bonne Céleste ne la servait pas volontiers, sans que -j’eusse pu comprendre pourquoi. Peut-être uniquement parce qu’elle -était étrangère, d’une autre race, d’une autre langue, et d’une autre -religion. C’était une démoniaque enfin!</p> - -<p>Elle passait son temps à errer par la campagne, cherchant et adorant -Dieu dans la nature. Je la trouvai, un soir, à genoux dans un buisson. -Ayant distingué quelque chose de rouge à travers les feuilles, -j’écartai les branches, et miss Harriet se dressa, confuse d’avoir été -vue ainsi, fixant sur moi des yeux effarés comme ceux des chats-huants -surpris en plein jour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p> - -<p>Parfois, quand je travaillais dans les rochers, je l’apercevais tout -à coup sur le bord de la falaise, pareille à un signal de sémaphore. -Elle regardait passionnément la vaste mer dorée de lumière et le -grand ciel empourpré de feu. Parfois je la distinguais au fond d’un -vallon, marchant vite, de son pas élastique d’Anglaise; et j’allais -vers elle, attiré je ne sais par quoi, uniquement pour voir son visage -d’illuminée, son visage sec, indicible, content d’une joie intérieure -et profonde.</p> - -<p>Souvent aussi je la rencontrais au coin d’une ferme, assise sur -l’herbe, sous l’ombre d’un pommier, avec son petit livre biblique -ouvert sur les genoux, et le regard flottant au loin.</p> - -<p>Car je ne m’en allais plus, attaché dans ce pays calme par mille liens -d’amour pour ses larges et doux paysages. J’étais bien dans cette ferme -ignorée, loin de tout, près de la Terre, de la bonne, saine, belle et -verte terre que nous engraisserons nous-mêmes de notre corps, un jour. -Et peut-être, faut-il l’avouer, un rien de curiosité aussi me retenait -chez la mère Lecacheur. J’aurais voulu connaître un peu cette étrange -miss Harriet et savoir ce qui se passe dans les âmes solitaires de ces -vieilles Anglaises errantes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Nous fîmes connaissance assez singulièrement. Je venais d’achever une -étude qui me paraissait crâne, et qui l’était. Elle fut vendue dix -mille francs quinze ans plus tard. C’était plus simple d’ailleurs que -deux et deux font quatre et en dehors des règles académiques. Tout -le côté droit de ma toile représentait une roche, une énorme roche à -verrues, couverte de varechs bruns, jaunes et rouges, sur qui le soleil -coulait comme de l’huile. La lumière, sans qu’on vît l’astre caché -derrière moi, tombait sur la pierre et la dorait de feu. C’était ça. Un -premier plan étourdissant de clarté, enflammé, superbe.</p> - -<p>A gauche la mer, pas la mer bleue, la mer d’ardoise, mais la mer de -jade, verdâtre, laiteuse et dure aussi sous le ciel foncé.</p> - -<p>J’étais tellement content de mon travail que je dansais en le -rapportant à l’auberge. <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> J’aurais voulu que le monde entier le vît -tout de suite. Je me rappelle que je le montrai à une vache au bord du -sentier, en lui criant:</p> - -<p>«Regarde ça, ma vieille. Tu n’en verras pas souvent de pareilles.»</p> - -<p>En arrivant devant la maison, j’appelai aussitôt la mère Lecacheur en -braillant à tue-tête:</p> - -<p>«Ohé! ohé! La patronne, amenez-vous et pigez-moi ça.»</p> - -<p>La paysanne arriva et considéra mon œuvre de son œil stupide qui -ne distinguait rien, qui ne voyait même pas si cela représentait un -bœuf ou une maison.</p> - -<p>Miss Harriet rentrait, et elle passait derrière moi juste au moment -où, tenant ma toile à bout de bras, je la montrais à l’aubergiste. La -démoniaque ne put pas ne pas la voir, car j’avais soin de présenter -la chose de telle sorte qu’elle n’échappât point à son œil. Elle -s’arrêta net, saisie, stupéfaite. C’était sa roche, paraît-il, celle où -elle grimpait pour rêver à son aise.</p> - -<p>Elle murmura un «Aoh!» britannique si accentué et si flatteur, que je -me tournai vers elle en souriant; et je lui dis:</p> - -<p>—C’est ma dernière étude, mademoiselle.</p> - -<p>Elle murmura, extasiée, comique et attendrissante:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p> - -<p>—«Oh! monsieur, vô comprené le nature d’une fâçon palpitante.»</p> - -<p>Je rougis, ma foi, plus ému par ce compliment que s’il fût venu d’une -reine. J’étais séduit, conquis, vaincu. Je l’aurais embrassée, parole -d’honneur!</p> - -<p>Je m’assis à table à côté d’elle, comme toujours. Pour la première fois -elle parla, continuant à haute voix sa pensée: «Oh! j’aimé tant le -nature!»</p> - -<p>Je lui offris du pain, de l’eau, du vin. Elle acceptait maintenant avec -un petit sourire de momie. Et je commençai à causer paysage.</p> - -<p>Après le repas, nous étant levés ensemble, nous nous mîmes à marcher -à travers la cour; puis, attiré sans doute par l’incendie formidable -que le soleil couchant allumait sur la mer, j’ouvris la barrière qui -donnait vers la falaise, et nous voilà partis côte à côte, contents -comme deux personnes qui viennent de se comprendre et de se pénétrer.</p> - -<p>C’était un soir tiède, amolli, un de ces soirs de bien-être où la chair -et l’esprit sont heureux. Tout est jouissance et tout est charme. L’air -tiède, embaumé, plein de senteurs d’herbes et de senteurs d’algues, -caresse l’odorat de son parfum sauvage, caresse le palais de sa saveur -marine, caresse l’esprit de sa douceur pénétrante. Nous allions -maintenant <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> au bord de l’abîme, au-dessus de la vaste mer qui -roulait, à cent mètres sous nous, ses petits flots. Et nous buvions, la -bouche ouverte et la poitrine dilatée, ce souffle frais qui avait passé -l’Océan et qui nous glissait sur la peau, lent et salé par le long -baiser des vagues.</p> - -<p>Serrée dans son châle à carreaux, l’air inspiré, les dents au vent, -l’Anglaise regardait l’énorme soleil s’abaisser vers la mer. Devant -nous, là-bas, là-bas, à la limite de la vue, un trois-mâts couvert de -voiles dessinait sa silhouette sur le ciel enflammé, et un vapeur, plus -proche, passait en déroulant sa fumée qui laissait derrière lui un -nuage sans fin traversant tout l’horizon.</p> - -<p>Le globe rouge descendait toujours, lentement. Et bientôt il toucha -l’eau, juste derrière le navire immobile qui apparut, comme dans un -cadre de feu, au milieu de l’astre éclatant. Il s’enfonçait peu à -peu, dévoré par l’Océan. On le voyait plonger, diminuer, disparaître. -C’était fini. Seul le petit bâtiment montrait toujours son profil -découpé sur le fond d’or du ciel lointain.</p> - -<p>Miss Harriet contemplait d’un regard passionné la fin flamboyante du -jour. Et elle avait certes une envie immodérée d’étreindre le ciel, la -mer, tout l’horizon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p> - -<p>Elle murmura: «Aoh! J’aimé... j’aimé... j’aimé...» Je vis une larme -dans son œil. Elle reprit: «Je vôdré être une petite oiseau pour -m’envolé dans le firmament.»</p> - -<p>Et elle restait debout, comme je l’avais vue souvent, piquée sur la -falaise, rouge aussi dans son châle de pourpre. J’eus envie de la -croquer sur mon album. On eût dit la caricature de l’extase.</p> - -<p>Je me retournai pour ne pas sourire.</p> - -<p>Puis je lui parlai peinture, comme j’aurais fait à un camarade, notant -les tons, les valeurs, les vigueurs, avec des termes du métier. -Elle m’écoutait attentivement, comprenant, cherchant à deviner le -sens obscur des mots, à pénétrer ma pensée. De temps en temps elle -prononçait: «Oh! je comprené, je comprené. C’été très palpitante.»</p> - -<p>Nous rentrâmes.</p> - -<p>Le lendemain, en m’apercevant, elle vint vivement me tendre la main. Et -nous fûmes amis tout de suite.</p> - -<p>C’était une brave créature qui avait une sorte d’âme à ressorts, -partant par bonds dans l’enthousiasme. Elle manquait d’équilibre, comme -toutes les femmes restées filles à cinquante ans. Elle semblait confite -dans une innocence surie; mais elle avait gardé au cœur quelque -chose de très jeune, d’enflammé. <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> Elle aimait la nature et les -bêtes, de l’amour exalté, fermenté comme une boisson trop vieille, de -l’amour sensuel qu’elle n’avait point donné aux hommes.</p> - -<p>Il est certain que la vue d’une chienne allaitant, d’une jument courant -dans un pré avec son poulain dans les jambes, d’un nid d’oiseau plein -de petits, piaillant, le bec ouvert, la tête énorme, le corps tout nu, -la faisait palpiter d’une émotion exagérée.</p> - -<p>Pauvres êtres solitaires, errants et tristes des tables d’hôte, pauvres -êtres ridicules et lamentables, je vous aime depuis que j’ai connu -celui-là!</p> - -<p>Je m’aperçus bientôt qu’elle avait quelque chose à me dire, mais elle -n’osait point, et je m’amusais de sa timidité. Quand je partais, le -matin, avec ma boîte sur le dos, elle m’accompagnait jusqu’au bout -du village, muette, visiblement anxieuse et cherchant ses mots pour -commencer. Puis elle me quittait brusquement et s’en allait vite, de -son pas sautillant.</p> - -<p>Un jour enfin elle prit courage: «Je vôdré voir vô comment vô faites le -peinture? Volé vô? Je été très curieux». Et elle rougissait comme si -elle eût prononcé des paroles extrêmement audacieuses.</p> - -<p>Je l’emmenai au fond du Petit-Val, où je commençais une grande étude.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_21">21</span></p> - -<p>Elle resta debout derrière moi, suivant tous mes gestes avec une -attention concentrée.</p> - -<p>Puis soudain, craignant peut-être de me gêner, elle me dit «Merci» et -s’en alla.</p> - -<p>Mais en peu de temps elle devint plus familière et elle se mit à -m’accompagner chaque jour avec un plaisir visible. Elle apportait sous -son bras son pliant, ne voulant point permettre que je le prisse, et -elle s’asseyait à mon côté. Elle demeurait là pendant des heures, -immobile et muette, suivant de l’œil le bout de mon pinceau dans -tous ses mouvements. Quand j’obtenais, par une large plaque de couleur -posée brusquement avec le couteau, un effet juste et inattendu, -elle poussait malgré elle un petit «Aoh» d’étonnement, de joie et -d’admiration. Elle avait un sentiment de respect attendri pour mes -toiles, de respect presque religieux pour cette reproduction humaine -d’une parcelle de l’œuvre divine. Mes études lui apparaissaient -comme des sortes de tableaux de sainteté; et parfois elle me parlait de -Dieu, essayant de me convertir.</p> - -<p>Oh! c’était un drôle de bonhomme que son bon Dieu, une sorte de -philosophe de village, sans grands moyens et sans grande puissance, car -elle se le figurait toujours désolé des injustices commises sous ses -yeux—comme <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> s’il n’avait pas pu les empêcher.</p> - -<p>Elle était, d’ailleurs, en termes excellents avec lui, paraissant -même confidente de ses secrets et de ses contrariétés. Elle disait: -«Dieu veut» ou «Dieu ne veut pas» comme un sergent qui annoncerait au -conscrit que: «Le colonel il a ordonné.»</p> - -<p>Elle déplorait du fond du cœur mon ignorance des intentions célestes -qu’elle s’efforçait de me révéler; et je trouvais chaque jour dans -mes poches, dans mon chapeau quand je le laissais par terre, dans ma -boîte à couleurs, dans mes souliers cirés devant ma porte au matin, ces -petites brochures de piété qu’elle recevait sans doute directement du -Paradis.</p> - -<p>Je la traitais comme une ancienne amie, avec une franchise cordiale. -Mais je m’aperçus bientôt que ses allures avaient un peu changé. Je n’y -pris pas garde dans les premiers temps.</p> - -<p>Quand je travaillais, soit au fond de mon vallon, soit dans quelque -chemin creux, je la voyais soudain paraître, arrivant de sa marche -rapide et scandée. Elle s’asseyait brusquement, essoufflée comme -si elle eût couru ou comme si quelque émotion profonde l’agitait. -Elle était fort rouge, de ce rouge anglais qu’aucun autre peuple ne -possède; puis, sans raison, elle pâlissait, devenait couleur de terre -et semblait près de défaillir. Peu à peu <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> cependant je la voyais -reprendre sa physionomie ordinaire et elle se mettait à parler.</p> - -<p>Puis, tout à coup, elle laissait une phrase au milieu, se levait et se -sauvait si vite et si étrangement que je cherchais si je n’avais rien -fait qui pût lui déplaire ou la blesser.</p> - -<p>Enfin je pensai que ce devaient être là ses allures normales, un peu -modifiées sans doute en mon honneur dans les premiers temps de notre -connaissance.</p> - -<p>Quand elle rentrait à la ferme après des heures de marche sur la côte -battue du vent, ses longs cheveux tordus en spirales s’étaient souvent -déroulés et pendaient comme si leur ressort eût été cassé. Elle ne s’en -inquiétait guère, autrefois, et s’en venait dîner sans gêne, dépeignée -ainsi par sa sœur la brise.</p> - -<p>Maintenant elle montait dans sa chambre pour rajuster ce que j’appelais -ses verres de lampe; et quand je lui disais avec une galanterie -familière qui la scandalisait toujours: «Vous êtes belle comme un astre -aujourd’hui, miss Harriet», un peu de sang lui montait aussitôt aux -joues, du sang de jeune fille, du sang de quinze ans.</p> - -<p>Puis elle redevint tout à fait sauvage et cessa de venir me voir -peindre. Je pensai: «C’est une crise, cela se passera.» Mais cela -ne se passait point. Quand je lui parlais, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> maintenant, elle -me répondait, soit avec une indifférence affectée, soit avec une -irritation sourde. Et elle avait des brusqueries, des impatiences, des -nerfs. Je ne l’apercevais qu’aux repas et nous ne causions plus guère. -Je pensai vraiment que je l’avais froissée en quelque chose; et je lui -demandai un soir: «Miss Harriet, pourquoi n’êtes-vous plus avec moi -comme autrefois? Qu’est-ce que j’ai fait pour vous déplaire? Vous me -causez beaucoup de peine!»</p> - -<p>Elle répondit, avec un accent de colère tout à fait drôle: «J’été -toujours avec vô le même qu’autrefois. Ce n’été pas vrai, pas vrai», et -elle courut s’enfermer dans sa chambre.</p> - -<p>Elle me regardait par moments d’une étrange façon. Je me suis dit -souvent depuis ce temps que les condamnés à mort doivent regarder ainsi -quand on leur annonce le dernier jour. Il y avait dans son œil une -espèce de folie, une folie mystique et violente; et autre chose encore, -une fièvre, un désir exaspéré, impatient et impuissant de l’irréalisé -et de l’irréalisable! Et il me semblait qu’il y avait aussi en elle un -combat où son cœur luttait contre une force inconnue qu’elle voulait -dompter, et peut-être encore autre chose... Que sais-je? que sais-je?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p> - -<p class="center2">III</p> - -<p>Ce fut vraiment une singulière révélation.</p> - -<p>Depuis quelque temps je travaillais chaque matin, dès l’aurore, à un -tableau dont voici le sujet:</p> - -<p>Un ravin profond, encaissé, dominé par deux talus de ronces et d’arbres -s’allongeait, perdu, noyé dans cette vapeur laiteuse, dans cette ouate -qui flotte parfois sur les vallons, au lever du jour. Et tout au fond -de cette brume épaisse et transparente, on voyait venir, ou plutôt on -devinait, un couple humain, un gars et une fille, embrassés, enlacés, -elle la tête levée vers lui, lui penché vers elle, et bouche à bouche.</p> - -<p>Un premier rayon de soleil, glissant entre les branches, traversait -ce brouillard d’aurore, l’illuminait d’un reflet rose derrière les -rustiques amoureux, faisait passer leurs ombres <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> vagues dans une -clarté argentée. C’était bien, ma foi, fort bien.</p> - -<p>Je travaillais dans la descente qui mène au petit val d’Étretat. -J’avais par chance, ce matin-là, la buée flottante qu’il me fallait.</p> - -<p>Quelque chose se dressa devant moi, comme un fantôme, c’était miss -Harriet. En me voyant elle voulut fuir. Mais je l’appelai, criant: -«Venez, venez donc, mademoiselle, j’ai un petit tableau pour vous.»</p> - -<p>Elle s’approcha, comme à regret. Je lui tendis mon esquisse. Elle -ne dit rien, mais elle demeura longtemps immobile à regarder, et -brusquement elle se mit à pleurer. Elle pleurait avec des spasmes -nerveux comme les gens qui ont beaucoup lutté contre les larmes, et qui -ne peuvent plus, qui s’abandonnent en résistant encore. Je me levai -d’une secousse, ému moi-même de ce chagrin que je ne comprenais pas, -et je lui pris les mains par un mouvement d’affection brusque, un vrai -mouvement de Français qui agit plus vite qu’il ne pense.</p> - -<p>Elle laissa quelques secondes ses mains dans les miennes, et je les -sentis frémir comme si tous ses nerfs se fussent tordus. Puis elle les -retira brusquement, ou plutôt, les arracha.</p> - -<p>Je l’avais reconnu, ce frisson-là, pour l’avoir déjà senti; et rien ne -m’y tromperait. Ah! le <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> frisson d’amour d’une femme, qu’elle ait -quinze ou cinquante ans, qu’elle soit du peuple ou du monde, me va si -droit au cœur que je n’hésite jamais à le comprendre.</p> - -<p>Tout son pauvre être avait tremblé, vibré, défailli. Je le savais. Elle -s’en alla sans que j’eusse dit un mot, me laissant surpris comme devant -un miracle, et désolé comme si j’eusse commis un crime.</p> - -<p>Je ne rentrai pas pour déjeuner. J’allai faire un tour au bord de la -falaise, ayant autant envie de pleurer que de rire, trouvant l’aventure -comique et déplorable, me sentant ridicule et la jugeant malheureuse à -devenir folle.</p> - -<p>Je me demandais ce que je devais faire.</p> - -<p>Je jugeai que je n’avais plus qu’à partir, et j’en pris tout de suite -la résolution.</p> - -<p>Après avoir vagabondé jusqu’au dîner, un peu triste, un peu rêveur, je -rentrai à l’heure de la soupe.</p> - -<p>On se mit à table comme de coutume. Miss Harriet était là, mangeait -gravement, sans parler à personne et sans lever les yeux. Elle avait -d’ailleurs son visage et son allure ordinaires.</p> - -<p>J’attendis la fin du repas, puis, me tournant vers la patronne: «Eh -bien, madame Lecacheur, je ne vais pas tarder à vous quitter.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - -<p>La bonne femme, surprise et chagrine, s’écria de sa voix traînante: -«Qué qu’ vous dites là, mon brave monsieur? vous allez nous quitter! -J’étions si bien accoutumés à vous!»</p> - -<p>Je regardais de loin Miss Harriet; sa figure n’avait point tressailli. -Mais Céleste, la petite bonne, venait de lever les yeux vers moi. -C’était une grosse fille de dix-huit ans, rougeaude, fraîche, forte -comme un cheval, et propre, chose rare. Je l’embrassais quelquefois -dans les coins, par habitude de coureur d’auberges, et rien de plus.</p> - -<p>Et le dîner s’acheva.</p> - -<p>J’allai fumer ma pipe sous les pommiers, en marchant de long en large, -d’un bout à l’autre de la cour. Toutes les réflexions que j’avais -faites dans le jour, l’étrange découverte du matin, cet amour grotesque -et passionné attaché à moi, des souvenirs venus à la suite de cette -révélation, des souvenirs charmants et troublants, peut-être aussi ce -regard de servante levé sur moi à l’annonce de mon départ, tout cela -mêlé, combiné, me mettait maintenant une humeur gaillarde au corps, un -picotement de baisers sur les lèvres, et, dans les veines, ce je ne -sais quoi qui pousse à faire des bêtises.</p> - -<p>La nuit venait, glissant son ombre sous les arbres, et j’aperçus -Céleste qui s’en allait <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> fermer le poulailler de l’autre côté de -l’enclos. Je m’élançai, courant à pas si légers qu’elle n’entendit -rien, et comme elle se relevait, après avoir baissé la petite trappe -par où entrent et sortent les poules, je la saisis à pleins bras, -jetant sur sa figure large et grasse une grêle de caresses. Elle se -débattait, riant tout de même, accoutumée à cela.</p> - -<p>Pourquoi l’ai-je lâchée vivement? Pourquoi me suis-je retourné d’une -secousse? Comment ai-je senti quelqu’un derrière moi?</p> - -<p>C’était Miss Harriet qui rentrait, et qui nous avait vus, et qui -restait immobile comme en face d’un spectre. Puis elle disparut dans la -nuit.</p> - -<p>Je revins honteux, troublé, plus désespéré d’avoir été surpris ainsi -par elle que si elle m’avait trouvé commettant quelque acte criminel.</p> - -<p>Je dormis mal, énervé à l’excès, hanté de pensées tristes. Il me sembla -entendre pleurer. Je me trompais sans doute. Plusieurs fois aussi je -crus qu’on marchait dans la maison et qu’on ouvrait la porte du dehors.</p> - -<p>Vers le matin, la fatigue m’accablant, le sommeil enfin me saisit. Je -m’éveillai tard et ne me montrai que pour déjeuner, confus encore, ne -sachant quelle contenance garder.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p> - -<p>On n’avait point aperçu Miss Harriet. On l’attendit; elle ne parut pas. -La mère Lecacheur entra dans sa chambre, l’Anglaise était partie. Elle -avait même dû sortir dès l’aurore, comme elle sortait souvent, pour -voir se lever le soleil.</p> - -<p>On ne s’en étonna point et on se mit à manger en silence.</p> - -<p>Il faisait chaud, très chaud, c’était un de ces jours brûlants et -lourds où pas une feuille ne remue. On avait tiré la table dehors, -sous un pommier; et de temps en temps Sapeur allait remplir au cellier -la cruche au cidre, tant on buvait. Céleste apportait les plats de la -cuisine, un ragoût de mouton aux pommes de terre, un lapin sauté et -une salade. Puis elle posa devant nous une assiette de cerises, les -premières de la saison.</p> - -<p>Voulant les laver et les rafraîchir, je priai la petite bonne d’aller -me tirer un seau d’eau bien froide.</p> - -<p>Elle revint au bout de cinq minutes en déclarant que le puits était -tari. Ayant laissé descendre toute la corde, le seau avait touché le -fond, puis il était remonté vide. La mère Lecacheur voulut se rendre -compte par elle-même, et s’en alla regarder dans le trou. Elle revint -en annonçant qu’on voyait bien quelque chose dans son puits, quelque -chose qui <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> n’était pas naturel. Un voisin sans doute y avait jeté -des bottes de paille, par vengeance.</p> - -<p>Je voulus aussi regarder, espérant que je saurais mieux distinguer, et -je me penchai sur le bord. J’aperçus vaguement un objet blanc. Mais -quoi? J’eus alors l’idée de descendre une lanterne au bout d’une corde. -La lueur jaune dansait sur les parois de pierre, s’enfonçant peu à -peu. Nous étions tous les quatre inclinés sur l’ouverture, Sapeur et -Céleste nous ayant rejoints. La lanterne s’arrêta au-dessus d’une masse -indistincte, blanche et noire, singulière, incompréhensible. Sapeur -s’écria:</p> - -<p>«C’est un cheval. Je vé le sabot. Y s’ra tombé c’te nuit après s’avoir -écapé du pré.»</p> - -<p>Mais soudain, je frissonnai jusqu’aux moelles. Je venais de reconnaître -un pied, puis une jambe dressée; le corps entier et l’autre jambe -disparaissaient sous l’eau.</p> - -<p>Je balbutiai, très bas, et tremblant si fort que la lanterne dansait -éperdument au-dessus du soulier:</p> - -<p>—C’est une femme qui... qui... qui est là dedans... c’est miss Harriet.</p> - -<p>Sapeur seul ne sourcilla pas. Il en avait vu bien d’autres en Afrique!</p> - -<p>La mère Lecacheur et Céleste se mirent à <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> pousser des cris -perçants, et elles s’enfuirent en courant.</p> - -<p>Il fallut faire le sauvetage de la morte. J’attachai solidement le -valet par les reins et je le descendis ensuite au moyen de la poulie, -très lentement, en le regardant s’enfoncer dans l’ombre. Il tenait aux -mains la lanterne et une autre corde. Bientôt sa voix, qui semblait -venir du centre de la terre, cria: «Arr’tez»; et je le vis qui -repêchait quelque chose dans l’eau, l’autre jambe, puis il ligatura les -deux pieds ensemble et cria de nouveau: «Halez.</p> - -<p>Je le fis remonter; mais je me sentais les bras cassés, les muscles -mous, j’avais peur de lâcher l’attache et de laisser retomber l’homme. -Quand sa tête apparut à la margelle, je demandai: «Eh bien»? comme si -je m’étais attendu à ce qu’il me donnât des nouvelles de celle qui -était là, au fond.</p> - -<p>Nous montâmes tous deux sur la pierre du rebord et, face à face, -penchés sur l’ouverture, nous nous mîmes à hisser le corps.</p> - -<p>La mère Lecacheur et Céleste nous guettaient de loin, cachées derrière -le mur de la maison. Quand elles aperçurent, sortant du trou, les -souliers noirs et les bas blancs de la noyée, elles disparurent.</p> - -<p>Sapeur saisit les chevilles, et on la tira de <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> là, la pauvre -et chaste fille, dans la posture la plus immodeste. La tête était -affreuse, noire et déchirée; et ses longs cheveux gris, tout à fait -dénoués, déroulés pour toujours, pendaient, ruisselants et fangeux. -Sapeur prononça d’un ton de mépris:</p> - -<p>«Nom d’un nom, qu’all’ est maigre!»</p> - -<p>Nous la portâmes dans sa chambre, et comme les deux femmes ne -reparaissaient point, je fis sa toilette mortuaire avec le valet -d’écurie.</p> - -<p>Je lavai sa triste face décomposée. Sous mon doigt un œil s’ouvrit -un peu, qui me regarda de ce regard pâle, de ce regard froid, de ce -regard terrible des cadavres, qui semble venir de derrière la vie. -Je soignai comme je le pus ses cheveux répandus, et, de mes mains -inhabiles, j’ajustai sur son front une coiffure nouvelle et singulière. -Puis j’enlevai ses vêtements trempés d’eau, découvrant un peu, avec -honte, comme si j’eusse commis une profanation, ses épaules et sa -poitrine, et ses longs bras aussi minces que des branches.</p> - -<p>Puis, j’allai chercher des fleurs, des coquelicots, des bluets, des -marguerites et de l’herbe fraîche et parfumée, dont je couvris sa -couche funèbre.</p> - -<p>Puis il me fallut remplir les formalités d’usage étant seul auprès -d’elle. Une lettre <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> trouvée dans sa poche, écrite au dernier -moment, demandait qu’on l’enterrât dans ce village où s’étaient passés -ses derniers jours. Une pensée affreuse me serra le cœur. N’était-ce -point à cause de moi qu’elle voulait rester en ce lieu?</p> - -<p>Vers le soir, les commères du voisinage s’en vinrent pour contempler -la défunte; mais j’empêchai qu’on entrât; je voulais rester seul près -d’elle; et je veillai toute la nuit.</p> - -<p>Je la regardais à la lueur des chandelles, la misérable femme inconnue -à tous, morte si loin, si lamentablement. Laissait-elle quelque part -des amis, des parents? Qu’avaient été son enfance, sa vie? D’où -venait-elle ainsi, toute seule, errante, perdue comme un chien chassé -de sa maison. Quel secret de souffrance et de désespoir était enfermé -dans ce corps disgracieux, dans ce corps porté, ainsi qu’une tare -honteuse, durant toute son existence, enveloppe ridicule qui avait -chassé loin d’elle toute affection et tout amour?</p> - -<p>Comme il y a des êtres malheureux! Je sentais peser sur cette créature -humaine l’éternelle injustice de l’implacable nature! C’était fini pour -elle, sans que, peut-être, elle eût jamais eu ce qui soutient les plus -déshérités, l’espérance d’être aimée une fois! Car pourquoi <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> se -cachait-elle ainsi, fuyait-elle les autres? Pourquoi aimait-elle d’une -tendresse si passionnée toutes les choses et tous les êtres vivants qui -ne sont point les hommes?</p> - -<p>Et je comprenais qu’elle crût à Dieu, celle-là, et qu’elle eût espéré -ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se -décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil, -serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et, -chair des bêtes, elle deviendrait de la chair humaine. Mais ce qu’on -appelle l’âme s’était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait -plus. Elle avait changé sa vie contre d’autres vies qu’elle ferait -naître.</p> - -<p>Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une -lueur pâle annonça l’aurore; puis un rayon rouge glissa jusqu’au lit, -mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C’était l’heure -qu’elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres.</p> - -<p>J’ouvris toute grande la fenêtre, j’écartai les rideaux pour que le -ciel entier nous vît, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris -dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et -sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n’en -avaient jamais reçu...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> - -<p>Léon Chenal se tut. Les femmes pleuraient. On entendait sur le siège le -comte d’Étraille se moucher coup sur coup. Seul le cocher sommeillait. -Et les chevaux, qui ne sentaient plus le fouet, avaient ralenti leur -marche, tiraient mollement. Et le break n’avançait plus qu’à peine, -devenu lourd tout à coup comme s’il eût été chargé de tristesse.</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="center">NOTE.</p> - - <p><i>Miss Harriet</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 9 juillet 1883 sous - le titre de <i>Miss Hastings</i>. La nouvelle fut d’ailleurs reprise, - sensiblement développée et en partie refaite. Quant au titre qui devait - donner son nom au volume, voici ce que Maupassant en écrivait dans une - lettre inédite à l’éditeur Havard, le 15 mars 1884:</p> - - <p>«Je ne crois pas que Hastings soit un mauvais mot, attendu qu’il est - connu du monde entier, rappelant les plus grands faits de l’histoire - d’Angleterre. En outre Hastings existe comme nom autant que Duval chez - nous.</p> - - <p>«Le nom de Cherbuliez <i>Miss Revel</i> ne ressemblait pas plus à un nom - anglais qu’à un nom turc.</p> - - <p>«Voici cependant un autre mot aussi anglais que Hastings et plus joli - de composition, c’est: Miss Harriet... Je vous prie donc de remplacer - partout Hastings par Harriet.»</p> - - <p>C’est au sujet de ce même titre que Maupassant <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> eut en octobre - 1890 des difficultés avec Audran et Boucheron, directeur des - Bouffes-Parisiens. Ce titre en effet avait été donné par eux à une - opérette qui allait être représentée sur cette scène. Ils finirent - cependant par céder aux protestations de Maupassant, et l’opérette, - changeant de nom, devint Miss Hélyett.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p> - -<h2 id="ch_2">L’HÉRITAGE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Catulle Mendès.</i></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">B</span><span class="smcap">IEN</span> qu’il ne fût pas encore dix heures, les employés arrivaient comme -un flot sous la grande porte du Ministère de la Marine, venus en -hâte de tous les coins de Paris, car on approchait du jour de l’an, -époque de zèle et d’avancements. Un bruit de pas pressés emplissait -le vaste bâtiment tortueux comme un labyrinthe et que sillonnaient -d’inextricables couloirs, percés par d’innombrables portes donnant -entrée dans les bureaux.</p> - -<p>Chacun pénétrait dans sa case, serrait la main du collègue arrivé -déjà, enlevait sa jaquette, passait le vieux vêtement de travail et -s’asseyait devant sa table où des papiers <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> entassés l’attendaient. -Puis on allait aux nouvelles dans les bureaux voisins. On s’informait -d’abord si le chef était là, s’il avait l’air bien luné, si le courrier -du jour était volumineux.</p> - -<p>Le commis d’ordre du «matériel général», M. César Cachelin, un -ancien sous-officier d’infanterie de marine, devenu commis principal -par la force du temps, enregistrait sur un grand livre toutes les -pièces que venait d’apporter l’huissier du cabinet. En face de lui -l’expéditionnaire, le père Savon, un vieil abruti célèbre dans tout -le ministère par ses malheurs conjugaux, transcrivait, d’une main -lente, une dépêche du chef, et s’appliquait, le corps de côté, l’œil -oblique, dans une posture roide de copiste méticuleux.</p> - -<p>M. Cachelin, un gros homme dont les cheveux blancs et courts se -dressaient en brosse sur le crâne, parlait tout en accomplissant sa -besogne quotidienne: «Trente-deux dépêches de Toulon. Ce port-là nous -en donne autant que les quatre autres réunis.» Puis il posa au père -Savon la question qu’il lui adressait tous les matins: «Eh bien, mon -père Savon, comment va madame?»</p> - -<p>Le vieux, sans interrompre sa besogne, répondit: «Vous savez bien, -monsieur Cachelin, que ce sujet m’est fort pénible.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - -<p>Et le commis d’ordre se mit à rire, comme il riait tous les jours, en -entendant cette même phrase.</p> - -<p>La porte s’ouvrit et M. Maze entra. C’était un beau garçon brun, vêtu -avec une élégance exagérée, et qui se jugeait déclassé, estimant son -physique et ses manières au-dessus de sa position. Il portait de -grosses bagues, une grosse chaîne de montre, un monocle, par chic, car -il l’enlevait pour travailler, et il avait un fréquent mouvement des -poignets pour mettre bien en vue ses manchettes ornées de gros boutons -luisants.</p> - -<p>Il demanda, dès la porte: «Beaucoup de besogne aujourd’hui?» M. -Cachelin répondit: «C’est toujours Toulon qui donne. On voit bien que -le jour de l’an approche; ils font du zèle, là-bas.»</p> - -<p>Mais un autre employé, farceur et bel esprit, M. Pitolet, apparut à son -tour et demanda en riant: «Avec ça que nous n’en faisons pas, du zèle?»</p> - -<p>Puis, tirant sa montre, il déclara: «Dix heures moins sept minutes, et -tout le monde au poste! Mazette! comment appelez-vous ça? Et je vous -parie bien que Sa Dignité M. Lesable était arrivé à neuf heures en même -temps que notre illustre chef.»</p> - -<p>Le commis d’ordre cessa d’écrire, posa sa <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> plume sur son oreille, -et s’accoudant au pupitre: «Oh! celui-là, par exemple, s’il ne réussit -pas, ce ne sera point faute de peine!».</p> - -<p>Et M. Pitolet, s’asseyant sur le coin de la table et balançant la -jambe, répondit: «Mais il réussira, papa Cachelin, il réussira, -soyez-en sûr. Je vous parie vingt francs contre un sou qu’il sera chef -avant dix ans?»</p> - -<p>M. Maze, qui roulait une cigarette en se chauffant les cuisses au feu, -prononça: «Zut! Quant à moi, j’aimerais mieux rester toute ma vie à -deux mille quatre que de me décarcasser comme lui.»</p> - -<p>Pitolet pivota sur ses talons, et, d’un ton goguenard: «Ce qui -n’empêche pas, mon cher, que vous êtes ici, aujourd’hui 20 décembre, -avant dix heures.»</p> - -<p>Mais l’autre haussa les épaules d’un air indifférent: «Parbleu! je ne -veux pas non plus que tout le monde me passe sur le dos! Puisque vous -venez ici voir lever l’aurore, j’en fais autant, bien que je déplore -votre empressement. De là à appeler le chef «cher maître», comme fait -Lesable, et à partir à six heures et demie, et à emporter de la besogne -à domicile, il y a loin. D’ailleurs, moi, je suis du monde, et j’ai -d’autres obligations qui me prennent du temps.»</p> - -<p>M. Cachelin avait cessé d’enregistrer et il <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> demeurait songeur, -le regard perdu devant lui. Enfin il demanda: «Croyez-vous qu’il ait -encore son avancement cette année?»</p> - -<p>Pitolet s’écria: «Je te crois, qu’il l’aura, et plutôt dix fois qu’une. -Il n’est pas roublard pour rien.»</p> - -<p>Et on parla de l’éternelle question des avancements et des -gratifications qui, depuis un mois, affolait cette grande ruche de -bureaucrates, du rez-de-chaussée jusqu’au toit.</p> - -<p>On supputait les chances, on supposait les chiffres, on balançait les -titres, on s’indignait d’avance des injustices prévues. On recommençait -sans fin des discussions soutenues la veille et qui devaient revenir -invariablement le lendemain avec les mêmes raisons, les mêmes arguments -et les mêmes mots.</p> - -<p>Un nouveau commis entra, petit, pâle, l’air malade, M. Boissel, qui -vivait comme dans un roman d’Alexandre Dumas père. Tout pour lui -devenait aventure extraordinaire, et il racontait chaque matin à -Pitolet, son compagnon, ses rencontres étranges de la veille au soir, -les drames supposés de sa maison, les cris poussés dans la rue qui lui -avaient fait ouvrir sa fenêtre à trois heures vingt de la nuit. Chaque -jour il avait séparé des combattants, arrêté des chevaux, sauvé des -femmes en danger, et bien que d’une déplorable <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> faiblesse physique, -il citait sans cesse, d’un ton traînard et convaincu, des exploits -accomplis par la force de son bras.</p> - -<p>Dès qu’il eut compris qu’on parlait de Lesable, il déclara: «A quelque -jour je lui dirai son fait à ce morveux-là; et, s’il me passe jamais -sur le dos, je le secouerai d’une telle façon que je lui enlèverai -l’envie de recommencer!»</p> - -<p>Maze, qui fumait toujours, ricana: «Vous feriez bien, dit-il, de -commencer dès aujourd’hui, car je sais de source certaine que vous êtes -mis de côté cette année pour céder la place à Lesable.»</p> - -<p>Boissel leva la main: «Je vous jure que si...»</p> - -<p>La porte s’était ouverte encore une fois et un jeune homme de petite -taille, portant des favoris d’officier de marine ou d’avocat, un col -droit très haut, et qui précipitait ses paroles comme s’il n’eût jamais -pu trouver le temps de terminer tout ce qu’il avait à dire, entra -vivement d’un air préoccupé. Il distribua des poignées de main en homme -qui n’a pas le loisir de flâner, et s’approchant du commis d’ordre: -«Mon cher Cachelin, voulez-vous me donner le dossier Chapelou, fil de -caret, Toulon, A. T. V. 1875?»</p> - -<p>L’employé se leva, atteignit un carton au-dessus <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> de sa tête, prit -dedans un paquet de pièces enfermées dans une chemise bleue, et le -présentant: «Voici, monsieur Lesable, vous n’ignorez pas que le chef a -enlevé hier trois dépêches dans ce dossier?</p> - -<p>—Oui. Je les ai, merci.»</p> - -<p>Et le jeune homme sortit d’un pas pressé.</p> - -<p>A peine fut-il parti, Maze déclara: «Hein! quel chic! On jurerait qu’il -est déjà chef.»</p> - -<p>Et Pitolet répliqua: «Patience! patience! il le sera avant nous tous.»</p> - -<p>M. Cachelin ne s’était pas remis à écrire. On eût dit qu’une pensée -fixe l’obsédait. Il demanda encore: «Il a un bel avenir, ce garçon-là!»</p> - -<p>Et Maze murmura d’un ton dédaigneux: «Pour ceux qui jugent le ministère -une carrière—oui.—Pour les autres—c’est peu...»</p> - -<p>Pitolet l’interrompit: «Vous avez peut-être l’intention de devenir -ambassadeur?»</p> - -<p>L’autre fit un geste impatient: «Il ne s’agit pas de moi. Moi, je m’en -fiche! Cela n’empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais -grand’chose dans le monde.»</p> - -<p>Le père Savon, l’expéditionnaire, n’avait point cessé de copier. Mais -depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans -l’encrier, puis l’essuyait obstinément sur <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> l’éponge imbibée d’eau -qui entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide -noir glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds, -sur le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition -qu’il lui faudrait recommencer, comme tant d’autres depuis quelque -temps, et il dit, d’une voix basse et triste:</p> - -<p>«Voici encore de l’encre falsifiée!...»</p> - -<p>Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin -secouait la table avec son ventre; Maze se courbait en deux comme s’il -allait entrer à reculons dans la cheminée; Pitolet tapait du pied, -toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et -Boissel lui-même étouffait, bien qu’il prît généralement les choses -plutôt au tragique qu’au comique.</p> - -<p>Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote, -reprit: «Il n’y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou -trois fois tout mon travail.»</p> - -<p>Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent -et recommença l’en-tête: «Monsieur le ministre et cher collègue...» La -plume maintenant gardait l’encre et traçait les lettres nettement. Et -le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie.</p> - -<p>Les autres n’avaient point cessé de rire. Ils <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> s’étranglaient. -C’est que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au -bonhomme, qui ne s’apercevait de rien. Elle consistait à verser -quelques gouttes d’huile sur l’éponge mouillée pour décrasser les -plumes. L’acier, se trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait -plus l’encre; et l’expéditionnaire passait des heures à s’étonner et à -se désoler, usait des boîtes de plumes et des bouteilles d’encre, et -déclarait enfin que les fournitures de bureau étaient devenues tout à -fait défectueuses.</p> - -<p>Alors la charge avait tourné à l’obsession et au supplice. On mêlait -de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans -sa carafe d’eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui -avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d’un -usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour -faire du tort au gouvernement et amener une révolution.</p> - -<p>Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu’il -croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d’un -inconnu voilé et redoutable.</p> - -<p>Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le -connaissait bien, ce <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> coup de sonnette rageur du chef, M. -Torchebeuf; et chacun s’élança vers la porte pour regagner son -compartiment.</p> - -<p>Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et -prit sa tête dans ses mains pour réfléchir.</p> - -<p>Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien -sous-officier d’infanterie de marine réformé après trois blessures -reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère -par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des -duretés et des déboires dans sa longue carrière d’infime subordonné; -aussi considérait-il l’autorité, l’autorité officielle, comme la -plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être -d’exception, vivant dans une sphère supérieure; et les employés dont il -entendait dire: «C’est un malin, il arrivera vite», lui apparaissaient -comme d’une autre race, d’une autre nature que lui.</p> - -<p>Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure -qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le -désir obstiné de lui faire épouser sa fille.</p> - -<p>Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère -tout entier, car sa sœur à lui, M<sup>lle</sup> Cachelin, possédait un -million, <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> un million net, liquide et solide, acquis par l’amour, -disait-on, mais purifié par une dévotion tardive.</p> - -<p>La vieille fille, qui avait été galante, s’était retirée avec cinq -cent mille francs, qu’elle avait plus que doublés en dix-huit ans, -grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que -modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf -avec une fillette, Coralie; mais elle ne contribuait que d’une façon -insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or, -et répétant sans cesse à Cachelin: «Ça ne fait rien, puisque c’est pour -ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C’est -elle qui me donnera cette joie d’embrasser un enfant de notre sang.»</p> - -<p>La chose était connue dans l’administration; et les prétendants ne -manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du -bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible. -Mais l’ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les -latitudes, voulait un garçon d’avenir, un garçon qui serait chef et -qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off. -Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis -longtemps un moyen de l’attirer chez lui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p> - -<p>Tout d’un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé.</p> - -<p>Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable -que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa -protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va -chez un haut personnage.</p> - -<p>N’ayant point eu d’avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait -comme bien certain d’en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant -de croire qu’il le devait à Lesable et l’inviterait à dîner comme -remerciement.</p> - -<p>Aussitôt son projet conçu, il en commença l’exécution. Il décrocha -dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes -les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue, -il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur -spéciale, en raison de son zèle et de l’importance de ses attributions.</p> - -<p>Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers -ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l’encre rouge ou bleue.</p> - -<p>Dès qu’il vit entrer le commis d’ordre, il demanda, d’un ton familier -où perçait une considération: «Eh bien, mon cher, m’apportez-vous -beaucoup d’affaires?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p> - -<p>—Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler.</p> - -<p>—Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute.</p> - -<p>Cachelin s’assit, toussota, prit un air troublé, et, d’une voix mal -assurée: «Voici ce qui m’amène, monsieur Lesable. Je n’irai pas par -quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous -demander un service.</p> - -<p>—Lequel?</p> - -<p>—En deux mots. J’ai besoin d’obtenir mon avancement cette année. Je -n’ai personne pour me protéger, moi, et j’ai pensé à vous.»</p> - -<p>Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d’une orgueilleuse -confusion. Il répondit cependant:</p> - -<p>«Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui -allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que...»</p> - -<p>Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect: -«Tra la la. Vous avez l’oreille du chef, et si vous lui dites un -mot pour moi, je passe. Songez que j’aurai droit à ma retraite dans -dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je -n’obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu’on dit: «Cachelin -n’est pas gêné, sa sœur a un million.» Ça, c’est vrai, que ma -sœur a <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> un million, mais il fait des petits son million, et elle -n’en donne pas. C’est pour ma fille, c’est encore vrai; mais, ma fille -et moi, ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon -gendre rouleront carrosse, si je n’ai rien à me mettre sous la dent. -Vous comprenez la situation, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Lesable opina du front: «C’est juste, très juste, ce que vous dites là. -Votre gendre peut n’être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien -aise d’ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets -de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas, -j’insisterai s’il le faut. Comptez sur moi!»</p> - -<p>Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra -en les secouant d’une façon militaire; et il bredouilla: «Merci, -merci, comptez que si je rencontre jamais l’occasion..... Si je peux -jamais.....» Il n’acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase, -et il s’en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé -d’ancien troupier.</p> - -<p>Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se -mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C’était le chef, M. -Torchebeuf, qui demandait son commis d’ordre.</p> - -<p>Huit jours plus tard, Cachelin trouva un <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> matin sur son bureau une -lettre cachetée qui contenait ceci:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre, - sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier - votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la - notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n’est-ce pas?</p> - - <p class="center">«Bien à vous,</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Lesable</span>.»</p> -</div> - -<p>César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia, -s’excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude.</p> - -<p>On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient -chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année -meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui -variait entre cent cinquante et trois cents francs.</p> - -<p>M. Boissel déclara qu’il guetterait Lesable au coin de sa rue, à -minuit, un de ces soirs, et qu’il lui administrerait une rossée à le -laisser sur place. Les autres employés se turent.</p> - -<p>Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son -protecteur, entra avec solennité et d’un ton cérémonieux: «J’espère que -vous voudrez bien me faire <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> l’honneur de venir dîner chez nous à -l’occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour.»</p> - -<p>Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans -les yeux de son collègue; puis il répondit, sans détourner son regard -pour bien lire la pensée de l’autre: «Mais, mon cher, c’est que... tous -mes soirs sont promis d’ici quelque temps.»</p> - -<p>Cachelin insista, d’un ton bonhomme: «Voyons, ne nous faites pas le -chagrin de nous refuser après le service que vous m’avez rendu. Je vous -en prie, au nom de ma famille et au mien.»</p> - -<p>Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que -répondre, n’ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et -le contre. Enfin, il pensa: «Je ne m’engage à rien en allant dîner,» -et il accepta d’un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il -ajouta, souriant: «pour n’avoir pas à me lever trop tôt le lendemain.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>M. Cachelin habitait dans le haut de la rue Rochechouart, au cinquième -étage, un petit appartement avec terrasse, d’où l’on voyait tout Paris. -Il avait trois chambres, une pour sa sœur, une pour sa fille, une -pour lui; la salle à manger servait de salon.</p> - -<p>Pendant toute la semaine il s’agita en prévision de ce dîner. Le menu -fut longuement discuté pour composer en même temps un repas bourgeois -et distingué. Il fut arrêté ainsi: un consommé aux œufs, des -hors-d’œuvre, crevettes et saucisson, un homard, un beau poulet, des -petits pois conservés, un pâté de foie gras, une salade, une glace, et -du dessert.</p> - -<p>Le foie gras fut acheté chez le charcutier voisin, avec recommandation -de le fournir de première qualité. La terrine coûtait d’ailleurs trois -francs cinquante. Quant au vin, Cachelin <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> s’adressa au marchand de -vin du coin qui lui fournissait au litre le breuvage rouge dont il se -désaltérait d’ordinaire. Il ne voulut pas aller dans une grande maison, -par suite de ce raisonnement: «Les petits débitants trouvent peu -d’occasions de vendre leurs vins fins. De sorte qu’ils les conservent -très longtemps en cave et qu’ils les ont excellents.»</p> - -<p>Il rentra de meilleure heure le samedi pour s’assurer que tout était -prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu’une tomate, -car son fourneau, allumé depuis midi, par crainte de ne pas arriver -en temps, lui avait rôti la figure tout le jour; et l’émotion aussi -l’agitait.</p> - -<p>Il entra dans la salle à manger pour tout vérifier. Au milieu de la -petite pièce, la table ronde faisait une grande tache blanche, sous la -lumière vive de la lampe coiffée d’un abat-jour vert.</p> - -<p>Les quatre assiettes, couvertes d’une serviette pliée en bonnet -d’évêque par M<sup>lle</sup> Cachelin, la tante, étaient flanquées des couverts -de métal blanc et précédées de deux verres, un grand et un petit. César -trouva cela insuffisant comme coup d’œil, et il appela: «Charlotte!»</p> - -<p>La porte de gauche s’ouvrit et une courte vieille parut. Plus âgée que -son frère de dix <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> ans, elle avait une étroite figure qu’encadraient -des frisons de cheveux blancs obtenus au moyen de papillotes. Sa voix -mince semblait trop faible pour son petit corps courbé, et elle allait -d’un pas un peu traînant, avec des gestes endormis.</p> - -<p>On disait d’elle, au temps de sa jeunesse: «Quelle mignonne créature!»</p> - -<p>Elle était maintenant une maigre vieille, très propre par suite -d’habitudes anciennes, volontaire, entêtée, avec un esprit étroit, -méticuleux, et facilement irritable. Devenue très dévote, elle semblait -avoir totalement oublié les aventures des jours passés.</p> - -<p>Elle demanda: «Qu’est-ce que tu veux?»</p> - -<p>Il répondit: «Je trouve que deux verres ne font pas grand effet. Si -on donnait du champagne... Cela ne me coûtera jamais plus de trois -ou quatre francs, et on pourrait mettre tout de suite les flûtes. On -changerait tout à fait l’aspect de la salle.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Charlotte reprit: «Je ne vois pas l’utilité de cette dépense. -Enfin, c’est toi qui payes, cela ne me regarde pas.»</p> - -<p>Il hésitait, cherchant à se convaincre lui-même: «Je t’assure que cela -fera mieux. Et puis, pour le gâteau des Rois, ça animera.» Cette raison -l’avait décidé. Il prit son chapeau et redescendit l’escalier, puis -revint au <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> bout de cinq minutes avec une bouteille qui portait -au flanc, sur une large étiquette blanche ornée d’armoiries énormes: -«Grand vin mousseux de Champagne du comte de Chatel-Rénovau.»</p> - -<p>Et Cachelin déclara: «Il ne me coûte que trois francs, et il paraît -qu’il est exquis.»</p> - -<p>Il prit lui-même les flûtes dans une armoire et les plaça devant les -convives.</p> - -<p>La porte de droite s’ouvrit. Sa fille entra. Elle était grande, grasse -et rose, une belle fille de forte race, avec des cheveux châtains et -des yeux bleus. Une robe simple dessinait sa taille ronde et souple; sa -voix forte, presque une voix d’homme, avait ces notes graves qui font -vibrer les nerfs. Elle s’écria: «Dieu! du champagne! quel bonheur!» en -battant des mains d’une manière enfantine.</p> - -<p>Son père lui dit: «Surtout, sois aimable pour ce monsieur qui m’a rendu -beaucoup de services.»</p> - -<p>Elle se mit à rire d’un rire sonore qui disait: «Je sais.»</p> - -<p>Le timbre du vestibule tinta, des portes s’ouvrirent et se fermèrent. -Lesable parut. Il portait un habit noir, une cravate blanche et des -gants blancs. Il fit un effet. Cachelin s’était élancé, confus et ravi: -«Mais, mon cher, c’était entre nous; voyez, moi, je suis en veston.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p> - -<p>Le jeune homme répondit: «Je sais, vous me l’aviez dit, mais j’ai -l’habitude de ne jamais sortir le soir sans mon habit.» Il saluait, le -claque sous le bras, une fleur à la boutonnière. César lui présenta: -«Ma sœur, M<sup>lle</sup> Charlotte,—ma fille, Coralie, que nous appelons -familièrement Cora.»</p> - -<p>Tout le monde s’inclina. Cachelin reprit: «Nous n’avons pas de salon. -C’est un peu gênant, mais on s’y fait.» Lesable répliqua: «C’est -charmant!»</p> - -<p>Puis on le débarrassa de son chapeau qu’il voulait garder. Et il se mit -aussitôt à retirer ses gants.</p> - -<p>On s’était assis; on se regardait de loin, à travers la table, et on ne -disait plus rien. Cachelin demanda: «Est-ce que le chef est resté tard? -Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames.»</p> - -<p>Lesable répondit d’un ton dégagé: «Non. Nous sommes sortis ensemble -parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de -Brest. C’est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal.»</p> - -<p>Cachelin crut devoir mettre sa sœur au courant, et se tournant -vers elle: «Toutes les questions difficiles au bureau, c’est monsieur -Lesable qui les traite. On peut dire qu’il double le chef.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p> - -<p>La vieille fille salua poliment en déclarant: «Oh! je sais que monsieur -a beaucoup de capacités.»</p> - -<p>La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l’air, des deux -mains, une grande soupière. Alors «le maître» cria: «Allons, à table! -Placez-vous là, monsieur Lesable, entre ma sœur et ma fille. Je -pense que vous n’avez pas peur des dames.» Et le dîner commença.</p> - -<p>Lesable faisait l’aimable, avec un petit air de suffisance, presque -de condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s’étonnant -de sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. M<sup>lle</sup> Charlotte -se mettait en frais, sachant les intentions de son frère, et elle -soutenait la conversation banale accrochée à tous les lieux communs. -Cachelin, radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté -une heure plus tôt chez le marchand du coin: «Un verre de ce petit -Bourgogne, monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand -cru, mais il est bon, il a de la cave et il est naturel; quant à ça, -j’en réponds. Nous l’avons par des amis qui sont de là-bas.»</p> - -<p>La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par -le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.</p> - -<p>Quand le homard apparut, César déclara: <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> «Voilà un personnage avec -qui je ferai volontiers connaissance.» Lesable, souriant, raconta -qu’un écrivain avait appelé le homard «le cardinal des mers», ne -sachant pas qu’avant d’être cuit cet animal était noir. Cachelin se -mit à rire de toute sa force en répétant: «Ah! ah! ah! elle est bien -drôle.» Mais M<sup>lle</sup> Charlotte, devenue sérieuse, prononça: «Je ne vois -pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je -comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m’oppose à ce qu’on -ridiculise le clergé devant moi.»</p> - -<p>Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de -l’occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des -gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et -il conclut: «Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères, -j’y ai été élevé, j’y resterai jusqu’à ma mort.»</p> - -<p>Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant: -«C’est juste, c’est juste.» Puis il changea la conversation, qui -l’ennuyait, et par une pente d’esprit naturelle à tous ceux qui -accomplissent chaque jour la même besogne, il demanda: «Le beau Maze -a-t-il dû rager de n’avoir pas son avancement, hein?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p> - -<p>Lesable sourit: «Que voulez-vous? à chacun selon ses actes!» Et on -causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux -femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même, -à force d’entendre parler d’eux chaque soir. M<sup>lle</sup> Charlotte -s’occupait beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu’il racontait -et de son esprit romanesque, et M<sup>lle</sup> Cora s’intéressait secrètement -au beau Maze. Elles ne les avaient jamais vus, d’ailleurs.</p> - -<p>Lesable parlait d’eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le -faire un ministre jugeant son personnel.</p> - -<p>On l’écoutait: «Maze ne manque point d’un certain mérite; mais quand -on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde, -les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l’esprit. Il n’ira -jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses -influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet il rédige bien, il faut -le reconnaître, il a une élégance de forme qu’on ne peut nier, mais -pas de fond. Chez lui tout est en surface. C’est un garçon qu’on ne -pourrait mettre à la tête d’un service important, mais qui pourrait -être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Charlotte demanda: «Et M. Boissel?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p> - -<p>Lesable haussa les épaules: «Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit -rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir -debout. Pour nous, c’est une non-valeur.»</p> - -<p>Cachelin se mit à rire et déclara: «Le meilleur, c’est le père Savon.» -Et tout le monde rit.</p> - -<p>Puis on parla des théâtres et des pièces de l’année. Lesable jugea -avec la même autorité la littérature dramatique, classant les auteurs -nettement, déterminant le fort et le faible de chacun avec l’assurance -ordinaire des hommes qui se sentent infaillibles et universels.</p> - -<p>On avait fini le rôti. César maintenant décoiffait la terrine de -foie gras avec des précautions délicates qui faisaient bien juger -du contenu. Il dit: «Je ne sais pas si celle-là sera réussie. Mais -généralement elles sont parfaites. Nous les recevons d’un cousin qui -habite Strasbourg.»</p> - -<p>Et chacun mangea avec une lenteur respectueuse la charcuterie enfermée -dans le pot de terre jaune.</p> - -<p>Quand la glace apparut, ce fut un désastre. C’était une sauce, une -soupe, un liquide clair, flottant dans un compotier. La petite bonne -avait prié le garçon pâtissier, venu dès <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> sept heures, de la sortir -du moule lui-même, dans la crainte de ne pas savoir s’y prendre.</p> - -<p>Cachelin, désolé, voulait la faire reporter, puis il se calma à la -pensée du gâteau des Rois qu’il partagea avec mystère comme s’il eût -enfermé un secret de premier ordre. Tout le monde fixait ses regards -sur cette galette symbolique et on la fit passer, en recommandant à -chacun de fermer les yeux pour prendre son morceau.</p> - -<p>Qui aurait la fève? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable -poussa un petit «Ah!» d’étonnement et montra entre son pouce et son -index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit -à applaudir, puis il cria: «Choisissez la reine! choisissez la reine!»</p> - -<p>Une courte hésitation eut lieu dans l’esprit du roi. Ne ferait-il -pas un acte politique en choisissant M<sup>lle</sup> Charlotte? Elle serait -flattée, gagnée, acquise! Puis il réfléchit qu’en vérité c’était pour -M<sup>lle</sup> Cora qu’on l’invitait et qu’il aurait l’air d’un sot en prenant -la tante. Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant -le pois souverain: «Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous -l’offrir?» Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle -dit: «Merci, monsieur!» et reçut le gage de grandeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p> - -<p>Il pensait: «Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux -superbes. Et c’est une gaillarde, mâtin!»</p> - -<p>Une détonation fit sauter les deux femmes. Cachelin venait de déboucher -le champagne, qui s’échappait avec impétuosité de la bouteille et -coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le -patron déclara: «Il est de bonne qualité, on le voit.» Mais comme -Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César -s’écria: «Le roi boit! le roi boit! le roi boit!» Et M<sup>lle</sup> Charlotte, -émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë: «Le roi boit! le roi boit!»</p> - -<p>Lesable vida son verre avec assurance, et le reposant sur la table: -«Vous voyez que j’ai de l’aplomb!» puis, se tournant vers M<sup>lle</sup> Cora: -«A vous, mademoiselle!»</p> - -<p>Elle voulut boire; mais tout le monde ayant crié: «La reine boit! la -reine boit!» elle rougit, se mit à rire et reposa la flûte devant elle.</p> - -<p>La fin du dîner fut pleine de gaieté, le roi se montrait empressé et -galant pour la reine. Puis, quand on eut pris les liqueurs, Cachelin -annonça: «On va desservir pour nous faire de la place. S’il ne pleut -pas, nous pouvons passer une minute sur la terrasse.» Il tenait à -montrer la vue, bien qu’il fît nuit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p> - -<p>On ouvrit donc la porte vitrée. Un souffle humide entra. Il faisait -tiède dehors, comme au mois d’avril; et tous montèrent le pas qui -séparait la salle à manger du large balcon. On ne voyait rien qu’une -lueur vague planant sur la grande ville, comme ces couronnes de feu -qu’on met au front des saints. De place en place cette clarté semblait -plus vive, et Cachelin se mit à expliquer: «Tenez, là-bas, c’est l’Eden -qui brille comme ça. Voici la ligne des boulevards. Hein! comme on les -distingue. Dans le jour, c’est splendide, la vue d’ici. Vous auriez -beau voyager, vous ne verriez rien de mieux.»</p> - -<p>Lesable s’était accoudé sur la balustrade de fer, à côté de Cora qui -regardait dans le vide, muette, distraite, saisie tout à coup par une -de ces langueurs mélancoliques qui engourdissent parfois les âmes. -M<sup>lle</sup> Charlotte rentra dans la salle par crainte de l’humidité. -Cachelin continua à parler, le bras tendu, indiquant les directions -où se trouvaient les Invalides, le Trocadéro, l’Arc de Triomphe de -l’Étoile.</p> - -<p>Lesable, à mi-voix, demanda: «Et vous, mademoiselle Cora, aimez-vous -regarder Paris de là-haut?»</p> - -<p>Elle eut une petite secousse, comme s’il l’avait réveillée, et -répondit: «Moi?... oui, <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> le soir surtout. Je pense à tout ce qui -se passe là, devant nous. Combien il y a de gens heureux et de gens -malheureux dans toutes ces maisons! Si on pouvait tout voir, combien on -apprendrait de choses!»</p> - -<p>Il s’était rapproché jusqu’à ce que leurs coudes et leurs épaules se -touchassent: «Par les clairs de lune, ça doit être féerique?»</p> - -<p>Elle murmura: «Je crois bien. On dirait une gravure de Gustave Doré. -Quel plaisir on éprouverait à pouvoir se promener longtemps, sur les -toits.»</p> - -<p>Alors il la questionna sur ses goûts, sur ses rêves, sur ses plaisirs. -Et elle répondait sans embarras, en fille réfléchie, sensée, pas plus -songeuse qu’il ne faut. Il la trouvait pleine de bon sens, et il se -disait qu’il serait vraiment doux de pouvoir passer son bras autour de -cette taille ronde et ferme et d’embrasser longuement à petits baisers -lents, comme on boit à petits coups de très bonne eau-de-vie, cette -joue fraîche, auprès de l’oreille, qu’éclairait un reflet de lampe. Il -se sentait attiré, ému par cette sensation de la femme si proche, par -cette soif de la chair mûre et vierge, et par cette séduction délicate -de la jeune fille. Il lui semblait qu’il serait demeuré là pendant -des heures, des nuits, des semaines, toujours, accoudé près d’elle, à -la <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> sentir près de lui, pénétré par le charme de son contact. Et -quelque chose comme un sentiment poétique soulevait son cœur en face -du grand Paris étendu devant lui, illuminé, vivant sa vie nocturne, sa -vie de plaisir et de débauche. Il lui semblait qu’il dominait la ville -énorme, qu’il planait sur elle; et il sentait qu’il serait délicieux de -s’accouder chaque soir sur ce balcon auprès d’une femme, et de s’aimer, -de se baiser les lèvres, de s’étreindre au-dessus de la vaste cité, -au-dessus de toutes les amours qu’elle enfermait, au-dessus de toutes -les satisfactions vulgaires, au-dessus de tous les désirs communs, tout -près des étoiles.</p> - -<p>Il est des soirs où les âmes les moins exaltées se mettent à rêver, -comme s’il leur poussait des ailes. Il était peut-être un peu gris.</p> - -<p>Cachelin, parti pour chercher sa pipe, revint en l’allumant: «Je -sais, dit-il, que vous ne fumez pas, aussi je ne vous offre point de -cigarettes. Il n’y a rien de meilleur que d’en griller une ici. Moi, -s’il me fallait habiter en bas, je ne vivrais pas. Nous le pourrions, -car la maison appartient à ma sœur ainsi que les deux voisines, -celle de gauche et celle de droite. Elle a là un joli revenu. Ça ne lui -a pas coûté cher dans le temps, ces maisons-là.» Et, se tournant vers -la salle, il cria: «Combien <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> donc as-tu payé les terrains d’ici, -Charlotte?»</p> - -<p>Alors la voix pointue de la vieille fille se mit à parler. Lesable -n’entendait que des lambeaux de phrase «... En mil huit cent -soixante-trois... trente-cinq francs... bâti plus tard... les trois -maisons... un banquier... revendu au moins cinq cent mille francs...»</p> - -<p>Elle racontait sa fortune avec la complaisance d’un vieux soldat qui -dit ses campagnes. Elle énumérait ses achats, les propositions qu’on -lui avait faites depuis, les plus-values, etc.</p> - -<p>Lesable, tout à fait intéressé, se retourna, appuyant maintenant son -dos à la balustrade de la terrasse. Mais comme il ne saisissait encore -que des bribes de l’explication, il abandonna brusquement sa jeune -voisine et rentra pour tout entendre; et s’asseyant à côté de M<sup>lle</sup> -Charlotte, il s’entretint longuement avec elle de l’augmentation -probable des loyers et de ce que peut rapporter l’argent bien placé, en -valeur ou en biens-fonds.</p> - -<p>Il s’en alla vers minuit, en promettant de revenir.</p> - -<p>Un mois plus tard, il n’était bruit dans tout le ministère que du -mariage de Jacques-Léopold Lesable avec M<sup>lle</sup> Céleste-Coralie -Cachelin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p> - -<p class="center2">III</p> - -<p>Le jeune ménage s’installa sur le même palier que Cachelin et que -M<sup>lle</sup> Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa -le locataire.</p> - -<p>Une inquiétude, cependant, agitait l’esprit de Lesable: la tante -n’avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif. -Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament -était fait et déposé chez M<sup>e</sup> Belhomme, notaire. Elle avait promis, -en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve -d’une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa -de s’expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire -bienveillant que c’était facile à remplir.</p> - -<p>Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable -crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> -beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s’était rendu -aux efforts obstinés de Cachelin.</p> - -<p>Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute. -Et il aimait sa femme qui n’avait en rien trompé ses attentes. Sa -vie s’écoulait, tranquille et monotone. Il s’était fait d’ailleurs -en quelques semaines à sa nouvelle situation d’homme marié, et il -continuait à se montrer l’employé accompli de jadis.</p> - -<p>L’année s’écoula. Le jour de l’an revint. Il n’eut pas, à sa -grande surprise, l’avancement sur lequel il comptait. Maze et -Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara -confidentiellement à Cachelin qu’il se promettait de flanquer une -roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande -porte, devant tout le monde. Il n’en fit rien.</p> - -<p>Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d’angoisse de ne pas avoir -été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien; -il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois -par an à l’hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit -heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie. -Que voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d’un pareil <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> -travail et d’un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà -tout. A chacun suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le -traitait ainsi qu’un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en -avoir le cœur net. Il irait trouver le chef et s’expliquerait avec -lui.</p> - -<p>Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la -porte de ce potentat.</p> - -<p>Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra.</p> - -<p>Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec -une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf -écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable; -vous allez bien?»</p> - -<p>Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et -vous-même?»</p> - -<p>Le chef cessa d’écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince, -frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse, -semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de -cuir. Une rosette d’officier de la Légion d’honneur, énorme, éclatante, -mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait -comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne -considérable, comme si l’individu tout entier se fût développé en dôme, -à la façon des champignons.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le -front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.</p> - -<p>M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui -vous amène.»</p> - -<p>Pour tous les autres employés il se montrait d’une rudesse militaire, -se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère -représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les -flottes françaises.</p> - -<p>Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous -demander si j’ai démérité en quelque chose?»</p> - -<p>—«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là?</p> - -<p>—«C’est que j’ai été un peu surpris de ne pas recevoir d’avancement -cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m’expliquer -jusqu’au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace. -Je sais que j’ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des -avantages inespérés. Je sais que l’avancement ne se donne, en général, -que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire -remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de -travail d’un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps. -Si donc on mettait en balance le résultat <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> de mes efforts comme -labeur et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci -bien au-dessous de celui-là!»</p> - -<p>Il avait préparé avec soin sa phrase qu’il jugeait excellente.</p> - -<p>M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d’un -ton un peu froid: «Bien qu’il ne soit pas admissible, en principe, -qu’on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette -fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.</p> - -<p>«Je vous ai proposé pour l’avancement, comme les années précédentes. -Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre -mariage vous assure un bel avenir, plus qu’une aisance, une fortune que -n’atteindront jamais vos modestes collègues. N’est-il pas équitable, -en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous -deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne -seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera -beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a -fait rester en arrière cette année.»</p> - -<p>Lesable, confus et irrité, se retira.</p> - -<p>Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait -ordinairement gaie et <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> d’humeur assez égale, mais volontaire; et -elle ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n’avait -plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu’il -eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il -éprouvait par moments cette désillusion si proche de l’écœurement -que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails -trivials ou grotesques de l’existence, les toilettes négligées -du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le -peignoir fané, car on n’était pas riche, et aussi toutes les besognes -nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient -le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les -fiancés.</p> - -<p>Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle -n’en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout, -faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible -de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une -exaspération grandissante et cachée.</p> - -<p>Elle allait à travers l’appartement de son pas traînant de vieille; et -sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous -devriez bien faire cela.»</p> - -<p>Quand les deux époux se trouvaient en <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> tête-à-tête, Lesable énervé -s’écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n’en veux plus. -Entends-tu? je n’en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité: -«Que veux-tu que j’y fasse, moi?»</p> - -<p>Alors il s’emportait: «C’est odieux d’avoir une famille pareille!»</p> - -<p>Et elle répliquait, toujours calme: «Oui, la famille est odieuse, mais -l’héritage est bon, n’est-ce pas? Ne fais donc pas l’imbécile. Tu as -autant d’intérêt que moi à ménager tante Charlotte.»</p> - -<p>Et il se taisait, ne sachant que répondre.</p> - -<p>La tante maintenant les harcelait sans cesse avec l’idée fixe d’un -enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans -la figure: «Mon neveu, j’entends que vous soyez père avant ma mort. -Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne -soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se -marie, mon neveu, c’est pour avoir de la famille, pour faire souche. -Notre Sainte Mère l’Église défend les mariages stériles. Je sais bien -que vous n’êtes pas riches et qu’un enfant cause de la dépense. Mais -après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le -veux, entendez-vous!»</p> - -<p>Comme, après quinze mois de mariage, <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> son désir ne s’était point -encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante; et elle -donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en -femme qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s’en -souvenir à l’occasion.</p> - -<p>Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée. Comme elle -n’avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte -de son gendre: «Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au -chef, n’est-ce pas, que je n’irai point au bureau aujourd’hui, vu la -circonstance.»</p> - -<p>Lesable passa une journée d’angoisses, incapable de travailler, de -rédiger et d’étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda: -«Vous êtes distrait, aujourd’hui, monsieur Lesable?» Et Lesable, -nerveux, répondit: «Je suis très fatigué, cher maître, j’ai passé toute -la nuit auprès de notre tante dont l’état est fort grave.»</p> - -<p>Mais le chef reprit froidement: «Du moment que M. Cachelin est resté -près d’elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se -désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés.»</p> - -<p>Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa table et il attendait -cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la grosse <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> horloge -de la grande cour sonna, il s’enfuit, quittant, pour la première fois, -le bureau à la minute réglementaire.</p> - -<p>Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son inquiétude était vive; et -il monta l’escalier en courant.</p> - -<p>La bonne vint ouvrir; il balbutia: «Comment va-t-elle?</p> - -<p>—«Le médecin dit qu’elle est bien bas.»</p> - -<p>Il eut un battement de cœur et demeura tout ému: «Ah! vraiment.»</p> - -<p>Est-ce que, par hasard, elle allait mourir?</p> - -<p>Il n’osait pas entrer maintenant dans la chambre de la malade, et il -fit appeler Cachelin qui la gardait.</p> - -<p>Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec précaution. Il -avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu’il passait de -bonnes soirées au coin du feu; et il murmura à voix basse: «Ça va mal, -très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l’a même -administrée dans l’après-midi.»</p> - -<p>Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes, et il -s’assit:</p> - -<p>—«Où est ma femme?</p> - -<p>—«Elle est auprès d’elle.</p> - -<p>—«Qu’est-ce que dit au juste le docteur?</p> - -<p>—«Il dit que c’est une attaque. Elle en <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> peut revenir, mais elle -peut aussi mourir cette nuit.</p> - -<p>—«Avez-vous besoin de moi? Si vous n’en avez pas besoin, j’aime mieux -ne pas entrer. Cela me serait pénible de la revoir dans cet état.</p> - -<p>—«Non. Allez chez vous. S’il y a quelque chose de nouveau, je vous -ferai appeler tout de suite.»</p> - -<p>Et Lesable retourna chez lui. L’appartement lui parut changé, plus -grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il passa -sur le balcon.</p> - -<p>On était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil, au -moment de disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une -pluie de flamme sur l’immense peuple des toits.</p> - -<p>L’espace, d’un rouge éclatant à son pied, prenait plus haut des teintes -d’or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes, d’un vert -léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d’un bleu pur et frais -sur les têtes.</p> - -<p>Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine visibles, -dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de -leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne -lointaine, planait une nuée <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> rose, une vapeur de feu dans laquelle -montaient, comme dans une apothéose, les flèches des clochers, tous -les sommets sveltes des monuments. L’Arc de Triomphe de l’Étoile -apparaissait énorme et noir dans l’incendie de l’horizon, et le dôme -des Invalides semblait un autre soleil tombé du firmament sur le dos -d’un édifice.</p> - -<p>Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant l’air comme -on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des -gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et -triomphante. La vie lui apparaissait radieuse, l’avenir plein de -bonheur! Qu’allait-il faire? Et il rêva.</p> - -<p>Un bruit, derrière lui, le fit tressaillir. C’était sa femme. Elle -avait les yeux rouges, les joues un peu enflées, l’air fatigué. Elle -tendit son front pour qu’il l’embrassât, puis elle dit: «On va dîner -chez papa pour rester près d’elle. La bonne ne la quittera pas pendant -que nous mangerons.»</p> - -<p>Et il la suivit dans l’appartement voisin.</p> - -<p>Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son gendre. Un -poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de fraises -étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes.</p> - -<p>On s’assit. Cachelin déclara: «Voilà des <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> journées comme je n’en -voudrais pas souvent. Ça n’est pas gai.» Il disait cela avec un ton -d’indifférence dans l’accent et une sorte de satisfaction sur le -visage. Et il se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant -le poulet excellent et la salade de pommes de terre tout à fait -rafraîchissante.</p> - -<p>Mais Lesable se sentait l’estomac serré et l’âme inquiète, et il -mangeait à peine, l’oreille tendue vers la chambre voisine, qui -demeurait silencieuse comme si personne ne s’y fût trouvé. Cora n’avait -pas faim non plus, émue, larmoyante, s’essuyant un œil de temps en -temps avec un coin de sa serviette.</p> - -<p>Cachelin demanda: «Qu’a dit le chef?»</p> - -<p>Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait minutieux, -qu’il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s’il eût -été absent du ministère pendant un an.</p> - -<p>«Ça a dû faire une émotion quand on a su qu’elle était malade?» Et il -songeait à sa rentrée glorieuse quand elle serait morte, aux têtes de -ses collègues; il prononça pourtant, comme pour répondre à un remords -secret: «Ce n’est pas que je lui désire du mal à la chère femme! Dieu -sait que je voudrais la conserver longtemps, mais ça fera de l’effet -tout de même. Le père Savon en oubliera la Commune.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> - -<p>On commençait à manger les fraises quand la porte de la malade -s’entr’ouvrit. La commotion fut telle chez les dîneurs qu’ils se -trouvèrent, d’un seul coup, debout tous les trois, effarés. Et la -petite bonne parut, gardant toujours son air calme et stupide. Elle -prononça tranquillement: «Elle ne souffle plus.»</p> - -<p>Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se précipita comme un -fou; Cora le suivit, le cœur battant; mais Lesable demeura debout -près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à peine éclairé -par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers la -couche, ne remuant pas, examinant; et tout d’un coup il entendit sa -voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une -de ces voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses -surprenantes. Elle prononçait: «C’est fait! on n’entend plus rien.» Il -vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors -il se décida à entrer, et, comme Cachelin s’était relevé, il aperçut, -sur la blancheur de l’oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux -fermés, si creuse, si rigide, si blême, qu’elle avait l’air d’une bonne -femme en cire.</p> - -<p>Il demanda avec angoisse: «Est-ce fini?»</p> - -<p>Cachelin, qui contemplait aussi sa sœur, se <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> tourna vers lui et -ils se regardèrent. Il répondit «Oui», voulant forcer son visage à une -expression désolée, mais les deux hommes s’étaient pénétrés d’un coup -d’œil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent -une poignée de mains, comme pour se remercier l’un l’autre de ce qu’ils -avaient fait l’un pour l’autre.</p> - -<p>Alors, sans perdre de temps, ils s’occupèrent avec activité de toutes -les besognes que réclame un mort.</p> - -<p>Lesable se chargea d’aller chercher le médecin et de faire, le plus -vite possible, les courses les plus pressées.</p> - -<p>Il prit son chapeau et descendit l’escalier en courant, ayant hâte -d’être dans la rue, d’être seul, de respirer, de penser, de jouir -solitairement de son bonheur.</p> - -<p>Lorsqu’il eut terminé ses commissions, au lieu de rentrer il gagna -le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se mêler au -mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux -passants: «J’ai cinquante mille livres de rentes,» et il allait, les -mains dans ses poches, s’arrêtant devant les étalages, examinant les -riches étoffes, les bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée -joyeuse: «Je pourrai me payer cela maintenant.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - -<p>Tout à coup il passa devant un magasin de deuil et une idée brusque -l’effleura: «Si elle n’était point morte? S’ils s’étaient trompés?»</p> - -<p>Et il revint vers sa demeure, d’un pas plus pressé, avec ce doute -flottant dans l’esprit.</p> - -<p>En rentrant il demanda: «Le docteur est-il venu?»</p> - -<p>Cachelin répondit: «Oui. Il a constaté le décès, et il s’est chargé de -la déclaration.»</p> - -<p>Ils rentrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours, -assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine, -presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu’ont -les femmes.</p> - -<p>Dès qu’ils se trouvèrent tous trois dans l’appartement, Cachelin -prononça à voix basse: «A présent que la bonne est partie se coucher, -nous pouvons regarder s’il n’y a rien de caché dans les meubles.»</p> - -<p>Et les deux hommes se mirent à l’œuvre. Ils vidaient les tiroirs, -fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit -ils n’avaient rien trouvé d’intéressant. Cora s’était assoupie, et elle -ronflait un peu, d’une façon régulière. César demanda: «Est-ce que nous -allons rester ici jusqu’au jour?» Lesable, perplexe, jugeait cela plus -convenable. Alors le beau-père en prit son parti: «En ce cas, dit-il, -apportons des fauteuils»; <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> et ils allèrent chercher les deux autres -sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.</p> - -<p>Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements -inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.</p> - -<p>Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la -chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières: «Je me -suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près.»</p> - -<p>Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara: «Je -m’en suis bien aperçu. Moi, je n’ai pas perdu connaissance une seconde; -j’avais seulement fermé les yeux pour les reposer».</p> - -<p>Cora regagna son appartement.</p> - -<p>Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence: «Quand -voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du -testament?»</p> - -<p>—«Mais... ce matin, si vous voulez.</p> - -<p>—«Est-il nécessaire que Cora nous accompagne?</p> - -<p>—«Ça vaut peut-être mieux, puisqu’elle est l’héritière, en somme.</p> - -<p>—«En ce cas je vais la prévenir de s’apprêter.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - -<p>Et Lesable sortit de son pas vif.</p> - -<p>L’étude de M<sup>e</sup> Belhomme venait d’ouvrir ses portes quand Cachelin, -Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages -désolés.</p> - -<p>Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la -parole: «Monsieur, vous me connaissez: je suis le frère de M<sup>lle</sup> -Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre sœur -est morte hier; nous l’enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire -de son testament, nous venons vous demander si elle n’a pas formulé -quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n’avez pas quelque -communication à nous faire.»</p> - -<p>Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un -papier, et prononça: «Voici, monsieur, un double de ce testament dont -je puis vous donner connaissance immédiatement.</p> - -<p>«L’autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre -mes mains. Et il lut:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes - dernières volontés:</p> - - <p>«Je laisse toute ma fortune, s’élevant à un million cent vingt mille - francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce - Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> des revenus aux - parents jusqu’à la majorité de l’aîné des descendants.</p> - - <p>«Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque - enfant et la part demeurant aux parents jusqu’à la fin de leurs jours.</p> - - <p>«Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un - héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire, - pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie - si un enfant naît durant cette période.</p> - - <p>«Mais dans le cas où Coralie n’obtiendrait point du Ciel un - descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune - sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux - établissements de bienfaisance dont la liste suit.»</p> -</div> - -<p>Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres, -d’ordres et de recommandations.</p> - -<p>Puis M<sup>e</sup> Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin, -ahuri de saisissement.</p> - -<p>Il crut même devoir ajouter quelques explications: «M<sup>lle</sup> Cachelin, -dit-il, lorsqu’elle me fit l’honneur de me parler pour la première -fois de son projet de tester dans ce sens, m’exprima le désir extrême -qu’elle avait <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> de voir un héritier de sa race. Elle répondit à -tous mes raisonnements par l’expression de plus en plus formelle de sa -volonté, qui se basait d’ailleurs sur un sentiment religieux, toute -union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je -n’ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien -vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas -que le <i>desideratum</i> de la défunte ne soit bien vite réalisé.»</p> - -<p>Et les trois parents s’en allèrent, trop effarés pour penser à rien.</p> - -<p>Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et -furieux, comme s’ils s’étaient mutuellement volés. Toute la douleur -même de Cora s’était soudain dissipée, l’ingratitude de sa tante la -dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient -serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi -donc cet acte, que j’en prenne connaissance <i>de visu</i>.» Cachelin -lui tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s’était -arrêté sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, -fouillant les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres -l’attendaient, deux pas en avant, toujours muets.</p> - -<p>Puis il rendit le testament en déclarant: <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> «Il n’y a rien à faire. -Elle nous a joliment floués!»</p> - -<p>Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C’était -à vous d’avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu’elle le -désirait depuis longtemps.»</p> - -<p>Lesable haussa les épaules sans répliquer.</p> - -<p>En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces -gens dont le métier s’exerce autour des morts. Lesable rentra chez -lui, ne voulant plus s’occuper de rien, et César rudoya tout le monde, -criant qu’on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite -avec tout ça, et trouvant qu’on tardait bien à le débarrasser de ce -cadavre.</p> - -<p>Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin, -au bout d’une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens, -dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car, -enfin, il faut s’entendre. Mon avis est de faire tout de même des -funérailles convenables, afin de ne pas donner l’éveil au ministère. -Nous nous arrangerons pour les frais. D’ailleurs, rien n’est perdu. -Vous n’êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur -pour que vous n’eussiez pas d’enfants. Vous vous y mettrez, voilà tout. -Allons au plus <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au -ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.»</p> - -<p>Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils -s’installèrent face à face aux deux bouts d’une table longue, pour -tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.</p> - -<p>Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout -cela ne l’eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.</p> - -<p>Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit -pour aller à la Marine et Cachelin s’installa sur son balcon afin de -fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d’un jour -d’été tombait d’aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns -garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons -éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.</p> - -<p>Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants -sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas, -derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il -songeait que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de -ces collines qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu’on serait -rudement mieux <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> sous la verdure, le ventre sur l’herbe, tout au -bord de la rivière, à cracher dans l’eau, que sur le plomb brûlant -de sa terrasse. Et un malaise l’oppressait, la pensée harcelante, la -sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune inattendue, -d’autant plus amère et brutale que l’espérance avait été plus vive et -plus longue; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands -troubles d’esprit, dans les obsessions d’idées fixes: «Sale rosse!»</p> - -<p>Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés -des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le -cercueil. Il n’avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire.</p> - -<p>Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour -d’été lui pénétrèrent la chair et l’âme, et il songea que tout n’était -pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n’aurait-elle pas d’enfant? -Elle n’était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait -vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un -enfant, nom d’un nom! Et puis, d’ailleurs, il le fallait!</p> - -<p>Lesable était entré au ministère furtivement et s’était glissé dans son -bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -chef vous demande.» Il eut d’abord un geste d’impatience, une révolte -contre ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir -brusque et violent de parvenir l’aiguillonna. Il serait chef à son -tour, et vite; il irait plus haut encore.</p> - -<p>Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se -présenta avec une de ces figures navrées qu’on prend dans les occasions -tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel -et profond, cet involontaire abattement qu’impriment aux traits les -contrariétés violentes.</p> - -<p>La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et -il demanda d’un ton brusque: «J’ai eu besoin de vous toute la matinée. -Pourquoi n’êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous -avons eu le malheur de perdre ma tante, M<sup>lle</sup> Cachelin, et je venais -même vous demander d’assister à l’inhumation, qui aura lieu demain.»</p> - -<p>Le visage de M. Torchebeuf s’était immédiatement rasséréné. Et il -répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami, -c’est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous -devez avoir beaucoup à faire.»</p> - -<p>Mais Lesable tenait à se montrer zélé: <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> «Merci, cher maître, tout -est fini et je compte rester ici jusqu’à l’heure réglementaire.»</p> - -<p>Et il retourna dans son cabinet.</p> - -<p>La nouvelle s’était répandue, et on venait de tous les bureaux pour -lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et -aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les -regards avec un masque résigné d’acteur, et un tact dont on s’étonnait. -«Il s’observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient: -«C’est égal, au fond, il doit être rudement content.»</p> - -<p>Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d’homme -du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»</p> - -<p>Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au -juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela -parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines -clauses relatives aux funérailles.»</p> - -<p>De l’avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante -mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est -quelqu’un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient -qu’il visait le Conseil d’État; d’autres croyaient qu’il songeait à la -députation. Le chef s’attendait à <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> recevoir sa démission pour la -transmettre au Directeur.</p> - -<p>Tout le ministère vint aux funérailles, qu’on trouva maigres. Mais un -bruit courait: «C’est M<sup>lle</sup> Cachelin elle-même qui les a voulues -ainsi. C’était dans le testament.»</p> - -<p>Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une -semaine d’indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu -et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n’était survenu dans leur -existence. On remarqua seulement qu’ils fumaient avec ostentation de -gros cigares, qu’ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des -grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, -au bout de quelque temps, qu’ils avaient loué une campagne dans les -environs de Paris, pour y finir l’été.</p> - -<p>On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui -se ressemble s’assemble; n’importe, ça n’est pas chic de rester au -ministère avec une fortune pareille.»</p> - -<p>Au bout de quelque temps, on n’y pensa plus. Ils étaient classés et -jugés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p> - -<p class="center2">IV</p> - -<p>En suivant l’enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait -au million, et, rongé par une rage d’autant plus violente qu’elle -devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable -mésaventure.</p> - -<p>Il se demandait aussi: «Pourquoi n’ai-je pas eu d’enfant depuis deux -ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer -stérile lui faisait battre le cœur.</p> - -<p>Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et -luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d’arriver -là, à force d’énergie et de volonté, d’avoir la vigueur et la ténacité -qu’il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d’être père. Tant -d’autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être -avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par -suite d’une indifférence complète. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> N’ayant jamais éprouvé le désir -violent de laisser un héritier, il n’avait jamais mis tous ses soins à -obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés; -il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu’il le voulait ainsi.</p> - -<p>Mais lorsqu’il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il -dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait -le contre-coup.</p> - -<p>Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos -absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On -craignait une fièvre cérébrale.</p> - -<p>En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au -ministère.</p> - -<p>Mais il n’osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la -couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va -livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir -il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de -bien-être et d’énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le -pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait -des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer -chez lui, de longues courses fortifiantes.</p> - -<p>Comme il ne se rétablissait pas à son gré, <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> il eut l’idée d’aller -finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion -lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une -influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets -merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès -prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans -la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et -tout ira bien.»</p> - -<p>Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification -mystérieuse.</p> - -<p>Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et -vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque -matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à -pied tous les soirs.</p> - -<p>Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait -s’asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros -bouquets d’herbes fines, blondes et tremblotantes.</p> - -<p>Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu’au -barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière -au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de -piquets, s’élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait, -sur une largeur de cent mètres; et le ronflement <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> de la chute -faisait frémir le sol, tandis qu’une fine buée, une vapeur humide -flottait dans l’air, s’élevait de la cascade comme une fumée légère, -jetant aux environs une odeur d’eau battue et une saveur de vase remuée.</p> - -<p>La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et -faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de -même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe -le bout de l’île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait -bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers -la mer.</p> - -<p>Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s’asseyant sur -un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa -molle et jaune lumière qui semblait couler avec l’eau et que les rides -du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient -leur cri métallique et court. Des appels d’oiseaux de nuit couraient -dans l’air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière, -troublant son cours lumineux et calme. C’était une barque de maraudeurs -qui jetaient soudain l’épervier et ramenaient sans bruit sur leur -bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants -et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l’eau, un trésor vivant -de poissons d’argent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<p>Cora, émue, s’appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait -deviné les desseins, bien qu’ils n’eussent parlé de rien. C’était pour -eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du -baiser d’amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de -l’oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair -tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression -de main; et ils se désiraient, se refusant encore l’un à l’autre, -sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du -million.</p> - -<p>Cachelin, apaisé par l’espoir qu’il sentait autour de lui, vivait -heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui, -au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui -vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie -de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux -lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait: -«Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,—il -montrait le creux de son estomac,—«et je me sens tout retourné. Je -deviens tout drôle. Il me semble qu’on m’a trempé dans un bain qui me -donne envie de pleurer.»</p> - -<p>Lesable, cependant, allait mieux, saisi <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> soudain par des ardeurs -qu’il ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, -de se rouler sur l’herbe, de pousser des cris de joie.</p> - -<p>Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d’épousailles.</p> - -<p>Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d’espérances.</p> - -<p>Puis ils s’aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et -que leur confiance était vaine.</p> - -<p>Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage, -il s’obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même -désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui, -se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers, -réveillait sans cesse son ardeur défaillante.</p> - -<p>Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d’octobre.</p> - -<p>La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des -paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les -harcelait d’épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.</p> - -<p>Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait -leur rancune mutuelle, celle de l’héritage insaisissable. Cora -maintenant avait le verbe haut, et rudoyait <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> son mari. Elle le -traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d’importance. -Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j’avais été riche, -j’aurais eu beaucoup d’enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir -être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu -dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard -significatif accompagné d’un mouvement d’épaules plein de mépris.</p> - -<p>Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille -de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même, -un jour, lui demanda: «N’êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu -changé.»</p> - -<p>Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J’ai -beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l’avez pu voir.»</p> - -<p>Il comptait bien sur son avancement à la fin de l’année, et il avait -repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d’employé modèle.</p> - -<p>Il n’eut qu’une gratification de rien du tout, plus faible que toutes -les autres. Son beau-père Cachelin n’eut rien.</p> - -<p>Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la -première fois, il l’appela «monsieur»:—«A quoi me sert donc, monsieur, -<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> de travailler comme je le fais si je n’en recueille aucun fruit?»</p> - -<p>La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit, -monsieur Lesable, que je n’admettais point de discussions de cette -nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante -votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la -pauvreté de vos collègues...»</p> - -<p>Lesable ne put se contenir: «Mais je n’ai rien, monsieur! Notre tante a -laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous -vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»</p> - -<p>Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n’avez rien aujourd’hui, vous -serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au -même.»</p> - -<p>Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de -l’héritage imprenable.</p> - -<p>Mais comme Cachelin venait d’arriver à son bureau, quelques jours plus -tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet -parut, l’œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s’avança d’un -air excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. -Le père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, -assis <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la -façon des petits garçons.</p> - -<p>Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et -Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant -sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d’officiers pour le -<i>Richelieu</i>.—Lorient. Scaphandres pour le <i>Desaix</i>.—Brest. Essais sur -les toiles à voiles de provenance anglaise!»</p> - -<p>Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires -qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui -faire porter par le garçon.</p> - -<p>Pendant qu’il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du -commis d’ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et -Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur -les lèvres, ces signes d’une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il -se tourna vers l’expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez -appris bien des choses dans votre existence, vous?»</p> - -<p>Le vieux, comprenant qu’on allait se moquer de lui et parler encore de -sa femme, ne répondit pas.</p> - -<p>Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire -des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p> - -<p>Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je -n’aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J’ai eu le malheur d’épouser -une compagne indigne. Lorsque j’ai acquis la preuve de son infidélité, -je me suis séparé d’elle.»</p> - -<p>Maze demanda d’un ton indifférent, sans rire: «Vous l’avez eue -plusieurs fois, la preuve, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Et le père Savon répondit gravement: «Oui, monsieur.»</p> - -<p>Pitolet reprit la parole: «Cela n’empêche que vous êtes père de -plusieurs enfants, trois ou quatre, m’a-t-on dit?»</p> - -<p>Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya: «Vous cherchez à me blesser, -monsieur Pitolet; mais vous n’y parviendrez point. Ma femme a eu, en -effet, trois enfants. J’ai lieu de supposer que le premier est de moi, -mais je renie les deux autres.»</p> - -<p>Pitolet reprit: «Tout le monde dit, en effet, que le premier est de -vous. Cela suffit. C’est très beau d’avoir un enfant, très beau et très -heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d’en faire un, un -seul, comme vous?»</p> - -<p>Cachelin avait cessé d’enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père -Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu’il eût épuisé sur lui <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs -conjugaux.</p> - -<p>Lesable avait ramassé ses papiers; mais, sentant bien qu’on -l’attaquait, il voulait demeurer, retenu par l’orgueil, confus et -irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis -le souvenir de ce qu’il avait dit au chef lui revint, et il comprit -aussitôt qu’il lui faudrait montrer tout de suite une grande énergie, -s’il ne voulait point servir de plastron au ministère tout entier.</p> - -<p>Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la -voix enrouée des crieurs des rues et beugla: «Le secret pour faire des -enfants, dix centimes, deux sous! Demandez le secret pour faire des -enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d’horribles détails!»</p> - -<p>Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beau-père. Et -Pitolet, se tournant vers le commis d’ordre: «Qu’est-ce que vous avez -donc, Cachelin? Je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait -que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de -sa femme. Moi je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n’en -peut pas faire autant!»</p> - -<p>Lesable s’était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et -de ne rien entendre; mais il était devenu blême.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p> - -<p>Boissel reprit avec la même voix de voyou: «De l’utilité des héritiers -pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez!»</p> - -<p>Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d’esprit et qui en voulait -personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l’espoir de fortune qu’il -nourrissait dans le fond de son cœur, lui demanda directement: -«Qu’est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle?»</p> - -<p>Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita -quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de -blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit: -«Je n’ai rien. Je m’étonne seulement de vous voir déployer tant de -finesse.»</p> - -<p>Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques -de sa redingote, reprit en riant: «On fait ce qu’on peut, mon cher. -Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours...»</p> - -<p>Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait, -comprenant vaguement qu’on ne s’adressait plus à lui, qu’on ne se -moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l’air. Et -Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> sur le premier -que le hasard lui désignerait.</p> - -<p>Lesable balbutia: «Je ne comprends pas. A quoi n’ai-je pas réussi?»</p> - -<p>Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se -friser la moustache et, d’un ton gracieux: «Je sais que vous réussissez -d’ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j’ai eu tort de -parler de vous. D’ailleurs, il s’agissait des enfants de papa Savon et -non des vôtres, puisque vous n’en avez pas. Or, puisque vous réussissez -dans vos entreprises, il est évident que si vous n’avez pas d’enfants, -c’est que vous n’en avez pas voulu.»</p> - -<p>Lesable demanda rudement: «De quoi vous mêlez-vous?»</p> - -<p>Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix: «Dites donc, -vous, qu’est-ce qui vous prend? Tâchez d’être poli, ou vous aurez -affaire à moi!»</p> - -<p>Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure: «Monsieur -Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je -vous prie désormais de ne jamais m’adresser la parole. Je ne me soucie -ni de vous ni de vos semblables.» Et il jetait un regard de défi vers -Pitolet et Boissel.</p> - -<p>Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et -l’ironie; mais, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper -au cœur son ennemi, et reprit d’un ton protecteur, d’un ton de -conseiller bienveillant, avec une rage dans les yeux: «Mon cher -Lesable, vous passez les bornes. Je comprends d’ailleurs votre dépit; -il est fâcheux de perdre une fortune et de la perdre pour si peu, -pour une chose si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous -rendrai ce service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C’est l’affaire -de cinq minutes...»</p> - -<p>Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l’encrier du père Savon -que Lesable lui lançait. Un flot d’encre lui couvrit le visage, le -métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s’élança, -roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin -couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le -bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le -mur. Maze se dégagea d’un effort violent, ouvrit la porte, cria vers -les deux hommes: «Vous allez avoir de mes nouvelles!» et il disparut.</p> - -<p>Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la -crainte qu’il avait eue de tuer quelqu’un en prenant part à la lutte.</p> - -<p>Aussitôt rentré dans son bureau, Maze <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> tenta de se nettoyer, mais -il n’y put réussir; il était teint avec une encre à fond violet, dite -indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et -désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée -en bouchon. Il n’obtint qu’un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang -affluant à la peau.</p> - -<p>Boissel et Pitolet l’avaient suivi et lui donnaient des conseils. -Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l’huile d’olive -pure; selon celui-là, on réussirait avec de l’ammoniaque. Le garçon de -bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un -liquide jaune et une pierre ponce. On n’obtint aucun résultat.</p> - -<p>Maze, découragé, s’assit et déclara: «Maintenant, il reste à vider la -question d’honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander -à M. Lesable, soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les -armes?»</p> - -<p>Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils -n’avaient aucune idée de ces sortes d’affaires, mais ne voulaient pas -l’avouer, et, préoccupés par le désir d’être corrects, ils émettaient -des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu’on consulterait un -capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des -charbons. Il n’en <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> savait pas plus qu’eux. Après avoir réfléchi, il -leur conseilla néanmoins d’aller trouver Lesable et de le prier de les -mettre en rapport avec deux amis.</p> - -<p>Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel -s’arrêta soudain: «Ne serait-il pas urgent d’avoir des gants?»</p> - -<p>Pitolet hésita une seconde: «Oui, peut-être.» Mais pour se procurer -des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya -donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand. -La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs; Pitolet -trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent -violets.</p> - -<p>En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la -tête et demanda brusquement: «Qu’est-ce que vous voulez?»</p> - -<p>Pitolet répondit: «Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze -de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes, -pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui.»</p> - -<p>Mais Lesable, encore exaspéré, cria: «Comment! il m’insulte, et il -vient encore me provoquer? Dites-lui que je le méprise, que je méprise -ce qu’il peut dire ou faire.»</p> - -<p>Boissel, tragique, s’avança: «Vous allez nous forcer, monsieur, à -publier dans les journaux <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> un procès-verbal qui vous sera fort -désagréable.»</p> - -<p>Pitolet, malin, ajouta: «Et qui pourra nuire gravement à votre honneur -et à votre avancement futur.»</p> - -<p>Lesable, atterré, les regardait. Que faire? Il songea à gagner du -temps: «Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous -l’attendre dans le bureau de M. Pitolet?»</p> - -<p>Dès qu’il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un -conseil, une protection.</p> - -<p>Un duel! Il allait avoir un duel!</p> - -<p>Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n’a jamais songé -à cette possibilité, qui ne s’est point préparé à ces risques, à ces -émotions, qui n’a point fortifié son courage dans la prévision de cet -événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le cœur -battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout à -coup disparu. Mais la pensée de l’opinion du ministère et du bruit -que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil -défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour -prendre son avis.</p> - -<p>M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d’une -rencontre armée ne <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> lui apparaissait pas; et il songeait que tout -cela allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne -puis rien vous dire. C’est là une question d’honneur qui ne me regarde -pas. Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc? -c’est un homme compétent en la matière et il pourra vous guider.»</p> - -<p>Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être -son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder.</p> - -<p>Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient -emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d’avoir quatre sièges.</p> - -<p>On se salua gravement, on s’assit. Pitolet prit la parole et exposa la -situation. Le commandant, après l’avoir écouté, répondit: «La chose est -grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.» -C’était un vieux marin sournois qui s’amusait.</p> - -<p>Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement -quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si -M. Maze reconnaissait n’avoir pas eu l’intention d’offenser, dans le -principe, M. Lesable, celui-ci s’empresserait d’avouer tous ses torts -en lançant l’encrier, et s’excuserait de sa violence inconsidérée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p> - -<p>Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.</p> - -<p>Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l’émotion du duel -possible, bien que, s’attendant à voir reculer son adversaire, -regardait successivement l’une et l’autre de ses joues dans un de ces -petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur -tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe, -de leurs cheveux et de leur cravate.</p> - -<p>Il lut les lettres qu’on lui soumettait et déclara avec une -satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à -signer.»</p> - -<p>Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses -témoins, en déclarant: «Du moment que c’est là votre avis, je ne puis -qu’acquiescer.»</p> - -<p>Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres -furent échangées; on se salua gravement, et, l’incident vidé, on se -sépara.</p> - -<p>Une émotion extraordinaire régnait dans l’administration. Les employés -allaient aux nouvelles, passaient d’une porte à l’autre, s’abordaient -dans les couloirs.</p> - -<p>Quand on sut l’affaire terminée, ce fut une déception générale. -Quelqu’un dit: «Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable.» Et le -<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> mot courut. Un <ins class="correction" title="employa">employé</ins> rima une chanson.</p> - -<p>Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée -par Boissel: «Quelle devait être l’attitude des deux adversaires quand -ils se trouveraient face à face? Se salueraient-ils? Feindraient-ils de -ne se point connaître?» Il fut décidé qu’ils se rencontreraient, comme -par hasard, dans le bureau du chef et qu’ils échangeraient, en présence -de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse.</p> - -<p>Cette cérémonie fut aussitôt accomplie; et Maze, ayant fait demander un -fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau.</p> - -<p>Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l’un -contre l’autre, comme si ce qui venait d’arriver eût dépendu de l’un ou -de l’autre. Dès qu’il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son -chapeau sur la commode et cria vers sa femme:</p> - -<p>«J’en ai assez, moi. J’ai un duel pour toi, maintenant!»</p> - -<p>Elle le regarda, surprise, irritée déjà.</p> - -<p>—«Un duel, pourquoi cela?</p> - -<p>—«Parce que Maze m’a insulté à ton sujet.»</p> - -<p>Elle s’approcha: «A mon sujet? Comment?»</p> - -<p>Il s’était assis rageusement dans un fauteuil. <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> Il reprit: «Il m’a -insulté... Je n’ai pas besoin de t’en dire plus long.»</p> - -<p>Mais elle voulait savoir: «J’entends que tu me répètes les propos qu’il -a tenus sur moi.»</p> - -<p>Lesable rougit, puis balbutia: «Il m’a dit... il m’a dit... C’est à -propos de ta stérilité.»</p> - -<p>Elle eut une secousse; puis une fureur la souleva, et la rudesse -paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata: «Moi!... Je -suis stérile, moi? Qu’est-ce qu’il en sait, ce manant-là? Stérile -avec toi, oui, parce que tu n’es pas un homme! Mais si j’avais épousé -quelqu’un, n’importe qui, entends-tu, j’en aurais eu des enfants. Ah! -je te conseille de parler! Cela me coûte cher d’avoir épousé une chiffe -comme toi!... Et qu’est-ce que tu as répondu à ce gueux?»</p> - -<p>Lesable, effaré devant cet orage, bégaya:</p> - -<p>«Je l’ai..... souffleté.»</p> - -<p>Elle le regarda, étonnée: «Et qu’est-ce qu’il a fait, lui?</p> - -<p>—«Il m’a envoyé des témoins. Voilà!»</p> - -<p>Elle s’intéressait maintenant à cette affaire, attirée, comme toutes -les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda, adoucie -tout à coup, prise soudain d’une certaine estime pour cet homme qui -allait risquer sa vie: «Quand est-ce que vous vous battez?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p> - -<p>Il répondit tranquillement: «Nous ne nous battons pas; la chose a été -arrangée par les témoins. Maze m’a fait des excuses.»</p> - -<p>Elle le dévisagea, outrée de mépris: «Ah! on m’a insultée devant toi, -et tu as laissé dire, et tu ne te bats point! Il ne te manquait plus -que d’être un poltron!»</p> - -<p>Il se révolta: «Je t’ordonne de te taire. Je sais mieux que toi ce qui -regarde mon honneur. D’ailleurs, voici la lettre de M. Maze. Tiens, -lis, et tu verras.»</p> - -<p>Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et ricanant:</p> - -<p>«Toi aussi tu as écrit une lettre? Vous avez eu peur l’un de l’autre. -Oh! que les hommes sont lâches! Si nous étions à votre place, nous -autres... Enfin, là dedans, c’est moi qui ai été insultée, moi, ta -femme, et tu te contentes de cela! Ça ne m’étonne plus si tu n’es pas -capable d’avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi... mollasse -devant les femmes que devant les hommes. Ah! j’ai pris là un joli coco!»</p> - -<p>Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de Cachelin, des gestes -canailles de vieux troupier et des intonations d’homme.</p> - -<p>Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute, forte, vigoureuse, -la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et vibrante, <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> le -sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait, assis -devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts -favoris d’avocat. Elle avait envie de l’étrangler, de l’écraser.</p> - -<p>Et elle répéta: «Tu n’es capable de rien, de rien. Tu laisses même tout -le monde te passer sur le dos comme employé!»</p> - -<p>La porte s’ouvrit; Cachelin parut, attiré par le bruit des voix, et il -demanda: «Qu’est-ce qu’il y a?»</p> - -<p>Elle se retourna: «Je dis son fait à ce pierrot-là!»</p> - -<p>Et Lesable, levant les yeux, s’aperçut de leur ressemblance. Il -lui sembla qu’un voile se levait qui les lui montrait tels qu’ils -étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et -grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.</p> - -<p>Cachelin déclara: «Si seulement on pouvait divorcer. Ça n’est pas -agréable d’avoir épousé un chapon.»</p> - -<p>Lesable se dressa d’un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot. -Il marcha vers son beau-père, en bredouillant: «Sortez d’ici!... -Sortez!... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse...» Et -il saisit sur la commode une bouteille pleine d’eau <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> sédative qu’il -brandissait comme une massue.</p> - -<p>Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant: «Qu’est-ce qui lui -prend, maintenant?»</p> - -<p>Mais la colère de Lesable ne s’apaisa point; c’en était trop. Il se -tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonnée de sa -violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble: -«Quant à toi... quant à toi...» Mais, comme il ne trouvait rien à dire, -n’ayant pas de raisons à donner, il demeurait en face d’elle, le visage -décomposé, la voix changée.</p> - -<p>Elle se mit à rire.</p> - -<p>Devant cette gaieté qui l’insultait encore, il devint fou, et -s’élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu’il la -giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant. -Elle rencontra le lit et s’abattit dessus à la renverse. Il ne -la lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva, -essoufflé, épuisé; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia: -«Voilà... voilà... voilà ce que c’est.»</p> - -<p>Mais elle ne remuait point, comme s’il l’eût tuée. Elle restait sur -le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses -deux mains. Il s’approcha, gêné, se demandant ce qui allait arriver et -attendant <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> qu’elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait -en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il -murmura: «Cora! dis, Cora!» Elle ne répondit point et ne bougea pas. -Qu’avait-elle? Que faisait-elle? Qu’allait-elle faire surtout?</p> - -<p>Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu’elle s’était éveillée, -il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa -femme, lui, l’homme sage et froid, l’homme bien élevé et toujours -raisonnable. Et dans l’attendrissement de la réaction, il avait envie -de demander pardon, de se mettre à genoux, d’embrasser cette joue -frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains -étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la -flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s’en -aperçut pas. Il dit encore: «Cora, écoute, Cora, j’ai eu tort, écoute.» -Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se -détacha facilement, et il vit un œil ouvert qui le regardait, un -œil fixe, inquiétant et troublant.</p> - -<p>Il reprit: «Écoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère. -C’est ton père qui m’avait poussé à bout. On n’insulte pas un homme -ainsi.»</p> - -<p>Elle ne répondit rien, comme si elle n’entendait <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> pas. Il ne -savait que dire, que faire. Il l’embrassa près de l’oreille, et, en se -relevant, il vit une larme au coin de l’œil, une grosse larme qui -se détacha et roula vivement sur la joue; et la paupière s’agitait, se -fermait coup sur coup.</p> - -<p>Il fut saisi de chagrin, pénétré d’émotion, et, ouvrant les bras, il -s’étendit sur sa femme; il écarta l’autre main avec ses lèvres, et lui -baisant toute la figure, il la priait: «Ma pauvre Cora, pardonne-moi, -dis, pardonne-moi.»</p> - -<p>Elle pleurait toujours; sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des -chagrins profonds.</p> - -<p>Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui murmurant dans -l’oreille tous les mots tendres qu’il pouvait trouver. Mais elle -demeurait insensible. Cependant, elle cessa de pleurer. Ils restèrent -longtemps ainsi, étendus et enlacés.</p> - -<p>La nuit venait, emplissant d’ombre la petite chambre; et lorsque la -pièce fut bien noire, il s’enhardit et sollicita son pardon de manière -à raviver leurs espérances.</p> - -<p>Lorsqu’ils se furent relevés, il avait repris sa voix et sa figure -ordinaires, comme si rien ne s’était passé. Elle paraissait au -contraire attendrie, parlait d’un ton plus doux que de <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> coutume, -regardait son mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme -si cette correction inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son -cœur. Il prononça tranquillement: «Ton père doit s’ennuyer, tout -seul chez lui; tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de -dîner, d’ailleurs.» Elle sortit.</p> - -<p>Il était sept heures, en effet, et la petite bonne annonça la soupe; -puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa fille. On se mit à -table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu’on n’avait -fait depuis longtemps, comme si quelque chose d’heureux était arrivé -pour tout le monde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p> - -<p class="center2">V</p> - -<p>Mais leurs espérances toujours entretenues, toujours renouvelées, -n’aboutissaient jamais à rien. De mois en mois leurs attentes déçues, -malgré la persistance de Lesable et la bonne volonté de sa compagne, -les enfiévraient d’angoisse. Chacun sans cesse reprochait à l’autre -leur insuccès, et l’époux désespéré, amaigri, fatigué, avait à souffrir -surtout de la grossièreté de Cachelin qui ne l’appelait plus, dans leur -intimité guerroyante, que «M. Lecoq», en souvenir sans doute de ce jour -où il avait failli recevoir une bouteille par la figure pour avoir -prononcé le mot Chapon.</p> - -<p>Sa fille et lui, ligués d’instinct, enragés par la pensée constante -de cette grosse fortune si proche et impossible à saisir, ne savaient -qu’inventer pour humilier et torturer cet impotent d’où venait leur -malheur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p> - -<p>En se mettant à table, Cora, chaque jour, répétait: «Nous avons peu de -chose pour le dîner. Il en serait autrement si nous étions riches. Ce -n’est pas ma faute.»</p> - -<p>Quand Lesable partait pour son bureau, elle lui criait du fond de sa -chambre: «Prends ton parapluie pour ne pas me revenir sale comme une -roue d’omnibus. Après tout, ce n’est pas ma faute si tu es encore -obligé de faire ce métier de gratte-papier.»</p> - -<p>Quand elle allait sortir elle-même, elle ne manquait jamais de -s’écrier: «Dire que si j’avais épousé un autre homme j’aurais une -voiture à moi.»</p> - -<p>A toute heure, en toute occasion, elle pensait à cela, piquait son mari -d’un reproche, le cinglait d’une injure, le faisait seul coupable, -le rendait seul responsable de la perte de cet argent qu’elle aurait -possédé.</p> - -<p>Un soir enfin, perdant encore patience, il s’écria: «Mais nom d’un -chien! te tairas-tu à la fin? D’abord c’est ta faute à toi seule, -entends-tu, si nous n’avons pas d’enfant, parce que j’en ai un, moi...»</p> - -<p>Il mentait, préférant tout à cet éternel reproche et à cette honte de -paraître impuissant.</p> - -<p>Elle le regarda, étonnée d’abord, cherchant la vérité dans ses yeux, -puis ayant compris, <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> et pleine de dédain: «Tu as un enfant, toi?»</p> - -<p>Il répondit effrontément: «Oui, un enfant naturel que je fais élever à -Asnières.»</p> - -<p>Elle reprit avec tranquillité: «Nous irons le voir demain pour que je -me rende compte comment il est fait.»</p> - -<p>Mais il rougit jusqu’aux oreilles en balbutiant: «Comme tu voudras.»</p> - -<p>Elle se leva, le lendemain, dès sept heures, et comme il s’étonnait: -«Mais n’allons-nous pas voir ton enfant? Tu me l’as promis hier soir. -Est-ce que tu n’en aurais plus aujourd’hui, par hasard?»</p> - -<p>Il sortit de son lit brusquement: «Ce n’est pas mon enfant que nous -allons voir, mais un médecin; et il te dira ton fait.»</p> - -<p>Elle répondit, en femme sûre d’elle: «Je ne demande pas mieux.»</p> - -<p>Cachelin se chargea d’annoncer au ministère que son gendre était -malade; et le ménage Lesable, renseigné par un pharmacien voisin, -sonnait à une heure précise à la porte du docteur Lefilleul, auteur de -plusieurs ouvrages sur l’hygiène de la génération.</p> - -<p>Ils entrèrent dans un salon blanc à filets d’or, mal meublé, qui -semblait nu et inhabité malgré le nombre des sièges. Ils s’assirent. -<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> Lesable se sentait ému, tremblant, honteux aussi. Leur tour vint -et ils pénétrèrent dans une sorte de bureau où les reçut un gros homme -de petite taille, cérémonieux et froid.</p> - -<p>Il attendit qu’ils s’expliquassent; mais Lesable ne s’y hasardait -point, rouge jusqu’aux oreilles. Sa femme alors se décida, et, d’une -voix tranquille, en personne résolue à tout pour arriver à son but: -«Monsieur, nous venons vous trouver parce que nous n’avons pas -d’enfants. Une grosse fortune en dépend pour nous.»</p> - -<p>La consultation fut longue, minutieuse et pénible. Seule Cora ne -semblait point gênée, se prêtait à l’examen attentif du médecin en -femme qu’anime et que soutient un intérêt plus haut.</p> - -<p>Après avoir étudié pendant près d’une heure les deux époux, le -praticien ne se prononça pas.</p> - -<p>«Je ne constate rien, dit-il, rien d’anormal, ni rien de spécial. -Le cas, d’ailleurs, se présente assez fréquemment. Il en est des -corps comme des caractères. Lorsque nous voyons tant de ménages -disjoints pour incompatibilité d’humeur, il n’est pas étonnant d’en -voir d’autres stériles pour incompatibilité physique. Madame me -paraît particulièrement bien constituée et apte à la génération. -Monsieur, <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> de son côté, bien que ne présentant aucun caractère -de conformation en dehors de la règle, me semble affaibli, peut-être -même par suite de son excessif désir de devenir père. Voulez-vous me -permettre de vous ausculter?»</p> - -<p>Lesable, inquiet, ôta son gilet et le docteur colla longtemps son -oreille sur le thorax et dans le dos de l’employé, puis il le tapota -obstinément depuis l’estomac jusqu’au cou et depuis les reins jusqu’à -la nuque.</p> - -<p>Il constata un léger trouble au premier temps du cœur, et même une -menace du côté de la poitrine.</p> - -<p>«Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C’est -de l’anémie, de l’épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore -insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables.»</p> - -<p>Lesable, blême d’angoisse, demanda une ordonnance. On lui prescrivit un -régime compliqué. Du fer, des viandes rouges, du bouillon dans le jour, -de l’exercice, du repos et un séjour à la campagne pendant l’été. Puis -le docteur leur donna des conseils pour le moment où il irait mieux. Il -leur indiqua des pratiques usitées dans leur cas et qui avaient souvent -réussi.</p> - -<p>La consultation coûta quarante francs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p> - -<p>Lorsqu’ils furent dans la rue, Cora prononça, pleine de colère sourde -et prévoyant l’avenir: «Me voilà bien lotie, moi!»</p> - -<p>Il ne répondit pas. Il marchait dévoré de craintes, recherchant -et pesant chaque parole du docteur. Ne l’avait-il pas trompé? -Ne l’avait-il pas jugé perdu? Il ne pensait guère à l’héritage, -maintenant, et à l’enfant! Il s’agissait de sa vie!</p> - -<p>Il lui semblait entendre un sifflement dans ses poumons et sentir son -cœur battre à coups précipités. En traversant les Tuileries il eut -une faiblesse et désira s’asseoir. Sa femme, exaspérée, resta debout -près de lui pour l’humilier, le regardant de haut en bas avec une pitié -méprisante. Il respirait péniblement, exagérant l’essoufflement qui -provenait de son émotion; et les doigts de la main gauche sur le pouls -du poignet droit, il comptait les pulsations de l’artère.</p> - -<p>Cora, qui piétinait d’impatience, demanda: «Est-ce fini, ces -manières-là? Quand tu seras prêt?» Il se leva, comme se lèvent les -victimes, et se remit en route sans prononcer une parole.</p> - -<p>Quand Cachelin apprit le résultat de la consultation, il ne modéra -point sa fureur. Il gueulait: «Nous voilà propres, ah bien! nous voilà -propres.» Et il regardait son gendre <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> avec des yeux féroces, comme -s’il eût voulu le dévorer.</p> - -<p>Lesable n’écoutait pas, n’entendait pas, ne pensant plus qu’à sa santé, -à son existence menacée. Ils pouvaient crier, le père et la fille, ils -n’étaient pas dans sa peau, à lui, et, sa peau, il la voulait garder.</p> - -<p>Il eut des bouteilles de pharmacien sur sa table, et il dosait, à -chaque repas, les médicaments, sous les sourires de sa femme et les -rires bruyants de son beau-père. Il se regardait dans la glace à tout -instant, posait à tout moment la main sur son cœur pour en étudier -les secousses, et il se fit faire un lit dans une pièce obscure qui -servait de garde-robe, ne voulant plus se trouver en contact charnel -avec Cora.</p> - -<p>Il éprouvait pour elle, maintenant, une haine apeurée, mêlée de mépris -et de dégoût. Toutes les femmes, d’ailleurs, lui apparaissaient à -présent comme des monstres, des bêtes dangereuses, ayant pour mission -de tuer les hommes; et il ne pensait plus au testament de tante -Charlotte que comme on pense à <ins class="correction" title="nu">un</ins> accident passé dont on a failli -mourir.</p> - -<p>Des mois encore s’écoulèrent. Il ne restait plus qu’un an avant le -terme fatal.</p> - -<p>Cachelin avait accroché dans la salle à manger un énorme calendrier -dont il effaçait <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> un jour chaque matin, et l’exaspération de son -impuissance, le désespoir de sentir de semaine en semaine lui échapper -cette fortune, la rage de penser qu’il lui faudrait trimer encore -au bureau, et vivre ensuite avec une retraite de deux mille francs, -jusqu’à sa mort, le poussaient à des violences de paroles qui, pour -moins que rien, seraient devenues des voies de fait.</p> - -<p>Il ne pouvait regarder Lesable sans frémir d’un besoin furieux de -le battre, de l’écraser, de le piétiner. Il le haïssait d’une haine -désordonnée. Chaque fois qu’il le voyait ouvrir la porte, entrer, il -lui semblait qu’un voleur pénétrait chez lui, qui l’avait dépouillé -d’un bien sacré, d’un héritage de famille. Il le haïssait plus qu’on -ne hait un ennemi mortel, et il le méprisait en même temps pour sa -faiblesse, et surtout pour sa lâcheté, depuis qu’il avait renoncé à -poursuivre l’espoir commun par crainte pour sa santé.</p> - -<p>Lesable, en effet, vivait plus séparé de sa femme que si aucun lien ne -les eût unis. Il ne l’approchait plus, ne la touchait plus, évitait -même son regard, autant par honte que par peur.</p> - -<p>Cachelin, chaque jour, demandait à sa fille: «Eh bien, ton mari -s’est-il décidé?»</p> - -<p>Elle répondait: «Non, papa.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span></p> - -<p>Chaque soir, à table, avaient lieu des scènes pénibles. Cachelin sans -cesse répétait: «Quand un homme n’est pas un homme, il ferait mieux de -crever pour céder la place à un autre.»</p> - -<p>Et Cora ajoutait: «Le fait est qu’il y a des gens bien inutiles et bien -gênants. Je ne sais pas trop ce qu’ils font sur la terre si ce n’est -d’être à charge à tout le monde.»</p> - -<p>Lesable buvait ses drogues et ne répondait pas. Un jour enfin, -son beau-père lui cria: «Vous savez, vous, si vous ne changez pas -d’allures, maintenant que vous allez mieux, je sais bien ce que fera ma -fille!...»</p> - -<p>Le gendre leva les yeux, pressentant un nouvel outrage, interrogeant du -regard. Cachelin reprit: «Elle en prendra un autre que vous, parbleu! -Et vous avez une rude chance que ce ne soit pas déjà fait. Quand on a -épousé un paltoquet de votre espèce, tout est permis.»</p> - -<p>Lesable, livide, répondit: «Ce n’est pas moi qui l’empêche de suivre -vos bons conseils.»</p> - -<p>Cora avait baissé les yeux. Et Cachelin, sentant vaguement qu’il venait -de dire une chose trop forte, demeura un peu confus.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p> - -<p class="center2">VI</p> - -<p>Au ministère, les deux hommes semblaient vivre en assez bonne -intelligence. Une sorte de pacte tacite s’était fait entre eux -pour cacher à leurs collègues les batailles de leur intérieur. Ils -s’appelaient «mon cher Cachelin»—«mon cher Lesable», et feignaient -même de rire ensemble, d’être heureux et contents, satisfaits de leur -vie commune.</p> - -<p>Lesable et Maze, de leur côté, se comportaient l’un vis-à-vis de -l’autre avec la politesse cérémonieuse d’adversaires qui ont failli se -battre. Le duel raté dont ils avaient eu le frisson mettait entre eux -une politesse exagérée, une considération plus marquée, et peut-être -un désir secret de rapprochement, venu de la crainte confuse d’une -complication nouvelle. On observait et on approuvait leur attitude -d’hommes du monde qui ont eu une affaire d’honneur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span></p> - -<p>Ils se saluaient de fort loin, avec une gravité sévère, d’un fort coup -de chapeau tout à fait digne.</p> - -<p>Ils ne se parlaient pas, aucun des deux ne voulant ou n’osant prendre -sur lui de commencer.</p> - -<p>Mais un jour, Lesable, que le chef demandait immédiatement, se mit à -courir pour marquer son zèle et, au détour du couloir, il alla donner -de tout son élan dans le ventre d’un employé qui arrivait en sens -inverse. C’était Maze. Ils reculèrent tous les deux, et Lesable demanda -avec un empressement confus et poli: «Je ne vous ai point fait de mal, -monsieur?»</p> - -<p>L’autre répondit: «Nullement, monsieur.»</p> - -<p>Depuis ce moment, ils jugèrent convenable d’échanger quelques paroles -en se rencontrant. Puis, entrant en lutte de courtoisie, ils eurent -des prévenances l’un pour l’autre, d’où naquit bientôt une certaine -familiarité, puis une intimité que tempérait une réserve, l’intimité -de gens qui s’étaient méconnus, mais dont une certaine hésitation -craintive retient encore l’élan; puis, à force de politesses et de -visites de pièce à pièce, une camaraderie s’établit.</p> - -<p>Souvent ils bavardaient maintenant, en <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> venant aux nouvelles dans -le bureau du commis d’ordre. Lesable avait perdu de sa morgue d’employé -sûr d’arriver, Maze mettait de côté sa tenue d’homme du monde; et -Cachelin se mêlait à la conversation, semblait voir avec intérêt leur -amitié. Quelquefois, après le départ du beau commis, qui s’en allait la -taille droite, effleurant du front le haut de la porte, il murmurait en -regardant son gendre: «En voilà un gaillard, au moins!»</p> - -<p>Un matin, comme ils étaient là tous les quatre, car le père Savon ne -quittait jamais sa copie, la chaise de l’expéditionnaire, sciée sans -doute par quelque farceur, s’écroula sous lui, et le bonhomme roula sur -le parquet en poussant un cri d’effroi.</p> - -<p>Les trois autres se précipitèrent. Le commis d’ordre attribua cette -machination aux communards et Maze voulait à toute force voir l’endroit -blessé. Cachelin et lui essayèrent même de déshabiller le vieux pour -le panser, disaient-ils. Mais il résistait désespérément, criant qu’il -n’avait rien.</p> - -<p>Quand la gaieté fut apaisée, Cachelin, tout à coup, s’écria: «Dites -donc, monsieur Maze, vous ne savez pas, maintenant que nous sommes -bien ensemble, vous devriez venir dîner dimanche à la maison. Ça nous -ferait plaisir à tous, à mon gendre, à moi, et à ma fille qui <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> vous -connaît bien de nom, car on parle souvent du bureau. C’est dit, hein?»</p> - -<p>Lesable joignit ses instances, mais plus froidement, à celles de son -beau-père: «Venez donc, vous nous ferez grand plaisir.»</p> - -<p>Maze hésitait, embarrassé, souriant au souvenir de tous les bruits qui -couraient.</p> - -<p>Cachelin le pressait: «Allons, c’est entendu?»</p> - -<p>—«Eh bien! oui, j’accepte.»</p> - -<p>Quand son père lui dit, en rentrant: «Tu ne sais pas, M. Maze vient -dîner ici dimanche prochain», Cora, surprise d’abord, balbutia: -«Monsieur Maze?—Tiens!»</p> - -<p>Et elle rougit jusqu’aux cheveux, sans savoir pourquoi. Elle avait -si souvent entendu parler de lui, de ses manières, de ses succès, -car il passait dans le ministère pour entreprenant avec les femmes -et irrésistible, qu’un désir de le connaître s’était éveillé en elle -depuis longtemps.</p> - -<p>Cachelin reprit en se frottant les mains: «Tu verras, c’est un rude -gars, et un beau garçon. Il est haut comme un carabinier, il ne -ressemble pas à ton mari, celui-là!»</p> - -<p>Elle ne répondit rien, confuse comme si on eût pu deviner qu’elle avait -rêvé de lui.</p> - -<p>On prépara ce dîner avec autant de sollicitude que celui de Lesable -autrefois. Cachelin <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> discutait les plats, voulait que ce fût bien, -et comme si une confiance inavouée, encore indécise, eût surgi dans -son cœur, il semblait plus gai, tranquillisé par quelque prévision -secrète et sûre.</p> - -<p>Toute la journée du dimanche, il surveilla les préparatifs avec -agitation, tandis que Lesable traitait une affaire urgente apportée la -veille du bureau. On était dans la première semaine de novembre et le -jour de l’an approchait.</p> - -<p>A sept heures, Maze arriva, plein de bonne humeur. Il entra comme chez -lui et offrit, avec un compliment, un gros bouquet de roses à Cora. Il -ajouta, de ce ton familier des gens habitués au monde: «Il me semble, -madame, que je vous connais un peu, et que je vous ai connue toute -petite fille, car voici bien des années que votre père me parle de -vous.»</p> - -<p>Cachelin, en apercevant les fleurs, s’écria:</p> - -<p>«Ça, au moins, c’est distingué.» Et sa fille se rappela que Lesable -n’en avait point apporté le jour de sa présentation. Le beau commis -semblait enchanté, riait en bon enfant, qui vient pour la première fois -chez de vieux amis, et lançait à Cora des galanteries discrètes qui lui -empourpraient les joues.</p> - -<p>Il la trouva fort désirable. Elle le jugea fort <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> séduisant. Quand -il fut parti, Cachelin demanda: «Hein! quel bon zig, et quel sacripan -ça doit faire! Il paraît qu’il enjôle toutes les femmes.»</p> - -<p>Cora, moins expansive, avoua cependant qu’elle le trouvait «aimable et -pas si poseur qu’elle aurait cru».</p> - -<p>Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint -qu’il l’avait «méconnu» dans les premiers temps.</p> - -<p>Maze revint avec réserve d’abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout -le monde. On l’attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats -qu’il aimait. Et l’intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu’ils -ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au -théâtre, en des loges obtenues par les journaux.</p> - -<p>On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde, -jusqu’à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant, -d’un pas égal, hanche à hanche, balancés d’un même mouvement, d’un même -rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie. -Ils parlaient à mi-voix, car ils s’entendaient à merveille, en riant -d’un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter -derrière elle un coup d’œil sur son père et son mari.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p> - -<p>Cachelin les couvrait d’un regard bienveillant, et souvent, sans songer -qu’il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout -de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait -tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux de -sentir que son cœur battait moins fort, qu’il soufflait moins -en marchant vite et qu’il était en tout plus gaillard, il laissait -s’évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets -méchants avaient d’ailleurs cessé depuis quelque temps.</p> - -<p>Au jour de l’an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie -si véhémente, qu’il embrassa sa femme en rentrant, pour la première -fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s’il -eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu -pour lui présenter, à l’occasion du premier janvier, ses hommages et -ses souhaits. Il eut l’air lui-même embarrassé et il se tourna vers la -fenêtre, en homme qui ne veut pas voir.</p> - -<p>Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à -harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze, -comme s’il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux -et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p> - -<p>Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse, -tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme -menaçant, et si proche.</p> - -<p>On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois -ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte.</p> - -<p>Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses -amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour -cueillir des violettes dans les buissons.</p> - -<p>Ils partirent par un train matinal et descendirent à Maisons-Laffitte. -Un frisson d’hiver courait encore dans les branches nues, mais l’herbe -reverdie, luisante, était déjà tachée de fleurs blanches et bleues; et -les arbres fruitiers sur les coteaux semblaient enguirlandés de roses, -avec leurs bras maigres couverts de bourgeons épanouis.</p> - -<p>La Seine, lourde, coulait, triste et boueuse des pluies dernières, -entre ses berges rongées par les crues de l’hiver; et toute la -campagne trempée d’eau, semblant sortir d’un bain, exhalait une saveur -d’humidité douce sous la tiédeur des premiers jours de soleil.</p> - -<p>On s’égara dans le parc. Cachelin, morne, tapait de sa canne des mottes -de terre, plus accablé que de coutume, songeant plus amèrement, ce -jour-là, à leur infortune bientôt <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> complète. Lesable, morose aussi, -craignait de se mouiller les pieds dans l’herbe, tandis que sa femme -et Maze cherchaient à faire un bouquet. Cora, depuis quelques jours, -semblait souffrante, lasse et pâlie.</p> - -<p>Elle fut tout de suite fatiguée et voulut rentrer pour déjeuner. On -gagna un petit restaurant contre un vieux moulin croulant; et le -déjeuner traditionnel des Parisiens en sortie fut bientôt servi sous la -tonnelle, sur la table de bois vêtue de deux serviettes, et tout près -de la rivière.</p> - -<p>On avait croqué des goujons frits, mâché le bœuf entouré de pommes -de terre, et on passait le saladier plein de feuilles vertes, quand -Cora se leva brusquement, et se mit à courir vers la berge, en tenant à -deux mains sa serviette sur sa bouche.</p> - -<p>Lesable, inquiet, demanda: «Qu’est-ce qu’elle a donc?» Maze, troublé, -rougit, balbutia: «Mais... je ne sais pas... elle allait bien tout à -l’heure!» et Cachelin demeurait effaré, la fourchette en l’air avec une -feuille de salade au bout.</p> - -<p>Il se leva, cherchant à voir sa fille. En se penchant, il l’aperçut la -tête contre un arbre, malade. Un soupçon rapide lui coupa les jarrets -et il s’abattit sur sa chaise, jetant des regards effarés sur les deux -hommes qui semblaient <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> maintenant aussi confus l’un que l’autre. -Il les fouillait de son œil anxieux, n’osant plus parler, fou -d’angoisse et d’espérance.</p> - -<p>Un quart d’heure s’écoula dans un silence profond. Et Cora reparut, un -peu pâle, marchant avec peine. Personne ne l’interrogea d’une façon -précise; chacun paraissait deviner un événement heureux, pénible à -dire, brûler de le savoir et craindre de l’apprendre. Seul Cachelin lui -demanda: «Ça va mieux?» Elle répondit: «Oui, merci, ce n’était rien. -Mais nous rentrerons de bonne heure, j’ai un peu de migraine.»</p> - -<p>Et pour repartir, elle prit le bras de son mari comme pour signifier -quelque chose de mystérieux qu’elle n’osait avouer encore.</p> - -<p>On se sépara dans la gare Saint-Lazare. Maze, prétextant une affaire -dont le souvenir lui revenait, s’en alla après avoir salué et serré les -mains.</p> - -<p>Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda: -«Qu’est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?»</p> - -<p>Mais Cora ne répondit point d’abord; puis, après avoir hésité quelque -temps: «Ce n’était rien. Un petit mal de cœur.»</p> - -<p>Elle marchait d’un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres. -Lesable, mal à l’aise, <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> l’esprit troublé, hanté d’idées confuses, -contradictoires, plein d’appétits de luxe, de colère sourde, de honte -inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment -les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre -les rideaux et qui coupe leur lit d’un trait brillant.</p> - -<p>Dès qu’il fut rentré, il parla d’un travail à finir et s’enferma.</p> - -<p>Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu -es enceinte, hein?»</p> - -<p>Elle balbutia: «Oui, je le crois. Depuis deux mois.»</p> - -<p>Elle n’avait point fini de parler qu’il bondissait d’allégresse; -puis il se mit à danser autour d’elle un cancan de bal public, vieux -ressouvenir de ses jours de garnison. Il levait la jambe, sautait -malgré son ventre, secouait l’appartement tout entier. Les meubles se -balançaient, les verres se heurtaient dans le buffet, la suspension -oscillait et vibrait comme la lampe d’un navire.</p> - -<p>Puis il prit dans ses bras sa fille chérie et l’embrassa -frénétiquement; puis, lui jetant d’une façon familière une petite tape -sur le ventre: «Ah! ça y est, enfin! L’as-tu dit à ton mari?»</p> - -<p>Elle murmura, intimidée tout à coup: «Non... pas encore... je... -j’attendais.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p> - -<p>Mais Cachelin s’écria: «Bon, c’est bon. Ça te gêne. Attends, je vais le -lui dire, moi!»</p> - -<p>Et il se précipita dans l’appartement de son gendre. En le voyant -entrer, Lesable, qui ne faisait rien, se dressa. Mais l’autre ne lui -laissa pas le temps de se reconnaître: «Vous savez que votre femme est -grosse?»</p> - -<p>L’époux, interdit, perdait contenance, et ses pommettes devinrent -rouges.</p> - -<p>«Quoi? Comment? Cora? Vous dites?</p> - -<p>—«Je dis qu’elle est grosse, entendez-vous? En voilà une chance!»</p> - -<p>Et dans sa joie, il lui prit les mains, les serra, les secoua, comme -pour le féliciter, le remercier; il répétait: «Ah! enfin, ça y est. -C’est bien! c’est bien! Songez donc, la fortune est à nous.» Et, n’y -tenant plus, il le serra dans ses bras.</p> - -<p>Il criait: «Plus d’un million, songez, plus d’un million!» Il se remit -à danser, puis soudain: «Mais venez donc, elle vous attend: venez -l’embrasser, au moins!» et le prenant à plein corps, il le poussa -devant lui et le lança comme une balle dans la salle où Cora était -restée, debout, inquiète, écoutant.</p> - -<p>Dès qu’elle aperçut son mari, elle recula, étranglée par une brusque -émotion. Il restait devant elle, pâle et torturé. Il avait l’air d’un -juge et elle d’une coupable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span></p> - -<p>Enfin il dit: «Il paraît que tu es enceinte?»</p> - -<p>Elle balbutia d’une voix tremblante: «Ça en a l’air.»</p> - -<p>Mais Cachelin les saisit tous les deux par le cou et il les colla l’un -à l’autre, nez à nez, en criant: «Embrassez-vous donc, nom d’un chien! -Ça en vaut bien la peine.»</p> - -<p>Et, quand il les eut lâchés, il déclara, débordant d’une joie folle: -«Enfin, c’est partie gagnée! Dites donc, Léopold, nous allons tout de -suite acheter une propriété à la campagne. Là, au moins, vous pourrez -remettre votre santé.»</p> - -<p>A cette idée, Lesable tressaillit. Son beau-père reprit: «Nous y -inviterons M. Torchebeuf avec sa dame, et comme le sous-chef est au -bout de son rouleau, vous pourrez prendre sa succession. C’est un -acheminement.»</p> - -<p>Lesable voyait les choses, à mesure que parlait Cachelin; il se voyait -lui-même, recevant le chef, devant une jolie propriété blanche, au bord -de la rivière. Il avait une veste de coutil, et un panama sur la tête.</p> - -<p>Quelque chose de doux lui entrait dans le cœur à cette espérance, -quelque chose de tiède et de bon qui semblait se mêler à lui, le rendre -léger et déjà mieux portant.</p> - -<p>Il sourit, sans répondre encore.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p> - -<p>Cachelin, grisé d’espoirs, emporté dans les rêves, continuait: «Qui -sait? nous pourrons prendre de l’influence dans le pays. Vous serez -peut-être député. Dans tous les cas, nous pourrons voir la société de -l’endroit, et nous payer des douceurs. Vous aurez un petit cheval et un -panier pour aller chaque jour à la gare.»</p> - -<p>Des images de luxe, d’élégance et de bien-être s’éveillaient dans -l’esprit de Lesable. La pensée qu’il conduirait lui-même une mignonne -voiture, comme ces gens riches dont il avait si souvent envié le sort, -détermina sa satisfaction. Il ne put s’empêcher de dire: «Ah! ça, oui, -c’est charmant, par exemple.»</p> - -<p>Cora, le voyant gagné, souriait aussi, attendrie et reconnaissante; et -Cachelin, qui ne distinguait plus d’obstacles, déclara:</p> - -<p>«Nous allons dîner au restaurant. Sacristi! il faut nous payer une -petite noce.»</p> - -<p>Ils étaient un peu gris en rentrant tous les trois, et Lesable, qui -voyait double et dont toutes les idées dansaient, ne put regagner son -cabinet noir. Il se coucha, peut-être par mégarde, peut-être par oubli, -dans le lit encore vide où allait entrer sa femme. Et toute la nuit il -lui sembla que sa couche oscillait comme un bateau, tanguait, roulait -et chavirait. Il eut même un peu le mal de mer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p> - -<p>Il fut bien surpris, en s’éveillant, de trouver Cora dans ses bras.</p> - -<p>Elle ouvrit les yeux, sourit, et l’embrassa avec un élan subit, plein -de gratitude et d’affection. Puis elle lui dit, de cette voix douce -qu’ont les femmes dans leurs câlineries: «Si tu veux être bien gentil, -tu n’iras pas aujourd’hui au ministère. Tu n’as plus besoin d’être si -exact, puisque nous allons être très riches. Et nous partirions encore -à la campagne, tous les deux tout seuls.»</p> - -<p>Il se sentait reposé, plein de ce bien-être las qui suit les -courbatures des fêtes, et engourdi dans la chaleur de la couche. Il -éprouvait une envie lourde de rester là longtemps, de ne plus rien -faire que de vivre tranquille dans la mollesse. Un besoin de paresse -inconnu et puissant paralysait son âme, envahissait son corps. Et une -pensée vague, continue, heureuse, flottait en lui: «Il allait être -riche, indépendant.»</p> - -<p>Mais tout à coup une peur le saisit, et il demanda tout bas, comme s’il -eût craint que ses paroles fussent entendues par les murs: «Es-tu bien -sûre d’être enceinte, au moins?»</p> - -<p>Elle le rassura tout de suite: «Oh! oui, va. Je ne me suis pas trompée.»</p> - -<p>Et lui, un peu inquiet encore, se mit à la tâter doucement. Il -parcourait de la main son <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> ventre enflé. Il déclara: «Oui, c’est -vrai,—mais tu ne seras pas accouchée avant la date. On contestera -peut-être notre droit.»</p> - -<p>A cette supposition une colère la prit.—Ah! mais non, par exemple, on -n’allait pas la chicaner maintenant, après tant de misères, de peines -et d’efforts, ah, mais non!—Elle s’était assise, bouleversée par -l’indignation.</p> - -<p>«Allons de suite chez le notaire,» dit-elle.</p> - -<p>Mais il fut d’avis de se procurer d’abord un certificat de médecin. Ils -retournèrent donc chez le docteur Lefilleul.</p> - -<p>Il les reconnut aussitôt et demanda: «Eh bien, avez-vous réussi?»</p> - -<p>Ils rougirent tous deux jusqu’aux oreilles, et Cora, perdant un peu -contenance, balbutia: «Je crois que oui, monsieur.»</p> - -<p>Le médecin se frottait les mains: «Je m’y attendais, je m’y attendais. -Le moyen que je vous ai indiqué ne manque jamais, à moins d’incapacité -radicale d’un des conjoints.»</p> - -<p>Quand il eut examiné la jeune femme il déclara: «Ça y est, bravo!»</p> - -<p>Et il écrivit sur une feuille de papier: «Je soussigné, docteur en -médecine de la Faculté de Paris, certifie que Madame Léopold Lesable, -née Cachelin, présente tous les <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> symptômes d’une grossesse datant -de trois mois environ.»</p> - -<p>Puis, se tournant vers Lesable: «Et vous? Cette poitrine, et ce -cœur?» Il l’ausculta et le trouva tout à fait guéri.</p> - -<p>Ils repartirent, heureux et joyeux, bras à bras, d’un pied léger. -Mais en route, Léopold eut une idée: «Tu ferais peut-être bien, avant -d’aller chez le notaire, de passer une ou deux serviettes dans la -ceinture, ça tirera l’œil et ça vaudra mieux. Il ne croira pas que -nous voulons gagner du temps.»</p> - -<p>Ils rentrèrent donc, et il déshabilla lui-même sa femme pour lui -ajuster un flanc trompeur. Dix fois de suite il changea les serviettes -de place, et il s’éloignait de quelques pas afin de constater l’effet, -cherchant à obtenir une vraisemblance absolue.</p> - -<p>Lorsqu’il fut content du résultat, ils repartirent, et dans la rue il -semblait fier de promener ce ventre en bosse qui attestait sa virilité.</p> - -<p>Le notaire les reçut avec bienveillance. Puis il écouta leur -explication, parcourut de l’œil le certificat, et comme Lesable -insistait: «Du reste, monsieur, il suffit de la voir une seconde», il -jeta un regard convaincu sur la taille épaisse et pointue de la jeune -femme.</p> - -<p>Ils attendaient, anxieux; l’homme de loi <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> déclara: «Parfaitement. -Que l’enfant soit né ou à naître, il existe, et il vit. Donc, nous -surseoirons à l’exécution du testament jusqu’à l’accouchement de -madame.»</p> - -<p>En sortant de l’étude, ils s’embrassèrent dans l’escalier, tant leur -joie était véhémente.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - -<p class="center2">VII</p> - -<p>Depuis cette heureuse découverte, les trois parents vivaient dans une -union parfaite. Ils étaient d’humeur gaie, égale et douce. Cachelin -avait retrouvé toute son ancienne jovialité, et Cora accablait de soins -son mari. Lesable aussi semblait un autre homme, toujours content, et -bon enfant comme jamais il ne l’avait été.</p> - -<p>Maze venait moins souvent et semblait, à présent, mal à son aise -dans la famille; on le recevait toujours bien, avec plus de froideur -cependant, car le bonheur est égoïste et se passe des étrangers.</p> - -<p>Cachelin lui-même paraissait éprouver une certaine hostilité secrète -contre le beau commis qu’il avait, quelques mois plus tôt, introduit -avec empressement dans le ménage. Ce fut lui qui annonça à cet ami la -grossesse <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> de Coralie. Il la lui dit brusquement: «Vous savez, ma -fille est enceinte!»</p> - -<p>Maze, jouant la surprise, répliqua: «Ah bah! vous devez être bien -heureux.»</p> - -<p>Cachelin répondit: «Parbleu!» et remarqua que son collègue, au -contraire, ne paraissait point enchanté. Les hommes n’aiment guère voir -en cet état, que ce soit ou non par leur faute, les femmes dont ils -sont les fidèles.</p> - -<p>Tous les dimanches, cependant, Maze continuait à dîner dans la maison. -Mais les soirées devenaient pénibles à passer ensemble, bien qu’aucun -désaccord grave n’eût surgi; et cet étrange embarras grandissait de -semaine en semaine. Un soir même, comme il venait de sortir, Cachelin -déclara d’un air furieux: «En voilà un qui commence à m’embêter!»</p> - -<p>Et Lesable répondit: «Le fait est qu’il ne gagne pas à être beaucoup -connu.» Cora avait baissé les yeux. Elle ne donna pas son avis. Elle -semblait toujours gênée en face du grand Maze qui, de son côté, -paraissait presque honteux près d’elle, ne la regardait plus en -souriant comme jadis, n’offrait plus de soirées au théâtre, et semblait -porter, ainsi qu’un fardeau nécessaire, cette intimité naguère si -cordiale.</p> - -<p>Mais un jeudi, à l’heure du dîner, quand <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> son mari rentra du -bureau, Cora lui baisa les favoris avec plus de câlinerie que de -coutume, et elle lui murmura dans l’oreille:</p> - -<p>—«Tu vas peut-être me gronder?</p> - -<p>—«Pourquoi ça?</p> - -<p>—«C’est que... M. Maze est venu pour me voir tantôt. Et moi, comme je -ne veux pas qu’on jase sur mon compte, je l’ai prié de ne jamais se -présenter quand tu ne serais pas là. Il a paru un peu froissé!»</p> - -<p>Lesable, surpris, demanda:</p> - -<p>—«Eh bien! qu’est-ce qu’il a dit?</p> - -<p>—«Oh! il n’a pas dit grand’chose, seulement cela ne m’a pas plu tout -de même, et je l’ai prié alors de cesser complètement ses visites. Tu -sais bien que c’est papa et toi qui l’aviez amené ici, moi je n’y suis -pour rien. Aussi, je craignais de te mécontenter en lui fermant la -porte.»</p> - -<p>Une joie reconnaissante entrait dans le cœur de son mari:</p> - -<p>«Tu as bien fait, très bien fait. Et même je t’en remercie.»</p> - -<p>Elle reprit, pour bien établir la situation des deux hommes, qu’elle -avait réglée d’avance: «Au bureau, tu feras semblant de ne rien savoir, -et tu lui parleras comme par le passé: seulement il ne viendra plus -ici.»</p> - -<p>Et Lesable, prenant avec tendresse sa <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> femme dans ses bras, la -bécota longtemps sur les yeux et sur les joues. Il répétait: «Tu es un -ange!... tu es un ange!» Et il sentait contre son ventre la bosse de -l’enfant déjà fort.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p> - -<p class="center2">VIII</p> - -<p>Rien de nouveau ne survint jusqu’au terme de la grossesse.</p> - -<p>Cora accoucha d’une fille dans les derniers jours de septembre. Elle -fut appelée Désirée; mais, comme on voulait faire un baptême solennel, -on décida qu’il n’aurait lieu que l’été suivant, dans la propriété -qu’ils allaient acheter.</p> - -<p>Ils la choisirent à Asnières, sur le coteau qui domine la Seine.</p> - -<p>De grands événements s’étaient accomplis pendant l’hiver. Aussitôt -l’héritage acquis, Cachelin avait réclamé sa retraite, qui fut aussitôt -liquidée, et il avait quitté le bureau. Il occupait ses loisirs à -découper, au moyen d’une fine scie mécanique, des couvercles de boîtes -à cigares. Il en faisait des horloges, des coffrets, des jardinières, -toutes sortes de petits meubles étranges. Il se passionnait <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> pour -cette besogne, dont le goût lui était venu en apercevant un marchand -ambulant travailler ainsi ces plaques de bois, sur l’avenue de l’Opéra. -Et il fallait que tout le monde admirât chaque jour ses dessins -nouveaux, d’une complication savante et puérile.</p> - -<p>Lui-même, émerveillé devant son œuvre, répétait sans cesse: «C’est -étonnant ce qu’on arrive à faire!»</p> - -<p>Le sous-chef, M. Rabot, étant mort enfin, Lesable remplissait les -fonctions de sa charge, bien qu’il n’en reçût pas le titre, car -il n’avait point le temps de grade nécessaire depuis sa dernière -nomination.</p> - -<p>Cora était devenue tout de suite une femme différente, plus réservée, -plus élégante, ayant compris, deviné, flairé toutes les transformations -qu’impose la fortune.</p> - -<p>Elle fit, à l’occasion du jour de l’an, une visite à l’épouse du chef, -grosse personne restée provinciale après trente-cinq ans de séjour à -Paris, et elle mit tant de grâce et de séduction à la prier d’être la -marraine de son enfant, que M<sup>me</sup> Torchebeuf accepta. Le grand-père -Cachelin fut parrain.</p> - -<p>La cérémonie eut lieu un dimanche éclatant de juin. Tout le bureau -était convié, sauf le beau Maze, qu’on ne voyait plus.</p> - -<p>A neuf heures, Lesable attendait devant la <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> gare le train de Paris, -tandis qu’un groom en livrée à gros boutons dorés tenait par la bride -un poney dodu devant un panier tout neuf.</p> - -<p>La machine au loin siffla, puis apparut, traînant son chapelet de -voitures d’où s’échappa un flot de voyageurs.</p> - -<p>M. Torchebeuf sortit d’un wagon de première classe, avec sa femme en -toilette éclatante, tandis que d’un wagon de deuxième, Pitolet et -Boissel descendaient. On n’avait point osé inviter le père Savon, mais -il était entendu qu’on le rencontrerait par hasard, dans l’après-midi, -et qu’on l’amènerait dîner avec l’assentiment du chef.</p> - -<p>Lesable s’élança au-devant de son supérieur, qui s’avançait tout petit -dans sa redingote fleurie par sa grande décoration pareille à une rose -rouge épanouie. Son crâne énorme, surmonté d’un chapeau à larges ailes, -écrasait son corps chétif, lui donnait un aspect de phénomène; et sa -femme, en se haussant un rien sur la pointe des pieds, pouvait regarder -sans peine par-dessus sa tête.</p> - -<p>Léopold, radieux, s’inclinait, remerciait. Il les fit monter dans -le panier, puis courant vers ses deux collègues qui s’en venaient -modestement derrière, il leur serra les mains en s’excusant de ne les -pouvoir porter aussi dans sa voiture trop petite: «Suivez le quai, vous -<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> arriverez devant ma porte: Villa Désirée, la quatrième après le -tournant. Dépêchez-vous.»</p> - -<p>Et, montant dans sa voiture, il saisit les guides et partit, tandis que -le groom sautait lestement sur le petit siège de derrière.</p> - -<p>La cérémonie eut lieu dans les meilleures conditions. Puis on rentra -pour déjeuner. Chacun, sous sa serviette, trouva un cadeau proportionné -à l’importance de l’invité. La marraine eut un bracelet d’or massif, -son mari une épingle de cravate en rubis, Boissel un portefeuille en -cuir de Russie, et Pitolet une superbe pipe d’écume. C’était Désirée, -disait-on, qui offrait ces présents à ses nouveaux amis.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Torchebeuf, rouge de confusion et de plaisir, mit à son gros -bras le cercle brillant, et comme le chef avait une mince cravate noire -qui ne pouvait porter l’épingle, il piqua le bijou sur le revers de sa -redingote, au-dessous de la Légion d’honneur, comme autre croix d’ordre -inférieur.</p> - -<p>Par la fenêtre, on découvrait un grand ruban de rivière, montant vers -Suresnes, le long des berges plantées d’arbres. Le soleil tombait en -pluie sur l’eau, en faisait un fleuve de feu. Le commencement du repas -fut grave, rendu sérieux par la présence de M. et M<sup>me</sup> Torchebeuf. -Puis on s’égaya. <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> Cachelin lâchait des plaisanteries de poids, -qu’il se sentait permises, étant riche; et on riait.</p> - -<p>De Pitolet ou de Boissel, elles auraient certainement choqué.</p> - -<p>Au dessert, il fallut apporter l’enfant, que chaque convive embrassa. -Noyé dans une neige de dentelles, il regardait ces gens de ses yeux -bleus, troubles et sans pensée, et il tournait un peu sa tête bouffie -où semblait s’éveiller un commencement d’attention.</p> - -<p>Pitolet, au milieu du bruit des voix, glissa dans l’oreille de son -voisin Boissel: «Elle a l’air d’une petite Mazette.»</p> - -<p>Le mot courut au ministère, le lendemain.</p> - -<p>Cependant, deux heures venaient de sonner; on avait bu les liqueurs, et -Cachelin proposa de visiter la propriété, puis d’aller faire un tour au -bord de la Seine.</p> - -<p>Les convives, en procession, circulèrent de pièce en pièce, depuis la -cave jusqu’au grenier, puis ils parcoururent le jardin, d’arbre en -arbre, de plante en plante, puis on se divisa en deux bandes pour la -promenade.</p> - -<p>Cachelin, un peu gêné près des dames, entraîna Boissel et Pitolet dans -les cafés de la rive, tandis que M<sup>mes</sup> Torchebeuf et Lesable, avec -leurs maris, remonteraient sur l’autre berge, des femmes honnêtes ne -pouvant <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> se mêler au monde débraillé du dimanche.</p> - -<p>Elles allaient avec lenteur, sur le chemin de halage, <ins class="correction" title="suivie">suivies</ins> des deux -hommes qui causaient gravement du bureau.</p> - -<p>Sur le fleuve, des yoles passaient, enlevées à longs coups d’aviron -par des gaillards aux bras nus dont les muscles roulaient sous la -chair brûlée. Les canotières, allongées sur des peaux de bêtes noires -ou blanches, gouvernaient la barre, engourdies sous le soleil, tenant -ouvertes sur leur tête, comme des fleurs énormes flottant sur l’eau, -des ombrelles de soie rouge, jaune ou bleue. Des cris volaient d’une -barque à l’autre, des appels et des engueulades; et un bruit lointain -de voix humaines, confus et continu, indiquait, là-bas, la foule -grouillante des jours de fête.</p> - -<p>Des files de pêcheurs à la ligne restaient immobiles, tout le long de -la rivière; tandis que des nageurs presque nus, debout dans de lourdes -embarcations de pêcheurs, piquaient des têtes, remontaient sur leurs -bateaux et ressautaient dans le courant.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Torchebeuf, surprise, regardait. Cora lui dit: «C’est ainsi tous -les dimanches. Cela me gâte ce charmant pays.»</p> - -<p>Un canot venait doucement. Deux femmes, ramant, traînaient deux -gaillards couchés au <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> fond. Une d’elles cria vers la berge: -«Ohé! ohé! les femmes honnêtes! J’ai un homme à vendre, pas cher, -voulez-vous?»</p> - -<p>Cora, se détournant avec mépris, passa son bras sous celui de son -invitée: «On ne peut même rester ici, allons-nous-en. Comme ces -créatures sont infâmes!»</p> - -<p>Et elles repartirent. M. Torchebeuf disait à Lesable: «C’est entendu -pour le 1<sup>er</sup> janvier. Le directeur me l’a formellement promis.»</p> - -<p>Et Lesable répondait: «Je ne sais comment vous remercier, mon cher -maître.»</p> - -<p>En rentrant, ils trouvèrent Cachelin, Pitolet et Boissel riant aux -larmes et portant presque le père Savon, trouvé sur la berge avec une -cocotte, affirmaient-ils par plaisanterie.</p> - -<p>Le vieux, effaré, répétait: «Ça n’est pas vrai; non, ça n’est pas vrai. -Ça n’est pas bien, de dire ça, monsieur Cachelin, ça n’est pas bien.»</p> - -<p>Et Cachelin, suffoquant, criait: «Ah! vieux farceur! Tu l’appelais: «Ma -petite plume d’oie chérie.» Ah! nous le tenons, le polisson!»</p> - -<p>Ces dames elles-mêmes se mirent à rire, tant le bonhomme semblait -éperdu.</p> - -<p>Cachelin reprit: «Si monsieur Torchebeuf <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> le permet, nous allons le -garder prisonnier pour sa peine, et il dînera avec nous?»</p> - -<p>Le chef consentit avec bienveillance. Et on continua à rire sur la -dame abandonnée par le vieux qui protestait toujours, désolé de cette -mauvaise farce.</p> - -<p>Ce fut là, jusqu’au soir, un sujet à mots d’esprit inépuisable, qui -prêta même à des grivoiseries.</p> - -<p>Cora et M<sup>me</sup> Torchebeuf, assises sous la tente sur le perron, -regardaient les reflets du couchant. Le soleil jetait dans les feuilles -une poussière de pourpre. Aucun souffle ne remuait les branches; une -paix sereine, infinie, tombait du ciel flamboyant et calme.</p> - -<p>Quelques bateaux passaient encore, plus lents, rentrant au garage.</p> - -<p>Cora demanda: «Il paraît que ce pauvre M. Savon a épousé une gueuse?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Torchebeuf, au courant de toutes les choses du bureau, répondit: -«Oui, une orpheline beaucoup trop jeune, qui l’a trompé avec un mauvais -sujet et qui a fini par s’enfuir avec lui.» Puis la grosse dame ajouta: -«Je dis que c’était un mauvais sujet, je n’en sais rien. On prétend -qu’ils s’aimaient beaucoup. Dans tous les cas, le père Savon n’est -point séduisant.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lesable reprit gravement: «Cela n’excuse <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> rien. Le pauvre -homme est bien à plaindre. Notre voisin d’à côté, M. Barbou, est dans -le même cas. Sa femme s’est éprise d’une sorte de peintre qui passait -les étés ici et elle est partie avec lui à l’étranger. Je ne comprends -pas qu’une femme tombe jusque-là. A mon avis, il devrait y avoir un -châtiment spécial pour de pareilles misérables qui apportent la honte -dans une famille.»</p> - -<p>Au bout de l’allée, la nourrice apparut, portant Désirée dans ses -dentelles. L’enfant venait vers les deux dames, toute rose dans la nuée -d’or rouge du soir. Elle regardait le ciel de feu de ce même œil -pâle, étonné et vague qu’elle promenait sur les visages.</p> - -<p>Tous les hommes, qui causaient plus loin, se rapprochèrent; et -Cachelin, saisissant sa petite-fille, l’éleva au bout de ses bras comme -s’il eût voulu la porter dans le firmament. Elle se profilait sur le -fond brillant de l’horizon avec sa longue robe blanche qui tombait -jusqu’à terre.</p> - -<p>Et le grand-père s’écria: «Voilà ce qu’il y a de meilleur au monde, -n’est-ce pas, père Savon?»</p> - -<p>Et le vieux ne répondit pas, n’ayant rien à dire, ou, peut-être, -pensant trop de choses.</p> - -<p>Un domestique ouvrit la porte du perron, en annonçant: «Madame est -servie!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - -<div class="blockquote"> - <p class="center">NOTE.</p> - - <p><i>L’Héritage</i> a paru dans <i>la Vie militaire</i>, mars et avril 1884.</p> - - <p>Voir à l’Appendice la nouvelle intitulée: <i>Un Million</i>, où l’on - trouvera l’idée première de <i>L’Héritage</i>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p> - -<h2 id="ch_3">DENIS.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Léon Chapron.</i></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ONSIEUR</span> Marambot ouvrit la lettre que lui remettait Denis, son -serviteur, et il sourit.</p> - -<p>Denis, depuis vingt ans dans la maison, petit homme trapu et jovial, -qu’on citait dans toute la contrée comme le modèle des domestiques, -demanda:</p> - -<p>—Monsieur est content, monsieur a reçu une bonne nouvelle?</p> - -<p>M. Marambot n’était pas riche. Ancien pharmacien de village, -célibataire, il vivait d’un petit revenu acquis avec peine en vendant -des drogues aux paysans. Il répondit:</p> - -<p>—Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont je le -menace; je <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font -pas de mal dans la caisse d’un vieux garçon.</p> - -<p>Et M. Marambot se frottait les mains. C’était un homme d’un caractère -résigné, plutôt triste que gai, incapable d’un effort prolongé, -nonchalant dans ses affaires.</p> - -<p>Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en -profitant du décès de confrères établis en des centres importants, -pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l’ennui -de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu’il lui faudrait -accomplir, l’avaient sans cesse retenu; et il se contentait de dire -après deux jours de réflexion:</p> - -<p>—Bast! ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre. Je -trouverai mieux peut-être.</p> - -<p>Denis, au contraire, poussait son maître aux entreprises. D’un -caractère actif, il répétait sans cesse:</p> - -<p>—Oh! moi, si j’avais eu le premier capital, j’aurais fait fortune. -Seulement mille francs, et je tenais mon affaire.</p> - -<p>M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où -il se promenait, les mains derrière le dos, en rêvassant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p> - -<p>Denis, tout le jour, chanta comme un homme en joie, des refrains et des -rondes du pays. Il montra même une activité inusitée, car il nettoya -les carreaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en -entonnant à plein gosier ses couplets.</p> - -<p>M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en -souriant:</p> - -<p>—Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire -pour demain.</p> - -<p>Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis -quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot -s’enferma aussitôt dans sa chambre jusqu’au milieu de l’après-midi. -Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une -d’elles était adressée à M. Malois, c’était sans doute un reçu de -l’argent.</p> - -<p>Denis ne posa point de questions à son maître; il parut aussi triste et -sombre ce jour-là, qu’il avait été joyeux la veille.</p> - -<p>La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s’endormit.</p> - -<p>Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s’assit aussitôt dans son -lit et écouta. Mais brusquement sa porte s’ouvrit, et Denis parut -sur le seuil, tenant une bougie d’une main, un couteau de cuisine de -l’autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées -comme <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> celles des gens qu’agite une horrible émotion, et si pâle -qu’il semblait un revenant.</p> - -<p>M. Marambot, interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever -pour courir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie -en se ruant vers le lit. Son maître tendit les mains en avant pour -recevoir le choc qui le renversa sur le dos; et il cherchait à saisir -les bras de son domestique qu’il pensait maintenant atteint de folie, -afin de parer les coups précipités qu’il lui portait.</p> - -<p>Il fut atteint une première fois à l’épaule par le couteau, une seconde -fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait -éperdument, agitant ses mains dans l’obscurité, lançant aussi des coups -de pied et criant:</p> - -<p>—Denis! Denis! es-tu fou, voyons, Denis!</p> - -<p>Mais l’autre, haletant, s’acharnait, frappait toujours, repoussé tantôt -d’un coup de pied, tantôt d’un coup de poing, et revenant furieusement. -M. Marambot fut encore blessé deux fois à la jambe et une fois au -ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l’esprit et il se -mit à crier:</p> - -<p>—Finis donc, finis donc, Denis, je n’ai pas reçu mon argent.</p> - -<p>L’homme aussitôt s’arrêta; et son maître <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> entendait, dans -l’obscurité, sa respiration sifflante.</p> - -<p>M. Marambot reprit aussitôt:</p> - -<p>—Je n’ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu; c’est -pour ça que tu as porté les lettres à la poste. Lis plutôt celles qui -sont sur mon secrétaire.</p> - -<p>Et, d’un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit -et alluma sa bougie.</p> - -<p>Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur. -Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des -pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre.</p> - -<p>Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance.</p> - -<p>Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre -ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de -l’attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente -l’envahit, qu’il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques -minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n’était pas mort -sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très -faible, mais sans souffrance vive, bien qu’il éprouvât en divers -points du corps une gêne sensible, comme des pinçures. Il se sentait -aussi glacé, et tout mouillé, et serré, comme <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> roulé, dans des -bandelettes. Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des -frissons d’angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide -rouge sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L’idée de -revoir ce spectacle épouvantable le bouleversait et il tenait ses yeux -fermés avec force comme s’ils allaient s’ouvrir malgré lui.</p> - -<p>Qu’était devenu Denis? Il s’était sauvé, probablement.</p> - -<p>Mais qu’allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler -du secours? Or, s’il faisait un seul mouvement, ses blessures se -rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang.</p> - -<p>Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur -cessa presque de battre. C’était Denis qui venait l’achever, -certainement. Il retint sa respiration pour que l’assassin crût tout -bien fini, l’ouvrage terminé.</p> - -<p>Il sentit qu’on relevait son drap, puis qu’on lui palpait le ventre. -Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait -maintenant avec de l’eau fraîche, tout doucement. Donc on avait -découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue -le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer -qu’il avait repris connaissance, <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> et il entr’ouvrit un œil, un -seul, avec les plus grandes précautions.</p> - -<p>Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde! -Il referma son œil avec précipitation.</p> - -<p>Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux -nourrissait-il encore?</p> - -<p>Ce qu’il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces! Et il -allait l’enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre, -pour qu’on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les -bouteilles de vin fin?</p> - -<p>Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres -palpitaient.</p> - -<p>Il se disait: «Je suis perdu, perdu!» Et il serrait désespérément les -paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne -le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un -linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il -avait appris à le faire quand son maître était pharmacien.</p> - -<p>Aucune hésitation n’était plus possible pour un homme du métier: son -domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver.</p> - -<p>Alors M. Marambot, d’une voix mourante, lui donna ce conseil pratique:</p> - -<p>—Opère les lavages et les pansements avec de l’eau coupée de coaltar -saponiné!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p> - -<p>Denis répondit:</p> - -<p>—C’est ce que je fais, monsieur.</p> - -<p>M. Marambot ouvrit les deux yeux.</p> - -<p>Il n’y avait plus trace de sang ni sur le lit, ni dans la chambre, ni -sur l’assassin. Le blessé était étendu en des draps bien blancs.</p> - -<p>Les deux hommes se regardèrent.</p> - -<p>Enfin, M. Marambot prononça avec douceur:</p> - -<p>—Tu as commis un grand crime.</p> - -<p>Denis répondit:</p> - -<p>—Je suis en train de le réparer, monsieur. Si vous ne me dénoncez pas, -je vous servirai fidèlement comme par le passé.</p> - -<p>Ce n’était pas le moment de mécontenter son domestique. M. Marambot -articula en refermant les yeux:</p> - -<p>—Je te jure de ne pas te dénoncer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Denis sauva son maître. Il passa les nuits et les jours sans sommeil, -ne quitta point la chambre du malade, lui prépara les drogues, les -tisanes, les potions, lui tâtant le pouls, comptant anxieusement -les pulsations, le maniant avec une habileté de garde-malade et un -dévouement de fils.</p> - -<p>A tout moment il demandait:</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, comment vous trouvez-vous?</p> - -<p>M. Marambot répondait d’une voix faible:</p> - -<p>—Un peu mieux, mon garçon, je te remercie.</p> - -<p>Et quand le blessé s’éveillait, la nuit, il voyait souvent son gardien -qui pleurait dans son fauteuil et s’essuyait les yeux en silence.</p> - -<p>Jamais l’ancien pharmacien n’avait été si bien soigné, si dorloté, si -câliné. Il s’était dit tout d’abord:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p> - -<p>—Dès que je serai guéri, je me débarrasserai de ce garnement.</p> - -<p>Il entrait maintenant en convalescence et remettait de jour en jour -le moment de se séparer de son meurtrier. Il songeait que personne -n’aurait pour lui autant d’égards et d’attentions, qu’il tenait ce -garçon par la peur; et il le prévint qu’il avait déposé chez un notaire -un testament le dénonçant à la justice s’il arrivait quelque accident -nouveau.</p> - -<p>Cette précaution lui paraissait le garantir dans l’avenir de tout -nouvel attentat; et il se demandait alors s’il ne serait même pas -plus prudent de conserver près de lui cet homme, pour le surveiller -attentivement.</p> - -<p>Comme autrefois, quand il hésitait à acquérir quelque pharmacie plus -importante, il ne se pouvait décider à prendre une résolution.</p> - -<p>—Il sera toujours temps, se disait-il.</p> - -<p>Denis continuait à se montrer un incomparable serviteur. M. Marambot -était guéri. Il le garda.</p> - -<p>Or, un matin, comme il achevait de déjeuner, il entendit tout à coup un -grand bruit dans la cuisine. Il y courut. Denis se débattait, saisi par -deux gendarmes. Le brigadier prenait gravement des notes sur son carnet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - -<p>Dès qu’il aperçut son maître, le domestique se mit à sangloter, criant:</p> - -<p>—Vous m’avez dénoncé, monsieur; ce n’est pas bien, après ce que -vous m’aviez promis. Vous manquez à votre parole d’honneur, monsieur -Marambot; ce n’est pas bien, ce n’est pas bien!...</p> - -<p>M. Marambot, stupéfait et désolé d’être soupçonné, leva la main:</p> - -<p>—Je te jure devant Dieu, mon garçon, que je ne t’ai pas dénoncé. -J’ignore absolument comment messieurs les gendarmes ont pu connaître la -tentative d’assassinat sur moi.</p> - -<p>Le brigadier eut un sursaut:</p> - -<p>—Vous dites qu’il a voulu vous tuer, monsieur Marambot?</p> - -<p>Le pharmacien, éperdu, répondit:</p> - -<p>—Mais, oui... Mais je ne l’ai pas dénoncé... Je n’ai rien dit... -Je jure que je n’ai rien dit... Il me servait très bien depuis ce -moment-là...</p> - -<p>Le brigadier articula sévèrement:</p> - -<p>—Je prends note de votre déposition. La justice appréciera ce nouveau -motif dont elle ignorait, monsieur Marambot. Je suis chargé d’arrêter -votre domestique pour vol de deux canards enlevés subrepticement par -lui chez M. Duhamel, pour lesquels il y a des témoins du délit. Je vous -demande pardon, monsieur <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> Marambot. Je rendrai compte de votre -déclaration.</p> - -<p>Et, se tournant vers ses hommes, il commanda:</p> - -<p>—Allons, en route!</p> - -<p>Les deux gendarmes entraînèrent Denis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p> - -<p class="center2">III</p> - -<p>L’avocat venait de plaider la folie, appuyant les deux délits l’un sur -l’autre pour fortifier son argumentation. Il avait clairement prouvé -que le vol des deux canards provenait du même état mental que les -huit coups de couteau dans la personne de Marambot. Il avait finement -analysé toutes les phases de cet état passager d’aliénation mentale, -qui céderait, sans aucun doute, à un traitement de quelques mois dans -une excellente maison de santé. Il avait parlé en termes enthousiastes -du dévouement continu de cet honnête serviteur, des soins incomparables -dont il avait entouré son maître blessé par lui dans une seconde -d’égarement.</p> - -<p>Touché jusqu’au cœur par ce souvenir, M. Marambot se sentit les yeux -humides.</p> - -<p>L’avocat s’en aperçut, ouvrit les bras d’un geste large, déployant ses -longues manches <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> noires comme des ailes de chauve-souris. Et, d’un -ton vibrant, il cria:</p> - -<p>—Regardez, regardez, regardez, messieurs les jurés, regardez ces -larmes. Qu’ai-je à dire maintenant pour mon client? Quel discours, quel -argument, quel raisonnement vaudraient ces larmes de son maître! Elles -parlent plus haut que moi, plus haut que la loi; elles crient: «Pardon -pour l’insensé d’une heure!» Elles implorent, elles absolvent, elles -bénissent!</p> - -<p>Il se tut, et s’assit.</p> - -<p>Le président, alors, se tournant vers Marambot, dont la déposition -avait été excellente pour son domestique, lui demanda:</p> - -<p>—Mais enfin, monsieur, en admettant même que vous ayez considéré cet -homme comme dément, cela n’explique pas que vous l’ayez gardé. Il n’en -était pas moins dangereux.</p> - -<p>Marambot répondit en s’essuyant les yeux:</p> - -<p>—Que voulez-vous, monsieur le président, on a tant de mal à trouver -des domestiques par le temps qui court..., je n’aurais pas rencontré -mieux.</p> - -<p>Denis fut acquitté et mis, aux frais de son maître, dans un asile -d’aliénés.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Denis</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du jeudi 28 juin 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p> - -<h2 id="ch_4">L’ÂNE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Louis Le Poittevin.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">A</span><span class="smcap">UCUN</span> souffle d’air ne passait dans la brume épaisse endormie sur le -fleuve. C’était comme un nuage de coton terne posé sur l’eau. Les -berges elles-mêmes restaient indistinctes, disparues sous de bizarres -vapeurs festonnées comme des montagnes. Mais le jour étant près -d’éclore, le coteau commençait à devenir visible. A son pied, dans les -lueurs naissantes de l’aurore, apparaissaient peu à peu les grandes -taches blanches des maisons cuirassées de plâtre. Des coqs chantaient -dans les poulaillers.</p> - -<p>Là-bas, de l’autre côté de la rivière ensevelie sous le brouillard, -juste en face de la Frette, un bruit léger troublait par moments le -grand silence du ciel sans brise. C’était tantôt un vague clapotis, -comme la marche <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> prudente d’une barque, tantôt un coup sec, comme -un choc d’aviron sur un bordage, tantôt comme la chute d’un objet mou -dans l’eau. Puis, plus rien.</p> - -<p>Et parfois des paroles basses, venues on ne sait d’où, peut-être de -très loin, peut-être de très près, errantes dans ces brumes opaques, -nées sur la terre ou sur le fleuve, glissaient, timides aussi, -passaient, comme ces oiseaux sauvages qui ont dormi dans les joncs et -qui partent aux premières pâleurs du ciel, pour fuir encore, pour fuir -toujours, et qu’on aperçoit une seconde traversant la brume à tire -d’aile en poussant un cri doux et craintif qui réveille leurs frères le -long des berges.</p> - -<p>Soudain, près de la rive, contre le village, une ombre apparut sur -l’eau, à peine indiquée d’abord; puis elle grandit, s’accentua, et, -sortant du rideau nébuleux jeté sur la rivière, un bateau plat, monté -par deux hommes, vint s’échouer contre l’herbe.</p> - -<p>Celui qui ramait se leva et prit au fond de l’embarcation un seau plein -de poissons; puis il jeta sur son épaule l’épervier encore ruisselant. -Son compagnon, qui n’avait pas remué, prononça:</p> - -<p>—Apporte ton fusil, nous allons dégoter quéque lapin dans les berges, -hein, Mailloche?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p> - -<p>L’autre répondit:</p> - -<p>—Ça me va. Attends-moi, je te rejoins.</p> - -<p>Et il s’éloigna pour mettre à l’abri leur pêche.</p> - -<p>L’homme resté dans la barque bourra lentement sa pipe et l’alluma.</p> - -<p>Il s’appelait Labouise dit Chicot, et était associé avec son compère -Maillochon, vulgairement appelé Mailloche, pour exercer la profession -louche et vague de ravageurs.</p> - -<p>Mariniers de bas étage, ils ne naviguaient régulièrement que dans les -mois de famine. Le reste du temps ils ravageaient. Rôdant jour et nuit -sur le fleuve, guettant toute proie morte ou vivante, braconniers -d’eau, chasseurs nocturnes, sortes d’écumeurs d’égouts, tantôt à -l’affût des chevreuils de la forêt de Saint-Germain, tantôt à la -recherche des noyés filant entre deux eaux et dont ils soulageaient -les poches, ramasseurs de loques flottantes, de bouteilles vides qui -vont au courant la gueule en l’air avec un balancement d’ivrognes, -de morceaux de bois partis à la dérive, Labouise et Maillochon se la -coulaient douce.</p> - -<p>Par moments, ils partaient à pied, vers midi, et s’en allaient en -flânant devant eux. Ils dînaient dans quelque auberge de la rive et -repartaient encore côte à côte. Ils demeuraient <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> absents un jour -ou deux; puis un matin on les revoyait rôdant dans l’ordure qui leur -servait de bateau.</p> - -<p>Là-bas, à Joinville, à Nogent, des canotiers désolés cherchaient leur -embarcation disparue une nuit, détachée et partie, volée sans doute; -tandis qu’à vingt ou trente lieues de là, sur l’Oise, un bourgeois -propriétaire se frottait les mains en admirant le canot acheté -d’occasion, la veille, pour cinquante francs, à deux hommes qui le lui -avaient vendu, comme ça, en passant, le lui ayant offert spontanément -sur la mine.</p> - -<p>Maillochon reparut avec son fusil enveloppé dans une loque. C’était un -homme de quarante ou cinquante ans, grand, maigre, avec cet œil vif -qu’ont les gens tracassés par des inquiétudes légitimes, et les bêtes -souvent traquées. Sa chemise ouverte laissait voir sa poitrine velue -d’une toison grise. Mais il semblait n’avoir jamais eu d’autre barbe -qu’une brosse de courtes moustaches et une pincée de poils raides sous -la lèvre inférieure. Il était chauve des tempes.</p> - -<p>Quand il enlevait la galette de crasse qui lui servait de casquette, la -peau de sa tête semblait couverte d’un duvet vaporeux, d’une ombre de -cheveux, comme le corps d’un poulet plumé qu’on va flamber.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span></p> - -<p>Chicot, au contraire, rouge et bourgeonneux, gros, court et poilu, -avait l’air d’un bifteck cru caché dans un bonnet de sapeur.</p> - -<p>Il tenait sans cesse fermé l’œil gauche comme s’il visait quelque -chose ou quelqu’un, et quand on le plaisantait sur ce tic, en lui -criant: «Ouvre l’œil, Labouise,» il répondait d’un ton tranquille: -«Aie pas peur, ma sœur, je l’ouvre à l’occase.» Il avait d’ailleurs -cette habitude d’appeler tout le monde «ma sœur», même son compagnon -ravageur.</p> - -<p>Il reprit à son tour les avirons; et la barque de nouveau s’enfonça -dans la brume immobile sur le fleuve, mais qui devenait blanche comme -du lait dans le ciel éclairé de lueurs roses.</p> - -<p>Labouise demanda:</p> - -<p>—Qué plomb qu’ tas pris, Maillochon?</p> - -<p>Maillochon répondit:</p> - -<p>—Du tout p’tit, du neuf, c’est c’ qui faut pour le lapin.</p> - -<p>Ils approchaient de l’autre berge si lentement, si doucement, -qu’aucun bruit ne les révélait. Cette berge appartient à la forêt de -Saint-Germain et limite les tirés aux lapins. Elle est couverte de -terriers cachés sous les racines d’arbres; et les bêtes, à l’aurore, -gambadent là dedans, vont, viennent, entrent et sortent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p> - -<p>Maillochon, à genoux à l’avant, guettait, le fusil caché sur le -plancher de la barque. Soudain il le saisit, visa, et la détonation -roula longtemps par la calme campagne.</p> - -<p>Labouise, en deux coups de rame, toucha la berge, et son compagnon, -sautant à terre, ramassa un petit lapin gris, tout palpitant encore.</p> - -<p>Puis le bateau s’enfonça de nouveau dans le brouillard pour regagner -l’autre rive et se mettre à l’abri des gardes.</p> - -<p>Les deux hommes semblaient maintenant se promener doucement sur l’eau. -L’arme avait disparu sous la planche qui servait de cachette, et le -lapin dans la chemise bouffante de Chicot.</p> - -<p>Au bout d’un quart d’heure, Labouise demanda:</p> - -<p>—Allons, ma sœur, encore un.</p> - -<p>Maillochon répondit:</p> - -<p>—Ça me va, en route.</p> - -<p>Et la barque repartit, descendant vivement le courant. Les brumes qui -couvraient le fleuve commençaient à se lever. On apercevait, comme à -travers un voile, les arbres des rives; et le brouillard déchiré s’en -allait au fil de l’eau, par petits nuages.</p> - -<p>Quand ils approchèrent de l’île dont la pointe est devant Herblay, les -deux hommes <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> ralentirent leur marche et recommencèrent à guetter. -Puis bientôt un second lapin fut tué.</p> - -<p>Ils continuèrent ensuite à descendre jusqu’à mi-route de Conflans; -puis ils s’arrêtèrent, amarrèrent leur bateau contre un arbre, et, se -couchant au fond, s’endormirent.</p> - -<p>De temps en temps, Labouise se soulevait et, de son œil ouvert, -parcourait l’horizon. Les dernières vapeurs du matin s’étaient -évaporées et le grand soleil d’été montait, rayonnant, dans le ciel -bleu.</p> - -<p>Là-bas, de l’autre côté de la rivière, le coteau planté de vignes -s’arrondissait en demi-cercle. Une seule maison se dressait au faîte, -dans un bouquet d’arbres. Tout était silencieux.</p> - -<p>Mais sur le chemin de halage quelque chose remuait doucement, avançant -à peine. C’était une femme traînant un âne. La bête, ankylosée, raide -et rétive, allongeait une jambe de temps en temps, cédant aux efforts -de sa compagne quand elle ne pouvait plus s’y refuser; et elle allait -ainsi le cou tendu, les oreilles couchées, si lentement qu’on ne -pouvait prévoir quand elle serait hors de vue.</p> - -<p>La femme tirait, courbée en deux, et se retournait parfois pour frapper -l’âne avec une branche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p> - -<p>Labouise, l’ayant aperçue, prononça:</p> - -<p>—Ohé! Mailloche?</p> - -<p>Mailloche répondit:</p> - -<p>—Qué qu’y a?</p> - -<p>—Veux-tu rigoler?</p> - -<p>—Tout de même.</p> - -<p>—Allons, secoue-toi, ma sœur, j’allons rire.</p> - -<p>Et Chicot prit les avirons.</p> - -<p>Quand il eut traversé le fleuve et qu’il fut en face du groupe, il cria:</p> - -<p>—Ohé, ma sœur!</p> - -<p>La femme cessa de traîner sa bourrique et regarda. Labouise reprit:</p> - -<p>—Vas-tu à la foire aux locomotives?</p> - -<p>La femme ne répondit rien. Chicot continua:</p> - -<p>—Ohé! dis, il a été primé à la course, ton bourri. Ousque tu l’ -conduis, de c’te vitesse?</p> - -<p>La femme, enfin, répondit:</p> - -<p>—Je vas chez Macquart, aux Champioux, pour l’ faire abattre. Il ne -vaut pu rien.</p> - -<p>Labouise répondit:</p> - -<p>—J’ te crois. Et combien qu’y t’en donnera, Macquart?</p> - -<p>La femme, qui s’essuyait le front du revers de la main, hésita:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - -<p>—J’ sais ti? P’t-être trois francs, p’t-être quatre?</p> - -<p>Chicot s’écria:</p> - -<p>—J’ t’en donne cent sous, et v’là ta course faite, c’est pas peu.</p> - -<p>La femme, après une courte réflexion, prononça:</p> - -<p>—C’est dit.</p> - -<p>Et les ravageurs abordèrent.</p> - -<p>Labouise saisit la bride de l’animal. Maillochon, surpris, demanda:</p> - -<p>—Qué que tu veux faire de c’te peau?</p> - -<p>Chicot, cette fois, ouvrit son autre œil pour exprimer sa gaieté. -Toute sa figure rouge grimaçait de joie; il gloussa:</p> - -<p>—Aie pas peur, ma sœur, j’ai mon truc.</p> - -<p>Il donna cent sous à la femme, qui s’assit sur le fossé pour voir ce -qui allait arriver.</p> - -<p>Alors Labouise, en belle humeur, alla chercher le fusil, et le tendant -à Maillochon:</p> - -<p>—Chacun son coup, ma vieille; nous allons chasser le gros gibier, ma -sœur, pas si près que ça, nom d’un nom, tu vas l’ tuer du premier. -Faut faire durer l’ plaisir un peu.</p> - -<p>Et il plaça son compagnon à quarante pas de la victime. L’âne, se -sentant libre, essayait de brouter l’herbe haute de la berge, mais -il était tellement exténué qu’il vacillait sur ses jambes comme s’il -allait tomber.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span></p> - -<p>Maillochon l’ajusta lentement et dit:</p> - -<p>—Un coup de sel aux oreilles, attention, Chicot.</p> - -<p>Et il tira.</p> - -<p>Le plomb menu cribla les longues oreilles de l’âne, qui se mit à les -secouer vivement, les agitant tantôt l’une après l’autre, tantôt -ensemble, pour se débarrasser de ce picotement.</p> - -<p>Les deux hommes riaient à se tordre, courbés, tapant du pied. Mais la -femme indignée s’élança, ne voulant pas qu’on martyrisât son bourri, -offrant de rendre les cent sous, furieuse et geignante.</p> - -<p>Labouise la menaça d’une tripotée et fit mine de relever ses manches. -Il avait payé, n’est-ce pas? Alors zut. Il allait lui en tirer un dans -les jupes, pour lui montrer qu’on ne sentait rien.</p> - -<p>Et elle s’en alla en les menaçant des gendarmes. Longtemps ils -l’entendirent qui criait des injures plus violentes à mesure qu’elle -s’éloignait.</p> - -<p>Maillochon tendit le fusil à son camarade.</p> - -<p>—A toi, Chicot.</p> - -<p>Labouise ajusta et fit feu. L’âne reçut la charge dans les cuisses, -mais le plomb était si petit et tiré de si loin qu’il se crut sans -doute <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> piqué des taons. Car il se mit à s’émoucher de sa queue avec -force, se battant les jambes et le dos.</p> - -<p>Labouise s’assit pour rire à son aise, tandis que Maillochon -rechargeait l’arme, si joyeux qu’il semblait éternuer dans le canon.</p> - -<p>Il s’approcha de quelques pas et, visant le même endroit que son -camarade, il tira de nouveau. La bête, cette fois, fit un soubresaut, -essaya de ruer, tourna la tête. Un peu de sang coulait enfin. Elle -avait été touchée profondément, et une souffrance aiguë se déclara, car -elle se mit à fuir sur la berge, d’un galop lent, boiteux et saccadé.</p> - -<p>Les deux hommes s’élancèrent à sa poursuite, Maillochon à grandes -enjambées, Labouise à pas pressés, courant d’un trot essoufflé de petit -homme.</p> - -<p>Mais l’âne, à bout de forces, s’était arrêté, et il regardait, d’un -œil éperdu, venir ses meurtriers. Puis, tout à coup, il tendit la -tête et se mit à braire.</p> - -<p>Labouise, haletant, avait pris le fusil. Cette fois, il s’approcha tout -près, n’ayant pas envie de recommencer la course.</p> - -<p>Quand le baudet eut fini de pousser sa plainte lamentable, comme un -appel de secours, un dernier cri d’impuissance, l’homme, qui avait son -idée, cria: «Mailloche, ohé! <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> ma sœur, amène-toi, je vas lui -faire prendre médecine.» Et, tandis que l’autre ouvrait de force la -bouche serrée de l’animal, Chicot lui introduisait au fond du gosier le -canon de son fusil, comme s’il eût voulu lui faire boire un médicament; -puis il dit:</p> - -<p>—Ohé! ma sœur, attention, je verse la purge.</p> - -<p>Et il appuya sur la gâchette. L’âne recula de trois pas, tomba sur -le derrière, tenta de se relever et s’abattit à la fin sur le flanc -en fermant les yeux. Tout son vieux corps pelé palpitait; ses jambes -s’agitaient comme s’il eût voulu courir. Un flot de sang lui coulait -entre les dents. Bientôt il ne remua plus. Il était mort.</p> - -<p>Les deux hommes ne riaient pas, ça avait été fini trop vite, ils -étaient volés.</p> - -<p>Maillochon demanda:</p> - -<p>—Eh bien, qué que j’en faisons à c’t’ heure?</p> - -<p>Labouise répondit:</p> - -<p>—Aie pas peur, ma sœur, embarquons-le, j’allons rigoler à la nuit -tombée.</p> - -<p>Et ils allèrent chercher la barque. Le cadavre de l’animal fut -couché dans le fond, couvert d’herbes fraîches, et les deux rôdeurs, -s’étendant dessus, se rendormirent.</p> - -<p>Vers midi, Labouise tira des coffres secrets de leur bateau vermoulu et -boueux un litre <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> de vin, un pain, du beurre et des oignons crus, et -ils se mirent à manger.</p> - -<p>Quand leur repas fut terminé, ils se couchèrent de nouveau sur l’âne -mort et recommencèrent à dormir. A la nuit tombante, Labouise se -réveilla et, secouant son camarade, qui ronflait comme un orgue, il -commanda:</p> - -<p>—Allons, ma sœur, en route.</p> - -<p>Et Maillochon se mit à ramer. Ils remontaient la Seine tout doucement, -ayant du temps devant eux. Ils longeaient les berges couvertes de lis -d’eau fleuris, parfumées par les aubépines penchant sur le courant -leurs touffes blanches; et la lourde barque, couleur de vase, glissait -sur les grandes feuilles plates des nénuphars, dont elle courbait les -fleurs pâles, rondes et fendues comme des grelots, qui se redressaient -ensuite.</p> - -<p>Lorsqu’ils furent au mur de l’Éperon, qui sépare la forêt de -Saint-Germain du parc de Maisons-Laffitte, Labouise arrêta son camarade -et lui exposa son projet, qui agita Maillochon d’un rire silencieux et -prolongé.</p> - -<p>Ils jetèrent à l’eau les herbes étendues sur le cadavre, prirent la -bête par les pieds, la débarquèrent et s’en furent la cacher dans un -fourré.</p> - -<p>Puis ils remontèrent dans leur barque et gagnèrent Maisons-Laffitte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span></p> - -<p>La nuit était tout à fait noire quand ils entrèrent chez le père Jules, -traiteur et marchand de vins. Dès qu’il les aperçut, le commerçant -s’approcha, leur serra les mains et prit place à leur table, puis on -causa de choses et d’autres.</p> - -<p>Vers onze heures, le dernier consommateur étant parti, le père Jules, -clignant de l’œil, dit à Labouise:</p> - -<p>—Hein, y en a-t-il?</p> - -<p>Labouise fit un mouvement de tête et prononça:</p> - -<p>—Y en a et y en a pas, c’est possible.</p> - -<p>Le restaurateur insistait:</p> - -<p>—Des gris, rien que des gris, peut-être?</p> - -<p>Alors, Chicot, plongeant la main dans sa chemise de laine, tira les -oreilles d’un lapin et déclara:</p> - -<p>—Ça vaut trois francs la paire.</p> - -<p>Alors, une longue discussion commença sur le prix. On convint de deux -francs soixante-cinq. Et les deux lapins furent livrés.</p> - -<p>Comme les maraudeurs se levaient, le père Jules qui les guettait, -prononça:</p> - -<p>—Vous avez autre chose, mais vous ne voulez pas le dire.</p> - -<p>Labouise riposta:</p> - -<p>—C’est possible, mais pas pour toi, t’es trop chien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - -<p>L’homme, allumé, le pressait.</p> - -<p>—Hein, du gros, allons, dis quoi, on pourra s’entendre.</p> - -<p>Labouise, qui semblait perplexe, fit mine de consulter Maillochon de -l’œil, puis il répondit d’une voix lente:</p> - -<p>—V’là l’affaire. J’étions embusqués à l’Éperon quand quéque chose nous -passe dans le premier buisson à gauche, au bout du mur.</p> - -<p>Mailloche y lâche un coup, ça tombe. Et je filons, vu les gardes. Je -peux pas te dire ce que c’est, vu que je l’ignore. Pour gros, c’est -gros. Mais quoi? si je te le disais, je te tromperais, et tu sais, ma -sœur, entre nous, cœur sur la main.</p> - -<p>L’homme, palpitant, demanda:</p> - -<p>—C’est-i pas un chevreuil?</p> - -<p>Labouise reprit:</p> - -<p>—Ça s’ peut bien, ça ou autre chose? Un chevreuil?... oui... C’est -p’t-être pu gros? Comme qui dirait une biche. Oh! j’ te dis pas qu’ -c’est une biche, vu que j’ l’ignore, mais ça s’ peut!</p> - -<p>Le gargotier insistait:</p> - -<p>—P’t-être un cerf?</p> - -<p>Labouise étendit la main:</p> - -<p>—Ça, non! Pour un cerf, c’est pas un cerf, j’ te trompe pas, c’est -pas un cerf. J’ l’aurais <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> vu, attendu les bois. Non, pour un cerf, -c’est pas un cerf.</p> - -<p>—Pourquoi que vous l’avez pas pris? demanda l’homme.</p> - -<p>—Pourquoi, ma sœur, parce que je vendons sur place, désormais. J’ai -preneur. Tu comprends, on va flâner par là, on trouve la chose, on s’en -empare. Pas de risques pour Bibi. Voilà.</p> - -<p>Le fricotier, soupçonneux, prononça:</p> - -<p>—S’il n’y était pu, maintenant.</p> - -<p>Mais Labouise leva de nouveau la main:</p> - -<p>—Pour y être, il y est, je te l’ promets, je te l’ jure. Dans le -premier buisson à gauche. Pour ce que c’est, je l’ignore. J’ sais que -c’est pas un cerf, ça, non, j’en suis sûr. Pour le reste, à toi d’y -aller voir. C’est vingt francs sur place, ça te va-t-il?</p> - -<p>L’homme hésitait encore:</p> - -<p>—Tu ne pourrais pas me l’apporter?</p> - -<p>Maillochon prit la parole:</p> - -<p>—Alors pu de jeu. Si c’est un chevreuil, cinquante francs; si c’est -une biche, soixante-dix; v’là nos prix.</p> - -<p>Le gargotier se décida:</p> - -<p>—Ça va pour vingt francs. C’est dit. Et on se tapa dans la main.</p> - -<p>Puis il sortit de son comptoir quatre grosses <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> pièces de cent sous -que les deux amis empochèrent.</p> - -<p>Labouise se leva, vida son verre et sortit; au moment d’entrer dans -l’ombre, il se retourna pour spécifier:</p> - -<p>—C’est pas un cerf, pour sûr. Mais, quoi?... Pour y être, il y est. Je -te rendrai l’argent si tu ne trouves rien.</p> - -<p>Et il s’enfonça dans la nuit.</p> - -<p>Maillochon, qui le suivait, lui tapait dans le dos de grands coups de -poing pour témoigner son allégresse.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>L’Ane</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 15 juillet 1883, sous le - titre: <i>Le Bon Jour</i>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p> - -<h2 id="ch_5">IDYLLE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Maurice Leloir.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les -longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent -de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable -jaune que les petites vagues bordaient d’un filet d’argent, et entrant -brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu’une bête en son -trou.</p> - -<p>Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme -demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle -avait peut-être vingt-cinq ans; et, assise près de la portière, elle -contemplait le paysage. C’était une forte paysanne piémontaise, aux -yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues. Elle avait -poussé <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> plusieurs paquets sous la banquette de bois, gardant sur -ses genoux un panier.</p> - -<p>Lui, il avait environ vingt ans; il était maigre, hâlé, avec ce teint -noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil. Près de lui, -dans un mouchoir, toute sa fortune: une paire de souliers, une chemise, -une culotte et une veste. Sous le banc il avait aussi caché quelque -chose: une pelle et une pioche attachées ensemble au moyen d’une corde. -Il allait chercher du travail en France.</p> - -<p>Le soleil, montant au ciel, versait sur la côte une pluie de feu; -c’était vers la fin de mai, et des odeurs délicieuses voltigeaient, -pénétraient dans les wagons dont les vitres demeuraient baissées. Les -orangers et les citronniers en fleur, exhalant dans le ciel tranquille -leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient -au souffle des roses poussées partout, comme des herbes, le long de la -voie, dans les riches jardins, devant les portes des masures et dans la -campagne aussi.</p> - -<p>Elles sont chez elles, sur cette côte, les roses! Elles emplissent -le pays de leur arome puissant et léger, elles font de l’air une -friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d’enivrant -comme lui.</p> - -<p>Le train allait lentement, comme pour s’attarder dans ce jardin, dans -cette mollesse. Il <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> s’arrêtait à tout moment, aux petites gares, -devant quelques maisons blanches, puis repartait de son allure calme, -après avoir longtemps sifflé. Personne ne montait dedans. On eût dit -que le monde entier somnolait, ne pouvait se décider à changer de place -par cette chaude matinée de printemps.</p> - -<p>La grosse femme, de temps en temps, fermait les yeux, puis les rouvrait -brusquement, alors que son panier glissait sur ses genoux, prêt à -tomber. Elle le rattrapait d’un geste vif, regardait dehors quelques -minutes, puis s’assoupissait de nouveau. Des gouttes de sueur perlaient -sur son front, et elle respirait avec peine, comme si elle eût souffert -d’une oppression pénible.</p> - -<p>Le jeune homme avait incliné sa tête et dormait du fort sommeil des -rustres.</p> - -<p>Tout à coup, au sortir d’une petite gare, la paysanne parut se -réveiller, et, ouvrant son panier, elle en tira un morceau de pain, des -œufs durs, une fiole de vin et des prunes, de belles prunes rouges; -et elle se mit à manger.</p> - -<p>L’homme s’était à son tour brusquement réveillé et il la regardait, il -regardait chaque bouchée aller des genoux à la bouche. Il demeurait les -bras croisés, les yeux fixes, les joues creuses, les lèvres closes.</p> - -<p>Elle mangeait en grosse femme goulue, <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> buvant à tout instant une -gorgée de vin pour faire passer les œufs, et elle s’arrêtait pour -souffler un peu.</p> - -<p>Elle fit tout disparaître, le pain, les œufs, les prunes, le vin. Et -dès qu’elle eut achevé son repas, le garçon referma les yeux. Alors, -se sentant un peu gênée, elle desserra son corsage, et l’homme soudain -regarda de nouveau.</p> - -<p>Elle ne s’en inquiéta pas, continuant à déboutonner sa robe, et la -forte pression de ses seins écartait l’étoffe, montrant, entre les -deux, par la fente qui grandissait, un peu de linge blanc et un peu de -peau.</p> - -<p>La paysanne, quand elle se trouva plus à son aise, prononça en italien: -«Il fait si chaud qu’on ne respire plus.»</p> - -<p>Le jeune homme répondit dans la même langue et avec la même -prononciation: «C’est un beau temps pour voyager.»</p> - -<p>Elle demanda: «Vous êtes du Piémont?»</p> - -<p>—«Je suis d’Asti.»</p> - -<p>—«Moi de Casale.»</p> - -<p>Ils étaient voisins. Ils se mirent à causer.</p> - -<p>Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens -du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils -parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent -des noms, devenant <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> amis à mesure qu’ils découvraient une nouvelle -personne qu’ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés, -sortaient de leurs bouches avec leurs terminaisons sonores et leur -chanson italienne. Puis ils s’informèrent d’eux-mêmes.</p> - -<p>Elle était mariée; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa -sœur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place -chez une dame française, à Marseille.</p> - -<p>Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu’il en trouverait -aussi par là, car on bâtissait beaucoup.</p> - -<p>Puis ils se turent.</p> - -<p>La chaleur devenait terrible, tombant en pluie sur le toit des wagons. -Un nuage de poussière voltigeait derrière le train, pénétrait dedans; -et les parfums des orangers et des roses prenaient une saveur plus -intense, semblaient s’épaissir, s’alourdir.</p> - -<p>Les deux voyageurs s’endormirent de nouveau.</p> - -<p>Ils rouvrirent les yeux presque en même temps. Le soleil s’abaissait -vers la mer, illuminant sa nappe bleue d’une averse de clarté. L’air, -plus frais, paraissait plus léger.</p> - -<p>La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux -ternes; et elle dit, d’une voix accablée:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p> - -<p>—«Je n’ai pas donné le sein depuis hier; me voilà étourdie comme si -j’allais m’évanouir.»</p> - -<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire. Elle reprit: «Quand on a du -lait comme moi, il faut donner le sein trois fois par jour, sans ça -on se trouve gênée. C’est comme un poids que j’aurais sur le cœur; -un poids qui m’empêche de respirer et qui me casse les membres. C’est -malheureux d’avoir du lait tant que ça.»</p> - -<p>Il prononça: «Oui. C’est malheureux. Ça doit vous tracasser.»</p> - -<p>Elle semblait bien malade en effet, accablée et défaillante. Elle -murmura: «Il suffit de presser dessus pour que le lait sorte comme -d’une fontaine. C’est vraiment curieux à voir. On ne le croirait pas. A -Casale, tous les voisins venaient me regarder.»</p> - -<p>Il dit: «Ah! vraiment.»</p> - -<p>—«Oui, vraiment. Je vous le montrerais bien, mais cela ne me servirait -de rien. On n’en fait pas sortir assez de cette façon.»</p> - -<p>Et elle se tut.</p> - -<p>Le convoi s’arrêtait à une halte. Debout, près d’une barrière, une -femme tenait en ses bras un jeune enfant qui pleurait. Elle était -maigre et déguenillée.</p> - -<p>La nourrice la regardait. Elle dit d’un ton <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> compatissant: «En -voilà une encore que je pourrais soulager. Et le petit aussi pourrait -me soulager. Tenez, je ne suis pas riche, puisque je quitte ma maison, -et mes gens, et mon chéri dernier pour me mettre en place; mais je -donnerais encore bien cinq francs pour avoir cet enfant-là dix minutes -et lui donner le sein. Ça le calmerait, et moi donc. Il me semble que -je renaîtrais.»</p> - -<p>Elle se tut encore. Puis elle passa plusieurs fois sa main brûlante sur -son front où coulait la sueur. Et elle gémit: «Je ne peux plus tenir. -Il me semble que je vais mourir.» Et, d’un geste inconscient, elle -ouvrit tout à fait sa robe.</p> - -<p>Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la -pauvre femme geignait: «Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Qu’est-ce que je -vais faire?»</p> - -<p>Le train s’était remis en marche et continuait sa route au milieu des -fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes. -Quelquefois, un bateau de pêche semblait endormi sur la mer bleue, avec -sa voile blanche immobile, qui se reflétait dans l’eau comme si une -autre barque se fût trouvée la tête en bas.</p> - -<p>Le jeune homme, troublé, balbutia: «Mais... madame... je pourrais -vous... vous soulager.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p> - -<p>Elle répondit d’une voix brisée: «Oui, si vous voulez. Vous me rendrez -bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus.»</p> - -<p>Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant -vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein. -Dans le mouvement qu’elle fit en le prenant de ses deux mains pour le -tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but -vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses -lèvres. Et il se mit à téter d’une façon goulue et régulière.</p> - -<p>Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu’il -serrait pour l’approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un -mouvement de cou, pareil à celui des enfants.</p> - -<p>Soudain elle dit: «En voilà assez pour celui-là, prenez l’autre -maintenant.»</p> - -<p>Et il prit l’autre avec docilité.</p> - -<p>Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle -respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines -des fleurs mêlées aux souffles d’air que le mouvement du train jetait -dans les wagons.</p> - -<p>Elle dit: «Ça sent bien bon par ici.»</p> - -<p>Il ne répondit pas, buvant toujours à cette <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> source de chair, et -fermant les yeux comme pour mieux goûter.</p> - -<p>Mais elle l’écarta doucement:</p> - -<p>—«En voilà assez. Je me sens mieux. Ça m’a remis l’âme dans le corps.»</p> - -<p>Il s’était relevé, essuyant sa bouche d’un revers de main.</p> - -<p>Elle lui dit, en faisant rentrer dans sa robe les deux gourdes vivantes -qui gonflaient sa poitrine:</p> - -<p>—«Vous m’avez rendu un fameux service. Je vous remercie bien, -monsieur.»</p> - -<p>Et il répondit d’un ton reconnaissant:</p> - -<p>—«C’est moi qui vous remercie, madame, voilà deux jours que je n’avais -rien mangé!»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Idylle</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 12 février 1884, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_215">215</span></p> - -<h2 id="ch_6">LA FICELLE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Harry Alis.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">S</span><span class="smcap">UR</span> toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes -s’en venaient vers le bourg; car c’était jour de marché. Les mâles -allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement -de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par -la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l’épaule gauche -et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les -genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes -et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, -comme vernie, ornée au col et aux poignets d’un petit dessin de fil -blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à -s’envoler, d’où sortaient une tête, deux bras et deux pieds.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p> - -<p>Les uns tiraient au bout d’une corde une vache, un veau. Et leurs -femmes, derrière l’animal, lui fouettaient les reins d’une branche -encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au -bras de larges paniers d’où sortaient des têtes de poulets par-ci, -des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d’un pas plus court -et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans -un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête -enveloppée d’un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d’un -bonnet.</p> - -<p>Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d’un bidet, secouant -étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du -véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.</p> - -<p>Sur la place de Goderville, c’était une foule, une cohue d’humains et -de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs -poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la -surface de l’assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, -formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand -éclat poussé par la robuste poitrine d’un campagnard en gaieté, ou le -long meuglement d’une vache attachée au mur d’une maison.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p> - -<p>Tout cela sentait l’étable, le lait et le fumier, le foin et la -sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, -particulière aux gens des champs.</p> - -<p>Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d’arriver à Goderville, et il se -dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de -ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout -était bon à ramasser qui peut servir; et il se baissa péniblement, car -il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde -mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua, -sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le -regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d’un licol, -autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. -Maître Hauchecorne fut pris d’une sorte de honte d’être vu ainsi, par -son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha -brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa -culotte; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque -chose qu’il ne trouvait point, et il s’en alla vers le marché, la tête -en avant, courbé en deux par ses douleurs.</p> - -<p>Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les -interminables marchandages. <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> Les paysans tâtaient les vaches, -s’en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d’être -mis dedans, n’osant jamais se décider, épiant l’œil du vendeur, -cherchant sans fin à découvrir la ruse de l’homme et le défaut de la -bête.</p> - -<p>Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient -tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes, -l’œil effaré, la crête écarlate.</p> - -<p>Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l’air -sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais -proposé, criaient au client qui s’éloignait lentement:</p> - -<p>—C’est dit, maît’ Anthime. J’ vous l’ donne.</p> - -<p>Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et l’<i>Angelus</i> sonnant midi, -ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.</p> - -<p>Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste -cour était pleine de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets, -chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte, -déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, -ou bien le nez par terre et le derrière en l’air.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p> - -<p>Tout contre les dîneurs attablés, l’immense cheminée, pleine de flamme -claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. -Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots; -et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la -peau rissolée, s’envolait de l’âtre, allumait les gaietés, mouillait -les bouches.</p> - -<p>Toute l’aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît’ Jourdain, -aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus.</p> - -<p>Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun -racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des -nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu -mucre pour les blés.</p> - -<p>Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le -monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à -la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la -main.</p> - -<p>Après qu’il eut terminé son roulement, le crieur public lança d’une -voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps.</p> - -<p>—Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général à -toutes—les personnes présentes au marché, qu’il a été perdu <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> ce -matin, sur la route de Beuzeville, entre—neuf heures et dix heures, un -portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents francs et des papiers -d’affaires. On est prié de le rapporter—à la mairie, incontinent, ou -chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs -de récompense.</p> - -<p>Puis l’homme s’en alla. On entendit encore une fois au loin les -battements sourds de l’instrument et la voix affaiblie du crieur.</p> - -<p>Alors on se mit à parler de cet événement en énumérant les chances -qu’avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son -portefeuille.</p> - -<p>Et le repas s’acheva.</p> - -<p>On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le -seuil.</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici?</p> - -<p>Maître Hauchecorne, assis à l’autre bout de la table, répondit:</p> - -<p>—Me v’là.</p> - -<p>Et le brigadier reprit:</p> - -<p>—Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de -m’accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler.</p> - -<p>Le paysan, surpris, inquiet, avala d’un coup son petit verre, se leva -et, plus courbé <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> encore que le matin, car les premiers pas après -chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en -répétant:</p> - -<p>—Me v’là, me v’là.</p> - -<p>Et il suivit le brigadier.</p> - -<p>Le maire l’attendait, assis dans un fauteuil. C’était le notaire de -l’endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses.</p> - -<p>—Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la -route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de -Manneville.</p> - -<p>Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon -qui pesait sur lui, sans qu’il comprît pourquoi.</p> - -<p>—Mé, mé, j’ai ramassé çu portafeuille!</p> - -<p>—Oui, vous-même.</p> - -<p>—Parole d’honneur, je n’en ai seulement point eu connaissance.</p> - -<p>—On vous a vu.</p> - -<p>—On m’a vu, mé? Qui ça qui m’a vu?</p> - -<p>—M. Malandain, le bourrelier.</p> - -<p>Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère:</p> - -<p>—Ah! i m’a vu, çu manant! I m’a vu ramasser c’te ficelle-là, tenez, -m’sieu le maire.</p> - -<p>Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.</p> - -<p>Mais le maire, incrédule, remuait la tête.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p> - -<p>—Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, -qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille.</p> - -<p>Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son -honneur, répétant:</p> - -<p>—C’est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m’sieu le -maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l’ répète.</p> - -<p>Le maire reprit:</p> - -<p>—Après avoir ramassé l’objet, vous avez même encore cherché longtemps -dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s’en était pas échappée.</p> - -<p>Le bonhomme suffoquait d’indignation et de peur.</p> - -<p>—Si on peut dire!... si on peut dire... des menteries comme ça pour -dénaturer un honnête homme! Si on peut dire!...</p> - -<p>Il eut beau protester, on ne le crut pas.</p> - -<p>Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son -affirmation. Ils s’injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa -demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.</p> - -<p>Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya en le prévenant qu’il allait -aviser le parquet et demander des ordres.</p> - -<p>La nouvelle s’était répandue. A sa sortie <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> de la mairie, le vieux -fut entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais -où n’entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l’histoire de -la ficelle. On ne le crut pas. On riait.</p> - -<p>Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant -sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches -retournées, pour prouver qu’il n’avait rien.</p> - -<p>On lui disait:</p> - -<p>—Vieux malin, va!</p> - -<p>Et il se fâchait, s’exaspérant, enfiévré, désolé de n’être pas cru, ne -sachant que faire, et contant toujours son histoire.</p> - -<p>La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins -à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde; et tout -le long du chemin il parla de son aventure.</p> - -<p>Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire -à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.</p> - -<p>Il en fut malade toute la nuit.</p> - -<p>Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, Marius Paumelle, valet -de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le -portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville.</p> - -<p>Cet homme prétendait avoir, en effet, <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> trouvé l’objet sur la route; -mais, ne sachant pas lire, il l’avait rapporté à la maison et donné à -son patron.</p> - -<p>La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut -informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son -histoire complétée du dénouement. Il triomphait.</p> - -<p>—C’ qui m’ faisait deuil, disait-il, c’est point tant la chose, -comprenez-vous; mais c’est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme -d’être en réprobation pour une menterie.</p> - -<p>Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes -aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie -de l’église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la -leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose -le gênait sans qu’il sût au juste ce que c’était. On avait l’air de -plaisanter en l’écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui -semblait sentir des propos derrière son dos.</p> - -<p>Le mardi de l’autre semaine, il se rendit au marché de Goderville, -uniquement poussé par le besoin de conter son cas.</p> - -<p>Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer. -Pourquoi?</p> - -<p>Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> le laissa pas achever -et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la -figure: «Gros malin, va!» Puis lui tourna les talons.</p> - -<p>Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. -Pourquoi l’avait-on appelé «gros malin?»</p> - -<p>Quand il fut assis à table, dans l’auberge de Jourdain, il se remit à -expliquer l’affaire.</p> - -<p>Un maquignon de Montivilliers lui cria:</p> - -<p>—Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle!</p> - -<p>Hauchecorne balbutia:</p> - -<p>—Puisqu’on l’a retrouvé, çu portafeuille!</p> - -<p>Mais l’autre reprit:</p> - -<p>—Tais-té, mon pé, y en a un qui trouve et y en a un qui r’porte. Ni vu -ni connu, je t’embrouille.</p> - -<p>Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l’accusait d’avoir -fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.</p> - -<p>Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.</p> - -<p>Il ne put achever son dîner et s’en alla, au milieu des moqueries.</p> - -<p>Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par -la confusion, d’autant plus atterré qu’il était capable, avec sa <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> -finauderie de Normand, de faire ce dont on l’accusait, et même de s’en -vanter comme d’un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément -comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait -frappé au cœur par l’injustice du soupçon.</p> - -<p>Alors il recommença à conter l’aventure, en allongeant chaque jour son -récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations -plus énergiques, des serments plus solennels qu’il imaginait, qu’il -préparait dans ses heures de solitude, l’esprit uniquement occupé de -l’histoire de la ficelle. On le croyait d’autant moins que sa défense -était plus compliquée et son argumentation plus subtile.</p> - -<p>—Ça, c’est des raisons d’ menteux, disait-on derrière son dos.</p> - -<p>Il le sentait, se rongeait les sangs, s’épuisait en efforts inutiles.</p> - -<p>Il dépérissait à vue d’œil.</p> - -<p>Les plaisants maintenant lui faisaient conter «la Ficelle» pour -s’amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait -campagne. Son esprit, atteint à fond, s’affaiblissait.</p> - -<p>Vers la fin de décembre, il s’alita.</p> - -<p>Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de -l’agonie, il attestait son innocence, répétant:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> - -<p>—Une ’tite ficelle... une ’tite ficelle... t’nez, là voilà, m’sieu le -maire.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Ficelle</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 25 novembre 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p> - -<h2 id="ch_7">GARÇON, UN BOCK!...</h2> - -<p class="rdedication"><i>A José Maria de Hérédia.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">P</span><span class="smcap">OURQUOI</span> suis-je entré, ce soir-là, dans cette brasserie? Je n’en sais -rien. Il faisait froid. Une fine pluie, une poussière d’eau voltigeait, -voilait les becs de gaz d’une brume transparente, faisait luire les -trottoirs que traversaient les lueurs des devantures, éclairant la boue -humide et les pieds sales des passants.</p> - -<p>Je n’allais nulle part. Je marchais un peu après dîner. Je passai le -Crédit Lyonnais, la rue Vivienne, d’autres rues encore. J’aperçus -soudain une grande brasserie à moitié pleine. J’entrai, sans aucune -raison. Je n’avais pas soif.</p> - -<p>D’un coup d’œil je cherchai une place où je ne serais point trop -serré, et j’allai m’asseoir à côté d’un homme qui me parut vieux <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -et qui fumait une pipe de deux sous, en terre, noire comme un charbon. -Six ou huit soucoupes de verre, empilées sur la table devant lui, -indiquaient le nombre de bocks qu’il avait absorbés déjà. Je n’examinai -pas mon voisin. D’un coup d’œil j’avais reconnu un bockeur, un de -ces habitués de brasserie qui arrivent le matin, quand on ouvre, et -s’en vont le soir, quand on ferme. Il était sale, chauve du milieu du -crâne, tandis que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur -le col de sa redingote. Ses habits trop larges semblaient avoir été -faits au temps où il avait du ventre. On devinait que le pantalon ne -tenait guère et que cet homme ne pouvait faire dix pas sans rajuster -et retenir ce vêtement mal attaché. Avait-il un gilet? La seule pensée -des bottines et de ce qu’elles enfermaient me terrifia. Les manchettes -effiloquées étaient complètement noires du bord, comme les ongles.</p> - -<p>Dès que je fus assis à son côté, ce personnage me dit d’une voix -tranquille: «Tu vas bien?»</p> - -<p>Je me tournai vers lui d’une secousse et je le dévisageai. Il reprit: -«Tu ne me reconnais pas?</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Des Barrets.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p> - -<p>Je fus stupéfait. C’était le comte Jean des Barrets, mon ancien -camarade de collège.</p> - -<p>Je lui serrai la main, tellement interdit que je ne trouvai rien à dire.</p> - -<p>Enfin, je balbutiai: «Et toi, tu vas bien?»</p> - -<p>Il répondit placidement: «Moi, comme je peux.»</p> - -<p>Il se tut. Je voulus être aimable, je cherchai une phrase: «Et... -qu’est-ce que tu fais?»</p> - -<p>Il répliqua avec résignation: «Tu vois.»</p> - -<p>Je me sentis rougir. J’insistai: «Mais tous les jours?»</p> - -<p>Il prononça, en soufflant d’épaisses bouffées de fumée: «Tous les jours -c’est la même chose.»</p> - -<p>Puis, tapant sur le marbre de la table avec un sou qui traînait, il -s’écria: «Garçon, deux bocks!»</p> - -<p>Une voix lointaine répéta: «Deux bocks au quatre!» Une autre voix plus -éloignée encore lança un «Voilà!» suraigu. Puis un homme en tablier -blanc apparut, portant les deux bocks dont il répandait, en courant, -les gouttes jaunes sur le sol sablé.</p> - -<p>Des Barrets vida d’un trait son verre et le reposa sur la table, -pendant qu’il aspirait la mousse restée en ses moustaches.</p> - -<p>Puis il demanda: «Et quoi de neuf?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span></p> - -<p>Je ne savais rien de neuf à lui dire, en vérité. Je balbutiai: «Mais, -rien, mon vieux. Moi je suis commerçant.»</p> - -<p>Il prononça de sa voix toujours égale: «Et... ça t’amuse?</p> - -<p>—Non, mais que veux-tu? Il faut bien faire quelque chose!</p> - -<p>—Pourquoi ça?</p> - -<p>—Mais... pour s’occuper.</p> - -<p>—A quoi ça sert-il? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. -Quand on n’a pas le sou, je comprends qu’on travaille. Quand on a de -quoi vivre, c’est inutile. A quoi bon travailler? Le fais-tu pour toi -ou pour les autres? Si tu le fais pour toi, c’est que ça t’amuse, alors -très bien; si tu le fais pour les autres, tu n’es qu’un niais.»</p> - -<p>Puis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau: «Garçon, -un bock!» et reprit: «Ça me donne soif de parler. Je n’en ai pas -l’habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis. -En mourant je ne regretterai rien. Je n’aurai pas d’autre souvenir que -cette brasserie. Pas de femme, pas d’enfants, pas de soucis, pas de -chagrins, rien. Ça vaut mieux.»</p> - -<p>Il vida le bock qu’on lui avait apporté, passa sa langue sur ses lèvres -et reprit sa pipe.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p> - -<p>Je le considérais avec stupeur. Je lui demandai:</p> - -<p>—Mais tu n’as pas toujours été ainsi?</p> - -<p>—Pardon, toujours, dès le collège.</p> - -<p>—Ce n’est pas une vie, ça, mon bon. C’est horrible. Voyons, tu fais -bien quelque chose, tu aimes quelque chose, tu as des amis.</p> - -<p>—Non. Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks, -j’attends la nuit, je dîne, je bois des bocks; puis, vers une heure et -demie du matin, je retourne me coucher, parce qu’on ferme. C’est ce qui -m’embête le plus. Depuis dix ans, j’ai bien passé six années sur cette -banquette, dans mon coin; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je -cause quelquefois avec des habitués.</p> - -<p>—Mais, en arrivant à Paris, qu’est-ce que tu as fait, tout d’abord?</p> - -<p>—J’ai fait mon droit... au café de Médicis.</p> - -<p>—Mais après?</p> - -<p>—Après... j’ai passé l’eau et je suis venu ici.</p> - -<p>—Pourquoi as-tu pris cette peine?</p> - -<p>—Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au quartier Latin. -Les étudiants font trop de bruit. Maintenant je ne bougerai plus. -«Garçon, un bock!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p> - -<p>Je croyais qu’il se moquait de moi. J’insistai.</p> - -<p>—Voyons, sois franc. Tu as eu <ins class="correction" title="quelques">quelque</ins> gros chagrin? Un désespoir -d’amour, sans doute? Certes, tu es un homme que le malheur a frappé. -Quel âge as-tu?</p> - -<p>—J’ai trente-trois ans. Mais j’en parais au moins quarante-cinq.</p> - -<p>Je le regardai bien en face. Sa figure ridée, mal soignée, semblait -presque celle d’un vieillard. Sur le sommet du crâne, quelques longs -cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d’une propreté douteuse. Il -avait des sourcils énormes, une forte moustache et une barbe épaisse. -J’eus brusquement, je ne sais pourquoi, la vision d’une cuvette pleine -d’eau noirâtre, l’eau où aurait été lavé tout ce poil.</p> - -<p>Je lui dis: «En effet, tu as l’air plus vieux que ton âge. Certainement -tu as eu des chagrins.»</p> - -<p>Il répliqua: «Je t’assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends -jamais l’air. Il n’y a rien qui détériore les gens comme la vie de -café.»</p> - -<p>Je ne le pouvais croire: «Tu as bien aussi fait la noce? On n’est pas -chauve comme tu l’es sans avoir beaucoup aimé.»</p> - -<p>Il secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites -choses blanches qui <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> tombaient de ses derniers cheveux: «Non, -j’ai toujours été sage.» Et levant les yeux vers le lustre qui nous -chauffait la tête: «Si je suis chauve, c’est la faute du gaz. Il est -l’ennemi du cheveu.—Garçon, un bock!—Tu n’as pas soif?</p> - -<p>—Non, merci. Mais vraiment tu m’intéresses. Depuis quand as-tu un -pareil découragement? Ça n’est pas normal, ça n’est pas naturel. Il y a -quelque chose là-dessous.</p> - -<p>—Oui, ça date de mon enfance. J’ai reçu un coup, quand j’étais petit, -et cela m’a tourné au noir pour jusqu’à la fin.</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Tu veux le savoir? écoute. Tu te rappelles bien le château où je fus -élevé, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances? Tu -te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d’un grand parc, et les -longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux! -Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux, -solennels et sévères.</p> - -<p>J’adorais ma mère; je redoutais mon père, et je les respectais tous -les deux, accoutumé d’ailleurs à voir tout le monde courbé devant eux. -Ils étaient, dans le pays, M. le comte et M<sup>me</sup> la comtesse; et nos -voisins aussi, les Tannemare, les Ravelet, les Brenneville, montraient -<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> pour mes parents une considération supérieure.</p> - -<p>J’avais alors treize ans. J’étais gai, content de tout, comme on l’est -à cet âge-là, tout plein du bonheur de vivre.</p> - -<p>Or, vers la fin de septembre, quelques jours avant ma rentrée au -collège, comme je jouais à faire le loup dans les massifs du parc, -courant au milieu des branches et des feuilles, j’aperçus, en -traversant une avenue, papa et maman qui se promenaient.</p> - -<p>Je me rappelle cela comme d’hier. C’était par un jour de grand vent. -Toute la ligne des arbres se courbait sous les rafales, gémissait, -semblait pousser des cris, de ces cris sourds, profonds, que les forêts -jettent dans les tempêtes.</p> - -<p>Les feuilles arrachées, jaunes déjà, s’envolaient comme des oiseaux, -tourbillonnaient, tombaient, puis couraient tout le long de l’allée, -ainsi que des bêtes rapides.</p> - -<p>Le soir venait. Il faisait sombre dans les fourrés. Cette agitation du -vent et des branches m’excitait, me faisait galoper comme un fou, et -hurler pour imiter les loups.</p> - -<p>Dès que j’eus aperçu mes parents, j’allai vers eux à pas furtifs, sous -les branches, pour les surprendre, comme si j’eusse été un rôdeur -véritable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p> - -<p>Mais je m’arrêtai, saisi de peur, à quelques pas d’eux. Mon père, en -proie à une terrible colère, criait:</p> - -<p>—Ta mère est une sotte; et, d’ailleurs, ce n’est pas de ta mère qu’il -s’agit, mais de toi. Je te dis que j’ai besoin de cet argent, et -j’entends que tu signes.</p> - -<p>Maman répondit, d’une voix ferme:</p> - -<p>—Je ne signerai pas. C’est la fortune de Jean, cela. Je la garde pour -lui et je ne veux pas que tu la manges encore avec des filles et des -servantes, comme tu as fait de ton héritage.</p> - -<p>Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme -par le cou, il se mit à la frapper avec l’autre main de toute sa force, -en pleine figure.</p> - -<p>Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent; elle -essayait de parer les coups, mais elle n’y pouvait parvenir. Et papa, -comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face -dans ses deux bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre -encore, écartant les mains dont elle se couvrait le visage.</p> - -<p>Quant à moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que -les lois éternelles étaient changées. J’éprouvais le bouleversement -qu’on a devant les choses surnaturelles, <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> devant les catastrophes -monstrueuses, devant les irréparables désastres. Ma tête d’enfant -s’égarait, s’affolait. Et je me mis à crier de toute ma force, sans -savoir pourquoi, en proie à une épouvante, à une douleur, à un -effarement épouvantables. Mon père m’entendit, se retourna, m’aperçut, -et, se relevant, s’en vint vers moi. Je crus qu’il m’allait tuer et je -m’enfuis comme un animal chassé, courant tout droit devant moi, dans le -bois.</p> - -<p>J’allai peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. La nuit -étant venue, je tombai sur l’herbe, épuisé, et je restai là éperdu, -dévoré par la peur, rongé par un chagrin capable de briser à jamais un -pauvre cœur d’enfant. J’avais froid, j’avais faim peut-être. Le jour -vint. Je n’osais plus me lever, ni marcher, ni revenir, ni me sauver -encore, craignant de rencontrer mon père que je ne voulais plus revoir.</p> - -<p>Je serais peut-être mort de misère et de famine au pied de mon arbre, -si le garde ne m’avait découvert et ramené de force.</p> - -<p>Je trouvai mes parents avec leur visage ordinaire. Ma mère me dit -seulement: «Comme tu m’as fait peur, vilain garçon, j’ai passé la nuit -sans dormir.» Je ne répondis point, mais je me mis à pleurer. Mon père -ne prononça pas une parole.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span></p> - -<p>Huit jours plus tard, je rentrais au collège.</p> - -<p>Eh bien, mon cher, c’était fini pour moi. J’avais vu l’autre face des -choses, la mauvaise; je n’ai plus aperçu la bonne depuis ce jour-là. -Que s’est-il passé dans mon esprit? Quel phénomène étrange m’a retourné -les idées? Je l’ignore. Mais je n’ai plus eu de goût pour rien, envie -de rien, d’amour pour personne, de désir quelconque, d’ambition ou -d’espérance. Et j’aperçois toujours ma pauvre mère, par terre, dans -l’allée, tandis que mon père l’assommait.—Maman est morte après -quelques années. Mon père vit encore. Je ne l’ai pas revu.—Garçon, un -bock!...»</p> - -<p>On lui apporta son bock qu’il engloutit d’une gorgée. Mais, en -reprenant sa pipe, comme il tremblait, il la cassa. Alors il eut un -geste désespéré, et il dit: «Tiens! c’est un vrai chagrin, ça, par -exemple. J’en ai pour un mois à en culotter une nouvelle.»</p> - -<p>Et il lança à travers la vaste salle, pleine maintenant de fumée et de -buveurs, son éternel cri: «Garçon, un bock—et une pipe neuve!»</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p> - -<h2 id="ch_8">LE BAPTÊME.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Guillemet.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">EVANT</span> la porte de la ferme, les hommes endimanchés attendaient. Le -soleil de mai versait sa claire lumière sur les pommiers épanouis, -ronds comme d’immenses bouquets blancs, roses et parfumés, et qui -mettaient sur la cour entière un toit de fleurs. Ils semaient sans -cesse autour d’eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient -et tournoyaient en tombant dans l’herbe haute, où les pissenlits -brillaient comme des flammes, où les coquelicots semblaient des gouttes -de sang.</p> - -<p>Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre énorme, les -mamelles gonflées, tandis qu’une troupe de petits porcs tournaient -autour, avec leur queue roulée comme une corde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p> - -<p>Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes, la cloche de -l’église tinta. Sa voix de fer jetait dans le ciel joyeux son appel -faible et lointain. Des hirondelles filaient comme des flèches à -travers l’espace bleu qu’enfermaient les grands hêtres immobiles. Une -odeur d’étable passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des -pommiers.</p> - -<p>Un des hommes debout devant la porte se tourna vers la maison et cria:</p> - -<p>—Allons, allons, Mélina, v’là que ça sonne!</p> - -<p>Il avait peut-être trente ans. C’était un grand paysan, que les longs -travaux des champs n’avaient point encore courbé ni déformé. Un vieux, -son père, noueux comme un tronc de chêne, avec des poignets bossués et -des jambes torses, déclara:</p> - -<p>—Les femmes, c’est jamais prêt, d’abord. Les deux autres fils du vieux -se mirent à rire, et l’un, se tournant vers le frère aîné, qui avait -appelé le premier, lui dit:</p> - -<p>—Va les quérir, Polyte. All’ viendront point avant midi.</p> - -<p>Et le jeune homme entra dans sa demeure.</p> - -<p>Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à crier en battant -des ailes; puis ils partirent vers la mare de leur pas lent et balancé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p> - -<p>Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme parut qui -portait un enfant de deux mois. Les brides blanches de son haut bonnet -lui pendaient sur le dos, retombant sur un châle rouge, éclatant comme -un incendie, et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le -ventre en bosse de la garde.</p> - -<p>Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine âgée de -dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras de son homme. Et -les deux grand’mères vinrent ensuite, fanées ainsi que de vieilles -pommes, avec une fatigue évidente dans leurs reins forcés, tournés -depuis longtemps par les patientes et rudes besognes. Une d’elles était -veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la porte, et -ils partirent en tête du cortège, derrière l’enfant et la sage-femme. -Et le reste de la famille se mit en route à la suite. Les plus jeunes -portaient des sacs de papier pleins de dragées.</p> - -<p>Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de toute sa force -le frêle marmot attendu. Des gamins montaient sur les fossés; des gens -apparaissaient aux barrières; des filles de ferme restaient debout -entre deux seaux pleins de lait qu’elles posaient à terre pour regarder -le baptême.</p> - -<p>Et la garde, triomphante, portait son <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> fardeau vivant, évitait les -flaques d’eau dans les chemins creux, entre les talus plantés d’arbres. -Et les vieux venaient avec cérémonie, marchant un peu de travers, vu -l’âge et les douleurs; et les jeunes avaient envie de danser, et ils -regardaient les filles qui venaient les voir passer; et le père et -la mère allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui les -remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait dans le pays -leur nom, le nom des Dentu, bien connu par le canton.</p> - -<p>Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les champs pour -éviter le long détour de la route.</p> - -<p>On apercevait l’église maintenant, avec son clocher pointu. Une -ouverture le traversait juste au-dessous du toit d’ardoises; et quelque -chose remuait là dedans, allant et venant d’un mouvement vif, passant -et repassant derrière l’étroite fenêtre. C’était la cloche qui sonnait -toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première fois, dans la -maison du Bon Dieu.</p> - -<p>Un chien s’était mis à suivre. On lui jetait des dragées, il gambadait -autour des gens.</p> - -<p>La porte de l’église était ouverte. Le prêtre, un grand garçon à -cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi, lui, oncle du petit, -encore un frère du père, attendait devant <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> l’autel. Et il baptisa -suivant les rites son neveu Prosper-César, qui se mit à pleurer en -goûtant le sel symbolique.</p> - -<p>Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur le seuil pendant -que l’abbé quittait son surplis; puis on se remit en route. On allait -vite maintenant, car on pensait au dîner. Toute la marmaille du pays -suivait, et, chaque fois qu’on lui jetait une poignée de bonbons, -c’était une mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux -arrachés; et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser les -sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les pattes, mais -plus obstiné que les gamins.</p> - -<p>La garde, un peu lasse, dit à l’abbé, qui marchait auprès d’elle:</p> - -<p>—Dites donc, m’sieu le curé, si ça ne vous opposait pas de m’ tenir -un brin vot’ neveu pendant que je m’ dégourdirai. J’ai quasiment une -crampe dans les estomacs.</p> - -<p>Le prêtre prit l’enfant, dont la robe blanche faisait une grande tache -éclatante sur la soutane noire, et il l’embrassa, gêné par ce léger -fardeau, ne sachant comment le tenir, comment le poser. Tout le monde -se mit à rire. Une des grand’mères demanda de loin:</p> - -<p>—Ça ne t’ fait-il point deuil, dis, l’abbé, qu’ tu n’en auras jamais -de comme ça?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p> - -<p>Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées, regardant -fixement le moutard aux yeux bleus, dont il avait envie d’embrasser -encore les joues rondes. Il n’y tint plus, et, le levant jusqu’à son -visage, il le baisa longuement.</p> - -<p>Le père cria:</p> - -<p>—Dis donc, curé, si t’en veux un, t’as qu’à le dire.</p> - -<p>Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens des champs.</p> - -<p>Dès qu’on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde éclata comme -une tempête. Les deux autres fils allaient aussi se marier; leurs -fiancées étaient là, arrivées seulement pour le repas; et les invités -ne cessaient de lancer des allusions à toutes les générations futures -que promettaient ces unions.</p> - -<p>C’étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient ricaner les -filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils tapaient du poing sur -la table, poussaient des cris. Le père et le grand-père ne tarissaient -point en propos polissons. La mère souriait; les vieilles prenaient -leur part de joie et lançaient aussi des gaillardises.</p> - -<p>Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille, assis à -côté de la garde, agaçant du doigt la petite bouche de <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> son neveu -pour le faire rire. Il semblait surpris par la vue de cet enfant, comme -s’il n’en avait jamais aperçu. Il le considérait avec une attention -réfléchie, avec une gravité songeuse, avec une tendresse éveillée au -fond de lui, une tendresse inconnue, singulière, vive et un peu triste, -pour ce petit être fragile qui était le fils de son frère.</p> - -<p>Il n’entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait l’enfant. Il -avait envie de le prendre encore sur ses genoux, car il gardait, sur sa -poitrine et dans son cœur, la sensation douce de l’avoir porté tout -à l’heure, en revenant de l’église. Il restait ému devant cette larve -d’homme comme devant un mystère ineffable auquel il n’avait jamais -pensé, un mystère auguste et saint, l’incarnation d’une âme nouvelle, -le grand mystère de la vie qui commence, de l’amour qui s’éveille, de -la race qui se continue, de l’humanité qui marche toujours.</p> - -<p>La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée par le petit -qui l’écartait de la table.</p> - -<p>L’abbé lui dit:</p> - -<p>—Donnez-le-moi. Je n’ai pas faim.</p> - -<p>Et il reprit l’enfant. Alors tout disparut autour de lui, tout -s’effaça; et il restait les yeux fixés sur cette figure rose et -bouffie; et <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> peu à peu, la chaleur du petit corps, à travers les -langes et le drap de la soutane, lui gagnait les jambes, le pénétrait -comme une caresse très légère, très bonne, très chaste, une caresse -délicieuse qui lui mettait des larmes aux yeux.</p> - -<p>Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L’enfant, agacé par ces -clameurs, se mit à pleurer.</p> - -<p>Une voix s’écria:</p> - -<p>—Dis donc, l’abbé, donne-lui à téter.</p> - -<p>Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère s’était levée; -elle prit son fils et l’emporta dans la chambre voisine. Elle revint au -bout de quelques minutes en déclarant qu’il dormait tranquillement dans -son berceau.</p> - -<p>Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de temps en temps dans -la cour, puis rentraient se mettre à table. Les viandes, les légumes, -le cidre et le vin s’engouffraient dans les bouches, gonflaient les -ventres, allumaient les yeux, faisaient délirer les esprits.</p> - -<p>La nuit tombait quand on prit le café.</p> - -<p>Depuis longtemps le prêtre avait disparu sans qu’on s’étonnât de son -absence.</p> - -<p>La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit dormait -toujours. Il faisait sombre à présent. Elle pénétra dans la chambre à -tâtons; <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> et elle avançait, les bras étendus, pour ne point heurter -de meuble. Mais un bruit singulier l’arrêta net; et elle ressortit -effarée, sûre d’avoir entendu remuer quelqu’un. Elle rentra dans la -salle, fort pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes se -levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une lampe à la -main, s’élança.</p> - -<p>L’abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front sur l’oreiller -où reposait la tête de l’enfant.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Le Baptême</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 14 janvier 1884.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span></p> - -<h2 id="ch_9">REGRET.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Léon Dierx.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ONSIEUR</span> Saval, qu’on appelle dans Mantes «le père Saval», vient de se -lever. Il pleut. C’est un triste jour d’automne; les feuilles tombent. -Elles tombent lentement dans la pluie, comme une autre pluie plus -épaisse et plus lente. M. Saval n’est pas gai. Il va de sa cheminée à -sa fenêtre et de sa fenêtre à sa cheminée. La vie a des jours sombres. -Elle n’aura plus que des jours sombres pour lui maintenant, car il a -soixante-deux ans! Il est seul, vieux garçon, sans personne autour de -lui. Comme c’est triste de mourir ainsi, tout seul, sans une affection -dévouée!</p> - -<p>Il songe à son existence si nue, si vide. Il se rappelle dans l’ancien -passé, dans le passé de son enfance, la maison, la maison avec les <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> -parents; puis le collège, les sorties, le temps de son droit à Paris. -Puis la maladie du père, sa mort.</p> - -<p>Il est revenu habiter avec sa mère. Ils ont vécu tous les deux, le -jeune homme et la vieille femme, paisiblement, sans rien désirer de -plus. Elle est morte aussi. Que c’est triste, la vie!</p> - -<p>Il est resté seul. Et maintenant il mourra bientôt à son tour. Il -disparaîtra, lui, et ce sera fini. Il n’y aura plus de M. Paul Saval -sur la terre. Quelle affreuse chose! D’autres gens vivront, s’aimeront, -riront. Oui, on s’amusera et il n’existera plus, lui! Est-ce étrange -qu’on puisse rire, s’amuser, être joyeux sous cette éternelle certitude -de la mort. Si elle était seulement probable, cette mort, on pourrait -encore espérer; mais non, elle est inévitable, aussi inévitable que la -nuit après le jour.</p> - -<p>Si encore sa vie avait été remplie! S’il avait fait quelque chose; -s’il avait eu des aventures, de grands plaisirs, des succès, des -satisfactions de toute sorte. Mais non, rien. Il n’avait rien fait, -jamais rien que se lever, manger aux mêmes heures, et se coucher. Et -il était arrivé comme cela à l’âge de soixante-deux ans. Il ne s’était -même pas marié comme les autres hommes. Pourquoi? Oui, pourquoi <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> -ne s’était-il pas marié? Il l’aurait pu, car il possédait quelque -fortune. Est-ce l’occasion qui lui avait manqué? Peut-être! Mais on les -fait naître, ces occasions! Il était nonchalant, voilà. La nonchalance -avait été son grand mal, son défaut, son vice. Combien de gens ratent -leur vie par nonchalance. Il est si difficile à certaines natures de -se lever, de remuer, de faire des démarches, de parler, d’étudier des -questions.</p> - -<p>Il n’avait même pas été aimé. Aucune femme n’avait dormi sur sa -poitrine dans un complet abandon d’amour. Il ne connaissait pas les -angoisses délicieuses de l’attente, le divin frisson de la main -pressée, l’extase de la passion triomphante.</p> - -<p>Quel bonheur surhumain devait vous inonder le cœur quand les lèvres -se rencontrent pour la première fois, quand l’étreinte de quatre bras -fait un seul être, un être souverainement heureux, de deux êtres -affolés l’un par l’autre.</p> - -<p>M. Saval s’était assis, les pieds au feu, en robe de chambre.</p> - -<p>Certes, sa vie était ratée, tout à fait ratée. Pourtant il avait aimé, -lui. Il avait aimé secrètement, douloureusement et nonchalamment, comme -il faisait tout. Oui, il avait aimé sa vieille amie M<sup>me</sup> Sandres, -la femme <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> de son vieux camarade Sandres. Ah! s’il l’avait connue -jeune fille! Mais il l’avait rencontrée trop tard; elle était déjà -mariée. Certes, il l’aurait demandée celle-là! Comme il l’avait aimée, -pourtant, sans répit, depuis le premier jour!</p> - -<p>Il se rappelait son émotion toutes les fois qu’il la revoyait, ses -tristesses en la quittant, les nuits où il ne pouvait pas s’endormir -parce qu’il pensait à elle.</p> - -<p>Le matin, il se réveillait toujours un peu moins amoureux que le soir. -Pourquoi?</p> - -<p>Comme elle était jolie, autrefois, et mignonne, blonde, frisée, rieuse! -Sandres n’était pas l’homme qu’il lui aurait fallu. Maintenant, -elle avait cinquante-huit ans. Elle semblait heureuse. Ah! si elle -l’avait aimé, celle-là, jadis; si elle l’avait aimé! Et pourquoi ne -l’aurait-elle pas aimé, lui, Saval, puisqu’il l’aimait bien, elle, -M<sup>me</sup> Sandres?</p> - -<p>Si seulement elle avait deviné quelque chose... N’avait-elle rien -deviné, n’avait-elle rien vu, rien compris jamais? Alors qu’aurait-elle -pensé? S’il avait parlé, qu’aurait-elle répondu?</p> - -<p>Et Saval se demandait mille autres choses. Il revivait sa vie, -cherchait à ressaisir une foule de détails.</p> - -<p>Il se rappelait toutes les longues soirées <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> d’écarté chez Sandres, -quand sa femme était jeune et si charmante.</p> - -<p>Il se rappelait des choses qu’elle lui avait dites, des intonations -qu’elle avait autrefois, des petits sourires muets qui signifiaient -tant de pensées.</p> - -<p>Il se rappelait leurs promenades, à trois, le long de la Seine, leurs -déjeuners sur l’herbe, le dimanche, car Sandres était employé à la -sous-préfecture. Et soudain le souvenir net lui revint d’un après-midi -passé avec elle dans un petit bois le long de la rivière.</p> - -<p>Ils étaient partis le matin, emportant leurs provisions dans des -paquets. C’était par une vive journée de printemps, une de ces journées -qui grisent. Tout sent bon, tout semble heureux. Les oiseaux ont des -cris plus gais et des coups d’ailes plus rapides. On avait mangé sur -l’herbe, sous des saules, tout près de l’eau engourdie par le soleil. -L’air était tiède, plein d’odeurs de sève; on le buvait avec délices. -Qu’il faisait bon, ce jour-là!</p> - -<p>Après le déjeuner, Sandres s’était endormi sur le dos: «Le meilleur -somme de sa vie,» dit-il en se réveillant.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Sandres avait pris le bras de Saval, et ils étaient partis tous -les deux le long de la rive.</p> - -<p>Elle s’appuyait sur lui. Elle riait, elle disait: «Je suis grise, mon -ami, tout à fait grise.» Il <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> la regardait, frémissant jusqu’au -cœur, se sentant pâlir, redoutant que ses yeux ne fussent trop -hardis, qu’un tremblement de sa main ne révélât son secret.</p> - -<p>Elle s’était fait une couronne avec de grandes herbes et des lis d’eau, -et lui avait demandé: «M’aimez-vous, comme ça?»</p> - -<p>Comme il ne répondait rien,—car il n’avait rien trouvé à répondre, il -serait plutôt tombé à genoux,—et elle s’était mise à rire, d’un rire -mécontent, en lui jetant par la figure: «Gros bête, va! On parle, au -moins!»</p> - -<p>Il avait failli pleurer sans trouver encore un seul mot.</p> - -<p>Tout cela lui revenait maintenant, précis comme au premier jour. -Pourquoi lui avait-elle dit cela: «Gros bête, va! On parle, au moins!»</p> - -<p>Et il se rappela comme elle s’appuyait tendrement sur lui. En passant -sous un arbre penché, il avait senti son oreille, à elle, contre sa -joue, à lui, et il s’était reculé brusquement, dans la crainte qu’elle -ne crût volontaire ce contact.</p> - -<p>Quand il avait dit: «Ne serait-il pas temps de revenir?» elle lui avait -lancé un regard singulier. Certes, elle l’avait regardé d’une curieuse -façon. Il n’y avait pas songé, alors; et voilà qu’il s’en souvenait -maintenant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_263">263</span></p> - -<p>—Comme vous voudrez, mon ami. Si vous êtes fatigué, retournons.</p> - -<p>Et il avait répondu:</p> - -<p>—Ce n’est pas que je sois fatigué; mais Sandres est peut-être réveillé -maintenant.</p> - -<p>Et elle avait dit, en haussant les épaules:</p> - -<p>—Si vous craignez que mon mari soit réveillé, c’est autre chose; -retournons!</p> - -<p>En revenant, elle demeura silencieuse; et elle ne s’appuyait plus sur -son bras. Pourquoi?</p> - -<p>Ce «pourquoi» là, il ne se l’était point encore posé. Maintenant il lui -semblait apercevoir quelque chose qu’il n’avait jamais compris.</p> - -<p>Est-ce que?...</p> - -<p>M. Saval se sentit rougir et il se leva bouleversé comme si, de trente -ans plus jeune, il avait entendu M<sup>me</sup> Sandres lui dire: «Je vous -aime!»</p> - -<p>Était-ce possible? Ce soupçon qui venait de lui entrer dans l’âme le -torturait! Était-ce possible qu’il n’eût pas vu, pas deviné?</p> - -<p>Oh! si cela était vrai, s’il avait passé contre ce bonheur sans le -saisir!</p> - -<p>Il se dit: Je veux savoir. Je ne peux rester dans ce doute. Je veux -savoir!</p> - -<p>Et il s’habilla vite, se vêtant à la hâte. Il pensait: «J’ai -soixante-deux ans, elle en a <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> cinquante-huit; je peux bien lui -demander cela.</p> - -<p>Et il sortit.</p> - -<p>La maison de Sandres se trouvait de l’autre côté de la rue, presque en -face de la sienne. Il s’y rendit. La petite servante vint ouvrir au -coup de marteau.</p> - -<p>Elle fut étonnée de le voir si tôt:</p> - -<p>—Vous déjà, monsieur Saval; est-il arrivé quelque accident?</p> - -<p>Saval répondit:</p> - -<p>—Non, ma fille, mais va dire à ta maîtresse que je voudrais lui parler -tout de suite.</p> - -<p>—C’est que madame fait sa provision de confitures de poires pour -l’hiver; et elle est dans son fourneau; et pas habillée, vous comprenez.</p> - -<p>—Oui, mais dis-lui que c’est pour une chose très importante.</p> - -<p>La petite bonne s’en alla, et Saval se mit à marcher dans le salon, à -grands pas nerveux. Il ne se sentait pas embarrassé cependant. Oh! il -allait lui demander cela comme il lui aurait demandé une recette de -cuisine. C’est qu’il avait soixante-deux ans!</p> - -<p>La porte s’ouvrit; elle parut. C’était maintenant une grosse femme -large et ronde, aux joues pleines, au rire sonore. Elle marchait les -mains loin du corps et les manches relevées <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> sur ses bras nus, -poissés de jus sucré. Elle demanda, inquiète:</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous avez, mon ami; vous n’êtes pas malade?</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Non, ma chère amie, mais je veux vous demander une chose qui a -pour moi beaucoup d’importance, et qui me torture le cœur. Me -promettez-vous de me répondre franchement?</p> - -<p>Elle sourit.</p> - -<p>—Je suis toujours franche. Dites.</p> - -<p>—Voilà. Je vous ai aimée du jour où je vous ai vue. Vous en étiez-vous -doutée?</p> - -<p>Elle répondit en riant, avec quelque chose de l’intonation d’autrefois:</p> - -<p>—Gros bête, va! Je l’ai bien vu du premier jour!</p> - -<p>Saval se mit à trembler; il balbutia:</p> - -<p>—Vous le saviez!... Alors...</p> - -<p>Et il se tut.</p> - -<p>Elle demanda:</p> - -<p>—Alors?... Quoi?</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Alors... que pensiez-vous?... que... que... Qu’auriez-vous répondu?</p> - -<p>Elle rit plus fort. Des gouttes de sirop lui coulaient au bout des -doigts et tombaient sur le parquet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p> - -<p>—Moi?... Mais vous ne m’avez rien demandé. Ce n’était pas à moi de -vous faire une déclaration!</p> - -<p>Alors il fit un pas vers elle:</p> - -<p>—Dites-moi... dites-moi... Vous rappelez-vous ce jour où Sandres s’est -endormi sur l’herbe après déjeuner... où nous avons été ensemble, -jusqu’au tournant, là-bas?...</p> - -<p>Il attendit. Elle avait cessé de rire et le regardait dans les yeux:</p> - -<p>—Mais certainement, je me le rappelle.</p> - -<p>Il reprit en frissonnant:</p> - -<p>—Eh bien... ce jour-là... si j’avais été... si j’avais été... -entreprenant... qu’est-ce que vous auriez fait?</p> - -<p>Elle se remit à sourire en femme heureuse qui ne regrette rien, et elle -répondit franchement, d’une voix claire où pointait une ironie:</p> - -<p>—J’aurais cédé, mon ami.</p> - -<p>Puis elle tourna sur ses talons et s’enfuit vers ses confitures.</p> - -<p>Saval ressortit dans la rue, atterré comme après un désastre. Il -filait à grands pas sous la pluie, droit devant lui, descendant vers -la rivière, sans songer où il allait. Quand il arriva sur la berge, -il tourna à droite et la suivit. Il marcha longtemps, comme poussé -par un instinct. Ses vêtements ruisselaient <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> d’eau, son chapeau -déformé, mou comme une loque, dégouttait à la façon d’un toit. Il -allait toujours, toujours devant lui. Et il se trouva sur la place où -ils avaient déjeuné au jour lointain dont le souvenir lui torturait le -cœur.</p> - -<p>Alors il s’assit sous les arbres dénudés, et il pleura.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Regret</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 4 novembre 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span></p> - -<h2 id="ch_10">MON ONCLE JULES.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A M. Achille Bénouville.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">U</span><span class="smcap">N</span> vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l’aumône. Mon camarade -Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit:</p> - -<p>—Ce misérable m’a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le -souvenir me poursuit sans cesse. La voici:</p> - -<p>Ma famille, originaire du Havre, n’était pas riche. On s’en tirait, -voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait -pas grand’chose. J’avais deux sœurs.</p> - -<p>Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait -souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et -perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se -passait la main ouverte sur le front, comme pour essuyer <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> une sueur -qui n’existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur -impuissante. On économisait sur tout; on n’acceptait jamais un dîner, -pour n’avoir pas à le rendre; on achetait les provisions au rabais, -les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes -et avaient de longues discussions sur le prix d’un galon qui valait -quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en -soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et -réconfortant, paraît-il; j’aurais préféré autre chose.</p> - -<p>On me faisait des scènes abominables pour les boutons perdus et les -pantalons déchirés.</p> - -<p>Mais chaque dimanche, nous allions faire notre tour de jetée en grande -tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le -bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs, -prêtes les premières, attendaient le signal du départ; mais, au dernier -moment, on découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du -père de famille, et il fallait bien vite l’effacer avec un chiffon -mouillé de benzine.</p> - -<p>Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête, attendait, en manches -de chemise, que l’opération fût terminée, tandis que ma mère se hâtait, -ayant ajusté ses lunettes de myope, et ôté ses gants pour ne les pas -gâter.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p> - -<p>On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant -en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en -faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon -père gardait la droite. Et je me rappelle l’air pompeux de mes pauvres -parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits, -la sévérité de leur allure. Ils avançaient d’un pas grave, le corps -droit, les jambes raides, comme si une affaire d’une importance extrême -eût dépendu de leur tenue.</p> - -<p>Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient -de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les -mêmes paroles:</p> - -<p>—Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise!</p> - -<p>Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la -famille, après en avoir été la terreur. J’avais entendu parler de -lui depuis mon enfance, et il me semblait que je l’aurais reconnu du -premier coup, tant sa pensée m’était devenue familière. Je savais -tous les détails de son existence jusqu’au jour de son départ pour -l’Amérique, bien qu’on ne parlât qu’à voix basse de cette période de sa -vie.</p> - -<p>Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> c’est-à-dire qu’il -avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes -pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s’amuse <i>fait -des bêtises</i>. Il est ce qu’on appelle, en souriant, un noceur. Chez -les nécessiteux, un garçon qui force les parents à écorner le capital -devient un mauvais sujet, un gueux, un drôle!</p> - -<p>Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les -conséquences seules déterminent la gravité de l’acte.</p> - -<p>Enfin l’oncle Jules avait notablement diminué l’héritage sur lequel -comptait mon père; après avoir d’ailleurs mangé sa part jusqu’au -dernier sou.</p> - -<p>On l’avait embarqué pour l’Amérique, comme on faisait alors, sur un -navire marchand allant du Havre à New-York.</p> - -<p>Une fois là-bas, mon oncle Jules s’établit marchand de je ne sais quoi, -et il écrivit bientôt qu’il gagnait un peu d’argent et qu’il espérait -pouvoir dédommager mon père du tort qu’il lui avait fait. Cette lettre -causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne valait pas, -comme on dit, les quatre fers d’un chien, devint tout à coup un honnête -homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les -Davranche.</p> - -<p>Un capitaine nous apprit en outre qu’il <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> avait loué une grande -boutique et qu’il faisait un commerce important.</p> - -<p>Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait: «Mon cher Philippe, -je t’écris pour que tu ne t’inquiètes pas de ma santé, qui est bonne. -Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage -dans l’Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te -donner de mes nouvelles. Si je ne t’écris pas, ne sois pas inquiet. Je -reviendrai au Havre une fois fortune faite. J’espère que ce ne sera pas -trop long, et nous vivrons heureux ensemble...»</p> - -<p>Cette lettre était devenue l’évangile de la famille. On la lisait à -tout propos, on la montrait à tout le monde.</p> - -<p>Pendant dix ans, en effet, l’oncle Jules ne donna plus de nouvelles; -mais l’espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait; -et ma mère aussi disait souvent:</p> - -<p>—Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui -a su se tirer d’affaire!</p> - -<p>Et chaque dimanche, en regardant venir de l’horizon les gros vapeurs -noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa -phrase éternelle:</p> - -<p>—Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p> - -<p>Et on s’attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier:</p> - -<p>—Ohé! Philippe.</p> - -<p>On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré; on devait même -acheter, avec l’argent de l’oncle, une petite maison de campagne près -d’Ingouville. Je n’affirmerais pas que mon père n’eût point entamé déjà -des négociations à ce sujet.</p> - -<p>L’aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans; l’autre vingt-six. -Elles ne se mariaient pas, et c’était là un gros chagrin pour tout le -monde.</p> - -<p>Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche, -mais honorable. J’ai toujours eu la conviction que la lettre de l’oncle -Jules, montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la -résolution du jeune homme.</p> - -<p>On l’accepta avec empressement, et il fut décidé qu’après le mariage -toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey.</p> - -<p>Jersey est l’idéal du voyage pour les gens pauvres. Ce n’est pas loin; -on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet -îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de -navigation, peut s’offrir la vue d’un peuple voisin chez lui et étudier -les mœurs, déplorables d’ailleurs, <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> de cette île couverte par le -pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité.</p> - -<p>Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente, -notre rêve de tous les instants.</p> - -<p>On partit enfin. Je vois cela comme si c’était d’hier: le vapeur -chauffant contre le quai de Granville; mon père, effaré, surveillant -l’embarquement de nos trois colis; ma mère inquiète ayant pris le bras -de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis le départ de -l’autre, comme un poulet resté seul de sa couvée; et, derrière nous, -les nouveaux époux qui restaient toujours en arrière, ce qui me faisait -souvent tourner la tête.</p> - -<p>Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le navire, quittant la jetée, -s’éloigna sur une mer plate comme une table de marbre vert. Nous -regardions les côtes s’enfuir, heureux et fiers comme tous ceux qui -voyagent peu.</p> - -<p>Mon père tendait son ventre sous sa redingote dont on avait, le matin -même, effacé avec soin toutes les taches, et il répandait autour de lui -cette odeur de benzine des jours de sortie, qui me faisait reconnaître -les dimanches.</p> - -<p>Tout à coup, il avisa deux dames élégantes <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> à qui deux messieurs -offraient des huîtres. Un vieux matelot déguenillé ouvrait d’un coup de -couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient -ensuite aux dames. Elles mangeaient d’une manière délicate, en tenant -l’écaille sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point -tacher leurs robes. Puis elles buvaient l’eau d’un petit mouvement -rapide et jetaient la coquille à la mer.</p> - -<p>Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des -huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné, -supérieur, et il s’approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant:</p> - -<p>—Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres?</p> - -<p>Ma mère hésitait, à cause de la dépense; mais mes deux sœurs -acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d’un ton contrarié:</p> - -<p>—J’ai peur de me faire mal à l’estomac. Offre ça aux enfants -seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades.</p> - -<p>Puis, se tournant vers moi, elle ajouta:</p> - -<p>—Quant à Joseph, il n’en a pas besoin; il ne faut point gâter les -garçons.</p> - -<p>Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction. -Je suivais de l’œil mon père, qui conduisait pompeusement ses <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -deux filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé.</p> - -<p>Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs -comment il fallait s’y prendre pour manger sans laisser couler l’eau; -il voulut même donner l’exemple et il s’empara d’une huître. En -essayant d’imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide -sur sa redingote et j’entendis ma mère murmurer:</p> - -<p>—Il ferait mieux de se tenir tranquille.</p> - -<p>Mais tout à coup mon père me parut inquiet; il s’éloigna de quelques -pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l’écailleur, et, -brusquement, il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux -singuliers. Il dit à mi-voix à ma mère:</p> - -<p>—C’est extraordinaire comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble -à Jules.</p> - -<p>Ma mère, interdite, demanda:</p> - -<p>—Quel Jules?...</p> - -<p>Mon père reprit:</p> - -<p>—Mais... mon frère... Si je ne le savais pas en bonne position en -Amérique, je croirais que c’est lui.</p> - -<p>Ma mère effarée balbutia:</p> - -<p>—Tu es fou! Du moment que tu sais bien que ce n’est pas lui, pourquoi -dire ces bêtises-là?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p> - -<p>Mais mon père insistait:</p> - -<p>—Va donc le voir, Clarisse; j’aime mieux que tu t’en assures toi-même, -de tes propres yeux.</p> - -<p>Elle se leva et alla rejoindre ses filles. Moi aussi, je regardais -l’homme. Il était vieux, sale, tout ridé, et ne détournait pas le -regard de sa besogne.</p> - -<p>Ma mère revint. Je m’aperçus qu’elle tremblait. Elle prononça très vite:</p> - -<p>—Je crois que c’est lui. Va donc demander des renseignements au -capitaine. Surtout sois prudent, pour que ce garnement ne nous retombe -pas sur les bras maintenant!</p> - -<p>Mon père s’éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému.</p> - -<p>Le capitaine, un grand monsieur, maigre, à longs favoris, se promenait -sur la passerelle d’un air important, comme s’il eût commandé le -courrier des Indes.</p> - -<p>Mon père l’aborda avec cérémonie, en l’interrogeant sur son métier avec -accompagnement de compliments:</p> - -<p>—Quelle était l’importance de Jersey? Ses productions? Sa population? -Ses mœurs? Ses coutumes? La nature du sol, etc., etc.</p> - -<p>On eût cru qu’il s’agissait au moins des États-Unis d’Amérique.</p> - -<p>Puis on parla du bâtiment qui nous portait, <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> <i>l’Express</i>, puis on -en vint à l’équipage. Mon père, enfin, d’une voix troublée:</p> - -<p>—Vous avez là un vieil écailleur d’huîtres qui paraît bien -intéressant. Savez-vous quelques détails sur ce bonhomme?</p> - -<p>Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit -sèchement:</p> - -<p>—C’est un vieux vagabond français que j’ai trouvé en Amérique l’an -dernier, et que j’ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre, -mais il ne veut pas retourner près d’eux parce qu’il leur doit de -l’argent. Il s’appelle Jules.... Jules Darmanche ou Darvanche, quelque -chose comme ça, enfin. Il paraît qu’il a été riche un moment là-bas, -mais vous voyez où il en est réduit maintenant.</p> - -<p>Mon père, qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux -hagards:</p> - -<p>—Ah! ah! très bien..., fort bien... Cela ne m’étonne pas... Je vous -remercie beaucoup, capitaine.</p> - -<p>Et il s’en alla, tandis que le marin le regardait s’éloigner avec -stupeur.</p> - -<p>Il revint auprès de ma mère, tellement décomposé qu’elle lui dit:</p> - -<p>—Assieds-toi, on va s’apercevoir de quelque chose.</p> - -<p>Il tomba sur le banc en bégayant:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p> - -<p>—C’est lui, c’est bien lui!</p> - -<p>Puis il demanda:</p> - -<p>—Qu’allons-nous faire?...</p> - -<p>Elle répondit vivement:</p> - -<p>—Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller -les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se -doute de rien.</p> - -<p>Mon père paraissait atterré. Il murmura:</p> - -<p>—Quelle catastrophe!</p> - -<p>Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse:</p> - -<p>—Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait rien, et qu’il -nous retomberait sur le dos! Comme si on pouvait attendre quelque chose -d’un Davranche!...</p> - -<p>Et mon père se passa la main sur le front, comme il faisait sous les -reproches de sa femme.</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>—Donne de l’argent à Joseph pour qu’il aille payer ces huîtres, à -présent. Il ne manquerait plus que d’être reconnus par ce mendiant. -Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l’autre bout, -et fais en sorte que cet homme n’approche pas de nous!</p> - -<p>Elle se leva, et ils s’éloignèrent après m’avoir remis une pièce de -cent sous.</p> - -<p>Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> J’affirmai que -maman s’était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à -l’ouvreur d’huîtres:</p> - -<p>—Combien est-ce que nous vous devons, monsieur?</p> - -<p>J’avais envie de dire: mon oncle.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Deux francs cinquante.</p> - -<p>Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie.</p> - -<p>Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je -regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en -me disant:</p> - -<p>—C’est mon oncle, le frère de papa, mon oncle!</p> - -<p>Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia:</p> - -<p>—Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur!</p> - -<p>Avec l’accent d’un pauvre qui reçoit l’aumône. Je pensai qu’il avait dû -mendier, là-bas!</p> - -<p>Mes sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma générosité.</p> - -<p>Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda:</p> - -<p>—Il y en avait pour trois francs?... Ce n’est pas possible.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p> - -<p>Je déclarai d’une voix ferme:</p> - -<p>—J’ai donné dix sous de pourboire.</p> - -<p>Ma mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux:</p> - -<p>—Tu es fou! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux!...</p> - -<p>Elle s’arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre.</p> - -<p>Puis on se tut.</p> - -<p>Devant nous, à l’horizon, une ombre violette semblait sortir de la mer. -C’était Jersey.</p> - -<p>Lorsqu’on approcha des jetées, un désir violent me vint au cœur -de voir encore une fois mon oncle Jules, de m’approcher, de lui dire -quelque chose de consolant, de tendre.</p> - -<p>Mais, comme personne ne mangeait plus d’huîtres, il avait disparu, -descendu sans doute au fond de la cale infecte où logeait ce misérable.</p> - -<p>Et nous sommes revenus par le bateau de Saint-Malo, pour ne pas le -rencontrer. Ma mère était dévorée d’inquiétude.</p> - -<p>Je n’ai jamais revu le frère de mon père!</p> - -<p>Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Mon oncle Jules</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du mardi 7 août 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p> - -<h2 id="ch_11">EN VOYAGE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Gustave Toudouze.</i></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> wagon était au complet depuis Cannes; on causait, tout le monde -se connaissant. Lorsqu’on passa Tarascon, quelqu’un dit: «C’est ici -qu’on assassine.» Et on se mit à parler du mystérieux et insaisissable -meurtrier qui, depuis deux ans, s’offre, de temps en temps, la vie -d’un voyageur. Chacun faisait des suppositions, chacun donnait son -avis; les femmes regardaient en frissonnant la nuit sombre derrière -les vitres, avec la peur de voir apparaître soudain une tête d’homme -à la portière. Et on se mit à raconter des histoires effrayantes de -mauvaises rencontres, des tête-à-tête avec des fous dans un rapide, des -heures passées en face d’un personnage suspect.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span></p> - -<p>Chaque homme savait une anecdote à son honneur, chacun avait intimidé, -terrassé et garrotté quelque malfaiteur en des circonstances -surprenantes, avec une présence d’esprit et une audace admirables. -Un médecin, qui passait chaque hiver dans le Midi, voulut à son tour -conter une aventure:</p> - -<p>—Moi, dit-il, je n’ai jamais eu la chance d’expérimenter mon courage -dans une affaire de cette sorte; mais j’ai connu une femme, une de mes -clientes, morte aujourd’hui, à qui arriva la plus singulière chose du -monde, et aussi la plus mystérieuse et la plus attendrissante.</p> - -<p>C’était une Russe, la comtesse Marie Baranow, une très grande dame, -d’une exquise beauté. Vous savez comme les Russes sont belles, du -moins comme elles nous semblent belles, avec leur nez fin, leur bouche -délicate, leurs yeux rapprochés, d’une indéfinissable couleur, d’un -bleu gris, et leur grâce froide, un peu dure! Elles ont quelque chose -de méchant et de séduisant, d’altier et de doux, de tendre et de -sévère, tout à fait charmant pour un Français. Au fond, c’est peut-être -seulement la différence de race et de type qui me fait voir tant de -choses en elles.</p> - -<p>Son médecin, depuis plusieurs années, la voyait menacée d’une maladie -de poitrine et <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> tâchait de la décider à venir dans le midi de la -France; mais elle refusait obstinément de quitter Pétersbourg. Enfin -l’automne dernier, la jugeant perdue, le docteur prévint le mari qui -ordonna aussitôt à sa femme de partir pour Menton.</p> - -<p>Elle prit le train, seule dans son wagon, ses gens de service occupant -un autre compartiment. Elle restait contre la portière, un peu triste, -regardant passer les campagnes et les villages, se sentant bien isolée, -bien abandonnée dans la vie, sans enfants, presque sans parents, avec -un mari dont l’amour était mort et qui la jetait ainsi au bout du monde -sans venir avec elle, comme on envoie à l’hôpital un valet malade.</p> - -<p>A chaque station, son serviteur Ivan venait s’informer si rien ne -manquait à sa maîtresse. C’était un vieux domestique aveuglément -dévoué, prêt à accomplir tous les ordres qu’elle lui donnerait.</p> - -<p>La nuit tomba, le convoi roulait à toute vitesse. Elle ne pouvait -dormir, énervée à l’excès. Soudain la pensée lui vint de compter -l’argent que son mari lui avait remis à la dernière minute, en or -de France. Elle ouvrit son petit sac et vida sur ses genoux le flot -luisant de métal.</p> - -<p>Mais tout à coup un souffle d’air froid lui <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> frappa le visage. -Surprise, elle leva la tête. La portière venait de s’ouvrir. La -comtesse Marie, éperdue, jeta brusquement un châle sur son argent -répandu dans sa robe, et attendit. Quelques secondes s’écoulèrent, puis -un homme parut, nu-tête, blessé à la main, haletant, en costume de -soirée. Il referma la porte, s’assit, regarda sa voisine avec des yeux -luisants, puis enveloppa d’un mouchoir son poignet dont le sang coulait.</p> - -<p>La jeune femme se sentait défaillir de peur. Cet homme, certes, l’avait -vue compter son or, et il était venu pour la voler et la tuer.</p> - -<p>Il la fixait toujours, essoufflé, le visage convulsé, prêt à bondir sur -elle sans doute.</p> - -<p>Il dit brusquement:</p> - -<p>—Madame, n’ayez pas peur!</p> - -<p>Elle ne répondit rien, incapable d’ouvrir la bouche, entendant son -cœur battre et ses oreilles bourdonner.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Je ne suis pas un malfaiteur, madame.</p> - -<p>Elle ne disait toujours rien, mais, dans un brusque mouvement qu’elle -fit, ses genoux s’étant rapprochés, son or se mit à couler sur le tapis -comme l’eau coule d’une gouttière.</p> - -<p>L’homme, surpris, regardait ce ruisseau de métal, et il se baissa tout -à coup pour le ramasser.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p> - -<p>Elle, effarée, se leva, jetant à terre toute sa fortune, et elle courut -à la portière pour se précipiter sur la voie. Mais il comprit ce -qu’elle allait faire, s’élança, la saisit dans ses bras, la fit asseoir -de force, et la maintenant par les poignets: «Écoutez-moi, madame, je -ne suis pas un malfaiteur, et, la preuve, c’est que je vais ramasser -cet argent et vous le rendre. Mais je suis un homme perdu, un homme -mort, si vous ne m’aidez à passer la frontière. Je ne puis vous en dire -davantage. Dans une heure, nous serons à la dernière station russe; -dans une heure vingt, nous franchirons la limite de l’Empire. Si vous -ne me secourez point, je suis perdu. Et cependant, madame, je n’ai ni -tué, ni volé, ni rien fait de contraire à l’honneur. Cela je vous le -jure. Je ne puis vous en dire davantage.»</p> - -<p>Et, se mettant à genoux, il ramassa l’or jusque sous les banquettes, -cherchant les dernières pièces roulées au loin. Puis, quand le petit -sac de cuir fut plein de nouveau, il le remit à sa voisine sans ajouter -un mot, et il retourna s’asseoir à l’autre coin du wagon.</p> - -<p>Ils ne remuaient plus ni l’un ni l’autre. Elle demeurait immobile et -muette, encore défaillante de terreur, mais s’apaisant peu à peu. -Quant à lui, il ne faisait pas un geste, pas un mouvement; il restait -droit, les yeux fixés devant <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> lui, très pâle, comme s’il eût été -mort. De temps en temps elle jetait vers lui un regard brusque, vite -détourné. C’était un homme de trente ans environ, fort beau, avec toute -l’apparence d’un gentilhomme.</p> - -<p>Le train courait dans les ténèbres, jetait par la nuit ses appels -déchirants, ralentissait parfois sa marche, puis repartait à toute -vitesse. Mais soudain il calma son allure, siffla plusieurs fois et -s’arrêta tout à fait.</p> - -<p>Ivan parut à la portière afin de prendre les ordres.</p> - -<p>La comtesse Marie, la voix tremblante, considéra une dernière fois son -étrange compagnon, puis elle dit à son serviteur, d’une voix brusque:</p> - -<p>—Ivan, tu vas retourner près du comte, je n’ai plus besoin de toi.</p> - -<p>L’homme, interdit, ouvrait des yeux énormes. Il balbutia:</p> - -<p>—Mais... barine.</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Non, tu ne viendras pas, j’ai changé d’avis. Je veux que tu restes en -Russie. Tiens, voici de l’argent pour retourner. Donne-moi ton bonnet -et ton manteau.</p> - -<p>Le vieux domestique, effaré, se décoiffa et tendit son manteau, -obéissant toujours sans répondre, habitué aux volontés soudaines et -<span class="pagenum" id="Page_293">293</span> aux irrésistibles caprices des maîtres. Et il s’éloigna, les -larmes aux yeux.</p> - -<p>Le train repartit, courant à la frontière.</p> - -<p>Alors la comtesse Marie dit à son voisin:</p> - -<p>—Ces choses sont pour vous, monsieur, vous êtes Ivan, mon serviteur. -Je ne mets qu’une condition à ce que je fais: c’est que vous ne me -parlerez jamais, que vous ne me direz pas un mot, ni pour me remercier, -ni pour quoi que ce soit.</p> - -<p>L’inconnu s’inclina sans prononcer une parole.</p> - -<p>Bientôt on s’arrêta de nouveau et des fonctionnaires en uniforme -visitèrent le train. La comtesse leur tendit les papiers et, montrant -l’homme assis au fond de son wagon:</p> - -<p>—C’est mon domestique Ivan, dont voici le passe-port.</p> - -<p>Le train se remit en route.</p> - -<p>Pendant toute la nuit, ils restèrent en tête-à-tête, muets tous deux.</p> - -<p>Le matin venu, comme on s’arrêtait dans une gare allemande, l’inconnu -descendit; puis, debout à la portière:</p> - -<p>—Pardonnez-moi, madame, de rompre ma promesse; mais je vous ai privée -de votre domestique, il est juste que je le remplace. N’avez-vous -besoin de rien?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p> - -<p>Elle répondit froidement:</p> - -<p>—Allez chercher ma femme de chambre.</p> - -<p>Il y alla. Puis disparut.</p> - -<p>Quand elle descendait à quelque buffet, elle l’apercevait de loin qui -la regardait. Ils arrivèrent à Menton.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Le docteur se tut une seconde, puis reprit:</p> - -<p>—Un jour, comme je recevais mes clients dans mon cabinet, je vis -entrer un grand garçon qui me dit:</p> - -<p>—Docteur, je viens vous demander des nouvelles de la comtesse Marie -Baranow. Je suis, bien qu’elle ne me connaisse point, un ami de son -mari.</p> - -<p>Je répondis:</p> - -<p>—Elle est perdue. Elle ne retournera pas en Russie.</p> - -<p>Et cet homme brusquement se mit à sangloter, puis il se leva et sortit -en trébuchant comme un ivrogne.</p> - -<p>Je prévins, le soir même, la comtesse qu’un étranger était venu -m’interroger sur sa santé. Elle parut émue et me raconta toute -l’histoire que je viens de vous dire. Elle ajouta:</p> - -<p>—Cet homme que je ne connais point me <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> suit maintenant comme mon -ombre, je le rencontre chaque fois que je sors; il me regarde d’une -façon étrange, mais il ne m’a jamais parlé.</p> - -<p>Elle réfléchit, puis ajouta:</p> - -<p>—Tenez, je parie qu’il est sous mes fenêtres.</p> - -<p>Elle quitta sa chaise longue, alla écarter les rideaux et me montra -en effet l’homme qui était venu me trouver, assis sur un banc de la -promenade, les yeux levés vers l’hôtel. Il nous aperçut, se leva et -s’éloigna sans retourner une fois la tête.</p> - -<p>Alors, j’assistai à une chose surprenante et douloureuse, à l’amour -muet de ces deux êtres qui ne se connaissaient point.</p> - -<p>Il l’aimait, lui, avec le dévouement d’une bête sauvée, reconnaissante -et dévouée à la mort. Il venait chaque jour me dire: «Comment -va-t-elle?» comprenant que je l’avais deviné. Et il pleurait -affreusement quand il l’avait vue passer plus faible et plus pâle -chaque jour.</p> - -<p>Elle me disait:</p> - -<p>—Je ne lui ai parlé qu’une fois, à ce singulier homme, et il me semble -que je le connais depuis vingt ans.</p> - -<p>Et quand ils se rencontraient, elle lui rendait son salut avec un -sourire grave et charmant. Je la sentais heureuse, elle si abandonnée -<span class="pagenum" id="Page_297">297</span> et qui se savait perdue, je la sentais heureuse d’être aimée -ainsi, avec ce respect et cette constance, avec cette poésie exagérée, -avec ce dévouement prêt à tout. Et pourtant, fidèle à son obstination -d’exaltée, elle refusait désespérément de le recevoir, de connaître -son nom, de lui parler. Elle disait: «Non, non, cela me gâterait cette -étrange amitié. Il faut que nous demeurions étrangers l’un à l’autre.»</p> - -<p>Quant à lui, il était certes également une sorte de Don Quichotte, car -il ne fit rien pour se rapprocher d’elle. Il voulait tenir jusqu’au -bout l’absurde promesse de ne lui jamais parler qu’il avait faite dans -le wagon.</p> - -<p>Souvent, pendant ses longues heures de faiblesse, elle se levait de sa -chaise longue et allait entr’ouvrir son rideau pour regarder s’il était -là, sous sa fenêtre. Et quand elle l’avait vu, toujours immobile sur -son banc, elle revenait se coucher avec un sourire aux lèvres.</p> - -<p>Elle mourut un matin, vers dix heures. Comme je sortais de l’hôtel, il -vint à moi, le visage bouleversé; il savait déjà la nouvelle.</p> - -<p>—Je voudrais la voir une seconde, devant vous, dit-il.</p> - -<p>Je lui pris le bras et rentrai dans la maison.</p> - -<p>Quand il fut devant le lit de la morte, il lui <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> saisit la main et -la baisa d’un interminable baiser, puis il se sauva comme un insensé.</p> - -<p>Le docteur se tut de nouveau, et reprit:</p> - -<p>—Voilà, certes, la plus singulière aventure de chemin de fer que je -connaisse. Il faut dire aussi que les hommes sont des drôles de toqués.</p> - -<p>Une femme murmura à mi-voix:</p> - -<p>—Ces deux êtres-là ont été moins fous que vous ne croyez... Ils -étaient... ils étaient...</p> - -<p>Mais elle ne pouvait plus parler, tant elle pleurait. Comme on changea -de conversation pour la calmer, on ne sut pas ce qu’elle voulait dire.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>En voyage</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du jeudi 10 mai 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span></p> - -<h2 id="ch_12">LA MÈRE SAUVAGE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Georges Pouchet.</i></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">E</span> n’étais point revenu à Virelogne depuis quinze ans. J’y retournai -chasser, à l’automne, chez mon ami Serval, qui avait enfin fait -reconstruire son château, détruit par les Prussiens.</p> - -<p>J’aimais ce pays infiniment. Il est des coins du monde délicieux qui -ont pour les yeux un charme sensuel. On les aime d’un amour physique. -Nous gardons, nous autres que séduit la terre, des souvenirs tendres -pour certaines sources, certains bois, certains étangs, certaines -collines, vus souvent et qui nous ont attendris à la façon des -événements heureux. Quelquefois même la pensée retourne vers un coin de -forêt, ou un bout de berge, ou un <span class="pagenum" id="Page_302">302</span> verger poudré de fleurs, aperçus -une seule fois, par un jour gai, et restés en notre cœur comme ces -images de femmes rencontrées dans la rue, un matin de printemps, avec -une toilette claire et transparente, et qui nous laissent dans l’âme et -dans la chair un désir inapaisé, inoubliable, la sensation du bonheur -coudoyé.</p> - -<p>A Virelogne, j’aimais toute la campagne, semée de petits bois et -traversée par des ruisseaux qui couraient dans le sol comme des veines, -portant le sang à la terre. On pêchait là dedans des écrevisses, des -truites et des anguilles! Bonheur divin! On pouvait se baigner par -places, et on trouvait souvent des bécassines dans les hautes herbes -qui poussaient sur les bords de ces minces cours d’eau.</p> - -<p>J’allais, léger comme une chèvre, regardant mes deux chiens fourrager -devant moi. Serval, à cent mètres sur ma droite, battait un champ de -luzerne. Je tournai les buissons qui forment la limite du bois des -Saudres, et j’aperçus une chaumière en ruines.</p> - -<p>Tout à coup, je me la rappelai telle que je l’avais vue pour la -dernière fois, en 1869, propre, vêtue de vignes, avec des poules devant -la porte. Quoi de plus triste qu’une maison morte, avec son squelette -debout, délabré, sinistre?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p> - -<p>Je me rappelai aussi qu’une bonne femme m’avait fait boire un verre de -vin là dedans, un jour de grande fatigue, et que Serval m’avait dit -alors l’histoire des habitants. Le père, vieux braconnier, avait été -tué par les gendarmes. Le fils, que j’avais vu autrefois, était un -grand garçon sec qui passait également pour un féroce destructeur de -gibier. On les appelait les Sauvage.</p> - -<p>Était-ce un nom ou un sobriquet?</p> - -<p>Je hélai Serval. Il s’en vint de son long pas d’échassier.</p> - -<p>Je lui demandai:</p> - -<p>—Que sont devenus les gens de là?</p> - -<p>Et il me conta cette aventure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_304">304</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Lorsque la guerre fut déclarée, le fils Sauvage, qui avait alors -trente-trois ans, s’engagea, laissant la mère seule au logis. On ne la -plaignait pas trop, la vieille, parce qu’elle avait de l’argent, on le -savait.</p> - -<p>Elle resta donc toute seule dans cette maison isolée si loin du -village, sur la lisière du bois. Elle n’avait pas peur, du reste, étant -de la même race que ses hommes, une rude vieille, haute et maigre, -qui ne riait pas souvent et avec qui on ne plaisantait point. Les -femmes des champs ne rient guère d’ailleurs. C’est affaire aux hommes, -cela! Elles ont l’âme triste et bornée, ayant une vie morne et sans -éclaircie. Le paysan apprend un peu de gaieté bruyante au cabaret, mais -sa compagne reste sérieuse avec une physionomie constamment sévère. Les -muscles de leur face n’ont point appris les mouvements du rire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_305">305</span></p> - -<p>La mère Sauvage continua son existence ordinaire dans sa chaumière, -qui fut bientôt couverte par les neiges. Elle s’en venait au village, -une fois par semaine, chercher du pain et un peu de viande; puis elle -retournait dans sa masure. Comme on parlait des loups, elle sortait -le fusil au dos, le fusil du fils, rouillé, avec la crosse usée par -le frottement de la main; et elle était curieuse à voir, la grande -Sauvage, un peu courbée, allant à lentes enjambées par la neige, le -canon de l’arme dépassant la coiffe noire qui lui serrait la tête et -emprisonnait ses cheveux blancs, que personne n’avait jamais vus.</p> - -<p>Un jour les Prussiens arrivèrent. On les distribua aux habitants, selon -la fortune et les ressources de chacun. La vieille, qu’on savait riche, -en eut quatre.</p> - -<p>C’étaient quatre gros garçons à la chair blonde, à la barbe blonde, aux -yeux bleus, demeurés gras malgré les fatigues qu’ils avaient endurées -déjà, et bons enfants, bien qu’en pays conquis. Seuls chez cette femme -âgée, ils se montrèrent pleins de prévenances pour elle, lui épargnant, -autant qu’ils le pouvaient, des fatigues et des dépenses. On les -voyait tous les quatre faire leur toilette autour du puits, le matin, -en manches de chemise, mouillant à grande eau, dans le jour <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> cru -des neiges, leur chair blanche et rose d’hommes du Nord, tandis que la -mère Sauvage allait et venait, préparant la soupe. Puis on les voyait -nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les -pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la -maison, comme quatre bons fils autour de leur mère.</p> - -<p>Mais elle pensait sans cesse au sien, la vieille, à son grand maigre -au nez crochu, aux yeux bruns, à la forte moustache qui faisait sur sa -lèvre un bourrelet de poils noirs. Elle demandait chaque jour, à chacun -des soldats installés à son foyer:</p> - -<p>—Savez-vous où est parti le régiment français, vingt-troisième de -marche? Mon garçon est dedans.</p> - -<p>Ils répondaient: «Non, bas su, bas savoir tu tout.» Et, comprenant sa -peine et ses inquiétudes, eux qui avaient des mères là-bas, ils lui -rendaient mille petits soins. Elle les aimait bien, d’ailleurs, ses -quatre ennemis; car les paysans n’ont guère les haines patriotiques; -cela n’appartient qu’aux classes supérieures. Les humbles, ceux qui -payent le plus parce qu’ils sont pauvres et que toute charge nouvelle -les accable, ceux qu’on tue par masses, qui forment la vraie chair à -canon, parce qu’ils sont le nombre, ceux qui <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> souffrent enfin le -plus cruellement des atroces misères de la guerre, parce qu’ils sont -les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces -ardeurs belliqueuses, ce point d’honneur excitable et ces prétendues -combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la -victorieuse comme la vaincue.</p> - -<p>On disait dans le pays, en parlant des Allemands de la mère Sauvage:</p> - -<p>—En v’là quatre qu’ont trouvé leur gîte.</p> - -<p>Or, un matin, comme la vieille femme était seule au logis, elle aperçut -au loin dans la plaine un homme qui venait vers sa demeure. Bientôt -elle le reconnut, c’était le piéton chargé de distribuer les lettres. -Il lui remit un papier plié et elle tira de son étui des lunettes dont -elle se servait pour coudre; puis elle lut:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Madame Sauvage, la présente est pour vous porter une triste nouvelle. - Votre garçon Victor a été tué hier par un boulet, qui l’a censément - coupé en deux parts. J’étais tout près, vu que nous nous trouvions côte - à côte dans la compagnie et qu’il me parlait de vous pour vous prévenir - au jour même s’il lui arrivait malheur.</p> - - <p>«J’ai pris dans sa poche sa montre pour <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> vous la reporter quand la - guerre sera finie.</p> - - <p>«Je vous salue amicalement.</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Césaire Rivot</span>,</p> - - <p class="right2">«Soldat de 2<sup>e</sup> classe au 23<sup>e</sup> de marche.»</p> -</div> - -<p>La lettre était datée de trois semaines.</p> - -<p>Elle ne pleurait point. Elle demeurait immobile, tellement saisie, -hébétée, qu’elle ne souffrait même pas encore. Elle pensait: «V’là -Victor qu’est tué, maintenant.» Puis peu à peu les larmes montèrent à -ses yeux, et la douleur envahit son cœur. Les idées lui venaient -une à une, affreuses, torturantes. Elle ne l’embrasserait plus, son -enfant, son grand, plus jamais! Les gendarmes avaient tué le père, les -Prussiens avaient tué le fils... Il avait été coupé en deux par un -boulet. Et il lui semblait qu’elle voyait la chose, la chose horrible: -la tête tombant, les yeux ouverts, tandis qu’il mâchait le coin de sa -grosse moustache, comme il faisait aux heures de colère.</p> - -<p>Qu’est-ce qu’on avait fait de son corps, après? Si seulement on lui -avait rendu son enfant, comme on lui avait rendu son mari, avec sa -balle au milieu du front?</p> - -<p>Mais elle entendit un bruit de voix. C’étaient les Prussiens qui -revenaient du village. Elle cacha bien vite la lettre dans sa poche et -elle les reçut tranquillement avec sa figure <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> ordinaire, ayant eu -le temps de bien essuyer ses yeux.</p> - -<p>Ils riaient tous les quatre, enchantés, car ils rapportaient un beau -lapin, volé sans doute, et ils faisaient signe à la vieille qu’on -allait manger quelque chose de bon.</p> - -<p>Elle se mit tout de suite à la besogne pour préparer le déjeuner; mais, -quand il fallut tuer le lapin, le cœur lui manqua. Ce n’était pas le -premier pourtant! Un des soldats l’assomma d’un coup de poing derrière -les oreilles.</p> - -<p>Une fois la bête morte, elle fit sortir le corps rouge de la peau; mais -la vue du sang qu’elle maniait, qui lui couvrait les mains, du sang -tiède qu’elle sentait se refroidir et se coaguler, la faisait trembler -de la tête aux pieds; et elle voyait toujours son grand coupé en deux, -et tout rouge aussi, comme cet animal encore palpitant.</p> - -<p>Elle se mit à table avec ses Prussiens, mais elle ne put manger, pas -même une bouchée. Ils dévorèrent le lapin sans s’occuper d’elle. Elle -les regardait de côté, sans parler, mûrissant une idée, et le visage -tellement impassible qu’ils ne s’aperçurent de rien.</p> - -<p>Tout à coup, elle demanda: «Je ne sais seulement point vos noms, et -v’là un mois que nous sommes ensemble.» Ils comprirent, <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> non sans -peine, ce qu’elle voulait, et dirent leurs noms. Cela ne lui suffisait -pas; elle se les fit écrire sur un papier, avec l’adresse de leurs -familles, et, reposant ses lunettes sur son grand nez, elle considéra -cette écriture inconnue, puis elle plia la feuille et la mit dans sa -poche, par-dessus la lettre qui lui disait la mort de son fils.</p> - -<p>Quand le repas fut fini, elle dit aux hommes:</p> - -<p>—J’ vas travailler pour vous.</p> - -<p>Et elle se mit à monter du foin dans le grenier où ils couchaient.</p> - -<p>Ils s’étonnèrent de cette besogne; elle leur expliqua qu’ils auraient -moins froid; et ils l’aidèrent. Ils entassaient les bottes jusqu’au -toit de paille; et ils se firent ainsi une sorte de grande chambre -avec quatre murs de fourrage, chaude et parfumée, où ils dormiraient à -merveille.</p> - -<p>Au dîner, un d’eux s’inquiéta de voir que la mère Sauvage ne mangeait -point encore. Elle affirma qu’elle avait des crampes. Puis elle alluma -un bon feu pour se chauffer, et les quatre Allemands montèrent dans -leur logis par l’échelle qui leur servait tous les soirs.</p> - -<p>Dès que la trappe fut refermée, la vieille enleva l’échelle, puis -rouvrit sans bruit la <span class="pagenum" id="Page_311">311</span> porte du dehors, et elle retourna chercher -des bottes de paille dont elle emplit sa cuisine. Elle allait nu-pieds, -dans la neige, si doucement qu’on n’entendait rien. De temps en temps -elle écoutait les ronflements sonores et inégaux des quatre soldats -endormis.</p> - -<p>Quand elle jugea suffisants ses préparatifs, elle jeta dans le foyer -une des bottes, et, lorsqu’elle fut enflammée, elle l’éparpilla sur les -autres, puis elle ressortit et regarda.</p> - -<p>Une clarté violente illumina en quelques secondes tout l’intérieur de -la chaumière, puis ce fut un brasier effroyable, un gigantesque four -ardent, dont la lueur jaillissait par l’étroite fenêtre et jetait sur -la neige un éclatant rayon.</p> - -<p>Puis un grand cri partit du sommet de la maison, puis ce fut une -clameur de hurlements humains, d’appels déchirants d’angoisse et -d’épouvante. Puis, la trappe s’étant écroulée à l’intérieur, un -tourbillon de feu s’élança dans le grenier, perça le toit de paille, -monta dans le ciel comme une immense flamme de torche; et toute la -chaumière flamba.</p> - -<p>On n’entendait plus rien dedans que le crépitement de l’incendie, le -craquement des murs, l’écroulement des poutres. Le toit tout à coup -s’effondra, et la carcasse ardente <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> de la demeure lança dans l’air, -au milieu d’un nuage de fumée, un grand panache d’étincelles.</p> - -<p>La campagne, blanche, éclairée par le feu, luisait comme une nappe -d’argent teintée de rouge.</p> - -<p>Une cloche, au loin, se mit à sonner.</p> - -<p>La vieille Sauvage restait debout, devant son logis détruit, armée de -son fusil, celui du fils, de crainte qu’un des hommes n’échappât.</p> - -<p>Quand elle vit que c’était fini, elle jeta son arme dans le brasier. -Une détonation retentit.</p> - -<p>Des gens arrivaient, des paysans, des Prussiens.</p> - -<p>On trouva la femme assise sur un tronc d’arbre, tranquille et -satisfaite.</p> - -<p>Un officier allemand, qui parlait le français comme un fils de France, -lui demanda:</p> - -<p>—Où sont vos soldats?</p> - -<p>Elle tendit son bras maigre vers l’amas rouge de l’incendie qui -s’éteignait, et elle répondit d’une voix forte:</p> - -<p>—Là dedans!</p> - -<p>On se pressait autour d’elle. Le Prussien demanda:</p> - -<p>—Comment le feu a-t-il pris?</p> - -<p>Elle prononça:</p> - -<p>—C’est moi qui l’ai mis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span></p> - -<p>On ne la croyait pas, on pensait que le désastre l’avait soudain rendue -folle. Alors, comme tout le monde l’entourait et l’écoutait, elle dit -la chose d’un bout à l’autre, depuis l’arrivée de la lettre jusqu’au -dernier cri des hommes flambés avec sa maison. Elle n’oublia pas un -détail de ce qu’elle avait ressenti ni de ce qu’elle avait fait.</p> - -<p>Quand elle eut fini, elle tira de sa poche deux papiers, et, pour -les distinguer aux dernières lueurs du feu, elle ajusta encore ses -lunettes, puis elle prononça, montrant l’un: «Ça, c’est la mort de -Victor.» Montrant l’autre, elle ajouta, en désignant les ruines rouges -d’un coup de tête: «Ça, c’est leurs noms pour qu’on écrive chez eux.» -Elle tendit tranquillement la feuille blanche à l’officier, qui la -tenait par les épaules, et elle reprit:</p> - -<p>—Vous écrirez comment c’est arrivé, et vous direz à leurs parents que -c’est moi qui a fait ça, Victoire Simon, la Sauvage! N’oubliez pas.</p> - -<p>L’officier criait des ordres en allemand. On la saisit, on la jeta -contre les murs encore chauds de son logis. Puis douze hommes se -rangèrent vivement en face d’elle, à vingt mètres. Elle ne bougeait -point. Elle avait compris; elle attendait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_314">314</span></p> - -<p>Un ordre retentit, qu’une longue détonation suivit aussitôt. Un coup -attardé partit tout seul, après les autres.</p> - -<p>La vieille ne tomba point. Elle s’affaissa comme si on lui eût fauché -les jambes.</p> - -<p>L’officier prussien s’approcha. Elle était presque coupée en deux, et -dans sa main crispée elle tenait sa lettre baignée de sang.</p> - -<p class="br">Mon ami Serval ajouta:</p> - -<p>—C’est par représailles que les Allemands ont détruit le château du -pays, qui m’appartenait.</p> - -<p>Moi, je pensais aux mères des quatre doux garçons brûlés là dedans; et -à l’héroïsme atroce de cette autre mère, fusillée contre ce mur.</p> - -<p>Et je ramassai une petite pierre, encore noircie par le feu.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Mère Sauvage</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 3 mars 1884.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p> - -<h2 id="ch_13">L’ORIENT.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">V</span><span class="smcap">OICI</span> l’automne! Je ne puis sentir ce premier frisson d’hiver sans -songer à l’ami qui vit là-bas sur la frontière de l’Asie.</p> - -<p>La dernière fois que j’entrai chez lui, je compris que je ne le -reverrais plus. C’était vers la fin de septembre voici trois ans. Je le -trouvai couché sur son divan, en plein rêve d’opium. Il me tendit la -main sans remuer le corps et me dit:</p> - -<p>—Reste là, parle, je te répondrai de temps en temps, mais je ne -bougerai point, car tu sais qu’une fois la drogue avalée il faut -demeurer sur le dos.</p> - -<p>Je m’assis et lui racontai mille choses, des choses de Paris et du -boulevard.</p> - -<p>Il me dit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span></p> - -<p>—Tu ne m’intéresses pas; je ne songe plus qu’aux pays clairs! Oh! -comme ce pauvre Gautier devait souffrir, toujours hanté par le désir de -l’Orient. Tu ne sais pas ce que c’est, comme il vous prend, ce pays, -vous captive, vous pénètre jusqu’au cœur et ne vous lâche plus. Il -entre en vous par l’œil, par la peau, par toutes ses séductions -invincibles, et il vous tient par un invisible fil qui vous tire sans -cesse, en quelque lieu du monde que le hasard vous ait jeté. Je prends -la drogue pour y penser dans la délicieuse torpeur de l’opium.</p> - -<p>Il se tut et ferma les yeux. Je demandai:</p> - -<p>—Qu’éprouves-tu de si agréable à prendre ce poison? Quel bonheur -physique donne-t-il donc, qu’on en absorbe jusqu’à la mort?</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Ce n’est point un bonheur physique; c’est mieux, c’est plus, je suis -souvent triste; je déteste la vie, qui me blesse chaque jour par tous -ses angles, par toutes ses duretés. L’opium console de tout, fait -prendre son parti de tout. Connais-tu cet état de l’âme que je pourrais -appeler l’irritation harcelante? Je vis ordinairement dans cet état. -Deux choses m’en peuvent guérir: l’opium ou <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> l’Orient. A peine -ai-je pris l’opium que je me couche, et j’attends. J’attends une heure, -deux heures parfois. Puis, je sens d’abord de légers frémissements -dans les mains et dans les pieds, non pas une crampe, mais un -engourdissement vibrant, puis peu à peu j’ai l’étrange et délicieuse -sensation de la disparition de mes membres. Il me semble qu’on me les -ôte, cela gagne, monte, m’envahit entièrement. Je n’ai plus de corps. -Je n’en garde plus qu’une sorte de souvenir agréable. Ma tête seule est -là, et travaille. Je pense. Je pense avec une joie matérielle infinie, -avec une lucidité sans égale, avec une pénétration surprenante. Je -raisonne, je déduis, je comprends tout, je découvre des idées qui ne -m’avaient jamais effleuré; je descends en des profondeurs nouvelles, je -monte à des hauteurs merveilleuses; je flotte dans un Océan de Pensée, -et je savoure l’incomparable bonheur, l’idéale jouissance de cette pure -et sereine ivresse de la seule intelligence.</p> - -<p>Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris:</p> - -<p>—Ton désir de l’Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis -dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l’Esprit est -mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la -vie, ne fait <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> aucun effort pour s’élancer, grandir et conquérir?</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Qu’importe la pensée pratique! Je n’aime que le rêve. Lui seul est -bon, lui seul est doux.</p> - -<p>«La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me -permettait d’attendre.</p> - -<p>«Mais tu as dit que l’Orient était la terre des barbares; tais-toi, -malheureux, c’est la terre des sages, la terre chaude où on laisse -couler la vie, où on arrondit les angles.</p> - -<p>«Nous sommes les barbares, nous autres gens de l’Occident qui nous -disons civilisés; nous sommes d’odieux barbares qui vivons durement, -comme des brutes.</p> - -<p>«Regarde nos villes de pierres, nos meubles de bois anguleux et durs. -Nous montons en haletant des escaliers étroits et rapides pour entrer -en des appartements étranglés où le vent glacé pénètre en sifflant, -pour s’enfuir aussitôt par un tuyau de cheminée en forme de pompe, qui -établit des courants d’air mortels forts à faire tourner des moulins. -Nos chaises sont dures, nos murs froids, couverts d’un odieux papier; -partout des angles nous blessent. Angles des tables, des cheminées, des -portes, des lits. Nous vivons debout ou assis, jamais couchés, sauf -pour dormir, ce <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> qui est absurde, car on ne perçoit plus dans le -sommeil le bonheur d’être étendu.</p> - -<p>«Mais songe aussi à notre vie intellectuelle. C’est la lutte, la -bataille incessante. Le souci plane sur nous, les préoccupations nous -harcèlent; nous n’avons plus le temps de chercher et de poursuivre les -deux ou trois bonnes choses à portée de nos mains.</p> - -<p>«C’est le combat à outrance. Plus que nos meubles encore, notre -caractère a des angles, toujours des angles!</p> - -<p>«A peine levés, nous courons au travail par la pluie ou la gelée. Nous -luttons contre les rivalités, les compétitions, les hostilités. Chaque -homme est un ennemi qu’il faut craindre et terrasser, avec qui il -faut ruser. L’amour même a, chez nous, des aspects de victoire et de -défaite: c’est encore une lutte.»</p> - -<p>Il songea quelques secondes et reprit:</p> - -<p>—La maison que je vais acheter, je la connais. Elle est carrée, -avec un toit plat et des découpures de bois à la mode orientale. De -la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme -d’ailes pointues, des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors -sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l’air est lourd sous -le parasol des palmiers, forme le milieu de cette demeure. Un jet -d’eau monte sous les arbres <span class="pagenum" id="Page_322">322</span> et s’émiette en retombant dans un -large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d’or. Je m’y -baignerai à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.</p> - -<p>«Je n’aurai point la servante, la hideuse bonne au tablier gras, et qui -relève en s’en allant, d’un coup de savate usée, le bas fangeux de sa -jupe. Oh! ce coup de talon qui montre la cheville jaune, il me remue -le cœur de dégoût, et je ne le puis éviter. Elles l’ont toutes, les -misérables!</p> - -<p>«Je n’entendrai plus le claquement de la semelle sur le parquet, le -battement des portes lancées à toute volée, le fracas de la vaisselle -qui tombe.</p> - -<p>«J’aurai des esclaves noirs et beaux, drapés dans un voile blanc et qui -courent, nu-pieds, sur les tapis sourds.</p> - -<p>«Mes murs seront moelleux et rebondissants comme des poitrines de -femmes, et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, -toutes les formes de coussins me permettront de me coucher dans toutes -les postures qu’on peut prendre.</p> - -<p>«Puis, quand je serai las du repos délicieux, las de jouir de -l’immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d’être bien, -je ferai amener devant ma porte un cheval blanc ou noir qui courra très -vite.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p> - -<p>«Et je partirai sur son dos, en buvant l’air qui fouette et grise, -l’air sifflant des galops furieux.</p> - -<p>«Et j’irai comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le -regard dont la vue est savoureuse comme un vin.</p> - -<p>«A l’heure calme du soir, j’irai d’une course affolée, vers le large -horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, -là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements -des Arabes, la robe blanche des chevaux.</p> - -<p>«Les flamants roses s’envoleront des marais sur le ciel rose; et je -pousserai des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.</p> - -<p>«Je ne verrai plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur -des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des -chaises incommodes, boire l’absinthe en parlant d’affaires.</p> - -<p>«J’ignorerai le cours de la Bourse, les fluctuations des valeurs, -toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte, misérable -et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces -luttes? Je me reposerai à l’abri du vent dans ma somptueuse et claire -demeure.</p> - -<p>«Et j’aurai quatre ou cinq épouses en des appartements moelleux, cinq -épouses venues <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> des cinq parties du monde et qui m’apporteront la -saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.»</p> - -<p>Il se tut encore, puis prononça doucement:</p> - -<p>—Laisse-moi.</p> - -<p>Je m’en allai. Je ne le revis plus.</p> - -<p>Deux mois plus tard il m’écrivit ces trois mots seuls: «Je suis -heureux».</p> - -<p>Sa lettre sentait l’encens et d’autres parfums très doux.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>L’Orient</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 13 septembre 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_327">327</span></p> - -<h2 id="ch_14">APPENDICE.<br /><br /> -<span class="h2line1">UN MILLION.</span></h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">’ÉTAIT</span> un modeste ménage d’employé. Le mari, commis de ministère, -correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il -s’appelait Léopold Bonnin. C’était un petit jeune homme qui pensait en -tout ce qu’on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins -croyant depuis que la République tendait à la séparation de l’Église et -de l’État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère: -«Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu; je ne -suis pas clérical». Il avait avant tout la prétention d’être un honnête -homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en -effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il -venait à l’heure, partait à l’heure, ne flânait guère, et se montrait -toujours fort droit sur la «question d’argent». Il avait épousé la -fille d’un collègue pauvre, mais dont la <span class="pagenum" id="Page_328">328</span> sœur était riche d’un -million, ayant été épousée par amour. Elle n’avait pas eu d’enfants, -d’où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par -conséquent, qu’à sa nièce.</p> - -<p>Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison, -planait sur le ministère tout entier; on savait que «les Bonnin -auraient un million».</p> - -<p>Les jeunes gens non plus n’avaient pas d’enfants, mais ils n’y tenaient -guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur -appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et -modérés en tout; et ils pensaient qu’un enfant troublerait leur vie, -leur intérieur, leur repos.</p> - -<p>Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance; mais -puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux.</p> - -<p>La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait -des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois, -sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des -chiromanciennes; depuis qu’elle n’était plus en âge de procréer, on lui -avait indiqué mille autres moyens qu’elle supposait infaillibles, en se -désolant de n’en pouvoir faire l’expérience, mais elle s’acharnait à -les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment: «Eh bien, -avez-vous essayé ce que je vous recommandais l’autre jour?»</p> - -<p>Elle mourut. Ce fut dans le cœur des deux jeunes gens une de ces -joies secrètes qu’on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis -des <span class="pagenum" id="Page_329">329</span> autres. La conscience se drape de noir, mais l’âme frémit -d’allégresse.</p> - -<p>Ils furent avisés qu’un testament était déposé chez un notaire. Ils y -coururent à la sortie de l’église.</p> - -<p>La tante, fidèle à l’idée fixe de toute sa vie, laissait son million -à leur premier-né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu’à -leur mort. Si le jeune ménage n’avait pas d’héritier avant trois ans, -cette fortune irait aux pauvres.</p> - -<p>Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit -jours sans retourner au bureau. Puis quand il fut rétabli, il se promit -avec énergie d’être père.</p> - -<p>Pendant six mois, il s’y acharna jusqu’à n’être plus que l’ombre de -lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et -les mettait en œuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté -désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale.</p> - -<p>L’anémie le minait; on craignit la phtisie. Un médecin consulté -l’épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus -paisible même qu’autrefois, avec un régime réconfortant.</p> - -<p>Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion du -testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce fameux -«coup du million». Les uns donnaient à Bonnin des conseils plaisants; -d’autres s’offraient avec outrecuidance pour remplir la clause -désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un viveur -terrible, et dont les bonnes fortunes <span class="pagenum" id="Page_330">330</span> étaient célèbres par les -bureaux, le harcelait d’allusions, de mots grivois, se faisant fort, -disait-il, de le faire hériter en vingt minutes.</p> - -<p>Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa -plume derrière l’oreille, lui jeta cette injure: «Monsieur, vous êtes -un infâme; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage.»</p> - -<p>Des témoins furent envoyés, ce qui mit tout le ministère en émoi -pendant trois jours. On ne rencontrait qu’eux dans les couloirs, se -communiquant des procès-verbaux, et des points de vue sur l’affaire. -Une rédaction fut enfin adoptée à l’unanimité par les quatre délégués -et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut -et une poignée de main devant le chef du bureau, en balbutiant quelques -paroles d’excuses.</p> - -<p>Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue -et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont -trouvés face à face. Puis un jour, s’étant heurtés au tournant d’un -couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne: «Je ne vous ai -point fait mal, monsieur?» L’autre répondit: «Nullement, monsieur».</p> - -<p>Depuis ce moment, ils crurent convenable d’échanger quelques paroles -en se rencontrant. Puis ils devinrent peu à peu plus familiers; ils -prirent l’habitude l’un de l’autre, se comprirent, s’estimèrent en gens -qui s’étaient méconnus, et devinrent inséparables.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_331">331</span></p> - -<p>Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait -d’allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le -temps passait; un an déjà s’était écoulé depuis la mort de la tante. -L’héritage semblait perdu.</p> - -<p>Madame Bonnin, en se mettant à table, disait: «Nous avons peu de choses -pour le dîner; il en serait autrement si nous étions riches.»</p> - -<p>Quand Léopold partait pour le bureau, madame Bonnin, en lui donnant -sa canne, disait: «Si nous avions cinquante mille livres de rente, tu -n’aurais pas besoin d’aller trimer là-bas, monsieur le gratte-papier.»</p> - -<p>Quand madame Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle -murmurait: «Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se -crotter par des temps pareils.»</p> - -<p>Enfin à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à -son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul -responsable de la perte de cette fortune.</p> - -<p>Exaspéré il finit par l’emmener chez un grand médecin qui, après une -longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu’il ne voyait -rien; que le cas se présentait assez fréquemment; qu’il en est des -corps comme des esprits; qu’après avoir vu tant de ménages disjoints -par incompatibilité d’humeur, il n’était pas étonnant d’en voir -d’autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante -francs.</p> - -<p>Un an s’écoula, la guerre était déclarée, une guerre incessante, -acharnée, entre les deux époux, <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> une sorte de haine épouvantable. -Et madame Bonnin ne cessait de répéter: «Est-ce malheureux, de perdre -une fortune parce qu’on a épousé un imbécile!» ou bien: «Dire que si -j’étais tombée sur un autre homme, j’aurais aujourd’hui cinquante mille -livres de rente!» ou bien: «Il y a des gens qui sont toujours gênants -dans la vie. Ils gâtent tout.»</p> - -<p>Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Ne sachant -plus que faire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au -logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait failli se -battre en duel. Morel fut bientôt l’ami de la maison, le conseiller -écouté des deux époux.</p> - -<p>Il ne restait plus que six mois avant l’expiration du dernier délai -donnant aux pauvres le million; et peu à peu Léopold changeait -d’allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait -souvent par des insinuations obscures, parlait d’une façon mystérieuse -de femmes d’employés qui avaient su faire la situation de leur mari.</p> - -<p>De temps en temps, il racontait quelque histoire d’avancement -surprenant tombé sur un commis. «Le petit Ravinot, qui était -surnuméraire voici cinq ans, vient d’être nommé sous-chef.» Madame -Bonnin prononçait: «Ce n’est pas toi qui saurais en faire autant.»</p> - -<p>Alors Léopold haussait les épaules. «Avec ça qu’il en fait plus qu’un -autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire -au chef de division, et elle obtient tout ce qu’elle veut. Dans -<span class="pagenum" id="Page_333">333</span> la vie il faut savoir s’arranger pour n’être pas dupé par les -circonstances.»</p> - -<p>Que voulait-il dire au juste? Que comprit-elle? Que se passa-t-il? -Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les -séparaient du terme fatal; et chaque semaine ils sentaient une folie -les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel -désespoir, qu’ils devenaient capables d’un crime s’il avait fallu le -commettre.</p> - -<p>Et voilà qu’un matin, madame Bonnin dont les yeux luisaient et dont -toute la figure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules -de son mari, et le regardant jusqu’à l’âme, d’un regard fixe et joyeux, -elle dit, tout bas: «Je crois que je suis enceinte». Il eut une telle -secousse au cœur qu’il faillit tomber à la renverse; et brusquement -il saisit sa femme dans ses bras, l’embrassa éperdument, l’assit sur -ses genoux, l’étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant -à l’émotion, il pleura, il sanglota.</p> - -<p>Deux mois après il n’avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez -un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu -chez le notaire dépositaire du testament.</p> - -<p>L’homme de loi déclara que, du moment que l’enfant existait, né ou à -naître, il s’inclinait et qu’il surseoirait à l’exécution jusqu’à la -fin de la grossesse.</p> - -<p>Un garçon naquit, qu’ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui -s’était pratiqué dans les maisons royales.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span></p> - -<p>Ils furent riches.</p> - -<p>Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son -ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d’un ton simple: «Je viens de -prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été -inconvenant avec moi.» Il la regarda une seconde avec un sourire -reconnaissant dans l’œil, puis il ouvrit les bras; elle s’y jeta et -ils s’embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux, -bien tendres, bien unis, bien honnêtes.</p> - -<p>Et il faut entendre madame Bonnin parler des femmes qui ont failli -par amour, et de celles qu’un grand élan du cœur a jetées dans -l’adultère.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Un Million</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du 2 novembre 1882, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>. Cette nouvelle fut développée plus - tard par Guy de Maupassant, qui en fit <i>L’Héritage</i>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - -<table summary="table_des_chapitres"> - <colgroup span="2"> - <col width="80%" /> - <col width="20%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Miss Harriet.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Héritage.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">39</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Denis.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">165</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Âne.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">181</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Idylle.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">201</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Ficelle.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">213</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Garçon, un bock!</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">229</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Baptême.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">243</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Regret.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">255</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Mon oncle Jules.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">269</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">En Voyage.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">285</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Mère Sauvage.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">299</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Orient (<i>inédit</i>).</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">315</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop">APPENDICE.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Un Million.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">327</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<h2 id="note_au_lecteur" class="fontnote">Au lecteur</h2> - -<p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version -originale. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections -mineures.</p> - -<p class="fontnote">L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. -Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale">souris</ins> sur -le mot pour voir le texte original.</p> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassan - - volume 10, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 10 *** - -***** This file should be named 55167-h.htm or 55167-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/6/55167/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/55167-h/images/abeille.jpg b/old/55167-h/images/abeille.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9e072a7..0000000 --- a/old/55167-h/images/abeille.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/55167-h/images/cover.jpg b/old/55167-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index da23661..0000000 --- a/old/55167-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
