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-The Project Gutenberg EBook of Dans le cloaque, by Maurice Barrès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-
-
-Title: Dans le cloaque
- Notes d'un membre de la Commission d'enquête sur l'affaire Rochette
-
-Author: Maurice Barrès
-
-Release Date: July 17, 2017 [EBook #55136]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
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-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
-DANS LE CLOAQUE
-
-
-
-
- MAURICE BARRÈS
- de l'Académie Française
-
-
- DANS LE CLOAQUE
-
-
- NOTES
-
- d'un membre de la Commission d'enquête
- sur l'affaire Rochette
-
-
- PARIS
-
- ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
-
- 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
- PLACE BEAUVAU
-
-
- 1914
-
-
-
-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
- 2.173
-
-
-
-
- _A MM. les Électeurs
- du Premier Arrondissement de Paris
- Hommage et Remerciements
- de
- leur Député et Ami_
-
- _Maurice BARRÈS._
-
-
-_7 Avril 1914._
-
-
-
-
-DANS LE CLOAQUE
-
-
-
-
-_AU LECTEUR_
-
-
-_On se rappelle les faits._
-
-_Le_ Figaro _menait une violente campagne contre M. Caillaux, ministre
-des finances, et sa politique fiscale. Il l'accusait, notamment, d'avoir
-entravé le cours régulier de la justice pour servir l'escroc Rochette.
-Une note du procureur général Fabre en faisait foi, disait-il._
-
-_Le 16 mars, Mme Caillaux vint aux bureaux du_ Figaro _et tua à coups de
-revolver le directeur du journal, Gaston Calmette._
-
-_L'émotion fut profonde, universelle, Jules Delahaye, à la Chambre,
-interpella les ministres._ _Qu'est-ce que cette note du procureur
-général Fabre? Tous, par leur silence ou par leurs dénégations, Doumergue
-et Monis en tête, donnèrent à entendre à la Chambre qu'ils ne
-connaissaient rien de ce fait, ni de cette pièce, et qu'on était en
-présence de pures calomnies. Mais Barthou, brusquement, monte à la
-tribune et livre à tous le document._
-
-_Ce document, le voici:_
-
-
- COUR D'APPEL DE PARIS
-
- Procès-verbal-copie
-
- _Cabinet du procureur général_
-
-«J'ai été mandé par M. Monis, président du Conseil. Il voulait me parler
-de l'affaire Rochette. Il me dit que le gouvernement tenait à ce qu'elle
-ne vînt pas devant la cour le 27 avril, date fixée depuis longtemps;
-qu'elle pouvait créer des embarras au ministre des Finances au moment où
-celui-ci avait déjà les affaires de liquidation des congrégations
-religieuses, celle du Crédit Foncier et autres du même genre. Le
-président du Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président de la
-chambre correctionnelle la remise de cette affaire après les vacances
-judiciaires d'août et septembre. J'ai protesté avec énergie, j'ai indiqué
-combien il m'était impossible de remplir une pareille mission; j'ai
-supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre son cours normal. Le
-président du Conseil maintint ses ordres et m'invita à aller le revoir
-pour lui rendre compte. J'étais indigné, je sentais bien que c'étaient
-les amis de Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable.
-
-»Le vendredi 24 mars, Me Maurice Bernard vint au parquet. Il me déclara
-que cédant aux sollicitations de son ami, le ministre des Finances, il
-allait se porter malade et demander la remise après les grandes vacances
-de l'affaire Rochette. Je lui répondis qu'il avait l'air fort bien
-portant, mais qu'il ne m'appartenait pas de discuter les raisons de santé
-personnelles invoquées par cet avocat et que je ne pouvais, le cas
-échéant, que m'en rapporter à la sagesse du président.
-
-»Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je n'avais pas vu, que je ne
-voulais pas voir, répondit par un refus. Me M. Bernard se montra fort
-irrité. Il vint récriminer auprès de moi et me fit comprendre par des
-allusions à peine voilées qu'il était au courant de tout.
-
-»Que devais-je faire? Après un violent combat intérieur, après une
-véritable crise, dont fut témoin et seul témoin mon ami et substitut
-Bloch-Laroque, je me suis décidé, contraint par la violence morale
-exercée sur moi, à obéir. J'ai fait venir M. le président Bidault de
-l'Isle. Je lui ai exposé avec émotion les hésitations où je me trouvais.
-Finalement, M. Bidault de l'Isle a consenti, par affection pour moi, la
-remise. Le soir même, c'est-à-dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez le
-président du Conseil. Je lui ai dit ce que j'avais fait. Il a paru très
-content. Je l'étais beaucoup moins. Dans l'antichambre, j'ai vu M. du
-Mesnil, directeur du _Rappel_, journal favorable à Rochette, et
-m'outrageant fréquemment. Il venait sans doute demander si je m'étais
-soumis.
-
-»Jamais je n'ai subi une telle humiliation.
-
- »V. FABRE.
-
- »Le 31 mars 1911.»
-
-
-_Sur l'heure, on décide de livrer tout ce mystère à une commission
-d'enquête. Je demandai à en faire partie. «La lumière, toute et tout de
-suite», dis-je à mes collègues. Ils me nommèrent. Je me suis employé à
-tenir parole._
-
-_Voici des pages écrites chaque soir au sortir des séances de la
-commission d'enquête. Tout le jour, depuis neuf heures et demie du matin,
-nous entendions les témoins, ministres, anciens ministres, députés,
-magistrats, journalistes, banquiers. Nous ne cessions guère qu'à sept
-heures et, parfois, plus tard. Je n'avais que le temps de jeter en hâte
-mes impressions, mes images et mes raisons sur des feuillets que l'on me
-prenait un à un pour l'imprimerie._
-
-_Les traces de cette rapidité ne sont que trop_ _visibles. Si je passe
-outre et si je laisse réimprimer ces improvisations, c'est que telles
-quelles on y voit les couleurs toutes crues de la réalité,--d'une réalité
-bonne à dire et à crier dans cette minute même._
-
- M. B.
-
- _5 avril 1914._
-
-
-
-
-I
-
-DEUX MAÃŽTRES, DEUX ESCLAVES
-
-
-(_Écrit le vendredi soir 20 mars 1914_).
-
-Gaston Calmette a été assassiné lundi soir. Le mardi, j'arrivai à la
-Chambre. «Le voilà zigouyé,» disaient-ils. Un collègue me dit: «Calmette
-est maintenant calmé.» Un ministre, en ôtant son pardessus, déclara: «Il
-n'a que ce qu'il mérite.» Voilà les sentiments auxquels Thalamas se
-chargea de donner une forme. Il écrivit sur l'heure sa lettre
-impérissable:
-
- _Madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je sais
- par expérience quelle est l'infamie de la presse immonde envers
- les_ sentiments les plus intimes et les plus sacrés et quelle
- guerre elle mène contre la famille et les affaires privées les
- plus respectables de ceux qui luttent contres les privilèges des
- riches et les menées cléricales._
-
- _Vous en avez tué un, bravo!_
-
- _Lorsqu'un homme en vient jusqu'à se mettre en dehors de la loi
- morale et à côté des pénalités civiles les plus efficaces, il
- n'est plus qu'un bandit. Et quand la société ne vous fait pas
- justice, on n'a qu'à se faire justice soi-même._
-
- _Faites de ma lettre l'usage que vous voudrez et voyez en elle,
- avec mes respectueux hommages, le cri de la conscience d'un
- honnête homme révolté et d'un journaliste député écœuré des
- procédés de ceux qui déshonorent la presse et le Parlement._
-
- THALAMAS.
-
- P.-S.--_Ma femme, qui me prie de vous adresser l'expression de
- ses sympathies, vient de faire sur votre acte un article dans la_
- Dépêche de Versailles, _que je vous enverrai demain._
-
-
-Ces sentiments, que seul l'insulteur de Jeanne d'Arc avait eu le front de
-produire au grand jour, existaient à l'état confus dans toute la majorité
-radicale. Elle était avec la meurtrière. Cela apparut dès la première
-réunion de la commission d'enquête, le jeudi 19 mars dans l'après-midi.
-Il s'agissait seulement, ce jour-là, de dresser le programme des réunions
-qui allaient suivre, et d'établir dans quel ordre seraient appelés à
-s'expliquer devant nous les divers personnages de la tragédie; mais, dès
-cette première journée, les amis de M. Caillaux se montrèrent.
-
-M. Ceccaldi prit la parole. Petit, mince, rapide, un peu roux, l'œil
-brillant, la moustache guerrière, pareil à une lame d'épée, il a les
-vertus habituelles de sa nation corse. Il s'est choisi un chef, il marche
-pour Caillaux, il est de sa _gens_, de sa vendetta, s'il le faut. Il le
-dit crânement. Lui et ses amis auraient voulu que MM. Monis et Caillaux
-fussent les derniers à s'expliquer, car ils comprenaient l'avantage, pour
-les ministres en cause, qu'on fit comparaître avant eux, le procureur
-Fabre et qu'il vidât le premier son sac.
-
-C'était peu raisonnable. Ils n'insistèrent pas.
-
-Aujourd'hui, nous venons d'entendre successivement MM. Monis, Caillaux,
-le procureur général Fabre et le Président Bidault de l'Isle.
-
- * * * * *
-
-En séance publique, le mercredi 18, Monis avait tout nié. Je le regardais
-à son banc, près du mien. Il n'était pas à son aise. Il voyait venir
-droit sur lui, une effroyable machine de guerre, et sans doute qu'il se
-rappelait _in petto_ le mot suprême que lui cria Berteaux sur le champ
-d'aviation d'Issy: «Nous allons être fauchés!» Tout perclus, les yeux
-ronds, le cœur en désarroi, il ne quittait pas des yeux la bouche de
-l'orateur. Ce vieil homme était superbe dans cette attitude expectante,
-avec sa tête rentrée dans ses épaules et son énorme dos rond en cuirasse.
-A l'instant tragique où Delahaye, adossé à la tribune, les bras croisés,
-et le regardant fixement, le sommait de lui répondre sur le document, le
-vieillard immobile nous semblait pareil à quelque roc moussu. Toute
-l'opposition lui criait: «Parlez!» Ses collègues du ministère, les yeux
-baissés, ne remuant que les lèvres, lui disaient: «Ne bougez pas!»
-L'_Officiel_ ne rend pas l'ignominie de ce long silence sous les huées,
-tous les députés au centre et à droite, debout et criant à ce sourd et
-muet: «Répondez!» Et quand l'émotion qui gagnait toutes les travées
-contraignit enfin ses collègues et lui-même, quand il se fut rapidement
-concerté avec M. Doumergue et qu'il se leva, ce fut pour tout nier.
-
-Aujourd'hui il parle, il avoue à demi.
-
-Quels sont donc les intérêts politiques si puissants qu'il y avait pour
-décider MM. Caillaux et Monis à ajourner le procès Rochette?
-
-Eh! nous a répété M. Monis de vingt-cinq manières, M. Caillaux m'a parlé
-du grand talent de l'avocat de M. Rochette, Me Maurice Bernard, qui ne
-manquerait pas de raconter qu'il y a de nombreuses affaires pareilles aux
-affaires de Rochette, et à propos desquelles aucune poursuite n'est
-exercée. D'innombrables sociétés sont irrégulières et fonctionnent quand
-même sous les yeux du gouvernement. Nous avons cédé à la crainte de cette
-plaidoirie qui eût été la révision de nos dix dernières années
-financières.
-
-Quel aveu, quelle vue ignoble sur nos mœurs politico-financières! Il est
-bien intéressant, ce ministre, quand il nous en trace ce tableau. Il
-l'est moins quand il explique son affaire en disant qu'il n'est pas
-intervenu judiciairement, mais administrativement! Tous, nous le
-regardions avec un lourd ennui. Mais, à mesure que les visages autour de
-lui devenaient plus mornes, il éclairait son regard, il risquait un
-sourire; peu à peu, il se mit à faire le bonhomme et à griffer
-furieusement le procureur général Fabre.
-
-Avec cet homme enveloppé, ankylosé, de sang-froid, prudent, tout en
-ouate, M. Caillaux fait un furieux contraste.
-
-A l'ordinaire, c'est un homme élégant, quasi un jeune aristocrate, avec
-quelque chose d'extravagant. Aujourd'hui, il est fatigué, plus grave, un
-homme sur lequel il a plu. La jeunesse n'est plus que dans la voix et le
-raisonnement. Son premier mot, assez saisissant, c'est pour demander la
-permission de jurer:
-
---Sur mon honneur et ma conscience...
-
-Mais le solennel n'est pas son genre. Très vite il rentre dans sa nature,
-entraîné, semble-t-il, par sa parole facile et agréable. Et, avec
-stupeur, on le retrouve toujours complaisant à soi-même. Écoutez cette
-phrase, ce n'est rien, mais c'est toute une lueur sur l'homme: «Je me
-retournais sur mon fauteuil, nous dit-il, avec un geste qui m'est
-familier.» Il note ses gestes, il se regarde avec plaisir. Il explique
-légèrement qu'en ajournant le procès de Rochette il a voulu faire plaisir
-à un galant homme, M. Maurice Bernard, son ami.
-
-Ainsi, voilà toute la raison qu'avait le gouvernement de servir Rochette
-et de lui sacrifier sept mois encore l'épargne française! C'est peu,
-c'est simple, et tout le reste n'est qu'invention du procureur général.
-Dès maintenant, il saute aux yeux que pour MM. Monis, Caillaux et leurs
-troupes, c'est le procureur général Fabre, le pelé, le galeux, à qui
-l'on fera payer cher sa malencontreuse confession et ses scrupules
-démodés.
-
- A grands voleurs, grandes révérences;
- A petits voleurs, grandes potences;
-
- * * * * *
-
-Mais voici midi. La séance est levée; on se retrouvera à deux heures et
-demie pour entendre les deux magistrats, MM. Fabre et Bidault de l'Isle.
-Dans l'entre-deux, je vais à l'enterrement de Gaston Calmette.
-
-Tandis que les chants de la liturgie se développent avec magnificence, je
-songe à ce camarade de ma jeunesse tragiquement frappé à son poste de
-combat. Dans quelle lutte affreuse il est tombé, cette séance de ce matin
-me l'éclaire encore! Ce n'est pas une lutte qui satisfait toute l'âme,
-une lutte pour la patrie, la religion, la foi; c'est dans un choc
-d'intérêts, plus noir encore par cette absence d'idéal, qu'il a trouvé
-son guet-apens.
-
- * * * * *
-
-Le procureur général Fabre. Un homme à cheveux blancs, intimidé dans la
-minute où il franchit notre porte et qui, assis, fait un effort pour se
-ressaisir et y parvient.
-
-Tout de suite les amis de M. Caillaux essaient de l'intimider. Comme il
-cite une date, en donnant l'année, sans plus, on lui demande de préciser
-le mois. Il s'excuse et reçoit ce soufflet:
-
---Vous avez oublié de faire une note, cette fois!
-
-Mais l'instant d'après, il dit:
-
---Mon document je l'ai confié au ministre de la Justice, qui ne devait
-pas en disposer.
-
-Et, pour une seconde, le voici redevenu _persona grata_.
-
---Très bien! Très bien! disent les mêmes qui viennent de murmurer.
-
-M. Fabre est un homme nerveux, méridional, qui parle bien, très bien. Je
-n'ai jamais vu un homme dépenser autant d'éloquence à établir le bilan
-des humiliations qu'il a encaissées. Il a reçu un ordre, et, trente fois,
-il insiste sur le mot «ordre». L'acte qu'il a dû accomplir a fait courir
-sur lui mille bruits à sa honte.
-
---Pouvais-je résister à cet ordre injuste? Oui, mais c'était ma perte
-certaine. A la première occasion, on aurait brisé ma carrière. Ah! vous
-pensez que j'aurais dû démissionner? Rien de plus commode que de donner
-des leçons de vertu et d'héroïsme...
-
---Langage cynique, disaient à mi-voix quelques-uns des enquêteurs.
-
-Et moi, je dis:
-
---Non, il est net.
-
-Ce n'est plus le procureur drapé dans sa rhétorique, c'est le pauvre
-fonctionnaire, bien désarmé devant les puissants et qui défend son
-gagne-pain.
-
---J'ai servi treize ministres de la justice, dit-il. Puisse ce treizième
-ne pas me porter malheur! Croyez-vous que ce soit facile de vivre, de
-durer au milieu d'hommes politiques qui se déchirent? Je me suis maintenu
-comme j'ai pu entre ces frères ennemis.
-
-Ah! nous ne permettons pas à nos fonctionnaires de n'être pas sublimes!
-Nous voudrions qu'ils s'ouvrissent le ventre plutôt que d'obéir aux
-ordres injustes que nous leur donnons! Nous le méprisons, ce
-fonctionnaire sans héroïsme! Moi je commence à l'aimer. C'est un esclave,
-un pauvre esclave que je vois là, sur cette chaise, tourmenté de
-questions par Ceccaldi, Franklin-Bouillon, Hesse, Paul Meunier, toute une
-armée. Les heures passent; ils redoublent. Mais lui, il trouve une force
-nouvelle dans sa joie de proclamer combien il fut humilié.
-
- * * * * *
-
-Nous avons entendu les trois protagonistes, et nous ne sommes pas arrivés
-à nous faire dire l'intérêt que trouvait le gouvernement à être agréable
-à Rochette et à lui donner un supplément de loisir pour continuer son
-brigandage. Du premier coup d'œil, on vit bien que ce ne serait pas M.
-Bidault de l'Isle qui éclaircirait le mystère.
-
-Assez empêtré de gestes, un peu sourd, portant binocle, il commence:
-
---Je n'ai pas dit la vérité en 1912, je vais la dire cette fois-ci:
-
-On murmure:
-
---Le pauvre homme!
-
-C'est un esclave encore. Et qui d'ailleurs ne ménage guère le premier. Il
-en fait une caricature:
-
---M. Fabre dit dans sa note qu'il était indigné. Je ne m'en suis pas
-aperçu, non plus que de ses scrupules. Il est toujours un peu vibrant. A
-l'audience, quand il parle, je voudrais lui souffler: «Calmez-vous donc!»
-
-Lui, il a trouvé tout si simple! Un jour, le procureur général, qui
-représente l'intérêt public, et l'avocat Maurice Bernard, qui représente
-l'intérêt de Rochette, se sont trouvés d'accord pour la remise de
-l'affaire; alors il s'est accommodé à l'avis de ces messieurs. Et
-pourtant, quel ennui c'était pour lui de déranger son tableau d'ordre!
-quel tracas, quel surcroît de complications!
-
---Je n'ai pas envisagé ce qu'était Rochette, je ne m'en soucie pas, je ne
-sais pas s'il a fait des opérations frauduleuses. Je ne sais pas non plus
-ce qu'ont voulu MM. Caillaux et Monis. C'est de la politique. La
-politique n'a pas pour moi d'importance.
-
-On lui montre qu'il n'est plus d'accord avec ses déclarations de la
-première enquête.
-
---C'est que je ne voulais pas contredire M. le Procureur général!
-
-Il a beaucoup de succès. Comme un auditoire varie! Tout à l'heure on
-savait mauvais gré à M. Fabre de ses humiliations, celles de M. Bidault
-de l'Isle enchantent.
-
-Un autre mot de lui qui soulève une vive satisfaction, c'est quand il
-déclare avec autorité d'un de ses confrères (d'ailleurs justement
-estimé):
-
---Ah! M. Le Poittevin! Il est si fort qu'en huit jours il a fait un
-volume.
-
-_O sancta simplicitas!_ Mais ne ferait-il pas le naïf? Ne jouerait-il pas
-les Jean-Jean?
-
-J'ai à part moi l'idée qu'entre ces deux robins, maître Bernard était un
-prétexte honnête et que tous deux, Bidault de l'Isle comme Fabre, ils
-comprenaient très bien de quoi il retournait.
-
-Il retournait de sacrifier l'épargne française, l'immense peuple des
-gogos, aux brigandages de Rochette, aux combinaisons du gouvernement, et
-à je ne sais quelle caisse noire.
-
-Aujourd'hui, deux maîtres et deux esclaves n'ont pas voulu nous
-renseigner. Demain, quelque rayon de lumière viendra-t-il éclairer ce
-cloaque où il y a du sang?
-
-
-
-
-II
-
-MONSIEUR X
-
-
- (_Écrit le samedi soir 21 mars 1914._)
-
-Il est près de huit heures, et voici seulement que nous sortons de la
-séance de la Commission. Elle fut consacrée à l'audition d'une série de
-magistrats qui sont venus en corps, pourrait-on dire, soutenir le
-procureur général et faire bloc, ma foi, contre les politiciens. Tous,
-l'un après l'autre, dans cette sorte de défilé corporatif, ils exhalent
-une même plainte; ils dénoncent la pression abusive exercée sur eux et
-sur la justice par le pouvoir exécutif... Mais je vais à l'essentiel. Un
-nouveau personnage vient de faire son apparition sur la scène. C'est lui
-qui préside le drame, c'est lui qui l'a créé, il en sait tous les
-secrets. Malheureusement, il porte un masque sur son visage.
-
-Il a surgi cet après-midi, et c'est Me Maurice Bernard qui a introduit
-parmi nous ce personnage mystérieux.
-
-Me Maurice Bernard, un Lorrain de Nancy, devenu une figure de Paris. Un
-homme solide, armé d'une merveilleuse clarté d'esprit et de parole, et
-qui le sait. Ah! l'avocat ne ressemble pas aux magistrats que nous avons
-vu défiler hier et ce matin. Il a une autre liberté, un autre ton, une
-autre allure. Il avait l'air de nous dire: «Si vous n'êtes pas
-satisfaits, messieurs, de mes paroles et de mes silences, eh bien! ça
-m'est égal. Je n'ai besoin d'aucun de vous. J'ai des amis et ma
-conscience.»
-
-Aujourd'hui, il s'est fait fort de son indépendance d'avocat pour
-proposer à la France entière une effroyable énigme.
-
---Un jour, nous raconte-t-il, quelqu'un que je ne veux pas nommer vint me
-trouver dans mon cabinet et me dit: «Vous pouvez demander la remise de
-l'affaire Rochette au procureur général, car elle est accordée
-d'avance.» Je n'y croyais pas beaucoup, car M. Fabre poursuivait Rochette
-avec ardeur. Mais c'était l'intérêt de Rochette et, d'autre part, je me
-sentais fatigué. Je demandai la remise au magistrat. Elle me fut refusée.
-Je fus fort mécontent, non pas du refus en lui-même, mais d'avoir fait un
-pas de clerc. Très peu de jours après, on vint me dire de réitérer ma
-demande, et que la remise, cette fois, me serait accordée. Je refusai de
-faire cette seconde démarche. On me dit qu'en ne sollicitant pas cette
-remise, je mettais le procureur général dans un mauvais cas. On me pria
-de vouloir bien accepter ce que j'avais refusé la veille. Enfin je cédai,
-je fis la demande, et j'eus ma remise. Et même, on me la donna avec
-magnanimité, à très longue échéance, sans que j'eusse pensé à la désirer
-aussi lointaine.
-
-Le voici donc posé, et qui s'avance à pas feutrés, le tout-puissant
-personnage qui sait tous les secrets du drame dont il fut le principe, le
-mystérieux inconnu qui, désormais, attire sur lui tout l'intérêt du
-débat.
-
---Vous ne voulez pas le nommer, maître Bernard?
-
-Et, par trente fois, Me Maurice Bernard répond:
-
---Mon honneur d'avocat m'empêche de dire son nom. Sachez, toutefois,
-qu'il n'est ni un homme politique, ni un journaliste.
-
-Je pris alors la parole.
-
---Maître, vous venez de créer un personnage qui entre, à cette heure,
-dans l'histoire du régime parlementaire. Vous n'avez pas levé son masque.
-Mais comment ne pas le reconnaître, ce visiteur que votre devoir vous
-empêche de nommer, qui soigne si puissamment les affaires de Rochette,
-qui n'appartient ni au journalisme, ni à la politique, et qui dispose des
-ministres? Aucun doute. C'est Rochette. Rien de plus logique. Rien de
-plus infamant pour nos maîtres.
-
-Me Maurice Bernard s'est tu.
-
-Cette apparition monstrueuse, c'est le grand fait qui domine la journée.
-Après cela, qu'importe le défilé des magistrats qui sont venus pendant
-des heures, successivement, certifier, en la nuançant, la véracité du
-procureur général. Il y a entre eux des divergences, mais, au total
-(c'était l'avis unanime), à trois ans de distance, ils s'accordent mieux
-sur l'historique des faits consignés dans le document Fabre, que nous
-autres, commissaires, nous ne sommes à même de le faire sur telle
-déposition de la veille, quand nous n'en avons plus la sténographie sous
-les yeux. Ils piétinaient, répétaient à satiété des faits devenus
-indifférents, maintenant que nous savons qu'un certain Monsieur X a mis
-en branle Me Bernard, le procureur et les ministres.
-
-Au soir, dans le moment où l'on allume l'électricité, nous vîmes
-réapparaître soudain, parmi nous, le mystérieux personnage. C'est M.
-Monis qui se chargeait de nous le ramener.
-
-La mise en scène, cette fois, était, au vrai sens du mot, dramatique, car
-sur notre petit théâtre, je veux dire au centre de notre table en fer à
-cheval, ce n'était pas comme tout à l'heure un personnage qui faisait
-paisiblement sa déposition, mais deux adversaires qui s'affrontaient.
-Nous avions mis en présence M. Monis et le procureur général Fabre.
-
-Deux chaises étaient préparées. Elles parurent trop rapprochées à un
-huissier prudent. Il avait vu dans les couloirs ces deux messieurs et il
-jugeait que la lutte ne serait pas sportive, les champions n'étant pas de
-même classe, Monis plus lourd, Fabre plus svelte. Il s'élança pour
-écarter les deux chaises.
-
-Les deux lutteurs s'assirent et commencèrent de disputer, mais sans
-jamais se mesurer du regard.
-
-M. Monis a-t-il donné un ordre? C'est l'affirmation de M. Fabre. Ou bien
-a-t-il simplement donné des suggestions? C'est ce que le ministre
-affirme.
-
-M. Jaurès, paternellement, les exhortait à faire un effort pour
-harmoniser leurs souvenirs.
-
-Peine perdue, éloquence superflue! Ils se seraient plutôt dévorés.
-
---Si je vous avais donné un ordre, dit Monis (et rien ne respirait plus
-la haine que ce dialogue pressé entre ces deux hommes qui se touchaient
-presque du coude, se déchiraient avec des mots et ne se jetaient pas un
-regard), si je vous avais donné un ordre, vous n'auriez eu qu'à obéir;
-vous ne seriez pas revenu me voir.
-
---Mais je suis revenu parce que vous m'avez téléphoné! Et c'est ce même
-coup de téléphone qui a bien obligé mes hésitations à cesser. Ce fut un
-coup de fouet qui m'a rappelé à la réalité.
-
-Et quelle réalité! La destitution prochaine, si l'esclave n'était pas
-docile.
-
-Mais Monis bondit:
-
---Jamais je ne vous ai téléphoné, ni fait téléphoner.
-
-_Moi._--Le téléphone marche donc tout seul dans votre cabinet
-ministériel, monsieur Monis?
-
-_Lui._--Il y a toujours des mystificateurs. Ainsi, tenez, l'autre jour,
-on me dit: «M. Caillaux vous demande au téléphone.» J'y vais, j'y trouve
-en effet M. Caillaux, qui me répond: «Moi! mais je ne vous demande pas!
-Au contraire, on m'a dit que vous m'appeliez.»
-
-Et le pauvre M. Monis ne voulut pas démordre de cette explication
-piteuse. Il n'avait pas envoyé le coup de téléphone, et il ne pouvait
-pas soupçonner qui l'avait envoyé.
-
-Holà! monsieur le ministre, vous aussi, comme Me Maurice Bernard, vous
-faites surgir M. X? Car enfin, soyons net. Cette affaire de la remise à
-obtenir, cet ordre ou cette suggestion que vous venez de donner à votre
-procureur, n'étaient connus que de vous, du procureur Fabre et du
-mystérieux X, que nous venons de voir apparaître plus haut chez Me
-Maurice Bernard. Si ce n'est pas vous qui avez téléphoné ou fait
-téléphoner, ce ne peut être que M. X, impatient d'obtenir ce qu'il veut.
-
-Et, cette fois encore, nous sommes bien obligés de conclure que cet X,
-cet homme masqué, qui semble chez lui au Ministère, c'est Rochette.
-
-M. Monis ne trouve pas de son goût cette observation.
-
---Ah! s'écrie-t-il, vous êtes d'une ingéniosité que j'admire. J'ai posé
-devant votre objectif qui n'est pas bienveillant. Le talent que vous
-mettez dans les descriptions me fait plaisir, parce que je sais savourer
-l'art partout où je le trouve, mais en vérité, j'admire votre
-ingéniosité. Parce qu'il y a un coup de téléphone, il faut admettre que
-j'ai chez moi quelqu'un qui est le mandataire de Rochette.
-
-Et M. Monis de soulever un incident en me contestant le droit de publier
-des articles.
-
-Là-dessus, immédiatement, j'ai interrogé la Commission:
-
---Ai-je outrepassé mon droit?
-
-Le président et mes collègues ont été d'avis que la question n'avait même
-pas à être posée.
-
-Que diable! dans ces ignominies il est temps que le public soit
-renseigné. C'est la tâche que je me donne.
-
-
-
-
-III
-
-LES FRÈRES ENNEMIS
-
-
- (_Écrit le lundi soir 23 mars 1914._)
-
-Ce matin, je suis arrivé un peu en avance à la Commission. Nous avons
-quelques minutes avant que le spectacle commence, voulez-vous que je vous
-dise comment cela se passe?
-
-Nous siégeons dans un des bureaux où se réunissent les commissions
-ordinaires. Une pièce assez haute, assez grande, dont les deux larges
-fenêtres donnent sur le jardin intérieur du Palais-Bourbon. Une table à
-tapis vert, en forme de fer à cheval, l'occupe entièrement. Nous nous
-asseyons tout autour au hasard de notre arrivée et chacun a devant soi
-du papier, de l'encre, des plumes. Faute de places, les derniers venus
-doivent se tenir en arrière, contre le mur, et prennent des notes sur
-leurs genoux.
-
-Dans un coin, près de la fenêtre, devant une petite table, se tiennent
-quelques sténographes et le rédacteur chargé de rédiger cette analyse que
-les journaux publient chaque jour. A l'angle opposé, près de la porte, se
-trouve une autre petite table chargée de bouteilles d'eau, de verres et
-de petits pains. De temps à autre, entre deux dépositions, nous crions:
-«Fenêtre! fenêtre!» Et, pour quelques minutes, on renouvelle l'air
-empesté.
-
-Hélas! la puanteur morale est moins facile à dissiper.
-
-A chaque fois qu'un témoin est introduit, tout le monde se lève. Le
-président lui adresse un mot de courtoisie et, en face de lui, l'invite à
-s'asseoir entre les deux branches que dessine notre table. Le témoin
-parle sans que personne l'interrompe. Ceux des commissaires qu'une phrase
-met en éveil, d'un geste se font inscrire. Quand le témoin a cessé de
-parler, le président procède à l'interrogatoire, puis, selon l'ordre
-d'inscription, donne à chacun de ses collègues la parole. Et pour finir,
-après un remerciement du président, chacun s'étant de nouveau levé, le
-témoin se retire.
-
-O vertu des formes procédurières! ô puissance calmante de la règle! Au
-fond de cette affaire, il y a un homme assassiné, il y a d'innombrables
-malheureux mis à nu par un escroc, il y a des chefs de gouvernement qui
-mentent avec solennité, il y a des hommes politiques qui se poursuivent
-le poignard à la main. Mais les formalités brisent les mouvements de
-passion, et les interminables palabres recouvrent sous des mots
-l'affreuse réalité des faits. Ce qui permet aux uns de dire, quand un
-détail prête à sourire, que c'est une affaire comique, et aux autres de
-souligner tout ce fatras en s'écriant: «Et c'est avec ces ragots que l'on
-trouble un grand et beau pays!» Mais ni les uns ni les autres n'arrivent
-à dissimuler, sous une apparence de comédie parlementaire, le drame
-profond qui se joue. Et celui qui maintient son regard sérieux sur ces
-choses confuses ne cesse pas un instant d'y discerner un grand spectacle
-d'histoire.
-
- * * * * *
-
-A neuf heures trente-cinq, on introduit M. Caillaux. Il entre, salue,
-s'assied et trouve quelque difficulté à étaler son dossier sur une
-chaise. Alors un de ses amis, se levant, lui cède sa place à la table des
-commissaires, à la gauche du président. Il l'accepte, s'y va installer,
-mais dans le même moment on apporte une petite table et, d'un accord
-commun, il retourne à la chaise ordinaire des témoins.
-
-Ce n'est plus le Caillaux, le personnage Louis XV, que nous sommes
-accoutumés de voir. Son visage, à l'ordinaire d'une mobilité
-extraordinaire, a plus de sérieux, un sérieux aigu et fort. Contre son
-habitude, il lit, avec de longs arrêts, pour mettre en valeur sa pensée,
-et une action très variée. Continuellement il frappe des deux mains à
-plat sur la table, comme sur un piano, accompagnant et soutenant de
-cette musique ses serments. Par instants, il est profondément ému, les
-yeux et la voix troublés. Il a la fièvre. «Donnez-moi à boire,» dit-il à
-l'huissier qui lui verse un verre d'eau. Il charge, dans un récit bien
-mené, MM. Barthou et Briand et dix autres personnes. Il prend à témoin
-ses amis: «N'est-ce pas, Ceccaldi?» Ah! la campagne est féroce contre
-moi. Eh bien! je me défends! L'instant d'après, il pose son poignard et
-redevient un conteur agréable de choses financières. Il fait une
-brillante leçon sur le caractère général des affaires créées par
-Rochette. Il signale leur vice et indique que ce même vice se retrouve
-dans d'autres affaires créées par d'autres financiers et non poursuivies.
-Le morceau est excellent de clarté pédagogique. On dirait un chapitre
-d'_Eulalie ou les Finances sans larmes_.
-
-Pour finir, avec l'élasticité et le ressort d'un danseur, il se lève,
-paraît s'élancer, et déclare:
-
---M. le procureur Fabre prétend que le 22 mars, M. Monis lui a dit que je
-désirais une remise de l'affaire Rochette, à la suite d'une conversation
-que j'avais eue avec Me Maurice Bernard. Or, voici un agenda qui est tenu
-très exactement pour tous mes rendez-vous. Il indique que c'est le 24
-mars seulement que j'ai reçu Me Maurice Bernard.
-
-C'est taxer d'inexactitude le document Fabre. A tour de rôle nous
-examinons l'agenda. C'est un petit registre de bureau en chagrin noir. Au
-24 mars, la page porte une dizaine de rendez-vous. L'avant-dernier, avec
-Me Maurice Bernard.
-
-On décide d'entendre le procureur Fabre. Mais avant de le faire entrer,
-il y a suspension de séance. M. Caillaux a demandé dix minutes pour se
-reposer.
-
- * * * * *
-
-A onze heures, entrent les deux témoins pour la confrontation. M.
-Caillaux passe devant. Ils prennent place, M. Caillaux fixant assez
-impérieusement le magistrat, qui, lui, ne détourne pas les yeux de
-Jaurès.
-
-Jaurès met le procureur au courant de l'agenda et le lui tend. Le
-procureur sans bouger, d'un geste déférent et indifférent, indique qu'il
-juge inutile d'examiner le registre.
-
-La minute est émouvante. Si le procureur convenait de s'être trompé sur
-la date, toute la troupe qui assiste de son amitié, de ses vœux, le chef
-malheureux, crierait:
-
---Il s'est trompé sur la date: la mémoire lui a manqué; elle lui a manqué
-sur le tout. Une erreur disqualifie tout le document.
-
-Bien plus, ils reprendraient le système essayé puis abandonné par M.
-Monis: le document est de fabrication récente.
-
-Mais le procureur, avec son air triste et résigné, sous tous ces fusils,
-ne bronche pas. Et de cet accent méridional, qui ne semble fait que pour
-accompagner le plaisir, il répète avec douceur:
-
---Eh! que voulez-vous que j'y fasse! J'ai mis sur cette note, sur cet
-aide-mémoire la date exacte. Dans ce premier moment, tout près de
-l'entrevue, je n'ai pas pu me tromper.
-
-Alors, Caillaux continue. Employant tour à tour, avec les ressources les
-plus pathétiques, l'autorité d'un chef sur un subordonné, et les accents
-d'un galant homme envers un égal, il veut arracher au malheureux
-magistrat des charges contre Briand et Barthou. A plusieurs reprises,
-d'un jeune élan, il se lève, le bras et la main tendus:
-
---Je jure que je dis la vérité!
-
-Mais M. Fabre, toujours assis, n'a pas moins l'accent d'un homme
-véridique. Sa manière terne et ferme, son sourire résigné et ses
-négations constantes ne sont pas moins persuasives que la fougue et la
-variété de son brillant adversaire. Sur certains points il donne
-satisfaction à l'ancien ministre:
-
---Jamais, parlant à ma personne, vous ne m'avez entretenu de Rochette.
-
-Et M. Caillaux, à mi-voix, de dire: «Merci, monsieur.» Il répète encore:
-«Merci.» De quoi le remercie-t-il? Le procureur a toujours dit que
-c'était par Monis seul qu'il croyait connaître l'intérêt de Caillaux pour
-la remise du procès Rochette.
-
-A peine M. Caillaux pense-t-il s'être dégagé une jambe qu'immédiatement
-il cherche à se dégager l'autre et redevient féroce. Il envoie des coups
-de poignard dans toutes les directions. A Briand, à Barthou, ailleurs, et
-plus haut encore. Pour ma part, je ne comprenais pas toujours où
-tendaient ces furieuses attaques, car je sais mal les secrets du sérail
-gouvernemental.
-
-Devant cette commission où sa bonne grâce et ses faveurs lui ont assuré
-de longue date les plus nombreuses et les plus énergiques amitiés, vous
-pensez s'il était soutenu. Ses partisans criblaient de questions le
-procureur et lui firent subir, tous en même temps, dans cette longue
-heure, plus de réquisitoires qu'il n'en dresse dans un semestre.
-
-Les amateurs frémissaient de joie. Le cercle se resserrait. Toutes les
-têtes étaient tendues. On faisait: «Ah! ah!» aux bons coups. C'est
-Caillaux qui le tient! Non! non! le procureur le met par terre.
-
-Quel affreux, quel injuste spectacle qui m'offense! Je ne puis pas
-supporter qu'on dégrade un homme et moins encore une fonction. Et
-surtout, que m'importe ces discussions qui ne changent rien au fait
-principal, trop prouvé: un procès avait lieu, et le président du conseil
-a voulu en parler avec le magistrat en s'appuyant sur l'autorité du
-ministre des finances. Cela n'est pas douteux. Cette intrusion, à elle
-seule, est un scandale. La justice n'existe qu'à la condition qu'aucune
-espèce de puissance n'intervienne auprès du juge.
-
- * * * * *
-
-Après sa déposition, M. Caillaux, sorti de notre salle, dit à l'huissier
-dans le couloir:
-
---Appelez monsieur Ceccaldi!
-
-Ceccaldi arriva au trot. L'autre l'entraîna dans l'embrasure d'une
-fenêtre, et les deux hommes debout, se tenant par la taille, causèrent,
-la bouche contre l'oreille. Ainsi enlacés et chuchotants, ils demeurèrent
-là, plusieurs minutes, immobiles, au milieu du va-et-vient des curieux.
-Pour finir, Caillaux, resserrant encore l'étreinte, embrassa Ceccaldi:
-
---C'est bon un ami, dit-il.
-
- * * * * *
-
-Vers le soir, notre cinématographe nous ramène Me Maurice Bernard,
-toujours pareil à lui-même et toujours peu disposé à soulever le masque
-de M. X..., sous lequel il n'est que trop facile de deviner le
-tout-puissant Rochette.
-
-En vain Jaurès l'adjure:
-
---Quel est-il donc, ce monsieur X..., qui est venu vous dire: «Maître
-Bernard, demandez une remise, vous l'aurez. Marchez, la voie est libre?»
-
-Me Bernard, les bras croisés, écoute, soupire, regarde le sol, le
-plafond, et laisse couler une éloquence contre laquelle il m'a tout l'air
-mithridatisé.
-
-Maintenant, c'est son tour de bien parler. Il affirme froidement qu'il
-est, lui aussi, rempli d'émotion. «Toutefois, dit-il galamment à Jaurès,
-c'est une émotion moins débordante que la vôtre.» Il s'attache surtout
-dans la vie à la solidité morale des principes. Et c'est pour lui un
-principe intangible que le respect du secret professionnel.
-
-J'admire ces deux âmes oratoires, mais je n'espère pas que de leur choc
-jaillisse la lumière.
-
-En vain appelle-t-on Caillaux à la rescousse. Ces messieurs se retirent
-et font place à Briand, sans que nous connaissions le secret de
-Polichinelle.
-
-A cinq heures et demie, M. Briand commence de parler. Une parfaite
-simplicité de ton, qui ne prête à aucun commentaire. A peine un peu de
-pâleur. Il entame sur le champ un long récit très clair de son rôle dans
-toutes les phases de cette interminable affaire Rochette. Il nous
-confirme l'authenticité du document Fabre, et il ajoute qu'à ses yeux
-cette note n'était pas une pièce de chancellerie, qu'elle ne se
-rattachait officiellement à aucun dossier et que, d'autre part, lui et
-Barthou avaient énergiquement pesé sur leur ami Calmette pour qu'il ne la
-publiât pas:
-
---Gaston Calmette, pour qui j'avais la plus grande amitié, et de qui je
-respecte la mémoire, nous avait donné, à l'un et à l'autre, sa parole
-d'honneur de ne pas publier cette pièce dont il s'était, je ne sais
-comment, procuré une copie, et je suis sûr que ce parfait honnête homme
-n'eût pas manqué à sa parole.
-
-Et ses deux mains jouant, tantôt ouvertes, tantôt fermées, sur le buvard
-de sa table, il avait l'air de nous raconter une histoire du boulevard,
-quand tout d'un coup nous nous sommes aperçus que nous entrions en plein
-Byzantinisme, dans l'Histoire secrète de Procope. Qui n'aimerait cette
-manière sobre jusqu'au grisâtre de raconter des choses sinistres? Depuis
-le matin nous voyions donner des coups de poignard. Celui-ci ne s'en
-priva guère. Mais ceux qu'il tuait, en deux tours de main il les mettait
-à nu. C'était superbe et affreux.
-
-Voici quelques échantillons de la manière.
-
-Quand M. Briand eut reçu du procureur général le document, il se hâta
-d'en donner quelques indications au Conseil des ministres, car il n'eût
-pas voulu garder pour lui seul ce qui devait légitimement intéresser ses
-collègues. Dans la suite, il eut l'occasion d'en dire quelques mots à M.
-Caillaux et à M. Monis,--ce pauvre M. Monis, à la mémoire toute courte,
-qui oublia absolument cette communication, comme on l'a bien vu dans la
-séance publique. Là-dessus, M. Caillaux, pris d'émulation, voulut, tout
-comme M. Briand, avoir son petit document Fabre. Il fit venir à son
-cabinet le procureur général, et le pria de lui faire certain récit sur
-le rôle qu'aurait joué M. Briand dans l'arrestation de Rochette.
-Cependant il avait posté derrière un rideau son secrétaire qui, au
-départ, rédigea et livra à son patron le procès-verbal de l'entrevue. Tel
-est le récit de M. Briand qui ajoute: «J'en fus informé par une personne
-que M. Caillaux lui-même chargea de m'avertir pour m'inviter à me tenir
-tranquille.»
-
-Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand j'entends de pareilles
-histoires, je tâte mes poches pour savoir si j'ai toujours ma montre, mon
-porte-monnaie et mon portefeuille.
-
-Ah! cette déposition de Briand! Quel jour sur la vie des ministres à ce
-moment de la troisième République! On s'explique la tristesse, le
-désabusement de ce procureur général, qui est venu d'Aix-en-Provence, où
-il collectionnait les œuvres de Mistral, pour vivre cette vie infernale
-entre ces politiciens qui aiguisent sur son crâne leurs couteaux!
-
-
-
-
-IV
-
-LES TROIS FILS DE LA LOUVE
-
-
- (_Écrit le mardi soir 24 mars 1914._)
-
-Maintenant, c'est le tour de Barthou.
-
-Qu'il entre, qu'il s'explique, le traître, et tous les hommes de Caillaux
-piétinent d'impatience guerrière.
-
-Qu'ils le détestent! En leur cœur est toujours vivante la séance
-publique du 17 mars, la séance où le document Fabre apparut à la lumière.
-Si nous voulons ressentir ce qui se passe en eux, ranimons en nous ces
-images d'il y a huit jours.
-
-Monis venait de nier largement, nettement, qu'il connût le document, et
-qu'il eût pesé sur le procureur Fabre. Doumergue s'était écrié: «C'est
-aux accusateurs d'apporter la preuve; on n'a rien prouvé.»--«J'ai vu le
-document,» avait dit crânement Delahaye.--«L'original ou la copie?»--«La
-copie.» Tous alors de le chasser de la voix et du geste. L'allégresse de
-la majorité se répandait avec fureur. C'était une danse du scalp: «On ne
-veut plus écouter... Vous n'avez qu'à descendre de la tribune... Nous
-sommes édifiés.» Mais soudain un socialiste a une idée: «M. Barthou
-pourrait peut-être nous fournir quelques éclaircissements?» L'autre se
-dresse: «Me voici!» et s'en va vers la tribune, d'où Delahaye, en hâte,
-descend, comme un artificier, sa mèche allumée, décampe.
-
-M. Barthou prit la parole. Son récit est aujourd'hui fameux: «Le
-procureur général Fabre, dit-il, a raconté qu'il avait été victime d'une
-pression de M. Monis. Il en a dressé un procès-verbal.» Et ce disant, de
-sa poche gauche, avec le geste le plus aisé, il tire un papier proprement
-plié qu'il pose sur la table de la tribune: «Voici le document, voici
-l'original.»
-
-Des poings tendus le menacent: c'est lui qui a fait la campagne du
-_Figaro_! Et dans les couloirs, après la séance, tous disaient: «Nous le
-traînerons devant une Haute Cour.»
-
- * * * * *
-
-Telle était la fureur le 17. Huit jours ne l'ont pas apaisée. Mais trêve
-de souvenirs. Louis Barthou vient d'entrer dans notre bureau de la
-Commission d'enquête. Levons-nous tous. Asseyons-nous. Il commence de
-parler, ce petit homme aux yeux fatigués. Il n'a pas l'air d'un saint
-Sébastien. C'en est un, pourtant! tout transpercé par les regards et les
-mille flèches silencieuses des fidèles archers de Caillaux. «Le voilà,
-disent-ils, celui d'où nous vient tout le mal! Gare au défaut de sa
-cuirasse!»
-
-Mais pour débuter, c'est lui, l'audacieux Béarnais, qui hardiment prend
-l'offensive.
-
---Moi! j'aurais fait la campagne du _Figaro_! Allons donc! je l'ai
-empêchée, il y a deux mois. Sur la sollicitation de M. Doumergue et de M.
-Caillaux, j'ai convaincu M. Calmette d'abandonner les armes terribles
-qu'il avait en main.
-
-Quelles armes? Des dépêches mortelles pour M. Caillaux, et qui concernent
-la politique étrangère.
-
-Il dit, et, sans laisser à l'adversaire le temps de respirer, il lui
-porte une nouvelle botte:
-
---Je tiens de M. Caillaux lui-même la raison pour laquelle il a demandé à
-M. Monis d'obtenir la remise de l'affaire Rochette: Rochette avait la
-liste des frais d'émission relatifs à ses entreprises, et menaçait de la
-publier.
-
-Quelle révélation!
-
-Vous pensez bien qu'elle ne resta pas cinq minutes enfermée dans notre
-bureau. Avec la rapidité d'une bombe, elle alla faire explosion au milieu
-des journalistes et des députés. Ah! ah! disaient-ils, nous nous en
-doutions. Les puissants de ce monde subventionnés par Rochette, pour
-n'être pas dénoncés, ont pressé sur Caillaux et Monis!
-
-Nous écoutons Barthou. Nous ne bougeons plus. Cependant il continue et
-profite de la prise qu'il a sur son auditoire pour nous expliquer le plus
-délicat de son affaire, à savoir comment il est entré en possession du
-document Fabre.
-
---J'ai été un peu embarrassé par ce document d'un caractère imprévu. Je
-voulais le verser à la direction des affaires criminelles. «Non! m'a dit
-Briand, gardez-vous-en bien. C'est un document qui m'a été remis
-personnellement.--Que faut-il que j'en fasse?--Vous le passerez à votre
-successeur!»
-
-Son successeur! s'écrièrent en chœur les archers de Caillaux. Il l'a mis
-dans sa poche!
-
-O scandale! ô mes frères! Voilons-nous le visage. Et sous le voile nous
-nous répétons cette histoire d'un Ministre bien connu qui, le lendemain
-de sa chute, sur ses épaules encore meurtries, emportait quarante
-kilogrammes de documents secrets. Il fallut que les huissiers et les
-commis l'arrêtassent. Il allait déménager tout le ministère!
-
---J'ai fait observer à M. Briand, poursuit Barthou imperturbable, que ce
-n'était pas un document de chancellerie. La meilleure preuve est qu'il
-n'est pas enregistré, comme je voyais de graves inconvénients à le faire
-passer de main en main, je l'ai gardé. J'ai pensé un instant à le brûler.
-Heureusement que je n'en ai rien fait! Que ne dirait-on pas aujourd'hui?
-Je gardai donc le document, considérant que j'en étais dépositaire envers
-M. Briand. Je l'ai toujours refusé à ceux qui me le demandaient. Quand
-mon ami Gaston Calmette, qui l'avait eu je ne sais d'où, a eu l'intention
-de le publier, je l'ai supplié de n'en rien faire. Et j'y suis parvenu,
-grâce à l'appui que m'a donné dans le même sens M. Briand.
-
-Pour faire face aux murmures que soulève sa déclaration chez ses
-adversaires, M. Barthou, une fois encore, prend à partie M. Caillaux. Et
-il reprend l'ignoble histoire du rideau:
-
---Je reçus un jour Me Maurice Bernard, qui m'apprit que M. Caillaux
-venait de lui dire: «Ils ont leur procès-verbal, moi aussi, j'ai le mien.
-Le procureur général Fabre m'a raconté chez moi, dans quelles conditions
-MM. Barthou et Briand lui avaient donné l'ordre de mentir devant la
-Commission d'enquête. Et, tandis que M. Fabre parlait dans mon cabinet,
-j'avais deux personnes dissimulées derrière les portières qui ont tout
-entendu et qui en ont dressé un procès-verbal.»
-
-Voilà des histoires à dégoûter de tous nos politiciens, mais bien propres
-à faire de Barthou un petit Saint-Jean à côté de Caillaux! Elles eurent
-l'effet qu'il en espérait, un effet calmant, lénifiant, sur ses âpres
-ennemis.
-
-Ah! tous les membres de la Commission n'étaient pas satisfaits! Beaucoup
-étaient irrités, d'une irritation longue et accumulée, et plus encore de
-ne pas trouver le moyen de satisfaire leur haine. Mais ce malin Béarnais,
-bien à l'aise, trouvait autant de vérités désagréables à entendre qu'on
-lui posait de questions difficiles à résoudre, et les envoyait tout droit
-comme des pelotes sur le mur du fronton. O miracle d'un souple joueur! Ce
-fut une matinée charmante, à la française. Tel est l'art subtil et
-familier des compatriotes du bon roi Henri IV.
-
-Je le répète, un charmant travail bien français, mais tout de même d'une
-philosophie un peu courte. Sans doute, quand on est au mur de la pelote
-basque, ce n'est pas le temps de philosopher. Mais si l'on a l'honneur de
-tenir le rôle, le grand rôle de vengeur de la morale publique, que
-diable! il faut le savoir! Non, Barthou, ce n'est pas pour honorer la
-mémoire de Calmette, pour riposter à Caillaux, que vous avez porté
-courageusement à la tribune le document Fabre, c'est pour dénoncer et
-empêcher à l'avenir l'intrusion de la politique dans l'exercice de la
-justice.
-
-Mais que vais-je parler d'intérêt général, d'assainissement politique, de
-conception philosophique et de volonté du bien public! Nous n'assistons
-pas là à des chocs de systèmes, mais à des luttes de personnalités. Je
-regarde MM. Caillaux, Briand et Barthou. Pourquoi se battent-ils? Ils
-sont si bien faits pour collaborer! Ce sont des intelligences capables de
-s'engrener les unes dans les autres, comme les roues d'une montre. Il ne
-manque que l'horloger pour monter, ajuster l'instrument. Nous vivons en
-parlementarisme, et la règle du jeu, c'est la bataille. Nos gens se
-battent, mais ils ont à peu de chose près la même conception politique.
-Sans doute Caillaux veut l'impôt sur le revenu que repoussent les deux
-autres. Mais qui ne sent que c'est là une opinion prise comme une arme.
-Cette arme de l'impôt sur le revenu, Barthou ou Briand auraient pu la
-saisir s'ils l'avaient crue favorable à leur ambition. Il n'y a là rien
-qui tienne à la formation profonde d'aucun des trois. Expliquez-moi
-pourquoi cet aristocrate de Caillaux se trouve être un chef de la
-démocratie avancée? Caillaux, Briand et Barthou me semblent trois jeunes
-chiens qui ont formé leurs forces en jouant ensemble dans le chenil
-parlementaire. Ce sont trois vigoureuses bêtes d'une même portée dans la
-minute où l'on sert la soupe. Vienne le moment où ces hommes, dont les
-visées et l'horizon ne diffèrent pas, sont amenés à se disputer le
-pouvoir; ils ne savent et ne peuvent que se faire une guerre personnelle.
-Ils s'envient les portefeuilles pour le plaisir légitime d'exercer leur
-activité, mais non pour faire triompher chacun une vue particulière. De
-là l'âpreté de cette lutte. Ils ne peuvent pas s'atteindre dans leurs
-idées: ils n'en ont pas ou elles leur sont communes. Ils s'atteignent
-dans leurs personnes. Si MM. de Mun, Ribot, Jaurès se disputaient le
-pouvoir, ils n'auraient que faire de se poursuivre dans les faits de leur
-vie, ils se reprocheraient chacun leurs conceptions de l'univers.
-Caillaux, Briand et Barthou n'ont point de si vastes surfaces de
-frottement. Ils se bombardent d'accusations personnelles, parce qu'ils ne
-peuvent pas se jeter les principes à la tête, et faute de pouvoir se
-saisir solidement par leurs programmes, ils se saisissent aux cheveux.
-
-Quelle lutte atroce! Les uns et les autres finiront par mourir d'une
-maladie de cœur. C'est la destinée des hommes politiques. Mais pas tout
-de suite! Ils dureront: ils ont de la défense. Leur cœur périssable
-palpite sous une épaisse cuirasse. Tout de même, dans ce moment, leur
-mère, la louve parlementaire, doit les regarder avec bien de la
-tristesse!
-
-Elle-même, la pauvre bête, elle est bien malade. Il n'y a plus de partis
-dans cette Chambre, ni peut-être dans le pays. Rien qu'une masse amorphe
-et désabusée, avide d'être vigoureusement gouvernée, où quelques bêtes de
-proie se disputent, comme elles peuvent, une précaire royauté.
-
- * * * * *
-
-_P.-S._--L'après-midi fut indigne d'une si heureuse matinée. Nous
-n'avions aucune grosse pièce à notre tableau. Des magistrats, des
-liquidateurs, à qui nous demandions vainement où en étaient les affaires
-de Rochette au moment de la remise exigée par Caillaux et Monis.
-Avez-vous pu trouver trace de subventions données à des hommes puissants
-qui auraient agi sur les ministres?
-
-A ces questions intéressantes, nous n'avons obtenu aucune réponse
-notable. Et pourtant, aujourd'hui que la véracité du document est
-certaine, il faut nous en tenir là, revenir devant la Chambre en
-affirmant la forfaiture des ministres, ou bien obtenir (mais où?) des
-réponses à cette question que tout homme de bon sens se pose: Pourquoi
-voulait-on servir Rochette? que craignait-on de lui? qu'espérait-on de
-lui?
-
-Toute cette affaire est inexplicable s'il n'y a pas quelque grand secret
-à son origine. Il faut chercher _cui prodest_ et se souvenir qu'un escroc
-ne réussit qu'autant qu'il intéresse à ses escroqueries quelques
-personnages puissants.
-
-
-
-
-V
-
-LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
-
-
- (_Écrit le mercredi soir 25 mars 1914._)
-
-Aujourd'hui, c'est la quadruple confrontation: Monis, Caillaux, Fabre,
-Maurice Bernard. La plus brillante rencontre de la saison, comme on dit
-dans les journaux sportifs.
-
-On installe ces messieurs protocolairement: Monis et Caillaux, aux tables
-d'honneur, MM. Fabre et Maurice Bernard, en lapins, aux deux bouts de
-notre fer à cheval.
-
-_Le président._--Vous jurez de dire toute la vérité?
-
---Je le jure... je le jure... Je le jure, sauf le secret professionnel.
-
-Oh! oh! me dis-je. S'ils se mettent maintenant à dire la vérité, il va
-falloir tout recommencer!
-
- * * * * *
-
-A prolonger ainsi ces séances, ne sommes-nous pas en train de recouvrir
-sous des bavardages ce que nous avons pu obtenir de clarté? Nous voulons
-qu'à trois ans de distance on nous fournisse sur toutes choses, et sur
-les plus minces détails, des précisions de dates, de sentiments et de
-mots. Nous tenons à crime qu'on nous déclare sur quelque point ne pas se
-souvenir. Nous sommes trente-trois à exiger des réponses nettes. C'est le
-bon moyen pour recevoir des erreurs et des mensonges.
-
-Ce matin, je voyais clairement qu'il n'y avait plus rien à tirer de nos
-gens. Avec trente-six tâtonnements, ils ont à cette heure, tous ensemble,
-sous nos yeux, construit un système autour du document. Qu'ils en soient
-satisfaits ou non, ils n'osent plus y toucher. Il leur faudrait se
-dédire, rattraper la sténographie. Vaille que vaille, ils s'entêteront.
-C'est une construction de fortune, bâtie de silences, de mensonges, de
-demi-vérités, d'erreurs, mais cette mauvaise glaise est figée, séchée,
-définitive.
-
-Toutefois, au milieu de cette bâtisse sans vérité, il y a une carcasse de
-métal qui soutient la glaise et le carton. Voici des faits acquis pour
-tous, et que nos quatre témoins n'ont cessé de nous rappeler toute la
-matinée:
-
-M. Caillaux déclare que pour faire plaisir à Me Maurice Bernard, qui se
-sentait fatigué, et à qui il était reconnaissant d'avoir plaidé pour lui,
-il a demandé à M. Monis de voir si l'on ne pourrait pas accorder la
-remise de l'affaire Rochette. M. Monis déclare qu'il a fait venir le
-procureur général et lui a suggéré de ménager le renvoi de l'affaire. Le
-procureur général déclare qu'il a reçu de M. Monis l'ordre de faire
-renvoyer l'affaire, et qu'après de tragiques débats intérieurs, il s'est
-résigné à obéir pour ne pas être brisé. Me Bernard déclare qu'il a reçu
-la visite de M. X... qui lui a dit: «Demandez la remise de l'affaire
-Rochette. Elle vous sera accordée.»
-
---Mais qu'avez-vous dit, maître Bernard, à M. Caillaux?
-
---Je refuse de répondre à cause du secret professionnel.
-
---Et vous, monsieur Caillaux, qui n'êtes pas lié par le même secret, que
-vous a dit Me Bernard?
-
---Il m'a dit qu'il était un peu fatigué.
-
---Est-ce bien là, maître Bernard, ce mystère que vous empêche de dévoiler
-le secret professionnel?
-
---Je refuse de répondre.
-
-Que demander de plus? A quoi bon, durant des heures, prolonger des
-querelles de dates, des explosions de rancunes, des bavardages sans
-rapport avec le principe du débat? Je ne vois là qu'un moyen de tout
-embrouiller et, comme on dit, de noyer le poisson. La cause politique est
-entendue. Pour favoriser un escroc, le gouvernement a pesé sur les juges.
-Quant à fixer le degré de criminalité de chacun, ce n'est pas en les
-faisant plus longtemps causer qu'on en saura davantage.
-
-Et vous en seriez certain comme moi, si vous veniez d'entendre, durant
-sept heures d'horloge, ces fastidieux palabres où voltigeaient avec une
-souveraine aisance les adverbes: loyalement, franchement, sincèrement, où
-chacun s'écrie à tour de rôle: J'affirme de toutes les forces de mon
-énergie et de ma conscience!
-
-Vraiment, je ne vous apprendrais rien en vous répétant ce qu'ont dit ces
-Messieurs aujourd'hui pour la trentième fois. Et plus que leurs paroles,
-ma foi, leurs attitudes sont instructives. Regardons-les ensemble.
-
-Caillaux surveille avec une attention aiguë et une perpétuelle agitation.
-En se déplaçant sur sa chaise, il murmure à mi-voix des menaces
-sibyllines qu'il jette à droite et à gauche.
-
-Monis a l'air d'être caché dans un sac de pommes de terre. Mais cet homme
-paisible est toujours prêt à se fâcher. (En cela, d'ailleurs, je lui
-accorde des circonstances atténuantes.)
-
-Me Bernard, toujours le même, bon pied, bon œil, et de la verve,
-surveille, lui aussi, l'horizon. Mais surtout il surveille la pendule.
-Des quatre, c'est lui le plus tranquille. Car il a tout près de lui son
-impénétrable terrier, où il se glisse à la moindre alerte: le secret
-professionnel.
-
-Mais j'ai tort. C'est un lion! Il y a de la fierté dans cette
-indépendance des avocats qui maintiennent devant les politiciens la
-dignité de leur état.
-
-Le procureur général Fabre ne parle guère. D'ailleurs, qu'a-t-il besoin
-de rien ajouter? Son document parle tout seul et défie toutes les
-critiques. C'est un homme brimé qui se dit en regardant Monis, Caillaux
-et leurs zélateurs: «Rien d'eux ne m'étonne plus.» Quand Monis, Caillaux,
-Me Bernard et la majorité des commissaires assènent sur ce petit
-vieillard leurs regards furieux et leurs invectives, je crois voir
-l'assemblée des animaux malades de la peste dénonçant:
-
- Ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal.
-
- * * * * *
-
-Il y a des minutes où l'on s'aperçoit que l'on a peu de cœur, ou tout au
-moins que l'on possède un cœur de qualité bien inférieure! Ce fut le
-cas pour moi, lorsque M. Monis vint nous raconter, comme une chose qui
-devait nous tirer des larmes: «Un dimanche matin, au début de mon
-ministère, M. Caillaux m'a dit qu'il avait un scrupule de conscience
-d'avoir accepté un portefeuille avant d'avoir pu arranger une affaire de
-sa vie privée, mais que cette affaire était réglée. Je m'en réjouis avec
-lui. Il ajouta qu'il avait éprouvé une vive satisfaction du concours que
-lui avait prêté Me Bernard. Aussi, quelques jours après, quand M.
-Caillaux m'a parlé du désir de Me Bernard d'obtenir la remise, je n'ai
-pas été surpris qu'il eût dessein de lui être agréable.»
-
-En voilà un raisonnement! Me Bernard a été excellent pour M. Caillaux. Je
-vais en sa faveur bouleverser la justice. C'est très drôle, très drôle!
-Surtout qu'il y eut un lapsus de Monis, nous disant combien son vieux
-cœur avait été ému des confidences de M. Caillaux, et s'écriant d'un air
-attendri: «Il m'a raconté ses méfaits!»
-
-Le pauvre! Il voulait dire ses ennuis. Mais s'il n'avait jamais fait que
-ce lapsus!
-
- * * * * *
-
-Le roi de la journée (je pense toujours au personnage de la fable de La
-Fontaine, le roi des _Animaux malades de la peste_), ce fut M. Caillaux.
-Son panégyrique occupa la séance de l'après-midi. Il est vrai que ce fut
-lui qui le prononça. Mais il a parmi nous une majorité de partisans qui
-lui faisaient, par leur seule respiration, un profond et constant
-soutien.
-
-Il n'y a vraiment que dans leur cercle qu'il pourra faire accepter
-l'explication qu'il donne du rideau derrière lequel il avait caché ses
-secrétaires: «Je voyais se développer contre moi une campagne.
-J'entendais parler d'un document du procureur général. N'étais-je pas en
-état de légitime défense? N'avais-je pas le droit de faire venir le
-procureur général? Et si le hasard voulait qu'un témoin y assistât...
-Enfin, quoi! je n'allais pas attendre simplement le coup de poignard!»
-
-Cet homme, le plus haï de France, groupe autour de lui, dans la Chambre,
-une véritable garde de zélateurs fanatiques. Ils se laissent séduire et
-prennent pour une vertu vraie ce qui n'est qu'une conception forcenée de
-la vie. Avec admiration, ils répètent ce qu'il leur disait ces jours-ci:
-«Ils me tueront peut-être; ils ne m'abattront pas.»
-
-Nul, toutefois, ne lui refuse de la résistance, de la défense. Après tant
-de nuits qu'il a dû passer sans sommeil, il parlait clair aujourd'hui,
-avec arrogance, et même, le croirait-on? avec frivolité. Dans son long
-discours _pro domo_, à chaque fois qu'il sortait de ses explications
-techniques de financier, il recommençait à donner des coups de poignard
-et s'y amusait si fort, qu'ayant à reproduire un propos de Briand, il
-l'imita, le mima, se mit, ô surprise! à rendre cette voix un peu
-caverneuse et lente, et se balança, puis rit lui-même de sa bonne farce.
-A cette minute, il avait si parfaitement oublié sa situation, qu'il
-s'amusait, se complaisait dans ses effets et dans l'applaudissement des
-siens, à nouveau il goûtait la vie.
-
-Sa plaidoirie terminée, le voilà qui allume sa cigarette dans cette salle
-où tout le monde s'est imposé de ne pas fumer.
-
-Quel homme! Il y a chez lui de l'enfant gâté. Enfant heureux, privilégié,
-il devait arriver dans son collège, à Stanislas peut-être, léger,
-heureux, aimable, un petit riche avec sa voiture à la porte et de belles
-cravates variées. Et les deux autres! les Briand, les Barthou, de quel
-air, amical sans doute, mais de haut, il les eût regardés, ces deux
-petits camarades plébéiens! Aujourd'hui, l'enfant élégant, l'enfant
-vieilli, sans rien perdre de sa gentille manière qui enchante ses
-familiers, est devenu un pur, un chef de la démocratie avancée et doit
-bien rire, quand il nous traite de vieux réactionnaires encroûtés, nous
-autres petits bourgeois! La grande affaire, voyez-vous, pour un
-aristocrate, c'est de ne jamais être un bourgeois. Les grands cercles ou
-le marchand de vins! Mais l'entre-deux désoblige.
-
-Ah! pourquoi parler d'aristocratie à propos d'un homme qui ne sait que
-détruire les choses, les autres et soi-même? A la minute où j'écris, je
-suis frappé au cœur par la mort de Mistral. Et ma pensée, écœurée des
-spectacles sur lesquels depuis cinq jours je la maintiens, s'évade pour
-s'enfuir pieusement à Maillane. C'est là que je salue et que va reposer
-pour toujours un vrai noble qui sut se créer immortel et tout autour de
-lui ranimer, grouper, protéger tout ce qui nous importe _pro aris et
-focis_.
-
-O Provence, ô sainte bergerie sur laquelle a veillé un pasteur plus
-diligent que nous n'en trouvons pour la France!
-
-
-
-
-VI
-
-LA FIN DU CINÉMA
-
-
- (_Écrit le jeudi soir 26 mars 1914._)
-
-
-Le cinéma de la Commission n'a pas cessé de fonctionner toute la journée.
-
-Comme toujours, M. Jaurès ne quitte pas l'écran. En face de lui viennent
-se placer, d'heure en heure, des personnages nouveaux.
-
-Comment préside-t-il, Jaurès? me dit-on.
-
-C'est bien simple. Chaque matin, à neuf heures et demie, il commence un
-discours qu'il termine vers sept heures du soir; mais je me hâte de le
-dire, il permet libéralement les interruptions. Et c'est sous forme
-d'interruptions que se placent les dépositions des témoins et les
-questions des commissaires.
-
-Pour résumer mon impression sur la manière dont, aux meilleurs moments,
-il dirige la controverse, je puis dire que nous avons à notre tête, dans
-ce révolutionnaire, un excellent président de thèse en Sorbonne.
-
-Ce matin, nous nous sommes préoccupés de connaître quelles affaires
-menait Rochette à l'époque de la remise de son procès. Notre juste
-hantise est de découvrir quels gens pouvaient avoir intérêt à ce qu'on
-lui laissât du répit. S'agissait-il pour lui de mener à bien certaines
-affaires en cours, dont il aurait partagé le bénéfice avec ses
-protecteurs? On parle d'une tourbe dorée qui lui faisait une garde du
-corps.
-
-Les noms? Les noms? Nous les demandons à M. Lescouvé.
-
-Il nous donne lecture d'actes de sociétés; il énumère des noms
-d'administrateurs. Mais comment nous y reconnaître? Quel gibier y a-t-il
-pour nous dans tout cela?
-
-Nous sommes naturellement de mauvais juges d'instruction. Ce n'est pas
-notre métier. Et puis, peut-on instruire une affaire à trente? Nos
-questions auraient fait perdre la tête à M. Lescouvé s'il ne l'avait
-fort solide. Elles le tirent à hue et à dia; elles l'entraînent dans
-vingt directions différentes. Et nous ne restons jamais sur le fait.
-
-Voilà que Painlevé abandonne Rochette et ses sociétés pour venir à
-Maurice Bernard.
-
---Qu'est-ce que vous nous disiez, l'autre jour, monsieur Lescouvé? Maître
-Bernard vous a affirmé que la remise avait été demandée, non pas pour
-servir son intérêt personnel, sa convenance, mais bien pour obéir aux
-désirs du président du Conseil et du ministre des Finances. Dans ce cas,
-c'est le gouvernement qui a pris l'initiative de tirer Rochette
-d'affaire?
-
---Parfaitement, dit M. Lescouvé. C'est bien ce que j'ai toujours compris
-dans les propos de maître Bernard.
-
-Alors, Painlevé de juxtaposer cette déposition avec celle de Maurice
-Bernard! Ce sont deux textes qu'il épluche. Dans chacun d'eux il souligne
-les mots significatifs, étudie leur place, recherche l'accent avec lequel
-ils ont été prononcés. Puis il demande, à plusieurs reprises, que le
-témoin exprime de nouveau sa pensée. Il compare les mots des diverses
-explications, recherche leurs sens divers et leurs étymologies. Et à
-mesure qu'il creuse, toute clarté s'évanouit, tant il s'éloigne de la
-vie. Mon éminent confrère, dans un état affreux, se livre tout entier à
-son génie mathématique. Ah! Painlevé, distinguons toujours l'esprit de
-finesse et celui de géométrie!
-
-M. Hébrard, lui, n'est pas géomètre. Quel fin vieillard en biscuit de
-Sèvres, fragile et fort! Nous lui crions tous:
-
---Nous comptons sur vous pour nous livrer le secret de Polichinelle.
-
---Après vous, messieurs, répond-il.
-
-Et une fois de plus, comme nous ne sommes pas capables de suivre une
-idée, au lieu de continuer à parler de M. X... et de la troupe des
-ventres dorés qui s'ébattaient autour de Rochette, nous filons par la
-tangente sur l'immense affaire de la _Grande Chartreuse_, dont nous ne
-sommes ni saisis ni informés.
-
-M. Hébrard s'efface, Rosemberg apparaît. Un homme jeune, élégant,
-étrange, plus qu'étrange, stupéfiant d'exotisme et d'accent. Je n'en ai
-jamais vu de pareil que dans les sleeping-cars. Un accent guttural, des
-yeux de gazelle, un ressort intérieur: de ces gens qui jetteraient bas
-toute la chrétienté pour obtenir une heureuse différence de cours.
-
---A quelle époque avez-vous appartenu à l'affaire la Lianosoff?
-
---L'affaire! dit-il en joignant les mains, avec un accent sublime, comme
-s'il prononçait le nom de son dieu.
-
-Il nous a donné mille renseignements sur la hausse et les beaux
-dividendes de la Lianosoff, et je m'attendais à ce qu'il nous invitât à
-prendre des actions. Il ajouta que sa maison et tous ses amis y avaient
-gagné de l'argent et qu'il ne pouvait pas souhaiter mieux. Pour conclure,
-galamment, il nous déclara:
-
---Vous savez, si quelqu'un a été une fois ministre en France, cela suffit
-à l'Etranger. Et dans les Conseils d'administration on les aime!
-
-Ah! nous avons du prestige.
-
-Décidément, il faut renoncer à apprendre de tout ce monde qui est M.
-X... Profitons du moins de nos nouvelles relations pour savoir quel homme
-est Rochette.
-
-En deux mots, j'ai cru comprendre que Rochette n'était à aucun degré un
-industriel, mais un financier joueur. Il lui arrivait d'avoir de bonnes
-affaires. Mais son propre était de les fausser. Il jouait toujours sur
-les valeurs, les faisait monter et baisser et détruisait même celles qui
-étaient bonnes.
-
- * * * * *
-
-L'après-midi, M. Bienvenu-Martin est venu tout doucement, paisiblement,
-comme un bon et honnête vieux monsieur, expliquer à la Commission ce
-qu'il savait du document Fabre.
-
-Vous trouvez drôle que nous ayons attendu la dernière heure du dernier
-jour pour questionner le garde des sceaux, quand depuis une semaine nous
-passons nos journées avec ses magistrats et qu'il s'agit d'une pièce qui
-a traversé son cabinet de la place Vendôme. On s'explique mieux la chose
-quand on a passé une demi-heure en face de M. Bienvenu-Martin. C'est un
-homme tout blanc, un peu embrouillassé, très doux, empêché pour un rien,
-fût-ce par le cordon de son binocle, sympathique d'ailleurs, mais un peu
-insignifiant.
-
---Ce n'est pas un combatif, me dit un de mes voisins. Lors de la
-constitution du dernier ministère Rouvier, notre groupe radical l'envoya,
-avec un autre, en messager auprès de M. Rouvier pour protester et lui
-dire qu'il n'avait pas notre confiance. On ne les a jamais vus revenir!
-L'autre les avait retenus et en avait fait deux ministres.
-
-Évidemment, c'est un homme faible.
-
-N'empêche qu'il nous a raconté des choses pleines de substantifique
-moelle.
-
---Quand on s'est mis à parler de tous les côtés qu'il y avait un document
-Fabre (c'est-à-dire vers le temps de l'assassinat de Calmette), j'ai fait
-chercher dans toutes les armoires du ministère le document, et je ne l'ai
-pas trouvé.
-
-Ainsi parle-t-il. Aimable naïveté! On le presse de continuer.
-
---Qu'avez-vous fait après cette déception, monsieur le garde des sceaux?
-
---J'ai interrogé M. le procureur Fabre. Il m'a dit qu'en effet il avait
-remis à M. Briand une note dont il m'exposa le sens. Je le priai de me la
-donner. Il hésitait. «Mais enfin, lui dis-je, je suis le ministre.--Oui,
-me répondit-il, mais je préfère tout de même ne pas vous la
-donner.--Pourquoi?--C'est un document à moi.»
-
---Et alors, monsieur le ministre? lui disions-nous.
-
---Alors? J'en suis resté là. Je craignais de paraître user
-d'intimidation. J'ai jugé plus correct de me tenir sur la réserve.
-
-Vous pensez quel effondrement! J'ai demandé la parole.
-
---Monsieur le ministre, ai-je dit, il y a deux conclusions à tirer de
-votre témoignage. C'est d'abord que vous ne teniez pas beaucoup à entrer
-en possession de cette pièce. C'est ensuite que vous la connaissiez tous
-sur le banc des ministres, quand, au cours de la séance Delahaye, vous
-niiez si énergiquement qu'elle vous fût connue.
-
-Je pense que vous voyez la couleur de cette petite scène, une des plus
-réussies de notre cinéma. C'est gris, très gris. Les amis du gouvernement
-faisaient grise mine. M. Bienvenu-Martin gardait sa mine habituelle. Et
-nous avions le triomphe modeste: à vaincre sans péril, on triomphe sans
-gloire.
-
- * * * * *
-
-A la fin du spectacle, comme deux vedettes impatiemment attendues, MM.
-Briand et Barthou, l'un après l'autre, sont revenus devant la Commission.
-
-Ils désiraient apporter quelques retouches ou plutôt quelques précisions
-dans le débat.
-
-M. Barthou déclara qu'au moment où il avait reçu le document de M.
-Briand, il ne dit pas à son collègue qu'il entendait le garder. (On
-reconnaît ce courage, cette netteté que, dès la première heure, au cours
-de cette affaire, nous avons salués chez M. Barthou.)
-
-M. Briand avait désiré rencontrer devant nous M. le procureur général
-Fabre.
-
---Monsieur le procureur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous aviez vu
-passer treize ministres de la justice et que vous aviez beaucoup de peine
-à vous équilibrer entre ces frères ennemis. Avez-vous jamais pensé que
-vos fonctions fussent au service de mes convenances politiques ou de
-celles de mes amis?
-
-Et le procureur général de répondre avec une triste philosophie:
-
---L'enquête prouve assez qu'ils existent, les frères ennemis! Mais
-j'affirme que jamais M. Briand ne m'a fait entendre une parole
-d'irritation ou de haine contre aucun de ses collègues.
-
-Le procureur se retire. Et M. Briand de passer à un second point:
-
---On a dit l'autre jour ici que la mise en liberté de Rochette avait eu
-des conséquences plus graves que la remise de son procès, et qu'elle
-avait été accordée sous un ministère dont je faisais partie. Permettez!
-Cette mise en liberté fut accordée conformément au vœu de la Commission
-d'enquête déjà présidée par M. Jaurès. Mais moi et le parquet nous nous
-efforcions de retenir en prison ce Rochette pour qui, alors, monsieur
-Jaurès, vous réclamiez la liberté.
-
-Dame! personne n'a rien répondu. En huit jours, que les temps sont
-changés! Quel silence aujourd'hui devant Briand et tout à l'heure devant
-M. Barthou! Eux-mêmes, sûrs de leur fait, ont eu le mérite qu'on
-apprécie, surtout après avoir vu M. Caillaux, de ne pas dépenser de force
-inutile et de n'allonger que des coups qui portent. Ils n'ont jamais
-perdu leur sang-froid, depuis le début de l'affaire. Et maintenant ils
-parviennent à l'imposer autour d'eux. S'il est vrai que l'on reconnaît un
-bon cavalier à la tranquillité puissante de sa monture, l'attitude de
-toute la Commission témoigne que voilà MM. Barthou et Briand bien en
-selle. Contre eux, autour de notre table, plus un mot, plus un geste de
-lutte. Ce sont des chefs qui reviennent sur un champ de bataille d'où les
-fourgons d'ambulance viennent d'emporter MM. Ernest Monis et Caillaux.
-
-Et c'est fini. Ce soir, on éteint les lumières dans la salle du cinéma.
-
-Aujourd'hui, vendredi, tandis que mes lecteurs parcourent cet article, la
-Commission aborde la dernière partie de sa tâche, je veux dire
-l'établissement de ses conclusions. Cela ne va pas aller tout seul.
-Quelle méthode employer? Pour moi, le mieux serait de dresser un
-questionnaire où nous ramasserions, dans leur ordre, les faits et leurs
-circonstances, et auquel nous répondrions comme fait le jury en présence
-d'un crime.
-
-Quel sera l'avis de mes collègues? Et surtout, à quelle sanction vont-ils
-s'arrêter? Comment se classeront-ils? Sur quelles troublantes discussions
-se départageront-ils? Pourrons-nous faire l'unanimité? Il ne m'appartient
-pas de rien préjuger, encore moins de rien divulguer. Cette dernière
-partie de nos travaux est secrète, sans sténographie.
-
-Je quitte mes lecteurs pour les retrouver quand nos conclusions seront
-publiées.
-
-Sortirons-nous du cloaque?
-
-
-
-
-VII
-
-JE DEMANDE DES POURSUITES
-
-
- (_Écrit le mardi soir 31 mars 1914._)
-
-Il ne m'appartient pas d'entrer dans le détail des discussions qui
-aboutirent à l'établissement du texte des conclusions adoptées par la
-Commission d'enquête.
-
-Cette après-midi, quand M. Jaurès en eut donné la lecture définitive et
-avant qu'il fût procédé au vote sur l'ensemble, j'ai fait la déclaration
-suivante:
-
- «Messieurs,
-
- «Je ne puis accepter vos conclusions.
-
- Et cela pour trois raisons:
-
- «1º La première, c'est que la méthode même de travail que vous
- avez adoptée pour les rédiger enlève toute portée à ces
- conclusions.
-
- «M. Jaurès avait proposé un texte. Il valait ce qu'il valait,
- mais il était l'expression d'une pensée. Ce texte a été gâché,
- laminé, adultéré, démantibulé,--prenez toutes les métaphores de
- destruction que vous voudrez,--phrase par phrase et mot par mot.
- Sur la construction de M. Jaurès ont travaillé trente autres
- pensées. Je n'y verrais pas d'inconvénient, car on pourrait
- appliquer cette critique à tous les débats, s'il ne s'agissait
- ici d'une question de points de faits, et si ce travail de
- critique n'avait consisté à essayer d'établir un accord entre les
- commissaires aux dépens de la crudité de ces faits.
-
- «Le produit de cette opération transactionnelle, ces conclusions
- que je suis impuissant à vous empêcher de voter, constituent un
- document tellement hybride et minimisé qu'en le lisant dans son
- ensemble, je me suis demandé si j'avais vraiment assisté aux
- séances auxquelles vous m'avez vu assidu. Dans cette composition
- politico-littéraire, qui devait être un vigoureux raccourci de la
- réalité, il en reste si peu de cette réalité, et présenté avec
- des nuances si atténuées, que, pour ma part, je ne la retrouve
- plus,--et pourtant j'en ai été le témoin.
-
- »2º Ma seconde raison est que ce document ainsi minimisé ne
- saurait plus comporter de sanction. Votre apparente impartialité
- est une absolution, et une absolution non justifiée.
-
- »Parmi tous les faits qui nous ont été apportés ici, prenons-en
- un seul comme exemple:
-
- »M. Monis fait venir le procureur général. Il dépose à notre
- barre: «Je ne lui ai pas donné d'ordre; je ne l'ai pas «menacé».
- Pourquoi? Parce que je n'ai pas prononcé le mot: «Je vous
- l'ordonne», parce que je n'ai pas dit: «Si vous n'obéissez pas,
- je vous frappe.» Mais, messieurs, depuis quand est-ce qu'il y a
- besoin de formuler ce mot: «Je vous ordonne», pour ordonner?
- Est-ce qu'il n'y a pas le regard, le geste, l'accent de la voix?
- Et quand un magistrat, entré dans le cabinet d'un premier
- ministre, en sort avec une volonté retournée au point qu'il
- exerce dans ses fonctions professionnelles une action telle que
- ses collègues disent de lui (on nous l'a déclaré): «Ou bien il
- est fou, ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu un
- ordre», eh bien! quand ce magistrat agit ainsi, je dis, moi: «Ou
- bien il y a des effets sans cause, ou bien il y a eu ordre et
- menace.»
-
- »Or, je me reporte à l'article 179 du Code pénal, j'y vois que le
- mot _menace_ y est inscrit et que seul il permet d'atteindre M.
- Monis. N'est-il pas assez naturel que M. Monis, qui connaît le
- Code mieux que moi, ne vienne pas nous dire un mot qui eût
- signifié: «Je tombe sous le coup de l'article 179»?--Il me semble
- moins naturel à moi que des commissaires chargés, au nom du pays,
- de faire justice de procédés qui ne visent à rien moins qu'à
- compromettre la sûreté de tous les citoyens par l'intrusion de
- l'exécutif dans le judiciaire, aient d'avance soustrait à cet
- article 179 un homme politique qui a commis un abus de pouvoir
- évident, puisqu'il a été suivi d'effets, et de quels effets!
-
- »Je pourrais refaire le même raisonnement à propos de M.
- Caillaux. Il est le complice. Et lui-même, s'il n'avait pas été
- menacé en lui ou en ses amis, il n'aurait pas pesé sur son
- collègue le chef du cabinet. Cet article 179, vous le voyez,
- s'étend donc loin dans l'espèce, et plus il s'étend loin, plus
- est grande la responsabilité de ceux qui soustraient tant de
- coupables au châtiment.
-
- »Puisque je suis en train de signaler votre excessive indulgence,
- j'en veux encore donner un exemple. Comment pouvez-vous laisser
- sans les blâmer, sans même les signaler, les dénégations opposées
- en séance par le ministère actuel à toutes les indications qui
- nous étaient données sur l'existence et le sens de ce document?
- Sans l'intervention de M. Barthou, elles allaient tromper le
- Parlement et le pays.
-
- «3º Il y a une troisième raison pour laquelle je ne puis pas
- m'associer à vos conclusions. C'est que je les considère comme
- une atteinte à la conscience nationale. Il ne suffit pas de dire
- qu'on fait œuvre de justice avec l'éloquence la plus enflammée.
- Il faut la faire. Il ne faut pas que les humbles, que les faibles
- puissent dire: Il n'y a pas de châtiment pour les puissants. Il
- ne faut pas, dans un pays qui souffre profondément du mal des
- divisions politiques, qu'il soit dit qu'il suffit d'être d'un
- parti pour que ce parti couvre toutes les défaillances, si graves
- et si avouées qu'elles soient. C'est une leçon d'immoralité
- politique que vous allez donner au pays. Je ne m'y associerai
- pas.»
-
-
-
-
-
-VIII
-
-LA POURRITURE DES ASSEMBLÉES
-
- Un mal qui s'attrape par des
- poignées de mains.
-
-
-Avant-hier et hier, jeudi et vendredi, 2 et 3 avril, durant trois
-séances, un public immense--trente mille cartes, me dit-on, furent
-demandées à la questure--un public immense est venu au Palais-Bourbon
-avec l'idée de voir pendre deux ministres. O monotone répétition de
-l'histoire! Cette perspective, cet espoir excitèrent toujours
-merveilleusement les imaginations! Dès midi et demi, des femmes
-élégantes, pour être plus sûres de trouver place au beau spectacle,
-s'asseyaient sur leurs manchons, le long des grilles du Palais-Bourbon.
-Le soir, ce fut bien pire; il fallut appeler les soldats de garde pour
-prêter main-forte aux huissiers débordés et refouler sur le quai d'Orsay
-ce public de grande première, en frac et en robes de soirées, à qui l'on
-avait dit: «Quand les députés siègent le soir, c'est le plus beau: ils se
-tuent!»
-
-Les spectateurs et spectatrices, paraît-il, n'ont pas été satisfaits. A
-les croire, on ne leur aurait pas présenté le grand jeu. Ils se trompent.
-Ils ont vu quelque chose d'importance historique: les aveux d'un système
-qui meurt. Seulement, je l'accorde, cette flore de mensonge ne
-s'épanouissait pas tout à son aise. Les députés étaient contractés,
-tendus, absorbés. Au cours de ces deux journées, ils ne se livrèrent pas
-de plein cœur, en toute liberté, au plaisir de la partie. Ceux-là mêmes
-qui, pour l'ordinaire, s'abandonnent le plus passionnément à la fureur
-sportive du lieu avaient leurs regards et leur imagination ailleurs. Où
-donc? Dans leurs circonscriptions.
-
-Cela apparut dès la première heure de cette longue discussion, dès le
-discours par où Jules Delahaye ouvrit ce dernier acte de l'affaire. Ce
-fut un réquisitoire de procureur général, vigoureux et violent, offensant
-à chaque ligne, contre lequel, en toute autre saison, ils eussent réagi
-en braves combattants. Mais cette fois, ils l'écoutèrent sans broncher.
-Inutile de se compromettre, pensaient-ils. L'électeur nous regarde, qui,
-peut-être, n'aime pas qu'on protège les escrocs.
-
---Eh bien! vous allez faire merveille pour sauver votre ami? disais-je à
-un radical.
-
---Mon ami! Ah! croyez-moi, je m'en f.... de Caillaux. Je vous jure que je
-ne sais plus ni son nom, ni son prénom: je ne connais que mon parti.
-(Lisez: ma réélection).
-
-Nous étions à deux doigts d'une débâcle des radicaux, dans une atmosphère
-de sauve-qui-peut.
-
- * * * * *
-
-Le second jour, je pris la parole. Voici mon discours[1]:
-
- [1] D'après l'_Officiel_ du samedi 4 avril.
-
-
-«Messieurs, je faisais partie de la commission d'enquête; je ne me suis
-pas rangé dans sa majorité, je réclame des poursuites judiciaires. Je ne
-puis pas m'associer aux conclusions de mes honorables collègues.
-
-»Pourquoi?
-
-»Parce que je n'y retrouve pas la réalité que, pendant dix jours, j'ai vu
-défiler sous mes yeux. Les conclusions de la commission sont à la fois
-incomplètes et amoindries.
-
-»Elles sont incomplètes. Je vous prierai, par exemple, de vous reporter à
-la page 161 du compte rendu sténographique. Vous verrez qu'elles ne font
-aucune allusion à un incident demeuré mystérieux et qui est
-singulièrement étrange.
-
-»M. le procureur général Fabre a déposé devant la Commission que trois ou
-quatre jours après qu'il avait été appelé chez M. Monis et qu'il en avait
-reçu l'ordre d'obtenir une remise, tandis qu'il était hésitant, plein de
-scrupules, plein de douleur, un coup de téléphone est venu, brutal comme
-un coup de fouet, a-t-il dit, le mettre en demeure et l'a obligé à se
-courber, à prendre sa décision.
-
-»Quand nous avons demandé à M. Monis ce qu'était ce coup de téléphone
-parti de son cabinet, il n'a pas voulu savoir de quoi nous lui parlions,
-et quand nous lui avons dit: «Mais enfin, c'est bien extraordinaire que
-M. le procureur général ait reçu ce rappel. Cela ne vous dit rien?», il a
-invoqué une histoire véritablement pitoyable. Il nous a répondu: «Ah!
-messieurs, si vous saviez comment les choses se passent! Il n'y a pas
-plus d'une huitaine de jours, on m'a dit que M. Caillaux me téléphonait.
-Je suis allé au téléphone. Je lui ai dit: «Vous m'appelez?» Il m'a
-répondu: «Non! on m'a dit aussi que vous m'appeliez?» et c'était une
-mystification.»
-
-»M. Monis a-t-il voulu nous donner à croire qu'une conversation qui ne
-pouvait être connue que de lui et de M. le procureur général sur un sujet
-si grave, avait permis à je ne sais quel farceur d'intervenir?
-(_Applaudissements au centre et à droite._)
-
-»Sur ce mystère, pas un mot, pas un éclaircissement dans les conclusions
-qui vous sont apportées et, dans ces conclusions, il n'est guère
-davantage question du véritable scandale auquel nous avons tous assisté,
-quand nous avons vu jusqu'à la dernière minute le ministère actuel faire
-tous ses efforts, soit par des dénégations formelles, soit par un silence
-obstiné, pour empêcher la vérité d'éclater devant la Chambre et le pays.
-(_Applaudissements au centre et à droite._)
-
-»Les ministres qui siègent à ce banc, par leur silence, par leurs
-affirmations, jusqu'à la dernière heure ont voulu nous laisser entendre
-qu'ils ne savaient rien du document Fabre, et cela, dans un moment où
-véritablement une telle persistance à tromper le pays était, qu'ils me
-permettent de le dire, puérile, n'avait plus l'excuse d'être un expédient
-de Gouvernement pour éviter un scandale. A ce moment-là, de toutes parts
-le scandale fusait, et ces dénégations obstinées, ce silence mensonger ne
-pouvaient même pas obtenir de résultat. (_Applaudissements au centre et à
-droite._)
-
-»Mais ces conclusions, elles ne sont pas seulement incomplètes, elles
-sont d'un bout à l'autre édulcorées et elles le sont par la méthode même
-de travail que la commission a été amenée à employer.
-
-»M. Jaurès avait établi un texte. Ce texte valait ce qu'il valait. A mon
-avis, c'était une pensée minima. Mais enfin c'était une pensée logique;
-c'était la pensée de M. Jaurès.
-
-»Là-dessus, pendant une longue suite de jours, phrase par phrase, mot par
-mot, chacun des commissaires s'est appliqué à modifier ce texte, à le
-tirailler dans tous les sens et d'ailleurs à le tirailler dans le sens
-que vous pouvez deviner d'après la composition de la majorité, de telle
-manière que la commission a abouti à une dissertation politique qui ne
-présente plus un rapport serré avec les faits qu'elle avait à définir,
-mais seulement, tant bien que mal, arrive à vous fournir, comme dans un
-miroir, l'image des commissaires. (_Applaudissements et rires au centre
-et à droite._)
-
-»J'ajoute que ces conclusions, édulcorées dans leur ensemble, le sont
-gravement sur le point principal, à savoir sur l'entrevue de M. Monis
-avec le procureur Fabre. D'une façon très nette et très certaine, pour
-celui qui a entendu, pour celui qui a vu, pour celui qui a lu la
-sténographie, pour celui qui réfléchit sur les événements, c'est bien un
-ordre, accompagné de menaces, qui a pesé sur ce magistrat. Entré dans le
-cabinet du ministre en homme qui avait toujours pris position, d'une
-manière presque personnelle, très combative, contre Rochette, il en est
-sorti avec sa volonté retournée. Comme on l'a déposé devant nous, dans
-tout le Palais, on disait: ou bien le procureur général est devenu fou,
-ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu des ordres.
-
-»Quand un homme se met dans une telle situation, il faut reconnaître
-qu'il a subi une pression menaçante pour lui, ou bien il faut abandonner
-ce principe général qu'il n'y a pas d'effet sans cause.
-(_Applaudissements au centre et à droite._)
-
-»Mais là, nous distinguons très bien pourquoi la commission ne voulait
-pas entendre qu'il y eut ordre et menace. C'est que le fait de la menace
-faisait tomber les ministres sous le coup de l'article 179 et qu'on
-voulait ne pas aboutir à des poursuites. (_Applaudissements au centre et
-à droite._)
-
-»Pourquoi? Pourquoi la thèse du châtiment a-t-elle fait reculer les
-commissaires? Pourquoi les mots que nous entendions, les situations que
-nous examinions, ne produisaient-ils pas les mêmes effets dans nos
-esprits? Pourquoi ne réagissions-nous pas, tous, de la même manière?
-
-»Il est aisé de s'en rendre compte.
-
-»Il y avait parmi nous des hommes attachés, liés, dominés, commandés par
-leurs amitiés, par leur fidélité dans le malheur. Sur ceux-là, je ne
-ferai aucun commentaire. D'autres jugeaient que M. Caillaux, en se
-faisant l'interprète du désir d'un avocat son ami, Me Maurice Bernard,
-avait voulu être obligeant, avait donné un témoignage de bienveillance
-naturelle, une preuve de camaraderie, que M. Monis, d'autre part, en
-cédant au désir de M. Caillaux, était entré dans le même esprit de
-bienveillance, de camaraderie, de facilité. On semblait autour de moi
-trouver qu'il est tout naturel à des ministres, pour satisfaire des amis,
-de fausser le mécanisme de la justice en faveur du plus notoire des
-escrocs. Dans une telle conception, aux yeux de nos commissaires, les
-grands coupables, ce sont les Briand et les Barthou; ce sont eux les
-méchants qui s'acharnent sur ces hommes véritablement bons et tombés dans
-l'embarras à cause de leur bonté même, les Caillaux et les Monis.
-(_Applaudissements et rires au centre et à droite._)
-
-»Facilitons-nous la vie aux uns les autres, voilà le sentiment qui
-dominait les esprits dans la commission (_Applaudissements et rires sur
-les mêmes bancs_), et cela s'accorde avec la définition qu'Anatole France
-donne de notre régime quand il écrit: «C'est le régime de la facilité.»
-(_Sourires à droite._)
-
-»Cet état d'esprit de ceux qui veulent l'acquittement, ce renversement de
-la morale, c'est un mal bien connu, analogue à celui qui sévit dans les
-grandes agglomérations de malades et qu'on appelle la pourriture des
-hôpitaux, c'est la pourriture des assemblées. (_Applaudissements à
-droite._)
-
-»La Chambre est-elle atteinte de cette pourriture des assemblées, de
-cette maladie qui se gagne par les poignées de main? C'est ce que votre
-vote aura à décider.
-
-»Le problème n'est pas un problème restreint, médiocre, vous n'aurez pas
-à juger des défaillances individuelles; vous aurez à vous prononcer et à
-dire si vous acceptez la défaillance même du régime.
-
-»Je parle du corps parlementaire et je diagnostique sur lui une maladie.
-Cette maladie, elle se révèle d'ailleurs d'une manière évidente pour tous
-ceux qui connaissent cette Assemblée depuis un certain nombre d'années.
-
-»J'en appelle à l'expérience de tous les anciens et à ceux qui veulent
-réfléchir sur le passé le plus récent de notre Parlement. J'ai ici des
-souvenirs qui datent déjà de vingt-cinq années.
-
-»Il y a vingt-cinq années, c'était tout autre chose qu'aujourd'hui, il y
-avait des partis constitués à l'intérieur du Parlement, et je parle
-surtout de ces bancs où se trouve cette majorité nombreuse de laquelle
-sortent les chefs qu'elle suit successivement dans les directions les
-plus variées. (_Rires et applaudissements à droite._)
-
-»Autrefois les partis affichaient hardiment des doctrines; il y avait des
-programmes politiques, programmes immédiats et à plus longue échéance.
-Les partis étaient raccordés dans le pays à des hommes qui, sans
-s'occuper étroitement de politique, étaient en accord avec les chefs
-parlementaires par un ensemble de conceptions philosophiques. Ces idées
-et ces sentiments, ces principes et ces aspirations en commun donnaient à
-l'activité quotidienne des partis une certaine noblesse et de l'unité.
-
-»Mais aujourd'hui, que voyons-nous sur ces bancs de la majorité? Nous
-voyons des combinaisons momentanées. Nous voyons des hommes autour
-desquels se groupent un plus ou moins grand nombre de députés pour des
-opérations déterminées, à échéance limitée. Il se passe ici quelque chose
-d'analogue à ce que l'on voit dans le monde financier, où l'on dit
-couramment: un tel et son groupe; où l'on dit couramment: un tel marche
-avec un tel; où l'on peut très bien voir, quelques semaines après, le
-même individu se détacher, faire une autre opération à échéance limitée,
-marcher avec un autre chef.»
-
-_M. Marcel Sembat._--«C'est tout à fait juste!»
-
-_M. Charles Benoist._--«C'est du condottiérisme politique!»
-
-_M. Maurice Barrès._--«Au lieu de partis fixes ayant des conceptions
-précises, vous avez des groupements d'intérêts, et comme ces groupements
-ne sont pas clairs, comme ils ne sont pas en accord avec une vérité
-profonde, comme ils n'ont pas un caractère historique, ils ne se relient
-dans le pays qu'à d'autres groupements d'intérêts, à des cercles où
-entrent des hommes qui comptent, moyennant qu'ils accusent leur bonne
-volonté à ces chefs momentanés, obtenir des décorations, des faveurs.
-(_Applaudissements au centre et à droite._)
-
-»Et souvent, dans cette disparition des anciens partis, ces groupes
-mobiles de députés sont raccordés étroitement aux groupes financiers du
-dehors auxquels je viens de vous dire qu'ils ressemblent.
-
-»Ici nous touchons au dernier degré de la pourriture parlementaire.
-
-»Messieurs, il dépend de nous tous de remédier à cet état de choses, il
-dépend surtout de nous tous de nous affirmer, dès aujourd'hui, contre un
-état, ou, si vous croyez que j'exagère, contre un danger qui est
-pressant...
-
-»J'entends un collègue qui parle de vertu... Vous vous méprenez
-singulièrement sur le sens de ce que je vous dis. J'essaye, en termes
-raccourcis, de vous indiquer l'historique du Parlement dans notre pays
-depuis quelques années. C'est un autre problème de venir ici parler au
-nom de la vertu: ce n'est pas la tâche que j'ai entreprise. Je vous dis
-que j'ai connu, que nous avons tous connu, il y a un certain nombre
-d'années, un Parlement organisé en partis, ayant des vues déterminées.»
-
-_M. Franklin-Bouillon._--«Permettez-moi, monsieur Barrès, de vous
-demander si vous êtes bien d'accord avec vous-même? Ce Parlement si bien
-organisé, dites-vous, autrefois, vous l'attaquiez de la même façon à
-cette époque, au nom du boulangisme. Comment pouvez-vous en faire l'éloge
-rétrospectif aujourd'hui?»
-
-_M. Jules Delahaye._--« Mais le boulangisme, c'était une réaction contre
-la pourriture parlementaire!»
-
-_M. Maurice Barrès._--«Monsieur Franklin-Bouillon, le boulangiste que
-j'ai été adressait au système parlementaire des critiques que
-l'expérience a justifiées. Dans le système parlementaire, les
-inconvénients et le danger augmentent à mesure qu'au lieu d'être
-solidement organisés les partis se dissolvent en groupes comme nous
-voyons à cette heure. (_Très bien! très bien! sur divers bancs au centre
-et à droite_).
-
-«Le moyen de nous dégager de cette liquéfaction, de rompre ces liens
-malsains créés dans l'intérieur des groupes et qui vous mèneraient à
-l'indulgence pour ce qui ne peut pas mériter l'indulgence, c'est de ne
-considérer que l'intérêt général, que l'intérêt national.
-
-«La même disparition des partis se manifeste dans le pays et, pour parler
-d'un terrain que je connais mieux, pour parler de Paris où j'ai quelque
-connaissance de la politique et où je prie ceux qui en ont plus que moi
-l'expérience de contrôler ce que j'en affirme, je dis que dans Paris, si
-l'on met à part le parti socialiste et le monde catholique, qui ont,
-chacun à leur manière, leur organisation, les autres partis sont tout
-désorganisés, qu'ils ne sont que de minces groupements, des cadres sans
-grande force, sans grande solidité, mais que de plus en plus, dans cette
-masse se dégage un sentiment qui fait l'union: le désir de voir juger
-toutes choses non du point de vue d'un clan, d'une coterie (les partis ne
-sont plus que cela) mais du point de vue de l'intérêt national.
-(_Applaudissements au centre et à droite._)
-
-«Inspirez-vous de ces vues. Dans le vote que je vous demande d'émettre
-aujourd'hui, en repoussant les conclusions de la commission, en ne vous
-prêtant pas à cette excessive indulgence, en déférant les coupables à la
-justice, il s'agit de mettre le bien public au-dessus de tous ces groupes
-incertains. En réclamant des sanctions pénales contre des ministres
-coupables d'avoir entravé par ordres et menaces l'action régulière de la
-justice qui poursuivait un escroc, c'est l'intérêt national que je vous
-demande de mettre au-dessus d'une camaraderie et au-dessus de ces luttes
-de groupes où les petits papiers remplacent les programmes, et dont les
-chefs se poursuivent dans l'ombre avec des poignards à la main. (_Très
-bien! très bien! au centre et à droite._)
-
-»Faites une besogne de salubrité publique en frappant les deux ministres
-coupables.» (_Vifs applaudissements au centre et à droite._)
-
-_M. Bedouce._--«Tous les coupables, non pas deux.» (_Applaudissements à
-l'extrême-gauche._)
-
-_M. Maurice Barrès._--«Je n'en connais que deux.»
-
-
-
-
-IX
-
-LA CLEF DES CHAMPS
-
-(SUITE DU DÉBAT SUR LES CONCLUSIONS DE LA COMMISSION).
-
-
- (_Écrit le 4 avril 1914._)
-
-Comme j'avais raison de leur dire, à ces radicaux, qu'ils ne sont plus un
-parti organisé, hiérarchisé! Déjà, dans la Commission, je les avais vus
-animés, dirigés, sauvés par la seule pensée de Jaurès, tout incapables
-par eux-mêmes de trouver la voie et les moyens, la formule pour sauver
-leurs chefs Caillaux et Monis. Au cours de cette séance, leur débandade
-de moutons affolés était telle qu'en écoutant ce Briand, si détesté
-l'avant-veille, ils se disaient entre eux: «Il a figure de chef.
-Puisqu'aussi bien Caillaux est mort, pourquoi ne prendrions-nous pas
-celui-ci pour régner sur nous?»
-
-Dans leur affolement, ils auraient passé sur le ventre de leur ancien
-berger Monis, et même de Caillaux. Ils ne pensaient qu'à fuir l'abattoir
-électoral. Et certainement, en fin de journée, ils s'en seraient allés
-piquer une tête dans la rivière, s'ils n'avaient eu, les pauvres, pour
-les ramener, pour les rallier, MM. Jaurès et Sembat, ces loups devenus
-bergers.
-
-Ce fut Sembat qui, juste après mon discours, fit la sonnerie au drapeau
-radical. Depuis une demi-heure nous l'écoutions sans trop le comprendre,
-en dépit de ses phrases si nettes. Où voulait-il en venir? Il réclamait
-la répression et, tout à la fois, blaguait les justiciers. Soudain, il se
-saisit de l'argument déjà fourbi à la Commission par Jaurès:
-
---Si Caillaux avait suivi, comme ministre des Finances, une autre
-politique et soutenu moins vigoureusement ses projets financiers, il
-n'aurait pas eu à subir la même campagne de moralité; jamais le document
-Fabre n'aurait paru.
-
-Mais ces socialistes qui veulent sauver le radicalisme dans la personne
-de MM. Monis et Caillaux veulent surtout mettre à mal «le modérantisme»
-dans la personne de MM. Briand et Barthou,--Barthou plus qu'aucun autre.
-
-Et eux, les deux hommes en danger, ils sont là, l'un et l'autre, tout
-prêts à faire face. Sitôt leurs noms prononcés, ils réclament la parole.
-
-Briand d'abord, et qui s'en tire avec une maëstria dont les amateurs, du
-plus grand au plus petit, demeurent bouche bée. Les troupes
-radicalo-socialistes se consolent en pensant qu'elles vont se rattraper
-sur Barthou. Il y a toujours cette diable d'histoire du document qu'il a
-pris pour empêcher qu'un autre ne le prenne! Mais ce grief, qui leur
-paraît si énorme en l'absence de Barthou, sitôt qu'ils sont devant lui
-ils ne savent plus le formuler. Il leur explique bien en face son bon
-droit, sans qu'ils trouvent le défaut de la cuirasse. Et encore
-s'abstient-il, bien à tort selon moi, de leur offrir son meilleur
-argument, à savoir qu'il a agi dans l'intérêt général. Ah! Barthou à la
-tribune, c'est un bon petit Béarnais qui sait gaillardement défendre ses
-mollets contre les chiens qui veulent en tâter.
-
-Et puis, quoi! nous n'oublions pas que c'est lui qui a fait triompher la
-loi de trois ans.
-
-Au terme de cette excédante discussion, dans l'atmosphère empestée et
-surchauffée de la séance de nuit, le vendredi soir, Jaurès, président de
-la commission d'enquête, entra en bataille avec toute l'artillerie des
-arguments de sa cause. Ivre de fatigue et du prodigieux effort qu'il
-vient de fournir, le sang à la tête, n'en criant que plus fort, se
-livrant éperdument à ses inventions d'images, il exposa autour de la
-tribune, comme six prisonniers enchaînés, MM. Caillaux, Monis, Barthou,
-Briand, Fabre et Bidault de l'Isle, et après avoir commis l'injustice de
-ce pilori, où les plus coupables et les plus innocents étaient
-indignement confondus, il se donna les airs du plus scrupuleux des juges,
-qui ne trouvait dans le Code aucune sanction pénale contre les faits
-incriminés.
-
---Aucune sanction, M. Jaurès! Mais je viens de vous le dire tout à
-l'heure, à la tribune, il y a l'article 179 du Code pénal qui s'applique
-comme un gant à vos amis.
-
-Sembat, comme Jaurès, repousse l'idée de déférer MM. Monis et Caillaux
-aux tribunaux ordinaires. Mais il accepterait volontiers l'idée de les
-traduire devant une Haute-Cour. (Le bon apôtre! Je vois d'ici le tableau;
-elle ne retiendrait que Barthou.)
-
-Je ne pus me contenir:
-
---Ah! non, m'écriai-je, j'ai vu trop d'honnêtes gens en Haute-Cour, je
-n'y enverrai pas ceux-là!
-
-Et, ma foi, je suis sûr qu'à ce moment de grandes et nobles figures
-passèrent devant tous les esprits.
-
- * * * * *
-
-Vers minuit, la plus étrange opération fut tentée. Un être bizarre, tout
-pareil à un œuf d'autruche piqué de quelques poils, le député de la
-circonscription où se trouve Pégomas--et naturellement ses amis
-l'appellent avec bonne humeur le bandit de Pégomas--parut à la tribune.
-Son premier geste fut de porter son pouce à ses lèvres, et, levant le
-coude, il fit entendre clairement à l'huissier qu'il désirait vider un
-verre. L'échanson de la tribune obtempéra à son désir légitime. Il but et
-commença de lire trois, quatre articles de vieux journaux, avec une telle
-mimique que tous nous crûmes que c'était un divertissement, une entrée de
-clowns, et l'on se mit à rire. «Ne riez pas, me dit un voisin avec un
-grand sérieux: il est sorti premier de l'École normale! Mais, soudain,
-l'on s'aperçut que le bizarre personnage avait un couteau à la main:
-
-«--Ce que je viens de vous lire, déclara-t-il, c'est un jugement rendu
-contre M. Jules Delahaye et qui m'empêche de le suivre dans son œuvre de
-justicier.»
-
-En quatre mots, Delahaye remet toutes choses au point:
-
-«--Depuis dix ans, chaque matin, des lettres me menacent de révélations.
-Les voilà donc! J'ai toujours sur moi l'arrêt en bonne et due forme qui a
-cassé ce jugement. Regardez-le! Ah! si j'avais quelque chose à me
-reprocher, les divers gouvernements que j'ai tous attaqués n'auraient pas
-attendu aujourd'hui pour me briser les reins!»
-
-Et le citoyen de Pégomas, cette figure de minuit pareille à celle de
-quelque docteur Plume ou de quelque professeur Goudron sorti des rêves
-d'Edgar Poë, de s'excuser, de s'incliner, de ne pas s'expliquer et de
-s'évanouir dans la foule comme une buée sur le cloaque.
-
-Mais qui donc avait mis ce couteau de carton aux mains de cet
-extravagant?
-
- * * * * *
-
-Vers deux heures du matin, à la faveur des ténèbres amoncelées dans le
-cirque par les discussions confuses autour des ordres du jour, les six
-captifs, innocents et coupables, prirent lestement la clef des champs.
-
-Briand, en tête, comme dans un fauteuil, correct, grave, paisible, la
-redingote impeccable, seulement la voix un peu éraillée.
-
-Barthou, plus pâle, tiraillé, harcelé par la meute, de bonne humeur
-quand même, par nature et par volonté courageuse, courait pour le
-rejoindre et le rejoignait.
-
-Loin derrière, Caillaux, dépouillé de toutes ses présidences, soutenu
-pourtant par quelques fidèles et surtout par les socialistes.
-
-Et Monis? Vraiment Monis s'en est tiré? On l'avait laissé pour mort dans
-le fossé de la route. Il s'est relevé dans l'ombre, paraît-il. Mais je le
-crois malade.
-
-Qu'ils soient courants ou gisants, MM. Monis et Caillaux, ce n'est point
-l'intérêt de cette affaire. Elle vaut pour nous montrer toute la
-ménagerie en action. Elle vaut surtout comme un trait de lumière qui nous
-fait voir comment nous sommes gouvernés, par des hommes qui ne croient
-plus au parlementarisme et qui le suppléent par des expédients illégaux,
-voire criminels.
-
-Il n'y a pas de loi en France contre les ministres coupables. C'est ce
-que vient de proclamer et de voter la Chambre. C'est le sens, la moralité
-de cette longue discussion et de l'ordre du jour où vient d'aboutir la
-majorité.
-
-Cette majorité radicale-socialiste peut être satisfaite. Elle triomphe.
-Le ministère n'est même pas tombé, mais il y a une plus grande ruine
-suspendue au-dessus de nos têtes: l'énorme masse du système parlementaire
-qu'un souffle peut jeter par terre.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- INTRODUCTION 3
-
-
-
- Deux maîtres, deux esclaves 7
-
- II
-
- Monsieur X 21
-
- III
-
- Les frères ennemis 31
-
- IV
-
- Les trois fils de la louve 47
-
- V
-
- Les animaux malades de la peste 59
-
- VI
-
- La fin du cinéma 71
-
- VII
-
- Je demande des poursuites 83
-
- VIII
-
- La pourriture des Assemblées 89
-
- IX
-
- La clef des champs 107
-
-
- IMPRIMERIE CHAIX. RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--7442-4-14.
-
-
-
-
-OEUVRES DE MAURICE BARRÈS
-
-Collection à 3 fr. 50 c.
-
- LE CULTE DU MOI
-
- * SOUS L'OEIL DES BARBARES 1 vol.
- ** UN HOMME LIBRE 1 vol.
- *** LE JARDIN DE BÉRÉNICE 1 vol.
-
-
- LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE
-
- * LES DÉRACINÉS 1 vol.
- ** L'APPEL AU SOLDAT 1 vol.
- *** LEURS FIGURES 1 vol.
-
-
- LES BASTIONS DE L'EST
-
- * AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE 1 vol.
- ** COLETTE BAUDOCHE, histoire d'une jeune fille de Metz. 1 vol.
-
- L'ENNEMI DES LOIS 1 vol.
- DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT 1 vol.
- AMORI ET DOLORI SACRUM (_La Mort de Venise_) 1 vol.
- LES AMITIÉS FRANÇAISES 1 vol.
- SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME 1 vol.
- LE VOYAGE DE SPARTE 1 vol.
- GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE 1 vol.
- LA COLLINE INSPIRÉE 1 vol.
- HUIT JOURS CHEZ M. RENAN 1 vol.
- LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE FRANCE 1 vol.
-
- ADIEU A MORÉAS. Une brochure Prix 1 fr.
- UN DISCOURS A METZ (15 août 1911). Une brochure Prix 1 fr.
-
-
-_Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
- pour tous pays. Copyright by Émile-Paul frères, 1914._
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Dans le cloaque, by Maurice Barrès
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE ***
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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-<body>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Dans le cloaque, by Maurice Barrès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Dans le cloaque
- Notes d'un membre de la Commission d'enquête sur l'affaire Rochette
-
-Author: Maurice Barrès
-
-Release Date: July 17, 2017 [EBook #55136]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-
-<h1><span class="xlarge">DANS LE CLOAQUE</span></h1>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span><br />
-<span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="large">MAURICE BARRÈS</span><br />
-<span class="xs">de l'Académie Française</span></p>
-</div>
-<hr class="deco" />
-<div class="titlepage">
-<p><span class="xxlarge">DANS LE CLOAQUE</span></p>
-</div>
-<hr class="deco" />
-<div class="titlepage">
-<p><span class="medium">NOTES</span><br />
-<span class="xs">d'un membre de la Commission d'enquête</span><br />
-<span class="xs">sur l'affaire Rochette</span></p>
-
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="large">ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS</span><br />
-<span class="xs">100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100</span><br />
-<span class="xs">PLACE BEAUVAU</span></p>
-</div>
-<hr class="deco" />
-<div class="titlepage">
-<p class="medium">1914</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span></p>
-
-<div class="frontmatter">
-<p>JUSTIFICATION DU TIRAGE<br />
-2.173</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span></p>
-
-
-<div class="frontmatter">
-<p><span class="xs"><i>A MM. les Électeurs</i></span><br />
-<span class="xs"><i>du Premier Arrondissement de Paris</i></span><br />
-<span class="xs"><i>Hommage et Remerciements</i></span><br />
-<span class="xs"><i>de</i></span><br />
-<span class="xs"><i>leur Député et Ami</i></span></p>
-</div>
-
-<p class="signature"><i>Maurice</i> <span class="cap"><i>B</i></span><span class="smallc"><i>ARRÈS</i></span>.</p>
-
-
-<p class="date"><i>7 Avril 1914.</i></p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VI"> VI</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<h2 class="normal">DANS LE CLOAQUE<br />
-<i><span class="medium">AU LECTEUR</span></i></h2>
-</div>
-
-<p class="space"><i>On se rappelle les faits.</i></p>
-
-<p><i>Le</i> Figaro <i>menait une violente campagne
-contre M. Caillaux, ministre des finances, et
-sa politique fiscale. Il l'accusait, notamment,
-d'avoir entravé le cours régulier de la justice
-pour servir l'escroc Rochette. Une note
-du procureur général Fabre en faisait foi,
-disait-il.</i></p>
-
-<p><i>Le 16 mars, M<sup>me</sup> Caillaux vint aux bureaux
-du</i> Figaro <i>et tua à coups de revolver
-le directeur du journal, Gaston Calmette.</i></p>
-
-<p><i>L'émotion fut profonde, universelle, Jules
-Delahaye, à la Chambre, interpella les ministres.</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-<i>Qu'est-ce que cette note du procureur
-général Fabre? Tous, par leur silence ou
-par leurs dénégations, Doumergue et Monis
-en tête, donnèrent à entendre à la Chambre
-qu'ils ne connaissaient rien de ce fait, ni de
-cette pièce, et qu'on était en présence de pures
-calomnies. Mais Barthou, brusquement, monte
-à la tribune et livre à tous le document.</i></p>
-
-<p><i>Ce document, le voici:</i></p>
-
-<p><span class="medium">COUR D'APPEL DE PARIS</span><br />
-<span class="xs">Procès-verbal-copie</span><br />
-<span class="xs"><i>Cabinet du procureur général</i></span></p>
-
-<p>«J'ai été mandé par M. Monis, président
-du Conseil. Il voulait me parler de l'affaire
-Rochette. Il me dit que le gouvernement
-tenait à ce qu'elle ne vînt pas devant la cour
-le 27 avril, date fixée depuis longtemps;
-qu'elle pouvait créer des embarras au ministre
-des Finances au moment où celui-ci
-avait déjà les affaires de liquidation des congrégations
-religieuses, celle du Crédit Foncier
-<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-et autres du même genre. Le président du
-Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président
-de la chambre correctionnelle la remise
-de cette affaire après les vacances judiciaires
-d'août et septembre. J'ai protesté avec énergie,
-j'ai indiqué combien il m'était impossible
-de remplir une pareille mission; j'ai
-supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre
-son cours normal. Le président du Conseil
-maintint ses ordres et m'invita à aller le
-revoir pour lui rendre compte. J'étais indigné,
-je sentais bien que c'étaient les amis de
-Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable.</p>
-
-<p>»Le vendredi 24 mars, M<sup>e</sup> Maurice Bernard
-vint au parquet. Il me déclara que
-cédant aux sollicitations de son ami, le ministre
-des Finances, il allait se porter malade
-et demander la remise après les grandes
-vacances de l'affaire Rochette. Je lui répondis
-qu'il avait l'air fort bien portant, mais qu'il
-ne m'appartenait pas de discuter les raisons
-de santé personnelles invoquées par cet avocat
-et que je ne pouvais, le cas échéant, que
-m'en rapporter à la sagesse du président.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-»Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je
-n'avais pas vu, que je ne voulais pas voir,
-répondit par un refus. M<sup>e</sup> M. Bernard se
-montra fort irrité. Il vint récriminer auprès
-de moi et me fit comprendre par des allusions
-à peine voilées qu'il était au courant
-de tout.</p>
-
-<p>»Que devais-je faire? Après un violent combat
-intérieur, après une véritable crise, dont
-fut témoin et seul témoin mon ami et substitut
-Bloch-Laroque, je me suis décidé,
-contraint par la violence morale exercée sur
-moi, à obéir. J'ai fait venir M. le président
-Bidault de l'Isle. Je lui ai exposé avec émotion
-les hésitations où je me trouvais. Finalement,
-M. Bidault de l'Isle a consenti, par
-affection pour moi, la remise. Le soir même,
-c'est-à-dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez
-le président du Conseil. Je lui ai dit ce que
-j'avais fait. Il a paru très content. Je l'étais
-beaucoup moins. Dans l'antichambre, j'ai
-vu M. du Mesnil, directeur du <i>Rappel</i>, journal
-favorable à Rochette, et m'outrageant
-fréquemment. Il venait sans doute demander
-si je m'étais soumis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-»Jamais je n'ai subi une telle humiliation.</p>
-
-<p class="signature"><span class="cap">V. F</span><span class="smallc">ABRE.</span></p>
-
-<p class="date">»Le 31 mars 1911.»</p>
-
-<p><i>Sur l'heure, on décide de livrer tout ce
-mystère à une commission d'enquête. Je demandai
-à en faire partie. «La lumière,
-toute et tout de suite», dis-je à mes collègues.
-Ils me nommèrent. Je me suis employé
-à tenir parole.</i></p>
-
-<p><i>Voici des pages écrites chaque soir au
-sortir des séances de la commission d'enquête.
-Tout le jour, depuis neuf heures et demie du
-matin, nous entendions les témoins, ministres,
-anciens ministres, députés, magistrats, journalistes,
-banquiers. Nous ne cessions guère
-qu'à sept heures et, parfois, plus tard. Je
-n'avais que le temps de jeter en hâte mes
-impressions, mes images et mes raisons sur
-des feuillets que l'on me prenait un à un
-pour l'imprimerie.</i></p>
-
-<p><i>Les traces de cette rapidité ne sont que trop</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-<i>visibles. Si je passe outre et si je laisse
-réimprimer ces improvisations, c'est que telles
-quelles on y voit les couleurs toutes crues de
-la réalité,&mdash;d'une réalité bonne à dire et
-à crier dans cette minute même.</i></p>
-
-<p class="signature">M. B.</p>
-<p class="date"><i>5 avril 1914.</i></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p>
-<h2 class="normal">I<br />
-<span class="medium">DEUX MAÎTRES, DEUX ESCLAVES</span></h2>
-</div>
-
-<p class="centre">(<i>Écrit le vendredi soir 20 mars 1914</i>)</p>
-
-<p>Gaston Calmette a été assassiné lundi soir.
-Le mardi, j'arrivai à la Chambre. «Le voilà
-zigouyé,» disaient-ils. Un collègue me dit:
-«Calmette est maintenant calmé.» Un ministre,
-en ôtant son pardessus, déclara: «Il
-n'a que ce qu'il mérite.» Voilà les sentiments
-auxquels Thalamas se chargea de
-donner une forme. Il écrivit sur l'heure sa
-lettre impérissable:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><i>Madame, je n'ai pas l'honneur de vous
-connaître, mais je sais par expérience quelle
-est l'infamie de la presse immonde envers les</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-<i>sentiments les plus intimes et les plus sacrés
-et quelle guerre elle mène contre la famille
-et les affaires privées les plus respectables de
-ceux qui luttent contres les privilèges des riches
-et les menées cléricales.</i></p>
-
-<p><i>Vous en avez tué un, bravo!</i></p>
-
-<p><i>Lorsqu'un homme en vient jusqu'à se mettre
-en dehors de la loi morale et à côté des pénalités
-civiles les plus efficaces, il n'est plus
-qu'un bandit. Et quand la société ne vous fait
-pas justice, on n'a qu'à se faire justice soi-même.</i></p>
-
-<p><i>Faites de ma lettre l'usage que vous voudrez
-et voyez en elle, avec mes respectueux hommages,
-le cri de la conscience d'un honnête
-homme révolté et d'un journaliste député
-éc&oelig;uré des procédés de ceux qui déshonorent
-la presse et le Parlement.</i></p>
-
-<p class="signature"><span class="cap">T</span><span class="smallc">HALAMAS.</span></p>
-
-<p>P.-S.&mdash;<i>Ma femme, qui me prie de vous
-adresser l'expression de ses sympathies, vient
-de faire sur votre acte un article dans la</i>
-Dépêche de Versailles, <i>que je vous enverrai
-demain.</i></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-Ces sentiments, que seul l'insulteur de
-Jeanne d'Arc avait eu le front de produire
-au grand jour, existaient à l'état confus dans
-toute la majorité radicale. Elle était avec la
-meurtrière. Cela apparut dès la première
-réunion de la commission d'enquête, le
-jeudi 19 mars dans l'après-midi. Il s'agissait
-seulement, ce jour-là, de dresser le programme
-des réunions qui allaient suivre, et
-d'établir dans quel ordre seraient appelés à
-s'expliquer devant nous les divers personnages
-de la tragédie; mais, dès cette première
-journée, les amis de M. Caillaux se
-montrèrent.</p>
-
-<p>M. Ceccaldi prit la parole. Petit, mince,
-rapide, un peu roux, l'&oelig;il brillant, la moustache
-guerrière, pareil à une lame d'épée, il
-a les vertus habituelles de sa nation corse.
-Il s'est choisi un chef, il marche pour Caillaux,
-il est de sa <i>gens</i>, de sa vendetta, s'il le
-faut. Il le dit crânement. Lui et ses amis
-auraient voulu que MM. Monis et Caillaux
-fussent les derniers à s'expliquer, car ils comprenaient
-l'avantage, pour les ministres en
-cause, qu'on fit comparaître avant eux, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-procureur Fabre et qu'il vidât le premier
-son sac.</p>
-
-<p>C'était peu raisonnable. Ils n'insistèrent
-pas.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, nous venons d'entendre successivement
-MM. Monis, Caillaux, le procureur
-général Fabre et le Président Bidault
-de l'Isle.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>En séance publique, le mercredi 18, Monis
-avait tout nié. Je le regardais à son banc,
-près du mien. Il n'était pas à son aise. Il
-voyait venir droit sur lui, une effroyable machine
-de guerre, et sans doute qu'il se rappelait
-<i>in petto</i> le mot suprême que lui cria
-Berteaux sur le champ d'aviation d'Issy:
-«Nous allons être fauchés!» Tout perclus,
-les yeux ronds, le c&oelig;ur en désarroi, il ne
-quittait pas des yeux la bouche de l'orateur.
-Ce vieil homme était superbe dans cette attitude
-expectante, avec sa tête rentrée dans ses
-épaules et son énorme dos rond en cuirasse.
-A l'instant tragique où Delahaye, adossé à
-la tribune, les bras croisés, et le regardant
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-fixement, le sommait de lui répondre sur le
-document, le vieillard immobile nous semblait
-pareil à quelque roc moussu. Toute
-l'opposition lui criait: «Parlez!» Ses collègues
-du ministère, les yeux baissés, ne
-remuant que les lèvres, lui disaient: «Ne
-bougez pas!» L'<i>Officiel</i> ne rend pas l'ignominie
-de ce long silence sous les huées, tous
-les députés au centre et à droite, debout et
-criant à ce sourd et muet: «Répondez!»
-Et quand l'émotion qui gagnait toutes les
-travées contraignit enfin ses collègues et lui-même,
-quand il se fut rapidement concerté
-avec M. Doumergue et qu'il se leva, ce fut
-pour tout nier.</p>
-
-<p>Aujourd'hui il parle, il avoue à demi.</p>
-
-<p>Quels sont donc les intérêts politiques si
-puissants qu'il y avait pour décider MM. Caillaux
-et Monis à ajourner le procès Rochette?</p>
-
-<p>Eh! nous a répété M. Monis de vingt-cinq
-manières, M. Caillaux m'a parlé du
-grand talent de l'avocat de M. Rochette,
-M<sup>e</sup> Maurice Bernard, qui ne manquerait pas
-de raconter qu'il y a de nombreuses affaires
-pareilles aux affaires de Rochette, et à propos
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-desquelles aucune poursuite n'est exercée.
-D'innombrables sociétés sont irrégulières et
-fonctionnent quand même sous les yeux du
-gouvernement. Nous avons cédé à la crainte
-de cette plaidoirie qui eût été la révision de
-nos dix dernières années financières.</p>
-
-<p>Quel aveu, quelle vue ignoble sur nos
-m&oelig;urs politico-financières! Il est bien intéressant,
-ce ministre, quand il nous en trace ce
-tableau. Il l'est moins quand il explique son
-affaire en disant qu'il n'est pas intervenu judiciairement,
-mais administrativement! Tous,
-nous le regardions avec un lourd ennui.
-Mais, à mesure que les visages autour de lui
-devenaient plus mornes, il éclairait son regard,
-il risquait un sourire; peu à peu, il se
-mit à faire le bonhomme et à griffer furieusement
-le procureur général Fabre.</p>
-
-<p>Avec cet homme enveloppé, ankylosé, de
-sang-froid, prudent, tout en ouate, M. Caillaux
-fait un furieux contraste.</p>
-
-<p>A l'ordinaire, c'est un homme élégant,
-quasi un jeune aristocrate, avec quelque
-chose d'extravagant. Aujourd'hui, il est fatigué,
-plus grave, un homme sur lequel il a plu.
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-La jeunesse n'est plus que dans la voix et le
-raisonnement. Son premier mot, assez saisissant,
-c'est pour demander la permission
-de jurer:</p>
-
-<p>&mdash;Sur mon honneur et ma conscience...</p>
-
-<p>Mais le solennel n'est pas son genre. Très
-vite il rentre dans sa nature, entraîné, semble-t-il,
-par sa parole facile et agréable. Et,
-avec stupeur, on le retrouve toujours complaisant
-à soi-même. Écoutez cette phrase,
-ce n'est rien, mais c'est toute une lueur sur
-l'homme: «Je me retournais sur mon fauteuil,
-nous dit-il, avec un geste qui m'est
-familier.» Il note ses gestes, il se regarde
-avec plaisir. Il explique légèrement qu'en
-ajournant le procès de Rochette il a voulu
-faire plaisir à un galant homme, M. Maurice
-Bernard, son ami.</p>
-
-<p>Ainsi, voilà toute la raison qu'avait le
-gouvernement de servir Rochette et de lui
-sacrifier sept mois encore l'épargne française!
-C'est peu, c'est simple, et tout le reste n'est
-qu'invention du procureur général. Dès
-maintenant, il saute aux yeux que pour MM.
-Monis, Caillaux et leurs troupes, c'est le
-<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-procureur général Fabre, le pelé, le galeux,
-à qui l'on fera payer cher sa malencontreuse
-confession et ses scrupules démodés.</p>
-
-<p class="quote">A grands voleurs, grandes révérences;<br />
-A petits voleurs, grandes potences;</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Mais voici midi. La séance est levée; on
-se retrouvera à deux heures et demie pour
-entendre les deux magistrats, MM. Fabre et
-Bidault de l'Isle. Dans l'entre-deux, je vais à
-l'enterrement de Gaston Calmette.</p>
-
-<p>Tandis que les chants de la liturgie se
-développent avec magnificence, je songe à ce
-camarade de ma jeunesse tragiquement frappé
-à son poste de combat. Dans quelle lutte
-affreuse il est tombé, cette séance de ce matin
-me l'éclaire encore! Ce n'est pas une lutte
-qui satisfait toute l'âme, une lutte pour la
-patrie, la religion, la foi; c'est dans un choc
-d'intérêts, plus noir encore par cette absence
-d'idéal, qu'il a trouvé son guet-apens.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></p>
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Le procureur général Fabre. Un homme
-à cheveux blancs, intimidé dans la minute où
-il franchit notre porte et qui, assis, fait un
-effort pour se ressaisir et y parvient.</p>
-
-<p>Tout de suite les amis de M. Caillaux
-essaient de l'intimider. Comme il cite une
-date, en donnant l'année, sans plus, on lui
-demande de préciser le mois. Il s'excuse et
-reçoit ce soufflet:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez oublié de faire une note,
-cette fois!</p>
-
-<p>Mais l'instant d'après, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon document je l'ai confié au ministre
-de la Justice, qui ne devait pas en disposer.</p>
-
-<p>Et, pour une seconde, le voici redevenu
-<i>persona grata</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! Très bien! disent les mêmes
-qui viennent de murmurer.</p>
-
-<p>M. Fabre est un homme nerveux, méridional,
-qui parle bien, très bien. Je n'ai
-jamais vu un homme dépenser autant d'éloquence
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-à établir le bilan des humiliations
-qu'il a encaissées. Il a reçu un ordre, et,
-trente fois, il insiste sur le mot «ordre».
-L'acte qu'il a dû accomplir a fait courir sur
-lui mille bruits à sa honte.</p>
-
-<p>&mdash;Pouvais-je résister à cet ordre injuste?
-Oui, mais c'était ma perte certaine. A la première
-occasion, on aurait brisé ma carrière.
-Ah! vous pensez que j'aurais dû démissionner?
-Rien de plus commode que de donner
-des leçons de vertu et d'héroïsme...</p>
-
-<p>&mdash;Langage cynique, disaient à mi-voix
-quelques-uns des enquêteurs.</p>
-
-<p>Et moi, je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Non, il est net.</p>
-
-<p>Ce n'est plus le procureur drapé dans sa
-rhétorique, c'est le pauvre fonctionnaire,
-bien désarmé devant les puissants et qui
-défend son gagne-pain.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai servi treize ministres de la justice,
-dit-il. Puisse ce treizième ne pas me porter
-malheur! Croyez-vous que ce soit facile de
-vivre, de durer au milieu d'hommes politiques
-qui se déchirent? Je me suis maintenu
-comme j'ai pu entre ces frères ennemis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-Ah! nous ne permettons pas à nos fonctionnaires
-de n'être pas sublimes! Nous voudrions
-qu'ils s'ouvrissent le ventre plutôt que
-d'obéir aux ordres injustes que nous leur
-donnons! Nous le méprisons, ce fonctionnaire
-sans héroïsme! Moi je commence à
-l'aimer. C'est un esclave, un pauvre esclave
-que je vois là, sur cette chaise, tourmenté de
-questions par Ceccaldi, Franklin-Bouillon,
-Hesse, Paul Meunier, toute une armée. Les
-heures passent; ils redoublent. Mais lui, il
-trouve une force nouvelle dans sa joie de
-proclamer combien il fut humilié.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Nous avons entendu les trois protagonistes,
-et nous ne sommes pas arrivés à nous
-faire dire l'intérêt que trouvait le gouvernement
-à être agréable à Rochette et à lui donner
-un supplément de loisir pour continuer
-son brigandage. Du premier coup d'&oelig;il, on
-vit bien que ce ne serait pas M. Bidault de
-l'Isle qui éclaircirait le mystère.</p>
-
-<p>Assez empêtré de gestes, un peu sourd,
-portant binocle, il commence:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-&mdash;Je n'ai pas dit la vérité en 1912, je
-vais la dire cette fois-ci:</p>
-
-<p>On murmure:</p>
-
-<p>&mdash;Le pauvre homme!</p>
-
-<p>C'est un esclave encore. Et qui d'ailleurs
-ne ménage guère le premier. Il en fait une
-caricature:</p>
-
-<p>&mdash;M. Fabre dit dans sa note qu'il était
-indigné. Je ne m'en suis pas aperçu, non
-plus que de ses scrupules. Il est toujours un
-peu vibrant. A l'audience, quand il parle, je
-voudrais lui souffler: «Calmez-vous donc!»</p>
-
-<p>Lui, il a trouvé tout si simple! Un jour, le
-procureur général, qui représente l'intérêt
-public, et l'avocat Maurice Bernard, qui
-représente l'intérêt de Rochette, se sont
-trouvés d'accord pour la remise de l'affaire;
-alors il s'est accommodé à l'avis de ces messieurs.
-Et pourtant, quel ennui c'était pour
-lui de déranger son tableau d'ordre! quel
-tracas, quel surcroît de complications!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas envisagé ce qu'était
-Rochette, je ne m'en soucie pas, je ne sais
-pas s'il a fait des opérations frauduleuses.
-Je ne sais pas non plus ce qu'ont voulu
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-MM. Caillaux et Monis. C'est de la politique.
-La politique n'a pas pour moi d'importance.</p>
-
-<p>On lui montre qu'il n'est plus d'accord
-avec ses déclarations de la première enquête.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je ne voulais pas contredire
-M. le Procureur général!</p>
-
-<p>Il a beaucoup de succès. Comme un auditoire
-varie! Tout à l'heure on savait mauvais
-gré à M. Fabre de ses humiliations,
-celles de M. Bidault de l'Isle enchantent.</p>
-
-<p>Un autre mot de lui qui soulève une vive
-satisfaction, c'est quand il déclare avec autorité
-d'un de ses confrères (d'ailleurs justement
-estimé):</p>
-
-<p>&mdash;Ah! M. Le Poittevin! Il est si fort
-qu'en huit jours il a fait un volume.</p>
-
-<p><i>O sancta simplicitas!</i> Mais ne ferait-il
-pas le naïf? Ne jouerait-il pas les Jean-Jean?</p>
-
-<p>J'ai à part moi l'idée qu'entre ces deux
-robins, maître Bernard était un prétexte
-honnête et que tous deux, Bidault de l'Isle
-comme Fabre, ils comprenaient très bien de
-quoi il retournait.</p>
-
-<p>Il retournait de sacrifier l'épargne française,
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-l'immense peuple des gogos, aux brigandages
-de Rochette, aux combinaisons du
-gouvernement, et à je ne sais quelle caisse
-noire.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, deux maîtres et deux esclaves
-n'ont pas voulu nous renseigner. Demain,
-quelque rayon de lumière viendra-t-il éclairer
-ce cloaque où il y a du sang?</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></p>
-<h2 class="normal">II<br />
-<span class="medium">MONSIEUR X</span></h2>
-</div>
-
-<p class="centre">(<i>Écrit le samedi soir 21 mars 1914.</i>)</p>
-
-<p>Il est près de huit heures, et voici seulement
-que nous sortons de la séance de la
-Commission. Elle fut consacrée à l'audition
-d'une série de magistrats qui sont venus en
-corps, pourrait-on dire, soutenir le procureur
-général et faire bloc, ma foi, contre les
-politiciens. Tous, l'un après l'autre, dans
-cette sorte de défilé corporatif, ils exhalent
-une même plainte; ils dénoncent la pression
-abusive exercée sur eux et sur la justice par
-le pouvoir exécutif... Mais je vais à l'essentiel.
-Un nouveau personnage vient de faire son
-apparition sur la scène. C'est lui qui préside
-<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-le drame, c'est lui qui l'a créé, il en sait
-tous les secrets. Malheureusement, il porte
-un masque sur son visage.</p>
-
-<p>Il a surgi cet après-midi, et c'est M<sup>e</sup> Maurice
-Bernard qui a introduit parmi nous ce
-personnage mystérieux.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Maurice Bernard, un Lorrain de Nancy,
-devenu une figure de Paris. Un homme
-solide, armé d'une merveilleuse clarté d'esprit
-et de parole, et qui le sait. Ah! l'avocat ne
-ressemble pas aux magistrats que nous avons
-vu défiler hier et ce matin. Il a une autre
-liberté, un autre ton, une autre allure. Il
-avait l'air de nous dire: «Si vous n'êtes pas
-satisfaits, messieurs, de mes paroles et de mes
-silences, eh bien! ça m'est égal. Je n'ai besoin
-d'aucun de vous. J'ai des amis et ma conscience.»</p>
-
-<p>Aujourd'hui, il s'est fait fort de son indépendance
-d'avocat pour proposer à la France
-entière une effroyable énigme.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour, nous raconte-t-il, quelqu'un
-que je ne veux pas nommer vint me trouver
-dans mon cabinet et me dit: «Vous pouvez
-demander la remise de l'affaire Rochette au
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-procureur général, car elle est accordée
-d'avance.» Je n'y croyais pas beaucoup,
-car M. Fabre poursuivait Rochette avec
-ardeur. Mais c'était l'intérêt de Rochette et,
-d'autre part, je me sentais fatigué. Je demandai
-la remise au magistrat. Elle me fut
-refusée. Je fus fort mécontent, non pas du
-refus en lui-même, mais d'avoir fait un pas
-de clerc. Très peu de jours après, on vint
-me dire de réitérer ma demande, et que la
-remise, cette fois, me serait accordée. Je
-refusai de faire cette seconde démarche. On
-me dit qu'en ne sollicitant pas cette remise,
-je mettais le procureur général dans un mauvais
-cas. On me pria de vouloir bien accepter
-ce que j'avais refusé la veille. Enfin je cédai,
-je fis la demande, et j'eus ma remise. Et même,
-on me la donna avec magnanimité, à très
-longue échéance, sans que j'eusse pensé à la
-désirer aussi lointaine.</p>
-
-<p>Le voici donc posé, et qui s'avance à pas
-feutrés, le tout-puissant personnage qui sait
-tous les secrets du drame dont il fut le
-principe, le mystérieux inconnu qui, désormais,
-attire sur lui tout l'intérêt du débat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-&mdash;Vous ne voulez pas le nommer, maître
-Bernard?</p>
-
-<p>Et, par trente fois, M<sup>e</sup> Maurice Bernard
-répond:</p>
-
-<p>&mdash;Mon honneur d'avocat m'empêche de
-dire son nom. Sachez, toutefois, qu'il n'est
-ni un homme politique, ni un journaliste.</p>
-
-<p>Je pris alors la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Maître, vous venez de créer un personnage
-qui entre, à cette heure, dans l'histoire
-du régime parlementaire. Vous n'avez
-pas levé son masque. Mais comment ne pas
-le reconnaître, ce visiteur que votre devoir
-vous empêche de nommer, qui soigne si
-puissamment les affaires de Rochette, qui
-n'appartient ni au journalisme, ni à la politique,
-et qui dispose des ministres? Aucun
-doute. C'est Rochette. Rien de plus logique.
-Rien de plus infamant pour nos maîtres.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Maurice Bernard s'est tu.</p>
-
-<p>Cette apparition monstrueuse, c'est le
-grand fait qui domine la journée. Après cela,
-qu'importe le défilé des magistrats qui sont
-venus pendant des heures, successivement,
-certifier, en la nuançant, la véracité du
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-procureur général. Il y a entre eux des
-divergences, mais, au total (c'était l'avis
-unanime), à trois ans de distance, ils s'accordent
-mieux sur l'historique des faits
-consignés dans le document Fabre, que nous
-autres, commissaires, nous ne sommes à
-même de le faire sur telle déposition de la
-veille, quand nous n'en avons plus la sténographie
-sous les yeux. Ils piétinaient, répétaient
-à satiété des faits devenus indifférents, maintenant
-que nous savons qu'un certain Monsieur X
-a mis en branle M<sup>e</sup> Bernard, le procureur et
-les ministres.</p>
-
-<p>Au soir, dans le moment où l'on allume
-l'électricité, nous vîmes réapparaître soudain,
-parmi nous, le mystérieux personnage. C'est
-M. Monis qui se chargeait de nous le ramener.</p>
-
-<p>La mise en scène, cette fois, était, au vrai
-sens du mot, dramatique, car sur notre petit
-théâtre, je veux dire au centre de notre table
-en fer à cheval, ce n'était pas comme tout à
-l'heure un personnage qui faisait paisiblement
-sa déposition, mais deux adversaires qui s'affrontaient.
-Nous avions mis en présence
-M. Monis et le procureur général Fabre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-Deux chaises étaient préparées. Elles parurent
-trop rapprochées à un huissier prudent.
-Il avait vu dans les couloirs ces deux messieurs
-et il jugeait que la lutte ne serait pas
-sportive, les champions n'étant pas de
-même classe, Monis plus lourd, Fabre plus
-svelte. Il s'élança pour écarter les deux
-chaises.</p>
-
-<p>Les deux lutteurs s'assirent et commencèrent
-de disputer, mais sans jamais se
-mesurer du regard.</p>
-
-<p>M. Monis a-t-il donné un ordre? C'est
-l'affirmation de M. Fabre. Ou bien a-t-il
-simplement donné des suggestions? C'est ce
-que le ministre affirme.</p>
-
-<p>M. Jaurès, paternellement, les exhortait à
-faire un effort pour harmoniser leurs souvenirs.</p>
-
-<p>Peine perdue, éloquence superflue! Ils se
-seraient plutôt dévorés.</p>
-
-<p>&mdash;Si je vous avais donné un ordre, dit
-Monis (et rien ne respirait plus la haine que
-ce dialogue pressé entre ces deux hommes
-qui se touchaient presque du coude, se déchiraient
-avec des mots et ne se jetaient pas un
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-regard), si je vous avais donné un ordre,
-vous n'auriez eu qu'à obéir; vous ne seriez
-pas revenu me voir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis revenu parce que vous
-m'avez téléphoné! Et c'est ce même coup
-de téléphone qui a bien obligé mes hésitations
-à cesser. Ce fut un coup de fouet qui m'a
-rappelé à la réalité.</p>
-
-<p>Et quelle réalité! La destitution prochaine,
-si l'esclave n'était pas docile.</p>
-
-<p>Mais Monis bondit:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne vous ai téléphoné, ni fait
-téléphoner.</p>
-
-<p><i>Moi.</i>&mdash;Le téléphone marche donc tout
-seul dans votre cabinet ministériel, monsieur
-Monis?</p>
-
-<p><i>Lui.</i>&mdash;Il y a toujours des mystificateurs.
-Ainsi, tenez, l'autre jour, on me dit:
-«M. Caillaux vous demande au téléphone.»
-J'y vais, j'y trouve en effet M. Caillaux, qui
-me répond: «Moi! mais je ne vous
-demande pas! Au contraire, on m'a dit que
-vous m'appeliez.»</p>
-
-<p>Et le pauvre M. Monis ne voulut pas
-démordre de cette explication piteuse. Il
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-n'avait pas envoyé le coup de téléphone, et
-il ne pouvait pas soupçonner qui l'avait
-envoyé.</p>
-
-<p>Holà! monsieur le ministre, vous aussi,
-comme M<sup>e</sup> Maurice Bernard, vous faites
-surgir M. X? Car enfin, soyons net. Cette
-affaire de la remise à obtenir, cet ordre ou
-cette suggestion que vous venez de donner à
-votre procureur, n'étaient connus que de
-vous, du procureur Fabre et du mystérieux X,
-que nous venons de voir apparaître plus
-haut chez M<sup>e</sup> Maurice Bernard. Si ce n'est
-pas vous qui avez téléphoné ou fait téléphoner,
-ce ne peut être que M. X, impatient
-d'obtenir ce qu'il veut.</p>
-
-<p>Et, cette fois encore, nous sommes bien
-obligés de conclure que cet X, cet homme
-masqué, qui semble chez lui au Ministère,
-c'est Rochette.</p>
-
-<p>M. Monis ne trouve pas de son goût cette
-observation.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écrie-t-il, vous êtes d'une ingéniosité
-que j'admire. J'ai posé devant votre
-objectif qui n'est pas bienveillant. Le talent
-que vous mettez dans les descriptions me
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-fait plaisir, parce que je sais savourer l'art
-partout où je le trouve, mais en vérité, j'admire
-votre ingéniosité. Parce qu'il y a un
-coup de téléphone, il faut admettre que j'ai
-chez moi quelqu'un qui est le mandataire de
-Rochette.</p>
-
-<p>Et M. Monis de soulever un incident en
-me contestant le droit de publier des articles.</p>
-
-<p>Là-dessus, immédiatement, j'ai interrogé
-la Commission:</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je outrepassé mon droit?</p>
-
-<p>Le président et mes collègues ont été
-d'avis que la question n'avait même pas à
-être posée.</p>
-
-<p>Que diable! dans ces ignominies il est
-temps que le public soit renseigné. C'est la
-tâche que je me donne.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_30"> 30</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></p>
-<h2 class="normal">III<br />
-<span class="medium">LES FRÈRES ENNEMIS</span></h2>
-</div>
-
-<p class="centre">(<i>Écrit le lundi soir 23 mars 1914.</i>)</p>
-
-<p>Ce matin, je suis arrivé un peu en avance
-à la Commission. Nous avons quelques minutes
-avant que le spectacle commence,
-voulez-vous que je vous dise comment cela
-se passe?</p>
-
-<p>Nous siégeons dans un des bureaux où se
-réunissent les commissions ordinaires. Une
-pièce assez haute, assez grande, dont les
-deux larges fenêtres donnent sur le jardin
-intérieur du Palais-Bourbon. Une table à
-tapis vert, en forme de fer à cheval, l'occupe
-entièrement. Nous nous asseyons tout autour
-au hasard de notre arrivée et chacun a
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-devant soi du papier, de l'encre, des
-plumes. Faute de places, les derniers venus
-doivent se tenir en arrière, contre le mur,
-et prennent des notes sur leurs genoux.</p>
-
-<p>Dans un coin, près de la fenêtre, devant
-une petite table, se tiennent quelques sténographes
-et le rédacteur chargé de rédiger
-cette analyse que les journaux publient
-chaque jour. A l'angle opposé, près de la
-porte, se trouve une autre petite table chargée
-de bouteilles d'eau, de verres et de
-petits pains. De temps à autre, entre deux
-dépositions, nous crions: «Fenêtre! fenêtre!»
-Et, pour quelques minutes, on
-renouvelle l'air empesté.</p>
-
-<p>Hélas! la puanteur morale est moins
-facile à dissiper.</p>
-
-<p>A chaque fois qu'un témoin est introduit,
-tout le monde se lève. Le président lui
-adresse un mot de courtoisie et, en face de
-lui, l'invite à s'asseoir entre les deux branches
-que dessine notre table. Le témoin
-parle sans que personne l'interrompe. Ceux
-des commissaires qu'une phrase met en
-éveil, d'un geste se font inscrire. Quand le
-<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-témoin a cessé de parler, le président procède
-à l'interrogatoire, puis, selon l'ordre
-d'inscription, donne à chacun de ses collègues
-la parole. Et pour finir, après un
-remerciement du président, chacun s'étant
-de nouveau levé, le témoin se retire.</p>
-
-<p>O vertu des formes procédurières! ô puissance
-calmante de la règle! Au fond de
-cette affaire, il y a un homme assassiné, il y
-a d'innombrables malheureux mis à nu par
-un escroc, il y a des chefs de gouvernement
-qui mentent avec solennité, il y a des
-hommes politiques qui se poursuivent le
-poignard à la main. Mais les formalités
-brisent les mouvements de passion, et les
-interminables palabres recouvrent sous des
-mots l'affreuse réalité des faits. Ce qui permet
-aux uns de dire, quand un détail prête
-à sourire, que c'est une affaire comique, et
-aux autres de souligner tout ce fatras en
-s'écriant: «Et c'est avec ces ragots que
-l'on trouble un grand et beau pays!» Mais
-ni les uns ni les autres n'arrivent à dissimuler,
-sous une apparence de comédie parlementaire,
-le drame profond qui se joue. Et
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-celui qui maintient son regard sérieux sur
-ces choses confuses ne cesse pas un instant
-d'y discerner un grand spectacle d'histoire.</p>
-
-<p class="space centre"><br />
-* *</p>
-
-<p>A neuf heures trente-cinq, on introduit
-M. Caillaux. Il entre, salue, s'assied et
-trouve quelque difficulté à étaler son dossier
-sur une chaise. Alors un de ses amis, se
-levant, lui cède sa place à la table des commissaires,
-à la gauche du président. Il l'accepte,
-s'y va installer, mais dans le même
-moment on apporte une petite table et, d'un
-accord commun, il retourne à la chaise
-ordinaire des témoins.</p>
-
-<p>Ce n'est plus le Caillaux, le personnage
-Louis XV, que nous sommes accoutumés de
-voir. Son visage, à l'ordinaire d'une mobilité
-extraordinaire, a plus de sérieux, un sérieux
-aigu et fort. Contre son habitude, il
-lit, avec de longs arrêts, pour mettre en
-valeur sa pensée, et une action très variée.
-Continuellement il frappe des deux mains à
-plat sur la table, comme sur un piano,
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-accompagnant et soutenant de cette musique
-ses serments. Par instants, il est profondément
-ému, les yeux et la voix troublés. Il a
-la fièvre. «Donnez-moi à boire,» dit-il à
-l'huissier qui lui verse un verre d'eau. Il
-charge, dans un récit bien mené, MM. Barthou
-et Briand et dix autres personnes. Il
-prend à témoin ses amis: «N'est-ce pas,
-Ceccaldi?» Ah! la campagne est féroce
-contre moi. Eh bien! je me défends! L'instant
-d'après, il pose son poignard et redevient
-un conteur agréable de choses financières.
-Il fait une brillante leçon sur le
-caractère général des affaires créées par
-Rochette. Il signale leur vice et indique que
-ce même vice se retrouve dans d'autres
-affaires créées par d'autres financiers et non
-poursuivies. Le morceau est excellent de
-clarté pédagogique. On dirait un chapitre
-d'<i>Eulalie ou les Finances sans larmes</i>.</p>
-
-<p>Pour finir, avec l'élasticité et le ressort
-d'un danseur, il se lève, paraît s'élancer, et
-déclare:</p>
-
-<p>&mdash;M. le procureur Fabre prétend que le
-22 mars, M. Monis lui a dit que je désirais
-<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-une remise de l'affaire Rochette, à la suite
-d'une conversation que j'avais eue avec
-M<sup>e</sup> Maurice Bernard. Or, voici un agenda
-qui est tenu très exactement pour tous mes
-rendez-vous. Il indique que c'est le 24 mars
-seulement que j'ai reçu M<sup>e</sup> Maurice Bernard.</p>
-
-<p>C'est taxer d'inexactitude le document
-Fabre. A tour de rôle nous examinons
-l'agenda. C'est un petit registre de bureau
-en chagrin noir. Au 24 mars, la page porte
-une dizaine de rendez-vous. L'avant-dernier,
-avec M<sup>e</sup> Maurice Bernard.</p>
-
-<p>On décide d'entendre le procureur Fabre.
-Mais avant de le faire entrer, il y a suspension
-de séance. M. Caillaux a demandé dix
-minutes pour se reposer.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>A onze heures, entrent les deux témoins
-pour la confrontation. M. Caillaux passe
-devant. Ils prennent place, M. Caillaux
-fixant assez impérieusement le magistrat,
-qui, lui, ne détourne pas les yeux de
-Jaurès.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-Jaurès met le procureur au courant de
-l'agenda et le lui tend. Le procureur sans
-bouger, d'un geste déférent et indifférent,
-indique qu'il juge inutile d'examiner le
-registre.</p>
-
-<p>La minute est émouvante. Si le procureur
-convenait de s'être trompé sur la date, toute
-la troupe qui assiste de son amitié, de ses
-v&oelig;ux, le chef malheureux, crierait:</p>
-
-<p>&mdash;Il s'est trompé sur la date: la mémoire
-lui a manqué; elle lui a manqué sur le
-tout. Une erreur disqualifie tout le document.</p>
-
-<p>Bien plus, ils reprendraient le système
-essayé puis abandonné par M. Monis: le
-document est de fabrication récente.</p>
-
-<p>Mais le procureur, avec son air triste et
-résigné, sous tous ces fusils, ne bronche pas.
-Et de cet accent méridional, qui ne semble
-fait que pour accompagner le plaisir, il
-répète avec douceur:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que voulez-vous que j'y fasse!
-J'ai mis sur cette note, sur cet aide-mémoire
-la date exacte. Dans ce premier moment,
-tout près de l'entrevue, je n'ai pas pu me
-tromper.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-Alors, Caillaux continue. Employant tour
-à tour, avec les ressources les plus pathétiques,
-l'autorité d'un chef sur un subordonné,
-et les accents d'un galant homme envers un
-égal, il veut arracher au malheureux magistrat
-des charges contre Briand et Barthou. A
-plusieurs reprises, d'un jeune élan, il se
-lève, le bras et la main tendus:</p>
-
-<p>&mdash;Je jure que je dis la vérité!</p>
-
-<p>Mais M. Fabre, toujours assis, n'a pas
-moins l'accent d'un homme véridique. Sa
-manière terne et ferme, son sourire résigné
-et ses négations constantes ne sont pas moins
-persuasives que la fougue et la variété de
-son brillant adversaire. Sur certains points il
-donne satisfaction à l'ancien ministre:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, parlant à ma personne, vous
-ne m'avez entretenu de Rochette.</p>
-
-<p>Et M. Caillaux, à mi-voix, de dire:
-«Merci, monsieur.» Il répète encore:
-«Merci.» De quoi le remercie-t-il? Le
-procureur a toujours dit que c'était par
-Monis seul qu'il croyait connaître l'intérêt
-de Caillaux pour la remise du procès
-Rochette.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-A peine M. Caillaux pense-t-il s'être
-dégagé une jambe qu'immédiatement il
-cherche à se dégager l'autre et redevient
-féroce. Il envoie des coups de poignard dans
-toutes les directions. A Briand, à Barthou,
-ailleurs, et plus haut encore. Pour ma part,
-je ne comprenais pas toujours où tendaient
-ces furieuses attaques, car je sais mal les
-secrets du sérail gouvernemental.</p>
-
-<p>Devant cette commission où sa bonne
-grâce et ses faveurs lui ont assuré de longue
-date les plus nombreuses et les plus énergiques
-amitiés, vous pensez s'il était soutenu.
-Ses partisans criblaient de questions le procureur
-et lui firent subir, tous en même
-temps, dans cette longue heure, plus de
-réquisitoires qu'il n'en dresse dans un
-semestre.</p>
-
-<p>Les amateurs frémissaient de joie. Le
-cercle se resserrait. Toutes les têtes étaient
-tendues. On faisait: «Ah! ah!» aux bons
-coups. C'est Caillaux qui le tient! Non!
-non! le procureur le met par terre.</p>
-
-<p>Quel affreux, quel injuste spectacle qui
-m'offense! Je ne puis pas supporter qu'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-dégrade un homme et moins encore une
-fonction. Et surtout, que m'importe ces
-discussions qui ne changent rien au fait
-principal, trop prouvé: un procès avait lieu,
-et le président du conseil a voulu en parler
-avec le magistrat en s'appuyant sur l'autorité
-du ministre des finances. Cela n'est pas
-douteux. Cette intrusion, à elle seule, est un
-scandale. La justice n'existe qu'à la condition
-qu'aucune espèce de puissance n'intervienne
-auprès du juge.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Après sa déposition, M. Caillaux, sorti de
-notre salle, dit à l'huissier dans le couloir:</p>
-
-<p>&mdash;Appelez monsieur Ceccaldi!</p>
-
-<p>Ceccaldi arriva au trot. L'autre l'entraîna
-dans l'embrasure d'une fenêtre, et les deux
-hommes debout, se tenant par la taille,
-causèrent, la bouche contre l'oreille. Ainsi
-enlacés et chuchotants, ils demeurèrent là,
-plusieurs minutes, immobiles, au milieu du
-va-et-vient des curieux. Pour finir, Caillaux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-resserrant encore l'étreinte, embrassa Ceccaldi:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon un ami, dit-il.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Vers le soir, notre cinématographe nous
-ramène M<sup>e</sup> Maurice Bernard, toujours pareil
-à lui-même et toujours peu disposé à soulever
-le masque de M. X..., sous lequel il n'est
-que trop facile de deviner le tout-puissant
-Rochette.</p>
-
-<p>En vain Jaurès l'adjure:</p>
-
-<p>&mdash;Quel est-il donc, ce monsieur X...,
-qui est venu vous dire: «Maître Bernard,
-demandez une remise, vous l'aurez. Marchez,
-la voie est libre?»</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Bernard, les bras croisés, écoute, soupire,
-regarde le sol, le plafond, et laisse
-couler une éloquence contre laquelle il m'a
-tout l'air mithridatisé.</p>
-
-<p>Maintenant, c'est son tour de bien parler.
-Il affirme froidement qu'il est, lui aussi, rempli
-d'émotion. «Toutefois, dit-il galamment
-à Jaurès, c'est une émotion moins débordante
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-que la vôtre.» Il s'attache surtout
-dans la vie à la solidité morale des principes.
-Et c'est pour lui un principe intangible que
-le respect du secret professionnel.</p>
-
-<p>J'admire ces deux âmes oratoires, mais je
-n'espère pas que de leur choc jaillisse la
-lumière.</p>
-
-<p>En vain appelle-t-on Caillaux à la rescousse.
-Ces messieurs se retirent et font
-place à Briand, sans que nous connaissions le
-secret de Polichinelle.</p>
-
-<p>A cinq heures et demie, M. Briand commence
-de parler. Une parfaite simplicité de
-ton, qui ne prête à aucun commentaire. A
-peine un peu de pâleur. Il entame sur le
-champ un long récit très clair de son rôle
-dans toutes les phases de cette interminable
-affaire Rochette. Il nous confirme l'authenticité
-du document Fabre, et il ajoute qu'à
-ses yeux cette note n'était pas une pièce de
-chancellerie, qu'elle ne se rattachait officiellement
-à aucun dossier et que, d'autre part,
-lui et Barthou avaient énergiquement pesé
-sur leur ami Calmette pour qu'il ne la publiât
-pas:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-&mdash;Gaston Calmette, pour qui j'avais la
-plus grande amitié, et de qui je respecte la
-mémoire, nous avait donné, à l'un et à
-l'autre, sa parole d'honneur de ne pas publier
-cette pièce dont il s'était, je ne sais comment,
-procuré une copie, et je suis sûr que ce parfait
-honnête homme n'eût pas manqué à sa parole.</p>
-
-<p>Et ses deux mains jouant, tantôt ouvertes,
-tantôt fermées, sur le buvard de sa table, il
-avait l'air de nous raconter une histoire du
-boulevard, quand tout d'un coup nous nous
-sommes aperçus que nous entrions en plein
-Byzantinisme, dans l'Histoire secrète de
-Procope. Qui n'aimerait cette manière sobre
-jusqu'au grisâtre de raconter des choses
-sinistres? Depuis le matin nous voyions
-donner des coups de poignard. Celui-ci ne
-s'en priva guère. Mais ceux qu'il tuait, en
-deux tours de main il les mettait à nu.
-C'était superbe et affreux.</p>
-
-<p>Voici quelques échantillons de la manière.</p>
-
-<p>Quand M. Briand eut reçu du procureur
-général le document, il se hâta d'en donner
-quelques indications au Conseil des ministres,
-car il n'eût pas voulu garder pour lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-seul ce qui devait légitimement intéresser ses
-collègues. Dans la suite, il eut l'occasion
-d'en dire quelques mots à M. Caillaux et à
-M. Monis,&mdash;ce pauvre M. Monis, à la
-mémoire toute courte, qui oublia absolument
-cette communication, comme on l'a bien vu
-dans la séance publique. Là-dessus, M. Caillaux,
-pris d'émulation, voulut, tout comme
-M. Briand, avoir son petit document Fabre.
-Il fit venir à son cabinet le procureur général,
-et le pria de lui faire certain récit sur
-le rôle qu'aurait joué M. Briand dans l'arrestation
-de Rochette. Cependant il avait posté
-derrière un rideau son secrétaire qui, au
-départ, rédigea et livra à son patron le procès-verbal
-de l'entrevue. Tel est le récit de
-M. Briand qui ajoute: «J'en fus informé
-par une personne que M. Caillaux lui-même
-chargea de m'avertir pour m'inviter à me
-tenir tranquille.»</p>
-
-<p>Je ne sais pas si vous êtes comme moi,
-mais quand j'entends de pareilles histoires,
-je tâte mes poches pour savoir si j'ai toujours
-ma montre, mon porte-monnaie et mon
-portefeuille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-Ah! cette déposition de Briand! Quel
-jour sur la vie des ministres à ce moment
-de la troisième République! On s'explique
-la tristesse, le désabusement de ce procureur
-général, qui est venu d'Aix-en-Provence,
-où il collectionnait les &oelig;uvres de Mistral,
-pour vivre cette vie infernale entre ces politiciens
-qui aiguisent sur son crâne leurs
-couteaux!</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_46"> 46</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p>
-<h2 class="normal">IV<br />
-<span class="medium">LES TROIS FILS DE LA LOUVE</span></h2>
-</div>
-
-<p class="centre">(<i>Écrit le mardi soir 24 mars 1914.</i>)</p>
-
-<p>Maintenant, c'est le tour de Barthou.</p>
-
-<p>Qu'il entre, qu'il s'explique, le traître, et
-tous les hommes de Caillaux piétinent d'impatience
-guerrière.</p>
-
-<p>Qu'ils le détestent! En leur c&oelig;ur est toujours
-vivante la séance publique du 17 mars,
-la séance où le document Fabre apparut à la
-lumière. Si nous voulons ressentir ce qui se
-passe en eux, ranimons en nous ces images
-d'il y a huit jours.</p>
-
-<p>Monis venait de nier largement, nettement,
-qu'il connût le document, et qu'il eût pesé
-sur le procureur Fabre. Doumergue s'était
-<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-écrié: «C'est aux accusateurs d'apporter la
-preuve; on n'a rien prouvé.»&mdash;«J'ai vu le
-document,» avait dit crânement Delahaye.&mdash;«L'original
-ou la copie?»&mdash;«La copie.»
-Tous alors de le chasser de la voix et du
-geste. L'allégresse de la majorité se répandait
-avec fureur. C'était une danse du scalp: «On
-ne veut plus écouter... Vous n'avez qu'à descendre
-de la tribune... Nous sommes édifiés.»
-Mais soudain un socialiste a une idée:
-«M. Barthou pourrait peut-être nous fournir
-quelques éclaircissements?» L'autre se dresse:
-«Me voici!» et s'en va vers la tribune, d'où
-Delahaye, en hâte, descend, comme un artificier,
-sa mèche allumée, décampe.</p>
-
-<p>M. Barthou prit la parole. Son récit est
-aujourd'hui fameux: «Le procureur général
-Fabre, dit-il, a raconté qu'il avait été victime
-d'une pression de M. Monis. Il en a dressé
-un procès-verbal.» Et ce disant, de sa poche
-gauche, avec le geste le plus aisé, il tire un
-papier proprement plié qu'il pose sur la table
-de la tribune: «Voici le document, voici
-l'original.»</p>
-
-<p>Des poings tendus le menacent: c'est lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-qui a fait la campagne du <i>Figaro</i>! Et dans
-les couloirs, après la séance, tous disaient:
-«Nous le traînerons devant une Haute
-Cour.»</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Telle était la fureur le 17. Huit jours ne
-l'ont pas apaisée. Mais trêve de souvenirs.
-Louis Barthou vient d'entrer dans notre
-bureau de la Commission d'enquête. Levons-nous
-tous. Asseyons-nous. Il commence de
-parler, ce petit homme aux yeux fatigués. Il
-n'a pas l'air d'un saint Sébastien. C'en est
-un, pourtant! tout transpercé par les regards
-et les mille flèches silencieuses des fidèles
-archers de Caillaux. «Le voilà, disent-ils,
-celui d'où nous vient tout le mal! Gare au
-défaut de sa cuirasse!»</p>
-
-<p>Mais pour débuter, c'est lui, l'audacieux
-Béarnais, qui hardiment prend l'offensive.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! j'aurais fait la campagne du
-<i>Figaro</i>! Allons donc! je l'ai empêchée, il y a
-deux mois. Sur la sollicitation de M. Doumergue
-et de M. Caillaux, j'ai convaincu
-M. Calmette d'abandonner les armes terribles
-qu'il avait en main.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-Quelles armes? Des dépêches mortelles
-pour M. Caillaux, et qui concernent la politique
-étrangère.</p>
-
-<p>Il dit, et, sans laisser à l'adversaire le
-temps de respirer, il lui porte une nouvelle
-botte:</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens de M. Caillaux lui-même la
-raison pour laquelle il a demandé à M. Monis
-d'obtenir la remise de l'affaire Rochette:
-Rochette avait la liste des frais d'émission
-relatifs à ses entreprises, et menaçait de la
-publier.</p>
-
-<p>Quelle révélation!</p>
-
-<p>Vous pensez bien qu'elle ne resta pas cinq
-minutes enfermée dans notre bureau. Avec la
-rapidité d'une bombe, elle alla faire explosion
-au milieu des journalistes et des députés.
-Ah! ah! disaient-ils, nous nous en doutions.
-Les puissants de ce monde subventionnés par
-Rochette, pour n'être pas dénoncés, ont
-pressé sur Caillaux et Monis!</p>
-
-<p>Nous écoutons Barthou. Nous ne bougeons
-plus. Cependant il continue et profite de la
-prise qu'il a sur son auditoire pour nous
-expliquer le plus délicat de son affaire, à
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-savoir comment il est entré en possession du
-document Fabre.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai été un peu embarrassé par ce
-document d'un caractère imprévu. Je voulais
-le verser à la direction des affaires criminelles.
-«Non! m'a dit Briand, gardez-vous-en
-bien. C'est un document qui m'a été
-remis personnellement.&mdash;Que faut-il que
-j'en fasse?&mdash;Vous le passerez à votre successeur!»</p>
-
-<p>Son successeur! s'écrièrent en ch&oelig;ur les
-archers de Caillaux. Il l'a mis dans sa
-poche!</p>
-
-<p>O scandale! ô mes frères! Voilons-nous
-le visage. Et sous le voile nous nous répétons
-cette histoire d'un Ministre bien connu
-qui, le lendemain de sa chute, sur ses
-épaules encore meurtries, emportait quarante
-kilogrammes de documents secrets. Il fallut
-que les huissiers et les commis l'arrêtassent.
-Il allait déménager tout le ministère!</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait observer à M. Briand, poursuit
-Barthou imperturbable, que ce n'était pas un
-document de chancellerie. La meilleure
-preuve est qu'il n'est pas enregistré,
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-comme je voyais de graves inconvénients à
-le faire passer de main en main, je l'ai
-gardé. J'ai pensé un instant à le brûler.
-Heureusement que je n'en ai rien fait! Que
-ne dirait-on pas aujourd'hui? Je gardai donc
-le document, considérant que j'en étais dépositaire
-envers M. Briand. Je l'ai toujours
-refusé à ceux qui me le demandaient. Quand
-mon ami Gaston Calmette, qui l'avait eu je
-ne sais d'où, a eu l'intention de le publier,
-je l'ai supplié de n'en rien faire. Et j'y suis
-parvenu, grâce à l'appui que m'a donné
-dans le même sens M. Briand.</p>
-
-<p>Pour faire face aux murmures que soulève
-sa déclaration chez ses adversaires,
-M. Barthou, une fois encore, prend à partie
-M. Caillaux. Et il reprend l'ignoble histoire
-du rideau:</p>
-
-<p>&mdash;Je reçus un jour M<sup>e</sup> Maurice Bernard,
-qui m'apprit que M. Caillaux venait de lui
-dire: «Ils ont leur procès-verbal, moi
-aussi, j'ai le mien. Le procureur général
-Fabre m'a raconté chez moi, dans quelles
-conditions MM. Barthou et Briand lui avaient
-donné l'ordre de mentir devant la Commission
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-d'enquête. Et, tandis que M. Fabre
-parlait dans mon cabinet, j'avais deux personnes
-dissimulées derrière les portières qui
-ont tout entendu et qui en ont dressé un
-procès-verbal.»</p>
-
-<p>Voilà des histoires à dégoûter de tous nos
-politiciens, mais bien propres à faire de
-Barthou un petit Saint-Jean à côté de Caillaux!
-Elles eurent l'effet qu'il en espérait,
-un effet calmant, lénifiant, sur ses âpres
-ennemis.</p>
-
-<p>Ah! tous les membres de la Commission
-n'étaient pas satisfaits! Beaucoup étaient
-irrités, d'une irritation longue et accumulée,
-et plus encore de ne pas trouver le moyen
-de satisfaire leur haine. Mais ce malin
-Béarnais, bien à l'aise, trouvait autant de
-vérités désagréables à entendre qu'on lui
-posait de questions difficiles à résoudre, et
-les envoyait tout droit comme des pelotes
-sur le mur du fronton. O miracle d'un
-souple joueur! Ce fut une matinée charmante,
-à la française. Tel est l'art subtil
-et familier des compatriotes du bon roi
-Henri IV.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-Je le répète, un charmant travail bien
-français, mais tout de même d'une philosophie
-un peu courte. Sans doute, quand
-on est au mur de la pelote basque, ce n'est
-pas le temps de philosopher. Mais si l'on a
-l'honneur de tenir le rôle, le grand rôle de
-vengeur de la morale publique, que diable!
-il faut le savoir! Non, Barthou, ce n'est pas
-pour honorer la mémoire de Calmette, pour
-riposter à Caillaux, que vous avez porté courageusement
-à la tribune le document Fabre,
-c'est pour dénoncer et empêcher à l'avenir
-l'intrusion de la politique dans l'exercice de
-la justice.</p>
-
-<p>Mais que vais-je parler d'intérêt général,
-d'assainissement politique, de conception
-philosophique et de volonté du bien public!
-Nous n'assistons pas là à des chocs de systèmes,
-mais à des luttes de personnalités. Je
-regarde MM. Caillaux, Briand et Barthou.
-Pourquoi se battent-ils? Ils sont si bien faits
-pour collaborer! Ce sont des intelligences
-capables de s'engrener les unes dans les
-autres, comme les roues d'une montre. Il
-ne manque que l'horloger pour monter,
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-ajuster l'instrument. Nous vivons en parlementarisme,
-et la règle du jeu, c'est la
-bataille. Nos gens se battent, mais ils ont à
-peu de chose près la même conception politique.
-Sans doute Caillaux veut l'impôt sur
-le revenu que repoussent les deux autres.
-Mais qui ne sent que c'est là une opinion
-prise comme une arme. Cette arme de l'impôt
-sur le revenu, Barthou ou Briand
-auraient pu la saisir s'ils l'avaient crue favorable
-à leur ambition. Il n'y a là rien qui
-tienne à la formation profonde d'aucun des
-trois. Expliquez-moi pourquoi cet aristocrate
-de Caillaux se trouve être un chef de la
-démocratie avancée? Caillaux, Briand et
-Barthou me semblent trois jeunes chiens qui
-ont formé leurs forces en jouant ensemble
-dans le chenil parlementaire. Ce sont trois
-vigoureuses bêtes d'une même portée dans
-la minute où l'on sert la soupe. Vienne le
-moment où ces hommes, dont les visées et
-l'horizon ne diffèrent pas, sont amenés à se
-disputer le pouvoir; ils ne savent et ne
-peuvent que se faire une guerre personnelle.
-Ils s'envient les portefeuilles pour le plaisir
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-légitime d'exercer leur activité, mais non
-pour faire triompher chacun une vue particulière.
-De là l'âpreté de cette lutte. Ils ne
-peuvent pas s'atteindre dans leurs idées: ils
-n'en ont pas ou elles leur sont communes.
-Ils s'atteignent dans leurs personnes. Si
-MM. de Mun, Ribot, Jaurès se disputaient
-le pouvoir, ils n'auraient que faire de se
-poursuivre dans les faits de leur vie, ils se
-reprocheraient chacun leurs conceptions de
-l'univers. Caillaux, Briand et Barthou n'ont
-point de si vastes surfaces de frottement. Ils
-se bombardent d'accusations personnelles,
-parce qu'ils ne peuvent pas se jeter les principes
-à la tête, et faute de pouvoir se saisir
-solidement par leurs programmes, ils se saisissent
-aux cheveux.</p>
-
-<p>Quelle lutte atroce! Les uns et les autres
-finiront par mourir d'une maladie de c&oelig;ur.
-C'est la destinée des hommes politiques. Mais
-pas tout de suite! Ils dureront: ils ont de la
-défense. Leur c&oelig;ur périssable palpite sous une
-épaisse cuirasse. Tout de même, dans ce
-moment, leur mère, la louve parlementaire,
-doit les regarder avec bien de la tristesse!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-Elle-même, la pauvre bête, elle est bien
-malade. Il n'y a plus de partis dans cette
-Chambre, ni peut-être dans le pays. Rien
-qu'une masse amorphe et désabusée, avide
-d'être vigoureusement gouvernée, où quelques
-bêtes de proie se disputent, comme
-elles peuvent, une précaire royauté.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p><i>P.-S.</i>&mdash;L'après-midi fut indigne d'une
-si heureuse matinée. Nous n'avions aucune
-grosse pièce à notre tableau. Des magistrats,
-des liquidateurs, à qui nous demandions
-vainement où en étaient les affaires de
-Rochette au moment de la remise exigée par
-Caillaux et Monis. Avez-vous pu trouver
-trace de subventions données à des hommes
-puissants qui auraient agi sur les ministres?</p>
-
-<p>A ces questions intéressantes, nous n'avons
-obtenu aucune réponse notable. Et pourtant,
-aujourd'hui que la véracité du document est
-certaine, il faut nous en tenir là, revenir
-devant la Chambre en affirmant la forfaiture
-des ministres, ou bien obtenir (mais où?)
-des réponses à cette question que tout homme
-de bon sens se pose: Pourquoi voulait-on
-<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-servir Rochette? que craignait-on de lui?
-qu'espérait-on de lui?</p>
-
-<p>Toute cette affaire est inexplicable s'il n'y
-a pas quelque grand secret à son origine. Il
-faut chercher <i>cui prodest</i> et se souvenir qu'un
-escroc ne réussit qu'autant qu'il intéresse à
-ses escroqueries quelques personnages puissants.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p>
-<h2 class="normal">V<br />
-<span class="medium">LES ANIMAUX MALADES</span><br />
-<span class="medium">DE LA PESTE</span></h2>
-</div>
-
-<p class="centre">(<i>Écrit le mercredi soir 25 mars 1914.</i>)</p>
-
-<p>Aujourd'hui, c'est la quadruple confrontation:
-Monis, Caillaux, Fabre, Maurice Bernard.
-La plus brillante rencontre de la
-saison, comme on dit dans les journaux
-sportifs.</p>
-
-<p>On installe ces messieurs protocolairement:
-Monis et Caillaux, aux tables d'honneur,
-MM. Fabre et Maurice Bernard, en
-lapins, aux deux bouts de notre fer à cheval.</p>
-
-<p><i>Le président.</i>&mdash;Vous jurez de dire toute
-la vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure... je le jure... Je le jure,
-sauf le secret professionnel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-Oh! oh! me dis-je. S'ils se mettent maintenant
-à dire la vérité, il va falloir tout
-recommencer!</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>A prolonger ainsi ces séances, ne sommes-nous
-pas en train de recouvrir sous des
-bavardages ce que nous avons pu obtenir de
-clarté? Nous voulons qu'à trois ans de distance
-on nous fournisse sur toutes choses, et
-sur les plus minces détails, des précisions de
-dates, de sentiments et de mots. Nous tenons
-à crime qu'on nous déclare sur quelque
-point ne pas se souvenir. Nous sommes
-trente-trois à exiger des réponses nettes.
-C'est le bon moyen pour recevoir des erreurs
-et des mensonges.</p>
-
-<p>Ce matin, je voyais clairement qu'il n'y
-avait plus rien à tirer de nos gens. Avec
-trente-six tâtonnements, ils ont à cette heure,
-tous ensemble, sous nos yeux, construit un
-système autour du document. Qu'ils en soient
-satisfaits ou non, ils n'osent plus y toucher.
-Il leur faudrait se dédire, rattraper la sténographie.
-Vaille que vaille, ils s'entêteront.
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-C'est une construction de fortune, bâtie de
-silences, de mensonges, de demi-vérités,
-d'erreurs, mais cette mauvaise glaise est
-figée, séchée, définitive.</p>
-
-<p>Toutefois, au milieu de cette bâtisse sans
-vérité, il y a une carcasse de métal qui soutient
-la glaise et le carton. Voici des faits
-acquis pour tous, et que nos quatre témoins
-n'ont cessé de nous rappeler toute la matinée:</p>
-
-<p>M. Caillaux déclare que pour faire plaisir
-à M<sup>e</sup> Maurice Bernard, qui se sentait
-fatigué, et à qui il était reconnaissant d'avoir
-plaidé pour lui, il a demandé à M. Monis
-de voir si l'on ne pourrait pas accorder la
-remise de l'affaire Rochette. M. Monis
-déclare qu'il a fait venir le procureur général
-et lui a suggéré de ménager le renvoi de
-l'affaire. Le procureur général déclare qu'il
-a reçu de M. Monis l'ordre de faire renvoyer
-l'affaire, et qu'après de tragiques débats
-intérieurs, il s'est résigné à obéir pour ne
-pas être brisé. M<sup>e</sup> Bernard déclare qu'il a
-reçu la visite de M. X... qui lui a dit:
-«Demandez la remise de l'affaire Rochette.
-Elle vous sera accordée.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-&mdash;Mais qu'avez-vous dit, maître Bernard,
-à M. Caillaux?</p>
-
-<p>&mdash;Je refuse de répondre à cause du
-secret professionnel.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, monsieur Caillaux, qui n'êtes
-pas lié par le même secret, que vous a dit
-M<sup>e</sup> Bernard?</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a dit qu'il était un peu fatigué.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien là, maître Bernard, ce
-mystère que vous empêche de dévoiler le
-secret professionnel?</p>
-
-<p>&mdash;Je refuse de répondre.</p>
-
-<p>Que demander de plus? A quoi bon,
-durant des heures, prolonger des querelles de
-dates, des explosions de rancunes, des bavardages
-sans rapport avec le principe du débat?
-Je ne vois là qu'un moyen de tout
-embrouiller et, comme on dit, de noyer le
-poisson. La cause politique est entendue.
-Pour favoriser un escroc, le gouvernement a
-pesé sur les juges. Quant à fixer le degré de
-criminalité de chacun, ce n'est pas en les
-faisant plus longtemps causer qu'on en
-saura davantage.</p>
-
-<p>Et vous en seriez certain comme moi, si
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-vous veniez d'entendre, durant sept heures
-d'horloge, ces fastidieux palabres où voltigeaient
-avec une souveraine aisance les
-adverbes: loyalement, franchement, sincèrement,
-où chacun s'écrie à tour de rôle:
-J'affirme de toutes les forces de mon énergie
-et de ma conscience!</p>
-
-<p>Vraiment, je ne vous apprendrais rien en
-vous répétant ce qu'ont dit ces Messieurs
-aujourd'hui pour la trentième fois. Et plus
-que leurs paroles, ma foi, leurs attitudes sont
-instructives. Regardons-les ensemble.</p>
-
-<p>Caillaux surveille avec une attention aiguë
-et une perpétuelle agitation. En se déplaçant
-sur sa chaise, il murmure à mi-voix des
-menaces sibyllines qu'il jette à droite et à
-gauche.</p>
-
-<p>Monis a l'air d'être caché dans un sac de
-pommes de terre. Mais cet homme paisible
-est toujours prêt à se fâcher. (En cela, d'ailleurs,
-je lui accorde des circonstances atténuantes.)</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Bernard, toujours le même, bon pied,
-bon &oelig;il, et de la verve, surveille, lui aussi,
-l'horizon. Mais surtout il surveille la pendule.
-Des quatre, c'est lui le plus tranquille. Car
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-il a tout près de lui son impénétrable terrier,
-où il se glisse à la moindre alerte: le secret
-professionnel.</p>
-
-<p>Mais j'ai tort. C'est un lion! Il y a de la
-fierté dans cette indépendance des avocats
-qui maintiennent devant les politiciens la
-dignité de leur état.</p>
-
-<p>Le procureur général Fabre ne parle guère.
-D'ailleurs, qu'a-t-il besoin de rien ajouter?
-Son document parle tout seul et défie toutes
-les critiques. C'est un homme brimé qui se
-dit en regardant Monis, Caillaux et leurs
-zélateurs: «Rien d'eux ne m'étonne plus.»
-Quand Monis, Caillaux, M<sup>e</sup> Bernard et la
-majorité des commissaires assènent sur ce
-petit vieillard leurs regards furieux et leurs
-invectives, je crois voir l'assemblée des animaux
-malades de la peste dénonçant:</p>
-
-<p class="quote">Ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Il y a des minutes où l'on s'aperçoit que
-l'on a peu de c&oelig;ur, ou tout au moins que
-l'on possède un c&oelig;ur de qualité bien inférieure!
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-Ce fut le cas pour moi, lorsque
-M. Monis vint nous raconter, comme une
-chose qui devait nous tirer des larmes: «Un
-dimanche matin, au début de mon ministère,
-M. Caillaux m'a dit qu'il avait un scrupule
-de conscience d'avoir accepté un portefeuille
-avant d'avoir pu arranger une affaire de sa
-vie privée, mais que cette affaire était réglée.
-Je m'en réjouis avec lui. Il ajouta qu'il avait
-éprouvé une vive satisfaction du concours que
-lui avait prêté M<sup>e</sup> Bernard. Aussi, quelques
-jours après, quand M. Caillaux m'a parlé du
-désir de M<sup>e</sup> Bernard d'obtenir la remise, je
-n'ai pas été surpris qu'il eût dessein de lui
-être agréable.»</p>
-
-<p>En voilà un raisonnement! M<sup>e</sup> Bernard a
-été excellent pour M. Caillaux. Je vais en sa
-faveur bouleverser la justice. C'est très drôle,
-très drôle! Surtout qu'il y eut un lapsus de
-Monis, nous disant combien son vieux c&oelig;ur
-avait été ému des confidences de M. Caillaux,
-et s'écriant d'un air attendri: «Il m'a raconté
-ses méfaits!»</p>
-
-<p>Le pauvre! Il voulait dire ses ennuis. Mais
-s'il n'avait jamais fait que ce lapsus!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p>
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Le roi de la journée (je pense toujours au
-personnage de la fable de La Fontaine, le roi
-des <i>Animaux malades de la peste</i>), ce fut
-M. Caillaux. Son panégyrique occupa la
-séance de l'après-midi. Il est vrai que ce fut
-lui qui le prononça. Mais il a parmi nous
-une majorité de partisans qui lui faisaient,
-par leur seule respiration, un profond et
-constant soutien.</p>
-
-<p>Il n'y a vraiment que dans leur cercle
-qu'il pourra faire accepter l'explication qu'il
-donne du rideau derrière lequel il avait caché
-ses secrétaires: «Je voyais se développer
-contre moi une campagne. J'entendais parler
-d'un document du procureur général. N'étais-je
-pas en état de légitime défense? N'avais-je
-pas le droit de faire venir le procureur général?
-Et si le hasard voulait qu'un témoin y
-assistât... Enfin, quoi! je n'allais pas attendre
-simplement le coup de poignard!»</p>
-
-<p>Cet homme, le plus haï de France, groupe
-autour de lui, dans la Chambre, une véritable
-garde de zélateurs fanatiques. Ils se laissent
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-séduire et prennent pour une vertu vraie ce
-qui n'est qu'une conception forcenée de la
-vie. Avec admiration, ils répètent ce qu'il
-leur disait ces jours-ci: «Ils me tueront
-peut-être; ils ne m'abattront pas.»</p>
-
-<p>Nul, toutefois, ne lui refuse de la résistance,
-de la défense. Après tant de nuits qu'il
-a dû passer sans sommeil, il parlait clair
-aujourd'hui, avec arrogance, et même, le
-croirait-on? avec frivolité. Dans son long
-discours <i>pro domo</i>, à chaque fois qu'il sortait
-de ses explications techniques de financier,
-il recommençait à donner des coups de
-poignard et s'y amusait si fort, qu'ayant à
-reproduire un propos de Briand, il l'imita,
-le mima, se mit, ô surprise! à rendre cette
-voix un peu caverneuse et lente, et se balança,
-puis rit lui-même de sa bonne farce. A cette
-minute, il avait si parfaitement oublié sa
-situation, qu'il s'amusait, se complaisait dans
-ses effets et dans l'applaudissement des siens,
-à nouveau il goûtait la vie.</p>
-
-<p>Sa plaidoirie terminée, le voilà qui allume
-sa cigarette dans cette salle où tout le monde
-s'est imposé de ne pas fumer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-Quel homme! Il y a chez lui de l'enfant
-gâté. Enfant heureux, privilégié, il devait
-arriver dans son collège, à Stanislas peut-être,
-léger, heureux, aimable, un petit riche
-avec sa voiture à la porte et de belles cravates
-variées. Et les deux autres! les Briand, les
-Barthou, de quel air, amical sans doute,
-mais de haut, il les eût regardés, ces deux
-petits camarades plébéiens! Aujourd'hui,
-l'enfant élégant, l'enfant vieilli, sans rien
-perdre de sa gentille manière qui enchante
-ses familiers, est devenu un pur, un chef de
-la démocratie avancée et doit bien rire, quand
-il nous traite de vieux réactionnaires encroûtés,
-nous autres petits bourgeois! La grande
-affaire, voyez-vous, pour un aristocrate, c'est
-de ne jamais être un bourgeois. Les grands
-cercles ou le marchand de vins! Mais l'entre-deux
-désoblige.</p>
-
-<p>Ah! pourquoi parler d'aristocratie à propos
-d'un homme qui ne sait que détruire les
-choses, les autres et soi-même? A la minute
-où j'écris, je suis frappé au c&oelig;ur par la mort
-de Mistral. Et ma pensée, éc&oelig;urée des
-spectacles sur lesquels depuis cinq jours je
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-la maintiens, s'évade pour s'enfuir pieusement
-à Maillane. C'est là que je salue et que va
-reposer pour toujours un vrai noble qui sut
-se créer immortel et tout autour de lui
-ranimer, grouper, protéger tout ce qui nous
-importe <i>pro aris et focis</i>.</p>
-
-<p>O Provence, ô sainte bergerie sur laquelle
-a veillé un pasteur plus diligent que nous
-n'en trouvons pour la France!</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_70"> 70</a></span></p>
-
-<div class="chapter"><p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p>
-<h2 class="normal">VI<br />
-<span class="medium">LA FIN DU CINÉMA</span></h2>
-</div>
-
-<p class="space centre">(<i>Écrit le jeudi soir 26 mars 1914.</i>)</p>
-
-<p>Le cinéma de la Commission n'a pas cessé
-de fonctionner toute la journée.</p>
-
-<p>Comme toujours, M. Jaurès ne quitte pas
-l'écran. En face de lui viennent se placer,
-d'heure en heure, des personnages nouveaux.</p>
-
-<p>Comment préside-t-il, Jaurès? me dit-on.</p>
-
-<p>C'est bien simple. Chaque matin, à neuf
-heures et demie, il commence un discours
-qu'il termine vers sept heures du soir; mais
-je me hâte de le dire, il permet libéralement
-les interruptions. Et c'est sous forme d'interruptions
-que se placent les dépositions des
-témoins et les questions des commissaires.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-Pour résumer mon impression sur la manière
-dont, aux meilleurs moments, il dirige
-la controverse, je puis dire que nous avons à
-notre tête, dans ce révolutionnaire, un excellent
-président de thèse en Sorbonne.</p>
-
-<p>Ce matin, nous nous sommes préoccupés
-de connaître quelles affaires menait Rochette
-à l'époque de la remise de son procès. Notre
-juste hantise est de découvrir quels gens
-pouvaient avoir intérêt à ce qu'on lui laissât
-du répit. S'agissait-il pour lui de mener à
-bien certaines affaires en cours, dont il aurait
-partagé le bénéfice avec ses protecteurs? On
-parle d'une tourbe dorée qui lui faisait une
-garde du corps.</p>
-
-<p>Les noms? Les noms? Nous les demandons
-à M. Lescouvé.</p>
-
-<p>Il nous donne lecture d'actes de sociétés;
-il énumère des noms d'administrateurs. Mais
-comment nous y reconnaître? Quel gibier y
-a-t-il pour nous dans tout cela?</p>
-
-<p>Nous sommes naturellement de mauvais
-juges d'instruction. Ce n'est pas notre métier.
-Et puis, peut-on instruire une affaire à
-trente? Nos questions auraient fait perdre la
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-tête à M. Lescouvé s'il ne l'avait fort solide.
-Elles le tirent à hue et à dia; elles l'entraînent
-dans vingt directions différentes. Et
-nous ne restons jamais sur le fait.</p>
-
-<p>Voilà que Painlevé abandonne Rochette et
-ses sociétés pour venir à Maurice Bernard.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous nous disiez, l'autre
-jour, monsieur Lescouvé? Maître Bernard
-vous a affirmé que la remise avait été demandée,
-non pas pour servir son intérêt
-personnel, sa convenance, mais bien pour
-obéir aux désirs du président du Conseil et
-du ministre des Finances. Dans ce cas, c'est
-le gouvernement qui a pris l'initiative de
-tirer Rochette d'affaire?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, dit M. Lescouvé. C'est
-bien ce que j'ai toujours compris dans les
-propos de maître Bernard.</p>
-
-<p>Alors, Painlevé de juxtaposer cette déposition
-avec celle de Maurice Bernard! Ce
-sont deux textes qu'il épluche. Dans chacun
-d'eux il souligne les mots significatifs, étudie
-leur place, recherche l'accent avec lequel ils
-ont été prononcés. Puis il demande, à plusieurs
-reprises, que le témoin exprime de
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-nouveau sa pensée. Il compare les mots des
-diverses explications, recherche leurs sens
-divers et leurs étymologies. Et à mesure
-qu'il creuse, toute clarté s'évanouit, tant il
-s'éloigne de la vie. Mon éminent confrère,
-dans un état affreux, se livre tout entier à
-son génie mathématique. Ah! Painlevé, distinguons
-toujours l'esprit de finesse et celui
-de géométrie!</p>
-
-<p>M. Hébrard, lui, n'est pas géomètre. Quel
-fin vieillard en biscuit de Sèvres, fragile et
-fort! Nous lui crions tous:</p>
-
-<p>&mdash;Nous comptons sur vous pour nous
-livrer le secret de Polichinelle.</p>
-
-<p>&mdash;Après vous, messieurs, répond-il.</p>
-
-<p>Et une fois de plus, comme nous ne
-sommes pas capables de suivre une idée, au
-lieu de continuer à parler de M. X... et de
-la troupe des ventres dorés qui s'ébattaient
-autour de Rochette, nous filons par la tangente
-sur l'immense affaire de la <i>Grande
-Chartreuse</i>, dont nous ne sommes ni saisis
-ni informés.</p>
-
-<p>M. Hébrard s'efface, Rosemberg apparaît.
-Un homme jeune, élégant, étrange, plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-qu'étrange, stupéfiant d'exotisme et d'accent.
-Je n'en ai jamais vu de pareil que dans les
-sleeping-cars. Un accent guttural, des yeux
-de gazelle, un ressort intérieur: de ces gens
-qui jetteraient bas toute la chrétienté pour
-obtenir une heureuse différence de cours.</p>
-
-<p>&mdash;A quelle époque avez-vous appartenu
-à l'affaire la Lianosoff?</p>
-
-<p>&mdash;L'affaire! dit-il en joignant les mains,
-avec un accent sublime, comme s'il prononçait
-le nom de son dieu.</p>
-
-<p>Il nous a donné mille renseignements sur
-la hausse et les beaux dividendes de la Lianosoff,
-et je m'attendais à ce qu'il nous invitât
-à prendre des actions. Il ajouta que sa
-maison et tous ses amis y avaient gagné de
-l'argent et qu'il ne pouvait pas souhaiter
-mieux. Pour conclure, galamment, il nous
-déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, si quelqu'un a été une fois
-ministre en France, cela suffit à l'Etranger.
-Et dans les Conseils d'administration on les
-aime!</p>
-
-<p>Ah! nous avons du prestige.</p>
-
-<p>Décidément, il faut renoncer à apprendre
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-de tout ce monde qui est M. X... Profitons
-du moins de nos nouvelles relations pour
-savoir quel homme est Rochette.</p>
-
-<p>En deux mots, j'ai cru comprendre que
-Rochette n'était à aucun degré un industriel,
-mais un financier joueur. Il lui arrivait
-d'avoir de bonnes affaires. Mais son propre
-était de les fausser. Il jouait toujours sur les
-valeurs, les faisait monter et baisser et détruisait
-même celles qui étaient bonnes.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>L'après-midi, M. Bienvenu-Martin est venu
-tout doucement, paisiblement, comme un
-bon et honnête vieux monsieur, expliquer à
-la Commission ce qu'il savait du document
-Fabre.</p>
-
-<p>Vous trouvez drôle que nous ayons attendu
-la dernière heure du dernier jour pour questionner
-le garde des sceaux, quand depuis
-une semaine nous passons nos journées avec
-ses magistrats et qu'il s'agit d'une pièce qui
-a traversé son cabinet de la place Vendôme.
-On s'explique mieux la chose quand on a
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-passé une demi-heure en face de M. Bienvenu-Martin.
-C'est un homme tout blanc,
-un peu embrouillassé, très doux, empêché
-pour un rien, fût-ce par le cordon de son
-binocle, sympathique d'ailleurs, mais un
-peu insignifiant.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas un combatif, me dit un
-de mes voisins. Lors de la constitution du
-dernier ministère Rouvier, notre groupe radical
-l'envoya, avec un autre, en messager
-auprès de M. Rouvier pour protester et lui
-dire qu'il n'avait pas notre confiance. On ne
-les a jamais vus revenir! L'autre les avait
-retenus et en avait fait deux ministres.</p>
-
-<p>Évidemment, c'est un homme faible.</p>
-
-<p>N'empêche qu'il nous a raconté des choses
-pleines de substantifique moelle.</p>
-
-<p>&mdash;Quand on s'est mis à parler de tous
-les côtés qu'il y avait un document Fabre
-(c'est-à-dire vers le temps de l'assassinat de
-Calmette), j'ai fait chercher dans toutes les
-armoires du ministère le document, et je ne
-l'ai pas trouvé.</p>
-
-<p>Ainsi parle-t-il. Aimable naïveté! On le
-presse de continuer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-&mdash;Qu'avez-vous fait après cette déception,
-monsieur le garde des sceaux?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai interrogé M. le procureur Fabre.
-Il m'a dit qu'en effet il avait remis à
-M. Briand une note dont il m'exposa le
-sens. Je le priai de me la donner. Il hésitait.
-«Mais enfin, lui dis-je, je suis le ministre.&mdash;Oui,
-me répondit-il, mais je préfère tout
-de même ne pas vous la donner.&mdash;Pourquoi?&mdash;C'est
-un document à moi.»</p>
-
-<p>&mdash;Et alors, monsieur le ministre? lui
-disions-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Alors? J'en suis resté là. Je craignais
-de paraître user d'intimidation. J'ai jugé
-plus correct de me tenir sur la réserve.</p>
-
-<p>Vous pensez quel effondrement! J'ai
-demandé la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le ministre, ai-je dit, il y a
-deux conclusions à tirer de votre témoignage.
-C'est d'abord que vous ne teniez pas beaucoup
-à entrer en possession de cette pièce.
-C'est ensuite que vous la connaissiez tous sur
-le banc des ministres, quand, au cours de la
-séance Delahaye, vous niiez si énergiquement
-qu'elle vous fût connue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-Je pense que vous voyez la couleur de
-cette petite scène, une des plus réussies de
-notre cinéma. C'est gris, très gris. Les amis
-du gouvernement faisaient grise mine.
-M. Bienvenu-Martin gardait sa mine habituelle.
-Et nous avions le triomphe modeste:
-à vaincre sans péril, on triomphe sans
-gloire.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>A la fin du spectacle, comme deux
-vedettes impatiemment attendues, MM. Briand
-et Barthou, l'un après l'autre, sont revenus
-devant la Commission.</p>
-
-<p>Ils désiraient apporter quelques retouches
-ou plutôt quelques précisions dans le débat.</p>
-
-<p>M. Barthou déclara qu'au moment où il
-avait reçu le document de M. Briand, il ne
-dit pas à son collègue qu'il entendait le
-garder. (On reconnaît ce courage, cette
-netteté que, dès la première heure, au cours
-de cette affaire, nous avons salués chez
-M. Barthou.)</p>
-
-<p>M. Briand avait désiré rencontrer devant
-nous M. le procureur général Fabre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-&mdash;Monsieur le procureur, lui dit-il, vous
-avez déclaré que vous aviez vu passer treize
-ministres de la justice et que vous aviez
-beaucoup de peine à vous équilibrer entre
-ces frères ennemis. Avez-vous jamais pensé
-que vos fonctions fussent au service de mes
-convenances politiques ou de celles de mes
-amis?</p>
-
-<p>Et le procureur général de répondre avec
-une triste philosophie:</p>
-
-<p>&mdash;L'enquête prouve assez qu'ils existent,
-les frères ennemis! Mais j'affirme que jamais
-M. Briand ne m'a fait entendre une parole
-d'irritation ou de haine contre aucun de ses
-collègues.</p>
-
-<p>Le procureur se retire. Et M. Briand de
-passer à un second point:</p>
-
-<p>&mdash;On a dit l'autre jour ici que la mise en
-liberté de Rochette avait eu des conséquences
-plus graves que la remise de son procès,
-et qu'elle avait été accordée sous un ministère
-dont je faisais partie. Permettez! Cette
-mise en liberté fut accordée conformément
-au v&oelig;u de la Commission d'enquête déjà
-présidée par M. Jaurès. Mais moi et le
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-parquet nous nous efforcions de retenir en
-prison ce Rochette pour qui, alors, monsieur
-Jaurès, vous réclamiez la liberté.</p>
-
-<p>Dame! personne n'a rien répondu. En
-huit jours, que les temps sont changés! Quel
-silence aujourd'hui devant Briand et tout à
-l'heure devant M. Barthou! Eux-mêmes,
-sûrs de leur fait, ont eu le mérite qu'on
-apprécie, surtout après avoir vu M. Caillaux,
-de ne pas dépenser de force inutile et de
-n'allonger que des coups qui portent. Ils
-n'ont jamais perdu leur sang-froid, depuis le
-début de l'affaire. Et maintenant ils parviennent
-à l'imposer autour d'eux. S'il est vrai
-que l'on reconnaît un bon cavalier à la tranquillité
-puissante de sa monture, l'attitude de
-toute la Commission témoigne que voilà
-MM. Barthou et Briand bien en selle. Contre
-eux, autour de notre table, plus un mot,
-plus un geste de lutte. Ce sont des chefs qui
-reviennent sur un champ de bataille d'où les
-fourgons d'ambulance viennent d'emporter
-MM. Ernest Monis et Caillaux.</p>
-
-<p>Et c'est fini. Ce soir, on éteint les lumières
-dans la salle du cinéma.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-Aujourd'hui, vendredi, tandis que mes
-lecteurs parcourent cet article, la Commission
-aborde la dernière partie de sa tâche,
-je veux dire l'établissement de ses conclusions.
-Cela ne va pas aller tout seul. Quelle
-méthode employer? Pour moi, le mieux
-serait de dresser un questionnaire où nous
-ramasserions, dans leur ordre, les faits et
-leurs circonstances, et auquel nous répondrions
-comme fait le jury en présence d'un
-crime.</p>
-
-<p>Quel sera l'avis de mes collègues? Et
-surtout, à quelle sanction vont-ils s'arrêter?
-Comment se classeront-ils? Sur quelles troublantes
-discussions se départageront-ils?
-Pourrons-nous faire l'unanimité? Il ne m'appartient
-pas de rien préjuger, encore moins
-de rien divulguer. Cette dernière partie de
-nos travaux est secrète, sans sténographie.</p>
-
-<p>Je quitte mes lecteurs pour les retrouver
-quand nos conclusions seront publiées.</p>
-
-<p>Sortirons-nous du cloaque?</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p>
-<h2 class="normal">VII<br />
-<span class="medium">JE DEMANDE DES POURSUITES</span></h2>
-</div>
-
-<p class="space centre">(<i>Écrit le mardi soir 31 mars 1914.</i>)</p>
-
-<p>Il ne m'appartient pas d'entrer dans le
-détail des discussions qui aboutirent à l'établissement
-du texte des conclusions adoptées
-par la Commission d'enquête.</p>
-
-<p>Cette après-midi, quand M. Jaurès en eut
-donné la lecture définitive et avant qu'il fût
-procédé au vote sur l'ensemble, j'ai fait la
-déclaration suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titre">«Messieurs,</p>
-
-<p>«Je ne puis accepter vos conclusions.</p>
-
-<p>Et cela pour trois raisons:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-«1<sup>o</sup> La première, c'est que la méthode
-même de travail que vous avez adoptée pour
-les rédiger enlève toute portée à ces conclusions.</p>
-
-<p>«M. Jaurès avait proposé un texte. Il
-valait ce qu'il valait, mais il était l'expression
-d'une pensée. Ce texte a été gâché, laminé,
-adultéré, démantibulé,&mdash;prenez toutes les
-métaphores de destruction que vous voudrez,&mdash;phrase
-par phrase et mot par mot. Sur
-la construction de M. Jaurès ont travaillé
-trente autres pensées. Je n'y verrais pas d'inconvénient,
-car on pourrait appliquer cette
-critique à tous les débats, s'il ne s'agissait
-ici d'une question de points de faits, et si ce
-travail de critique n'avait consisté à essayer
-d'établir un accord entre les commissaires aux
-dépens de la crudité de ces faits.</p>
-
-<p>«Le produit de cette opération transactionnelle,
-ces conclusions que je suis impuissant
-à vous empêcher de voter, constituent un
-document tellement hybride et minimisé
-qu'en le lisant dans son ensemble, je me
-suis demandé si j'avais vraiment assisté
-aux séances auxquelles vous m'avez vu
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-assidu. Dans cette composition politico-littéraire,
-qui devait être un vigoureux raccourci
-de la réalité, il en reste si peu de
-cette réalité, et présenté avec des nuances si
-atténuées, que, pour ma part, je ne la
-retrouve plus,&mdash;et pourtant j'en ai été le
-témoin.</p>
-
-<p>»2<sup>o</sup> Ma seconde raison est que ce document
-ainsi minimisé ne saurait plus comporter
-de sanction. Votre apparente impartialité
-est une absolution, et une absolution
-non justifiée.</p>
-
-<p>»Parmi tous les faits qui nous ont été
-apportés ici, prenons-en un seul comme
-exemple:</p>
-
-<p>»M. Monis fait venir le procureur général.
-Il dépose à notre barre: «Je ne lui ai
-pas donné d'ordre; je ne l'ai pas «menacé».
-Pourquoi? Parce que je n'ai pas prononcé le
-mot: «Je vous l'ordonne», parce que je
-n'ai pas dit: «Si vous n'obéissez pas, je vous
-frappe.» Mais, messieurs, depuis quand
-est-ce qu'il y a besoin de formuler ce mot:
-«Je vous ordonne», pour ordonner? Est-ce
-qu'il n'y a pas le regard, le geste, l'accent
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-de la voix? Et quand un magistrat, entré
-dans le cabinet d'un premier ministre, en
-sort avec une volonté retournée au point
-qu'il exerce dans ses fonctions professionnelles
-une action telle que ses collègues disent
-de lui (on nous l'a déclaré): «Ou bien il
-est fou, ou bien il a reçu de l'argent, ou bien
-il a reçu un ordre», eh bien! quand ce
-magistrat agit ainsi, je dis, moi: «Ou
-bien il y a des effets sans cause, ou bien il
-y a eu ordre et menace.»</p>
-
-<p>»Or, je me reporte à l'article 179 du
-Code pénal, j'y vois que le mot <i>menace</i> y
-est inscrit et que seul il permet d'atteindre
-M. Monis. N'est-il pas assez naturel que
-M. Monis, qui connaît le Code mieux que moi,
-ne vienne pas nous dire un mot qui eût
-signifié: «Je tombe sous le coup de l'article
-179»?&mdash;Il me semble moins naturel à
-moi que des commissaires chargés, au nom
-du pays, de faire justice de procédés qui ne
-visent à rien moins qu'à compromettre la
-sûreté de tous les citoyens par l'intrusion de
-l'exécutif dans le judiciaire, aient d'avance
-soustrait à cet article 179 un homme politique
-<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-qui a commis un abus de pouvoir évident,
-puisqu'il a été suivi d'effets, et de quels
-effets!</p>
-
-<p>»Je pourrais refaire le même raisonnement
-à propos de M. Caillaux. Il est le complice.
-Et lui-même, s'il n'avait pas été menacé en
-lui ou en ses amis, il n'aurait pas pesé sur
-son collègue le chef du cabinet. Cet article
-179, vous le voyez, s'étend donc loin dans
-l'espèce, et plus il s'étend loin, plus est grande
-la responsabilité de ceux qui soustraient tant
-de coupables au châtiment.</p>
-
-<p>»Puisque je suis en train de signaler
-votre excessive indulgence, j'en veux encore
-donner un exemple. Comment pouvez-vous
-laisser sans les blâmer, sans même les signaler,
-les dénégations opposées en séance par
-le ministère actuel à toutes les indications qui
-nous étaient données sur l'existence et le sens
-de ce document? Sans l'intervention de
-M. Barthou, elles allaient tromper le Parlement
-et le pays.</p>
-
-<p>»3<sup>o</sup> Il y a une troisième raison pour
-laquelle je ne puis pas m'associer à vos conclusions.
-C'est que je les considère comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-une atteinte à la conscience nationale. Il ne
-suffit pas de dire qu'on fait &oelig;uvre de justice
-avec l'éloquence la plus enflammée. Il faut
-la faire. Il ne faut pas que les humbles, que
-les faibles puissent dire: Il n'y a pas de
-châtiment pour les puissants. Il ne faut pas,
-dans un pays qui souffre profondément du
-mal des divisions politiques, qu'il soit dit
-qu'il suffit d'être d'un parti pour que ce parti
-couvre toutes les défaillances, si graves et si
-avouées qu'elles soient. C'est une leçon d'immoralité
-politique que vous allez donner au
-pays. Je ne m'y associerai pas.»</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></p>
-<h2 class="normal">VIII<br />
-<span class="medium">LA POURRITURE DES ASSEMBLÉES</span></h2>
-</div>
-
-<p class="dedicace">Un mal qui s'attrape par des<br />
-<span class="i2">poignées de mains.</span></p>
-
-<p>Avant-hier et hier, jeudi et vendredi, 2 et
-3 avril, durant trois séances, un public immense&mdash;trente
-mille cartes, me dit-on,
-furent demandées à la questure&mdash;un public
-immense est venu au Palais-Bourbon avec
-l'idée de voir pendre deux ministres. O monotone
-répétition de l'histoire! Cette perspective,
-cet espoir excitèrent toujours merveilleusement
-les imaginations! Dès midi et
-demi, des femmes élégantes, pour être plus
-sûres de trouver place au beau spectacle,
-s'asseyaient sur leurs manchons, le long des
-grilles du Palais-Bourbon. Le soir, ce fut bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-pire; il fallut appeler les soldats de garde
-pour prêter main-forte aux huissiers débordés
-et refouler sur le quai d'Orsay ce public de
-grande première, en frac et en robes de
-soirées, à qui l'on avait dit: «Quand les
-députés siègent le soir, c'est le plus beau:
-ils se tuent!»</p>
-
-<p>Les spectateurs et spectatrices, paraît-il,
-n'ont pas été satisfaits. A les croire, on ne
-leur aurait pas présenté le grand jeu. Ils se
-trompent. Ils ont vu quelque chose d'importance
-historique: les aveux d'un système
-qui meurt. Seulement, je l'accorde, cette flore
-de mensonge ne s'épanouissait pas tout à son
-aise. Les députés étaient contractés, tendus,
-absorbés. Au cours de ces deux journées, ils
-ne se livrèrent pas de plein c&oelig;ur, en toute
-liberté, au plaisir de la partie. Ceux-là mêmes
-qui, pour l'ordinaire, s'abandonnent le plus
-passionnément à la fureur sportive du lieu
-avaient leurs regards et leur imagination
-ailleurs. Où donc? Dans leurs circonscriptions.</p>
-
-<p>Cela apparut dès la première heure de
-cette longue discussion, dès le discours par
-<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-où Jules Delahaye ouvrit ce dernier acte de
-l'affaire. Ce fut un réquisitoire de procureur
-général, vigoureux et violent, offensant à
-chaque ligne, contre lequel, en toute autre
-saison, ils eussent réagi en braves combattants.
-Mais cette fois, ils l'écoutèrent sans
-broncher. Inutile de se compromettre, pensaient-ils.
-L'électeur nous regarde, qui,
-peut-être, n'aime pas qu'on protège les escrocs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous allez faire merveille pour
-sauver votre ami? disais-je à un radical.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami! Ah! croyez-moi, je m'en
-f.... de Caillaux. Je vous jure que je ne sais
-plus ni son nom, ni son prénom: je ne
-connais que mon parti. (Lisez: ma réélection).</p>
-
-<p>Nous étions à deux doigts d'une débâcle
-des radicaux, dans une atmosphère de sauve-qui-peut.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Le second jour, je pris la parole. Voici
-mon discours<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>:</p>
-
-<p><span class="i2"><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> D'après l'<i>Officiel</i> du samedi 4 avril.</span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-«Messieurs, je faisais partie de la commission
-d'enquête; je ne me suis pas rangé dans
-sa majorité, je réclame des poursuites judiciaires.
-Je ne puis pas m'associer aux conclusions
-de mes honorables collègues.</p>
-
-<p>»Pourquoi?</p>
-
-<p>»Parce que je n'y retrouve pas la réalité
-que, pendant dix jours, j'ai vu défiler sous
-mes yeux. Les conclusions de la commission
-sont à la fois incomplètes et amoindries.</p>
-
-<p>»Elles sont incomplètes. Je vous prierai,
-par exemple, de vous reporter à la page 161
-du compte rendu sténographique. Vous verrez
-qu'elles ne font aucune allusion à un
-incident demeuré mystérieux et qui est singulièrement
-étrange.</p>
-
-<p>»M. le procureur général Fabre a déposé
-devant la Commission que trois ou quatre
-jours après qu'il avait été appelé chez M. Monis
-et qu'il en avait reçu l'ordre d'obtenir
-une remise, tandis qu'il était hésitant, plein
-de scrupules, plein de douleur, un coup de
-téléphone est venu, brutal comme un coup
-de fouet, a-t-il dit, le mettre en demeure et l'a
-obligé à se courber, à prendre sa décision.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-»Quand nous avons demandé à M. Monis
-ce qu'était ce coup de téléphone parti de son
-cabinet, il n'a pas voulu savoir de quoi nous
-lui parlions, et quand nous lui avons dit:
-«Mais enfin, c'est bien extraordinaire que
-M. le procureur général ait reçu ce rappel.
-Cela ne vous dit rien?», il a invoqué une
-histoire véritablement pitoyable. Il nous a
-répondu: «Ah! messieurs, si vous saviez
-comment les choses se passent! Il n'y a pas
-plus d'une huitaine de jours, on m'a dit que
-M. Caillaux me téléphonait. Je suis allé au
-téléphone. Je lui ai dit: «Vous m'appelez?»
-Il m'a répondu: «Non! on m'a dit aussi
-que vous m'appeliez?» et c'était une mystification.»</p>
-
-<p>»M. Monis a-t-il voulu nous donner à
-croire qu'une conversation qui ne pouvait
-être connue que de lui et de M. le procureur
-général sur un sujet si grave, avait permis
-à je ne sais quel farceur d'intervenir? (<i>Applaudissements
-au centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Sur ce mystère, pas un mot, pas un éclaircissement
-dans les conclusions qui vous sont
-apportées et, dans ces conclusions, il n'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-guère davantage question du véritable scandale
-auquel nous avons tous assisté, quand
-nous avons vu jusqu'à la dernière minute le
-ministère actuel faire tous ses efforts, soit
-par des dénégations formelles, soit par un
-silence obstiné, pour empêcher la vérité
-d'éclater devant la Chambre et le pays.
-(<i>Applaudissements au centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Les ministres qui siègent à ce banc, par
-leur silence, par leurs affirmations, jusqu'à
-la dernière heure ont voulu nous laisser
-entendre qu'ils ne savaient rien du document
-Fabre, et cela, dans un moment où véritablement
-une telle persistance à tromper
-le pays était, qu'ils me permettent de le
-dire, puérile, n'avait plus l'excuse d'être un
-expédient de Gouvernement pour éviter un
-scandale. A ce moment-là, de toutes parts le
-scandale fusait, et ces dénégations obstinées,
-ce silence mensonger ne pouvaient même pas
-obtenir de résultat. (<i>Applaudissements au
-centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Mais ces conclusions, elles ne sont pas
-seulement incomplètes, elles sont d'un bout
-à l'autre édulcorées et elles le sont par la
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-méthode même de travail que la commission
-a été amenée à employer.</p>
-
-<p>»M. Jaurès avait établi un texte. Ce
-texte valait ce qu'il valait. A mon avis,
-c'était une pensée minima. Mais enfin
-c'était une pensée logique; c'était la pensée
-de M. Jaurès.</p>
-
-<p>»Là-dessus, pendant une longue suite de
-jours, phrase par phrase, mot par mot,
-chacun des commissaires s'est appliqué à
-modifier ce texte, à le tirailler dans tous les
-sens et d'ailleurs à le tirailler dans le sens
-que vous pouvez deviner d'après la composition
-de la majorité, de telle manière que la
-commission a abouti à une dissertation politique
-qui ne présente plus un rapport serré
-avec les faits qu'elle avait à définir, mais
-seulement, tant bien que mal, arrive à vous
-fournir, comme dans un miroir, l'image des
-commissaires. (<i>Applaudissements et rires au
-centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»J'ajoute que ces conclusions, édulcorées
-dans leur ensemble, le sont gravement sur le
-point principal, à savoir sur l'entrevue de
-M. Monis avec le procureur Fabre. D'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-façon très nette et très certaine, pour celui qui
-a entendu, pour celui qui a vu, pour celui
-qui a lu la sténographie, pour celui qui réfléchit
-sur les événements, c'est bien un ordre,
-accompagné de menaces, qui a pesé sur ce
-magistrat. Entré dans le cabinet du ministre
-en homme qui avait toujours pris position,
-d'une manière presque personnelle, très combative,
-contre Rochette, il en est sorti avec
-sa volonté retournée. Comme on l'a déposé
-devant nous, dans tout le Palais, on disait:
-ou bien le procureur général est devenu fou,
-ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a
-reçu des ordres.</p>
-
-<p>»Quand un homme se met dans une telle
-situation, il faut reconnaître qu'il a subi une
-pression menaçante pour lui, ou bien il faut
-abandonner ce principe général qu'il n'y a
-pas d'effet sans cause. (<i>Applaudissements au
-centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Mais là, nous distinguons très bien pourquoi
-la commission ne voulait pas entendre
-qu'il y eut ordre et menace. C'est que le fait
-de la menace faisait tomber les ministres
-sous le coup de l'article 179 et qu'on voulait
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-ne pas aboutir à des poursuites. (<i>Applaudissements
-au centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Pourquoi? Pourquoi la thèse du châtiment
-a-t-elle fait reculer les commissaires? Pourquoi
-les mots que nous entendions, les situations
-que nous examinions, ne produisaient-ils
-pas les mêmes effets dans nos esprits?
-Pourquoi ne réagissions-nous pas, tous, de
-la même manière?</p>
-
-<p>»Il est aisé de s'en rendre compte.</p>
-
-<p>»Il y avait parmi nous des hommes attachés,
-liés, dominés, commandés par leurs
-amitiés, par leur fidélité dans le malheur.
-Sur ceux-là, je ne ferai aucun commentaire.
-D'autres jugeaient que M. Caillaux, en se faisant
-l'interprète du désir d'un avocat son
-ami, M<sup>e</sup> Maurice Bernard, avait voulu être
-obligeant, avait donné un témoignage de
-bienveillance naturelle, une preuve de camaraderie,
-que M. Monis, d'autre part, en
-cédant au désir de M. Caillaux, était entré
-dans le même esprit de bienveillance, de
-camaraderie, de facilité. On semblait autour
-de moi trouver qu'il est tout naturel à des
-ministres, pour satisfaire des amis, de fausser
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-le mécanisme de la justice en faveur du plus
-notoire des escrocs. Dans une telle conception,
-aux yeux de nos commissaires, les
-grands coupables, ce sont les Briand et les
-Barthou; ce sont eux les méchants qui s'acharnent
-sur ces hommes véritablement bons
-et tombés dans l'embarras à cause de leur
-bonté même, les Caillaux et les Monis.
-(<i>Applaudissements et rires au centre et à
-droite.</i>)</p>
-
-<p>»Facilitons-nous la vie aux uns les autres,
-voilà le sentiment qui dominait les esprits
-dans la commission (<i>Applaudissements et
-rires sur les mêmes bancs</i>), et cela s'accorde
-avec la définition qu'Anatole France donne
-de notre régime quand il écrit: «C'est le
-régime de la facilité.» (<i>Sourires à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Cet état d'esprit de ceux qui veulent l'acquittement,
-ce renversement de la morale,
-c'est un mal bien connu, analogue à celui
-qui sévit dans les grandes agglomérations de
-malades et qu'on appelle la pourriture des
-hôpitaux, c'est la pourriture des assemblées.
-(<i>Applaudissements à droite.</i>)</p>
-
-<p>»La Chambre est-elle atteinte de cette pourriture
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-des assemblées, de cette maladie qui
-se gagne par les poignées de main? C'est ce
-que votre vote aura à décider.</p>
-
-<p>»Le problème n'est pas un problème restreint,
-médiocre, vous n'aurez pas à juger
-des défaillances individuelles; vous aurez à
-vous prononcer et à dire si vous acceptez la
-défaillance même du régime.</p>
-
-<p>»Je parle du corps parlementaire et je diagnostique
-sur lui une maladie. Cette maladie,
-elle se révèle d'ailleurs d'une manière évidente
-pour tous ceux qui connaissent cette
-Assemblée depuis un certain nombre d'années.</p>
-
-<p>»J'en appelle à l'expérience de tous les
-anciens et à ceux qui veulent réfléchir sur le
-passé le plus récent de notre Parlement. J'ai
-ici des souvenirs qui datent déjà de vingt-cinq
-années.</p>
-
-<p>»Il y a vingt-cinq années, c'était tout autre
-chose qu'aujourd'hui, il y avait des partis
-constitués à l'intérieur du Parlement, et je
-parle surtout de ces bancs où se trouve cette
-majorité nombreuse de laquelle sortent les
-chefs qu'elle suit successivement dans les
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-directions les plus variées. (<i>Rires et applaudissements
-à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Autrefois les partis affichaient hardiment
-des doctrines; il y avait des programmes
-politiques, programmes immédiats et à plus
-longue échéance. Les partis étaient raccordés
-dans le pays à des hommes qui, sans s'occuper
-étroitement de politique, étaient en
-accord avec les chefs parlementaires par un
-ensemble de conceptions philosophiques. Ces
-idées et ces sentiments, ces principes et ces
-aspirations en commun donnaient à l'activité
-quotidienne des partis une certaine noblesse
-et de l'unité.</p>
-
-<p>»Mais aujourd'hui, que voyons-nous sur
-ces bancs de la majorité? Nous voyons des
-combinaisons momentanées. Nous voyons des
-hommes autour desquels se groupent un plus
-ou moins grand nombre de députés pour des
-opérations déterminées, à échéance limitée.
-Il se passe ici quelque chose d'analogue à ce
-que l'on voit dans le monde financier, où
-l'on dit couramment: un tel et son groupe;
-où l'on dit couramment: un tel marche avec
-un tel; où l'on peut très bien voir, quelques
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-semaines après, le même individu se détacher,
-faire une autre opération à échéance
-limitée, marcher avec un autre chef.»</p>
-
-<p><i>M. Marcel Sembat.</i>&mdash;«C'est tout à fait
-juste!»</p>
-
-<p><i>M. Charles Benoist.</i>&mdash;«C'est du condottiérisme
-politique!»</p>
-
-<p><i>M. Maurice Barrès.</i>&mdash;«Au lieu de partis
-fixes ayant des conceptions précises, vous
-avez des groupements d'intérêts, et comme
-ces groupements ne sont pas clairs, comme
-ils ne sont pas en accord avec une vérité
-profonde, comme ils n'ont pas un caractère
-historique, ils ne se relient dans le pays qu'à
-d'autres groupements d'intérêts, à des cercles
-où entrent des hommes qui comptent, moyennant
-qu'ils accusent leur bonne volonté à ces
-chefs momentanés, obtenir des décorations,
-des faveurs. (<i>Applaudissements au centre et à
-droite.</i>)</p>
-
-<p>»Et souvent, dans cette disparition des
-anciens partis, ces groupes mobiles de députés
-sont raccordés étroitement aux groupes
-financiers du dehors auxquels je viens de
-vous dire qu'ils ressemblent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-»Ici nous touchons au dernier degré de la
-pourriture parlementaire.</p>
-
-<p>»Messieurs, il dépend de nous tous de
-remédier à cet état de choses, il dépend surtout
-de nous tous de nous affirmer, dès aujourd'hui,
-contre un état, ou, si vous croyez
-que j'exagère, contre un danger qui est
-pressant...</p>
-
-<p>»J'entends un collègue qui parle de
-vertu... Vous vous méprenez singulièrement
-sur le sens de ce que je vous dis. J'essaye,
-en termes raccourcis, de vous indiquer l'historique
-du Parlement dans notre pays depuis
-quelques années. C'est un autre problème de
-venir ici parler au nom de la vertu: ce n'est
-pas la tâche que j'ai entreprise. Je vous dis
-que j'ai connu, que nous avons tous connu,
-il y a un certain nombre d'années, un Parlement
-organisé en partis, ayant des vues
-déterminées.»</p>
-
-<p><i>M. Franklin-Bouillon.</i>&mdash;«Permettez-moi,
-monsieur Barrès, de vous demander si vous
-êtes bien d'accord avec vous-même? Ce
-Parlement si bien organisé, dites-vous,
-autrefois, vous l'attaquiez de la même façon
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-à cette époque, au nom du boulangisme.
-Comment pouvez-vous en faire l'éloge rétrospectif
-aujourd'hui?»</p>
-
-<p><i>M. Jules Delahaye.</i>&mdash;« Mais le boulangisme,
-c'était une réaction contre la pourriture
-parlementaire!»</p>
-
-<p><i>M. Maurice Barrès.</i>&mdash;«Monsieur Franklin-Bouillon,
-le boulangiste que j'ai été
-adressait au système parlementaire des critiques
-que l'expérience a justifiées. Dans le
-système parlementaire, les inconvénients et le
-danger augmentent à mesure qu'au lieu
-d'être solidement organisés les partis se dissolvent
-en groupes comme nous voyons à cette
-heure. (<i>Très bien! très bien! sur divers
-bancs au centre et à droite</i>).</p>
-
-<p>«Le moyen de nous dégager de cette liquéfaction,
-de rompre ces liens malsains créés
-dans l'intérieur des groupes et qui vous
-mèneraient à l'indulgence pour ce qui ne peut
-pas mériter l'indulgence, c'est de ne considérer
-que l'intérêt général, que l'intérêt
-national.</p>
-
-<p>«La même disparition des partis se manifeste
-dans le pays et, pour parler d'un terrain
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-que je connais mieux, pour parler de Paris
-où j'ai quelque connaissance de la politique
-et où je prie ceux qui en ont plus que moi
-l'expérience de contrôler ce que j'en affirme,
-je dis que dans Paris, si l'on met à part le
-parti socialiste et le monde catholique, qui
-ont, chacun à leur manière, leur organisation,
-les autres partis sont tout désorganisés,
-qu'ils ne sont que de minces groupements,
-des cadres sans grande force, sans grande
-solidité, mais que de plus en plus, dans
-cette masse se dégage un sentiment qui fait
-l'union: le désir de voir juger toutes choses
-non du point de vue d'un clan, d'une coterie
-(les partis ne sont plus que cela) mais
-du point de vue de l'intérêt national. (<i>Applaudissements
-au centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>«Inspirez-vous de ces vues. Dans le vote
-que je vous demande d'émettre aujourd'hui,
-en repoussant les conclusions de la commission,
-en ne vous prêtant pas à cette excessive
-indulgence, en déférant les coupables à la
-justice, il s'agit de mettre le bien public au-dessus
-de tous ces groupes incertains. En
-réclamant des sanctions pénales contre des
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-ministres coupables d'avoir entravé par
-ordres et menaces l'action régulière de la
-justice qui poursuivait un escroc, c'est l'intérêt
-national que je vous demande de mettre
-au-dessus d'une camaraderie et au-dessus de
-ces luttes de groupes où les petits papiers
-remplacent les programmes, et dont les chefs
-se poursuivent dans l'ombre avec des poignards
-à la main. (<i>Très bien! très bien! au
-centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p>»Faites une besogne de salubrité publique
-en frappant les deux ministres coupables.»
-(<i>Vifs applaudissements au centre et à droite.</i>)</p>
-
-<p><i>M. Bedouce.</i>&mdash;«Tous les coupables, non
-pas deux.» (<i>Applaudissements à l'extrême-gauche.</i>)</p>
-
-<p><i>M. Maurice Barrès.</i>&mdash;«Je n'en connais
-que deux.»</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_106"> 106</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></p>
-<h2 class="normal">IX<br />
-<span class="medium">LA CLEF DES CHAMPS</span></h2>
-</div>
-
-<p class="centre"><span class="medium">(suite du débat public sur les conclusions<br />
-<span class="i2">de la Commission</span></span>).</p>
-
-<p class="space centre">(<i>Écrit le 4 avril 1914.</i>)</p>
-
-<p>Comme j'avais raison de leur dire, à ces
-radicaux, qu'ils ne sont plus un parti organisé,
-hiérarchisé! Déjà, dans la Commission,
-je les avais vus animés, dirigés, sauvés par
-la seule pensée de Jaurès, tout incapables
-par eux-mêmes de trouver la voie et les
-moyens, la formule pour sauver leurs chefs
-Caillaux et Monis. Au cours de cette séance,
-leur débandade de moutons affolés était telle
-qu'en écoutant ce Briand, si détesté l'avant-veille,
-ils se disaient entre eux: «Il a figure
-de chef. Puisqu'aussi bien Caillaux est mort,
-pourquoi ne prendrions-nous pas celui-ci
-pour régner sur nous?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-Dans leur affolement, ils auraient passé
-sur le ventre de leur ancien berger Monis, et
-même de Caillaux. Ils ne pensaient qu'à fuir
-l'abattoir électoral. Et certainement, en fin
-de journée, ils s'en seraient allés piquer une
-tête dans la rivière, s'ils n'avaient eu, les
-pauvres, pour les ramener, pour les rallier,
-MM. Jaurès et Sembat, ces loups devenus
-bergers.</p>
-
-<p>Ce fut Sembat qui, juste après mon discours,
-fit la sonnerie au drapeau radical.
-Depuis une demi-heure nous l'écoutions
-sans trop le comprendre, en dépit de ses
-phrases si nettes. Où voulait-il en venir? Il
-réclamait la répression et, tout à la fois,
-blaguait les justiciers. Soudain, il se saisit
-de l'argument déjà fourbi à la Commission
-par Jaurès:</p>
-
-<p>&mdash;Si Caillaux avait suivi, comme ministre
-des Finances, une autre politique et soutenu
-moins vigoureusement ses projets financiers,
-il n'aurait pas eu à subir la même campagne
-de moralité; jamais le document Fabre n'aurait
-paru.</p>
-
-<p>Mais ces socialistes qui veulent sauver le
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-radicalisme dans la personne de MM. Monis
-et Caillaux veulent surtout mettre à mal
-«le modérantisme» dans la personne de
-MM. Briand et Barthou,&mdash;Barthou plus
-qu'aucun autre.</p>
-
-<p>Et eux, les deux hommes en danger, ils
-sont là, l'un et l'autre, tout prêts à faire face.
-Sitôt leurs noms prononcés, ils réclament la
-parole.</p>
-
-<p>Briand d'abord, et qui s'en tire avec une
-maëstria dont les amateurs, du plus grand
-au plus petit, demeurent bouche bée. Les
-troupes radicalo-socialistes se consolent en
-pensant qu'elles vont se rattraper sur Barthou.
-Il y a toujours cette diable d'histoire
-du document qu'il a pris pour empêcher
-qu'un autre ne le prenne! Mais ce grief,
-qui leur paraît si énorme en l'absence de
-Barthou, sitôt qu'ils sont devant lui ils ne
-savent plus le formuler. Il leur explique bien
-en face son bon droit, sans qu'ils trouvent le
-défaut de la cuirasse. Et encore s'abstient-il,
-bien à tort selon moi, de leur offrir son
-meilleur argument, à savoir qu'il a agi dans
-l'intérêt général. Ah! Barthou à la tribune,
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-c'est un bon petit Béarnais qui sait gaillardement
-défendre ses mollets contre les chiens
-qui veulent en tâter.</p>
-
-<p>Et puis, quoi! nous n'oublions pas que
-c'est lui qui a fait triompher la loi de trois
-ans.</p>
-
-<p>Au terme de cette excédante discussion,
-dans l'atmosphère empestée et surchauffée
-de la séance de nuit, le vendredi soir,
-Jaurès, président de la commission d'enquête,
-entra en bataille avec toute l'artillerie
-des arguments de sa cause. Ivre de fatigue
-et du prodigieux effort qu'il vient de fournir,
-le sang à la tête, n'en criant que plus
-fort, se livrant éperdument à ses inventions
-d'images, il exposa autour de la tribune,
-comme six prisonniers enchaînés, MM. Caillaux,
-Monis, Barthou, Briand, Fabre et
-Bidault de l'Isle, et après avoir commis l'injustice
-de ce pilori, où les plus coupables
-et les plus innocents étaient indignement
-confondus, il se donna les airs du plus scrupuleux
-des juges, qui ne trouvait dans le
-Code aucune sanction pénale contre les faits
-incriminés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-&mdash;Aucune sanction, M. Jaurès! Mais je
-viens de vous le dire tout à l'heure, à la
-tribune, il y a l'article 179 du Code pénal
-qui s'applique comme un gant à vos amis.</p>
-
-<p>Sembat, comme Jaurès, repousse l'idée
-de déférer MM. Monis et Caillaux aux tribunaux
-ordinaires. Mais il accepterait volontiers
-l'idée de les traduire devant une Haute-Cour.
-(Le bon apôtre! Je vois d'ici le
-tableau; elle ne retiendrait que Barthou.)</p>
-
-<p>Je ne pus me contenir:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non, m'écriai-je, j'ai vu trop
-d'honnêtes gens en Haute-Cour, je n'y enverrai
-pas ceux-là!</p>
-
-<p>Et, ma foi, je suis sûr qu'à ce moment
-de grandes et nobles figures passèrent devant
-tous les esprits.</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Vers minuit, la plus étrange opération fut
-tentée. Un être bizarre, tout pareil à un &oelig;uf
-d'autruche piqué de quelques poils, le député
-de la circonscription où se trouve Pégomas&mdash;et
-naturellement ses amis l'appellent avec
-bonne humeur le bandit de Pégomas&mdash;parut
-<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-à la tribune. Son premier geste fut de
-porter son pouce à ses lèvres, et, levant le
-coude, il fit entendre clairement à l'huissier
-qu'il désirait vider un verre. L'échanson de
-la tribune obtempéra à son désir légitime.
-Il but et commença de lire trois, quatre
-articles de vieux journaux, avec une telle
-mimique que tous nous crûmes que c'était
-un divertissement, une entrée de clowns, et
-l'on se mit à rire. «Ne riez pas, me dit un
-voisin avec un grand sérieux: il est sorti
-premier de l'École normale! Mais, soudain,
-l'on s'aperçut que le bizarre personnage
-avait un couteau à la main:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce que je viens de vous lire,
-déclara-t-il, c'est un jugement rendu contre
-M. Jules Delahaye et qui m'empêche de le
-suivre dans son &oelig;uvre de justicier.»</p>
-
-<p>En quatre mots, Delahaye remet toutes
-choses au point:</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis dix ans, chaque matin, des
-lettres me menacent de révélations. Les
-voilà donc! J'ai toujours sur moi l'arrêt en
-bonne et due forme qui a cassé ce jugement.
-Regardez-le! Ah! si j'avais quelque
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-chose à me reprocher, les divers gouvernements
-que j'ai tous attaqués n'auraient pas
-attendu aujourd'hui pour me briser les
-reins!»</p>
-
-<p>Et le citoyen de Pégomas, cette figure de
-minuit pareille à celle de quelque docteur
-Plume ou de quelque professeur Goudron
-sorti des rêves d'Edgar Poe, de s'excuser,
-de s'incliner, de ne pas s'expliquer et de
-s'évanouir dans la foule comme une buée
-sur le cloaque.</p>
-
-<p>Mais qui donc avait mis ce couteau de
-carton aux mains de cet extravagant?</p>
-
-<p class="space centre">*<br />
-* *</p>
-
-<p>Vers deux heures du matin, à la faveur
-des ténèbres amoncelées dans le cirque par
-les discussions confuses autour des ordres
-du jour, les six captifs, innocents et coupables,
-prirent lestement la clef des champs.</p>
-
-<p>Briand, en tête, comme dans un fauteuil,
-correct, grave, paisible, la redingote impeccable,
-seulement la voix un peu éraillée.</p>
-
-<p>Barthou, plus pâle, tiraillé, harcelé par
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-la meute, de bonne humeur quand même,
-par nature et par volonté courageuse, courait
-pour le rejoindre et le rejoignait.</p>
-
-<p>Loin derrière, Caillaux, dépouillé de
-toutes ses présidences, soutenu pourtant par
-quelques fidèles et surtout par les socialistes.</p>
-
-<p>Et Monis? Vraiment Monis s'en est tiré?
-On l'avait laissé pour mort dans le fossé de
-la route. Il s'est relevé dans l'ombre, paraît-il.
-Mais je le crois malade.</p>
-
-<p>Qu'ils soient courants ou gisants, MM. Monis
-et Caillaux, ce n'est point l'intérêt de
-cette affaire. Elle vaut pour nous montrer
-toute la ménagerie en action. Elle vaut
-surtout comme un trait de lumière qui nous
-fait voir comment nous sommes gouvernés,
-par des hommes qui ne croient plus au parlementarisme
-et qui le suppléent par des
-expédients illégaux, voire criminels.</p>
-
-<p>Il n'y a pas de loi en France contre les
-ministres coupables. C'est ce que vient de
-proclamer et de voter la Chambre. C'est le
-sens, la moralité de cette longue discussion
-et de l'ordre du jour où vient d'aboutir la
-majorité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-Cette majorité radicale-socialiste peut être
-satisfaite. Elle triomphe. Le ministère n'est
-même pas tombé, mais il y a une plus
-grande ruine suspendue au-dessus de nos
-têtes: l'énorme masse du système parlementaire
-qu'un souffle peut jeter par terre.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_116"> 116</a></span><br />
-<span class="pagenumh"><a id="Page_117"> 117</a></span><br />
-<span class="pagenumh"><a id="Page_118"> 118</a></span><br />
-<span class="pagenumh"><a id="Page_119"> 119</a></span></p>
-
-<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">Pages</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">I</span><span class="smallc">NTRODUCTION</span></td>
-<td colspan="2" class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">I</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Deux maîtres, deux esclaves</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">II</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Monsieur X</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">III</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Les frères ennemis</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">IV</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Les trois fils de la louve</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a><br />
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">V</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Les animaux malades de la peste</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">VI</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">La fin du cinéma</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">VII</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Je demande des poursuites</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">VIII</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">La pourriture des Assemblées</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">IX</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">La clef des champs</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="end">IMPRIMERIE CHAIX. RUE BERGÈRE, 20, PARIS.&mdash;7442-4-14.<br />
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_122"> 122</a></span><br />
-<span class="pagenumh"><a id="Page_123"> 123</a></span><br />
-<span class="pagenumh"><a id="Page_124"> 124</a></span></p>
-
-<p class="ad"><span class="large">&OElig;UVRES DE MAURICE BARRÈS</span><br />
-<span class="xs">Collection à 3 fr. 50 c.</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<table id="ad" summary="contents">
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">LE CULTE DU MOI</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">SOUS L'&OElig;IL DES BARBARES</td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">** UN HOMME LIBRE</td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">*** <span class="smallc">LE JARDIN DE BÉRÉNICE</span> </td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">* <span class="smallc">LES DÉRACINÉS</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">** <span class="smallc">L'APPEL AU SOLDAT</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">*** <span class="smallc">LEURS FIGURES</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdm">LES BASTIONS DE L'EST</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">* <span class="smallc">AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">** <span class="smallc">COLETTE BAUDOCHE</span>, histoire d'une jeune fille de Metz.</td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">L'ENNEMI DES LOIS</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">AMORI ET DOLORI SACRUM</span> (<i>La Mort de Venise</i>)</td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">LES AMITIÉS FRANÇAISES</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">LE VOYAGE DE SPARTE</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">LA COLLINE INSPIRÉE</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">HUIT JOURS CHEZ M. RENAN</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE FRANCE</span></td>
-<td class="tdr">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">ADIEU A MORÉAS.</span> Une brochure</td>
-<td class="tdr">Prix 1 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">UN DISCOURS A METZ</span> (15 août 1911). Une brochure</td>
-<td class="tdr">Prix 1 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><p class="end"><i>Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.</i><br />
-<i>Copyright by Émile-Paul frères, 1914.</i></p></td>
-</tr>
-</table>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Dans le cloaque, by Maurice Barrès
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS LE CLOAQUE ***
-
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