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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Dans le cloaque - Notes d'un membre de la Commission d'enquête sur l'affaire Rochette - -Author: Maurice Barrès - -Release Date: July 17, 2017 [EBook #55136] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - - - - -DANS LE CLOAQUE - - - - - MAURICE BARRÈS - de l'Académie Française - - - DANS LE CLOAQUE - - - NOTES - - d'un membre de la Commission d'enquête - sur l'affaire Rochette - - - PARIS - - ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS - - 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 - PLACE BEAUVAU - - - 1914 - - - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE - - 2.173 - - - - - _A MM. les Électeurs - du Premier Arrondissement de Paris - Hommage et Remerciements - de - leur Député et Ami_ - - _Maurice BARRÈS._ - - -_7 Avril 1914._ - - - - -DANS LE CLOAQUE - - - - -_AU LECTEUR_ - - -_On se rappelle les faits._ - -_Le_ Figaro _menait une violente campagne contre M. Caillaux, ministre -des finances, et sa politique fiscale. Il l'accusait, notamment, d'avoir -entravé le cours régulier de la justice pour servir l'escroc Rochette. -Une note du procureur général Fabre en faisait foi, disait-il._ - -_Le 16 mars, Mme Caillaux vint aux bureaux du_ Figaro _et tua à coups de -revolver le directeur du journal, Gaston Calmette._ - -_L'émotion fut profonde, universelle, Jules Delahaye, à la Chambre, -interpella les ministres._ _Qu'est-ce que cette note du procureur -général Fabre? Tous, par leur silence ou par leurs dénégations, Doumergue -et Monis en tête, donnèrent à entendre à la Chambre qu'ils ne -connaissaient rien de ce fait, ni de cette pièce, et qu'on était en -présence de pures calomnies. Mais Barthou, brusquement, monte à la -tribune et livre à tous le document._ - -_Ce document, le voici:_ - - - COUR D'APPEL DE PARIS - - Procès-verbal-copie - - _Cabinet du procureur général_ - -«J'ai été mandé par M. Monis, président du Conseil. Il voulait me parler -de l'affaire Rochette. Il me dit que le gouvernement tenait à ce qu'elle -ne vînt pas devant la cour le 27 avril, date fixée depuis longtemps; -qu'elle pouvait créer des embarras au ministre des Finances au moment où -celui-ci avait déjà les affaires de liquidation des congrégations -religieuses, celle du Crédit Foncier et autres du même genre. Le -président du Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président de la -chambre correctionnelle la remise de cette affaire après les vacances -judiciaires d'août et septembre. J'ai protesté avec énergie, j'ai indiqué -combien il m'était impossible de remplir une pareille mission; j'ai -supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre son cours normal. Le -président du Conseil maintint ses ordres et m'invita à aller le revoir -pour lui rendre compte. J'étais indigné, je sentais bien que c'étaient -les amis de Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable. - -»Le vendredi 24 mars, Me Maurice Bernard vint au parquet. Il me déclara -que cédant aux sollicitations de son ami, le ministre des Finances, il -allait se porter malade et demander la remise après les grandes vacances -de l'affaire Rochette. Je lui répondis qu'il avait l'air fort bien -portant, mais qu'il ne m'appartenait pas de discuter les raisons de santé -personnelles invoquées par cet avocat et que je ne pouvais, le cas -échéant, que m'en rapporter à la sagesse du président. - -»Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je n'avais pas vu, que je ne -voulais pas voir, répondit par un refus. Me M. Bernard se montra fort -irrité. Il vint récriminer auprès de moi et me fit comprendre par des -allusions à peine voilées qu'il était au courant de tout. - -»Que devais-je faire? Après un violent combat intérieur, après une -véritable crise, dont fut témoin et seul témoin mon ami et substitut -Bloch-Laroque, je me suis décidé, contraint par la violence morale -exercée sur moi, à obéir. J'ai fait venir M. le président Bidault de -l'Isle. Je lui ai exposé avec émotion les hésitations où je me trouvais. -Finalement, M. Bidault de l'Isle a consenti, par affection pour moi, la -remise. Le soir même, c'est-à -dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez le -président du Conseil. Je lui ai dit ce que j'avais fait. Il a paru très -content. Je l'étais beaucoup moins. Dans l'antichambre, j'ai vu M. du -Mesnil, directeur du _Rappel_, journal favorable à Rochette, et -m'outrageant fréquemment. Il venait sans doute demander si je m'étais -soumis. - -»Jamais je n'ai subi une telle humiliation. - - »V. FABRE. - - »Le 31 mars 1911.» - - -_Sur l'heure, on décide de livrer tout ce mystère à une commission -d'enquête. Je demandai à en faire partie. «La lumière, toute et tout de -suite», dis-je à mes collègues. Ils me nommèrent. Je me suis employé à -tenir parole._ - -_Voici des pages écrites chaque soir au sortir des séances de la -commission d'enquête. Tout le jour, depuis neuf heures et demie du matin, -nous entendions les témoins, ministres, anciens ministres, députés, -magistrats, journalistes, banquiers. Nous ne cessions guère qu'à sept -heures et, parfois, plus tard. Je n'avais que le temps de jeter en hâte -mes impressions, mes images et mes raisons sur des feuillets que l'on me -prenait un à un pour l'imprimerie._ - -_Les traces de cette rapidité ne sont que trop_ _visibles. Si je passe -outre et si je laisse réimprimer ces improvisations, c'est que telles -quelles on y voit les couleurs toutes crues de la réalité,--d'une réalité -bonne à dire et à crier dans cette minute même._ - - M. B. - - _5 avril 1914._ - - - - -I - -DEUX MAÃŽTRES, DEUX ESCLAVES - - -(_Écrit le vendredi soir 20 mars 1914_). - -Gaston Calmette a été assassiné lundi soir. Le mardi, j'arrivai à la -Chambre. «Le voilà zigouyé,» disaient-ils. Un collègue me dit: «Calmette -est maintenant calmé.» Un ministre, en ôtant son pardessus, déclara: «Il -n'a que ce qu'il mérite.» Voilà les sentiments auxquels Thalamas se -chargea de donner une forme. Il écrivit sur l'heure sa lettre -impérissable: - - _Madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je sais - par expérience quelle est l'infamie de la presse immonde envers - les_ sentiments les plus intimes et les plus sacrés et quelle - guerre elle mène contre la famille et les affaires privées les - plus respectables de ceux qui luttent contres les privilèges des - riches et les menées cléricales._ - - _Vous en avez tué un, bravo!_ - - _Lorsqu'un homme en vient jusqu'à se mettre en dehors de la loi - morale et à côté des pénalités civiles les plus efficaces, il - n'est plus qu'un bandit. Et quand la société ne vous fait pas - justice, on n'a qu'à se faire justice soi-même._ - - _Faites de ma lettre l'usage que vous voudrez et voyez en elle, - avec mes respectueux hommages, le cri de la conscience d'un - honnête homme révolté et d'un journaliste député écÅ“uré des - procédés de ceux qui déshonorent la presse et le Parlement._ - - THALAMAS. - - P.-S.--_Ma femme, qui me prie de vous adresser l'expression de - ses sympathies, vient de faire sur votre acte un article dans la_ - Dépêche de Versailles, _que je vous enverrai demain._ - - -Ces sentiments, que seul l'insulteur de Jeanne d'Arc avait eu le front de -produire au grand jour, existaient à l'état confus dans toute la majorité -radicale. Elle était avec la meurtrière. Cela apparut dès la première -réunion de la commission d'enquête, le jeudi 19 mars dans l'après-midi. -Il s'agissait seulement, ce jour-là , de dresser le programme des réunions -qui allaient suivre, et d'établir dans quel ordre seraient appelés à -s'expliquer devant nous les divers personnages de la tragédie; mais, dès -cette première journée, les amis de M. Caillaux se montrèrent. - -M. Ceccaldi prit la parole. Petit, mince, rapide, un peu roux, l'Å“il -brillant, la moustache guerrière, pareil à une lame d'épée, il a les -vertus habituelles de sa nation corse. Il s'est choisi un chef, il marche -pour Caillaux, il est de sa _gens_, de sa vendetta, s'il le faut. Il le -dit crânement. Lui et ses amis auraient voulu que MM. Monis et Caillaux -fussent les derniers à s'expliquer, car ils comprenaient l'avantage, pour -les ministres en cause, qu'on fit comparaître avant eux, le procureur -Fabre et qu'il vidât le premier son sac. - -C'était peu raisonnable. Ils n'insistèrent pas. - -Aujourd'hui, nous venons d'entendre successivement MM. Monis, Caillaux, -le procureur général Fabre et le Président Bidault de l'Isle. - - * * * * * - -En séance publique, le mercredi 18, Monis avait tout nié. Je le regardais -à son banc, près du mien. Il n'était pas à son aise. Il voyait venir -droit sur lui, une effroyable machine de guerre, et sans doute qu'il se -rappelait _in petto_ le mot suprême que lui cria Berteaux sur le champ -d'aviation d'Issy: «Nous allons être fauchés!» Tout perclus, les yeux -ronds, le cÅ“ur en désarroi, il ne quittait pas des yeux la bouche de -l'orateur. Ce vieil homme était superbe dans cette attitude expectante, -avec sa tête rentrée dans ses épaules et son énorme dos rond en cuirasse. -A l'instant tragique où Delahaye, adossé à la tribune, les bras croisés, -et le regardant fixement, le sommait de lui répondre sur le document, le -vieillard immobile nous semblait pareil à quelque roc moussu. Toute -l'opposition lui criait: «Parlez!» Ses collègues du ministère, les yeux -baissés, ne remuant que les lèvres, lui disaient: «Ne bougez pas!» -L'_Officiel_ ne rend pas l'ignominie de ce long silence sous les huées, -tous les députés au centre et à droite, debout et criant à ce sourd et -muet: «Répondez!» Et quand l'émotion qui gagnait toutes les travées -contraignit enfin ses collègues et lui-même, quand il se fut rapidement -concerté avec M. Doumergue et qu'il se leva, ce fut pour tout nier. - -Aujourd'hui il parle, il avoue à demi. - -Quels sont donc les intérêts politiques si puissants qu'il y avait pour -décider MM. Caillaux et Monis à ajourner le procès Rochette? - -Eh! nous a répété M. Monis de vingt-cinq manières, M. Caillaux m'a parlé -du grand talent de l'avocat de M. Rochette, Me Maurice Bernard, qui ne -manquerait pas de raconter qu'il y a de nombreuses affaires pareilles aux -affaires de Rochette, et à propos desquelles aucune poursuite n'est -exercée. D'innombrables sociétés sont irrégulières et fonctionnent quand -même sous les yeux du gouvernement. Nous avons cédé à la crainte de cette -plaidoirie qui eût été la révision de nos dix dernières années -financières. - -Quel aveu, quelle vue ignoble sur nos mÅ“urs politico-financières! Il est -bien intéressant, ce ministre, quand il nous en trace ce tableau. Il -l'est moins quand il explique son affaire en disant qu'il n'est pas -intervenu judiciairement, mais administrativement! Tous, nous le -regardions avec un lourd ennui. Mais, à mesure que les visages autour de -lui devenaient plus mornes, il éclairait son regard, il risquait un -sourire; peu à peu, il se mit à faire le bonhomme et à griffer -furieusement le procureur général Fabre. - -Avec cet homme enveloppé, ankylosé, de sang-froid, prudent, tout en -ouate, M. Caillaux fait un furieux contraste. - -A l'ordinaire, c'est un homme élégant, quasi un jeune aristocrate, avec -quelque chose d'extravagant. Aujourd'hui, il est fatigué, plus grave, un -homme sur lequel il a plu. La jeunesse n'est plus que dans la voix et le -raisonnement. Son premier mot, assez saisissant, c'est pour demander la -permission de jurer: - ---Sur mon honneur et ma conscience... - -Mais le solennel n'est pas son genre. Très vite il rentre dans sa nature, -entraîné, semble-t-il, par sa parole facile et agréable. Et, avec -stupeur, on le retrouve toujours complaisant à soi-même. Écoutez cette -phrase, ce n'est rien, mais c'est toute une lueur sur l'homme: «Je me -retournais sur mon fauteuil, nous dit-il, avec un geste qui m'est -familier.» Il note ses gestes, il se regarde avec plaisir. Il explique -légèrement qu'en ajournant le procès de Rochette il a voulu faire plaisir -à un galant homme, M. Maurice Bernard, son ami. - -Ainsi, voilà toute la raison qu'avait le gouvernement de servir Rochette -et de lui sacrifier sept mois encore l'épargne française! C'est peu, -c'est simple, et tout le reste n'est qu'invention du procureur général. -Dès maintenant, il saute aux yeux que pour MM. Monis, Caillaux et leurs -troupes, c'est le procureur général Fabre, le pelé, le galeux, à qui -l'on fera payer cher sa malencontreuse confession et ses scrupules -démodés. - - A grands voleurs, grandes révérences; - A petits voleurs, grandes potences; - - * * * * * - -Mais voici midi. La séance est levée; on se retrouvera à deux heures et -demie pour entendre les deux magistrats, MM. Fabre et Bidault de l'Isle. -Dans l'entre-deux, je vais à l'enterrement de Gaston Calmette. - -Tandis que les chants de la liturgie se développent avec magnificence, je -songe à ce camarade de ma jeunesse tragiquement frappé à son poste de -combat. Dans quelle lutte affreuse il est tombé, cette séance de ce matin -me l'éclaire encore! Ce n'est pas une lutte qui satisfait toute l'âme, -une lutte pour la patrie, la religion, la foi; c'est dans un choc -d'intérêts, plus noir encore par cette absence d'idéal, qu'il a trouvé -son guet-apens. - - * * * * * - -Le procureur général Fabre. Un homme à cheveux blancs, intimidé dans la -minute où il franchit notre porte et qui, assis, fait un effort pour se -ressaisir et y parvient. - -Tout de suite les amis de M. Caillaux essaient de l'intimider. Comme il -cite une date, en donnant l'année, sans plus, on lui demande de préciser -le mois. Il s'excuse et reçoit ce soufflet: - ---Vous avez oublié de faire une note, cette fois! - -Mais l'instant d'après, il dit: - ---Mon document je l'ai confié au ministre de la Justice, qui ne devait -pas en disposer. - -Et, pour une seconde, le voici redevenu _persona grata_. - ---Très bien! Très bien! disent les mêmes qui viennent de murmurer. - -M. Fabre est un homme nerveux, méridional, qui parle bien, très bien. Je -n'ai jamais vu un homme dépenser autant d'éloquence à établir le bilan -des humiliations qu'il a encaissées. Il a reçu un ordre, et, trente fois, -il insiste sur le mot «ordre». L'acte qu'il a dû accomplir a fait courir -sur lui mille bruits à sa honte. - ---Pouvais-je résister à cet ordre injuste? Oui, mais c'était ma perte -certaine. A la première occasion, on aurait brisé ma carrière. Ah! vous -pensez que j'aurais dû démissionner? Rien de plus commode que de donner -des leçons de vertu et d'héroïsme... - ---Langage cynique, disaient à mi-voix quelques-uns des enquêteurs. - -Et moi, je dis: - ---Non, il est net. - -Ce n'est plus le procureur drapé dans sa rhétorique, c'est le pauvre -fonctionnaire, bien désarmé devant les puissants et qui défend son -gagne-pain. - ---J'ai servi treize ministres de la justice, dit-il. Puisse ce treizième -ne pas me porter malheur! Croyez-vous que ce soit facile de vivre, de -durer au milieu d'hommes politiques qui se déchirent? Je me suis maintenu -comme j'ai pu entre ces frères ennemis. - -Ah! nous ne permettons pas à nos fonctionnaires de n'être pas sublimes! -Nous voudrions qu'ils s'ouvrissent le ventre plutôt que d'obéir aux -ordres injustes que nous leur donnons! Nous le méprisons, ce -fonctionnaire sans héroïsme! Moi je commence à l'aimer. C'est un esclave, -un pauvre esclave que je vois là , sur cette chaise, tourmenté de -questions par Ceccaldi, Franklin-Bouillon, Hesse, Paul Meunier, toute une -armée. Les heures passent; ils redoublent. Mais lui, il trouve une force -nouvelle dans sa joie de proclamer combien il fut humilié. - - * * * * * - -Nous avons entendu les trois protagonistes, et nous ne sommes pas arrivés -à nous faire dire l'intérêt que trouvait le gouvernement à être agréable -à Rochette et à lui donner un supplément de loisir pour continuer son -brigandage. Du premier coup d'Å“il, on vit bien que ce ne serait pas M. -Bidault de l'Isle qui éclaircirait le mystère. - -Assez empêtré de gestes, un peu sourd, portant binocle, il commence: - ---Je n'ai pas dit la vérité en 1912, je vais la dire cette fois-ci: - -On murmure: - ---Le pauvre homme! - -C'est un esclave encore. Et qui d'ailleurs ne ménage guère le premier. Il -en fait une caricature: - ---M. Fabre dit dans sa note qu'il était indigné. Je ne m'en suis pas -aperçu, non plus que de ses scrupules. Il est toujours un peu vibrant. A -l'audience, quand il parle, je voudrais lui souffler: «Calmez-vous donc!» - -Lui, il a trouvé tout si simple! Un jour, le procureur général, qui -représente l'intérêt public, et l'avocat Maurice Bernard, qui représente -l'intérêt de Rochette, se sont trouvés d'accord pour la remise de -l'affaire; alors il s'est accommodé à l'avis de ces messieurs. Et -pourtant, quel ennui c'était pour lui de déranger son tableau d'ordre! -quel tracas, quel surcroît de complications! - ---Je n'ai pas envisagé ce qu'était Rochette, je ne m'en soucie pas, je ne -sais pas s'il a fait des opérations frauduleuses. Je ne sais pas non plus -ce qu'ont voulu MM. Caillaux et Monis. C'est de la politique. La -politique n'a pas pour moi d'importance. - -On lui montre qu'il n'est plus d'accord avec ses déclarations de la -première enquête. - ---C'est que je ne voulais pas contredire M. le Procureur général! - -Il a beaucoup de succès. Comme un auditoire varie! Tout à l'heure on -savait mauvais gré à M. Fabre de ses humiliations, celles de M. Bidault -de l'Isle enchantent. - -Un autre mot de lui qui soulève une vive satisfaction, c'est quand il -déclare avec autorité d'un de ses confrères (d'ailleurs justement -estimé): - ---Ah! M. Le Poittevin! Il est si fort qu'en huit jours il a fait un -volume. - -_O sancta simplicitas!_ Mais ne ferait-il pas le naïf? Ne jouerait-il pas -les Jean-Jean? - -J'ai à part moi l'idée qu'entre ces deux robins, maître Bernard était un -prétexte honnête et que tous deux, Bidault de l'Isle comme Fabre, ils -comprenaient très bien de quoi il retournait. - -Il retournait de sacrifier l'épargne française, l'immense peuple des -gogos, aux brigandages de Rochette, aux combinaisons du gouvernement, et -à je ne sais quelle caisse noire. - -Aujourd'hui, deux maîtres et deux esclaves n'ont pas voulu nous -renseigner. Demain, quelque rayon de lumière viendra-t-il éclairer ce -cloaque où il y a du sang? - - - - -II - -MONSIEUR X - - - (_Écrit le samedi soir 21 mars 1914._) - -Il est près de huit heures, et voici seulement que nous sortons de la -séance de la Commission. Elle fut consacrée à l'audition d'une série de -magistrats qui sont venus en corps, pourrait-on dire, soutenir le -procureur général et faire bloc, ma foi, contre les politiciens. Tous, -l'un après l'autre, dans cette sorte de défilé corporatif, ils exhalent -une même plainte; ils dénoncent la pression abusive exercée sur eux et -sur la justice par le pouvoir exécutif... Mais je vais à l'essentiel. Un -nouveau personnage vient de faire son apparition sur la scène. C'est lui -qui préside le drame, c'est lui qui l'a créé, il en sait tous les -secrets. Malheureusement, il porte un masque sur son visage. - -Il a surgi cet après-midi, et c'est Me Maurice Bernard qui a introduit -parmi nous ce personnage mystérieux. - -Me Maurice Bernard, un Lorrain de Nancy, devenu une figure de Paris. Un -homme solide, armé d'une merveilleuse clarté d'esprit et de parole, et -qui le sait. Ah! l'avocat ne ressemble pas aux magistrats que nous avons -vu défiler hier et ce matin. Il a une autre liberté, un autre ton, une -autre allure. Il avait l'air de nous dire: «Si vous n'êtes pas -satisfaits, messieurs, de mes paroles et de mes silences, eh bien! ça -m'est égal. Je n'ai besoin d'aucun de vous. J'ai des amis et ma -conscience.» - -Aujourd'hui, il s'est fait fort de son indépendance d'avocat pour -proposer à la France entière une effroyable énigme. - ---Un jour, nous raconte-t-il, quelqu'un que je ne veux pas nommer vint me -trouver dans mon cabinet et me dit: «Vous pouvez demander la remise de -l'affaire Rochette au procureur général, car elle est accordée -d'avance.» Je n'y croyais pas beaucoup, car M. Fabre poursuivait Rochette -avec ardeur. Mais c'était l'intérêt de Rochette et, d'autre part, je me -sentais fatigué. Je demandai la remise au magistrat. Elle me fut refusée. -Je fus fort mécontent, non pas du refus en lui-même, mais d'avoir fait un -pas de clerc. Très peu de jours après, on vint me dire de réitérer ma -demande, et que la remise, cette fois, me serait accordée. Je refusai de -faire cette seconde démarche. On me dit qu'en ne sollicitant pas cette -remise, je mettais le procureur général dans un mauvais cas. On me pria -de vouloir bien accepter ce que j'avais refusé la veille. Enfin je cédai, -je fis la demande, et j'eus ma remise. Et même, on me la donna avec -magnanimité, à très longue échéance, sans que j'eusse pensé à la désirer -aussi lointaine. - -Le voici donc posé, et qui s'avance à pas feutrés, le tout-puissant -personnage qui sait tous les secrets du drame dont il fut le principe, le -mystérieux inconnu qui, désormais, attire sur lui tout l'intérêt du -débat. - ---Vous ne voulez pas le nommer, maître Bernard? - -Et, par trente fois, Me Maurice Bernard répond: - ---Mon honneur d'avocat m'empêche de dire son nom. Sachez, toutefois, -qu'il n'est ni un homme politique, ni un journaliste. - -Je pris alors la parole. - ---Maître, vous venez de créer un personnage qui entre, à cette heure, -dans l'histoire du régime parlementaire. Vous n'avez pas levé son masque. -Mais comment ne pas le reconnaître, ce visiteur que votre devoir vous -empêche de nommer, qui soigne si puissamment les affaires de Rochette, -qui n'appartient ni au journalisme, ni à la politique, et qui dispose des -ministres? Aucun doute. C'est Rochette. Rien de plus logique. Rien de -plus infamant pour nos maîtres. - -Me Maurice Bernard s'est tu. - -Cette apparition monstrueuse, c'est le grand fait qui domine la journée. -Après cela, qu'importe le défilé des magistrats qui sont venus pendant -des heures, successivement, certifier, en la nuançant, la véracité du -procureur général. Il y a entre eux des divergences, mais, au total -(c'était l'avis unanime), à trois ans de distance, ils s'accordent mieux -sur l'historique des faits consignés dans le document Fabre, que nous -autres, commissaires, nous ne sommes à même de le faire sur telle -déposition de la veille, quand nous n'en avons plus la sténographie sous -les yeux. Ils piétinaient, répétaient à satiété des faits devenus -indifférents, maintenant que nous savons qu'un certain Monsieur X a mis -en branle Me Bernard, le procureur et les ministres. - -Au soir, dans le moment où l'on allume l'électricité, nous vîmes -réapparaître soudain, parmi nous, le mystérieux personnage. C'est M. -Monis qui se chargeait de nous le ramener. - -La mise en scène, cette fois, était, au vrai sens du mot, dramatique, car -sur notre petit théâtre, je veux dire au centre de notre table en fer à -cheval, ce n'était pas comme tout à l'heure un personnage qui faisait -paisiblement sa déposition, mais deux adversaires qui s'affrontaient. -Nous avions mis en présence M. Monis et le procureur général Fabre. - -Deux chaises étaient préparées. Elles parurent trop rapprochées à un -huissier prudent. Il avait vu dans les couloirs ces deux messieurs et il -jugeait que la lutte ne serait pas sportive, les champions n'étant pas de -même classe, Monis plus lourd, Fabre plus svelte. Il s'élança pour -écarter les deux chaises. - -Les deux lutteurs s'assirent et commencèrent de disputer, mais sans -jamais se mesurer du regard. - -M. Monis a-t-il donné un ordre? C'est l'affirmation de M. Fabre. Ou bien -a-t-il simplement donné des suggestions? C'est ce que le ministre -affirme. - -M. Jaurès, paternellement, les exhortait à faire un effort pour -harmoniser leurs souvenirs. - -Peine perdue, éloquence superflue! Ils se seraient plutôt dévorés. - ---Si je vous avais donné un ordre, dit Monis (et rien ne respirait plus -la haine que ce dialogue pressé entre ces deux hommes qui se touchaient -presque du coude, se déchiraient avec des mots et ne se jetaient pas un -regard), si je vous avais donné un ordre, vous n'auriez eu qu'à obéir; -vous ne seriez pas revenu me voir. - ---Mais je suis revenu parce que vous m'avez téléphoné! Et c'est ce même -coup de téléphone qui a bien obligé mes hésitations à cesser. Ce fut un -coup de fouet qui m'a rappelé à la réalité. - -Et quelle réalité! La destitution prochaine, si l'esclave n'était pas -docile. - -Mais Monis bondit: - ---Jamais je ne vous ai téléphoné, ni fait téléphoner. - -_Moi._--Le téléphone marche donc tout seul dans votre cabinet -ministériel, monsieur Monis? - -_Lui._--Il y a toujours des mystificateurs. Ainsi, tenez, l'autre jour, -on me dit: «M. Caillaux vous demande au téléphone.» J'y vais, j'y trouve -en effet M. Caillaux, qui me répond: «Moi! mais je ne vous demande pas! -Au contraire, on m'a dit que vous m'appeliez.» - -Et le pauvre M. Monis ne voulut pas démordre de cette explication -piteuse. Il n'avait pas envoyé le coup de téléphone, et il ne pouvait -pas soupçonner qui l'avait envoyé. - -Holà ! monsieur le ministre, vous aussi, comme Me Maurice Bernard, vous -faites surgir M. X? Car enfin, soyons net. Cette affaire de la remise à -obtenir, cet ordre ou cette suggestion que vous venez de donner à votre -procureur, n'étaient connus que de vous, du procureur Fabre et du -mystérieux X, que nous venons de voir apparaître plus haut chez Me -Maurice Bernard. Si ce n'est pas vous qui avez téléphoné ou fait -téléphoner, ce ne peut être que M. X, impatient d'obtenir ce qu'il veut. - -Et, cette fois encore, nous sommes bien obligés de conclure que cet X, -cet homme masqué, qui semble chez lui au Ministère, c'est Rochette. - -M. Monis ne trouve pas de son goût cette observation. - ---Ah! s'écrie-t-il, vous êtes d'une ingéniosité que j'admire. J'ai posé -devant votre objectif qui n'est pas bienveillant. Le talent que vous -mettez dans les descriptions me fait plaisir, parce que je sais savourer -l'art partout où je le trouve, mais en vérité, j'admire votre -ingéniosité. Parce qu'il y a un coup de téléphone, il faut admettre que -j'ai chez moi quelqu'un qui est le mandataire de Rochette. - -Et M. Monis de soulever un incident en me contestant le droit de publier -des articles. - -Là -dessus, immédiatement, j'ai interrogé la Commission: - ---Ai-je outrepassé mon droit? - -Le président et mes collègues ont été d'avis que la question n'avait même -pas à être posée. - -Que diable! dans ces ignominies il est temps que le public soit -renseigné. C'est la tâche que je me donne. - - - - -III - -LES FRÈRES ENNEMIS - - - (_Écrit le lundi soir 23 mars 1914._) - -Ce matin, je suis arrivé un peu en avance à la Commission. Nous avons -quelques minutes avant que le spectacle commence, voulez-vous que je vous -dise comment cela se passe? - -Nous siégeons dans un des bureaux où se réunissent les commissions -ordinaires. Une pièce assez haute, assez grande, dont les deux larges -fenêtres donnent sur le jardin intérieur du Palais-Bourbon. Une table à -tapis vert, en forme de fer à cheval, l'occupe entièrement. Nous nous -asseyons tout autour au hasard de notre arrivée et chacun a devant soi -du papier, de l'encre, des plumes. Faute de places, les derniers venus -doivent se tenir en arrière, contre le mur, et prennent des notes sur -leurs genoux. - -Dans un coin, près de la fenêtre, devant une petite table, se tiennent -quelques sténographes et le rédacteur chargé de rédiger cette analyse que -les journaux publient chaque jour. A l'angle opposé, près de la porte, se -trouve une autre petite table chargée de bouteilles d'eau, de verres et -de petits pains. De temps à autre, entre deux dépositions, nous crions: -«Fenêtre! fenêtre!» Et, pour quelques minutes, on renouvelle l'air -empesté. - -Hélas! la puanteur morale est moins facile à dissiper. - -A chaque fois qu'un témoin est introduit, tout le monde se lève. Le -président lui adresse un mot de courtoisie et, en face de lui, l'invite à -s'asseoir entre les deux branches que dessine notre table. Le témoin -parle sans que personne l'interrompe. Ceux des commissaires qu'une phrase -met en éveil, d'un geste se font inscrire. Quand le témoin a cessé de -parler, le président procède à l'interrogatoire, puis, selon l'ordre -d'inscription, donne à chacun de ses collègues la parole. Et pour finir, -après un remerciement du président, chacun s'étant de nouveau levé, le -témoin se retire. - -O vertu des formes procédurières! ô puissance calmante de la règle! Au -fond de cette affaire, il y a un homme assassiné, il y a d'innombrables -malheureux mis à nu par un escroc, il y a des chefs de gouvernement qui -mentent avec solennité, il y a des hommes politiques qui se poursuivent -le poignard à la main. Mais les formalités brisent les mouvements de -passion, et les interminables palabres recouvrent sous des mots -l'affreuse réalité des faits. Ce qui permet aux uns de dire, quand un -détail prête à sourire, que c'est une affaire comique, et aux autres de -souligner tout ce fatras en s'écriant: «Et c'est avec ces ragots que l'on -trouble un grand et beau pays!» Mais ni les uns ni les autres n'arrivent -à dissimuler, sous une apparence de comédie parlementaire, le drame -profond qui se joue. Et celui qui maintient son regard sérieux sur ces -choses confuses ne cesse pas un instant d'y discerner un grand spectacle -d'histoire. - - * * * * * - -A neuf heures trente-cinq, on introduit M. Caillaux. Il entre, salue, -s'assied et trouve quelque difficulté à étaler son dossier sur une -chaise. Alors un de ses amis, se levant, lui cède sa place à la table des -commissaires, à la gauche du président. Il l'accepte, s'y va installer, -mais dans le même moment on apporte une petite table et, d'un accord -commun, il retourne à la chaise ordinaire des témoins. - -Ce n'est plus le Caillaux, le personnage Louis XV, que nous sommes -accoutumés de voir. Son visage, à l'ordinaire d'une mobilité -extraordinaire, a plus de sérieux, un sérieux aigu et fort. Contre son -habitude, il lit, avec de longs arrêts, pour mettre en valeur sa pensée, -et une action très variée. Continuellement il frappe des deux mains à -plat sur la table, comme sur un piano, accompagnant et soutenant de -cette musique ses serments. Par instants, il est profondément ému, les -yeux et la voix troublés. Il a la fièvre. «Donnez-moi à boire,» dit-il à -l'huissier qui lui verse un verre d'eau. Il charge, dans un récit bien -mené, MM. Barthou et Briand et dix autres personnes. Il prend à témoin -ses amis: «N'est-ce pas, Ceccaldi?» Ah! la campagne est féroce contre -moi. Eh bien! je me défends! L'instant d'après, il pose son poignard et -redevient un conteur agréable de choses financières. Il fait une -brillante leçon sur le caractère général des affaires créées par -Rochette. Il signale leur vice et indique que ce même vice se retrouve -dans d'autres affaires créées par d'autres financiers et non poursuivies. -Le morceau est excellent de clarté pédagogique. On dirait un chapitre -d'_Eulalie ou les Finances sans larmes_. - -Pour finir, avec l'élasticité et le ressort d'un danseur, il se lève, -paraît s'élancer, et déclare: - ---M. le procureur Fabre prétend que le 22 mars, M. Monis lui a dit que je -désirais une remise de l'affaire Rochette, à la suite d'une conversation -que j'avais eue avec Me Maurice Bernard. Or, voici un agenda qui est tenu -très exactement pour tous mes rendez-vous. Il indique que c'est le 24 -mars seulement que j'ai reçu Me Maurice Bernard. - -C'est taxer d'inexactitude le document Fabre. A tour de rôle nous -examinons l'agenda. C'est un petit registre de bureau en chagrin noir. Au -24 mars, la page porte une dizaine de rendez-vous. L'avant-dernier, avec -Me Maurice Bernard. - -On décide d'entendre le procureur Fabre. Mais avant de le faire entrer, -il y a suspension de séance. M. Caillaux a demandé dix minutes pour se -reposer. - - * * * * * - -A onze heures, entrent les deux témoins pour la confrontation. M. -Caillaux passe devant. Ils prennent place, M. Caillaux fixant assez -impérieusement le magistrat, qui, lui, ne détourne pas les yeux de -Jaurès. - -Jaurès met le procureur au courant de l'agenda et le lui tend. Le -procureur sans bouger, d'un geste déférent et indifférent, indique qu'il -juge inutile d'examiner le registre. - -La minute est émouvante. Si le procureur convenait de s'être trompé sur -la date, toute la troupe qui assiste de son amitié, de ses vÅ“ux, le chef -malheureux, crierait: - ---Il s'est trompé sur la date: la mémoire lui a manqué; elle lui a manqué -sur le tout. Une erreur disqualifie tout le document. - -Bien plus, ils reprendraient le système essayé puis abandonné par M. -Monis: le document est de fabrication récente. - -Mais le procureur, avec son air triste et résigné, sous tous ces fusils, -ne bronche pas. Et de cet accent méridional, qui ne semble fait que pour -accompagner le plaisir, il répète avec douceur: - ---Eh! que voulez-vous que j'y fasse! J'ai mis sur cette note, sur cet -aide-mémoire la date exacte. Dans ce premier moment, tout près de -l'entrevue, je n'ai pas pu me tromper. - -Alors, Caillaux continue. Employant tour à tour, avec les ressources les -plus pathétiques, l'autorité d'un chef sur un subordonné, et les accents -d'un galant homme envers un égal, il veut arracher au malheureux -magistrat des charges contre Briand et Barthou. A plusieurs reprises, -d'un jeune élan, il se lève, le bras et la main tendus: - ---Je jure que je dis la vérité! - -Mais M. Fabre, toujours assis, n'a pas moins l'accent d'un homme -véridique. Sa manière terne et ferme, son sourire résigné et ses -négations constantes ne sont pas moins persuasives que la fougue et la -variété de son brillant adversaire. Sur certains points il donne -satisfaction à l'ancien ministre: - ---Jamais, parlant à ma personne, vous ne m'avez entretenu de Rochette. - -Et M. Caillaux, à mi-voix, de dire: «Merci, monsieur.» Il répète encore: -«Merci.» De quoi le remercie-t-il? Le procureur a toujours dit que -c'était par Monis seul qu'il croyait connaître l'intérêt de Caillaux pour -la remise du procès Rochette. - -A peine M. Caillaux pense-t-il s'être dégagé une jambe qu'immédiatement -il cherche à se dégager l'autre et redevient féroce. Il envoie des coups -de poignard dans toutes les directions. A Briand, à Barthou, ailleurs, et -plus haut encore. Pour ma part, je ne comprenais pas toujours où -tendaient ces furieuses attaques, car je sais mal les secrets du sérail -gouvernemental. - -Devant cette commission où sa bonne grâce et ses faveurs lui ont assuré -de longue date les plus nombreuses et les plus énergiques amitiés, vous -pensez s'il était soutenu. Ses partisans criblaient de questions le -procureur et lui firent subir, tous en même temps, dans cette longue -heure, plus de réquisitoires qu'il n'en dresse dans un semestre. - -Les amateurs frémissaient de joie. Le cercle se resserrait. Toutes les -têtes étaient tendues. On faisait: «Ah! ah!» aux bons coups. C'est -Caillaux qui le tient! Non! non! le procureur le met par terre. - -Quel affreux, quel injuste spectacle qui m'offense! Je ne puis pas -supporter qu'on dégrade un homme et moins encore une fonction. Et -surtout, que m'importe ces discussions qui ne changent rien au fait -principal, trop prouvé: un procès avait lieu, et le président du conseil -a voulu en parler avec le magistrat en s'appuyant sur l'autorité du -ministre des finances. Cela n'est pas douteux. Cette intrusion, à elle -seule, est un scandale. La justice n'existe qu'à la condition qu'aucune -espèce de puissance n'intervienne auprès du juge. - - * * * * * - -Après sa déposition, M. Caillaux, sorti de notre salle, dit à l'huissier -dans le couloir: - ---Appelez monsieur Ceccaldi! - -Ceccaldi arriva au trot. L'autre l'entraîna dans l'embrasure d'une -fenêtre, et les deux hommes debout, se tenant par la taille, causèrent, -la bouche contre l'oreille. Ainsi enlacés et chuchotants, ils demeurèrent -là , plusieurs minutes, immobiles, au milieu du va-et-vient des curieux. -Pour finir, Caillaux, resserrant encore l'étreinte, embrassa Ceccaldi: - ---C'est bon un ami, dit-il. - - * * * * * - -Vers le soir, notre cinématographe nous ramène Me Maurice Bernard, -toujours pareil à lui-même et toujours peu disposé à soulever le masque -de M. X..., sous lequel il n'est que trop facile de deviner le -tout-puissant Rochette. - -En vain Jaurès l'adjure: - ---Quel est-il donc, ce monsieur X..., qui est venu vous dire: «Maître -Bernard, demandez une remise, vous l'aurez. Marchez, la voie est libre?» - -Me Bernard, les bras croisés, écoute, soupire, regarde le sol, le -plafond, et laisse couler une éloquence contre laquelle il m'a tout l'air -mithridatisé. - -Maintenant, c'est son tour de bien parler. Il affirme froidement qu'il -est, lui aussi, rempli d'émotion. «Toutefois, dit-il galamment à Jaurès, -c'est une émotion moins débordante que la vôtre.» Il s'attache surtout -dans la vie à la solidité morale des principes. Et c'est pour lui un -principe intangible que le respect du secret professionnel. - -J'admire ces deux âmes oratoires, mais je n'espère pas que de leur choc -jaillisse la lumière. - -En vain appelle-t-on Caillaux à la rescousse. Ces messieurs se retirent -et font place à Briand, sans que nous connaissions le secret de -Polichinelle. - -A cinq heures et demie, M. Briand commence de parler. Une parfaite -simplicité de ton, qui ne prête à aucun commentaire. A peine un peu de -pâleur. Il entame sur le champ un long récit très clair de son rôle dans -toutes les phases de cette interminable affaire Rochette. Il nous -confirme l'authenticité du document Fabre, et il ajoute qu'à ses yeux -cette note n'était pas une pièce de chancellerie, qu'elle ne se -rattachait officiellement à aucun dossier et que, d'autre part, lui et -Barthou avaient énergiquement pesé sur leur ami Calmette pour qu'il ne la -publiât pas: - ---Gaston Calmette, pour qui j'avais la plus grande amitié, et de qui je -respecte la mémoire, nous avait donné, à l'un et à l'autre, sa parole -d'honneur de ne pas publier cette pièce dont il s'était, je ne sais -comment, procuré une copie, et je suis sûr que ce parfait honnête homme -n'eût pas manqué à sa parole. - -Et ses deux mains jouant, tantôt ouvertes, tantôt fermées, sur le buvard -de sa table, il avait l'air de nous raconter une histoire du boulevard, -quand tout d'un coup nous nous sommes aperçus que nous entrions en plein -Byzantinisme, dans l'Histoire secrète de Procope. Qui n'aimerait cette -manière sobre jusqu'au grisâtre de raconter des choses sinistres? Depuis -le matin nous voyions donner des coups de poignard. Celui-ci ne s'en -priva guère. Mais ceux qu'il tuait, en deux tours de main il les mettait -à nu. C'était superbe et affreux. - -Voici quelques échantillons de la manière. - -Quand M. Briand eut reçu du procureur général le document, il se hâta -d'en donner quelques indications au Conseil des ministres, car il n'eût -pas voulu garder pour lui seul ce qui devait légitimement intéresser ses -collègues. Dans la suite, il eut l'occasion d'en dire quelques mots à M. -Caillaux et à M. Monis,--ce pauvre M. Monis, à la mémoire toute courte, -qui oublia absolument cette communication, comme on l'a bien vu dans la -séance publique. Là -dessus, M. Caillaux, pris d'émulation, voulut, tout -comme M. Briand, avoir son petit document Fabre. Il fit venir à son -cabinet le procureur général, et le pria de lui faire certain récit sur -le rôle qu'aurait joué M. Briand dans l'arrestation de Rochette. -Cependant il avait posté derrière un rideau son secrétaire qui, au -départ, rédigea et livra à son patron le procès-verbal de l'entrevue. Tel -est le récit de M. Briand qui ajoute: «J'en fus informé par une personne -que M. Caillaux lui-même chargea de m'avertir pour m'inviter à me tenir -tranquille.» - -Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand j'entends de pareilles -histoires, je tâte mes poches pour savoir si j'ai toujours ma montre, mon -porte-monnaie et mon portefeuille. - -Ah! cette déposition de Briand! Quel jour sur la vie des ministres à ce -moment de la troisième République! On s'explique la tristesse, le -désabusement de ce procureur général, qui est venu d'Aix-en-Provence, où -il collectionnait les Å“uvres de Mistral, pour vivre cette vie infernale -entre ces politiciens qui aiguisent sur son crâne leurs couteaux! - - - - -IV - -LES TROIS FILS DE LA LOUVE - - - (_Écrit le mardi soir 24 mars 1914._) - -Maintenant, c'est le tour de Barthou. - -Qu'il entre, qu'il s'explique, le traître, et tous les hommes de Caillaux -piétinent d'impatience guerrière. - -Qu'ils le détestent! En leur cÅ“ur est toujours vivante la séance -publique du 17 mars, la séance où le document Fabre apparut à la lumière. -Si nous voulons ressentir ce qui se passe en eux, ranimons en nous ces -images d'il y a huit jours. - -Monis venait de nier largement, nettement, qu'il connût le document, et -qu'il eût pesé sur le procureur Fabre. Doumergue s'était écrié: «C'est -aux accusateurs d'apporter la preuve; on n'a rien prouvé.»--«J'ai vu le -document,» avait dit crânement Delahaye.--«L'original ou la copie?»--«La -copie.» Tous alors de le chasser de la voix et du geste. L'allégresse de -la majorité se répandait avec fureur. C'était une danse du scalp: «On ne -veut plus écouter... Vous n'avez qu'à descendre de la tribune... Nous -sommes édifiés.» Mais soudain un socialiste a une idée: «M. Barthou -pourrait peut-être nous fournir quelques éclaircissements?» L'autre se -dresse: «Me voici!» et s'en va vers la tribune, d'où Delahaye, en hâte, -descend, comme un artificier, sa mèche allumée, décampe. - -M. Barthou prit la parole. Son récit est aujourd'hui fameux: «Le -procureur général Fabre, dit-il, a raconté qu'il avait été victime d'une -pression de M. Monis. Il en a dressé un procès-verbal.» Et ce disant, de -sa poche gauche, avec le geste le plus aisé, il tire un papier proprement -plié qu'il pose sur la table de la tribune: «Voici le document, voici -l'original.» - -Des poings tendus le menacent: c'est lui qui a fait la campagne du -_Figaro_! Et dans les couloirs, après la séance, tous disaient: «Nous le -traînerons devant une Haute Cour.» - - * * * * * - -Telle était la fureur le 17. Huit jours ne l'ont pas apaisée. Mais trêve -de souvenirs. Louis Barthou vient d'entrer dans notre bureau de la -Commission d'enquête. Levons-nous tous. Asseyons-nous. Il commence de -parler, ce petit homme aux yeux fatigués. Il n'a pas l'air d'un saint -Sébastien. C'en est un, pourtant! tout transpercé par les regards et les -mille flèches silencieuses des fidèles archers de Caillaux. «Le voilà , -disent-ils, celui d'où nous vient tout le mal! Gare au défaut de sa -cuirasse!» - -Mais pour débuter, c'est lui, l'audacieux Béarnais, qui hardiment prend -l'offensive. - ---Moi! j'aurais fait la campagne du _Figaro_! Allons donc! je l'ai -empêchée, il y a deux mois. Sur la sollicitation de M. Doumergue et de M. -Caillaux, j'ai convaincu M. Calmette d'abandonner les armes terribles -qu'il avait en main. - -Quelles armes? Des dépêches mortelles pour M. Caillaux, et qui concernent -la politique étrangère. - -Il dit, et, sans laisser à l'adversaire le temps de respirer, il lui -porte une nouvelle botte: - ---Je tiens de M. Caillaux lui-même la raison pour laquelle il a demandé à -M. Monis d'obtenir la remise de l'affaire Rochette: Rochette avait la -liste des frais d'émission relatifs à ses entreprises, et menaçait de la -publier. - -Quelle révélation! - -Vous pensez bien qu'elle ne resta pas cinq minutes enfermée dans notre -bureau. Avec la rapidité d'une bombe, elle alla faire explosion au milieu -des journalistes et des députés. Ah! ah! disaient-ils, nous nous en -doutions. Les puissants de ce monde subventionnés par Rochette, pour -n'être pas dénoncés, ont pressé sur Caillaux et Monis! - -Nous écoutons Barthou. Nous ne bougeons plus. Cependant il continue et -profite de la prise qu'il a sur son auditoire pour nous expliquer le plus -délicat de son affaire, à savoir comment il est entré en possession du -document Fabre. - ---J'ai été un peu embarrassé par ce document d'un caractère imprévu. Je -voulais le verser à la direction des affaires criminelles. «Non! m'a dit -Briand, gardez-vous-en bien. C'est un document qui m'a été remis -personnellement.--Que faut-il que j'en fasse?--Vous le passerez à votre -successeur!» - -Son successeur! s'écrièrent en chÅ“ur les archers de Caillaux. Il l'a mis -dans sa poche! - -O scandale! ô mes frères! Voilons-nous le visage. Et sous le voile nous -nous répétons cette histoire d'un Ministre bien connu qui, le lendemain -de sa chute, sur ses épaules encore meurtries, emportait quarante -kilogrammes de documents secrets. Il fallut que les huissiers et les -commis l'arrêtassent. Il allait déménager tout le ministère! - ---J'ai fait observer à M. Briand, poursuit Barthou imperturbable, que ce -n'était pas un document de chancellerie. La meilleure preuve est qu'il -n'est pas enregistré, comme je voyais de graves inconvénients à le faire -passer de main en main, je l'ai gardé. J'ai pensé un instant à le brûler. -Heureusement que je n'en ai rien fait! Que ne dirait-on pas aujourd'hui? -Je gardai donc le document, considérant que j'en étais dépositaire envers -M. Briand. Je l'ai toujours refusé à ceux qui me le demandaient. Quand -mon ami Gaston Calmette, qui l'avait eu je ne sais d'où, a eu l'intention -de le publier, je l'ai supplié de n'en rien faire. Et j'y suis parvenu, -grâce à l'appui que m'a donné dans le même sens M. Briand. - -Pour faire face aux murmures que soulève sa déclaration chez ses -adversaires, M. Barthou, une fois encore, prend à partie M. Caillaux. Et -il reprend l'ignoble histoire du rideau: - ---Je reçus un jour Me Maurice Bernard, qui m'apprit que M. Caillaux -venait de lui dire: «Ils ont leur procès-verbal, moi aussi, j'ai le mien. -Le procureur général Fabre m'a raconté chez moi, dans quelles conditions -MM. Barthou et Briand lui avaient donné l'ordre de mentir devant la -Commission d'enquête. Et, tandis que M. Fabre parlait dans mon cabinet, -j'avais deux personnes dissimulées derrière les portières qui ont tout -entendu et qui en ont dressé un procès-verbal.» - -Voilà des histoires à dégoûter de tous nos politiciens, mais bien propres -à faire de Barthou un petit Saint-Jean à côté de Caillaux! Elles eurent -l'effet qu'il en espérait, un effet calmant, lénifiant, sur ses âpres -ennemis. - -Ah! tous les membres de la Commission n'étaient pas satisfaits! Beaucoup -étaient irrités, d'une irritation longue et accumulée, et plus encore de -ne pas trouver le moyen de satisfaire leur haine. Mais ce malin Béarnais, -bien à l'aise, trouvait autant de vérités désagréables à entendre qu'on -lui posait de questions difficiles à résoudre, et les envoyait tout droit -comme des pelotes sur le mur du fronton. O miracle d'un souple joueur! Ce -fut une matinée charmante, à la française. Tel est l'art subtil et -familier des compatriotes du bon roi Henri IV. - -Je le répète, un charmant travail bien français, mais tout de même d'une -philosophie un peu courte. Sans doute, quand on est au mur de la pelote -basque, ce n'est pas le temps de philosopher. Mais si l'on a l'honneur de -tenir le rôle, le grand rôle de vengeur de la morale publique, que -diable! il faut le savoir! Non, Barthou, ce n'est pas pour honorer la -mémoire de Calmette, pour riposter à Caillaux, que vous avez porté -courageusement à la tribune le document Fabre, c'est pour dénoncer et -empêcher à l'avenir l'intrusion de la politique dans l'exercice de la -justice. - -Mais que vais-je parler d'intérêt général, d'assainissement politique, de -conception philosophique et de volonté du bien public! Nous n'assistons -pas là à des chocs de systèmes, mais à des luttes de personnalités. Je -regarde MM. Caillaux, Briand et Barthou. Pourquoi se battent-ils? Ils -sont si bien faits pour collaborer! Ce sont des intelligences capables de -s'engrener les unes dans les autres, comme les roues d'une montre. Il ne -manque que l'horloger pour monter, ajuster l'instrument. Nous vivons en -parlementarisme, et la règle du jeu, c'est la bataille. Nos gens se -battent, mais ils ont à peu de chose près la même conception politique. -Sans doute Caillaux veut l'impôt sur le revenu que repoussent les deux -autres. Mais qui ne sent que c'est là une opinion prise comme une arme. -Cette arme de l'impôt sur le revenu, Barthou ou Briand auraient pu la -saisir s'ils l'avaient crue favorable à leur ambition. Il n'y a là rien -qui tienne à la formation profonde d'aucun des trois. Expliquez-moi -pourquoi cet aristocrate de Caillaux se trouve être un chef de la -démocratie avancée? Caillaux, Briand et Barthou me semblent trois jeunes -chiens qui ont formé leurs forces en jouant ensemble dans le chenil -parlementaire. Ce sont trois vigoureuses bêtes d'une même portée dans la -minute où l'on sert la soupe. Vienne le moment où ces hommes, dont les -visées et l'horizon ne diffèrent pas, sont amenés à se disputer le -pouvoir; ils ne savent et ne peuvent que se faire une guerre personnelle. -Ils s'envient les portefeuilles pour le plaisir légitime d'exercer leur -activité, mais non pour faire triompher chacun une vue particulière. De -là l'âpreté de cette lutte. Ils ne peuvent pas s'atteindre dans leurs -idées: ils n'en ont pas ou elles leur sont communes. Ils s'atteignent -dans leurs personnes. Si MM. de Mun, Ribot, Jaurès se disputaient le -pouvoir, ils n'auraient que faire de se poursuivre dans les faits de leur -vie, ils se reprocheraient chacun leurs conceptions de l'univers. -Caillaux, Briand et Barthou n'ont point de si vastes surfaces de -frottement. Ils se bombardent d'accusations personnelles, parce qu'ils ne -peuvent pas se jeter les principes à la tête, et faute de pouvoir se -saisir solidement par leurs programmes, ils se saisissent aux cheveux. - -Quelle lutte atroce! Les uns et les autres finiront par mourir d'une -maladie de cÅ“ur. C'est la destinée des hommes politiques. Mais pas tout -de suite! Ils dureront: ils ont de la défense. Leur cÅ“ur périssable -palpite sous une épaisse cuirasse. Tout de même, dans ce moment, leur -mère, la louve parlementaire, doit les regarder avec bien de la -tristesse! - -Elle-même, la pauvre bête, elle est bien malade. Il n'y a plus de partis -dans cette Chambre, ni peut-être dans le pays. Rien qu'une masse amorphe -et désabusée, avide d'être vigoureusement gouvernée, où quelques bêtes de -proie se disputent, comme elles peuvent, une précaire royauté. - - * * * * * - -_P.-S._--L'après-midi fut indigne d'une si heureuse matinée. Nous -n'avions aucune grosse pièce à notre tableau. Des magistrats, des -liquidateurs, à qui nous demandions vainement où en étaient les affaires -de Rochette au moment de la remise exigée par Caillaux et Monis. -Avez-vous pu trouver trace de subventions données à des hommes puissants -qui auraient agi sur les ministres? - -A ces questions intéressantes, nous n'avons obtenu aucune réponse -notable. Et pourtant, aujourd'hui que la véracité du document est -certaine, il faut nous en tenir là , revenir devant la Chambre en -affirmant la forfaiture des ministres, ou bien obtenir (mais où?) des -réponses à cette question que tout homme de bon sens se pose: Pourquoi -voulait-on servir Rochette? que craignait-on de lui? qu'espérait-on de -lui? - -Toute cette affaire est inexplicable s'il n'y a pas quelque grand secret -à son origine. Il faut chercher _cui prodest_ et se souvenir qu'un escroc -ne réussit qu'autant qu'il intéresse à ses escroqueries quelques -personnages puissants. - - - - -V - -LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE - - - (_Écrit le mercredi soir 25 mars 1914._) - -Aujourd'hui, c'est la quadruple confrontation: Monis, Caillaux, Fabre, -Maurice Bernard. La plus brillante rencontre de la saison, comme on dit -dans les journaux sportifs. - -On installe ces messieurs protocolairement: Monis et Caillaux, aux tables -d'honneur, MM. Fabre et Maurice Bernard, en lapins, aux deux bouts de -notre fer à cheval. - -_Le président._--Vous jurez de dire toute la vérité? - ---Je le jure... je le jure... Je le jure, sauf le secret professionnel. - -Oh! oh! me dis-je. S'ils se mettent maintenant à dire la vérité, il va -falloir tout recommencer! - - * * * * * - -A prolonger ainsi ces séances, ne sommes-nous pas en train de recouvrir -sous des bavardages ce que nous avons pu obtenir de clarté? Nous voulons -qu'à trois ans de distance on nous fournisse sur toutes choses, et sur -les plus minces détails, des précisions de dates, de sentiments et de -mots. Nous tenons à crime qu'on nous déclare sur quelque point ne pas se -souvenir. Nous sommes trente-trois à exiger des réponses nettes. C'est le -bon moyen pour recevoir des erreurs et des mensonges. - -Ce matin, je voyais clairement qu'il n'y avait plus rien à tirer de nos -gens. Avec trente-six tâtonnements, ils ont à cette heure, tous ensemble, -sous nos yeux, construit un système autour du document. Qu'ils en soient -satisfaits ou non, ils n'osent plus y toucher. Il leur faudrait se -dédire, rattraper la sténographie. Vaille que vaille, ils s'entêteront. -C'est une construction de fortune, bâtie de silences, de mensonges, de -demi-vérités, d'erreurs, mais cette mauvaise glaise est figée, séchée, -définitive. - -Toutefois, au milieu de cette bâtisse sans vérité, il y a une carcasse de -métal qui soutient la glaise et le carton. Voici des faits acquis pour -tous, et que nos quatre témoins n'ont cessé de nous rappeler toute la -matinée: - -M. Caillaux déclare que pour faire plaisir à Me Maurice Bernard, qui se -sentait fatigué, et à qui il était reconnaissant d'avoir plaidé pour lui, -il a demandé à M. Monis de voir si l'on ne pourrait pas accorder la -remise de l'affaire Rochette. M. Monis déclare qu'il a fait venir le -procureur général et lui a suggéré de ménager le renvoi de l'affaire. Le -procureur général déclare qu'il a reçu de M. Monis l'ordre de faire -renvoyer l'affaire, et qu'après de tragiques débats intérieurs, il s'est -résigné à obéir pour ne pas être brisé. Me Bernard déclare qu'il a reçu -la visite de M. X... qui lui a dit: «Demandez la remise de l'affaire -Rochette. Elle vous sera accordée.» - ---Mais qu'avez-vous dit, maître Bernard, à M. Caillaux? - ---Je refuse de répondre à cause du secret professionnel. - ---Et vous, monsieur Caillaux, qui n'êtes pas lié par le même secret, que -vous a dit Me Bernard? - ---Il m'a dit qu'il était un peu fatigué. - ---Est-ce bien là , maître Bernard, ce mystère que vous empêche de dévoiler -le secret professionnel? - ---Je refuse de répondre. - -Que demander de plus? A quoi bon, durant des heures, prolonger des -querelles de dates, des explosions de rancunes, des bavardages sans -rapport avec le principe du débat? Je ne vois là qu'un moyen de tout -embrouiller et, comme on dit, de noyer le poisson. La cause politique est -entendue. Pour favoriser un escroc, le gouvernement a pesé sur les juges. -Quant à fixer le degré de criminalité de chacun, ce n'est pas en les -faisant plus longtemps causer qu'on en saura davantage. - -Et vous en seriez certain comme moi, si vous veniez d'entendre, durant -sept heures d'horloge, ces fastidieux palabres où voltigeaient avec une -souveraine aisance les adverbes: loyalement, franchement, sincèrement, où -chacun s'écrie à tour de rôle: J'affirme de toutes les forces de mon -énergie et de ma conscience! - -Vraiment, je ne vous apprendrais rien en vous répétant ce qu'ont dit ces -Messieurs aujourd'hui pour la trentième fois. Et plus que leurs paroles, -ma foi, leurs attitudes sont instructives. Regardons-les ensemble. - -Caillaux surveille avec une attention aiguë et une perpétuelle agitation. -En se déplaçant sur sa chaise, il murmure à mi-voix des menaces -sibyllines qu'il jette à droite et à gauche. - -Monis a l'air d'être caché dans un sac de pommes de terre. Mais cet homme -paisible est toujours prêt à se fâcher. (En cela, d'ailleurs, je lui -accorde des circonstances atténuantes.) - -Me Bernard, toujours le même, bon pied, bon Å“il, et de la verve, -surveille, lui aussi, l'horizon. Mais surtout il surveille la pendule. -Des quatre, c'est lui le plus tranquille. Car il a tout près de lui son -impénétrable terrier, où il se glisse à la moindre alerte: le secret -professionnel. - -Mais j'ai tort. C'est un lion! Il y a de la fierté dans cette -indépendance des avocats qui maintiennent devant les politiciens la -dignité de leur état. - -Le procureur général Fabre ne parle guère. D'ailleurs, qu'a-t-il besoin -de rien ajouter? Son document parle tout seul et défie toutes les -critiques. C'est un homme brimé qui se dit en regardant Monis, Caillaux -et leurs zélateurs: «Rien d'eux ne m'étonne plus.» Quand Monis, Caillaux, -Me Bernard et la majorité des commissaires assènent sur ce petit -vieillard leurs regards furieux et leurs invectives, je crois voir -l'assemblée des animaux malades de la peste dénonçant: - - Ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal. - - * * * * * - -Il y a des minutes où l'on s'aperçoit que l'on a peu de cÅ“ur, ou tout au -moins que l'on possède un cÅ“ur de qualité bien inférieure! Ce fut le -cas pour moi, lorsque M. Monis vint nous raconter, comme une chose qui -devait nous tirer des larmes: «Un dimanche matin, au début de mon -ministère, M. Caillaux m'a dit qu'il avait un scrupule de conscience -d'avoir accepté un portefeuille avant d'avoir pu arranger une affaire de -sa vie privée, mais que cette affaire était réglée. Je m'en réjouis avec -lui. Il ajouta qu'il avait éprouvé une vive satisfaction du concours que -lui avait prêté Me Bernard. Aussi, quelques jours après, quand M. -Caillaux m'a parlé du désir de Me Bernard d'obtenir la remise, je n'ai -pas été surpris qu'il eût dessein de lui être agréable.» - -En voilà un raisonnement! Me Bernard a été excellent pour M. Caillaux. Je -vais en sa faveur bouleverser la justice. C'est très drôle, très drôle! -Surtout qu'il y eut un lapsus de Monis, nous disant combien son vieux -cÅ“ur avait été ému des confidences de M. Caillaux, et s'écriant d'un air -attendri: «Il m'a raconté ses méfaits!» - -Le pauvre! Il voulait dire ses ennuis. Mais s'il n'avait jamais fait que -ce lapsus! - - * * * * * - -Le roi de la journée (je pense toujours au personnage de la fable de La -Fontaine, le roi des _Animaux malades de la peste_), ce fut M. Caillaux. -Son panégyrique occupa la séance de l'après-midi. Il est vrai que ce fut -lui qui le prononça. Mais il a parmi nous une majorité de partisans qui -lui faisaient, par leur seule respiration, un profond et constant -soutien. - -Il n'y a vraiment que dans leur cercle qu'il pourra faire accepter -l'explication qu'il donne du rideau derrière lequel il avait caché ses -secrétaires: «Je voyais se développer contre moi une campagne. -J'entendais parler d'un document du procureur général. N'étais-je pas en -état de légitime défense? N'avais-je pas le droit de faire venir le -procureur général? Et si le hasard voulait qu'un témoin y assistât... -Enfin, quoi! je n'allais pas attendre simplement le coup de poignard!» - -Cet homme, le plus haï de France, groupe autour de lui, dans la Chambre, -une véritable garde de zélateurs fanatiques. Ils se laissent séduire et -prennent pour une vertu vraie ce qui n'est qu'une conception forcenée de -la vie. Avec admiration, ils répètent ce qu'il leur disait ces jours-ci: -«Ils me tueront peut-être; ils ne m'abattront pas.» - -Nul, toutefois, ne lui refuse de la résistance, de la défense. Après tant -de nuits qu'il a dû passer sans sommeil, il parlait clair aujourd'hui, -avec arrogance, et même, le croirait-on? avec frivolité. Dans son long -discours _pro domo_, à chaque fois qu'il sortait de ses explications -techniques de financier, il recommençait à donner des coups de poignard -et s'y amusait si fort, qu'ayant à reproduire un propos de Briand, il -l'imita, le mima, se mit, ô surprise! à rendre cette voix un peu -caverneuse et lente, et se balança, puis rit lui-même de sa bonne farce. -A cette minute, il avait si parfaitement oublié sa situation, qu'il -s'amusait, se complaisait dans ses effets et dans l'applaudissement des -siens, à nouveau il goûtait la vie. - -Sa plaidoirie terminée, le voilà qui allume sa cigarette dans cette salle -où tout le monde s'est imposé de ne pas fumer. - -Quel homme! Il y a chez lui de l'enfant gâté. Enfant heureux, privilégié, -il devait arriver dans son collège, à Stanislas peut-être, léger, -heureux, aimable, un petit riche avec sa voiture à la porte et de belles -cravates variées. Et les deux autres! les Briand, les Barthou, de quel -air, amical sans doute, mais de haut, il les eût regardés, ces deux -petits camarades plébéiens! Aujourd'hui, l'enfant élégant, l'enfant -vieilli, sans rien perdre de sa gentille manière qui enchante ses -familiers, est devenu un pur, un chef de la démocratie avancée et doit -bien rire, quand il nous traite de vieux réactionnaires encroûtés, nous -autres petits bourgeois! La grande affaire, voyez-vous, pour un -aristocrate, c'est de ne jamais être un bourgeois. Les grands cercles ou -le marchand de vins! Mais l'entre-deux désoblige. - -Ah! pourquoi parler d'aristocratie à propos d'un homme qui ne sait que -détruire les choses, les autres et soi-même? A la minute où j'écris, je -suis frappé au cÅ“ur par la mort de Mistral. Et ma pensée, écÅ“urée des -spectacles sur lesquels depuis cinq jours je la maintiens, s'évade pour -s'enfuir pieusement à Maillane. C'est là que je salue et que va reposer -pour toujours un vrai noble qui sut se créer immortel et tout autour de -lui ranimer, grouper, protéger tout ce qui nous importe _pro aris et -focis_. - -O Provence, ô sainte bergerie sur laquelle a veillé un pasteur plus -diligent que nous n'en trouvons pour la France! - - - - -VI - -LA FIN DU CINÉMA - - - (_Écrit le jeudi soir 26 mars 1914._) - - -Le cinéma de la Commission n'a pas cessé de fonctionner toute la journée. - -Comme toujours, M. Jaurès ne quitte pas l'écran. En face de lui viennent -se placer, d'heure en heure, des personnages nouveaux. - -Comment préside-t-il, Jaurès? me dit-on. - -C'est bien simple. Chaque matin, à neuf heures et demie, il commence un -discours qu'il termine vers sept heures du soir; mais je me hâte de le -dire, il permet libéralement les interruptions. Et c'est sous forme -d'interruptions que se placent les dépositions des témoins et les -questions des commissaires. - -Pour résumer mon impression sur la manière dont, aux meilleurs moments, -il dirige la controverse, je puis dire que nous avons à notre tête, dans -ce révolutionnaire, un excellent président de thèse en Sorbonne. - -Ce matin, nous nous sommes préoccupés de connaître quelles affaires -menait Rochette à l'époque de la remise de son procès. Notre juste -hantise est de découvrir quels gens pouvaient avoir intérêt à ce qu'on -lui laissât du répit. S'agissait-il pour lui de mener à bien certaines -affaires en cours, dont il aurait partagé le bénéfice avec ses -protecteurs? On parle d'une tourbe dorée qui lui faisait une garde du -corps. - -Les noms? Les noms? Nous les demandons à M. Lescouvé. - -Il nous donne lecture d'actes de sociétés; il énumère des noms -d'administrateurs. Mais comment nous y reconnaître? Quel gibier y a-t-il -pour nous dans tout cela? - -Nous sommes naturellement de mauvais juges d'instruction. Ce n'est pas -notre métier. Et puis, peut-on instruire une affaire à trente? Nos -questions auraient fait perdre la tête à M. Lescouvé s'il ne l'avait -fort solide. Elles le tirent à hue et à dia; elles l'entraînent dans -vingt directions différentes. Et nous ne restons jamais sur le fait. - -Voilà que Painlevé abandonne Rochette et ses sociétés pour venir à -Maurice Bernard. - ---Qu'est-ce que vous nous disiez, l'autre jour, monsieur Lescouvé? Maître -Bernard vous a affirmé que la remise avait été demandée, non pas pour -servir son intérêt personnel, sa convenance, mais bien pour obéir aux -désirs du président du Conseil et du ministre des Finances. Dans ce cas, -c'est le gouvernement qui a pris l'initiative de tirer Rochette -d'affaire? - ---Parfaitement, dit M. Lescouvé. C'est bien ce que j'ai toujours compris -dans les propos de maître Bernard. - -Alors, Painlevé de juxtaposer cette déposition avec celle de Maurice -Bernard! Ce sont deux textes qu'il épluche. Dans chacun d'eux il souligne -les mots significatifs, étudie leur place, recherche l'accent avec lequel -ils ont été prononcés. Puis il demande, à plusieurs reprises, que le -témoin exprime de nouveau sa pensée. Il compare les mots des diverses -explications, recherche leurs sens divers et leurs étymologies. Et à -mesure qu'il creuse, toute clarté s'évanouit, tant il s'éloigne de la -vie. Mon éminent confrère, dans un état affreux, se livre tout entier à -son génie mathématique. Ah! Painlevé, distinguons toujours l'esprit de -finesse et celui de géométrie! - -M. Hébrard, lui, n'est pas géomètre. Quel fin vieillard en biscuit de -Sèvres, fragile et fort! Nous lui crions tous: - ---Nous comptons sur vous pour nous livrer le secret de Polichinelle. - ---Après vous, messieurs, répond-il. - -Et une fois de plus, comme nous ne sommes pas capables de suivre une -idée, au lieu de continuer à parler de M. X... et de la troupe des -ventres dorés qui s'ébattaient autour de Rochette, nous filons par la -tangente sur l'immense affaire de la _Grande Chartreuse_, dont nous ne -sommes ni saisis ni informés. - -M. Hébrard s'efface, Rosemberg apparaît. Un homme jeune, élégant, -étrange, plus qu'étrange, stupéfiant d'exotisme et d'accent. Je n'en ai -jamais vu de pareil que dans les sleeping-cars. Un accent guttural, des -yeux de gazelle, un ressort intérieur: de ces gens qui jetteraient bas -toute la chrétienté pour obtenir une heureuse différence de cours. - ---A quelle époque avez-vous appartenu à l'affaire la Lianosoff? - ---L'affaire! dit-il en joignant les mains, avec un accent sublime, comme -s'il prononçait le nom de son dieu. - -Il nous a donné mille renseignements sur la hausse et les beaux -dividendes de la Lianosoff, et je m'attendais à ce qu'il nous invitât à -prendre des actions. Il ajouta que sa maison et tous ses amis y avaient -gagné de l'argent et qu'il ne pouvait pas souhaiter mieux. Pour conclure, -galamment, il nous déclara: - ---Vous savez, si quelqu'un a été une fois ministre en France, cela suffit -à l'Etranger. Et dans les Conseils d'administration on les aime! - -Ah! nous avons du prestige. - -Décidément, il faut renoncer à apprendre de tout ce monde qui est M. -X... Profitons du moins de nos nouvelles relations pour savoir quel homme -est Rochette. - -En deux mots, j'ai cru comprendre que Rochette n'était à aucun degré un -industriel, mais un financier joueur. Il lui arrivait d'avoir de bonnes -affaires. Mais son propre était de les fausser. Il jouait toujours sur -les valeurs, les faisait monter et baisser et détruisait même celles qui -étaient bonnes. - - * * * * * - -L'après-midi, M. Bienvenu-Martin est venu tout doucement, paisiblement, -comme un bon et honnête vieux monsieur, expliquer à la Commission ce -qu'il savait du document Fabre. - -Vous trouvez drôle que nous ayons attendu la dernière heure du dernier -jour pour questionner le garde des sceaux, quand depuis une semaine nous -passons nos journées avec ses magistrats et qu'il s'agit d'une pièce qui -a traversé son cabinet de la place Vendôme. On s'explique mieux la chose -quand on a passé une demi-heure en face de M. Bienvenu-Martin. C'est un -homme tout blanc, un peu embrouillassé, très doux, empêché pour un rien, -fût-ce par le cordon de son binocle, sympathique d'ailleurs, mais un peu -insignifiant. - ---Ce n'est pas un combatif, me dit un de mes voisins. Lors de la -constitution du dernier ministère Rouvier, notre groupe radical l'envoya, -avec un autre, en messager auprès de M. Rouvier pour protester et lui -dire qu'il n'avait pas notre confiance. On ne les a jamais vus revenir! -L'autre les avait retenus et en avait fait deux ministres. - -Évidemment, c'est un homme faible. - -N'empêche qu'il nous a raconté des choses pleines de substantifique -moelle. - ---Quand on s'est mis à parler de tous les côtés qu'il y avait un document -Fabre (c'est-à -dire vers le temps de l'assassinat de Calmette), j'ai fait -chercher dans toutes les armoires du ministère le document, et je ne l'ai -pas trouvé. - -Ainsi parle-t-il. Aimable naïveté! On le presse de continuer. - ---Qu'avez-vous fait après cette déception, monsieur le garde des sceaux? - ---J'ai interrogé M. le procureur Fabre. Il m'a dit qu'en effet il avait -remis à M. Briand une note dont il m'exposa le sens. Je le priai de me la -donner. Il hésitait. «Mais enfin, lui dis-je, je suis le ministre.--Oui, -me répondit-il, mais je préfère tout de même ne pas vous la -donner.--Pourquoi?--C'est un document à moi.» - ---Et alors, monsieur le ministre? lui disions-nous. - ---Alors? J'en suis resté là . Je craignais de paraître user -d'intimidation. J'ai jugé plus correct de me tenir sur la réserve. - -Vous pensez quel effondrement! J'ai demandé la parole. - ---Monsieur le ministre, ai-je dit, il y a deux conclusions à tirer de -votre témoignage. C'est d'abord que vous ne teniez pas beaucoup à entrer -en possession de cette pièce. C'est ensuite que vous la connaissiez tous -sur le banc des ministres, quand, au cours de la séance Delahaye, vous -niiez si énergiquement qu'elle vous fût connue. - -Je pense que vous voyez la couleur de cette petite scène, une des plus -réussies de notre cinéma. C'est gris, très gris. Les amis du gouvernement -faisaient grise mine. M. Bienvenu-Martin gardait sa mine habituelle. Et -nous avions le triomphe modeste: à vaincre sans péril, on triomphe sans -gloire. - - * * * * * - -A la fin du spectacle, comme deux vedettes impatiemment attendues, MM. -Briand et Barthou, l'un après l'autre, sont revenus devant la Commission. - -Ils désiraient apporter quelques retouches ou plutôt quelques précisions -dans le débat. - -M. Barthou déclara qu'au moment où il avait reçu le document de M. -Briand, il ne dit pas à son collègue qu'il entendait le garder. (On -reconnaît ce courage, cette netteté que, dès la première heure, au cours -de cette affaire, nous avons salués chez M. Barthou.) - -M. Briand avait désiré rencontrer devant nous M. le procureur général -Fabre. - ---Monsieur le procureur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous aviez vu -passer treize ministres de la justice et que vous aviez beaucoup de peine -à vous équilibrer entre ces frères ennemis. Avez-vous jamais pensé que -vos fonctions fussent au service de mes convenances politiques ou de -celles de mes amis? - -Et le procureur général de répondre avec une triste philosophie: - ---L'enquête prouve assez qu'ils existent, les frères ennemis! Mais -j'affirme que jamais M. Briand ne m'a fait entendre une parole -d'irritation ou de haine contre aucun de ses collègues. - -Le procureur se retire. Et M. Briand de passer à un second point: - ---On a dit l'autre jour ici que la mise en liberté de Rochette avait eu -des conséquences plus graves que la remise de son procès, et qu'elle -avait été accordée sous un ministère dont je faisais partie. Permettez! -Cette mise en liberté fut accordée conformément au vÅ“u de la Commission -d'enquête déjà présidée par M. Jaurès. Mais moi et le parquet nous nous -efforcions de retenir en prison ce Rochette pour qui, alors, monsieur -Jaurès, vous réclamiez la liberté. - -Dame! personne n'a rien répondu. En huit jours, que les temps sont -changés! Quel silence aujourd'hui devant Briand et tout à l'heure devant -M. Barthou! Eux-mêmes, sûrs de leur fait, ont eu le mérite qu'on -apprécie, surtout après avoir vu M. Caillaux, de ne pas dépenser de force -inutile et de n'allonger que des coups qui portent. Ils n'ont jamais -perdu leur sang-froid, depuis le début de l'affaire. Et maintenant ils -parviennent à l'imposer autour d'eux. S'il est vrai que l'on reconnaît un -bon cavalier à la tranquillité puissante de sa monture, l'attitude de -toute la Commission témoigne que voilà MM. Barthou et Briand bien en -selle. Contre eux, autour de notre table, plus un mot, plus un geste de -lutte. Ce sont des chefs qui reviennent sur un champ de bataille d'où les -fourgons d'ambulance viennent d'emporter MM. Ernest Monis et Caillaux. - -Et c'est fini. Ce soir, on éteint les lumières dans la salle du cinéma. - -Aujourd'hui, vendredi, tandis que mes lecteurs parcourent cet article, la -Commission aborde la dernière partie de sa tâche, je veux dire -l'établissement de ses conclusions. Cela ne va pas aller tout seul. -Quelle méthode employer? Pour moi, le mieux serait de dresser un -questionnaire où nous ramasserions, dans leur ordre, les faits et leurs -circonstances, et auquel nous répondrions comme fait le jury en présence -d'un crime. - -Quel sera l'avis de mes collègues? Et surtout, à quelle sanction vont-ils -s'arrêter? Comment se classeront-ils? Sur quelles troublantes discussions -se départageront-ils? Pourrons-nous faire l'unanimité? Il ne m'appartient -pas de rien préjuger, encore moins de rien divulguer. Cette dernière -partie de nos travaux est secrète, sans sténographie. - -Je quitte mes lecteurs pour les retrouver quand nos conclusions seront -publiées. - -Sortirons-nous du cloaque? - - - - -VII - -JE DEMANDE DES POURSUITES - - - (_Écrit le mardi soir 31 mars 1914._) - -Il ne m'appartient pas d'entrer dans le détail des discussions qui -aboutirent à l'établissement du texte des conclusions adoptées par la -Commission d'enquête. - -Cette après-midi, quand M. Jaurès en eut donné la lecture définitive et -avant qu'il fût procédé au vote sur l'ensemble, j'ai fait la déclaration -suivante: - - «Messieurs, - - «Je ne puis accepter vos conclusions. - - Et cela pour trois raisons: - - «1º La première, c'est que la méthode même de travail que vous - avez adoptée pour les rédiger enlève toute portée à ces - conclusions. - - «M. Jaurès avait proposé un texte. Il valait ce qu'il valait, - mais il était l'expression d'une pensée. Ce texte a été gâché, - laminé, adultéré, démantibulé,--prenez toutes les métaphores de - destruction que vous voudrez,--phrase par phrase et mot par mot. - Sur la construction de M. Jaurès ont travaillé trente autres - pensées. Je n'y verrais pas d'inconvénient, car on pourrait - appliquer cette critique à tous les débats, s'il ne s'agissait - ici d'une question de points de faits, et si ce travail de - critique n'avait consisté à essayer d'établir un accord entre les - commissaires aux dépens de la crudité de ces faits. - - «Le produit de cette opération transactionnelle, ces conclusions - que je suis impuissant à vous empêcher de voter, constituent un - document tellement hybride et minimisé qu'en le lisant dans son - ensemble, je me suis demandé si j'avais vraiment assisté aux - séances auxquelles vous m'avez vu assidu. Dans cette composition - politico-littéraire, qui devait être un vigoureux raccourci de la - réalité, il en reste si peu de cette réalité, et présenté avec - des nuances si atténuées, que, pour ma part, je ne la retrouve - plus,--et pourtant j'en ai été le témoin. - - »2º Ma seconde raison est que ce document ainsi minimisé ne - saurait plus comporter de sanction. Votre apparente impartialité - est une absolution, et une absolution non justifiée. - - »Parmi tous les faits qui nous ont été apportés ici, prenons-en - un seul comme exemple: - - »M. Monis fait venir le procureur général. Il dépose à notre - barre: «Je ne lui ai pas donné d'ordre; je ne l'ai pas «menacé». - Pourquoi? Parce que je n'ai pas prononcé le mot: «Je vous - l'ordonne», parce que je n'ai pas dit: «Si vous n'obéissez pas, - je vous frappe.» Mais, messieurs, depuis quand est-ce qu'il y a - besoin de formuler ce mot: «Je vous ordonne», pour ordonner? - Est-ce qu'il n'y a pas le regard, le geste, l'accent de la voix? - Et quand un magistrat, entré dans le cabinet d'un premier - ministre, en sort avec une volonté retournée au point qu'il - exerce dans ses fonctions professionnelles une action telle que - ses collègues disent de lui (on nous l'a déclaré): «Ou bien il - est fou, ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu un - ordre», eh bien! quand ce magistrat agit ainsi, je dis, moi: «Ou - bien il y a des effets sans cause, ou bien il y a eu ordre et - menace.» - - »Or, je me reporte à l'article 179 du Code pénal, j'y vois que le - mot _menace_ y est inscrit et que seul il permet d'atteindre M. - Monis. N'est-il pas assez naturel que M. Monis, qui connaît le - Code mieux que moi, ne vienne pas nous dire un mot qui eût - signifié: «Je tombe sous le coup de l'article 179»?--Il me semble - moins naturel à moi que des commissaires chargés, au nom du pays, - de faire justice de procédés qui ne visent à rien moins qu'à - compromettre la sûreté de tous les citoyens par l'intrusion de - l'exécutif dans le judiciaire, aient d'avance soustrait à cet - article 179 un homme politique qui a commis un abus de pouvoir - évident, puisqu'il a été suivi d'effets, et de quels effets! - - »Je pourrais refaire le même raisonnement à propos de M. - Caillaux. Il est le complice. Et lui-même, s'il n'avait pas été - menacé en lui ou en ses amis, il n'aurait pas pesé sur son - collègue le chef du cabinet. Cet article 179, vous le voyez, - s'étend donc loin dans l'espèce, et plus il s'étend loin, plus - est grande la responsabilité de ceux qui soustraient tant de - coupables au châtiment. - - »Puisque je suis en train de signaler votre excessive indulgence, - j'en veux encore donner un exemple. Comment pouvez-vous laisser - sans les blâmer, sans même les signaler, les dénégations opposées - en séance par le ministère actuel à toutes les indications qui - nous étaient données sur l'existence et le sens de ce document? - Sans l'intervention de M. Barthou, elles allaient tromper le - Parlement et le pays. - - «3º Il y a une troisième raison pour laquelle je ne puis pas - m'associer à vos conclusions. C'est que je les considère comme - une atteinte à la conscience nationale. Il ne suffit pas de dire - qu'on fait Å“uvre de justice avec l'éloquence la plus enflammée. - Il faut la faire. Il ne faut pas que les humbles, que les faibles - puissent dire: Il n'y a pas de châtiment pour les puissants. Il - ne faut pas, dans un pays qui souffre profondément du mal des - divisions politiques, qu'il soit dit qu'il suffit d'être d'un - parti pour que ce parti couvre toutes les défaillances, si graves - et si avouées qu'elles soient. C'est une leçon d'immoralité - politique que vous allez donner au pays. Je ne m'y associerai - pas.» - - - - - -VIII - -LA POURRITURE DES ASSEMBLÉES - - Un mal qui s'attrape par des - poignées de mains. - - -Avant-hier et hier, jeudi et vendredi, 2 et 3 avril, durant trois -séances, un public immense--trente mille cartes, me dit-on, furent -demandées à la questure--un public immense est venu au Palais-Bourbon -avec l'idée de voir pendre deux ministres. O monotone répétition de -l'histoire! Cette perspective, cet espoir excitèrent toujours -merveilleusement les imaginations! Dès midi et demi, des femmes -élégantes, pour être plus sûres de trouver place au beau spectacle, -s'asseyaient sur leurs manchons, le long des grilles du Palais-Bourbon. -Le soir, ce fut bien pire; il fallut appeler les soldats de garde pour -prêter main-forte aux huissiers débordés et refouler sur le quai d'Orsay -ce public de grande première, en frac et en robes de soirées, à qui l'on -avait dit: «Quand les députés siègent le soir, c'est le plus beau: ils se -tuent!» - -Les spectateurs et spectatrices, paraît-il, n'ont pas été satisfaits. A -les croire, on ne leur aurait pas présenté le grand jeu. Ils se trompent. -Ils ont vu quelque chose d'importance historique: les aveux d'un système -qui meurt. Seulement, je l'accorde, cette flore de mensonge ne -s'épanouissait pas tout à son aise. Les députés étaient contractés, -tendus, absorbés. Au cours de ces deux journées, ils ne se livrèrent pas -de plein cÅ“ur, en toute liberté, au plaisir de la partie. Ceux-là mêmes -qui, pour l'ordinaire, s'abandonnent le plus passionnément à la fureur -sportive du lieu avaient leurs regards et leur imagination ailleurs. Où -donc? Dans leurs circonscriptions. - -Cela apparut dès la première heure de cette longue discussion, dès le -discours par où Jules Delahaye ouvrit ce dernier acte de l'affaire. Ce -fut un réquisitoire de procureur général, vigoureux et violent, offensant -à chaque ligne, contre lequel, en toute autre saison, ils eussent réagi -en braves combattants. Mais cette fois, ils l'écoutèrent sans broncher. -Inutile de se compromettre, pensaient-ils. L'électeur nous regarde, qui, -peut-être, n'aime pas qu'on protège les escrocs. - ---Eh bien! vous allez faire merveille pour sauver votre ami? disais-je à -un radical. - ---Mon ami! Ah! croyez-moi, je m'en f.... de Caillaux. Je vous jure que je -ne sais plus ni son nom, ni son prénom: je ne connais que mon parti. -(Lisez: ma réélection). - -Nous étions à deux doigts d'une débâcle des radicaux, dans une atmosphère -de sauve-qui-peut. - - * * * * * - -Le second jour, je pris la parole. Voici mon discours[1]: - - [1] D'après l'_Officiel_ du samedi 4 avril. - - -«Messieurs, je faisais partie de la commission d'enquête; je ne me suis -pas rangé dans sa majorité, je réclame des poursuites judiciaires. Je ne -puis pas m'associer aux conclusions de mes honorables collègues. - -»Pourquoi? - -»Parce que je n'y retrouve pas la réalité que, pendant dix jours, j'ai vu -défiler sous mes yeux. Les conclusions de la commission sont à la fois -incomplètes et amoindries. - -»Elles sont incomplètes. Je vous prierai, par exemple, de vous reporter à -la page 161 du compte rendu sténographique. Vous verrez qu'elles ne font -aucune allusion à un incident demeuré mystérieux et qui est -singulièrement étrange. - -»M. le procureur général Fabre a déposé devant la Commission que trois ou -quatre jours après qu'il avait été appelé chez M. Monis et qu'il en avait -reçu l'ordre d'obtenir une remise, tandis qu'il était hésitant, plein de -scrupules, plein de douleur, un coup de téléphone est venu, brutal comme -un coup de fouet, a-t-il dit, le mettre en demeure et l'a obligé à se -courber, à prendre sa décision. - -»Quand nous avons demandé à M. Monis ce qu'était ce coup de téléphone -parti de son cabinet, il n'a pas voulu savoir de quoi nous lui parlions, -et quand nous lui avons dit: «Mais enfin, c'est bien extraordinaire que -M. le procureur général ait reçu ce rappel. Cela ne vous dit rien?», il a -invoqué une histoire véritablement pitoyable. Il nous a répondu: «Ah! -messieurs, si vous saviez comment les choses se passent! Il n'y a pas -plus d'une huitaine de jours, on m'a dit que M. Caillaux me téléphonait. -Je suis allé au téléphone. Je lui ai dit: «Vous m'appelez?» Il m'a -répondu: «Non! on m'a dit aussi que vous m'appeliez?» et c'était une -mystification.» - -»M. Monis a-t-il voulu nous donner à croire qu'une conversation qui ne -pouvait être connue que de lui et de M. le procureur général sur un sujet -si grave, avait permis à je ne sais quel farceur d'intervenir? -(_Applaudissements au centre et à droite._) - -»Sur ce mystère, pas un mot, pas un éclaircissement dans les conclusions -qui vous sont apportées et, dans ces conclusions, il n'est guère -davantage question du véritable scandale auquel nous avons tous assisté, -quand nous avons vu jusqu'à la dernière minute le ministère actuel faire -tous ses efforts, soit par des dénégations formelles, soit par un silence -obstiné, pour empêcher la vérité d'éclater devant la Chambre et le pays. -(_Applaudissements au centre et à droite._) - -»Les ministres qui siègent à ce banc, par leur silence, par leurs -affirmations, jusqu'à la dernière heure ont voulu nous laisser entendre -qu'ils ne savaient rien du document Fabre, et cela, dans un moment où -véritablement une telle persistance à tromper le pays était, qu'ils me -permettent de le dire, puérile, n'avait plus l'excuse d'être un expédient -de Gouvernement pour éviter un scandale. A ce moment-là , de toutes parts -le scandale fusait, et ces dénégations obstinées, ce silence mensonger ne -pouvaient même pas obtenir de résultat. (_Applaudissements au centre et à -droite._) - -»Mais ces conclusions, elles ne sont pas seulement incomplètes, elles -sont d'un bout à l'autre édulcorées et elles le sont par la méthode même -de travail que la commission a été amenée à employer. - -»M. Jaurès avait établi un texte. Ce texte valait ce qu'il valait. A mon -avis, c'était une pensée minima. Mais enfin c'était une pensée logique; -c'était la pensée de M. Jaurès. - -»Là -dessus, pendant une longue suite de jours, phrase par phrase, mot par -mot, chacun des commissaires s'est appliqué à modifier ce texte, à le -tirailler dans tous les sens et d'ailleurs à le tirailler dans le sens -que vous pouvez deviner d'après la composition de la majorité, de telle -manière que la commission a abouti à une dissertation politique qui ne -présente plus un rapport serré avec les faits qu'elle avait à définir, -mais seulement, tant bien que mal, arrive à vous fournir, comme dans un -miroir, l'image des commissaires. (_Applaudissements et rires au centre -et à droite._) - -»J'ajoute que ces conclusions, édulcorées dans leur ensemble, le sont -gravement sur le point principal, à savoir sur l'entrevue de M. Monis -avec le procureur Fabre. D'une façon très nette et très certaine, pour -celui qui a entendu, pour celui qui a vu, pour celui qui a lu la -sténographie, pour celui qui réfléchit sur les événements, c'est bien un -ordre, accompagné de menaces, qui a pesé sur ce magistrat. Entré dans le -cabinet du ministre en homme qui avait toujours pris position, d'une -manière presque personnelle, très combative, contre Rochette, il en est -sorti avec sa volonté retournée. Comme on l'a déposé devant nous, dans -tout le Palais, on disait: ou bien le procureur général est devenu fou, -ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu des ordres. - -»Quand un homme se met dans une telle situation, il faut reconnaître -qu'il a subi une pression menaçante pour lui, ou bien il faut abandonner -ce principe général qu'il n'y a pas d'effet sans cause. -(_Applaudissements au centre et à droite._) - -»Mais là , nous distinguons très bien pourquoi la commission ne voulait -pas entendre qu'il y eut ordre et menace. C'est que le fait de la menace -faisait tomber les ministres sous le coup de l'article 179 et qu'on -voulait ne pas aboutir à des poursuites. (_Applaudissements au centre et -à droite._) - -»Pourquoi? Pourquoi la thèse du châtiment a-t-elle fait reculer les -commissaires? Pourquoi les mots que nous entendions, les situations que -nous examinions, ne produisaient-ils pas les mêmes effets dans nos -esprits? Pourquoi ne réagissions-nous pas, tous, de la même manière? - -»Il est aisé de s'en rendre compte. - -»Il y avait parmi nous des hommes attachés, liés, dominés, commandés par -leurs amitiés, par leur fidélité dans le malheur. Sur ceux-là , je ne -ferai aucun commentaire. D'autres jugeaient que M. Caillaux, en se -faisant l'interprète du désir d'un avocat son ami, Me Maurice Bernard, -avait voulu être obligeant, avait donné un témoignage de bienveillance -naturelle, une preuve de camaraderie, que M. Monis, d'autre part, en -cédant au désir de M. Caillaux, était entré dans le même esprit de -bienveillance, de camaraderie, de facilité. On semblait autour de moi -trouver qu'il est tout naturel à des ministres, pour satisfaire des amis, -de fausser le mécanisme de la justice en faveur du plus notoire des -escrocs. Dans une telle conception, aux yeux de nos commissaires, les -grands coupables, ce sont les Briand et les Barthou; ce sont eux les -méchants qui s'acharnent sur ces hommes véritablement bons et tombés dans -l'embarras à cause de leur bonté même, les Caillaux et les Monis. -(_Applaudissements et rires au centre et à droite._) - -»Facilitons-nous la vie aux uns les autres, voilà le sentiment qui -dominait les esprits dans la commission (_Applaudissements et rires sur -les mêmes bancs_), et cela s'accorde avec la définition qu'Anatole France -donne de notre régime quand il écrit: «C'est le régime de la facilité.» -(_Sourires à droite._) - -»Cet état d'esprit de ceux qui veulent l'acquittement, ce renversement de -la morale, c'est un mal bien connu, analogue à celui qui sévit dans les -grandes agglomérations de malades et qu'on appelle la pourriture des -hôpitaux, c'est la pourriture des assemblées. (_Applaudissements à -droite._) - -»La Chambre est-elle atteinte de cette pourriture des assemblées, de -cette maladie qui se gagne par les poignées de main? C'est ce que votre -vote aura à décider. - -»Le problème n'est pas un problème restreint, médiocre, vous n'aurez pas -à juger des défaillances individuelles; vous aurez à vous prononcer et à -dire si vous acceptez la défaillance même du régime. - -»Je parle du corps parlementaire et je diagnostique sur lui une maladie. -Cette maladie, elle se révèle d'ailleurs d'une manière évidente pour tous -ceux qui connaissent cette Assemblée depuis un certain nombre d'années. - -»J'en appelle à l'expérience de tous les anciens et à ceux qui veulent -réfléchir sur le passé le plus récent de notre Parlement. J'ai ici des -souvenirs qui datent déjà de vingt-cinq années. - -»Il y a vingt-cinq années, c'était tout autre chose qu'aujourd'hui, il y -avait des partis constitués à l'intérieur du Parlement, et je parle -surtout de ces bancs où se trouve cette majorité nombreuse de laquelle -sortent les chefs qu'elle suit successivement dans les directions les -plus variées. (_Rires et applaudissements à droite._) - -»Autrefois les partis affichaient hardiment des doctrines; il y avait des -programmes politiques, programmes immédiats et à plus longue échéance. -Les partis étaient raccordés dans le pays à des hommes qui, sans -s'occuper étroitement de politique, étaient en accord avec les chefs -parlementaires par un ensemble de conceptions philosophiques. Ces idées -et ces sentiments, ces principes et ces aspirations en commun donnaient à -l'activité quotidienne des partis une certaine noblesse et de l'unité. - -»Mais aujourd'hui, que voyons-nous sur ces bancs de la majorité? Nous -voyons des combinaisons momentanées. Nous voyons des hommes autour -desquels se groupent un plus ou moins grand nombre de députés pour des -opérations déterminées, à échéance limitée. Il se passe ici quelque chose -d'analogue à ce que l'on voit dans le monde financier, où l'on dit -couramment: un tel et son groupe; où l'on dit couramment: un tel marche -avec un tel; où l'on peut très bien voir, quelques semaines après, le -même individu se détacher, faire une autre opération à échéance limitée, -marcher avec un autre chef.» - -_M. Marcel Sembat._--«C'est tout à fait juste!» - -_M. Charles Benoist._--«C'est du condottiérisme politique!» - -_M. Maurice Barrès._--«Au lieu de partis fixes ayant des conceptions -précises, vous avez des groupements d'intérêts, et comme ces groupements -ne sont pas clairs, comme ils ne sont pas en accord avec une vérité -profonde, comme ils n'ont pas un caractère historique, ils ne se relient -dans le pays qu'à d'autres groupements d'intérêts, à des cercles où -entrent des hommes qui comptent, moyennant qu'ils accusent leur bonne -volonté à ces chefs momentanés, obtenir des décorations, des faveurs. -(_Applaudissements au centre et à droite._) - -»Et souvent, dans cette disparition des anciens partis, ces groupes -mobiles de députés sont raccordés étroitement aux groupes financiers du -dehors auxquels je viens de vous dire qu'ils ressemblent. - -»Ici nous touchons au dernier degré de la pourriture parlementaire. - -»Messieurs, il dépend de nous tous de remédier à cet état de choses, il -dépend surtout de nous tous de nous affirmer, dès aujourd'hui, contre un -état, ou, si vous croyez que j'exagère, contre un danger qui est -pressant... - -»J'entends un collègue qui parle de vertu... Vous vous méprenez -singulièrement sur le sens de ce que je vous dis. J'essaye, en termes -raccourcis, de vous indiquer l'historique du Parlement dans notre pays -depuis quelques années. C'est un autre problème de venir ici parler au -nom de la vertu: ce n'est pas la tâche que j'ai entreprise. Je vous dis -que j'ai connu, que nous avons tous connu, il y a un certain nombre -d'années, un Parlement organisé en partis, ayant des vues déterminées.» - -_M. Franklin-Bouillon._--«Permettez-moi, monsieur Barrès, de vous -demander si vous êtes bien d'accord avec vous-même? Ce Parlement si bien -organisé, dites-vous, autrefois, vous l'attaquiez de la même façon à -cette époque, au nom du boulangisme. Comment pouvez-vous en faire l'éloge -rétrospectif aujourd'hui?» - -_M. Jules Delahaye._--« Mais le boulangisme, c'était une réaction contre -la pourriture parlementaire!» - -_M. Maurice Barrès._--«Monsieur Franklin-Bouillon, le boulangiste que -j'ai été adressait au système parlementaire des critiques que -l'expérience a justifiées. Dans le système parlementaire, les -inconvénients et le danger augmentent à mesure qu'au lieu d'être -solidement organisés les partis se dissolvent en groupes comme nous -voyons à cette heure. (_Très bien! très bien! sur divers bancs au centre -et à droite_). - -«Le moyen de nous dégager de cette liquéfaction, de rompre ces liens -malsains créés dans l'intérieur des groupes et qui vous mèneraient à -l'indulgence pour ce qui ne peut pas mériter l'indulgence, c'est de ne -considérer que l'intérêt général, que l'intérêt national. - -«La même disparition des partis se manifeste dans le pays et, pour parler -d'un terrain que je connais mieux, pour parler de Paris où j'ai quelque -connaissance de la politique et où je prie ceux qui en ont plus que moi -l'expérience de contrôler ce que j'en affirme, je dis que dans Paris, si -l'on met à part le parti socialiste et le monde catholique, qui ont, -chacun à leur manière, leur organisation, les autres partis sont tout -désorganisés, qu'ils ne sont que de minces groupements, des cadres sans -grande force, sans grande solidité, mais que de plus en plus, dans cette -masse se dégage un sentiment qui fait l'union: le désir de voir juger -toutes choses non du point de vue d'un clan, d'une coterie (les partis ne -sont plus que cela) mais du point de vue de l'intérêt national. -(_Applaudissements au centre et à droite._) - -«Inspirez-vous de ces vues. Dans le vote que je vous demande d'émettre -aujourd'hui, en repoussant les conclusions de la commission, en ne vous -prêtant pas à cette excessive indulgence, en déférant les coupables à la -justice, il s'agit de mettre le bien public au-dessus de tous ces groupes -incertains. En réclamant des sanctions pénales contre des ministres -coupables d'avoir entravé par ordres et menaces l'action régulière de la -justice qui poursuivait un escroc, c'est l'intérêt national que je vous -demande de mettre au-dessus d'une camaraderie et au-dessus de ces luttes -de groupes où les petits papiers remplacent les programmes, et dont les -chefs se poursuivent dans l'ombre avec des poignards à la main. (_Très -bien! très bien! au centre et à droite._) - -»Faites une besogne de salubrité publique en frappant les deux ministres -coupables.» (_Vifs applaudissements au centre et à droite._) - -_M. Bedouce._--«Tous les coupables, non pas deux.» (_Applaudissements à -l'extrême-gauche._) - -_M. Maurice Barrès._--«Je n'en connais que deux.» - - - - -IX - -LA CLEF DES CHAMPS - -(SUITE DU DÉBAT SUR LES CONCLUSIONS DE LA COMMISSION). - - - (_Écrit le 4 avril 1914._) - -Comme j'avais raison de leur dire, à ces radicaux, qu'ils ne sont plus un -parti organisé, hiérarchisé! Déjà , dans la Commission, je les avais vus -animés, dirigés, sauvés par la seule pensée de Jaurès, tout incapables -par eux-mêmes de trouver la voie et les moyens, la formule pour sauver -leurs chefs Caillaux et Monis. Au cours de cette séance, leur débandade -de moutons affolés était telle qu'en écoutant ce Briand, si détesté -l'avant-veille, ils se disaient entre eux: «Il a figure de chef. -Puisqu'aussi bien Caillaux est mort, pourquoi ne prendrions-nous pas -celui-ci pour régner sur nous?» - -Dans leur affolement, ils auraient passé sur le ventre de leur ancien -berger Monis, et même de Caillaux. Ils ne pensaient qu'à fuir l'abattoir -électoral. Et certainement, en fin de journée, ils s'en seraient allés -piquer une tête dans la rivière, s'ils n'avaient eu, les pauvres, pour -les ramener, pour les rallier, MM. Jaurès et Sembat, ces loups devenus -bergers. - -Ce fut Sembat qui, juste après mon discours, fit la sonnerie au drapeau -radical. Depuis une demi-heure nous l'écoutions sans trop le comprendre, -en dépit de ses phrases si nettes. Où voulait-il en venir? Il réclamait -la répression et, tout à la fois, blaguait les justiciers. Soudain, il se -saisit de l'argument déjà fourbi à la Commission par Jaurès: - ---Si Caillaux avait suivi, comme ministre des Finances, une autre -politique et soutenu moins vigoureusement ses projets financiers, il -n'aurait pas eu à subir la même campagne de moralité; jamais le document -Fabre n'aurait paru. - -Mais ces socialistes qui veulent sauver le radicalisme dans la personne -de MM. Monis et Caillaux veulent surtout mettre à mal «le modérantisme» -dans la personne de MM. Briand et Barthou,--Barthou plus qu'aucun autre. - -Et eux, les deux hommes en danger, ils sont là , l'un et l'autre, tout -prêts à faire face. Sitôt leurs noms prononcés, ils réclament la parole. - -Briand d'abord, et qui s'en tire avec une maëstria dont les amateurs, du -plus grand au plus petit, demeurent bouche bée. Les troupes -radicalo-socialistes se consolent en pensant qu'elles vont se rattraper -sur Barthou. Il y a toujours cette diable d'histoire du document qu'il a -pris pour empêcher qu'un autre ne le prenne! Mais ce grief, qui leur -paraît si énorme en l'absence de Barthou, sitôt qu'ils sont devant lui -ils ne savent plus le formuler. Il leur explique bien en face son bon -droit, sans qu'ils trouvent le défaut de la cuirasse. Et encore -s'abstient-il, bien à tort selon moi, de leur offrir son meilleur -argument, à savoir qu'il a agi dans l'intérêt général. Ah! Barthou à la -tribune, c'est un bon petit Béarnais qui sait gaillardement défendre ses -mollets contre les chiens qui veulent en tâter. - -Et puis, quoi! nous n'oublions pas que c'est lui qui a fait triompher la -loi de trois ans. - -Au terme de cette excédante discussion, dans l'atmosphère empestée et -surchauffée de la séance de nuit, le vendredi soir, Jaurès, président de -la commission d'enquête, entra en bataille avec toute l'artillerie des -arguments de sa cause. Ivre de fatigue et du prodigieux effort qu'il -vient de fournir, le sang à la tête, n'en criant que plus fort, se -livrant éperdument à ses inventions d'images, il exposa autour de la -tribune, comme six prisonniers enchaînés, MM. Caillaux, Monis, Barthou, -Briand, Fabre et Bidault de l'Isle, et après avoir commis l'injustice de -ce pilori, où les plus coupables et les plus innocents étaient -indignement confondus, il se donna les airs du plus scrupuleux des juges, -qui ne trouvait dans le Code aucune sanction pénale contre les faits -incriminés. - ---Aucune sanction, M. Jaurès! Mais je viens de vous le dire tout à -l'heure, à la tribune, il y a l'article 179 du Code pénal qui s'applique -comme un gant à vos amis. - -Sembat, comme Jaurès, repousse l'idée de déférer MM. Monis et Caillaux -aux tribunaux ordinaires. Mais il accepterait volontiers l'idée de les -traduire devant une Haute-Cour. (Le bon apôtre! Je vois d'ici le tableau; -elle ne retiendrait que Barthou.) - -Je ne pus me contenir: - ---Ah! non, m'écriai-je, j'ai vu trop d'honnêtes gens en Haute-Cour, je -n'y enverrai pas ceux-là ! - -Et, ma foi, je suis sûr qu'à ce moment de grandes et nobles figures -passèrent devant tous les esprits. - - * * * * * - -Vers minuit, la plus étrange opération fut tentée. Un être bizarre, tout -pareil à un Å“uf d'autruche piqué de quelques poils, le député de la -circonscription où se trouve Pégomas--et naturellement ses amis -l'appellent avec bonne humeur le bandit de Pégomas--parut à la tribune. -Son premier geste fut de porter son pouce à ses lèvres, et, levant le -coude, il fit entendre clairement à l'huissier qu'il désirait vider un -verre. L'échanson de la tribune obtempéra à son désir légitime. Il but et -commença de lire trois, quatre articles de vieux journaux, avec une telle -mimique que tous nous crûmes que c'était un divertissement, une entrée de -clowns, et l'on se mit à rire. «Ne riez pas, me dit un voisin avec un -grand sérieux: il est sorti premier de l'École normale! Mais, soudain, -l'on s'aperçut que le bizarre personnage avait un couteau à la main: - -«--Ce que je viens de vous lire, déclara-t-il, c'est un jugement rendu -contre M. Jules Delahaye et qui m'empêche de le suivre dans son Å“uvre de -justicier.» - -En quatre mots, Delahaye remet toutes choses au point: - -«--Depuis dix ans, chaque matin, des lettres me menacent de révélations. -Les voilà donc! J'ai toujours sur moi l'arrêt en bonne et due forme qui a -cassé ce jugement. Regardez-le! Ah! si j'avais quelque chose à me -reprocher, les divers gouvernements que j'ai tous attaqués n'auraient pas -attendu aujourd'hui pour me briser les reins!» - -Et le citoyen de Pégomas, cette figure de minuit pareille à celle de -quelque docteur Plume ou de quelque professeur Goudron sorti des rêves -d'Edgar Poë, de s'excuser, de s'incliner, de ne pas s'expliquer et de -s'évanouir dans la foule comme une buée sur le cloaque. - -Mais qui donc avait mis ce couteau de carton aux mains de cet -extravagant? - - * * * * * - -Vers deux heures du matin, à la faveur des ténèbres amoncelées dans le -cirque par les discussions confuses autour des ordres du jour, les six -captifs, innocents et coupables, prirent lestement la clef des champs. - -Briand, en tête, comme dans un fauteuil, correct, grave, paisible, la -redingote impeccable, seulement la voix un peu éraillée. - -Barthou, plus pâle, tiraillé, harcelé par la meute, de bonne humeur -quand même, par nature et par volonté courageuse, courait pour le -rejoindre et le rejoignait. - -Loin derrière, Caillaux, dépouillé de toutes ses présidences, soutenu -pourtant par quelques fidèles et surtout par les socialistes. - -Et Monis? Vraiment Monis s'en est tiré? On l'avait laissé pour mort dans -le fossé de la route. Il s'est relevé dans l'ombre, paraît-il. Mais je le -crois malade. - -Qu'ils soient courants ou gisants, MM. Monis et Caillaux, ce n'est point -l'intérêt de cette affaire. Elle vaut pour nous montrer toute la -ménagerie en action. Elle vaut surtout comme un trait de lumière qui nous -fait voir comment nous sommes gouvernés, par des hommes qui ne croient -plus au parlementarisme et qui le suppléent par des expédients illégaux, -voire criminels. - -Il n'y a pas de loi en France contre les ministres coupables. C'est ce -que vient de proclamer et de voter la Chambre. C'est le sens, la moralité -de cette longue discussion et de l'ordre du jour où vient d'aboutir la -majorité. - -Cette majorité radicale-socialiste peut être satisfaite. Elle triomphe. -Le ministère n'est même pas tombé, mais il y a une plus grande ruine -suspendue au-dessus de nos têtes: l'énorme masse du système parlementaire -qu'un souffle peut jeter par terre. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - INTRODUCTION 3 - - - - Deux maîtres, deux esclaves 7 - - II - - Monsieur X 21 - - III - - Les frères ennemis 31 - - IV - - Les trois fils de la louve 47 - - V - - Les animaux malades de la peste 59 - - VI - - La fin du cinéma 71 - - VII - - Je demande des poursuites 83 - - VIII - - La pourriture des Assemblées 89 - - IX - - La clef des champs 107 - - - IMPRIMERIE CHAIX. RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--7442-4-14. - - - - -OEUVRES DE MAURICE BARRÈS - -Collection à 3 fr. 50 c. - - LE CULTE DU MOI - - * SOUS L'OEIL DES BARBARES 1 vol. - ** UN HOMME LIBRE 1 vol. - *** LE JARDIN DE BÉRÉNICE 1 vol. - - - LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE - - * LES DÉRACINÉS 1 vol. - ** L'APPEL AU SOLDAT 1 vol. - *** LEURS FIGURES 1 vol. - - - LES BASTIONS DE L'EST - - * AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE 1 vol. - ** COLETTE BAUDOCHE, histoire d'une jeune fille de Metz. 1 vol. - - L'ENNEMI DES LOIS 1 vol. - DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT 1 vol. - AMORI ET DOLORI SACRUM (_La Mort de Venise_) 1 vol. - LES AMITIÉS FRANÇAISES 1 vol. - SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME 1 vol. - LE VOYAGE DE SPARTE 1 vol. - GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE 1 vol. - LA COLLINE INSPIRÉE 1 vol. - HUIT JOURS CHEZ M. RENAN 1 vol. - LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE FRANCE 1 vol. - - ADIEU A MORÉAS. Une brochure Prix 1 fr. - UN DISCOURS A METZ (15 août 1911). Une brochure Prix 1 fr. - - -_Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés - pour tous pays. Copyright by Émile-Paul frères, 1914._ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Dans le cloaque, by Maurice Barrès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE *** - -***** This file should be named 55136-0.txt or 55136-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/3/55136/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Dans le cloaque - Notes d'un membre de la Commission d'enquête sur l'affaire Rochette - -Author: Maurice Barrès - -Release Date: July 17, 2017 [EBook #55136] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="tnote"> -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris. -</div> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> - -<h1><span class="xlarge">DANS LE CLOAQUE</span></h1> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span><br /> -<span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p> - -<div class="topspace titlepage"> -<p><span class="large">MAURICE BARRÈS</span><br /> -<span class="xs">de l'Académie Française</span></p> -</div> -<hr class="deco" /> -<div class="titlepage"> -<p><span class="xxlarge">DANS LE CLOAQUE</span></p> -</div> -<hr class="deco" /> -<div class="titlepage"> -<p><span class="medium">NOTES</span><br /> -<span class="xs">d'un membre de la Commission d'enquête</span><br /> -<span class="xs">sur l'affaire Rochette</span></p> - -<p><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="large">ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS</span><br /> -<span class="xs">100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100</span><br /> -<span class="xs">PLACE BEAUVAU</span></p> -</div> -<hr class="deco" /> -<div class="titlepage"> -<p class="medium">1914</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span></p> - -<div class="frontmatter"> -<p>JUSTIFICATION DU TIRAGE<br /> -2.173</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span></p> - - -<div class="frontmatter"> -<p><span class="xs"><i>A MM. les Électeurs</i></span><br /> -<span class="xs"><i>du Premier Arrondissement de Paris</i></span><br /> -<span class="xs"><i>Hommage et Remerciements</i></span><br /> -<span class="xs"><i>de</i></span><br /> -<span class="xs"><i>leur Député et Ami</i></span></p> -</div> - -<p class="signature"><i>Maurice</i> <span class="cap"><i>B</i></span><span class="smallc"><i>ARRÈS</i></span>.</p> - - -<p class="date"><i>7 Avril 1914.</i></p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VI"> VI</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> -<h2 class="normal">DANS LE CLOAQUE<br /> -<i><span class="medium">AU LECTEUR</span></i></h2> -</div> - -<p class="space"><i>On se rappelle les faits.</i></p> - -<p><i>Le</i> Figaro <i>menait une violente campagne -contre M. Caillaux, ministre des finances, et -sa politique fiscale. Il l'accusait, notamment, -d'avoir entravé le cours régulier de la justice -pour servir l'escroc Rochette. Une note -du procureur général Fabre en faisait foi, -disait-il.</i></p> - -<p><i>Le 16 mars, M<sup>me</sup> Caillaux vint aux bureaux -du</i> Figaro <i>et tua à coups de revolver -le directeur du journal, Gaston Calmette.</i></p> - -<p><i>L'émotion fut profonde, universelle, Jules -Delahaye, à la Chambre, interpella les ministres.</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> -<i>Qu'est-ce que cette note du procureur -général Fabre? Tous, par leur silence ou -par leurs dénégations, Doumergue et Monis -en tête, donnèrent à entendre à la Chambre -qu'ils ne connaissaient rien de ce fait, ni de -cette pièce, et qu'on était en présence de pures -calomnies. Mais Barthou, brusquement, monte -à la tribune et livre à tous le document.</i></p> - -<p><i>Ce document, le voici:</i></p> - -<p><span class="medium">COUR D'APPEL DE PARIS</span><br /> -<span class="xs">Procès-verbal-copie</span><br /> -<span class="xs"><i>Cabinet du procureur général</i></span></p> - -<p>«J'ai été mandé par M. Monis, président -du Conseil. Il voulait me parler de l'affaire -Rochette. Il me dit que le gouvernement -tenait à ce qu'elle ne vînt pas devant la cour -le 27 avril, date fixée depuis longtemps; -qu'elle pouvait créer des embarras au ministre -des Finances au moment où celui-ci -avait déjà les affaires de liquidation des congrégations -religieuses, celle du Crédit Foncier -<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> -et autres du même genre. Le président du -Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président -de la chambre correctionnelle la remise -de cette affaire après les vacances judiciaires -d'août et septembre. J'ai protesté avec énergie, -j'ai indiqué combien il m'était impossible -de remplir une pareille mission; j'ai -supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre -son cours normal. Le président du Conseil -maintint ses ordres et m'invita à aller le -revoir pour lui rendre compte. J'étais indigné, -je sentais bien que c'étaient les amis de -Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable.</p> - -<p>»Le vendredi 24 mars, M<sup>e</sup> Maurice Bernard -vint au parquet. Il me déclara que -cédant aux sollicitations de son ami, le ministre -des Finances, il allait se porter malade -et demander la remise après les grandes -vacances de l'affaire Rochette. Je lui répondis -qu'il avait l'air fort bien portant, mais qu'il -ne m'appartenait pas de discuter les raisons -de santé personnelles invoquées par cet avocat -et que je ne pouvais, le cas échéant, que -m'en rapporter à la sagesse du président.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> -»Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je -n'avais pas vu, que je ne voulais pas voir, -répondit par un refus. M<sup>e</sup> M. Bernard se -montra fort irrité. Il vint récriminer auprès -de moi et me fit comprendre par des allusions -à peine voilées qu'il était au courant -de tout.</p> - -<p>»Que devais-je faire? Après un violent combat -intérieur, après une véritable crise, dont -fut témoin et seul témoin mon ami et substitut -Bloch-Laroque, je me suis décidé, -contraint par la violence morale exercée sur -moi, à obéir. J'ai fait venir M. le président -Bidault de l'Isle. Je lui ai exposé avec émotion -les hésitations où je me trouvais. Finalement, -M. Bidault de l'Isle a consenti, par -affection pour moi, la remise. Le soir même, -c'est-à-dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez -le président du Conseil. Je lui ai dit ce que -j'avais fait. Il a paru très content. Je l'étais -beaucoup moins. Dans l'antichambre, j'ai -vu M. du Mesnil, directeur du <i>Rappel</i>, journal -favorable à Rochette, et m'outrageant -fréquemment. Il venait sans doute demander -si je m'étais soumis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> -»Jamais je n'ai subi une telle humiliation.</p> - -<p class="signature"><span class="cap">V. F</span><span class="smallc">ABRE.</span></p> - -<p class="date">»Le 31 mars 1911.»</p> - -<p><i>Sur l'heure, on décide de livrer tout ce -mystère à une commission d'enquête. Je demandai -à en faire partie. «La lumière, -toute et tout de suite», dis-je à mes collègues. -Ils me nommèrent. Je me suis employé -à tenir parole.</i></p> - -<p><i>Voici des pages écrites chaque soir au -sortir des séances de la commission d'enquête. -Tout le jour, depuis neuf heures et demie du -matin, nous entendions les témoins, ministres, -anciens ministres, députés, magistrats, journalistes, -banquiers. Nous ne cessions guère -qu'à sept heures et, parfois, plus tard. Je -n'avais que le temps de jeter en hâte mes -impressions, mes images et mes raisons sur -des feuillets que l'on me prenait un à un -pour l'imprimerie.</i></p> - -<p><i>Les traces de cette rapidité ne sont que trop</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> -<i>visibles. Si je passe outre et si je laisse -réimprimer ces improvisations, c'est que telles -quelles on y voit les couleurs toutes crues de -la réalité,—d'une réalité bonne à dire et -à crier dans cette minute même.</i></p> - -<p class="signature">M. B.</p> -<p class="date"><i>5 avril 1914.</i></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p> -<h2 class="normal">I<br /> -<span class="medium">DEUX MAÎTRES, DEUX ESCLAVES</span></h2> -</div> - -<p class="centre">(<i>Écrit le vendredi soir 20 mars 1914</i>)</p> - -<p>Gaston Calmette a été assassiné lundi soir. -Le mardi, j'arrivai à la Chambre. «Le voilà -zigouyé,» disaient-ils. Un collègue me dit: -«Calmette est maintenant calmé.» Un ministre, -en ôtant son pardessus, déclara: «Il -n'a que ce qu'il mérite.» Voilà les sentiments -auxquels Thalamas se chargea de -donner une forme. Il écrivit sur l'heure sa -lettre impérissable:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><i>Madame, je n'ai pas l'honneur de vous -connaître, mais je sais par expérience quelle -est l'infamie de la presse immonde envers les</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -<i>sentiments les plus intimes et les plus sacrés -et quelle guerre elle mène contre la famille -et les affaires privées les plus respectables de -ceux qui luttent contres les privilèges des riches -et les menées cléricales.</i></p> - -<p><i>Vous en avez tué un, bravo!</i></p> - -<p><i>Lorsqu'un homme en vient jusqu'à se mettre -en dehors de la loi morale et à côté des pénalités -civiles les plus efficaces, il n'est plus -qu'un bandit. Et quand la société ne vous fait -pas justice, on n'a qu'à se faire justice soi-même.</i></p> - -<p><i>Faites de ma lettre l'usage que vous voudrez -et voyez en elle, avec mes respectueux hommages, -le cri de la conscience d'un honnête -homme révolté et d'un journaliste député -écœuré des procédés de ceux qui déshonorent -la presse et le Parlement.</i></p> - -<p class="signature"><span class="cap">T</span><span class="smallc">HALAMAS.</span></p> - -<p>P.-S.—<i>Ma femme, qui me prie de vous -adresser l'expression de ses sympathies, vient -de faire sur votre acte un article dans la</i> -Dépêche de Versailles, <i>que je vous enverrai -demain.</i></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -Ces sentiments, que seul l'insulteur de -Jeanne d'Arc avait eu le front de produire -au grand jour, existaient à l'état confus dans -toute la majorité radicale. Elle était avec la -meurtrière. Cela apparut dès la première -réunion de la commission d'enquête, le -jeudi 19 mars dans l'après-midi. Il s'agissait -seulement, ce jour-là, de dresser le programme -des réunions qui allaient suivre, et -d'établir dans quel ordre seraient appelés à -s'expliquer devant nous les divers personnages -de la tragédie; mais, dès cette première -journée, les amis de M. Caillaux se -montrèrent.</p> - -<p>M. Ceccaldi prit la parole. Petit, mince, -rapide, un peu roux, l'œil brillant, la moustache -guerrière, pareil à une lame d'épée, il -a les vertus habituelles de sa nation corse. -Il s'est choisi un chef, il marche pour Caillaux, -il est de sa <i>gens</i>, de sa vendetta, s'il le -faut. Il le dit crânement. Lui et ses amis -auraient voulu que MM. Monis et Caillaux -fussent les derniers à s'expliquer, car ils comprenaient -l'avantage, pour les ministres en -cause, qu'on fit comparaître avant eux, le -<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> -procureur Fabre et qu'il vidât le premier -son sac.</p> - -<p>C'était peu raisonnable. Ils n'insistèrent -pas.</p> - -<p>Aujourd'hui, nous venons d'entendre successivement -MM. Monis, Caillaux, le procureur -général Fabre et le Président Bidault -de l'Isle.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>En séance publique, le mercredi 18, Monis -avait tout nié. Je le regardais à son banc, -près du mien. Il n'était pas à son aise. Il -voyait venir droit sur lui, une effroyable machine -de guerre, et sans doute qu'il se rappelait -<i>in petto</i> le mot suprême que lui cria -Berteaux sur le champ d'aviation d'Issy: -«Nous allons être fauchés!» Tout perclus, -les yeux ronds, le cœur en désarroi, il ne -quittait pas des yeux la bouche de l'orateur. -Ce vieil homme était superbe dans cette attitude -expectante, avec sa tête rentrée dans ses -épaules et son énorme dos rond en cuirasse. -A l'instant tragique où Delahaye, adossé à -la tribune, les bras croisés, et le regardant -<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> -fixement, le sommait de lui répondre sur le -document, le vieillard immobile nous semblait -pareil à quelque roc moussu. Toute -l'opposition lui criait: «Parlez!» Ses collègues -du ministère, les yeux baissés, ne -remuant que les lèvres, lui disaient: «Ne -bougez pas!» L'<i>Officiel</i> ne rend pas l'ignominie -de ce long silence sous les huées, tous -les députés au centre et à droite, debout et -criant à ce sourd et muet: «Répondez!» -Et quand l'émotion qui gagnait toutes les -travées contraignit enfin ses collègues et lui-même, -quand il se fut rapidement concerté -avec M. Doumergue et qu'il se leva, ce fut -pour tout nier.</p> - -<p>Aujourd'hui il parle, il avoue à demi.</p> - -<p>Quels sont donc les intérêts politiques si -puissants qu'il y avait pour décider MM. Caillaux -et Monis à ajourner le procès Rochette?</p> - -<p>Eh! nous a répété M. Monis de vingt-cinq -manières, M. Caillaux m'a parlé du -grand talent de l'avocat de M. Rochette, -M<sup>e</sup> Maurice Bernard, qui ne manquerait pas -de raconter qu'il y a de nombreuses affaires -pareilles aux affaires de Rochette, et à propos -<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -desquelles aucune poursuite n'est exercée. -D'innombrables sociétés sont irrégulières et -fonctionnent quand même sous les yeux du -gouvernement. Nous avons cédé à la crainte -de cette plaidoirie qui eût été la révision de -nos dix dernières années financières.</p> - -<p>Quel aveu, quelle vue ignoble sur nos -mœurs politico-financières! Il est bien intéressant, -ce ministre, quand il nous en trace ce -tableau. Il l'est moins quand il explique son -affaire en disant qu'il n'est pas intervenu judiciairement, -mais administrativement! Tous, -nous le regardions avec un lourd ennui. -Mais, à mesure que les visages autour de lui -devenaient plus mornes, il éclairait son regard, -il risquait un sourire; peu à peu, il se -mit à faire le bonhomme et à griffer furieusement -le procureur général Fabre.</p> - -<p>Avec cet homme enveloppé, ankylosé, de -sang-froid, prudent, tout en ouate, M. Caillaux -fait un furieux contraste.</p> - -<p>A l'ordinaire, c'est un homme élégant, -quasi un jeune aristocrate, avec quelque -chose d'extravagant. Aujourd'hui, il est fatigué, -plus grave, un homme sur lequel il a plu. -<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -La jeunesse n'est plus que dans la voix et le -raisonnement. Son premier mot, assez saisissant, -c'est pour demander la permission -de jurer:</p> - -<p>—Sur mon honneur et ma conscience...</p> - -<p>Mais le solennel n'est pas son genre. Très -vite il rentre dans sa nature, entraîné, semble-t-il, -par sa parole facile et agréable. Et, -avec stupeur, on le retrouve toujours complaisant -à soi-même. Écoutez cette phrase, -ce n'est rien, mais c'est toute une lueur sur -l'homme: «Je me retournais sur mon fauteuil, -nous dit-il, avec un geste qui m'est -familier.» Il note ses gestes, il se regarde -avec plaisir. Il explique légèrement qu'en -ajournant le procès de Rochette il a voulu -faire plaisir à un galant homme, M. Maurice -Bernard, son ami.</p> - -<p>Ainsi, voilà toute la raison qu'avait le -gouvernement de servir Rochette et de lui -sacrifier sept mois encore l'épargne française! -C'est peu, c'est simple, et tout le reste n'est -qu'invention du procureur général. Dès -maintenant, il saute aux yeux que pour MM. -Monis, Caillaux et leurs troupes, c'est le -<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -procureur général Fabre, le pelé, le galeux, -à qui l'on fera payer cher sa malencontreuse -confession et ses scrupules démodés.</p> - -<p class="quote">A grands voleurs, grandes révérences;<br /> -A petits voleurs, grandes potences;</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Mais voici midi. La séance est levée; on -se retrouvera à deux heures et demie pour -entendre les deux magistrats, MM. Fabre et -Bidault de l'Isle. Dans l'entre-deux, je vais à -l'enterrement de Gaston Calmette.</p> - -<p>Tandis que les chants de la liturgie se -développent avec magnificence, je songe à ce -camarade de ma jeunesse tragiquement frappé -à son poste de combat. Dans quelle lutte -affreuse il est tombé, cette séance de ce matin -me l'éclaire encore! Ce n'est pas une lutte -qui satisfait toute l'âme, une lutte pour la -patrie, la religion, la foi; c'est dans un choc -d'intérêts, plus noir encore par cette absence -d'idéal, qu'il a trouvé son guet-apens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></p> -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Le procureur général Fabre. Un homme -à cheveux blancs, intimidé dans la minute où -il franchit notre porte et qui, assis, fait un -effort pour se ressaisir et y parvient.</p> - -<p>Tout de suite les amis de M. Caillaux -essaient de l'intimider. Comme il cite une -date, en donnant l'année, sans plus, on lui -demande de préciser le mois. Il s'excuse et -reçoit ce soufflet:</p> - -<p>—Vous avez oublié de faire une note, -cette fois!</p> - -<p>Mais l'instant d'après, il dit:</p> - -<p>—Mon document je l'ai confié au ministre -de la Justice, qui ne devait pas en disposer.</p> - -<p>Et, pour une seconde, le voici redevenu -<i>persona grata</i>.</p> - -<p>—Très bien! Très bien! disent les mêmes -qui viennent de murmurer.</p> - -<p>M. Fabre est un homme nerveux, méridional, -qui parle bien, très bien. Je n'ai -jamais vu un homme dépenser autant d'éloquence -<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -à établir le bilan des humiliations -qu'il a encaissées. Il a reçu un ordre, et, -trente fois, il insiste sur le mot «ordre». -L'acte qu'il a dû accomplir a fait courir sur -lui mille bruits à sa honte.</p> - -<p>—Pouvais-je résister à cet ordre injuste? -Oui, mais c'était ma perte certaine. A la première -occasion, on aurait brisé ma carrière. -Ah! vous pensez que j'aurais dû démissionner? -Rien de plus commode que de donner -des leçons de vertu et d'héroïsme...</p> - -<p>—Langage cynique, disaient à mi-voix -quelques-uns des enquêteurs.</p> - -<p>Et moi, je dis:</p> - -<p>—Non, il est net.</p> - -<p>Ce n'est plus le procureur drapé dans sa -rhétorique, c'est le pauvre fonctionnaire, -bien désarmé devant les puissants et qui -défend son gagne-pain.</p> - -<p>—J'ai servi treize ministres de la justice, -dit-il. Puisse ce treizième ne pas me porter -malheur! Croyez-vous que ce soit facile de -vivre, de durer au milieu d'hommes politiques -qui se déchirent? Je me suis maintenu -comme j'ai pu entre ces frères ennemis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> -Ah! nous ne permettons pas à nos fonctionnaires -de n'être pas sublimes! Nous voudrions -qu'ils s'ouvrissent le ventre plutôt que -d'obéir aux ordres injustes que nous leur -donnons! Nous le méprisons, ce fonctionnaire -sans héroïsme! Moi je commence à -l'aimer. C'est un esclave, un pauvre esclave -que je vois là, sur cette chaise, tourmenté de -questions par Ceccaldi, Franklin-Bouillon, -Hesse, Paul Meunier, toute une armée. Les -heures passent; ils redoublent. Mais lui, il -trouve une force nouvelle dans sa joie de -proclamer combien il fut humilié.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Nous avons entendu les trois protagonistes, -et nous ne sommes pas arrivés à nous -faire dire l'intérêt que trouvait le gouvernement -à être agréable à Rochette et à lui donner -un supplément de loisir pour continuer -son brigandage. Du premier coup d'œil, on -vit bien que ce ne serait pas M. Bidault de -l'Isle qui éclaircirait le mystère.</p> - -<p>Assez empêtré de gestes, un peu sourd, -portant binocle, il commence:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -—Je n'ai pas dit la vérité en 1912, je -vais la dire cette fois-ci:</p> - -<p>On murmure:</p> - -<p>—Le pauvre homme!</p> - -<p>C'est un esclave encore. Et qui d'ailleurs -ne ménage guère le premier. Il en fait une -caricature:</p> - -<p>—M. Fabre dit dans sa note qu'il était -indigné. Je ne m'en suis pas aperçu, non -plus que de ses scrupules. Il est toujours un -peu vibrant. A l'audience, quand il parle, je -voudrais lui souffler: «Calmez-vous donc!»</p> - -<p>Lui, il a trouvé tout si simple! Un jour, le -procureur général, qui représente l'intérêt -public, et l'avocat Maurice Bernard, qui -représente l'intérêt de Rochette, se sont -trouvés d'accord pour la remise de l'affaire; -alors il s'est accommodé à l'avis de ces messieurs. -Et pourtant, quel ennui c'était pour -lui de déranger son tableau d'ordre! quel -tracas, quel surcroît de complications!</p> - -<p>—Je n'ai pas envisagé ce qu'était -Rochette, je ne m'en soucie pas, je ne sais -pas s'il a fait des opérations frauduleuses. -Je ne sais pas non plus ce qu'ont voulu -<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -MM. Caillaux et Monis. C'est de la politique. -La politique n'a pas pour moi d'importance.</p> - -<p>On lui montre qu'il n'est plus d'accord -avec ses déclarations de la première enquête.</p> - -<p>—C'est que je ne voulais pas contredire -M. le Procureur général!</p> - -<p>Il a beaucoup de succès. Comme un auditoire -varie! Tout à l'heure on savait mauvais -gré à M. Fabre de ses humiliations, -celles de M. Bidault de l'Isle enchantent.</p> - -<p>Un autre mot de lui qui soulève une vive -satisfaction, c'est quand il déclare avec autorité -d'un de ses confrères (d'ailleurs justement -estimé):</p> - -<p>—Ah! M. Le Poittevin! Il est si fort -qu'en huit jours il a fait un volume.</p> - -<p><i>O sancta simplicitas!</i> Mais ne ferait-il -pas le naïf? Ne jouerait-il pas les Jean-Jean?</p> - -<p>J'ai à part moi l'idée qu'entre ces deux -robins, maître Bernard était un prétexte -honnête et que tous deux, Bidault de l'Isle -comme Fabre, ils comprenaient très bien de -quoi il retournait.</p> - -<p>Il retournait de sacrifier l'épargne française, -<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -l'immense peuple des gogos, aux brigandages -de Rochette, aux combinaisons du -gouvernement, et à je ne sais quelle caisse -noire.</p> - -<p>Aujourd'hui, deux maîtres et deux esclaves -n'ont pas voulu nous renseigner. Demain, -quelque rayon de lumière viendra-t-il éclairer -ce cloaque où il y a du sang?</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></p> -<h2 class="normal">II<br /> -<span class="medium">MONSIEUR X</span></h2> -</div> - -<p class="centre">(<i>Écrit le samedi soir 21 mars 1914.</i>)</p> - -<p>Il est près de huit heures, et voici seulement -que nous sortons de la séance de la -Commission. Elle fut consacrée à l'audition -d'une série de magistrats qui sont venus en -corps, pourrait-on dire, soutenir le procureur -général et faire bloc, ma foi, contre les -politiciens. Tous, l'un après l'autre, dans -cette sorte de défilé corporatif, ils exhalent -une même plainte; ils dénoncent la pression -abusive exercée sur eux et sur la justice par -le pouvoir exécutif... Mais je vais à l'essentiel. -Un nouveau personnage vient de faire son -apparition sur la scène. C'est lui qui préside -<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -le drame, c'est lui qui l'a créé, il en sait -tous les secrets. Malheureusement, il porte -un masque sur son visage.</p> - -<p>Il a surgi cet après-midi, et c'est M<sup>e</sup> Maurice -Bernard qui a introduit parmi nous ce -personnage mystérieux.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Maurice Bernard, un Lorrain de Nancy, -devenu une figure de Paris. Un homme -solide, armé d'une merveilleuse clarté d'esprit -et de parole, et qui le sait. Ah! l'avocat ne -ressemble pas aux magistrats que nous avons -vu défiler hier et ce matin. Il a une autre -liberté, un autre ton, une autre allure. Il -avait l'air de nous dire: «Si vous n'êtes pas -satisfaits, messieurs, de mes paroles et de mes -silences, eh bien! ça m'est égal. Je n'ai besoin -d'aucun de vous. J'ai des amis et ma conscience.»</p> - -<p>Aujourd'hui, il s'est fait fort de son indépendance -d'avocat pour proposer à la France -entière une effroyable énigme.</p> - -<p>—Un jour, nous raconte-t-il, quelqu'un -que je ne veux pas nommer vint me trouver -dans mon cabinet et me dit: «Vous pouvez -demander la remise de l'affaire Rochette au -<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -procureur général, car elle est accordée -d'avance.» Je n'y croyais pas beaucoup, -car M. Fabre poursuivait Rochette avec -ardeur. Mais c'était l'intérêt de Rochette et, -d'autre part, je me sentais fatigué. Je demandai -la remise au magistrat. Elle me fut -refusée. Je fus fort mécontent, non pas du -refus en lui-même, mais d'avoir fait un pas -de clerc. Très peu de jours après, on vint -me dire de réitérer ma demande, et que la -remise, cette fois, me serait accordée. Je -refusai de faire cette seconde démarche. On -me dit qu'en ne sollicitant pas cette remise, -je mettais le procureur général dans un mauvais -cas. On me pria de vouloir bien accepter -ce que j'avais refusé la veille. Enfin je cédai, -je fis la demande, et j'eus ma remise. Et même, -on me la donna avec magnanimité, à très -longue échéance, sans que j'eusse pensé à la -désirer aussi lointaine.</p> - -<p>Le voici donc posé, et qui s'avance à pas -feutrés, le tout-puissant personnage qui sait -tous les secrets du drame dont il fut le -principe, le mystérieux inconnu qui, désormais, -attire sur lui tout l'intérêt du débat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -—Vous ne voulez pas le nommer, maître -Bernard?</p> - -<p>Et, par trente fois, M<sup>e</sup> Maurice Bernard -répond:</p> - -<p>—Mon honneur d'avocat m'empêche de -dire son nom. Sachez, toutefois, qu'il n'est -ni un homme politique, ni un journaliste.</p> - -<p>Je pris alors la parole.</p> - -<p>—Maître, vous venez de créer un personnage -qui entre, à cette heure, dans l'histoire -du régime parlementaire. Vous n'avez -pas levé son masque. Mais comment ne pas -le reconnaître, ce visiteur que votre devoir -vous empêche de nommer, qui soigne si -puissamment les affaires de Rochette, qui -n'appartient ni au journalisme, ni à la politique, -et qui dispose des ministres? Aucun -doute. C'est Rochette. Rien de plus logique. -Rien de plus infamant pour nos maîtres.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Maurice Bernard s'est tu.</p> - -<p>Cette apparition monstrueuse, c'est le -grand fait qui domine la journée. Après cela, -qu'importe le défilé des magistrats qui sont -venus pendant des heures, successivement, -certifier, en la nuançant, la véracité du -<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> -procureur général. Il y a entre eux des -divergences, mais, au total (c'était l'avis -unanime), à trois ans de distance, ils s'accordent -mieux sur l'historique des faits -consignés dans le document Fabre, que nous -autres, commissaires, nous ne sommes à -même de le faire sur telle déposition de la -veille, quand nous n'en avons plus la sténographie -sous les yeux. Ils piétinaient, répétaient -à satiété des faits devenus indifférents, maintenant -que nous savons qu'un certain Monsieur X -a mis en branle M<sup>e</sup> Bernard, le procureur et -les ministres.</p> - -<p>Au soir, dans le moment où l'on allume -l'électricité, nous vîmes réapparaître soudain, -parmi nous, le mystérieux personnage. C'est -M. Monis qui se chargeait de nous le ramener.</p> - -<p>La mise en scène, cette fois, était, au vrai -sens du mot, dramatique, car sur notre petit -théâtre, je veux dire au centre de notre table -en fer à cheval, ce n'était pas comme tout à -l'heure un personnage qui faisait paisiblement -sa déposition, mais deux adversaires qui s'affrontaient. -Nous avions mis en présence -M. Monis et le procureur général Fabre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> -Deux chaises étaient préparées. Elles parurent -trop rapprochées à un huissier prudent. -Il avait vu dans les couloirs ces deux messieurs -et il jugeait que la lutte ne serait pas -sportive, les champions n'étant pas de -même classe, Monis plus lourd, Fabre plus -svelte. Il s'élança pour écarter les deux -chaises.</p> - -<p>Les deux lutteurs s'assirent et commencèrent -de disputer, mais sans jamais se -mesurer du regard.</p> - -<p>M. Monis a-t-il donné un ordre? C'est -l'affirmation de M. Fabre. Ou bien a-t-il -simplement donné des suggestions? C'est ce -que le ministre affirme.</p> - -<p>M. Jaurès, paternellement, les exhortait à -faire un effort pour harmoniser leurs souvenirs.</p> - -<p>Peine perdue, éloquence superflue! Ils se -seraient plutôt dévorés.</p> - -<p>—Si je vous avais donné un ordre, dit -Monis (et rien ne respirait plus la haine que -ce dialogue pressé entre ces deux hommes -qui se touchaient presque du coude, se déchiraient -avec des mots et ne se jetaient pas un -<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> -regard), si je vous avais donné un ordre, -vous n'auriez eu qu'à obéir; vous ne seriez -pas revenu me voir.</p> - -<p>—Mais je suis revenu parce que vous -m'avez téléphoné! Et c'est ce même coup -de téléphone qui a bien obligé mes hésitations -à cesser. Ce fut un coup de fouet qui m'a -rappelé à la réalité.</p> - -<p>Et quelle réalité! La destitution prochaine, -si l'esclave n'était pas docile.</p> - -<p>Mais Monis bondit:</p> - -<p>—Jamais je ne vous ai téléphoné, ni fait -téléphoner.</p> - -<p><i>Moi.</i>—Le téléphone marche donc tout -seul dans votre cabinet ministériel, monsieur -Monis?</p> - -<p><i>Lui.</i>—Il y a toujours des mystificateurs. -Ainsi, tenez, l'autre jour, on me dit: -«M. Caillaux vous demande au téléphone.» -J'y vais, j'y trouve en effet M. Caillaux, qui -me répond: «Moi! mais je ne vous -demande pas! Au contraire, on m'a dit que -vous m'appeliez.»</p> - -<p>Et le pauvre M. Monis ne voulut pas -démordre de cette explication piteuse. Il -<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -n'avait pas envoyé le coup de téléphone, et -il ne pouvait pas soupçonner qui l'avait -envoyé.</p> - -<p>Holà! monsieur le ministre, vous aussi, -comme M<sup>e</sup> Maurice Bernard, vous faites -surgir M. X? Car enfin, soyons net. Cette -affaire de la remise à obtenir, cet ordre ou -cette suggestion que vous venez de donner à -votre procureur, n'étaient connus que de -vous, du procureur Fabre et du mystérieux X, -que nous venons de voir apparaître plus -haut chez M<sup>e</sup> Maurice Bernard. Si ce n'est -pas vous qui avez téléphoné ou fait téléphoner, -ce ne peut être que M. X, impatient -d'obtenir ce qu'il veut.</p> - -<p>Et, cette fois encore, nous sommes bien -obligés de conclure que cet X, cet homme -masqué, qui semble chez lui au Ministère, -c'est Rochette.</p> - -<p>M. Monis ne trouve pas de son goût cette -observation.</p> - -<p>—Ah! s'écrie-t-il, vous êtes d'une ingéniosité -que j'admire. J'ai posé devant votre -objectif qui n'est pas bienveillant. Le talent -que vous mettez dans les descriptions me -<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -fait plaisir, parce que je sais savourer l'art -partout où je le trouve, mais en vérité, j'admire -votre ingéniosité. Parce qu'il y a un -coup de téléphone, il faut admettre que j'ai -chez moi quelqu'un qui est le mandataire de -Rochette.</p> - -<p>Et M. Monis de soulever un incident en -me contestant le droit de publier des articles.</p> - -<p>Là-dessus, immédiatement, j'ai interrogé -la Commission:</p> - -<p>—Ai-je outrepassé mon droit?</p> - -<p>Le président et mes collègues ont été -d'avis que la question n'avait même pas à -être posée.</p> - -<p>Que diable! dans ces ignominies il est -temps que le public soit renseigné. C'est la -tâche que je me donne.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_30"> 30</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></p> -<h2 class="normal">III<br /> -<span class="medium">LES FRÈRES ENNEMIS</span></h2> -</div> - -<p class="centre">(<i>Écrit le lundi soir 23 mars 1914.</i>)</p> - -<p>Ce matin, je suis arrivé un peu en avance -à la Commission. Nous avons quelques minutes -avant que le spectacle commence, -voulez-vous que je vous dise comment cela -se passe?</p> - -<p>Nous siégeons dans un des bureaux où se -réunissent les commissions ordinaires. Une -pièce assez haute, assez grande, dont les -deux larges fenêtres donnent sur le jardin -intérieur du Palais-Bourbon. Une table à -tapis vert, en forme de fer à cheval, l'occupe -entièrement. Nous nous asseyons tout autour -au hasard de notre arrivée et chacun a -<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> -devant soi du papier, de l'encre, des -plumes. Faute de places, les derniers venus -doivent se tenir en arrière, contre le mur, -et prennent des notes sur leurs genoux.</p> - -<p>Dans un coin, près de la fenêtre, devant -une petite table, se tiennent quelques sténographes -et le rédacteur chargé de rédiger -cette analyse que les journaux publient -chaque jour. A l'angle opposé, près de la -porte, se trouve une autre petite table chargée -de bouteilles d'eau, de verres et de -petits pains. De temps à autre, entre deux -dépositions, nous crions: «Fenêtre! fenêtre!» -Et, pour quelques minutes, on -renouvelle l'air empesté.</p> - -<p>Hélas! la puanteur morale est moins -facile à dissiper.</p> - -<p>A chaque fois qu'un témoin est introduit, -tout le monde se lève. Le président lui -adresse un mot de courtoisie et, en face de -lui, l'invite à s'asseoir entre les deux branches -que dessine notre table. Le témoin -parle sans que personne l'interrompe. Ceux -des commissaires qu'une phrase met en -éveil, d'un geste se font inscrire. Quand le -<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -témoin a cessé de parler, le président procède -à l'interrogatoire, puis, selon l'ordre -d'inscription, donne à chacun de ses collègues -la parole. Et pour finir, après un -remerciement du président, chacun s'étant -de nouveau levé, le témoin se retire.</p> - -<p>O vertu des formes procédurières! ô puissance -calmante de la règle! Au fond de -cette affaire, il y a un homme assassiné, il y -a d'innombrables malheureux mis à nu par -un escroc, il y a des chefs de gouvernement -qui mentent avec solennité, il y a des -hommes politiques qui se poursuivent le -poignard à la main. Mais les formalités -brisent les mouvements de passion, et les -interminables palabres recouvrent sous des -mots l'affreuse réalité des faits. Ce qui permet -aux uns de dire, quand un détail prête -à sourire, que c'est une affaire comique, et -aux autres de souligner tout ce fatras en -s'écriant: «Et c'est avec ces ragots que -l'on trouble un grand et beau pays!» Mais -ni les uns ni les autres n'arrivent à dissimuler, -sous une apparence de comédie parlementaire, -le drame profond qui se joue. Et -<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> -celui qui maintient son regard sérieux sur -ces choses confuses ne cesse pas un instant -d'y discerner un grand spectacle d'histoire.</p> - -<p class="space centre"><br /> -* *</p> - -<p>A neuf heures trente-cinq, on introduit -M. Caillaux. Il entre, salue, s'assied et -trouve quelque difficulté à étaler son dossier -sur une chaise. Alors un de ses amis, se -levant, lui cède sa place à la table des commissaires, -à la gauche du président. Il l'accepte, -s'y va installer, mais dans le même -moment on apporte une petite table et, d'un -accord commun, il retourne à la chaise -ordinaire des témoins.</p> - -<p>Ce n'est plus le Caillaux, le personnage -Louis XV, que nous sommes accoutumés de -voir. Son visage, à l'ordinaire d'une mobilité -extraordinaire, a plus de sérieux, un sérieux -aigu et fort. Contre son habitude, il -lit, avec de longs arrêts, pour mettre en -valeur sa pensée, et une action très variée. -Continuellement il frappe des deux mains à -plat sur la table, comme sur un piano, -<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -accompagnant et soutenant de cette musique -ses serments. Par instants, il est profondément -ému, les yeux et la voix troublés. Il a -la fièvre. «Donnez-moi à boire,» dit-il à -l'huissier qui lui verse un verre d'eau. Il -charge, dans un récit bien mené, MM. Barthou -et Briand et dix autres personnes. Il -prend à témoin ses amis: «N'est-ce pas, -Ceccaldi?» Ah! la campagne est féroce -contre moi. Eh bien! je me défends! L'instant -d'après, il pose son poignard et redevient -un conteur agréable de choses financières. -Il fait une brillante leçon sur le -caractère général des affaires créées par -Rochette. Il signale leur vice et indique que -ce même vice se retrouve dans d'autres -affaires créées par d'autres financiers et non -poursuivies. Le morceau est excellent de -clarté pédagogique. On dirait un chapitre -d'<i>Eulalie ou les Finances sans larmes</i>.</p> - -<p>Pour finir, avec l'élasticité et le ressort -d'un danseur, il se lève, paraît s'élancer, et -déclare:</p> - -<p>—M. le procureur Fabre prétend que le -22 mars, M. Monis lui a dit que je désirais -<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -une remise de l'affaire Rochette, à la suite -d'une conversation que j'avais eue avec -M<sup>e</sup> Maurice Bernard. Or, voici un agenda -qui est tenu très exactement pour tous mes -rendez-vous. Il indique que c'est le 24 mars -seulement que j'ai reçu M<sup>e</sup> Maurice Bernard.</p> - -<p>C'est taxer d'inexactitude le document -Fabre. A tour de rôle nous examinons -l'agenda. C'est un petit registre de bureau -en chagrin noir. Au 24 mars, la page porte -une dizaine de rendez-vous. L'avant-dernier, -avec M<sup>e</sup> Maurice Bernard.</p> - -<p>On décide d'entendre le procureur Fabre. -Mais avant de le faire entrer, il y a suspension -de séance. M. Caillaux a demandé dix -minutes pour se reposer.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>A onze heures, entrent les deux témoins -pour la confrontation. M. Caillaux passe -devant. Ils prennent place, M. Caillaux -fixant assez impérieusement le magistrat, -qui, lui, ne détourne pas les yeux de -Jaurès.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -Jaurès met le procureur au courant de -l'agenda et le lui tend. Le procureur sans -bouger, d'un geste déférent et indifférent, -indique qu'il juge inutile d'examiner le -registre.</p> - -<p>La minute est émouvante. Si le procureur -convenait de s'être trompé sur la date, toute -la troupe qui assiste de son amitié, de ses -vœux, le chef malheureux, crierait:</p> - -<p>—Il s'est trompé sur la date: la mémoire -lui a manqué; elle lui a manqué sur le -tout. Une erreur disqualifie tout le document.</p> - -<p>Bien plus, ils reprendraient le système -essayé puis abandonné par M. Monis: le -document est de fabrication récente.</p> - -<p>Mais le procureur, avec son air triste et -résigné, sous tous ces fusils, ne bronche pas. -Et de cet accent méridional, qui ne semble -fait que pour accompagner le plaisir, il -répète avec douceur:</p> - -<p>—Eh! que voulez-vous que j'y fasse! -J'ai mis sur cette note, sur cet aide-mémoire -la date exacte. Dans ce premier moment, -tout près de l'entrevue, je n'ai pas pu me -tromper.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -Alors, Caillaux continue. Employant tour -à tour, avec les ressources les plus pathétiques, -l'autorité d'un chef sur un subordonné, -et les accents d'un galant homme envers un -égal, il veut arracher au malheureux magistrat -des charges contre Briand et Barthou. A -plusieurs reprises, d'un jeune élan, il se -lève, le bras et la main tendus:</p> - -<p>—Je jure que je dis la vérité!</p> - -<p>Mais M. Fabre, toujours assis, n'a pas -moins l'accent d'un homme véridique. Sa -manière terne et ferme, son sourire résigné -et ses négations constantes ne sont pas moins -persuasives que la fougue et la variété de -son brillant adversaire. Sur certains points il -donne satisfaction à l'ancien ministre:</p> - -<p>—Jamais, parlant à ma personne, vous -ne m'avez entretenu de Rochette.</p> - -<p>Et M. Caillaux, à mi-voix, de dire: -«Merci, monsieur.» Il répète encore: -«Merci.» De quoi le remercie-t-il? Le -procureur a toujours dit que c'était par -Monis seul qu'il croyait connaître l'intérêt -de Caillaux pour la remise du procès -Rochette.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> -A peine M. Caillaux pense-t-il s'être -dégagé une jambe qu'immédiatement il -cherche à se dégager l'autre et redevient -féroce. Il envoie des coups de poignard dans -toutes les directions. A Briand, à Barthou, -ailleurs, et plus haut encore. Pour ma part, -je ne comprenais pas toujours où tendaient -ces furieuses attaques, car je sais mal les -secrets du sérail gouvernemental.</p> - -<p>Devant cette commission où sa bonne -grâce et ses faveurs lui ont assuré de longue -date les plus nombreuses et les plus énergiques -amitiés, vous pensez s'il était soutenu. -Ses partisans criblaient de questions le procureur -et lui firent subir, tous en même -temps, dans cette longue heure, plus de -réquisitoires qu'il n'en dresse dans un -semestre.</p> - -<p>Les amateurs frémissaient de joie. Le -cercle se resserrait. Toutes les têtes étaient -tendues. On faisait: «Ah! ah!» aux bons -coups. C'est Caillaux qui le tient! Non! -non! le procureur le met par terre.</p> - -<p>Quel affreux, quel injuste spectacle qui -m'offense! Je ne puis pas supporter qu'on -<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -dégrade un homme et moins encore une -fonction. Et surtout, que m'importe ces -discussions qui ne changent rien au fait -principal, trop prouvé: un procès avait lieu, -et le président du conseil a voulu en parler -avec le magistrat en s'appuyant sur l'autorité -du ministre des finances. Cela n'est pas -douteux. Cette intrusion, à elle seule, est un -scandale. La justice n'existe qu'à la condition -qu'aucune espèce de puissance n'intervienne -auprès du juge.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Après sa déposition, M. Caillaux, sorti de -notre salle, dit à l'huissier dans le couloir:</p> - -<p>—Appelez monsieur Ceccaldi!</p> - -<p>Ceccaldi arriva au trot. L'autre l'entraîna -dans l'embrasure d'une fenêtre, et les deux -hommes debout, se tenant par la taille, -causèrent, la bouche contre l'oreille. Ainsi -enlacés et chuchotants, ils demeurèrent là, -plusieurs minutes, immobiles, au milieu du -va-et-vient des curieux. Pour finir, Caillaux, -<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -resserrant encore l'étreinte, embrassa Ceccaldi:</p> - -<p>—C'est bon un ami, dit-il.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Vers le soir, notre cinématographe nous -ramène M<sup>e</sup> Maurice Bernard, toujours pareil -à lui-même et toujours peu disposé à soulever -le masque de M. X..., sous lequel il n'est -que trop facile de deviner le tout-puissant -Rochette.</p> - -<p>En vain Jaurès l'adjure:</p> - -<p>—Quel est-il donc, ce monsieur X..., -qui est venu vous dire: «Maître Bernard, -demandez une remise, vous l'aurez. Marchez, -la voie est libre?»</p> - -<p>M<sup>e</sup> Bernard, les bras croisés, écoute, soupire, -regarde le sol, le plafond, et laisse -couler une éloquence contre laquelle il m'a -tout l'air mithridatisé.</p> - -<p>Maintenant, c'est son tour de bien parler. -Il affirme froidement qu'il est, lui aussi, rempli -d'émotion. «Toutefois, dit-il galamment -à Jaurès, c'est une émotion moins débordante -<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -que la vôtre.» Il s'attache surtout -dans la vie à la solidité morale des principes. -Et c'est pour lui un principe intangible que -le respect du secret professionnel.</p> - -<p>J'admire ces deux âmes oratoires, mais je -n'espère pas que de leur choc jaillisse la -lumière.</p> - -<p>En vain appelle-t-on Caillaux à la rescousse. -Ces messieurs se retirent et font -place à Briand, sans que nous connaissions le -secret de Polichinelle.</p> - -<p>A cinq heures et demie, M. Briand commence -de parler. Une parfaite simplicité de -ton, qui ne prête à aucun commentaire. A -peine un peu de pâleur. Il entame sur le -champ un long récit très clair de son rôle -dans toutes les phases de cette interminable -affaire Rochette. Il nous confirme l'authenticité -du document Fabre, et il ajoute qu'à -ses yeux cette note n'était pas une pièce de -chancellerie, qu'elle ne se rattachait officiellement -à aucun dossier et que, d'autre part, -lui et Barthou avaient énergiquement pesé -sur leur ami Calmette pour qu'il ne la publiât -pas:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -—Gaston Calmette, pour qui j'avais la -plus grande amitié, et de qui je respecte la -mémoire, nous avait donné, à l'un et à -l'autre, sa parole d'honneur de ne pas publier -cette pièce dont il s'était, je ne sais comment, -procuré une copie, et je suis sûr que ce parfait -honnête homme n'eût pas manqué à sa parole.</p> - -<p>Et ses deux mains jouant, tantôt ouvertes, -tantôt fermées, sur le buvard de sa table, il -avait l'air de nous raconter une histoire du -boulevard, quand tout d'un coup nous nous -sommes aperçus que nous entrions en plein -Byzantinisme, dans l'Histoire secrète de -Procope. Qui n'aimerait cette manière sobre -jusqu'au grisâtre de raconter des choses -sinistres? Depuis le matin nous voyions -donner des coups de poignard. Celui-ci ne -s'en priva guère. Mais ceux qu'il tuait, en -deux tours de main il les mettait à nu. -C'était superbe et affreux.</p> - -<p>Voici quelques échantillons de la manière.</p> - -<p>Quand M. Briand eut reçu du procureur -général le document, il se hâta d'en donner -quelques indications au Conseil des ministres, -car il n'eût pas voulu garder pour lui -<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -seul ce qui devait légitimement intéresser ses -collègues. Dans la suite, il eut l'occasion -d'en dire quelques mots à M. Caillaux et à -M. Monis,—ce pauvre M. Monis, à la -mémoire toute courte, qui oublia absolument -cette communication, comme on l'a bien vu -dans la séance publique. Là-dessus, M. Caillaux, -pris d'émulation, voulut, tout comme -M. Briand, avoir son petit document Fabre. -Il fit venir à son cabinet le procureur général, -et le pria de lui faire certain récit sur -le rôle qu'aurait joué M. Briand dans l'arrestation -de Rochette. Cependant il avait posté -derrière un rideau son secrétaire qui, au -départ, rédigea et livra à son patron le procès-verbal -de l'entrevue. Tel est le récit de -M. Briand qui ajoute: «J'en fus informé -par une personne que M. Caillaux lui-même -chargea de m'avertir pour m'inviter à me -tenir tranquille.»</p> - -<p>Je ne sais pas si vous êtes comme moi, -mais quand j'entends de pareilles histoires, -je tâte mes poches pour savoir si j'ai toujours -ma montre, mon porte-monnaie et mon -portefeuille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -Ah! cette déposition de Briand! Quel -jour sur la vie des ministres à ce moment -de la troisième République! On s'explique -la tristesse, le désabusement de ce procureur -général, qui est venu d'Aix-en-Provence, -où il collectionnait les œuvres de Mistral, -pour vivre cette vie infernale entre ces politiciens -qui aiguisent sur son crâne leurs -couteaux!</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_46"> 46</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p> -<h2 class="normal">IV<br /> -<span class="medium">LES TROIS FILS DE LA LOUVE</span></h2> -</div> - -<p class="centre">(<i>Écrit le mardi soir 24 mars 1914.</i>)</p> - -<p>Maintenant, c'est le tour de Barthou.</p> - -<p>Qu'il entre, qu'il s'explique, le traître, et -tous les hommes de Caillaux piétinent d'impatience -guerrière.</p> - -<p>Qu'ils le détestent! En leur cœur est toujours -vivante la séance publique du 17 mars, -la séance où le document Fabre apparut à la -lumière. Si nous voulons ressentir ce qui se -passe en eux, ranimons en nous ces images -d'il y a huit jours.</p> - -<p>Monis venait de nier largement, nettement, -qu'il connût le document, et qu'il eût pesé -sur le procureur Fabre. Doumergue s'était -<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> -écrié: «C'est aux accusateurs d'apporter la -preuve; on n'a rien prouvé.»—«J'ai vu le -document,» avait dit crânement Delahaye.—«L'original -ou la copie?»—«La copie.» -Tous alors de le chasser de la voix et du -geste. L'allégresse de la majorité se répandait -avec fureur. C'était une danse du scalp: «On -ne veut plus écouter... Vous n'avez qu'à descendre -de la tribune... Nous sommes édifiés.» -Mais soudain un socialiste a une idée: -«M. Barthou pourrait peut-être nous fournir -quelques éclaircissements?» L'autre se dresse: -«Me voici!» et s'en va vers la tribune, d'où -Delahaye, en hâte, descend, comme un artificier, -sa mèche allumée, décampe.</p> - -<p>M. Barthou prit la parole. Son récit est -aujourd'hui fameux: «Le procureur général -Fabre, dit-il, a raconté qu'il avait été victime -d'une pression de M. Monis. Il en a dressé -un procès-verbal.» Et ce disant, de sa poche -gauche, avec le geste le plus aisé, il tire un -papier proprement plié qu'il pose sur la table -de la tribune: «Voici le document, voici -l'original.»</p> - -<p>Des poings tendus le menacent: c'est lui -<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> -qui a fait la campagne du <i>Figaro</i>! Et dans -les couloirs, après la séance, tous disaient: -«Nous le traînerons devant une Haute -Cour.»</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Telle était la fureur le 17. Huit jours ne -l'ont pas apaisée. Mais trêve de souvenirs. -Louis Barthou vient d'entrer dans notre -bureau de la Commission d'enquête. Levons-nous -tous. Asseyons-nous. Il commence de -parler, ce petit homme aux yeux fatigués. Il -n'a pas l'air d'un saint Sébastien. C'en est -un, pourtant! tout transpercé par les regards -et les mille flèches silencieuses des fidèles -archers de Caillaux. «Le voilà, disent-ils, -celui d'où nous vient tout le mal! Gare au -défaut de sa cuirasse!»</p> - -<p>Mais pour débuter, c'est lui, l'audacieux -Béarnais, qui hardiment prend l'offensive.</p> - -<p>—Moi! j'aurais fait la campagne du -<i>Figaro</i>! Allons donc! je l'ai empêchée, il y a -deux mois. Sur la sollicitation de M. Doumergue -et de M. Caillaux, j'ai convaincu -M. Calmette d'abandonner les armes terribles -qu'il avait en main.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> -Quelles armes? Des dépêches mortelles -pour M. Caillaux, et qui concernent la politique -étrangère.</p> - -<p>Il dit, et, sans laisser à l'adversaire le -temps de respirer, il lui porte une nouvelle -botte:</p> - -<p>—Je tiens de M. Caillaux lui-même la -raison pour laquelle il a demandé à M. Monis -d'obtenir la remise de l'affaire Rochette: -Rochette avait la liste des frais d'émission -relatifs à ses entreprises, et menaçait de la -publier.</p> - -<p>Quelle révélation!</p> - -<p>Vous pensez bien qu'elle ne resta pas cinq -minutes enfermée dans notre bureau. Avec la -rapidité d'une bombe, elle alla faire explosion -au milieu des journalistes et des députés. -Ah! ah! disaient-ils, nous nous en doutions. -Les puissants de ce monde subventionnés par -Rochette, pour n'être pas dénoncés, ont -pressé sur Caillaux et Monis!</p> - -<p>Nous écoutons Barthou. Nous ne bougeons -plus. Cependant il continue et profite de la -prise qu'il a sur son auditoire pour nous -expliquer le plus délicat de son affaire, à -<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -savoir comment il est entré en possession du -document Fabre.</p> - -<p>—J'ai été un peu embarrassé par ce -document d'un caractère imprévu. Je voulais -le verser à la direction des affaires criminelles. -«Non! m'a dit Briand, gardez-vous-en -bien. C'est un document qui m'a été -remis personnellement.—Que faut-il que -j'en fasse?—Vous le passerez à votre successeur!»</p> - -<p>Son successeur! s'écrièrent en chœur les -archers de Caillaux. Il l'a mis dans sa -poche!</p> - -<p>O scandale! ô mes frères! Voilons-nous -le visage. Et sous le voile nous nous répétons -cette histoire d'un Ministre bien connu -qui, le lendemain de sa chute, sur ses -épaules encore meurtries, emportait quarante -kilogrammes de documents secrets. Il fallut -que les huissiers et les commis l'arrêtassent. -Il allait déménager tout le ministère!</p> - -<p>—J'ai fait observer à M. Briand, poursuit -Barthou imperturbable, que ce n'était pas un -document de chancellerie. La meilleure -preuve est qu'il n'est pas enregistré, -<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -comme je voyais de graves inconvénients à -le faire passer de main en main, je l'ai -gardé. J'ai pensé un instant à le brûler. -Heureusement que je n'en ai rien fait! Que -ne dirait-on pas aujourd'hui? Je gardai donc -le document, considérant que j'en étais dépositaire -envers M. Briand. Je l'ai toujours -refusé à ceux qui me le demandaient. Quand -mon ami Gaston Calmette, qui l'avait eu je -ne sais d'où, a eu l'intention de le publier, -je l'ai supplié de n'en rien faire. Et j'y suis -parvenu, grâce à l'appui que m'a donné -dans le même sens M. Briand.</p> - -<p>Pour faire face aux murmures que soulève -sa déclaration chez ses adversaires, -M. Barthou, une fois encore, prend à partie -M. Caillaux. Et il reprend l'ignoble histoire -du rideau:</p> - -<p>—Je reçus un jour M<sup>e</sup> Maurice Bernard, -qui m'apprit que M. Caillaux venait de lui -dire: «Ils ont leur procès-verbal, moi -aussi, j'ai le mien. Le procureur général -Fabre m'a raconté chez moi, dans quelles -conditions MM. Barthou et Briand lui avaient -donné l'ordre de mentir devant la Commission -<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> -d'enquête. Et, tandis que M. Fabre -parlait dans mon cabinet, j'avais deux personnes -dissimulées derrière les portières qui -ont tout entendu et qui en ont dressé un -procès-verbal.»</p> - -<p>Voilà des histoires à dégoûter de tous nos -politiciens, mais bien propres à faire de -Barthou un petit Saint-Jean à côté de Caillaux! -Elles eurent l'effet qu'il en espérait, -un effet calmant, lénifiant, sur ses âpres -ennemis.</p> - -<p>Ah! tous les membres de la Commission -n'étaient pas satisfaits! Beaucoup étaient -irrités, d'une irritation longue et accumulée, -et plus encore de ne pas trouver le moyen -de satisfaire leur haine. Mais ce malin -Béarnais, bien à l'aise, trouvait autant de -vérités désagréables à entendre qu'on lui -posait de questions difficiles à résoudre, et -les envoyait tout droit comme des pelotes -sur le mur du fronton. O miracle d'un -souple joueur! Ce fut une matinée charmante, -à la française. Tel est l'art subtil -et familier des compatriotes du bon roi -Henri IV.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -Je le répète, un charmant travail bien -français, mais tout de même d'une philosophie -un peu courte. Sans doute, quand -on est au mur de la pelote basque, ce n'est -pas le temps de philosopher. Mais si l'on a -l'honneur de tenir le rôle, le grand rôle de -vengeur de la morale publique, que diable! -il faut le savoir! Non, Barthou, ce n'est pas -pour honorer la mémoire de Calmette, pour -riposter à Caillaux, que vous avez porté courageusement -à la tribune le document Fabre, -c'est pour dénoncer et empêcher à l'avenir -l'intrusion de la politique dans l'exercice de -la justice.</p> - -<p>Mais que vais-je parler d'intérêt général, -d'assainissement politique, de conception -philosophique et de volonté du bien public! -Nous n'assistons pas là à des chocs de systèmes, -mais à des luttes de personnalités. Je -regarde MM. Caillaux, Briand et Barthou. -Pourquoi se battent-ils? Ils sont si bien faits -pour collaborer! Ce sont des intelligences -capables de s'engrener les unes dans les -autres, comme les roues d'une montre. Il -ne manque que l'horloger pour monter, -<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> -ajuster l'instrument. Nous vivons en parlementarisme, -et la règle du jeu, c'est la -bataille. Nos gens se battent, mais ils ont à -peu de chose près la même conception politique. -Sans doute Caillaux veut l'impôt sur -le revenu que repoussent les deux autres. -Mais qui ne sent que c'est là une opinion -prise comme une arme. Cette arme de l'impôt -sur le revenu, Barthou ou Briand -auraient pu la saisir s'ils l'avaient crue favorable -à leur ambition. Il n'y a là rien qui -tienne à la formation profonde d'aucun des -trois. Expliquez-moi pourquoi cet aristocrate -de Caillaux se trouve être un chef de la -démocratie avancée? Caillaux, Briand et -Barthou me semblent trois jeunes chiens qui -ont formé leurs forces en jouant ensemble -dans le chenil parlementaire. Ce sont trois -vigoureuses bêtes d'une même portée dans -la minute où l'on sert la soupe. Vienne le -moment où ces hommes, dont les visées et -l'horizon ne diffèrent pas, sont amenés à se -disputer le pouvoir; ils ne savent et ne -peuvent que se faire une guerre personnelle. -Ils s'envient les portefeuilles pour le plaisir -<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -légitime d'exercer leur activité, mais non -pour faire triompher chacun une vue particulière. -De là l'âpreté de cette lutte. Ils ne -peuvent pas s'atteindre dans leurs idées: ils -n'en ont pas ou elles leur sont communes. -Ils s'atteignent dans leurs personnes. Si -MM. de Mun, Ribot, Jaurès se disputaient -le pouvoir, ils n'auraient que faire de se -poursuivre dans les faits de leur vie, ils se -reprocheraient chacun leurs conceptions de -l'univers. Caillaux, Briand et Barthou n'ont -point de si vastes surfaces de frottement. Ils -se bombardent d'accusations personnelles, -parce qu'ils ne peuvent pas se jeter les principes -à la tête, et faute de pouvoir se saisir -solidement par leurs programmes, ils se saisissent -aux cheveux.</p> - -<p>Quelle lutte atroce! Les uns et les autres -finiront par mourir d'une maladie de cœur. -C'est la destinée des hommes politiques. Mais -pas tout de suite! Ils dureront: ils ont de la -défense. Leur cœur périssable palpite sous une -épaisse cuirasse. Tout de même, dans ce -moment, leur mère, la louve parlementaire, -doit les regarder avec bien de la tristesse!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -Elle-même, la pauvre bête, elle est bien -malade. Il n'y a plus de partis dans cette -Chambre, ni peut-être dans le pays. Rien -qu'une masse amorphe et désabusée, avide -d'être vigoureusement gouvernée, où quelques -bêtes de proie se disputent, comme -elles peuvent, une précaire royauté.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p><i>P.-S.</i>—L'après-midi fut indigne d'une -si heureuse matinée. Nous n'avions aucune -grosse pièce à notre tableau. Des magistrats, -des liquidateurs, à qui nous demandions -vainement où en étaient les affaires de -Rochette au moment de la remise exigée par -Caillaux et Monis. Avez-vous pu trouver -trace de subventions données à des hommes -puissants qui auraient agi sur les ministres?</p> - -<p>A ces questions intéressantes, nous n'avons -obtenu aucune réponse notable. Et pourtant, -aujourd'hui que la véracité du document est -certaine, il faut nous en tenir là, revenir -devant la Chambre en affirmant la forfaiture -des ministres, ou bien obtenir (mais où?) -des réponses à cette question que tout homme -de bon sens se pose: Pourquoi voulait-on -<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> -servir Rochette? que craignait-on de lui? -qu'espérait-on de lui?</p> - -<p>Toute cette affaire est inexplicable s'il n'y -a pas quelque grand secret à son origine. Il -faut chercher <i>cui prodest</i> et se souvenir qu'un -escroc ne réussit qu'autant qu'il intéresse à -ses escroqueries quelques personnages puissants.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p> -<h2 class="normal">V<br /> -<span class="medium">LES ANIMAUX MALADES</span><br /> -<span class="medium">DE LA PESTE</span></h2> -</div> - -<p class="centre">(<i>Écrit le mercredi soir 25 mars 1914.</i>)</p> - -<p>Aujourd'hui, c'est la quadruple confrontation: -Monis, Caillaux, Fabre, Maurice Bernard. -La plus brillante rencontre de la -saison, comme on dit dans les journaux -sportifs.</p> - -<p>On installe ces messieurs protocolairement: -Monis et Caillaux, aux tables d'honneur, -MM. Fabre et Maurice Bernard, en -lapins, aux deux bouts de notre fer à cheval.</p> - -<p><i>Le président.</i>—Vous jurez de dire toute -la vérité?</p> - -<p>—Je le jure... je le jure... Je le jure, -sauf le secret professionnel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -Oh! oh! me dis-je. S'ils se mettent maintenant -à dire la vérité, il va falloir tout -recommencer!</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>A prolonger ainsi ces séances, ne sommes-nous -pas en train de recouvrir sous des -bavardages ce que nous avons pu obtenir de -clarté? Nous voulons qu'à trois ans de distance -on nous fournisse sur toutes choses, et -sur les plus minces détails, des précisions de -dates, de sentiments et de mots. Nous tenons -à crime qu'on nous déclare sur quelque -point ne pas se souvenir. Nous sommes -trente-trois à exiger des réponses nettes. -C'est le bon moyen pour recevoir des erreurs -et des mensonges.</p> - -<p>Ce matin, je voyais clairement qu'il n'y -avait plus rien à tirer de nos gens. Avec -trente-six tâtonnements, ils ont à cette heure, -tous ensemble, sous nos yeux, construit un -système autour du document. Qu'ils en soient -satisfaits ou non, ils n'osent plus y toucher. -Il leur faudrait se dédire, rattraper la sténographie. -Vaille que vaille, ils s'entêteront. -<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> -C'est une construction de fortune, bâtie de -silences, de mensonges, de demi-vérités, -d'erreurs, mais cette mauvaise glaise est -figée, séchée, définitive.</p> - -<p>Toutefois, au milieu de cette bâtisse sans -vérité, il y a une carcasse de métal qui soutient -la glaise et le carton. Voici des faits -acquis pour tous, et que nos quatre témoins -n'ont cessé de nous rappeler toute la matinée:</p> - -<p>M. Caillaux déclare que pour faire plaisir -à M<sup>e</sup> Maurice Bernard, qui se sentait -fatigué, et à qui il était reconnaissant d'avoir -plaidé pour lui, il a demandé à M. Monis -de voir si l'on ne pourrait pas accorder la -remise de l'affaire Rochette. M. Monis -déclare qu'il a fait venir le procureur général -et lui a suggéré de ménager le renvoi de -l'affaire. Le procureur général déclare qu'il -a reçu de M. Monis l'ordre de faire renvoyer -l'affaire, et qu'après de tragiques débats -intérieurs, il s'est résigné à obéir pour ne -pas être brisé. M<sup>e</sup> Bernard déclare qu'il a -reçu la visite de M. X... qui lui a dit: -«Demandez la remise de l'affaire Rochette. -Elle vous sera accordée.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> -—Mais qu'avez-vous dit, maître Bernard, -à M. Caillaux?</p> - -<p>—Je refuse de répondre à cause du -secret professionnel.</p> - -<p>—Et vous, monsieur Caillaux, qui n'êtes -pas lié par le même secret, que vous a dit -M<sup>e</sup> Bernard?</p> - -<p>—Il m'a dit qu'il était un peu fatigué.</p> - -<p>—Est-ce bien là, maître Bernard, ce -mystère que vous empêche de dévoiler le -secret professionnel?</p> - -<p>—Je refuse de répondre.</p> - -<p>Que demander de plus? A quoi bon, -durant des heures, prolonger des querelles de -dates, des explosions de rancunes, des bavardages -sans rapport avec le principe du débat? -Je ne vois là qu'un moyen de tout -embrouiller et, comme on dit, de noyer le -poisson. La cause politique est entendue. -Pour favoriser un escroc, le gouvernement a -pesé sur les juges. Quant à fixer le degré de -criminalité de chacun, ce n'est pas en les -faisant plus longtemps causer qu'on en -saura davantage.</p> - -<p>Et vous en seriez certain comme moi, si -<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -vous veniez d'entendre, durant sept heures -d'horloge, ces fastidieux palabres où voltigeaient -avec une souveraine aisance les -adverbes: loyalement, franchement, sincèrement, -où chacun s'écrie à tour de rôle: -J'affirme de toutes les forces de mon énergie -et de ma conscience!</p> - -<p>Vraiment, je ne vous apprendrais rien en -vous répétant ce qu'ont dit ces Messieurs -aujourd'hui pour la trentième fois. Et plus -que leurs paroles, ma foi, leurs attitudes sont -instructives. Regardons-les ensemble.</p> - -<p>Caillaux surveille avec une attention aiguë -et une perpétuelle agitation. En se déplaçant -sur sa chaise, il murmure à mi-voix des -menaces sibyllines qu'il jette à droite et à -gauche.</p> - -<p>Monis a l'air d'être caché dans un sac de -pommes de terre. Mais cet homme paisible -est toujours prêt à se fâcher. (En cela, d'ailleurs, -je lui accorde des circonstances atténuantes.)</p> - -<p>M<sup>e</sup> Bernard, toujours le même, bon pied, -bon œil, et de la verve, surveille, lui aussi, -l'horizon. Mais surtout il surveille la pendule. -Des quatre, c'est lui le plus tranquille. Car -<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -il a tout près de lui son impénétrable terrier, -où il se glisse à la moindre alerte: le secret -professionnel.</p> - -<p>Mais j'ai tort. C'est un lion! Il y a de la -fierté dans cette indépendance des avocats -qui maintiennent devant les politiciens la -dignité de leur état.</p> - -<p>Le procureur général Fabre ne parle guère. -D'ailleurs, qu'a-t-il besoin de rien ajouter? -Son document parle tout seul et défie toutes -les critiques. C'est un homme brimé qui se -dit en regardant Monis, Caillaux et leurs -zélateurs: «Rien d'eux ne m'étonne plus.» -Quand Monis, Caillaux, M<sup>e</sup> Bernard et la -majorité des commissaires assènent sur ce -petit vieillard leurs regards furieux et leurs -invectives, je crois voir l'assemblée des animaux -malades de la peste dénonçant:</p> - -<p class="quote">Ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Il y a des minutes où l'on s'aperçoit que -l'on a peu de cœur, ou tout au moins que -l'on possède un cœur de qualité bien inférieure! -<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -Ce fut le cas pour moi, lorsque -M. Monis vint nous raconter, comme une -chose qui devait nous tirer des larmes: «Un -dimanche matin, au début de mon ministère, -M. Caillaux m'a dit qu'il avait un scrupule -de conscience d'avoir accepté un portefeuille -avant d'avoir pu arranger une affaire de sa -vie privée, mais que cette affaire était réglée. -Je m'en réjouis avec lui. Il ajouta qu'il avait -éprouvé une vive satisfaction du concours que -lui avait prêté M<sup>e</sup> Bernard. Aussi, quelques -jours après, quand M. Caillaux m'a parlé du -désir de M<sup>e</sup> Bernard d'obtenir la remise, je -n'ai pas été surpris qu'il eût dessein de lui -être agréable.»</p> - -<p>En voilà un raisonnement! M<sup>e</sup> Bernard a -été excellent pour M. Caillaux. Je vais en sa -faveur bouleverser la justice. C'est très drôle, -très drôle! Surtout qu'il y eut un lapsus de -Monis, nous disant combien son vieux cœur -avait été ému des confidences de M. Caillaux, -et s'écriant d'un air attendri: «Il m'a raconté -ses méfaits!»</p> - -<p>Le pauvre! Il voulait dire ses ennuis. Mais -s'il n'avait jamais fait que ce lapsus!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p> -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Le roi de la journée (je pense toujours au -personnage de la fable de La Fontaine, le roi -des <i>Animaux malades de la peste</i>), ce fut -M. Caillaux. Son panégyrique occupa la -séance de l'après-midi. Il est vrai que ce fut -lui qui le prononça. Mais il a parmi nous -une majorité de partisans qui lui faisaient, -par leur seule respiration, un profond et -constant soutien.</p> - -<p>Il n'y a vraiment que dans leur cercle -qu'il pourra faire accepter l'explication qu'il -donne du rideau derrière lequel il avait caché -ses secrétaires: «Je voyais se développer -contre moi une campagne. J'entendais parler -d'un document du procureur général. N'étais-je -pas en état de légitime défense? N'avais-je -pas le droit de faire venir le procureur général? -Et si le hasard voulait qu'un témoin y -assistât... Enfin, quoi! je n'allais pas attendre -simplement le coup de poignard!»</p> - -<p>Cet homme, le plus haï de France, groupe -autour de lui, dans la Chambre, une véritable -garde de zélateurs fanatiques. Ils se laissent -<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -séduire et prennent pour une vertu vraie ce -qui n'est qu'une conception forcenée de la -vie. Avec admiration, ils répètent ce qu'il -leur disait ces jours-ci: «Ils me tueront -peut-être; ils ne m'abattront pas.»</p> - -<p>Nul, toutefois, ne lui refuse de la résistance, -de la défense. Après tant de nuits qu'il -a dû passer sans sommeil, il parlait clair -aujourd'hui, avec arrogance, et même, le -croirait-on? avec frivolité. Dans son long -discours <i>pro domo</i>, à chaque fois qu'il sortait -de ses explications techniques de financier, -il recommençait à donner des coups de -poignard et s'y amusait si fort, qu'ayant à -reproduire un propos de Briand, il l'imita, -le mima, se mit, ô surprise! à rendre cette -voix un peu caverneuse et lente, et se balança, -puis rit lui-même de sa bonne farce. A cette -minute, il avait si parfaitement oublié sa -situation, qu'il s'amusait, se complaisait dans -ses effets et dans l'applaudissement des siens, -à nouveau il goûtait la vie.</p> - -<p>Sa plaidoirie terminée, le voilà qui allume -sa cigarette dans cette salle où tout le monde -s'est imposé de ne pas fumer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -Quel homme! Il y a chez lui de l'enfant -gâté. Enfant heureux, privilégié, il devait -arriver dans son collège, à Stanislas peut-être, -léger, heureux, aimable, un petit riche -avec sa voiture à la porte et de belles cravates -variées. Et les deux autres! les Briand, les -Barthou, de quel air, amical sans doute, -mais de haut, il les eût regardés, ces deux -petits camarades plébéiens! Aujourd'hui, -l'enfant élégant, l'enfant vieilli, sans rien -perdre de sa gentille manière qui enchante -ses familiers, est devenu un pur, un chef de -la démocratie avancée et doit bien rire, quand -il nous traite de vieux réactionnaires encroûtés, -nous autres petits bourgeois! La grande -affaire, voyez-vous, pour un aristocrate, c'est -de ne jamais être un bourgeois. Les grands -cercles ou le marchand de vins! Mais l'entre-deux -désoblige.</p> - -<p>Ah! pourquoi parler d'aristocratie à propos -d'un homme qui ne sait que détruire les -choses, les autres et soi-même? A la minute -où j'écris, je suis frappé au cœur par la mort -de Mistral. Et ma pensée, écœurée des -spectacles sur lesquels depuis cinq jours je -<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -la maintiens, s'évade pour s'enfuir pieusement -à Maillane. C'est là que je salue et que va -reposer pour toujours un vrai noble qui sut -se créer immortel et tout autour de lui -ranimer, grouper, protéger tout ce qui nous -importe <i>pro aris et focis</i>.</p> - -<p>O Provence, ô sainte bergerie sur laquelle -a veillé un pasteur plus diligent que nous -n'en trouvons pour la France!</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_70"> 70</a></span></p> - -<div class="chapter"><p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p> -<h2 class="normal">VI<br /> -<span class="medium">LA FIN DU CINÉMA</span></h2> -</div> - -<p class="space centre">(<i>Écrit le jeudi soir 26 mars 1914.</i>)</p> - -<p>Le cinéma de la Commission n'a pas cessé -de fonctionner toute la journée.</p> - -<p>Comme toujours, M. Jaurès ne quitte pas -l'écran. En face de lui viennent se placer, -d'heure en heure, des personnages nouveaux.</p> - -<p>Comment préside-t-il, Jaurès? me dit-on.</p> - -<p>C'est bien simple. Chaque matin, à neuf -heures et demie, il commence un discours -qu'il termine vers sept heures du soir; mais -je me hâte de le dire, il permet libéralement -les interruptions. Et c'est sous forme d'interruptions -que se placent les dépositions des -témoins et les questions des commissaires.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -Pour résumer mon impression sur la manière -dont, aux meilleurs moments, il dirige -la controverse, je puis dire que nous avons à -notre tête, dans ce révolutionnaire, un excellent -président de thèse en Sorbonne.</p> - -<p>Ce matin, nous nous sommes préoccupés -de connaître quelles affaires menait Rochette -à l'époque de la remise de son procès. Notre -juste hantise est de découvrir quels gens -pouvaient avoir intérêt à ce qu'on lui laissât -du répit. S'agissait-il pour lui de mener à -bien certaines affaires en cours, dont il aurait -partagé le bénéfice avec ses protecteurs? On -parle d'une tourbe dorée qui lui faisait une -garde du corps.</p> - -<p>Les noms? Les noms? Nous les demandons -à M. Lescouvé.</p> - -<p>Il nous donne lecture d'actes de sociétés; -il énumère des noms d'administrateurs. Mais -comment nous y reconnaître? Quel gibier y -a-t-il pour nous dans tout cela?</p> - -<p>Nous sommes naturellement de mauvais -juges d'instruction. Ce n'est pas notre métier. -Et puis, peut-on instruire une affaire à -trente? Nos questions auraient fait perdre la -<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -tête à M. Lescouvé s'il ne l'avait fort solide. -Elles le tirent à hue et à dia; elles l'entraînent -dans vingt directions différentes. Et -nous ne restons jamais sur le fait.</p> - -<p>Voilà que Painlevé abandonne Rochette et -ses sociétés pour venir à Maurice Bernard.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous nous disiez, l'autre -jour, monsieur Lescouvé? Maître Bernard -vous a affirmé que la remise avait été demandée, -non pas pour servir son intérêt -personnel, sa convenance, mais bien pour -obéir aux désirs du président du Conseil et -du ministre des Finances. Dans ce cas, c'est -le gouvernement qui a pris l'initiative de -tirer Rochette d'affaire?</p> - -<p>—Parfaitement, dit M. Lescouvé. C'est -bien ce que j'ai toujours compris dans les -propos de maître Bernard.</p> - -<p>Alors, Painlevé de juxtaposer cette déposition -avec celle de Maurice Bernard! Ce -sont deux textes qu'il épluche. Dans chacun -d'eux il souligne les mots significatifs, étudie -leur place, recherche l'accent avec lequel ils -ont été prononcés. Puis il demande, à plusieurs -reprises, que le témoin exprime de -<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -nouveau sa pensée. Il compare les mots des -diverses explications, recherche leurs sens -divers et leurs étymologies. Et à mesure -qu'il creuse, toute clarté s'évanouit, tant il -s'éloigne de la vie. Mon éminent confrère, -dans un état affreux, se livre tout entier à -son génie mathématique. Ah! Painlevé, distinguons -toujours l'esprit de finesse et celui -de géométrie!</p> - -<p>M. Hébrard, lui, n'est pas géomètre. Quel -fin vieillard en biscuit de Sèvres, fragile et -fort! Nous lui crions tous:</p> - -<p>—Nous comptons sur vous pour nous -livrer le secret de Polichinelle.</p> - -<p>—Après vous, messieurs, répond-il.</p> - -<p>Et une fois de plus, comme nous ne -sommes pas capables de suivre une idée, au -lieu de continuer à parler de M. X... et de -la troupe des ventres dorés qui s'ébattaient -autour de Rochette, nous filons par la tangente -sur l'immense affaire de la <i>Grande -Chartreuse</i>, dont nous ne sommes ni saisis -ni informés.</p> - -<p>M. Hébrard s'efface, Rosemberg apparaît. -Un homme jeune, élégant, étrange, plus -<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -qu'étrange, stupéfiant d'exotisme et d'accent. -Je n'en ai jamais vu de pareil que dans les -sleeping-cars. Un accent guttural, des yeux -de gazelle, un ressort intérieur: de ces gens -qui jetteraient bas toute la chrétienté pour -obtenir une heureuse différence de cours.</p> - -<p>—A quelle époque avez-vous appartenu -à l'affaire la Lianosoff?</p> - -<p>—L'affaire! dit-il en joignant les mains, -avec un accent sublime, comme s'il prononçait -le nom de son dieu.</p> - -<p>Il nous a donné mille renseignements sur -la hausse et les beaux dividendes de la Lianosoff, -et je m'attendais à ce qu'il nous invitât -à prendre des actions. Il ajouta que sa -maison et tous ses amis y avaient gagné de -l'argent et qu'il ne pouvait pas souhaiter -mieux. Pour conclure, galamment, il nous -déclara:</p> - -<p>—Vous savez, si quelqu'un a été une fois -ministre en France, cela suffit à l'Etranger. -Et dans les Conseils d'administration on les -aime!</p> - -<p>Ah! nous avons du prestige.</p> - -<p>Décidément, il faut renoncer à apprendre -<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -de tout ce monde qui est M. X... Profitons -du moins de nos nouvelles relations pour -savoir quel homme est Rochette.</p> - -<p>En deux mots, j'ai cru comprendre que -Rochette n'était à aucun degré un industriel, -mais un financier joueur. Il lui arrivait -d'avoir de bonnes affaires. Mais son propre -était de les fausser. Il jouait toujours sur les -valeurs, les faisait monter et baisser et détruisait -même celles qui étaient bonnes.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>L'après-midi, M. Bienvenu-Martin est venu -tout doucement, paisiblement, comme un -bon et honnête vieux monsieur, expliquer à -la Commission ce qu'il savait du document -Fabre.</p> - -<p>Vous trouvez drôle que nous ayons attendu -la dernière heure du dernier jour pour questionner -le garde des sceaux, quand depuis -une semaine nous passons nos journées avec -ses magistrats et qu'il s'agit d'une pièce qui -a traversé son cabinet de la place Vendôme. -On s'explique mieux la chose quand on a -<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -passé une demi-heure en face de M. Bienvenu-Martin. -C'est un homme tout blanc, -un peu embrouillassé, très doux, empêché -pour un rien, fût-ce par le cordon de son -binocle, sympathique d'ailleurs, mais un -peu insignifiant.</p> - -<p>—Ce n'est pas un combatif, me dit un -de mes voisins. Lors de la constitution du -dernier ministère Rouvier, notre groupe radical -l'envoya, avec un autre, en messager -auprès de M. Rouvier pour protester et lui -dire qu'il n'avait pas notre confiance. On ne -les a jamais vus revenir! L'autre les avait -retenus et en avait fait deux ministres.</p> - -<p>Évidemment, c'est un homme faible.</p> - -<p>N'empêche qu'il nous a raconté des choses -pleines de substantifique moelle.</p> - -<p>—Quand on s'est mis à parler de tous -les côtés qu'il y avait un document Fabre -(c'est-à-dire vers le temps de l'assassinat de -Calmette), j'ai fait chercher dans toutes les -armoires du ministère le document, et je ne -l'ai pas trouvé.</p> - -<p>Ainsi parle-t-il. Aimable naïveté! On le -presse de continuer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -—Qu'avez-vous fait après cette déception, -monsieur le garde des sceaux?</p> - -<p>—J'ai interrogé M. le procureur Fabre. -Il m'a dit qu'en effet il avait remis à -M. Briand une note dont il m'exposa le -sens. Je le priai de me la donner. Il hésitait. -«Mais enfin, lui dis-je, je suis le ministre.—Oui, -me répondit-il, mais je préfère tout -de même ne pas vous la donner.—Pourquoi?—C'est -un document à moi.»</p> - -<p>—Et alors, monsieur le ministre? lui -disions-nous.</p> - -<p>—Alors? J'en suis resté là. Je craignais -de paraître user d'intimidation. J'ai jugé -plus correct de me tenir sur la réserve.</p> - -<p>Vous pensez quel effondrement! J'ai -demandé la parole.</p> - -<p>—Monsieur le ministre, ai-je dit, il y a -deux conclusions à tirer de votre témoignage. -C'est d'abord que vous ne teniez pas beaucoup -à entrer en possession de cette pièce. -C'est ensuite que vous la connaissiez tous sur -le banc des ministres, quand, au cours de la -séance Delahaye, vous niiez si énergiquement -qu'elle vous fût connue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> -Je pense que vous voyez la couleur de -cette petite scène, une des plus réussies de -notre cinéma. C'est gris, très gris. Les amis -du gouvernement faisaient grise mine. -M. Bienvenu-Martin gardait sa mine habituelle. -Et nous avions le triomphe modeste: -à vaincre sans péril, on triomphe sans -gloire.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>A la fin du spectacle, comme deux -vedettes impatiemment attendues, MM. Briand -et Barthou, l'un après l'autre, sont revenus -devant la Commission.</p> - -<p>Ils désiraient apporter quelques retouches -ou plutôt quelques précisions dans le débat.</p> - -<p>M. Barthou déclara qu'au moment où il -avait reçu le document de M. Briand, il ne -dit pas à son collègue qu'il entendait le -garder. (On reconnaît ce courage, cette -netteté que, dès la première heure, au cours -de cette affaire, nous avons salués chez -M. Barthou.)</p> - -<p>M. Briand avait désiré rencontrer devant -nous M. le procureur général Fabre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -—Monsieur le procureur, lui dit-il, vous -avez déclaré que vous aviez vu passer treize -ministres de la justice et que vous aviez -beaucoup de peine à vous équilibrer entre -ces frères ennemis. Avez-vous jamais pensé -que vos fonctions fussent au service de mes -convenances politiques ou de celles de mes -amis?</p> - -<p>Et le procureur général de répondre avec -une triste philosophie:</p> - -<p>—L'enquête prouve assez qu'ils existent, -les frères ennemis! Mais j'affirme que jamais -M. Briand ne m'a fait entendre une parole -d'irritation ou de haine contre aucun de ses -collègues.</p> - -<p>Le procureur se retire. Et M. Briand de -passer à un second point:</p> - -<p>—On a dit l'autre jour ici que la mise en -liberté de Rochette avait eu des conséquences -plus graves que la remise de son procès, -et qu'elle avait été accordée sous un ministère -dont je faisais partie. Permettez! Cette -mise en liberté fut accordée conformément -au vœu de la Commission d'enquête déjà -présidée par M. Jaurès. Mais moi et le -<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -parquet nous nous efforcions de retenir en -prison ce Rochette pour qui, alors, monsieur -Jaurès, vous réclamiez la liberté.</p> - -<p>Dame! personne n'a rien répondu. En -huit jours, que les temps sont changés! Quel -silence aujourd'hui devant Briand et tout à -l'heure devant M. Barthou! Eux-mêmes, -sûrs de leur fait, ont eu le mérite qu'on -apprécie, surtout après avoir vu M. Caillaux, -de ne pas dépenser de force inutile et de -n'allonger que des coups qui portent. Ils -n'ont jamais perdu leur sang-froid, depuis le -début de l'affaire. Et maintenant ils parviennent -à l'imposer autour d'eux. S'il est vrai -que l'on reconnaît un bon cavalier à la tranquillité -puissante de sa monture, l'attitude de -toute la Commission témoigne que voilà -MM. Barthou et Briand bien en selle. Contre -eux, autour de notre table, plus un mot, -plus un geste de lutte. Ce sont des chefs qui -reviennent sur un champ de bataille d'où les -fourgons d'ambulance viennent d'emporter -MM. Ernest Monis et Caillaux.</p> - -<p>Et c'est fini. Ce soir, on éteint les lumières -dans la salle du cinéma.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -Aujourd'hui, vendredi, tandis que mes -lecteurs parcourent cet article, la Commission -aborde la dernière partie de sa tâche, -je veux dire l'établissement de ses conclusions. -Cela ne va pas aller tout seul. Quelle -méthode employer? Pour moi, le mieux -serait de dresser un questionnaire où nous -ramasserions, dans leur ordre, les faits et -leurs circonstances, et auquel nous répondrions -comme fait le jury en présence d'un -crime.</p> - -<p>Quel sera l'avis de mes collègues? Et -surtout, à quelle sanction vont-ils s'arrêter? -Comment se classeront-ils? Sur quelles troublantes -discussions se départageront-ils? -Pourrons-nous faire l'unanimité? Il ne m'appartient -pas de rien préjuger, encore moins -de rien divulguer. Cette dernière partie de -nos travaux est secrète, sans sténographie.</p> - -<p>Je quitte mes lecteurs pour les retrouver -quand nos conclusions seront publiées.</p> - -<p>Sortirons-nous du cloaque?</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p> -<h2 class="normal">VII<br /> -<span class="medium">JE DEMANDE DES POURSUITES</span></h2> -</div> - -<p class="space centre">(<i>Écrit le mardi soir 31 mars 1914.</i>)</p> - -<p>Il ne m'appartient pas d'entrer dans le -détail des discussions qui aboutirent à l'établissement -du texte des conclusions adoptées -par la Commission d'enquête.</p> - -<p>Cette après-midi, quand M. Jaurès en eut -donné la lecture définitive et avant qu'il fût -procédé au vote sur l'ensemble, j'ai fait la -déclaration suivante:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titre">«Messieurs,</p> - -<p>«Je ne puis accepter vos conclusions.</p> - -<p>Et cela pour trois raisons:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -«1<sup>o</sup> La première, c'est que la méthode -même de travail que vous avez adoptée pour -les rédiger enlève toute portée à ces conclusions.</p> - -<p>«M. Jaurès avait proposé un texte. Il -valait ce qu'il valait, mais il était l'expression -d'une pensée. Ce texte a été gâché, laminé, -adultéré, démantibulé,—prenez toutes les -métaphores de destruction que vous voudrez,—phrase -par phrase et mot par mot. Sur -la construction de M. Jaurès ont travaillé -trente autres pensées. Je n'y verrais pas d'inconvénient, -car on pourrait appliquer cette -critique à tous les débats, s'il ne s'agissait -ici d'une question de points de faits, et si ce -travail de critique n'avait consisté à essayer -d'établir un accord entre les commissaires aux -dépens de la crudité de ces faits.</p> - -<p>«Le produit de cette opération transactionnelle, -ces conclusions que je suis impuissant -à vous empêcher de voter, constituent un -document tellement hybride et minimisé -qu'en le lisant dans son ensemble, je me -suis demandé si j'avais vraiment assisté -aux séances auxquelles vous m'avez vu -<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -assidu. Dans cette composition politico-littéraire, -qui devait être un vigoureux raccourci -de la réalité, il en reste si peu de -cette réalité, et présenté avec des nuances si -atténuées, que, pour ma part, je ne la -retrouve plus,—et pourtant j'en ai été le -témoin.</p> - -<p>»2<sup>o</sup> Ma seconde raison est que ce document -ainsi minimisé ne saurait plus comporter -de sanction. Votre apparente impartialité -est une absolution, et une absolution -non justifiée.</p> - -<p>»Parmi tous les faits qui nous ont été -apportés ici, prenons-en un seul comme -exemple:</p> - -<p>»M. Monis fait venir le procureur général. -Il dépose à notre barre: «Je ne lui ai -pas donné d'ordre; je ne l'ai pas «menacé». -Pourquoi? Parce que je n'ai pas prononcé le -mot: «Je vous l'ordonne», parce que je -n'ai pas dit: «Si vous n'obéissez pas, je vous -frappe.» Mais, messieurs, depuis quand -est-ce qu'il y a besoin de formuler ce mot: -«Je vous ordonne», pour ordonner? Est-ce -qu'il n'y a pas le regard, le geste, l'accent -<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -de la voix? Et quand un magistrat, entré -dans le cabinet d'un premier ministre, en -sort avec une volonté retournée au point -qu'il exerce dans ses fonctions professionnelles -une action telle que ses collègues disent -de lui (on nous l'a déclaré): «Ou bien il -est fou, ou bien il a reçu de l'argent, ou bien -il a reçu un ordre», eh bien! quand ce -magistrat agit ainsi, je dis, moi: «Ou -bien il y a des effets sans cause, ou bien il -y a eu ordre et menace.»</p> - -<p>»Or, je me reporte à l'article 179 du -Code pénal, j'y vois que le mot <i>menace</i> y -est inscrit et que seul il permet d'atteindre -M. Monis. N'est-il pas assez naturel que -M. Monis, qui connaît le Code mieux que moi, -ne vienne pas nous dire un mot qui eût -signifié: «Je tombe sous le coup de l'article -179»?—Il me semble moins naturel à -moi que des commissaires chargés, au nom -du pays, de faire justice de procédés qui ne -visent à rien moins qu'à compromettre la -sûreté de tous les citoyens par l'intrusion de -l'exécutif dans le judiciaire, aient d'avance -soustrait à cet article 179 un homme politique -<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -qui a commis un abus de pouvoir évident, -puisqu'il a été suivi d'effets, et de quels -effets!</p> - -<p>»Je pourrais refaire le même raisonnement -à propos de M. Caillaux. Il est le complice. -Et lui-même, s'il n'avait pas été menacé en -lui ou en ses amis, il n'aurait pas pesé sur -son collègue le chef du cabinet. Cet article -179, vous le voyez, s'étend donc loin dans -l'espèce, et plus il s'étend loin, plus est grande -la responsabilité de ceux qui soustraient tant -de coupables au châtiment.</p> - -<p>»Puisque je suis en train de signaler -votre excessive indulgence, j'en veux encore -donner un exemple. Comment pouvez-vous -laisser sans les blâmer, sans même les signaler, -les dénégations opposées en séance par -le ministère actuel à toutes les indications qui -nous étaient données sur l'existence et le sens -de ce document? Sans l'intervention de -M. Barthou, elles allaient tromper le Parlement -et le pays.</p> - -<p>»3<sup>o</sup> Il y a une troisième raison pour -laquelle je ne puis pas m'associer à vos conclusions. -C'est que je les considère comme -<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -une atteinte à la conscience nationale. Il ne -suffit pas de dire qu'on fait œuvre de justice -avec l'éloquence la plus enflammée. Il faut -la faire. Il ne faut pas que les humbles, que -les faibles puissent dire: Il n'y a pas de -châtiment pour les puissants. Il ne faut pas, -dans un pays qui souffre profondément du -mal des divisions politiques, qu'il soit dit -qu'il suffit d'être d'un parti pour que ce parti -couvre toutes les défaillances, si graves et si -avouées qu'elles soient. C'est une leçon d'immoralité -politique que vous allez donner au -pays. Je ne m'y associerai pas.»</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></p> -<h2 class="normal">VIII<br /> -<span class="medium">LA POURRITURE DES ASSEMBLÉES</span></h2> -</div> - -<p class="dedicace">Un mal qui s'attrape par des<br /> -<span class="i2">poignées de mains.</span></p> - -<p>Avant-hier et hier, jeudi et vendredi, 2 et -3 avril, durant trois séances, un public immense—trente -mille cartes, me dit-on, -furent demandées à la questure—un public -immense est venu au Palais-Bourbon avec -l'idée de voir pendre deux ministres. O monotone -répétition de l'histoire! Cette perspective, -cet espoir excitèrent toujours merveilleusement -les imaginations! Dès midi et -demi, des femmes élégantes, pour être plus -sûres de trouver place au beau spectacle, -s'asseyaient sur leurs manchons, le long des -grilles du Palais-Bourbon. Le soir, ce fut bien -<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -pire; il fallut appeler les soldats de garde -pour prêter main-forte aux huissiers débordés -et refouler sur le quai d'Orsay ce public de -grande première, en frac et en robes de -soirées, à qui l'on avait dit: «Quand les -députés siègent le soir, c'est le plus beau: -ils se tuent!»</p> - -<p>Les spectateurs et spectatrices, paraît-il, -n'ont pas été satisfaits. A les croire, on ne -leur aurait pas présenté le grand jeu. Ils se -trompent. Ils ont vu quelque chose d'importance -historique: les aveux d'un système -qui meurt. Seulement, je l'accorde, cette flore -de mensonge ne s'épanouissait pas tout à son -aise. Les députés étaient contractés, tendus, -absorbés. Au cours de ces deux journées, ils -ne se livrèrent pas de plein cœur, en toute -liberté, au plaisir de la partie. Ceux-là mêmes -qui, pour l'ordinaire, s'abandonnent le plus -passionnément à la fureur sportive du lieu -avaient leurs regards et leur imagination -ailleurs. Où donc? Dans leurs circonscriptions.</p> - -<p>Cela apparut dès la première heure de -cette longue discussion, dès le discours par -<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -où Jules Delahaye ouvrit ce dernier acte de -l'affaire. Ce fut un réquisitoire de procureur -général, vigoureux et violent, offensant à -chaque ligne, contre lequel, en toute autre -saison, ils eussent réagi en braves combattants. -Mais cette fois, ils l'écoutèrent sans -broncher. Inutile de se compromettre, pensaient-ils. -L'électeur nous regarde, qui, -peut-être, n'aime pas qu'on protège les escrocs.</p> - -<p>—Eh bien! vous allez faire merveille pour -sauver votre ami? disais-je à un radical.</p> - -<p>—Mon ami! Ah! croyez-moi, je m'en -f.... de Caillaux. Je vous jure que je ne sais -plus ni son nom, ni son prénom: je ne -connais que mon parti. (Lisez: ma réélection).</p> - -<p>Nous étions à deux doigts d'une débâcle -des radicaux, dans une atmosphère de sauve-qui-peut.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Le second jour, je pris la parole. Voici -mon discours<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a>:</p> - -<p><span class="i2"><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> D'après l'<i>Officiel</i> du samedi 4 avril.</span></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -«Messieurs, je faisais partie de la commission -d'enquête; je ne me suis pas rangé dans -sa majorité, je réclame des poursuites judiciaires. -Je ne puis pas m'associer aux conclusions -de mes honorables collègues.</p> - -<p>»Pourquoi?</p> - -<p>»Parce que je n'y retrouve pas la réalité -que, pendant dix jours, j'ai vu défiler sous -mes yeux. Les conclusions de la commission -sont à la fois incomplètes et amoindries.</p> - -<p>»Elles sont incomplètes. Je vous prierai, -par exemple, de vous reporter à la page 161 -du compte rendu sténographique. Vous verrez -qu'elles ne font aucune allusion à un -incident demeuré mystérieux et qui est singulièrement -étrange.</p> - -<p>»M. le procureur général Fabre a déposé -devant la Commission que trois ou quatre -jours après qu'il avait été appelé chez M. Monis -et qu'il en avait reçu l'ordre d'obtenir -une remise, tandis qu'il était hésitant, plein -de scrupules, plein de douleur, un coup de -téléphone est venu, brutal comme un coup -de fouet, a-t-il dit, le mettre en demeure et l'a -obligé à se courber, à prendre sa décision.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -»Quand nous avons demandé à M. Monis -ce qu'était ce coup de téléphone parti de son -cabinet, il n'a pas voulu savoir de quoi nous -lui parlions, et quand nous lui avons dit: -«Mais enfin, c'est bien extraordinaire que -M. le procureur général ait reçu ce rappel. -Cela ne vous dit rien?», il a invoqué une -histoire véritablement pitoyable. Il nous a -répondu: «Ah! messieurs, si vous saviez -comment les choses se passent! Il n'y a pas -plus d'une huitaine de jours, on m'a dit que -M. Caillaux me téléphonait. Je suis allé au -téléphone. Je lui ai dit: «Vous m'appelez?» -Il m'a répondu: «Non! on m'a dit aussi -que vous m'appeliez?» et c'était une mystification.»</p> - -<p>»M. Monis a-t-il voulu nous donner à -croire qu'une conversation qui ne pouvait -être connue que de lui et de M. le procureur -général sur un sujet si grave, avait permis -à je ne sais quel farceur d'intervenir? (<i>Applaudissements -au centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»Sur ce mystère, pas un mot, pas un éclaircissement -dans les conclusions qui vous sont -apportées et, dans ces conclusions, il n'est -<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -guère davantage question du véritable scandale -auquel nous avons tous assisté, quand -nous avons vu jusqu'à la dernière minute le -ministère actuel faire tous ses efforts, soit -par des dénégations formelles, soit par un -silence obstiné, pour empêcher la vérité -d'éclater devant la Chambre et le pays. -(<i>Applaudissements au centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»Les ministres qui siègent à ce banc, par -leur silence, par leurs affirmations, jusqu'à -la dernière heure ont voulu nous laisser -entendre qu'ils ne savaient rien du document -Fabre, et cela, dans un moment où véritablement -une telle persistance à tromper -le pays était, qu'ils me permettent de le -dire, puérile, n'avait plus l'excuse d'être un -expédient de Gouvernement pour éviter un -scandale. A ce moment-là, de toutes parts le -scandale fusait, et ces dénégations obstinées, -ce silence mensonger ne pouvaient même pas -obtenir de résultat. (<i>Applaudissements au -centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»Mais ces conclusions, elles ne sont pas -seulement incomplètes, elles sont d'un bout -à l'autre édulcorées et elles le sont par la -<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -méthode même de travail que la commission -a été amenée à employer.</p> - -<p>»M. Jaurès avait établi un texte. Ce -texte valait ce qu'il valait. A mon avis, -c'était une pensée minima. Mais enfin -c'était une pensée logique; c'était la pensée -de M. Jaurès.</p> - -<p>»Là-dessus, pendant une longue suite de -jours, phrase par phrase, mot par mot, -chacun des commissaires s'est appliqué à -modifier ce texte, à le tirailler dans tous les -sens et d'ailleurs à le tirailler dans le sens -que vous pouvez deviner d'après la composition -de la majorité, de telle manière que la -commission a abouti à une dissertation politique -qui ne présente plus un rapport serré -avec les faits qu'elle avait à définir, mais -seulement, tant bien que mal, arrive à vous -fournir, comme dans un miroir, l'image des -commissaires. (<i>Applaudissements et rires au -centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»J'ajoute que ces conclusions, édulcorées -dans leur ensemble, le sont gravement sur le -point principal, à savoir sur l'entrevue de -M. Monis avec le procureur Fabre. D'une -<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -façon très nette et très certaine, pour celui qui -a entendu, pour celui qui a vu, pour celui -qui a lu la sténographie, pour celui qui réfléchit -sur les événements, c'est bien un ordre, -accompagné de menaces, qui a pesé sur ce -magistrat. Entré dans le cabinet du ministre -en homme qui avait toujours pris position, -d'une manière presque personnelle, très combative, -contre Rochette, il en est sorti avec -sa volonté retournée. Comme on l'a déposé -devant nous, dans tout le Palais, on disait: -ou bien le procureur général est devenu fou, -ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a -reçu des ordres.</p> - -<p>»Quand un homme se met dans une telle -situation, il faut reconnaître qu'il a subi une -pression menaçante pour lui, ou bien il faut -abandonner ce principe général qu'il n'y a -pas d'effet sans cause. (<i>Applaudissements au -centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»Mais là, nous distinguons très bien pourquoi -la commission ne voulait pas entendre -qu'il y eut ordre et menace. C'est que le fait -de la menace faisait tomber les ministres -sous le coup de l'article 179 et qu'on voulait -<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -ne pas aboutir à des poursuites. (<i>Applaudissements -au centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»Pourquoi? Pourquoi la thèse du châtiment -a-t-elle fait reculer les commissaires? Pourquoi -les mots que nous entendions, les situations -que nous examinions, ne produisaient-ils -pas les mêmes effets dans nos esprits? -Pourquoi ne réagissions-nous pas, tous, de -la même manière?</p> - -<p>»Il est aisé de s'en rendre compte.</p> - -<p>»Il y avait parmi nous des hommes attachés, -liés, dominés, commandés par leurs -amitiés, par leur fidélité dans le malheur. -Sur ceux-là, je ne ferai aucun commentaire. -D'autres jugeaient que M. Caillaux, en se faisant -l'interprète du désir d'un avocat son -ami, M<sup>e</sup> Maurice Bernard, avait voulu être -obligeant, avait donné un témoignage de -bienveillance naturelle, une preuve de camaraderie, -que M. Monis, d'autre part, en -cédant au désir de M. Caillaux, était entré -dans le même esprit de bienveillance, de -camaraderie, de facilité. On semblait autour -de moi trouver qu'il est tout naturel à des -ministres, pour satisfaire des amis, de fausser -<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -le mécanisme de la justice en faveur du plus -notoire des escrocs. Dans une telle conception, -aux yeux de nos commissaires, les -grands coupables, ce sont les Briand et les -Barthou; ce sont eux les méchants qui s'acharnent -sur ces hommes véritablement bons -et tombés dans l'embarras à cause de leur -bonté même, les Caillaux et les Monis. -(<i>Applaudissements et rires au centre et à -droite.</i>)</p> - -<p>»Facilitons-nous la vie aux uns les autres, -voilà le sentiment qui dominait les esprits -dans la commission (<i>Applaudissements et -rires sur les mêmes bancs</i>), et cela s'accorde -avec la définition qu'Anatole France donne -de notre régime quand il écrit: «C'est le -régime de la facilité.» (<i>Sourires à droite.</i>)</p> - -<p>»Cet état d'esprit de ceux qui veulent l'acquittement, -ce renversement de la morale, -c'est un mal bien connu, analogue à celui -qui sévit dans les grandes agglomérations de -malades et qu'on appelle la pourriture des -hôpitaux, c'est la pourriture des assemblées. -(<i>Applaudissements à droite.</i>)</p> - -<p>»La Chambre est-elle atteinte de cette pourriture -<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> -des assemblées, de cette maladie qui -se gagne par les poignées de main? C'est ce -que votre vote aura à décider.</p> - -<p>»Le problème n'est pas un problème restreint, -médiocre, vous n'aurez pas à juger -des défaillances individuelles; vous aurez à -vous prononcer et à dire si vous acceptez la -défaillance même du régime.</p> - -<p>»Je parle du corps parlementaire et je diagnostique -sur lui une maladie. Cette maladie, -elle se révèle d'ailleurs d'une manière évidente -pour tous ceux qui connaissent cette -Assemblée depuis un certain nombre d'années.</p> - -<p>»J'en appelle à l'expérience de tous les -anciens et à ceux qui veulent réfléchir sur le -passé le plus récent de notre Parlement. J'ai -ici des souvenirs qui datent déjà de vingt-cinq -années.</p> - -<p>»Il y a vingt-cinq années, c'était tout autre -chose qu'aujourd'hui, il y avait des partis -constitués à l'intérieur du Parlement, et je -parle surtout de ces bancs où se trouve cette -majorité nombreuse de laquelle sortent les -chefs qu'elle suit successivement dans les -<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> -directions les plus variées. (<i>Rires et applaudissements -à droite.</i>)</p> - -<p>»Autrefois les partis affichaient hardiment -des doctrines; il y avait des programmes -politiques, programmes immédiats et à plus -longue échéance. Les partis étaient raccordés -dans le pays à des hommes qui, sans s'occuper -étroitement de politique, étaient en -accord avec les chefs parlementaires par un -ensemble de conceptions philosophiques. Ces -idées et ces sentiments, ces principes et ces -aspirations en commun donnaient à l'activité -quotidienne des partis une certaine noblesse -et de l'unité.</p> - -<p>»Mais aujourd'hui, que voyons-nous sur -ces bancs de la majorité? Nous voyons des -combinaisons momentanées. Nous voyons des -hommes autour desquels se groupent un plus -ou moins grand nombre de députés pour des -opérations déterminées, à échéance limitée. -Il se passe ici quelque chose d'analogue à ce -que l'on voit dans le monde financier, où -l'on dit couramment: un tel et son groupe; -où l'on dit couramment: un tel marche avec -un tel; où l'on peut très bien voir, quelques -<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> -semaines après, le même individu se détacher, -faire une autre opération à échéance -limitée, marcher avec un autre chef.»</p> - -<p><i>M. Marcel Sembat.</i>—«C'est tout à fait -juste!»</p> - -<p><i>M. Charles Benoist.</i>—«C'est du condottiérisme -politique!»</p> - -<p><i>M. Maurice Barrès.</i>—«Au lieu de partis -fixes ayant des conceptions précises, vous -avez des groupements d'intérêts, et comme -ces groupements ne sont pas clairs, comme -ils ne sont pas en accord avec une vérité -profonde, comme ils n'ont pas un caractère -historique, ils ne se relient dans le pays qu'à -d'autres groupements d'intérêts, à des cercles -où entrent des hommes qui comptent, moyennant -qu'ils accusent leur bonne volonté à ces -chefs momentanés, obtenir des décorations, -des faveurs. (<i>Applaudissements au centre et à -droite.</i>)</p> - -<p>»Et souvent, dans cette disparition des -anciens partis, ces groupes mobiles de députés -sont raccordés étroitement aux groupes -financiers du dehors auxquels je viens de -vous dire qu'ils ressemblent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> -»Ici nous touchons au dernier degré de la -pourriture parlementaire.</p> - -<p>»Messieurs, il dépend de nous tous de -remédier à cet état de choses, il dépend surtout -de nous tous de nous affirmer, dès aujourd'hui, -contre un état, ou, si vous croyez -que j'exagère, contre un danger qui est -pressant...</p> - -<p>»J'entends un collègue qui parle de -vertu... Vous vous méprenez singulièrement -sur le sens de ce que je vous dis. J'essaye, -en termes raccourcis, de vous indiquer l'historique -du Parlement dans notre pays depuis -quelques années. C'est un autre problème de -venir ici parler au nom de la vertu: ce n'est -pas la tâche que j'ai entreprise. Je vous dis -que j'ai connu, que nous avons tous connu, -il y a un certain nombre d'années, un Parlement -organisé en partis, ayant des vues -déterminées.»</p> - -<p><i>M. Franklin-Bouillon.</i>—«Permettez-moi, -monsieur Barrès, de vous demander si vous -êtes bien d'accord avec vous-même? Ce -Parlement si bien organisé, dites-vous, -autrefois, vous l'attaquiez de la même façon -<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -à cette époque, au nom du boulangisme. -Comment pouvez-vous en faire l'éloge rétrospectif -aujourd'hui?»</p> - -<p><i>M. Jules Delahaye.</i>—« Mais le boulangisme, -c'était une réaction contre la pourriture -parlementaire!»</p> - -<p><i>M. Maurice Barrès.</i>—«Monsieur Franklin-Bouillon, -le boulangiste que j'ai été -adressait au système parlementaire des critiques -que l'expérience a justifiées. Dans le -système parlementaire, les inconvénients et le -danger augmentent à mesure qu'au lieu -d'être solidement organisés les partis se dissolvent -en groupes comme nous voyons à cette -heure. (<i>Très bien! très bien! sur divers -bancs au centre et à droite</i>).</p> - -<p>«Le moyen de nous dégager de cette liquéfaction, -de rompre ces liens malsains créés -dans l'intérieur des groupes et qui vous -mèneraient à l'indulgence pour ce qui ne peut -pas mériter l'indulgence, c'est de ne considérer -que l'intérêt général, que l'intérêt -national.</p> - -<p>«La même disparition des partis se manifeste -dans le pays et, pour parler d'un terrain -<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -que je connais mieux, pour parler de Paris -où j'ai quelque connaissance de la politique -et où je prie ceux qui en ont plus que moi -l'expérience de contrôler ce que j'en affirme, -je dis que dans Paris, si l'on met à part le -parti socialiste et le monde catholique, qui -ont, chacun à leur manière, leur organisation, -les autres partis sont tout désorganisés, -qu'ils ne sont que de minces groupements, -des cadres sans grande force, sans grande -solidité, mais que de plus en plus, dans -cette masse se dégage un sentiment qui fait -l'union: le désir de voir juger toutes choses -non du point de vue d'un clan, d'une coterie -(les partis ne sont plus que cela) mais -du point de vue de l'intérêt national. (<i>Applaudissements -au centre et à droite.</i>)</p> - -<p>«Inspirez-vous de ces vues. Dans le vote -que je vous demande d'émettre aujourd'hui, -en repoussant les conclusions de la commission, -en ne vous prêtant pas à cette excessive -indulgence, en déférant les coupables à la -justice, il s'agit de mettre le bien public au-dessus -de tous ces groupes incertains. En -réclamant des sanctions pénales contre des -<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -ministres coupables d'avoir entravé par -ordres et menaces l'action régulière de la -justice qui poursuivait un escroc, c'est l'intérêt -national que je vous demande de mettre -au-dessus d'une camaraderie et au-dessus de -ces luttes de groupes où les petits papiers -remplacent les programmes, et dont les chefs -se poursuivent dans l'ombre avec des poignards -à la main. (<i>Très bien! très bien! au -centre et à droite.</i>)</p> - -<p>»Faites une besogne de salubrité publique -en frappant les deux ministres coupables.» -(<i>Vifs applaudissements au centre et à droite.</i>)</p> - -<p><i>M. Bedouce.</i>—«Tous les coupables, non -pas deux.» (<i>Applaudissements à l'extrême-gauche.</i>)</p> - -<p><i>M. Maurice Barrès.</i>—«Je n'en connais -que deux.»</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_106"> 106</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></p> -<h2 class="normal">IX<br /> -<span class="medium">LA CLEF DES CHAMPS</span></h2> -</div> - -<p class="centre"><span class="medium">(suite du débat public sur les conclusions<br /> -<span class="i2">de la Commission</span></span>).</p> - -<p class="space centre">(<i>Écrit le 4 avril 1914.</i>)</p> - -<p>Comme j'avais raison de leur dire, à ces -radicaux, qu'ils ne sont plus un parti organisé, -hiérarchisé! Déjà, dans la Commission, -je les avais vus animés, dirigés, sauvés par -la seule pensée de Jaurès, tout incapables -par eux-mêmes de trouver la voie et les -moyens, la formule pour sauver leurs chefs -Caillaux et Monis. Au cours de cette séance, -leur débandade de moutons affolés était telle -qu'en écoutant ce Briand, si détesté l'avant-veille, -ils se disaient entre eux: «Il a figure -de chef. Puisqu'aussi bien Caillaux est mort, -pourquoi ne prendrions-nous pas celui-ci -pour régner sur nous?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> -Dans leur affolement, ils auraient passé -sur le ventre de leur ancien berger Monis, et -même de Caillaux. Ils ne pensaient qu'à fuir -l'abattoir électoral. Et certainement, en fin -de journée, ils s'en seraient allés piquer une -tête dans la rivière, s'ils n'avaient eu, les -pauvres, pour les ramener, pour les rallier, -MM. Jaurès et Sembat, ces loups devenus -bergers.</p> - -<p>Ce fut Sembat qui, juste après mon discours, -fit la sonnerie au drapeau radical. -Depuis une demi-heure nous l'écoutions -sans trop le comprendre, en dépit de ses -phrases si nettes. Où voulait-il en venir? Il -réclamait la répression et, tout à la fois, -blaguait les justiciers. Soudain, il se saisit -de l'argument déjà fourbi à la Commission -par Jaurès:</p> - -<p>—Si Caillaux avait suivi, comme ministre -des Finances, une autre politique et soutenu -moins vigoureusement ses projets financiers, -il n'aurait pas eu à subir la même campagne -de moralité; jamais le document Fabre n'aurait -paru.</p> - -<p>Mais ces socialistes qui veulent sauver le -<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> -radicalisme dans la personne de MM. Monis -et Caillaux veulent surtout mettre à mal -«le modérantisme» dans la personne de -MM. Briand et Barthou,—Barthou plus -qu'aucun autre.</p> - -<p>Et eux, les deux hommes en danger, ils -sont là, l'un et l'autre, tout prêts à faire face. -Sitôt leurs noms prononcés, ils réclament la -parole.</p> - -<p>Briand d'abord, et qui s'en tire avec une -maëstria dont les amateurs, du plus grand -au plus petit, demeurent bouche bée. Les -troupes radicalo-socialistes se consolent en -pensant qu'elles vont se rattraper sur Barthou. -Il y a toujours cette diable d'histoire -du document qu'il a pris pour empêcher -qu'un autre ne le prenne! Mais ce grief, -qui leur paraît si énorme en l'absence de -Barthou, sitôt qu'ils sont devant lui ils ne -savent plus le formuler. Il leur explique bien -en face son bon droit, sans qu'ils trouvent le -défaut de la cuirasse. Et encore s'abstient-il, -bien à tort selon moi, de leur offrir son -meilleur argument, à savoir qu'il a agi dans -l'intérêt général. Ah! Barthou à la tribune, -<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -c'est un bon petit Béarnais qui sait gaillardement -défendre ses mollets contre les chiens -qui veulent en tâter.</p> - -<p>Et puis, quoi! nous n'oublions pas que -c'est lui qui a fait triompher la loi de trois -ans.</p> - -<p>Au terme de cette excédante discussion, -dans l'atmosphère empestée et surchauffée -de la séance de nuit, le vendredi soir, -Jaurès, président de la commission d'enquête, -entra en bataille avec toute l'artillerie -des arguments de sa cause. Ivre de fatigue -et du prodigieux effort qu'il vient de fournir, -le sang à la tête, n'en criant que plus -fort, se livrant éperdument à ses inventions -d'images, il exposa autour de la tribune, -comme six prisonniers enchaînés, MM. Caillaux, -Monis, Barthou, Briand, Fabre et -Bidault de l'Isle, et après avoir commis l'injustice -de ce pilori, où les plus coupables -et les plus innocents étaient indignement -confondus, il se donna les airs du plus scrupuleux -des juges, qui ne trouvait dans le -Code aucune sanction pénale contre les faits -incriminés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -—Aucune sanction, M. Jaurès! Mais je -viens de vous le dire tout à l'heure, à la -tribune, il y a l'article 179 du Code pénal -qui s'applique comme un gant à vos amis.</p> - -<p>Sembat, comme Jaurès, repousse l'idée -de déférer MM. Monis et Caillaux aux tribunaux -ordinaires. Mais il accepterait volontiers -l'idée de les traduire devant une Haute-Cour. -(Le bon apôtre! Je vois d'ici le -tableau; elle ne retiendrait que Barthou.)</p> - -<p>Je ne pus me contenir:</p> - -<p>—Ah! non, m'écriai-je, j'ai vu trop -d'honnêtes gens en Haute-Cour, je n'y enverrai -pas ceux-là!</p> - -<p>Et, ma foi, je suis sûr qu'à ce moment -de grandes et nobles figures passèrent devant -tous les esprits.</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Vers minuit, la plus étrange opération fut -tentée. Un être bizarre, tout pareil à un œuf -d'autruche piqué de quelques poils, le député -de la circonscription où se trouve Pégomas—et -naturellement ses amis l'appellent avec -bonne humeur le bandit de Pégomas—parut -<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -à la tribune. Son premier geste fut de -porter son pouce à ses lèvres, et, levant le -coude, il fit entendre clairement à l'huissier -qu'il désirait vider un verre. L'échanson de -la tribune obtempéra à son désir légitime. -Il but et commença de lire trois, quatre -articles de vieux journaux, avec une telle -mimique que tous nous crûmes que c'était -un divertissement, une entrée de clowns, et -l'on se mit à rire. «Ne riez pas, me dit un -voisin avec un grand sérieux: il est sorti -premier de l'École normale! Mais, soudain, -l'on s'aperçut que le bizarre personnage -avait un couteau à la main:</p> - -<p>«—Ce que je viens de vous lire, -déclara-t-il, c'est un jugement rendu contre -M. Jules Delahaye et qui m'empêche de le -suivre dans son œuvre de justicier.»</p> - -<p>En quatre mots, Delahaye remet toutes -choses au point:</p> - -<p>«—Depuis dix ans, chaque matin, des -lettres me menacent de révélations. Les -voilà donc! J'ai toujours sur moi l'arrêt en -bonne et due forme qui a cassé ce jugement. -Regardez-le! Ah! si j'avais quelque -<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -chose à me reprocher, les divers gouvernements -que j'ai tous attaqués n'auraient pas -attendu aujourd'hui pour me briser les -reins!»</p> - -<p>Et le citoyen de Pégomas, cette figure de -minuit pareille à celle de quelque docteur -Plume ou de quelque professeur Goudron -sorti des rêves d'Edgar Poe, de s'excuser, -de s'incliner, de ne pas s'expliquer et de -s'évanouir dans la foule comme une buée -sur le cloaque.</p> - -<p>Mais qui donc avait mis ce couteau de -carton aux mains de cet extravagant?</p> - -<p class="space centre">*<br /> -* *</p> - -<p>Vers deux heures du matin, à la faveur -des ténèbres amoncelées dans le cirque par -les discussions confuses autour des ordres -du jour, les six captifs, innocents et coupables, -prirent lestement la clef des champs.</p> - -<p>Briand, en tête, comme dans un fauteuil, -correct, grave, paisible, la redingote impeccable, -seulement la voix un peu éraillée.</p> - -<p>Barthou, plus pâle, tiraillé, harcelé par -<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -la meute, de bonne humeur quand même, -par nature et par volonté courageuse, courait -pour le rejoindre et le rejoignait.</p> - -<p>Loin derrière, Caillaux, dépouillé de -toutes ses présidences, soutenu pourtant par -quelques fidèles et surtout par les socialistes.</p> - -<p>Et Monis? Vraiment Monis s'en est tiré? -On l'avait laissé pour mort dans le fossé de -la route. Il s'est relevé dans l'ombre, paraît-il. -Mais je le crois malade.</p> - -<p>Qu'ils soient courants ou gisants, MM. Monis -et Caillaux, ce n'est point l'intérêt de -cette affaire. Elle vaut pour nous montrer -toute la ménagerie en action. Elle vaut -surtout comme un trait de lumière qui nous -fait voir comment nous sommes gouvernés, -par des hommes qui ne croient plus au parlementarisme -et qui le suppléent par des -expédients illégaux, voire criminels.</p> - -<p>Il n'y a pas de loi en France contre les -ministres coupables. C'est ce que vient de -proclamer et de voter la Chambre. C'est le -sens, la moralité de cette longue discussion -et de l'ordre du jour où vient d'aboutir la -majorité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> -Cette majorité radicale-socialiste peut être -satisfaite. Elle triomphe. Le ministère n'est -même pas tombé, mais il y a une plus -grande ruine suspendue au-dessus de nos -têtes: l'énorme masse du système parlementaire -qu'un souffle peut jeter par terre.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_116"> 116</a></span><br /> -<span class="pagenumh"><a id="Page_117"> 117</a></span><br /> -<span class="pagenumh"><a id="Page_118"> 118</a></span><br /> -<span class="pagenumh"><a id="Page_119"> 119</a></span></p> - -<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2> -<table id="ToC" summary="contents"> -<tr> -<td> </td> -<td class="tdr">Pages</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">I</span><span class="smallc">NTRODUCTION</span></td> -<td colspan="2" class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">I</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Deux maîtres, deux esclaves</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">II</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Monsieur X</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">III</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Les frères ennemis</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">IV</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Les trois fils de la louve</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a><br /> -<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">V</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Les animaux malades de la peste</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">VI</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">La fin du cinéma</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">VII</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Je demande des poursuites</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">VIII</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">La pourriture des Assemblées</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">IX</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">La clef des champs</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="end">IMPRIMERIE CHAIX. RUE BERGÈRE, 20, PARIS.—7442-4-14.<br /> -<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_122"> 122</a></span><br /> -<span class="pagenumh"><a id="Page_123"> 123</a></span><br /> -<span class="pagenumh"><a id="Page_124"> 124</a></span></p> - -<p class="ad"><span class="large">ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS</span><br /> -<span class="xs">Collection à 3 fr. 50 c.</span></p> - -<hr class="deco" /> - -<table id="ad" summary="contents"> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">LE CULTE DU MOI</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">SOUS L'ŒIL DES BARBARES</td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">** UN HOMME LIBRE</td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">*** <span class="smallc">LE JARDIN DE BÉRÉNICE</span> </td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">* <span class="smallc">LES DÉRACINÉS</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">** <span class="smallc">L'APPEL AU SOLDAT</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">*** <span class="smallc">LEURS FIGURES</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdm">LES BASTIONS DE L'EST</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">* <span class="smallc">AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">** <span class="smallc">COLETTE BAUDOCHE</span>, histoire d'une jeune fille de Metz.</td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">L'ENNEMI DES LOIS</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">AMORI ET DOLORI SACRUM</span> (<i>La Mort de Venise</i>)</td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">LES AMITIÉS FRANÇAISES</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">LE VOYAGE DE SPARTE</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">LA COLLINE INSPIRÉE</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">HUIT JOURS CHEZ M. RENAN</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE FRANCE</span></td> -<td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">ADIEU A MORÉAS.</span> Une brochure</td> -<td class="tdr">Prix 1 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">UN DISCOURS A METZ</span> (15 août 1911). Une brochure</td> -<td class="tdr">Prix 1 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><p class="end"><i>Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.</i><br /> -<i>Copyright by Émile-Paul frères, 1914.</i></p></td> -</tr> -</table> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Dans le cloaque, by Maurice Barrès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE *** - -***** This file should be named 55136-h.htm or 55136-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/3/55136/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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