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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: P'tit-bonhomme - -Author: Jules Verne - -Illustrator: Léon Benett - -Release Date: July 17, 2017 [EBook #55135] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK P'TIT-BONHOMME *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques - corrections mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - P'TIT-BONHOMME - - - - - --LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES-- - - [Illustration] - - --COLLECTION HETZEL-- - - - - - LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES - - _Couronnés par l'Académie française._ - - - P'TIT-BONHOMME - - PAR - - JULES VERNE - - 85 ILLUSTRATIONS PAR L. BENETT - 12 GRANDES GRAVURES EN CHROMOTYPOGRAPHIE - 1 CARTE EN COULEURS - - [Illustration] - - BIBLIOTHÈQUE - D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION - - J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB - - PARIS - - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -P'TIT-BONHOMME - - - - -LES PREMIERS PAS - -[Illustration] - -I - -AU FOND DU CONNAUGHT. - - -L'Irlande, dont la surface comprend vingt millions d'acres, soit -environ dix millions d'hectares, est gouvernée par un vice-roi ou -lord-lieutenant, assisté d'un Conseil privé, en vertu d'une délégation -du souverain de la Grande-Bretagne. Elle est divisée en quatre -provinces: le Leinster à l'est, le Munster au sud, le Connaught à -l'ouest, l'Ulster au nord. - -Le Royaume-Uni ne formait autrefois qu'une seule île, disent les -historiens. Elles sont deux maintenant, et plus séparées par les -désaccords moraux que par les barrières physiques. Les Irlandais, amis -des Français, sont ennemis des Anglais, comme au premier jour. - -Un beau pays pour les touristes, cette Irlande, mais un triste pays -pour ses habitants. Ils ne peuvent la féconder, elle ne peut les -nourrir--surtout dans la partie du nord. Ce n'est point cependant une -terre bréhaigne, puisque ses enfants se comptent par millions, et si -cette mère n'a pas de lait pour ses petits, du moins l'aiment-ils -passionnément. Aussi lui ont-ils prodigué les plus doux noms, les -plus «sweet»,--mot qui revient familièrement sur leurs lèvres. C'est -la «Verte Erin», et elle est verdoyante en effet. C'est la «Belle -Émeraude», une émeraude sertie de granit et non d'or. C'est «l'île -des Bois», mais plus encore l'île des roches. C'est la «Terre de la -Chanson», mais sa chanson ne s'échappe que de bouches maladives. C'est -la «première fleur de la terre», la «première fleur des mers», mais ces -fleurs se fanent vite au souffle des rafales. Pauvre Irlande! Son nom -serait plutôt l' «Ile de la Misère», nom qu'elle devrait porter depuis -nombre de siècles: trois millions d'indigents sur une population de -huit millions d'habitants. - -En cette Irlande, dont l'altitude moyenne est de soixante-cinq toises, -deux hautes régions séparent nettement les plaines, lacs et tourbières -entre la baie de Dublin et la baie de Galway. L'île se creuse en -cuvette,--une cuvette où l'eau ne manque pas, puisque l'ensemble -des lacs de la Verte Erin comprend environ deux mille trois cents -kilomètres carrés. - -Westport, petite ville de la province de Connaught, est située au fond -de la baie de Clew, semée de trois cent soixante-cinq îles ou îlots, -comme le Morbihan des côtes de Bretagne. Cette baie est l'une des plus -charmantes du littoral, avec ses promontoires, ses caps, ses pointes, -disposées comme autant de dents de requin, qui mordent les houles du -large. - -C'est à Westport que nous allons trouver P'tit-Bonhomme au début de son -histoire. On verra où, quand et comment elle finit. - -La population de cette bourgade,--cinq mille habitants environ,--est en -grande partie catholique. Ce jour-là, un dimanche précisément, 17 juin -1875, la plupart des habitants s'étaient rendus à l'église pour les -offices du matin. Le Connaught, terre d'origine des Mac-Mahon, produit -ces types celtiques par excellence qui se sont conservés dans les -familles primitives, refoulées par la persécution. Mais quel misérable -pays, et ne justifie-t-il pas ce que l'on dit communément: «Aller au -Connaught, c'est aller en enfer!» - -On est pauvre au sein des bourgades de la haute Irlande, et cependant -s'il y a les guenilles de la semaine, il y a aussi les guenilles des -jours fériés, haillons à volants et à plumes. Les gens mettent ce -qu'ils ont de moins troué; les hommes portent le manteau rapiécé, -frangé par le bas; les femmes, vêtues de jupes étagées les unes sur -les autres, qui viennent de l'échoppe du revendeur, se coiffent de ces -chapeaux aux fleurs artificielles dont il ne reste plus que la monture -en fil de fer. - -Tout ce monde est arrivé pieds nus jusqu'au seuil de l'église, afin de -ne pas user sa chaussure--des bottines crevées à la semelle, des bottes -déchirées à l'empeigne, sans lesquelles nul ne voudrait franchir le -porche du temple, par convenance. - -En ce moment, il n'y avait personne dans les rues de Westport, si ce -n'est un individu qui poussait une charrette traînée par un grand chien -maigre, un épagneul noir et feu, aux pattes déchirées par les cailloux, -au poil usé par le licol. - -«Marionnettes royales... marionnettes!» criait à pleins poumons cet -homme. - -Il est venu de Castlebar, le chef-lieu du comté de Mayo, ce montreur -de cabotins. S'étant dirigé vers l'ouest, il a traversé le col de ces -hauteurs qui font face à la mer, comme la plupart des montagnes de -l'Irlande: au nord, la chaîne du Nephin avec son dôme de deux mille -cinq cents pieds, et au sud, le Croagh-Patrick, où le grand saint -irlandais, l'introducteur du christianisme au IVe siècle, passait -les quarante jours du carême. Puis il a descendu les dangereux -raidillons du plateau de Connemara, les sauvages régions des lacs Mask -et Corril qui aboutissent à Clew-Bay. Il n'a pas pris le railway de -Midland-Great-Western qui met Westport en communication avec Dublin; -il n'a point chargé son bagage sur les malles, les cars ou les «carts» -qui roulent à la surface du pays. Il a voyagé en forain, criant partout -son spectacle de marionnettes, relevant de temps en temps d'un violent -coup de fouet le grand chien qui n'en peut plus. Un féroce aboiement de -douleur répond à ce cinglement lancé d'une main vigoureuse, et, parfois -une sorte de gémissement prolongé à l'intérieur de la charrette. - -Et après que l'homme a dit au robuste animal: - -«Marcheras-tu, fils de chienne?...» il semble qu'il s'adresse à un -autre, caché dans la caisse de son véhicule, quand il crie: - -«Te tairas-tu, fils de chien?» - -Le gémissement cesse alors, et la charrette se remet lentement en -marche. - -Cet homme s'appelle Thornpipe. De quel pays est-il? Peu importe. -Il suffit de savoir que c'est un de ces Anglo-Saxons, comme les -Iles-Britanniques n'en produisent que trop parmi les basses classes. Ce -Thornpipe n'a pas plus de sensibilité qu'une bête fauve, ni de cœur -qu'un roc. - -Dès que cet homme eut atteint les premières habitations de Westport, -il suivit la rue principale, bordée de maisons assez convenables, -avec boutiques aux pompeuses enseignes, où l'on ne trouverait que -peu d'acquisitions à faire. A cette rue s'amorcent des ruelles -sordides, comme autant de ruisseaux fangeux qui se jettent dans une -limpide rivière. Sur les galets aigus qui la pavent, la charrette de -Thornpipe promenait son bruit de ferraille, sans doute au détriment -des marionnettes qu'elle véhiculait pour l'agrément des populations du -Connaught. - -Le public faisant toujours défaut, Thornpipe continua de dévaller, et -il arriva à l'entrée du mail que la rue traverse, entre une double -rangée d'ormes. Au delà du mail s'étend un parc dont les allées -sablées, soigneusement entretenues, conduisent jusqu'au port ouvert sur -la baie de Clew. - -Il va sans dire que ville, port, parc, rues, rivière, ponts, églises, -maisons, masures, tout cela appartient à l'un de ces opulents landlords -qui possèdent presque tout le sol de l'Irlande, au marquis de Sligo, -de pure et antique noblesse, lequel n'est point un mauvais maître à -l'égard de ses tenanciers. - -Tous les vingt pas, à peu près, Thornpipe arrêtait sa charrette, il -regardait autour de lui, et d'une voix qui ressemblait à un grincement -de mécanique mal graissée, il criait: - -«Marionnettes royales... marionnettes!» - -Personne ne sortait des boutiques, personne ne mettait la tête aux -fenêtres. Çà et là, quelques haillons apparaissaient entre les ruelles -adjacentes, et de ces haillons sortaient des faces hâves et faméliques, -aux yeux rougis, profonds comme ces soupiraux à travers lesquels on -voit le vide. Puis, il y avait des enfants à peu près nus, et cinq ou -six de ces gamins se hasardèrent enfin à rejoindre la charrette de -Thornpipe, lorsqu'elle eut fait halte sur la grande allée du mail. Et -les voici tous criant: - -«Copper... copper!» - -C'est une monnaie de cuivre, une subdivision du penny, ce qu'il y a de -plus infime en valeur. Et à qui s'adressaient-ils, ces enfants? A un -homme qui avait plus envie de demander l'aumône que de la faire! Aussi, -de quels gestes menaçants du pied et de la main, de quels roulements -d'yeux, il accueillit ces petits qui durent prudemment se tenir hors de -la portée de son fouet,--et encore plus des crocs du chien, une vraie -bête fauve, enragée par les mauvais traitements. - -Et d'ailleurs, Thornpipe est furieux. Il crie dans le désert. On ne -s'empresse pas à ses marionnettes royales. Paddy,--c'est l'Irlandais, -de même que John Bull est l'Anglais,--Paddy ne montre aucune curiosité. -Ce n'est point qu'il ait de l'inimitié pour l'auguste famille de la -Reine. Non! Ce qu'il n'aime pas, ce qu'il hait même de toute une haine -amassée pendant des siècles d'oppression, c'est le landlord, qui le -considère comme un être inférieur aux anciens serfs de Russie. Et, s'il -a acclamé O'Connell, c'est que ce grand patriote a soutenu les droits -de l'Irlande établis par l'acte d'union des trois royaumes en 1806; -c'est que, plus tard, l'énergie, la ténacité, l'audace politique de -cet homme d'État ont obtenu le bill d'émancipation de l'année 1829; -c'est que, grâce à son attitude irréductible, l'Irlande, cette Pologne -de l'Angleterre, l'Irlande catholique surtout, allait entrer dans une -période de quasi-liberté. Nous avons donc lieu de croire que Thornpipe -aurait été mieux avisé en montrant O'Connell à ses concitoyens; mais -ce n'était pas une raison pour dédaigner Sa Gracieuse Majesté en -effigie. Il est vrai, Paddy eût préféré--et de beaucoup--le portrait -de sa souveraine sous forme de pièces monnayées, pounds, couronnes, -demi-couronnes, shillings, et c'est précisément ce portrait, sorti de -la frappe britannique, qui manque le plus généralement aux poches de -l'Irlandais. - -Aucun spectateur sérieux ne se rendant aux invitations réitérées du -forain, la charrette reprit sa marche, tirée péniblement par le grand -chien efflanqué. - -Thornpipe continua cette promenade à travers les allées du mail, sous -l'ombrage de ses magnifiques ormes. Il s'y trouvait seul. Les enfants -avaient fini par l'abandonner. Il atteignit ainsi le parc, sillonné -d'avenues sablées, que le marquis de Sligo livre à la circulation -publique, afin de donner accès au port qu'un bon mille sépare de la -ville. - -«Marionnettes royales... marionnettes!» - -Personne ne répondait. Les oiseaux jetaient des cris aigus en -s'envolant d'un arbre à l'autre. Le parc était non moins abandonné que -le mail. Aussi, pourquoi venir un dimanche convier des catholiques -à cette exhibition, lorsque c'est l'heure des offices? Il fallait -vraiment que ce Thornpipe ne fût pas du pays. Peut-être, après le dîner -de midi, entre la messe et les vêpres, sa tentative serait-elle plus -heureuse? Dans tous les cas, il n'y avait aucun inconvénient à pousser -jusqu'au port, et c'est ce qu'il fit en jurant, à défaut de saint -Patrick, par tous les diables d'Irlande. - -Il est peu fréquenté, ce port que la rivière baigne au fond de la baie -de Clew, bien qu'il soit le plus vaste et le mieux abrité de cette -côte. S'il y vient quelques navires, c'est qu'il est nécessaire que la -Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'Angleterre et l'Écosse, envoie à cette -aride région du Connaught ce qu'elle ne peut tirer de son propre sol. -L'Irlande est un enfant qui se nourrit à ces deux mamelles; mais les -nourrices lui font payer cher leur lait. - -Plusieurs matelots se promenaient sur le quai en fumant, et, en ce -jour de fête, il va de soi que le déchargement des navires avait été -suspendu. - -On sait combien l'observation du dimanche est sévère chez la race -anglo-saxonne. Les protestants y apportent toute l'intransigeance de -leur puritanisme, et, en Irlande, les catholiques luttent de rigorisme -avec eux dans la pratique du culte. Et pourtant, ils sont deux millions -et demi contre cinq cent mille adeptes des divers rites de la religion -anglicane. - -Du reste, on ne voyait à Westport aucun navire appartenant aux autres -pays. Des bricks-goélettes, des schooners ou des cutters, quelques -barques de pêche, de celles qui travaillent à l'ouvert de la baie, -se trouvaient à sec, la marée étant basse. Ces navires, venus de la -côte occidentale de l'Écosse avec des chargements de céréales,--ce qui -manque le plus au Connaught,--repartiraient sur lest, après avoir livré -leur cargaison. Pour rencontrer les bâtiments de grande navigation, il -faut aller à Dublin, à Londonderry, à Belfast, à Cork, où font escale -les paquebots transatlantiques des lignes de Liverpool et de Londres. - -[Illustration: Plusieurs matelots se promenaient sur le quai. (Page 7.)] - -Évidemment, ce ne serait pas au fond du gousset de ces marins inoccupés -que Thornpipe pourrait puiser quelques shillings, et son cri devait -rester sans écho même sur les quais du port. - -Il laissa donc s'arrêter sa charrette. Le chien affamé, rompu de -fatigue, s'étendit sur le sable. Thornpipe tira de son bissac un -morceau de pain, quelques pommes de terre et un hareng salé; puis, -il se mit à manger, en homme qui en est à son premier repas après une -longue étape. - -[Illustration: Thornpipe fit son petit tour. (Page 18.)] - -L'épagneul le regardait, faisant claquer ses mâchoires d'où pendait -une langue brûlante. Mais, paraît-il, ce n'était pas l'heure de sa -réfection, car il finit par allonger sa tête entre ses pattes, en -fermant les yeux. - -Un léger mouvement, qui se produisit dans la caisse de la charrette, -tira Thornpipe de son apathie. Il se leva, observa si personne ne -l'apercevait. Et alors, soulevant le tapis qui recouvrait la boîte aux -marionnettes, il y introduisit un morceau de pain, en disant d'un ton -farouche: - -«Si tu ne te tais pas!...» - -Un bruit de mastication gloutonne lui répondit, comme si un animal, -mourant de faim, eût été blotti à l'intérieur de cette caisse, et il -revint à son déjeuner. - -Thornpipe eut bientôt achevé le hareng et les pommes de terre, cuites -dans la même eau afin de leur donner plus de goût. Il porta alors à ses -lèvres une gourde grossière, pleine de ce petit lait aigre, qui est une -boisson assez commune dans le pays. - -Sur ces entrefaites, la cloche de l'église de Westport retentit à toute -volée, sonnant la fin de l'office. - -Il était onze heures et demie. - -Thornpipe releva le chien d'un coup de fouet, et ramena vivement sa -charrette vers le mail, avec l'espoir d'accaparer quelques spectateurs -à leur sortie de la messe. Pendant la bonne demi-heure qui précédait -le dîner, peut-être l'occasion s'offrirait-elle de faire une recette. -Thornpipe recommencerait après vêpres, et ne se remettrait en route que -le lendemain, afin d'exhiber ses marionnettes en quelque autre bourgade -du comté. - -En somme, l'idée n'était pas mauvaise. A défaut de shillings, il -saurait se contenter de coppers, et du moins ses marionnettes ne -travailleraient pas pour ce fameux roi de Prusse, dont l'avarice fut -telle que personne ne vit jamais la couleur de son argent. - -Le cri retentit de nouveau: - -«Marionnettes royales... marionnettes!» - -En deux ou trois minutes, une vingtaine de personnes se rassemblèrent -autour de Thornpipe. Dire que ce fût l'élite de la population -westportienne, ce serait dépasser la mesure. Il y avait là des enfants -en majorité, une dizaine de femmes, quelques hommes, la plupart tenant -leurs chaussures à la main, non seulement par désir de ne point les -user, mais aussi parce qu'ils étaient plus à l'aise, ayant l'habitude -de marcher pieds nus. - -Cependant, faisons une exception pour certains notables de Westport, -appartenant à ce public bête des dimanches. Tel le boulanger, qui s'est -arrêté avec sa femme et ses deux enfants. Il est vrai, son «tweed» date -déjà de quelques années, et l'on sait que les années comptent double et -même triple sous le climat pluvieux de l'Irlande; mais le digne patron -est présentable, en somme. Ne se doit-il pas à sa boutique pompeusement -désignée par cette enseigne: «_Boulangerie publique centrale_»! Et, en -effet, elle centralise si bien les produits de sa fabrication qu'il n'y -en a pas d'autre à Westport. Là se voit également le droguiste, lequel -réclame volontiers le titre de pharmacien, bien que son office soit -dépourvu des drogues les plus usuelles, et pourtant, sur la devanture -se détachent ces mots: _Medical Hall_, tracés en lettres superbes, qui -devraient vous guérir rien qu'en les regardant. - -Il faut noter encore qu'un prêtre a fait halte devant la charrette de -Thornpipe. Cet ecclésiastique porte un costume très propre: col en -soie, long gilet dont les boutons sont rapprochés comme ceux d'une -soutane, vaste lévite en étoffe noire. C'est le chef de la paroisse, -où il exerce de multiples fonctions. Il ne se contente pas, en effet, -de baptiser, de confesser, de marier, d' «extrémiser» ses fidèles, il -les conseille dans leurs affaires, il les soigne dans leurs maladies, -il agit avec une complète indépendance, car il ne relève de l'État ni -par son traitement ni par ses attributions. Les dîmes en nature ou les -honoraires des cérémonies religieuses,--ce qu'on appelle le casuel -en d'autres pays,--lui assurent une vie honorable et facile. Il est -l'administrateur naturel des écoles et des maisons de charité,--ce -qui ne l'empêche pas de présider les concours de sports nautiques ou -hippiques, lorsque régates ou steeples-chases mettent la paroisse en -fête. Il est intimement mêlé à l'existence familiale de ses ouailles, -il est respecté, car il est respectable, même lorsqu'il ne dédaigne -pas d'accepter quelque broc de bière sur le comptoir d'un débit. -La pureté de ses mœurs n'a jamais subi la moindre atteinte. Et, -d'ailleurs, comment son influence ne serait-elle pas dominante en ces -contrées si pénétrées de catholicisme, où, ainsi que le dit Mlle Anne -de Bovet dans son remarquable voyage intitulé _Trois Mois en Irlande_, -«la menace d'être exclu de la Sainte-Table ferait passer le paysan par -le trou d'une aiguille». - -Il y avait donc un public autour de la charrette, un public un peu -plus productif--si l'on veut nous permettre ce mot--que n'aurait pu -l'espérer Thornpipe. Vraisemblablement son exhibition avait quelques -chances de succès, Westport n'ayant en aucun temps été honoré d'un -spectacle de ce genre. - -Aussi le montreur de cabotins fit-il retentir une dernière fois son cri -de «great attraction»: - -«Marionnettes royales... marionnettes!» - - - - -II - -MARIONNETTES ROYALES! - - -La charrette de Thornpipe est établie d'une façon très rudimentaire: -un brancard auquel le farouche épagneul est attelé; une caisse -quadrangulaire, placée sur deux roues--ce qui rendait le tirage plus -facile au long des chemins cahoteux du comté; deux poignées en arrière -permettant de la pousser comme les baladeuses des marchands ambulants; -au-dessus de la caisse, un tendelet de toile, disposé sur quatre tiges -de fer, et qui l'abrite sinon contre le soleil peu ardent d'ordinaire, -du moins contre les pluies interminables de la haute Irlande. Cela -ressemble à l'un de ces appareils roulants qui portent des orgues de -Barbarie à travers les villes et les campagnes, et dont les stridentes -flûtes se mêlent à l'éclat des trompettes; mais ce n'est point un -orgue que Thornpipe promène d'une bourgade à l'autre, ou plutôt, en -cette machine plus compliquée, l'orgue est réduit à l'état de simple -serinette, ainsi qu'on en pourra juger tout à l'heure. - -Le dessus de la caisse est fermé d'un couvercle qui l'emboîte sur -un quart de sa hauteur. Ce couvercle une fois relevé et rabattu -latéralement, voici ce que les spectateurs aperçoivent, non sans -quelque admiration, à la surface de la tablette. - -Toutefois, afin d'éviter des redites, nous conseillons d'écouter -Thornpipe, débitant son boniment habituel. A n'en pas douter, le forain -en eût remontré, avec son intarissable faconde, au célèbre Brioché, le -créateur du premier théâtre des marionnettes sur les champs de foire de -la France. - -«Ladies et gentlemen...» - -C'est le début invariablement destiné à provoquer les sympathies des -spectateurs, même quand il s'adresse aux plus piteux déguenillés d'un -village. - -«Ladies et gentlemen, ceci vous représente la grande salle des fêtes -dans le château royal d'Osborne, île de Wight.» - -En effet, la tablette figure un salon en miniature, contenu entre -quatre planchettes posées de champ, et sur lesquelles sont peintes des -portes et des fenêtres drapées; çà et là des meubles en carton du plus -haut goût, épinglés sur un tapis colorié, des tables, des fauteuils, -des chaises, placés de manière à ne point gêner la circulation des -personnages, princes, princesses, ducs, marquis, comtes, baronnets, -qui se pavanent avec leurs nobles épouses au milieu de cette réception -officielle. - -«Au fond, continue Thornpipe, vous remarquerez le trône de la reine -Victoria, surmonté de son baldaquin de velours cramoisi à crépines -d'or, modèle exact de celui sur lequel Sa Gracieuse Majesté prend place -pendant les cérémonies de la cour.» - -Le trône en question mesure de trois à quatre pouces en hauteur, et -bien que le velours soit en papier pelucheux, et les crépines faites -d'une simple virgule couleur jaune, cela ne laisse pas de donner -illusion aux braves gens qui n'ont jamais vu ce meuble essentiellement -monarchique. - -«Sur le trône, reprit Thornpipe, contemplez la Reine,--ressemblance -garantie,--revêtue de ses habits de gala, le manteau royal attaché aux -épaules, la couronne en tête et le sceptre à la main.» - -Nous qui n'avons jamais eu l'honneur d'entrevoir la souveraine du -Royaume-Uni, Impératrice des Indes, dans ses salons d'apparat, nous ne -saurions dire si la figurine représente Sa Majesté avec une fidélité -scrupuleuse. Toutefois, en admettant qu'elle ceigne la couronne pendant -ces grandes solennités, il est douteux que sa main brandisse un sceptre -qui ressemble au trident de Neptune. Le plus simple, d'ailleurs, -est d'en croire Thornpipe sur parole, et c'est ce que fit sagement -l'assistance. - -«A la droite de la Reine, déclara Thornpipe, j'appelle l'attention des -spectateurs sur Leurs Altesses Royales, le prince et la princesse de -Galles, tels que vous avez pu les voir, lors de leur dernier voyage en -Irlande.» - -Il n'y a pas à s'y tromper, voilà le prince de Galles en costume de -feld-maréchal de l'armée britannique, et la fille du roi de Danemark, -drapée d'une splendide robe de dentelle découpée dans un morceau de ce -papier d'argent qui recouvre les boîtes de pralines. - -De l'autre côté, c'est le duc d'Edimbourg, c'est le duc de Connaught, -c'est le duc de Fife, c'est le prince de Battemberg, ce sont les -princesses leurs femmes, enfin la famille royale au complet, arrangée -de manière à décrire un demi-cercle devant le trône. Il est certain que -ces poupées,--ressemblance garantie toujours,--avec leurs habits de -cérémonie, leurs figures enluminées, leurs attitudes prises sur le vif, -donnent une idée très exacte de la cour d'Angleterre. - -Puis, voici les grands officiers de la couronne, entre autres, le grand -amiral sir Georges Hamilton. Thornpipe prend soin de les désigner du -bout de sa baguette à l'admiration du public, en ajoutant que chacun -d'eux occupe la place due à son rang, suivant l'étiquette cérémoniale. - -Là, respectueusement immobile devant le trône, se tient un monsieur de -haute taille, d'une distinction très anglo-saxonne, et qui ne peut être -qu'un des ministres de la Reine. - -C'en est un, en effet, c'est le chef du cabinet de Saint-James, très -reconnaissable à son dos qui est légèrement courbé sous le poids des -affaires. - -Puis, Thornpipe d'ajouter: - -«Et près du premier ministre, à droite, le vénérable monsieur -Gladstone.» - -Et, ma foi, il eût été difficile de ne pas reconnaître l'illustre -«old man», ce beau vieillard, toujours droit, lui, toujours prêt à -défendre les idées libérales contre les idées autoritaires. Peut-être -y a-t-il lieu de s'étonner qu'il regarde le premier ministre d'un -air sympathique; mais, entre marionnettes,--même entre marionnettes -politiques,--on se passe bien des choses, et ce qui répugnerait à des -êtres de chair et d'os, des cabotins en carton et en bois n'en ont -point vergogne. - -D'ailleurs, voici un autre rapprochement inattendu, engendré par un -extraordinaire anachronisme, car Thornpipe s'écrie en gonflant sa voix: - -«Je vous présente, ladies et gentlemen, votre célèbre patriote -O'Connell, dont le nom trouvera toujours un écho dans le cœur des -Irlandais!» - -Oui! O'Connell était là, à la cour d'Angleterre, en 1875, bien qu'il -fût mort depuis vingt-cinq ans. Et, si on en eût fait l'observation -à Thornpipe, le forain aurait répondu à cela que, pour un fils de -l'Irlande, le grand agitateur est toujours vivant. A ce compte-là, -il aurait tout aussi bien pu exhiber M. Parnell, bien que cet homme -politique ne fût guère connu à cette époque. - -Puis, par places, sont disséminés d'autres courtisans, dont le nom -nous échappe, tous constellés de crachats et enrubannés de cordons, des -célébrités politiques et guerrières, entre autres Sa Grâce le duc de -Cambridge auprès de feu lord Wellington, et feu lord Palmerston auprès -de feu M. Pitt; enfin des membres de la Chambre haute, fraternisant -avec des membres de la Chambre basse; derrière eux, une rangée de -horse-guards, en tenue de parade, à cheval au milieu de ce salon,--ce -qui indique bien qu'il s'agit d'une fête comme il est rare d'en voir -au château d'Osborne. Cet ensemble comprend environ une cinquantaine -de petits bonshommes, violemment peinturlurés, qui représentent avec -aplomb et raideur tout ce qu'il y a de plus aristocratique, de plus -distingué, de plus officiel, dans le monde militaire et politique du -Royaume-Uni. - -On s'aperçoit même que la flotte anglaise n'a point été oubliée, et -si le yacht royal _Victoria and Albert_ n'est pas là sous vapeur, du -moins des navires sont-ils dessinés sur la vitre des fenêtres, d'où -l'on est censé voir la rade de Spithead. Avec de bons yeux, sans doute, -on pourrait distinguer le yacht _Enchanteress_, ayant à bord leurs -Seigneuries les lords de l'Amirauté, tenant chacun une lunette d'une -main et un porte-voix de l'autre. - -Il faut en convenir, Thornpipe n'a point trompé son public, en disant -que cette exhibition est unique au monde. Positivement, elle permet -d'économiser un voyage à l'île de Wight. Aussi est-ce un ébahissement, -non seulement chez les gamins qui regardent cette merveille, mais -également parmi les spectateurs d'âge respectable, qui ne sont jamais -sortis du comté de Connaught ni des environs de Westport. Peut-être le -curé de la paroisse ne laisse-t-il pas de sourire _in petto_: quant au -pharmacien-droguiste, il ne se cache pas de dire que ces personnages -sont d'une ressemblance à s'y méprendre, bien qu'il ne les ait vus de -sa vie. Pour le boulanger, il l'avouait, cela passait l'imagination, -et il se refusait à croire qu'une réception à la cour d'Angleterre pût -s'accomplir avec tant de luxe, d'éclat et de distinction. - -«Eh bien, ladies et gentlemen, ce n'est rien encore! reprit Thornpipe. -Vous supposez sans doute que ces personnes royales et autres ne peuvent -faire ni mouvements ni gestes... Erreur! Elles sont vivantes, vivantes, -je vous dis, comme vous et moi, et vous l'allez voir. Auparavant, je -prendrai la liberté de faire mon petit tour en me recommandant à la -générosité d'un chacun.» - -[Illustration: Un petiot de trois ans environ. (Page 22.)] - -C'est là le moment critique pour les montreurs de curiosités et -autres, lorsque la sébile commence à circuler entre les rangs de -l'assistance. Règle générale, les spectateurs de ces exhibitions -foraines se classent en deux catégories: ceux qui s'en vont pour ne -point mettre la main à la poche, et ceux qui restent avec l'intention -de s'amuser gratuitement,--ces derniers, qu'on ne s'en étonne pas, de -beaucoup plus nombreux. Il existe une troisième catégorie, celle des -payants, mais elle est si infime qu'il vaut mieux n'en point parler. Et -cela ne fut que trop évident, lorsque Thornpipe «fit son petit tour», -avec un sourire qu'il essayait de rendre aimable et qui n'était que -farouche. En eût-il pu être autrement de cette face de boule-dogue, -aux yeux méchants, à la bouche plus prête à mordre les gens qu'à les -embrasser?... - -Il va de soi que chez toute cette marmaille en guenilles qui ne bougea -pas, on n'eût pas même trouvé deux coppers à récolter. Quant à ceux des -spectateurs qui, alléchés par le boniment du montreur de marionnettes, -voulaient voir sans payer, ils se bornèrent à détourner la tête. Cinq -ou six seulement tirèrent quelques piécettes de leur gousset, ce qui -produisit une recette d'un shilling et trois pence que Thornpipe -accueillit d'une méprisante grimace... Que voulez-vous? Il fallait s'en -contenter, en attendant la représentation de l'après-midi, qui serait -peut-être meilleure, et se conformer au programme annoncé plutôt que de -rendre l'argent. - -Et, alors, à l'admiration muette succéda l'admiration démonstrative -et criarde. Les mains se mirent à battre, les pieds à trépigner, les -bouches à s'emplir, puis à se vider de aohs! qui devaient s'entendre du -port. - -En effet, Thornpipe vient de donner sous la caisse un coup de baguette, -qui a provoqué un gémissement auquel personne n'a pris garde. Soudain -toute la scène s'est animée, on peut dire d'une façon miraculeuse. - -Les marionnettes, mues par un mécanisme intérieur, semblent être -douées d'une vie réelle. Sa Majesté la reine Victoria n'a pas quitté -son trône,--ce qui eût été contraire à l'étiquette,--elle ne s'est -pas même levée, mais elle meut la tête, agitant son bonnet couronné -et abaissant son sceptre à la façon du bâton d'un chef de musique -qui bat une mesure à deux temps. Quant aux membres de la famille -royale, ils se tournent et se retournent tout d'une pièce, rendant -salut pour salut, tandis que ducs, marquis, baronnets, défilent avec -grandes démonstrations de respect. De son côté, le premier ministre -s'incline devant M. Gladstone, qui s'incline à son tour. Après eux, -O'Connell s'avance gravement sur sa rainure invisible, suivi du duc -de Cambridge, lequel semble exécuter un pas de caractère. Les autres -personnages déambulent ensuite, et les chevaux des horse-guards, comme -s'ils étaient non dans un salon mais au milieu de la cour du château -d'Osborne, piaffent en secouant leur queue. - -Et tout ce manège s'accomplit au son d'une musique aigre et susurrante, -grâce à une serinette à laquelle manquaient nombre de dièzes et de -bémols. Mais comment Paddy,--si sensible à l'art musical que Henri -VIII a mis une harpe dans les armes de la Verte Erin,--n'aurait-il pas -été charmé, bien qu'il eût préféré au _God save the Queen_ et au _Rule -Britannia_, hymnes mélancoliques qui sont les dignes chants nationaux -du triste Royaume-Uni, quelque refrain de sa chère Irlande? - -De vrai, c'était très beau, et pour qui n'avait jamais vu les mises en -scène des grands théâtres de l'Europe, il y avait là de quoi provoquer -plus que de l'admiration. Et ce fut un indescriptible enthousiasme à la -vue de ces marionnettes mouvantes, que l'on appelle en termes du métier -des «danso-musicomanes». - -Mais, à un certain moment, voici que par suite d'un à-coup du -mécanisme, la Reine abaisse si vivement son sceptre qu'elle atteint le -dos rond du premier ministre. Alors les hurrahs du public de redoubler. - -«Ils sont vivants! dit un des spectateurs. - ---Il ne leur manque que la parole! répondit un autre. - ---Ne le regrettons pas!» ajouta le pharmacien, qui était démocrate à -ses moments perdus. - -Et il avait raison. Voyez-vous ces marionnettes faisant des discours -officiels! - -«Je voudrais savoir ce qui les met en mouvement, dit alors le boulanger. - ---C'est le diable! répliqua un vieux matelot. - ---Oui! le diable!» s'écrièrent quelques matrones à demi convaincues, -qui se signèrent, en tournant la tête vers le curé, lequel regardait -d'un air pensif. - -«Comment voulez-vous que le diable puisse tenir à l'intérieur de cette -caisse? fit observer un jeune commis, connu pour ses naïvetés. Il est -de grande taille... le diable... - ---S'il n'est pas dedans, il est dehors! riposta une vieille commère. -C'est lui qui nous montre le spectacle... - ---Non, répondit gravement le droguiste, vous savez bien que le diable -ne parle pas l'Irlandais!» - -Or, c'est là une de ces vérités que Paddy admet sans conteste, et -il fut constant que Thornpipe ne pouvait être le diable, puisqu'il -s'exprimait en pure langue du pays. - -Décidément, si le sortilège n'entrait pour rien en cette affaire, -il fallait admettre qu'un mécanisme interne donnait le mouvement à -ce petit monde de cabotins. Cependant personne n'avait vu Thornpipe -remonter le ressort. Et même--particularité qui n'avait point échappé -au curé--dès que la circulation des personnages commençait à se -ralentir, un coup de fouet envoyé sous la caisse que cachait le tapis, -suffisait à ranimer leur jeu. A qui s'adressait ce coup de fouet, -toujours suivi d'un gémissement?» - -Le curé voulut savoir, et il dit à Thornpipe: - -«Vous avez donc un chien au fond de cette boîte? - -L'homme le regarda en fronçant le sourcil et parut trouver la question -indiscrète. - -«Il y a ce qu'il y a! répondit-il. C'est mon secret... Je ne suis pas -obligé de le faire connaître... - ---Vous n'y êtes point obligé, répondit le curé, mais nous avons -bien le droit de supposer que c'est un chien qui fait marcher votre -mécanique... - ---Eh oui!... un chien, répliqua Thornpipe de mauvaise humeur, un chien -dans une cage tournante... Ce qu'il m'a fallu de temps et de patience -pour le dresser!... Et qu'ai-je reçu en payement de ma peine?... Pas -même la moitié de ce qu'on donne pour dire une messe au curé de la -paroisse!» - -A l'instant où Thornpipe achevait cette phrase, le mécanisme s'arrêta, -au vif déplaisir des spectateurs, dont la curiosité était loin d'être -satisfaite. Et, comme le montreur de marionnettes se disposait à -rabattre le couvercle de la caisse, en disant que la représentation -était terminée: - -«Est-ce que vous consentiriez à en donner une seconde? lui demanda le -pharmacien. - ---Non, répondit brusquement Thornpipe, qui se voyait entouré de regards -soupçonneux. - ---Pas même si l'on vous assurait une belle recette de deux shillings?... - ---Ni pour deux ni pour trois!» s'écria Thornpipe. - -Il ne songeait qu'à partir, mais le public ne semblait point en -humeur de lui livrer passage. Cependant, sur un signe de son maître, -l'épagneul tirait déjà entre les brancards, lorsqu'une longue plainte, -entrecoupée de sanglots, sembla s'échapper de la caisse. - -Et alors Thornpipe, furieux, de s'écrier, ainsi qu'il l'avait déjà fait -une première fois: - -«Te tairas-tu, fils de chien! - ---Ce n'est point un chien qui est là! dit le curé en retenant la -charrette. - ---Si! riposta Thornpipe. - ---Non!... c'est un enfant!... - ---Un enfant... un enfant!» répéta l'assistance. - -Quel revirement venait de s'opérer dans les sentiments des spectateurs! -Ce n'était plus leur curiosité, c'était leur pitié qui se manifestait -par une attitude peu sympathique. Un enfant, placé à l'intérieur -de cette boîte ouverte latéralement, et cinglé de coups de fouet, -lorsqu'il s'arrêtait, n'ayant plus la force de se mouvoir dans sa -cage!... - -«L'enfant... l'enfant!...» cria-t-on énergiquement. - -Thornpipe avait affaire à trop forte partie. Il voulut résister -toutefois et pousser sa charrette par derrière... Ce fut en vain. Le -boulanger la saisit d'un côté, le droguiste de l'autre, et elle fut -secouée de la belle façon. Jamais la cour royale ne s'était trouvée à -pareille fête, les princes heurtant les princesses, les ducs renversant -les marquis, le premier ministre tombant et provoquant avec lui la -chute du ministère,--bref, un cahot tel qu'il se produirait au château -d'Osborne, si l'île de Wight était agitée par un tremblement de terre. - -On eut vite fait de contenir Thornpipe, bien qu'il se débattît -furieusement. Tous s'en mêlèrent. La charrette fut fouillée, le -droguiste se glissa entre les roues, et retira un enfant de la caisse... - -Oui! un petiot de trois ans environ, pâle, souffreteux, malingre, les -jambes zébrées d'écorchures par la mèche du fouet, respirant à peine. - -Personne ne connaissait cet enfant à Westport. - -Telle fut l'entrée en scène de P'tit-Bonhomme, le héros de cette -histoire. Comment il était tombé entre les mains de ce brutal, qui -n'était point son père, il eût été malaisé de le savoir. La vérité est -que le petit être avait été ramassé, neuf mois avant, par Thornpipe -dans la rue d'un hameau du Donegal, et l'on voit à quoi le bourreau -l'avait employé. - -Une brave femme venait de le prendre entre ses bras, elle essayait -de le ranimer. On se pressait autour de lui. Il avait une figure -intéressante, intelligente même, ce pauvre écureuil réduit à faire -tourner sa cage sous la boîte aux marionnettes pour gagner sa vie. -Gagner sa vie... à cet âge! - -Enfin il rouvrit les yeux, et se rejeta en arrière, dès qu'il aperçut -Thornpipe, qui s'avançait avec l'intention de le reprendre, criant -d'une voix irritée: - -«Rendez-le moi!... - ---Êtes-vous donc son père? demanda le curé. - ---Oui... répondit Thornpipe. - ---Non!... ce n'est point mon papa! s'écria l'enfant, qui se cramponnait -aux bras de la femme. - ---Il n'est pas à vous! s'écria le droguiste. - ---C'est un enfant volé! ajouta le boulanger. - ---Et nous ne vous le rendrons pas!» dit le curé. - -Thornpipe voulut résister quand même. La face congestionnée, les -yeux allumés de colère, il ne se possédait plus et semblait disposé -à «prendre des ris à l'irlandaise», c'est-à-dire à jouer du couteau, -lorsque deux vigoureux gaillards s'élancèrent sur lui et le désarmèrent. - -«Chassez-le... chassez-le! répétaient les femmes. - ---Va-t'en d'ici, gueux! dit le droguiste. - ---Et qu'on ne vous revoie pas dans le comté!» s'écria le curé avec un -geste de menace. - -Thornpipe cingla le chien d'un grand coup de fouet, et la charrette -s'en alla en remontant la principale rue de Westport. - -«Le misérable! dit le pharmacien. Je ne lui donne pas trois mois avant -qu'il ait dansé le menuet de Kilmainham!» - -Danser ce menuet, c'est, suivant la locution du pays, danser sa -dernière gigue au bout d'une potence. - -Puis, lorsque le curé eut demandé à l'enfant comment il s'appelait: - -«P'tit-Bonhomme,» répondit celui-ci d'une voix assez ferme. - -Et, de fait, il n'avait pas d'autre nom. - - - - -III - -RAGGED-SCHOOL. - - -«Et le numéro 13, qu'est-ce qu'il a?... - ---La fièvre. - ---Et le numéro 9?... - ---La coqueluche. - ---Et le numéro 17?... - ---La coqueluche aussi. - ---Et le numéro 23?... - ---Je crois que ce sera la scarlatine.» - -Et, à mesure que ces réponses lui étaient faites, M. O'Bodkins les -inscrivait sur un registre admirablement tenu, au compte ouvert à -chacun des numéros 23, 17, 9 et 13. Il y avait une colonne affectée -au nom de la maladie, à l'heure de la visite du médecin, à la nature -des remèdes ordonnés, aux conditions dans lesquelles ils devaient être -administrés, lorsque les malades auraient été transportés à l'hospice. -Les noms étaient en écriture gothique, les numéros en chiffres arabes, -les médicaments en ronde, les prescriptions en anglaise courante,--le -tout entremêlé d'accolades finement tracées à l'encre bleue, et de -barres doubles à l'encre rouge. Un modèle de calligraphie doublé d'un -chef-d'œuvre de comptabilité. - -«Il y a quelques-uns de ces enfants qui sont assez gravement atteints, -ajouta le docteur. Recommandez qu'ils ne prennent pas froid pendant le -transport... - -[Illustration: LES FEMMES S'APITOYAIENT SUR SON SORT. (Page 27.)] - ---Oui... oui!.. on le recommandera! répondit négligemment M. -O'Bodkins. Lorsqu'ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune -façon, et pourvu que mes livres soient à jour... - ---Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa -canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose... - ---D'accord, répliqua O'Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des -décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il -me semble que personne n'a lieu de se plaindre.» - -Et le docteur s'en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur. - -M. O'Bodkins était le directeur de la «ragged-school» de Galway, petite -ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest -de la province du Connaught. Cette province est la seule où les -catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c'est là, -comme dans le Munster, que le gouvernement anglais prend à tâche de -refouler l'Irlande non protestante. - -On connaît le type d'original auquel se rapporte ce M. O'Bodkins, et -il ne mérite pas d'être classé parmi les plus bienveillants de la race -humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n'ont pas -eu de jeunesse et qui n'auront point de vieillesse, ayant toujours été -ce qu'ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent, -venus au monde avec des lunettes d'or et qu'on fera bien de leur -laisser dans la tombe, n'ayant eu ni un ennui d'existence ni un souci -de famille, possédant juste ce qu'il faut de cœur pour vivre, et -qu'un sentiment d'amour, d'amitié, de pitié, de sympathie, n'a jamais -su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur -terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais -malheureux--pas même du malheur des autres. - -Tel était O'Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était -précisément né pour être directeur d'une ragged-school. - -Ragged-school, c'est l'école des déguenillés, et l'on a vu de quelle -admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent -les livres de M. O'Bodkins. Il avait pour aides, d'abord une vieille -fumeuse, la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un ancien -pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre diable, les -yeux bons, la physionomie empreinte d'une jovialité naturelle, le nez -un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique chez l'Irlandais, -valait infiniment mieux que les trois quarts des misérables recueillis -dans cette espèce de lazaret scolaire. - -Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs -parents que la plupart n'ont jamais connus, nés du ruisseau et de la -borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui -y retourneront, lorsqu'ils auront l'âge de travailler. Quel rebut de -la société! Quelle dégradation morale! Quelle agglomération de larves -humaines, destinées à faire des monstres! Et, en effet, de ces graines -jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir? - -On en comptait une trentaine dans l'école de Galway, depuis trois ans -jusqu'à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant -que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi -que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la -mortalité une part importante,--ce qui n'est pas une grande perte, à en -croire le docteur. - -Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n'est capable -de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a -une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction, -un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire -s'épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever -ces malheureux, d'autres éducateurs que l'un de ces mannequins dont M. -O'Bodkins nous offre le déplorable type, et qu'il n'est point rare de -rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l'Irlande. - -P'tit-Bonhomme était l'un des moins âgés de cette ragged-school. Il -n'avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant! Il aurait pu porter sur -son front cette navrante locution française: Pas de chance! Avoir été -traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s'être vu réduit à l'état de -manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié de quelques -bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la ragged-school -de Galway! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour trouver pire -encore?... - -Certes, c'était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la -paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes. -Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu -renoncer à découvrir son origine. P'tit-Bonhomme ne se souvenait que -de ceci: c'est qu'il avait vécu chez une méchante femme en même temps -qu'une autre fillette qui l'embrassait parfois, et aussi une petite qui -était morte... Où cela s'était-il passé?... Il ne savait pas. Qu'il -fût un enfant abandonné ou qu'il eût été volé à sa famille, personne -n'aurait pu le dire. - -Depuis qu'il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui -tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s'apitoyaient -sur son sort. On lui avait conservé le nom de P'tit-Bonhomme. Des -familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant -trois mois. Mais la paroisse n'était pas riche. Bien des malheureux -vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour -les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n'en -existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de -Galway, et voilà neuf mois qu'il végétait au milieu de ce ramassis de -mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu'il en sortirait, -que deviendrait-il? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas -âge, l'existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de -vie ou de mort,--question qui ne reste que trop souvent sans réponse! - -Ainsi P'tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la -vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et -de M. O'Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses. -Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de -causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre -du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres -maladies de l'enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé... au -fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés. - -Mais, pour ce qui est de la santé, si P'tit-Bonhomme supportait -impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de -vue de son développement intellectuel et moral? Comment résisterait-il -au contact de ces «rogues», comme disent les Anglais, au milieu de ces -gnomes vicieux de corps et d'esprit, les uns nés on ne sait où ni de -qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les -colonies pénitentiaires, à moins qu'ils ne fussent fils de suppliciés! - -Et, même il y en avait un dont la mère «faisait son temps» à l'île -Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à -mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains -du fameux Berry. - -Ce garçon se nommait Carker. A douze ans, il semblait déjà prédestiné -à marcher sur les traces de ses parents. On ne s'étonnera pas qu'au -milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu'un. -Il jouissait d'une certaine considération, étant perverti et -pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des -plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant -les crimes, lorsque l'école les aurait vomis comme une écume sur les -grandes routes. - -Hâtons-nous de le dire, P'tit-Bonhomme n'éprouvait que de l'aversion -pour ce Carker, bien qu'il ne cessât de le regarder avec de grands -yeux, pleins d'étonnement. Jugez donc! le fils d'un homme qui a été -pendu! - -En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements -modernes d'éducation où le cube d'air est distribué mathématiquement. -Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et -le lit est vite fait: on ne le retourne même pas. Des réfectoires? A -quoi bon, lorsqu'il s'agit de manger les quelques croûtes et pommes -de terre, dont il n'y a pas toujours suffisance. Quant à la matière -instructive, c'est M. O'Bodkins qui était chargé de la distribuer aux -déguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, à compter, -mais il n'y obligeait personne, et, après deux ou trois ans passés sous -sa férule, on n'eût pas trouvé une dizaine de ces enfants qui fussent -en état de déchiffrer une affiche. P'tit-Bonhomme, quoiqu'il fût l'un -des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, montrant un certain -goût à s'instruire,--ce qui lui valait mille sarcasmes. Quelle misère, -et aussi quelle responsabilité sociale, quand une intelligence, qui -ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans culture! Sait-on ce que -l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune cerveau, dans lequel la -nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas? - -Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est -pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un -peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements -chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux -et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de -quelques coppers--recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte -spécial--fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant -que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus -avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants. -De jeux, de divertissements, aucuns,--à moins que ce ne soit un plaisir -de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et -du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il -est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,--ce -qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de -lâcheté que de cruauté. - -La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du -directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses -livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous -les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent -dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était -toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le -besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école. - -Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme était le -plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de -Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi -à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il la -force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup -de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle -colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se -défendre! - -Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop -heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient -aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car -il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de -«vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône. -Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans -l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque -babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non! -il préférait rester avec Grip. - -«Tu n' sors pas? lui disait celui-ci. - ---Non, Grip. - ---Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir! - ---J'aime mieux être battu.» - -Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée. -Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait -d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis -qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer -quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire -honneur à son maître. - -Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires -amusantes, et qu'il les racontait joyeusement. - -Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à -P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu -de la ténébreuse école. - -Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres -s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance. -Celui-ci, nous le répétons, supportait cela avec une très -philosophique résignation. - -«Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme. - ---Qu' veux-tu? - ---Il est bien méchant, Carker! - ---Certes... bien méchant. - ---Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?... - ---Taper?... - ---Et aussi sur les autres?» - -Grip haussait les épaules. - -«Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?... - ---J' sais pas. - ---Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...» - -Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre. - -«Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises -bêtes? - ---Bah! ça n' vaut pas la peine! - ---Ah! si j'avais tes jambes et tes bras... - ---Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en -servir pour travailler. - ---Tu crois?... - ---Sûr. - ---Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous -essaierons... veux-tu?...» - -Grip voulait bien. - -Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il -était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme, -des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée, -sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la -semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de -haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait -encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés -du nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repas dans la cabane -de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure -bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par -la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit -par la main, et courant pour s'échauffer. - -[Illustration: Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)] - -Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect -d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente. -P'tit-Bonhomme aurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à l'intérieur -des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages, -leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C'était pour -lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d'argent. Et -les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en -visiter les belles chambres, celles du _Royal-Hôtel_ surtout! Mais les -domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui -est pire, comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur -recevoir quelque caresse... - -[Illustration: Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)] - -Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment -approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les -choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables. -Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui -n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux -qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance -d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers -dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de -malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes -de cuisine! - -Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers -de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un -mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les -contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur -estomac se contracter de spasmes douloureux. - -«Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!... -Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!» - -Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil, -devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise -du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les -lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait: - -«Que ça doit être bon! - ---J' t'en réponds! répliquait Grip. - ---En as-tu mangé?... - ---Un' fois. - ---Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme. - -Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la -ragged-school lui donnait asile. - -Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un -gâteau lui ferait plaisir. - -«J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il. - ---Et pourquoi, mon enfant?... - ---Parce que ce serait plus gros.» - -Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix -d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours -d'existence. - -«Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme. - ---Oh!... On dirait que c'est sucré! - ---J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre, -encore!» - -Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au -faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie, -l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran, -posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,--autre -ressemblance avec l'Espagne,--et, en arrière, les sauvages montagnes du -Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient -vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque -où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne -de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les -États-Unis d'Amérique. - -Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur -la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme -irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être -moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une -existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des -océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin -est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le -gagne-pain à l'homme. - -«Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs -grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme. - ---Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête. - ---Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?... - ---T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?... - ---Tu irais loin... loin... - ---Ça viendra p't'être!» répondit Grip. - -Enfin, il ne l'était pas. - -Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du -Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà -d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre -mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur -autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les -vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh. -Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons -robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de -ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect -comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et -vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des -garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être -des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il -n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils -auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se -tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de -traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder -les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres, -les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant -aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de -la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip -affirmât--d'après ce qu'il avait ouï dire,--que «c'était du gâteau à la -crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il -pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes. - -Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par -les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils -passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un -tremblement de terre aurait à moitié détruite. Et encore les ruines -ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. Ici, de -ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à peine ébauchés -dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l'œuvre -de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se dégageait qu'une -impression de morne tristesse. - -Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de -Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs, -c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et -répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme, -et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de -rentrer à la ragged-school! - - - - -IV - -L'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE. - - -Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des -déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en -arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses -qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans -le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à -l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être. -Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances. -L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant, -après avoir regardé en arrière. - -Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme? -Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait -parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route, -ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenir vague -et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le -maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le -berçait sur ses genoux. - -«Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour -à son compagnon. - - [1] Abréviation familière du nom de Cécily. - ---Què joli nom!» répondit Grip. - -Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que -dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de -renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son -existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la -revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?... -Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère... -loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de -l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la -première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip, -et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et -douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait -des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui... - -«J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait! -disait P'tit-Bonhomme. - ---Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour -faire plaisir à l'enfant. - -D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on -l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait -déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise -engeance acharnée contre son protégé. - -Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school, -attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans -la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait -conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir, -perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et -étroites. - -L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable -bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas -permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce -qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et -de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces -longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein -jour. - -P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait -quelquefois parlé de Dieu,--Dieu qui est le père à tous. Il se -rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le -nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela -troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant, -sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il -éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût -regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait -pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant -d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une -souris qui regagne son trou. - -Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à -personne,--pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague -idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres. -Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss, -il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu. - -«Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au -milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre -noire. - ---Oui... Dieu?... - ---Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux -d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!» - -A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande -envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il -n'osa pas interroger Kriss à ce sujet. - -[Illustration: P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)] - -Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait -être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en -rapporter au dire de Kriss. - -Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip. - -«Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer? - -[Illustration: Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)] - ---Quèqu'fois, p'tit! - ---Où se trouve-t-il, l'enfer? - ---J' sais pas. - ---Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera -Carker?... - ---Oui... et à grand feu! - ---Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis? - ---Toi?... méchant?... Non... j' crois pas! - ---Alors, je ne serai pas brûlé?... - ---Pas même d'un ch'veu! - ---Ni toi, Grip?... - ---Ni moi... bien sûr!» - -Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si -maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée. - -Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait -appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté -de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était -mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la -vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant -les préceptes de M. O'Bodkins. - -En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne -figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant -à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas -grand'chose, M. O'Bodkins!--et qui ne produisait pas! Au moins les -autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de -logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien. - -Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur -lui un regard sévère à travers ses lunettes. - -P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant -cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de -comptable et de directeur. - -«Tu ne veux rien faire?... lui dit-il. - ---Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je -fasse? - ---Quelque chose qui paye ce que tu coûtes! - ---Je voudrais bien, mais je ne sais pas. - ---On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions... - ---Je suis trop petit, et on ne veut pas. - ---Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours -quelque chose à trouver... - ---Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas -les chasser! - ---Vraiment!... As-tu des mains?... - ---Oui. - ---Et as-tu des jambes? - ---Oui. - ---Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des -coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose! - ---Demander des coppers!» - -Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition -révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il -rougissait à la pensée de tendre la main. - -«Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il. - ---Ah! tu ne pourrais pas?... - ---Non! - ---Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te -préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là, -si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!» - -Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la -gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon! -L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras -croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la -vie pour ce pauvre petit être! - -Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas -âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera -jamais assez sur leur sort! - -Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les -excitations des polissons de l'école. - -Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient -plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides -conseils ni les coups. - -Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un -acharnement qui s'expliquait par sa perversité. - -«Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour. - ---Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme. - ---Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend! - ---Prendre?... - ---Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort -de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il -vient tout seul. - ---Laisse-moi, Carker! - ---Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir... - ---C'est voler, cela! - ---Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de -riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or, -et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à -rien! - ---Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant. - ---Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça -fait? On y est aussi bien qu'ici--et même mieux. On vous y donne du -pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content. - ---Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant -au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre -comme une balle. - -Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la -bande. - -«Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant -les poings. - -Cette fois, il était vraiment en colère, Grip. - -«Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais -quand je m' mets à taper...» - -Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils -lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne -serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur -affaire» à tous les deux! - -«Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une -certaine commisération. - ---Brûlé?... - ---Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!» - -Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants. -Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez -P'tit-Bonhomme. - -Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur -ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient -décidés à se venger du surveillant et de son protégé. - -Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des -conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il -de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible. -La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les -bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable, -P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des -mauvais traitements. - -Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de -Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui -savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci -était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle -naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les -voiles blanches s'effacer à l'horizon. - -Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur -la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les -premiers mouvements. - -Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté -des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school. - -Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à -leur tête. - -S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient -d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir. -Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre -dont il l'atteignit. - -P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait -reçu le coup. - -«Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il. - -Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à -Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit -l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant -grâce pour l'oiseau. - -«Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais -pas la mouette!... pas la mouette!» - -Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner -sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient -saillie sous la peau! Et toujours il criait: - -«Grâce... Carker... grâce pour la mouette!» - -Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande -poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre, -sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un -abri entre les roches. - -Efforts inutiles. - -«Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme. - -Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer, -il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et -l'envoya sur les galets. - -«Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...» - -Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il -était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la -mouette. - -Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de -hurrahs frénétiques. - -P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,--une colère -aveuglante,--et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de -toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine. - -«Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker. - -Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune -garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis, -tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes, -il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de -l'asphyxier. - -Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements -dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers -Carker, qui s'enfuit avec toute la bande. - -En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne -l'eût saisi et ramené à demi évanoui. - -Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre -sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main: - -«Viens... viens!» lui dit-il. - -P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau -écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et, -creusant un trou dans le sable, il l'y enterra. - -Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une -pauvre mouette humaine! - - - - -V - -ENCORE LA RAGGED-SCHOOL. - - -En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M. -O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point -pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait -même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et -des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela -avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait -maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève -de Salthill. - -Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M. -O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne -regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut -avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de -pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique, -que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins -avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses -pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le -surveillant de l'école. - -A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé, -de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il -sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du -moins l'enfant se trouvait en sûreté. - -Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà -l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de la haute -Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, de bises, -de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de l'Amérique -septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent sur -l'Europe. - -[Illustration: Toute l'école se pressait autour du foyer. (Page 50.)] - -Un temps âpre et rude aux riverains de cette baie de Galway, enserrée -dans son écran de montagnes comme entre les parois d'une glacière. Des -jours bien courts et des nuits bien longues à passer pour ceux dont le -foyer n'a ni houille ni tourbe. Ne vous étonnez pas si la température -est basse alors à l'intérieur de la ragged-school, sauf peut-être -dans la chambre de M. O'Bodkins. Est-ce que si le directeur-comptable -n'était pas au chaud, son encre resterait liquide en son encrier?... -Est-ce que ses paraphes ne seraient pas gelés avant qu'il eût pu -achever leur fioriture? - -C'était ou jamais le moment d'aller ramasser par les rues, sur les -routes, tout ce qui est susceptible de se combiner avec l'oxygène pour -produire de la chaleur. Médiocre ressource, il faut le reconnaître, -lorsqu'on en est réduit aux branches tombées des arbres, aux -escarbilles abandonnées à la porte des maisons, aux cassures de charbon -que les pauvres se disputent sur les quais de déchargement du port. Les -pensionnaires de l'école s'occupaient donc à cette récolte, et combien -les glaneurs étaient nombreux! - -Notre petit garçon prenait sa part de ce pénible travail. Chaque jour, -il rapportait un peu de combustible. Ce n'était pas mendier, cela. -Aussi, tant bien que mal, l'âtre brillait-il de vilaines flammes -fumeuses dont il fallait se contenter. Toute l'école, gelée sous ses -haillons, se pressait autour du foyer,--les plus grands aux bonnes -places, cela va de soi, tandis que le souper essayait de cuire dans la -marmite. Et quel souper!... Des croûtes de pain, des pommes de terre -de rebut, quelques os auxquels adhéraient encore des bribes de chair, -une abominable soupe, où les taches de graisse remplaçaient les yeux du -bouillon gras. - -Il va sans dire que, devant le feu, il n'y avait jamais une place pour -P'tit-Bonhomme, et rarement une écuelle de ce liquide que la vieille -réservait aux plus grands. Ceux-ci se jetaient dessus comme des chiens -affamés, et n'hésitaient pas à montrer les crocs pour défendre leur -maigre portion. - -Heureusement, Grip s'empressait d'emmener l'enfant dans son trou, et -il lui donnait le meilleur de ce qui lui revenait pour sa part de la -réfection quotidienne. Sans doute, il n'y avait pas de feu là-haut. -Cependant, en se blottissant sous la paille, en se serrant l'un -contre l'autre, tous deux parvenaient à se garantir du froid, puis à -s'endormir, et le sommeil, peut-être cela réchauffe-t-il?... Il faut -l'espérer du moins. - -Un jour, Grip eut un vrai coup de fortune. Il était en promenade et -filait le long de la principale rue de Galway, lorsqu'un voyageur -qui rentrait à _Royal-Hôtel_, le pria de lui porter une lettre au -Post-Office. Grip s'empressa de faire la commission et, pour sa peine, -il reçut un beau shilling tout neuf. Certes, ce n'était pas un gros -capital qui lui arrivait sous cette forme, et il n'aurait pas à se -creuser la tête pour décider s'il le placerait en rentes sur l'État ou -en valeurs industrielles. Non! le placement tout indiqué se ferait en -nature, beaucoup dans l'estomac de P'tit-Bonhomme, un peu dans le sien. -Il acheta donc une portion de charcuterie variée qui dura trois jours, -et dont on se régala en cachette de Carker et des autres. On le pense -bien, Grip entendait ne rien partager avec ceux qui ne partageaient -jamais avec lui. - -En outre,--ce qui rendit particulièrement heureuse la rencontre de -Grip et du voyageur de _Royal-Hôtel_,--c'est que ce digne gentleman, -le voyant si mal vêtu, se défit en sa faveur d'un tricot de laine qui -était en bon état. - -Ne croyez pas que Grip eût songé à le garder pour son usage personnel. -Non! il ne pensa qu'à P'tit-Bonhomme. Ce serait «fameux» d'avoir ce bon -tricot sous ses haillons. - -«Il s'ra là-d'dans comme un mouton sous sa laine!» se dit le brave -cœur. - -Mais le mouton ne voulut point que Grip se dépouillât de sa toison à -son profit. Il y eut discussion. Enfin les choses purent s'arranger à -la satisfaction commune. - -En effet, le gentleman était gros, et son tricot eût fait deux fois -le tour du corps de Grip. Le gentleman était grand, et son tricot eût -enveloppé P'tit-Bonhomme de la tête aux pieds. Donc, en gagnant sur la -hauteur et la largeur, il ne serait pas impossible d'ajuster le tricot -à l'avantage des deux amis. Demander à cette vieille ivrognesse de -Kriss de découdre et de recoudre, autant lui demander de renoncer à sa -pipe. Aussi, s'enfermant dans le galetas, Grip se mit-il à l'œuvre -en y concentrant toute son intelligence. Après avoir pris mesure sur -l'enfant, il travailla si adroitement qu'il parvint à confectionner une -bonne veste de laine. Quant à lui, il se trouva pourvu d'un gilet--sans -manches, il est vrai--mais enfin un gilet, c'est déjà quelque chose. - -Il va de soi que recommandation fut faite à P'tit-Bonhomme de cacher sa -veste sous ses loques, afin que les autres ne pussent la voir. Plutôt -que de la lui laisser, ils l'auraient mise en morceaux. C'est ce qu'il -fit, et s'il apprécia l'excellente chaleur de ce tricot pendant les -grands froids de l'hiver, nous le laissons à penser. - -A la suite d'un mois d'octobre excessivement pluvieux, novembre -déchaîna sur le comté une bise glaciale qui condensa en neige toute -l'humidité de l'atmosphère. La couche blanche dépassa l'épaisseur de -deux pieds dans les rues de Galway. La récolte quotidienne de houille -et de tourbe s'en ressentit. On gelait rudement dans la ragged-school, -et si le foyer manquait de combustible, l'estomac, qui est un foyer, en -manquait également, car on n'y faisait pas de feu tous les jours. - -Il fallait bien, néanmoins, au milieu de ces tempêtes de neige, à -travers les courants glacés, le long des rues, sur les routes, que les -déguenillés cherchassent à pourvoir aux besoins de l'école. Maintenant, -on ne trouvait plus rien à ramasser entre les pavés. L'unique -ressource, c'était d'aller de porte en porte. Certes, la paroisse -faisait ce qu'elle pouvait pour ses pauvres; mais, sans parler de la -ragged-school, nombre d'établissements de charité se réclamaient d'elle -en ce temps de misère. - -Les enfants étaient dès lors réduits à quêter d'une maison à l'autre, -et quand toute pitié n'y était pas éteinte, on ne leur faisait pas -mauvais accueil. Le plus souvent, il est vrai, avec quelle brutalité -on les recevait, avec quelles menaces en cas qu'ils s'aviseraient de -revenir, et ils rentraient alors les mains vides... - -P'tit-Bonhomme n'avait pu se refuser à suivre l'exemple de ses -compagnons. Et pourtant, lorsqu'il s'arrêtait devant une porte, après -en avoir soulevé le marteau, il lui semblait que ce marteau retombait -d'un grand coup sur sa poitrine. Alors, au lieu de tendre la main, -il demandait si l'on n'avait pas quelque commission à lui donner. -Il s'épargnait du moins la honte de mendier... Une commission à ce -gamin de cinq ans, on savait ce que cela voulait dire, et parfois, -on lui jetait un morceau de pain... qu'il prenait en pleurant. Que -voulez-vous?... la faim. - -Avec décembre, le froid devint très rigoureux et très humide. La -neige ne cessait de tomber à gros flocons. C'est à peine si l'on -pouvait reconnaître son chemin à travers les rues. A trois heures de -l'après-midi, il fallait allumer le gaz, et la lumière jaunâtre des -becs ne parvenait point à percer l'amas des brumes, comme si elle eût -perdu tout pouvoir éclairant. Ni voitures ni charrettes en circulation. -De rares passants se hâtant vers leur logis. Et P'tit-Bonhomme, avec -les yeux brûlés par le froid, les mains et la figure bleuies sous les -morsures de la bise, courait en serrant étroitement ses loques blanches -de neige... - -Enfin ce pénible hiver s'acheva. Les premiers mois de l'année 1877 -furent moins durs. L'été fit une précoce apparition. Il y eut d'assez -fortes chaleurs dès le mois de juin. - -Le 17 août, P'tit-Bonhomme--il avait alors cinq ans et demi--eut la -bonne chance d'une trouvaille, qui allait avoir des conséquences très -inattendues. - -A sept heures du soir, il suivait une des ruelles aboutissant au pont -du Claddagh, et revenait à la ragged-school, certain d'y être fort mal -reçu, car sa tournée n'avait point été fructueuse. Si Grip n'avait -pas quelque vieille croûte en réserve, tous deux devraient se passer -de souper ce soir-là. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs, -et de s'attendre à manger tous les jours, à heure fixe, c'eût été de -la présomption. Que les riches aient de ces habitudes, rien de mieux, -puisque c'est dans leurs moyens. Mais un pauvre diable, ça mange quand -ça peut, et «ça n' mang' pas, quand ça n' peut pas!» disait Grip, très -habitué à se nourrir de maximes philosophiques. - -Or, voilà qu'à deux cents pas de l'école, P'tit-Bonhomme buta et -s'étendit de tout son long sur le pavé. Comme il n'était point tombé -de haut, il ne se fit aucun mal. Mais, au moment où il s'étalait, un -objet, heurté par son pied, avait roulé devant lui. C'était une grosse -bouteille de grès, qui ne s'était pas cassée,--par bonheur, car il -aurait pu être blessé grièvement. - -Notre petit garçon se releva, et, en cherchant autour de lui, finit par -retrouver cette bouteille, dont la contenance pouvait être de deux à -trois gallons. Un bouchon de liège fermait son goulot, et il suffisait -de l'enlever avec la main pour savoir ce que contenait ladite bouteille. - -P'tit-Bonhomme la déboucha donc, et il lui sembla qu'elle était pleine -de gin. - -Ma foi, il y aurait là de quoi satisfaire tous les déguenillés, et, ce -jour-là, P'tit-Bonhomme put être assuré qu'on lui ferait un excellent -accueil. - -Personne dans la ruelle, aucun passant ne l'avait vu, et deux cents pas -le séparaient de la ragged-school. - -Mais alors des idées lui vinrent,--des idées qui ne seraient venues ni -à Carker ni aux autres. Elle ne lui appartenait pas, cette bouteille. -Ce n'était point un don de charité, ce n'était pas un débris jeté -aux ordures, c'était un objet perdu. Sans doute, de retrouver son -propriétaire, cela ne laisserait pas d'être assez difficile. N'importe, -sa conscience lui disait qu'il n'avait pas le droit de disposer de la -chose d'autrui. Il savait cela d'instinct, car Thornpipe pas plus que -M. O'Bodkins ne lui avaient jamais enseigné ce que c'est que d'être -honnête. Heureusement, il y a de ces cœurs d'enfant où c'est écrit -tout de même. - -P'tit-Bonhomme, assez embarrassé de sa trouvaille, prit la résolution -de consulter Grip. Bien sûr, Grip parviendrait à opérer la restitution. -L'essentiel, c'était d'introduire la bouteille dans le galetas sans -être vu des vauriens, car ils ne s'inquiéteraient guère de la rendre -à qui elle appartenait. Deux ou trois gallons de gin!... Quelle -aubaine!... La nuit venue, il n'en resterait pas une goutte... Pour -ce qui concerne Grip, P'tit-Bonhomme en répondait comme de lui. Il ne -toucherait pas à la bouteille, il la cacherait sous la paille, et, le -lendemain, il prendrait des informations dans le quartier. S'il le -fallait, tous deux iraient de maison en maison, ils frapperaient aux -portes: ce ne serait pas pour mendier, cette fois. - -P'tit-Bonhomme se dirigea alors vers l'école, en essayant, non sans -peine, de cacher la bouteille qui faisait une grosse bosse sous ses -haillons. - -Par malechance, lorsqu'il fut arrivé devant la porte, voici que Carker -sortit brusquement, et il ne put éviter le choc. D'ailleurs, Carker -l'ayant reconnu et le voyant seul, trouva l'occasion bonne pour lui -payer l'arriéré qu'il lui devait depuis l'intervention de Grip sur la -grève de Salthill. - -Il se jeta donc sur P'tit-Bonhomme, et, ayant senti la bouteille sous -ses loques, il la lui arracha. - -«Eh! qu'est-ce que ça? s'écria-t-il. - ---Ça!... ce n'est pas à toi! - ---Alors... c'est à toi? - ---Non... ce n'est pas à moi!» - -Et P'tit-Bonhomme voulut repousser Carker, lequel, d'un coup de pied, -l'envoya rouler à trois pas. - -S'emparer de la bouteille, puis rentrer dans la salle, c'est ce que -Carker eut fait en un instant, et P'tit-Bonhomme ne put que le suivre -en pleurant de rage. - -Il essaya encore de protester; mais Grip n'étant pas là pour lui venir -en aide, ce qu'il reçut de taloches, de coups de pieds, de coups de -dents même!... Jusqu'à la vieille Kriss qui s'en mêla, dès qu'elle eut -aperçu la bouteille. - -«Du gin, s'écria-t-elle, du bon gin, et il y en aura pour tout le -monde!» - -Assurément P'tit-Bonhomme eût mieux fait de laisser cette bouteille -dans la rue, où son propriétaire la cherchait peut-être à cette heure, -car, enfin, deux ou trois gallons de gin, ça vaut des shillings et -même plus d'une demi-couronne. Il aurait dû se dire qu'il lui serait -impossible de remonter au galetas de Grip sans être vu. Maintenant, il -était trop tard. - -Quant à s'adresser à M. O'Bodkins, à lui raconter ce qui venait de se -passer, il aurait été bien accueilli. Aller au cabinet du directeur, -entr'ouvrir sa porte si peu que ce fût, risquer de le déranger au plus -fort de ses calculs... Et puis, qu'en serait-il résulté? M. O'Bodkins -aurait fait apporter la bouteille, et ce qui entrait dans son bureau -n'en sortait guère. - -P'tit-Bonhomme ne pouvait rien, et il se hâta de rejoindre Grip au -galetas, afin de tout lui dire. - -«Grip, demanda-t-il, ce n'est pas à soi, n'est-ce pas, une bouteille -qu'on trouve?... - ---Non... j' crois pas, répondit Grip. Est-ce que t'as trouvé une -bouteille?... - ---Oui... j'avais l'intention de te la donner, et, demain, nous aurions -été savoir dans le quartier... - ---A qui qu'elle appartient?... dit Grip. - ---Oui, et peut-être en cherchant... - ---Et ils te l'ont prise, c'te bouteille?... - ---C'est Carker!... J'ai essayé de l'empêcher... et alors les autres... -Si tu descendais, Grip?... - ---Je vais descendre, et nous verrons à qui qu'elle rest'ra, la -bouteille!...» - -Mais lorsque Grip voulut sortir, il ne le put. La porte était fermée à -l'extérieur. - -Cette porte, vigoureusement secouée, résista, à la grande joie de la -bande, qui criait d'en bas: - -«Eh! Grip!... - ---Eh! P'tit-Bonhomme!... - -[Illustration: M. O'BODKINS PRENAIT ENFIN LE PARTI DE SE SAUVER. -(Page 59.)] - ---A leur santé!» - -Grip, ne pouvant enfoncer la porte, se résigna suivant son habitude, -s'efforçant de calmer son compagnon très en colère. - -«Bon! dit-il, laissons-les, ces bêtes! - ---Oh! n'être pas le plus fort! - ---A quoi qu' ça servirait!... Tiens, p'tit, v'là des pommes de terre -que je t'ai gardées... Mange... - ---Je n'ai pas faim, Grip! - ---Mange tout d' même, et puis on s' fourr'ra sous la paille pour -dormir.» - -C'était ce qu'il y aurait de mieux à faire, après un souper, hélas! si -maigre. - -Si Carker avait fermé la porte du galetas, c'est qu'il ne tenait pas à -être dérangé ce soir-là. Grip sous les verrous, on serait à son aise -pour fêter la bouteille de gin, et Kriss ne s'y opposerait pas, pourvu -qu'on lui réservât sa part. - -Et alors la liqueur circula dans les tasses. Quels cris, quels -hurlements! Il ne leur en fallait pas beaucoup, à ces vauriens, pour -les griser, sauf Carker peut-être, qui avait déjà l'habitude des -boissons alcooliques. - -C'est ce qui ne tarda pas d'arriver. La bouteille n'était pas à demi -vide, quoique Kriss y eût puisé à même, que l'ignoble bande était -plongée dans l'ivresse. Et ce tumulte, ce vacarme, ne suffirent pas à -tirer M. O'Bodkins de son indifférence accoutumée. Que lui importait -ce qui se passait en bas, lorsqu'il était en haut devant ses cartons -et ses livres?... La trompette du jugement dernier n'aurait pu l'en -distraire. - -Et pourtant, il allait bientôt être brusquement arraché de son -bureau,--non sans grand dommage pour sa chère comptabilité. - -Après avoir absorbé un gallon et demi de gin, des trois que contenait -la bouteille, la plupart des garnements étaient tombés sur leur paille, -pour ne pas dire leur fumier. Et là, ils se fussent endormis, s'il ne -fût venu à Carker l'idée de faire un brûlot. - -Un brûlot, c'est un punch. Au lieu de rhum, on met du gin dans une -casserole, on l'allume, il flambe, et on le boit tout brûlant. - -C'est ce qu'imagina Carker, pour le plus vif plaisir de la vieille -Kriss et de deux ou trois autres qui résistaient encore. Certes, il -manquait certains ingrédients à ce brûlot, mais les pensionnaires de la -ragged-school n'étaient point exigeants. - -Lorsque le gin eut été versé dans la marmite,--l'unique ustensile que -la vieille Kriss eût à sa disposition,--Carker prit une allumette, et -alluma le brûlot. - -Dès que la flamme bleuâtre eut éclairé la salle, ceux de ces -déguenillés qui pouvaient se tenir sur leurs jambes, commencèrent une -ronde bruyante autour de la marmite. Qui eût passé en ce moment dans la -rue, aurait cru qu'une légion de diables avait envahi l'école. Il est -vrai, ce quartier est désert aux premières heures de la nuit. - -Soudain une vaste lueur apparut à l'intérieur de la maison. Un faux pas -ayant renversé le récipient, d'où débordaient les vapeurs enflammées -du gin, le liquide se répandit sur la paille, en gagnant jusqu'aux -derniers recoins de la salle. En un instant, le feu fut partout, -comme s'il eût fusé d'un tas de pièces d'artifices. Ceux qui étaient -valides et ceux qui furent tirés de leur ivresse par les crépitements -de l'incendie n'eurent que le temps d'ouvrir la porte, d'entraîner la -vieille Kriss et de se jeter dans la rue. - -En ce moment, Grip et P'tit-Bonhomme, qui venaient de s'éveiller, -cherchèrent vainement à s'enfuir hors du galetas, que remplissait une -fumée suffocante. - -Déjà, d'ailleurs, le reflet des flammes avait été aperçu. Quelques -habitants, munis de seaux et d'échelles, accouraient. Très -heureusement, la ragged-school était isolée, et le vent, portant à -l'opposé, ne menaçait point les maisons d'en face. - -Mais, s'il y avait peu d'espoir de sauver cette antique cassine, il -fallait songer à ceux qui s'y trouvaient, et auxquels la flamme fermait -toute issue. - -Alors s'ouvrit une fenêtre de l'étage qui donnait sur la rue. - -C'était la fenêtre du cabinet de M. O'Bodkins, que l'incendie allait -bientôt atteindre. Le directeur apparut tout effaré, s'arrachant les -cheveux. - -Ne croyez pas qu'il s'inquiétait de savoir si ses pensionnaires -étaient en sûreté... il ne songeait même pas à lui, ni au danger qu'il -courait... - -«Mes livres... mes livres!» criait-il en agitant désespérément les bras. - -Et, après avoir essayé de descendre par l'escalier de son cabinet dont -les marches crépitaient sous la lèche des flammes, il se décida à jeter -par la fenêtre ses registres, ses cartons, ses ustensiles de bureau. -Aussitôt les garnements de se précipiter dessus, de les piétiner, -d'éparpiller les feuillets que le vent dispersait, tandis que M. -O'Bodkins se décidait enfin à se sauver par une échelle dressée contre -la muraille. - -Mais ce que le directeur avait pu faire, Grip et l'enfant ne le -pouvaient pas. Le galetas ne prenait jour que par une étroite lucarne, -et l'escalier qui le desservait s'effondrait marche à marche au milieu -de la fournaise. La déflagration des murs de paillis commençait, et les -flammèches, retombant en pluie sur le toit de chaume, allaient bientôt -faire de la ragged-school un large brasier. - -Les cris de Grip dominèrent alors le fracas de l'incendie. - -«Il y a donc du monde dans ce grenier?» demanda quelqu'un qui venait -d'arriver sur le théâtre de la catastrophe. - -C'était une dame en costume de voyage. Après avoir laissé sa voiture -au tournant de la rue, elle était accourue de ce côté avec sa femme de -chambre. - -En réalité, le sinistre s'était propagé si rapidement qu'il n'existait -plus aucun moyen de s'en rendre maître. Aussi, depuis que le directeur -avait été sauvé, avait-on cessé de combattre le feu, croyant qu'il ne -se trouvait plus personne dans la maison. - -«Du secours... du secours à ceux qui sont là!» s'écria de nouveau la -voyageuse, en faisant de grands gestes dramatiques. Des échelles, mes -amis, des échelles... et des sauveteurs!» - -Mais comment appliquer des échelles contre ces murs qui menaçaient de -s'écrouler? Comment atteindre le galetas sur un toit enveloppé d'une -fumée épaisse, et dont le chaume pétillait comme une meule livrée aux -flammes? - -«Qui donc est dans ce grenier?... demanda-t-on à M. O'Bodkins, occupé à -ramasser ses registres. - ---Qui?... je ne sais...» répondit le directeur éperdu, n'ayant -conscience que de son propre désastre. - -Puis, la mémoire lui revenant: - -«Ah!... si... deux... Grip et P'tit-Bonhomme... - ---Les malheureux! s'écria la dame. Mon or, mes bijoux, tout ce que je -possède, à qui les sauvera!» - -Il était maintenant impossible de pénétrer à l'intérieur de l'école. -Une gerbe écarlate se projetait à travers les murs. Le dedans flambait, -crépitait, s'écroulait. Encore quelques instants, et sous le souffle de -la rafale, qui tordait les flammes comme l'étamine d'un pavillon, la -ragged-school ne serait plus qu'une caverne de feu, un tourbillon de -vapeurs incandescentes. - -Soudain le toit de chaume creva à la hauteur de la lucarne. Grip -était parvenu à le déchirer, à briser les bardeaux, au moment où -l'incendie faisait craquer le plancher du galetas. Il se hissa alors -sur les traverses du faîtage, et il tira après lui le jeune garçon -à demi-suffoqué. Puis, ayant gagné la partie du mur qui formait -pignon à droite, il se laissa glisser sur l'arête, tenant toujours -P'tit-Bonhomme entre ses bras. - -En ce moment, il se produisit une violente poussée de flammes -fuligineuses, éructées de la toiture, en faisant jaillir des milliers -d'étincelles. - -«Sauvez-le... cria Grip, sauvez-le!» - -Et il lança l'enfant du côté de la rue, où, par bonheur, un homme le -reçut dans ses bras, avant qu'il se fût brisé sur le sol. - -Grip, se jetant à son tour, roula presque asphyxié au pied d'un pan de -muraille, qui s'abattit d'un bloc. - -Alors la voyageuse s'avançant vers l'homme qui tenait P'tit-Bonhomme, -lui demanda d'une voix tremblante d'émotion: - -«A qui est cette innocente créature?... - ---A personne!... Ce n'est qu'un enfant trouvé... lui répondit cet homme. - ---Eh bien... il est à moi... à moi!... s'écria-t-elle en le prenant, en -le serrant sur sa poitrine. - ---Madame... fit observer la femme de chambre. - ---Tais-toi... Élisa... tais-toi!... C'est un ange qui m'est tombé du -ciel!» - -Comme l'ange n'avait ni parents ni famille, autant valait le laisser -aux mains de cette belle dame, douée d'un cœur si généreux, et -ce furent des hurrahs qui la saluèrent, au moment où s'écroulaient, -au milieu d'une gerbe de flammeroles, les derniers restes de la -ragged-school. - - - - -VI - -LIMERICK. - - -Quelle était cette femme charitable, qui venait d'entrer en scène de -cette façon quelque peu mélodramatique? On l'aurait vue se précipitant -au milieu des flammes, sacrifiant sa vie pour arracher cette frêle -victime à la mort, que personne ne s'en fût étonné, tant elle y mettait -de conviction scénique. En vérité, il eût été sien, cet enfant, qu'elle -ne l'aurait pas entouré plus étroitement de ses bras, tandis qu'elle -l'emportait vers sa voiture. En vain sa femme de chambre avait-elle -voulu la décharger de ce précieux fardeau... Jamais... jamais! - -«Non, Élisa, laisse-le! répétait-elle d'une voix vibrante. Il est à -moi... Le ciel m'a permis de le retirer des ruines de cette maison en -flammes... Merci, merci, mon Dieu!... Ah! le chéri!... le chéri!» - -Le chéri était à demi suffoqué, la respiration incomplète, la bouche -haletante, les yeux fermés. Il lui aurait fallu de l'air, le grand air, -et, après avoir été presque étouffé par les fumées de l'incendie, il -risquait de l'être par les tourbillons de tendresse dont l'enveloppait -sa libératrice. - -«A la gare, dit-elle au cocher, lorsqu'elle eut rejoint sa voiture, -à la gare!... Une guinée... si nous ne manquons pas le train de neuf -heures quarante-sept!» - -Le cocher ne pouvait être insensible à cette promesse,--en Irlande, -le pourboire n'étant rien de moins qu'une institution sociale. Aussi -mit-il au trot le cheval de son «growler», appellation qui s'applique à -ces antiques et inconfortables véhicules. - -Mais enfin quelle était cette providentielle voyageuse? Par une -extraordinaire bonne chance, P'tit-Bonhomme était-il tombé entre des -mains qui ne l'abandonneraient plus? - -Miss Anna Waston, premier grand rôle de drame du théâtre de Drury-Lane, -une sorte de Sarah Bernhardt en tournée, qui donnait actuellement des -représentations au théâtre de Limerick, comté de Limerick, province de -Munster. Elle venait d'achever un voyage d'agrément de quelques jours à -travers le comté de Galway, accompagnée de sa femme de chambre,--autant -dire une amie aussi grognonne que dévouée, la sèche Élisa Corbett. - -Excellente fille, cette comédienne, très goûtée du public des -mélodrames, toujours en scène même après le baisser du rideau, -toujours prête à s'emballer dans les questions de sentiment, ayant le -cœur sur la main, la main ouverte comme le cœur, néanmoins très -sérieuse en ce qui concernait son art, intraitable dans les cas où une -maladresse pouvait le compromettre, et à cheval sur les questions de -cachets et de vedette. - -Miss Anna Waston, fort connue dans tous les comtés du Royaume-Uni, -n'attendait que l'occasion d'aller se faire applaudir en Amérique, aux -Indes, en Australie, c'est-à-dire partout où la langue anglaise est -parlée, car elle avait trop de fierté pour s'abaisser à n'être qu'une -poupée de pantomime sur des théâtres où elle n'aurait pu être comprise. - -Depuis trois jours, désireuse de se remettre des incessantes fatigues -que lui imposait le drame moderne dans lequel elle ne cessait de mourir -au dernier acte, elle était venue respirer l'air pur et fortifiant de -la baie de Galway. Son voyage achevé, elle se dirigeait, ce soir-là, -vers la gare pour prendre le train de Limerick, où elle devait jouer -le lendemain, lorsque des cris de détresse, une intense réverbération -de flammes, avaient attiré son attention. C'était la ragged-school qui -brûlait. - -Un incendie?... Comment résister au désir de voir un de ces incendies -«nature», qui ressemblent si peu à ces incendies de théâtre au -lycopode? Sur son ordre et malgré les observations d'Élisa, la voiture -s'était arrêtée à l'extrémité de la rue, et miss Anna Waston avait -assisté aux diverses péripéties de ce spectacle, bien supérieur à -ceux que les pompiers de service regardent d'un œil attentif et -souriant. Cette fois, les praticables s'effondraient en se tordant, -les dessous flambaient pour tout de bon. En outre, cela n'avait pas -manqué d'intérêt. La situation s'était corsée comme dans une pièce bien -conduite. Deux créatures humaines sont enfermées au fond d'un galetas, -dont l'escalier est dévoré par les flammes, et qui n'a plus d'issues... -Deux garçons, un grand et un petit... Peut-être une fillette eût-elle -mieux valu?... Et alors, les cris poussés par miss Anna Waston... -Elle se serait élancée à leur secours, n'eût été son cache-poussière -qui aurait pu donner un nouvel aliment à l'incendie... D'ailleurs, la -toiture vient de se crever autour de la lucarne... Les deux malheureux -ont apparu au milieu des vapeurs, le grand portant le petit... Ah! le -grand, quel héros, et comme il se pose en artiste!... Quelle science -du geste, quelle vérité d'expression!... Pauvre Grip! il ne se doute -guère qu'il a produit tant d'effet... Quant à l'autre, «le nice boy!... -le nice boy!» le gentil! répète miss Anna Waston, c'est un ange qui -traverse les flammes d'un enfer!... Vrai, P'tit-Bonhomme, c'est bien la -première fois que tu auras été comparé à un chérubin, ou à tout autre -échantillon de la bambinerie céleste! - -[Illustration: Grip tenant toujours P'tit-Bonhomme. (Page 60.)] - -Oui! cette mise en scène, miss Anna Waston en avait saisi les moindres -détails. Comme au théâtre, elle s'était écriée: «Mon or, mes bijoux, -et tout ce que je possède à qui les sauvera!» Mais personne n'avait pu -s'élancer le long des murs chancelants, sur la toiture croûlante... -Enfin le chérubin avait été recueilli entre des bras ouverts à point -pour le recevoir... puis, de ces bras, il avait passé dans ceux de miss -Anna Waston... Et, à présent, P'tit-Bonhomme possédait une mère, et -même la foule assurait que ce devait être une grande dame qui venait de -reconnaître son fils au milieu de l'incendie de la ragged-school. - -[Illustration: Miss Waston s'aperçut que son protégé la regardait. -(Page 68.)] - -Après avoir salué, en s'inclinant, le public qui l'applaudissait, miss -Anna Waston avait disparu, emportant son trésor, malgré tout ce que lui -disait sa femme de chambre. Que voulez-vous? Il ne faut pas demander -à une comédienne, âgée de vingt-neuf ans, à la chevelure ardente, -à la coloration chaude, aux regards dramatiques,--et tant soit peu -écervelée,--de maîtriser ses sentiments, de se maintenir en une juste -mesure, comme le faisait Élisa Corbett, à l'âge de trente-sept ans, -une blonde, froide et fade, depuis plusieurs années au service de sa -fantasque maîtresse. Il est vrai, la caractéristique de l'actrice était -de se croire toujours en représentation sur un théâtre, aux prises avec -les péripéties de son répertoire. Pour elle, les circonstances les plus -ordinaires de la vie étaient des «situations», et lorsque la situation -est là... - -Il va sans dire que la voiture étant arrivée à temps à la gare, le -cocher reçut la guinée promise. Et maintenant, miss Anna Waston, seule -avec Élisa, au fond d'un compartiment de première classe, pouvait -s'abandonner à toutes ces effusions dont le cœur d'une véritable -mère eût été rempli. - -«C'est mon enfant!... mon sang... ma vie! répétait-elle. On ne me -l'arrachera pas!» - -Entre nous, qui eût pu songer à lui arracher ce petit abandonné, sans -famille? - -Et Élisa de se dire: - -«Nous verrons ce que cela durera!» - -Le train roulait alors à petite vitesse vers Artheury-jonction, en -traversant le comté de Galway qu'il met en communication avec la -capitale de l'Irlande. Pendant cette première partie du trajet--une -douzaine de milles--P'tit-Bonhomme n'avait point repris connaissance, -malgré les soins assidus et les phrases traditionnelles de la -comédienne. - -Miss Anna Waston s'était d'abord occupée de le déshabiller. L'ayant -débarrassé de ses loques souillées de fumée, à l'exception du tricot -de laine qui était en assez bon état, elle lui avait fait une chemise -d'une de ses camisoles tirée du sac de voyage, une veste d'un corsage -de drap, une couverture de son châle. Mais l'enfant ne semblait pas -s'apercevoir qu'il fût enveloppé de vêtements bien chauds, et pressé -sur un cœur encore plus chaud que n'étaient les vêtements. - -Enfin, à la jonction, une partie du train fut détachée, et dirigée sur -Kilkree qui est à la limite du comté de Galway, où il y eut une halte -d'une demi-heure. Pendant ce temps-là P'tit-Bonhomme n'avait pas encore -repris ses sens. - -«Élisa... Élisa... s'écria miss Anna Waston, il faut voir s'il n'y a -pas un médecin dans le train!» - -Élisa s'informa, bien qu'elle assurât sa maîtresse que ça n'en valait -pas la peine. - -Il n'y avait pas de médecin. - -«Ah! ces monstres... répondit miss Anna Waston, ils ne sont jamais où -ils devraient être! - ---Voyons, madame, il n'a rien, ce gamin!... Il finira par revenir à -lui, si vous ne l'étouffez pas... - ---Tu crois, Élisa?... Le cher bébé!... Que veux-tu?.. Je ne sais pas, -moi!.. Je n'ai jamais eu d'enfant!... Ah! si j'avais pu le nourrir de -mon lait!» - -Cela était impossible, et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était d'un âge où -l'on éprouve le besoin d'une alimentation plus substantielle. Miss Anna -Waston en fut donc pour ses regrets d'insuffisance maternelle. - -Le train traversa le comté de Clare,--cette presqu'île jetée entre la -baie de Galway au nord et le long estuaire du Shannon au sud--un comté -dont on ferait une île en creusant un canal d'une trentaine de milles -à la base des monts Sliève-Sughty. La nuit était sombre, l'atmosphère -tumultueuse, balayée par les rafales de l'ouest. N'était-ce pas le ciel -de la situation?... - -«Il ne revient pas à lui, cet ange? ne cessait de s'écrier miss Anna -Waston. - ---Voulez-vous que je vous dise, madame?... - ---Dis, Élisa, dis, de grâce!... - ---Eh bien... je crois qu'il dort!» - -Et c'était vrai. - -On traversa Dromor, Ennis qui est la capitale du comté, où le train -arriva vers minuit, puis Clare, puis New-Market, puis Six-Miles, la -frontière enfin, et, à cinq heures du matin, le train entrait en gare -de Limerick. - -Non seulement P'tit-Bonhomme avait dormi pendant tout le trajet, mais -miss Anna Waston avait fini par succomber au sommeil, et, lorsqu'elle -se réveilla, elle s'aperçut que son protégé la regardait en ouvrant de -grands yeux. - -Et, alors, de l'embrasser en répétant: - -«Il vit!... il vit!... Dieu, qui me l'a donné, n'aurait pas eu la -cruauté de me le reprendre!» - -Élisa voulut bien convenir que Dieu n'aurait pu être cruel à ce point, -et voilà comment il advint que notre petit garçon passa presque sans -transition du galetas de la ragged-school au bel appartement que miss -Anna Waston, en représentation au théâtre de Limerick, occupait à -_Royal-George-Hôtel_. - -Un comté qui a vaillamment marqué dans l'histoire de l'Irlande, -ce comté de Limerick où s'organisa la résistance des catholiques -contre l'Angleterre protestante. Sa capitale, fidèle à la dynastie -jacobite, tint tête au redoutable Cromwell, subit un siège mémorable, -puis, abattue par la famine et les maladies, noyée dans le sang des -exécutions, finit par succomber. Là fut signé le traité qui porte -son nom, lequel assurait aux catholiques irlandais l'égalité des -droits civils et le libre exercice de leur culte. Il est vrai, ces -dispositions furent outrageusement violées par Guillaume d'Orange. Il -fallut reprendre les armes, après de longues et cruelles exactions; -mais, malgré leur valeur, et bien que la Révolution française eût -envoyé Hoche à leur secours, les Irlandais, qui se battaient «la corde -au cou», comme ils disaient, furent vaincus à Ballinamach. - -En 1829, les droits des catholiques se virent enfin reconnus, grâce -au grand O'Connell, qui prit en main le drapeau de l'indépendance et -obtint ou plutôt imposa le bill d'émancipation au gouvernement de la -Grande-Bretagne. - -Et, puisque ce roman a choisi l'Irlande pour théâtre, qu'il nous soit -permis de rappeler ces quelques phrases inoubliables, jetées alors à la -face des hommes d'État de l'Angleterre. Que l'on veuille bien ne point -les considérer comme un hors-d'œuvre; elles sont gravées au cœur -des Irlandais, et on en sentira l'influence en quelques épisodes de -cette histoire. - -«Jamais ministère ne fut plus indigne! s'est écrié un jour O'Connell. -Stanley est un whig renégat; sir James Graham, quelque chose de pire -encore; sir Robert Peel, un drapeau bariolé de cinq cents couleurs, -et pas bon teint, aujourd'hui orange, demain vert, le surlendemain -ni l'une ni l'autre de ces couleurs, mais il faut prendre garde que -ce drapeau soit jamais teint de sang!... Quant à ce pauvre diable de -Wellington, rien de plus absurde que d'avoir édifié cet homme-là en -Angleterre. L'historien Alison n'a-t-il pas démontré qu'il avait été -surpris à Waterloo? Heureusement pour lui, il avait alors des troupes -déterminées, il avait des soldats irlandais! Les Irlandais ont été -dévoués à la maison de Brunswick, lorsqu'elle était leur ennemie, -fidèles à Georges III qui les trahissait, fidèles à Georges IV qui -poussait des cris de rage en accordant l'émancipation, fidèles au -vieux Guillaume, à qui le ministère prêtait un discours intolérable -et sanguinaire contre l'Irlande, fidèles à la reine enfin! Aussi, aux -Anglais l'Angleterre, aux Écossais l'Écosse,--aux Irlandais l'Irlande!» -Nobles paroles!... On verra bientôt comment s'est réalisé le vœu -d'O'Connell, et si le sol de l'Irlande est aux Irlandais. - -Limerick est encore l'une des principales cités de l'Ile-Émeraude, -bien qu'elle soit descendue du troisième au quatrième rang, depuis -que Tralee lui a pris une partie de son commerce. Elle possède une -population de trente mille habitants. Ses rues sont régulières, larges, -droites, tracées à l'américaine; ses boutiques, ses magasins, ses -hôtels, ses édifices publics, s'élèvent sur des places spacieuses. Mais -vient-on à franchir le pont de Thomond, quand on a salué la pierre sur -laquelle fut signé le traité d'émancipation, on trouve la partie de la -ville restée obstinément irlandaise, avec ses misères et les ruines du -siège, les remparts effondrés, l'emplacement de cette «batterie noire» -que les intrépides femmes, comme autant de Jeanne Hachette, défendirent -jusqu'à la mort contre les orangistes. Rien de plus attristant, de plus -lamentable que ce contraste! - -Évidemment, Limerick est située de manière à devenir un important -centre industriel et commercial. Le Shannon, le «fleuve d'azur», lui -offre un de ces chemins qui marchent comme la Clyde, la Tamise ou -la Mersey. Par malheur, si Londres, Glasgow et Liverpool utilisent -leur fleuve, Limerick laisse le sien à peu près sans emploi. A peine -quelques barques animent-elles ces eaux paresseuses, qui se contentent -de baigner les beaux quartiers de la ville et d'arroser les gras -pâturages de leur vallée. Les émigrants irlandais devraient bien -emporter le Shannon en Amérique. Soyez sûr que les Américains sauraient -en faire bon usage. - -Si toute l'industrie de Limerick se borne à fabriquer des jambons, -ce n'en est pas moins une agréable cité, où la partie féminine de -la population est remarquablement belle,--et il était facile de le -constater pendant les représentations de miss Anna Waston. - -Avouons-le, ce ne sont pas ces comédiennes d'une personnalité si -bruyante qui réclament un mur pour la vie privée. Non! elles feront -plutôt monter le loyer des maisons de verre, le jour où les architectes -sauront en construire. Après tout, miss Anna Waston n'avait point -à cacher ce qui s'était passé à Galway. Dès le lendemain de son -arrivée, on ne cessait de parler, dans les salons de Limerick, de la -ragged-school. Le bruit courut que l'héroïne de tant de drames s'était -jetée au milieu des flammes pour sauver un petit être, et elle ne le -démentit pas trop. Peut-être le croyait-elle, comme ces hâbleurs qui -finissent par ajouter foi à leurs hâbleries. Ce qui était certain, -c'est qu'elle avait ramené un enfant à _Royal-George-Hôtel_, un enfant -qu'elle voulait adopter, un orphelin auquel elle donnerait son nom, -puisqu'il n'en avait pas,--non! pas même un nom de baptême. - -«P'tit-Bonhomme!» avait-il répondu, lorsqu'elle lui avait demandé -comment il s'appelait. - -Eh bien, P'tit-Bonhomme lui allait. Elle n'aurait pas mieux trouvé. -Cela valait bien Édouard, Arthur ou Mortimer. Et, d'ailleurs, elle -lui prodiguerait les «baby», les «bebery», les «babiskly», et autres -équivalents maternels usités en Angleterre. - -Nous conviendrons que notre héros ne comprenait rien à tout cela. -Il se laissait faire, n'étant point habitué aux caresses, et on le -caressait, ni aux baisers, et on l'embrassait, ni aux beaux habits, et -il fut habillé à la mode, ni aux chaussures, et on lui mit des bottines -neuves, ni aux frisures, et ses cheveux furent disposés en boucles, -ni à la bonne nourriture, et on le nourrissait royalement, ni aux -friandises, et on l'en accablait. - -Il va de soi que les amis et amies de la comédienne affluèrent à -l'appartement de _Royal-George-Hôtel_. Ce qu'elle reçut de compliments, -et avec quelle bonne grâce elle les acceptait! On reprenait l'histoire -de la ragged-school. Après vingt minutes de récit, il était rare -que le feu n'eût pas dévoré la ville de Galway tout entière. On ne -pouvait comparer à ce sinistre que le fameux incendie qui détruisit -une grande partie de la capitale du Royaume-Uni et dont témoigne le -«Fire-Monument» élevé à quelques pas de London-Bridge. - -On l'imagine sans peine, l'enfant n'était pas oublié pendant ces -visites, et miss Anna Waston en jouait d'une façon supérieure. -Pourtant, il se souvenait, il se rappelait que, s'il n'avait jamais été -autant choyé, on l'avait aimé du moins. Aussi un jour demanda-t-il: - -«Où donc est Grip?... - ---Qu'est-ce que Grip, mon babish?» répondit miss Anna Waston. - -[Illustration: Après vingt minutes de récit. (Page 71.)] - -Elle sut alors ce qu'était Grip. Certainement, sans lui, P'tit-Bonhomme -eût péri dans les flammes... Si Grip ne se fût dévoué pour le sauver -au risque de sa propre vie, c'est un cadavre d'enfant qu'on eût -retrouvé sous les décombres de l'école. Cela était bien... très bien -de la part de Grip. Cependant, son héroïsme--on acceptait ce mot,--ne -pouvait diminuer en rien la part qui revenait à miss Anna Waston dans -le sauvetage... Admettez que cette admirable femme ne se fût pas -providentiellement trouvée sur le théâtre de l'incendie, où serait -aujourd'hui P'tit-Bonhomme?... Qui l'aurait recueilli?... En quel bouge -l'eût-on renfermé avec les autres déguenillés de la ragged-school? - -[Illustration: Les magnifiques falaises, sur la côte de Clare. -(Page 74.)] - -La vérité est que personne ne s'était informé de Grip. On ne savait -rien à son sujet, et on ne tenait guère à en savoir davantage; -P'tit-Bonhomme finirait par l'oublier, il n'en parlerait plus. On -se trompait, et l'image de celui qui l'avait nourri et protégé ne -s'effacerait jamais de son cœur. - -Et pourtant, que de distractions l'enfant adoptif de la comédienne -rencontrait dans sa nouvelle existence! Il accompagnait miss Anna -Waston pendant ses promenades, assis près d'elle, sur le coussin de -sa voiture, au milieu des beaux quartiers de Limerick, à l'heure où -le monde élégant pouvait la voir passer. Jamais bébé n'avait été plus -attifé, plus enrubanné, plus décoratif, si l'on veut permettre cette -expression. Et que de costumes variés, qui lui eussent fait une riche -garde-robe d'acteur! Tantôt, c'était un Écossais, avec plaid, toque et -philabegg, tantôt un page avec maillot gris et justaucorps écarlate, -ou bien un mousse de fantaisie avec vareuse bouffante et béret rejeté -en arrière. Au vrai, il avait remplacé le carlin de sa maîtresse, une -bête hargneuse et mordante, et, s'il eût été plus petit, peut-être -l'aurait-elle fourré dans son manchon, en ne laissant passer que sa -tête toute frisottée. Et, en outre des promenades à travers la ville, -ces excursions jusqu'aux stations balnéaires des environs de Kilkree, -avec ses magnifiques falaises sur la côte de Clare, Miltow-Malbay, -citée pour ses redoutables roches qui déchiquetèrent jadis une partie -de l'invincible _Armada_!... Là, P'tit-Bonhomme était exhibé comme un -phénomène sous cette désignation: «l'ange sauvé des flammes!» - -Une ou deux fois, on le conduisit au théâtre. Il fallait le voir en -baby du grand monde, ganté de frais--des gants à ce garçonnet!--trônant -au premier rang d'une loge sous l'œil sévère d'Élisa, osant à -peine remuer, et luttant contre le sommeil jusqu'à la fin de la -représentation. S'il ne comprenait pas grand'chose aux pièces, il -croyait cependant que tout ce qu'il voyait était réel, non imaginaire. -Aussi, lorsque miss Anna Waston apparaissait en costume de reine, avec -diadème et manteau royal, puis en femme du peuple, portant cornette et -tablier, ou même en pauvresse, vêtue de haillons à volants et coiffée -du chapeau à fleurs des mendiantes anglaises, il ne pouvait croire que -ce fût elle qu'il retrouvait à _Royal-George-Hôtel_. De là, le profond -trouble de son imagination enfantine. Il ne savait plus que penser. -Il en rêvait la nuit, comme si le sombre drame eût continué, et alors -c'étaient des cauchemars effrayants, auxquels se mêlaient le montreur -de marionnettes, ce gueux de Carker, les autres mauvais garnements de -l'école! Il se réveillait, trempé de sueur, et n'osait appeler... - -On sait combien les Irlandais sont passionnés pour les exercices de -sport, et en particulier pour les courses de chevaux. Ces jours-là, il -y a un envahissement de Limerick, de ses places, de ses rues, de ses -hôtels, par la «gentry» des environs, et les fermiers qui désertent -leurs fermes, et les misérables de toute espèce qui sont parvenus à -économiser un shilling ou un demi-shilling pour le mettre sur un cheval. - -Or, quinze jours après son arrivée, P'tit-Bonhomme eut l'occasion -d'être exhibé au milieu d'un concours de ce genre. Quelle toilette il -portait! On eût juré un bouquet plutôt qu'un bébé, tant il était fleuri -de la tête aux pieds,--un bouquet que miss Anna Waston faisait admirer, -on pourrait même dire respirer à ses amis et connaissances! - -Enfin, il faut bien prendre cette créature pour ce qu'elle est, un peu -extravagante, un peu détraquée, mais bonne et compatissante, quand elle -trouvait le moyen de l'être avec quelque apparat. Si les attentions -dont elle comblait l'enfant étaient visiblement théâtrales, si ses -baisers ressemblaient aux baisers conventionnels de la scène qui ne -viennent que des lèvres, ce n'était pas P'tit-Bonhomme qui eût été -capable d'en saisir la différence. Et pourtant, il ne se sentait pas -aimé comme il l'aurait voulu, et peut-être se disait-il, sans en avoir -conscience, ce que ne cessait de répéter Élisa: - -«Nous verrons bien ce que cela durera... en admettant que cela dure!» - - - - -VII - -SITUATION COMPROMISE. - - -Six semaines s'écoulèrent dans ces conditions, et on ne saurait être -étonné que P'tit-Bonhomme eût pris l'habitude de cette vie agréable. -Puisqu'on se plie à la misère, il ne doit pas être très difficile de -s'accoutumer à l'aisance. Miss Anna Waston, toute de premier élan, -ne se blaserait-elle pas bientôt par l'exagération et l'abus de ses -tendresses? Il en est des sentiments comme des corps: ils sont soumis -à la loi de l'inertie. Que l'on cesse d'entretenir la force acquise, -et le mouvement finit par s'arrêter. Or, si le cœur a un ressort, -miss Anna Waston n'oublierait-elle pas un jour de le remonter, elle qui -oubliait neuf fois sur dix de remonter sa montre? Pour employer une -locution de son monde, elle avait éprouvé «une toquade» des plus vives -à l'exemple de la plupart des toquées de théâtre. L'enfant n'avait-il -été pour elle qu'un passe-temps... un joujou... une réclame?... Non, -car elle était réellement bonne fille. Cependant, si ses soins ne -devaient pas manquer, ses caresses étaient déjà moins continues, ses -attentions moins fréquentes. D'ailleurs, une comédienne est tellement -occupée, absorbée par les choses de son art,--rôles à apprendre, -répétitions à suivre, représentations qui ne laissent pas une soirée -libre... Et les fatigues du métier?... Dans les premiers jours, on lui -apportait le chérubin sur son lit. Elle jouait avec lui, elle faisait -la «petite mère». Puis, cela interrompant son sommeil qu'elle avait -l'habitude de prolonger fort tard, elle ne le demandait plus qu'au -déjeuner. Ah! quelle joie de le voir assis sur une haute chaise qu'on -avait achetée exprès, et manger de si bel appétit. - -«Hein!... c'est bon? disait-elle. - ---Oh! oui, madame, répondit-il un jour, c'est bon comme ce qu'on mange -à l'hospice, quand on est malade.» - -Une observation: bien que P'tit-Bonhomme n'eût jamais reçu ce qu'on -appelle des leçons de belles manières,--et ce n'étaient ni Thornpipe ni -même M. O'Bodkins qui auraient pu les lui enseigner,--il était d'une -nature réservée et discrète, d'un caractère doux et affectueux, qui -avaient toujours contrasté avec les turbulences et les polissonneries -des déguenillés de la ragged-school. Cet enfant se montrait supérieur à -sa condition, ainsi qu'il était supérieur à son âge, par les façons et -les sentiments. Si étourdie, si linotte qu'elle fût, miss Anna Waston -n'avait point été sans en faire la remarque. De son histoire, elle ne -connaissait que ce qu'il avait pu lui en raconter depuis l'époque où il -avait été recueilli par le montreur de marionnettes. C'était donc bien -et dûment un enfant trouvé. Pourtant, étant donné ce qu'elle appelait -sa «distinction naturelle», miss Anna Waston voulut voir en lui le fils -de quelque grande dame, d'après la poétique du drame courant, un fils -que, pour une raison inconnue, sa position sociale l'avait contrainte -d'abandonner. Et là-dessus, de s'emballer suivant son habitude, brodant -tout un roman qui ne brillait guère par la nouveauté. Elle imaginait -des situations que l'on pourrait adapter au théâtre... On en tirerait -une pièce à grands effets de larmes... Elle la jouerait, cette pièce... -Ce serait le plus magnifique succès de sa carrière dramatique... Elle -s'y montrerait renversante, et pourquoi pas sublime... etc., etc. Et, -lorsqu'elle était montée à ce diapason, elle saisissait son ange, -elle l'étreignait comme si elle eût été en scène, et il lui semblait -entendre les bravos de toute une salle... - -Un jour, P'tit-Bonhomme, troublé par ces démonstrations, lui dit: - -«Madame Anna?... - ---Que veux-tu, chéri? - ---Je voudrais vous demander quelque chose. - ---Demande, mon cœur, demande. - ---Vous ne me gronderez pas?... - ---Te gronder!... - ---Tout le monde a eu une maman, n'est-ce pas?... - ---Oui, mon ange, tout le monde a eu une maman. - ---Alors pourquoi que je ne connais pas la mienne?... - ---Pourquoi?... Parce que... répondit miss Anna Waston, assez -embarrassée, parce que... il y a des raisons... Mais... un jour... tu -la verras... oui!... j'ai l'idée que tu la verras... - ---Je vous ai entendu dire, pas vrai, que ce devait être une belle -dame?... - ---Oui, certes!... une belle dame! - ---Et pourquoi une belle dame?... - ---Parce que... ton air... ta figure!... Est-il drôle, cet amour, avec -ses questions! Puis... la situation... la situation dans la pièce -exige que ce soit une belle dame... une grande dame... Tu ne peux pas -comprendre... - ---Non... je ne comprends pas! répondit P'tit-Bonhomme d'un ton bien -triste. Il me vient quelquefois la pensée que ma maman est morte... - ---Morte?... Oh non!... Ne pense pas à ces choses-là!... Si elle était -morte, il n'y aurait plus de pièce... - ---Quelle pièce?...» - -Miss Anna Waston l'embrassa, ce qui était encore la meilleure manière -de lui répondre. - -«Mais si elle n'est pas morte, reprit P'tit-Bonhomme avec la logique -ténacité de son âge, si c'est une belle dame, pourquoi qu'elle m'a -abandonné?... - ---Elle y aura été forcée, mon babery!... oh! bien malgré elle!... -D'ailleurs, au dénouement... - ---Madame Anna?... - ---Que veux-tu encore?... - ---Ma maman?... - ---Eh bien?... - ---Ce n'est pas vous?... - ---Qui... moi... ta maman?... - ---Puisque vous m'appelez votre enfant!... - ---Cela se dit, mon chérubin, cela se dit toujours aux bébés de ton -âge!... Pauvre petit, il a pu croire!... Non! je ne suis pas ta -maman!... Si tu avais été mon fils, ce n'est pas moi qui t'aurais -délaissé... qui t'aurais voué à la misère!... Oh non!» - -Et miss Anna Waston, infiniment émue, termina la conversation en -embrassant de nouveau P'tit-Bonhomme, qui s'en alla tout chagrin. - -Pauvre enfant! Qu'il appartienne à une famille riche ou à une famille -misérable, il est à craindre qu'il ne parvienne jamais à le savoir, pas -plus que tant d'autres, ramassés au coin des rues! - -En le prenant avec elle, miss Anna Waston n'avait pas autrement -réfléchi à la charge que sa bonne action lui imposait dans l'avenir. -Elle n'avait guère songé que ce bébé grandirait, et qu'il y aurait lieu -de pourvoir à son instruction, à son éducation. C'est bien de combler -un petit être de caresses, c'est mieux de lui donner les enseignements -que son esprit réclame. Adopter un enfant crée le devoir d'en faire -un homme. La comédienne avait vaguement entrevu ce devoir. Il est -vrai, P'tit-Bonhomme avait à peine cinq ans et demi. Mais, à cet âge, -l'intelligence commence à se développer. Que deviendrait-il? Il ne -pourrait la suivre pendant ses tournées de ville en ville, de théâtre -en théâtre... surtout lorsqu'elle irait à l'étranger... Elle serait -forcée de le mettre en pension... oh! dans une bonne pension!... Ce qui -était certain, c'est qu'elle ne l'abandonnerait jamais. - -Et un jour, elle dit à Élisa: - -«Il se montre de plus en plus gentil, ne remarques-tu pas? Quelle -affectueuse nature! Ah! son amour me paiera de ce que j'aurais fait -pour lui!... Et puis... précoce... voulant savoir les choses... Je -trouve même qu'il est plus réfléchi qu'on ne doit l'être si jeune... -Et il a pu croire qu'il était mon fils!... Le pauvre petit!... Je ne -dois guère ressembler à la mère qu'il a eue, j'imagine?... Ce devait -être une femme sérieuse... grave... Dis donc, Élisa, il faudra bien y -penser, pourtant... - ---A quoi, madame? - ---A ce que nous en ferons. - ---Ce que nous en ferons... maintenant?.. - ---Non, pas maintenant, ma fille... Maintenant, il n'y a qu'à le laisser -pousser comme un arbuste!... Non... plus tard... plus tard... quand il -aura sept ou huit ans... N'est-ce pas à cet âge-là que les enfants vont -en pension?...» - -Élisa allait représenter que le gamin devait être déjà habitué -au régime des pensions, et l'on sait à quel régime il avait été -soumis--celui de la ragged-school. Suivant elle, le mieux serait de le -renvoyer dans un établissement--plus convenable, s'entend. Miss Anna -Waston ne lui donna pas le loisir de répondre. - -«Dis-moi, Élisa?... - ---Madame? - ---Crois-tu que notre chérubin puisse avoir du goût pour le théâtre?... - ---Lui?... - ---Oui... Regarde-le bien!... il aura une belle figure... des yeux -magnifiques... une superbe prestance!... Cela se voit déjà, et je suis -certaine qu'il ferait un adorable jeune premier... - ---Ta... ta... ta... madame! Vous voilà encore partie!... - ---Hein!... je lui apprendrais à jouer la comédie... L'élève de miss -Anna Waston!... Vois-tu l'effet?... - ---Dans quinze ans... - ---Dans quinze ans, Élisa, soit! Mais, je te le répète, dans quinze ans, -ce sera le plus charmant cavalier que l'on puisse rêver!... Toutes les -femmes en seront... - ---Jalouses! répliqua Élisa. Je connais ce refrain.--Tenez, madame, -voulez-vous que je vous dise ma pensée?... - -[Illustration: Tandis que le régisseur lui tenait la main. (Page 88.)] - ---Dis, ma fille. - ---Eh bien... cet enfant... ne consentira jamais à devenir comédien... - ---Et pourquoi?... - ---Parce qu'il est trop sérieux. - ---C'est peut-être vrai! répondit miss Anna Waston. Pourtant... nous -verrons... - ---Et nous avons le temps, madame!» - -Rien de plus juste, on avait le temps, et si P'tit-Bonhomme, quoi qu'en -eût dit Élisa, montrait des dispositions pour le théâtre, tout irait à -merveille. - -En attendant, il vint à miss Waston une fameuse idée,--une de ces idées -wastoniennes dont elle semblait avoir le secret. C'était de faire -prochainement débuter l'enfant sur la scène de Limerick. - -Le faire débuter?... s'écriera-t-on. Mais c'est plus qu'une écervelée, -cette étoile du drame moderne, c'est une folle à mettre à Bedlam! - -Folle?... Non, pas au sens propre du mot. D'ailleurs, «et pour cette -fois seulement», comme disent les affiches, son idée n'était pas une -mauvaise idée. - -Miss Anna Waston répétait alors une «machine» à gros effets, une de -ces pièces de résistance qui ne sont point rares dans le répertoire -anglais. Ce drame ou plutôt ce mélodrame, intitulé _Les Remords d'une -Mère_, avait déjà extrait des yeux de toute une génération assez de -larmes pour alimenter les fleuves du Royaume-Uni. - -Or, dans cette œuvre du dramaturge Furpill, il y avait, c'était -de règle, un rôle d'enfant,--l'enfant que la mère ne pouvait garder, -qu'elle avait dû abandonner un an après sa naissance, qu'elle -retrouvait misérable, qu'on voulait lui ravir, etc. - -Il va de soi que ce rôle était un rôle muet. Le petit figurant qui -le jouerait n'aurait qu'à se laisser faire, c'est-à-dire se laisser -embrasser, caresser, presser sur un sein maternel, tirer d'un côté, -tirer de l'autre, sans jamais prononcer une parole. - -Est-ce que notre héros n'était pas tout indiqué pour remplir ce rôle? -Il avait l'âge, il avait la taille, il montrait une figure pâle encore -et des yeux qui avaient souvent pleuré. Quel effet, lorsqu'on le -verrait sur les planches et précisément auprès de sa mère adoptive! -Avec quel emportement, quel feu, celle-ci enlèverait la scène Ve -du troisième acte, la grande scène, lorsqu'elle défend son fils au -moment où l'on veut l'arracher de ses bras! Est-ce que la situation -imaginaire ne serait pas doublée d'une situation réelle? Est-ce que -ce ne seraient pas de véritables cris de mère qui s'échapperaient des -entrailles de l'artiste? Est-ce que ce ne seraient pas de vraies larmes -qui couleraient de ses yeux? Il y eut là un nouvel emballement de miss -Anna Waston, et même l'un des plus réussis de sa carrière dramatique. - -On se mit à la besogne, et P'tit-Bonhomme fut conduit aux dernières -répétitions. - -La première fois, il éprouva un extrême étonnement de tout ce qu'il -voyait, de tout ce qu'il entendait. Miss Anna Waston l'appelait bien: -«mon enfant» en récitant son rôle, mais il lui semblait qu'elle ne -le serrait pas éperdûment entre ses bras, qu'elle ne pleurait pas en -l'attirant sur son cœur. Et, en effet, de pleurer à des répétitions -c'eût été à tout le moins inutile. A quoi bon s'user les yeux? C'est -assez de verser des larmes en présence du public. - -Notre petit garçon se sentait d'ailleurs très impressionné. Les châssis -de ces coulisses sombres, cet air mélangé d'un relent humide, cette -salle spacieuse et déserte, dont les lucarnes, au dernier amphithéâtre, -ne laissaient filtrer qu'un jour grisâtre, c'était d'un aspect lugubre, -comme une maison dans laquelle il y aurait eu un mort. Cependant, -Sib--il s'appelait Sib dans la pièce--fit ce qu'on lui demandait, et -miss Anna Waston n'hésita pas à prophétiser qu'il obtiendrait un grand -succès,--elle aussi. - -Peut-être, il est vrai, cette confiance n'était-elle pas généralement -partagée? La comédienne ne manquait pas d'un certain nombre d'envieux, -surtout d'envieuses parmi ses bonnes camarades. Elle les avait souvent -blessées par sa personnalité encombrante, avec ses caprices d'artiste -en vedette, sans s'en apercevoir--comment s'en serait-elle aperçue?... -et sans le savoir--comment se fût-on hasardé à l'en avertir? Et -maintenant, grâce à l'exagération habituelle de son tempérament, voici -qu'elle répétait à qui voulait l'entendre que, sous sa direction, -ce petit, haut comme une botte, enfoncerait un jour les Kean, les -Macready, et n'importe quel autre premier grand rôle du théâtre -moderne!... En vérité, cela dépassait la mesure. - -Enfin, le jour de la première représentation arriva. - -C'était le 19 octobre, un jeudi. Il va de soi que miss Anna Waston -devait se trouver alors dans un état d'énervement très excusable. -Tantôt elle saisissait Sib, l'embrassait, le secouait avec une violence -nerveuse, tantôt sa présence l'agaçait, elle le renvoyait, et il n'y -comprenait rien. - -On ne saurait s'étonner qu'il y eût ce soir-là grande affluence au -théâtre de Limerick, où le public s'était porté en foule. Et, du reste, -l'affiche avait produit un effet d'extrême attraction - - _Pour les représentations - - de_ - - Miss Anna Waston. - - LES REMORDS D'UNE MÈRE - - POIGNANT DRAME DU - - CÉLÈBRE FURPILL, - - ETC., ETC. - - Miss Anna Waston remplira le rôle de la duchesse de Kendalle. - Le rôle de Sib sera tenu par P'tit-Bonhomme, - âgé de cinq ans et neuf mois... etc., etc. - -Aurait-il été fier, notre garçonnet, s'il se fût arrêté devant cette -affiche. Il savait lire, et c'était sur fond blanc, s'il vous plaît, -que son nom ressortait en grosses lettres. - -Par malheur, sa fierté eut bientôt à souffrir: un réel chagrin -l'attendait dans la loge de miss Anna Waston. - -Jusqu'à ce soir-là, il n'avait point «répété en costume», comme on -dit, et vraiment cela n'en valait pas la peine. Il était donc venu au -théâtre avec ses beaux habits. Or, dans cette loge où se préparait -la riche toilette de la duchesse de Kendalle, voici qu'Élisa lui -apporte des haillons qu'elle se dispose à lui mettre. De sordides -loques, propres en dessous certainement, mais en dessus, sales, -rapiécées, déchirées. En effet, dans ce drame émouvant, Sib est un -enfant abandonné que sa mère retrouve avec son accoutrement de petit -pauvre,--sa mère, une duchesse, une belle dame toute en soie, en -dentelles et en velours! - -Quand il vit ces guenilles, P'tit-Bonhomme eut d'abord l'idée qu'on -allait le renvoyer à la ragged-school. - -«Madame Anna... madame Anna! s'écria-t-il. - ---Eh qu'as-tu? répondit miss Waston. - ---Ne me renvoyez pas!... - ---Te renvoyer?... Et pourquoi?... - ---Ces vilains habits... - ---Quoi!... il s'imagine... - ---Eh non, petit bêta!... Tiens-toi un peu! répliqua Élisa, en le -ballotant d'une main assez rude. - ---Ah! l'amour de chérubin!» s'écria miss Anna Waston, qui se sentit -prise d'attendrissement. - -Et elle se faisait de légers sourcils bien arqués avec l'extrémité d'un -pinceau. - -«Le cher ange... si l'on savait cela dans la salle!» - -Et elle se mettait du rouge sur les pommettes. - -«Mais on le saura, Élisa... Ce sera demain dans les journaux... Il a pu -croire...» - -Et elle passait la houppe blanche sur ses épaules de grand premier rôle. - -«Mais non... mais non... invraisemblable babish!... Ces vilains habits, -c'est pour rire... - ---Pour rire, madame Anna?... - ---Oui, et il ne faut pas pleurer!» - -Et volontiers elle aurait versé des larmes, si elle n'eût craint -d'endommager ses couleurs artificielles. - -Aussi Élisa de lui répéter en secouant la tête: - -«Vous voyez, madame, que nous ne pourrons jamais en faire un comédien!» - -Cependant P'tit-Bonhomme, de plus en plus troublé, le cœur gros, -les yeux humides, pendant qu'on lui enlevait ses beaux habits, se -laissa mettre les haillons de Sib. - -C'est alors que la pensée vint à miss Anna Waston de lui donner -une belle guinée toute neuve. Ce serait son cachet d'artiste en -représentation, «ses feux!» répéta-t-elle. Et, ma foi, l'enfant, vite -consolé, prit la pièce d'or avec une évidente satisfaction et la fourra -dans sa poche, après l'avoir bien regardée. - -Cela fait, miss Anna Waston lui donna une dernière caresse, et -descendit sur la scène, en recommandant à Élisa de le garder dans la -loge, puisqu'il ne paraissait qu'au troisième acte. - -Ce soir-là, le beau monde et le populaire remplissaient le théâtre -depuis les derniers rangs de l'orchestre jusqu'aux cintres, bien que -cette pièce n'eût plus l'attrait de la nouveauté. Elle avait déjà vu le -feu de la rampe pendant douze à treize cents représentations sur les -divers théâtres du Royaume-Uni,--ainsi que cela arrive souvent pour des -œuvres du cru, même quand elles sont médiocres. - -Le premier acte marcha d'une façon convenable. Miss Anna Waston fut -chaleureusement applaudie, et elle le méritait par la passion de son -jeu, par l'éclat de son talent, dont les spectateurs subissaient la -très visible impression. - -Après le premier acte, la duchesse de Kendalle remonta dans sa -loge, et, à la grande surprise de Sib, voici qu'elle enlève ses -ajustements de soie et de velours pour revêtir le costume de simple -servante,--changement nécessité par des combinaisons de dramaturge -aussi compliquées que peu nouvelles, et sur lesquelles il est inutile -d'insister. - -P'tit-Bonhomme contemplait cette femme de velours qui devenait une -femme de bure, et il se sentait de plus en plus inquiet, abasourdi, -comme si quelque fée venait d'opérer devant lui cette fantastique -transformation. - -Puis la voix de l'avertisseur parvint jusqu'à la loge,--une grosse voix -de stentor qui le fit tressaillir, et la «servante» lui fit un signe de -la main, en disant: - -«Attends, bébé!... Ce sera bientôt ton tour.» - -Et elle descendit sur la scène. - -Deuxième acte: la servante y obtint un succès égal à celui que la -duchesse avait obtenu au premier, et le rideau dut être relevé au -milieu d'une triple salve d'applaudissements. - -Décidément, l'occasion ne se présentait pas aux bonnes amies et à leurs -tenants d'être désagréables à miss Anna Waston. - -Elle regagna sa loge et se laissa tomber sur un canapé, un peu -fatiguée, bien qu'elle eût réservé pour l'acte suivant son plus grand -effort dramatique. - -Cette fois encore, nouveau changement de costume. Ce n'est plus une -servante, c'est une dame,--une dame en toilette de deuil, un peu moins -jeune, car cinq ans se sont passés entre le deuxième et le troisième -acte. - -P'tit-Bonhomme ouvrait de grands yeux, immobile en son coin, n'osant -ni remuer ni parler. Miss Anna Waston, assez énervée, ne lui prêtait -aucune attention. - -Cependant, dès qu'elle fut habillée: - -«Petit, dit-elle, ça va être à toi. - ---A moi, madame Anna?.... - ---Et rappelle-toi que tu te nommes Sib. - ---Sib?... oui! - ---Élisa, répète-lui bien qu'il se nomme Sib jusqu'au moment où tu -descendras avec lui sur la scène pour le conduire au régisseur près de -la porte. - ---Oui, madame. - ---Et, surtout, qu'il ne manque pas son entrée!» - -Non! il ne la manquerait pas, dût-on l'y aider d'une bonne tape, le -petit Sib... Sib... Sib... - -«Tu sais, d'ailleurs, ajouta miss Anna Waston en montrant le doigt à -l'enfant, on te reprendrait ta guinée... Ainsi, gare à l'amende... - ---Et à la prison!» ajouta Élisa en faisant ces gros yeux qu'il -connaissait bien. - -Ledit Sib s'assura que la guinée était toujours au fond de sa poche, -bien décidé à ne point se la laisser reprendre. - -Le moment était venu. Élisa saisit Sib par la main, descendit sur la -scène. - -Sib fut d'abord ébloui par les traînées d'en bas, les herses d'en haut, -les portants flamboyants de gaz. Il se sentait éperdu au milieu du -va-et-vient des figurants et des artistes, qui le regardaient en riant. - -C'est qu'il était véritablement honteux avec ses vilains habits de -petit pauvre! - -Enfin les trois coups retentirent. - -Sib tressaillit comme s'il les eût reçus dans le dos. - -Le rideau se leva. - -La duchesse de Kendalle était seule en scène, monologuant au milieu -d'un décor de chaumière. Tout à l'heure, la porte du fond s'ouvrirait, -un enfant entrerait, s'avancerait vers elle en lui tendant la main, et -cet enfant serait le sien. - -Il faut noter qu'aux répétitions, P'tit-Bonhomme avait été très -chagriné, lorsqu'il s'était vu réduit à l'obligation de demander -l'aumône. On se rappelle sa fierté native, sa répugnance quand on -voulait le contraindre à mendier au profit de la ragged-school. Miss -Anna Waston lui avait bien dit que ce n'était point «pour de bon». -N'importe, cela ne lui allait pas du tout... Dans sa naïveté, il -prenait les choses au sérieux et finissait pas croire qu'il était -véritablement l'infortuné petit Sib. - -En attendant son entrée, et tandis que le régisseur lui tenait la -main, il regardait à travers l'entrebâillement de la porte. Avec quel -ébahissement ses yeux parcouraient cette vaste salle pleine de monde, -inondée de lumière, les girandoles des avant-scènes, l'énorme lustre, -comme un ballon de feu suspendu en l'air. C'était si différent de ce -qu'il avait vu, lorsqu'il assistait aux représentations sur le devant -d'une loge. - -A ce moment le régisseur lui dit: - -«Attention, Sib! - -[Illustration: IRLANDE -_Dressé par E. Morieu._ _Paris, Lith. Lemercier et Cie._ ] - ---Oui, monsieur. - ---Tu sais... va droit devant toi jusqu'à ta maman, et prends garde de -tomber! - ---Oui, monsieur. - ---Et tends bien la main... - ---Oui, monsieur... comme ça?» - -Et c'était une main fermée qu'il montrait. - -«Non, nigaud!... C'est un poing, cela!... Tends donc une main ouverte, -puisque tu demandes l'aumône. - ---Oui, monsieur. - ---Et surtout ne prononce pas un mot... pas un seul! - ---Oui, monsieur.» - -La porte de la chaumière s'ouvrit, et le régisseur le poussa juste à la -réplique. - -P'tit-Bonhomme venait de faire son début dans la carrière dramatique. -Ah! que le cœur lui battait fort! - -Un murmure arriva de tous les coins de la salle, un touchant murmure -de sympathie, tandis que Sib, la main tremblante, les yeux baissés, le -pas incertain, s'avançait vers la dame en deuil. Comme on voyait bien -qu'il avait l'habitude des haillons et qu'il n'était point gêné sous -ses loques! - -On lui fit un succès,--ce qui le troubla davantage. - -Soudain, la duchesse se lève, elle regarde, elle se rejette en arrière, -puis elle ouvre ses bras... - -Quel cri lui échappe,--un de ces cris conformes aux traditions, qui -déchirent la poitrine! - -«C'est lui!... C'est lui!... Je le reconnais!... C'est Sib... c'est mon -enfant!» - -Et elle l'attire à elle, elle le serre contre son cœur, elle le -couvre de baisers, et il se laisse faire... Elle pleure,--de vraies -larmes, cette fois,--et s'écrie: - -«Mon enfant... c'est mon enfant, ce petit malheureux... qui me demande -l'aumône!» - -Cela l'émeut, le pauvre Sib, et bien qu'on lui ait recommandé de ne pas -parler: - ---Votre enfant... madame? dit-il. - ---Tais-toi!» murmure tout bas miss Anna Waston. - -Puis elle continue: - -«Le ciel me l'avait pris pour me punir, et il me le ramène -aujourd'hui...» - -Et, entre ces phrases hachées par des sanglots, elle dévore Sib de -baisers, elle l'inonde de larmes. Jamais, non jamais, P'tit-Bonhomme -n'a été si caressé, si pressé sur un cœur palpitant! Jamais il ne -s'est senti si maternellement aimé! - -La duchesse s'est levée comme si elle surprenait quelque bruit au -dehors. - -«Sib... s'écrie-t-elle, tu ne me quitteras plus!... - ---Non, madame Anna! - ---Mais tais-toi donc!» répète-t-elle au risque d'être entendue de la -salle. - -La porte de la chaumière s'est ouverte brusquement. Deux hommes ont -paru sur le seuil. - -L'un est le mari, l'autre le magistrat qui l'accompagne pour l'enquête. - -«Saisissez cet enfant... Il m'appartient!... - ---Non! ce n'est pas votre fils! répond la duchesse, en entraînant Sib. - ---Vous n'êtes pas mon papa!...» s'écrie P'tit-Bonhomme. - -Les doigts de miss Anna Waston lui ont pressé si vivement le bras qu'il -n'a pu retenir un cri. Après tout, ce cri est dans la situation, il -ne la compromet pas. Maintenant, c'est une mère qui le tient contre -elle... On ne le lui arrachera pas... La lionne défend son lionceau... - -Et, de fait, le lionceau récalcitrant, qui prend la scène au sérieux, -saura bien résister. Le duc est parvenu à s'emparer de lui... Il -s'échappe, et courant vers la duchesse: - -«Ah! madame Anna, s'écrie-t-il, pourquoi m'avez-vous dit que vous -n'étiez pas maman... - ---Te tairas-tu, petit malheureux!... Veux-tu te taire! murmure-t-elle, -tandis que le duc et le magistrat restent déconcertés devant ces -répliques non prévues. - ---Si... si... répond Sib, vous êtes maman... Je vous l'avais bien dit, -madame Anna... ma vraie maman!» - -La salle commence à comprendre que cela «ce n'est pas dans la pièce». -On chuchote, on plaisante. Quelques spectateurs applaudissent -par raillerie. En vérité, ils auraient dû pleurer, car c'était -attendrissant, ce pauvre enfant qui croyait avoir retrouvé sa mère dans -la duchesse de Kendalle! - -Mais la situation n'en était pas moins compromise. Que, pour une raison -ou pour une autre, le rire éclate là où les larmes devraient couler, et -c'en est fait d'une scène. - -Miss Anna Waston sentit tout le ridicule de cette situation. Des -paroles ironiques, lancées par ses excellentes camarades, lui arrivent -de la coulisse. - -Éperdue, énervée, elle fut prise d'un mouvement de rage... Ce -petit sot, qui était la cause de tout le mal, elle aurait voulu -l'anéantir!... Alors les forces l'abandonnèrent, elle tomba -évanouie sur la scène, et le rideau fut baissé pendant que la salle -s'abandonnait à un fou rire... - -La nuit même, miss Anna Waston, qui avait été transportée à -_Royal-George-Hôtel_, quitta la ville en compagnie d'Élisa Corbett. -Elle renonçait à donner les représentations annoncées pour la semaine. -Elle paierait son dédit... Jamais elle ne reparaîtrait sur le théâtre -de Limerick. - -Quant à P'tit-Bonhomme, elle ne s'en était même pas inquiétée. Elle -s'en débarrassait comme d'un objet ayant cessé de plaire et dont la vue -seule lui eût été odieuse. Il n'y a pas d'affection qui tienne devant -les froissements de l'amour-propre. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -P'tit-Bonhomme, resté seul, ne devinant rien, mais sentant qu'il avait -dû causer un grand malheur, s'était sauvé sans qu'on l'eût aperçu. -Il erra toute la nuit à travers les rues de Limerick, à l'aventure, -et finit par se réfugier au fond d'une sorte de vaste jardin, avec -des maisonnettes éparses çà et là, des tables de pierre surmontées de -croix. Au milieu se dressait une énorme bâtisse, très sombre du côté -qui n'était pas éclairé par la lumière de la lune. - -Ce jardin était le cimetière de Limerick,--un de ces cimetières -anglais avec ombrages, bosquets verdoyants, allées sablées, pelouses -et pièces d'eau, qui sont en même temps des lieux de promenade très -fréquentés. Ces tables de pierre étaient des tombes, ces maisonnettes, -des monuments funéraires, cette bâtisse, la cathédrale gothique de -Sainte-Marie. - -C'est là que l'enfant avait trouvé un asile, là qu'il passa la nuit, -couché sur une dalle à l'ombre de l'église, tremblant au moindre bruit, -se demandant si ce vilain homme... le duc de Kendalle, n'allait pas -venir le chercher... Et madame Anna qui ne serait plus là pour le -défendre!... On l'emporterait loin... bien loin... dans un pays «où il -y aurait des bêtes»... Il ne reverrait plus sa maman... et de grosses -larmes noyaient ses yeux... - -Lorsque le jour parut, P'tit-Bonhomme entendit une voix qui l'appelait. - -Un homme et une femme étaient là, un fermier et une fermière. En -traversant la route, ils l'avaient aperçu. Tous deux se rendaient au -bureau de la voiture publique, qui allait partir pour le sud du comté. - -«Que fais-tu là, gamin?» dit le fermier. - -P'tit-Bonhomme sanglotait au point de ne pouvoir parler. - -«Voyons, que fais-tu là?» répéta la fermière d'une voix plus douce. - -P'tit-Bonhomme se taisait toujours. - -«Ton papa?... demanda-t-elle alors. - ---Je n'ai pas de papa! répondit-il enfin. - ---Et ta maman?... - ---Je n'en ai plus!» - -Et il tendait ses bras vers la fermière. - -«C'est un enfant abandonné,» dit l'homme. - -Si P'tit-Bonhomme avait porté ses beaux habits, le fermier en eût -inféré que c'était un enfant égaré, et il aurait fait le nécessaire -pour le ramener à sa famille. Mais avec les haillons de Sib, ce ne -devait être qu'un de ces petits misérables qui n'appartiennent à -personne... - -«Viens donc», conclut le fermier. - -Et, l'enlevant, il le mit entre les bras de sa femme, disant d'une voix -rassurante: - -«Un mioche de plus à la ferme, il n'y paraîtra guère, n'est-ce pas, -Martine? - ---Non, Martin!» - -Et Martine essuya d'un bon baiser les grosses larmes de P'tit-Bonhomme. - - - - -VIII - -LA FERME DE KERWAN. - - -Que P'tit-Bonhomme n'eût pas vécu heureux dans la province de l'Ulster, -cela ne paraissait que trop vraisemblable, bien que personne ne sût -comment s'était passée sa première enfance en quelque village du comté -de Donegal. - -La province du Connaught ne lui avait pas été plus clémente, ni -lorsqu'il courait les routes du comté de Mayo sous le fouet du -montreur de marionnettes, ni dans le comté de Galway, durant ses deux -ans de ragged-school. - -En cette province de Munster, grâce au caprice d'une comédienne, -peut-être aurait-on pu espérer qu'il en avait au moins fini avec la -misère! Non!... il venait d'être délaissé, et, maintenant, les hasards -de son existence allaient le rejeter au fond du Kerry, à l'extrémité -sud-ouest de l'Irlande. Cette fois, de braves gens ont eu pitié de -lui... Puisse-t-il ne les quitter jamais! - -C'est dans un des districts au nord-est du comté de Kerry, près de la -rivière de Cashen, qu'est située la ferme de Kerwan. A une douzaine de -milles se trouve Tralee, le chef-lieu d'où, à en croire les traditions, -Saint-Brandon partit au VIe siècle pour aller découvrir l'Amérique -avant Colomb. Là se raccordent les diverses voies ferrées de l'Irlande -méridionale. - -Ce territoire, très accidenté, possède les plus hautes montagnes de -l'île, tels les monts Clanaraderry et les monts Stacks. De nombreux -cours d'eau y forment les affluents de la Cashen et concourent, avec -les marécages, à rendre assez irrégulier le tracé des routes. A une -trentaine de milles vers l'ouest se développe le littoral profondément -découpé, où s'échancrent l'estuaire du Shannon et la longue baie de -Kerry, dont les roches capricieuses se rongent à l'acide carbonique des -eaux marines. - -On n'a pas oublié ces paroles d'O'Connell que nous avons citées: «Aux -Irlandais, l'Irlande!» Or, voici comment l'Irlande est aux Irlandais. - -Il existe trois cent mille fermes qui appartiennent à des propriétaires -étrangers. Dans ce nombre, cinquante mille comprennent plus de -vingt-quatre acres, soit environ douze hectares, et huit mille n'en ont -que de huit à douze. Le reste est au-dessous de ce chiffre. Toutefois, -il ne faudrait pas en conclure que la propriété y soit morcelée. Bien -au contraire. Trois de ces domaines dépassent cent mille acres, entre -autres celui de M. Richard Barridge, qui s'étend sur cent soixante -mille. - -Et que sont ces propriétés foncières auprès de celles des landlords de -l'Écosse, un comte de Breadalbane, riche de quatre cent trente-cinq -mille acres, M. J. Matheson, riche de quatre cent six mille acres, le -duc de Sutherland, riche de douze cent mille acres,--la superficie d'un -comté tout entier? - -Ce qui est vrai, c'est que, depuis la conquête par les Anglo-Normands -en 1100, «l'Ile Sœur» a été traitée féodalement, et son sol est -resté féodal. - -Le duc de Rockingham était, à cette époque, un des grands landlords -du comté de Kerry. Son domaine, d'une surface de cent cinquante mille -acres, comprenait des terres cultivables, des prairies, des bois, des -étangs, desservis par quinze cents fermes. C'était un étranger, un -de ceux que les Irlandais accusent avec raison d'absentéisme. Or, la -conséquence de cet absentéisme est que l'argent produit par le travail -irlandais est envoyé au dehors et ne profite pas à l'Irlande. - -La Verte Erin, il ne faut point l'oublier, ne fait pas partie de la -Grande-Bretagne,--dénomination uniquement applicable à l'Écosse et à -l'Angleterre. Le duc de Rockingham était un lord écossais. A l'exemple -de tant d'autres qui possèdent les neuf dixièmes de l'île, il n'avait -jamais fait l'effort de venir visiter ses terres, et ses tenanciers -ne le connaissaient pas. Sous condition d'une somme annuelle, il en -abandonnait l'exploitation à ces traitants, ces «middlemen», qui en -bénéficiaient en les louant par parcelles aux cultivateurs. C'est ainsi -que la ferme de Kerwan dépendait, avec quelques autres, d'un certain -John Eldon, agent du duc de Rockingham. - -Cette ferme était de moyenne importance, puisqu'elle ne comptait qu'une -centaine d'acres. Il est vrai, c'est un pays rude à la culture, celui -qu'arrose le cours supérieur de la Cashen, et ce n'est pas sans un -excessif labeur que le paysan parvient à lui arracher de quoi payer son -fermage, surtout lorsque l'acre lui est loué au prix excessif d'une -livre par an. - -Tel était le cas de la ferme de Kerwan, dirigée par le fermier Mac -Carthy. - -[Illustration: C'est là que l'enfant passa la nuit. (Page 92.)] - -Il y a de bons maîtres en Irlande, sans doute; mais les tenanciers -n'ont le plus souvent affaire qu'à ces middlemen, presque tous -hommes durs et impitoyables. Il convient d'observer toutefois que -l'aristocratie, qui est assez libérale en Angleterre et en Écosse, se -montre plutôt oppressive en Irlande. Au lieu de rendre la main, elle -tire sur les rênes. Une catastrophe est à craindre. Qui sème la haine -récolte la rébellion. - -[Illustration: Grand'mère n'avait d'autre occupation. (Page 98.)] - -Martin Mac Carthy, dans toute la force de l'âge,--il avait -cinquante-deux ans--était l'un des meilleurs fermiers du domaine. -Laborieux, intelligent, entendu en matière de culture, bien secondé -par des enfants sévèrement élevés, il avait pu mettre quelque argent -de côté, malgré tant de taxes et redevances qui obèrent le budget d'un -paysan irlandais. - -Sa femme s'appelait Martine, de même qu'il s'appelait Martin. Cette -vaillante créature possédait toutes les qualités d'une ménagère. -Elle travaillait encore à cinquante ans comme si elle n'en avait eu -que vingt. L'hiver, tandis que chômaient les manutentions agricoles, -la quenouille coiffée, le fuseau garni de filasse, on entendait le -ronflement de son rouet devant l'âtre, quand les exigences du ménage ne -réclamaient pas ses soins. - -La famille Mac Carthy, vivant en bon air, rompue aux fatigues des -champs, jouissait d'une excellente santé, ne se ruinait ni en médecine -ni en médecins. Elle tenait de cette race vigoureuse de cultivateurs -irlandais, qui s'acclimate aussi aisément au milieu des prairies du -Far-West américain que sur les territoires de l'Australie et de la -Nouvelle-Zélande. Espérons, pour ces braves gens, du reste, qu'ils ne -seront jamais contraints d'émigrer au delà des mers. Fasse le ciel que -leur île ne les rejette pas loin d'elle comme nombre de ses enfants! - -En tête de la famille, chérie et respectée, venait la mère de Martin, -une vieille de soixante-quinze ans, dont le mari dirigeait autrefois -la ferme. Grand'mère,--on ne la désignait pas différemment--n'avait -d'autre occupation que de filer en compagnie de sa belle-fille, -désireuse, autant qu'il était en elle, de n'être que le moins possible -à la charge de ses enfants. - -L'aîné des garçons, Murdock--vingt-sept ans,--plus instruit que -son père, s'intéressait ardemment à ces questions qui ont toujours -passionné l'Irlande, et l'on craignait sans cesse qu'il ne vînt à se -jeter en quelque mauvaise affaire. Il était de ceux qui ne songent -qu'aux revendications du _home rule_, c'est-à-dire à la conquête de -l'autonomie, sans se douter que le _home rule_ vise les réformes plutôt -politiques que sociales. Et pourtant, ce sont ces dernières dont -l'Irlande a surtout besoin, puisqu'elle est encore livrée aux dures -exactions du régime féodal. - -Murdock, vigoureux gars, assez taciturne, peu communicatif, s'était -récemment marié avec la fille d'un fermier du voisinage. Cette -excellente jeune femme, aimée de toute la famille Mac Carthy, -possédait la beauté régulière, fière et calme, l'attitude noble et -distinguée qui se rencontre fréquemment chez les Irlandaises des -classes inférieures. Sa figure était animée de grands yeux bleus, et -sa chevelure blonde bouclait sous les rubans de sa coiffure. Kitty -aimait beaucoup son mari, et Murdock, qui ne souriait guère d'habitude, -se laissait aller parfois à sourire, lorsqu'il la regardait, car il -éprouvait pour elle une profonde affection. Aussi employait-elle -son influence à le modérer, à le contenir, chaque fois que quelque -émissaire des nationalistes venait faire de la propagande à travers le -pays et proclamer que nulle conciliation n'était possible entre les -landlords et les tenanciers. - -Il va sans dire que les Mac Carthy étant de bons catholiques, on ne -s'étonnera pas s'ils considéraient les protestants comme des ennemis[2]. - - [2] Opinion commune aux Irlandais, qui, cependant, firent exception - pour M. Parnell, quand ce «roi non couronné de l'Irlande», comme - on disait, dirigea, quelques années plus tard (1879) la célèbre - «National Land League», fondée pour la réforme agraire. - -Murdock courait les meetings, et combien Kitty sentait son cœur se -serrer, quand elle le voyait partir pour Tralee ou telle autre bourgade -du voisinage. Dans ces assemblées il parlait avec l'éloquence naturelle -aux Irlandais, et, au retour, lorsque Kitty lisait sur sa figure les -passions qui l'agitaient, lorsqu'elle l'entendait frapper du pied en -murmurant un appel à la révolution agraire, sur un signe de Martine, -elle s'appliquait à le calmer. - -«Mon bon Murdock, lui disait-elle, il faut de la patience... et de la -résignation... - ---De la patience, répondait-il, quand les années marchent et que rien -n'aboutit! De la résignation, lorsqu'on voit des créatures courageuses -comme Grand'mère rester misérables après une longue existence de -travail! A force d'être patients et résignés, ma pauvre Kitty, on -arrive à tout accepter, à perdre le sentiment de ses droits, à se -courber sous le joug, et cela, je ne le ferai jamais... jamais!» -répétait-il en relevant fièrement la tête. - -Martin Mac Carthy avait deux autres garçons, Pat ou Patrick, Sim ou -Siméon, âgés de vingt-cinq et de dix-neuf ans. - -Pat naviguait actuellement au commerce en qualité de matelot, sur un -des navires de l'honorable maison Marcuart, de Liverpool. Quant à Sim, -de même que Murdock, il n'avait jamais quitté la ferme, et leur père -trouvait en eux de précieux auxiliaires pour les travaux des champs, -l'entretien des bestiaux. Sim obéissait sans jalousie à son frère -aîné dont il reconnaissait la supériorité. Il lui témoignait autant -de respect que s'il eût été le chef de la famille. Étant le dernier -fils, et en cette qualité, celui qui avait été le plus choyé, il était -enclin à cette jovialité qui forme le fond du caractère irlandais. Il -aimait à plaisanter, à rire, égayant par sa présence et ses réparties -l'intérieur un peu sévère de cette maison patriarcale. Très pétulant, -il contrastait avec le tempérament plus rassis, l'esprit plus sérieux -de son frère Murdock. - -Telle était cette laborieuse famille dans l'intérieur de laquelle -P'tit-Bonhomme allait être transporté. Quelle différence entre le -milieu dégradant de la ragged-school et ce milieu sain et fortifiant -d'une ferme irlandaise!... Sa précoce imagination n'en serait-elle -pas vivement frappée?... A cela, nul doute. Il est vrai, notre héros -venait de passer quelques semaines dans un certain bien-être chez -la capricieuse miss Anna Waston; mais il n'y avait point trouvé -ces réelles tendresses que la vie de théâtre rend si peu sûres, si -éphémères, si fugitives. - -L'ensemble des bâtiments, servant à loger les Mac Carthy, ne comprenait -que le strict nécessaire. Nombre d'établissements des riches comtés du -Royaume-Uni sont installés dans des conditions autrement luxueuses. -Après tout, c'est le fermier qui fait la ferme, et peu importe qu'elle -soit peu considérable par l'étendue si elle est intelligemment dirigée. -Observons cependant que Martin Mac Carthy n'appartenait pas à cette -catégorie plus favorisée des «yeomen», qui sont de petits propriétaires -terriens. Il n'était que l'un des nombreux tenanciers du duc de -Rockingham, on pourrait dire l'une des centaines de machines agricoles -mises en mouvement sur le vaste domaine de ce landlord. - -La maison principale, moitié pierre, moitié paillis, ne renferme qu'un -rez-de-chaussée, où Grand'mère, Martin et Martine Mac Carthy, Murdock -et sa femme, occupent des chambres séparées d'une salle commune à -large cheminée, dans laquelle on se réunit en famille pour les repas. -Au-dessus, contiguë aux greniers, une mansarde éclairée de deux -lucarnes, sert de logement à Sim--et aussi à Pat dans l'intervalle de -ses voyages. - -En retour, d'un côté, se développent les aires, les granges, les -appentis sous lesquels s'abritent le matériel de culture et les -instruments de labourage; de l'autre, la vacherie, la bergerie, la -laiterie, la porcherie et la basse-cour. - -Toutefois, faute de réparations faites à propos, ces bâtisses -présentent un aspect assez inconfortable. Çà et là, des planches de -diverse provenance, des vantaux de portes, des volets hors d'usage, -quelques bordages arrachés à la carcasse de vieux navires, des -poutrelles de démolition, des plaques de zinc, cachent la brèche des -murs, et les toits de chaume sont chargés de gros galets en vue de -résister à la violence des rafales. - -Entre ces trois corps de bâtiments s'étend une cour, avec porte cochère -fixée à deux montants. Une haie vive forme clôture, toute agrémentée -de ces éclatants fuchsias, si abondants dans la campagne irlandaise. A -l'intérieur de la cour verdoie un gazon d'herbes folles, où viennent -picorer les volailles. Au centre, une mare miroite, bordée de -corbeilles d'azalées, de marguerites d'un jaune d'or, et d'asphodèles, -retournées à l'état sauvage. - -Il est à propos d'ajouter que le chaume des toits, autour des larges -pierres, est non moins fleuri que les gazons et les haies de la grande -cour. Il y pousse toutes sortes de plantes qui charment les yeux, et, -particulièrement d'innombrables touffes de ces fuchsias aux clochettes -sans cesse secouées par les brises de la vallée. Quant aux murs, -ne vous chagrinez pas de ce que loques et morceaux y apparaissent -comme le rapiéçage d'un vêtement de pauvre. Est-ce qu'ils ne sont pas -doublés de ces lierres à triple armure, vigoureux et puissants, qui -soutiendraient la bâtisse, quand même les fondations viendraient à lui -manquer. - -Entre les terres arables proprement dites et le corps de la ferme, -s'étend un potager où M. Martin cultive les légumes nécessaires au -ménage, surtout les navets, les choux, les pommes de terre. Cette -réserve est entourée d'un rideau d'arbres et d'arbustes, abandonnés aux -caprices de la végétation si fantaisiste en ce pays d'Irlande. - -Ici, sont des houx robustes avec leurs feuilles piquantes d'un vert -ardent, qui ressemblent à des coquillages d'une contexture bizarre. -Là, se dressent des ifs, de poussée libre, auxquels un ciseau imbécile -n'a jamais donné la forme d'une bouteille ou d'un lampadaire. A une -portée de fusil, sur la gauche, se masse un bois de frênes,--et le -frêne est un des plus beaux arbres de ces campagnes. Puis s'entremêlent -des hêtres verdoyants, mélangés parfois de couleurs pourpres, des -arbousiers de haute taille, des sorbiers pareils de loin à un vignoble -dont les ceps seraient chargés de grappes de corail. Il ne faudrait -pas aller à trois milles de cet endroit pour sentir le sol se renfler -sous les premières ramifications de la chaîne des Clanaraderry, où -se développent ces forêts de sapins, dont les pommes paraissent être -suspendues au réseau des chèvrefeuilles, qui se faufilent à travers -leur ramure. - -L'exploitation de la ferme de Kerwan comprend une culture assez -variée--d'un rendement médiocre, en somme. Le peu de blé, dont on fait -ordinairement de la farine de gruau, que les Mac Carthy y récoltent, -n'est recommandable ni par la longueur des épis ni par la lourdeur des -grains. Les avoines sont maigres et chétives,--circonstance d'autant -plus regrettable que la farine d'avoine est d'un emploi constant, le -blé réussissant assez mal sur ces terrains de qualité secondaire. On -se trouve mieux d'y semer l'orge, le seigle surtout qui concourt dans -une proportion notable à la fabrication du pain. Et encore telle est -la rudesse de ce climat, que ces moissons ne peuvent être coupées qu'en -octobre et en novembre. - -Parmi les légumes cultivés en grand, tels que navets et choux de fortes -dimensions, la pomme de terre doit être mise au premier rang. On sait -qu'elle est la base de la nourriture en Irlande, principalement au -milieu des districts déshérités de la nature. Et c'est à se demander -de quoi vivaient ces populations campagnardes avant que Parmentier eût -fait connaître et adopter son précieux tubercule. Peut-être même a-t-il -rendu le cultivateur imprévoyant, en l'habituant à compter sur ce -produit qui peut le sauver de la disette, lorsque la malchance ne s'en -mêle pas. - -Si la terre nourrit les animaux, les animaux contribuent à nourrir la -terre. Aucune exploitation n'est possible sans eux. Les uns servent -aux travaux des champs, aux charrois, aux labours; les autres donnent -les produits naturels, œufs, viande, lait. De tous vient l'engrais -nécessaire à la culture. Aussi comptait-on six chevaux à la ferme de -Kerwan, et à peine suffisaient-ils, quand, accouplés à deux ou à trois, -ils creusaient à la charrue ces terres rocailleuses. Bêtes courageuses -et patientes, comme leurs maîtres, et qui, pour ne pas être inscrites -dans le «stud-book», le livre d'or de la race chevaline, n'en rendaient -pas moins de réels services, se contentant de sèches bruyères, lorsque -le fourrage venait à manquer. Un âne leur tenait compagnie, et ce -n'est pas le chardon qui lui aurait fait défaut, car tous les arrêtés -d'échardonnage ne parviendraient point à détruire cet envahissant -parasite sur les terres irlandaises. - -A mentionner parmi les bêtes d'étable, une demi-douzaine de vaches -laitières, assez belles sous leur robe roussâtre, et une centaine de -moutons à face noire, très blancs de laine, d'un entretien difficile -pendant ces longs mois d'hiver, où le sol est recouvert de plusieurs -pieds de neige. Il y avait moins à s'inquiéter des chèvres, dont Martin -Mac Carthy possédait une vingtaine, puisqu'on peut les laisser pourvoir -à leur nourriture. S'il n'y a plus d'herbes, elles trouvent toujours -des feuilles qui résistent aux plus âpres froidures de la période -glaciale. - -[Illustration: Au centre, une mare miroite. (Page 101.)] - -Quant aux cochons, il va sans dire qu'une douzaine de ces animaux -possédaient leur étable particulière sous les annexes de droite, et on -ne les engraissait que pour les besoins de l'alimentation ménagère. -En effet, il n'entrait pas dans les vues du fermier de se livrer -à l'élevage des porcs, bien qu'il existe à Limerick un important -commerce de jambons,--lesquels valent ceux d'York et se débitent -régulièrement sous cette marque. - -[Illustration: Après avoir déposé le fermier et la fermière. -(Page 108.)] - -Poules, oies, canards, sont en nombre suffisant pour fournir des -œufs au marché de Tralee. Mais de dindons et même de pigeons -domestiques, point. Ces volatiles ne se rencontrent que peu ou pas dans -la basse-cour des fermes de l'Irlande. - -Il convient encore de citer un chien, un griffon d'Écosse, préposé -à la garde du troupeau de moutons. Pas de chien de chasse, bien que -le gibier soit assez abondant sur ces territoires, grouses, coqs de -bruyères, bécasses, bécassines, outardes, daims et chèvres sauvages. -A quoi bon? La chasse est un plaisir de landlords. Le coût du permis, -extrêmement élevé, profite au fisc britannique, et, d'ailleurs, pour -avoir le droit de posséder un chien de chasse, on doit justifier d'une -propriété foncière valant mille livres au moins. - -Telle était la ferme de Kerwan, presque isolée au fond d'un coude que -fait la Cashen, à cinq milles de la paroisse de Silton. Certainement, -il existe des terres plus mauvaises dans le comté, de ces terres -légères et siliceuses qui ne gardent pas l'engrais, de ces terres dont -le loyer n'atteint pas même une couronne, c'est-à-dire environ six -francs l'acre. Mais, tout compte fait, la culture de Martin Mac Carthy -n'était que de qualité moyenne. - -Au delà de la portion exploitée s'étendaient d'arides plaines -marécageuses, sillonnées de bouquets d'ajoncs, hérissées de touffes de -roseaux, recouvertes de l'inévitable et envahissante bruyère. Au-dessus -planaient d'immenses bandes de ces corbeaux avides du grain semé, et de -ces moineaux gros-becs qui dévorent le grain formé. Grand dommage pour -les fermes. - -Puis, au loin, s'étageaient d'épaisses forêts de bouleaux et de -mélèzes, accrochées à ces escarènes, qui sont les rudes pentes des -montagnes. Et Dieu sait si ces arbres sont secoués pendant la mauvaise -saison par les rafales dont s'emplit l'étroite vallée de la Cashen! - -En somme, un curieux pays, digne d'attirer les touristes, ce comté de -Kerry, avec ses magnifiques amphithéâtres de hauteurs boisées, ses -lointains superbes, adoucis par le flottement des brumes hyperboréennes. - -Il est vrai, pays dur à ceux qui l'habitent, terre trop souvent marâtre -à ceux qui la cultivent. - -Et le ciel veuille que la récolte de la pomme de terre, ce véritable -pain de l'île, ne vienne à manquer ni dans le Kerry, ni ailleurs. -Quand elle fait défaut sur le million d'acres consacrés à sa culture, -c'est la famine dans toute son horreur[3]. - - [3] Telle fut la famine de 1740-1741, qui causa la mort de 400 000 - Irlandais; telle celle de 1847, qui en fit périr un demi-million, et - contraignit un nombre égal d'habitants à émigrer au Nouveau-Monde. - -Aussi, après avoir chanté le _God save the Queen_, pieux Irlandais, -complétez votre prière en disant: - -«_God save the potatoes!_» - - - - -IX - -LA FERME DE KERWAN (_Suite_). - - -Le lendemain, 20 octobre, vers trois heures de l'après-midi, des cris -joyeux retentirent sur la route à l'entrée de la ferme de Kerwan, - -«Voilà le père! - ---Voilà la mère! - ---Les voilà tous les deux!» - -C'étaient Kitty et Sim, qui saluaient de loin Martin et Martine Mac -Carthy. - -«Bonjour les enfants! dit Martin. - ---Bonjour, mes fils!» dit Martine. - -Et, dans sa bouche, ce «mes» possessif était empreint de fierté -maternelle. - -Le fermier et sa femme avaient quitté Limerick ce matin-là de bonne -heure. Une trentaine de milles à faire, lorsque les brises de l'automne -sont déjà fraîches, il y a de quoi être transis surtout dans un -«jaunting-car». - -Le car est appelé «car», parce que c'est un véhicule, et l'on y ajoute -le qualificatif «jaunting», parce que les voyageurs y sont placés dos à -dos sur deux banquettes disposées suivant l'axe des brancards. Imaginez -l'un de ces bancs doubles qui meublent les boulevards des villes, -ajustez-le au-dessus d'une paire de roues, complétez l'ensemble par une -planchette sur laquelle les pieds des voyageurs prendront leur point -d'appui, s'adossant aux bagages placés derrière eux, et vous aurez la -voiture ordinairement employée en Irlande. Si ce n'est la plus commode -puisqu'elle ne permet de voir qu'un seul côté du paysage, ni la plus -confortable puisqu'elle est découverte, c'est du moins la plus rapide, -et son conducteur déploie autant d'adresse que de célérité. - -On ne s'étonnera donc pas que Martin et Martine Mac Carthy, partis vers -sept heures de Limerick, fussent arrivés à trois heures en vue de la -ferme. Ils n'étaient pas seuls, d'ailleurs, à occuper ce jaunting-car, -qui pouvait contenir jusqu'à dix voyageurs. Aussi, après avoir déposé -le fermier et la fermière, le rapide véhicule continua-t-il sa route -vers le chef-lieu du comté de Kerry. - -Murdock sortit à l'instant même de son logement, situé dans l'angle -de la cour, à l'endroit où les annexes de droite se raccordent aux -bâtiments du fond. - -«Vous avez fait un bon voyage, mon père? demanda la jeune femme que -Martine venait d'embrasser. - ---Très bon, Kitty. - ---Avez-vous trouvé des plants de choux au marché de Limerick? dit -Murdock. - ---Oui, fils, et on nous les expédiera demain. - ---Et de la graine de navets?... - ---Oui... de la meilleure sorte. - ---Bien, mon père. - ---Et aussi une autre espèce de graine... - ---Laquelle?... - ---De la graine de bébé, Murdock, et qui me paraît être d'excellente -qualité.» - -Et comme Murdock et son frère ouvraient de grands yeux en regardant -l'enfant que Martine tenait dans ses bras: - -«Voilà un garçon, dit-elle, en attendant que Kitty nous donne le pareil. - ---Mais il est glacé, ce petit! répondit la jeune femme. - ---Je l'ai pourtant bien enveloppé de mon tartan pendant le voyage, -répliqua la fermière. - ---Vite, vite, ajouta M. Martin, allons le réchauffer devant le bon feu -de l'âtre, et commençons par embrasser Grand'mère, qui doit en avoir -besoin.» - -Kitty reçut P'tit-Bonhomme des mains de Martine, et toute la famille -fut bientôt réunie dans la salle, où l'aïeule occupait un vieux -fauteuil à coussins. - -On lui présenta l'enfant. Elle le prit entre ses bras et l'assit sur -ses genoux. - -Lui se laissait faire. Ses yeux allaient de l'un à l'autre. Il ne -comprenait rien à ce qui se passait. Il n'était pas habitué. Pour sûr, -aujourd'hui ne ressemblait pas à hier. Était-ce une sorte de rêve? Il -voyait de bonnes figures autour de lui, des vieilles et des jeunes. -Depuis son réveil, il n'avait entendu que d'affectueuses paroles. -Le voyage l'avait distrait dans cette voiture, qui allait grand -train à travers la campagne. Du bon air, avec l'émanation matinale -des arbustes et des fleurs, emplissait sa poitrine. Une soupe bien -chaude l'avait réconforté avant le départ, et, durant la route, tout -en grignotant quelques gâteaux que contenait le sac de Martine, il -avait raconté de son mieux ce qu'il savait de sa vie--son existence -dans la ragged-school incendiée, les bons soins de Grip, dont le nom -revint souvent dans son récit; puis madame Anna qui l'avait appelé son -fils et qui n'était pas sa maman; puis un monsieur en colère qu'on -appelait le duc... un duc dont il avait oublié le nom et qui voulait -l'entraîner; enfin son abandon, et comment il s'était trouvé tout seul -dans le cimetière de Limerick. Martin Mac Carthy et sa femme n'avaient -pas compris grand chose à son histoire, si ce n'est qu'il n'avait ni -parents ni famille, et que c'était un être abandonné dont la Providence -leur avait confié la charge. - -Grand'mère, très émue, l'embrassa. Les autres, non moins attendris, -l'embrassèrent à leur tour. - -«Et comment s'appelle-t-il? demanda Grand'mère. - ---Il n'a pas pu nous donner d'autre nom que P'tit-Bonhomme, répondit -Martine. - ---Il n'a pas besoin d'en avoir un autre, dit M. Martin, et nous -continuerons de l'appeler comme on l'a toujours appelé. - ---Et quand il sera grand?... fit observer Sim. - ---Ce sera P'tit-Bonhomme tout de même!...» répliqua la vieille femme, -qui baptisa l'enfant d'un bon baiser. - -Voilà quel fut l'accueil que notre héros reçut à son arrivée à la -ferme. On lui enleva les haillons qu'il avait endossés pour son rôle -de Sib. Ils furent remplacés par les derniers vêtements que Sim avait -portés à son âge,--pas très neufs, mais propres et chauds. Mentionnons -qu'on lui conserva son tricot de laine, qui commençait à devenir -étroit, mais auquel il paraissait tenir. - -Et alors il soupa avec la famille, à la table de ces braves gens, -assis sur une chaise haute, se demandant si tout cela n'allait pas -disparaître. Non! Elle ne disparut pas, la bonne soupe d'avoine dont il -eut une pleine assiettée. Il ne disparut pas, le morceau de lard aux -choux dont on lui donna sa suffisance. Il ne disparut pas, le gâteau -aux œufs et à la farine de gruau, qui fut distribué en parts égales -entre les convives, le tout arrosé d'un broc de cet excellent «potheen» -que le fermier tirait de l'orge récoltée sur les terres de Kerwan. - -Quel repas, sans compter que le garçonnet ne voyait que des visages -souriants,--sauf peut-être celui du frère aîné, toujours sérieux et -même un peu triste. Et voici que ses yeux se mouillent, et que des -larmes glissent le long de ses joues. - -«Qu'as-tu, P'tit-Bonhomme?... lui demanda Kitty. - ---Il ne faut pas pleurer, ajouta Grand'mère. On t'aimera bien ici! - ---Et je te ferai des joujoux, lui dit Sim. - ---Je ne pleure pas... répondit-il. C'est pas des larmes, ça!» - -Non! en vérité, et c'était plutôt son cœur qui débordait, à cette -pauvre créature. - -«Allons... allons, dit M. Martin, d'un ton qui n'était point méchant, -c'est bon pour une fois, mon garçon, mais je te préviens qu'il est -défendu de pleurer ici! - ---Je ne pleurerai plus, monsieur», répondit-il en se laissant aller -dans les bras que lui tendait Grand'mère. - -Martin et Martine avaient besoin de repos. D'ailleurs, on se couchait -de bonne heure à la ferme, car l'habitude était de se lever de grand -matin. - -«Où va-t-on le mettre, cet enfant? demanda le fermier. - ---Dans ma chambre, répondit Sim, et je lui donnerai la moitié de mon -lit, comme à un petit frère! - ---Non, mes enfants, répondit Grand'mère. Laissez-le coucher près de -moi, il ne me gênera pas, je le regarderai dormir et cela me fera -plaisir.» - -Un désir de l'aïeule n'avait jamais rencontré l'ombre d'une résistance. -Il suit de là qu'un lit ayant été installé près du sien, ainsi qu'elle -l'avait demandé, P'tit-Bonhomme y fut immédiatement transporté. - -Des draps blancs, une bonne couverture, il avait déjà connu cette -jouissance durant les quelques semaines passées à _Royal-George-Hôtel_ -de Limerick, dans l'appartement de miss Anna Waston. Mais les caresses -de la comédienne ne pouvaient valoir celles de cette honnête famille! -Peut-être s'aperçut-il qu'il y avait une différence, surtout lorsque -Grand'mère, en le bordant, lui donna un gros baiser. - -«Ah! merci... merci!...» murmura-t-il. - -Ce fut toute sa prière, ce soir-là, et, sans doute, il n'en savait pas -d'autre. - -On était au début de la saison froide. La moisson venait d'être -terminée. Rien à faire ou peu de chose, en dehors de la ferme. Sur -ces rudes territoires, les semailles de blé, d'orge, d'avoine, n'ont -pas lieu au commencement de l'hiver dont la longueur et la rigueur -pourraient les compromettre. C'est affaire d'expérience. Aussi Martin -Mac Carthy avait-il l'habitude d'attendre mars et même avril pour semer -ses céréales, en choisissant les espèces convenables. Il s'en était -bien trouvé jusqu'alors. Creuser le sillon à travers un sol qui gèle -à plusieurs pieds de profondeur, c'eût été un travail non moins dur -qu'inutile. Autant eût valu jeter sa semence au sable des grèves, aux -roches du littoral. - -Il ne faudrait pas cependant croire que l'on fût inoccupé à la ferme. -D'abord il y avait à battre le stock d'orge et d'avoine. Et puis, au -cours de ces longs mois de la période hivernale, on ne manquait pas -d'ouvrage. P'tit-Bonhomme put le constater le lendemain, car, dès le -premier jour, il chercha à se rendre utile. Levé à l'aube, il se rendit -du côté des étables. Il avait comme un pressentiment qu'on pourrait -l'employer là. Que diable! il aurait six ans à la fin de l'année, et, -à six ans, on est capable de garder des oies, des vaches, même des -moutons, quand on est aidé d'un bon chien. - -Donc, au déjeuner du matin, devant sa tasse de lait chaud, il en fit la -proposition. - -«Bien, mon garçon, répondit M. Martin, tu veux travailler, et tu as -raison. Il faut savoir gagner sa vie... - ---Et je la gagnerai, monsieur Martin, répondit-il. - ---Il est si jeune! fit observer la vieille femme. - ---Ça ne fait rien, madame... - ---Appelle-moi Grand'mère... - ---Eh bien... ça ne fait rien, Grand'mère! Je serais si content de -travailler... - ---Et tu travailleras, dit Murdock, assez surpris de ce caractère ferme -et résolu chez un enfant qui n'avait connu jusqu'alors que les misères -de la vie. - ---Merci, monsieur. - ---Je t'apprendrai à soigner les chevaux, reprit Murdock, et à monter -dessus, si tu n'as pas peur... - -[Illustration: P'tit-Bonhomme était en relation plus intime avec le -baudet. (Page 117.)] - ---Je veux bien, répondit P'tit-Bonhomme. - ---Et moi je t'habituerai à soigner les vaches, dit Martine, et à les -traire, si tu ne crains pas un coup de corne... - ---Je veux bien, madame Martine. - ---Et moi, s'écria Sim, je te montrerai comment on garde les moutons -dans les champs... - ---Je veux bien. - ---Sais-tu lire, petit?... demanda le fermier. - ---Un peu, et écrire en grosses lettres... - ---Et compter?... - ---Oh! oui... jusqu'à cent, monsieur... - ---Bon! dit Kitty en souriant, je t'apprendrai à compter jusqu'à mille, -et à écrire en petites lettres. - ---Je veux bien, madame.» - -Et réellement, il voulait bien tout ce qu'on lui proposait, cet -enfant. On voyait qu'il était décidé à reconnaître ce que ces braves -gens allaient faire pour lui. Être le petit domestique de la ferme, -c'est à cela que se bornait son ambition. Mais, ce qui était de nature -à témoigner du sérieux de son esprit, c'est sa réponse au fermier, -lorsque celui-ci lui eut dit en riant: - -«Eh! P'tit-Bonhomme, tu vas devenir un garçon précieux chez nous... -Les chevaux, les vaches, les moutons... si tu t'occupes de tout, il ne -restera plus de besogne pour nous... Ah çà! combien me demanderas-tu de -gages?... - ---Des gages?... - ---Oui!... Tu ne songes pas à travailler pour rien, je suppose?... - ---Oh! non, monsieur Martin! - ---Comment, s'écria Martine, assez surprise, comment, en dehors de sa -nourriture, de son logement, de son habillement, il a la prétention -d'être payé... - ---Oui, madame.» - -On le regardait, cet enfant, et il semblait qu'il eût dit là une -énormité. - -Murdock, qui l'observait, se contenta d'ajouter: - -«Laissez-le donc s'expliquer! - ---Oui, reprit Grand'mère, dis-nous ce que tu veux gagner... Est-ce de -l'argent?...» - -P'tit-Bonhomme secoua la tête. - -«Voyons... une couronne par jour?... dit Kitty. - ---Oh! madame... - ---Par mois?... dit la fermière. - ---Madame Martine... - ---Par an, peut-être? répliqua Sim en éclatant de rire. Une couronne par -an... - ---Enfin que veux-tu, mon garçon? dit Murdock. Je comprends que tu aies -l'idée de gagner ta vie, comme nous l'avons tous... Si peu que ce -soit qu'on reçoive, cela vous apprend à compter... Que veux-tu?... Un -penny... un copper par jour?... - ---Non, monsieur Murdock. - ---Alors explique-toi donc! - ---Eh bien... chaque soir, monsieur Martin, vous me donnerez un -caillou... - ---Un caillou?... s'écria Sim. Est-ce avec des cailloux que tu amasseras -une fortune?... - ---Non... mais ça me fera plaisir tout de même, et, plus tard, dans -quelques années, quand je serai grand, si vous avez toujours été -contents de moi... - ---C'est entendu, P'tit-Bonhomme, répondit M. Martin, nous changerons -tes cailloux en pence ou en shillings!» - -Ce fut à qui complimenterait P'tit-Bonhomme de son excellente idée, et, -dès le soir même, Martin Mac Carthy lui remit un caillou qui venait -du lit de la Cashen--il y en avait encore des millions de millions. -P'tit-Bonhomme le glissa soigneusement dans un vieux pot de grès que -Grand'mère lui donna et dont il fit sa tirelire. - -«Singulier enfant!» dit Murdock à son père. - -Oui, et sa bonne nature n'avait pu être altérée ni par les mauvais -traitements de Thornpipe ni par les mauvais conseils de la -ragged-school. La famille, en l'observant de près, à mesure que les -semaines s'écoulèrent, dut reconnaître ses qualités naturelles. Il -ne manquait même pas de cette gaîté qui est le fond du tempérament -national, et que l'on retrouve même chez les plus pauvres de la pauvre -Irlande. Et, pourtant, il n'était pas de ces gamins qui musent du matin -au soir, dont les regards vont de ci de là, distraits par une mouche -ou un papillon. On le voyait réfléchi à tout, attentif au pourquoi -des choses, interrogeant l'un ou l'autre, aimant à s'instruire. Ses -yeux étaient fureteurs. Il ne laissait pas traîner un objet, fût-il -de valeur infime. Il ramassait une épingle comme il eût ramassé un -shilling. Ses habits, il les soignait, tenant à être propre. Ses -ustensiles de toilette, il les rangeait avec soin. L'ordre était inné -en lui. Il répondait poliment quand on lui parlait, et n'hésitait pas à -insister sur les réponses qui lui étaient posées, quand il ne les avait -pas comprises. En même temps, on vit qu'il ferait de rapides progrès -en écriture. Le calcul surtout semblait lui être facile, non qu'il y -eût en lui l'étoffe de ces Mondeux et de ces Inaudi, qui, après avoir -été de petits prodiges, n'ont réussi à rien dans un âge plus avancé; -mais il combinait aisément quelques opérations de tête, là où d'autres -enfants auraient certainement dû prendre la plume. Ce que Murdock put -constater, non sans en éprouver une réelle surprise, c'est que c'était -le raisonnement qui semblait diriger toutes ses actions. - -Il convient de noter aussi que, grâce aux leçons de Grand'mère, il -montra du zèle à se conformer aux commandements de Dieu, tels que les a -formulés la religion catholique, si profondément enracinée au cœur -de l'Irlande. Chaque jour, il faisait avec ferveur sa prière du matin -et du soir. - -L'hiver s'écoulait--un hiver très froid, harcelé de grands vents, plein -d'impétueuses rafales déchaînées comme des trombes à travers la vallée -de la Cashen. Que de fois, on trembla à la ferme pour les toitures -qui risquaient d'être emportées, pour certaines portions de murs en -paillis, qui menaçaient ruine! Quant à demander des réparations au -middleman John Eldon, c'eût été inutile. Aussi Martin Mac Carthy et ses -enfants en étaient-ils réduits à s'en charger eux-mêmes. En dehors du -battage des grains, cela devenait la grosse occupation: ici un chaume à -reprendre, là une brèche à boucher, et, en maint endroit, les clôtures -à consolider. - -Pendant ce temps, les femmes travaillaient diversement,--Grand'mère -filant au coin du foyer, Martine et Kitty veillant aux étables et à la -basse-cour. P'tit-Bonhomme, sans cesse avec elles, les aidait de son -mieux. Il tenait état de tout ce qui regardait le train de la maison. -Trop jeune pour soigner les chevaux, il était entré en relation plus -intime avec le baudet, une bonne bête, opiniâtre au travail, qu'il -avait prise en amitié et qui le lui rendait. Il voulait que son âne -fût aussi propre que lui-même, ce qui lui valait les compliments de -Martine. Pour les porcs, il est vrai, c'eût été peine perdue, et il dut -y renoncer. Quant aux moutons, après les avoir comptés et recomptés, il -avait inscrit leur nombre--cent trois--sur un vieux carnet, présent de -Kitty. Son goût pour cette comptabilité se développait graduellement, -et c'était à croire qu'il avait reçu les leçons de M. O'Bodkins à la -ragged-school. - -D'ailleurs, cette vocation ne parut-elle pas nettement établie, le jour -où Martine alla chercher des œufs conservés pour la saison d'hiver? - -La fermière venait d'en prendre une douzaine au hasard, lorsque -P'tit-Bonhomme s'écria: - -«Pas ceux-là, madame Martine. - ---Pas ceux-là?... Et pourquoi?... - ---Parce que ce n'est pas dans l'ordre. - ---Quel ordre?... Est-ce que ces œufs de poule ne sont pas tous -pareils?... - ---Bien sûr non, madame Martine. Vous venez de prendre le -quarante-huitième, tandis que c'est par le trente-septième qu'il faut -commencer... Regardez bien!» - -Et Martine regarda. Ne voilà-t-il pas que chaque œuf portait un -numéro sur sa coque, un numéro que P'tit-Bonhomme y avait inscrit -à l'encre? Puisque la fermière avait besoin de douze œufs, il -fallait qu'elle les prît suivant leur numérotage--de trente-sept à -quarante-huit, et non de quarante-huit à cinquante-neuf. C'est ce -qu'elle fit, après avoir adressé ses félicitations au garçonnet. - -Lorsqu'elle raconta la chose au déjeuner, les compliments redoublèrent, -et Murdock se prît à dire: - -«P'tit-Bonhomme, as-tu au moins compté les poules et les poussins du -poulailler? - ---Certainement.» - -Et tirant son carnet: - -«Il y a quarante-trois poules et soixante-neuf poussins!» - -Là-dessus, Sim d'ajouter: - -«Tu devrais aussi compter les grains d'avoine que contient chaque sac... - ---Ne le plaisantez pas, mes fils! répliqua Martin Mac Carthy. Cela -prouve qu'il a de l'ordre, et l'ordre dans les petites choses, c'est la -régularité dans les grandes et dans l'existence. - -Puis, s'adressant à l'enfant: - -«Et tes cailloux... lui demanda-t-il, les cailloux que je te remets -chaque soir... - ---Ils sont serrés dans mon pot, monsieur Martin, répondit -P'tit-Bonhomme, et j'en ai déjà cinquante-sept.» - -En effet, il y avait cinquante-sept jours qu'il était arrivé à la ferme -de Kerwan. - -«Eh! fit Grand'mère, ça lui ferait déjà cinquante-sept pence à un penny -le caillou... - ---Hein, P'tit-Bonhomme, reprit Sim, que de gâteaux tu pourrais acheter -avec cet argent-là! - ---Des gâteaux?... Non, Sim... De beaux cahiers pour écrire, j'aimerais -mieux cela!» - -La fin de l'année approchait. Aux bourrasques du mois de novembre -avaient succédé de grands froids. Une épaisse couche de neige durcie -recouvrait le sol. C'était un spectacle qui ravissait notre petit -garçon, de voir les arbres tout blancs de givre avec leurs pendeloques -de glace. Et sur les vitres des fenêtres, l'humidité condensée en -cristallisations capricieuses, qui formaient de si jolis dessins!... Et -la rivière prise d'un bord à l'autre, avec des glaçons qui s'amassaient -pour former une énorme embâcle!... Certes, ils n'étaient pas nouveaux -pour lui, ces phénomènes de l'hiver, et il les avait souvent observés, -quand il courait à travers les rues de Galway jusqu'au Claddagh. Mais, -à cette misérable époque de sa vie, il était à peine vêtu. Il allait -pieds nus dans la neige. La bise pénétrait à travers ses loques. Ses -yeux pleuraient, ses mains étaient crevassées d'engelures. Et, quand il -rentrait à la ragged-school, il n'y avait pas de place pour lui devant -le foyer... - -Qu'il se sentait heureux à présent! Quel contentement de vivre au -milieu de gens qui l'aimaient! Il semblait que leur affection le -réchauffait plus encore que les vêtements qui le garantissaient de -la bise, la saine nourriture servie sur la table, les belles flammes -de fagot pétillant au fond de la cheminée. Et, ce qui lui paraissait -meilleur encore, maintenant qu'il commençait à se rendre utile, c'est -qu'il sentait de bons cœurs autour de lui. Il était vraiment de la -maison. Il avait une grand'mère, une mère, des frères, des parents... -Et ce serait parmi eux, sans jamais les quitter, pensait-il, que se -passerait son existence... Ce serait là qu'il gagnerait sa vie... -Gagner sa vie, comme le lui avait dit un jour Murdock, c'est à cela que -sa pensée le ramenait sans cesse. - -Quelle joie il ressentit, quand, pour la première fois, il put prendre -part à l'une des fêtes qui est peut-être la plus sanctifiée de l'année -irlandaise. - -On était au 25 décembre, la Noël, le Christmas. P'tit-Bonhomme avait -appris à quel événement historique répond la solennité que les -chrétiens célèbrent en ce jour. Mais il ignorait que ce fût aussi une -intime fête de famille dans le Royaume-Uni. Ce devait donc être une -surprise pour lui. Il comprit cependant qu'il se faisait quelques -préparatifs dans la matinée. Toutefois, comme Grand'mère, Martine et -Kitty semblaient y mettre une complète discrétion, il se garda bien de -les interroger. - -Ce qui est positif, c'est qu'il fut invité à revêtir ses beaux habits, -que Martin Mac Carthy et ses fils, Grand'mère, sa fille et Kitty mirent -les leurs dès le matin pour aller en carriole à l'église de Silton, et -qu'ils les gardèrent toute la journée. Ce qui est avéré, c'est que le -dîner dut être reculé de deux heures, et qu'il faisait presque nuit, -lorsque la table fut dressée au milieu de la grande salle avec un luxe -de luminaire qui la rendait éblouissante. Ce qui est certain, c'est -que de très bonnes choses furent servies à ce repas somptueux,--trois -ou quatre plats de plus que d'habitude--avec des brocs d'une bière -réjouissante, et un gâteau monstre que Martine et Kitty avaient -confectionné d'après une recette dont le secret venait d'une bisaïeule -très entendue en science culinaire. - -Si l'on mangea gaiement, si l'on but de même, nous le laissons à -imaginer. Tous étaient en joie. Murdock lui-même s'abandonnait plus -qu'il ne le faisait d'ordinaire. Alors que les autres riaient aux -éclats, il souriait, et un sourire de lui, c'était comme un rayon de -soleil au milieu des frimas. - -Quant à P'tit-Bonhomme, ce qui l'enchanta particulièrement, ce fut un -arbre de Noël planté au centre de la table,--un arbre enrubanné, avec -des étoiles de lumières, toutes scintillantes entre ses branches. - -Et voilà Grand'mère qui lui dit: - -«Regarde bien sous les feuilles, mon enfant... Je crois qu'il doit y -avoir quelque chose pour toi!» - -P'tit-Bonhomme ne se fit pas prier, et quel bonheur il éprouva, quelle -rougeur de plaisir lui monta au visage, lorsqu'il eut «cueilli» un joli -couteau irlandais avec sa gaîne rattachée à une ceinture de cuir! - -C'était le premier cadeau de nouvelle année qu'il recevait, et combien -il fut fier, lorsque Sim l'eut aidé à boucler la ceinture sur sa veste! - -«Merci... Grand'mère... merci, tout le monde!» s'écria-t-il en allant -de l'un à l'autre. - -[Illustration: AUSSI LA PETITE VILLE EST-ELLE LARGEMENT ÉVENTÉE. -(Page 122.)] - - - - -X - -CE QUI S'EST PASSÉ AU DONEGAL. - - -Le moment est venu de mentionner que le fermier Mac Carthy avait -eu l'idée de faire quelques recherches relatives à l'état civil de -son enfant adoptif. On connaissait son histoire depuis le jour où -de charitables habitants de Westport l'avaient arraché aux mauvais -traitements du montreur de marionnettes. Mais, antérieurement, quelle -avait été l'existence de ce pauvre être? P'tit-Bonhomme, on le sait, -conservait une vague idée d'avoir demeuré chez une méchante femme, avec -une et même avec deux fillettes, au fond d'un hameau du Donegal. Aussi -fut-ce de ce côté que M. Martin dut porter les investigations. - -Ces recherches ne donnèrent d'autres renseignements que ceux-ci: à -la maison de charité de Donegal, on retrouva la trace d'un enfant de -dix-huit mois, recueilli sous le nom de P'tit-Bonhomme, puis envoyé -dans un hameau du comté chez une de ces femmes qui font le métier -d'éleveuses. - -Qu'il nous soit donc permis de compléter ces renseignements par -ceux que nous a révélés une enquête plus approfondie. Ce ne sera, -d'ailleurs, que la commune histoire de ces petits misérables abandonnés -à la merci de l'assistance publique. - -Le Donegal, avec sa population de deux cent mille âmes, est peut-être -le plus indigent des comtés de la province d'Ulster, et même de -toute l'Irlande. Il y a quelques années, on y trouvait à peine deux -matelas et huit paillasses par quatre mille habitants. Sur ces arides -territoires du Nord, ce ne sont pas les bras qui manquent à la culture, -c'est le sol cultivable. Le plus opiniâtre des travailleurs s'y -épuise en vain. A l'intérieur, on ne voit que ravins stériles, gorges -ingrates, terrains tourmentés, noyaux pierreux, dunes sablonneuses, -tourbières béantes comme des écorchures malsaines, landes marécageuses, -chevauchées de montagnes, les Glendowan, les Derryveagh, en un mot, -un «pays rompu», disent les Anglais. Sur le littoral, baies et -fiords, anses et criques, dessinent autant d'entonnoirs caverneux où -s'engouffrent les vents du large, gigantesque orgue granitique que -l'Océan remplit à pleins poumons de ses tempêtes. Le Donegal est au -premier rang des régions offertes à l'assaut des tourmentes venues -d'Amérique, gonflées sur un parcours de trois mille milles, du cortège -des bourrasques qu'elles attirent à leur passage. Il ne faut pas -moins qu'une côte de fer pour résister à ces formidables galernes du -nord-ouest. - -Et, précisément, la baie de Donegal sur laquelle s'ouvre le port de -pêche de ce nom, découpée en mâchoire de requin, doit aspirer ces -courants atmosphériques, saturés de l'embrun des lames. Aussi, la -petite ville, située au fond, est-elle largement éventée en toute -saison. Ce n'est pas son écran de collines qui peut arrêter les -ouragans du large. Ils n'ont donc rien perdu de leur véhémence, quand -ils attaquent le hameau de Rindok, à sept milles au delà de Donegal. - -Un hameau?... Non. Neuf à dix huttes éparses aux abords d'une étroite -gorge, ravinée par un cours d'eau, simple filet l'été, gros torrent -l'hiver. De Donegal à Rindok, nul chemin tracé. Quelques sentes -seulement à peine praticables aux charrettes du pays, attelées de ces -chevaux irlandais, prudents d'allure, sûrs de pied, et parfois à des -«jaunting-cars». Si divers railways desservent déjà l'Irlande, le -jour semble assez éloigné où leurs trains parcourront régulièrement -les comtés de l'Ulster. A quoi bon, d'ailleurs? Les bourgades et les -villages sont rares. Les étapes du voyageur aboutissent plutôt à des -fermes qu'à des paroisses. - -Cependant çà et là apparaissent quelques châteaux, environnés de -verdure, qui charment le regard par leur fantaisiste ornementation -d'architecture anglo-saxonne. Entre autres, plus au nord-ouest, du -côté de Milford, se dresse l'habitation seigneuriale de Carrikhart, au -milieu d'un vaste domaine de quatre-vingt-dix mille acres, propriété du -comte de Leitrim. - -Les cabanes ou huttes du hameau de Rindok,--ce qu'on appelle -vulgairement des «cabins»--n'ont de la chaumière que le chaume, toiture -insuffisante contre les pluies hivernales, égayée par la capricieuse -floraison des giroflées et des joubarbes. Ce chaume recouvre une hutte -en boue séchée, renforcée d'un mauvais cailloutis, étoilée de lézardes, -qui ne vaut point l'ajoupa des sauvages ou l'isba des Kamtchadales. -C'est moins que la bicoque, moins que la masure. On n'imaginerait même -pas que pareil taudis pût servir de logement à des créatures humaines, -n'était le filet de fumée qui s'échappe du faîte émaillé de fleurs. Ce -ne sont ni le bois, ni la houille qui produisent cette fumée, c'est -la tourbe, extraite du marais voisin, «le bog» à teintes roussâtres, -aux flaques d'eau sombre, tout enverdi de bruyères, et dans lequel les -pauvres gens de Rindok taillent à même leurs morceaux de combustible[4]. - - [4] Les tourbières en Irlande, bogs rouges ou bogs noirs, occupent - plus de douze mille kilomètres carrés, soit le septième de - l'île, et, sur une épaisseur moyenne de huit mètres, comprennent - quatre-vingt-seize millions de mètres cubes. - -On ne risque donc pas de mourir de froid au sein de ces âpres comtés, -mais on risque d'y mourir de faim. A peine le sol fait-il l'aumône de -quelques légumes et de quelques fruits. Tout y languit, à l'exception -de la pomme de terre. - -A ce légume, que peut ajouter le paysan du Donegal? Parfois, l'oie et -le canard, plutôt sauvages que domestiques. Quant au gibier, lièvres -et grouses, il n'appartient qu'au landlord. Il y a aussi, éparses à -travers les ravins, quelques chèvres, donnant un peu de lait, puis des -cochons aux soies noires, qui trouvent à s'engraisser en fouillant de -leur grouin les maigres détritus. Le cochon, est le véritable ami, -le familier de la maison, comme l'est le chien en de moins misérables -pays. C'est le «gentleman qui paie la rente», suivant la juste -expression recueillie par Mlle de Bovet. - -Voici ce qu'était à l'intérieur l'une des plus lamentables huttes de -ce hameau de Rindok: une chambre unique, close d'une porte vermoulue à -vantaux déjetés; deux trous, à droite et à gauche, laissant filtrer le -jour à travers une cloison de paille sèche, et l'air aussi; sur le sol, -un tapis de boue; aux chevrons, des pendeloques de toiles d'araignée; -un âtre au fond, avec cheminée montant jusqu'au chaume; un grabat dans -un coin, une litière dans l'autre. En fait de meubles, un escabeau -boîteux, une table estropiée, un baquet zébré de moisissures verdâtres, -un rouet à manivelle criarde. Comme ustensiles, une marmite, un poêlon, -quelques écuelles, jamais lavées, essuyées à peine, sans compter deux -ou trois bouteilles que l'on remplissait au ruisseau, après les avoir -vidées du wiskey ou du gin qu'elles contenaient. Çà et là, pendues ou -traînant, des loques, des guenilles, n'ayant plus forme de vêtements, -des linges sordides trempant dans le baquet ou séchant au bout d'une -perche au dehors. Sur la table, en permanence, un faisceau de verges, -effilochées par l'usage. - -C'était la misère dans toute son abomination,--la misère telle qu'elle -s'étale et croupit au milieu des pauvres quartiers de Dublin ou de -Londres, à Clerkenwell, à Saint-Giles, à Marylebone, à Whitechapel, la -misère irlandaise, la plus épouvantable de toutes, renfermée dans ces -ghettos au fond de l'East-End de la capitale! Il est vrai, l'air n'est -pas empesté entre ces gorges du Donegal; on y respire la vivifiante -atmosphère exhalée des montagnes; les poumons ne s'y empoisonnent pas -de miasmes délétères, sueur morbide des grandes cités. - -Il va sans dire que, dans ce bouge, le grabat était réservé à la Hard, -et la litière aux enfants,--les verges aussi. - -La Hard! oui, c'est ainsi qu'on la désignait, la «dure», et elle -méritait ce nom. C'était bien la plus odieuse mégère que l'on pût -imaginer, quarante à cinquante ans d'âge, longue, grande, maigre -tignasse ébouriffée de harpie, yeux bridés sous la broussaille rousse -des sourcils, dents en crocs, nez en bec, mains décharnées et osseuses, -plutôt des pattes que des mains, avec des doigts en griffes, haleine -saturée d'émanations alcooliques, vêtue d'une chemise rapiécée et -d'une jupe en lambeaux, les pieds nus et d'un cuir si épais qu'ils ne -s'écorchaient point aux cailloux. - -Le métier de ce dragon femelle était de filer le lin, ainsi qu'on le -fait d'ordinaire dans les villages de l'Irlande, et plus spécialement -chez les paysannes de l'Ulster. Cette culture linière est assez -fructueuse, bien qu'elle n'arrive pas à compenser ce qu'un meilleur sol -devrait produire en céréales. - -Mais, à ce travail qui lui rapportait quelques pence par jour, la Hard -adjoignait d'autres fonctions qu'elle était inapte à remplir. Elle -faisait métier d'élever les enfants en bas âge que lui confiait le -«baby-farming.» - -Lorsque la maison de charité des villes est trop pleine, ou quand la -santé des petits malheureux exige l'air de la campagne, on les envoie -à ces matrones, qui vendent des soins maternels comme elles vendraient -n'importe quelle marchandise, au prix annuel de deux ou trois livres. -Puis, dès que l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans, il est rendu -à la maison de charité. D'ailleurs, l'affermeuse ne peut guère gagner -sur lui, tant la somme allouée pour son entretien est infime. Aussi, -par malheur, quand le baby tombe entre les mains d'une créature sans -entrailles--et le cas n'est que trop fréquent--n'est-il pas rare qu'il -succombe à d'odieux traitements et au manque de nourriture. Et combien -de ces larves humaines ne rentrent pas à la maison de charité!... -C'était ainsi, du moins, avant la loi de 1889, loi de protection de -l'enfance, qui, grâce à de sévères inspections chez les exploiteuses du -«baby-farming», a notablement diminué la mortalité des enfants élevés -hors des villes. - -Observons qu'à cette époque, la surveillance ne s'exerçait que peu -ou pas. Au hameau de Rindok, la Hard n'avait à redouter ni la visite -d'un inspecteur, ni même la plainte de ses voisins, endurcis dans leur -propre misère. - -Trois enfants lui avaient été confiés par la maison de charité de -Donegal, deux petites filles de quatre et six ans et demi, et un petit -garçon de deux ans et neuf mois. - -Des enfants abandonnés, cela va sans dire, peut-être même des orphelins -recueillis sur la voie publique. Dans tous les cas, on ne connaissait -point leurs parents, on ne les connaîtrait jamais sans doute. S'ils -revenaient à Donegal, c'était le travail au work-house qui les -attendait, lorsqu'ils auraient l'âge,--ce work-house, dont sont pourvus -non seulement les villes, mais les bourgades et parfois les villages de -la Grande-Bretagne. - -Quel était le nom de ces enfants, ou plutôt lequel leur avait-on donné -à la maison de charité? Le premier venu. Du reste, peu importe le nom -de la plus petite des deux fillettes, car elle va bientôt mourir. -Quant à la plus grande, elle s'appelait Sissy, abréviation de Cécily. -Jolie enfant, aux cheveux blonds, qu'un peu de soins eût rendus doux -et soyeux, grands yeux bleus, intelligents et bons, dont la limpidité -était déjà altérée par les larmes; mais les traits hâves et tirés, -le teint décoloré, les membres amaigris, la poitrine creuse, les -côtes saillant sous ses haillons comme celles d'un écorché. Voilà à -quel état l'avaient réduite les mauvais traitements! Et cependant, -douée d'une nature patiente et résignée, elle acceptait la vie qu'on -lui faisait sans se figurer «que cela eût pu être autrement». Et où -aurait-elle appris qu'il y a des enfants choyés de leur mère, entourés -d'attentions, enveloppés de caresses, auxquels ne manquent ni les -baisers, ni les bons vêtements, ni la bonne nourriture? Ce n'était -pas dans la maison de charité, où ses pareilles n'étaient pas mieux -traitées que des petits d'animaux. - -Si l'on demande le nom du garçon, la réponse sera qu'il n'en a même -pas. Il avait été trouvé au coin d'une rue de Donegal, à l'âge de six -mois, enroulé d'un morceau de grosse toile, la figure bleuie, n'ayant -plus que le souffle. Transporté à l'hospice, on l'avait mis avec les -autres bébés, et personne ne s'était occupé de lui donner un nom. -Que voulez-vous, un oubli! D'habitude, on l'appelait «Little-Boy», -P'tit-Bonhomme, et, nous l'avons vu, c'est ce qualificatif qui lui est -resté. - -Il était très probable, d'ailleurs, quoique Grip d'une part, miss Anna -Waston de l'autre, dussent penser de lui, qu'il n'appartenait point -à une famille riche, à laquelle on l'aurait volé. C'est bon pour les -romans, cela! - -Des trois produits de cette portée,--n'est-ce pas le mot?--remise -à la garde de la mégère, P'tit-Bonhomme était le plus jeune,--deux -ans et neuf mois seulement,--brun, avec des yeux brillants qui -promettaient d'être énergiques un jour, si la mort ne les fermait pas -prématurément, une constitution qui deviendrait robuste, si l'air -méphitique de ce taudis, l'insuffisance de nourriture, ne frappaient -pas son développement d'un rachitisme précoce. Toutefois, ce qu'il -convient d'observer, c'est que ce petit, possédant une grande force de -résistance vitale, devait opposer une endurance peu ordinaire à tant de -causes de dépérissement. Toujours affamé, il ne pesait que la moitié -de ce qu'il aurait dû peser à son âge. Toujours grelottant durant les -longs hivers de l'Irlande, il ne portait, par-dessus sa chemise en -lambeaux, qu'un vieux morceau de velours à côtes, auquel on avait fait -deux trous pour ses bras. Mais ses pieds nus s'appuyaient carrément sur -le sol, et il était solide des jambes. Les soins les plus élémentaires -eussent vite donné sa valeur à cette délicate machine humaine, qui -l'eût rendue plus tard en intelligence et en travail. Ces soins, il est -vrai, à moins d'un concours inespéré de circonstances, où les aurait-il -trouvés, et de quelle main pouvait-il les attendre?... - -Un seul mot sur la plus jeune des fillettes. Une fièvre lente la -consumait. La vie se retirait d'elle comme l'eau d'un vase fêlé. Il -lui eût fallu des remèdes, et les remèdes sont coûteux. Il lui eût -fallu un médecin, et un médecin viendrait-il de Donegal pour une -pauvre marmotte, née on ne sait où dans ce lamentable pays des enfants -abandonnés? Aussi la Hard ne pensait-elle pas qu'il y eût lieu de se -déranger. Cette petite, une fois morte, la maison de charité lui en -fournirait une autre, et elle ne perdrait rien des quelques shillings -qu'elle s'essayait à gagner sur ces enfants. - -[Illustration: La Hard! ainsi qu'on la désignait. (Page 124.)] - -Il est vrai, puisque le gin, le wiskey, le porter, ne coulent pas -dans le lit des ruisseaux de Rindok, il s'ensuit que la satisfaction -de ses penchants d'ivrognesse absorbait le plus clair de l'allocation -versée entre ses mains. Et, en ce moment, des cinquante shillings reçus -en janvier par tête d'enfant pour l'année entière, il n'en restait -que dix à douze. Que ferait la Hard pour subvenir aux besoins de ses -pensionnaires? Si elle ne risquait pas de mourir de soif, étant donné -un certain nombre de bouteilles cachées au fond d'une encoignure du -cabin, les petits mourraient d'inanition. - -[Illustration: Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras. -(Page 132.)] - -Telle était la situation, et c'est à cela que réfléchissait la Hard, -autant du moins que le permettait son cerveau noyé d'alcoolisme. -Demander un supplément d'allocation à la maison de charité?... Inutile. -On refuserait. Il y avait d'autres enfants, nombreux et sans famille, -auxquels l'assistance publique suffisait à peine. Serait-elle donc -forcée de rendre les siens?... Alors elle y perdait son gagne-pain--il -serait plus juste de dire son «gagne-gin». C'est bien là ce qui lui -saignait le cœur, et non la pensée que cette pauvre nichée n'avait -pas mangé depuis la veille. - -Résultat de ces réflexions, la Hard se remettait à boire. Et, comme -les deux fillettes et le petit garçon ne parvenaient pas à retenir -leurs gémissements, elle les frappait. A une demande de pain, elle -répondait par une poussée violente qui renversait la victime; à une -supplication, elle ripostait par des coups. Cela ne pouvait durer. Les -quelques shillings qui sautillaient au fond de sa poche, il faudrait -les dépenser afin d'acheter si peu que ce fût de nourriture, car on ne -lui aurait fait crédit nulle part... - -«Non... non!... non!... répétait-elle. Qu'ils crèvent plutôt, les -gueux!» - -On était au mois d'octobre. Il faisait froid à l'intérieur de cette -masure à peine close, criblée de pluie à travers son toit chauve -par places comme la tête d'un vieillard. Le vent aboyait entre les -ais disjoints de la charpente. Ce n'était pas le maigre feu de -tourbe qui aurait pu maintenir une température supportable. Sissy et -P'tit-Bonhomme se serraient étroitement l'un contre l'autre, sans -parvenir à se réchauffer. - -Tandis que la petite malade suait la fièvre sur la bottée de paille, -la mégère allait de ci de là d'un pas mal assuré, se raccrochant aux -murs, évitée du petit garçon qu'elle eût envoyé rouler en quelque coin. -Sissy venait de s'agenouiller près de la malade, dont elle humectait -les lèvres d'eau froide. De temps en temps, elle regardait l'âtre où -les tourbes menaçaient de s'éteindre. La marmite n'était pas sur le -trépied, et d'ailleurs il n'y aurait rien eu à mettre dedans. - -La Hard grommelait à part: - -«Cinquante shillings!... Nourrissez donc un enfant avec cinquante -shillings!... Et si je leur demandais un supplément à ces sans cœur -de la maison de charité, ils m'enverraient au diable!» - -C'était probable, c'était même certain, et lui eût-on accordé ce -supplément, que les trois pauvres êtres n'en auraient pas obtenu un -morceau de plus. - -La veille, on avait achevé ce qui restait du «stirabout», grossière -bouillie de farine d'avoine, cuite à l'eau comme les grous de la -Bretagne, et, depuis, personne n'avait mangé dans la hutte--pas plus -la Hard que les enfants. Elle se soutenait de gin et entendait bien -ne point dépenser en nourriture un seul penny de ce qu'elle avait en -réserve. Elle en serait donc réduite à ramasser au coin de la route -quelques pelures de pommes de terre pour le souper... - -En ce moment, des grognements retentirent au dehors. La porte fut -repoussée. Un cochon, qui errait à travers les rues boueuses, pénétra -dans le cabin. - -Cette bête affamée se mit à fureter dans les coins, reniflant à grands -coups. La Hard, après avoir refermé la porte, ne chercha même pas à le -chasser. Elle regardait l'animal de cet œil de l'ivrogne qui ne se -fixe nulle part. - -Sissy et P'tit-Bonhomme se relevèrent afin de se garer du pourceau. -Tandis que l'animal fouillait du groin les ordures du sol, son -instinct lui fit découvrir derrière le foyer éteint, sous la tourbe -grisâtre, une grosse pomme de terre qui avait roulé en cet endroit. Il -s'en empara, et, après un nouveau grognement, il la saisit entre ses -mâchoires. - -P'tit-Bonhomme l'aperçut. Cette grosse pomme, il la lui fallait. D'un -bond s'élançant sur le porc, il la lui arracha au risque de se faire -piétiner et mordre. Alors, appelant Sissy, elle et lui la dévorèrent à -belles dents. - -L'animal était demeuré immobile; puis, la rage le prenant, il bondit -sur l'enfant. - -P'tit-Bonhomme essaya de s'enfuir avec le morceau de pomme de terre -qu'il tenait à la main; mais sans l'intervention de la Hard, ayant été -renversé par l'animal, il n'aurait pas échappé à de cruelles morsures, -bien que Sissy fût venue à son secours. - -L'ivrognesse hébétée, qui regardait, parut comprendre enfin. -Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras le pourceau qui -semblait décidé à ne pas lâcher prise. Ces coups mal assurés risquaient -de briser la tête de P'tit-Bonhomme, et on ne sait trop comment cette -scène aurait fini, lorsqu'un léger bruit se produisit à la porte. - - - - -XI - -PRIME A GAGNER. - - -La Hard resta interdite. Jamais on ne cherchait à entrer dans son -taudis. Personne ne devait avoir cette pensée. D'ailleurs, pourquoi -frapper? Il n'y avait qu'à lever le loquet. - -Les enfants s'étaient réfugiés dans un coin, où ils achevaient de -dévorer la pomme de terre, gloutonnement, les joues grossies par des -bouchées énormes. - -On frappa de nouveau, un peu plus fort. Ce coup n'indiquait point le -visiteur impérieux ou pressé qui s'impatiente. Était-ce un misérable, -un mendiant de grande route, venant demander la charité?... La charité -dans ce bouge!... Et, cependant, il semblait que c'était là un coup de -pauvre. - -La Hard se redressa, s'affermit sur ses jambes, fit un geste de menace -aux enfants. Il se pouvait que ce fût un inspecteur de Donegal, et il -ne fallait pas que P'tit-Bonhomme et sa compagne allassent crier la -faim. - -La porte s'ouvrit, et le pourceau s'esquiva en jetant un grognement -féroce. - -Un homme, arrêté sur le seuil, faillit être renversé. Il se remit -d'aplomb, et, au lieu de se fâcher, parut plutôt disposé à demander -excuse de son importunité. Son salut eut l'air de s'adresser autant à -l'immonde animal qu'à la non moins immonde matrone du cabin. Et, en -vérité, pourquoi aurait-il été surpris de voir un cochon sortir de -cette soue? - -«Que voulez-vous... et qui êtes-vous? demanda brusquement la Hard, en -barrant l'entrée. - ---Je suis un agent, bonne dame,» répondit l'homme. - -Un agent?... Ce mot la fit reculer. Cet agent appartenait-il au -baby-farming, bien que les visites fussent si rares que jamais un -inspecteur ne s'était encore montré au hameau de Rindok? Venait-il de -la maison de charité de Donegal pour un rapport sur les enfants envoyés -à la campagne? Quoi qu'il en soit, dès qu'il eut pénétré dans le -taudis, la Hard se mit à l'étourdir de sa volubilité. - -«Excuse, monsieur, excuse!... Vous arrivez quand je suis en train -de nettoyer... Ces chers petits, voyez comme ils se portent!.. Ils -viennent d'avaler leur bonne pinte de soupe au gruau... La fillette -et le garçon, s'entend... car l'autre est malade... oui... une fièvre -qu'on ne peut pas arrêter... J'allais partir pour Donegal chercher un -médecin... Pauvres cœurs, je les aime tant!» - -Et, avec sa physionomie sauvage, son œil farouche, la Hard avait -l'air d'une tigresse qui s'efforcerait de se faire chatte. - -«Monsieur l'inspecteur, reprit-elle, si la maison de charité -m'accordait quelque argent afin d'acheter des remèdes... Nous n'avons -que juste pour la nourriture... - ---Je ne suis point un inspecteur, bonne dame, répondit l'homme d'un ton -doucereux. - ---Qui êtes-vous donc?... demanda-t-elle assez durement. - ---Un agent d'assurances.» - -C'était un de ces courtiers qui fourmillent à travers les campagnes -irlandaises comme les chardons sur les mauvaises terres. Ils courent -les villages cherchant à assurer la vie des enfants, et, dans ces -conditions, autant dire que c'est leur assurer la mort. Pour quelques -pence à payer par mois, des père ou mère--cela est horrible à -penser!--des parents ou tuteurs, d'abominables créatures du genre de -la Hard, ont la certitude de toucher une prime de trois ou quatre -livres au décès de ces petits êtres. C'est donc là un encouragement -au crime, et un mobile si puissant que, par l'accroissement dans une -énorme proportion de la mortalité infantile, il a pu devenir un danger -national. Aussi, ces abominables officines qui les produisent, M. Day, -président des Assises du Wiltshire, a-t-il pu justement les traiter de -fléaux, d'écoles d'ignominie et d'assassinat. - -Depuis lors, il est vrai, une notable amélioration du système a été -produite par la loi de 1889, et l'on ne s'étonnera pas que la création -de la «Société Nationale pour la répression des actes de cruauté envers -les enfants» donne actuellement quelques bons résultats. - -Et qui ne sera surpris, qui ne s'affligera, qui ne rougira de ce que, -vers la fin du XIXe siècle, une telle loi ait été nécessaire chez -une nation civilisée, une loi qui oblige les parents à «nourrir les -êtres dont ils ont la charge, qui, alors même qu'ils n'en sont que les -tuteurs ou les gardiens, les astreint à se conformer aux obligations -envers les mineurs vivant sous leur toit»--et cela sous des peines dont -le maximum peut s'élever jusqu'à deux ans de travaux forcés? - -Oui! une loi, là où les seuls instincts naturels auraient toujours dû -suffire! - -Mais, à l'époque où débute cette histoire, la protection ne s'exerçait -pas au profit des enfants confiés par les maisons de charité à des -affermeuses de la campagne. - -L'agent qui venait de se présenter chez la Hard était un homme de -quarante-cinq à cinquante ans, l'air en dessous, la mine hypocrite, -les manières persuasives, la parole insinuante. Type de courtier -qui ne songe qu'au courtage, et auquel tous les moyens sont bons -pour l'obtenir. Amadouer cette mégère, affecter de ne rien voir de -l'état honteux dans lequel croupissaient ses victimes, la féliciter, -au contraire, de l'affection qu'elle leur témoignait, c'est par ces -procédés qu'il comptait «enlever l'affaire». - -«Bonne dame, reprit-il, si ce n'est pas trop vous déranger, vous -conviendrait-il de sortir un instant?... - ---Vous avez à me parler? demanda la Hard, toujours soupçonneuse. - ---Oui, bonne dame, j'ai à vous parler de ces jeunes enfants... et je me -reprocherais de traiter devant eux un sujet... qui pourrait leur causer -de la peine...» - -Tous deux étant sortis s'éloignèrent de quelques pas, après avoir -refermé la porte. - -«Nous disons, bonne dame, reprit l'agent d'assurances, que vous avez -trois enfants... - ---Oui. - ---A vous?... - ---Non. - ---Êtes-vous leur parente?... - ---Non. - ---Alors... ils vous ont été envoyés par la maison de charité de -Donegal?... - ---Oui. - ---A mon avis, bonne dame, ils ne pouvaient être placés en de meilleures -mains... Et pourtant, malgré les soins les plus assidus, il arrive -quelquefois que ces petits êtres tombent malades... C'est si fragile la -vie d'un enfant, et j'ai cru voir que l'une de vos fillettes... - ---Je fais ce que je peux, monsieur, répondit la Hard, qui parvint à -tirer une larme de ses yeux de louve. Je veille nuit et jour sur ces -enfants... Je me prive souvent de nourriture afin qu'ils ne manquent de -rien... Ce que la maison de charité nous donne pour leur entretien est -si peu de chose... A peine trois livres, monsieur... trois livres par -an... - ---En effet, c'est insuffisant, bonne dame, et il faut un véritable -dévouement de votre part pour subvenir aux besoins de ces chères -créatures... Nous disons que vous avez actuellement deux fillettes et -un garçonnet?... - -[Illustration: «Nous disons, bonne dame, que vous avez trois enfants.» -(Page 135.)] - ---Oui. - ---Des orphelins, sans doute?... - ---C'est probable. - ---L'habitude que j'ai de rendre visite aux enfants me permet d'estimer -à quatre et six ans l'âge des deux petites filles, et à deux ans et -demi celui du garçon... - ---Pourquoi toutes ces questions? - -[Illustration: «Viens... viens!... dit-il une dernière fois.» -(Page 143.)] - ---Pourquoi?... Bonne dame, vous allez le savoir.» - -La Hard lui jeta un regard louche. - -«Certainement, reprit-il, l'air est pur dans ce comté de Donegal... Les -conditions hygiéniques y sont excellentes..... Et pourtant, ces babys -sont si frêles que, malgré vos bonnes tendresses, il pourrait vous -arriver,--pardonnez-moi de déchirer votre cœur,--il pourrait vous -arriver de perdre l'un ou l'autre de ces petits... Vous devriez les -assurer... - ---Les assurer?... - ---Oui, bonne dame, les assurer... à votre profit... - ---A mon profit! s'écria la Hard dont le regard s'anima de convoitise. - ---Vous le comprendrez sans peine... En payant à ma Compagnie quelques -pence par mois, vous toucheriez une prime de deux à trois livres, s'ils -venaient à mourir... - ---Deux à trois livres!...» répéta la Hard. - -Et l'agent put se dire que sa proposition avait chance d'être agréée. - -«Cela se fait généralement, bonne dame, reprit-il d'un ton mielleux. -Nous avons déjà plusieurs centaines d'enfants assurés dans les fermes -du Donegal, et, si rien ne peut consoler de la mort d'un pauvre être -qu'on a entouré de dévouement, c'est toujours du moins... une... -compensation, oh! bien légère, je l'avoue!... de toucher quelques -guinées en bon or d'Angleterre que notre Compagnie est heureuse -d'offrir...» - -La Hard saisit la main du courtier. - -«Et on touche... sans difficultés?... demanda-t-elle d'une voix rauque, -en regardant autour d'elle. - ---Sans difficultés, bonne dame. Dès que le médecin a constaté la mort -de l'enfant, il n'y a plus qu'à passer chez le représentant de la -Compagnie à Donegal.» - -Puis, tirant un papier de sa poche: - -«J'ai des polices toutes préparées, dit-il, et si vous consentiez à -mettre votre signature au bas, vous seriez moins inquiète de l'avenir. -Et j'ajoute, en cas que l'un de vos enfants viendrait à mourir--hélas! -cela ne se voit que trop!--la prime pourrait vous aider à l'entretien -des autres... C'est vraiment si peu, ce que donne la maison de -charité... - ---Et cela me coûterait?... demanda la Hard. - ---Trois pence par mois et par enfant, soit neuf pence... - ---Vous assureriez même la petite?... - ---Certainement, bonne dame, et quoiqu'elle m'ait paru bien malade! Si -vos soins ne parvenaient pas à la sauver, ce serait deux livres--vous -entendez, deux livres!... Et remarquez-le, ce que fait notre Compagnie, -dont l'œuvre est si morale, c'est pour le bien des chers babys... -Nous avons intérêt à ce qu'ils vivent, puisque leur existence nous -rapporte!... Nous sommes désolés, lorsque l'un d'eux succombe!» - -Non! Ils n'étaient point désolés, ces honnêtes assureurs, du moment que -la mortalité ne dépassait pas une certaine moyenne. Et en offrant de -prendre la petite mourante, l'agent avait la certitude de conclure une -bonne affaire, ainsi que le démontre cette réponse d'un directeur qui -s'y connaissait: - -«Au lendemain de l'enterrement d'un enfant assuré, nous contractons -plus d'assurances que jamais!» - -C'était la vérité, comme il était également vrai que quelques -misérables ne reculaient pas devant un crime pour toucher la -prime,--infime minorité, hâtons-nous de le dire. - -La conclusion est que ces Compagnies et leur clientèle doivent être -surveillées de très près. Mais, au fond d'un pareil hameau, on était en -dehors de tout contrôle. Aussi l'agent n'avait-il pas craint d'entrer -en relation avec cette odieuse Hard, bien qu'il ne pût douter de quels -actes elle était capable. - -«Allons, bonne dame, reprit-il d'un ton encore plus insinuant, ne -comprenez-vous pas votre intérêt?...» - -Cependant elle hésitait à donner les neuf pence, même avec la -perspective de toucher bientôt la prime de la petite morte. - -«Et cela coûterait?... redemanda-t-elle, comme si elle eût espéré une -réduction. - ---Trois pence par mois et par enfant, je vous le répète, soit neuf -pence. - ---Neuf pence!» - -Elle voulut marchander. - -«C'est inutile, répliqua l'agent. Songez, bonne dame, que, malgré -vos soins, cette enfant peut mourir demain... aujourd'hui... et que -la Compagnie aura deux livres à vous payer... Voyons... signez... -croyez-moi... signez...» - -Il avait sur lui plume et encre. Une signature au bas de la police, -c'était réglé. - -Cette signature fut mise, et, sur les dix shillings enfouis au fond -de sa poche, la Hard tira neuf pence qu'elle versa entre les mains du -courtier. - -Puis, au moment de prendre congé, tout confit en mines hypocrites, -celui-ci ajouta: - -«Maintenant, bonne dame, bien que je n'aie pas besoin de vous -recommander ces chers enfants, je le fais cependant au nom de notre -Compagnie qui est leur Providence. Nous sommes les représentants -de Dieu sur la terre, Dieu qui rend au centuple l'aumône faite aux -malheureux... Bonjour, bonne dame, bonjour!... Le mois prochain, je -reviendrai toucher la petite somme, et j'espère trouver vos trois -pensionnaires en parfaite santé,--même cette fillette que votre -dévouement finira par guérir. N'oubliez pas que, dans notre vieille -Angleterre, la vie humaine a une grande valeur, et que chaque mort est -une perte subie par le capital social... Au revoir, bonne dame, au -revoir!» - -En effet, dans le Royaume-Uni, on sait exactement ce que vaut une -existence anglaise: c'est à cent cinquante-cinq livres--soit trois -mille huit cent soixante-quinze francs,--qu'est estimé tout juste ce -type où se mélange le sang des Saxons, des Normands, des Cambriens et -des Pictes. - -La Hard, immobile, laissa l'agent s'éloigner du cabin, dont les enfants -n'avaient pas osé sortir. Jusqu'alors, elle ne considérait que les -quelques guinées que lui valait chaque année de leur existence, et -voilà que leur mort allait lui en rapporter autant! Ces neuf pence, -payés une première fois, ne dépendait-il pas d'elle de ne pas les payer -une seconde fois? - -Aussi, en rentrant, quel regard la Hard jeta sur ces malheureux, le -regard d'un épervier à l'oiseau blotti sous les herbes. Il semblait -que P'tit-Bonhomme et Sissy l'eussent compris. Par instinct, ils -reculèrent, comme si les mains de ce monstre fussent prêtes à les -étrangler. - -Toutefois, il convenait d'agir avec prudence. Trois enfants morts, il y -aurait eu de quoi éveiller les soupçons. Des huit ou neuf shillings qui -restaient, la Hard en emploierait une petite part à les nourrir pendant -quelque temps. Trois ou quatre semaines encore... oh! pas davantage... -L'agent, quand il reviendrait, recevrait les neuf pence, et la prime -d'assurances paierait dix fois ces frais indispensables. Elle ne -songeait plus maintenant à rendre les enfants à la maison de charité. - -Cinq jours après la visite de l'agent, la petite fille mourut, sans -qu'un médecin eût été appelé près d'elle. - -C'était dans la matinée du 6 octobre. La Hard, étant allée boire au -dehors, avait abandonné les enfants dans son taudis, dont elle avait eu -soin de refermer la porte. - -La malade râlait. Un peu d'eau pour humecter ses lèvres, on ne pouvait -lui donner autre chose. Des remèdes, il eût fallu les aller chercher à -Donegal et les payer... La Hard avait un meilleur emploi de son temps -et de son argent. La petite victime n'avait plus la force de remuer. -Elle grelottait au milieu des sueurs de la fièvre qui trempaient sa -litière. Ses yeux se tenaient grands ouverts pour voir une dernière -fois, et il semblait qu'elle se dît: - -«Pourquoi suis-je née... pourquoi?...» - -Sissy, accroupie, lui baignait doucement les tempes. - -P'tit-Bonhomme, dans un coin, regardait, comme il eût regardé une cage -qui va s'ouvrir et laisser s'échapper un oiseau... - -A un gémissement plus plaintif, qui contracta la bouche de l'enfant: - -«Est-ce qu'elle va mourir? demanda-t-il, sans peut-être se rendre -compte de ce mot. - ---Oui... répondit Sissy, et elle ira au ciel! - ---On ne peut donc pas aller au ciel sans mourir?... - ---Non... on ne peut pas!» - -Quelques instants après, un mouvement convulsif agita cette frêle -créature dont la vie ne tenait plus qu'à un souffle. Ses yeux se -tournèrent, et son âme d'enfant s'exhala dans un dernier soupir. - -Sissy tomba à genoux, effarée. P'tit-Bonhomme, imitant sa compagne, -s'agenouilla devant ce corps chétif qui ne remuait plus. - -Lorsque la Hard rentra, une heure plus tard, elle se mit à jeter des -cris. Puis, ressortant: - -«Morte... morte!» hurla-t-elle en parcourant le hameau qu'elle voulait -prendre à témoin de sa douleur. - -A peine quelques voisins firent-ils mine de s'en apercevoir. Que leur -importait, à ces misérables, qu'il y eût un malheureux de moins! N'y -en avait-il pas assez d'autres sur la terre?... Et il en pousserait -encore!... Ce n'est pas cette graine-là qui manquera jamais! - -En jouant ce rôle, la Hard ne songeait qu'à ses intérêts, entendait ne -pas compromettre sa prime. - -Et, d'abord, il fallait courir à Donegal réclamer l'assistance du -médecin de la Compagnie. Si on ne l'avait pas appelé pour soigner -l'enfant, on lui demanderait de venir constater son décès. Formalité -indispensable au paiement de l'assurance. - -La Hard partit donc le jour même, confiant la petite morte à la garde -des deux enfants. Elle quitta Rindok vers deux heures de l'après-midi, -et, comme il y avait six milles pour aller et six milles pour revenir, -elle ne serait pas de retour avant huit ou neuf heures du soir. - -Sissy et P'tit-Bonhomme restèrent dans le cabin, où ils avaient été -enfermés. Le garçon, immobile près de l'âtre, osait à peine bouger. -Sissy donnait à la fillette plus de soins que la pauvre enfant n'en -avait peut-être jamais reçu en toute sa vie. Elle lui lava la figure, -elle lui arrangea les cheveux, elle lui enleva sa chemise en loques et -la remplaça par une serviette qui séchait à un clou. Ce petit cadavre -n'aurait pas d'autre suaire, comme il n'aurait pour tombeau que le trou -dans lequel on le jetterait... - -Cette besogne achevée, Sissy embrassa la fillette sur les joues. -P'tit-Bonhomme voulut en faire autant... Il fut saisi d'épouvante. - -«Viens... viens!... dit-il à Sissy. - ---Où?... - ---Dehors!... Viens... viens!» - -Sissy refusa. Elle ne voulait pas abandonner ce corps dans la hutte. -D'ailleurs la porte était fermée. - -«Viens... viens! répéta l'enfant. - ---Non... non!... Il faut rester!... - ---Elle est toute froide... et moi aussi... j'ai froid... j'ai froid!... -Viens, Sissy, viens. Elle voudrait nous emmener avec elle... là-bas... -où elle est...» - -L'enfant était pris de terreur... Il avait le sentiment qu'il mourrait -aussi, s'il ne s'ensauvait pas... Le soir commençait à tomber... - -Sissy alluma un bout de chandelle, fiché dans la fente d'un morceau de -bois, et le plaça près de la litière. - -P'tit-Bonhomme se sentit plus effrayé encore, lorsque cette lumière -fit tremblotter les objets autour de lui. Il aimait bien Sissy... il -l'aimait comme une sœur aînée... Les uniques caresses qu'il eût -jamais goûtées lui étaient venues d'elle... Mais il ne pouvait pas -rester... il ne le pouvait pas... - -Et, alors, de ses mains, en s'écorchant, en se brisant les ongles, il -parvint à creuser la terre au coin de la porte, à déplacer les cailloux -qui en supportaient le montant, à faire un trou assez large pour lui -livrer passage. - -«Viens... viens!... dit-il une dernière fois. - ---Non... répondit Sissy, je ne veux pas... Elle serait seule... Je ne -veux pas!...» - -P'tit-Bonhomme se jeta à son cou, l'étreignit, l'embrassa... Puis, se -faufilant à travers le trou, il disparut, laissant Sissy près de la -petite morte. - -Quelques jours après, l'enfant, rencontré dans la campagne, tombait -entre les mains du montreur de marionnettes, et l'on sait ce qu'il en -advint. - - - - -XII - -LE RETOUR. - - -Actuellement, P'tit-Bonhomme était heureux et n'imaginait pas qu'il fût -possible de l'être davantage--tout au présent, sans songer à l'avenir. -Mais l'avenir, est-ce autre chose qu'un présent qui se renouvelle de -lendemains en lendemains? - -Sa mémoire, il est vrai, lui ramenait parfois des images du passé. Il -songeait souvent à cette fillette qui vivait avec lui chez la méchante -femme. Sissy aurait aujourd'hui près de onze ans. Qu'était-elle -devenue?... La mort ne l'avait-elle pas délivrée comme l'autre -petite?... Il se disait qu'il la retrouverait un jour. Il lui devait -tant de reconnaissance pour ses soins affectueux, et, dans son besoin -de se rattacher à tous ceux qui l'avaient aimé, c'était une sœur -qu'il voulait voir en elle. - -Puis, il y avait Grip,--le brave Grip qu'il confondait avec Sissy dans -le même sentiment de gratitude. Six mois s'étaient écoulés depuis -l'incendie de la ragged-school à Galway, six mois durant lesquels -P'tit-Bonhomme avait été le jouet de hasards si divers! Qu'était devenu -Grip?... Lui, non plus, ne pouvait être mort... De si bons cœurs, -«ça ne cesse pas de battre comme ça!...» Ce serait plutôt aux Hards, -aux Thornpipes, de s'en aller, et personne ne les regretterait... Ces -bêtes-là ont la vie dure! - -Ainsi raisonnait P'tit-Bonhomme, et, on s'en doute bien, il n'avait -pas été sans parler à la ferme de ses amis d'autrefois. Aussi la ferme -s'était-elle intéressée à leur sort. - -[Illustration: P'tit-Bonhomme regardait à travers la campagne. -(Page 150.)] - -Martin Mac Carthy avait donc fait une enquête; mais--on ne l'a pas -oublié,--il n'en était rien résulté à l'égard de Sissy, la fillette -ayant disparu du hameau de Rindok. - -Pour ce qui est de Grip, on avait reçu une réponse de Galway. Le pauvre -garçon, à peine remis de sa blessure, n'ayant plus d'emploi, avait -quitté la ville, et, sans doute, il errait d'une bourgade à l'autre -afin de se procurer de l'ouvrage. Gros chagrin pour P'tit-Bonhomme, -de se sentir si heureux, tandis que Grip ne l'était probablement pas! -M. Martin se fût intéressé à Grip, et n'aurait pas mieux demandé que -de l'occuper à la ferme, où il aurait fait de bon travail. Mais on -ignorait ce qu'il était devenu... Les deux pensionnaires de l'école des -déguenillés se reverraient-ils un jour?... Pourquoi ne pas en garder -l'espoir?... - -A Kerwan, la famille Mac Carthy menait une existence laborieuse et -régulière. Les fermes les plus rapprochées en étaient distantes de deux -ou trois milles. On ne voisine guère entre tenanciers au milieu de ces -districts peu fréquentés de la basse Irlande. Tralee, le chef-lieu du -comté, se trouvait à une douzaine de milles, et M. Martin ou Murdock -n'y allaient que si leurs affaires les y obligeaient, les jours de -marché. - -La ferme dépendait de la paroisse de Silton, située à cinq milles -de là,--un village d'une quarantaine de maisons, avec une centaine -d'habitants réunis autour de leur clocher. Le dimanche, on attelait la -carriole pour conduire les femmes à la messe, et les hommes suivaient -à pied. Le plus souvent, Grand'mère restait au logis par dispense du -curé, eu égard à son âge, à moins qu'il ne s'agît des fêtes de Noël, de -Pâques ou de l'Assomption. - -Et dans quelle tenue P'tit-Bonhomme se présentait à l'église de Silton! -Ce n'était plus l'enfant en haillons qui se glissait sous le porche -de la cathédrale de Galway et se dissimulait derrière les piliers. -Il ne craignait plus d'être chassé, il ne tremblait pas devant cette -redingote sévère, ce gilet montant, cette longue canne, dont l'ensemble -constitue l'important bedeau de paroisse. Non! il avait sa place au -banc, près de Martine et de Kitty, il écoutait les chants sacrés, il y -répondait d'une voix douce, il suivait l'office dans un livre à images, -dont Grand'mère lui avait fait cadeau. C'était un garçon que l'on -pouvait montrer avec quelque fierté, vêtu de son tweed de bonne étoffe, -toujours propre et dont il prenait grand soin. - -La messe achevée, on remontait dans la carriole, on revenait à Kerwan. -Cet hiver-là, par exemple, il neigeait à gros tourbillons, des fois, -et la bise piquait ferme. Tous avaient les yeux rougis par le froid, la -face gercée. A la barbe de M. Martin et de ses fils pendaient de petits -cristaux de glace, ce qui leur faisait comme des têtes de plâtre. - -Il est vrai, un bon feu de racines et de tourbe que Grand'mère -avait entretenu, flambait au fond de l'âtre. On s'y réchauffait, on -s'asseyait devant la table, sur laquelle fumait quelque morceau de lard -aux choux à forte odeur, entre un plat de pommes de terre brûlantes -sous leur enveloppe rougeâtre, et une omelette dont les œufs avaient -été soigneusement choisis selon leur ordre numérique. - -Puis, la journée s'écoulait en lectures, en causeries, lorsque le temps -ne permettait pas de sortir. P'tit-Bonhomme, sérieux et attentif, -tirait profit de ce qu'il entendait. - -La saison s'avançait. Février fut très froid, et mars très pluvieux. -L'époque approchait où les labours allaient recommencer. En somme, -l'hiver, n'ayant pas été d'une extrême rigueur, ne semblait pas -devoir se prolonger. Les ensemencements se feraient en de bonnes -conditions. Les tenanciers seraient en mesure de répondre aux exigences -des propriétaires pour les fermages de la prochaine Noël, sans être -exposés à ces funestes évictions dont tant de districts sont le -théâtre, lorsque la récolte a manqué, et qui dépeuplent des paroisses -entières[5]. - - [5] C'est depuis 1870, que les fermiers ne peuvent plus être expulsés - sans recevoir une indemnité pour les améliorations qu'ils ont faites - au sol. - -Cependant, ainsi que l'on dit, il y avait un point noir à l'horizon de -la ferme. - -Deux ans auparavant, le second fils, Pat, était parti sur le navire de -commerce _Guardian_, appartenant à la maison Marcuard de Liverpool. -Deux lettres de lui étaient arrivées, après son passage à travers les -mers du Sud; la dernière remontait à neuf ou dix mois, et, depuis -lors, les nouvelles faisaient absolument défaut. M. Martin avait écrit -à Liverpool, cela va sans dire. Or, la réponse n'avait point été -satisfaisante. On n'avait rien appris ni par les courriers ni par -les correspondances maritimes, et MM. Marcuard ne cachaient pas leurs -inquiétudes sur le sort du _Guardian_. - -Il s'en suit donc que Pat était principalement l'objet des -conversations à la ferme, et P'tit-Bonhomme comprenait quel chagrin ce -manque de nouvelles devait causer à la famille. - -Aussi ne s'étonnera-t-on pas de l'impatience avec laquelle on attendait -chaque matin le mail-coach du post-office. Notre petit garçon le -guettait sur la route, qui met cette partie du comté en communication -avec le chef-lieu. Du plus loin qu'il apercevait la voiture, -reconnaissable à sa couleur de sang de bœuf, il courait à toutes -jambes, non plus comme ces gamins en quête de quelques coppers, mais -afin de savoir s'il n'y avait pas une lettre à l'adresse de Martin Mac -Carthy. - -Le service des postes est remarquablement établi jusque dans les -parties les plus reculées des comtés de l'Irlande. Le mail s'arrête à -toutes les portes pour distribuer ou recevoir les lettres. A un pan -de mur, à une borne, on trouve des boîtes signalées par une plaque en -fonte rouge, même des sacs, suspendus aux branches d'arbres, que le -courrier lève en passant. - -Par malheur, aucune lettre de la main de Pat n'arrivait à la ferme de -Kerwan, aucune envoyée par la maison Marcuard. Depuis la dernière fois -que le _Guardian_ avait été vu au large de l'Australie, on n'avait pas -eu de ses nouvelles. - -Grand'mère était très affectée. Pat avait toujours été son enfant de -prédilection. Elle en parlait sans cesse. Déjà très vieille, ne le -reverrait-elle pas avant de mourir?... P'tit-Bonhomme essayait de la -rassurer. - -«Il reviendra, disait-il. Je ne le connais pas, et il faut que je le -connaisse... puisqu'il est de la famille. - ---Et il t'aimera comme nous t'aimons tous, répondit-elle. - ---C'est pourtant beau, d'être marin, Grand'mère! Quel dommage qu'il -faille se quitter et pour si longtemps! On ne pourrait donc pas aller -en mer, toute une famille?... - ---Non, mon enfant, non, et, quand s'en est allé Pat, cela m'a fait -beaucoup de peine... Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent ne se séparer -jamais!... Notre garçon aurait pu rester à la ferme... il aurait eu sa -part de travail, et nous ne serions pas dévorés d'inquiétude!... Il ne -l'a pas voulu... Dieu nous le ramène!... N'oublie pas de prier pour lui! - ---Non, Grand'mère, je ne l'oublie pas... pour lui et pour vous tous!» - -Les labours furent repris dès les premiers jours d'avril. Grosse -besogne, car la terre est encore dure, que de la retourner à la -charrue, de la fouler au rouleau pour l'égaliser, de la passer à la -herse. Il fallut faire venir quelques manouvriers du dehors. M. Martin -et ses deux fils n'auraient pu y suffire. En effet, les moments sont -précieux, quand on a dû attendre le printemps pour semer. Et puis, il y -avait aussi les légumes, et en ce qui concerne les pommes de terre, à -choisir ceux de ces tubercules dont les «œils» peuvent assurer une -forte récolte. - -En même temps, les bestiaux allaient sortir de l'étable. Les porcs, -on les laissait vaguer à travers la cour et sur la route. Les vaches, -que l'on mettait au piquet dans les prairies, n'exigeaient pas grande -surveillance. On les menait le matin, on les ramenait le soir. La -traite était l'ouvrage des femmes. Mais il y avait à garder les -moutons, qui s'étaient nourris de paille, de choux et de navets pendant -l'hiver, à les conduire au pacage, tantôt sur un champ, tantôt sur un -autre. Il semblait bien que P'tit-Bonhomme était tout désigné pour être -le berger de ce troupeau. - -Martin Mac Carthy ne possédait, on le sait, qu'une centaine de moutons, -de cette bonne race écossaise à longue laine plutôt grisâtre que -blanche, avec le museau noir et les pattes de même couleur. Aussi, -la première fois que P'tit-Bonhomme les dirigea vers la pâture, à un -demi-mille de la ferme, éprouva-t-il une certaine fierté d'exercer -ces nouvelles fonctions. Cette troupe bêlante qui défilait sous ses -ordres, son chien Birk qui faisait ranger les retardataires, les -quelques béliers qui marchaient en tête, les agneaux qui se pressaient -près de leurs mères... quelle responsabilité! Si l'un d'eux venait à -s'égarer!... Si les loups rôdaient aux environs!... Non! Avec Birk, et -son couteau passé à la ceinture, le jeune berger n'avait pas peur des -loups. - -Il partait tout au matin, une grosse miche, un œuf dur, un morceau -de lard au fond de son bissac, de quoi dîner à midi en attendant le -repas du soir. Les moutons, il les comptait au sortir de l'étable, -et il les comptait au retour. De même les chèvres qu'il surveillait -également et que les chiens laissent libres d'aller et venir. - -Pendant les premiers jours, le soleil était à peine levé, lorsque -P'tit-Bonhomme remontait la route derrière son troupeau. Quelques -étoiles brillaient encore vers le couchant. Il les voyait s'éteindre -peu à peu, comme si le vent eût soufflé dessus. Alors les rayons -solaires, frissonnant à travers l'aube, se glissaient jusqu'à lui, -en piquant d'une gemme étincelante les cailloux et les gerbes. Il -regardait à travers la campagne. Le plus souvent, sur un champ voisin, -M. Martin et Murdock poussaient la charrue, qui laissait un sillon -droit et noirâtre derrière elle. Dans un autre, Sim lançait d'un geste -régulier la semence que la herse allait bientôt recouvrir d'une légère -couche de terre. - -Il faut retenir que P'tit-Bonhomme, quoiqu'il ne fût qu'au début de la -vie, était plus porté à saisir le côté pratique que le côté curieux des -choses. Il ne se demandait pas comment d'un simple grain il pouvait -sortir un épi, mais combien l'épi rendrait de grains de blé, d'orge ou -d'avoine. Et, la moisson venue, il se promettait de les compter, comme -il comptait les œufs de la basse-cour, et d'inscrire le résultat de -ses calculs. C'était sa nature. Il eût plutôt compté les étoiles qu'il -ne les eût admirées. - -Par exemple, il accueillait avec joie l'apparition du soleil, moins -encore pour la lumière que pour la chaleur qu'il venait répandre -sur le monde. On dit que les éléphants de l'Inde saluent l'astre du -jour, quand il se lève à l'horizon, et P'tit-Bonhomme les imitait, -s'étonnant que ses moutons ne fissent pas entendre un long bêlement -de reconnaissance. N'est-ce pas lui qui fond les neiges dont le sol -est recouvert? Pourquoi donc, en plein midi, au lieu de le regarder en -face, ces animaux se serraient-ils les uns contre les autres, la tête -basse, de telle façon qu'on ne leur voyait plus que le dos, faisant -ce qu'on appelle leur «prangelle». Décidément, les moutons sont des -ingrats! - -Il était rare que P'tit-Bonhomme ne fût pas seul sur les pâtures -pendant la plus grande partie de la journée. Quelquefois, cependant, -Murdock ou Sim s'arrêtaient sur la route, non pour surveiller le -berger, car on pouvait se fier à lui, mais par goût d'échanger quelques -propos familiers. - -«Eh! lui disaient-ils, le troupeau va-t-il bien, et l'herbe est-elle -épaisse?... - ---Très épaisse, monsieur Murdock. - ---Et tes moutons sont sages?... - ---Très sages, Sim... Demande à Birk... Il n'est jamais obligé de les -mordre!» - -Birk, pas beau, mais très intelligent, très courageux, était devenu -le fidèle compagnon de P'tit-Bonhomme. Il est positif que tous deux -causaient ensemble, des heures durant. Ils se disaient des choses qui -les intéressaient. Lorsque le jeune garçon le regardait dans les yeux -en lui parlant, Birk, dont le long nez tremblottait au bout de sa -narine brune, semblait humer ses paroles. Il remuait bavardement sa -queue,--cette queue qu'on a justement appelée un «sémaphore portatif». -Deux bons amis, à peu près du même âge, et qui s'entendaient bien. - -Avec le mois de mai, la campagne devint verdoyante. Les fourrages -faisaient déjà une chevelure touffue de sainfoin, de trèfle et de -luzerne aux pâturages. Il est vrai, les champs, ensemencés de grains, -n'avaient jusqu'ici que de menues pousses, pâles comme ces premiers -cheveux qui apparaissent sur la tête d'un bébé. P'tit-Bonhomme -éprouvait l'envie d'aller les tirer pour les faire grandir. Et, un -jour que M. Martin était venu le rejoindre, il lui communiqua sa -fameuse idée. - -«Eh, mon garçon, répondit le fermier, est-ce que si l'on te tirait les -cheveux, tu t'imagines qu'ils en pousseraient plus vite?... Non! on te -ferait mal, voilà tout. - ---Alors, il ne faut pas?... - ---Non, il ne faut jamais faire de mal à personne, pas même aux plantes. -Laisse venir l'été, laisse agir la nature, et tous ces brins verts -formeront de beaux épis, et on les coupera pour avoir leur grain et -leur paille! - ---Vous pensez, monsieur Martin, que la moisson sera belle cette année? - ---Oui! cela s'annonce bien. L'hiver n'a pas été trop rude, et, depuis -le printemps, nous avons eu plus de jours de soleil que de jours de -pluie. Dieu veuille que cela continue pendant trois mois, et la récolte -paiera amplement les taxes et les fermages.» - -Cependant, il y avait des ennemis avec lesquels il fallait compter. -C'étaient les oiseaux pillards et voraces, qui pullulent à la surface -de la campagne irlandaise. Passe pour ces hirondelles, qui ne vivent -que d'insectes durant leur séjour de quelques mois! Mais les moineaux -effrontés et gourmands, véritables souris de l'air, qui s'attaquent aux -graines, et surtout, ces corbeaux, dont les ravages sont intolérables, -que de mal ils causent aux récoltes! - -Ah! les abominables volatiles, comme ils faisaient enrager -P'tit-Bonhomme! Comme ils avaient bien l'air de se moquer! Lorsqu'il -conduisait ses moutons à travers les pâturages, il en faisait lever des -bandes noirâtres, qui jetaient des croassements aigus et s'envolaient, -les pattes pendantes. C'étaient des bêtes d'une énorme envergure, que -leurs puissantes ailes entraînaient rapidement. P'tit-Bonhomme se -mettait à leur poursuite, il excitait Birk qui s'époumonait en aboyant. -Que faire contre des oiseaux qu'on ne peut approcher? ils vous narguent -même à dix pas. Puis: «Krrroa... krrroa!...» et la nuée déguerpit! - -[Illustration: P'TIT-BONHOMME VIT LES CORBEAUX SE POSER. (Page 153.)] - -Ce qui dépitait P'tit-Bonhomme, c'est que les épouvantails, placés au -milieu des pièces de blé ou d'avoine, ne servaient à rien. Sim avait -fabriqué des mannequins d'aspect terrible, les bras étendus, le corps -vêtu de loques qui s'agitaient au vent. Des enfants en auraient eu -peur, certainement; les corbeaux, pas le moins du monde. Peut-être -convenait-il d'imaginer quelque machine plus effrayante et moins -taciturne. C'est une idée qui vint à notre héros après de longues -méditations. Le mannequin remue ses bras, sans doute, lorsque la brise -est forte, mais il ne parle pas, il ne crie pas: il fallait le faire -crier. - -Excellente idée, on l'avouera, et, pour la mettre à exécution, Sim -n'eut qu'à fixer sur la tête de l'appareil une crécelle que le vent -faisait tourner avec bruit. - -Bah! si messieurs les corbeaux se montrèrent, sinon inquiets, du -moins étonnés les deux premiers jours, le troisième, ils n'y prirent -plus garde, et P'tit-Bonhomme les vit se poser tranquillement sur le -mannequin, dont la crécelle ne pouvait lutter avec leurs croassements. - -«Décidément, pensa-t-il, tout n'est pas parfait en ce bas monde!» - -A part ces quelques ennuis, les choses marchaient à la ferme. -P'tit-Bonhomme y était aussi heureux que possible. Pendant les longues -soirées de cet hiver il avait fait des progrès sérieux en écriture et -en calcul. Et, maintenant, lorsqu'il rentrait à la fin du jour, il -mettait en ordre sa comptabilité. Elle comprenait, avec les œufs des -poules, les poussins du poulailler inscrits à la date de leur naissance -et numérotés suivant leur espèce. Il en était de même des porcelets -et des lapins, qui forment des familles nombreuses en Irlande comme -ailleurs. Ce n'était pas là une mince besogne pour le jeune comptable. -Aussi lui en savait-on gré. Il témoignait d'un esprit si ordonné qu'on -l'y encourageait. Et, chaque soir, M. Martin lui remettait le caillou -convenu qu'il glissait dans son pot de grès. Ces cailloux-là avaient à -ses yeux autant de valeur que des shillings. Après tout, la monnaie, -ce n'est qu'une affaire de convention. En outre, le pot contenait -aussi la belle guinée d'or que lui avait valu son début au théâtre de -Limerick, et dont, par on ne sait quelle réserve, il n'avait point -parlé à la ferme. Au surplus, faute d'en avoir l'emploi puisqu'il ne -manquait de rien, il lui attribuait un moindre prix qu'à ses petites -pierres, lesquelles attestaient son zèle et sa parfaite conduite. - -La saison ayant été favorable, on fit les préparatifs pour les travaux -de fenaison dès la dernière semaine de juillet. Bonne apparence de -récolte. Tout le personnel de la ferme dut être mis en réquisition. -Une cinquantaine d'acres à faucher, ce fut l'ouvrage de Murdock, de -Sim et de deux manouvriers du dehors. Les femmes leur venaient en aide -pour étendre le fourrage frais afin de le faire sécher, avant de le -mettre en «moffles»--puis de le rentrer à l'intérieur des granges. -Sous un climat aussi pluvieux, on comprend qu'il n'y ait pas une -journée à perdre, et, si le temps est au beau, que l'on se hâte d'en -profiter. Peut-être P'tit-Bonhomme négligea-t-il son troupeau pendant -une semaine, désireux de seconder Martine et Kitty. De quelle ardeur il -massait les herbes avec son râteau, et comme il s'entendait à édifier -ses moffles! - -Ainsi s'écoula cette année,--l'une des plus heureuses de M. Martin à la -ferme de Kerwan. Elle n'aurait laissé aucun regret, si on avait eu des -nouvelles de Pat. C'était à croire que la présence de P'tit-Bonhomme -portait bonheur. Lorsque le collecteur des taxes et le receveur des -redevances se présentèrent, ils furent payés intégralement. A l'hiver -qui suivit, exempt de grands froids et très humide, succéda un -printemps précoce, lequel justifia les espérances que les cultivateurs -avaient conçues. - -On retourna à la vie des champs. P'tit-Bonhomme reprit les longues -journées avec Birk et ses moutons. Il vit les herbages reverdir, il -entendit le bruit menu que font le blé, le seigle, l'avoine, lorsque -l'épi commence à se former. Il s'amusa du vent qui effleurait les -panaches soyeux des orges. Et puis, on parlait d'une autre récolte -impatiemment attendue, une chose qui faisait sourire Grand'mère... Oui! -trois mois ne s'écouleraient pas sans que la famille Mac Carthy se fût -accrue d'un nouveau membre, dont Kitty se préparait à lui faire cadeau. - -Pendant la fenaison en août, voici que précisément au plus fort de la -besogne, un des ouvriers fut pris de fièvre et ne put continuer son -travail. Pour le remplacer, il fallait s'adresser à quelque faucheur -en chômage, s'il s'en trouvait encore. L'ennui était que M. Martin dût -perdre une demi-journée à courir jusqu'à la paroisse de Silton. Aussi -accepta-t-il volontiers, lorsque P'tit-Bonhomme offrit de s'y rendre. - -On pouvait se fier à lui pour porter un mot et le remettre au -destinataire. Cinq milles sur une route qu'il connaissait, puisqu'il -la parcourait chaque dimanche, ce n'était pas chose à l'embarrasser. -Et même, il se proposait d'aller à pied, les chevaux et l'âne étant -occupés au charroi des fourrages. En quittant la ferme de grand matin, -il promettait d'être de retour avant midi. - -Petit-Bonhomme partit dès l'aube, d'un pas délibéré, ayant dans sa -poche la lettre du fermier qu'il devait remettre à l'aubergiste de -Silton, et, dans son bissac, de quoi manger en route. - -Le temps était beau, rafraîchi par une légère brise de l'est, et les -trois premiers milles furent allègrement enlevés. - -Personne ni sur le chemin ni à l'intérieur des maisons isolées. Tout -le monde était pris par les travaux des champs. A perte de vue, -la campagne se montrait couverte de milliers de moffles, qui ne -tarderaient pas à être rentrées. - -En un certain endroit, la route rencontre un bois épais qu'elle -contourne en s'allongeant d'un mille au moins. P'tit-Bonhomme jugea que -mieux valait traverser ce bois afin de gagner du temps. Il y pénétra -donc, non sans éprouver cette crainte toute naturelle que la forêt -inspire aux enfants,--la forêt où il y a des voleurs, la forêt où il -y a des loups, la forêt où se passent toutes les histoires que l'on -raconte pendant les veillées. Il est vrai, en ce qui concerne le loup, -Paddy prie volontiers les saints pour qu'ils le maintiennent en bonne -santé et il l'appelle «son parrain». - -P'tit-Bonhomme avait à peine fait une centaine de pas le long d'une -étroite allée, qu'il s'arrêta à la vue d'un homme étendu au pied d'un -arbre. - -Était-ce un voyageur qui était tombé à cette place, ou tout simplement -un passant qui se reposait avant de se remettre en chemin? - -P'tit-Bonhomme regardait, immobile, et, l'homme ne remuant pas, il -s'avança. - -L'homme dormait d'un profond sommeil, ses bras croisés, son chapeau -rabattu sur ses yeux. Il paraissait jeune, vingt-cinq ans au plus. A -ses bottes terreuses, à ses vêtements poussiéreux, nul doute qu'il ne -vînt de fournir une longue étape, en remontant la route de Tralee. - -Mais ce qui attira surtout l'attention de P'tit-Bonhomme, c'est que ce -voyageur devait être un marin... oui! à voir son costume et son bagage -contenu dans un sac de grosse toile goudronnée. Sur ce sac, il y avait -une adresse que notre garçonnet put lire, dès qu'il se fut approché. - -«Pat... s'écria-t-il, c'est Pat!» - -Oui! Pat, et on l'eût reconnu rien qu'à sa ressemblance avec ses -frères, Pat dont on n'avait plus de nouvelles depuis si longtemps, Pat -dont on attendait le retour avec tant d'impatience! - -Et alors P'tit-Bonhomme fut sur le point de l'appeler, de le -réveiller... Il se retint. La réflexion lui fit comprendre que si Pat -reparaissait à la ferme, sans que l'on fût préparé à le revoir, sa mère -et sa grand'mère surtout, éprouveraient un tel saisissement qu'elles -pourraient en être malades. Non! mieux valait prévenir M. Martin... -Il arrangerait les choses en douceur... Il préparerait les femmes à -l'arrivée de leur fils et petit-fils... Quant à la commission pour -l'aubergiste de Silton, eh bien! on la ferait demain... Et puis, Pat, -n'était-ce pas un travailleur tout indiqué, un enfant de la ferme, -qui en vaudrait bien un autre?... D'ailleurs, le jeune marin était -fatigué, et, en effet, il avait quitté Tralee au milieu de la nuit, -après y être venu par le railway. Dès qu'il serait sur pied, il aurait -vite fait d'atteindre la ferme. L'essentiel, c'était de l'y précéder, -afin que son père et ses frères, avertis à temps, pussent venir -au-devant de lui. - -Inutile, pas vrai, de lui laisser ce paquet pendant les trois derniers -milles? Pourquoi P'tit-Bonhomme ne s'en chargerait-il pas? N'était-il -pas assez fort pour le porter sur ses épaules?... En outre, cela lui -ferait tant de plaisir de se charger d'un sac de matelot... un sac qui -avait navigué... Songez donc!... - -Il prit le sac par la boucle de corde qui le fermait, et, l'ayant -assujetti sur son dos, il s'élança du côté de la ferme. - -Une fois sorti du bois, il n'y avait plus qu'à suivre la grande route, -qui filait droit pendant un demi-mille. - -P'tit-Bonhomme n'avait pas fait cinq cents pas dans cette direction, -qu'il entendit des cris retentir en arrière. Ma foi, il ne voulut ni -s'arrêter ni ralentir sa marche, et chercha au contraire à gagner de -l'avant. - -Mais, en même temps qu'on criait, on courait aussi. - -C'était Pat. - -En se réveillant, il n'avait plus trouvé son sac. Furieux, il s'était -jeté hors du bois, il avait aperçu l'enfant au tournant de la route. - -«Eh! voleur... t'arrêteras-tu?...» - -On imagine bien que P'tit-Bonhomme n'entendait pas de cette oreille-là. -Il courait de son mieux. Mais, avec ce sac sur le dos, il ne pouvait -manquer d'être rattrapé par le jeune marin, qui devait avoir des jambes -de gabier. - -«Ah! voleur... voleur... tu ne m'échapperas pas... et ton affaire est -claire!» - -Alors, sentant que Pat n'était plus qu'à deux cents pas derrière lui, -P'tit-Bonhomme laissa tomber le sac et se mit à détaler de plus belle. - -Pat ramassa le sac et continua sa poursuite. - -Bref, la ferme apparut au moment où Pat, étant parvenu à rejoindre -l'enfant, le tenait par le collet de sa veste. - -M. Martin et ses fils étaient dans la cour, occupés à décharger des -bottes de fourrage. Quel cri leur échappa, sans qu'ils eussent pris -garde de le retenir. - -«Pat... mon fils!... - ---Frère... Frère!...» - -Et voilà Martine et Kitty, et voilà Grand'mère, qui accourent pour -serrer Pat entre leurs bras... - -P'tit-Bonhomme restait là, les yeux rayonnants de joie, se demandant -s'il n'y aurait pas une caresse pour lui... - -«Ah... mon voleur!» s'écria Pat. - -Tout s'expliqua en quelques mots, et P'tit-Bonhomme, s'élançant vers -Pat, lui grimpa au cou, comme s'il se fût hissé à la hune d'un navire. - - - - -XIII - -DOUBLE BAPTÊME. - - -Quelle joie chez les Mac Carthy! Pat de retour, le jeune marin à la -ferme de Kerwan, la famille au grand complet, les trois frères réunis à -la même table, Grand'mère avec son petit-fils, Martin et Martine avec -tous leurs enfants! - -Et puis, l'année s'annonçait bien. La récolte de fourrage était -abondante, la moisson ne le serait pas moins. Et les pommes de terre, -les saintes pommes de terre, qui gonflaient le sillon de leurs -tubercules jaunâtres ou rougeâtres! C'est là du pain tout fait; il n'y -a plus qu'à le cuire, et un peu de cendre chaude y peut suffire dans -les plus modestes foyers. - -Et d'abord, Martine demanda à Pat: - -«Est-ce pour une année toute entière que tu nous es revenu, mon enfant? - ---Non, mère, pour six semaines seulement. Je ne songe pas à abandonner -mon métier qui est un bon métier... Dans six semaines, il faut que -je sois de retour à Liverpool, où j'embarquerai de nouveau sur le -_Guardian_... - ---Dans six semaines! murmura Grand'mère. - ---Oui, mais en qualité de maître d'équipage, cette fois, et un maître -d'équipage à bord d'un grand navire, c'est quelqu'un... - ---Bien, Pat, bien! dit Murdock, en serrant affectueusement la main de -son frère. - ---Jusqu'au jour de mon départ, reprit le jeune marin, si vous avez -besoin de deux bras solides à la ferme, les miens sont à votre service. - ---Ce n'est pas à refuser,» répondit M. Martin. - -Ce jour-là, Pat venait de faire connaissance avec sa belle-sœur -Kitty, dont le mariage avait été postérieur à son dernier embarquement. -Il fut enchanté de trouver en elle une si excellente femme, digne de -Murdock, et crut même devoir la remercier de ce qu'elle lui donnerait -un neveu,--à moins que ce ne fût une nièce,--avant qu'il eût rejoint -son bord. Il se faisait une joie de devenir oncle, et il embrassait -Kitty comme une sœur qui lui était survenue pendant son absence. - -On le croira volontiers, P'tit-Bonhomme n'était pas resté insensible -devant ces épanchements. Il s'y associait du fond du cœur, tout en -se tenant dans un coin de la salle. Mais son tour vint de s'approcher. -Au surplus, est-ce qu'il n'était pas de la famille? On avait raconté -son histoire à Pat. Le brave garçon en parut très touché. De cet -instant, tous les deux furent grands amis. - -[Illustration: Sur ce sac, il y avait une adresse. (Page 156.)] - -«Et moi, répétait le jeune marin, moi qui l'avais pris pour un voleur, -en le voyant s'ensauver mon sac à la main! Vraiment, il a risqué -d'attraper quelques taloches... - ---Oh! vos taloches, répondit P'tit-Bonhomme, elles ne m'auraient pas -fait de mal, puisque je ne vous avais rien volé.» - -Et, en parlant ainsi, il regardait ce vigoureux gars, bien planté, -bien découplé, avec son allure résolue, ses manières franches, sa -figure hâlée par le soleil et la brise. Un marin, cela lui paraissait -être quelque personnage considérable... un être à part... un monsieur -qui allait sur l'eau. Comme il comprenait que Pat fût le préféré de -Grand'mère, qui le tenait par la main comme pour l'empêcher de les -quitter trop tôt!... - -[Illustration: Pat avait narré son histoire. (Page 161.)] - -Pendant la première heure, il va sans dire que Pat avait narré son -histoire, expliqué pourquoi il avait été si longtemps sans donner de -ses nouvelles,--si longtemps qu'on l'avait cru perdu. Et il s'en était -fallu de peu qu'il ne revînt jamais au pays. Le _Guardian_ avait fait -côte sur un des îlots de la mer des Indes, dans les parages du sud. -Là, treize mois durant, les naufragés n'eurent pour lieu de refuge -qu'une île déserte, située en dehors des routes maritimes, sans aucune -communication avec le reste du monde. Enfin, à force de travail, on -était parvenu à renflouer le _Guardian_. Tout avait été sauvé, navire -et cargaison. Et Pat s'était si remarquablement distingué par son -zèle et son courage, que, sur la proposition du capitaine, la maison -Marcuard de Liverpool venait de le rembarquer en qualité de maître -d'équipage pour une prochaine navigation à travers le Pacifique. Les -choses étaient donc au mieux. - -Dès le lendemain, le personnel de Kerwan se remit à la besogne, et il -fut démontré que le manouvrier malade allait être remplacé par un rude -travailleur. - -Septembre arrivé, la moisson battit son plein. Si, comme à l'habitude, -le rendement du blé resta assez médiocre, du moins, les seigles, les -orges et les avoines produisirent-ils une abondante récolte. Cette -année 1878 était incontestablement une année fructueuse. Le receveur -des fermages pourrait se présenter même avant Noël, s'il était pressé. -On le paierait en bel et bon argent, et les approvisionnements en -réserve seraient pour l'hiver. Il est vrai, Martin Mac Carthy ne -parvenait guère à grossir son épargne; il vivait de son travail qui -assurait le présent, mais non l'avenir. Ah! l'avenir des tenanciers -de l'Irlande, toujours à la merci des caprices climatériques! C'était -l'incessante préoccupation de Murdock. Aussi sa haine ne cessait-elle -de s'accroître contre un tel état social, qui ne finirait qu'avec -l'abolition du landlordisme et la rétrocession du sol aux cultivateurs -par voie de paiements échelonnés. - -«Il faut avoir confiance!» lui répétait Kitty. - -Et Murdock la regardait sans répondre. - -Ce fut ce mois-là, le 9, que l'événement si impatiemment attendu mit en -fête la ferme de Kerwan. Kitty, qui s'était à peine alitée, donna le -jour à une petite fille. Quelle joie pour tout le monde! Ce bébé, on le -reçut comme un ange qui serait entré par la fenêtre de la grande salle -en battant de l'aile. Grand'mère et Martine se l'arrachaient, Murdock -eut un sourire de bonheur en embrassant son enfant. Ses deux frères -demeuraient en adoration devant leur nièce. N'était-ce pas le premier -fruit que donnait cette maîtresse branche de l'arbre de la famille, la -branche Kitty-Murdock, en attendant que les deux autres voulussent bien -en produire autant? Et si la jeune mère fut félicitée, choyée, entourée -de soins! Et si des larmes d'attendrissement coulèrent!... On eût dit -que le logis était vide avant la naissance de ce petit être! - -Quant à notre garçonnet, jamais il n'avait été aussi ému que lorsqu'il -lui fut permis de donner un baiser au nouveau-né. - -Que cette naissance dût être une occasion de fête, cela ne faisait -doute pour personne aussitôt que Kitty pourrait y prendre part. Et -c'est ce qui ne tarderait guère. Du reste, le programme en serait très -simple. Après la cérémonie du baptême à l'église de Silton, le curé -et quelques amis de M. Martin, une demi-douzaine de tenanciers du -voisinage qui ne regarderaient pas à venir de deux ou trois milles, -se réuniraient à la ferme. Un copieux et succulent déjeuner les y -attendrait. Ces braves gens seraient charmés de s'associer aux joies -de cette honnête famille dans un cordial banquet. Ce qui la rendait -heureuse plus particulièrement, c'est que Pat était de la fête, puisque -son départ pour Liverpool ne devait s'effectuer que vers les derniers -jours de septembre. Décidément, la déesse Lucine, qui préside aux -naissances, avait convenablement arrangé les choses, et on lui aurait -fait brûler un beau cierge, si elle n'eût été abominablement païenne -d'origine. - -Il y eut d'abord une question à décider: quel nom donnerait-on à -l'enfant? - -Grand'mère proposa le nom de Jenny, et, là-dessus, il n'y eut aucune -difficulté, pas plus d'ailleurs que pour le choix d'une marraine. On -était tellement assuré de lui faire plaisir en le lui proposant que -tous furent d'accord à ce sujet. Quatre générations, il est vrai, -séparaient la bisaïeule de l'arrière-petite-fille, et mieux vaut -sans doute qu'une filleule puisse compter sur sa marraine, au moins -pendant son enfance. Mais, dans l'espèce, il y avait une question -de sentiment qui devait primer toutes les autres: c'était comme une -maternité qu'allait retrouver cette vieille femme, et des larmes -d'attendrissement coulèrent de ses yeux, lorsque l'offre lui fut -adressée avec une certaine solennité. - -Et le parrain?... Ah! voilà! Cela ne marcha pas si vite. Un -étranger?... Il n'y fallait point songer, puisqu'il y avait au logis -deux frères, c'est-à-dire deux oncles, Pat et Sim, qui réclamaient -l'honneur de ce parrainage. Toutefois, désigner l'un serait mécontenter -l'autre. Sans doute, Pat, l'aîné de Sim, pouvait se prévaloir de cette -situation. Mais c'était un marin, destiné à passer la plus grande -partie de son existence en mer. Veiller sur sa filleule, comment cela -lui serait-il possible?... Il le comprit, quelque chagrin qu'il en eût, -et le choix se réduisit à Sim. - -Or, voici que Grand'mère eut une idée qui ne laissa pas de surprendre -au premier abord. Quoi qu'il en fût, elle avait le droit d'indiquer un -compère à son gré. Eh bien! ce fut P'tit-Bonhomme qu'elle désigna. - -Quoi! cet enfant trouvé, cet orphelin dont on n'avait jamais connu la -famille?... - -Était-ce admissible?... Sans doute, on le savait intelligent, -laborieux, dévoué... Il était aimé, estimé, apprécié de tous à la -ferme... Mais enfin... P'tit-Bonhomme!... Et puis, il n'avait encore -que sept ans et demi, ce qui est un peu jeune pour un parrain. - -«Qu'importe, dit Grand'mère, il a en moins ce que j'ai en trop... Cela -se compensera.» - -En effet, si le parrain n'avait pas huit ans, la marraine était dans sa -soixante-seizième année--soit quatre-vingt-quatre ans pour les deux... -Et Grand'mère affirma que cela ne faisait que quarante-deux ans pour -chacun... - -«La force de l'âge», ajouta-t-elle. - -Comme on le pense, quelque désir que chacun eût de lui être agréable, -sa proposition demandait à être réfléchie. La jeune mère, consultée, -n'y vit aucun inconvénient, car elle avait voué à P'tit-Bonhomme une -affection quasi maternelle. Mais M. Martin et Martine se montrèrent -assez indécis, n'ayant rien pu recueillir sur l'état civil de l'enfant -ramassé dans le cimetière de Limerick et qui n'avait jamais connu ses -parents. - -Sur ces entrefaites, Murdock intervint et trancha la question. -L'intelligence de P'tit-Bonhomme très supérieure à son âge, son esprit -sérieux, son application en toutes choses, ce qui se lisait visiblement -sur son front, c'est-à-dire qu'il se ferait sa place un jour, ces -raisons le décidèrent. - -«Veux-tu?... lui demanda-t-il. - ---Oui, monsieur Murdock,» fit P'tit-Bonhomme. - -Et il répondit d'un ton si ferme que chacun en fut frappé. Il avait, -à n'en point douter, le sentiment de la responsabilité qu'il assumait -pour l'avenir de sa filleule. - -Le 26 septembre, dès l'aube, chacun fut prêt pour la cérémonie. Tous -revêtus de leurs habits du dimanche, les femmes en carriole, les hommes -à pied, se rendirent gaiement à la paroisse de Silton. - -Mais, dès qu'ils furent entrés dans l'église, il surgit une -complication, une difficulté à laquelle personne n'avait songé. Ce fut -le curé de la paroisse qui la souleva. - -Lorsqu'il eut demandé quel était le parrain choisi pour le nouveau-né: - -«P'tit-Bonhomme, répondit Murdock. - ---Et quel âge a-t-il?... - ---Sept ans et demi. - ---Sept ans et demi?... C'est un peu jeune... Pourtant, il n'y a pas -d'empêchement. Dites-moi, il a un autre nom que P'tit-Bonhomme, je -suppose?... - ---Monsieur le curé, nous le lui en connaissons pas d'autre, répondit -Grand'mère. - ---Pas d'autre?» répliqua le curé. - -Et, s'adressant au petit garçon: - -«Tu dois avoir un nom de baptême, lui demanda-t-il. - ---Je n'en ai pas, monsieur le curé. - ---Ah çà! mon enfant, est-ce que, par hasard, tu n'aurais jamais été -baptisé?...» - -Que c'eût été par hasard ou autrement, il est certain que -P'tit-Bonhomme était dans l'impossibilité de fournir aucun -renseignement à ce sujet. Rien, dans sa mémoire, ne lui revenait à -propos de cette cérémonie du baptême. On pouvait même s'étonner que la -famille des Mac Carthy, si religieuse, si pratiquante, ne se fût pas -encore préoccupée de cette question. La vérité est que cela n'était -venu à l'idée de personne. - -P'tit-Bonhomme, s'imaginant qu'il y avait là un obstacle insurmontable -à ce qu'il devînt le parrain de Jenny, restait tout interdit, tout -confus. Mais alors Murdock de s'écrier: - -«Eh! s'il n'est pas baptisé, monsieur le curé, qu'on le baptise! - ---Mais s'il l'est!... fit observer Grand'mère. - ---Eh bien, il en sera deux fois plus chrétien! s'écria Sim. Baptisez-le -avant la petite... - ---Au fait, pourquoi pas? répondit le curé. - ---Alors il pourra être parrain?... - ---Parfaitement. - ---Et rien ne s'oppose à ce que les deux baptêmes se fassent l'un après -l'autre?... demanda Kitty. - ---Je n'y vois aucune difficulté, répondit le curé, si P'tit-Bonhomme -trouve un parrain et une marraine pour son compte. - ---Ce sera moi, dit M. Martin... - ---Et moi,» dit Martine. - -Ah! si P'tit-Bonhomme fut heureux en songeant qu'il allait être lié -plus étroitement à sa famille d'adoption. - -«Merci... merci!...» répétait-il en embrassant les mains de Grand'mère, -de Kitty, de Martine. - -Et comme il lui fallait un nom de baptême, on prit le nom d'Edit, que -le calendrier marquait ce jour-là. - -Edit, soit! Mais, ce qui paraissait très vraisemblable, c'est qu'il -continuerait à s'appeler P'tit-Bonhomme... Ce nom lui allait si bien, -et on en avait une telle habitude! - -Le jeune parrain fut donc baptisé d'abord; puis, cette cérémonie -terminée, Grand'mère et lui tinrent sur les fonts baptismaux l'enfant -qui fut régulièrement et chrétiennement dénommée Jenny, suivant le -désir de sa marraine. - -Aussitôt la cloche de verser ses plus joyeux tintements sur la -paroisse, les pétards d'éclater au sortir de l'église, les coppers de -pleuvoir sur les gamins de l'endroit... Et ce qu'il y en avait devant -le porche! C'était à croire que tous les pauvres du comté s'étaient -donné rendez-vous à la place de Silton. - -Cher P'tit-Bonhomme, aurais-tu jamais pu prévoir qu'un jour viendrait -où tu figurerais au premier rang dans une circonstance si solennelle! - -Le retour à la ferme se fit d'un pas joyeux, le curé en tête, avec -les invités, une quinzaine de voisins et voisines. Tous prirent place -devant la table servie dans la grande salle sous la direction d'une -excellente cuisinière que M. Martin avait mandée de Tralee. - -Il va sans dire que les mets, choisis pour ce festin mémorable, avaient -été fournis par les réserves de la ferme. Rien ne venait du dehors, -ni les gigots d'agneaux que trempait un jus fortement épicé, ni les -poulets baignés d'une sauce blanche aux fines herbes, ni les jambons -dont la graisse savoureuse débordait les assiettes, ni les lapins en -gibelotte, ni même les saumons et les brochets, puisqu'ils avaient été -pêchés dans les vives eaux de la Cashen. - -[Illustration: Ce qu'il y avait de gamins devant le porche. (Page 167.)] - -Inutile d'ajouter que le carnet de P'tit-Bonhomme portait exactement -toutes ces plantureuses choses sur la colonne de sortie et que sa -comptabilité était en règle. Il pouvait donc manger en conscience, -boire aussi. D'ailleurs, il y avait là de solides gaillards qui -prêchaient d'exemple, de ces estomacs vigoureux que la provenance des -mets n'inquiète guère, pourvu qu'ils soient abondants. Non! rien ne -resta de ce déjeuner dînatoire, ni des trois services, ni du dessert, -bien que le plum-pudding au riz fût énorme, et qu'il y eût une tarte -aux groseilles par personne avec des bottes de céleris crus. - -[Illustration: Son poignet sur la barre. (Page 172.)] - -Et le vin de gingembre, et le stout, et le porter, et le soda, et -l'usquebaugh qui est une sorte de wiskey, et le brandy, et le gin, et -le grog préparé suivant la fameuse recette: _hot, strong and plenty_, -«chaud, fort et beaucoup». Il y avait de quoi faire rouler sous la -table les plus endurcis buveurs de la province. Aussi, vers la fin du -repas qui dura trois heures, les yeux étaient-ils allumés comme des -braises, les pommettes rouges comme des charbons ardents. Sans doute, -on était sobre dans la famille Mac Carthy... On n'y fréquentait pas les -«cabarets d'éther» réservés aux catholiques, par dédain des «cabarets -d'alcool» réservés aux protestants. D'ailleurs, n'y a-t-il pas des -indulgences un jour de baptême, et le curé n'était-il pas là pour -absoudre les pécheurs? - -Cependant M. Martin ne laissait pas de surveiller ses convives, et -il trouva un auxiliaire assez inattendu dans son second fils Pat qui -s'était modéré, tandis que son frère Sim était un peu parti pour le -pays des têtes à l'envers. - -Et, comme un gros fermier des environs s'étonnait qu'un matelot fût -aussi réservé sur la boisson: - -«C'est que je connais l'histoire de John Playne! répondit le jeune -marin. - ---L'histoire de John Playne?... s'écria-t-on. - ---L'histoire ou la ballade, comme vous voudrez. - ---Eh bien, chante-la-nous, Pat, dit le curé, qui ne fut pas fâché de -cette diversion. - ---C'est qu'elle est triste... et qu'elle n'en finit pas! - ---Va toujours, mon garçon... Nous avons le loisir de l'écouter jusqu'au -bout.» - -Alors Pat entonna la complainte d'une voix si vibrante que -P'tit-Bonhomme croyait entendre tout l'océan chanter par sa bouche. - - COMPLAINTE DE JOHN PLAYNE - - I. - - John Playne, on peut m'en croire, - Est gris complètement. - Il n'a cessé de boire - Jusqu'au dernier moment. - - Eh! deux heures de stage - Au fond d'un cabaret, - En faut-il davantage - Pour dépenser son prêt? - - Bah! dans une marée - Il le rattrapera, - Et, brute invétérée, - Il recommencera!... - - D'ailleurs, c'est l'habitude - Des pêcheurs de Kromer. - Ils font un métier rude... - Allons, John Playne, en mer! - -«Bon! le voilà hors du cabaret! s'écria Sim. - ---Ce qui est dur pour un buveur! ajouta le gros fermier. - ---Il a déjà assez bu! fit observer M. Martin. - ---Trop!» dit le curé. - -Pat reprit: - - II. - - Le bateau de John Playne, - Très pointu de l'avant, - Porte foc et misaine - Il a nom le _Cavan_. - - Mais que John se dépêche - De retourner à bord. - Les chaloupes de pêche - Sont déjà loin du port. - - C'est que la mer est prompte - A descendre à présent. - A peine si l'on compte - Deux heures de jusant. - - Donc, si John ne se hâte - De partir au plus tôt, - Et si le temps se gâte, - C'est fait de son bateau. - -«Bien certainement, il va lui arriver malheur par sa faute! dit -Grand'mère. - ---Tant pis pour lui!» répliqua le curé. - -Pat continua: - - III. - - Ciel mauvais et nuit sombre! - Déjà le vent s'abat - Comme un vautour dans l'ombre... - John, de ses yeux de chat, - - Regarde et puis s'approche... - Qu'est-ce donc qu'il entend? - Un choc contre la roche... - Et gare, s'il attend! - - C'est son bateau qui roule - Au risque de remplir, - Et qu'un gros coup de houle - Pourrait bien démolir. - - Aussi John Playne grogne - Et jure entre ses dents. - C'est toute une besogne - Que d'embarquer dedans. - - Cependant il s'équipe, - Non sans quelque hoquet, - Il allume sa pipe - Au feu de son briquet. - - Puis ensuite il se grée, - Car le temps sera froid, - Sa capote cirée, - Ses bottes, son suroît. - - Cela fait, il redresse - Le mât, non sans effort. - Mais John a de l'adresse, - Et John Playne est très fort. - - Puis, il pèse la drisse - Pour installer son foc, - Et d'un bon coup il hisse - La lourde voile à bloc. - - Enfin, larguant l'amarre - Qu'il ramène à l'avant, - Son poignet sur la barre, - Il s'abandonne au vent. - - Mais, devant le Calvaire, - Quand il passe, je crois - Que l'ivrogne a dû faire - Le signe de la Croix. - -«Un Irlandais doit toujours se signer, fit observer gravement Murdock. - ---Même quand il a bu, répondit Martine. - ---Dieu le garde!» ajouta le curé. - -Pat reprit la complainte: - - IV. - - La baie a deux bons milles - Jusques au pied des bancs, - Des passes difficiles, - De sinueux rubans - - C'est comme un labyrinthe - Où, même en plein midi, - On ne va pas sans crainte, - Eût-on le cœur hardi. - - John est à son affaire. - Bras vigoureux, œil sûr, - Il sait ce qu'il faut faire - Et se dirige sur - - Le cap que l'on voit poindre - Au bas du vieux fanal. - Là, le courant est moindre - Qu'à travers le chenal. - - John largue sa voilure - Qu'il desserre d'un cran, - Et puis, sous cette allure, - Laisse porter en grand. - - Bon! Le feu de marée - Vient de s'effacer... C'est - Que John est à l'entrée - Des passes du Nord-Est. - - Endroit reconnaissable, - Car il est au tournant - De la pointe de sable, - A gauche.--Et, maintenant, - - Assurant son écoute - Sur le taquet de fer, - John est en bonne route... - John Playne en pleine mer. - -«La pleine mer! pensa P'tit-Bonhomme. Que cela doit être beau, quand on -est dessus!» - - V. - - En avant, c'est le vide, - Vide farouche et noir! - Et sans l'éclair livide, - On n'y pourrait rien voir. - - Le vent là-haut fait rage, - Il ne tardera pas, - Sous le poids de l'orage, - A retomber plus bas. - - En effet, la rafale - Se déchaîne dans l'air, - Se rabaisse et s'affale - Presque au ras de la mer. - -Pat venait de suspendre son chant. Aucune observation ne fut faite, -cette fois. Chacun prêtait l'oreille, comme si l'orage de la complainte -eût grondé au-dessus de la ferme de Kerwan, devenue le bateau de John -Playne. - - VI. - - Mais John a son idée, - C'est de gagner au vent, - Rien que d'une bordée - Comme il l'a fait souvent. - - Il a toute sa toile, - Bien qu'il souffle grand frais. - Il a bordé sa voile - Et s'élève au plus près, - - Et, bien que la tempête - Soit redoutable alors, - Au travail il s'entête... - Son chalut est dehors. - - Maintenant que sa chaîne - Est raidie, et qu'il a - Son filet à la traîne,-- - Tout marin sait cela, - - Un bateau qui travaille - Va seul, sans embarder, - Et même sans qu'il faille - De la barre l'aider... - - Aussi, la tête lourde, - L'œil à demi louchant, - John saisit-il sa gourde, - Et puis, la débouchant, - - Il la porte à sa bouche, - Il la presse, il la tord, - Et, sur le banc, se couche - A l'arrière et s'endort. - - Il dort, la panse pleine - De gin et de brandvin... - Ce n'est plus le John Playne... - Hélas! c'est le John plein! - -«L'imprudent! s'écria M. Martin. - ---On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, fit naturellement -observer Sim. - ---Comme il doit être occupé! repartit Martine. - ---Nous verrons bien! répliqua le curé. Continue, Pat.» - - VII. - - A peine quelques nues - Dans le ciel du matin. - Fuyantes et ténues! - Le soleil a bon teint. - - Et comme l'on oublie - Le danger qui n'est plus, - Chacun gaiment rallie - La baie avec le flux. - - Chaque bateau se hâte. - Les voilà bord à bord. - C'est comme une régate - A l'arrivée au port - -«Et John Playne? demanda P'tit-Bonhomme, très inquiet pour l'ivrogne -qui s'est endormi en traînant son chalut. - ---Patience, répondit M. Martin. - ---J'ai peur pour lui!» ajouta Grand'mère. - - VIII. - - Tiens! Qu'est-ce qui se passe? - Le bateau de l'avant - Soudain fait volte-face - Pour revenir au vent. - - Les autres en arrière - Manœuvrent à leur tour - De la même manière, - Sans songer au retour. - - Est-ce que dans l'orage - Quelque bateau surpris - La nuit a fait naufrage? - Oui!... voilà des débris?... - - On se presse, on arrive... - Un bateau sur la mer - Est là, seul, en dérive, - Chaviré, quille en l'air! - -«Chaviré! s'écria P'tit-Bonhomme. - -[Illustration: On vit P'tit-Bonhomme lancer la semence. (Page 183.)] - ---Chaviré!» répéta Grand'mère. - - IX. - - Vite! que l'on travaille! - Il faut hisser d'abord - Le chalut maille à maille - Et le rentrer à bord. - - On le hisse, on le croche - A l'aide de palans, - Il remonte, il approche... - Un cadavre est dedans! - - Et cette épave humaine - Arrachée à la mer, - C'est bien lui, c'est John Playne, - Le pêcheur de Kromer. - - X. - - Son bateau, sans nul doute, - A lui-même livré, - Pris de travers en route, - Sous voile a chaviré. - - Ce qui fera comprendre - Comment, le fou qu'il est, - L'ivrogne s'est fait prendre - Dans son propre filet! - - Ah! quelle horrible vue, - Lorsqu'il est mis à bord! - Oui! malgré tant d'eau bue, - Il semble être ivre encor! - -«Le malheureux! dit Martine. - ---Nous prierons pour lui!» dit Grand'mère. - - XI - - Achevons la besogne! - Pêcheurs, il faut rentrer - Ce misérable ivrogne, - Afin de l'enterrer. - - Si vous voulez m'en croire, - Tachez de le mettre où - Il ne puisse plus boire, - Et creusez bien le trou. - - Ainsi finit John Playne, - John Playne de Kromer. - Mais la marée est pleine... - Allons, pêcheurs, en mer! - -La voix de Pat sonnait comme un clairon en jetant ce dernier vers de la -triste complainte. Et l'impression fut telle parmi les convives, qu'ils -se contentèrent de boire un seul coup à la santé de chacun de leurs -hôtes,--ce qui fit un supplément de dix bonnes rasades... Et l'on se -sépara avec promesse de ne jamais imiter John Playne--pas même à terre. - - - - -XIV - -ET IL N'AVAIT PAS ENCORE NEUF ANS. - - -Ce grand jour écoulé, la ferme se remit aux travaux des champs. On -en abattit, de la besogne. A coup sûr, Pat ne s'aperçut guère qu'il -était venu en congé de repos. De quelle ardeur il aidait son père et -ses frères. Ces marins sont véritablement de rudes travailleurs, même -en dehors de la marine. Pat était arrivé au plus fort de la moisson -qui fut suivie de la récolte des légumes. Il est permis de dire s'il -se «pomoya» comme un gabier de misaine--expression dont il se servit, -et qu'il fallut expliquer à P'tit-Bonhomme. On n'était jamais quitte -avec lui tant qu'on ne lui avait pas donné le pourquoi des choses. -Il ne s'éloignait guère de Pat, qui l'avait pris en amitié,--une -amitié de matelot pour son mousse. Dès que la journée était finie, -lorsque tout le monde était rassemblé à la table du souper, quelle -joie P'tit-Bonhomme éprouvait à entendre le jeune marin raconter -ses voyages, les incidents auxquels il avait pris part, les tempêtes -qu'avait essuyées le _Guardian_, les belles et rapides traversées des -navires! Ce qui l'intéressait surtout, c'étaient les riches cargaisons -rapportées pour le compte de la maison Marcuard, l'embarquement des -marchandises dont le trois-mâts était chargé à destination de l'Europe. -Sans aucun doute, ces choses du négoce frappaient d'un trait plus vif -son esprit pratique. A son idée, l'armateur passait avant le capitaine. - -«Alors, demandait-il à Pat, c'est bien cela qu'on appelle le -commerce?... - ---Oui, on embarque les produits qui se fabriquent dans un pays, et on -va les vendre dans un pays où on ne les fabrique pas... - ---Plus cher qu'on ne les a achetés?... - ---Bien entendu... pour gagner dessus. Puis, on importe les produits des -autres contrées pour les revendre... - ---Toujours plus cher, Pat? - ---Toujours plus cher... quand on le peut!» - -Et si Pat fut cent fois questionné de cette façon pendant son séjour -à la ferme de Kerwan, c'est à ne point le croire. Par malheur, au -grand chagrin de tous, le moment arriva où il dut quitter la ferme et -retourner à Liverpool. - -Le 30 septembre fut le jour des adieux. Pat allait se séparer de -tous ceux qu'il aimait. Combien de temps serait-on sans le voir? On -ne savait. Mais il promit d'écrire, et d'écrire souvent. Avec quelle -émotion ce brave garçon fut embrassé de tous! Grand-mère était là, -pleurant. La retrouverait-il au retour, devant l'âtre, filant sa -quenouille, au milieu de ses enfants, la pauvre vieille femme si âgée? -Du moins la laissait-il en bon état de santé, comme tous ceux de sa -famille. Puis, l'année avait été favorable aux cultivateurs du comté. -Il n'y avait rien à craindre pour l'hiver qui se faisait déjà sentir. -Aussi Pat dit-il à son frère aîné: - -«Je voudrais te savoir moins soucieux, Murdock. On se tire d'affaire -avec du courage et de la volonté... - ---Oui... Pat... si la chance est avec soi; mais on ne commande pas à la -chance. Vois-tu, frère, sans cesse travailler sur une terre qui n'est -pas à vous, qui ne deviendra jamais la vôtre, et, par surcroît, être -à la merci d'une mauvaise récolte, ni le courage ni la volonté n'y -peuvent rien!» - -Pat n'aurait su que répondre à son aîné, et, cependant, lorsqu'il lui -donna une dernière poignée de main: - -«Aie confiance!» murmura-t-il. - -Le jeune marin fut reconduit en carriole jusqu'à Tralee. Il était -accompagné de son père, de ses frères et de P'tit-Bonhomme qui eut -sa bonne part des adieux... Le train l'emporta vers Dublin, d'où le -paquebot devait le transporter à Liverpool. - -Il y eut encore grande besogne à la ferme pendant les semaines qui -suivirent. La moisson engrangée, vint le moment de battre, et cela -fait, M. Martin dut courir les marchés--afin de vendre ses produits, en -ne conservant que les grains de semailles. - -Ces ventes intéressaient notre petit garçon au plus haut point. Aussi -le fermier l'emmenait-il avec lui. Qu'on n'accuse pas cet enfant de -huit ans de se montrer âpre au gain. Non! il était ainsi, et son -instinct le poussait au commerce. Du reste, il se contentait du -caillou que Martin Mac Carthy lui remettait chaque soir, suivant les -conventions, et il se félicitait de voir grossir son trésor. Nous -ferons observer, d'ailleurs, que le désir du lucre est inné chez la -race irlandaise. Ils aiment à gagner de l'argent, les habitants de la -Verte Erin, à la condition toutefois de l'avoir honnêtement acquis. Et, -lorsque le fermier avait conclu une bonne affaire au marché de Tralee -ou dans les bourgades voisines, P'tit-Bonhomme s'en montrait aussi -heureux que si elle eût été faite à son profit. - -Octobre, novembre, décembre, s'écoulèrent en d'assez bonnes conditions. -Les travaux étaient depuis longtemps achevés, lorsque le receveur des -fermages vint, la veille de Noël, se présenter à Kerwan. L'argent -était prêt; mais, une fois échangé contre un reçu en règle, il n'en -restait plus guère à la ferme. Aussi, ne voulant point voir partir -cet argent si péniblement arraché du sol d'autrui, Murdock s'était-il -hâté de sortir, dès qu'on avait aperçu le receveur. C'était toujours -là l'inquiétude de l'avenir. Heureusement l'hiver était assuré, et les -réserves permettraient de recommencer les labours au printemps sans -dépense supplémentaire. - -Avec la nouvelle année survinrent des froids excessifs. On ne -quittait plus guère la ferme. Il est vrai, le travail ne manquait -pas à l'intérieur. Ne fallait-il pas pourvoir à la nourriture et à -l'entretien des animaux? P'tit-Bonhomme était chargé spécialement -de la basse-cour, et l'on pouvait s'en rapporter à lui. Les poules -et les poussins étaient aussi soigneusement traités qu'enregistrés. -Entre temps, il n'oubliait pas qu'il avait une filleule. Quelle joie -il éprouvait à tenir Jenny sur ses bras, à provoquer son sourire en -lui souriant, à lui chanter des chansons, à la bercer pour l'endormir, -lorsque sa mère était occupée de quelque besogne! C'est qu'il avait -pris ses fonctions au sérieux. Un parrain, c'est presque un père, et -il regardait la petite fille comme son enfant. A son sujet, il formait -des projets d'avenir très ambitieux. Elle n'aurait pas d'autre maître -que lui... Il lui apprendrait à parler d'abord, puis à lire, à écrire, -enfin «à tenir sa maison» plus tard... - -Observons ici que P'tit-Bonhomme avait profité des leçons de M. Martin -et de ses fils, surtout de celles que lui donnait Murdock. A cet -égard, il n'en était plus où l'avait laissé Grip,--ce pauvre Grip, -qui occupait toujours sa pensée, et dont le souvenir ne devait jamais -s'effacer... - -Le printemps reparut sans trop de retard, à la suite d'un hiver qui -avait été assez rude. Le jeune berger, accompagné de son ami Birk, -reprit sa tâche habituelle. Sous sa garde, les moutons et les chèvres -retournèrent à travers les pâtures dans un rayon d'un mille autour de -la ferme. Combien il lui tardait que son âge lui permit de prendre -part aux travaux de labour, exigeant une vigueur dont il était encore -dépourvu, à son vif chagrin. Quelquefois, il en parlait à Grand'mère, -qui lui répondait en hochant la tête: - -«Patience, cela viendra... - ---Mais, en attendant, est-ce que je ne pourrais pas semer un bout de -champ?... - ---Cela te rendrait-il heureux?... - ---Oui, Grand'mère. Lorsque je vois Murdock ou Sim lancer les grains -sur le sillon, balançant leurs bras, et marchant d'un pas régulier, -j'ai bonne envie de les imiter. C'est un si beau travail, et il est si -intéressant de penser que ce grain va germer dans les sillons de cette -terre, et qu'il en sortira des épis longs... longs... Comment cela se -peut-il faire?... - ---Je n'en sais rien, mon enfant, mais Dieu le sait, ce qui doit nous -suffire.» - -Il résulta de cette conversation que l'on vit, quelques jours après, -P'tit-Bonhomme arpenter une pièce préparée à la charrue et au rouleau, -et lancer la semence d'avoine avec une adresse parfaite--ce qui lui -valut les compliments de Martin Mac Carthy. - -Aussi, lorsque les fines pointes vertes commencèrent à sortir, quelle -obstination il mit à défendre sa future moisson contre les corbeaux -pillards, se levant à la pointe du jour pour les poursuivre à coups -de pierre! N'oublions pas de mentionner, en outre, qu'à la naissance -de Jenny, il avait planté un petit sapin au milieu de la grande cour, -avec cette pensée qu'ils grandiraient tous les deux ensemble, l'arbuste -et le bébé. Et ce frêle arbuste, ce n'était pas sans peine qu'il -s'ingéniait à le protéger contre les oiseaux malfaisants. Décidément, -P'tit-Bonhomme et les représentants de cette gent dévastatrice ne -seraient jamais bons amis. - -Cet été de 1880, on travailla dur dans les campagnes de -l'Ouest-Irlande. Par malheur, les circonstances climatériques se -montrèrent peu favorables au rendement du sol. En la plupart des -comtés, il fut très inférieur à celui de l'année précédente. Néanmoins, -la famine n'était point à craindre, puisque la récolte des pommes -de terre promettait d'être abondante, quoique tardive, ce dont il -fallait se louer, car les emblavures ne réussirent point, et du blé, -il y en eut à peine. Quant aux seigles, aux orges, aux avoines, on -dut reconnaître que ces diverses céréales allaient être insuffisantes -pour les besoins du pays. Sans doute, cela amènerait une hausse des -prix. Mais en quoi les cultivateurs profiteraient-ils de cette hausse, -puisqu'ils n'auraient rien à vendre, étant forcés de conserver le peu -qu'ils récolteraient pour les semailles de la prochaine année? Aussi -ceux qui avaient pu faire quelques économies devaient-ils s'attendre à -les sacrifier d'abord pour le paiement des diverses taxes; puis, tout -l'argent disparaîtrait jusqu'au dernier shilling lors du règlement des -fermages. - -La conséquence de cet état de choses fut que le mouvement nationaliste -tendit à s'accentuer dans les comtés. C'est ce qui arrive toutes -les fois qu'un nuage de misère se lève à l'horizon des campagnes -irlandaises. En maint endroit retentirent les récriminations mêlées aux -cris désespérés des partisans de la ligue agraire. De terribles menaces -furent proférées contre les propriétaires du sol, qu'ils fussent ou non -étrangers, et on n'a pas oublié que les landlords écossais ou anglais -étaient considérés comme tels. - -Cette année-là, en juin, à Westport, les gens, ameutés par la faim, -venaient de s'écrier: «Accrochez-vous d'une poigne solide à vos -fermes!» et le mot d'ordre qui courait à travers les campagnes, -c'était: «la terre aux paysans!» - -Quelques scènes de désordre éclatèrent sur les territoires du Donegal, -du Sligo, du Galway. Le Kerry n'en fut point exempt. Très effrayées, -Grand'mère, Martine et Kitty virent trop souvent Murdock quitter la -ferme, à la nuit close, et n'y reparaître que le lendemain, fatigué par -de longues étapes, et plus sombre, plus ulcéré que jamais. Il revenait -de ces meetings organisés dans les principales bourgades, où l'on -prêchait la révolte, le soulèvement contre les lords, le boycottage -général, qui obligerait les propriétaires à laisser leurs terres en -friche. - -[Illustration: IL FALLUT RENTRER LES ANIMAUX A L'ÉTABLE. (Page 186.)] - -Et, ce qui accroissait les craintes de la famille au sujet de -Murdock, c'est que le lord lieutenant pour l'Irlande, décidé aux -plus énergiques mesures, faisait surveiller de très près les -nationalistes par ses brigades de police. - -M. Martin et Sim, éprouvant les mêmes sentiments que Murdock, ne -disaient rien quand celui-ci était de retour, après une absence -prolongée. Mais les femmes, elles, le suppliaient d'être prudent, de -prendre garde à ses actes, à ses paroles. Elles voulaient lui arracher -la promesse de ne pas s'associer aux rébellions en faveur du _home -rule_, qui ne pouvaient amener qu'une catastrophe. - -Murdock éclatait alors, et la grande salle retentissait de ses colères. -Il parlait, il s'emportait, comme s'il eût été dans le feu de quelque -meeting. - -«La misère, après toute une vie de travail, la misère sans fin!» -répétait-il. - -Et, tandis que Martine et Kitty tremblaient à la pensée que Murdock -aurait pu être entendu du dehors, en cas que quelque agent eût rôdé -autour de la ferme, M. Martin et Sim, assis à l'écart, courbaient la -tête. - -P'tit-Bonhomme assistait à ces tristes scènes, très ému. Après avoir -subi tant d'épreuves, n'était-il donc pas arrivé au terme de ses -misères le jour où il avait été recueilli à Kerwan? L'avenir lui en -réservait-il de plus dures encore? - -Il avait alors huit ans et demi. Fortement constitué pour son âge, -ayant eu la chance d'échapper aux maladies de l'enfance, ni les -souffrances, ni les mauvais traitements, ni le manque de soins, -n'avaient pu affaiblir son organisme. On dit des chaudières à vapeur -qu'elles ont été éprouvées à «tant» d'atmosphères, quand on les a -soumises aux pressions correspondantes. Eh bien, P'tit-Bonhomme avait -été éprouvé--c'est le mot--éprouvé jusqu'à son maximum de résistance, -et il était capable d'une surprenante endurance physique et morale. -Cela se voyait à ses épaules développées, à sa poitrine déjà large, à -ses membres grêles mais nerveux et bien musclés. Sa chevelure tendait -à brunir, et il la portait courte au lieu de ces boucles que miss -Anna Waston faisait frisotter sur son front. Ses yeux, d'un iris -bleu foncé, allumés d'une prunelle étincelante, témoignaient d'une -extraordinaire vivacité. Sa bouche légèrement serrée des lèvres, -son menton un peu fort, indiquaient l'énergie et la décision de son -caractère. C'est ce qui avait plus particulièrement attiré l'attention -de sa nouvelle famille. Ces gens de culture, sérieux et réfléchis, sont -d'assez bons observateurs. Il n'avait pu leur échapper que ce garçonnet -était un enfant remarquable par ses instincts d'ordre, d'application, -et, certainement, il s'élèverait, s'il trouvait jamais l'occasion -d'exercer ses aptitudes naturelles. - -Les périodes affectées aux travaux de la fenaison et de la moisson -présentèrent des conditions moins favorables que l'année précédente. -Il y eut un déficit assez considérable, tel qu'on l'avait prévu, en ce -qui concernait les grains. Le personnel de la ferme suffit aisément -à la besogne, sans qu'il eût été besoin de recourir aux bras du -dehors. Cependant la récolte des pommes de terre fut belle. C'était la -nourriture en partie assurée pour la mauvaise saison. Mais, cette fois, -comment se procurerait-on l'argent nécessaire au paiement des fermages -et des redevances? - -L'hiver revint, très précoce. Dès le commencement de septembre, on -reçut le premier coup des grands froids. Puis d'abondantes neiges -tombèrent. Il fallut de bonne heure rentrer les animaux à l'étable. La -couche blanche était si épaisse, si persistante, que ni les moutons -ni les chèvres n'auraient pu atteindre l'herbe du sol. De là, cette -crainte très fondée que les fourrages fussent insuffisants jusqu'au -retour du printemps. Les plus prudents ou du moins ceux qui en -avaient les moyens,--et Martin Mac Carthy fut du nombre,--durent se -précautionner par des achats. Il est vrai, ils ne parvinrent à les -réaliser qu'à des prix très élevés, vu la rareté de la marchandise, et -peut-être eût-il mieux valu se défaire des animaux, dont l'entretien -serait compromis par une longue hibernation. - -C'est une circonstance très fâcheuse, en tous pays, que ces froids -qui gèlent la terre à plusieurs pieds de profondeur, surtout lorsque, -légère et siliceuse comme en Irlande, elle a mal retenu le peu -d'engrais qu'il est possible d'y mettre. Quand l'hiver se poursuit -avec une ténacité devant laquelle le cultivateur est désarmé, il est à -craindre que la congélation se prolonge au delà des limites normales. -Et que peut le soc de la charrue, alors que l'humus a conservé la -dureté du silex? Et si les semailles n'ont pas été faites à temps, -quelle misère en perspective! Mais il n'est pas donné à l'homme de -modifier les hasards climatériques d'une saison. Il en est donc réduit -à se croiser les bras, tandis que ses réserves s'épuisent de jour en -jour. Et les bras croisés ne sont pas des bras qui travaillent! - -Avec la fin de novembre, cet état de choses empira. Aux tourmentes de -neige succéda une température des plus rigoureuses. Maintes fois, la -colonne thermométrique s'abaissa à dix-neuf degrés au dessous du zéro -centigrade. - -La ferme, recouverte d'une carapace durcie, ressemblait à ces huttes -groënlandaises, perdues dans l'immensité des paysages polaires. A -la vérité, cette épaisse couche de neige conservait à l'intérieur -la chaleur des foyers, et on ne souffrait pas trop de cet excès de -froidure. Par exemple, au dehors, au milieu de cette atmosphère calme -dont les molécules semblaient être gelées, il était impossible de -s'aventurer sans prendre certaines précautions. - -Ce fut à cette époque que Martin Mac Carthy et Murdock, en prévision -des fermages qu'ils auraient à payer dans quelques semaines, se virent -contraints de vendre une partie de leur bétail, entre autres, un fort -lot de moutons. Il importait de ne pas s'attarder pour toucher de -l'argent chez les marchands de Tralee. - -On était au 15 décembre. Comme la carriole n'aurait pu que très -difficilement rouler à la surface de la couche glacée, le fermier -et son fils prirent la résolution d'entreprendre le voyage à pied. -Par vingt degrés de froid, vingt-quatre milles à parcourir en ces -conditions, cela ne laissait pas d'être très pénible. Très probablement -leur absence durerait deux ou trois jours. - -On ne les vit pas sans inquiétude quitter la ferme, dès les premières -lueurs de l'aube. Bien que le temps fût très sec, de lourdes -vapeurs qui s'épaississaient vers l'ouest, menaçaient de le modifier -prochainement. - -M. Martin et Murdock étant partis le 15, on ne devait pas les attendre -avant le soir du 17. - -Jusqu'au soir, l'état atmosphérique ne changea pas d'une manière -sensible. Il se produisit encore un abaissement du thermomètre d'un -ou deux degrés. La brise se leva dans l'après-midi, et ce fut un -autre sujet d'anxiété, car la vallée de la Cashen se trouble avec une -extraordinaire violence, lorsque les vents de mer s'y engouffrent au -cours de la période hivernale. - -Pendant la nuit du 16 au 17, la tempête se déchaîna furieusement, -accompagnée d'épais tourbillons de neige. A dix pas de la ferme, on -ne l'aurait pas aperçue sous son manteau blanc. Le fracas des glaçons -entrechoqués sur la rivière était épouvantable. A cette heure, M. -Martin et Murdock s'étaient-ils déjà remis en route, après avoir -terminé leurs affaires à Tralee? On ne savait. Ce qui est certain, -c'est que le 18 au soir, ils n'étaient pas de retour. - -La nuit se passa au milieu du tumulte des rafales. On imaginera sans -peine quelles durent être les angoisses de Grand'mère, de Martine, de -Kitty, de Sim et de P'tit-Bonhomme. Peut-être le fermier et son fils -étaient-ils alors perdus dans les remous du chasse-neige?... Peut-être -étaient-ils tombés à quelques milles de la ferme, épuisés, mourant de -faim et de froid?... - -Le lendemain, vers dix heures du matin, il se fit une éclaircie à -l'horizon, et les assauts de la bourrasque diminuèrent. Par suite d'une -saute de vent vers le nord, les neiges accumulées se solidifièrent en -un instant. Sim déclara qu'il allait se porter au devant de son père -et de son frère, en emmenant Birk. Sa résolution fut approuvée, à la -condition qu'il permettrait à Martine et à Kitty de l'accompagner. - -Il en résulta donc que P'tit-Bonhomme, malgré son désir, dut rester à -la maison avec Grand'mère et le bébé. - -Il fut bien convenu, d'ailleurs, que les recherches se borneraient à -l'exploration de la route sur deux ou trois milles, et que, pour le cas -où Sim jugerait à propos de les poursuivre au delà, Martine et Kitty -rentreraient avant la nuit. - -Un quart d'heure après, Grand'mère et P'tit-Bonhomme étaient seuls. -Jenny dormait dans la chambre à côté de la salle--la chambre de Murdock -et de Kitty. Une sorte de corbeille, suspendue par deux cordes à l'une -des poutres du plafond, selon la mode irlandaise, servait de berceau à -l'enfant. - -Le fauteuil de Grand'mère était placé devant l'âtre, où P'tit-Bonhomme -entretenait un bon feu de tourbe et de bois. De temps en temps, -il se levait, il allait voir si sa filleule ne s'éveillait point, -s'inquiétant du moindre mouvement qu'elle faisait, prêt à lui donner un -peu de lait tiède, ou même à la rendormir en balançant doucement son -berceau. - -Grand'mère, tourmentée par l'inquiétude, prêtait l'oreille à tous les -bruits du dehors, grésillement des neiges qui se durcissaient sur le -chaume, gémissement des ais qui craquaient sous les piqûres du froid. - -«Tu n'entends rien, P'tit-Bonhomme? disait-elle. - ---Non, Grand'mère!» - -Et, après avoir égratigné les vitres zébrées de givre, il essayait de -jeter un regard à travers la fenêtre qui donnait sur la cour toute -blanche. - -Vers midi et demi, la petite fille poussa un léger cri. P'tit-Bonhomme -se rendit près d'elle. Comme elle n'avait pas ouvert les yeux, il se -contenta de la bercer pendant quelques instants, et le sommeil la -reprit. - -Il se disposait à retourner près de la vieille femme qu'il ne voulait -pas laisser seule, lorsqu'un bruissement se fit entendre à l'extérieur. -Il écouta avec plus d'attention. Ce n'était qu'une sorte de grattement -qui lui parut venir de l'étable contiguë à la chambre de Murdock. -Toutefois, celle-ci en étant séparée par un mur plein, il ne se -préoccupa pas autrement de ce bruit. Quelques rats, sans doute, qui -couraient entre les bottes de litière. Quant à la fenêtre, elle était -fermée, et il n'y avait rien à craindre. - -P'tit-Bonhomme, ayant eu soin de repousser la porte qui séparait les -deux chambres, s'empressa de rentrer. - -«Et Jenny? demanda Grand'mère. - ---Elle s'est rendormie. - ---Alors, reste près de moi, mon enfant... - ---Oui, Grand'mère.» - -Tous deux, courbés devant l'âtre flambant, reparlèrent de Martin et de -Murdock, puis de Martine, de Kitty, de Sim, qui étaient allés à leur -rencontre. - -Pourvu qu'il ne leur fût pas arrivé malheur! Au milieu de ces tempêtes -de neige, il se produit parfois de si terribles catastrophes! Bah! -des hommes énergiques et vigoureux savent se tirer d'affaire... Dès -qu'ils rentreraient, ils trouveraient un bon feu dans le foyer, un grog -brûlant sur la table... P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à jeter une brassée -de fagots au fond de l'âtre. - -Depuis deux heures déjà, Martine et les autres étaient partis, et rien -n'annonçait leur prochain retour. - -«Voulez-vous que j'aille jusqu'à la porte de la cour, Grand'mère? -proposa P'tit-Bonhomme. De là, je m'avancerai sur la route afin de voir -plus loin... - ---Non... non!... Il ne faut pas que la maison reste seule, répondit -Grand'mère, et elle est seule lorsqu'il n'y a que moi à la garder!» - -Ils se remirent à causer. Mais bientôt,--ce qui arrivait -quelquefois,--la fatigue et l'inquiétude aidant, la vieille femme ne -tarda pas à s'assoupir. - -P'tit-Bonhomme, suivant son habitude, lui glissa un oreiller derrière -la tête, se promettant d'éviter tout bruit qui pourrait la réveiller, -et il vint se poster près de la fenêtre. - -Après en avoir déglacé une des vitres, il regarda. - -Tout était blanc au dehors, tout était silencieux comme dans un enclos -de cimetière. - -Puisque Grand'mère dormait, puisque Jenny reposait dans la chambre à -côté, quel inconvénient y aurait-il à se porter jusqu'à la route. Cette -curiosité, ou plutôt ce désir de voir si personne ne venait, était très -excusable. - -P'tit-Bonhomme ouvrit donc la porte de la salle et la referma -doucement. Et s'enfonçant à mi-jambe dans la couche de neige, il gagna -la barrière à l'entrée de la cour. - -Sur la route, blanche à perte de vue, personne. Nul bruit de pas dans -la direction de l'ouest. Martine, Kitty et Sim n'étaient point à -proximité, car les aboiements de Birk se fussent fait entendre de loin -par ces froids vifs qui portent la voix à de grandes distances. - -P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'au milieu de la chaussée. - -En ce moment, un nouveau grattement attira son attention, non sur la -route, mais dans la cour, à droite des bâtiments du côté des étables. -On eût dit que ce grattement était accompagné d'un hurlement étouffé. - -P'tit-Bonhomme, immobile, écoutait. Le cœur lui battait fort. Mais, -bravement, il se dirigea vers le mur des étables, et ayant tourné -l'angle de ce côté, il se glissa à pas sourds par précaution. - -Le bruit se faisait toujours entendre à l'intérieur, derrière l'angle -occupé par la chambre de Murdock et de Kitty. - -P'tit-Bonhomme, dans le pressentiment de quelque malheur, vint en -rampant le long de la muraille. - -A peine eut-il dépassé l'angle, qu'un cri lui échappa. - -En cet endroit, le paillis avait été désagrégé. Au milieu du mortier, -effrité par le temps, se découpait un assez large trou, qui s'ouvrait -sur la chambre où dormait Jenny. - -Qui avait fait cette brèche?... Était-ce un homme?... Était-ce un -animal?... - -Sans hésiter, P'tit-Bonhomme s'élança d'un bond et pénétra dans la -chambre... - -Juste à ce moment, un animal de forte taille s'en échappait, et, en -s'enfuyant, renversa le jeune garçon. - -[Illustration: Le loup se sauvait en traînant le berceau. (Page 192.)] - -C'était un loup,--un de ces loups vigoureux, à museau pointu en forme -de coin, qui rôdent par bandes à travers les campagnes irlandaises -pendant les longs hivers. - -Après avoir déchiré le paillis et s'être introduit dans la chambre, il -avait arraché le berceau de Jenny, dont les cordes s'étaient rompues, -et se sauvait en le traînant sur la neige. - -La petite fille jetait des cris... - -[Illustration: P'tit-Bonhomme l'attendait de pied ferme. (Page 194.)] - -Se mettre à la poursuite du loup, son couteau à la main, P'tit-Bonhomme -n'hésita pas à le faire, appelant au secours d'une voix désespérée. -Mais qui aurait pu l'entendre, qui aurait pu lui venir en aide? Et si -le féroce animal se retournait contre lui?... Est-ce qu'il songeait à -cela?... Est-ce qu'il se disait qu'il risquait sa vie?... Non! il ne -voyait que l'enfant emporté par cette énorme bête... - -Le loup détalait rapidement, tant ce berceau, qu'il tirait par une des -cordes, lui pesait peu. P'tit-Bonhomme dut courir pendant une centaine -de pas avant de l'atteindre. Après avoir contourné les murs de la -ferme, le loup s'était élancé sur la grande route, et il la remontait -vers Tralee, lorsqu'il fut rejoint par P'tit-Bonhomme. - -Le loup s'arrêta, et, lâchant le berceau, se précipita sur le jeune -garçon. - -Celui-ci l'attendit de pied ferme, la main tendue, et au moment où -l'animal lui sautait à la gorge, il lui enfonça son couteau dans le -flanc. Mais ce ne fut pas sans que le loup l'eût mordu au bras, et -cette morsure fut si douloureuse qu'il tomba inanimé sur la neige. - -Par bonne chance, avant qu'il eût perdu connaissance, des aboiements se -firent entendre... - -C'était Birk. Il accourait, il se jeta sur le loup, qui se hâta de -prendre la fuite. - -Presque aussitôt apparaissaient Martin Mac Carthy et Murdock, que Sim, -Martine et Kitty venaient de rencontrer enfin à deux milles de là. - -La petite Jenny était sauvée, et sa mère la rapportait entre ses bras. - -Quant à P'tit-Bonhomme, dont Murdock avait étanché la blessure, il fut -ramené à la ferme, et déposé sur son lit dans la chambre de Grand'mère. - -Quand il eut repris ses sens: - -«Et Jenny?... demanda-t-il. - ---Elle est là, répondit Kitty, là... vivante... et grâce à toi... mon -brave enfant! - ---Je voudrais bien l'embrasser...» - -Et, dès qu'il eut vu la petite sourire à son baiser, ses yeux se -refermèrent. - - - - -XV - -MAUVAISE ANNÉE. - - -La blessure de P'tit-Bonhomme n'était pas grave, bien que son sang eût -abondamment coulé. Mais, s'ils fussent arrivés quelques instants plus -tard, Murdock n'aurait relevé qu'un cadavre, et jamais Kitty n'eût revu -son enfant. - -Dire que P'tit-Bonhomme fut entouré de soins affectueux pendant les -quelques jours que nécessita son rétablissement, ce serait superflu. -Plus qu'à aucun moment il sentit qu'il avait une famille, lui, ce -pauvre orphelin d'on ne savait qui! Avec quelle effusion son cœur -s'ouvrait à toutes ces tendresses, lorsqu'il songeait à tant de jours -heureux passés à la ferme de Kerwan. Et pour en savoir le nombre, -ne lui suffisait-il pas de compter les cailloux que M. Martin lui -remettait chaque soir? Celui qu'il lui donna après l'affaire du loup, -quelle joie il eut à le glisser dans son vieux pot de grès! - -L'année achevée, la rigueur de l'hiver s'accentua au delà du nouvel -an. Il fallut prendre certaines précautions. De redoutables bandes de -loups avaient été signalées aux alentours de la ferme, et le paillis -des murs n'aurait pu résister à la dent de ces carnassiers. M. Martin -et ses fils eurent plusieurs fois à faire le coup de fusil contre -ces dangereux fauves. Il en fut de même dans tout le comté, dont les -plaines, pendant ces interminables nuits, retentissaient de lugubres -hurlements. - -Oui! ce fut un de ces lamentables hivers, qui semblent souffler sur -l'Europe septentrionale toutes les bises âpres et pénétrantes des -contrées polaires. Les vents du nord prédominaient, et l'on sait de -quelles froidures hyperboréennes ils se chargent. Par malheur, il -était à craindre que cette période se continuât outre mesure, comme -se prolonge la période algide chez les malades dévorés de la fièvre. -Et, quand la malade, c'est la terre, qui se pétrifie sous l'action des -frimas, qui se gerce à la façon des lèvres d'un moribond, on est porté -à croire que ses facultés productives vont pour jamais s'éteindre, -ainsi qu'il en est de ces astres morts gravitant à travers l'espace. - -Les inquiétudes du fermier et de sa famille ne furent donc que trop -justifiées par les rigueurs anormales de cette saison. Cependant, grâce -au produit de la vente des moutons, M. Martin avait pu faire face au -paiement des taxes et des loyers. Aussi, lorsque l'agent du middleman -s'était présenté à Noël, avait-il reçu ses fermages intégralement,--ce -dont il parut quelque peu surpris, car, moins favorisé dans la plupart -des fermes, il avait dû procéder par voie de justice à l'éviction des -tenanciers. Mais comment Martin Mac Carthy ferait-il face aux échéances -de l'année suivante, si l'excessive durée de l'hiver empêchait les -prochaines semailles? - -D'ailleurs, il survint d'autres malheurs. Par suite de l'abaissement de -la température, qui tomba à trente degrés au-dessous de zéro, quatre -des chevaux et cinq vaches périrent de froid dans l'écurie et l'étable. -Il avait été impossible de clore suffisamment ces bâtiments, en mauvais -état, qui cédèrent en partie sous l'impétuosité des bourrasques. La -basse-cour même, malgré tout ce que l'on put imaginer, subit des pertes -très sensibles. Chaque jour, la colonne du déficit s'allongeait sur le -carnet de P'tit-Bonhomme. En outre, ce qu'il y avait à craindre,--et ce -qui eût réduit la famille à une situation des plus critiques,--c'était -que la maison d'habitation ne pût résister à tant de causes -destructives. Sans cesse, M. Martin, Murdock et Sim travaillaient à -la réparer, à la consolider extérieurement. Mais ces murs en paillis, -ces chaumes que le vent déchire, il est toujours à redouter qu'ils ne -s'affaissent au milieu du tourbillon des rafales. - -Il y eut des journées entières, pendant lesquelles personne ne put -mettre le pied au dehors. La route n'était plus praticable, et l'amas -de neiges y dépassait la hauteur d'un homme. Au milieu de la cour, le -petit sapin, planté à la naissance de Jenny, ne laissait plus voir que -sa tête blanche de givre. Rien que pour permettre l'accès aux étables, -il fallut ménager une tranchée qu'il était nécessaire de désobstruer -deux fois par vingt-quatre heures. Le transport des fourrages d'un -bâtiment à l'autre ne s'opérait qu'au prix d'excessives difficultés. - -Ce qui passait toute croyance, c'est que le froid ne perdait rien de -son intensité, quoique la neige ne cessât de tomber en abondance. -Il est vrai, ce n'était point une chute de légers flocons étoiles, -mais une véritable averse de minces glaçons, projetés par les remous -giratoires de la bourrasque. De là, un dépouillement complet de la -frondaison des arbrisseaux et des arbres à feuilles persistantes. - -Entre les rives de la Cashen un embâcle se forma, qui atteignit -des proportions énormes. On eût dit d'un véritable ice-berg, et -c'était à se demander si les crues ne produiraient pas de nouveaux -sinistres, lorsque cette masse se liquéfierait aux premières chaleurs -du printemps. Et, dans ce cas, comment M. Martin et ses fils -parviendraient-ils à préserver les corps de bâtiments, si la rivière -débordait jusqu'à la ferme? - -Quoi qu'il en soit, ils avaient à présent d'autres soins à -prendre,--des précautions aussi pour l'entretien et la conservation du -bétail. En effet, sous le fouet de l'ouragan, les chaumes des étables -furent arrachés, et il y eut à les réparer d'urgence. Ce qui restait -du troupeau de moutons, des vaches et des chevaux demeura sans abri à -la rigueur de la température durant plusieurs jours, et quelques-uns -de ces animaux périrent par le froid. On dut travailler à refaire les -toitures, tant bien que mal, et cela au plus fort de la tourmente. -Encore fallut-il sacrifier la partie antérieure des étables du côté de -la route et les dépouiller de leur chaume afin d'en recouvrir l'autre -portion. - -La maison d'habitation où logeait la famille Mac Carthy ne fut pas -davantage épargnée. Une nuit, l'étage mansardé s'effondra, et Sim, qui -l'occupait, dut abandonner le grenier pour s'installer dans la salle -du rez-de-chaussée. Et alors, le plafond menaçant de s'écrouler à son -tour, il fut nécessaire, de placer des madriers de champ, afin de -l'étayer, tant le poids des neiges fatiguait les solives. - -L'hiver s'avançait, et pourtant sans rien perdre de sa rigueur. Février -fut aussi dur que janvier. La moyenne de la température se tint à vingt -degrés centigrades au-dessous de zéro. On était dans la ferme comme -des naufragés abandonnés sur un rivage polaire, qui ne peuvent prévoir -la fin de l'hivernage. Et, par surcroît, la débâcle menaçait-elle de -provoquer des catastrophes plus redoutables encore par le débordement -de la Cashen. - -Disons toutefois, qu'au point de vue de la nourriture, il n'y avait pas -lieu d'être inquiet. Viande et légumes n'étaient pas près de manquer. -D'ailleurs, les bêtes abattues par le froid, vaches et moutons, faciles -à conserver dans la glace, constituaient une abondante réserve. -Puis, si la basse-cour était décimée, les porcs supportaient cette -température sans en trop souffrir, et, rien que par eux, l'alimentation -eût été assurée pour une longue période. Quant au chauffage, il -suffirait chaque jour d'aller chercher sous la neige les branches -brisées par les rafales afin d'économiser la tourbe qui commençait à -s'épuiser. - -Du reste, robustes et bien portants, endurcis de longue main, le père -et les fils étaient faits aux épreuves de ces rudes climats. Pour ce -qui est de notre jeune garçon, il montrait une vigueur extraordinaire. -Jusqu'alors, les femmes, Martine et Kitty, tout en prenant leur part -du travail commun, avaient résisté. La petite Jenny, toujours tenue -dans une chambre hermétiquement close, poussait comme une plante en -serre chaude. Seule, Grand'mère était visiblement atteinte, malgré les -soins dont on l'entourait. Et, en outre, ses souffrances physiques -se doublaient de souffrances morales, à voir l'avenir des siens si -compromis. C'était plus qu'elle ne pouvait supporter. Il y avait là un -grave sujet d'inquiétude pour toute la famille. - -En avril, la température normale reprit peu à peu son cours, en se -relevant au-dessus de zéro. Néanmoins, le sol dut attendre les chaleurs -de mai pour se dégager de sa couche de glace. Il était déjà tard, -très tard en ce qui concernait les semailles. Peut-être les fourrages -réussiraient-ils? Quant aux grains, ils n'arriveraient certainement -pas à maturité. Aussi, pensait-on, mieux valait ne point risquer -inutilement les semences, et porter tous ses efforts sur la culture -des légumes, dont la récolte pourrait avoir lieu à la fin d'octobre, -et, plus spécialement celle des pommes de terre,--ce qui sauverait les -campagnes des horreurs de la famine. - -Mais, après la fusion des neiges, dans quel état trouverait-on le sol? -Gelé sans doute à cinq ou six pieds de profondeur. Ce ne serait plus -une terre friable, ce serait un humus dur comme le granit, et comment -le soc de la charrue parviendrait-il à l'entamer? - -Il fallut remettre aux derniers jours de mai le commencement des -labours. Il semblait que le soleil fût dépourvu de chaleur, tant la -fonte des neiges s'opérait lentement, et encore fut-elle retardée -jusqu'en juin dans la partie montagneuse du comté. - -La détermination de se borner à la culture des pommes de terre et de -renoncer aux grains fut générale chez les cultivateurs. Ce qui allait -se faire à la ferme de Kerwan se ferait aussi dans les autres fermes -du domaine de Rockingham. La mesure s'étendit même, non seulement au -comté de Kerry, mais à ceux de l'Ouest-Irlande, dans le Munster comme -dans le Connaught et dans l'Ulster. Il n'y eut que la province de -Leinster, dont le sol s'était plus rapidement débarrassé des glaces, où -l'ensemencement put être tenté avec quelque espoir de succès. - -[Illustration: Un seul cheval et l'âne accouplés. (Page 200.)] - -Ce qui en résulta, c'est que les tenanciers, si péniblement éprouvés, -durent se résigner à de prodigieux efforts pour préparer les champs -dans des conditions favorables à la production des légumes. A la ferme -de Kerwan, M. Martin et ses fils s'attelèrent à cette besogne d'autant -plus rude que les animaux leur manquaient. Un seul cheval et l'âne -accouplés, c'était tout ce dont ils pouvaient disposer pour la charrue, -le rouleau ou la herse. Enfin, à force de travail pendant des journées -de douze heures, ils parvinrent à planter une trentaine d'acres en -pommes de terre, tout en craignant que ce travail ne fût compromis par -la précocité du prochain hiver. - -[Illustration: Les escouades de la «mounted constabulary» parcouraient -les campagnes. (Page 204.)] - -Alors apparut un autre désastre commun à toutes les contrées -montagneuses de l'Irlande. A la fin de juin, le soleil répandit -une ardeur excessive, et la fusion des neiges s'opéra par grandes -masses sur les pentes. Peut-être la province du Munster, à cause des -ramifications multiples de ses cours d'eau, fut-elle plus éprouvée -que les autres. En ce qui concerne le comté de Kerry, cela prit les -proportions d'un cataclysme. Les nombreuses rivières subirent des crues -anormales qui provoquèrent d'immenses dégâts. Le pays fut largement -inondé. Quantité de maisons, emportées par les torrents, laissèrent -leurs habitants sans abri. Surpris par la soudaineté des crues, ces -pauvres gens attendirent vainement des secours. Presque tout le bétail -périt, et, en même temps, les récoltes, préparées avec tant de peines, -furent irrémédiablement perdues! - -Dans le comté de Kerry, une partie du domaine de Rockingham disparut -sous les eaux de la Cashen. Quinze jours durant, sur un rayon de deux -à trois milles, les abords de la ferme se transformèrent en une sorte -de lac,--lac traversé de courants furieux, qui entraînaient les arbres -déracinés, les débris de cabanes, les toitures arrachées aux maisons -voisines, toutes les épaves d'une vaste démolition, et aussi les -cadavres d'animaux dont les paysans perdirent plusieurs centaines. - -La crue s'étendit jusqu'aux hangars et aux étables de la ferme, ce qui -amena leur destruction à peu près totale. Malgré les plus énergiques -efforts, il fut impossible de sauver le reste des bestiaux, sauf -quelques porcs. Si la maison d'habitation n'avait pas été surélevée, -le flot l'eût atteinte aussi, car la crue ne s'arrêta qu'au niveau du -rez-de-chaussée, qui, pendant une nuit, se trouva menacé par ces eaux -tumultueuses. - -Enfin, ce qui frappa le pays d'un dernier coup, le plus terrible, -le plus désastreux, la récolte des pommes de terre fut entièrement -anéantie au milieu de ces champs ravinés par les courants. - -Jamais la famille Mac Carthy n'avait vu apparaître sur son seuil un -si effrayant cortège de misères. Jamais l'avenir ne s'était présenté -sous un aspect si lugubre pour le fermier irlandais. Faire face aux -nécessités de la situation devenait impossible. L'existence de ces -malheureux allait être remise en question. Quand on demanderait à M. -Martin de s'acquitter envers l'État, envers les propriétaires du sol, -que répondrait-il? - -En effet, elles sont lourdes, ces charges du tenancier. Qu'il reçoive -la visite du collecteur des taxes ou la visite du régisseur des -landlords, c'est toujours le plus clair de son bénéfice qui passe dans -leur poche. Si les propriétaires fonciers ont à payer trois cent mille -livres pour la propriété foncière et six cent mille livres pour la -taxe des pauvres, les paysans sont encore plus écrasés par les impôts -qui leur incombent personnellement, c'est-à-dire les redevances pour -les routes, les ponts, la police, la justice, les prisons, les travaux -publics,--total qui s'élève au taux énorme d'un million de livres -sterling, rien que pour l'Irlande. - -Satisfaire à toutes ces exigences fiscales, lorsque la récolte a été -bonne, lorsque l'année a laissé quelques économies, en un mot, quand -les circonstances ont été favorables, cela est déjà très onéreux au -fermier, puisqu'il lui reste encore à payer les fermages. Mais, lorsque -le sol a été frappé de stérilité, quand la rudesse de l'hiver et les -inondations ont achevé de ruiner un pays, alors que les spectres de -l'éviction et de la famine se lèvent à son horizon, que faire? Cela -n'empêche pas le collecteur de se présenter à son heure, et, après -sa visite, les dernières épargnes ont disparu... Ainsi arriva-t-il à -Martin Mac Carthy. - -Où étaient les heures de joie et de fête que P'tit-Bonhomme avait -connues pendant les premiers temps de son séjour? On ne travaillait -plus, maintenant que le travail manquait, et, durant ces longues -journées, la famille, désespérée, chômait autour de Grand'mère, qui -dépérissait à vue d'œil. - -Du reste, cette avalanche de désastres avait écrasé la plupart des -districts du comté. Aussi, dès le début de l'hiver de 1881, avaient -éclaté partout les menaces de «boycottage», c'est-à-dire la violence -mise au service des grèves agraires, afin d'empêcher la location des -terres ou leur mise en culture,--procédés inefficaces qui ruinent à la -fois le fermier et le propriétaire. Ce n'est pas avec ces moyens que -l'Irlande peut échapper aux exactions du régime féodal, ni amener la -rétrocession du sol aux tenanciers dans une mesure équitable, ni abolir -les funestes pratiques du landlordisme! - -Néanmoins, l'agitation redoubla au milieu des paroisses frappées par -tant de misères. Au premier rang, le comté de Kerry se signala par le -retentissement de ses meetings et l'audace des agents de l'autonomie -qui le parcoururent en déployant le drapeau de la land-league. L'année -précédente, M. Parnell avait été nommé par trois circonscriptions. - -Au profond effroi de sa femme et de sa mère, Murdock n'hésita pas a -se lancer à corps perdu dans ce mouvement. Bravant le froid et la -faim, rien ne put l'arrêter. Il courut de bourgade en bourgade afin -de provoquer une entente générale au sujet du refus des fermages et -pour empêcher la location des terres après l'éviction des fermiers. M. -Martin et Sim auraient en vain essayé de le retenir. Et, d'ailleurs, -eux-mêmes ne l'approuvaient-ils pas, étant donné que leurs efforts -n'avaient abouti qu'au dernier dénuement, et qu'ils se voyaient à la -veille d'être chassés de la ferme de Kerwan, depuis si longtemps dans -leur famille? - -Cependant l'administration, sachant que les cultivateurs seraient -faciles à soulever après une année si ruineuse, avait pris ses -précautions. Le lord lieutenant s'était hâté de donner des ordres -en prévision d'une rébellion probable des nationalistes. Déjà les -escouades de la «mounted constabulary» parcouraient les campagnes, avec -mission de prêter main-forte aux huissiers et recors. Elles devaient -également, si besoin était, dissiper les meetings par la force, et -mettre en état d'arrestation les plus ardents de ces fanatiques -signalés à la police irlandaise. Évidemment, Murdock serait bientôt de -ceux-là, s'il ne l'était à cette heure. Que peuvent faire les Irlandais -contre un système qui repose sur trente mille soldats campés--c'est le -mot--en Irlande? - -Que l'on se figure les transes dans lesquelles vivait la famille Mac -Carthy! Lorsque des pas résonnaient sur la route, Martine et Kitty -devenaient toutes pâles. Grand'mère relevait la tête, puis, un instant -après, la laissait retomber sur sa poitrine. Étaient-ce des gens de -police qui se dirigeaient vers la ferme pour arrêter Murdock, et -peut-être aussi son père et son frère?... - -Plus d'une fois, Martine avait supplié son fils aîné de se soustraire -aux mesures dont les principaux membres de la ligue agraire étaient -menacés. Il y avait eu des arrestations dans les villes: il y en aurait -dans les campagnes. Mais où Murdock aurait-il pu se cacher? Demander -asile aux cavernes du littoral, chercher refuge sous le couvert -des bois pendant ces hivers de l'Irlande, il n'y faut pas songer. -D'ailleurs, Murdock ne voulait se séparer ni de sa femme ni de son -enfant, et, en admettant qu'il fût parvenu à trouver quelque sécurité -au milieu des comtés du nord, moins soumis à la surveillance de la -police, les ressources lui auraient manqué pour y emmener Kitty, pour -subvenir aux nécessités de l'existence. La caisse nationaliste, bien -que ses revenus s'élevassent à deux millions, ne pouvait suffire au -soulèvement contre le landlordisme. - -Murdock demeurait donc à la ferme, quitte à s'enfuir, si les constables -arrivaient pour y perquisitionner. Aussi surveillait-on les allées et -venues sur la route. P'tit-Bonhomme et Birk rôdaient aux alentours. -Personne n'aurait pu s'approcher d'un demi-mille, sans être aussitôt -signalé. - -En outre, ce qui inquiétait bien autrement Murdock, c'était la -prochaine visite du régisseur, chargé de toucher les fermages à -l'échéance de Noël. - -Jusqu'alors, Martin Mac Carthy avait toujours été en mesure de -s'acquitter au moyen des produits de la ferme et des quelques économies -réalisées sur les années précédentes. Une ou deux fois seulement, il -avait demandé et obtenu, non sans peine, de courts délais afin de -parfaire le montant des redevances. Mais, aujourd'hui, comment se -fût-il procuré de l'argent, et qu'aurait-il cherché à vendre, puisqu'il -ne lui restait plus rien, ni des bestiaux qui avaient péri, ni de son -épargne que les taxes avaient dévorée? - -On n'a point oublié que le propriétaire du domaine de Rockingham était -un lord d'origine anglaise, qui n'était jamais venu en Irlande. En -admettant que ce lord eût été animé de bonnes intentions envers ses -tenanciers, il ne les connaissait pas, il ne pouvait s'intéresser à -eux, eux ne pouvaient recourir à lui. Dans l'espèce, le middleman, -John Eldon, qui avait pris à son compte l'exploitation du domaine, -habitait Dublin. Ses rapports avec les fermiers étaient peu fréquents, -et il laissait à son régisseur le soin de faire les rentrées aux -époques d'usage. - -Ce régisseur, qui se présentait une fois l'an chez le fermier Mac -Carthy, se nommait Harbert. Apre et dur, trop habitué au spectacle des -misères du paysan pour s'en émouvoir, c'était une sorte d'huissier, -d'homme-saisie, d'homme-protêt, qu'aucune supplication n'avait jamais -pu attendrir. On le savait impitoyable dans l'exercice de son métier. -En parcourant les fermes du comté, il avait déjà donné la mesure de -ce dont il était capable,--familles chassées sans merci de leurs -froides demeures, délais refusés alors même qu'ils auraient permis de -sauvegarder une situation. Porteur d'ordres formels, on eût dit que cet -homme prenait plaisir à les appliquer dans toute leur rigueur. Hélas! -l'Irlande n'est-elle pas toujours ce pays, où l'on a osé proclamer -autrefois cette abominable déclaration: «Ce n'est pas violer la loi que -de tuer un Irlandais!» - -Aussi l'inquiétude était-elle extrême à Kerwan. La visite d'Harbert ne -devait plus tarder. Cette dernière semaine de décembre, il l'employait -d'habitude à parcourir le domaine de Rockingham. - -Le matin du 29 décembre, P'tit-Bonhomme, qui avait été le premier à -l'apercevoir, accourut en toute hâte prévenir la famille réunie dans la -salle du rez-de-chaussée. - -Tous étaient là, le père, la mère, les fils, la bisaïeule et son -arrière-petite-fille que Kitty tenait sur ses genoux. - -Le régisseur repoussa la barrière, traversa la cour d'un pas -déterminé,--le pas du maître,--ouvrit la porte de la salle, et, sans -même ôter son chapeau, sans saluer d'un mot de bonjour, en homme qui se -sent plus chez lui que ceux dont il envahit le domicile, il s'assit sur -une chaise devant la table, tira quelques papiers de sa sacoche de cuir -et dit d'un ton rude: - -«C'est cent livres que j'ai à toucher pour l'année écoulée, Mac Carthy. -Nous sommes d'accord, je suppose?... - ---Oui, monsieur Harbert, répondit le fermier dont la voix tremblait -légèrement. C'est bien cent livres... Mais je vous demanderai un -délai... Vous m'avez quelquefois accordé... - ---Un délai... des délais! s'écria Harbert. Qu'est-ce que cela -signifie?... Je n'entends que ce refrain dans toutes les fermes!... -Est-ce avec des délais que M. Eldon pourra s'acquitter envers lord -Rockingham?... - ---L'année a été mauvaise pour tous, monsieur Harbert, et vous pouvez -croire que notre ferme n'a pas été épargnée... - ---Cela ne me regarde pas, Mac Carthy, et je ne puis vous accorder de -délai.» - -P'tit-Bonhomme, blotti dans un coin sombre, les bras croisés, l'œil -grand ouvert, écoutait. - -«Voyons, monsieur Harbert, reprit le fermier, soyez pitoyable au -pauvre monde... Il ne s'agit que de nous donner un peu de temps... -Voici la moitié de l'hiver qui est passée, et elle n'a pas été trop -rigoureuse... Nous nous rattraperons à la saison prochaine... - ---Voulez-vous payer oui ou non, Mac Carthy? - ---Nous le voudrions, monsieur Harbert... écoutez-moi... je vous assure -que cela nous est impossible... - ---Impossible! s'écria le régisseur. Eh bien, procurez-vous de l'argent -en vendant... - ---Nous l'avons fait, et ce qui nous restait a été détruit par -l'inondation... On n'aurait pas cent shillings du mobilier... - ---Et maintenant que vous ne serez même pas en état de commencer vos -labours, s'écria le régisseur, vous comptez sur la prochaine récolte -pour vous acquitter?... Allons donc! Est-ce que vous vous moquez de -moi, Mac Carthy? - ---Non, monsieur Harbert, Dieu m'en préserve, mais, par pitié, ne nous -ôtez pas ce dernier espoir!» - -Murdock et son frère, immobiles et muets, ne contenaient pas sans peine -leur indignation, à voir le père se courber humblement devant cet -homme. - -En ce moment, Grand'mère, s'étant redressée à demi sur son fauteuil, -dit d'une voix grave: - -«Monsieur Harbert, j'ai soixante-dix-sept ans, et depuis -soixante-dix-sept ans je suis dans cette ferme, que mon père dirigeait -avant mon mari et mon fils. Jusqu'à ce jour, nous avons toujours payé -nos fermages, et, pour la première fois que nous lui demandons une -année de répit, je ne croirai jamais que lord Rockingham veuille nous -en chasser... - ---Il ne s'agit pas de lord Rockingham! répondit brutalement Harbert. -Il ne vous connaît même pas, lord Rockingham! Mais M. John Eldon vous -connaît... Il m'a donné des ordres formels, et si vous ne me payez pas, -vous quitterez Kerwan... - ---Quitter Kerwan! s'écria Martine, pâle comme une morte. - ---Dans les huit jours! - ---Et où trouverons-nous un abri?... - ---Où vous voudrez!» - -P'tit-Bonhomme avait vu de bien tristes choses déjà, il avait subi -lui-même d'affreuses misères... et pourtant, il lui semblait qu'il -n'avait jamais assisté à rien de pareil. Ce n'était pas une scène de -pleurs ni de cris, et elle n'en était que plus effrayante. - -Cependant Harbert s'était levé, et, avant de remettre les papiers dans -la sacoche: - -«Encore une fois, voulez-vous payer? demanda-t-il. - ---Et avec quoi?...» - -C'était Murdock qui venait d'intervenir en jetant ces mots d'une voix -éclatante. - -«Oui!... avec quoi?...» répéta-t-il, et il s'avança lentement vers le -régisseur. - -Harbert connaissait Murdock de longue date. Il n'ignorait pas -qu'il était l'un des plus actifs partisans de la ligue contre le -landlordisme, et, sans doute, la pensée lui vint que l'occasion était -bonne d'en purger le pays. Aussi, ne croyant pas devoir le ménager, -répondit-il ironiquement avec un haussement d'épaules: - -«Avec quoi payer, demandez-vous?... Ce n'est pas en allant courir les -meetings, en se mêlant aux rebelles, en boycottant les propriétaires du -sol... C'est en travaillant... - -[Illustration: «Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?» -(Page 209.)] - ---En travaillant! dit Murdock, qui tendait ses mains durcies aux -labours. Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?... Est-ce que mon -père, mes frères, ma mère, se sont croisé les bras depuis tant d'années -dans cette ferme?... Monsieur Harbert, ne dites pas ces choses-là, car -je ne suis pas capable de les entendre...» - -Murdock acheva sa phrase par un geste qui fit reculer le régisseur. Et -alors, laissant sortir de son cœur tout ce que l'injustice sociale -y avait amassé de colères, il le fit avec l'énergie que comporte la -langue irlandaise,--cette langue dont on a pu dire: «Quand vous plaidez -pour votre vie, plaidez en irlandais!» Et, c'était bien pour sa vie, -pour la vie de tous les siens, qu'il se laissait entraîner à de si -terribles récriminations. - -Puis, son cœur soulagé, il alla s'asseoir à l'écart. - -Sim sentait l'indignation bouillonner en lui comme le feu dans une -fournaise. - -Martin Mac Carthy, la tête baissée, n'osait pas interrompre le silence -accablant qui avait suivi les violentes paroles de Murdock. - -D'autre part, Harbert ne cessait de regarder ces gens avec autant de -mépris que d'arrogance. - -Martine se leva, et s'adressant au régisseur: - -«Monsieur, lui dit-elle, c'est moi qui viens vous implorer... vous -demander un délai... Cela nous permettra de vous payer... quelques mois -seulement... et à force de travail... quand nous devrions mourir à la -peine!... Monsieur, je vous supplie... je vous prie à genoux... par -pitié!...» - -Et la malheureuse femme s'abaissait devant cet homme impitoyable, qui -l'insultait rien que par son attitude. - -«Assez, ma mère!... Trop... trop d'humiliation! dit Murdock, qui -obligea Martine à se relever. Ce n'est pas par des prières que l'on -répond à de tels misérables... - ---Non, répliqua Harbert, et je n'ai que faire de tant de paroles! De -l'argent... de l'argent à l'instant même, ou, avant huit jours, vous -serez chassés... - ---Avant huit jours, soit! s'écria Murdock. Mais c'est vous, d'abord, -que je vais jeter à la porte de cette maison, où nous sommes encore les -maîtres...» - -Et, se précipitant sur le régisseur, il le prit à bras-le-corps, il le -poussa dans la cour. - -«Qu'as-tu fait, mon fils... qu'as-tu fait? dit Martine, tandis que les -autres courbaient la tête. - ---J'ai fait ce que tout Irlandais devrait faire, répondit Murdock, -chasser les lords de l'Irlande, comme j'ai chassé leur agent de cette -ferme!» - - - - -XVI - -ÉVICTION. - - -Telle était la situation de la famille Mac Carthy au début de 1882. -P'tit-Bonhomme venait d'accomplir sa dixième année. Vie courte, sans -doute, si on ne l'évalue que par le temps écoulé, mais longue déjà par -les épreuves. Il n'y comptait en tout que trois ans de bonheur,--ces -trois ans qui avaient suivi son arrivée à la ferme. - -Ainsi, la misère qu'il avait connue autrefois, venait de s'abattre -sur les êtres qu'il chérissait le plus au monde, sur cette famille -devenue la sienne. Le malheur allait brutalement rompre les liens qui -rattachaient le frère, la mère, les enfants. Ils seraient contraints de -se séparer, de se disperser, peut-être de quitter l'Irlande, puisqu'ils -ne pouvaient plus vivre sur leur île natale. Durant ces dernières -années, n'a-t-on pas procédé à l'éviction de trois millions et demi de -fermiers, et ce qui était arrivé à tant d'autres ne leur arriverait-il -pas? - -Dieu prenne pitié de ce pays! La famine, c'est comme une épidémie, -comme une guerre qui le ravage. Mêmes fléaux, mêmes conséquences. - -On se souvient toujours de l'hiver 1740-41, où tant d'affamés -succombèrent, et de cette année 1847, plus terrible encore, «l'année -noire», qui fit décroître le nombre des habitants de près de cinq cent -mille. - -Lorsque les récoltes manquent, des villages entiers sont abandonnés. On -peut entrer dans les fermes par la porte restée ouverte: il n'y a plus -personne. Les tenanciers ont été chassés impitoyablement. L'industrie -agricole est frappée au cœur. Si cela provenait de ce que les -blés, les seigles, les avoines, n'ont pas réussi, il serait peut-être -possible d'attendre une année meilleure. Mais, lorsqu'un hiver excessif -et prolongé a tué la pomme de terre, l'habitant des campagnes n'a plus -qu'à fuir vers la ville, à se réfugier dans les «work-houses», à moins -qu'il ne préfère prendre le chemin des émigrants. Cette année-ci, -nombre de cultivateurs allaient s'y résoudre. Beaucoup s'y étaient -résignés déjà. C'est à la suite de pareils désastres qu'en certains -comtés, la population a été réduite dans une proportion considérable. -Autrefois, l'Irlande a compté, paraît-il, douze millions d'habitants, -et, maintenant, il y a, rien qu'aux États-Unis d'Amérique, six à sept -millions de colons d'origine irlandaise. - -Émigrer, n'était-ce pas le sort auquel se verrait condamnée la famille -de Martin Mac Carthy? Oui, et à bref délai. Ni les récriminations de -la ligue agraire, ni les meetings auxquels Murdock prenait part, ne -pouvaient modifier cet état de choses. Les ressources du «poor-board» -seraient insuffisantes en présence de tant de victimes à secourir. La -caisse, alimentée par les associations des home-rulers, ne tarderait -pas à être vide. Quant à un soulèvement contre les propriétaires du -sol, aux pillages qui en eussent été la conséquence, le lord lieutenant -était décidé à les réprimer par la force. On le voyait à la présence de -nombreux agents répandus à travers les comtés suspects, autant dire les -plus misérables. - -Aussi eût-il été prudent que Murdock prît de sérieuses précautions, -mais il s'y refusait. Brûlé de rage, fou de désespoir, il ne se -possédait plus, il s'emportait en menaces, il poussait les paysans -à la révolte. Son père et son frère, entraînés par son exemple, se -compromettaient avec lui. Rien n'était capable de les retenir. -P'tit-Bonhomme, craignant de voir apparaître la police, passait ses -journées à veiller aux environs de la ferme. - -Entre temps, on vivait sur les dernières ressources. Quelques meubles -avaient été vendus afin de se procurer un peu d'argent. Et l'hiver -qui devait durer encore plusieurs mois!... Comment subsister jusqu'au -retour de la belle saison, et qu'attendre d'une année qui semblait être -irrémédiablement compromise?... - -A ces inquiétudes pour le présent et pour l'avenir, s'adjoignait -le chagrin causé par l'état de Grand'mère. La pauvre vieille femme -s'affaiblissait de jour en jour. Usée par les à-coups de la vie, sa -triste existence ne tarderait pas à finir. Elle ne quittait plus sa -chambre, ni même son lit. Le plus souvent P'tit-Bonhomme restait près -d'elle. Elle aimait qu'il fût là, ayant entre les bras Jenny âgée de -deux ans et demi, et qui lui souriait. Parfois, elle prenait l'enfant, -répondait à son sourire... Et quelles désolantes pensées lui venaient -en songeant à ce que serait l'avenir de cette fillette. Alors elle -disait à P'tit-Bonhomme: - -«Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... - ---Oui, Grand'mère. - ---Tu ne l'abandonneras jamais?... - ---Jamais... jamais! - ---Dieu fasse qu'elle soit plus heureuse que nous ne l'aurons été!... -C'est ta filleule, ne l'oublie pas!... Tu seras un grand garçon, -lorsqu'elle ne sera qu'une petite fille encore!... Un parrain, c'est -comme un père... Si ses parents venaient à lui manquer.... - ---Non, Grand'mère, répondait P'tit-Bonhomme, n'ayez pas de ces -idées-là!... On ne sera pas toujours dans le malheur... C'est quelques -mois à passer... Votre santé se rétablira, et nous vous reverrons dans -votre grand fauteuil, comme autrefois, pendant que Jenny jouera près de -vous...». - -Et, tandis que P'tit-Bonhomme parlait de la sorte, il sentait son -cœur se gonfler, les larmes mouiller ses yeux, car il savait que -Grand'mère était malade, bien malade. Pourtant, il avait la force de se -contenir--devant elle du moins. S'il pleurait, c'était dehors, alors -que personne ne pouvait le voir. Et puis, il craignait toujours de -se trouver en présence du régisseur Harbert, venant avec les recors -chasser la famille de son unique abri. - -Durant la première semaine de janvier, il y eut aggravation de son -état chez la vieille femme. Quelques syncopes se produisirent coup sur -coup, et l'une d'elles fut assez prolongée pour que l'on pût croire que -c'était la fin. - -Un médecin était venu,--le 6--un D. M. de Tralee, un de ces praticiens -charitables, qui ne refusent pas leurs services aux pauvres gens, bien -qu'ils n'en puissent tirer aucun profit. Il faisait alors une tournée -à travers ces désolées campagnes, à cheval, à la façon du vieux temps. -Comme il passait sur la route, P'tit-Bonhomme, qui le connaissait pour -l'avoir déjà rencontré au chef-lieu du comté, le pria d'entrer à la -ferme. Là, le médecin constata que les privations, jointes à l'âge -et au chagrin qui dévorait la moribonde, rendaient une catastrophe -imminente. - -Cette situation, il n'était guère possible de la cacher à la famille. -Ce n'étaient plus des mois que Grand'mère avait à vivre, pas même des -semaines: c'étaient quelques jours seulement. Elle possédait toute sa -raison, elle la conserverait jusqu'à la fin. Et une telle vitalité -emplissait cette enveloppe de paysanne, elle avait tant d'endurance -au mal, tant de résistance à la destruction, que la lutte contre la -mort serait accompagnée sans doute d'une cruelle agonie. Enfin la -défaillance surviendrait, la respiration s'arrêterait, le cœur -cesserait de battre... - -Avant de quitter la ferme, le médecin écrivit l'ordonnance d'une potion -qui pourrait adoucir les derniers instants de Grand'mère. Puis il -partit, laissant le désespoir dans cette maison où la charité l'avait -conduit. - -Aller à Tralee, faire préparer cette potion, la rapporter à la ferme, -cela pouvait être l'affaire de vingt-quatre heures... Mais comment en -payer le prix?... Après l'argent épuisé pour acquitter les taxes, la -famille ne vivait plus que des quelques légumes de la ferme, sans rien -acheter. Il n'y avait pas un shilling dans les tiroirs. Plus rien à -vendre, ni en meubles ni en vêtements... C'était la misère à sa plus -noire limite. - -P'tit-Bonhomme se souvint alors. Il lui restait toujours cette guinée -que miss Anna Waston lui avait donnée au théâtre de Limerick. Pure -plaisanterie de la comédienne; mais lui qui avait pris au sérieux son -rôle de Sib, regardait cet argent comme bien gagné. Aussi avait-il -soigneusement renfermé ladite guinée dans sa caisse, nous voulons -dire le pot de grès où il déposait ses cailloux... Et, à cette heure, -pouvait-il espérer qu'ils seraient jamais transformés en pence ou en -shillings? - -Personne à la ferme ne savait que P'tit-Bonhomme eût cette pièce d'or, -et l'idée lui vint de l'employer à acheter la potion ordonnée pour -Grand'mère. Ce serait un adoucissement apporté à ses souffrances, -peut-être une prolongation de sa vie, et qui sait?... une amélioration -dans son état... P'tit-Bonhomme voulait toujours espérer, bien qu'il -n'y eût plus d'espoir. - -Décidé à exécuter son projet, il s'abstint d'en rien dire. C'était son -droit incontestable d'employer cet argent à l'usage qui lui convenait. -Toutefois, il n'y avait pas de temps à perdre. Aussi, afin de ne pas -être vu, comptait-il partir dans la nuit. Une douzaine de milles pour -se rendre à Tralee, une douzaine pour en revenir, cela ne laisse pas -d'être un long trajet pour un enfant, il n'y songea même pas. Quant à -son absence, qui durerait au moins une journée, s'en apercevrait-on, -puisqu'il avait l'habitude de se tenir dehors tout le temps qu'il ne -consacrait pas à Grand'mère, surveillant les environs, observant la -route sur un mille ou deux, guettant l'arrivée du régisseur accompagné -de ses recors pour expulser la famille, ou du constable flanqué de ses -agents pour arrêter Murdock? - -Le lendemain, 7 janvier, à deux heures du matin, P'tit-Bonhomme quitta -la chambre, non sans avoir embrassé la vieille femme assoupie, que son -baiser ne réveilla pas. Puis, sortant de la salle, il poussa la porte -sans bruit, caressa Birk qui vint à sa rencontre et semblait dire: «Tu -ne m'emmènes pas?» Non! il voulait le laisser à la ferme. Pendant son -absence, le fidèle animal pourrait prévenir de toute approche suspecte. -La cour traversée, la barrière ouverte, il se trouva seul sur le chemin -de Tralee. - -L'obscurité était profonde encore. Aux premiers jours de janvier, -trois semaines après le solstice, par cette latitude comprise entre -le cinquante-deuxième et le cinquante-troisième parallèle, le soleil -ne se lève que très tard sur l'horizon du sud-ouest. A sept heures du -matin, c'est à peine si les montagnes se colorent des naissantes lueurs -de l'aube. P'tit-Bonhomme aurait donc la moitié du trajet à faire en -pleine nuit; il ne s'en effrayait pas. - -Le temps était très clair, le froid très vif, bien qu'un thermomètre -n'eût accusé qu'une douzaine de degrés au-dessous de zéro. Des milliers -d'astres étoilaient le firmament. La route, toute blanche, filait à -perte de vue comme éclairée par le rayonnement neigeux. Les pas y -résonnaient avec une netteté sèche. - -P'tit-Bonhomme, parti à deux heures du matin, espérait être de retour -avant la nuit. D'après le calcul noté sur son carnet, il devait -atteindre Tralee vers huit heures. Douze milles à faire en six heures, -ce n'était pas pour embarrasser un garçon rompu à la fatigue et qui -possédait de bonnes jambes. A Tralee, il se reposerait deux heures, -pendant lesquelles il mangerait un morceau de pain et de fromage et -boirait une pinte de bière dans quelque cabaret, pour le prix de deux -ou trois pence. Puis, muni de la potion, il se remettrait en route vers -dix heures, de manière à être de retour dans l'après-midi. - -Ce programme, bien combiné, serait suivi rigoureusement, s'il ne -survenait aucun imprévu. Le chemin était facile, le temps favorable à -une marche rapide. Il était heureux que le froid eût amené l'apaisement -des troubles atmosphériques. - -[Illustration: CE BÉLIER ENFONCE TOUT. (Page 221.)] - -En effet, avec les rafales de l'ouest, sous les coups de lanière -d'un chasse-neige, P'tit-Bonhomme n'aurait pu remonter contre le vent. -Les circonstances le favorisaient donc, et il en remercia la Providence. - -Il est vrai, peut-être avait-il à redouter quelques mauvaises -rencontres,--une bande de loups entre autres? C'était là le vrai -danger. Quoique l'hiver n'eût pas été extrêmement rigoureux, ces -animaux emplissaient de leurs lugubres hurlements les forêts et les -plaines du comté. P'tit-Bonhomme n'était pas sans y avoir songé. Aussi -son cœur battait-il, lorsqu'il se trouva seul, en rase campagne, -sur cet interminable chemin, où grimaçaient le squelette des arbres -festonnés de givre. - -Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que -notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du -parcours. - -Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde -cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les -tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures -encore que le soleil eût débordé l'horizon. - -P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine -de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de -sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea -avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A -quatre heures et quart, il reprit sa route. - -Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer. -Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour -l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy -l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on -était heureux... si loin maintenant! - -La route était toujours déserte. Pas un piéton,--ce dont P'tit-Bonhomme -n'avait cure,--mais pas une charrette allant vers Tralee et dans -laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait -épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites -jambes,--petites, oui! solides pourtant. - -Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins -rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à -enlever. - -Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de -s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes -latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil -eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à -s'étendre sur un large secteur. - -En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de -Tralee. - -La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser -apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi, -instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se -blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui -se montraient. - -C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine, -accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en -surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades -organisées par les ordres du lord lieutenant. - -P'tit-Bonhomme n'aurait donc pas eu lieu d'être surpris de cette -rencontre. Mais un cri faillit lui échapper, quand il reconnut au -milieu du groupe le régisseur Harbert, suivi de deux ou trois de ces -recors qui sont d'habitude employés aux expulsions. - -Quel pressentiment lui serra le cœur! Était-ce à la ferme que le -régisseur se rendait avec ses hommes? Et cette escouade d'agents, -allait-elle procéder à l'arrestation de Murdock? - -P'tit-Bonhomme ne voulut pas rester sur cette pensée. Dès que le groupe -eut disparu, il sauta sur la route, courut tant que cela lui fut -possible, et, vers huit heures et demie, il atteignait les premières -maisons de Tralee. - -Son soin fut d'abord de se rendre chez un pharmacien, où il attendit -que la potion eût été composée selon l'ordonnance. Puis, pour en payer -le prix, il présenta sa pièce d'or--toute sa fortune. Le pharmacien -lui changea cette guinée, et comme c'était très cher, cette potion, il -ne revint à l'acheteur qu'une quinzaine de shillings. Ce n'était pas le -cas de marchander, n'est-ce pas?... - -Mais si P'tit-Bonhomme n'y songea point, puisqu'il s'agissait de -Grand'mère, il se promit d'économiser sur son déjeuner. Au lieu de -fromage et de bière, il se contenta d'une grosse tranche de pain qu'il -dévora à belles dents, et d'un morceau de glace qu'il fit fondre entre -ses lèvres. Un peu après dix heures, il avait quitté Tralee et repris -le chemin de Kerwan. - -En toute autre circonstance, à ce moment de la journée, la campagne eût -présenté quelque animation. Les routes auraient été parcourues par des -charrettes ou des jauntings-cars, transportant gens ou marchandises -aux diverses bourgades du comté. On aurait senti palpiter la vie -commerciale ou agricole. Hélas! à la suite des désastres de l'année, -la famine et la misère effroyable qu'elle engendre avaient dépeuplé la -province. Combien de paysans s'étaient décidés à quitter le pays où ils -ne pouvaient plus vivre! Même en temps ordinaire, n'évalue-t-on pas à -cent mille par an les Irlandais qui s'en vont dans le Nouveau-Monde, -en Australie ou dans l'Afrique méridionale, chercher un coin de -terre, où ils aient lieu d'espérer de ne pas être tués par la faim? -Et n'existe-t-il pas des compagnies d'émigration qui, au prix de deux -livres sterling, transportent les émigrants jusque sur les rivages du -Sud-Amérique? - -Or, cette année-ci, c'était dans une proportion plus considérable que -les contrées de l'Irlande occidentale avaient été abandonnées, et il -semblait que ces routes, autrefois si vivantes, ne desservaient plus -qu'un désert, ou, ce qui est plus désolant encore, un pays déserté... - -P'tit-Bonhomme allait toujours d'un pas rapide. Il ne voulait pas -s'apercevoir de la fatigue, et déployait une extraordinaire énergie. -Il va sans dire qu'il lui avait été impossible de rejoindre l'escouade -qui le devançait de deux ou trois heures. Toutefois, les traces de pas -laissées sur la neige indiquaient que le constable et ses hommes, -Harbert et ses recors, suivaient la route qui conduit à la ferme. -Raison de plus pour que notre jeune garçon voulût se hâter d'y arriver, -bien que ses jambes fussent raidies par une si longue traite. Il se -refusa même une halte de quelques minutes, ainsi qu'il se l'était -permise à l'aller. Il marcha, il marcha sans s'arrêter. Vers deux -heures après midi, il ne se trouvait plus qu'à deux milles de Kerwan. -Une demi-heure après, se montrait l'ensemble des bâtiments au milieu de -la vaste plaine où tout se confondait dans une immense blancheur. - -Ce qui surprit tout d'abord P'tit-Bonhomme, ce fut de ne distinguer -aucune fumée en l'air, et, pourtant, le foyer de la grande salle ne -devait pas manquer de combustible. - -De plus, un inexprimable sentiment de solitude et d'abandon semblait se -dégager de cet endroit. - -P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à -courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui -fermait la cour... - -Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en -tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que -les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché. -Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on -voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y -conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de -l'homme?... - -P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de -l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait -s'approcher de la maison... - -Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient -encore là, il fallait le savoir... - -P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela... - -Personne ne lui répondit. - -Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer. - -Voici ce qui s'était passé pendant son absence. - -Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables -scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes, -des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces -pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils -espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les -portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?... - -Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la -maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui -se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce -tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue, -l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne -reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à -toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse, -que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra -plus s'y blottir. - -Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité, -comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur -du paysan irlandais! - -Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus -effroyables encore. - -En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre -d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne -s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte -du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il -l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main -sur lui. - -Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors, -pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas -même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au -milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans -ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte. - -A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté -sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père -et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les -recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si -l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est -juste et humain. - -La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si -bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en -état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne -pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés, -avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi. - -Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être -donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit -donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter, -suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre -ses bras, au milieu des constables et des recors. - -Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque -chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute -une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille -femme?... - -P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait -alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles, -appelant toujours... et personne... personne! - -Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées -les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il -s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait -d'anéantir!... - -Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre -de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de -grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact. - -Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte, -voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante. - -Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours--du 20 octobre -1877 au 7 janvier 1882--vécus à la ferme. - -Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre -la famille qui avait été sienne. - - -Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il -retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la -cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa -filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux... - -Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il -s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule. - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE - - - - -DERNIÈRES ÉTAPES - -[Illustration] - -I - -LEURS SEIGNEURIES. - - -Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières, -souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet, -dérangea les journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe de -chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris de -fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son -regard d'un imperceptible mouvement de sourcil. - -C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction -des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses -contrariétés les plus vives. - -Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de -se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte -jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il -daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée. - -Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la -porte et s'y tint immobile. - -«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord -Piborne. - -John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides. - -Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit. - -Second froncement du sourcil de lord Piborne. - -«Où est lady Piborne? demanda-t-il. - ---Dans ses appartements, répondit le valet de chambre. - ---Et le comte Ashton? - ---Il se promène dans le parc. - ---Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant -que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.» - -John tourna tout d'une pièce sur lui-même,--un domestique bien stylé -n'a point à s'incliner dans le service,--et il sortit du cabinet, d'un -pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître. - -Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans--cinquante ans à -joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de -toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable de la Chambre -haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de -la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les -pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur -rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est -pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se -recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui, -des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils -est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à -peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres -de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux -éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et -sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes, -moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à -disparaître,--heureusement,--même de cet aristocratique royaume de -Grande-Bretagne et d'Irlande. - -Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et -qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle -est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une -pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur -perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce -supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les -premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps -historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour -les recevoir en son saint paradis! - -La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute -dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça: - -«Sa Seigneurie lady Piborne.» - -La marquise,--quarante ans avoués,--grande, maigre, anguleuse, -les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez -d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules -fuyantes,--n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la -distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et -privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir. - -John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il -se retira. - -Le noble époux s'exprima en ces termes: - -«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien -quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien -dans mon cabinet.» - -Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de -cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton, -d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque» -de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux -familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé -«le perrucobalivernage». - -«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question -désirez-vous m'adresser? - ---Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos -souvenirs. - ---Je vous écoute. - ---Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois -heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird, -notre attorney?» - -L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du -Royaume-Uni. - -«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne. - ---Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait -dans la calèche? - ---Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant. - ---Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière? - ---Oui, comme il convient. - ---Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger -mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté -un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous -sommes menacés par la paroisse... - ---Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter! -ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très -significative. - ---Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des -papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée -à notre attorney. - ---Vos souvenirs sont exacts, marquis. - ---Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous -sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous -a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai -offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il -n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il -se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu -de s'opposer aux prétentions de la paroisse... - ---Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme -attentatoires aux droits seigneuriaux...» - -Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que -répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa -présence. - -«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon -portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons -réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit -commençait à tomber.» - -La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine -d'avril. - -«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis -l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de -le retrouver. - ---Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre -cabinet? - ---Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes -papiers... - ---Personne n'est venu ici depuis hier?... - ---Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de -suspecter... - ---Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady -Piborne, quitte à reconnaître son erreur. - ---Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce -portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche... - ---Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir -s'approprier cette somme de cent livres... - ---Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le -sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits -vis-à-vis de la paroisse... - ---La paroisse!» répéta lady Piborne. - -Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche, -en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les -revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses. - -«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute -justice... - ---Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute -de pouvoir produire ces actes... - ---La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui -confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les -Plantagenet?... - ---Oui, marquise. - ---Ce serait abominable!... - ---Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande, -ces revendications des _home-rulers_, cette rétrocession des terres aux -paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à -une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en -faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou -plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...» - -En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut -sur le seuil. - -«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne. - -Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à -leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance -s'il n'eût répondu: - -«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!» - -Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la -main. - -Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une -insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années, -ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien -le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux -siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables -torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race -faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait -comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise, -et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses -moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de -son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du -cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse. - -C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi -ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit -déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket -ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la -demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de -l'instruire. - -Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être -un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs, -montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en -existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là. - -La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que -mylord son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où il -quittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la -poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ -de Newmarket. - -[Illustration: John souleva le tapis. (Page 228.)] - -«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la -marquise. - ---Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de -la voiture. - -[Illustration: «Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)] - ---Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore, -lorsque nous sommes arrivés au château... - ---D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,» -ajouta lady Piborne. - -Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la -moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils -ne sont pas des voleurs,--les deux le plus souvent,--et que l'on -devrait avoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la -Grande-Bretagne.--Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais -eu des serfs?--Et son vif regret était que le marquis et la marquise -n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier, -ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être -corrigé de main de maître, etc... - -C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage, -reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines! - -Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait -été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il -convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le -plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque -lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice. - -Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et, -quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs -Seigneuries. - -Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne, -un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre -et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit -en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement -et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans -arrogance, les caressant avec des griffes. - -En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air -modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé. - -On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été -déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à -cette place. - -Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et -de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait -respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de -voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis. - -Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille -avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût -impliqué un défaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc -de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le -portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et -cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait -l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain? - -«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été -commise... - ---Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta -l'intendant. - ---Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme -d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de -notre famille vis-à-vis de la paroisse!» - -Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que -la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des -Piborne,--abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les -privilèges de la naissance étaient universellement respectés,--non! qui -n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de -ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre, -ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre -dans l'art des grimaces. - -«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin. - ---Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec. - ---Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux -dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être... - ---Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en -brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait -féodale. - ---Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une -enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un -«affidavit»[6], requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est -plus permis de l'exercer sur son propre domaine! - - [6] Attestation sous la foi du serment ou déposition écrite. - ---Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti -prendra Sa Seigneurie? - ---Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!» - -Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise -regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre -ses chiens dans le parc. - -M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée. -Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de -Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par -trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne. -Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il -le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait... -dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et -rendre responsable du crime le premier sortant. - -Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef -de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant -l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence, -et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne -leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant -de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait -pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le -ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui -établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et -pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit -de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour -faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce -malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport -aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et, -de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un -membre de la famille royale... - -M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son -interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouer -l'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête, -l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné -aucun résultat. - -«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se -sont pas partagé le produit du vol?... - ---Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes -les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela -démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces -gens. - ---Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles, -Scarlett? - ---Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais -le faire efficacement sans la présence du constable... - ---C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à -Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne -puisse quitter le château avant la fin de l'enquête. - ---Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés. - ---Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui, -monsieur Scarlett... - ---Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas -d'y satisfaire. - ---Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que -je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je -l'attends au château. - ---Il sera prévenu aujourd'hui. - ---Vous partez?... - ---A l'instant. Je serai de retour avant ce soir. - ---Bien!» - -Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne -de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller -un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter, -lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de -l'habitation du concierge. - -La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le -seuil. - -C'était P'tit-Bonhomme. - - - - -II - -PENDANT QUATRE MOIS. - - -La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe -des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale -entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et -pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un -des plus fréquentés de l'Irlande. - -Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;--l'une d'elles, -par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans -la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à -six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk, -et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar. - -Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il -embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui -soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante -exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la -région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans -parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la -marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables -du pays. - -Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comté de -Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de pratiquer -l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, soit à -Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, depuis -avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle. - -Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre -de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du -marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de -Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte -d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un -John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités. -Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant -Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des -fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa -manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la -pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain, -leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître... -Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est -improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela -faisait tant de peine à Leurs Seigneuries. - -Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps -des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des -Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel -l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal, -en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis, -sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse -qui ne se baissait jamais. - -A l'intérieur se développaient de spacieux appartements, plus -confortables qu'ils n'eussent été du temps d'Édouard IV ou de -Jean-Sans-Terre. C'était là une tache de modernisme, que devaient -tolérer des personnages, au fond très soucieux de leurs aises et de -leur confort. - -Sur les côtés du château s'élevaient les communs et les annexes, -écuries, remises, bâtiments de service. Au-devant, s'élargissait une -vaste cour d'honneur, plantée de hêtres superbes, flanquée de deux -pavillons que séparait une grille monumentale, et dont l'un, à droite, -servait de logement au concierge, ou mieux au portier, pour se servir -d'un mot plus moyen-âge. - -C'était à la porte de ce pavillon que venait de sonner notre héros, -au moment où la grille s'ouvrait pour livrer passage à l'intendant -Scarlett. - -Quatre mois environ se sont écoulés depuis ce jour inoubliable où -l'enfant adoptif de la famille Mac Carthy a quitté la ferme de Kerwan. -Quelques lignes suffiront à dire ce qu'il était devenu pendant cette -période de son existence. - -Lorsque P'tit-Bonhomme abandonna la maison en ruines, vers cinq heures -du soir, la nuit tombait déjà. N'ayant point rencontré M. Martin ni les -siens sur la route qui conduit à Tralee, il eut d'abord la pensée de -se diriger vers Limerick, où les constables, sans doute, avaient ordre -de conduire leurs prisonniers. Retrouver la famille Mac Carthy, la -rejoindre afin de partager son sort quel qu'il fût, cela lui semblait -tout indiqué. Que n'était-il assez grand, assez fort, pour gagner un -peu d'argent par son travail? Il aurait loué ses bras, il ne se serait -pas épargné à la peine... Hélas! à dix ans, que pouvait-il espérer? Eh -bien, plus tard, quand il recevrait de bons salaires, ce serait pour -ses parents adoptifs, et plus tard encore, sa fortune faite,--car il -saurait la faire,--il assurerait leur aisance, il leur rendrait le -bien-être dont il avait joui à la ferme de Kerwan. - -[Illustration: «_SOME LIGHT_». (Page 247.)] - -En attendant, sur cette route déserte, en pleine région dévastée par la -misère, abandonnée de ceux qu'elle ne suffisait plus à nourrir, perdu -au milieu d'une obscurité glaciale, jamais P'tit-Bonhomme ne s'était -senti si seul. A son âge, il est rare que les enfants ne tiennent -point par un lien quelconque, sinon à une famille, du moins à un -établissement de charité, qui les recueille et les élève. Mais, lui, -était-il autre chose qu'une feuille arrachée et roulée sur le chemin? -Cette feuille, elle va où le vent la pousse, et il en sera ainsi -jusqu'au moment où elle ne sera plus que poussière. Non! personne, il -n'y a personne qui puisse le prendre en pitié! S'il ne retrouve pas les -Mac Carthy, il ne saura que devenir... Et où les aller chercher?... -A qui demander ce qu'il est advenu d'eux?... Et s'ils se décident à -quitter le pays, en admettant qu'ils n'aient point été emprisonnés, -s'ils veulent émigrer, comme tant d'autres de leurs compatriotes, vers -le Nouveau-Monde?... - -Notre garçonnet se résolut donc à marcher dans la direction de -Limerick,--à travers la plaine blanche de neige. La température -glaciale n'aurait pas été supportable, s'il eût soufflé quelque -âpre bise. Mais l'atmosphère était calme, et le moindre bruit se -fût fait entendre de loin. Il alla ainsi pendant deux milles, sans -rencontrer âme qui vive, à l'aventure peut-on dire, car il ne s'était -jamais risqué sur cette partie du comté, où naissent les premières -ramifications des montagnes. En avant, les massifs des sapinières -rendaient l'horizon plus obscur. - -A cet endroit, P'tit-Bonhomme, déjà très fatigué de son voyage à -Tralee, sentit que les forces menaçaient de lui manquer, si endurant -qu'il fût. Ses jambes fléchissaient, ses pieds butaient dans les -ornières. Et pourtant, il ne voulait pas, non! il ne voulait pas -s'arrêter, et, se traînant avec peine, il parvint néanmoins à franchir -un demi-mille. Ce dernier effort accompli, il tomba le long d'un talus, -planté de grands arbres, dont les branches ployaient sous les festons -du givre. - -Il y avait là un carrefour, formé par le croisement de deux routes, en -sorte que, s'il eût été capable de se relever, P'tit-Bonhomme n'aurait -su quelle direction il devait suivre. Étendu sur la neige, les membres -gelés, tout ce qu'il put faire, au moment où ses yeux se fermèrent, où -le sentiment des choses s'éteignit en lui, ce fut de crier: - -«A moi... à moi!» - -Presque aussitôt, des aboiements éloignés traversaient l'air sec et -froid de la nuit. Puis, ils se rapprochèrent, et un chien se dressa au -tournant de la route, le nez en quête, la langue pendante, les yeux -étincelants comme des yeux de chat. - -En cinq ou six bonds, l'animal fut sur l'enfant... Que l'on se rassure, -ce n'était pas pour le dévorer, c'était pour le réchauffer, en se -couchant à son côté. - -P'tit-Bonhomme ne tarda pas à reprendre ses sens. Il ouvrit les yeux, -et sentit qu'une langue chaude et caressante léchait ses mains glacées. - -«Birk!» murmura-t-il. - -C'était Birk, son unique ami, son fidèle compagnon à la ferme de Kerwan. - -Comme il lui rendit ses caresses, tandis que la chaleur l'enveloppait -entre les pattes du bon animal. Cela le ranima. Il se dit qu'il n'était -plus seul au monde... Tous deux se mettraient à la recherche de la -famille Mac Carthy... Il n'était pas douteux que Birk n'eût voulu -l'accompagner après l'éviction... Mais pourquoi était-il revenu?... -Sans doute, les recors et les agents de la police l'avaient chassé à -coups de pierres, à coups de bâton?... En effet, les choses s'étaient -ainsi passées, et Birk, brutalement repoussé, avait dû revenir vers la -ferme. Maintenant, il saurait retrouver les traces des constables... -P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à se fier à son instinct pour rejoindre M. -Mac Carthy... - -Il se mit donc à causer avec Birk, ainsi qu'il le faisait pendant leurs -longues heures sur les pâtures de Kerwan. Birk lui répondait à sa -manière, poussant de ces petits aboiements qu'il n'était pas difficile -de comprendre. - -«Allons, mon chien, dit-il, allons!» - -Et Birk, gambadant, s'élança sur une des routes, en précédant son jeune -maître. - -Mais il arriva ceci: c'est que Birk, se souvenant d'avoir été maltraité -par les gens de l'escorte, ne voulut pas prendre le chemin de Limerick. -Il suivit celui qui longe la limite du comté de Kerry et conduit -à Newmarket, une des bourgades du comté de Cork. Sans le savoir, -P'tit-Bonhomme s'éloignait de la famille Mac Carthy, et, lorsque le -jour revint, rompu de fatigue, accablé de besoin, il s'arrêta pour -demander asile et nourriture dans une auberge, à une douzaine de milles -au sud-est de la ferme. - -En outre de son paquet de linge, P'tit-Bonhomme avait en poche, on ne -l'a pas oublié, ce qui restait de la guinée échangée chez le pharmacien -de Tralee. Une grosse somme, n'est-ce pas, cette quinzaine de -shillings! On ne va ni loin ni longtemps avec cela, quand on est deux -à se nourrir, même en économisant le plus possible, en ne dépensant -quotidiennement que quelques pence. C'est ce que fit notre garçon, et, -après vingt-quatre heures dans cette auberge, n'ayant eu qu'un grenier -pour chambre, rien que des pommes de terre à ses repas, il se remit en -route avec Birk. - -Aux questions relatives aux Mac Carthy, l'aubergiste avait répondu -négativement, n'ayant jamais entendu parler de cette famille. Et, au -vrai, les évictions avaient été trop fréquentes cet hiver, pour que -l'attention publique se fût attachée aux scènes si attristantes de la -ferme de Kerwan. - -P'tit-Bonhomme continua de marcher derrière Birk dans la direction de -Newmarket. - -Son existence durant cinq semaines, jusqu'à l'arrivée dans cette -bourgade, on la devine. Jamais il ne tendit la main, non jamais! Sa -fierté naturelle, le sentiment de sa dignité, n'avaient pas fléchi au -milieu de ces nouvelles épreuves. Que parfois de braves gens, émus de -voir cet enfant presque sans ressources, lui eussent fait un peu plus -forte sa portion de pain, de légumes, de lard, qu'il venait acheter -dans les auberges, et qu'il ne payât qu'un penny ce qui en valait deux, -ce n'est pas mendier, cela. Il allait ainsi, partageant avec Birk, -tous deux couchant dans les granges, se blottissant sous les meules, -souffrant de la faim et du froid, épargnant le plus possible sur ce qui -restait de la guinée... - -Il y eut quelques aubaines. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme -profita d'un peu de travail. Pendant quinze jours, il demeura dans une -ferme pour soigner la bergerie en l'absence du berger. On ne le payait -pas, mais son chien et lui y gagnaient le logement et la nourriture. -Puis, la besogne achevée, il repartit. Quelques commissions qu'il fit -d'un village à l'autre lui valurent aussi deux ou trois shillings. Le -malheur, c'est qu'il ne trouva pas à se placer d'une façon durable. -C'était la mauvaise saison, celle où les bras sont inoccupés, et la -misère était si grande cet hiver! - -D'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'avait pas renoncé à rejoindre la famille -Mac-Carthy, bien qu'il se fût vainement enquis de ce qu'elle était -devenue. Marchant au hasard, il ne savait guère s'il se rapprochait -d'elle ou s'il s'en éloignait. A qui se serait-il adressé et qui aurait -pu le renseigner à cet égard? Dans une ville, une vraie ville, il -s'informerait. - -Son unique crainte était qu'on s'inquiétât de le voir seul, abandonné, -sans protecteur, à son âge, et qu'on le ramassât comme vagabond pour -l'enfermer dans quelque ragged-school ou quelque workhouse. Non! Toutes -les duretés de la vie errante plutôt que de rentrer dans ces honteux -asiles!... Et puis, c'eût été le séparer de Birk, et cela, jamais! - -«N'est-ce pas, Birk, lui disait-il en attirant la bonne grosse tête du -chien sur ses genoux, nous ne pourrions pas vivre l'un sans l'autre?» - -Et, certainement, le brave animal lui répondait que cela serait -impossible. - -Puis, de Birk, sa pensée remontait vers son ancien compagnon de Galway. -Il se demandait si Grip n'était pas comme lui, sans feu ni lieu. Ah! -s'ils s'étaient rencontrés, à deux, lui semblait-il, ils auraient pu -se tirer d'affaire!... A trois même, avec cette bonne Sissy, dont il -n'avait plus eu aucune nouvelle depuis qu'il avait quitté le cabin -de la Hard!... Ce devait être une grande fille maintenant... Elle -avait de quatorze à quinze ans... A cet âge, on est en condition au -village ou à la ville, on gagne sa vie rudement, sans doute, mais on -la gagne... Lui, quand il aurait cet âge, se disait-il, il ne serait -pas embarrassé de trouver une place... Quoi qu'il en fût, Sissy ne -pouvait l'avoir oublié... Tous ces souvenirs de sa première enfance lui -revenaient avec une surprenante intensité, les mauvais traitements de -la mégère, les cruautés de Thornpipe, le montreur de marionnettes... -Et alors, par comparaison, seul, libre, il se sentait moins à plaindre -qu'il ne l'avait été en ces temps maudits! - -Cependant, à courir les routes du comté, les jours s'écoulaient, et -la situation ne se modifiait guère. Par bonheur, le mois de février -ne fut pas rigoureux cette année-là, et les indigents n'eurent point -à souffrir d'un froid excessif. L'hiver s'avançait. Il y avait lieu -d'espérer que l'époque des labours et des semailles de printemps ne -serait pas retardée. Les travaux des champs pourraient être repris de -bonne heure. Les moutons, les vaches seraient envoyés au pacage sur les -pâtures... P'tit-Bonhomme obtiendrait peut-être de l'ouvrage dans une -ferme?... - -Il est vrai, durant cinq ou six semaines, il faudrait vivre, et, des -quelques shillings gagnés çà et là, aussi bien que de la guinée qui -constituait tout l'avoir de notre garçon, il ne restait plus qu'une -demi-douzaine de pence vers le milieu de février. Il avait pourtant -économisé sur sa nourriture quotidienne, et encore disons-nous -quotidienne, quoiqu'il n'eût ni mangé une seule fois à sa suffisance, -ni même mangé tous les jours. Il était très amaigri, la figure pâlie -par les privations, le corps affaibli par les fatigues. - -Birk, efflanqué, la peau plissée sur ses côtes saillantes, ne -paraissait pas être en meilleur état. Réduit aux détritus jetés au -abords des villages, est-ce que P'tit-Bonhomme en serait bientôt à les -partager avec lui?... - -Et pourtant, il ne désespérait pas. Ce n'était pas dans son caractère. -Il conservait une telle énergie qu'il se refusait toujours à mendier. -Alors, comment ferait-il, lorsque son dernier penny aurait été échangé -contre un dernier morceau de pain?... - -Bref, P'tit-Bonhomme ne possédait plus que six à sept pence, lorsque, -le 13 mars, Birk et lui arrivèrent à Newmarket. - -Il y avait deux mois et demi que, tous deux, ils suivaient ainsi les -chemins du comté, sans avoir pu se fixer nulle part. - -Newmarket, située à vingt milles environ de Kerwan, n'est ni très -importante ni très peuplée. Ce n'est qu'une de ces bourgades dont -l'indolence irlandaise ne parvient jamais à faire une ville, et qui -périclitent plutôt qu'elles ne progressent. - -Peut-être était-il regrettable que le hasard n'eût pas conduit -P'tit-Bonhomme dans la direction de Tralee? On le sait, la pensée de -la mer l'avait toujours hanté,--la mer, cette inépuisable nourricière -de tous ceux qui ont le courage de chercher à vivre d'elle! Lorsque le -travail manque dans les villes ou les campagnes, on ne chôme pas sur -l'Océan. Des milliers de navires le parcourent sans cesse. Le marin -a moins à redouter la pauvreté que l'ouvrier ou le cultivateur. Pour -le constater, ne suffisait-il pas de comparer la situation de Pat, le -second fils de Martin Mac Carthy, avec celle de la famille chassée -de la ferme de Kerwan? Et, bien que P'tit-Bonhomme se sentît plus -séduit par l'attrait du commerce que par le goût de la navigation, il -se disait qu'il avait l'âge où l'on peut s'embarquer en qualité de -mousse!... - -C'est entendu, il ira plus loin que Newmarket; il poussera jusqu'au -littoral, du côté de Cork, centre d'un important mouvement maritime, il -cherchera un embarquement... En attendant, il fallait vivre, il fallait -gagner les quelques shillings nécessaires à la continuation du voyage, -et, cinq semaines après être arrivé à Newmarket avec Birk, il s'y -trouvait encore. - -On doit se le rappeler, ce qui l'inquiétait surtout, c'était la crainte -d'être arrêté comme vagabond, de se voir enfermé dans quelque maison -de charité. Très heureusement, ses vêtements étaient en bon état, il -n'avait point l'apparence d'un petit pauvre. Le peu de linge dont il -s'était muni lui suffisait, ses souliers avaient résisté à la fatigue -du voyage. Il n'aurait pas à rougir de son accoutrement, quand il se -présenterait quelque part. On ne serait pas tenté de l'habiller et, en -même temps, de le nourrir aux frais de la paroisse. - -Bref, il vécut de ces humbles métiers à la portée des enfants pendant -son séjour à Newmarket, commissions faites pour l'un ou pour l'autre, -légers bagages à porter, vente de boîtes d'allumettes qu'il put acheter -avec une demi-couronne gagnée un certain jour, et dont grâce à son -précoce instinct du commerce, il sut tirer un passable bénéfice. Sa -physionomie sérieuse le rendait intéressant, et les promeneurs étaient -disposés à lui prendre sa marchandise, lorsqu'il criait d'une voix -claire: - - «Some light, sir... some light[7].» - - [7] «De la lumière, monsieur», c'est-à-dire: du feu. - -En somme, Birk et lui eurent moins à pâtir dans cette bourgade qu'au -long de leur pénible parcours à travers le comté. Il semblait même -que P'tit-Bonhomme, qui avait su se créer quelques ressources par son -intelligence, aurait peut-être dû demeurer à Newmarket, lorsque, dans -les derniers jours d'avril, le 29, il prit brusquement la route qui -conduit à Cork. - -Il va de soi que Birk l'accompagnait, et, en ce moment, il avait tout -juste trois shillings et six pence dans sa poche. - -Qui l'eût observé depuis la veille, aurait remarqué le changement qui -s'était opéré dans sa physionomie. En proie à une certaine anxiété, il -regardait autour de lui, comme s'il eût craint d'être espionné. Son pas -était rapide, et peu s'en fallait qu'il ne se mît à courir de toute la -vitesse de ses jambes. - -Neuf heures du matin sonnaient, lorsqu'il dépassa les dernières maisons -de Newmarket. Le soleil brillait d'un vif éclat. Avec la fin d'avril, -débute le printemps de la Verte Erin. Un peu d'animation régnait dans -la campagne. Mais notre jeune garçon paraissait si préoccupé que la -charrue promenée sur le sol, les semeurs lançant la graine à large -volée, les animaux épars sur les pâtures, rien ne ravivait en lui les -souvenirs de Kerwan. Non! il allait toujours droit devant lui. Birk, -à son côté, lui lançait un regard interrogateur, et, cette fois, ce -n'était plus le chien qui guidait son jeune maître. - -Six à sept milles furent franchis en deux heures, de Newmarket à -Kanturk. P'tit-Bonhomme traversa cette bourgade sans prendre le temps -de s'y reposer, ayant déjeuné en route d'un morceau de pain dont il -avait donné la moitié à son fidèle Birk, et, lorsqu'il s'arrêta, -l'horloge marquait midi au donjon de Trelingar-castle. - - - - -III - -A TRELINGAR-CASTLE. - - -Au moment où la porte du pavillon s'ouvrait, l'intendant Scarlett se -préparait à franchir la grille de la cour d'honneur pour se rendre à -Kanturk, suivant les instructions de lord Piborne. Les chiens du comte -Ashton, sentant Birk, qui ne leur plaisait pas, se mirent à aboyer -furieusement. - -P'tit-Bonhomme, craignant qu'il en résultât quelque bataille dans -laquelle Birk n'aurait pas eu l'avantage du nombre, lui fit signe de -s'éloigner, et l'obéissant animal alla se poster derrière un buisson de -manière à ne pas être vu. - -En apercevant ce jeune garçon qui se présentait à la porte du château, -M. Scarlett lui cria de s'approcher. - -«Que veux-tu?» lui dit-il d'un ton dur. - -Car, si l'intendant se montrait doucereux avec les grandes personnes, -il affectait d'être brutal envers les enfants,--une aimable nature, -n'est-il pas vrai? - -Les «grosses voix» n'étaient pas pour intimider notre garçonnet. -Il en avait entendu bien d'autres chez la Hard, avec Thornpipe, à -la ragged-school! Mais, comme il convenait, il ôta sa casquette en -s'avançant vers M. Scarlett, qu'il ne prit point pour Sa Seigneurie, -lord Piborne, châtelain du domaine de Trelingar. - -[Illustration: «Que veux-tu?» (Page 248.)] - -«Diras-tu ce que tu viens faire ici? redemanda M. Scarlett. S'il s'agit -de quelque aumône, tu peux décamper!... On ne donne pas aux petits -gueux de ton espèce... non! pas même un copper!» - -Que de phrases inutiles, au milieu desquelles P'tit-Bonhomme ne -parvenait pas à glisser une réponse, tout en se rangeant pour éviter -les écarts du cheval. En même temps, les chiens, bondissant à travers -la cour, continuaient leur concert de grognements. De là, un tel -vacarme qu'on avait un peu de peine à s'entendre. - -Aussi, M. Scarlett dût-il hausser la voix en ajoutant: - -«Et je te préviens que si tu ne files pas, si je te retrouve aux abords -du château, je te conduirai par les oreilles à Kanturk, où l'on te -mettra à l'abri dans le workhouse!» - -P'tit-Bonhomme ne se troubla ni des menaces qui lui étaient adressées -ni du ton dont elles étaient formulées. Mais, profitant d'une accalmie, -il put enfin répondre: - -«Je ne demande pas l'aumône, monsieur, et jamais je ne l'ai demandée... - ---Et tu ne l'accepterais pas?... répliqua ironiquement l'intendant -Scarlett. - ---Non... de personne. - ---Alors que viens-tu faire ici? - ---Je désire parler à lord Piborne. - ---A Sa Seigneurie?... - ---A Sa Seigneurie. - ---Et tu t'imagines qu'elle va te recevoir?... - ---Oui, car il s'agit de quelque chose de très important. - ---De très important?... - ---Oui, monsieur. - ---Et qu'est-ce donc? - ---Je désire n'en parler qu'à lord Piborne. - ---Eh bien, hors d'ici!... Le marquis n'est pas au château. - ---J'attendrai... - ---Pas à cette place du moins! - ---Je reviendrai.» - -Tout autre que cet odieux Scarlett eût été frappé de la ténacité -singulière de cet enfant, du caractère résolu de ses réponses. Il -se fût dit que, s'il était venu à Trelingar-castle, c'est qu'un -motif sérieux l'y avait conduit, et il lui eût prêté une attention -complaisante. Mais, s'en irritant, au contraire, et s'emportant: - -«On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne! gronda-t-il. Je -suis l'intendant du château! C'est à moi que l'on s'adresse, et si tu -ne veux pas m'apprendre ce qui t'amène... - ---Je ne puis le dire qu'à lord Piborne, et je vous prie de le -prévenir... - ---Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache, -déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes!... Prends garde à -toi!...» - -Et, surexcités par la voix de l'intendant, les chiens commençaient à se -rapprocher. - -Toute la crainte de P'tit-Bonhomme était que Birk, s'élançant hors du -buisson, ne vînt à son secours,--ce qui eût compliqué les choses. - -En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur -croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s'avançant -vers la grille: - -«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. - ---C'est un garçon qui vient mendier... - ---Je ne suis pas un mendiant! répéta P'tit-Bonhomme. - ---Un galopin de grande route... - ---Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens!» -s'écria le comte Ashton. - -Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser, -devenaient très menaçants. - -Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord -Piborne se montra dans toute sa majesté. S'apercevant alors que M. -Scarlett n'était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d'un pas -mesuré les degrés du perron, traversa la cour d'honneur, s'informa de -la cause de ce retard et de ce bruit. - -«Que Sa Seigneurie m'excuse, répondit l'intendant, c'est ce polisson -qui s'obstine, un mendiant... - ---Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous -affirme que je ne suis pas un mendiant! - ---Que veut ce garçon? demanda le marquis. - ---Parler à Votre Seigneurie.» - -Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant -de toute sa hauteur: - -«Vous avez à me parler?» dit-il. - -Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu'un enfant. Suprême -distinction, le marquis n'avait jamais tutoyé personne, ni la marquise, -ni le comte Ashton,--ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque -cinquante ans avant. - -«Parlez, ajouta-t-il. - ---Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket?... - ---Oui. - ---Hier, dans l'après-midi?... - ---Oui.» - -M. Scarlett n'en revenait pas. C'était ce gamin qui interrogeait, et Sa -Seigneurie daignait lui répondre! - -«Monsieur le marquis, reprit l'enfant, n'avez-vous pas perdu un -portefeuille?... - ---En effet, et ce portefeuille?... - ---Je l'ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte.» - -Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition -avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis -tant d'innocents à Trelingar-castle. Ainsi, dût son amour-propre en -souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l'accusation contre les -domestiques tombait d'elle-même, et il n'était plus nécessaire, à son -vif déplaisir, que l'intendant allât requérir le constable de Kanturk. - -Lord Piborne reçut le portefeuille, à l'intérieur duquel était inscrit -son nom avec son adresse, et il constata qu'il contenait les papiers et -la banknote. - -«C'est vous qui avez ramassé ce portefeuille? demanda-t-il à -P'tit-Bonhomme. - ---Oui, monsieur le marquis. - ---Et vous l'avez ouvert, sans doute? - ---Je l'ai ouvert pour savoir à qui il appartenait. - ---Vous avez vu qu'il y avait une banknote... Mais peut-être n'en -connaissiez-vous pas la valeur? - ---C'est une banknote de cent livres, répondit P'tit-Bonhomme sans -hésiter. - ---Cent livres... ce qui vaut?... - ---Deux mille shillings. - ---Ah! vous savez cela, et, le sachant, vous n'avez pas eu la pensée de -vous approprier?... - ---Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement -P'tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant!» - -Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la -banknote qu'il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de -saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui -dit, sans laisser voir d'ailleurs que cet acte d'honnêteté l'eût touché: - -«Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille?... - ---Bah!... quelques shillings... opina le comte Ashton. - ---Ou quelques pence, c'est tout ce que cela vaut!» se hâta d'ajouter M. -Scarlett. - -P'tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu'on le marchandait, alors -qu'il n'avait rien réclamé, et il repartit: - -«Il ne m'est dû pour cela ni pence ni shillings.» - -Puis il se dirigea vers la route. - -«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?... - ---Bientôt dix ans et demi. - ---Et votre père... votre mère?... - ---Je n'ai ni père ni mère. - ---Votre famille?... - ---Je n'ai pas de famille. - ---D'où venez-vous?... - ---De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai -quittée il y a quatre mois. - ---Pourquoi? - ---Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les -recors. - ---Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de -Rockingham?... - ---Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant. - ---Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à -P'tit-Bonhomme. - ---Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de -quoi vivre. - ---Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une -façon ou d'une autre.» - -Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez -pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui -l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une -caresse. - -P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement, -il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui -donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers -son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout -vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord -indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne -voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des -mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre. - -Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré -que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de -fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il -se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chien -était embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en -parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de -garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque -profit, et en économisant... - -«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir -s'en aller au diable. - ---Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé -par son esprit pratique. - ---Deux livres par mois,» répondit lord Piborne. - -Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était -assez inespéré pour un enfant de son âge. - -«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai -mon possible pour la contenter.» - -Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du -château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après, -aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne. - -Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé -le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait -reçu le plus mauvais accueil. - -En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque -autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait -à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux -de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,--à tout le -moins,--trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand -un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il -ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur -poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il -contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le -nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa -propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah! -des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient -de conserve! - -[Illustration: S'accrochant aux courroies de la capote... (Page 259.)] - -Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse -histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée -jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la -ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence à -la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu de la -famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité -ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château, il n'inspirait -que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de -ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois, -la marquise comme un petit animal d'antichambre, le comte comme un -jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander -de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s'était -bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations -incessantes, et les occasions ne manquaient pas. Quant aux -domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux cet enfant trouvé, -que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar-castle. Que -diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, l'orgueil d'une -position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre -avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils -sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle -commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne -répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec -quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu'il occupait à part, -dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de son maître! - -[Illustration: P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (Page 264.)] - -Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une -femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée -Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle -avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa -vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,--ce qu'il avait -déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un -cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, -paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de -Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de -son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur, -et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près -d'elle. - -Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener -son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou -quelque autre de la valetaille: - -«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le -meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul -qui aurait rapporté le portefeuille.» - -Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire -que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais -d'avoir été si honnête! - -Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquis -et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,--le mot -est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui -donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les -contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il -rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou -sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient -par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon -ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à -vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non -seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du -parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. -P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une -irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés -de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras -croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval -piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, -lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant -aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser -le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond -de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants -qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk, -l'équipage du comte Ashton! - -Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices -de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela -allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est -vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il -convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent -toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins -qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien -résolu à ne point se laisser mettre en morceaux. - -D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait -que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant -qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son -ambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa -fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant -l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait. -Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons -de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui -enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche. -En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,--expression -équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,--et sa science -historique se bornait à ce qu'il lisait dans le _Livre d'or_ de la race -chevaline. - -Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A -dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste -valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de -lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le -regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il -n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul -être auquel il pouvait s'abandonner. - -Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié -de la bonne femme. - -Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse -de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à -la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que -celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en -aurait-on su gré? - -Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu -être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de -montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons, -lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait -touché trois fois ses deux livres mensuelles,--ce qui lui réalisait la -grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des -dépenses était intacte. - -Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait -été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses -échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant -ces réceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la -situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les -revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire, -et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à -l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient -charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de -l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur -fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,--le -plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise. -Par exception, cette année, le voyage devait consister en une -excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs -de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait -de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet -ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au -3 août. - -Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait -quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady -Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque -lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte -Ashton ne pouvait se priver des services de son groom. - -Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui -s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait? - -P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat -ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce -soit. - -«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton -chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton -absence!» - -Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après -lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit -congé du fidèle animal. - - - - -IV - -LES LACS DE KILLARNEY. - - -Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans -la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre -de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus -du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois -milles. - -P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement -ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus. -D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer -d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne», -ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office. - -L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte -Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été -délivrés au guichet des voyageurs. - -Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord -et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes -sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs--très -respectueusement, cela va sans dire,--le comte Ashton ne pouvait -manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de -«boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas -d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la -couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à -rire aux assistants. - -Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartiment qui -leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion -s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le -groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment, -qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du -voyage. - -Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des -nobles châtelains de Trelingar. - -Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre -les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi -tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces -convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway -et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir -d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de -cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,--ce -qui excitait son admiration,--c'était non pas ces wagons pleins de -voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et -le commerce expédiaient d'une contrée à une autre. - -P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était -baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela -lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces -maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la -voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur -lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets -ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il -n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions -pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement! - -Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche -de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux -heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit -une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet. - -[Illustration: P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition. -(Page 271.)] - -La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut -appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la -portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comte -Ashton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à -lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage -de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de -reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre -goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il -accueilli, lorsqu'il rapporta le _Guide du touriste aux lacs de -Killarney_! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier -un itinéraire! Il se souciait, vraiment, de la région qu'il venait -visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être -remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans -esprit, qui parurent faire ses délices. - -[Illustration: Les passagers furent durement secoués. (Page 275.)] - -Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme -s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans -les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. Le -temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,--ce qui est -rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une période -de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise lui -serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère n'était -pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne plus de -charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme put -contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette partie du -comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint deux mille -pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les poussées -géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande. - -Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés -de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé -par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels -souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de -milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de -son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où -l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux -se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette -douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare -de Killarney. - -C'est une chance qu'a cette petite bourgade,--chance partagée par -quelques villes en Europe,--d'être située sur le bord d'un lac -magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à -ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est -point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni -pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison -de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son -workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non! -Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils -y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une -commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent -se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,--ce -qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque -cette cité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix -mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui -s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille. - -Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par -malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais -vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé -l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers -du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en -quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si -l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine, -c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre -quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens -de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui -vendre. - -Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel, -en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être -occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa -disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de -quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman -au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le -grand salon. - -Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de -l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se -découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant, -sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres, -on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en -quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage, -retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les -repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais -Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ -de Killarney. - -En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait -habituellement,--même lors des discussions de la Chambre haute,--il -avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la première -comprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la -seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait -s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé -à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière -partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller -les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont -il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse, -lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des -lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient -quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut -satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur -ces eaux resplendissantes! - -Ce n'était pas la mer, il est vrai,--la mer immense, infinie, qui va -d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au -commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les -embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela -était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était -monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait -monter en bateau. - -Pendant que John et Marion, suivis du groom, faisaient à pied le mille -qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche -y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une -place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le -temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que -des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux -quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y -affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la -population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers, -lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans -vergogne, la clientèle de passage. - -A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons, -un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un -tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardent ou la pluie trop -persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady Piborne -s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à leur côté; -les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre fut larguée, -les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation s'éloigna de la -rive. - -Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de -cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur, -qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières -Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux -de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range; -le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et -autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de -l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud -au nord,--ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position -septentrionale par rapport aux autres. - -Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez -exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le -canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le -Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de -la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval -à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis, -en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après -le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la -visite de chaque lac. - -Au sud et à l'ouest de cette région, les plus hauts systèmes -orographiques de la Verte Erin chevauchent jusqu'à cette admirable baie -de Bantry, taillée dans la côte du comté de Cork. Là est le petit port -de pêche Glengariff, dans lequel Hoche et ses quatorze mille hommes -débarquèrent, en 1796, lorsque la République française les envoya au -secours de ses frères d'Irlande. - -Lough-Leane, le plus vaste des trois lacs, mesure cinq milles et demi -de longueur et trois de largeur. Ses rives à l'est, dominées par -les chaînes du Carn-Tual, sont encadrées de bois verdoyants, qui -appartiennent pour la plupart au domaine de Muckross. A sa surface -émergent un certain nombre d'îles, Brown, Lamb, Héron, Mouse, entre -lesquelles l'île Ross est la plus importante, et Innisfallen la plus -belle. - -Ce fut vers celle-ci que l'embarcation se dirigea d'abord. Le temps -était superbe, le soleil dispensait largement ses rayons dont il est -trop souvent avare envers cette province. Une légère brise ridait la -surface des eaux. P'tit-Bonhomme s'enivrait de ces salutaires effluves, -en même temps que ses regards admiraient les sites enchanteurs qui se -diversifiaient avec le déplacement du bateau. Il se fût bien gardé -d'exprimer ses sentiments par des interjections intempestives. On l'eût -prié de se taire. - -Et, en vérité, lord et lady Piborne auraient pu s'étonner qu'un être -sans éducation et sans naissance fût sensible à ces beautés naturelles, -créées pour le plaisir des yeux aristocratiques. D'ailleurs, Leurs -Seigneuries faisaient cette excursion,--on ne l'a pas oublié,--parce -qu'il convenait que des gens de leur rang l'eussent faite, et, -probablement, il n'en resterait rien dans leur souvenir. Quant au comte -Ashton, voilà qui ne le touchait guère! Il avait emporté quelques -lignes et il se promettait bien de pêcher, tandis que ses augustes -parents iraient, par devoir, visiter les cottages ou les ruines des -environs. - -Ce fut là ce qui chagrina surtout P'tit-Bonhomme. En effet, lorsque -l'embarcation accosta Innisfallen, le marquis et la marquise -débarquèrent, et, à la proposition qu'ils adressèrent à leur fils de -les accompagner: - -«Merci, répondit ce charmant garçon, j'aime mieux pêcher pendant votre -promenade! - ---Pourtant, reprit lord Piborne, il y a là les vestiges d'une abbaye -célèbre, et mon ami lord Kenmare, à qui appartient cette île, ne me -pardonnerait pas... - ---Si le comte préfère... dit nonchalamment la marquise. - ---Certes... je préfère, répondit le comte Ashton, et mon groom restera -pour me préparer mes hameçons.» - -Le marquis et la marquise partirent donc, suivis de Marion et de John, -et voilà pourquoi, à son vif déplaisir, obligé d'obéir aux caprices du -jeune Piborne, P'tit-Bonhomme ne vit rien des curiosités archéologiques -d'Innisfallen. Au surplus, le marquis et la marquise n'en rapportèrent -aucune impression ni sérieuse ni durable. Que pouvaient dire à leur -esprit indifférent ou blasé les beautés de ce monastère dont la -fondation remonte au VIe siècle, la disposition des quatre édifices -qui le composent, la chapelle romane avec les fines ciselures de son -cintre, tout cet ensemble perdu sous une luxuriante verdure, au milieu -des groupes de houx, d'ifs, de frênes, d'arbousiers, dont les plus -remarquables échantillons semblent appartenir à cette île, «l'île des -Saints», que Mlle de Bovet a si justement appelée le joyau de Killarney? - -Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries -pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne -faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle -truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par -d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son -groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon, -lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se -souciait en aucune façon. - -Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il -ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une -heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides, -et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord -et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les -magnifiques ombrages de lord Kenmare. - -Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de -quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée -à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse -féodale du XIVe siècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et la -marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts aux -habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapis -verdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes -arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres -séculaires. - -Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes, -Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait -l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom, -auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans -daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la -pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux -hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister -jusqu'au soir. - -On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du -lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive -occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de -laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la -nuit. - -P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des -injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant -son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu, -dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney? -Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait -contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune -fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence, -les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent -engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il, -ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les -entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des -truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane. - -Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à -Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche, -au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des -conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié -vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagner sa chambre, et -n'eut pas même alors quelques heures de liberté. - -[Illustration: La brèche de Dunloe. (Page 277.)] - -Le lendemain fut consacré à l'exploration du lac Muckross. Ce lac, long -de deux milles et demi, sur une largeur moindre de moitié, n'est à vrai -dire qu'un vaste étang, de forme régulière, au milieu d'un domaine que -ses propriétaires n'habitent plus, et dont les magnifiques futaies ne -perdent rien de leur charme pour être retournées à l'état de nature. - -Cette fois, le comte Ashton daigna accompagner le marquis et la -marquise. Et si le groom fut de la partie, c'est que son maître l'avait -chargé de son fusil et de son carnier. Jadis, ces bois nourrissaient -nombre de sangliers et de cochons sauvages. A présent ces animaux ont -presque tous disparu, laissant la place à ces grands daims rouges dont -la race ne tardera pas à manquer aux forêts du Royaume-Uni. - -Donc, le comte Ashton eût à coup sûr accompli quelque prouesse -cynégétique, si ces daims, très défiants, eussent bien voulu venir -à bonne portée. Grosse déception, et pourtant, deux des bateliers -avaient fait le métier de rabatteurs, et P'tit-Bonhomme celui de chien -de chasse. Aussi fut-il privé de voir la pittoresque cascade de Tore -et une vieille abbaye de franciscains du XIIIe siècle, avec église et -cloître en ruines, que Leurs Seigneuries eussent été mieux avisées de -ne pas visiter. - -En effet, ce cloître possède un if d'une venue extraordinaire, -puisqu'il mesure quinze pieds de circonférence. Obéissant à je ne -sais quelle fantaisie, peut-être pour conserver un souvenir de sa -promenade à l'abbaye de Muckross, voici que la marquise eut l'idée de -détacher une feuille de cet if. Déjà elle tendait la main vers l'arbre, -lorsqu'elle fut arrêtée par un cri du guide: - -«Que Votre Seigneurie prenne garde!... - ---Prenne garde?... répéta lord Piborne. - ---Sans doute, mylord! Si madame la marquise avait cueilli une de ces -feuilles... - ---Est-ce que cela est défendu par le propriétaire de Muckross-castle? -demanda le marquis d'un ton hautain. - ---Non, monsieur le marquis, répondit le guide. Mais quiconque cueille -une de ces feuilles meurt dans l'année... - ---Même une marquise?... - ---Même une marquise!» - -Et, là-dessus, lady Piborne d'être si impressionnée qu'elle faillit -se trouver mal. Un instant de plus, et elle avait arraché la feuille -fatale. C'est que l'on ajoute foi à ces légendes dans l'Ile Émeraude -on y croit comme à l'Évangile chez ces descendants des antiques races -non moins superstitieux que les Paddys des villes et des campagnes. - -Lady Piborne revint donc toute troublée à Dinish-cottage, songeant au -danger qu'elle avait couru. Aussi, bien qu'il ne fût que deux heures -après-midi, lord Piborne voulut-il remettre au lendemain l'exploration -du lac Supérieur. - -Quant au jeune Ashton, il était on ne peut plus dépité de rentrer -bredouille. Et, s'il était épuisé de fatigue, à quel point devait -l'être son chien,--nous voulons dire son groom,--auquel il n'avait pas -accordé un moment de répit. Mais les chiens ne se plaignent pas, et, -d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était trop fier pour se plaindre. - -Le lendemain, après déjeuner, Leurs Seigneuries prirent place dans -l'embarcation. Les bateliers durent «souquer dur», comme eût dit -Pat Mac Carthy, à la remontée du Lough-Range. L'étranglement de son -embouchure forme des tourbillons et des remous. Il a des violences -de torrent. Les passagers furent durement secoués, et, si ce fut un -plaisir pour notre héros, lord et lady Piborne ne le partagèrent en -aucune façon. Le marquis allait même donner l'ordre de revenir en -arrière, tant la marquise paraissait épouvantée, et le comte Ashton mal -à son aise. Mais quelques bons coups d'avirons permirent de franchir -les brisants, et l'embarcation se retrouva sur une eau relativement -calme, entre des rives agrémentées de nénuphars. A un mille et demi -plus loin se dressait une montagne de dix-huit cents pieds, fréquentée -des aigles, appelée Eagle's Nest. - -Les bateliers prévinrent Leurs Seigneuries que, si Leurs Seigneuries -daignaient adresser la parole à cette montagne, celle-ci s'empresserait -de leur répondre. Il y a là, en effet, des phénomènes de répercussion -très admirés des touristes. Le marquis et la marquise regardèrent -sans doute comme indigne d'eux d'entrer en conversation avec cet écho -qui «ne leur avait pas été présenté». Mais le comte Ashton ne pouvait -perdre une si belle occasion de lancer deux ou trois phrases ineptes, -d'où il résulta qu'ayant finalement demandé qui il était: - -«Un petit sot!» répondit l'Eagle's Nest par la bouche de quelque -promeneur, caché derrière d'épais bouquets de genévriers à mi-montagne. - -Leurs Seigneuries, très mortifiées, déclarèrent que cet écho mal appris -aurait été puni comme il le méritait pour son insolence, aux temps -où les châtelains exerçaient haute et basse justice sur les domaines -féodaux. Aussitôt les bateliers imprimèrent à l'embarcation une allure -plus rapide, et, vers une heure, elle atteignait le lac Supérieur. - -L'aire de ce lac est à peu près égale à celle du Muckross. Il affecte -une forme plus irrégulière, ce qui en accroît les beautés. Au sud, se -dressent les raides talus des Cromaglans. Au nord s'étagent les croupes -du Tomie et de la Montagne-Pourpre, tapissée de bruyères incarnates. -Sur la rive méridionale, c'est toute une futaie de ces beaux arbres -qui ombragent la vallée de Killarney. Mais, quelque enchanteur que fût -l'aspect de ce lac, Leurs Seigneuries s'y intéressèrent médiocrement, -et, à l'exception de P'tit-Bonhomme, personne ne goûta de plaisir à -cette exploration. Aussi lord Piborne donna-t-il l'ordre de se diriger -vers l'embouchure de la Geanhmeen en gagnant Brandons-cottage, où l'on -devait se reposer avant de visiter la région du littoral. - -A la suite de tant de fatigues, il était naturel que Leurs Seigneuries -eussent besoin de repos. Pour eux, cette traversée des lacs avait -été l'équivalent d'une traversée de l'Océan. Les deux domestiques et -le groom durent rester à l'hôtel, et là, si P'tit-Bonhomme ne reçut -pas vingt ordres incohérents, c'est que le comte Ashton s'était -profondément endormi au dix-neuvième. - -Le lendemain, il fallut se lever de bonne heure, car l'itinéraire -de lord Piborne comportait une assez longue étape. La marquise se -fit prier. Marion lui trouvait le teint un peu pâle, la mine un peu -défaite. De là, discussion sur la question de continuer le voyage ou de -revenir le jour même à Trelingar-castle. Lady Piborne inclinait vers -cette solution; mais lord Piborne, ayant fait valoir que leurs intimes -amis, le duc de Francastar et la duchesse de Wersgalber avaient -poussé leur excursion jusqu'à Valentia, il fut décidé, en dernier -lieu, que l'itinéraire ne serait pas modifié. Grande satisfaction pour -P'tit-Bonhomme, qui ne craignait rien tant que de rentrer au château -sans avoir revu la mer. - -Le landau était attelé dès neuf heures du matin. Le marquis et la -marquise s'assirent au fond, le comte Ashton sur le devant. John et -Marion occupaient le siège de derrière, et le groom prit place près du -cocher. On laissa le landau découvert, quitte à le refermer en cas de -mauvais temps. Enfin, les nobles voyageurs, dès qu'ils eurent reçu les -respectueux hommages du personnel de Brandons-cottage, se mirent en -route. - -Pendant un quart de mille, les deux vigoureux chevaux suivirent -la rive gauche du Doogary, l'un des affluents du lac Supérieur, -puis ils s'engagèrent le long des rudes rampes de la chaîne des -Gillyenddy-Reeks. La voiture ne marchait qu'au pas en s'élevant sur -ces croupes abruptes. A chaque détour de ce lacet, de nouveaux sites -s'offraient aux regards. P'tit-Bonhomme était probablement seul à les -admirer. On traversait alors la partie la plus accidentée du comté -de Kerry et même de toute l'Irlande. A neuf milles au sud-est, par -delà les Gillyenddy-Reeks, le Carrantuohill effilait sa pointe perdue -à trois mille pieds entre les nuages. Au bas des montagnes gisaient -nombre de moraines éparses, un chaos de blocs erratiques, accumulés par -la poussée lente et continue des glaciers. - -Au milieu du jour, laissant les monts Tomie et la Montagne-Pourpre -à droite, le landau s'engagea sur la rampe d'une étroite coupée des -Gillyenddy-Reeks. C'est une brèche célèbre dans le pays, la brèche de -Dunloe, et le valeureux Roland n'a pas fendu d'un coup plus formidable -le massif pyrénéen. Çà et là de jolis lacs variaient l'aspect de -ces contrées sauvages, et, pour peu que cela eût intéressé Leurs -Seigneuries, P'tit-Bonhomme aurait pu raconter les légendes du pays, -car il avait eu le soin d'étudier son Guide avant de partir. Mais on -n'y eût pris aucun agrément. - -Au delà de cette brèche, le landau, d'une allure plus rapide, descendit -les pentes du nord-ouest. Dès trois heures, il atteignit la rive droite -de la Lawne, dont le lit sert de déversoir au trop plein des lacs de -Killarney, en dirigeant leurs eaux sur la baie Dingle. Cette rivière -fut côtoyée pendant quatre milles, et il était six heures, lorsque -les voyageurs vinrent faire halte à la petite bourgade de Kilgobinet, -fatigués par une étape de neuf milles. - -Nuit calme dans un hôtel où le confortable, quelque peu insuffisant, -fut remplacé par des égards multiples et des attentions respectueuses, -reçus avec cette indifférence que donne l'habitude des hautes -situations. Puis, à l'extrême inquiétude de P'tit-Bonhomme, nouvelles -hésitations relatives à la direction que prendrait le landau au jour -levant, soit à droite pour revenir à Killarney, soit à gauche pour -gagner l'estuaire de la Valentia. Mais, l'hôtelier ayant affirmé -que, deux mois auparavant, le prince et la princesse de Kardigan -avaient parcouru cette dernière route, lord Piborne fit comprendre -à lady Piborne qu'il convenait de suivre les traces de ces augustes -personnages. - -Départ de Kilgobinet à neuf heures du matin. Ce jour-là, le temps était -pluvieux. Il fallut rabattre la capote du landau. Assis près du cocher, -le groom ne pourrait guère s'abriter contre les rafales. Bah! il en -avait reçu bien d'autres. - -Notre jeune garçon ne perdit donc rien des sites qui méritaient d'être -admirés, les chaînes embrumées de l'est, les longues et profondes -déclivités de l'ouest, s'abaissant vers le littoral. Le sentiment des -beautés de la nature se développait graduellement en son âme, et il ne -devait pas en perdre le souvenir. - -Dans l'après-midi, à mesure que les montagnes dominées par le -Carrantuohill reculaient dans l'est, les monts Iveragh se levèrent à -l'horizon opposé. Au delà, à s'en rapporter au Guide, une route plus -facile descendait jusqu'au petit port de Cahersiveen. - -Leurs Seigneuries atteignirent le soir la bourgade de Carramore, ayant -fourni une étape d'une dizaine de milles. Comme cette région est -fréquentée par les excursionnistes, les hôtels, convenablement tenus, -n'y font point défaut, et il n'y eut pas lieu d'utiliser les réserves -du landau. - -Le lendemain, la voiture repartit par un temps pluvieux, un ciel -sillonné de nuages rapides, que le vent de mer balayait à grands -souffles. De larges trouées laissaient de temps à autre filtrer les -rayons du soleil. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons cet air -imprégné de salures marines. - -Un peu avant midi, le landau, tournant brusquement un coude, revint en -ligne droite vers l'ouest. Après avoir franchi, non sans quelques bons -coups de collier, une étroite passe des Iveragh, il n'eut plus qu'à -rouler, en se maîtrisant du sabot, jusqu'à l'estuaire de la Valentia. -Il n'était pas cinq heures de l'après-midi, lorsqu'il vint s'arrêter au -terme du voyage, devant un hôtel de Cahersiveen. - -«Qu'est-ce que Leurs Seigneuries ont bien pu voir de toute cette belle -nature?» se demandait P'tit-Bonhomme. - -Il ignorait que nombre de gens,--et des plus honorables,--ne voyagent -que pour dire qu'ils ont voyagé. - -La bourgade de Cahersiveen est accroupie sur la rive gauche de la -Valentia, laquelle s'évase, en cet endroit, de manière à former un -port de relâche, auquel on a donné le nom de Valentia-harbour. Au -delà, gît l'île de ce nom, l'un des points de l'Irlande le plus avancé -vers l'ouest, au cap de Brag-Head. Quant à cette petite bourgade de -Cahersiveen, aucun Irlandais ne pourra jamais oublier qu'elle est la -ville natale du grand O'Connell. - -Le lendemain, Leurs Seigneuries, s'entêtant à remplir jusqu'au bout -leur programme d'excursionnistes, durent consacrer quelques heures à -visiter l'île de Valentia. L'envie de tirer des mouettes ayant pris le -comte Ashton, il en résulta que P'tit-Bonhomme reçut, à son extrême -joie, l'ordre de l'accompagner. - -Un ferry-boat fait le service entre Cahersiveen et l'île, située à un -mille en avant de l'estuaire. Lord Piborne, lady Piborne et leur suite -s'embarquèrent après déjeuner, et le ferry-boat vint les déposer au -petit port au fond duquel les bateaux de pêche vont s'abriter contre -les violentes houles du large. - -Très sauvage, très rude de contours, très âpre d'aspect, cette île -n'est pas exempte de richesses minérales, car elle possède des -ardoisières renommées. Il s'y trouve un village où se voient certaines -maisons dont les murs et le toit sont faits chacun d'une seule -ardoise. Les touristes peuvent séjourner dans ce village, s'ils en -ont la fantaisie. Une excellente auberge leur assure la nourriture et -le coucher. Mais pourquoi séjourneraient-ils? Lorsqu'ils ont visité, -ainsi que le firent Leurs Seigneuries, le vieux fort en ruines qui fut -construit par Cromwell, lorsqu'ils sont montés au phare qui éclaire les -navires venus de la haute mer, quand ils ont admiré ces deux cônes qui -émergent à quinze milles de là, ces Skelligs, dont les feux signalent -ces redoutables parages, pourquoi s'attarderaient-ils à Valentia? Ce -n'est, en somme, qu'une de ces îles comme on en compte par centaines -sur la côte ouest de l'Irlande. - -Oui, sans doute, mais Valentia jouit d'une triple célébrité personnelle. - -Elle a servi de point de départ au travail de triangulation en vue de -mesurer cet arc de cercle, qui se décrit à travers l'Europe jusqu'aux -monts Ourals. - -Elle est actuellement la station météorologique la plus avancée de -l'ouest, et crânement placée pour recevoir les premiers coups des -tempêtes américaines. - -Enfin, il s'y trouve un bâtiment isolé, où furent conduits lord et -lady Piborne. Là se rattache le premier câble transatlantique, qui -fut immergé entre l'Ancien et le Nouveau Monde. En 1858, le capitaine -Anderson le traîna dans le sillage du _Great-Eastern_, et il commença à -fonctionner en 1866,--seul alors, en attendant que quatre nouveaux fils -eussent relié l'Amérique à l'Europe. - -C'est donc là que parvint le premier télégramme échangé d'un continent -à l'autre, et adressé par le président des États-Unis Buchanan sous -cette forme évangélique: - -[Illustration: UN FERRY-BOAT FAIT LE SERVICE. (Page 279.)] - -«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la -terre!» - -Pauvre Irlande! tu n'as point négligé de glorifier le Très-Haut, mais -les hommes de bonne volonté t'assureront-ils jamais la paix sociale en -te rendant l'indépendance? - - - - -V - -CHIEN DE BERGER ET CHIENS DE CHASSE. - - -Parti de Cahersiveen dès le matin du 11 août, en suivant la route du -littoral, contiguë aux premières ramifications des monts Iveragh, après -une halte à Kells, modeste bourgade sur la baie Dingle, le landau fit -halte le soir au bourg de Killorglin. Le temps avait été mauvais, -pluie et vent toute la journée. Il fut exécrable le lendemain. Grains -et rafales, pour achever les trente milles qui séparent Valentia de -Killarney, où Leurs Seigneuries, d'une humeur non moins exécrable que -le temps, durent passer leur dernière nuit de voyage. - -Le jour suivant, reprise du railway, et, vers trois heures, rentrée à -Trelingar-castle, après une absence de dix jours. - -Le marquis et la marquise en avaient fini avec l'excursion -traditionnelle aux lacs de Killarney et à travers la région montagneuse -du Kerry... - -«Cela valait-il la peine de s'exposer à tant de fatigues! dit la -marquise. - ---Et à tant d'ennuis!» ajouta le marquis. - -Quant à P'tit-Bonhomme, il rapportait de là plein sa tête de souvenirs. - -Son premier soin fut de demander à Kat des nouvelles de Birk. - -Birk se portait bien. Kat ne l'avait point oublié. Chaque soir, le -chien était revenu à l'endroit où la lessiveuse le guettait d'ordinaire -avec ce qu'elle lui avait mis de côté. - -Le soir même, avant de remonter dans sa chambre, P'tit-Bonhomme alla -du côté des annexes où Birk l'attendait. Il est facile d'imaginer ce -que fut l'entrevue des deux amis, quelles caresses échangées de l'un -à l'autre! Certes, Birk était maigre, efflanqué, il n'avait pas tous -les jours mangé à sa faim; mais il n'y paraissait pas trop, et ses -yeux brillaient du vif éclat de l'intelligence. Son maître lui promit -de venir chaque soir, s'il le pouvait, et lui souhaita une bonne -nuit. Birk, comprenant qu'il n'avait pas le droit d'être difficile, -n'en exigeait pas davantage. D'ailleurs, il fallait être prudent. La -présence de Birk aux abords de Trelingar-castle avait été remarquée, et -les chiens avaient plusieurs fois donné l'éveil. - -Le château reprit son existence habituelle,--l'existence végétative, -qui convenait à des hôtes de si vieille souche. Le séjour devait -s'y prolonger jusqu'à la dernière semaine de septembre,--époque à -laquelle les Piborne avaient coutume de retourner à leurs quartiers -d'hiver d'Édimbourg, puis de Londres, pour la session du Parlement. En -attendant, le marquis et la marquise allaient se confiner dans leur -fastidieuse grandeur. Les visites de voisinage recommenceraient avec -une régularité affadissante. On parlerait du voyage de Killarney. Lord -et lady Piborne mêleraient leurs impressions à celles des quelques amis -qui avaient déjà fait cette excursion des lacs. Et il y avait lieu de -se hâter, car tout cela était déjà confus et lointain dans la mémoire -rebelle de la marquise, et elle ne se rappelait plus le nom de l'île, -d'où partait le «cordon électrique», que l'Europe tirait pour sonner -les États-Unis--comme elle sonnait John et Marion. - -Cependant, cette vie monotone ne laissait pas, tant s'en faut, que -d'être pénible pour P'tit-Bonhomme. Il était toujours en butte aux -mauvais procédés de l'intendant Scarlett, qui voyait en lui son -souffre-douleur. D'autre part, les caprices du comte Ashton ne lui -donnaient pas une heure de loisir. A chaque instant, c'était un ordre -à exécuter, une course à faire, puis des contre-ordres, qui obligeaient -le jeune groom à de continuelles allées et venues. Il se sentait aux -mains et aux jambes un fil tyrannique, qui le mettait sans cesse en -mouvement. Dans l'antichambre comme à l'office, on riait de le voir -ainsi appelé, renvoyé, commandé, décommandé. Il en éprouvait une -profonde humiliation. - -Aussi, le soir, lorsqu'il avait enfin pu regagner sa chambre, il -s'abandonnait à réfléchir sur la situation que la misère l'avait -contraint d'accepter. Où cela le mènerait-il d'être le groom du comte -Ashton Piborne? A rien. Il était fait pour autre chose. N'être qu'un -domestique, autant dire une machine à obéir, cela froissait son esprit -indépendant, cela entravait cette ambition qu'il sentait en lui. Au -moins, lorsqu'il vivait à la ferme, c'était sur le pied d'égalité. On -le considérait comme l'enfant de la maison. Où étaient les caresses de -Grand'mère, les affections de Martine et de Kitty, les encouragements -de M. Martin et de ses fils? En vérité, il prisait plus les cailloux -reçus chaque soir et enterrés là-bas sous les ruines, que les guinées -dont ces Piborne payaient mensuellement son esclavage. Tandis qu'il -vivait à Kerwan, il s'instruisait, il travaillait, il apprenait en vue -de se suffire un jour... Ici, rien que cette besogne révoltante et sans -avenir, cette soumission aux fantaisies d'un enfant gâté, vaniteux -et ignorant. Il était toujours occupé à ranger, non des livres--il -n'y en avait pas un seul--mais tout ce qui traînait en désordre dans -l'appartement. - -Et puis, c'était le cabriolet du jeune gentleman qui faisait son -désespoir. Oh! ce cabriolet! P'tit-Bonhomme ne pouvait le regarder -sans horreur. Au risque de verser par maladresse en quelque fossé, il -semblait que le comte Ashton prît plaisir à se lancer à travers les -plus mauvais chemins, afin de mieux secouer son groom accroché aux -courroies de la capote. Moins malheureux, lorsque le temps permettait -de sortir avec le tilbury ou le dog-car--les autres véhicules du fils -Piborne,--le groom était assis et dans un équilibre plus stable. -Mais elles s'ouvrent si fréquemment, les cataractes du ciel sur l'Ile -Émeraude! - -Il était donc rare qu'un jour s'écoulât, sans que le supplice du -cabriolet se fût produit, soit pour aller parader à Kanturk, soit -pendant de longues promenades aux environs de Trelingar-castle. Le long -de ces routes, couraient et gambadaient, pieds nus, écorchés par les -cailloux, des bandes de gamins, à peine vêtus de guenilles, et criant -d'une voix essoufflée: «coppers... coppers!» P'tit-Bonhomme sentait son -cœur se gonfler. Il avait éprouvé ces misères, il y compatissait... -Le comte Ashton accueillait ces déguenillés par des quolibets ou des -injures, les menaçant de son fouet, lorsqu'ils s'approchaient... -L'envie prenait alors à notre jeune garçon de jeter quelque menue pièce -de cuivre... Il n'osait par crainte d'exciter la colère de son maître. - -Une fois, cependant, la tentation fut trop forte. Une enfant de quatre -ans, toute frêle, toute gentille avec ses boucles blondes, le regarda -de ses jolis yeux bleus, en lui demandant un copper... Le copper fut -lancé à la petite qui le ramassa, en poussant un cri de joie... - -Ce cri, le comte Ashton l'entendit. Il saisissait son groom en flagrant -délit de charité. - -«Que t'es-tu permis là, boy?... demanda-t-il. - ---Monsieur le comte... cette fillette... cela lui fait tant de -plaisir... rien qu'un copper... - ---Comme on t'en jetait, n'est-ce pas, lorsque tu courais les grandes -routes?... - ---Non... jamais!... s'écria P'tit-Bonhomme, se révoltant toujours quand -on l'accusait d'avoir tendu la main. - ---Pourquoi as-tu fait l'aumône à cette mendiante?... - ---Elle me regardait... je la regardais... - ---Je te défends de regarder les enfants qui traînent sur les chemins... -Tiens-le-toi pour dit!» - -Et P'tit-Bonhomme dut obéir, mais combien exaspéré de cette dureté de -cœur. - -S'il fut ainsi contraint de renfermer en lui-même la commisération que -lui inspiraient ces enfants, s'il ne se risqua plus à les gratifier de -quelque copper, une occasion se présenta dans laquelle il ne put rester -maître de son premier mouvement. - -On était au 3 septembre. Le comte Ashton, ce jour-là, avait commandé -son dog-car pour aller à Kanturk. P'tit-Bonhomme l'accompagnait comme -d'habitude, dos à dos, cette fois, avec ordre de croiser les bras et de -ne pas remuer plus qu'un mannequin. - -Le dog-car atteignit la bourgade sans accident. Là, superbes -piaffements du cheval à la bouche écumante, et flatteuse admiration des -badauds. Le jeune Piborne s'arrêta devant les principaux magasins. Son -groom, debout à la tête de l'animal, ne le contenait pas sans peine, -à l'ébahissement des gamins, qui enviaient ce jeune domestique si -magnifiquement galonné. - -Vers trois heures, après s'être offert à la contemplation de la -bourgade, le comte Ashton reprit le chemin de Trelingar-castle. Il -allait au pas, faisant caracoler son cheval. Sur la route défilait la -bande habituelle des petits mendiants, avec les cris accoutumés de -«coppers... coppers!...» Encouragés par l'allure modérée du dog-car, -ils voulurent le suivre de près. Le cinglement du fouet les tint à -distance, et ils finirent par rester en arrière. - -Un seul persista. C'était un garçon de sept ans, à mine éveillée, -intelligente, empreinte de gaîté,--bien irlandais de ce chef. Quoique -la voiture ne marchât pas vite, il était obligé de courir pour se -maintenir à côté. Ses petits pieds se meurtrissaient aux cailloux. Il -s'entêtait tout de même, bravant les menaces du fouet. Il portait à la -main une branche de myrtille, qu'il offrait en échange d'une aumône. - -P'tit-Bonhomme, craignant quelque malheur, l'engageait en vain par -signes à s'éloigner. L'enfant continuait à suivre le dog-car. - -Il va de soi que le comte Ashton lui avait plusieurs fois crié de -déguerpir. Loin de là, le gamin tenace restait près des roues, au -risque d'être écrasé. - -Il eût suffi de rendre la main pour que le cheval prît le trot. Mais -le jeune Piborne ne l'entendait pas ainsi. Il lui convenait d'aller -au pas, il irait au pas. Aussi, ennuyé de la présence de l'enfant, -finit-il par lui lancer un coup de fouet. - -La cinglante lanière, mal dirigée, s'accrocha au cou du petit, qui fut -traîné pendant quelques secondes, à demi étranglé. Enfin, une dernière -secousse le dégagea, et il roula sur le sol. - -P'tit-Bonhomme, sautant en bas du dog-car, courut vers l'enfant. -Celui-ci, le cou cerclé d'une raie rouge, poussait des cris de douleur. -L'indignation était montée au cœur de notre jeune garçon, et quelle -féroce envie il éprouva de se jeter sur le comte Ashton, lequel aurait -peut-être payé cher sa cruauté, quoique étant plus âgé que son groom... - -«Viens ici, boy! lui cria-t-il, après avoir arrêté son cheval. - ---Et cet enfant?... - ---Viens ici, répéta le jeune Piborne, qui faisait tournoyer son fouet, -viens... ou je t'en administre autant!» - -Sans doute, il fut bien inspiré de ne pas mettre sa menace à exécution, -car on ne sait trop ce qui serait arrivé. Toujours est-il que -P'tit-Bonhomme eut assez de puissance sur lui-même pour se maîtriser, -et, après avoir fourré quelques pence dans la poche du gamin, il revint -derrière le dog-car. - -«La première fois que tu te permettras de descendre sans ordre, dit le -comte Ashton, je te corrigerai d'importance et je te chasserai ensuite!» - -P'tit-Bonhomme ne répondit pas, bien qu'un éclair eût brillé dans ses -yeux. Puis, le dog-car s'éloigna rapidement, laissant le petit pauvre -sur la route, tout consolé et faisant tintinnabuler les pence dans sa -main. - -A partir de ce jour, il fut visible que ses mauvais instincts -poussaient le comte Ashton à rendre la vie plus dure à son groom. Les -vexations redoublèrent sur lui, aucune humiliation ne lui fut épargnée. -Ce qu'il avait jadis éprouvé au physique, il l'éprouvait maintenant -au moral, et, à tout prendre, il se sentait non moins malheureux -qu'autrefois dans le cabin de la Hard ou sous le fouet de Thornpipe! La -pensée de quitter Trelingar-castle lui venait souvent. S'en aller... -où?... Rejoindre la famille Mac Carthy?... Il n'en avait eu aucune -nouvelle, et que pourrait-elle pour lui, n'ayant plus ni feu ni lieu? -Cependant il était résolu à ne point rester au service de l'héritier -des Piborne. - -D'ailleurs, il y avait une certaine éventualité qui ne laissait pas de -le préoccuper très sérieusement. - -Le moment approchait avec la fin de septembre, où le marquis, la -marquise et leur fils avaient l'habitude de quitter le domaine de -Trelingar. Le groom, obligé de les suivre en Angleterre et en Écosse, -perdrait ainsi tout espoir de retrouver la famille Mac Carthy. - -D'autre part, il y avait Birk. Que deviendrait Birk? Jamais il ne -consentirait à abandonner Birk! - -«Je le garderai, lui dit un jour l'obligeante Kat, et j'en aurai bien -soin. - ---Oui, car vous avez bon cœur, lui répondit P'tit-Bonhomme, et je -pourrais vous le confier... en vous payant ce qu'il faudrait pour sa -nourriture... - ---Oh! s'écria Kat, je ne l'entends pas ainsi... J'ai de l'amitié pour -ce pauvre chien... - ---N'importe... il ne doit pas rester à votre charge. Mais, si je pars, -je ne le verrai plus de tout l'hiver... et jamais peut-être... - ---Pourquoi... mon enfant?... A ton retour... - ---Mon retour, Kat?... Suis-je assuré de revenir au château, quand -je l'aurai quitté?... Là-bas... où ils vont, qui sait s'ils ne me -renverront pas... ou si je ne m'en irai pas... de moi-même... - ---T'en aller?... - ---Oui... au hasard... devant moi... comme j'ai toujours fait! - ---Pauvre boy... pauvre boy!... répétait la bonne femme. - ---Et je me demande, Kat, si le mieux ne serait pas de rompre tout de -suite... d'abandonner le château avec Birk... de chercher du travail -chez des fermiers... dans un village ou dans une ville... pas trop -loin... du côté de la mer... - -[Illustration: Debout à la tête de l'animal. (Page 285.)] - ---Tu n'as pas encore onze ans! - ---Non, Kat, pas encore!... Ah! si j'en avais seulement douze ou -treize... je serais grand... j'aurais de bons bras... je trouverais -de l'occupation... Que les années sont longues à venir, quand on est -malheureux... - -[Illustration: P'tit-Bonhomme courut vers l'enfant. (Page 286.)] - ---Et longues à s'écouler!» aurait pu répondre la bonne Kat. - -Ainsi réfléchissait P'tit-Bonhomme, et il ne savait à quel parti -s'arrêter... - -Une circonstance toute fortuite vint mettre un terme à son irrésolution. - -Le 13 septembre arrivé, lord et lady Piborne ne devaient plus demeurer -qu'une quinzaine de jours à Trelingar-castle. Déjà les préparatifs de -départ étaient commencés. En songeant à la proposition de Kat relative -à Birk, P'tit-Bonhomme eut lieu de se demander si l'intendant Scarlett -demeurerait au château pendant l'hiver. Oui, il y restait comme -régisseur du domaine. Or, il n'était pas sans avoir remarqué ce chien -qui errait aux alentours, et jamais il n'autoriserait la lessiveuse -à le conserver près d'elle. Kat serait donc obligée de nourrir Birk -en secret, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors. Ah! si M. Scarlett -avait su que ce chien appartenait au jeune groom, comme il se fût -empressé d'en informer le comte Ashton, et avec quelle satisfaction -celui-ci aurait cassé les reins de Birk, en admettant qu'il eût pu -l'atteindre d'une balle! - -Ce jour-là, Birk était venu rôder près des communs, dans l'après-midi, -contrairement à ses habitudes. Le hasard,--fâcheux hasard,--voulut que -l'un des chiens du comte Ashton, un pointer hargneux, fût allé vaguer -sur la grande route. - -Du plus loin qu'ils s'aperçurent, les deux animaux témoignèrent, par un -sourd grognement, de leurs dispositions hostiles. Il y avait entre eux -inimitié de race. Le chien-lord n'aurait dû éprouver que du dédain pour -le chien-paysan; mais, étant d'un mauvais caractère, ce fut lui qui se -montra le plus agressif. Dès qu'il eut vu Birk, immobile à la lisière -du bois, il courut sur lui, la joue relevée, les crocs à découvert et -très disposé à en faire usage. - -Birk laissa le pointer s'approcher à demi-longueur, le regardant -obliquement de manière à ne point être surpris, la queue basse, -solidement arc-bouté sur ses jambes. - -Soudain, après deux ou trois aboiements de fureur, le pointer s'élança -sur Birk et le mordit à la hanche. Ce qui devait arriver arriva: Birk -sauta d'un coup à la gorge de son ennemi, qui fut boulé en un clin -d'œil. - -Cela ne se fit pas sans des hurlements terribles. Les deux autres -chiens, qui se trouvaient dans la cour d'honneur, s'en mêlèrent. -L'éveil fut donné, et le comte Ashton ne tarda pas à accourir, -accompagné de l'intendant. - -La grille franchie, il aperçut le pointer, qui râlait sous la dent de -Birk. - -Quel cri il poussa, sans oser porter secours à son chien, dont il -craignait de partager le sort! Aussitôt que Birk l'eut vu, il acheva -le pointer d'un coup de croc, puis, sans se hâter, rentra sous bois, -derrière les halliers. - -Le jeune Piborne, suivi de M. Scarlett, s'avança, et, lorsqu'ils furent -sur le lieu du crime, ils n'y trouvèrent plus qu'un cadavre. - -«Scarlett... Scarlett! s'écria le comte Ashton. Mon chien est -étranglé!... Il a étranglé mon chien, cet animal!... Où est-il?... -Venez... Nous le retrouverons... Je le tuerai!» - -L'intendant ne tenait en aucune façon à poursuivre le meurtrier du -pointer. Il n'eut point de peine, d'ailleurs, à retenir le jeune -Piborne, qui ne redoutait pas moins que lui un retour offensif de ce -redoutable Birk. - -«Prenez garde, monsieur le comte, lui dit-il. Ne vous exposez pas à -poursuivre cette bête féroce!... Les piqueurs la rattraperont un autre -jour... - ---Mais à qui appartient-il? - ---A personne!... C'est un de ces chiens errants qui courent les grandes -routes... - ---Alors il s'échappera... - ---Ce n'est pas probable, car, depuis plusieurs semaines, on le voit -autour du château... - ---Depuis plusieurs semaines, Scarlett!... Et on ne m'a pas prévenu, et -on ne s'en est pas débarrassé... et cet animal m'a tué mon meilleur -pointer!» - -Il faut le reconnaître, ce garçon, si égoïste, si insensible, avait -pour ses chiens une amitié que n'aurait pu lui inspirer aucune -créature humaine. Le pointer était son favori, le compagnon de ses -chasses,--destiné sans doute à périr de mort violente par quelque coup -maladroit de son maître,--et la dent de Birk n'avait fait que hâter sa -destinée. - -Quoi qu'il en soit, très désolé, très furieux, méditant une vengeance -éclatante, le comte Ashton rentra dans la cour du château, où il donna -des ordres pour que le corps du pointer y fut rapporté. - -Par une heureuse circonstance, P'tit-Bonhomme n'avait point été témoin -de cette scène. Peut-être eût-il laissé échapper le secret de son -intimité avec le meurtrier? Peut-être même, en l'apercevant, Birk -fût-il accouru vers lui, non sans force démonstrations compromettantes. -Mais il ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé. Tout -Trelingar-castle se remplit bientôt des lamentations de l'infortuné -Ashton. Le marquis et la marquise essayèrent en vain de calmer -l'héritier de leur nom. Celui-ci ne voulait rien entendre. Tant que la -victime ne serait point vengée, il se refusait à toute consolation. -Il n'éprouva aucun adoucissement à sa douleur, en voyant avec quelle -exagération de respectabilité, par ordre de lord Piborne, on rendit les -funèbres devoirs au défunt, en présence de la domesticité du château. -Et, lorsque le chien eut été transporté dans un coin du parc, lorsque -la dernière pelletée de terre eut recouvert sa dépouille, le comte -Ashton rentra triste et sombre, remonta dans sa chambre, n'en voulut -plus sortir de toute la soirée. - -Il est aisé d'imaginer ce que durent être les inquiétudes de -P'tit-Bonhomme. Avant de se coucher, il avait pu causer secrètement -avec Kat, non moins anxieuse que lui au sujet de Birk. - -«Il faut se défier, mon boy, lui dit-elle, et surtout prendre garde -qu'on apprenne que c'est ton chien... Cela retomberait sur toi... et je -ne sais ce qui surviendrait.» - -P'tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d'être rendu -responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il -serait difficile, sinon impossible, de continuer à s'occuper de Birk. -Le chien ne pourrait plus s'approcher des communs que l'intendant -ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir?... Comment -s'arrangerait-elle pour le nourrir en cachette? - -Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit,--une nuit sans sommeil, -infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi en vint-il -à se demander s'il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, le -service du comte Ashton. Ayant l'habitude de réfléchir, il examina -la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et, -finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son -esprit depuis quelques semaines. - -Il ne put s'endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu'il se -réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de -ne pas avoir été appelé comme à l'ordinaire par l'impérieux coup de -sonnette de son maître. - -Tout d'abord, dès qu'il eut ses idées très nettes, il jugea qu'il n'y -avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même, -en donnant pour raison qu'il se sentait impropre au service de groom. -On n'avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait -quelque insulte, il y était résigné d'avance. Donc, en prévision d'une -expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la -ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la -bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D'ailleurs, -après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le -château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle -il avait droit jusqu'au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux -à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu'il aurait retrouvé -Birk aux alentours, tous deux s'en iraient, aussi satisfaits l'un que -l'autre de tourner le dos à Trelingar-castle. - -Il était environ neuf heures, lorsque P'tit-Bonhomme descendit dans la -cour. Son étonnement fut grand d'apprendre que le comte Ashton était -sorti au lever du soleil. D'habitude, celui-ci avait recours à son -groom pour s'habiller,--ce qui n'allait point sans force gourmades et -mauvais compliments. - -Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée, -quand il s'aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n'étaient -au chenil. - -En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit -signe d'approcher et dit à voix basse: - -«Le comte est parti avec Bill et les deux chiens... Ils vont donner la -chasse à Birk!» - -P'tit-Bonhomme ne put d'abord répondre, étranglé par l'émotion et aussi -par la colère. - -«Prends garde, mon boy! ajouta la lessiveuse. L'intendant nous observe, -et il ne faut pas... - ---Il ne faut pas que l'on tue Birk, s'écria-t-il enfin, et je saurai -bien...» - -M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller -P'tit-Bonhomme d'une voix brusque. - -«Qu'est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu'est-ce que tu fais -là?...» - -Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l'intendant, se -contenta de répondre: - -«Je désire parler à monsieur le comte. - ---Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu'il aura -attrapé ce maudit chien... - ---Il ne l'attrapera pas, répondit P'tit-Bonhomme, qui s'efforçait de -rester calme. - ---Vraiment! - ---Non, monsieur Scarlett... et s'il l'attrape, je vous dis qu'il ne le -tuera pas!... - ---Et pourquoi?... - ---Parce que je l'en empêcherai! - ---Toi?... - ---Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai -pas tuer!» - -Et, tandis que l'intendant restait abasourdi par cette réponse, -P'tit-Bonhomme, s'élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la -lisière du bois. - -Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s'arrêtant -pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte -Ashton, P'tit-Bonhomme marcha à l'aventure. Le bois était silencieux, -et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien n'indiquait -donc si Birk avait été relancé comme un renard par les pointers du -jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre afin de le -retrouver. - -Incertitude désespérante! Il était possible que Birk fût très loin -déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. A plusieurs -reprises, P'tit-Bonhomme cria: «Birk!... Birk!» espérant que le fidèle -animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu'il ferait -pour empêcher le comte Ashton et son piqueur de tuer Birk, s'ils -parvenaient à s'en emparer. Ce qu'il savait, c'est qu'il le défendrait, -tant qu'il aurait la force de le défendre. - -Enfin, tout en marchant au hasard, il s'était éloigné du château -de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques -centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le -long d'un vaste étang. - -P'tit-Bonhomme s'arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers. - -Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises -avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur. - -Bientôt même, ces paroles purent être assez distinctement entendues: - -«Attention, monsieur le comte... nous le tenons! - ---Oui, Bill... par ici... par ici!... - ---Hardi... les chiens... hardi!» criait Bill. - -P'tit-Bonhomme se précipita vers le massif au delà duquel se produisait -ce tumulte. A peine avait-il fait vingt pas, que l'air fut ébranlé par -une détonation. - -«Manqué... manqué! s'écria le comte Ashton. A toi, Bill, à toi!... Ne -le rate pas!...» - -Un second coup de fusil éclata assez près pour que P'tit-Bonhomme pût -en apercevoir la lumière à travers le feuillage. - -«Il y est, cette fois!» cria Bill, pendant que les pointers aboyaient -avec fureur. - -[Illustration: Le pointer s'élança sur Birk. (Page 290.)] - -P'tit-Bonhomme,--comme s'il avait été frappé par la balle du -piqueur,--sentit ses jambes se dérober, et il allait tomber peut-être, -lorsqu'il se produisit, à six pas de lui, un bruit de branches brisées, -et, par une trouée du taillis, un chien apparut, le poil mouillé, la -gueule écumante. - -C'était Birk, une blessure au flanc, qui s'était précipité dans l'étang -après le coup de fusil du piqueur. - -[Illustration: P'tit-Bonhomme lui comprima le museau. (Page 297.)] - -Birk reconnut son maître, lequel lui comprima le museau afin d'étouffer -ses plaintes, et l'entraîna au plus épais d'un fourré. Mais les -pointers n'allaient-ils pas les dépister tous deux?... - -Non! Épuisés par la course, affaiblis par les morsures dues aux crocs -de Birk, les pointers suivaient Bill. Les traces du groom et de Birk -leur échappèrent. Et pourtant, ils passèrent si près du fourré que -P'tit-Bonhomme put entendre le comte Ashton dire à son piqueur: - -«Tu es sûr de l'avoir tué, Bill? - ---Oui, monsieur le comte... d'une balle à la tête, au moment où il se -jetait dans l'étang... L'eau est devenue toute rouge, et il est par le -fond, en attendant qu'il remonte... - ---J'aurais voulu l'avoir vivant!» s'écria le jeune Piborne. - -Et, en effet, quel spectacle, digne de réjouir l'héritier du domaine de -Trelingar, et comme sa vengeance eût été complète, s'il avait pu donner -Birk en curée, le faire dévorer par ses chiens, aussi cruels que leur -maître! - - - - -VI - -DIX-HUIT ANS A DEUX. - - -P'tit-Bonhomme respira comme il n'avait jamais peut-être respiré de sa -vie, longuement, du bon air plein ses poumons, dès que le comte Ashton, -son piqueur et ses chiens eurent disparu. Et il est permis d'affirmer -que Birk en fit autant, lorsque P'tit-Bonhomme eut desserré les mains -qui lui tenaient le museau, disant: - -«N'aboie pas... n'aboie pas, Birk!» - -Et Birk n'aboya pas. - -C'était une chance, ce matin-là, que P'tit-Bonhomme, bien décidé -à partir, eût revêtu ses anciens habits, rassemblé et ficelé son -léger paquet, glissé sa bourse dans sa poche. Cela lui épargnait le -désagrément de rentrer au château, où le comte Ashton ne tarderait pas -à apprendre à qui appartenait le meurtrier du pointer. De quelle façon -le groom eût été reçu, on l'imagine. Il est vrai, à ne pas reparaître, -il sacrifiait la quinzaine de gages qui lui était due et qu'il -comptait réclamer. Mais il préférait se résigner à cet abandon. Il -était hors de Trelingar-castle, loin du jeune Piborne et de l'intendant -Scarlett. Son chien l'accompagnant, il n'en demandait pas davantage, et -ne songeait qu'à s'éloigner au plus vite. - -A combien se montait sa petite fortune? Exactement à quatre livres, -dix-sept shillings et six pence. C'était la plus forte somme qu'il -eût jamais possédée en propre. Il ne s'en exagérait pas l'importance, -d'ailleurs, n'étant pas de ces enfants qui se seraient crus riches -de se sentir la poche si bien garnie. Non! il savait qu'il verrait -promptement la fin de son épargne, s'il n'y joignait la plus stricte -économie, jusqu'à ce que l'occasion s'offrît de se placer quelque -part--avec Birk, cela va de soi. - -La blessure du brave animal n'était pas grave par bonheur,--une simple -éraflure dont la guérison ne serait pas longue. En lui tirant dessus, -le piqueur n'avait été guère plus adroit que le comte Ashton. - -Les deux amis partirent d'un bon pas, dès qu'ils eurent rejoint la -grande route au delà du bois, Birk frétillant de joie, P'tit-Bonhomme -quelque peu soucieux de l'avenir. - -Cependant, ce n'était pas au hasard qu'il allait. La pensée de se -rendre à Kanturk ou à Newmarket lui était d'abord venue à l'esprit. -Il connaissait ces deux bourgades, l'une pour l'avoir déjà habitée, -l'autre pour y avoir accompagné maintes fois le jeune Piborne. Mais -c'eût été s'exposer à des rencontres qu'il convenait d'éviter. Aussi, -savait-il bien ce qu'il faisait, en redescendant vers le sud. D'une -part, il s'éloignait de Trelingar-castle dans une direction où on ne -chercherait pas à le poursuivre; de l'autre, il se rapprochait du -chef-lieu du comté de Cork, sur la baie de ce nom, l'une des plus -fréquentées de la côte méridionale... De là partent des navires... des -navires marchands... des grands... des vrais... pour toutes les parties -du monde... et non point des caboteurs du littoral, ni des barques de -pêche comme à Westport au à Galway... Cela attirait toujours notre -jeune garçon, cet irrésistible instinct des choses du commerce. - -Enfin l'essentiel était d'atteindre Cork,--ce qui exigerait un certain -temps. Or, P'tit-Bonhomme avait mieux à songer qu'à dépenser son argent -en voiture ou en railway, et il n'était pas impossible qu'il parvînt -à gagner quelques shillings à travers les bourgades et les villages, -comme entre Limerick et Newmarket. Sans doute, une trentaine de milles -pour les jambes d'un enfant de onze ans, c'est une jolie trotte, et il -y emploierait une huitaine de jours, pour peu qu'il fît halte dans les -fermes. - -Le temps était beau, déjà froid à cette époque, le chemin sans boue et -sans poussière, excellentes conditions quand il s'agit d'un voyage à -pied. Chapeau de feutre sur la tête, veste, gilet et pantalon de drap -chaud, bons souliers avec guêtres de cuir, son paquet sous le bras, son -couteau dans sa poche--cadeau de Grand'mère,--à la main un bâton qu'il -venait de couper à une haie, P'tit-Bonhomme n'avait point l'air d'un -pauvre. Aussi devait-il se garder des mauvaises rencontres. D'ailleurs, -rien qu'en montrant ses crocs, Birk suffirait à éloigner les gens -suspects. - -Cette première journée de marche, avec un repos de deux heures, se -chiffra par un trajet de cinq milles et une dépense d'un demi-shilling. -Pour deux, un enfant et un chien, ce n'est pas énorme, et la pitance de -lard et de pommes de terre est maigre à ce prix-là. Quant à regretter -la cuisine de Trelingar-castle, P'tit-Bonhomme n'y songea pas un -instant. Le soir venu, il coucha un peu au delà du bourg de Baunteer, -dans une grange, avec la permission du fermier, et, le lendemain, après -un déjeuner qui lui coûta quelques pence, il se remit gaillardement en -marche. - -Même temps à peu près, des éclaircies entre les nuages. Le chemin fut -pénible, car il commençait à monter. Cette portion du comté de Cork -présente un relief orographique d'une certaine importance. La route -qui va de Kanturk au chef-lieu traverse le système compliqué des -monts Boggeraghs. De là, des côtes raides, des crochets fréquents. -P'tit-Bonhomme n'avait qu'à marcher droit devant lui, il ne risquait -pas de s'égarer. D'ailleurs, il était dans sa nature de savoir -s'orienter comme un Chinois ou un renard. Ce qui devait le rassurer, -c'est que le chemin n'était pas désert. Quelques cultivateurs -abandonnaient les champs et revenaient. Des charrettes se rendaient -d'un village à l'autre. A la rigueur, on peut toujours s'informer de -la direction. Toutefois, il préférait ne point attirer l'attention, et -passer sans interroger personne. - -Au bout d'une demi-douzaine de milles, enlevés d'un pas rapide, il -atteignit Derry-Gounva, petite localité sise à l'endroit où la route -coupe le massif des Boggeraghs. Là, dans une auberge, un voyageur -qui était en train de souper lui adressa deux ou trois questions, -d'où il venait, où il allait, quand il comptait repartir, et, très -satisfait de ses réponses, lui proposa de partager son repas. Comme -c'était de cordiale amitié, P'tit-Bonhomme accepta de bon cœur. Il -se réconforta largement, et Birk ne fut point oublié par le généreux -amphytrion. Il était fâcheux que ce digne Irlandais n'eût pas affaire à -Cork, car il aurait offert une place dans sa voiture; mais il remontait -vers le nord du comté. - -Après une nuit tranquille à l'auberge, P'tit-Bonhomme quitta -Derry-Gounva dès la pointe du jour, et s'engagea à travers le défilé -des Boggeraghs. - -La journée fut fatigante. Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant -entre les talus boisés. On eût dit qu'il venait du sud-ouest, bien -qu'il suivît les détours du défilé, quelle que fût leur orientation. -P'tit-Bonhomme le trouvait toujours debout à lui, sans avoir, comme -un navire, la ressource de courir des bordées. Il fallait marcher -contre la rafale, perdre parfois cinq ou six pas sur douze, s'aider des -broussailles agrafées aux rocs, ramper au tournant de certains angles, -enfin, s'éreinter beaucoup pour n'avancer que peu de chemin. En vérité, -une charrette, un jaunting-car lui eût rendu un grand service. Il n'en -rencontrait point. Cette portion des Boggeraghs est à peine fréquentée. -On peut gagner les villages du pays sans se risquer dans ce dédale. De -passants, P'tit-Bonhomme n'en vit guère, et encore allaient-ils dans -une direction inverse. - -Notre jeune garçon et son chien durent, à maintes reprises, s'étendre -le long des buissons, au pied des arbres, pour prendre quelque repos. -Pendant l'après-midi, en marchant d'un pas plus rapide, ils franchirent -le point maximum d'altitude de la région. A relever le parcours sur -une carte, le compas n'eût pas donné plus de quatre à cinq milles. -Pénible étape. Mais le plus rude était accompli, et, en deux heures, -l'extrémité orientale du défilé serait atteinte. - -Il eût été imprudent, peut-être, de se hasarder après le coucher du -soleil. Entre ces hauts talus, la nuit tombe rapidement. L'obscurité -fut profonde dès six heures du soir. Mieux valait s'arrêter sur -place, quoiqu'il n'y eût là ni ferme ni auberge. C'était un lieu très -solitaire, un encaissement de la route, et P'tit-Bonhomme ne se sentait -pas trop rassuré. Heureusement, Birk était un gardien vigilant et -fidèle, et son maître pouvait se fier à lui. - -Cette nuit-là, il n'eut pour tout abri qu'une étroite anfractuosité, -creusée dans la paroi rocheuse du talus, et sur laquelle retombait un -rideau de pariétaires. Il s'y glissa, il s'allongea sur un matelas de -terre molle et sèche. Birk vint se coucher à ses pieds, et tous deux -s'endormirent à la grâce de Dieu. - -Le lendemain, on reprit sa course au petit jour. Temps incertain, -humide et froid. Encore une étape de quinze milles, et Cork -apparaîtrait à l'horizon. A huit heures, les défilés des monts -Boggeraghs furent franchis. La pente s'accusait. On allait vite, mais -on avait faim. Le bissac commençait à sonner le vide. Birk trottinait -de droite et de gauche, le nez à terre, quêtant sa nourriture; puis il -revenait, et semblait dire à son maître: - -«Est-ce qu'on ne déjeune pas, ce matin? - ---Bientôt,» lui répondait P'tit-Bonhomme. - -En effet, vers dix heures, tous deux faisaient halte au hameau de -Dix-Miles-House. - -C'est un endroit où la bourse du jeune voyageur s'allégea d'un -shilling dans une modeste auberge, qui lui offrit le menu ordinaire -des Irlandais, les pommes de terre, le lard et un gros morceau de ce -fromage rouge appelé «cheddar». Birk, lui, eut une bonne pâtée, trempée -de bouillon. Après le repas, le repos, et après le repos, reprise du -voyage. Territoire toujours accidenté, cultivé de part et d'autre. Çà -et là, des champs où le paysan achevait, tardive sous ce climat, la -moisson des orges et des seigles. - -P'tit-Bonhomme ne se trouvait plus seul sur la route. Il se croisait -avec les gens de la campagne auxquels il souhaitait le bonjour, et qui -le lui rendaient. Peu ou point d'enfants,--nous entendons de ceux qui -n'ont pour toute occupation que de courir derrière les voitures, en -mendiant. Cela tenait à ce que les touristes s'aventurent rarement en -cette portion du comté, et qu'il n'y aurait aucun profit à y tendre -la main. Il est vrai, si quelque gamin fût venu demander l'aumône à -P'tit-Bonhomme, il en aurait obtenu un ou deux coppers. Le cas ne se -présenta pas. - -Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit le point où la route -commence à longer une rivière ou plutôt un rio sur une longueur de sept -à huit milles. C'était la Dripsey, un affluent de la Lee, laquelle va -se perdre dans une des extrêmes baies du sud-ouest. - -S'il voulait ne point coucher, la nuit prochaine, à la belle étoile, -il fallait que P'tit-Bonhomme poussât son étape jusqu'au gros bourg de -Woodside, à trois ou quatre milles de Cork. Une fameuse étape à enlever -avant la nuit! Cela ne lui parut pas impossible, et Birk avait l'air -d'être de cet avis. - -«Allons, se dit-il, un dernier coup de collier. J'aurais le temps de me -reposer là-bas.» - -Le temps, oui! Ce n'est jamais le temps qui lui manquerait, ce serait -l'argent... Bah! de quoi s'inquiétait-il? Il possédait quatre livres -en bel or, sans compter ce qui lui restait de pence. Avec un pareil -pécule, on va des semaines, et des semaines... cela fait bien des -jours... - -En route donc, et allonge les jambes, mon garçon! Le ciel est couvert, -le vent a calmi. S'il se met à pleuvoir, n'avoir d'autre ressource que -de se blottir sous quelque meule, ce n'est pas pour vous réjouir, -alors qu'il y a de bons coins à vous attendre dans une des auberges de -Woodside. - -P'tit-Bonhomme et Birk hâtèrent le pas et, un peu avant six heures du -soir, ils n'étaient plus qu'à trois milles de la bourgade, lorsque -Birk, s'arrêtant, fit entendre un singulier grognement. - -P'tit-Bonhomme s'arrêta aussi et regarda le long de la route: il ne vit -rien. - -«Qu'as-tu, Birk?» - -Birk aboya de nouveau. Puis, s'élançant à droite, courut du côté de la -rivière, dont la berge n'était distante que d'une vingtaine de pas. - -«Il a soif, sans doute, pensa P'tit-Bonhomme, et, ma foi, il me donne -l'envie de boire.» - -Il se dirigeait vers la Dripsey, lorsque le chien, poussant un -aboiement plus aigu, se précipita dans le courant. - -P'tit-Bonhomme, très surpris, eut atteint la berge en quelques bonds, -et il allait rappeler son chien... - -Il y avait là un corps entraîné par le courant rapide--le corps d'un -enfant. Le chien venait de le saisir par ses habits ou plutôt ses -haillons. Mais la Dripsey est pleine de remous, qui rendent son cours -très dangereux. Birk essayait de revenir à la berge... C'est à peine -s'il gagnait, tandis que l'enfant se raccrochait convulsivement à sa -fourrure. - -P'tit-Bonhomme savait nager,--on se souvient que Grip le lui avait -enseigné. Il n'hésita pas, et il commençait à se débarrasser de sa -veste, lorsque, dans un dernier effort, Birk parvint à reprendre pied -sur la berge. - -P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser, à saisir l'enfant par ses -vêtements, à le déposer en lieu sûr, tandis que le chien se secouait en -aboyant. - -Cet enfant était un garçon--un garçon de six à sept ans au plus. Les -yeux fermés, la tête ballottante, il avait perdu connaissance... - -[Illustration: P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser. (Page 304.)] - -Quel fut l'étonnement de P'tit-Bonhomme, lorsqu'il eut écarté de sa -figure sa chevelure toute mouillée?... - -C'était le gamin que le comte Ashton, deux semaines avant, -n'avait pas craint de frapper d'un coup de fouet sur la route de -Trelingar-castle,--ce qui avait attiré au jeune groom de mauvais -compliments pour son intervention charitable. - -Depuis quinze jours, ce pauvre petit, continuant d'aller devant lui, -vaguait sur les routes... Dans l'après-midi, il était arrivé en cet -endroit, au bord de la Dripsey... il avait voulu se désaltérer... sans -doute... le pied lui avait glissé... il était tombé dans le courant... -et, faute de Birk entraîné par son instinct de sauveteur, il n'aurait -pas tardé à disparaître au milieu des remous... - -Il s'agissait de le rappeler à la vie, et c'est à cela que -P'tit-Bonhomme employa tous ses soins. - -Malheureuse et pitoyable créature! Sa figure allongée, son corps maigre -et décharné, disaient tout ce qu'il avait souffert,--la fatigue, le -froid, la faim. En le tâtant de la main, on sentait que son ventre -était flasque comme un sac vidé. Par quel moyen lui faire reprendre -connaissance? Ah! en le débarrassant de l'eau qu'il avait avalée, en -opérant des pressions sur son estomac, en lui insufflant de l'air par -la bouche... Oui... cela vint à l'idée de P'tit-Bonhomme... Quelques -instants après, l'enfant respirait, il ouvrait les yeux, et ses lèvres -laissaient échapper ces mots: - -«J'ai faim... j'ai faim!» - -_I am hungry!_ c'est le cri de l'Irlandais, le cri de toute son -existence, le dernier qu'il jette au moment de mourir! - -P'tit-Bonhomme possédait encore quelques provisions. D'un peu de pain -et de lard, il fit deux ou trois bouchées, il les introduisit entre -les lèvres de l'enfant, et celui-ci les avala gloutonnement. Il fallut -le modérer, il se fût étouffé. Ces choses entraient en lui comme l'air -dans une bouteille où l'on aurait fait le vide. - -Alors, se redressant, il sentit ses forces lui revenir. Ses regards se -fixèrent sur P'tit-Bonhomme, il hésita, puis, le reconnaissant: - -«Toi... toi?... murmura-t-il. - ---Oui... Tu te rappelles?... - ---Sur la route... je ne sais plus quand... - ---Moi... je le sais... mon boy... - ---Oh! ne m'abandonne pas!... - ---Non... non!... Je te reconduirai... Où allais-tu?... - ---Devant... devant moi... - ---Où demeures-tu?... - ---Je ne sais pas... Nulle part... - ---Comment es-tu tombé dans la rivière?... En voulant boire, sans -doute?... - ---Non. - ---Tu auras glissé? - ---Non... je suis tombé... exprès! - ---Exprès?... - ---Oui... oui... Maintenant je ne veux plus... si tu restes avec moi... - ---Je resterai... je resterai!» - -Et P'tit-Bonhomme eut des larmes plein les yeux. A sept ans, cette -affreuse idée de mourir!... Le désespoir menant ce boy à la mort, le -désespoir qui vient du dénuement, de l'abandon, de la faim!... - -L'enfant avait refermé ses paupières. P'tit-Bonhomme se dit qu'il ne -devait pas le presser de questions... Ce serait pour plus tard... Son -histoire, il la connaissait d'ailleurs... C'était celle de tous ces -pauvres êtres... c'était la sienne... A lui, du moins, doué d'une -énergie peu commune, la pensée n'était jamais venue d'en finir ainsi -avec ses misères!... - -Il convenait d'aviser cependant. L'enfant n'était pas en état de faire -quelques milles pour atteindre Woodside. P'tit-Bonhomme n'aurait pu le -porter jusque-là. En outre, la nuit s'approchait, et l'essentiel était -de trouver un abri. Aux environs, on ne voyait ni une auberge ni une -ferme. D'un côté de la route, la Dripsey, longue, sans un bateau, sans -une barque. De l'autre, des bois qui s'étendaient à perte de vue sur -la gauche. C'était donc en cet endroit qu'il fallait passer la nuit au -pied d'un arbre, sur une litière d'herbes, près d'un feu de bois mort, -si cela était nécessaire. Le soleil levé, lorsque les forces seraient -revenues à l'enfant, tous deux ne seraient pas gênés de gagner Woodside -et peut-être Cork. On avait suffisamment de quoi souper ce soir-là, -tout en gardant quelques morceaux pour le déjeuner du lendemain. - -P'tit-Bonhomme prit entre ses bras le boy que la fatigue avait endormi. -Suivi de Birk, il traversa la route et s'enfonça d'une vingtaine de pas -sous le bois, assez obscur déjà, entre ces gros hêtres séculaires, dont -on compte des milliers dans cette partie de l'Irlande. - -Quelle satisfaction il éprouva de rencontrer un de ces larges troncs, -à demi courbé, creusé par la vieillesse! C'était une sorte de berceau, -de nid si l'on veut, où il pourrait déposer son petit oiseau. Ce trou -était rempli d'une poussière molle comme de la sciure, et en y ajoutant -une brassée d'herbes, cela ferait un lit très convenable. Et même, -il ne serait pas impossible de s'y blottir à deux, d'y reposer plus -chaudement. Tout en dormant, l'enfant sentirait qu'il n'était plus seul. - -Un instant encore et il était installé dans ce creux. Ses yeux ne se -rouvrirent même pas, mais il respirait doucement et ne tarda pas à -tomber dans un profond sommeil. - -P'tit-Bonhomme s'occupa alors de faire sécher les vêtements que son -protégé--le protégé de P'tit-Bonhomme!--devrait reprendre le lendemain. -Ayant allumé un feu de bois sec, il tordit ces haillons, il les exposa -à la flamme pétillante, puis il les étendit sur une basse branche du -hêtre. - -Le moment était venu de souper de pain, de pommes de terre, de cheddar. -Le chien ne fut point oublié, et bien que sa part n'eût pas été très -grosse, il ne se plaignait point. Son jeune maître alla s'étendre dans -le creux du hêtre, et, les bras autour du petit, il finit par succomber -au sommeil, tandis que Birk veillait sur le couple endormi. - -Le lendemain, 18 septembre, l'enfant se réveilla le premier, tout -étonné d'être couché dans un si bon lit. Birk lui adressa un jappement -protecteur... Dame! est-ce qu'il n'était pas pour quelque chose dans -son sauvetage? - -P'tit-Bonhomme ouvrit les yeux presque aussitôt, et le boy se jeta à -son cou en l'embrassant. - -«Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il. - ---P'tit-Bonhomme. Et toi?... - ---Bob. - ---Eh bien, Bob, viens t'habiller.» - -Bob ne se le fit point dire deux fois. Tout vaillant, à peine se -souvenait-il qu'il s'était jeté la veille dans la rivière. Est-ce qu'il -n'avait pas une famille, maintenant, un père qui ne l'abandonnerait -pas, ou du moins un grand frère, qui l'avait déjà consolé en lui -donnant une poignée de coppers sur la route de Trelingar-castle? Il -se laissait aller à cette confiance du jeune âge, nuancée de cette -familiarité naturelle qui distingue les enfants irlandais. D'autre -part, il semblait à P'tit-Bonhomme que la rencontre de Bob lui avait -créé de nouveaux devoirs--ceux de la paternité. - -Et si Bob fut content, lorsqu'il eut une chemise blanche sous ses -vêtements bien secs! Et quels yeux il ouvrit,--autant que la bouche, -devant une miche de pain, un morceau de fromage, et une grosse pomme -de terre, qui venait d'être réchauffée sous les cendres du foyer! Ce -déjeuner à deux, ce fut peut-être le meilleur repas qu'il eût fait -depuis sa naissance... - -Sa naissance?... Il n'avait pas connu son père; mais, plus favorisé -que P'tit-Bonhomme, il avait connu sa mère... morte de misère,--il y -avait deux ans... trois ans... Bob ne pouvait dire au juste... Depuis, -il avait été recueilli dans l'asile d'une ville, pas trop grande, dont -il ignorait le nom... Plus tard, l'argent manquant, on avait fermé -l'asile, et Bob s'était trouvé dans la rue,--sans savoir pourquoi,--il -ne savait rien, Bob!--avec les autres enfants, la plupart n'ayant pas -de famille. Alors il avait vécu sur les routes, couchant n'importe où, -mangeant quand il pouvait,--il faisait ce qu'il pouvait, Bob!--jusqu'au -jour où, après un jeûne de quarante huit heures, la pensée lui vint de -mourir. - -Telle était son histoire, qu'il raconta en mordant à même sa grosse -pomme de terre, et cette histoire-là, ce n'était pas nouveau pour un -ancien pensionnaire de la Hard, réduit à l'état de manivelle chez -Thornpipe, un «élève» de la ragged-school! - -Puis, au milieu de son bavardage, voici que la figure intelligente de -Bob changea soudain, ses yeux si vifs s'éteignirent, il devint tout -pâle. - -«Qu'y a-t-il, lui demanda P'tit-Bonhomme. - ---Tu ne vas pas me laisser seul!» murmura-t-il. - -C'était là sa grande crainte. - -«Non, Bob. - ---Alors... tu m'emmènes?... - ---Oui... où je vais!» - -Où?... Bob ne tenait même pas à le savoir, pourvu que P'tit-Bonhomme -l'emmenât avec lui. - -«Mais ta maman... ton papa... à toi?... - ---Je n'en ai pas... - ---Ah! fit Bob, je t'aimerai bien! - ---Moi aussi, mon boy, et nous tâcherons de nous arranger tous les deux. - ---Oh! tu verras comme je cours après les voitures, s'écria Bob, et les -coppers qu'on me jettera, je te les donnerai!» - -Ce gamin n'avait jamais fait d'autre métier. - -«Non, Bob, il ne faudra plus courir après les voitures. - ---Pourquoi?... - ---Parce que ce n'est pas bien de mendier. - ---Ah!... fit Bob, qui resta songeur. - ---Dis-moi, as-tu de bonnes jambes? - ---Oui... mais pas grandes encore! - ---Eh bien, nous allons faire une longue trotte aujourd'hui pour coucher -ce soir à Cork. - ---A Cork?... - ---Oui... une belle ville de là-bas... avec des bateaux... - ---Des bateaux... je sais... - ---Et puis la mer?... As-tu vu la mer?... - ---Non. - ---Tu la verras! Ça s'étend loin. loin!... En route!...» - -Et les voilà partis, précédés de Birk, qui gambadait en balançant sa -queue. - -Deux milles plus loin, la route abandonne les berges de la Dripsey, et -longe celles de la Lee, qui va se jeter au fond de la baie de Cork. On -rencontra plusieurs voitures de touristes, qui se dirigeaient vers la -partie montagneuse du comté. - -Et alors Bob, emporté par l'habitude, de courir en criant: «Copper... -copper!» - -P'tit-Bonhomme le rattrapa. - -«Je t'ai dit de ne plus faire cela, lui répéta-t-il. - ---Et pourquoi?... - ---Parce que c'est très mal de demander l'aumône! - ---Même quand c'est pour manger?...» - -P'tit-Bonhomme ne répondit pas, et Bob fut très inquiet de son déjeuner -jusqu'au moment où il se vit attablé dans une auberge de la route. Et, -ma foi, pour six pence, tous trois se régalèrent, le grand frère, le -petit frère et le chien. - -Bob ne pouvait en croire ses yeux. P'tit-Bonhomme avait une bourse, et -cette bourse contenait des shillings, et il en restait encore, lorsque -l'écot eut été payé à l'aubergiste. - -«Ces belles pièces-là, dit-il, d'où qu'elles viennent? - ---Je les ai gagnées, Bob, en travaillant... - ---En travaillant?... Moi aussi, je voudrais bien travailler... mais je -ne sais pas... - ---Je t'apprendrai, Bob. - ---Tout de suite... - ---Non... quand nous serons là-bas.» - -Si l'on voulait arriver le soir même, il ne fallait pas perdre un -instant. P'tit-Bonhomme et Bob se remirent en marche, et ils firent -telle diligence qu'ils avaient atteint Woodside entre quatre et -cinq heures du soir. Au lieu de s'arrêter dans une auberge de cette -bourgade, puisqu'il n'y avait plus que trois milles, mieux valait -pousser jusqu'à Cork. - -«Tu n'es pas trop fatigué, mon boy? demanda P'tit-Bonhomme. - ---Non... Ça va... ça va!...» répondit l'enfant. - -Et, après un nouveau repas qui leur redonna des forces, tous les deux -continuèrent l'étape. - -A six heures, ils atteignaient à l'entrée de l'un des faubourgs de -la ville. Un hôtelier leur offrit un lit, et, l'un dans les bras de -l'autre, ils s'endormirent. - - - - -VII - -SEPT MOIS A CORK. - - -Était-ce à Cork, dans cette capitale de la province du Munster, que -P'tit-Bonhomme commencerait sa fortune? Placée au troisième rang en -Irlande, cette ville est commerçante, elle est industrielle, elle est -littéraire aussi. Or, lettres, industrie, commerce, en quoi ces trois -champs ouverts à l'activité humaine pourraient-ils servir aux débuts -d'un garçon de onze ans? N'était-il arrivé là que pour grossir le -nombre de ces misérables qui fourmillent au milieu des cités maritimes -du Royaume-Uni? - -[Illustration: LES MARCHÉS OU S'ENTASSENT LES APPROVISIONNEMENTS. -(Page 314.)] - -P'tit-Bonhomme avait voulu venir à Cork, il était à Cork, dans des -conditions, il est vrai, peu favorables à la réalisation de ses projets -d'avenir. Autrefois, lorsqu'il rôdait sur les plages de Galway, -lorsque Pat Mac Carthy lui déroulait le récit de ses voyages, sa jeune -imagination s'enflammait pour les choses du commerce. Acheter des -cargaisons dans les autres pays, les revendre dans le sien... quel -rêve! Mais il avait réfléchi depuis son départ de Trelingar-castle. -Pour que l'enfant de la maison de charité de Donegal pût devenir le -commandant d'un bon et solide navire, naviguant d'un continent à -l'autre, il était nécessaire qu'il s'engageât, comme mousse, à bord -des clippers ou des steamers, puis, avec le temps, qu'il fût novice, -matelot, maître, lieutenant, capitaine au long cours! Et maintenant, -ayant Bob et Birk à sa charge, pouvait-il songer à un embarquement?... -S'il les abandonnait tous les deux, que deviendraient-ils?... -Puisque,--avec l'aide de Birk, s'entend,--il avait sauvé la vie au -pauvre Bob, c'était son devoir de la lui assurer. - -Le lendemain, P'tit-Bonhomme fit prix avec l'aubergiste pour la -location d'un galetas n'ayant qu'un unique matelas d'herbe sèche. Grand -pas en avant. Si notre héros n'était pas encore dans ses meubles, il -allait être en garni. Prix du galetas: deux pence, qui devraient être -payés chaque matin. Quant aux repas, Bob, Birk et lui les prendraient -où cela se trouverait,--la cuisine du hasard, le restaurant de -rencontre. Tous trois sortirent, au moment où le soleil commençait à -dissiper les brumes de l'horizon. - -«Et les bateaux?... dit Bob. - ---Quels bateaux?... - ---Ceux que tu m'as promis... - ---Attends que nous soyons sur le bord de la rivière.» - -Et ils s'en allèrent à la recherche des bateaux le long d'un faubourg -assez étendu, assez misérable aussi. Chez un boulanger, on acheta une -forte miche. En ce qui concerne Birk, inutile de s'en inquiéter; il -avait déjà rencontré son affaire en fouillant les tas de la rue. - -Aux quais de la Lee, dont un double bras enserre Cork, on voyait -quelques barques, mais point de bateaux,--de ces bateaux capables de -traverser le canal Saint-Georges ou la mer d'Irlande, puis l'océan -Atlantique. - -En effet, le véritable port est en aval,--plus spécialement à -Queenstown, l'ancienne Cowes, située sur la baie de Cork,--et de -rapides ferry-boats permettent de descendre l'estuaire de la Lee -jusqu'à la mer. - -P'tit-Bonhomme, tenant Bob par la main, entra dans la ville proprement -dite. - -Bâtie sur la principale île de la rivière, elle se rattache à ses côtes -au moyen de plusieurs ponts. D'autres îles, en dessus et en dessous, -ont été transformées en promenades et en jardins--des promenades très -ombreuses, des jardins très verdoyants. Divers monuments se dressent -çà et là, une cathédrale sans style, dont la tour est fort ancienne, -Sainte-Marie, Saint-Patrick. Les églises ne manquent point aux villes -d'Irlande, non plus que les asiles, les hospices et les work-houses. -Au pays d'Erin, il y a toujours nombre de fidèles, nombre de pauvres -aussi. Pour ce qui est de jamais rentrer dans une de ces maisons de -charité, rien qu'à cette pensée, P'tit-Bonhomme se sentait pris de -dégoût et d'épouvante. Comme il eût préféré le Queen's college, qui est -une magnifique construction. Mais, avant d'y être reçu, il faut savoir -autre chose que lire, écrire et compter. - -Il y avait un certain mouvement dans les rues de la ville,--ce -mouvement des gens qui travaillent de bonne heure; les magasins qui -s'ouvrent, les portes des maisons d'où sortent les servantes, le -balai à la main ou le panier au bras, les charrettes qui circulent, -les revendeurs qui promènent leurs étalages ambulants, les marchés -où s'entassent les approvisionnements pour une population de cent -mille âmes, y compris celle de Queenstown. En passant par le quartier -négociant et industriel, on voyait des fabriques de cuir, de papiers, -de draps, des distilleries, des brasseries, etc. Rien encore de très -maritime. - -Après une agréable promenade, P'tit-Bonhomme et Bob vinrent se reposer -sur un banc de pierre, à l'angle d'un édifice d'aspect imposant. En -cet endroit, on sentait l'odeur du commerce, les viandes salées, les -excitantes épices, les denrées coloniales, et aussi le beurre, dont -Cork est le plus actif marché, non seulement du Royaume-Uni, mais de -toute l'Europe. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons ce mélange de -molécules _sui generis_. - -L'édifice s'élevait au point de jonction des bras de la Lee, qui -n'en forment plus qu'un seul en se déroulant vers la baie. C'était la -douane, avec son agitation incessante, son va-et-vient de toutes les -heures. A partir de ce confluent, plus de pont sur la rivière, un lit -dégagé de toute entrave, la liberté de communication entre Queenstown -et Cork. - -Alors, de même qu'il avait déjà demandé «les bateaux?», Bob de s'écrier: - -«Et la mer?...» - -Oui... la mer que son grand frère lui avait promise... - -«La mer... c'est plus loin, Bob!... Nous finirons par y arriver, je -pense.» - -Et, de fait, il n'y avait qu'à prendre passage sur l'un de ces -ferry-boats, qui font le service de l'estuaire. Cela épargnerait du -temps et de la fatigue. Quant au prix de deux places, ce n'était pas -cher. Quelques pence seulement. On pouvait se permettre cela le premier -jour, et, d'ailleurs, Birk n'aurait rien à payer. - -Quelle joie ressentit P'tit-Bonhomme à dévaller le cours de la Lee sur -ce bateau filant à toute vitesse. Il revint alors par la pensée à la -noble famille des Piborne visitant l'île de Valentia, à la mer déserte -de là-bas. Ici, spectacle très différent. On croisait de nombreuses -embarcations de tout tonnage. Sur les rives se succédaient des magasins -spacieux, des établissements de bains, des chantiers de construction, -que regardaient les deux enfants placés à l'avant du ferry-boat. - -Ils arrivèrent enfin à Queenstown, un beau port, long de huit à neuf -milles du nord au sud, et large d'une demi-douzaine de l'est à l'ouest. - -«Est-ce que c'est la mer?... demanda Bob. - ---Non... un morceau à peine, répondit P'tit-Bonhomme. - ---C'est bien plus grand?... - ---Oui!... On ne voit pas où ça finit.» - -Mais, le ferry-boat n'allant pas au delà de Queenstown, Bob ne vit pas -ce qu'il tenait tant à voir. - -Par exemple, il y avait, par centaines, des navires de toutes -sortes, ceux de long cours et ceux de cabotage. Cela s'explique, -puisque Queenstown est à la fois un port de relâche et un port -d'approvisionnement. Les grands transatlantiques des lignes anglaises -ou américaines, partis des États-Unis, y déposent leurs dépêches, qui -gagnent ainsi une demi-journée. De là, des steamers se dirigent vers -Londres, Liverpool, Cardiff, Newcastle, Glasgow, Milford, et autres -ports du Royaume-Uni,--bref, un mouvement maritime, qui se chiffre par -plus de douze cent mille tonnes. - -Bob demandait des bateaux!... Eh bien! il n'aurait jamais imaginé -qu'il pût en exister tant que cela,--P'tit-Bonhomme non plus,--les -uns amarrés ou mouillés, les autres entrant ou sortant, les uns -arrivant des pays d'outremer, les autres en partance pour les régions -lointaines, ceux-ci avec le phare élégant de leur voilure gonflée à la -brise, ceux-là troublant de leurs puissantes hélices les eaux de la -baie de Cork. - -Et, tandis que Bob contemplait de ses yeux écarquillés toute cette -animation de la baie, P'tit-Bonhomme songeait, lui, à l'agitation -commerciale qui se développait à ses regards, aux riches cargaisons -arrimées dans les cales de navires, balles de coton, balles de laine, -tonneaux de vin, pipes de trois-six, sacs de sucre, boucauts de café, -et il se disait que cela se vendait... que cela s'achetait... que -c'étaient les affaires... - -Cependant à quoi leur eût servi de s'attarder sur les quais de -Queenstown, où tant de misère se mêle, hélas! à tant de richesses. Çà -et là, il y avait un grand nombre de ces «mudlarks», petits pauvres -et vieilles femmes, occupés à fouiller les vases découvertes à marée -basse, et au coin des bornes, des malheureux disputant aux chiens -quelques détritus... - -Tous deux reprirent le ferry-boat et revinrent à Cork. La promenade -avait été amusante, sans doute, mais elle avait coûté gros. Le -lendemain, il faudrait aviser aux moyens de gagner plus qu'on ne -dépenserait, sinon les précieuses guinées se fondraient comme un -morceau de glace dans la main qui le serre. En attendant, le mieux -était de dormir sur le grabat de l'auberge, et c'est ce qui eut lieu. - -Il n'y a pas à reprendre par le détail ce que fut l'existence de -P'tit-Bonhomme, doublé de son ami Bob, pendant les six mois qui -suivirent son arrivée à Cork. L'hiver, long et rude, eût peut-être -été funeste à des enfants inhabitués à souffrir de la faim et du -froid. La nécessité fit un homme de ce garçonnet de onze ans. Jadis, -chez la Hard, s'il avait vécu de rien, actuellement, s'il vivait de -peu--_vivere parvo_, il parvint à vivre, et Bob avec lui. Plus d'une -fois, le soir venu, ils n'eurent à partager qu'un œuf, où, l'un -après l'autre trempait sa mouillette. Et, cependant, ils ne demandèrent -jamais l'aumône. Bob avait compris qu'il y avait honte à mendier. Ils -étaient à l'affût de commissions à faire, de voitures à chercher aux -stations, des bagages, un peu lourds parfois, que les voyageurs leur -donnaient à porter au sortir de la gare, etc. - -P'tit-Bonhomme entendait ménager le plus possible ce qui lui restait -de ses gages de Trelingar-castle. Or, dès les premiers jours de son -arrivée à Cork, il avait dû en sacrifier une partie. N'avait-il pas -fallu acheter des vêtements et des souliers à Bob, et quelle joie -celui-ci éprouva à revêtir un «complet» de treize shillings, tout neuf! -Il ne pouvait décemment aller en haillons, nu-tête et nu-pieds, lorsque -son grand frère était assez proprement vêtu. Cette dépense une fois -faite, on s'ingénierait à ne plus vivre que des quelques pence gagnés -quotidiennement. Et l'estomac vide, comme ils enviaient Birk, qui du -moins, finissait par découvrir sa nourriture à droite et à gauche. - -«J'aurais voulu être chien!... disait Bob. - ---Tu n'es pas dégoûté!» répondait P'tit-Bonhomme. - -Quant au loyer du galetas de l'auberge, jamais on ne fut en retard. -Aussi, le propriétaire, qui s'intéressait à ces deux enfants, les -gratifiait-il de loin en loin d'une bonne soupe chaude... Décidément, -il leur était bien permis de l'accepter sans rougir. - -Si P'tit-Bonhomme tenait tant à conserver les deux livres qui lui -restaient en poche après les premiers achats, c'est qu'il attendait -toujours l'occasion de les «mettre dans les affaires». C'était la -formule dont il se servait. Bob ouvrait de grands yeux, lorsqu'il -l'entendait s'exprimer de la sorte. Alors P'tit-Bonhomme lui expliquait -que cela consisterait à acheter des choses et à les revendre plus cher -qu'on ne les avait achetées. - -«Des choses qui se mangent?... demanda Bob. - ---Des choses qui se mangent ou des choses qui ne se mangent pas, c'est -selon. - ---J'aimerais mieux des choses qui se mangent... - ---Pourquoi, Bob? - ---Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir -avec! - ---Eh! Bob, tu n'entends déjà pas si mal le commerce! L'important est -de bien choisir ce qu'on achète, et on finit toujours par vendre avec -profit.» - -C'est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques -tentatives de nature à l'encourager. Le papier à lettres, les -crayons, les allumettes, s'il essaya de ce genre de négoce, presque -infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la -vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui -étaient si intéressants, ils avaient l'air si honnête, ils offraient -la marchandise avec tant de gentillesse, qu'on ne résistait guère à la -tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin -de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après -avoir entrepris ce commerce, P'tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun -un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre, -les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours -de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne -quittait jamais son maître. Est-ce donc qu'il se considérait comme leur -associé ou, tout au moins, leur commis? De temps à autre, un journal -entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en -faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives! Bientôt même -on le vit avec une corbeille, placée sur son dos, dans laquelle les -publications étaient soigneusement disposées, et qu'une toile cirée -pouvait recouvrir en cas de pluie. - -C'était là une idée de P'tit-Bonhomme et point mauvaise en somme. -Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si -sérieux, si pénétré de l'importance de ses fonctions. Mais alors, -adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage! -Lorsque ceux-ci s'approchaient de l'intelligent animal, quels sourds -grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les -lèvres relevées du colporteur à quatre pattes! On ne parlait que du -chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait -directement avec lui. L'acheteur prenait dans la corbeille le journal -à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk -portait au cou. - -Encouragé par le succès, P'tit-Bonhomme songea à étendre «ses -affaires». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes -d'allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il -résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En -de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son -maître, qui ne s'en montrait pas jaloux,--au contraire, et Birk était -récompensé de quelque bon morceau accompagné d'une bonne caresse. Ils -faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les -familles se sentir aussi unies que l'étaient ce chien et ces deux -enfants! - -[Illustration: Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)] - -P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une -intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit -moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait -volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, -ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé -la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas -qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y -prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de -patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il -passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au -calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle -mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de -librairie, dirigeant le magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle -rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de -«bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent -sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien -gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un -copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le -temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?... - -[Illustration: Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. -(Page 323.)] - -Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct -particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très -régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant -pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait -sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir, -il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait -acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bien qu'à la fin -de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s'il -eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, chez -lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à -sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque semaine, les -bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt. - -Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force -d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune -garçon,--l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires. -Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une -façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus -importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de -bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage, -où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin... -C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait -pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton -esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable -d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après -tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver... - -L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent -l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883. -P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les -rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au -milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela -ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge, -acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du -moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère. -Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte -dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du -poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron -de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à -travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le -dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages -du Royaume-Uni, ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs -vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que -possible,--l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses -leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi, -accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils -redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown--deux bons petits bourgeois, -qui se promènent après toute une semaine de travail! - -Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et -Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites. - -«Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur -l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?... - ---Un grand pays, Bob. - ---Plus grand que le nôtre?... - ---Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu -vois, au moins huit jours de traversée! - ---Et il y a des journaux dans ce pays-là?... - ---Des journaux, Bob?... Oh! par centaines... des journaux qui se -vendent jusqu'à six pence... - ---Tu es sûr?... - ---Très sûr... même qu'il faudrait des mois et des mois pour les lire -tout entiers!» - -Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P'tit-Bonhomme, qui -était capable d'affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments, -à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus -vif désir eût été de s'élancer sur le pont, de grimper dans la mâture, -tandis que P'tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et -la cargaison... - -Mais, jusqu'alors, ni l'un ni l'autre n'avait osé embarquer sans -l'autorisation du capitaine--un personnage dont ils se faisaient -une idée!... Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de -beaucoup! Songez donc, «le maître après Dieu», comme l'avait entendu -dire P'tit-Bonhomme, qui l'avait répété à Bob. - -Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons -qu'ils pourront le satisfaire un jour,--ainsi que tant d'autres qui -s'éveillaient en eux! - - - - -VIII - -PREMIER CHAUFFEUR. - - -Ainsi s'acheva l'année 1882, qui fut marquée à l'actif et au passif de -P'tit-Bonhomme par tant d'alternatives de bonne et de mauvaise fortune, -la dispersion de la famille Mac Carthy, dont il n'entendait plus -parler, les trois mois passés à Trelingar-castle, la rencontre de Bob, -l'installation à Cork, la prospérité de ses affaires. - -Pendant les premiers mois de l'année nouvelle, si le commerce ne se -ralentit pas, il semblait qu'il eût atteint son maximum. Comprenant -que cela n'avait aucune chance de s'accroître, P'tit-Bonhomme était-il -toujours hanté de l'idée d'entreprendre quelque opération plus -fructueuse--pas à Cork,--non, dans une ville importante de l'Irlande... -Et sa pensée se dirigeait vers Dublin... Pourquoi une occasion ne se -présenterait-elle pas?... - -Janvier, février, mars s'écoulèrent. Les deux enfants vivaient en -économisant penny sur penny. Par bonheur, leur petit pécule s'augmenta, -grâce à une certaine vente, qui procura en peu de temps un joli -bénéfice. Il s'agissait d'une brochure politique, relative à l'élection -de M. Parnell, et dont P'tit-Bonhomme obtint le privilège exclusif dans -les rues de Cork et de Queenstown. Voulait-on acheter cette brochure, -il fallait s'adresser à lui, à lui seul, et Birk en eut des charges sur -le dos. Ce fut un véritable succès, et, quand on arrêta les comptes -au commencement d'avril, il y avait en caisse trente livres, dix-huit -shillings et six pence. Jamais les boys ne s'étaient vus si riches. - -Alors s'établirent de longs débats sur la question de louer une étroite -boutique, dans le voisinage de la gare. Ce serait si beau d'être chez -soi! Ce diable de Bob, qui ne doutait de rien, y pensait... Voyez-vous -ce magasin, son étalage de journaux et d'articles de librairie, avec un -patron de onze ans et un employé de huit,--des patentés chez lesquels -le collecteur serait venu toucher des taxes! Oui! c'était tentant, et -ces deux enfants, si dignes d'intérêt, auraient certainement trouvé -quelque crédit... La clientèle ne leur aurait pas fait défaut. Aussi -P'tit-Bonhomme réfléchissait-il aux aléas divers, pesant le pour et le -contre... Et puis, son idée était toujours de se transporter à Dublin, -où l'attirait on ne sait quel pressentiment de sa destinée... Enfin, il -hésitait, il résistait aux instances de Bob, lorsqu'une circonstance se -présenta, qui allait décider de son avenir. - -On était au dimanche 8 avril. P'tit-Bonhomme et Bob avaient formé le -projet de passer la journée à Queenstown. Le principal attrait de cette -partie de plaisir devait être de déjeuner et de dîner dans un modeste -cabaret de matelots. - -«On mangera du poisson?... demanda Bob. - ---Oui, répondit P'tit-Bonhomme, et même du homard, ou, à défaut, du -crabe, si tu veux... - ---Oh! oui... je veux!» - -Les enfants mirent leurs plus beaux habits bien nettoyés, ils -chaussèrent leurs souliers bien cirés, et les voilà partis à la pointe -du jour, avec Birk dûment brossé. - -Il faisait un superbe temps, un rayonnement de soleil printanier, une -légère brise assez chaude. La descente de la Lee à bord d'un ferry-boat -fut un enchantement. Il y avait des musiciens à bord, des virtuoses -de la rue, dont la musique excita l'admiration de Bob. La journée -s'annonçait d'une agréable façon, et ce serait délicieux, si elle -finissait de même. - -A peine débarqué sur le quai de Queenstown, P'tit-Bonhomme avisa une -auberge, à l'enseigne de _Old Seeman_, toute disposée, semblait-il, à -les recevoir. - -A la porte, dans un baquet, une demi-douzaine de crustacés remuaient -leurs pinces et leurs pattes, en attendant l'heure du bouillon final, -si quelque consommateur voulait y mettre le prix. D'une table, placée -près de la fenêtre, on ne perdrait pas de vue les navires amarrés aux -estacades du port. - -P'tit-Bonhomme et Bob allaient donc entrer dans ce lieu de délices, -lorsque leur attention fut attirée par un grand bâtiment, arrivé de -la veille, en relâche à Queenstown, et qui procédait à sa toilette -dominicale. - -C'était le _Vulcan_, un steamer de huit à neuf cents tonneaux, venant -d'Amérique, et devant repartir le lendemain pour Dublin. C'est, du -moins, ce qu'un vieux matelot, coiffé d'un surouet jaunâtre, répondit -aux questions qui lui furent posées. - -Or, tous deux examinaient ce navire, mouillé à une demi-encablure, -lorsqu'un grand garçon, la figure encharbonnée, les mains noires, -s'approcha de P'tit-Bonhomme, le regarda, ouvrit une large bouche, -ferma les yeux, puis s'écria: - -«Toi... toi!... c'est toi?» - -P'tit-Bonhomme demeura interloqué, et Bob ne le fut pas moins. Cet -individu qui le tutoyait!... Et un nègre, qui plus est!... Pas de -doute, il y avait erreur. - -Mais voici que le prétendu nègre, tournant et retournant la tête, -devint encore plus démonstratif. - -«C'est moi... Tu ne me reconnais pas?... C'est moi... La -ragged-school... Grip!... - ---Grip!» répéta P'tit-Bonhomme. - -C'était Grip, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, -échangeant leurs baisers avec une telle effusion que P'tit-Bonhomme en -sortit noir comme un charbonnier. - -Quelle joie de se revoir! L'ancien surveillant de la ragged-school -était maintenant un gaillard de vingt ans, dégourdi, vigoureux, -solidement campé, ne rappelant en rien le souffre-douleur des -déguenillés de Galway, si ce n'est qu'il avait conservé sa bonne -physionomie d'autrefois. - -«Grip... Grip... c'est toi... c'est toi!... ne cessait de redire -P'tit-Bonhomme. - ---Oui... moi... et qui n' t'ai jamais oublié, mon boy! - ---Et tu es matelot?... - ---Non... chauffeur à bord du _Vulcan_!» - -Cette qualification de chauffeur fit sur Bob une impression -considérable. - -«Qu'est-ce que vous faites chauffer, monsieur? demanda-t-il. La -soupe?... - ---Non, p'tiôt, répondit Grip, la chaudière qui fait marcher not' -machine, qui fait marcher not' bateau!» - -Et, là-dessus, P'tit-Bonhomme présenta Bob à son ancien protecteur de -la ragged-school. - -«Une sorte de frère, dit-il, que j'ai rencontré sur la grande -route... et qui te connaît bien, car je lui ai souvent raconté notre -histoire!... Ah! mon bon Grip, que tu dois avoir de choses à me dire... -depuis près de six ans que nous sommes séparés! - ---Et toi?... répliqua le chauffeur. - ---Eh bien! viens... viens déjeuner avec nous... dans ce cabaret où nous -allions entrer... - ---Ah! non! dit Grip. Ça s'ra vous qui d'jeunerez avec moi! Mais -auparavant, v'nez à bord... - ---A bord du _Vulcan_?... - ---Oui.» - -A bord... tous les deux?... Bob et P'tit-Bonhomme ne pouvaient en -croire Grip. C'est comme si on leur eût proposé de les mener au -paradis!... - -«Et notre chien?... - ---Què chien? - -[Illustration: C'était Grip! Ils tombèrent dans les bras l'un de -l'autre. (Page 326.)] - ---Birk. - ---C'te bête, qui tourn' autour d' moi?... C'est vot' chien?... - ---Notre ami... Grip... un ami... dans ton genre!» - -Croyez que Grip fut flatté de la comparaison, et que Birk reçut de sa -part une amicale caresse! - -«Mais le capitaine?... dit Bob, qui manifestait une hésitation bien -naturelle. - -[Illustration: Le chauffeur fit descendre ses invités. (Page 330.)] - ---L' capitaine est à terre, et le s'cond-maître vous r'cevra comme des -milords!» - -Pour cela, Bob n'en doutait pas... En compagnie de Grip... Un premier -chauffeur... c'est quelqu'un! - -«Et, d'ailleurs, reprit Grip, il faut que j' fasse un bout d' toilette, -que je m' lave de la tête aux pieds, maint'nant qu' mon service est -terminé. - ---Ainsi, Grip, tu vas être libre toute la journée?... - ---Tout' la journée. - ---Quelle excellente idée, Bob, nous avons eue de venir à Queenstown! - ---Je te crois, dit Bob. - ---Et pis, ajouta Grip, faut qu' tu t' débarbouilles aussi, car je t'ai -tout noirci, P'tit-Bonhomme! Tu t'appelles toujours comm' ça?... - ---Oui, Grip. - ---J' l'aim' mieux. - ---Grip... je voudrais t'embrasser encore une fois. - ---Ne t' gêne pas, mon boy, puisque on va s' tremper l' nez dans une -baille! - ---Et moi?... dit Bob. - ---Toi d' même!» - -C'est ce qui eut lieu, et c'est ce qui rendit Bob non moins nègre que -Grip. - -Bah! on en serait quitte pour se savonner la figure et les mains à -bord du _Vulcan_, dans le poste où couchait le chauffeur. A bord... le -poste... Bob ne pouvait y croire! - -Un instant après, les trois amis--sans oublier Birk--embarquaient dans -le you-you que Grip conduisait à la godille,--à l'extrême joie de Bob -de se sentir balancé de cette façon--et, en moins de deux minutes, ils -avaient accosté le _Vulcan_. - -Le maître d'équipage adressa un signe de la main à Grip,--un signe de -franche amitié, et le chauffeur fit descendre ses invités par le capot -de la chaufferie, laissant Birk courir sur le pont. - -Là, une cuvette, disposée au pied du cadre de Grip, fut remplie d'une -belle eau claire,--et leur permit de recouvrer leur couleur naturelle. -Puis, tandis qu'il s'habillait, Grip raconta son histoire. - -Lors de l'incendie de la ragged-school, assez grièvement blessé, il -était entré à l'hôpital, où il resta six semaines environ. Il n'en -sortit qu'en parfait état de santé, toutefois sans aucune ressource. -La ville s'occupait alors de réinstaller l'école des déguenillés, car -on ne pouvait laisser ces misérables à la merci des rues. Mais, au -souvenir des quelques années passées dans cet abominable milieu, Grip -ne se sentait aucun désir de le réintégrer. Vivre entre M. O'Lobkins -et la vieille Kriss, surveiller de mauvais garnements tels que Carker -et ses camarades, cela n'avait rien d'enviable. Et d'ailleurs, -P'tit-Bonhomme n'était plus là. Grip savait qu'il avait été emmené -par une belle dame. Où?... Il l'ignorait, et, lorsqu'il fut hors de -l'hôpital, les recherches faites à ce sujet demeurèrent sans résultat. - -Voilà donc que Grip abandonne Galway. Il court les campagnes du -district. Entre temps, il trouve un peu de travail dans les fermes -à l'époque de la moisson. Pas de position fixe, et c'est ce qui -l'inquiète. Il va devant lui de bourgade en bourgade, pouvant à peine -se suffire, moins malheureux cependant qu'il avait été du temps de la -ragged-school. - -Un an plus tard, Grip était arrivé à Dublin. Il eut alors l'idée -de naviguer. Être marin, ce métier lui semblait plus sûr, plus -«nourrissant» que n'importe quel autre. Mais, à dix-huit ans, il -est trop tard pour être mousse et même pour être novice. Eh bien! -puisqu'il n'était plus d'âge à embarquer comme matelot, puisqu'il ne -connaissait rien de cet état, il embarquerait comme soutier, et c'est -ce qu'il avait fait à bord du _Vulcan_. Loger au fond des soutes, au -milieu d'une atmosphère de poussière noire, respirer un air étouffant, -ce n'est peut-être pas l'idéal du bien-être ici-bas. Bon! Grip était -courageux, laborieux, résolu, et c'était la vie assurée. Sobre, zélé, -il s'accoutuma vite à la discipline du bord. Jamais il n'encourut aucun -reproche. Il conquit l'estime du capitaine et de ses officiers, qui -s'intéressèrent à ce pauvre diable sans famille. - -Le _Vulcan_ naviguait de Dublin à New-York ou autres ports du littoral -est de l'Amérique. Pendant deux ans, Grip traversa nombre de fois -l'Océan, étant chargé de l'arrimage des soutes et du service du -combustible. Puis l'ambition lui vint. Il demanda à être employé comme -chauffeur sous les ordres des mécaniciens. On le prit à l'essai, et il -ne tarda pas à satisfaire ses chefs. Aussi, son apprentissage terminé, -lui confia-t-on la place de premier chauffeur, et c'est en cette -qualité que P'tit-Bonhomme venait de retrouver son ancien compagnon de -la ragged-school sur les quais de Queenstown. - -Il va sans dire que le brave garçon, de parfaite conduite, éprouvant -peu de goût pour les coureurs de bordées et les forcenés noceurs dont -il y a tant dans la marine marchande, avait toujours voulu mettre de -côté sur ce qu'il gagnait. Il possédait donc quelques économies qu'il -voyait mensuellement grossir,--une soixantaine de livres, dont il -n'avait jamais voulu opérer le placement. Tirer intérêt de son argent, -est-ce que cela lui serait venu à l'idée, et n'était-ce pas déjà d'une -invraisemblance rare que Grip eût de l'argent à placer? - -Telle fut l'histoire que Grip raconta gaiement,--histoire à laquelle -P'tit-Bonhomme répliqua en racontant la sienne. Eh! elle était -autrement mouvementée, et Grip ne put en croire ses oreilles, lorsqu'il -entendit parler des succès dramatiques de miss Anna Waston, de cette -existence honnête et heureuse des fermiers de Kerwan, des malheurs qui -avaient frappé la famille, maintenant dispersée, et dont on n'avait -plus de nouvelles, puis, de l'opulence de Trelingar-castle et des -prouesses du comte Ashton, enfin de la façon dont tout cela avait fini. - -Bob dut aussi donner quelques renseignements biographiques sur -lui-même. La biographie de Bob!... Mon Dieu, que c'était simple: il -n'en avait pas. Sa vie ne commençait véritablement que du jour où il -avait été recueilli sur la grande route, ou plutôt repêché dans le -courant de la Dripsey, alors qu'il avait voulu mourir... - -Quant à Birk, son histoire était celle de son jeune maître. Aussi -s'abstint-il de la raconter,--à quoi il n'aurait pas manqué, sans -doute, si on l'en eût prié. - -«Et, à présent, il n'est qu' temps d'aller déjeuner! dit le premier -chauffeur du _Vulcan_. - ---Pas avant d'avoir visité le navire! répondit vivement P'tit-Bonhomme. - ---Et grimpé au haut des mâts! ajouta Bob. - ---Comme ça vous plaira, mes boys!» répliqua Grip. - -On débuta par descendre dans la cale à travers les panneaux du pont. -Quel plaisir éprouva notre négociant en herbe à voir ce superbe -arrimage: des balles de coton, des boucauts de sucre, des sacs de -café, des caisses de toutes sortes renfermant les produits exotiques -du Nouveau-Continent. Il flairait à plein nez cette pénétrante -odeur de commerce. Et dire que toutes ces marchandises avaient été -achetées au loin pour le compte des armateurs du _Vulcan_, qui -allaient les revendre sur les marchés du Royaume-Uni... Ah! si jamais -P'tit-Bonhomme... - -Grip interrompit ce rêve, invitant son boy à remonter sur le pont afin -de le conduire aux cabines du capitaine et des officiers, disposées -sous la dunette, tandis que Bob, grimpant aux enfléchures des haubans, -s'achevalait sur les barres du mât de misaine. Non! de sa vie il -n'avait été si heureux, si joyeux, si souple, si singe, et peut-être y -avait-il en lui l'étoffe d'un mousse?... - -A onze heures, Grip, P'tit-Bonhomme et Bob étaient assis devant une -table dans le cabaret de l'_Old Seeman_, Birk, sur son derrière, la -bouche à la hauteur de la nappe, et, si tous avaient appétit, nous le -laissons à imaginer. - -Mais aussi quel repas dont Grip avait voulu prendre la dépense à son -compte, des œufs au beurre noir, du jambon froid, doublé d'une -tremblottante gelée couleur d'or, du fromage de Chester, le tout arrosé -d'une excellente ale écumeuse! Et il y eut du homard,--non le vulgaire -crabe, le tourteau du pauvre,--du vrai homard d'un blanc rosé dans sa -carapace rougie à l'eau bouillante, du homard des riches, et que Bob -déclara supérieur à tout ce qu'on peut inventer de meilleur pour «se -mettre dans le ventre!» - -Il va de soi que manger n'empêchait point de causer. On parlait la -bouche pleine, et, si cela ne se pratique pas chez les gens comme il -faut, nos jeunes convives donneront pour excuse qu'ils n'avaient point -de temps à perdre. - -Et alors, que de souvenirs échangés entre Grip et P'tit-Bonhomme, -tandis qu'ils subissaient cette existence dégradante de la -ragged-school... Et l'affaire de la pauvre mouette... et le cadeau du -fameux gilet de laine... et les abominations de Carker!... - -«Què qu'il est dev'nu, c' gueux? demanda Grip. - ---Je ne sais, et ne tiens guère à le savoir, répondit P'tit-Bonhomme. -Ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux, ce serait de le -rencontrer. - ---Sois tranquille, tu n' le rencontreras point! affirma Grip. Mais, -puisque tu vends des tas d' journaux, mon boy, je t' conseille d' les -lire què'quefois! - ---C'est ce que je fais. - ---Eh bien... tu liras un d' ces jours que ce ch'napan d' Carker est -mort d'un' fièvre de chanvre! - ---Pendu?... Oh! Grip... - ---Oui... pendu! Et ça... il n' l'aura pas volé!» - -Puis, les détails de l'incendie de l'école revenaient à la mémoire. -C'était Grip qui avait sauvé l'enfant au péril de sa vie, et c'était la -première fois que celui-ci avait l'occasion de l'en remercier, et il -l'en remerciait en lui serrant les mains. - -«C'est que j'ai toujours pensé à toi depuis que nous avons été séparés! -dit-il. - ---T'as eu raison, mon boy! - ---Il n'y a que moi qui n'ai pas pensé à Grip! s'écria Bob avec l'accent -d'un profond regret. - ---Puisque tu m' connaissais que d' nom, pauv' Bob! répondit Grip. -Maint'nant tu m' connais... - ---Oui, et je parlerai toujours de toi, quand nous causerons, nous deux -Birk!» - -Birk répondit par un aboiement confirmatif,--ce qui lui valut une -épaisse sandwiche au lard, dont il ne fit qu'une bouchée. En dépit de -ce que lui affirmait Bob, il ne semblait point avoir de goût pour le -homard. - -Grip fut alors interrogé sur ses voyages en Amérique. Il parla des -grandes villes des États-Unis, de leur industrie, de leur commerce, et -P'tit-Bonhomme l'écoutait si avidement qu'il en oubliait d'avaler. - -«Et puis, fit observer Grip, il y a aussi d' ces grandes villes -en Angleterre, et si tu t' rends jamais à Londres, à Liverpool, à -Glasgow... - ---Oui... Grip, je sais... J'ai lu dans les journaux... des villes de -négoce... Mais c'est loin... - ---Non... pas loin. - ---Pas loin pour les marins qui y vont en bateau, tandis que pour les -autres... - ---Eh bien... et Dublin?... s'écria Grip. C' n'est qu'à trois cents -milles d'ici... Les trains vous y débarquent en une journée... et pas -d' mer à traverser... - ---Oui... Dublin!» murmura P'tit-Bonhomme. - -Et cela répondait si directement à son plus ardent désir, qu'il demeura -pensif. - -«Vois-tu, reprit Grip, c'est un' belle ville, où l'on fait des mille -d'affaires... Les navires s' contentent pas d'y r'lâcher comme à -Cork... ils prennent des chargements... ils r'viennent avec des -cargaisons...» - -P'tit-Bonhomme écoutait toujours, et sa pensée l'entraînait... -l'entraînait... - -«Tu d'vrais v'nir t'installer à Dublin, dit Grip. J' suis sûr que tu -f'rais les choses mieux qu'ici... et s'il t' fallait un peu d'argent... - ---Nous avons des économies, Bob et moi, répondit P'tit-Bonhomme. - ---Je crois bien, appuya Bob, qui tira un shilling et six pence de sa -poche. - ---Moi aussi, j'en ai, dit Grip, et je n' sais où les fourrer! - ---Pourquoi ne les places-tu pas... dans une banque... quelque part?... - ---Ai pas confiance... - ---Mais alors tu perds ce que cela pourrait te rapporter en intérêts, -Grip... - ---Ça vaut mieux que d' perdre c' qu'on a!... Par exemple, si j' n'ai -pas confiance dans les autres, j'aurais confiance en toi, mon boy, -et si tu v'nais à Dublin, qui est l' port d'attache du _Vulcan_, on -s' verrait souvent!... Què bonheur, et j' te le répète, si, pour -entreprendre un commerce, il t' fallait un peu d'argent, j' te -donnerais volontiers tout c' que j'ai...» - -L'excellent garçon était prêt à le faire. Il était si heureux, si -heureux d'avoir retrouvé son P'tit-Bonhomme... Est-ce qu'il ne semblait -pas qu'ils fussent liés l'un à l'autre par un lien que nul incident ne -saurait jamais rompre? - -«Viens donc à Dublin, répéta Grip. Veux-tu que j' te dise c' que j' -pense?... - ---Dis, mon Grip. - ---Eh bien... j'ai toujours eu c' t'idée... comme ça... que tu f'rais -fortune... - ---Moi aussi... j'ai toujours eu cette idée-là!» répondit simplement -P'tit-Bonhomme, dont les yeux brillaient d'un éclat vraiment -extraordinaire. - -«Oui... continua Grip, j' te vois riche... un jour... très riche... -Mais c' n'est pas à Cork que tu gagneras beaucoup d'argent!... -Réfléchis à c' que j' te dis là, car il n' faut pas agir sans avoir -réfléchi... - ---Comme de juste, Grip. - ---Et maintenant qu'il n'y a plus rien à manger... soupira Bob en se -levant. - ---Tu veux dire, mousse, répliqua Grip, maint'nant qu' tu n'as plus -faim... - ---Oui... peut-être... je ne sais pas... C'est la première fois que cela -m'arrive... - ---Allons nous promener,» proposa P'tit-Bonhomme. - -Et ce fut ainsi que s'acheva cette après-midi, et que de projets -formèrent les trois amis, tandis qu'ils parcouraient les quais et les -rues de Queenstown, escortés de Birk! - -Puis, lorsqu'on fut au moment de se séparer, et que Grip eut reconduit -les deux enfants à l'appontement du ferry-boat: - -[Illustration: Les enfants se donnaient du mal. (Page 340.)] - -«Nous nous r'verrons, dit-il... On n' peut pas s'être r'trouvés pour n' -pas se r'voir... - ---Oui... Grip... à Cork... la première fois que le _Vulcan_ y -relâchera... - ---Pourquoi pas à Dublin, où il reste des s'maines què'quefois? oui... à -Dublin, si tu t' décides... - ---Adieu, Grip! - ---Au r'voir, mon boy!» - -Ils s'embrassèrent de bon cœur, non sans une profonde émotion dont -ni l'un ni l'autre ne cherchait à se défendre. - -Bob et Birk eurent leur part des adieux, et, lorsque le ferry-boat eut -démarré, Grip le suivit longtemps des yeux, tandis qu'il remontait en -haletant le cours de la rivière. - - - - -IX - -UNE IDÉE COMMERCIALE DE BOB. - - -A un mois de là, sur la route qui descend vers le sud-est de Cork dans -la direction de Youghal, en traversant les territoires orientaux du -comté, un garçon de onze ans, un garçonnet de huit, poussaient par -l'arrière une légère charrette que traînait un chien attelé entre ses -brancards. - -Les deux enfants étaient P'tit-Bonhomme et Bob. Le chien était Birk. - -Les incitations de Grip avaient porté leur fruit. Avant d'avoir -rencontré le premier chauffeur du _Vulcan_ à Queenstown, P'tit-Bonhomme -rêvait de quitter Cork pour aller tenter fortune à Dublin. Après -la rencontre, il se décida à faire de son rêve une réalité. Et ne -vous imaginez point qu'il n'eût réfléchi aux conséquences de cette -grave détermination: c'était abandonner le certain pour l'incertain, -pourquoi se le dissimuler? Mais, à Cork, sa situation ne pouvait guère -s'accroître. A Dublin, au contraire, un plus vaste champ s'ouvrait -à son activité. Bob, appelé à donner son avis, se déclara prêt à -partir au premier jour, et un avis de Bob méritait d'être pris en -considération. - -Il suit de là que notre héros alla retirer ses économies de chez -l'éditeur, lequel ne laissa pas de lui faire quelques observations -sur ses futurs projets. Il n'obtint rien de cet enfant, si -supérieur à son âge, et qui n'avait pas l'habitude de se payer de -chimères,--disposition d'esprit trop commune aux Paddys de tous les -temps. Non! P'tit-Bonhomme était fermement résolu à suivre les chemins -qui montent: c'est le seul moyen d'arriver haut, et son précoce -instinct lui disait que de quitter Cork pour Dublin, c'était s'élever -sur la route de l'avenir. - -Et, maintenant, quelle voie prendrait P'tit-Bonhomme, et quel moyen de -transport? - -La voie la plus courte, c'est celle que suit le railway jusqu'à -Limerick, et de Limerick à travers la province de Leinster jusqu'à -Dublin. Le moyen de transport le plus rapide, c'est de prendre le -train à Cork et d'en descendre, dès qu'il s'arrête dans la capitale -de l'Irlande. Mais ce mode de locomotion avait l'inconvénient de -ne pouvoir s'effectuer qu'en dépensant une guinée par personne, et -P'tit-Bonhomme tenait à ses guinées. Quand on a des jambes, et de -bonnes jambes, pourquoi se faire brouetter en wagon? De la question -de temps, il n'y avait point à s'inquiéter. On arriverait quand on -arriverait. On était dans la belle saison, et les chemins du comté ne -sont point mauvais de mai à septembre. Et quel avantage, quelle entrée -de jeu, si, au lieu de coûter gros, le voyage rapportait, au contraire! - -Telle avait été la préoccupation de notre jeune négociant,--gagner de -l'argent au lieu d'en perdre en frais de route, continuer, de village à -village, de bourgade à bourgade, le trafic qui lui avait réussi à Cork, -vendre des journaux, des brochures, des articles de librairie et de -papeterie, en un mot, faire le commerce en se dirigeant vers Dublin. - -Et, pour exercer ce commerce, que fallait-il? Rien qu'une charrette, -dans laquelle serait déposée la pacotille du marchand forain, et qu'une -toile cirée permettrait d'abriter contre la poussière ou la pluie. -Cette charrette, attelée de Birk, qui ne refuserait pas de tirer en -avant, les deux enfants la pousseraient par derrière. On parcourrait -la voie du littoral, parce qu'elle dessert des villes d'une certaine -importance, Waterford, Wexford, Wicklow, et aussi diverses stations -balnéaires très suivies à cette époque de l'année. Sans doute, il y -aurait près de deux cents milles à enlever dans ces conditions. Eh -bien! dût-on y employer deux mois, trois mois, peu importait, si la -boutique ambulante réalisait des gains en marchant au but! - -Voilà pourquoi, à cette date du 18 avril, un mois après avoir rencontré -Grip à Queenstown, P'tit-Bonhomme, Bob et Birk, l'un traînant, les -autres poussant, cheminaient sur la route de Cork à Youghal, où ils -arrivèrent dans la matinée, sans être trop fatigués de leur étape. - -Ils n'avaient point à se plaindre, et, en tous les cas, ce n'est pas -Birk qui eût songé à grommeler. D'ailleurs, on ne le surmenait pas, -et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal -que lui. Très légère, cette charrette à deux roues,--une véritable -occasion dont P'tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork. -Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares, -brochures politiques--quelques-unes assez lourdes d'idées et de style, -cependant,--papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de -bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les -meilleurs débitants à l'enseigne du montagnard écossais peinturluré, -enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et -tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice. - -Que voulez-vous? Les gens de village s'intéressaient à ces deux -enfants, l'un sérieux comme un négociant de vieille roche, l'autre -d'une physionomie si souriante qu'on aurait eu honte de le marchander! - -La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants, -doublée d'un port de cabotage, au fond de l'estuaire de la Blackwater. -Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur! Et Paddy -pourrait-il jamais oublier que c'est aux environs de Youghal que sir -Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le -véritable pain de l'Irlande? - -P'tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit -à prendre du repos qu'après avoir entièrement réassorti son étalage, -lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner -substantiel à la table d'une auberge, un lit pour Bob et pour lui, -une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon -compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en -s'arrêtant aux fermes, et il s'en comptait de deux à trois par mille. -C'est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette, -lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer -nuitamment sur les routes. Oui! c'était préférable, malgré que Birk fût -chien à défendre son maître et son étalage à deux roues. - -Et, lorsque P'tit-Bonhomme se rappelait ce qu'il avait autrefois -souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette -époque! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal -Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi! Ces choses ne -se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du -montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille -royale et la cour d'Angleterre en tournant la mécanique... Il ne vivait -point du produit de l'aumône, mais des bénéfices quotidiennement -réalisés. Et puis, quelle confiance en l'avenir, et quel espoir il -avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu'il avait réussi à -Cork! - -Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre -la route de Dungarvan. - -«Voilà un pont! s'écria Bob. Je n'en ai jamais vu de cette longueur! - ---Moi, non plus,» répondit P'tit-Bonhomme. - -En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de -la Blackwater, et faute duquel on s'allongerait d'une bonne journée de -marche! - -La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche -brise de l'ouest. - -«C'est comme si on était sur un bateau! fit remarquer ce fin -observateur de Bob. - ---Oui... Bob... un bateau avec vent arrière... sens-tu comme le vent -nous pousse!» - -Le pont traversé sans dommage, il n'y eut plus qu'à s'engager dans le -comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province -de Leinster. - -P'tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient -sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés? L'essentiel, -c'était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés -à Youghal, avant d'avoir atteint Dungarvan où l'on se réassortirait -de nouveau. Il va de soi qu'en deux ou trois jours, la charrette -aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente -milles, en tenant compte des crochets, ce n'eût été qu'une promenade -de quelques jours. Mais, s'il n'existait que de rares villages à -l'approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette -circonstance offrait des chances de débit qu'il convenait de ne point -négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et -les paysans s'y approvisionnent difficilement des choses usuelles. -Aussi, P'tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en -conscience. - -Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après -s'être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence -récoltés depuis le matin, et P'tit-Bonhomme les inscrivait sur son -«livre de caisse», à la colonne des recettes, en regard de la colonne -des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles, -nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d'aligner cette -monnaie, rien ne plaisait à P'tit-Bonhomme comme d'additionner son -avoir, rien ne plaisait à Birk comme d'être couché près d'eux, pendant -qu'ils réglaient leurs affaires en attendant l'heure de se livrer au -sommeil! - -Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan. -Elle était vide--pas la bourgade, la charrette,--et le réassortiment -dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille -cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d'avoir une certaine -importance. C'est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom, -dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante -toises. Même avantage qu'à Youghal; on peut traverser la baie sans être -obligé de la contourner. - -P'tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente -idée,--celle d'acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à -très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d'un débit courant dans -la campagne. Ce n'était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait -pas de la surcharge. - -Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l'abandonne -pas, et P'tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu'il arrivera -dans la capitale. D'ailleurs, si la tournée foraine s'accomplissait -sans incidents dignes d'être relatés, elle était exempte -d'accidents--ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice -toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces -enfants? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de -ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n'a point de ces instincts -qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n'est pas si pauvre -qu'en maints comtés,--tels ceux du Connaught ou de l'Ulster. La mer lui -est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur -ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage. - -C'est dans ces conditions favorables que la charrette dépassa Tramore, -à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard, -Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster. -P'tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé -tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan, -au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début -commercial à Cork. D'ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés -déjà. Il ne se souvenait que des trois années au milieu de la famille -des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on regrette les -joies du foyer domestique! - -«Bob, dit-il, est-ce que je ne t'ai pas promis que l'on se reposerait à -Waterford? - ---Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux -continuer?... - ---Non... Restons quelques jours ici... - ---A rien faire, alors?... - ---Il y a toujours à faire, Bob.» - -Et, en effet, n'est-ce rien que de visiter une agréable ville de -vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit -un beau pont de trente-neuf arches? Ajoutons que Waterford est un port -très fréquenté,--ce qui intéressait toujours notre jeune négociant,--le -port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service -régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin. - -Tous deux, ayant fait choix d'une auberge convenable, où fut remisée -leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s'y promenèrent -quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient, -comment aurait-on pu s'ennuyer un instant? - -«Hein! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d'un coup?... - ---Non, Bob, répondit P'tit-Bonhomme. Le _Vulcan_ ne relâche pas à -Waterford, et j'ai calculé qu'il doit être loin maintenant... du côté -de l'Amérique... - ---Là-bas... là-bas? fit Bob, en étendant le bras vers l'horizon -circonscrit par le ciel et l'eau. - ---Oui... à peu près... et j'ai lieu de croire qu'il sera de retour, -lorsque nous serons à Dublin. - ---Quel plaisir de retrouver Grip! s'écria Bob. Est-ce qu'il sera encore -tout noir?... - ---C'est probable. - ---Oh! ça n'empêche pas de l'aimer!... - ---Tu as raison, Bob, car il m'a bien aimé, lui, quand j'étais si -malheureux... - -[Illustration: LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE... -(Page 346.)] - ---Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux -brillaient de reconnaissance. - -Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui -aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des -voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à -très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été -mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués, -en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et, -en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et -quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface -de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si -variées d'aspect,--une vraie traversée sur un vrai paquebot... - -Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à -réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus -avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip -connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette -vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où -ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un -voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait -P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante -traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à -une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le -voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à -Dublin le littoral du Leinster. - -Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve -dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par -le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas -fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes, -Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort -coup d'épaule par derrière. - -Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si -capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dut -perdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la -pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges. - -Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage -et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait -des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique -roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme -n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en -droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles. -Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la -charrette avait été contrainte! - -Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize -mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son -embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été -transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que -Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur -ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé -sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un -certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts -à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est -qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III, -pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les -épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les -incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être -valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles -souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il -l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir. - -En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore -s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux -approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela -pour deux raisons. - -La première, c'est que la population est plus dense en cette partie du -comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées, grâce -au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication -avec Dublin. - -La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au -milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres, -entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre -gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca -et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à -l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du -sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les -cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles -d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses -abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns, -en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi -Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles--ainsi appelait-on -ceux qui défendaient leur patrie et leur foi! - -Une journée de repos, ce fut ce que P'tit-Bonhomme, ayant fait halte -au port d'Arklow, crut devoir octroyer à son personnel,--mot qui est -justifié si l'on veut bien considérer Birk comme une personne. - -Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de -pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer -par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons -verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles -n'y coûtent pas cher. - -«Je suis sûr que tu n'as jamais mangé d'huîtres? demanda P'tit-Bonhomme -à ce gourmand de Bob. - ---Jamais! - ---Veux-tu en goûter?... - ---Je veux bien.» - -Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu'essayer, et n'alla pas -au delà de la première huître. - -«J'aime mieux le homard! dit-il. - ---C'est que tu es encore trop jeune, Bob!» - -Et Bob répliqua qu'il ne demandait pas mieux que d'atteindre l'âge de -raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite. - -Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow, -le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin. - -Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l'une des plus -curieuses de l'Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la -région des lacs de Killarney! Quel ensemble pittoresque et varié, pour -le plaisir des yeux! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les -plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray -et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses -sur leurs rives; puis, au confluent du cours de l'Ovoca, cette vallée -de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles -bâties au bord d'un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon -enrichi par les sept églises de Saint-Kévin, où affluent les pèlerins -de toute l'Érin! - -Et la tournée commerciale?... Eh bien! cela allait de mieux en mieux. -Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah! qu'ils étaient loin des -comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche -de l'Irlande! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale. -Et, en effet, à partir d'Arklow, la route côtière dessert nombre de -stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la -gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l'argent en poche. -Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu'il ne circule -de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent -consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or -c'est ce qui s'accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P'tit-Bonhomme -aurait doublé sa fortune avant d'arriver au terme du voyage. - -Et puis, Bob avait eu une idée, oui! une idée... très ingénieuse, une -idée qui n'était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue -à lui... une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en -l'exploitant dans ce monde d'enfants riches, hôtes habituels des grèves -du Wicklow,--une idée géniale enfin. - -Bob--il l'avait déjà prouvé en mainte occasion--était habile à -dénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes -d'Irlande. - -Jusqu'alors, Bob n'avait tiré aucun profit de ses talents de -grimpeur--un vrai singe! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant -un nid au sommet d'un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au -piège,--simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés -en forme de 4,--il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs. -Mais, avant de quitter Wicklow, l'idée en question avait poussé dans sa -cervelle, et, de là, cette demande d'acheter une cage assez grande pour -contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou -autres de moyenne taille. - -«Et pourquoi? répondit P'tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à -élever des oiseaux?... - ---Point. - ---Qu'en veux-tu faire?... - ---Leur donner la volée... - ---A quoi bon les mettre en cage, alors?...» - -Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette -proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose. - -Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant -finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces -enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel -est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la -liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir -un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au -cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille! - -Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en -saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs. -La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de -Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur -vol. - -Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les -familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhomme -s'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la -main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes -misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des -battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans -la poche du malin garçonnet! - -Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait -chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante! - -C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se -trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet. - -Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au -pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée -par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement -magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton -de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mlle de Bovet, qui -fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très -fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels, -de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants -et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six -mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin -sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, -dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui -pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que -ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux -approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue? -Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, -un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre -la côte au XVIIIe siècle, sans parler des batteries qui la protègent -au XIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne -lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de -Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le -vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite, -parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait. - -Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, -largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la -parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches, -joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement -depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes -qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne -serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était -représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se -passe à fouiller les varechs de la plage. - -Les trois premiers jours furent très fructueux--au point de vue -commercial,--dans cette bourgade. La marchandise de la charrette -s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux -enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros -bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité. -Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et -remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider -dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray. -Le but, c'était Dublin, et quelle joie si le _Vulcan_ s'y trouvait, -mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,--Grip dont on n'avait -plus de nouvelles depuis deux grands mois? - -Donc P'tit-Bonhomme songeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait -guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son -départ. - -On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé -ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,--ce -qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée. - -Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade. - -Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de -trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,--des gentlemen de joyeuse -humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput, -vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre -réglementaire. - -[Illustration: Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)] - -Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler sa -marchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure -du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur, -leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce -n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient -d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé -à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de -passer outre. - -[Illustration: Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (Page 355.)] - -Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,--un -petit monsieur--dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté -naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il -allait. - -«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse. - ---Et cette cage?... - ---Elle est à moi. - ---Et ces oiseaux?... - ---Je les ai pris au piège ce matin. - ---Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois -gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois -pence, il met un de ces oiseaux en liberté!... - ---Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront -tous la volée... tous!» - -Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent -emplumée de s'enfuir à tire d'ailes. - -C'était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet -poussa-t-il des cris, répétant: - -«Mes oiseaux!... mes oiseaux!» - -Et les jeunes messieurs de s'abandonner à un rire non moins immodéré -qu'imbécile. - -Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se -disposaient à regagner la parade, lorsqu'ils s'entendirent interpeller -de la sorte: - -«C'est mal ce que vous avez fait là, messieurs!» - -Et qui parlait ainsi?... P'tit-Bonhomme, lequel venait d'arriver -accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s'était passé, et il reprit -d'une voix énergique: - -«Oui... c'est très mal, ce que vous avez fait là!» - -Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen il -ajouta: - -«Après tout, cette méchanceté ne m'étonne pas de la part du comte -Ashton!» - -C'était, en effet, l'héritier du marquis et de la marquise. La noble -famille des Piborne avait quitté Trelingar-castle pour cette station -de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l'une des plus -confortables villas de la bourgade. - -«Ah! c'est ce coquin de groom! répondit avec l'accent du plus profond -mépris le comte Ashton. - ---Moi-même. - ---Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon -pointer?... Il est donc ressuscité?... Je croyais pourtant lui avoir -réglé son compte... - ---Il n'y paraît pas! répliqua P'tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas -devant l'aplomb de son ancien maître. - ---Eh bien! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce -que je te dois, s'écria le comte Ashton, qui s'avança vivement, la -canne levée. - ---C'est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses -oiseaux, monsieur Piborne! - ---Non... toi d'abord... comme ceci!» - -Et, d'un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de -P'tit-Bonhomme. - -Celui-ci, quoiqu'il fût moins âgé que son adversaire, l'égalait en -vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s'élança sur le comte -Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses -giffles à pleines mains. - -Le descendant des Piborne voulut riposter... Il n'était pas de force. -En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de -P'tit-Bonhomme. - -Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la -même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants, -il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s'était -redressé, ne l'avait retenu. - -Puis, celui-ci s'adressant à Bob: - -«Viens!» dit-il. - -Et, sans s'inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se -souciaient pas d'entrer en lutte avec Birk, P'tit-Bonhomme et Bob -revinrent vers leur auberge. - -A la suite d'une scène aussi désagréable pour l'amour-propre du jeune -Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait -toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu'il -eût été l'agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciation de la -nature humaine, P'tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci: c'est que -ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d'ébruiter une aventure, -dont il n'aurait eu qu'à rougir. Mais, n'étant point rassuré à cet -égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide alors -de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui avaient -quitté Bray. - -Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin, -après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un -laps de trois mois depuis leur départ de Cork. - - - - -X - -A DUBLIN. - - -Dublin!... P'tit-Bonhomme est à Dublin!... Regardez-le!... C'est -l'acteur qui aborde les grands rôles, et passe d'un théâtre de bourgade -au théâtre d'une grande cité. - -Dublin, ce n'est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n'est pas -Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec -ses quatre-vingt-six mille. C'est une capitale,--la capitale de -l'Irlande--qui possède une population de trois cent vingt mille âmes. -Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil, -qui est le second fonctionnaire de l'île, assisté de vingt-quatre -aldermen, de deux shériffs et de cent quarante-quatre conseillers, -Dublin compte parmi les villes importantes des Iles-Britanniques. -Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante -avec son Université et ses Académies, pourquoi faut-il que les -workhouses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les -ragged-schools pour ses déguenillés? - -N'ayant pas l'intention de réclamer l'assistance ni des ragged-schools -ni des workhouses, il ne restait à P'tit-Bonhomme qu'à devenir un -savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l'avenir en eût -fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit. - -En cet instant, notre héros eut-il le regret d'avoir quitté Cork? -Lui parut-il téméraire d'avoir suivi les conseils de Grip,--conseils -en parfaite concordance, d'ailleurs, avec ses propres instincts? -Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l'existence serait -autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants?... -Non!... Il était parti confiant, et sa confiance n'avait point faibli -en route. - -Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au -sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de -lin et d'avoines. Là n'est point sa richesse cependant. C'est à la mer -qu'il la demande, c'est au commerce maritime, lequel se chiffre par un -mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille -navires,--ce qui assigne à la capitale de l'Irlande le septième rang -parmi les ports du Royaume-Uni. - -La baie de Dublin, au fond de laquelle s'élève cette cité dont le -périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les -plus belles de l'Europe. Elle s'étend du port méridional de Kingstown -au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par -l'estuaire de la Liffey. Deux «walls», prolongés en mer pour contenir -l'ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l'accès difficile, -et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière -jusqu'au premier pont, Carlisle-bridge. - -C'est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes -a largement dégagé l'horizon, qu'il convient d'arriver dans cette -capitale, si l'on veut embrasser d'un coup d'œil son magnifique -ensemble. Bob et P'tit-Bonhomme n'avaient pas eu cette bonne fortune. -La nuit était sombre, l'atmosphère épaissie, lorsqu'ils atteignirent -les premières maisons d'un faubourg, après avoir suivi la route, le -long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin. - -Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient les bas -quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de quelques becs -de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des rues étroites -et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques fermées, -publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables sans domicile, -fourmillement des familles au fond des taudis, partout l'abjection de -l'ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de toutes, engendrant -les querelles, les injures, les violences... - -Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n'était pas pour -les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu'ils étaient -nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes, -au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à -peine couverts de haillons! P'tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la -masse confuse d'une église, l'une des deux cathédrales protestantes, -restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du -grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d'une flèche octogone, -toute palpitante sous l'ébranlement des huit cloches de son carillon, -s'échappaient les tintements de la neuvième heure. - -Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait -pris place dans la charrette. P'tit-Bonhomme poussait, afin de soulager -Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit, -quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le -quartier qui s'appelle «les Libertés», à l'entrée de sa principale -rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l'autre -cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables -autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de -«lanes» infectes, où les bouges abondent, d'horribles masures à faire -regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant -qui impressionna l'esprit de P'tit-Bonhomme... Et pourtant, il n'était -plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de -l'Ile-Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son -commerce, que tous ces déguenillés n'avaient de farthings dans leur -poche. Aussi chercha-t-il, non point un de ces endroits suspects, où -la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la -nourriture et le coucher seraient à des prix abordables. - -Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de -Saint-Patrick-street,--un hôtel de modeste apparence, assez -convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les -deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous -les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n'auraient -pu interrompre leur sommeil. - -Le lendemain, on se leva dès l'aube. Il s'agissait d'opérer une -reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il -s'apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c'était indiqué; -le rencontrer, rien ne serait plus facile, si le _Vulcan_ était de -retour à Dublin, son port d'attache. - -«Nous emmenons Birk?... demanda Bob. - ---Sans doute, répondit P'tit-Bonhomme. Il faut qu'il apprenne à -connaître la ville.» - -Et Birk ne se fit point prier. - -Dublin décrit un ovale d'un grand diamètre de trois milles. La Liffey, -entrant par l'ouest et sortant par l'est, le divise en deux parties à -peu près équivalentes. A son embouchure, cette artère se raccorde avec -un double canal, faisant ceinture à la cité,--au nord le Royal-Canal, -qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal, -dont le tracé, en se prolongeant jusqu'à Galway, met en communication -l'océan Atlantique et la mer d'Irlande. - -Saint-Patrick-street compte parmi ses habitants,--et ce sont les plus -riches,--des fripiers, juifs d'origine. C'est chez ces revendeurs que -s'achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l'accoutrement -usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en -loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d'homme -indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi, -on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et -les ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les «inns» du -voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent -l'attention de P'tit-Bonhomme. - -[Illustration: P'tit-Bonhomme traversait «les Libertés». (Page 358.)] - -L'animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On -se lève tard à Dublin, où, du reste, l'industrie est médiocre. Peu -d'usines, si ce n'est quelques établissements qui travaillent la soie, -le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication -fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation -de l'Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries sont -florissantes. Ici s'élève l'importante et renommée distillerie de -wiskey de M. Roe. Là s'étend la brasserie de stout de M. Guiness, d'une -valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau de -conduites souterraines au dock Victoria, d'où partent cent navires -qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l'industrie -périclite, le commerce, au contraire, tend à s'accroître sans cesse, et -Dublin est devenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui concerne -l'exportation des porcs et du gros bétail. P'tit-Bonhomme savait ces -choses pour les avoir apprises dans les statistiques et mercuriales, -qu'il lisait tout en colportant journaux et brochures. - -[Illustration: Ils examinèrent un à un les navires. (Page 364.)] - -En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui -s'offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude. - -«Ah! cette église!... Ah! cette place!... Quelle énorme bâtisse!... -Quel beau square!» - -La bâtisse, c'était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de -Dame-street, c'était le City-Hall, c'était le Commercial-Building, -salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin -apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa -grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques. -Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait -malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant -et de siège au gouvernement civil et militaire. Au delà se dessinait -le square de Stephen, orné de la statue galopante d'un Georges Ier en -bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de -maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l'archevêque -protestant et le Board-room sont les plus vastes. Puis, sur la droite, -s'étend le square Merrion, où s'élève l'ancien manoir de Leinster, -l'hôtel de la Société Royale, à façade corinthienne et vestibule -dorique, et aussi la maison qui a vu naître O'Connell. - -P'tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait -à tirer de ce qu'il observait quelque idée pratique. Comment -ferait-il fructifier sa petite fortune?... A quel genre de commerce -demanderait-il de la doubler, de la tripler?... - -Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables -confinant à des quartiers riches, les deux enfants s'égarèrent plus -d'une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté -Saint-Patrick-street, ils n'avaient pas encore atteint les quais de la -Liffey. - -«Il n'y a donc pas de rivière? répétait Bob. - ---Si... une rivière qui débouche dans le port,» répondait -P'tit-Bonhomme. - -Et ils continuaient leur reconnaissance, s'allongeant de multiples -détours. C'est ainsi qu'au delà du château, ils débouchèrent devant un -vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland, -possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté -sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d'angles décorés de -pilastres et d'attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des -jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce -donc un gymnase?... Non, c'était l'Université, qui fut fondée sous -Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel; ces jeunes gens, -c'étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent -d'audace et d'entrain avec leurs camarades de Cambridge et d'Oxford. -Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur -devait être un bien autre personnage que M. O'Lobkins! - -Bob et P'tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n'avaient -pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s'écriait: - -«Des mâts... J'aperçois des mâts... - ---Donc, Bob... il y a une rivière!» - -Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l'extrémité au-dessus -des maisons d'un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui -descendit vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction, -précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s'il eût -suivi quelque piste. - -Il en résulta qu'ils n'accordèrent qu'un regard distrait à la -cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu'ils se fussent -singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n'y a que la -distance mesurée par Saint-Patrick-street. Une assez curieuse église, -cependant, la plus ancienne de Dublin, datant du XIIe siècle, en forme -de croix latine, flanquée d'une tour carrée comme un donjon, surmontée -de quatre pinacles à toits pointus. Bah! ils auraient le temps de la -visiter plus tard. - -Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque -anglican, n'allez pas croire que la capitale de l'Irlande appartienne -à la religion réformée. Non! les catholiques, sous la direction de -leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins, -et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute -sa magnificence,--telles la Conception, Saint-André, une chapelle -métropolitaine de style grec, l'église des jésuites, sans parler d'une -basilique que l'on songe à élever sur un plan monumental au quartier de -Thomas-street. - -Enfin P'tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey. - -«Que c'est beau! dit l'un. - ---Jamais nous n'avons vu si beau!» répondit l'autre. - -Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on -chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit, -bordés d'habitations superbes,--à droite ceux d'Ushers, d'Aleschants, -de Wood, d'Essex; à gauche, ceux d'Ellis, d'Aran, de King's Inn, et -autres vers l'amont. - -Ce n'est point en cette partie de la Liffey que viennent s'amarrer -les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu'en aval, dans une -profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus -épaisse encore. - -«Ce sont les docks, sans doute?... dit P'tit-Bonhomme. - ---Allons-y!» répondit Bob, dont ce mot «dock» piquait la curiosité. - -Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin -sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l'est, Carlisle-bridge, -le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland-street -et Sackeville-street, citées parmi les plus belles rues de la capitale. - -Les deux enfants ne prirent point Sackeville-street. Cela les eût -éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais, -en premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dans la -Liffey, au-dessous de Carlisle-bridge. Peut-être le _Vulcan_ était-il -là sur ses ancres? Ils l'auraient reconnu entre mille, le steamer de -Grip. On n'oublie pas un bâtiment que l'on a visité,--surtout lorsque -Grip en est le premier chauffeur. - -Le _Vulcan_ n'était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu'il ne -fût point de retour. Il se pouvait aussi qu'il eût été s'amarrer au -milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de -carénage. - -P'tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive -gauche. Peut-être l'un, tout à la pensée du _Vulcan_, ne vit-il -pas le Custom-house, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice -quadrangulaire, surmonté d'un dôme de cent pieds, que décore la -statue de l'Espérance. Quant à l'autre, il s'arrêta un instant à le -contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient -soumises aux visites de cette douane?... Est-il rien de plus enviable -que d'acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays -lointains?... Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée?... - -On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville -commerçante, dont les veines rayonnent sur l'immensité des mers, y en -avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement! - -Un cri échappa à Bob. - -«Le _Vulcan_... là... là!...» - -Il ne se trompait pas. Le _Vulcan_ était à quai, embarquant des -marchandises. - -Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord, -rejoignit ses deux amis. - -«Enfin... vous v'là...» répétait-il en les serrant entre ses bras à les -étouffer. - -Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à -l'aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l'endroit où il débouche -sur la Liffey. - -Cet endroit était presque désert. - -«Et d'puis quand qu' vous êtes à Dublin? demanda Grip, qui les tenait -un sous chaque bras. - ---Depuis hier au soir, répondit P'tit-Bonhomme. - ---Seul'ment?... Je vois, mon boy, que t'as mis quèqu' façon à t' -décider... - ---Non, Grip, et, après ton départ, j'avais pris la résolution de -quitter Cork. - ---Bon... il y a d' çà trois mois déjà... et j'ai eu l' temps d'aller -deux fois en Amérique et d'en r'venir. Chaqu' fois que je m' suis -r'trouvé à Dublin, j'ai couru la ville, espérant t' rencontrer... Pas -l' moind' P'tit-Bonhomme... pas l'ombre de c' mousse d' Bob ni d' -cett' bonn' bête de Birk!... Alors j' t'ai écrit... T'as pas reçu ma -lettre?... - ---Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork -quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en -route. - ---Deux mois! s'écria Grip. Ah çà! què train qu' vous avez donc pris -pour v'nir? - ---Quel train? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d'un œil -rayonnant de malice. Eh! le train de nos jambes. - ---Vous avez fait tout' la route à pied?... - ---A pied et par le grand tour. - ---Deux mois d' voyage! s'écria Grip. - ---Qui ne nous a rien coûté, dit Bob. - ---Et qui nous a même rapporté une jolie somme!» ajouta P'tit-Bonhomme. - -Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la -charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les -villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux--une idée de -Bob, s'il vous plaît... - -Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de -braise. - -Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l'héritier des Piborne, -la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s'en suivit. - -«T'as cogné dur, au moins?... demanda Grip. - ---Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d'être à terre sous -mon genou que si je l'avais frappé! - ---C't'égal... j'aurais cogné d'ssus, moi!» répondit le premier -chauffeur du _Vulcan_. - -Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio -remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de -nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l'égard de -P'tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce... -Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter--à tout le -moins aussi bien que M. O'Lobkins!... Et, lorsque P'tit-Bonhomme lui -eut fait connaître l'importance du capital qu'il avait «en caisse», -soit cent cinquante livres: - -«Allons, dit-il, te v'là aussi riche que je l' suis, mon boy!... -Seul'ment, j'ai mis six ans à gagner c' que t'as gagné en six mois!... -J' te répète ce que j' t'ai dit à Cork... tu réussiras dans tes -affaires... tu f'ras fortune... - ---Où?... demanda P'tit-Bonhomme. - ---Partout où qu' t'iras, répondit Grip avec l'accent de la plus absolue -conviction. A Dublin, si t'y restes... ailleurs, si tu vas ailleurs! - ---Et moi?... demanda Bob. - ---Toi aussi, bambin, à c'te condition qui t' vienne souvent des idées -comme l'idée des oiseaux. - ---J'en aurai, Grip. - ---Et d' ne rien faire sans consulter l' patron... - ---Qui... le patron?... - ---P'tit-Bonhomme!... Est-ce qu'il n' te fait pas l'effet d'en être un, -d' patron?... - ---Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela... - ---Oui... mais après l' déjeuner, répondit Grip. J' suis libre d' ma -journée. J' connais la ville comm' la chaufferie ou les soutes du -_Vulcan_... Il faut que j' te pilote, et qu' nous courions Dublin -ensemble... Tu verras c' qui s'ra l' mieux à entreprendre...» - -On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit -convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences -de l'inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand -plaisir de Bob. P'tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à -son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses -idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu'il était né à -vingt ans, et qu'il en avait maintenant trente! - -Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se -rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste -avec les milieux pauvres, car il n'y a point de transition en cette -capitale de l'Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et -pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après -avoir enjambé la rivière, se développe jusqu'au Stephen's-square. Là -habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable, -une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions -de religion et de politique. - -Une rue splendide, Sackeville-street, bordée d'élégantes maisons -en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges -fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait -beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est. -Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme -O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a -fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or. - -Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur -les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des -statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme, -si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable -dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street. - -Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants -occupés à la vente des journaux, la _Gazette de Dublin_, le _Dublin -Express_, la _National Press_, le _Freeman's Journal_, les principaux -organes catholiques et protestants, et bien d'autres. - -[Illustration: Sackeville-street, à Dublin. (Page 368.)] - -«Hein, fit Grip, qué tas d' vendeurs dans les rues, aux abords des -gares, su' l' bord des quais... - ---Un métier qui n'est pas à tenter ici, observa P'tit-Bonhomme. Il a -réussi à Cork, il ne réussirait pas à Dublin!» - -Rien de plus juste, la concurrence eût été redoutable, et la charrette -de Birk, pleine le matin, aurait risqué de l'être encore le soir. - -On découvrit, en continuant la promenade, d'autres rues magnifiques, -de beaux édifices, le Post-office dont le portique central repose sur -des colonnes d'ordre ionique. Et P'tit-Bonhomme songeait à l'énorme -quantité de lettres, qui s'abattent là comme une nuée d'oiseaux ou qui -s'envolent sur le monde entier. - -«C'est pour qu' t'en uses qu'on l'a bâti, mon boy, dit Grip, et c' -qu'il t'arrivera d' lettres à ton adresse: Master P'tit-Bonhomme, -négociant, à Dublin!» - -Le jeune garçon ne pouvait s'empêcher de sourire aux manifestations -exagérées et enthousiastes de son ancien compagnon de la ragged-school. - -Enfin, on aperçut le bâtiment des quatre cours de justice, réunies sous -le même toit, sa longue façade de soixante-trois toises, sa coupole, -percée de douze fenêtres, que le soleil daignait illuminer ce jour-là -de quelques rayons. - -«Par exemple, fit observer Grip, j' compte que t'auras jamais d' -rapport avec c'te bâtisse-là! - ---Et pourquoi?... - ---Parce que c'est un' chaufferie comme celle du _Vulcan_. Seulement, -c' n'est pas du charbon qu'on y consomme, ce sont des clients qu'on y -brûle à p'tit feu, et qu' les solicitors, les attorneys, les proctors, -et autres marchands d' lois enfournent... enfournent... enfournent... - ---On ne fait pas d'affaires sans risquer d'avoir des procès, Grip... - ---Enfin tâche d'en avoir l' moins possible! Ça vous coût' cher quand on -gagne, et ça vous ruine quand on perd!» - -Et Grip secouait la tête d'un air très entendu. Mais comme il changea -de ton, lorsque tous trois furent en train d'admirer un édifice -circulaire, dont le dessin architectural reproduisait les splendeurs de -l'ordre dorique. - -«La Banque d'Irlande! s'écria-t-il en saluant. V'là, mon boy, où j' -te souhaite d'entrer vingt fois par jour... C'te bâtisse vous a des -coffres grands comme des maisons!... Est-ce que t'aimerais à d'meurer -dans une de ces maisons-là, Bob? - ---Sont-elles en or?... - ---Non, mais c'est en or, tout c' qui est d'dans!... Et j'espère que -P'tit-Bonhomme y logera son argent un jour!» - -Toujours les mêmes exagérations de Grip, qui venaient d'un cœur -si convaincu! P'tit-Bonhomme l'écoutait à demi regardant ce spacieux -édifice, où tant de fortunes accumulées formaient «des tas de millions -les uns sur les autres», à en croire le chauffeur du _Vulcan_. - -La promenade fut reprise, allant sans transition des rues misérables -aux rues heureuses; ici les riches, flânant pour la plupart; là les -pauvres, tendant la main, sans trop chercher à apitoyer le passant. -Et partout des policemen, le skiff à la main, et aussi, pour assurer -la sécurité de l'île-sœur, le revolver à la ceinture. C'est -l'effervescence des passions politiques qui veut cela!... Frères, -les Paddys?... Oui, tant qu'une dispute de religion ou une question -de _home-rule_ ne vient pas les exciter les uns contre les autres! -Alors ils sont incapables de se posséder! Ce n'est plus le même sang -des anciens Gaëls qui coule dans leurs veines, et ils iraient jusqu'à -justifier ce dicton de leur pays: Mettez un Irlandais à la broche et -vous trouverez toujours un autre Irlandais pour la tourner. - -Et que de statues Grip montra à ses deux amis pendant cette excursion! -Encore un demi-siècle, il y en aura autant que d'habitants. -L'imaginez-vous, cette population de bronze et de marbre des -Wellington, des O'Connell, des O'Brien, des Burke, des Goldsmith, des -Grawan, des Thomas Moore, des Crampton, des Nelson, et des Guillaume -d'Orange, et des Georges, qui, à cette époque, n'étaient encore -numérotés que de un à quatre! Jamais P'tit-Bonhomme et Bob n'avaient vu -pareille foule d'illustres personnages sur leurs piédestaux! - -Et alors, ils s'offrirent une excursion en tram, et, tandis que la -voiture défilait devant d'autres édifices qui attiraient l'attention -par leur grandeur ou leur disposition, ils questionnaient Grip, et Grip -n'était jamais à court. Tantôt c'était un de ces pénitenciers où l'on -enferme les gens, tantôt l'un de ces workhouses, où on les oblige à -travailler, moyennant une très insuffisante rétribution. - -«Et ça?...» demanda Bob, en désignant un vaste bâtiment dans -Coombe-street. - ---Ça?... répondit Grip, c'est la ragged-school!» - -Que de souvenirs douloureux ce nom éveilla chez P'tit-Bonhomme! Mais si -c'était sous un de ces tristes abris qu'il avait tant souffert, c'était -là qu'il avait connu Grip... et cela faisait compensation. Ainsi, -il y avait, derrière ces murs, tout un monde d'enfants abandonnés! -Il est vrai, avec leur jersey bleu, leur pantalon grisâtre, de bons -souliers aux pieds, un béret sur la tête, ils ne ressemblent guère -aux déguenillés de Galway, dont M. O'Lobkins prenait si peu souci! -Cela tenait à ce que la _Société des Missions de l'Église d'Irlande_, -propriétaire de cette école, cherche des pensionnaires autant pour les -élever et les nourrir, que pour leur inculquer les principes de la -religion anglicane. Ajoutons que les ragged-schools catholiques, tenues -par des religieuses, ne laissent pas de leur faire une très heureuse -concurrence. - -Enfin, toujours pilotés par leur guide, P'tit-Bonhomme et Bob -quittèrent le tram à l'entrée d'un jardin, situé à l'ouest de la ville, -et dont le cours de la Liffey forme la limite inférieure. - -Un jardin?... C'est, ma foi, bien un parc,--un parc de dix-sept -cent cinquante acres[8], Phœnix-Park, dont Dublin a le droit -d'être fière. Des futaies d'ormes d'une venue superbe, des pelouses -verdoyantes où paissent vaches et moutons, des taillis profonds -entre lesquels bondissent les chevreuils, des parterres étincelants -de fleurs, des champs de manœuvres pour les revues, de vastes -enclos appropriés aux exercices du polo et du foot-ball, que -manque-t-il à ce morceau de campagne conservé au milieu de la ville? -Non loin de la grande allée centrale, s'élève la résidence d'été du -lord-lieutenant,--ce qui a nécessité la création d'une école et d'un -hospice militaires, d'un quartier d'artillerie et d'une caserne pour -les policemen. - - [8] 779 hectares 250. - -On assassine cependant à Phœnix-Park, et Grip montra aux enfants -deux entailles disposées en forme de croix le long d'un fossé. C'est -là que, près de trois mois avant, le 6 mai, presque sous les yeux du -lord-lieutenant, le poignard des Invincibles avait mortellement frappé -le secrétaire et le sous-secrétaire d'État pour l'Irlande, M. Burke et -lord Frédérik Cavendish. - -Une promenade dans Phœnix-Park, puis jusqu'au Zoological-Garden, qui -lui est annexé, termina cette excursion à travers la capitale. Il était -cinq heures, lorsque les deux amis prirent congé de Grip pour revenir à -leur garni de Saint-Patrick-street. Il était convenu que l'on devait se -revoir chaque jour, si cela était possible, jusqu'au départ du steamer. - -Mais voici que Grip dit à P'tit-Bonhomme, au moment où ils allaient se -séparer: - -«Eh bien, mon boy, t'est-il v'nu quèqu' bonne idée pendant c'tte -après-midi?... - ---Une idée, Grip?... - ---Oui... què qu' t'as décidé qu' tu f'ras?... - ---Ce que je ferai... non, Grip, mais ce que je ne ferai pas, oui. -Reprendre notre commerce de Cork, cela ne réussirait guère à Dublin... -Vendre des journaux, vendre des brochures, il y aurait trop de -concurrence. - ---C'est m'n avis, répliqua Grip. - ---Quant à courir les rues en poussant la charrette... je ne sais... -Quels articles pourrait-on débiter?... Et puis, ils sont en quantité -à faire ce métier-là!... Non! peut-être serait-il préférable de -s'établir... de louer une petite boutique... - ---V'là qu'est trouvé, mon boy! - ---Une boutique dans un quartier où il passe beaucoup de monde... du -monde pas trop riche... une de ces rues--des Libertés, par exemple... - ---On n' pourrait imaginer mieux! répliqua Grip. - ---Mais qu'est-ce qu'on vendrait?... demanda Bob. - ---Des choses utiles, répondit P'tit-Bonhomme, de ces choses dont on a -le plus généralement besoin... - ---Des choses qui se mangent alors? repartit Bob. Des gâteaux, n'est-ce -pas?... - ---Qué gourmand! s'écria Grip. C' n'est guère utile, des gâteaux... - ---Si... puisque c'est bon... - ---Ça ne suffit pas, il faut surtout que ce soit nécessaire! répondit -P'tit-Bonhomme. Enfin... nous verrons... je réfléchirai... je -parcourrai le quartier là-bas... Il y a de ces revendeurs qui -paraissent avoir un bon commerce... Je pense qu'une sorte de bazar... - ---Un bazar... c'est ça! s'écria Grip, qui voyait déjà le magasin de -P'tit-Bonhomme avec une devanture peinturlurée et une enseigne en -lettres d'or. - ---J'y penserai, Grip... Ne soyons pas trop impatients... Il convient de -réfléchir avant de se décider... - ---Et n'oublie pas, mon boy, que tout m'n argent, je l' mets à ta -disposition... Je n' sais c'ment l'employer... et positiv'ment, ça m' -gêne de l'avoir toujours sur moi... - ---Toujours?... - ---Toujours... dans ma ceinture! - ---Pourquoi ne le places-tu pas, Grip? - ---Oui... chez toi... L' veux-tu?... - ---Nous verrons... plus tard... si notre commerce marche bien... Ce -n'est pas l'argent qui nous manque, c'est la manière de s'en servir... -sans trop de risques et avec profit... - ---N'aie pas peur, mon boy!... J' te répète, tu f'ras fortune, c'est -sûr!... J' te vois de centaines et des milliers de livres... - ---Quand part le _Vulcan_, Grip?.. - ---Dans un' huitaine. - ---Et quand reviendra-t-il? - ---Pas avant deux mois, car nous d'vons aller à Boston, à Baltimore... -j' sais pas où... ou plutôt... partout où il y aura une cargaison à -prendre... - ---Et à rapporter!...» répondit P'tit-Bonhomme, avec un soupir d'envie. - -Enfin ils se séparèrent. Grip prit du côté des docks, tandis que -P'tit-Bonhomme, suivi de Bob et de Birk, traversait la Liffey, afin de -regagner le quartier de Saint-Patrick. - -Et que de pauvres, que de pauvresses ils rencontrèrent sur leur chemin, -que de gens abrutis, titubant sous l'influence du wiskey, du gin!... - -Et à quoi a-t-il servi que l'archevêque Jean, au concile de 1186, -réuni dans la capitale de l'Irlande, eût si furieusement tonné contre -l'ivrognerie? Sept siècles après, Paddy buvait encore outre mesure, et -ni un autre archevêque ni un autre concile n'auront jamais raison de ce -vice héréditaire! - - - - -XI - -LE BAZAR DES «PETITES POCHES». - - -Notre héros avait alors onze ans et demi, Bob en avait huit,--deux -âges qui, ensemble, n'auraient pas même donné la majorité légale. -P'tit-Bonhomme lancé dans les affaires, fondant une maison de -commerce... Il fallait être Grip, c'est-à-dire une créature qui -l'aimait d'une affection aveugle, irraisonnée, pour croire qu'il -réussirait dès son début, que son négoce prendrait peu à peu de -l'extension, qu'enfin il ferait fortune! - -Ce qui est certain, c'est que, deux mois après l'arrivée des -deux enfants dans la capitale de l'Irlande, le quartier de -Saint-Patrick possédait un bazar, qui avait le privilège d'attirer -l'attention,--l'attention et aussi la clientèle du quartier. - -N'allez pas chercher ce bazar dans une de ces rues pauvres des -Libertés, qui s'entrecroisent autour de Saint-Patrick-street. -P'tit-Bonhomme avait préféré se rapprocher de la Liffey, s'établir dans -Bedfort-street, le quartier du bon marché, où l'on fait emplette, non -du superflu, mais du nécessaire. Il y a toujours des acheteurs pour les -articles usuels, s'ils sont de bonne qualité et à des prix abordables. -C'est ce que la «grande expérience commerciale» du jeune patron lui -avait appris, lorsqu'il promenait sa charrette le long des rues de -Cork, puis à travers les comtés du Munster et du Leinster. - -Un vrai magasin, ma foi, et celui-là, Birk le surveillait avec la -fidélité d'un chien de garde, au lieu de le traîner avec la résignation -d'un baudet. Une enseigne alléchante: _Aux petites poches_,--humble -invitation qui s'adressait au plus grand nombre, et au-dessous: _Little -Boy and Co_. - -_Little Boy_, c'était P'tit-Bonhomme. _And Co_, c'était Bob... et Birk -aussi sans doute. - -La maison de Bedfort-street se composait de plusieurs appartements, -répartis sur trois étages. Le premier étage était occupé par le -propriétaire en personne, M. O'Brien, négociant en denrées coloniales, -actuellement retiré des affaires après fortune faite, un robuste -célibataire de soixante-cinq ans, qui avait la réputation d'un brave -homme et qui la méritait. M. O'Brien ne laissa pas d'être fort surpris, -lorsqu'il entendit un enfant de onze ans et demi lui proposer de louer -l'un des magasins du rez-de-chaussée, vacant depuis quelques mois déjà. -Mais comment n'eût-il pas été satisfait des réponses sages et pratiques -qu'il fit aux questions posées? Comment n'aurait-il pas éprouvé une -réelle sympathie à l'égard de ce garçon, qui lui demandait de consentir -un bail, dont il offrait de payer une année d'avance? - -Il ne faut pas oublier que le héros de ce roman,--et non un héros -de roman, ne point confondre,--paraissait plus âgé qu'il n'était, -grâce au développement de sa taille, à la carrure de ses épaules. -Cela dit, quand bien même il aurait eu quatorze ou quinze ans, est-ce -qu'il n'était pas trop jeune pour entreprendre un commerce, fonder un -magasin, même sous cette modeste enseigne: _Aux petites poches_? - -[Illustration: LE RAYON DES JOUETS SE VIDAIT EN QUELQUES HEURES. -(Page 380.)] - -Toutefois, M. O'Brien n'agit pas comme d'autres eussent peut-être agi -de prime abord. Ce garçon, proprement habillé, se présentant, avec -une certaine assurance, s'expliquant d'une façon convenable, il ne -l'éconduisit pas, il l'écouta jusqu'au bout. L'histoire de ce pauvre -abandonné, sans famille, ses luttes contre la misère, les épreuves -auxquelles il avait été soumis, son commerce de journaux et brochures à -Cork, sa tournée foraine jusqu'à la capitale, tout ce récit l'intéressa -vivement. Il reconnut chez P'tit-Bonhomme des qualités si sérieuses, il -l'entendit raisonner avec tant de clarté et de bon sens, en s'appuyant -sur des arguments solides, il vit dans son passé--le passé d'un enfant -de cet âge!--des garanties si sûres pour l'avenir, qu'il fut absolument -séduit. L'ancien négociant fit donc bon accueil à P'tit-Bonhomme, il -lui promit de l'aider de ses conseils à l'occasion, sa résolution étant -prise de suivre de près les essais de son jeune locataire. - -Le bail signé, une année payée d'avance, c'est ainsi que P'tit-Bonhomme -devint l'un des patentés de Bedfort-street. - -Le rez-de-chaussée, loué par _Little Boy and Co_, se composait de -deux pièces, l'une sur la rue, l'autre sur une cour. La première -devait servir de magasin, la seconde de chambre à coucher. En retour, -s'ouvrait un étroit cabinet et une cuisine, avec fourneau au coke, -destinée à la cuisinière, le jour où P'tit-Bonhomme en prendrait une. -On n'en était pas là. Pour ce qu'il leur fallait de nourriture, à deux, -c'eût été une dépense inutile. Ils mangeraient quand ils auraient le -temps, lorsqu'il n'y aurait plus de clientèle à servir. Avant tout, la -clientèle. - -Et pourquoi la clientèle n'aurait-elle pas fréquenté ce magasin aménagé -avec tant de soin, disposé avec tant d'intelligence et de propreté? Il -offrait un grand choix d'articles. Sur l'argent qui lui restait, après -avoir payé son bail, notre jeune patron avait acheté comptant, chez les -marchands en gros ou chez les fabricants, les objets rangés sur les -tables et sur les rayons du bazar des _Petites Poches_. - -Et, d'abord, la salle de vente du quartier avait fourni à bon marché -six chaises et un comptoir... Oui, un comptoir, avec cartons étiquetés -et tiroirs fermant à clef, pupitre, plumes, encrier et registres. Quant -au mobilier de l'autre chambre, il comprenait un lit, une table, une -armoire destinée aux habits et au linge, enfin le strict nécessaire, -rien de plus. Et pourtant, des cent cinquante livres apportées à Dublin -et qui formaient le capital disponible, les deux tiers avaient été -dépensés. Aussi n'était-il que prudent de ne pas aller au delà et de -se garder une réserve. Les marchandises qui s'écouleraient seraient -remplacées au fur et à mesure, de manière que le bazar fût toujours -approvisionné. - -Il va de soi que la comptabilité tenue avec une parfaite régularité -exigeait le journal pour les ventes quotidiennes, puis le -grand-livre,--le grand-livre de P'tit-Bonhomme!--où les opérations -devaient être balancées, afin que l'état de la caisse--la caisse -de P'tit-Bonhomme!--fût vérifié chaque soir. M. O'Lobkins, de la -ragged-school, n'aurait pas fait mieux. - -Et maintenant, que trouvait-on au bazar de _Little Boy_?... Un peu de -tout ce qui était de vente courante dans le quartier. Si le papetier -n'offre au client que de la papeterie, le quincaillier que de la -quincaillerie, le ferronnier que de la ferronnerie, le libraire que de -la librairie, ici notre jeune marchand s'était ingénié à fusionner les -articles de bureau, les ustensiles de ménage, les bouquins à l'usage -de tous, almanachs et manuels, etc. On pouvait se fournir aux _Petites -Poches_ sans grande dépense, à prix fixe, ainsi que l'indiquaient les -pancartes de la devanture. Puis, à côté du rayon des choses utiles, -se dressait le rayon des jouets, bateaux, râteaux, pelles, balles, -raquettes, crockets et tennis pour tous les âges,--de cinq ans jusqu'à -douze, s'entend, et non ce qui convient aux gentlemen majeurs du -Royaume-Uni. Voilà un rayon que Bob aimait à surveiller, un étalage -qu'il aimait à disposer! Avec quel soin il époussetait ces jouets que -la main lui démangeait de manier, les bateaux surtout--des bateaux -de quelques pence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fût bien gardé de -défraîchir la marchandise de son patron, lequel ne plaisantait pas et -lui répétait: - -«Sois sérieux, Bob! Si tu ne l'es pas, c'est à croire que tu ne le -seras jamais!» - -En effet, Bob allait sur ses huit ans, et si l'on n'est pas raisonnable -à cet âge-là, c'est qu'on ne devra jamais l'être. - -Il n'y a pas lieu de suivre jour par jour les progrès que le bazar de -_Little Boy and Co_ fit dans l'estime et aussi dans la confiance du -public. Qu'il suffise de savoir que le succès de cette entreprise se -déclara très promptement. M. O'Brien fut émerveillé des dispositions -que son locataire montrait pour le commerce. Acheter et vendre, c'est -bien, mais savoir acheter et savoir vendre, c'est mieux: tout est -là. Telle avait été la méthode de l'ancien négociant pendant nombre -d'années, opérant avec grand sens et grande économie, en vue d'édifier -sa fortune. Il est vrai, c'était à vingt ou vingt-cinq ans qu'il avait -commencé,--non à douze. Aussi, partageant à cet égard les idées de ce -brave Grip, entrevoyait-il, en ce qui concernait P'tit-Bonhomme, une -fortune rapidement faite. - -«Surtout ne va pas trop vite, mon garçon! ne cessait-il de lui dire à -la fin de chaque entretien. - ---Non, monsieur, répondait P'tit-Bonhomme, j'irai doucement, -prudemment, car j'ai une longue route à parcourir, et il faut ménager -mes jambes!» - -Il importe d'observer,--afin d'expliquer cette réussite un peu -extraordinaire,--que la renommée des _Petites Poches_ s'était répandue -à tire d'aile à travers toute la ville. Un bazar, fondé et tenu par -deux enfants, un chef de maison, à l'âge où l'on est à l'école, et un -associé,--_and Co_--à l'âge où l'on joue aux billes, n'était-ce pas là -plus qu'il ne fallait pour forcer l'attention, attirer la clientèle, -mettre l'établissement à la mode? P'tit-Bonhomme, d'ailleurs, n'avait -point négligé de faire dans les gazettes quelques annonces qu'il dut -payer à tant la ligne. Mais ce fut sans bourse délier qu'il obtint des -articles sensationnels en première page de la _Gazette de Dublin_, du -_Freeman's Journal_, et autres feuilles de la capitale. Les reporters -ne tardèrent pas à s'en mêler, et _Little Boy and Co_--oui! Bob -lui-même!--furent interwievés avec autant de minutie que l'excellent -M. Gladstone. Nous n'allons pas jusqu'à dire que la célébrité de -P'tit-Bonhomme balança celle de M. Parnell, bien que l'on parlât -beaucoup de ce jeune négociant de Bedfort-street, de sa tentative qui -ralliait toutes les sympathies. Il devint le héros du jour, et,--ce qui -était d'une tout autre importance,--on rendit visite à son bazar. - -Inutile de dire avec quelle politesse, avec quelle prévenance était -accueillie la clientèle, P'tit-Bonhomme, la plume à l'oreille, -ayant l'œil à tout, Bob, la mine éveillée, les yeux pétillants, -la chevelure bouclée, une vraie tête de caniche, que les dames -caressaient comme celle d'un toutou! Oui! de vraies dames, des ladies -et des misses, qui venaient de Sackeville-street, de Rutland-place, -des divers quartiers habités par le beau monde. C'est alors que le -rayon des jouets se vidait en quelques heures, voitures et brouettes -prenant la route des parcs, bateaux se dirigeant vers les bassins. Par -Saint-Patrick! Bob ne chômait pas. Les babys, frais et roses, enchantés -d'avoir affaire à un marchand de leur âge, ne voulaient être servis que -de ses mains. - -Ce que c'est que la vogue, et comme le succès est certain, à la -condition qu'elle dure! Durerait-elle, celle de _Little Boy and Co_? -En tout cas, P'tit-Bonhomme n'y épargnerait ni son travail ni son -intelligence. - -Il est superflu d'ajouter que, dès l'arrivée du _Vulcan_ à Dublin, -la première visite de Grip était pour ses amis. Se servir du mot -«émerveillé», cela ne suffirait pas pour peindre son état d'âme. Un -sentiment d'admiration le débordait. Jamais il n'avait rien vu de -pareil à ce magasin de Bedfort-street, et, à l'en croire, depuis -l'installation des _Petites Poches_, Bedfort-street aurait pu soutenir -la comparaison avec la rue Sackeville de Dublin, avec le Strand de -Londres, avec le Broadway de New-York, avec le boulevard des Italiens -de Paris. A chaque visite, il se croyait obligé d'acheter une chose ou -une autre pour «faire aller le commerce», qui, d'ailleurs, allait bien -sans lui. Un jour, c'était un portefeuille destiné à remplacer celui -qu'il n'avait jamais eu. Un autre, c'était un joli brick peinturluré -qu'il devait donner aux enfants de l'un de ses camarades du _Vulcan_, -lequel n'avait jamais été père de sa vie. Par exemple, ce qu'il acheta -de plus coûteux, ce fut une admirable pipe en fausse écume, munie d'un -magnifique bout d'ambre en verre jaune. - -Et, de répéter à P'tit-Bonhomme qu'il obligeait à recevoir le prix de -ses acquisitions: - -«Hein, mon boy, ça va!... Ça va même à plus d' cent tours d'hélice, pas -vrai?... Te v'là commandant à bord des _Petites Poches_... et tu n'as -plus qu'à pousser tes feux!... Il est loin, l' temps où tous deux, nous -courions en gu'nilles les rues de Galway... où nous crevions d' faim et -d' froid dans le gal'tas d' la ragged-school!... A propos, et c' coquin -d' Carker, a-t-il été pendu?... - ---Pas encore, que je sache, Grip. - ---Ça viendra... ça viendra, et tu auras soin de m' mett'e à part l' -journal qui racont'ra la cérémonie!» - -Puis, Grip retournait à bord, le _Vulcan_ reprenait la mer, et, à -quelques semaines de là, on voyait le chauffeur reparaître au bazar, où -il se ruinait en nouveaux achats. - -Un jour, P'tit-Bonhomme lui dit: - -«Tu crois toujours, Grip, que je ferai fortune? - ---Si je l' crois, mon boy!... Comme j' crois que not' camarade Carker -finira au bout d'une corde!» - -C'était pour lui le dernier degré de certitude auquel on pût atteindre -ici-bas. - -«Eh bien, et toi, mon bon Grip, est-ce que tu ne songes pas à -l'avenir?... - ---Moi?... Pourquoi qu' j'y song'rais?... N'ai-je pas un métier que je -n' changerai pas pour n'import' l'quel?... - ---Un métier pénible, et qu'on ne paie guère! - ---Guère?... Quat'e livres par mois... et nourri... et logé... et -chauffé... rôti même des fois!... - ---Et dans un bateau! fit observer Bob, dont le plus grand bonheur -eût été de pouvoir naviguer à bord de ceux qu'il vendait aux jeunes -gentlemen. - ---N'importe, Grip, reprit P'tit-Bonhomme, d'être chauffeur n'a jamais -mené à la fortune, et Dieu veut que l'on fasse fortune en ce monde... - ---En es-tu si sûr qu' ça? demanda Grip en hochant la tête. C'est-y dans -ses commandements?... - ---Oui, répondit P'tit-Bonhomme. Il veut que l'on fasse fortune non -seulement pour être heureux, mais pour rendre heureux ceux qui ne le -sont pas, et qui méritent de l'être!» - -Et pensif, l'esprit au loin, peut-être notre jeune garçon voyait-il -passer dans son souvenir Sissy, sa compagne au cabin de la Hard, et -la famille Mac Carthy, dont il n'avait pu retrouver les traces, et sa -filleule, Jenny, tous misérables sans doute... tandis que lui... - -«Voyons, Grip, reprit-il, songe bien à ce que tu vas me répondre! -Pourquoi ne restes-tu pas à terre?... - ---Quitter l'_Vulcan_?... - ---Oui... le quitter pour t'associer avec moi... Tu sais bien... _Little -Boy and Co_?... Eh bien, _And Co_ n'est peut-être pas suffisamment -représenté par Bob... et en t'adjoignant... - ---Oh!... mon ami Grip!... répéta Bob. Ça nous ferait tant de plaisir à -tous les deux!... - ---A moi aussi, mes enfants, répliqua Grip, très touché de la -proposition. Mais voulez-vous que j' vous dise?... - ---Dis, Grip. - ---Eh bien... j' suis trop grand! - ---Trop grand?... - ---Oui!... si on m' voyait dans la boutique, un long flandrin comme moi, -ça n' serait plus ça!... Ça n' s'rait plus _Little Boy and Co_!... Il -faut que _And Co_ soit p'tit pour attirer l' monde!... J' déparerais -la société... J' vous f'rais du tort!... C'est parce que vous êtes des -enfants que vot' affaire marche si bien... - ---Peut-être as-tu raison, Grip, répondit P'tit-Bonhomme. Mais nous -grandirons... - ---Nous grandissons! répliqua Bob en se redressant sur la pointe du pied. - ---Certain'ment, et mêm' prenez garde d' pousser trop vite! - ---On ne peut pas s'empêcher! fit observer Bob. - ---Non... comm' de juste... Aussi, tâchez d'avoir fait vot' affaire -pendant qu' vous êtes des boys!... Que diable! j'ai cinq pieds six -pouces, bonn' mesure, et, au-d'ssus de cinq pieds, on n'est plus prop' -à rien dans votre partie! D'ailleurs, si je n' puis être ton associé, -P'tit-Bonhomme, tu sais qu' mon argent est à toi... - ---Je n'en ai pas besoin. - ---Enfin, à ta conv'nance, si l'envie t' prend d'étend'e ton commerce... - ---Nous ne pourrions pas y suffire à deux... - ---Eh bien... pourquoi qu' vous n' prendriez pas un' femme pour vot' -ménage?... - ---J'y ai déjà songé, Grip, et l'excellent M. O'Brien me l'a même -conseillé. - ---Il a raison, l'excellent M. O'Brien. Tu n' connaîtrais pas què'que -brave servante en qui tu aurais confiance?... - ---Non, Grip... - ---Ça s' trouve... en cherchant... - ---Attends donc... j'y pense... une vieille amie... Kat...» - -Ce nom provoqua un jappement joyeux. C'était Birk qui se mêlait à la -conversation. Au nom de la lessiveuse de Trelingar-castle, il fit deux -ou trois bonds invraisemblables, sa queue s'affola comme une hélice qui -tourne à vide, et ses yeux brillèrent d'un extraordinaire éclat. - -«Ah! tu te souviens, mon Birk! lui dit son jeune maître. Kat... -n'est-ce pas... la bonne Kat!...» - -Et là-dessus, Birk, grattant à la porte, parut n'attendre qu'un ordre -pour filer à toutes pattes dans la direction du château. - -[Illustration: Phœnix-Park, à Dublin. (Page 372.)] - -Grip fut mis au courant. On ne pouvait avoir mieux que Kat... Il -fallait faire venir Kat... Kat était tout indiquée pour tenir le -ménage... Kat s'occuperait de la cuisine... On ne la verrait pas... -Elle ne compromettrait point par sa présence la raison sociale _Little -Boy and Co_. - -Mais était-elle toujours à Trelingar-castle... et même vivait-elle -encore?... - -P'tit-Bonhomme écrivit par le premier courrier. Le surlendemain, il -recevait réponse d'une grosse écriture bien lisible, et, quarante-huit -heures ne s'étaient pas écoulées que Kat débarquait à la gare de Dublin. - -[Illustration: Birk lui sauta au cou. (Page 385.)] - -Comme elle fut accueillie de son protégé, après dix-huit mois de -séparation! P'tit-Bonhomme tomba dans ses bras, et Birk lui sauta au -cou. Elle ne savait plus auquel des deux répondre... Elle pleurait, et, -lorsqu'elle se vit installée dans sa cuisine, lorsqu'elle eut fait la -connaissance de Bob, cela recommença de plus belle. - -Et, ce jour-là, Grip eut l'honneur et le bonheur de partager avec ses -jeunes amis le premier dîner préparé par la bonne Kat! Le lendemain, -quand il reprit la mer, le _Vulcan_ n'avait jamais emporté un chauffeur -plus satisfait de son sort. - -Peut-être demandera-t-on si Kat devait avoir des gages, elle qui se -fût contentée du logement et de la nourriture, du moment qu'elle était -nourrie et logée par son cher enfant? Certes, elle en eut, et d'aussi -beaux que n'importe quelle servante du quartier, et on l'augmenterait -si elle faisait bien son service! Le service de _Little Boy_, après le -service de Trelingar-castle, ce n'était point déchoir, on peut nous -croire sur parole. Par exemple, elle ne voulut jamais en revenir à -tutoyer son maître. Ce n'était plus le groom du comte Ashton, c'était -le patron des _Petites Poches_. Bob lui-même, en sa qualité d'_And Co_, -ne fut appelé que monsieur Bob, et Kat réserva son tutoiement pour -Birk, qui ne pouvait s'en formaliser. Et puis, ils s'aimaient tant, -Birk et Kat! - -Quel avantage d'avoir cette brave femme dans la maison! Avec quel -ordre fut tenu le ménage, avec quelle propreté les chambres et le -magasin! D'aller prendre ses repas dans une restauration du voisinage, -cela est plus d'un commis que d'un patron. Les convenances exigent -que son «home» soit au complet, qu'il mange à sa propre table. C'est -à la fois plus digne pour la situation et meilleur pour la santé, -lorsqu'on possède une adroite cuisinière, et Kat s'entendait à faire -la cuisine aussi bien qu'à lessiver, à repasser, à raccommoder le -linge, à soigner les vêtements, enfin une servante modèle, d'une -économie très précieuse, et d'une probité... dont se moquait volontiers -la domesticité de Trelingar-castle. Mais à quoi sert de rappeler -l'attention sur la famille des Piborne! Que le marquis, que la marquise -continuent à végéter dans leur fastueuse inutilité, et qu'il n'en soit -plus question. - -Ce qu'il importe de mentionner, c'est que l'année 1883 se termina -par une balance très avantageuse au profit de _Little Boy and Co_. -Pendant la dernière semaine, c'est à peine si le bazar put suffire aux -commandes du Christmas et du nouveau jour de l'an. Le rayon des jouets -dut être vingt fois renouvelé. Sans parler des autres objets à l'usage -des enfants, on se figurerait difficilement ce que Bob vendit de -chaloupes, de cutters, de goélettes, de bricks, de trois-mâts et même -de paquebots mécaniques! Les articles d'autres sortes s'enlevèrent avec -un égal entrain. Il était de bon ton, parmi le beau monde, de faire ses -achats au magasin des _Petites Poches_. Un cadeau n'était «select» qu'à -la condition de porter la marque de _Little Boy and Co_. Ah! la vogue, -lorsque ce sont les babys qui la font, et lorsque les parents leur -obéissent, comme c'est leur devoir! - -P'tit-Bonhomme n'avait point à se repentir d'avoir abandonné Cork -et son commerce de journaux. En venant chercher dans la capitale de -l'Irlande un marché plus large, il avait vu juste. L'approbation de -M. O'Brien lui était acquise, grâce à son activité, à sa prudence, -dont témoignait l'extension croissante des affaires, et cela, rien -qu'avec ses seules ressources. Le vieux négociant était frappé de ce -que ce jeune garçon avait tenu à s'imposer cette règle de conduite, -sans vouloir jamais s'en départir. Ses conseils, d'ailleurs, étaient -respectueusement acceptés, s'il n'en avait pas été de même de son -argent qu'il avait offert à plusieurs reprises, comme Grip avait offert -le sien. - -Bref, après avoir achevé son premier inventaire de fin -d'année,--inventaire dont M. O'Brien reconnut la parfaite -sincérité,--P'tit-Bonhomme eut lieu d'être satisfait: en six mois, -depuis son arrivée à Dublin, il avait triplé son capital. - - - - -XII - -COMME ON SE RETROUVE. - - -«Les personnes qui seraient en possession de renseignements quelconques -sur la famille Martin Mac Carthy, anciens tenanciers de la ferme de -Kerwan, comté de Kerry, paroisse de Silton, sont instamment priées de -les transmettre à _Little Boy and Co_, Bedfort-street, Dublin.» - -Si notre héros put lire cette information dans la _Gazette de Dublin_, -à la date du 3 avril de l'année 1884, c'est que c'était lui-même qui -l'avait rédigée, portée au journal, et payée deux shillings la ligne. -Le lendemain, d'autres feuilles la reproduisirent au même prix. Dans -sa pensée, impossible d'employer une demi-guinée à un meilleur usage. -Oublier cette honnête et malheureuse famille, Martin et Martine Mac -Carthy, Murdock, Kitty et leur fillette, Pat et Sim, est-ce que -cela eût été admissible de la part de celui dont ils avaient fait -leur enfant adoptif? Il était de son devoir de tout tenter pour les -retrouver, pour leur venir en aide, et quelle joie déborderait de son -âme, si jamais il leur rendait en bonheur ce qu'il avait reçu d'eux en -affection! - -Où ces braves gens étaient-ils allés chercher un abri après la -destruction de la ferme? Étaient-ils restés en Irlande, gagnant -péniblement leur pain au jour le jour? Afin d'échapper aux poursuites, -Murdock avait-il pris passage à bord d'un navire d'émigrants, et son -père, sa mère, ses deux frères, partageaient-ils son exil en quelque -lointaine contrée, Australie ou Amérique? Pat naviguait-il encore? -A la pensée que la misère accablait cette famille, P'tit-Bonhomme -éprouvait un gros chagrin, une peine de tous les instants. - -Aussi attendit-on avec une vive impatience l'effet de cette note -qui fut reproduite par les journaux de Dublin chaque samedi, durant -plusieurs semaines... Aucun renseignement ne parvint. Certainement, -si Murdock avait été enfermé dans une prison d'Irlande, on aurait eu -de ses nouvelles. Il fallait conclure de là que M. Martin Mac Carthy, -en quittant la ferme de Kerwan, s'était embarqué pour l'Amérique ou -l'Australie avec tous les siens. En reviendraient-ils, s'ils arrivaient -à se créer là-bas une seconde patrie, et avaient-ils abandonné la -première pour n'y jamais revenir? - -Du reste, l'hypothèse d'une émigration en Australie fut confirmée -par les renseignements qu'obtint M. O'Brien, grâce à l'entremise de -plusieurs de ses anciens correspondants. Une lettre qu'il reçut de -Belfast ne laissa plus aucun doute touchant le sort de la famille. -D'après les notes relevées sur les livres d'une agence d'émigrants, -c'était dans ce port que les Mac Carthy, au nombre de six, trois -hommes, deux femmes et une enfant, s'étaient embarqués pour Melbourne, -il y avait près de deux ans. Quant à retrouver ses traces sur ce vaste -continent, ce fut impossible, et les démarches que fit M. O'Brien -ne purent aboutir. P'tit-Bonhomme ne comptait donc plus que sur le -deuxième des fils Mac Carthy, à la condition que celui-ci fût encore -marin à bord d'un bâtiment de la maison Marcuard, de Liverpool. Aussi -s'adressa-t-il au chef de cette maison; mais la réponse fut que Pat -avait quitté le service depuis quinze mois, et l'on ne savait pas -sur quel navire il s'était embarqué. Une chance restait: c'était que -Pat, de retour dans un des ports de l'Irlande, eût connaissance de -l'annonce informative qui concernait sa famille... Faible chance, nous -en conviendrons, à laquelle on voulut pourtant se rattacher, faute de -pouvoir mieux faire. - -M. O'Brien essayait vainement de rendre une lueur d'espoir à son -jeune locataire. Et, un jour que leur conversation portait sur cette -éventualité: - -«Je serais étonné, mon garçon, lui dit-il, si tu ne revoyais pas tôt ou -tard la famille Mac Carthy. - ---Eux... en Australie!... à des milliers de milles, monsieur O'Brien! - ---Peux-tu parler de la sorte, mon enfant! Est-ce que l'Australie n'est -pas dans notre quartier?... Est-ce qu'elle n'est pas à la porte de -notre maison?... Il n'y a plus de distances aujourd'hui... La vapeur -les a supprimées... M. Martin, sa femme et ses enfants reviendront au -pays, j'en suis sûr!... Des Irlandais n'abandonnent pas leur Irlande, -et, s'ils ont réussi là-bas... - ---Est-il sage de l'espérer, monsieur O'Brien? répondit P'tit-Bonhomme -en secouant la tête. - ---Oui... s'ils sont les travailleurs courageux et intelligents que tu -dis. - ---Le courage et l'intelligence ne suffisent pas toujours, monsieur -O'Brien! Il faut encore la chance, et les Mac Carthy n'en ont guère eu -jusqu'ici! - ---Ce qu'on n'a pas eu, on peut l'avoir, mon garçon! Crois-tu que, pour -ma part, j'aie été sans cesse heureux?... Non! j'ai éprouvé bien des -vicissitudes, affaires qui ne marchaient pas, revers de fortune... -jusqu'au jour où je me suis senti maître de la situation... Toi-même, -n'en es-tu pas un exemple? Est-ce que tu n'as pas commencé par être le -jouet de la misère?... tandis qu'aujourd'hui... - ---Vous dites vrai, monsieur O'Brien, et quelquefois je me demande si -tout cela n'est pas un rêve... - ---Non, mon cher enfant, c'est de la belle et bonne réalité! Que tu aies -dépassé de beaucoup ce qu'on aurait pu attendre d'un enfant, c'est très -extraordinaire, car tu entres à peine dans ta douzième année! Mais la -raison ne se mesure pas à l'âge, et c'est elle qui t'a continuellement -guidé. - ---La raison?... oui... peut-être! Et pourtant, lorsque je réfléchis à -ma situation actuelle, il me semble que le hasard y est pour quelque -chose... - ---Il y a moins de hasards dans la vie que tu ne penses, et tout -s'enchaîne avec une logique plus serrée qu'on ne l'imagine en général. -Tu l'observeras, il est rare qu'un malheur ne soit pas doublé d'un -bonheur... - ---Vous le croyez, monsieur O'Brien?... - ---Oui, et d'autant plus que cela n'est pas douteux en ce qui te -concerne, mon garçon. C'est une réflexion que je fais souvent, lorsque -je songe à ce qu'a été ton existence. Ainsi, tu es entré chez la Hard, -c'était un malheur... - ---Et c'est un bonheur que j'y aie connu Sissy, dont je n'ai jamais -oublié les caresses, les premières que j'aie reçues! Qu'est-elle -devenue, ma pauvre petite compagne, et la reverrai-je jamais?... Oui! -ce fut là du bonheur... - ---Et c'en est un aussi que la Hard ait été une abominable mégère, -sans quoi tu serais resté au hameau de Rindok jusqu'au moment où l'on -t'aurait remis dans la maison de charité de Donegal. Alors tu t'es -enfui... et ta fuite t'a fait tomber entre les mains de ce montreur de -marionnettes!... - ---Oh! le monstre! s'écria P'tit-Bonhomme. - ---Et cela est heureux qu'il l'ait été, car tu serais encore à courir -les grandes routes, sinon dans une cage tournante, du moins au service -de ce brutal Thornpipe. De là, tu entres à la ragged-school de Galway... - ---Où j'ai rencontré Grip... Grip, qui a été si bon pour moi, auquel je -dois la vie, qui m'a sauvé en s'exposant à la mort... - ---Ce qui t'a conduit chez cette extravagante comédienne... Une tout -autre existence, j'en conviens, mais qui ne t'aurait mené à rien -d'honorable, et je considère comme un bonheur, qu'après s'être amusée -de toi, elle t'ait un beau jour abandonné... - ---Je ne lui en veux pas, monsieur O'Brien. Somme toute, elle m'avait -recueilli, elle a été bonne pour moi... et depuis... j'ai compris bien -des choses! D'ailleurs, en suivant votre raisonnement, c'est grâce -à cet abandon que la famille Mac Carthy m'a recueilli à la ferme de -Kerwan... - -[Illustration: «Vous auriez quelque peine à me persuader.» (Page 392.)] - ---Juste, mon garçon, et là encore... - ---Oh! là, monsieur O'Brien, vous auriez quelque peine à me persuader -que le malheur de ces braves gens ait pu être une circonstance -heureuse... - ---Oui et non, répondit M. O'Brien. - -[Illustration: Tous ses camarades venaient s'approvisionner. -(Page 396.)] - ---Non, monsieur O'Brien, non! affirma énergiquement P'tit-Bonhomme. Et -si je fais fortune, j'aurai toujours le regret que le point de départ -de cette fortune ait été la ruine des Mac Carthy! J'eusse si volontiers -passé ma vie dans cette ferme, comme l'enfant de la maison... J'aurais -vu grandir Jenny, ma filleule, et pouvais-je rêver un plus grand -bonheur que celui de ma famille d'adoption... - ---Je te comprends, mon enfant. Il n'en est pas moins vrai que cet -enchaînement des choses te permettra, je l'espère, de reconnaître un -jour ce qu'ils ont fait pour toi... - ---Monsieur O'Brien, mieux vaudrait qu'ils n'eussent jamais eu besoin de -recourir à personne! - ---Je n'insisterai pas, et je respecte ces sentiments qui te font -honneur... Mais continuons à raisonner et arrivons à Trelingar-castle. - ---Oh! les vilaines gens, ce marquis, cette marquise, leur fils -Ashton!... Quelles humiliations j'ai dû supporter!... C'est là que -s'est écoulé le plus mauvais de mon existence... - ---Et c'est heureux qu'il en ait été de même, pour en revenir à notre -système de déductions. Si tu avais été bien traité à Trelingar-castle, -tu y serais peut-être resté... - ---Non, monsieur O'Brien! Des fonctions de groom?... Non!... jamais... -jamais!... Je n'étais là que pour attendre... et, dès que j'aurais eu -des économies... - ---Par exemple, fit observer M. O'Brien, quelqu'un qui doit être -enchanté que tu sois venu dans ce château, c'est Kat! - ---Oh! l'excellente femme! - ---Et quelqu'un qui doit être enchanté que tu en sois parti, c'est -Bob, car tu ne l'aurais pas rencontré sur la grande route... tu ne -l'aurais pas sauvé... tu ne l'aurais pas amené à Cork, où vous avez si -courageusement travaillé tous les deux, où vous avez retrouvé Grip, et, -en ce moment, tu ne serais pas à Dublin... - ---En train de causer avec le meilleur des hommes, qui nous a pris -en amitié! répondit P'tit-Bonhomme, en saisissant la main du vieux -négociant. - ---Et qui ne t'épargnera pas ses conseils, quand tu en auras besoin! - ---Merci, monsieur O'Brien, merci!... Oui! vous avez raison, et votre -expérience ne peut vous tromper! Les choses s'enchaînent dans la -vie!... Dieu veuille que je puisse être utile à tous ceux que j'aime et -qui m'ont aimé!» - -Et les affaires de _Little Boy_?... Elles prospéraient, n'ayez aucun -doute à cet égard. La vogue ne s'amoindrissait pas,--au contraire. -Il survint même une nouvelle source de bénéfices. Sur le conseil de -M. O'Brien, le bazar s'adjoignit un fonds d'épiceries au détail, -et l'on sait ce qu'on est arrivé à débiter d'articles divers sous -cette rubrique. Le magasin fut bientôt trop étroit, et il y eut -nécessité de louer l'autre partie du rez-de-chaussée. Ah! quel -propriétaire accommodant, M. O'Brien, et quel locataire reconnaissant, -Petit-Bonhomme! Tout le quartier voulut se fournir de comestibles aux -_Petites Poches_. Kat dut s'y mettre, et elle s'y mit de bon cœur. -Et tout cela si propre, si rangé, si affriolant! Quelle besogne, par -exemple,--les achats à faire, les ventes à effectuer, une nombreuse -clientèle à servir, avant comme après midi, les livres à tenir, les -comptes à régler, la recette à vérifier chaque soir! A peine la journée -suffisait-elle, et que de fois, sans l'intervention de l'ancien -négociant, _Little Boy and Co_ eût été débordé! - -Bien sûr, il aurait fallu s'adjoindre un commis au courant de ce -commerce. Mais à qui se fier? Le jeune patron répugnait à introduire -un étranger chez lui. Quelqu'un d'honnête, d'actif et de sérieux, cela -se rencontre cependant. Un bon comptable, on l'eût installé dans un -bureau, derrière le second magasin. C'eût été se décharger d'autant. -Ah! si Grip avait consenti!... Vaine tentative! On avait beau le -presser, Grip ne se décidait pas, quoiqu'il semblât tout indiqué pour -occuper cette place, assis sur un haut tabouret, près d'une table -peinte en noir, la plume à l'oreille, le crayon à la main, au milieu -de ses cartons, tenant un compte ouvert à chaque fournisseur... Cela -valait mieux que de se griller le ventre devant la chaudière du -_Vulcan!_ Prières inutiles! Il va de soi que, dans l'intervalle de ses -voyages, le premier chauffeur consacrait au bazar toutes les heures -qu'il avait de libres. Volontiers, il se mettait à l'ouvrage. Cela -durait une semaine; puis le _Vulcan_ reprenait la mer, et quarante-huit -heures après, Grip était à des centaines de milles de l'Ile-Emeraude. -Son départ amenait toujours un chagrin, son retour toujours une joie. -On eût dit un grand frère aîné qui revenait et s'en allait! Voyons, -reste, ami Grip, reste donc avec eux! - -D'ailleurs, le grand frère aîné continuait de faire ses emplettes au -_Little Boy and Co_. Il arrivait invariablement avec tout son avoir -dans sa ceinture. Ce fut seulement à cette époque que, sur l'avis -de M. O'Brien et de P'tit-Bonhomme, il consentit à s'en dessaisir. -N'allez pas croire que le patron des _Petites Poches_ eût accepté Grip -comme bailleur de fonds ou commanditaire. Non! Il n'avait pas besoin -de l'argent de Grip. Il possédait des économies sérieuses, déposées à -la Banque d'Irlande, avec un carnet de chèques, et les économies du -chauffeur furent placées à la Caisse d'épargne,--un établissement très -solide, dont les dépôts s'élevaient alors à plus de quatre millions. -Grip pouvait dormir tranquille, son capital serait en sûreté et -s'accroîtrait chaque année par l'accumulation des intérêts. De par tous -les saints de l'Irlande, la Caisse d'épargne valait bien sa ceinture! - -Une remarque: si l'entêté Grip refusait de changer la vareuse du -marin pour le veston à manchettes de lustrine du comptable, il avait -contribué cependant à augmenter la clientèle de _Little Boy_. Tous -ses camarades du _Vulcan_ et leurs familles venaient s'approvisionner -au bazar. Il avait fait également parmi les matelots du port une -propagande effrénée, comme s'il eût été le voyageur de la maison des -_Petites Poches_. - -«Tu verras, dit-il un jour à P'tit-Bonhomme, tu verras qu' les -armateurs eux-mêmes finiront par s' fournir chez toi! C'est alors qu'il -en faudra des caisses d'épiceries et d' conserves pour ces voyages d' -long cours!... Tu d' viendras un négociant en gros... - ---En gros? dit Bob, qui était de la conversation. - ---Oui... en gros... avec des magasins, des caves, des entrepôts... ni -plus ni moins qu' M. Roe ou M. Guiness. - ---Oh! fit Bob. - ---Certain'ment, _And Co_, répondit Grip, qui se plaisait à donner ce -surnom à Bob, et rapp'lez-vous c' que j' vous dis... - ---A chaque voyage... fit observer P'tit-Bonhomme. - ---Oui... à chaqu' voyage, répliqua Grip. Tu f'ras fortune, et une -grande fortune... - ---Alors, Grip, pourquoi ne veux-tu pas t'associer?... - ---Moi?... qu' j'abandonne mon métier?... - ---Espères-tu donc arriver plus haut, et de premier chauffeur devenir -mécanicien?... - ---Mécanicien?... Oh qu' non!... Pas si ambitieux qu' ça!... Il faudrait -avoir étudié... A présent, j' pourrais pas... il est trop tard!.. J' me -contente de ce que je suis... - ---Écoute, Grip, j'insiste... Nous avons besoin d'un commis, sur lequel -nous puissions absolument compter... Pourquoi refuses-tu d'être le -nôtre? - ---J' n'entends rien à vot' comptabilité. - ---Tu t'y mettrais sans peine! - ---Au fait, j'ai tant vu fonctionner M. O'Lobkins, là-bas, à la -ragged-school!... Non, mon boy, non!... J'ai été si malheureux sur -terre, et j' suis si heureux sur mer!... La terre m' fait peur!... Ah! -quand tu s'ras un gros négociant et qu' tu posséd'ras des navires à -toi, eh bien... j' navigu'rai pour ta maison, j' te l' promets... - ---Voyons, Grip, soyons sérieux, et pense que tu te trouveras bien seul -plus tard!... Admettons que l'envie te prenne un jour de te marier? - ---M' marier... Moi?... - ---Oui... toi! - ---Ce dégingandé de Grip, avoir un' femme à lui, et des enfants -d'elle?... - ---Sans doute... comme tout le monde, répondit Bob, du ton d'un homme -qui possède une grande expérience de la vie. - ---Tout l' monde?... - ---Certainement, Grip, et moi-même... - ---Entendez-vous c' mousse... qui s'en mêle! - ---Il a raison, dit P'tit-Bonhomme. - ---Et toi aussi, mon boy, tu penses... - ---Cela m'arrivera peut-être. - ---Bon! C'lui-ci n'a pas treize ans, c'lui-là n'en a pas neuf, et v'là -qu' ça parle d' mariage! - ---Il ne s'agit pas de nous, Grip, mais de toi qui auras bientôt -vingt-cinq ans! - ---Réfléchis donc un tantinet, mon boy! M' marier, moi... un -chauffeur... un homme qui est noir comme un nègre d' l'Afrique pendant -les deux tiers de son existence! - ---Ah bon! Grip qui a peur que ses enfants soient des négrillons? -s'écria Bob. - ---Ce s'rait bien possible! répondit Grip. Je n' suis prop' qu'à épouser -un' négresse, ou tout au plus un' Peau-Rouge... là-bas... dans l' fin -fond des États-Unis! - ---Grip, reprit P'tit-Bonhomme, tu as tort de plaisanter... C'est dans -ton intérêt que nous causons... Vienne l'âge, tu te repentiras de ne -pas m'avoir écouté... - ---Qué qu' tu veux, mon boy... je l' sais... t'es raisonnable... et -ce s'rait un grand bonheur de vivre ensemble... Mais mon métier m'a -nourri... il m' nourrira encore, et je n' puis m' faire à l'idée d' -l'abandonner! - ---Enfin... quand tu voudras, Grip... Ici, il y aura toujours une -place pour toi. Et je serais bien étonné, si, un jour, tu n'étais pas -installé devant un confortable bureau... une calotte sur la tête, la -plume à l'oreille... avec un intérêt dans la maison... - ---Il faudra donc que j' sois bien changé... - ---Eh! tu changeras, Grip!... Tout le monde change... et il est sage de -changer... quand c'est pour être mieux...» - -Toutefois, en dépit des instances, Grip ne se rendit pas. La vérité est -qu'il aimait son métier, que les armateurs du _Vulcan_ lui témoignaient -de la sympathie, qu'il était apprécié de son capitaine, aimé de ses -camarades. Aussi, désireux de ne pas trop chagriner P'tit-Bonhomme, il -lui dit: - -«Au retour... au retour... nous verrons!...» - -Puis, lorsqu'il revenait, il ne disait rien que ce qu'il avait dit au -départ: - -«Nous verrons... nous verrons!...» - -Il suit de là qu'au _Little Boy and Co_, on fut obligé de prendre -un commis pour tenir les écritures. M. O'Brien procura un ancien -comptable, M. Balfour, dont il répondait, et qui connaissait la partie -à fond. Mais enfin ce n'était pas Grip!... - -L'année se termina dans d'excellentes conditions, et l'inventaire, -établi par le susdit Balfour, donna, tant en marchandises qu'en argent -placé à la Banque d'Irlande, ce superbe total d'un millier de livres. - -A cette époque--janvier 1885--P'tit-Bonhomme venait d'entrer dans -sa quatorzième année, et Bob avait neuf ans et demi. Bien portants, -vigoureux pour leur âge, ils ne se ressentaient aucunement des misères -d'autrefois. C'était un sang généreux, le sang gaélique, qui coulait -dans leurs veines, comme le Shannon, la Lee ou la Liffey coulent à -travers l'Irlande--pour la vivifier. - -Le bazar était en pleine prospérité. Manifestement, P'tit-Bonhomme -marchait vers la fortune. Aucun doute à ce sujet, ses affaires n'étant -pas de nature à le jeter dans des spéculations hasardeuses. Sa -prudence naturelle l'eût retenu d'ailleurs, bien qu'il ne fût point -«homme»--appliquons-lui ce mot,--à laisser échapper quelque bonne -occasion, si elle se présentait. - -Cependant, le sort des Mac Carthy ne cessait de l'inquiéter. Sur le -conseil de M. O'Brien, il avait écrit en Australie, à Melbourne. -D'après la réponse de l'agent d'émigration, on avait perdu les traces -de la famille,--ce qui n'est que trop fréquent en cet immense pays dont -les régions centrales étaient presque inconnues à cette époque. Sans -capitaux, il est probable que M. Martin et ses enfants n'avaient pu -trouver du travail que dans ces lointaines fermes où se fait en grand -l'élevage des moutons!... En quelle province, en quel district de ce -vaste continent?... - -On ne savait rien non plus de Pat, depuis qu'il avait quitté la maison -Marcuard, et il n'était pas impossible qu'il eût rejoint ses parents en -Australie. - -Il va sans dire que, de tous ceux qu'il avait connus autrefois, les -Mac Carthy et Sissy, sa compagne chez la Hard, étaient les seuls à -occuper le souvenir de P'tit-Bonhomme. De l'horrible mégère du hameau -de Rindok, du farouche Thornpipe, de l'auguste famille des Piborne, -il n'avait le moindre souci. Quant à miss Anna Waston, il s'étonnait -de ne pas l'avoir encore vue réapparaître sur l'un des théâtres de -Dublin. Serait-il allé lui rendre visite? Peut-être oui, peut-être non. -Dans tous les cas, il n'avait pas eu à se prononcer, car, après la -malencontreuse scène de Limerick, la célèbre comédienne s'était décidée -à quitter l'Irlande et même la Grande-Bretagne, pour une «tournée -bernardhtienne» à l'étranger. - -«Et Carker... est-il pendu?» - -Telle était l'invariable question que Grip faisait à chaque retour du -_Vulcan_, lorsqu'il remettait le pied dans les magasins des _Petites -Poches_. Invariablement, on lui répondait qu'on n'avait point entendu -parler de Carker. Grip fouillait alors les vieux journaux, sans rien -trouver qui eût rapport «au plus fameux garnement de la ragged-school!» - -«Attendons! disait-il, faut d' la patience! - ---Mais pourquoi Carker ne serait-il pas devenu un estimable garçon? lui -demanda un jour M. O'Brien. - ---Lui, s'écria Grip, lui... c' coquin?... Mais ce s'rait à dégoûter -d'être honnête!» - -Et Kat qui connaissait l'histoire des déguenillés de Galway, partageait -l'opinion de Grip. D'ailleurs, la brave femme et le chauffeur -s'entendaient au mieux,--excepté sur ce point: c'est que Kat pressait -Grip d'abandonner la navigation, et que Grip se refusait obstinément -aux désirs de Kat. De là des discussions à faire grelotter les vitres -de la cuisine. Aussi, vers la fin de l'année, la question n'avait-elle -pas avancé d'un pas, et le chauffeur était reparti sur le _Vulcan_ -dont--à l'entendre--il allumait les feux «rien qu'en les r'gardant!» - -On était au 25 novembre, en plein hiver déjà. Il tombait de gros -flocons de neige que la brise promenait en tourbillonnant au ras du -sol comme des plumes de pigeon. Une de ces journées glaciales, où l'on -est heureux de s'enfermer chez soi. - -[Illustration: Les portes et les fenêtres furent assaillies à coups de -pierres. (Page 304.)] - -Cependant P'tit-Bonhomme ne resta pas au bazar. Le matin, il avait -reçu une lettre de l'un de ses fournisseurs de Belfast. Une difficulté -relative au règlement d'une facture pouvait occasionner un procès, et -les procès, il convient de les éviter autant que possible,--même devant -les juges à perruques du Royaume-Uni. C'était du moins l'avis de M. -O'Brien qui s'y connaissait, et il engagea vivement le jeune garçon -à partir pour Belfast, afin de terminer cette affaire aux meilleures -conditions. - -P'tit-Bonhomme reconnut la justesse de ce conseil, et il résolut de -le suivre sans tarder d'un jour. Il ne s'agissait que d'un voyage -en railway d'une centaine de milles. En profitant du train de neuf -heures, il arriverait dans la matinée au chef-lieu du comté d'Antrim. -L'après-midi lui suffirait, sans doute, pour se mettre d'accord avec -son correspondant, et, par un train du soir, il serait de retour avant -minuit. - -Bob et Kat eurent donc la garde de _Little Boy_, et leur patron, après -les avoir embrassés, alla prendre à la gare, près de la Douane, son -billet pour Belfast. - -Avec un pareil temps, un voyageur ne peut guère s'intéresser aux -détails de la route. Et puis, le train marchait à grande vitesse, -tantôt suivant le littoral, tantôt remontant vers l'intérieur. Au -sortir du comté de Dublin, il traversa le comté de Meath, et stationna -quelques minutes à Drogheda, port assez important dont P'tit-Bonhomme -ne vit rien, pas plus qu'il n'aperçut, à un mille de là, le fameux -champ de bataille de la Boyne, sur lequel tomba définitivement la -dynastie des Stuarts. Puis, ce fut le comté de Louth, où le train -s'arrêta à Dundalk, l'une des plus anciennes cités de l'Ile-Verte, -lieu de couronnement du célèbre Robert Bruce. Il entra alors sur le -territoire de la province de l'Ulster,--cette province dont le comté de -Donegal rappelait à notre jeune voyageur le souvenir de ses premières -misères. Enfin, après avoir desservi les comtés d'Armagh et de Down, le -railway franchit la frontière de l'Antrim. - -L'Antrim, aux terrains volcaniques, ce sauvage pays des cavernes, a -Belfast pour chef-lieu. C'est la seconde ville de l'Irlande par son -commerce et sa flotte marchande de trois millions de tonnes; par -sa population qui atteindra bientôt le chiffre de deux cent mille -habitants; par sa manutention agricole, presque entièrement consacrée -à la culture du lin; par son industrie, qui n'occupe pas moins de -soixante mille ouvriers répartis entre cent soixante filatures; par -ses goûts littéraires enfin, dont le Queen's-Collège atteste la haute -valeur. Eh bien, le croirait-on? Cette cité appartient encore à l'un -des descendants d'un favori de Jacques Ier? Il faut être en Irlande -pour rencontrer de pareilles anomalies sociales. - -Belfast est située à l'étroite embouchure de la rivière de Lagan, -que prolonge un chenal à travers d'interminables bancs de sable. On -admettra volontiers que, dans un centre si industriel, où les passions -politiques s'alimentent au contact, ou mieux au choc des intérêts -personnels, il existe une lutte ardente entre les protestants et les -catholiques. Les premiers sont ennemis nés de l'indépendance réclamée -par les seconds. Les uns avec le cri d'Orange pour ralliement, les -autres un ruban jaune pour signe distinctif, se livrent à leurs -traditionnelles bousculades, surtout le 7 juillet, anniversaire de la -fameuse bataille de la Boyne. - -Bien que ce jour-là ne fût pas le 7 juillet, et qu'il y eût quatre -degrés au-dessous de zéro, la ville était en pleine effervescence. -Certaine agitation parnelliste risquait de mettre aux prises les -partisans de la «Land League» et ceux du landlordisme. Il avait même -fallu garder le siège de la _Société pour le développement de la -culture du lin_, à laquelle se rattachent étroitement la plupart des -fabriques de la ville. - -Cependant, P'tit-Bonhomme, venu pour toute autre affaire que des -affaires politiques, s'occupa d'abord de son fournisseur, et eut la -chance de le rencontrer chez lui. - -Ce négociant fut quelque peu surpris à la vue du jeune garçon qui se -présentait à son bureau, et non moins étonné de l'intelligence dont -il témoigna en discutant ses intérêts. Enfin, tout se régla à la -convenance des deux parties. Deux heures suffirent à cet arrangement, -et P'tit-Bonhomme, qui voulait dîner avant de reprendre le train du -soir, se dirigea vers un restaurant du quartier de la gare. S'il -n'avait pas lieu de regretter ce voyage, puisqu'il évitait un procès, -sa visite à Belfast lui réservait une bien autre surprise. - -La nuit allait venir. Il ne neigeait plus. Néanmoins, grâce à cette -âpre brise qui s'engouffrait dans l'estuaire de la rivière Lagan, le -froid était extrêmement vif. - -En passant devant une des plus importantes fabriques de la ville, -P'tit-Bonhomme fut arrêté par un rassemblement. Une foule compacte -barrait la rue. Il dut se faufiler à travers cette masse tumultueuse. -C'était jour de paie. Il y avait là quantité d'ouvriers et d'ouvrières. -Une diminution de salaires, annoncée pour la semaine suivante, venait -de porter leur irritation au comble. - -Il est indispensable de savoir que cette industrie du lin, culture -et filature, fut autrefois importée en Irlande, et principalement à -Belfast, par les protestants émigrés, après la révocation de l'Édit -de Nantes. Ces familles ont conservé des intérêts considérables -dans plusieurs de ces établissements. Cette fabrique, précisément, -appartenait à une Compagnie anglicane. Or, comme le plus grand nombre -de ses ouvriers étaient catholiques, on s'expliquera que ceux-ci -fissent valoir leurs réclamations avec une redoutable violence. - -Bientôt les cris succédèrent aux menaces, les portes et les fenêtres -de l'usine furent assaillies à coups de pierres. En ce moment, -plusieurs escouades de policemen envahirent la rue, afin de dissiper le -rassemblement et d'arrêter les meneurs. - -P'tit-Bonhomme, craignant de manquer le train, chercha à se dégager; -il ne put y parvenir. Exposé à être renversé, piétiné, écrasé sous la -charge des agents, il dut se blottir dans l'embrasure d'une porte, au -moment où cinq à six ouvriers, frappés brutalement, tombaient le long -des murailles. - -Près de lui gisait une jeune fille,--une de ces pauvres filles de -fabriques, pâle, frêle, étiolée, maladive, qui, bien qu'elle fût âgée -de dix-huit ans, paraissait à peine en avoir douze. Elle venait d'être -renversée et s'écriait: - -«A moi... à moi!» - -Cette voix?... Il sembla la reconnaître, P'tit-Bonhomme!... Elle lui -arrivait comme d'un souvenir lointain... Il ne pouvait dire... Son -cœur palpitait... - -Et, lorsque la foule, en partie repoussée, eut laissé la rue à peu près -libre, il se pencha sur cette pauvre fille... Elle était inanimée. Il -lui souleva la tête, il l'inclina de manière que les rayons d'un bec de -gaz vinssent l'éclairer de face. - -«Sissy... Sissy!...» murmura-t-il. - -C'était Sissy... Elle ne pouvait l'entendre. - -Alors, sans plus réfléchir à ses actes, disposant de cette malheureuse -comme si elle lui eût appartenu, comme un frère eût fait de sa sœur, -il la releva, il l'entraîna vers la gare, inconsciente de ce qui se -passait. - -Et, lorsque le train partit, Sissy, placée dans un des compartiments -de première classe, était couchée sur les coussins, n'ayant pas repris -connaissance, et, agenouillé près d'elle, P'tit-Bonhomme l'appelait... -lui parlait... la serrait dans ses bras... - -Eh bien! Est-ce qu'il n'avait pas le droit d'enlever Sissy, sa compagne -de misère?... Et de qui la pauvre fille aurait-elle pu se réclamer, -si ce n'est de l'enfant qu'elle avait si souvent défendu contre les -mauvais traitements dans l'abominable cabin de la Hard? - - - - -XIII - -CHANGEMENT DE COULEUR ET D'ÉTAT. - - -A la date du 16 novembre 1885, y avait-il en Irlande,--que -disons-nous?--dans toutes les Iles-Britanniques, dans toute l'Europe, -dans l'univers entier, un lieu quelconque qui contint une plus grande -somme de bonheur que le bazar des _Petites Poches_, sous la raison -sociale _Little Boy and Co_?... Nous nous refusons à le croire, à -moins que cet endroit ne fût situé dans le meilleur coin du Paradis. - -Sissy occupait la principale chambre de la maison. P'tit-Bonhomme -se tenait à son chevet. Elle venait de reconnaître en lui l'enfant -qui s'était glissé par un trou de souris hors du taudis de la -Hard,--maintenant un garçon florissant et vigoureux. - -Et elle, qui, à l'époque où ils s'étaient séparés l'un de l'autre, -comptait sept ans à peine, en avait aujourd'hui dix-huit. Mais, -fatiguée par le travail, brisée par les privations, redeviendrait-elle -la belle jeune fille qu'elle aurait été, si elle n'eût vécu au milieu -de la débilitante atmosphère des fabriques? - -Voilà près de onze ans que tous deux ne s'étaient revus, et cependant -P'tit-Bonhomme avait reconnu Sissy rien qu'à sa voix, et plus sûrement -qu'il ne l'eût reconnue à son visage. De son côté, Sissy retrouvait -dans son cœur tout ce qu'elle avait conservé du souvenir de l'enfant. - -C'est de ces choses qu'ils parlaient, l'un et l'autre, se tenant les -mains, se regardant dans ce passé comme dans le miroir de leurs misères! - -Près d'eux, Kat ne pouvait cacher son attendrissement. Quant à Bob, sa -joie se traduisait par des interjections étonnantes, auxquelles Birk -répondait par des demi «ouah!... ouah!...» non moins extraordinaires. -M. O'Brien, très touché, assistait à cet entretien. Et sans doute, le -commis, M. Balfour, aurait partagé l'émotion générale, s'il n'eût été -à son bureau, plongé dans les comptes de la maison _Little Boy and -Co_. Tous avaient si souvent entendu parler de Sissy,--autant que de -la famille Mac Carthy,--qu'ils n'avaient plus à faire sa connaissance. -Pour eux, c'était une sœur aînée de P'tit-Bonhomme qui revenait au -logis, et il semblait qu'elle ne l'eût quitté que de la veille. - -Grip manquait seul à cette scène, et l'on peut affirmer que, quoiqu'il -ne l'eût jamais vue, il aurait reconnu la jeune fille de son boy du -premier coup d'œil. D'ailleurs, le _Vulcan_ ne devait pas tarder à -être signalé sur les basses du canal Saint-Georges. La famille serait -alors au complet. - -Quant à ce qu'avait été la vie de la fillette, on le devine,--la vie -de tous ces pauvres enfants de l'Irlande. Six mois après la fuite de -P'tit-Bonhomme, la Hard étant morte dans un accès d'ivresse, il avait -fallu ramener Sissy à la maison de charité de Donegal, où elle demeura -deux années encore. Mais on ne pouvait l'y garder indéfiniment. Il y -avait tant d'autres malheureux qui attendaient!... Elle avait près de -neuf ans alors, et, à neuf ans, il faut savoir se suffire. Si on ne -peut entrer en service, devenir la «maid», dont le salaire se réduit -souvent au logement et à la nourriture, est-ce qu'il n'y a pas du -travail dans les fabriques? On envoya donc Sissy à Belfast, où les -filatures occupent un monde d'ouvriers. Là, elle vécut de quelques -pence quotidiennement gagnés, au milieu des poussières malsaines du -lin, rudoyée, frappée, n'ayant personne pour la défendre, néanmoins, -toujours bonne, douce, serviable, et, d'ailleurs, déjà faite aux -brutalités de l'existence. - -A cet état de choses, Sissy ne voyait aucune amélioration possible. -C'était un abîme où elle s'engouffrait. Et, au moment où elle doutait -que personne pût jamais l'en retirer, voilà qu'une main venait de la -saisir... la main du petit qui lui devait ses premières caresses, -maintenant le chef d'une maison de commerce! Oui! il l'avait soustraite -à cet enfer de Belfast, et elle se trouvait chez lui--chez lui!--où -elle allait être la dame de l'établissement--oui! la dame! il le -répétait,--et non la servante... - -Elle... une servante?... Est-ce que Kat l'aurait supporté?... -Est-ce que Bob lui aurait laissé faire son ouvrage?... Est-ce que -P'tit-Bonhomme l'eût permis?... - -«Ainsi tu veux me garder? dit-elle. - ---Si je le veux, Sissy! - ---Mais, au moins, je travaillerai de manière à ne point être à ta -charge? - ---Oui, Sissy. - ---Et alors que ferai-je?... - ---Rien, Sissy.» - -Et il n'y avait pas à sortir de là. La vérité est que, huit jours -plus tard,--et cela sur sa volonté formelle,--Sissy était installée -derrière le comptoir, après s'être mise au courant de la vente. Et, -ma foi, ce fut un attrait de plus pour la clientèle, cette gracieuse -jeune fille déjà toute revivifiée par sa nouvelle existence et douée -d'une physionomie si aimable, si intelligente, comme il convenait à la -patronne de _Little Boy and Co_. - -Un des plus vifs désirs de Sissy, c'était de voir apparaître sur le -seuil de la porte le premier chauffeur du _Vulcan_. Elle connaissait la -conduite de Grip pendant les années de la ragged-school. Elle savait -qu'il lui avait succédé dans ses fonctions de protectrice de l'enfant -échappé aux brutalités de la Hard. Ce qu'elle avait fait pour défendre -P'tit-Bonhomme contre l'horrible mégère, Grip l'avait fait pour le -défendre contre Carker et sa bande. Et puis, sans le dévouement de ce -brave garçon, le pauvre petit eût péri pendant l'incendie de l'école. -Le premier chauffeur pouvait donc compter sur un bon accueil à son -retour. Mais le voyage fut allongé cette fois par des nécessités -commerciales, et l'année 1888 s'acheva avant que le _Vulcan_ eût rallié -les parages de la mer d'Irlande. - -Du reste, lorsque la chance s'en mêle, tout concourt au succès. -L'inventaire, établi au 31 décembre, donna des résultats supérieurs -aux précédents. Plus de deux mille livres, tel était, à cette époque, -l'avoir de la maison des _Petites Poches_, libre de toutes dettes,--ce -qui fut reconnu exact par M. O'Brien. L'honnête négociant ne put que -féliciter le jeune patron, en lui recommandant de toujours agir avec -une extrême prudence. - -«Il est souvent plus difficile de conserver son bien qu'il n'a été -difficile de l'acquérir, dit-il, en lui rendant l'acte d'inventaire. - -[Illustration: SON PREMIER CHAUFFEUR ÉTAIT À SON POSTE. (Page 411.)] - ---Vous avez raison, répondit P'tit-Bonhomme, et croyez, monsieur -O'Brien, que je ne me laisserai pas entraîner. Toutefois, je regrette -que l'argent déposé à la Banque d'Irlande n'ait pas un emploi plus -lucratif... C'est de l'argent qui dort, et, lorsqu'on dort, on ne -travaille pas... - ---Non, mon garçon, on se repose, et le repos est aussi nécessaire à -l'argent qu'à l'homme. - ---Et pourtant, monsieur O'Brien, si quelque bonne occasion se -présentait... - ---Il ne suffirait pas qu'elle fût bonne, il faudrait qu'elle fût -excellente. - ---D'accord, et dans ce cas, j'en suis sûr, vous seriez le premier à me -conseiller... - ---D'en profiter?... Certainement, mon garçon, à la condition que cela -rentrât dans le genre de tes affaires. - ---C'est ainsi que je le comprends, monsieur O'Brien, et l'idée ne me -viendra jamais d'aller courir des risques dans des opérations où je -n'entends rien. Mais, tout en agissant avec prudence, on peut chercher -à développer son commerce... - ---En de telles conditions, je serais mal venu à ne point t'approuver, -mon garçon, et si j'ai vent de quelque affaire de toute sécurité... -oui... peut-être... Enfin, nous verrons!» - -Et, dans sa sagesse, l'ancien négociant ne voulait pas s'engager -davantage. - -Une date à mentionner entre toutes,--une date qui méritait d'être -marquée d'une croix au crayon rouge sur le calendrier du bazar des -_Petites Poches_,--ce fut celle du 23 février. - -Ce jour-là, Bob, grimpé au haut d'une échelle, au fond du magasin des -jouets, faillit en dégringoler, quand il s'entendit héler de cette -sorte: - -«Oh! des barres de perroquet... Oh! - ---Grip! s'écria Bob, en se laissant glisser, comme un gamin le long -d'une rampe d'escalier. - ---Moi-même, _And Co!_... P'tit-Bonhomme va bien, mon mousse?... Kat va -bien?... Monsieur O'Brien va bien?... Il m' semble que j' n'ai oublié -personne? - ---Personne?... Et moi, Grip?» - -Et qui venait de prononcer ces paroles?... Une jeune fille, rayonnante -de joie, qui s'avança vers le premier chauffeur du _Vulcan_ et lui -appliqua sans façon un bon baiser sur chaque joue. - -«Plaît-il? s'écria Grip, tout déconcerté... Mad'moiselle... Je n' vous -connais pas... Comment?... V'là qu'on embrasse ici les gens sans les -connaître?... - ---Alors je vais recommencer jusqu'à ce que nous ayons fait -connaissance... - ---Mais c'est Sissy, Grip!... Sissy!... Sissy!...» répétait Bob en -éclatant de rire. - -P'tit-Bonhomme et Kat venaient d'entrer. Or, voilà que ce diable -de Grip,--décidément très malin,--ne voulut rien comprendre à -l'explication qu'on lui donna, tant qu'il n'eut pas rendu les baisers -de la demoiselle à la demoiselle. Par Saint-Patrick! que Sissy lui -parut charmante, fraîche, épanouie! Et, comme il avait rapporté -d'Amérique un joli nécessaire de voyage pour homme, avec tire-bottes, -rasoirs et savonnette en vue de l'avenir de son boy, il soutint que -c'était pour l'offrir à Sissy qui l'avait acheté... qu'il avait le -pressentiment de la retrouver au bazar de _Little Boy_... et Sissy fut -contrainte d'accepter son cadeau,--ce dont le véritable destinataire ne -se montra point formalisé. - -Que de bonnes journées s'envolaient à présent dans le magasin de -Bedfort-street! Quand il n'était pas retenu à bord, Grip «n'en -démarrait plus», suivant une de ses expressions. Évidemment, il y avait -au comptoir des _Petites Poches_ une attraction, disons un aimant dont -l'influence se faisait sentir jusqu'aux docks, et qui le retenait près -de Sissy, après l'avoir attiré. Que voulez-vous? Il est difficile de -résister à ces lois de la nature. P'tit-Bonhomme n'était pas sans -l'avoir remarqué. - -«N'est-ce pas qu'elle est gentille, ma grande sœur? dit-il un jour à -Grip. - ---Ta grande sœur, mon boy! Mais elle n' s'rait pas gentille qu'elle -le s'rait tout d' même!... Elle s'rait laide qu'elle ne l' s'rait -pas!... Elle s'rait méchante... - ---Méchante... Sissy?... Oh! Grip! - ---Oui... c'est bête c' que je dis!... C'est parce que j' sais pas -m'exprimer... Mais si j' savais m'exprimer...» - -Il s'exprimait très bien, au contraire,--du moins à ce que pensait Kat, -et trois semaines ne s'étaient pas écoulées depuis le retour de Grip, -qu'elle disait à P'tit-Bonhomme: - -«Notre Grip, c'est comme les animaux qui muent... De noir qu'il -était, il est en train de reprendre sa couleur naturelle... sa -couleur blanche... et je ne crois pas qu'il reste longtemps à bord du -_Vulcan_!...» - -C'était aussi l'avis de M. O'Brien. - -Néanmoins, le 15 mars, lorsque le _Vulcan_ appareilla pour l'Amérique, -son premier chauffeur, que toute la famille avait accompagné jusqu'au -port, était à son poste. Est-ce que,--il le prétendait du moins,--le -_Vulcan_ n'aurait pu se passer de lui? - -Quand il revint le 13 mai, après sept semaines d'absence, il semblait -que son «changement de couleur» fût plus accentué. Certes, on lui fit -le même excellent accueil. P'tit-Bonhomme, Kat, Bob, le pressèrent -entre leurs bras. Mais il ne fut pas aussi démonstratif en répondant à -leur étreinte, et il se contenta de mettre un seul baiser sur la joue -droite de Sissy, qui, d'ailleurs, n'en avait déposé qu'un seul sur sa -joue gauche. Que signifiait cette réserve?... Grip devenu plus grave, -Sissy devenue plus sérieuse, lorsqu'ils se trouvaient en face l'un -de l'autre, cela introduisait une certaine gêne dans les réunions du -soir. Et, à l'heure où Grip se retirait pour retourner à bord, lorsque -P'tit-Bonhomme lui disait: - -«A demain, mon bon Grip?...» - -Il répondait le plus souvent: - -«Non... d'main... y a d' l'ouvrage pressé dans la chauff'rie... Ça m' -s'ra impossible!» - -Et, le lendemain, le bon Grip revenait exactement comme la veille et -même une heure plus tôt,--et phénomène extraordinaire--il est certain -que sa peau devenait plus blanche de jour en jour. - -On pensera sans doute que Grip se trouvait dans un état psychologique -convenable pour accepter les propositions relatives à l'abandon de -son métier de chauffeur et à son entrée comme associé dans la maison -_Little Boy and Co_. C'était l'avis de P'tit-Bonhomme; mais il se garda -bien de pressentir Grip à ce sujet. Mieux valait le laisser venir. - -Et c'est un peu ce qui arriva vers le commencement du mois de juin. - -«Ça va toujours, les affaires?... avait demandé Grip. - ---Tu peux en juger, répondit P'tit-Bonhomme. Nos magasins ne -désemplissent pas. - ---Oui... il y a du monde!... - ---Beaucoup, Grip, et surtout depuis que Sissy est installée au comptoir. - ---Ça n' m'étonne pas, mon boy! Je n' comprends pas qu' dans tout Dublin -et même qu' dans tout' l'Irlande, on veuille ach'ter n'importe quoi qui -n' soit pas vendu par elle! - ---Le fait est qu'il serait difficile d'être servi par une jeune fille -plus aimable... - ---Et plus... ou plus... répliqua Grip, qui ne parvint pas à trouver un -comparatif digne de Sissy. - ---Et intelligente! ajouta P'tit-Bonhomme. - ---Ainsi... ça va?... reprit Grip. - ---Je te l'ai dit! - ---Et m'sieu Balfour?... - ---Monsieur Balfour également. - ---C' n'est pas d' sa santé que j' parle! répondit Grip un peu vivement -peut-être. Qu'est-ce que ça m' fait, la santé de m'sieu Balfour?... - ---Mais cela me fait quelque chose, Grip. Il nous est très utile, -monsieur Balfour... C'est un excellent comptable... - ---Et il s'y entend à sa b'sogne?... - ---Parfaitement. - ---J' crois qu'il est un peu vieux?... - ---Non... il n'y paraît pas! - ---Hum!» - -Et ce hum! semblait dire que M. Balfour ne tarderait pas à atteindre -les limites de l'extrême vieillesse. - -La conversation en resta là. Et, lorsque P'tit-Bonhomme crut devoir en -rapporter les termes, cela fit sourire la bonne Kat et M. O'Brien. - -Jusqu'à ce gamin de Bob qui s'en mêlait, et qui, cinq ou six jours -après, disait à Grip: - -«Est-ce que le _Vulcan_ ne va pas bientôt repartir? - ---On en parle, à c' qui paraît! répliqua Grip, dont le front se couvrit -de nuages, comme la mer par une brise de sud-ouest. - ---Et alors, reprit _And Co_, tu vas aller rallumer la chaudière rien -qu'en la regardant?...» - -Le fait est que les yeux du premier chauffeur étincelaient. Mais cela -tenait sans doute à ce que Sissy traversait le magasin, gracieuse et -souriante, s'arrêtant parfois pour dire: - -«Grip, voudriez-vous m'atteindre cette boîte de chocolat?... Je ne suis -pas assez grande...» - -Et Grip atteignait la boîte. - -Ou bien: - -«Voudriez-vous me descendre ce pain de sucre?... Je ne suis pas assez -forte...» - -Et Grip descendait le pain. - -«Est-ce qu'il sera long, ton voyage? demanda Bob, lequel, avec son air -futé et ses yeux en coulisse, semblait se moquer de son ami Grip. - ---Très long, que j' pense! répondit le chauffeur, en secouant la tête. -Au moins quat' à cinq s'maines... - ---Bah! cinq semaines, c'est vite envolé!... J'ai cru que tu allais me -dire cinq mois! - ---Cinq mois?... Pourquoi pas cinq ans! s'écria Grip, bouleversé comme -le serait un pauvre diable qui aurait attrapé cinq ans de prison. - ---Alors... tu es bien heureux, Grip? - ---Dam'... qu'è qu' tu veux que j' sois?... Oui! j' suis... - ---Tu es une grande bête!» - -Et là-dessus, Bob de s'en aller en faisant une grimace significative. - -La vérité est que Grip ne vivait plus, car ce n'est pas vivre que de -passer son temps à se cogner le front dans les coins, comme une mouche -contre l'abat-jour d'une lampe. Il était donc à propos qu'il partît, -puisqu'il ne se décidait pas à rester, et c'est ce qui arriva à la date -du 22 juin. - -Ce fut pendant cette nouvelle absence de Grip, que la maison _Little -Boy_ traita d'une certaine affaire, approuvée par M. O'Brien, et qui -devait lui valoir de beaux bénéfices. Il s'agissait d'un jouet qu'un -inventeur venait de fabriquer, et dont P'tit-Bonhomme n'hésita pas à -acheter le brevet. - -Ce jouet fit d'autant plus fureur que c'était la maison _Little Boy -and Co_, c'est-à-dire deux jeunes garçons qui en avaient monopolisé -la vente. Au moment de partir pour les bains de mer, toute la gentry -enfantine voulut s'offrir ce cadeau, lequel était assez coûteux, et -Bob, spécialement attaché à cet article, ne put suffire aux impatiences -de sa clientèle. Sissy dut lui venir en aide, et la vente n'en alla pas -plus mal. La branche épicerie, si achalandée pourtant, vit ses recettes -dépassées par celles du rayon des jouets. En fin de compte, comme tout -cela se totalisait dans la caisse des _Petites Poches_, le caissier ne -s'en montra pas autrement chagrin. De ce fait seul, le capital s'accrut -de quelques centaines de guinées. Très probablement même, si le débit -ne s'arrêtait pas, et en y ajoutant les bénéfices ordinaires de Noël, -l'inventaire, au 31 décembre, se chiffrerait par trois mille livres[9]. - - [9] 75,000 francs. - -Voilà qui permettrait au jeune patron des _Petites Poches_ de donner -une jolie dot à la patronne de _Little Boy and Co_, s'il lui prenait -quelque jour l'envie de se marier! Et pourquoi ne pas avouer que -Grip, un jeune homme pas mal de sa personne, et qui ferait un époux -accompli, lui plaisait, bien qu'elle n'en eût rien voulu jamais dire? -Il est vrai, tout le monde le savait dans la maison. Mais voilà, est-ce -que Grip se déciderait?... Est-ce qu'on pouvait se passer de lui -dans la marine marchande?... Est-ce que les appareils évaporatoires -fonctionneraient, s'il n'était pas à son poste?... Et puis n'avait-il -pas ri à se démettre les mâchoires, lorsque P'tit-Bonhomme lui avait -dit que l'envie lui viendrait peut-être de se marier?... - -Il suit de cet ensemble de circonstances qu'au retour du _Vulcan_, -le 29 juillet, le premier chauffeur fut plus gêné, plus gauche, plus -triste, plus sombre... enfin, plus malheureux qu'auparavant. Son navire -devait reprendre la mer le 15 septembre... Est-ce que, cette fois, il -repartirait encore... lui?... - -C'était probable, puisque P'tit-Bonhomme,--pouvait-on croire à -tant de méchanceté de sa part!--était fermement résolu à ne point -hâter un dénouement, inévitable d'ailleurs, tant que Grip n'aurait -pas pris sur lui de faire une demande officielle. Il s'agissait -de sa grande sœur, après tout, elle dépendait de lui, il avait -le devoir d'assurer son bonheur... Or, la première condition à -imposer,--condition _sine quâ non_,--c'était que Grip abandonnât -son métier de marin et consentît à entrer dans la maison en qualité -d'associé... Sinon, non! - -Cette fois, pourtant, Grip fut si rigoureusement mis au pied du mur, -qu'il aurait dû se déclarer et ne pas se raidir contre lui-même. - -En effet, un jour qu'il tournait autour de Kat,--c'était à cette digne -femme qu'il se serait le plus volontiers ouvert,--Kat lui dit, sans en -avoir l'air: - -«N'avez-vous pas remarqué, Grip, combien Sissy devient de plus en plus -charmante? - ---Non... répondit Grip... j' n'ai pas r'marqué... Pourquoi qu' j'aurais -r'marqué?.... Je n' regarde pas... - -[Illustration: Et Grip atteignait la boîte. (Page 413.)] - ---Ah! vous ne regardez pas!... Eh bien! ouvrez les yeux, et vous verrez -quelle belle fille nous avons là!... Savez-vous qu'elle va avoir -dix-neuf ans?... - ---Quoi... déjà?... répliqua Grip, qui connaissait l'âge de Sissy à une -heure près. Vous d'vez vous tromper, Kat... - ---Je ne me trompe pas... dix-neuf ans... et il faudra bientôt la -marier... P'tit-Bonhomme lui cherchera un brave garçon... dans les -vingt-six à vingt-sept ans... Tiens!... comme vous... C'est que nous -voulons que ce soit quelqu'un en qui on puisse avoir toute confiance... -pas dans la marine, par exemple, non... pas dans la marine!... Des -gens qui voyagent... ils n'ont que faire de se présenter!... Marins... -maris... ça ne s'accorde guère!... D'ailleurs, comme Sissy aura une -belle dot... - -[Illustration: «C'est mon avis,» répondit la bonne Kat. (Page 418.)] - ---Elle n'en a pas b'soin... dit Grip. - ---C'est vrai... une si aimable personne... Mais ça ne nuit pas pour -monter un ménage... Aussi, notre jeune maître ne tardera-t-il pas à -trouver... - ---Il a què'qu'un en vue?... - ---Je le crois. - ---Què'qu'un qui vient souvent à c' bazar?... - ---Assez souvent. - ---Je l' connais?... - ---Non... il paraît que vous ne le connaissez pas! répondit Kat, en -regardant Grip qui baissait les yeux. - ---Et... c' què'qu'un... plaît à mam'zelle Sissy? demanda-t-il, la voix -altérée, les mots lui restant dans la gorge. - ---Dame... on ne sait trop... Avec des individus qui ne se décident pas -à se prononcer... - ---Mon Dieu, qu'y a d' gens bêtes! dit Grip. - ---C'est mon avis!» répondit la bonne Kat. - -Et cette réponse, directement envoyée au chauffeur, ne l'empêcha pas -de repartir le 15 septembre, huit jours après. Enfin lorsqu'il revint -le 29 octobre suivant, il fut manifeste qu'il avait pris une grande -résolution; seulement, il se garda bien de la formuler. - -Il avait le temps, en résumé. Le _Vulcan_ allait rester deux mois au -moins à son port d'attache. D'importantes réparations avaient été -jugées nécessaires, sa machine à modifier, ses chaudières à changer. Il -était probable que les yeux de Grip avaient trop dégagé de calorique -pendant ce dernier voyage, car les tôles avaient reçu deux ou trois -coups de feu. - -Deux mois, c'est plus qu'il ne faut, surtout quand on n'a qu'un mot à -prononcer. - -«Mam'zelle Sissy n'est pas mariée? avait-il demandé à Kat, en entrant -dans le comptoir. - ---Pas encore, mais ça ne tardera guère... ça brûle!» avait répondu la -bonne femme. - -Il va sans dire, n'est-ce pas, que, du moment que le _Vulcan_ -était désarmé, le chauffeur n'avait rien à faire à bord. Aussi ne -s'étonnera-t-on pas qu'il fût souvent--pour ne pas dire toujours--au -bazar de _Little Boy_. A moins d'y loger, il n'aurait pu y demeurer -davantage. Eh bien, pendant tout ce temps, les choses n'en furent pas -plus avancées. - -Les réparations du _Vulcan_ ayant été achevées dans le délai susdit, -son départ fut fixé à une semaine de là. Et ce nigaud de Grip n'avait -pas encore ouvert la bouche,--du moins pour dire ce qu'on attendait de -lui. - -Or, voici qu'il se produisit un incident inattendu dans la première -semaine de décembre. - -Une lettre, adressée d'Australie à M. O'Brien, en réponse à la dernière -qu'il avait écrite, contenait cette nouvelle: - -M. et Mrs. Martin Mac Carthy, Murdock, sa femme et leur fillette, -Sim et Pat qui les avait rejoints, s'étaient embarqués à Melbourne -pour retourner en Irlande. La fortune ne leur avait pas souri, et ils -revenaient au pays aussi misérables qu'à l'époque où ils l'avaient -quitté. Embarqués sur un navire d'émigrants,--un navire à voiles, -le _Queensland_, dont la traversée serait sans doute longue et -pénible,--ils n'arriveraient pas à Queenstown avant trois mois. - -Quel chagrin éprouva P'tit-Bonhomme au reçu de ces nouvelles! Les -Mac Carthy toujours malheureux, sans travail, sans ressources!... -Mais enfin, il allait revoir sa famille adoptive... Il lui viendrait -en aide... Ah! que n'était-il dix fois plus riche pour lui faire la -situation dix fois plus belle! - -Après avoir prié M. O'Brien de lui confier cette lettre, il la serra -dans son bureau, et--chose singulière,--à partir de ce jour, il n'y fit -plus allusion. Il semblait que, depuis la réception de ladite lettre, -il évitât de parler des anciens fermiers de Kerwan. - -Cette nouvelle eut son contre-coup sur Grip. Qui s'y serait attendu? -O cœur humain, tu ne changes donc pas,--même dans la poitrine -d'un premier chauffeur! Ces Mac Carthy sur le point de revenir, ces -deux frères, Pat et Sim, qui devaient être deux superbes garçons -que P'tit-Bonhomme aimait tant... presque ses frères... qui sait -si, à l'un d'eux, il ne voudrait pas donner celle qui était presque -sa sœur?... Bref, Grip devint jaloux, affreusement jaloux, et, un -certain 9 décembre, il était résolu à en finir, lorsque, ce matin-là, -P'tit-Bonhomme, le prenant à part, lui dit: - -«Viens dans mon bureau, Grip... J'ai à te parler.» - -Grip, tout pâle--avait-il le pressentiment de quelque grave -éventualité?--suivit P'tit-Bonhomme. - -Dès qu'ils furent seuls, assis en face l'un de l'autre, le patron des -_Petites Poches_ dit à Grip d'un ton sec: - -«Je vais probablement entreprendre une affaire assez importante, et -j'aurai besoin de ton argent. - ---Enfin, répondit Grip, c' n'est pas trop tôt! D' combien qu' t'as -besoin?... - ---De tout ce que tu as déposé à la Caisse d'épargne. - ---Prends c' qu'il t' faut. - ---Voici ton livret... Signe, afin que je puisse toucher dès -aujourd'hui...» - -Grip ouvrit le livret et signa. - -«Quant aux intérêts, reprit P'tit-Bonhomme, je ne t'en parlerai pas... - ---Ça n' vaut pas la peine... - ---Parce que, à dater de ce jour, tu fais partie de la maison _Little -Boy and Co_. - ---En quelle qualité?... - ---En qualité d'associé. - ---Mais... mon navire?... - ---Tu demanderas ton congé. - ---Mais... mon métier?... - ---Tu le quittes. - ---Pourquoi que je l' quitte?... - ---Parce que tu vas épouser Sissy. - ---Je vais épouser... moi... mam'zelle Sissy! répéta Grip, qui n'avait -pas l'air de comprendre. - ---Oui... c'est elle qui le veut. - ---Ah!... c'est elle qui... - ---Oui... et comme tu le veux aussi... - ---Moi?... je l' veux?...» - -Grip ne savait pas ce qu'il répondait, il n'entendait plus un mot de ce -que lui disait P'tit-Bonhomme. Il prit son chapeau, le mit sur sa tête, -l'ôta, le déposa sur une chaise, et s'assit dessus, sans même s'en -apercevoir. - -«Allons, lui dit P'tit-Bonhomme, tu seras obligé d'en acheter un autre -pour la noce.» - -Pour sûr, il en achèterait un autre, mais il ne sut jamais comment son -mariage s'était décidé. Pendant une vingtaine de jours, personne ne put -le tirer de son ahurissement--pas même Sissy. Bah! cela passerait... -après la cérémonie. - -Ce qui est avéré, c'est que le 24 décembre, la veille de Noël, un -beau matin, Grip endossa un vêtement tout noir, comme s'il allait à -un deuil, Sissy, une robe blanche, comme si elle allait au bal. M. -O'Brien, P'tit-Bonhomme, Bob et Kat mirent leurs habits du dimanche, -bien qu'on fût au vendredi. Puis deux voitures vinrent chercher toutes -ces personnes à la porte des _Petites Poches_, pour les conduire à -la chapelle catholique et romaine de Bedfort-street. Et, lorsque -Grip et Sissy sortirent de cette chapelle une demi-heure plus tard, -ne voilà-t-il pas qu'ils étaient mariés tous les deux, et, ce qui ne -surprendra personne,--l'un avec l'autre! - -A cela près, rien n'était changé, quand la joyeuse compagnie rentra au -bazar de _Little Boy and Co_. Et la vente fut reprise, car ce n'est -pas la veille du Christmas qu'on eût fermé à sa nombreuse clientèle un -bazar si bien achalandé. - - - - -XIV - -LA MER DE TROIS COTÉS. - - -Le 15 mars--environ trois mois après le mariage de Grip et de -Sissy,--le schooner _Doris_ sortait du port de Londonderry, et mettait -en mer par une jolie brise du nord-est. - -Londonderry est la capitale du comté de ce nom, qui confine au Donegal -dans la partie septentrionale de l'Irlande. Les habitants de Londres -disent Londonderry, parce que ce comté appartient presque tout entier -aux corporations de la capitale des Iles Britanniques, par suite de -confiscations anciennes, et parce que ce fut l'argent londonien qui -releva la ville de ses ruines. Mais Paddy, faute de pouvoir protester -autrement, l'appelle simplement Derry, et on ne saurait l'en blâmer. - -Le chef-lieu de ce comté est une importante ville, située près de -la rive gauche et à l'embouchure de la Foyle. Ses rues sont larges, -aérées, proprement entretenues, sans grande animation, bien que la -population comprenne quinze mille habitants. On y voit des promenades -sur l'emplacement de ses anciens remparts, une cathédrale épiscopale -au sommet de la colline urbaine, et aussi quelques vestiges à peine -reconnaissables de l'abbaye de Saint-Columba et du Tempal More, -remarquable édifice du XIIe siècle. - -Le mouvement du port, qui est considérable, comprend l'exportation de -quantité de marchandises, ardoises, bières, bétail, et, il faut bien le -dire, de quantité d'émigrants. Et combien en est-il, de ces malheureux -Irlandais, chassés par la misère, qui reviennent au pays natal? - -Il n'y a rien d'étonnant, sans doute, à ce qu'un schooner,--autrement -dit une goélette--ait quitté le port de Londonderry, puisque des -centaines de navires descendent ou remontent quotidiennement l'étroit -goulet de la baie de Lough-Foyle. Et pourquoi aurait-on remarqué le -départ de la _Doris_ au milieu d'un va-et-vient maritime, qui se -chiffre annuellement par six cent mille tonnes? - -Cette observation est juste. Mais, si cette goélette mérite d'attirer -notre attention spéciale, c'est qu'elle porte César et sa fortune. -César, c'est P'tit-Bonhomme; sa fortune, c'est la cargaison qu'elle -transporte à Dublin. - -Et à quel propos, le jeune patron de _Little Boy and Co_ se trouve-t-il -à bord de la _Doris_? - -Voici ce qui avait eu lieu: - -Après le mariage de Sissy et de Grip, les _Petites Poches_ avaient -été très occupées en vue des affaires du nouvel an, inventaire de -fin d'année, affluence de la clientèle toujours plus considérable, -établissement de nouveaux rayons dans le bazar, etc. Grip s'était -activement mis à la besogne, bien qu'il ne fût pas encore remis de son -étonnement matrimonial. D'être le mari de cette charmante Sissy, cela -lui paraissait un songe qui s'effacerait au réveil. - -«Je t'assure que tu es marié, lui répétait Bob. - ---Oui... il m' semble bien que oui, Bob... et pourtant... je n' puis l' -croire... des fois!» - -L'année 1887 débuta donc dans d'excellentes conditions. Au total, -P'tit-Bonhomme n'aurait eu à désirer que la continuation de cet état de -choses, sans la grave préoccupation qui ne le quittait pas: assurer le -sort des Mac Carthy, lorsque ces pauvres gens remettraient le pied en -Irlande. - -Avait-on eu des nouvelles du _Queensland_, sur lequel la famille -s'était embarquée à Melbourne? Non, et pendant les deux premiers mois -de l'année, la lecture assidue des correspondances maritimes n'avait -rien appris, lorsque, à la date du 14 mars, on put lire ces lignes dans -la _Shipping-Gazette_: - -[Illustration: La _Doris_ sortait du port de Londonderry. (Page 422.)] - -«Le steamer _Burnside_ a rencontré le voilier _Queensland_, le 3 -courant, par le travers de l'Assomption.» - -Les bâtiments à voiles, qui viennent des mers du Sud, ne peuvent -abréger leur parcours en franchissant le canal de Suez, car il est -difficile, sans l'impulsion d'une machine, de remonter la mer Rouge. Il -s'en suit que, pour la traversée d'Australie en Europe, le _Queensland_ -avait dû suivre la route du cap de Bonne-Espérance, et qu'à cette -époque, il se trouvait encore en plein océan Atlantique. Si le vent ne -lui était pas favorable, il emploierait quinze jours ou trois semaines -à rallier Queenstown. Donc, nécessité de prendre patience jusque-là. - -[Illustration: Là se développe cette Chaussée des Géants. (Page 430.)] - -Cependant, cela ne laissait pas d'être rassurant, cette rencontre -du _Queensland_ et du _Burnside_. A coup sûr, P'tit-Bonhomme avait -été bien inspiré en lisant ce numéro de la _Shipping-Gazette_,--et -d'autant mieux qu'en parcourant les nouvelles commerciales, il -remarqua une annonce ainsi conçue: - -«Londonderry, 13 mars.--Après demain, 15 courant, sera mise en vente -aux enchères publiques la cargaison du schooner _Doris_, de Hambourg, -comprenant cent cinquante tonnes de marchandises diverses, pipes -d'alcool, barriques de vin, caisses de savon, boucauts de café, sacs -d'épices,--le tout à la requête de MM. Harrington frères, créanciers, -etc.» - -P'tit-Bonhomme demeura pensif devant cette annonce. La pensée lui -était venue qu'il y avait peut-être là une opération fructueuse à -tenter. Dans les circonstances où la _Doris_ devait être vendue, -cette cargaison tomberait à vil prix. N'était-ce pas une occasion -d'acheter ces divers articles de débit courant pour la plupart, ces -pipes d'alcool, ces barriques de vin, qui pourraient être ajoutées au -commerce d'épicerie?... Enfin cela trotta tellement dans la tête de -notre héros qu'il alla consulter M. O'Brien. - -L'ancien négociant lut l'annonce, écouta les raisonnements du jeune -garçon, réfléchit en homme qui ne s'engage jamais à la légère, et -finalement répondit: - -«Oui... il y a là une affaire... Toutes ces marchandises, si on se les -procure à bon marché, peuvent se revendre avec gros bénéfice... mais à -deux conditions: c'est qu'elles soient d'excellente qualité et qu'on -les obtienne à cinquante ou soixante pour cent au-dessous des cours. - ---Je pense comme vous, monsieur O'Brien, répondit P'tit-Bonhomme, et -j'ajoute qu'on ne peut se prononcer tant qu'on n'a pas vu la cargaison -de la _Doris_... Je partirai ce soir pour Londonderry. - ---Tu as raison, et je t'accompagnerai, mon garçon, répondit M. O'Brien. - ---Vous auriez cette complaisance?... - ---Oui... je veux examiner moi-même... Je m'y connais à ces -marchandises-là... J'en ai acheté et vendu toute ma vie... - ---Je vous remercie, monsieur O'Brien, et je ne sais comment vous -prouver ma reconnaissance... - ---Essayons de tirer un parti avantageux de cette affaire, je n'en -demande pas plus. - ---Il n'y a pas de temps à perdre... reprit P'tit-Bonhomme. La vente est -affichée pour après-demain sans remise... - ---Eh! je suis prêt, mon garçon... Mon sac de voyage à prendre... ce -n'est pas long! Demain nous procéderons avec soin à l'examen de cette -cargaison de la _Doris_... Après-demain nous l'achèterons ou nous ne -l'achèterons pas, suivant sa qualité et son prix, et, le soir, en route -pour Dublin.» - -P'tit-Bonhomme vint aussitôt prévenir Grip et Sissy qu'il comptait -partir dans la soirée pour Londonderry... Une opération qu'il se -proposait de faire avec l'approbation de M. O'Brien... Le plus gros de -son capital y serait engagé sans doute, mais à bon escient... Il leur -confiait pour quarante-huit heures la direction du bazar des _Petites -Poches_. - -Cette séparation, quelque courte qu'elle dût être, était si inopinée -que Grip et Bob s'en montrèrent tout marris... le garçonnet surtout. -C'était la première fois, depuis quatre ans et demi, que P'tit-Bonhomme -et lui allaient se quitter... Deux frères n'eussent pas été attachés -par un lien plus étroit... Quant à Sissy, elle ne voyait pas son -cher enfant s'éloigner sans éprouver un serrement de cœur. Et -pourtant, de s'absenter deux ou trois jours, il n'y avait pas là -de quoi s'inquiéter... En ce qui concernait l'affaire elle-même, -P'tit-Bonhomme, conseillé par M. O'Brien, ne ferait rien qui fût de -nature à compromettre sa situation, à le lancer dans une spéculation -hasardeuse... - -Les deux négociants, le vieux et le jeune, prirent le train à dix -heures du soir. Cette fois, P'tit-Bonhomme dépassa Belfast, la capitale -du comté de Down--Belfast, où il avait retrouvé sa chère Sissy. Le -lendemain, à huit heures du matin, nos deux voyageurs descendaient à la -gare de Londonderry. - -Ce que sont les hasards de la destinée! A Londonderry, où allait -s'accomplir un acte important de sa carrière commerciale, -P'tit-Bonhomme n'était pas à trente milles de ce hameau de Rindok, -perdu au fond du Donegal, où sa vie avait débuté par tant de misères! -Une douzaine d'années s'étaient écoulées et il avait fait son tour -d'Irlande, livré à quelles vicissitudes, à quelles alternatives -de bonheur et de malheur?... Cette réflexion lui vint-elle?... -Observa-t-il ce rapprochement singulier?... Nous ne savons, mais qu'il -nous soit permis de l'observer pour lui. - -La cargaison de la _Doris_ fut l'objet d'un très sévère examen de la -part de M. O'Brien. En qualité et en sortes, les divers articles qui la -composaient convenaient parfaitement au patron des _Petites Poches_. Si -elle lui était attribuée à bas compte, il pouvait réaliser un bénéfice -considérable et quadrupler à tout le moins son capital. L'ancien -négociant n'eût pas hésité à entreprendre l'opération pour son propre -compte. Il conseilla même à P'tit-Bonhomme de devancer la vente aux -enchères, en faisant des offres amiables à MM. Harrington frères. - -Le conseil était bon, il fut suivi. P'tit-Bonhomme s'aboucha avec les -créanciers de la _Doris_. Il obtint la cargaison à un prix d'autant -plus avantageux qu'il offrait de payer comptant. Si la jeunesse de -l'acheteur ne laissa pas de surprendre MM. Harrington, l'intelligence -avec laquelle il discuta ses intérêts leur parut plus surprenante -encore. D'ailleurs, M. O'Brien se portant garant, l'affaire alla toute -seule, et fut réglée, séance tenante, par un chèque sur la banque -d'Irlande. - -Trois mille cinq cents livres--à peu près toute la fortune de -P'tit-Bonhomme,--tel fut le prix auquel il devint acquéreur de la -cargaison de la _Doris_. Aussi, l'opération terminée, éprouva-t-il une -certaine émotion dont il ne chercha point à se défendre. - -En ce qui concerne le transport de cette cargaison à Dublin, le -plus simple était d'y employer la _Doris_, de manière à éviter le -transbordement. Le capitaine ne demandait pas mieux, du moment que son -fret lui serait assuré, et, avec un vent convenable, la traversée ne -durerait pas plus de deux jours. - -Ce point décidé, M. O'Brien et son jeune compagnon n'avaient plus qu'à -reprendre le train du soir. De cette façon, leur absence n'aurait pas -dépassé trente-six heures. - -C'est alors que P'tit-Bonhomme eut une idée: il proposa à M. O'Brien de -revenir à Dublin sur la _Doris_. - -«Je te remercie, mon garçon, répondit l'ancien négociant, mais, je -l'avoue, la mer et moi, nous n'avons jamais pu nous mettre d'accord, -et c'est elle qui finit toujours par avoir raison! Après tout, si le -cœur t'en dit... - ---Cela me tente, monsieur O'Brien... Pour un si court trajet, il n'y a -pas grand risque, et j'aimerais autant ne pas abandonner ma cargaison!» - -Il suit de là que M. O'Brien revint seul à Dublin, où il arriva le -lendemain aux premières lueurs du jour. - -C'était à ce moment même que la _Doris_ sortait du chenal de la Foyle, -et se dirigeait vers l'étroit goulet, qui met la baie en communication -avec le canal du Nord. - -La brise était favorable, venant du nord-ouest. Si elle persistait, la -traversée serait excellente. Le schooner pourrait naviguer le long du -littoral, où la mer, abritée par les hautes terres, est toujours plus -calme. Néanmoins, dans ce mois de mars, au milieu de ces parages de -la mer d'Irlande, aux approches de l'équinoxe, on n'est jamais sûr du -temps qu'il fera. - -La _Doris_ était commandée par un capitaine au cabotage, nommé John -Clear, ayant sous ses ordres un équipage de huit matelots. Tous -paraissaient fort entendus à leur besogne, et ils avaient une grande -habitude des côtes d'Irlande. Aller de Londonderry à Dublin, ils -l'eussent fait les yeux fermés. - -La _Doris_ sortit de la baie, toutes voiles dehors. Une fois en mer, -P'tit-Bonhomme put apercevoir, vers l'ouest, le port d'Innishaven, à -l'entrée d'une baie couverte par la pointe du Donegal, et, au delà, le -long promontoire terminé par le cap Malin, le plus avancé de ceux que -l'Irlande projette vers le nord. - -Cette première journée s'annonçait heureusement. Ce fut une jouissance -pour notre jeune garçon de se sentir emporté sous les ailes de la -_Doris_, à travers cette mer un peu houleuse au large, très maniable -d'ailleurs avec l'allure du grand largue. Pas le moindre malaise. Un -mousse n'eût pas eu le cœur plus marin. Cependant une pensée lui -traversait parfois l'esprit: il songeait à cette cargaison renfermée -dans les flancs de la goélette, à ces abîmes qui n'auraient qu'à -s'entr'ouvrir pour engloutir toute sa fortune... - -Mais pourquoi cette préoccupation que ne justifiait aucun fâcheux -pronostic? La _Doris_ était un solide bâtiment, excellent voilier, bien -dans la main de son capitaine, et qui se comportait crânement à la mer. - -Quel regret que Bob ne fût pas à bord! Quelle joie _And Co_ aurait -éprouvée à naviguer «pour de vrai», cette fois, et non plus sur un -_Vulcan_ amarré au quai de Cork ou de Dublin? Si P'tit-Bonhomme avait -prévu qu'il effectuerait son retour par mer, il eût certainement emmené -Bob, et Bob aurait été au comble de ses vœux. - -Il est admirable, ce littoral qui se prolonge sur la limite du comté -d'Antrim, montrant ses blanches murailles de calcaire, ses profondes -cavernes qui suffiraient à loger tout le personnel de la mythologie -gaélique. Là se dressent ces «tuyaux de cheminées», dont la fumée n'est -formée que de l'écume des embruns, et ces falaises rocheuses, tellement -semblables à des murs de forteresse, avec créneaux et machicoulis, -que les Espagnols de l'_Armada_ les battirent à coups de canon. Là se -développe cette Chaussée des Géants, faite de colonnes verticales, -monstrueux pilotis de basalte, auxquels les violents ressacs impriment -une sonorité métallique, et dont on compte plus de quarante mille, à -en croire les touristes arithméticiens. Tout cela était merveilleux -d'aspect. Mais la _Doris_ se garda d'approcher ces lignes de récifs, -et, vers quatre heures de l'après-midi, laissant au nord-est le Mull -écossais de Cantire, à l'ouvert de Clyde-Bay, elle donnait entre le cap -Fair et l'île Rathlin, afin d'embouquer le canal du Nord. - -La brise de nord-ouest se maintint jusqu'à trois heures de -l'après-midi, en dissolvant les nuages des hautes zones de -l'atmosphère. Tandis que le schooner prolongeait le littoral à -deux ou trois milles de distance, c'est à peine s'il éprouvait un -léger mouvement de roulis, le tangage étant à peu près insensible. -P'tit-Bonhomme n'avait pas quitté le pont un instant. C'est là qu'il -avait déjeuné, c'est là qu'il dînerait, c'est là qu'il comptait rester, -tant que le froid de la nuit ne l'obligerait pas à regagner la chambre -du capitaine. Décidément, cette première traversée maritime ne lui -laisserait que d'excellents souvenirs, et il se félicitait d'avoir eu -cette bonne idée d'accompagner sa cargaison. Ce ne serait pas sans -quelque fierté qu'il entrerait au port de Dublin avec la _Doris_, et -il ne doutait pas qu'à ce moment Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus -par M. O'Brien, ne fussent à l'extrémité du quai, et même sur le -South-Wall, ou peut-être au bout du musoir, à la base du phare de -Poolbeg... - -Entre quatre et cinq heures du soir, de gros pelotons de vapeur -commencèrent à s'arrondir vers l'est. Le ciel prit bientôt mauvaise -apparence. Ces nuages, à linéaments très durs, à contours massifs, -que poussait une brise contraire, s'élevaient avec rapidité. Aucune -éclaircie n'indiquait à leur base que le pied du vent dût se dégager -avant la nuit. - -«Veille au grain!» il semblait que cet avertissement fût écrit là-bas, -à l'extrême périphérie de la mer. John Clear le comprit, car son front -se plissa, au moment où il interrogeait attentivement l'horizon. - -«Eh bien, capitaine?... demanda P'tit-Bonhomme, que l'attitude de -John Clear, non moins que celle des matelots, n'avait pas laissé de -surprendre. - ---Ça ne me plaît guère!» répondit le capitaine, en se retournant vers -l'ouest. - -En effet, la brise régnante mollissait déjà. Les voiles, dégonflées, -commençaient à battre sur la mâture. Les écoutes de la misaine et -de la brigantine étaient largues. Les focs ralinguaient, tandis que -le hunier et le flèche recevaient les derniers souffles venus du -couchant. La _Doris_, moins appuyée, subit alors un violent roulis, -sous l'influence d'une longue houle qui se propageait du large. La -barre n'ayant que peu d'action par défaut de marche, gouverner devenait -difficile. - -Cependant P'tit-Bonhomme ne souffrit pas trop de ce roulis, qui est -surtout pénible par les mers calmes, et il ne descendit point dans la -cabine, bien que John Clear l'y eût engagé. - -Entre temps, les risées de l'est arrivaient plus fréquentes, plus -rapides, soulevant l'eau pulvérisée à la surface du canal. Sur les -deux tiers de l'horizon, les nuages s'effilaient en longs stratus, que -les rayons du soleil à son déclin rendirent plus noirs par opposition. -Aspect très menaçant. - -Le capitaine Clear prit donc les précautions que commandait la -prudence; il fit carguer le flèche et le hunier, ne gardant que sa -trinquette, son petit foc, et l'équipage installa à l'arrière la voile -de cape, sorte de tourmentin indispensable au navire qui veut tenir -tête à la tempête. Auparavant, le schooner s'était, par bonheur, élevé -à deux ou trois milles du littoral, dans la crainte, s'il ne pouvait -gagner au vent, d'être jeté à la côte, lorsque la bourrasque tomberait -à bord. - -Aucun marin n'ignore qu'à cette époque de l'équinoxe, les troubles de -l'atmosphère se développent avec une extrême violence, surtout dans ces -parages du Nord. Aussi, la nuit n'était-elle pas close que la rafale -assaillait la _Doris_, en déployant une impétuosité que ne peuvent -imaginer ni admettre ceux qui n'ont jamais été témoins de ces luttes -atmosphériques. Le ciel s'était assombri profondément après le coucher -du soleil. L'espace s'emplit de sifflements aigus, au milieu desquels -les goélands et les mouettes fuyaient éperdus vers la terre. En un -instant, le schooner fut ébranlé de la quille à la pomme des mâts. La -mer, comme on dit, «venait de trois côtés», c'est-à-dire que les lames -à crêtes déferlantes, contrariées dans leur ondulation, brouillées par -la bourrasque, se précipitèrent à la fois sur l'avant et sur les flancs -de la _Doris_, en la couvrant d'écume. Tout fut bouleversé depuis le -cabestan jusqu'à la roue du gouvernail, et il devint très difficile -de se tenir sur le pont. L'homme de barre avait dû s'attacher, les -matelots s'abriter le long des pavois. - -[Illustration: Son équipage et lui se précipitèrent dans la chaloupe. -(Page 427.)] - -«Descendez, monsieur, dit John Clear à P'tit-Bonhomme. - ---Capitaine, permettez-moi... - ---Non... en bas, vous dis-je, ou vous serez emporté par un coup de mer!» - -P'tit-Bonhomme obéit. Il regagna la cabine, très inquiet, moins pour -lui-même que pour cette cargaison menacée. Sa fortune entière à bord -d'un navire en péril... tout ce bien qu'il ne pourrait faire, si elle -était perdue... - -Les choses prenaient une tournure très grave. En vain le capitaine -avait-il tenté de mettre la _Doris_ en cape courante, de manière à -présenter son avant aux lames, afin de s'écarter de la côte ou d'en -rester à bonne distance. Par malheur, vers une heure du matin, le petit -foc et le tourmentin furent emportés. Une heure après, la mâture vint -en bas. Brusquement, la _Doris_ se coucha sur tribord, et, comme sa -cargaison s'était déplacée dans la cale, ne pouvant se relever, elle -risquait d'emplir par-dessus les pavois. - -P'tit-Bonhomme, qui avait été jeté contre les cloisons de la cabine, se -redressa, à tâtons. - -En ce moment, pendant une accalmie, des cris arrivèrent jusqu'à lui. Il -se faisait un grand tumulte sur le pont. Avait-il donc été défoncé par -un coup de mer?... - -Non! John Clear, dans l'impossibilité de redresser la goélette, et -craignant qu'elle ne vînt à sombrer, faisait ses préparatifs pour -l'abandonner. Malgré l'inclinaison, qui rendait la manœuvre très -dangereuse, on avait mis la chaloupe à la mer. Il fallait s'y embarquer -sans perdre une minute. P'tit-Bonhomme le comprit, lorsqu'il s'entendit -appeler par le capitaine à travers le capot entrebâillé. - -Abandonner la goélette et tout ce qu'elle renfermait dans la cale?... -Non... Cela ne se pouvait pas! N'y eût-il qu'une seule chance de la -sauver, P'tit-Bonhomme était résolu à courir cette chance,--même -au péril de sa vie... Il connaissait la loi maritime: si la mer ne -l'engloutit pas, un navire abandonné appartient au premier qui monte à -bord... Le code anglais est formel, qui déclare propriété du sauveteur -tout bâtiment trouvé en mer sans son équipage... - -Les cris redoublaient. John Clear appelait toujours. - -«Où est-il donc?... répétait-il. - ---Nous allons couler! criaient les matelots. - ---Mais... ce garçon?... - ---On ne peut attendre... - ---Ah! je le trouverai!...» - -Et le capitaine se précipita par l'échelle du capot... - -P'tit-Bonhomme n'était plus dans la cabine. - -En effet, presque sans raisonner, guidé par une sorte d'instinct, -fermement décidé à ne point quitter le bord, il s'était introduit à -l'intérieur de la cale par une des cloisons que le choc d'une lourde -caisse venait de briser. - -«Où est-il... où est-il? répétait le capitaine en l'appelant de toutes -ses forces. - ---Il sera monté sur le pont... dit un matelot. - ---Il aura été jeté à la mer... ajouta un autre. - ---Nous coulons... Nous coulons!...» - -Ces propos furent échangés de l'un à l'autre au milieu d'un effarement -épouvantable. En effet, la _Doris_ venait de s'incliner sous un -formidable coup de roulis, à faire craindre qu'elle ne se retournât, la -quille en l'air. - -Il n'y avait plus à s'attarder. Puisque P'tit-Bonhomme ne répondait -pas, c'est qu'il était remonté sur le pont sans que personne l'eût -aperçu au milieu de cette horrible obscurité, c'est qu'il avait été -emporté par-dessus le bord... Et cela n'était que trop vraisemblable! - -Le capitaine Clear reparut, juste comme la goélette plongeait plus -profondément entre le creux de deux énormes lames. Son équipage et lui -se précipitèrent dans la chaloupe, dont l'amarre fut aussitôt larguée. -Si peu d'espoir que l'embarcation eût de résister à cette mer furieuse, -c'était l'unique chance de salut, et elle s'éloigna à force d'avirons, -afin de ne point être entraînée dans le remous du schooner au moment où -il sombrerait... - -La _Doris_ était sans capitaine, sans équipage... Mais ce n'était pas -un navire abandonné, ce n'était pas une épave, puisque P'tit-Bonhomme -n'avait pas quitté le bord! - -Seul, il était seul, menacé d'être englouti d'un instant à l'autre... -Il ne désespéra pas, il se sentait soutenu par un extraordinaire -pressentiment de confiance. Remonté sur le pont, il se laissa glisser -jusqu'aux pavois sous le vent, à un endroit où les dallots ne donnaient -pas entrée aux lames. Quelles pensées l'assaillirent! C'était pour la -dernière fois, peut-être, qu'il songeait à ceux qu'il aimait, aux Mac -Carthy, à cette famille qu'il s'était faite avec Grip, Sissy, Bob, Kat, -M. O'Brien, et il implora le secours de Dieu, le priant de le sauver -pour eux comme pour lui... - -La bande de la _Doris_ ne s'accentuait pas,--ce qui éloignait tout -danger immédiat. Par bonheur, la coque, très solidement construite, -avait résisté. Aucune voie d'eau ne s'était déclarée à travers le -bordage. Si la goélette se trouvait sur la route de quelque navire, -si des sauveteurs en réclamaient la propriété, P'tit-Bonhomme serait -là pour revendiquer sa cargaison restée intacte, que les coups de mer -n'avaient point atteinte. - -La nuit s'acheva. Cette affreuse tempête diminua de violence aux -premières lueurs du soleil. Toutefois, la mer ne tomba pas, troublée -d'une houle persistante. - -P'tit-Bonhomme porta ses regards sous le vent, à l'opposé du soleil, -dans la direction de la terre. - -Rien en vue, nuls contours d'une côte vers l'ouest. Il était évident -que la _Doris_, poussée par les rafales de la nuit, devait être -sortie du canal du Nord et se trouver actuellement en pleine mer -d'Irlande--peut-être par le travers de Dundalk ou de Drogheda. Mais à -quelle distance?... - -Et, au large, pas un bâtiment, pas une barque de pêche! D'ailleurs, un -navire eût-il été là, qu'il lui eût été difficile d'apercevoir cette -coque renversée, le plus souvent plongée dans l'entre-deux des lames. - -Et pourtant, l'unique chance de salut était d'être rencontré. Si elle -continuait à dériver vers l'ouest, la _Doris_ se perdrait corps et -biens sur ces récifs qui bordent le littoral. - -Mais n'était-il pas possible de lui imprimer une direction, de manière -à gagner les parages fréquentés des pêcheurs? En vain P'tit-Bonhomme -essaya-t-il d'installer un morceau de toile sur un espars maintenu par -des cordes. Il ne pouvait donc compter sur ses propres efforts, il -était entre les mains de Dieu. - -La journée s'écoula sans que la situation se fût aggravée. -P'tit-Bonhomme ne craignait plus que la _Doris_ s'engloutît, puisque -son degré d'inclinaison sur tribord semblait ne pas devoir être -dépassé. Il n'y avait qu'une chose à faire: observer le large avec la -chance de voir apparaître un navire. - -En attendant, notre jeune garçon mangea afin de reprendre des forces, -et, pas un instant,--nous insistons sur ce point,--pas un instant, -ayant conservé la plénitude de son intelligence, il ne sentit le -désespoir s'emparer de lui. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il -défendait son bien. - -A trois heures de l'après-midi, une fumée se déroula dans l'est. Une -demi-heure après, un grand steamer se montrait très distinctement, -se dirigeant vers le nord et tenant route à cinq ou six milles de la -_Doris_. - -P'tit-Bonhomme fit des signaux avec un pavillon au bout d'une gaffe: -ils ne furent pas aperçus. - -De quelle extraordinaire énergie était-il donc doué, cet enfant, -puisqu'il ne se découragea même pas alors? Le soir arrivant, il ne -pouvait plus compter sur une autre rencontre ce jour-là. Aucun indice -ne lui permettait de penser qu'il fût proche de la terre. La nuit, -épaissie par les nuages, sans lune, serait fort obscure. Cependant le -vent n'accusait aucune tendance à fraîchir, et la mer était tombée -depuis le matin. - -Comme la température était assez basse, le mieux était de descendre -dans la cabine. Inutile de rester au dehors, puisqu'on ne pouvait rien -distinguer, même à une demi-encablure. Très fatigué par ces heures -d'angoisses, incapable de résister au sommeil, P'tit-Bonhomme retira la -couverture du cadre, sur lequel il n'aurait pu se coucher à cause de -l'inclinaison, et, après s'en être enveloppé le long de la cloison, il -ne tarda pas à s'endormir. - -Son sommeil dura une grande partie de la nuit. Le jour commençait à -poindre, lorsqu'il fut réveillé par des vociférations proférées au -dehors. Il se redressa, il écouta... La _Doris_ était-elle donc près de -la côte?... Un navire l'avait-il rencontrée au lever du soleil? - -«A nous... les premiers! criaient des voix d'hommes. - ---Non... à nous!» répondirent d'autres voix. - -P'tit-Bonhomme ne tarda pas à comprendre ce qui se passait. Nul doute -que la _Doris_ eût été aperçue dès l'aube naissante. Des équipages -s'étaient hâtés de l'accoster, et, maintenant, ils se disputaient à qui -elle appartiendrait... Les voici qui se sont hissés sur la coque, ils -ont envahi le pont, ils en viennent aux mains... Des coups s'échangent -entre les sauveteurs. - -P'tit-Bonhomme n'aurait eu qu'à se montrer pour mettre les deux partis -d'accord. Il s'en garda expressément. Ces hommes se fussent tournés -contre lui. Ils n'auraient pas hésité à le jeter par-dessus le bord, -afin d'éviter toute réclamation ultérieure. Sans perdre un instant, -il fallait se cacher. Aussi, alla-t-il se blottir à fond de cale, au -milieu des marchandises. - -Quelques minutes plus tard, le tumulte avait cessé,--preuve que la paix -venait d'être faite. On s'était entendu pour partager le produit de la -cargaison, après avoir conduit au port le navire abandonné. - -Les choses, en effet, s'étaient passées de la sorte. Deux chaloupes -de pêche, sorties au petit jour de la baie de Dublin, avaient aperçu -le schooner dérivant à trois ou quatre milles au large. Les équipages -s'étaient aussitôt dirigés vers cette coque à demi chavirée, luttant de -vitesse pour l'atteindre, car la coutume, ayant force de loi, est que -l'épave appartient à celui qui met le premier la main sur elle. Or, les -embarcations étaient arrivées en même temps. De là, querelles, menaces, -coups, et, finalement, accord sur le partage du butin. Eh! ils auraient -fait là «une belle marée», ces redoutables pêcheurs du littoral! - -A peine P'tit-Bonhomme s'était-il réfugié dans la cale, que les patrons -des deux chaloupes s'affalèrent par l'échelle de capot, afin de -visiter la cabine. Et que l'on juge si P'tit-Bonhomme dût s'applaudir -de s'être soustrait à leurs regards, lorsqu'il les entendit échanger -ces paroles: - -«Il est heureux qu'il n'y ait pas eu un seul homme à bord du -schooner!... - ---Oh! celui-là n'y serait pas resté longtemps!» - -Et, en effet, ces sauvages n'eussent point reculé devant un crime pour -s'assurer la propriété de l'épave. - -Une demi-heure après, la coque de la _Doris_ était mise à la remorque -des deux chaloupes, qui forcèrent de voile et d'avirons dans la -direction de Dublin. - -A neuf heures et demie, les pêcheurs se trouvaient à l'ouvert de la -baie. Comme, avec la mer descendante, il leur eût été difficile d'y -faire entrer la _Doris_, ils se dirigèrent vers Kingstown, et bientôt -ils accostaient l'estacade. - -Il y avait là rassemblement de populaire. L'arrivée de la _Doris_ -ayant été signalée, M. O'Brien, Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus -du sauvetage, avaient pris le train de Kingstown et se trouvaient sur -l'estacade... - -Quelle fut leur angoisse en apprenant que les pêcheurs ne ramenaient -qu'une coque abandonnée... P'tit-Bonhomme n'était pas à bord... -P'tit-Bonhomme avait péri... Et tous, Grip et Sissy, Bob et Kat, de -pleurer à chaudes larmes... - -En ce moment arriva l'officier de port, chargé de l'enquête relative au -sauvetage, ayant qualité pour attribuer à qui de droit le navire avec -la cargaison qu'il renfermait... C'était un coup de fortune pour les -sauveteurs... - -Soudain, hors du capot, apparaît un jeune garçon. Quel cri de joie les -siens ont poussé, et par quels cris de fureur les pêcheurs leur ont -répondu! - -En un instant, P'tit-Bonhomme est sur le quai. Sissy, Grip, M. -O'Brien, tous l'ont serré dans leurs bras... Et alors, s'avançant vers -l'officier de port: - -«La _Doris_ n'a jamais été abandonnée, dit-il d'une voix ferme, et ce -qu'elle contient est à moi!» - -En effet, il l'avait sauvée, cette riche cargaison, rien que par sa -présence à bord. - -Toute discussion eût été inutile. Le droit de P'tit-Bonhomme était -incontestable. La propriété de la cargaison lui fut conservée, comme -celle de la _Doris_ restait au capitaine Clear et à ses hommes, qui -avaient été recueillis la veille. Les pêcheurs devraient se contenter -de la prime qui leur était légitimement due. - -Quelle satisfaction pour tout ce monde de se retrouver, une heure -après, dans le bazar de _Little Boy and Co_! C'est qu'elle avait été -singulièrement périlleuse, la première traversée de P'tit-Bonhomme! Et -pourtant, Bob de lui dire: - -«Ah! que j'aurais voulu être avec toi à bord!... - ---Tout de même, Bob?... - ---Tout de même!» - - - - -XV - -ET POURQUOI PAS?... - - -Décidément, toutes sortes de bonheurs se succédaient dans l'existence -de P'tit-Bonhomme, depuis qu'il avait quitté Trelingar-castle: bonheur -d'avoir sauvé et adopté Bob, bonheur d'avoir retrouvé Grip et Sissy, -bonheur de les avoir mariés l'un à l'autre, sans parler des fructueuses -affaires que faisait le jeune patron des _Petites Poches_. Il allait -simplement et sûrement à la fortune à force d'intelligence, disons de -courage aussi. Sa conduite à bord de la _Doris_ en témoignait. - -[Illustration: «Une dépêche de Queenstown!» répétait Bob. (Page 444.)] - -Un seul bonheur lui manquait, faute duquel il ne pouvait être -absolument heureux,--celui d'avoir pu rendre à la famille Mac Carthy -tout le bien qu'il en avait reçu. - -Aussi, avec quelle impatience attendait-on l'arrivée du _Queensland_! -La traversée se prolongeait. Ces voiliers, qui sont à la merci du -vent et dans cette saison redoutable de l'équinoxe, vous obligent -à la patience. D'ailleurs, nulle raison encore d'être inquiet. -P'tit-Bonhomme n'avait pas négligé d'écrire à Queenstown, et les -armateurs du _Queensland_, MM. Benett, devaient le prévenir par -dépêche, dès que le bâtiment serait signalé. - -En attendant, on ne chômait pas au bazar de _Little Boy_. -P'tit-Bonhomme était devenu un héros,--un héros de quinze ans. Ses -aventures à bord de la _Doris_, la force de volonté, l'extraordinaire -ténacité déployée par lui en ces circonstances, n'avaient pu -qu'accroître la sympathie dont la ville l'entourait déjà. Cette -cargaison, défendue au péril de sa vie, il était juste que ce fût -pour lui un coup de fortune. Et c'est bien ce qui arriva, grâce à -la clientèle des _Petites Poches_. L'affluence prit des proportions -invraisemblables. Les magasins ne se vidaient que pour se remplir -aussitôt. Il fut à la mode d'avoir du thé de la _Doris_, du sucre de -la _Doris_, des épiceries de la _Doris_, des vins de la _Doris_. Le -rayon des jouets se vit un peu délaissé. Aussi Bob dut-il venir en -aide à P'tit-Bonhomme, à Grip, et même à deux commis supplémentaires, -tandis que Sissy, installée au comptoir, suffisait à peine à dresser -les factures. De l'avis de M. O'Brien, avant quelques mois, le capital -engagé dans l'affaire de la cargaison serait quadruplé, si ce n'est -quintuplé. Les trois mille cinq cents livres en produiraient au moins -quinze mille[10]. L'ancien négociant ne se trompait pas en prévoyant un -pareil résultat. Il disait bien haut, d'ailleurs, que tout l'honneur -de cette entreprise revenait à P'tit-Bonhomme. Qu'il l'eût encouragé, -soit! Mais c'était le jeune patron, lui seul qui en avait eu l'idée -première, en lisant l'annonce de la _Shipping-Gazette_, et l'on sait -avec quelle énergie il l'avait menée à bonne fin. - - [10] 300,000 francs. - -On ne s'étonnera donc pas que le bazar de _Little Boy_ fût devenu non -seulement le mieux achalandé, mais le plus beau de Bedfort-street,--et -même du quartier. La main d'une femme s'y reconnaissait à mille -détails, et puis, Sissy était si activement secondée par Grip! Vrai! -Grip commençait à se faire à cette idée qu'il était son mari, surtout -depuis qu'il croyait entrevoir,--ô orgueil paternel!--que la dynastie -de ses ancêtres ne s'éteindrait pas en sa personne. Quel époux que -ce brave garçon, si dévoué, si attentif, si... Nous en souhaitons un -pareil à toutes les femmes qui tiennent à être, nous ne disons pas -adorées, mais idolâtrées sur cette terre! - -Et, lorsque l'on songeait à ce qu'avait été leur enfance à tous, -Sissy dans le taudis de la Hard, Grip à la ragged-school, Bob sur les -grandes routes, Birk lui-même aux alentours de Trelingar-castle, si -heureux actuellement, et redevables de ce bonheur à ce garçon de quinze -ans! Qu'on ne s'étonne pas si nous citons Birk parmi ces personnes -privilégiées... Est-ce qu'il n'était pas compris sous la raison sociale -_Little Boy and Co_, et la bonne Kat ne le regardait-elle pas comme un -des associés de la maison? - -Quant à ce qu'étaient devenus ou deviendraient les autres, auxquels -avait été mêlée son existence, P'tit-Bonhomme ne voulait pas s'en -inquiéter. Sans doute, Thornpipe continuait à courir les comtés -en montrant les marionnettes défraîchies de la famille royale, M. -O'Lobkins, à s'abrutir par l'abus des écritures de sa comptabilité, -le marquis et la marquise Piborne, à se confire dans cette auguste -imbécillité dont leur fils le comte Ashton avait hérité dès sa -naissance, M. Scarlett, à gérer à son profit le domaine de Trelingar, -miss Anna Waston, à mourir au cinquième acte des drames! Bref, on -n'avait jamais eu aucune nouvelle de ces gens-là, si ce n'est de lord -Piborne, lequel, d'après le _Times_, s'était enfin décidé à faire un -discours à la Chambre des lords, mais avait dû renoncer à la parole, -parce que le râtelier de Sa Seigneurie fonctionnait mal. Quant à -Carker, il n'était pas encore pendu, à l'extrême étonnement de Grip, -mais il s'approchait visiblement de la potence, ayant été récemment -pris à Londres dans une rafle de jeunes gentlemen de son espèce. - -Il n'y aura plus lieu de s'occuper de ces personnages de haute et basse -origine. - -Restaient les Mac Carthy, auxquels P'tit-Bonhomme ne cessait de penser, -dont il attendait le retour avec tant d'impatience! Les rapports de -mer n'avaient plus signalé le _Queensland_. S'il tardait de quelques -semaines, à quelles inquiétudes on serait en proie?... De violentes -tempêtes avaient balayé l'Atlantique depuis quelque temps... Et la -dépêche, promise par les armateurs de Queenstown, qui ne venait pas! - -L'employé du télégraphe l'apporta enfin, le 5 avril, dans la matinée. -Ce fut Bob qui la reçut. Aussitôt ces cris de retentir au fond du bazar: - -«Une dépêche de Queenstown... répétait Bob, une dépêche de -Queenstown!...» - -On allait donc connaître ces honnêtes Mac Carthy... La famille -d'adoption de P'tit-Bonhomme était de retour en Irlande... la seule -qu'il eût jamais eue!... - -Il était accouru aux cris de Bob. Puis Sissy, Grip, Kat, M. O'Brien, -tout le monde l'avait rejoint. - -Voici ce que contenait cette dépêche: - - «Queenstown, 5 Av. 9,25 m. - - P'tit-Bonhomme, _Little Boy_, Bedfort-street, - - Dublin. - -«_Queensland_ entré ce matin au dock. Famille Mac Carthy à bord. -Attendons vos ordres. - - «Benett.» - -P'tit-Bonhomme fut pris d'une sorte de suffocation. Son cœur avait -cessé de battre un instant. D'abondantes larmes le soulagèrent, et il -se contenta de dire, en serrant la dépêche dans sa poche: - -«C'est bien.» - -Puis, il ne parla plus de la famille Mac Carthy,--ce qui ne laissa pas -de surprendre Mr. et Mrs. Grip, Bob, Kat et M. O'Brien. Il retourna -comme d'habitude à ses affaires. Seulement M. Balfour eut à passer -écriture d'un chèque de cent livres qu'il délivra au jeune patron sur -sa demande expresse, et dont celui-ci n'indiqua pas l'emploi. - -Quatre jours s'écoulèrent,--les quatre derniers jours de la -Semaine-Sainte, car, cette année-là, Pâques tombait le 10 avril. - -Le samedi, dans la matinée, P'tit-Bonhomme réunit son personnel et dit: - -«Le bazar sera fermé jusqu'à mardi soir.» - -C'était congé donné à M. Balfour et aux deux commis. Et sans doute, -Bob, Grip et Sissy se proposaient d'en profiter pour leur compte, -lorsque P'tit-Bonhomme leur demanda s'ils n'accepteraient pas de -voyager pendant ces trois jours de vacances. - -«Voyager?... s'écria Bob. J'en suis... Où ira-t-on?... - ---Dans le comté de Kerry... que je désire revoir,» répondit -P'tit-Bonhomme. - -Sissy le regarda. - -«Tu veux que nous t'accompagnions? dit-elle. - ---Cela me ferait plaisir. - ---Alors j' serai de c' voyage?... demanda Grip. - ---Certainement. - ---Et Birk?... ajouta Bob. - ---Birk aussi.» - -Voici ce qui fut alors convenu. Le bazar devant être laissé à la -garde de Kat, on s'occuperait des préparatifs que nécessite une -absence de trois jours, on prendrait l'express à quatre heures du -soir, on arriverait à Tralee vers onze heures, on y coucherait, et le -lendemain... Eh bien! le lendemain, P'tit-Bonhomme ferait connaître le -programme de la journée. - -A quatre heures, les voyageurs étaient à la gare, Grip et Bob, très -gais, bien entendu,--et pourquoi ne l'auraient-ils pas été--Sissy, -moins expansive, observant P'tit-Bonhomme, qui restait impénétrable. - -«Tralee, se disait la jeune femme, c'est bien près de la ferme de -Kerwan... Veut-il donc retourner à la ferme?» - -Birk aurait peut-être pu lui répondre; mais, le sachant discret, elle -ne l'interrogea pas. - -Le chien fut placé dans la meilleure niche du fourgon, avec -recommandations spéciales de Bob, appuyées d'un shilling de bon aloi. -Puis, P'tit-Bonhomme et ses compagnons de voyage montèrent dans un -compartiment--de première classe, s'il vous plaît. - -Les cent soixante-dix milles qui séparent Dublin de Tralee furent -franchis en sept heures. Il y eut un nom de station, jeté par le -conducteur, qui impressionna vivement notre jeune garçon. Ce fut le nom -de Limerick. Il lui rappelait ses débuts au théâtre, dans le drame des -_Remords d'une Mère_, et la scène où il s'attachait si désespérément à -la duchesse de Kendalle en la personne de miss Anna Waston... Ce ne fut -qu'un souvenir, qui s'effaça comme les fugitives images d'un rêve! - -P'tit-Bonhomme, qui connaissait Tralee, conduisit ses amis au premier -hôtel de la ville, où ils soupèrent convenablement et dormirent d'un -tranquille sommeil. - -Le lendemain, jour de Pâques, P'tit-Bonhomme se leva dès l'aube. Tandis -que Sissy procédait à sa toilette, que Grip demeurait aux ordres de -sa femme, que Bob ouvrait les yeux en s'étirant, il alla parcourir -la bourgade. Il reconnut l'auberge où M. Martin descendait avec lui, -la place du marché où il avait pris goût aux choses de commerce, la -boutique du pharmacien dans laquelle il avait dépensé une partie de sa -guinée pour Grand'mère qu'il devait retrouver morte à son retour... - -A sept heures, un jaunting-car attendait à la porte de l'hôtel. Bon -cheval et bon cocher, le maître de l'hôtel en répondait, moyennant un -prix consciencieusement débattu: tant pour le véhicule, tant pour la -bête qui le traîne, tant pour l'homme qui le conduit, tant pour les -pourboires, ainsi que cela se fait en Irlande. - -On partit à sept heures et demie, après un déjeuner frugal. Il faisait -beau temps, soleil pas trop chaud, brise pas trop méchante, ciel de -nuages floconneux. Un dimanche de Pâques sans pluie, voilà qui n'est -certes pas commun dans l'Ile-Émeraude! Le printemps, assez précoce -cette année-là, se prêtait aux épanouissements de la végétation. Les -champs ne devaient pas tarder à verdir, les arbres à bourgeonner. - -Une douzaine de milles séparent Tralee de la paroisse de Silton. Que -de fois P'tit-Bonhomme avait parcouru cette route dans la carriole -de M. Mac Carthy! La dernière fois, il était seul... il revenait de -Tralee à la ferme... il s'était caché derrière un buisson au moment -où apparaissaient les constables et les recors... Ces impressions le -reprenaient... Du reste, le chemin n'avait subi aucune modification -depuis cette époque. Çà et là, de rares auberges, des terres en friche. -Paddy est réfractaire au changement, et rien ne change en Irlande,--pas -même la misère!... - -A dix heures, le jaunting-car s'arrêta au village de Silton. C'était -l'heure de la messe. La cloche sonnait. Elle y était toujours, cette -modeste église, bâtie de guingois, avec son toit boursouflé, ses murs -hors d'aplomb. Là avait été célébré le double baptême de P'tit-Bonhomme -et de sa filleule. Il entra dans l'église avec Sissy, Grip et Bob, -laissant Birk devant le porche. Personne ne le reconnut, ni aucun des -assistants ni le vieux curé. Pendant la messe, on se demandait quelle -était cette famille, dont les membres n'avaient entre eux aucun point -de ressemblance. - -Et, tandis que P'tit-Bonhomme, les yeux baissés, revivait au milieu -de ses souvenirs si mélangés de jours heureux et malheureux, Sissy, -Grip et Bob priaient d'un cœur reconnaissant pour celui auquel ils -devaient tant de bonheur. - -Après un déjeuner servi à la meilleure auberge de Silton, le -jaunting-car se dirigea vers la ferme de Kerwan, distante de trois -milles. - -P'tit-Bonhomme sentait ses yeux se mouiller en remontant cette route -si souvent suivie le dimanche en compagnie de Martine et de Kitty, -et aussi de Grand'mère, quand elle le pouvait. Quel morne aspect! On -sentait un pays abandonné. Partout des maisons en ruines,--et quelles -ruines!--faites pour obliger les évictés à quitter leur dernier abri! -En maint endroit, des écriteaux attachés aux murailles, indiquant que -telle ferme, telle hutte, tel champ, étaient à louer ou à vendre... Et -qui eût osé les acheter ou les affermer, puisqu'on n'y avait récolté -que la misère! - -[Illustration: Un jaunting-car attendait à la porte de l'hôtel. -(Page 446.)] - -[Illustration: «Vous rappelez-vous?...» (Page 453.)] - -Enfin, vers une heure et demie, la ferme de Kerwan apparut au tournant -du chemin. Un sanglot s'échappa de la poitrine de P'tit-Bonhomme. - -«C'était là!...» murmura-t-il. - -En quel triste état, cette ferme!... Les haies détruites, la grande -porte défoncée, les annexes de droite et de gauche à demi abattues, -la cour envahie par les orties et les ronces... au fond, la maison -d'habitation sans toiture, les portes sans vantaux, les fenêtres sans -châssis! Depuis cinq ans, la pluie, la neige, le vent, le soleil -même, tous ces agents de destruction avaient fait leur œuvre. -Rien de lamentable comme ces chambres démeublées, ouvertes à toutes -les intempéries, et là, celle où P'tit-Bonhomme couchait près de -Grand'mère... - -«Oui! c'est Kerwan!» répétait-il, et on eût dit qu'il n'osait pas -entrer... - -Bob, Grip et Sissy se tenaient en silence un peu en arrière. Birk -allait et venait, inquiet, humant le sol, retrouvant aussi, lui, des -souvenirs d'autrefois... - -Soudain, le chien s'arrête, son museau se tend, ses yeux étincellent, -sa queue s'agite... - -Un groupe de personnes vient d'arriver devant la porte de la -cour,--quatre hommes, deux femmes, une fillette. Ce sont des gens -pauvrement vêtus et qui paraissent avoir souffert. Le plus vieux se -détache du groupe et s'avance vers Grip, qui, par son âge, semble être -le chef de ces étrangers. - -«Monsieur, lui dit-il, on nous a donné rendez-vous en cet endroit... -Vous... sans doute?... - ---Moi? répond Grip, qui ne connaît pas cet homme et le regarde, non -sans surprise. - ---Oui... lorsque nous avons débarqué à Queenstown, une somme de cent -livres nous a été remise par l'armateur, qui avait ordre de nous -diriger sur Tralee...» - -En ce moment, Birk fait entendre un vif aboiement de joie, et s'élance -vers la plus âgée des deux femmes, avec mille démonstrations d'amitié. - -«Ah! s'écrie celle-ci, c'est Birk... notre chien Birk!... Je le -reconnais... - ---Et vous ne me reconnaissez pas, ma mère Martine, dit P'tit-Bonhomme, -vous ne me reconnaissez pas?... - ---Lui... notre enfant!...» - -Comment exprimer ce qui est inexprimable? Comment peindre la scène -qui suivit? M. Martin, Murdock, Pat, Sim, ont pressé P'tit-Bonhomme -entre leurs bras... Et maintenant, lui, il couvrait de baisers Martine -et Kitty. Puis, saisissant la fillette, il l'enlève, il la dévore de -baisers, il la présente à Sissy, à Grip, à Bob, s'écriant: - -«Ma Jenny... ma filleule!» - -Après ces marques d'effusion, on s'assit sur les pierres éboulées, -au fond de la cour. On causa. Les Mac Carthy durent raconter leur -lamentable histoire. A la suite de l'éviction, on les avait conduits à -Limerick, où Murdock fut condamné à la prison pour quelques mois. Sa -peine achevée, M. Martin et la famille s'étaient rendus à Belfast. Un -navire d'émigrants les avait transportés en Australie, à Melbourne, -où Pat, abandonnant son métier, n'avait pas tardé à les rejoindre. Et -alors, que de démarches, que de peines pour n'aboutir à rien, cherchant -de l'ouvrage, de ferme en ferme, tantôt travaillant ensemble, mais dans -quelles conditions déplorables! tantôt séparés les uns des autres, au -service des éleveurs. Et enfin, après cinq ans, ils avaient pu quitter -cette terre, aussi dure pour eux que l'avait été leur terre natale! - -Avec quelle émotion P'tit-Bonhomme regardait ces pauvres gens, M. -Martin, vieilli, Murdock, aussi sombre qu'il l'avait connu, Pat et Sim, -épuisés par la fatigue et les privations, Martine, n'ayant plus rien de -la fermière alerte et vive qu'elle était quelques années avant, Kitty, -qu'une fièvre permanente semblait miner, et Jenny, à demi étiolée par -tant de souffrances déjà subies à son âge!... C'était à fendre le -cœur. - -Sissy, près des deux fermiers et de la fillette, mêlait ses larmes aux -leurs et essayait de les consoler, leur disant: - -«Vos malheurs sont finis, madame Martine... finis comme les nôtres... -et grâce à votre enfant d'adoption... - ---Lui?... s'écria Martine. Et que pourrait-il?... - ---Toi... mon garçon?...» répéta M. Martin. - -P'tit-Bonhomme était incapable de répondre, tant l'émotion le -suffoquait. - -«Pourquoi nous as-tu ramenés en cet endroit, qui nous rappelle ce passé -misérable? demanda Murdock. Pourquoi sommes-nous dans cette ferme où -ma famille et moi nous avons souffert si longtemps? P'tit-Bonhomme, -pourquoi as-tu voulu nous remettre en face de ces tristes souvenirs?...» - -Et cette question était sur les lèvres de tous, aussi bien les Mac -Carthy que Sissy, Grip, Bob. Quelle avait donc été l'intention de -P'tit-Bonhomme en assignant aux uns comme aux autres ce rendez-vous à -la ferme de Kerwan? - -«Pourquoi?... répondit-il en se maîtrisant non sans peine. Venez, mon -père, ma mère, mes frères, venez!» - -Et on le suivit au centre de la cour. - -Là, du milieu des broussailles et des ronces, s'élevait un petit sapin -verdoyant. - -«Jenny, dit-il en s'adressant à la fillette, tu vois cet arbre?... Je -l'ai planté le jour de ta naissance... Il a huit ans comme toi!» - -Kitty, à laquelle cela rappelait le temps où elle était heureuse, où -elle pouvait espérer que son bonheur aurait au moins quelque durée, -éclata en sanglots. - -«Jenny... ma chérie... reprit P'tit-Bonhomme, tu vois bien ce -couteau...» - -C'était un couteau qu'il avait tiré de sa gaîne de cuir. - -«C'est le premier cadeau que m'a fait Grand'mère... ta bisaïeule, que -tu as à peine connue...» - -A ce nom évoqué au milieu de ces ruines, M. Martin, sa femme, ses -enfants, sentirent leur cœur déborder. - -«Jenny, continua P'tit-Bonhomme, prends ce couteau, et creuse la terre -au pied du sapin.» - -Sans comprendre, après s'être agenouillée, Jenny dégagea les -broussailles, et fit un trou à l'endroit indiqué. Bientôt le couteau -rencontra un corps dur. - -Il y avait là un pot de grès, resté intact sous l'épaisse couche de -terre. - -«Retire ce pot, Jenny, et ouvre-le!» - -La fillette obéit, et chacun la regardait sans prononcer une parole. - -Lorsque le pot eut été ouvert, on vit qu'il contenait un certain nombre -de cailloux, de l'espèce de ceux qui sèment le lit de la Clashen dans -le voisinage. - -«M. Martin, dit P'tit-Bonhomme, vous rappelez-vous?... Chaque soir, -vous me donniez un caillou, lorsque vous aviez été content de moi... - ---Oui, mon garçon, et il n'y a pas eu un seul jour où tu n'aies mérité -d'en recevoir un!... - ---Ils représentent le temps que j'ai passé à la ferme de Kerwan. Eh -bien, compte-les, Jenny... Tu sais compter, n'est-ce pas?... - ---Oh oui!» répondit la fillette. - -Et elle se mit à compter les cailloux, en faisant des petits tas par -centaines. - -«Quinze cent quarante, dit-elle. - ---C'est bien cela, répondit P'tit-Bonhomme. Cela fait plus de quatre -ans que j'ai vécu dans ta famille, ma Jenny... ta famille qui était -devenue la mienne! - ---Et ces cailloux, dit M. Martin, en baissant la tête, ce sont les -seuls gages que tu aies jamais reçus de moi... ces cailloux que -j'espérais te changer en shillings... - ---Et qui, pour vous, mon père, vont se changer en guinées!» - -Ni M. Martin, ni aucun des siens ne pouvaient croire, ne pouvaient -comprendre ce qu'ils entendaient. Une pareille fortune?... Est-ce que -P'tit-Bonhomme était fou? - -Sissy comprit leur pensée, et se hâta de dire: - -«Non, mes amis, il a le cœur aussi sain que l'esprit, et c'est son -cœur qui parle! - ---Oui, mon père Martin, ma mère Martine, mes frères Murdock, Pat et -Sim, et toi, Kitty, et toi, ma filleule, oui!... je suis assez heureux -pour vous rendre une part du bien que vous m'avez fait!... Cette -terre est à vendre... Vous l'achèterez... Vous relèverez la ferme... -L'argent ne vous manquera pas... Vous n'aurez plus à subir les mauvais -traitements d'un Harbert... Vous serez chez vous... Vous serez vos -maîtres!...» - -Et alors P'tit-Bonhomme fit connaître toute son existence depuis le -jour où il avait quitté Kerwan, et dans quelle situation il se trouvait -à présent. Cette somme qu'il mettait à la disposition de la famille Mac -Carthy, cette somme représentée en guinées par les quinze cent quarante -cailloux, cela faisait quinze cent quarante livres[11],--une fortune -pour de pauvres Irlandais! - - [11] Environ 38,500 francs. - -Et ce fut la première fois peut-être que, sur cette terre qui avait -été arrosée de tant de pleurs, tombèrent des larmes de joie et de -reconnaissance! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La famille Mac Carthy demeura ces trois jours de Pâques au village de -Silton avec P'tit-Bonhomme, Bob, Sissy et Grip. Et, après de touchants -adieux, ceux-ci revinrent à Dublin, où, dès le matin du 11 avril, le -bazar rouvrit ses portes. - -Une année s'écoula,--cette année 1887, qui devait compter comme une des -plus heureuses dans l'existence de tout ce petit monde. Le jeune patron -avait alors seize ans accomplis. Sa fortune était faite. Les résultats -de l'affaire de la _Doris_ avaient dépassé les prévisions de M. -O'Brien, et le capital de _Little Boy and Co_ s'élevait à vingt mille -livres. Il est vrai, une partie de cette fortune appartenait à Mr. et -Mrs. Grip, à Bob, les associés de la maison des _Petites Poches_. Mais -est-ce que tous ne formaient pas qu'une seule et même famille? - -Quant aux Mac Carthy, après avoir acquis deux cents acres de terre -dans d'excellentes conditions, ils avaient relevé la ferme, rétabli le -matériel, racheté le bétail. Il va sans dire que force et santé leur -étaient revenues en même temps que l'aisance et le bonheur. Songez -donc! des Irlandais, de simples tenanciers, qui ont longtemps pâti -sous le fouet du landlordisme, maintenant chez eux, ne travaillant plus -pour d'impitoyables maîtres! - -Quant à P'tit-Bonhomme, il n'oublie pas, il n'oubliera jamais qu'il est -leur enfant par adoption, et il pourra bien se faire, un jour, qu'il -se rattache à eux par des liens plus étroits. En effet, Jenny va sur -ses dix ans, elle promet d'être une belle jeune fille... Mais c'est sa -filleule, dira-t-on?... Eh bien! qu'importe, et pourquoi pas?... - -C'est du moins l'avis de Birk. - -FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE. - - - - -TABLE - - - Pages. - - LES PREMIERS PAS. - - I.--Au fond du Connaught. 1 - - II.--Marionnettes royales! 12 - - III.--Ragged-school. 24 - - IV.--L'enterrement d'une mouette. 37 - - V.--Encore la ragged-school. 48 - - VI.--Limerick. 61 - - VII.--Situation compromise. 76 - - VIII.--La Ferme de Kerwan. 93 - - IX.--La ferme de Kerwan (_suite_). 107 - - X.--Ce qui s'est passé au Donegal. 121 - - XI.--Prime à gagner. 132 - - XII.--Le retour. 145 - - XIII.--Double baptême. 158 - - XIV.--Et il n'avait pas encore neuf ans. 179 - - XV.--Mauvaise année. 195 - - XVI.--Éviction. 211 - - - DERNIÈRES ÉTAPES. - - I.--Leurs Seigneuries. 225 - - II.--Pendant quatre mois. 238 - - III.--A Trelingar-castle. 248 - - IV.--Les lacs de Killarney. 262 - - V.--Chien de berger et chiens de chasse. 281 - - VI.--Dix-huit ans à deux. 298 - - VII.--Sept mois à Cork. 312 - - VIII.--Premier chauffeur. 324 - - IX.--Une idée commerciale de Bob. 338 - - X.--A Dublin. 356 - - XI.--Le bazar des _Petites Poches_. 375 - - XII.--Comme on se retrouve. 388 - - XIII.--Changement de couleur et d'état. 405 - - XIV.--La mer de trois côtés. 422 - - XV.--Et pourquoi pas? 440 - - -Paris.--Imp. Gauthier-Villars et fils, 55, quai des Grands-Augustins. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 3: «Connauhgt» remplacé par «Connaught» (Aller au Connaught) - Page 17: «sébille» par «sébile»(lorsque la sébile commence à circuler) - Page 68: «mis» par «miss» (miss Anna Waston) - : «Cromwel» par «Cromwell» (redoutable Cromwell) - Page 91: «chuchotte» par «chuchote» (On chuchote, on plaisante.) - Page 108: «Cathy» par «Carthy» (Martin et Martine Mac Carthy) - Page 125: «rapiéciée» par «rapiécée» (vêtue d'une chemise rapiécée) - Page 148: «famillle» par «famille» (ce manque de nouvelles devait - causer à la famille.) - Page 152: «s'époumonnait» par «'époumonait» (Birk qui s'époumonait) - Page 216: «l'apaiment» par «l'apaisement» (l'apaisement des troubles) - Page 291: «rattrapperont» par «rattraperont» (Les piqueurs la - rattraperont) - Page 295: «Asthon» par «Ashton» (le comte Ashton) - Page 301: «agraffées» par «agrafées» (des broussailles agrafées aux - rocs) - Page 302: «maximun» par «maximum» (le point maximum d'altitude) - Page 309: «coopers» par «coppers» (une poignée de coppers) - Page 343: «Trenmore» par «Tramore» (la charrette dépassa Tramore) - Page 351: «P'tit-Bonbomme» par «P'tit-Bonhomme» (P'tit-Bonhomme - songeait à partir le lendemain) - Page 359: «Saint-Patrik-street» par «Saint-Patrick-street» - (Saint-Patrick-street compte parmi ses habitants) - Page 389: «Murdok» par «Murdock» (Certainement, si Murdock avait été - enfermé) - Page 414: «attrappé» par «attrapé» (un pauvre diable qui aurait attrapé) - Page 422: «imporante» par «importante» (Le chef-lieu de ce comté est - une importante ville) - Page 437: «essaya-il» par «essaya-t-il» (En vain P'tit-Bonhomme - essaya-t-il) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of P'tit-bonhomme, by Jules Verne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK P'TIT-BONHOMME *** - -***** This file should be named 55135-0.txt or 55135-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/3/55135/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: P'tit-bonhomme - -Author: Jules Verne - -Illustrator: Léon Benett - -Release Date: July 17, 2017 [EBook #55135] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK P'TIT-BONHOMME *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<div class="texte600"> - - <p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - - <p><a href="#table_des_chapitres">Table</a></p> - - <div class="figcenter" style="width: 550px;"> - <img src="images/frontispice.jpg" alt="" width="550" height="1022" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-frontispice.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <div class="figcenter border1" style="width: 550px;"> - <img src="images/title.jpg" alt="" width="550" height="852" /> - </div> - - <div class="titlepage"> - <h1>P'TIT-BONHOMME</h1> - </div> - - <div class="titlepage"> - <p id="ch_1" class="section">LES PREMIERS PAS</p> - </div> - - <div class="figcenter" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-1.jpg" alt="" width="550" height="747" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-1.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <h2>I<br /> - AU FOND DU CONNAUGHT.</h2> - - <p>L'Irlande, dont la surface comprend vingt millions d'acres, soit - environ dix millions d'hectares, est gouvernée par un vice-roi ou - <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> lord-lieutenant, assisté d'un Conseil privé, en vertu d'une - délégation du souverain de la Grande-Bretagne. Elle est divisée en - quatre provinces: le Leinster à l'est, le Munster au sud, le Connaught - à l'ouest, l'Ulster au nord.</p> - - <p>Le Royaume-Uni ne formait autrefois qu'une seule île, disent les - historiens. Elles sont deux maintenant, et plus séparées par les - désaccords moraux que par les barrières physiques. Les Irlandais, amis - des Français, sont ennemis des Anglais, comme au premier jour.</p> - - <p>Un beau pays pour les touristes, cette Irlande, mais un triste pays - pour ses habitants. Ils ne peuvent la féconder, elle ne peut les - nourrir—surtout dans la partie du nord. Ce n'est point cependant une - terre bréhaigne, puisque ses enfants se comptent par millions, et si - cette mère n'a pas de lait pour ses petits, du moins l'aiment-ils - passionnément. Aussi lui ont-ils prodigué les plus doux noms, les - plus «sweet»,—mot qui revient familièrement sur leurs lèvres. C'est - la «Verte Erin», et elle est verdoyante en effet. C'est la «Belle - Émeraude», une émeraude sertie de granit et non d'or. C'est «l'île - des Bois», mais plus encore l'île des roches. C'est la «Terre de la - Chanson», mais sa chanson ne s'échappe que de bouches maladives. C'est - la «première fleur de la terre», la «première fleur des mers», mais ces - fleurs se fanent vite au souffle des rafales. Pauvre Irlande! Son nom - serait plutôt l' «Ile de la Misère», nom qu'elle devrait porter depuis - nombre de siècles: trois millions d'indigents sur une population de - huit millions d'habitants.</p> - - <p>En cette Irlande, dont l'altitude moyenne est de soixante-cinq toises, - deux hautes régions séparent nettement les plaines, lacs et tourbières - entre la baie de Dublin et la baie de Galway. L'île se creuse en - cuvette,—une cuvette où l'eau ne manque pas, puisque l'ensemble - des lacs de la Verte Erin comprend environ deux mille trois cents - kilomètres carrés.</p> - - <p>Westport, petite ville de la province de Connaught, est située au fond - de la baie de Clew, semée de trois cent soixante-cinq îles ou îlots, - <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> comme le Morbihan des côtes de Bretagne. Cette baie est l'une - des plus charmantes du littoral, avec ses promontoires, ses caps, ses - pointes, disposées comme autant de dents de requin, qui mordent les - houles du large.</p> - - <p>C'est à Westport que nous allons trouver P'tit-Bonhomme au début de son - histoire. On verra où, quand et comment elle finit.</p> - - <p>La population de cette bourgade,—cinq mille habitants environ,—est en - grande partie catholique. Ce jour-là, un dimanche précisément, 17 juin - 1875, la plupart des habitants s'étaient rendus à l'église pour les - offices du matin. Le Connaught, terre d'origine des Mac-Mahon, produit - ces types celtiques par excellence qui se sont conservés dans les - familles primitives, refoulées par la persécution. Mais quel misérable - pays, et ne justifie-t-il pas ce que l'on dit communément: «Aller au - <ins class="correction" title="Connauhgt">Connaught</ins>, c'est aller en enfer!»</p> - - <p>On est pauvre au sein des bourgades de la haute Irlande, et cependant - s'il y a les guenilles de la semaine, il y a aussi les guenilles des - jours fériés, haillons à volants et à plumes. Les gens mettent ce - qu'ils ont de moins troué; les hommes portent le manteau rapiécé, - frangé par le bas; les femmes, vêtues de jupes étagées les unes sur - les autres, qui viennent de l'échoppe du revendeur, se coiffent de ces - chapeaux aux fleurs artificielles dont il ne reste plus que la monture - en fil de fer.</p> - - <p>Tout ce monde est arrivé pieds nus jusqu'au seuil de l'église, afin de - ne pas user sa chaussure—des bottines crevées à la semelle, des bottes - déchirées à l'empeigne, sans lesquelles nul ne voudrait franchir le - porche du temple, par convenance.</p> - - <p>En ce moment, il n'y avait personne dans les rues de Westport, si ce - n'est un individu qui poussait une charrette traînée par un grand chien - maigre, un épagneul noir et feu, aux pattes déchirées par les cailloux, - au poil usé par le licol.</p> - - <p>«Marionnettes royales... marionnettes!» criait à pleins poumons cet - homme.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p> - - <p>Il est venu de Castlebar, le chef-lieu du comté de Mayo, ce montreur - de cabotins. S'étant dirigé vers l'ouest, il a traversé le col de ces - hauteurs qui font face à la mer, comme la plupart des montagnes de - l'Irlande: au nord, la chaîne du Nephin avec son dôme de deux mille - cinq cents pieds, et au sud, le Croagh-Patrick, où le grand saint - irlandais, l'introducteur du christianisme au IV<sup>e</sup> siècle, passait - les quarante jours du carême. Puis il a descendu les dangereux - raidillons du plateau de Connemara, les sauvages régions des lacs Mask - et Corril qui aboutissent à Clew-Bay. Il n'a pas pris le railway de - Midland-Great-Western qui met Westport en communication avec Dublin; - il n'a point chargé son bagage sur les malles, les cars ou les «carts» - qui roulent à la surface du pays. Il a voyagé en forain, criant partout - son spectacle de marionnettes, relevant de temps en temps d'un violent - coup de fouet le grand chien qui n'en peut plus. Un féroce aboiement de - douleur répond à ce cinglement lancé d'une main vigoureuse, et, parfois - une sorte de gémissement prolongé à l'intérieur de la charrette.</p> - - <p>Et après que l'homme a dit au robuste animal:</p> - - <p>«Marcheras-tu, fils de chienne?...» il semble qu'il s'adresse à un - autre, caché dans la caisse de son véhicule, quand il crie:</p> - - <p>«Te tairas-tu, fils de chien?»</p> - - <p>Le gémissement cesse alors, et la charrette se remet lentement en - marche.</p> - - <p>Cet homme s'appelle Thornpipe. De quel pays est-il? Peu importe. - Il suffit de savoir que c'est un de ces Anglo-Saxons, comme les - Iles-Britanniques n'en produisent que trop parmi les basses classes. Ce - Thornpipe n'a pas plus de sensibilité qu'une bête fauve, ni de cœur - qu'un roc.</p> - - <p>Dès que cet homme eut atteint les premières habitations de Westport, - il suivit la rue principale, bordée de maisons assez convenables, - avec boutiques aux pompeuses enseignes, où l'on ne trouverait que peu - d'acquisitions à faire. A cette rue s'amorcent des ruelles sordides, - comme autant de ruisseaux fangeux qui se jettent dans une limpide - <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> rivière. Sur les galets aigus qui la pavent, la charrette de - Thornpipe promenait son bruit de ferraille, sans doute au détriment - des marionnettes qu'elle véhiculait pour l'agrément des populations du - Connaught.</p> - - <p>Le public faisant toujours défaut, Thornpipe continua de dévaller, et - il arriva à l'entrée du mail que la rue traverse, entre une double - rangée d'ormes. Au delà du mail s'étend un parc dont les allées - sablées, soigneusement entretenues, conduisent jusqu'au port ouvert sur - la baie de Clew.</p> - - <p>Il va sans dire que ville, port, parc, rues, rivière, ponts, églises, - maisons, masures, tout cela appartient à l'un de ces opulents landlords - qui possèdent presque tout le sol de l'Irlande, au marquis de Sligo, - de pure et antique noblesse, lequel n'est point un mauvais maître à - l'égard de ses tenanciers.</p> - - <p>Tous les vingt pas, à peu près, Thornpipe arrêtait sa charrette, il - regardait autour de lui, et d'une voix qui ressemblait à un grincement - de mécanique mal graissée, il criait:</p> - - <p>«Marionnettes royales... marionnettes!»</p> - - <p>Personne ne sortait des boutiques, personne ne mettait la tête aux - fenêtres. Çà et là, quelques haillons apparaissaient entre les ruelles - adjacentes, et de ces haillons sortaient des faces hâves et faméliques, - aux yeux rougis, profonds comme ces soupiraux à travers lesquels on - voit le vide. Puis, il y avait des enfants à peu près nus, et cinq ou - six de ces gamins se hasardèrent enfin à rejoindre la charrette de - Thornpipe, lorsqu'elle eut fait halte sur la grande allée du mail. Et - les voici tous criant:</p> - - <p>«Copper... copper!»</p> - - <p>C'est une monnaie de cuivre, une subdivision du penny, ce qu'il y a de - plus infime en valeur. Et à qui s'adressaient-ils, ces enfants? A un - homme qui avait plus envie de demander l'aumône que de la faire! Aussi, - de quels gestes menaçants du pied et de la main, de quels roulements - d'yeux, il accueillit ces petits qui durent prudemment se tenir hors de - la portée de son fouet,—et encore plus <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> des crocs du chien, une - vraie bête fauve, enragée par les mauvais traitements.</p> - - <p>Et d'ailleurs, Thornpipe est furieux. Il crie dans le désert. On ne - s'empresse pas à ses marionnettes royales. Paddy,—c'est l'Irlandais, - de même que John Bull est l'Anglais,—Paddy ne montre aucune curiosité. - Ce n'est point qu'il ait de l'inimitié pour l'auguste famille de la - Reine. Non! Ce qu'il n'aime pas, ce qu'il hait même de toute une haine - amassée pendant des siècles d'oppression, c'est le landlord, qui le - considère comme un être inférieur aux anciens serfs de Russie. Et, s'il - a acclamé O'Connell, c'est que ce grand patriote a soutenu les droits - de l'Irlande établis par l'acte d'union des trois royaumes en 1806; - c'est que, plus tard, l'énergie, la ténacité, l'audace politique de - cet homme d'État ont obtenu le bill d'émancipation de l'année 1829; - c'est que, grâce à son attitude irréductible, l'Irlande, cette Pologne - de l'Angleterre, l'Irlande catholique surtout, allait entrer dans une - période de quasi-liberté. Nous avons donc lieu de croire que Thornpipe - aurait été mieux avisé en montrant O'Connell à ses concitoyens; mais - ce n'était pas une raison pour dédaigner Sa Gracieuse Majesté en - effigie. Il est vrai, Paddy eût préféré—et de beaucoup—le portrait - de sa souveraine sous forme de pièces monnayées, pounds, couronnes, - demi-couronnes, shillings, et c'est précisément ce portrait, sorti de - la frappe britannique, qui manque le plus généralement aux poches de - l'Irlandais.</p> - - <p>Aucun spectateur sérieux ne se rendant aux invitations réitérées du - forain, la charrette reprit sa marche, tirée péniblement par le grand - chien efflanqué.</p> - - <p>Thornpipe continua cette promenade à travers les allées du mail, sous - l'ombrage de ses magnifiques ormes. Il s'y trouvait seul. Les enfants - avaient fini par l'abandonner. Il atteignit ainsi le parc, sillonné - d'avenues sablées, que le marquis de Sligo livre à la circulation - publique, afin de donner accès au port qu'un bon mille sépare de la - ville.</p> - - <p>«Marionnettes royales... marionnettes!»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> - - <p>Personne ne répondait. Les oiseaux jetaient des cris aigus en - s'envolant d'un arbre à l'autre. Le parc était non moins abandonné que - le mail. Aussi, pourquoi venir un dimanche convier des catholiques - à cette exhibition, lorsque c'est l'heure des offices? Il fallait - vraiment que ce Thornpipe ne fût pas du pays. Peut-être, après le dîner - de midi, entre la messe et les vêpres, sa tentative serait-elle plus - heureuse? Dans tous les cas, il n'y avait aucun inconvénient à pousser - jusqu'au port, et c'est ce qu'il fit en jurant, à défaut de saint - Patrick, par tous les diables d'Irlande.</p> - - <p>Il est peu fréquenté, ce port que la rivière baigne au fond de la baie - de Clew, bien qu'il soit le plus vaste et le mieux abrité de cette - côte. S'il y vient quelques navires, c'est qu'il est nécessaire que la - Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'Angleterre et l'Écosse, envoie à cette - aride région du Connaught ce qu'elle ne peut tirer de son propre sol. - L'Irlande est un enfant qui se nourrit à ces deux mamelles; mais les - nourrices lui font payer cher leur lait.</p> - - <p>Plusieurs matelots se promenaient sur le quai en fumant, et, en ce - jour de fête, il va de soi que le déchargement des navires avait été - suspendu.</p> - - <p>On sait combien l'observation du dimanche est sévère chez la race - anglo-saxonne. Les protestants y apportent toute l'intransigeance de - leur puritanisme, et, en Irlande, les catholiques luttent de rigorisme - avec eux dans la pratique du culte. Et pourtant, ils sont deux millions - et demi contre cinq cent mille adeptes des divers rites de la religion - anglicane.</p> - - <p>Du reste, on ne voyait à Westport aucun navire appartenant aux autres - pays. Des bricks-goélettes, des schooners ou des cutters, quelques - barques de pêche, de celles qui travaillent à l'ouvert de la baie, - se trouvaient à sec, la marée étant basse. Ces navires, venus de la - côte occidentale de l'Écosse avec des chargements de céréales,—ce qui - manque le plus au Connaught,—repartiraient sur lest, après avoir livré - leur cargaison. Pour rencontrer les bâtiments de grande navigation, il - faut aller à Dublin, à Londonderry, à Belfast, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> à Cork, où font - escale les paquebots transatlantiques des lignes de Liverpool et de - Londres.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-8.jpg" alt="" width="550" height="799" /> - <p class="captioncenter">Plusieurs matelots se promenaient sur le quai. (<a href="#Page_7">Page 7.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-8.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Évidemment, ce ne serait pas au fond du gousset de ces marins inoccupés - que Thornpipe pourrait puiser quelques shillings, et son cri devait - rester sans écho même sur les quais du port.</p> - - <p>Il laissa donc s'arrêter sa charrette. Le chien affamé, rompu de - fatigue, s'étendit sur le sable. Thornpipe tira de son bissac un - morceau <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> de pain, quelques pommes de terre et un hareng salé; puis, - il se mit à manger, en homme qui en est à son premier repas après une - longue étape.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-9.jpg" alt="" width="550" height="786" /> - <p class="captioncenter">Thornpipe fit son petit tour. (<a href="#Page_18">Page 18.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-9.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>L'épagneul le regardait, faisant claquer ses mâchoires d'où pendait - une langue brûlante. Mais, paraît-il, ce n'était pas l'heure de sa - réfection, car il finit par allonger sa tête entre ses pattes, en - fermant les yeux.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - - <p>Un léger mouvement, qui se produisit dans la caisse de la charrette, - tira Thornpipe de son apathie. Il se leva, observa si personne ne - l'apercevait. Et alors, soulevant le tapis qui recouvrait la boîte aux - marionnettes, il y introduisit un morceau de pain, en disant d'un ton - farouche:</p> - - <p>«Si tu ne te tais pas!...»</p> - - <p>Un bruit de mastication gloutonne lui répondit, comme si un animal, - mourant de faim, eût été blotti à l'intérieur de cette caisse, et il - revint à son déjeuner.</p> - - <p>Thornpipe eut bientôt achevé le hareng et les pommes de terre, cuites - dans la même eau afin de leur donner plus de goût. Il porta alors à ses - lèvres une gourde grossière, pleine de ce petit lait aigre, qui est une - boisson assez commune dans le pays.</p> - - <p>Sur ces entrefaites, la cloche de l'église de Westport retentit à toute - volée, sonnant la fin de l'office.</p> - - <p>Il était onze heures et demie.</p> - - <p>Thornpipe releva le chien d'un coup de fouet, et ramena vivement sa - charrette vers le mail, avec l'espoir d'accaparer quelques spectateurs - à leur sortie de la messe. Pendant la bonne demi-heure qui précédait - le dîner, peut-être l'occasion s'offrirait-elle de faire une recette. - Thornpipe recommencerait après vêpres, et ne se remettrait en route que - le lendemain, afin d'exhiber ses marionnettes en quelque autre bourgade - du comté.</p> - - <p>En somme, l'idée n'était pas mauvaise. A défaut de shillings, il - saurait se contenter de coppers, et du moins ses marionnettes ne - travailleraient pas pour ce fameux roi de Prusse, dont l'avarice fut - telle que personne ne vit jamais la couleur de son argent.</p> - - <p>Le cri retentit de nouveau:</p> - - <p>«Marionnettes royales... marionnettes!»</p> - - <p>En deux ou trois minutes, une vingtaine de personnes se rassemblèrent - autour de Thornpipe. Dire que ce fût l'élite de la population - westportienne, ce serait dépasser la mesure. Il y avait là des enfants - en majorité, une dizaine de femmes, quelques hommes, la <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> plupart - tenant leurs chaussures à la main, non seulement par désir de ne - point les user, mais aussi parce qu'ils étaient plus à l'aise, ayant - l'habitude de marcher pieds nus.</p> - - <p>Cependant, faisons une exception pour certains notables de Westport, - appartenant à ce public bête des dimanches. Tel le boulanger, qui s'est - arrêté avec sa femme et ses deux enfants. Il est vrai, son «tweed» date - déjà de quelques années, et l'on sait que les années comptent double et - même triple sous le climat pluvieux de l'Irlande; mais le digne patron - est présentable, en somme. Ne se doit-il pas à sa boutique pompeusement - désignée par cette enseigne: «<i>Boulangerie publique centrale</i>»! Et, en - effet, elle centralise si bien les produits de sa fabrication qu'il n'y - en a pas d'autre à Westport. Là se voit également le droguiste, lequel - réclame volontiers le titre de pharmacien, bien que son office soit - dépourvu des drogues les plus usuelles, et pourtant, sur la devanture - se détachent ces mots: <i>Medical Hall</i>, tracés en lettres superbes, qui - devraient vous guérir rien qu'en les regardant.</p> - - <p>Il faut noter encore qu'un prêtre a fait halte devant la charrette de - Thornpipe. Cet ecclésiastique porte un costume très propre: col en - soie, long gilet dont les boutons sont rapprochés comme ceux d'une - soutane, vaste lévite en étoffe noire. C'est le chef de la paroisse, - où il exerce de multiples fonctions. Il ne se contente pas, en effet, - de baptiser, de confesser, de marier, d' «extrémiser» ses fidèles, il - les conseille dans leurs affaires, il les soigne dans leurs maladies, - il agit avec une complète indépendance, car il ne relève de l'État ni - par son traitement ni par ses attributions. Les dîmes en nature ou les - honoraires des cérémonies religieuses,—ce qu'on appelle le casuel - en d'autres pays,—lui assurent une vie honorable et facile. Il est - l'administrateur naturel des écoles et des maisons de charité,—ce - qui ne l'empêche pas de présider les concours de sports nautiques ou - hippiques, lorsque régates ou steeples-chases mettent la paroisse en - fête. Il est intimement mêlé à l'existence familiale de ses ouailles, - il est respecté, car il est respectable, même lorsqu'il <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> ne - dédaigne pas d'accepter quelque broc de bière sur le comptoir d'un - débit. La pureté de ses mœurs n'a jamais subi la moindre atteinte. - Et, d'ailleurs, comment son influence ne serait-elle pas dominante en - ces contrées si pénétrées de catholicisme, où, ainsi que le dit M<sup>lle</sup> - Anne de Bovet dans son remarquable voyage intitulé <i>Trois Mois en - Irlande</i>, «la menace d'être exclu de la Sainte-Table ferait passer le - paysan par le trou d'une aiguille».</p> - - <p>Il y avait donc un public autour de la charrette, un public un peu - plus productif—si l'on veut nous permettre ce mot—que n'aurait pu - l'espérer Thornpipe. Vraisemblablement son exhibition avait quelques - chances de succès, Westport n'ayant en aucun temps été honoré d'un - spectacle de ce genre.</p> - - <p>Aussi le montreur de cabotins fit-il retentir une dernière fois son cri - de «great attraction»:</p> - - <p>«Marionnettes royales... marionnettes!»</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_2">II<br /> - MARIONNETTES ROYALES!</h2> - - <p>La charrette de Thornpipe est établie d'une façon très rudimentaire: - un brancard auquel le farouche épagneul est attelé; une caisse - quadrangulaire, placée sur deux roues—ce qui rendait le tirage plus - facile au long des chemins cahoteux du comté; deux poignées en arrière - permettant de la pousser comme les baladeuses des marchands ambulants; - au-dessus de la caisse, un tendelet de toile, disposé sur quatre tiges - de fer, et qui l'abrite sinon contre le soleil peu ardent d'ordinaire, - du moins contre les pluies interminables de la haute <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> Irlande. Cela - ressemble à l'un de ces appareils roulants qui portent des orgues de - Barbarie à travers les villes et les campagnes, et dont les stridentes - flûtes se mêlent à l'éclat des trompettes; mais ce n'est point un - orgue que Thornpipe promène d'une bourgade à l'autre, ou plutôt, en - cette machine plus compliquée, l'orgue est réduit à l'état de simple - serinette, ainsi qu'on en pourra juger tout à l'heure.</p> - - <p>Le dessus de la caisse est fermé d'un couvercle qui l'emboîte sur - un quart de sa hauteur. Ce couvercle une fois relevé et rabattu - latéralement, voici ce que les spectateurs aperçoivent, non sans - quelque admiration, à la surface de la tablette.</p> - - <p>Toutefois, afin d'éviter des redites, nous conseillons d'écouter - Thornpipe, débitant son boniment habituel. A n'en pas douter, le forain - en eût remontré, avec son intarissable faconde, au célèbre Brioché, le - créateur du premier théâtre des marionnettes sur les champs de foire de - la France.</p> - - <p>«Ladies et gentlemen...»</p> - - <p>C'est le début invariablement destiné à provoquer les sympathies des - spectateurs, même quand il s'adresse aux plus piteux déguenillés d'un - village.</p> - - <p>«Ladies et gentlemen, ceci vous représente la grande salle des fêtes - dans le château royal d'Osborne, île de Wight.»</p> - - <p>En effet, la tablette figure un salon en miniature, contenu entre - quatre planchettes posées de champ, et sur lesquelles sont peintes des - portes et des fenêtres drapées; çà et là des meubles en carton du plus - haut goût, épinglés sur un tapis colorié, des tables, des fauteuils, - des chaises, placés de manière à ne point gêner la circulation des - personnages, princes, princesses, ducs, marquis, comtes, baronnets, - qui se pavanent avec leurs nobles épouses au milieu de cette réception - officielle.</p> - - <p>«Au fond, continue Thornpipe, vous remarquerez le trône de la reine - Victoria, surmonté de son baldaquin de velours cramoisi à crépines - d'or, modèle exact de celui sur lequel Sa Gracieuse Majesté prend place - pendant les cérémonies de la cour.»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p> - - <p>Le trône en question mesure de trois à quatre pouces en hauteur, et - bien que le velours soit en papier pelucheux, et les crépines faites - d'une simple virgule couleur jaune, cela ne laisse pas de donner - illusion aux braves gens qui n'ont jamais vu ce meuble essentiellement - monarchique.</p> - - <p>«Sur le trône, reprit Thornpipe, contemplez la Reine,—ressemblance - garantie,—revêtue de ses habits de gala, le manteau royal attaché aux - épaules, la couronne en tête et le sceptre à la main.»</p> - - <p>Nous qui n'avons jamais eu l'honneur d'entrevoir la souveraine du - Royaume-Uni, Impératrice des Indes, dans ses salons d'apparat, nous ne - saurions dire si la figurine représente Sa Majesté avec une fidélité - scrupuleuse. Toutefois, en admettant qu'elle ceigne la couronne pendant - ces grandes solennités, il est douteux que sa main brandisse un sceptre - qui ressemble au trident de Neptune. Le plus simple, d'ailleurs, - est d'en croire Thornpipe sur parole, et c'est ce que fit sagement - l'assistance.</p> - - <p>«A la droite de la Reine, déclara Thornpipe, j'appelle l'attention des - spectateurs sur Leurs Altesses Royales, le prince et la princesse de - Galles, tels que vous avez pu les voir, lors de leur dernier voyage en - Irlande.»</p> - - <p>Il n'y a pas à s'y tromper, voilà le prince de Galles en costume de - feld-maréchal de l'armée britannique, et la fille du roi de Danemark, - drapée d'une splendide robe de dentelle découpée dans un morceau de ce - papier d'argent qui recouvre les boîtes de pralines.</p> - - <p>De l'autre côté, c'est le duc d'Edimbourg, c'est le duc de Connaught, - c'est le duc de Fife, c'est le prince de Battemberg, ce sont les - princesses leurs femmes, enfin la famille royale au complet, arrangée - de manière à décrire un demi-cercle devant le trône. Il est certain que - ces poupées,—ressemblance garantie toujours,—avec leurs habits de - cérémonie, leurs figures enluminées, leurs attitudes prises sur le vif, - donnent une idée très exacte de la cour d'Angleterre.</p> - - <p>Puis, voici les grands officiers de la couronne, entre autres, le grand - amiral sir Georges Hamilton. Thornpipe prend soin de les <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> désigner - du bout de sa baguette à l'admiration du public, en ajoutant que chacun - d'eux occupe la place due à son rang, suivant l'étiquette cérémoniale.</p> - - <p>Là, respectueusement immobile devant le trône, se tient un monsieur de - haute taille, d'une distinction très anglo-saxonne, et qui ne peut être - qu'un des ministres de la Reine.</p> - - <p>C'en est un, en effet, c'est le chef du cabinet de Saint-James, très - reconnaissable à son dos qui est légèrement courbé sous le poids des - affaires.</p> - - <p>Puis, Thornpipe d'ajouter:</p> - - <p>«Et près du premier ministre, à droite, le vénérable monsieur - Gladstone.»</p> - - <p>Et, ma foi, il eût été difficile de ne pas reconnaître l'illustre - «old man», ce beau vieillard, toujours droit, lui, toujours prêt à - défendre les idées libérales contre les idées autoritaires. Peut-être - y a-t-il lieu de s'étonner qu'il regarde le premier ministre d'un - air sympathique; mais, entre marionnettes,—même entre marionnettes - politiques,—on se passe bien des choses, et ce qui répugnerait à des - êtres de chair et d'os, des cabotins en carton et en bois n'en ont - point vergogne.</p> - - <p>D'ailleurs, voici un autre rapprochement inattendu, engendré par un - extraordinaire anachronisme, car Thornpipe s'écrie en gonflant sa voix:</p> - - <p>«Je vous présente, ladies et gentlemen, votre célèbre patriote - O'Connell, dont le nom trouvera toujours un écho dans le cœur des - Irlandais!»</p> - - <p>Oui! O'Connell était là, à la cour d'Angleterre, en 1875, bien qu'il - fût mort depuis vingt-cinq ans. Et, si on en eût fait l'observation - à Thornpipe, le forain aurait répondu à cela que, pour un fils de - l'Irlande, le grand agitateur est toujours vivant. A ce compte-là, - il aurait tout aussi bien pu exhiber M. Parnell, bien que cet homme - politique ne fût guère connu à cette époque.</p> - - <p>Puis, par places, sont disséminés d'autres courtisans, dont le nom <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> - nous échappe, tous constellés de crachats et enrubannés de cordons, des - célébrités politiques et guerrières, entre autres Sa Grâce le duc de - Cambridge auprès de feu lord Wellington, et feu lord Palmerston auprès - de feu M. Pitt; enfin des membres de la Chambre haute, fraternisant - avec des membres de la Chambre basse; derrière eux, une rangée de - horse-guards, en tenue de parade, à cheval au milieu de ce salon,—ce - qui indique bien qu'il s'agit d'une fête comme il est rare d'en voir - au château d'Osborne. Cet ensemble comprend environ une cinquantaine - de petits bonshommes, violemment peinturlurés, qui représentent avec - aplomb et raideur tout ce qu'il y a de plus aristocratique, de plus - distingué, de plus officiel, dans le monde militaire et politique du - Royaume-Uni.</p> - - <p>On s'aperçoit même que la flotte anglaise n'a point été oubliée, et - si le yacht royal <i>Victoria and Albert</i> n'est pas là sous vapeur, du - moins des navires sont-ils dessinés sur la vitre des fenêtres, d'où - l'on est censé voir la rade de Spithead. Avec de bons yeux, sans doute, - on pourrait distinguer le yacht <i>Enchanteress</i>, ayant à bord leurs - Seigneuries les lords de l'Amirauté, tenant chacun une lunette d'une - main et un porte-voix de l'autre.</p> - - <p>Il faut en convenir, Thornpipe n'a point trompé son public, en disant - que cette exhibition est unique au monde. Positivement, elle permet - d'économiser un voyage à l'île de Wight. Aussi est-ce un ébahissement, - non seulement chez les gamins qui regardent cette merveille, mais - également parmi les spectateurs d'âge respectable, qui ne sont jamais - sortis du comté de Connaught ni des environs de Westport. Peut-être le - curé de la paroisse ne laisse-t-il pas de sourire <i>in petto</i>: quant au - pharmacien-droguiste, il ne se cache pas de dire que ces personnages - sont d'une ressemblance à s'y méprendre, bien qu'il ne les ait vus de - sa vie. Pour le boulanger, il l'avouait, cela passait l'imagination, - et il se refusait à croire qu'une réception à la cour d'Angleterre pût - s'accomplir avec tant de luxe, d'éclat et de distinction.</p> - - <p>«Eh bien, ladies et gentlemen, ce n'est rien encore! reprit Thornpipe. - <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> Vous supposez sans doute que ces personnes royales et autres ne - peuvent faire ni mouvements ni gestes... Erreur! Elles sont vivantes, - vivantes, je vous dis, comme vous et moi, et vous l'allez voir. - Auparavant, je prendrai la liberté de faire mon petit tour en me - recommandant à la générosité d'un chacun.»</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-17.jpg" alt="" width="550" height="791" /> - <p class="captioncenter">Un petiot de trois ans environ. (<a href="#Page_22">Page 22.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-17.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>C'est là le moment critique pour les montreurs de curiosités et autres, - lorsque la <ins class="correction" title="sébille">sébile</ins> commence à circuler entre les rangs de l'assistance. - <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> Règle générale, les spectateurs de ces exhibitions foraines se - classent en deux catégories: ceux qui s'en vont pour ne point mettre - la main à la poche, et ceux qui restent avec l'intention de s'amuser - gratuitement,—ces derniers, qu'on ne s'en étonne pas, de beaucoup - plus nombreux. Il existe une troisième catégorie, celle des payants, - mais elle est si infime qu'il vaut mieux n'en point parler. Et cela - ne fut que trop évident, lorsque Thornpipe «fit son petit tour», - avec un sourire qu'il essayait de rendre aimable et qui n'était que - farouche. En eût-il pu être autrement de cette face de boule-dogue, - aux yeux méchants, à la bouche plus prête à mordre les gens qu'à les - embrasser?...</p> - - <p>Il va de soi que chez toute cette marmaille en guenilles qui ne bougea - pas, on n'eût pas même trouvé deux coppers à récolter. Quant à ceux des - spectateurs qui, alléchés par le boniment du montreur de marionnettes, - voulaient voir sans payer, ils se bornèrent à détourner la tête. Cinq - ou six seulement tirèrent quelques piécettes de leur gousset, ce qui - produisit une recette d'un shilling et trois pence que Thornpipe - accueillit d'une méprisante grimace... Que voulez-vous? Il fallait s'en - contenter, en attendant la représentation de l'après-midi, qui serait - peut-être meilleure, et se conformer au programme annoncé plutôt que de - rendre l'argent.</p> - - <p>Et, alors, à l'admiration muette succéda l'admiration démonstrative - et criarde. Les mains se mirent à battre, les pieds à trépigner, les - bouches à s'emplir, puis à se vider de aohs! qui devaient s'entendre du - port.</p> - - <p>En effet, Thornpipe vient de donner sous la caisse un coup de baguette, - qui a provoqué un gémissement auquel personne n'a pris garde. Soudain - toute la scène s'est animée, on peut dire d'une façon miraculeuse.</p> - - <p>Les marionnettes, mues par un mécanisme intérieur, semblent être - douées d'une vie réelle. Sa Majesté la reine Victoria n'a pas quitté - son trône,—ce qui eût été contraire à l'étiquette,—elle ne s'est - pas même levée, mais elle meut la tête, agitant son bonnet couronné - <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> et abaissant son sceptre à la façon du bâton d'un chef de musique - qui bat une mesure à deux temps. Quant aux membres de la famille - royale, ils se tournent et se retournent tout d'une pièce, rendant - salut pour salut, tandis que ducs, marquis, baronnets, défilent avec - grandes démonstrations de respect. De son côté, le premier ministre - s'incline devant M. Gladstone, qui s'incline à son tour. Après eux, - O'Connell s'avance gravement sur sa rainure invisible, suivi du duc - de Cambridge, lequel semble exécuter un pas de caractère. Les autres - personnages déambulent ensuite, et les chevaux des horse-guards, comme - s'ils étaient non dans un salon mais au milieu de la cour du château - d'Osborne, piaffent en secouant leur queue.</p> - - <p>Et tout ce manège s'accomplit au son d'une musique aigre et susurrante, - grâce à une serinette à laquelle manquaient nombre de dièzes et de - bémols. Mais comment Paddy,—si sensible à l'art musical que Henri - VIII a mis une harpe dans les armes de la Verte Erin,—n'aurait-il pas - été charmé, bien qu'il eût préféré au <i>God save the Queen</i> et au <i>Rule - Britannia</i>, hymnes mélancoliques qui sont les dignes chants nationaux - du triste Royaume-Uni, quelque refrain de sa chère Irlande?</p> - - <p>De vrai, c'était très beau, et pour qui n'avait jamais vu les mises en - scène des grands théâtres de l'Europe, il y avait là de quoi provoquer - plus que de l'admiration. Et ce fut un indescriptible enthousiasme à la - vue de ces marionnettes mouvantes, que l'on appelle en termes du métier - des «danso-musicomanes».</p> - - <p>Mais, à un certain moment, voici que par suite d'un à-coup du - mécanisme, la Reine abaisse si vivement son sceptre qu'elle atteint le - dos rond du premier ministre. Alors les hurrahs du public de redoubler.</p> - - <p>«Ils sont vivants! dit un des spectateurs.</p> - - <p>—Il ne leur manque que la parole! répondit un autre.</p> - - <p>—Ne le regrettons pas!» ajouta le pharmacien, qui était démocrate à - ses moments perdus.</p> - - <p>Et il avait raison. Voyez-vous ces marionnettes faisant des discours - officiels!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> - - <p>«Je voudrais savoir ce qui les met en mouvement, dit alors le boulanger.</p> - - <p>—C'est le diable! répliqua un vieux matelot.</p> - - <p>—Oui! le diable!» s'écrièrent quelques matrones à demi convaincues, - qui se signèrent, en tournant la tête vers le curé, lequel regardait - d'un air pensif.</p> - - <p>«Comment voulez-vous que le diable puisse tenir à l'intérieur de cette - caisse? fit observer un jeune commis, connu pour ses naïvetés. Il est - de grande taille... le diable...</p> - - <p>—S'il n'est pas dedans, il est dehors! riposta une vieille commère. - C'est lui qui nous montre le spectacle...</p> - - <p>—Non, répondit gravement le droguiste, vous savez bien que le diable - ne parle pas l'Irlandais!»</p> - - <p>Or, c'est là une de ces vérités que Paddy admet sans conteste, et - il fut constant que Thornpipe ne pouvait être le diable, puisqu'il - s'exprimait en pure langue du pays.</p> - - <p>Décidément, si le sortilège n'entrait pour rien en cette affaire, - il fallait admettre qu'un mécanisme interne donnait le mouvement à - ce petit monde de cabotins. Cependant personne n'avait vu Thornpipe - remonter le ressort. Et même—particularité qui n'avait point échappé - au curé—dès que la circulation des personnages commençait à se - ralentir, un coup de fouet envoyé sous la caisse que cachait le tapis, - suffisait à ranimer leur jeu. A qui s'adressait ce coup de fouet, - toujours suivi d'un gémissement?»</p> - - <p>Le curé voulut savoir, et il dit à Thornpipe:</p> - - <p>«Vous avez donc un chien au fond de cette boîte?</p> - - <p>L'homme le regarda en fronçant le sourcil et parut trouver la question - indiscrète.</p> - - <p>«Il y a ce qu'il y a! répondit-il. C'est mon secret... Je ne suis pas - obligé de le faire connaître...</p> - - <p>—Vous n'y êtes point obligé, répondit le curé, mais nous avons - bien le droit de supposer que c'est un chien qui fait marcher votre - mécanique...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_21">21</span></p> - - <p>—Eh oui!... un chien, répliqua Thornpipe de mauvaise humeur, un chien - dans une cage tournante... Ce qu'il m'a fallu de temps et de patience - pour le dresser!... Et qu'ai-je reçu en payement de ma peine?... Pas - même la moitié de ce qu'on donne pour dire une messe au curé de la - paroisse!»</p> - - <p>A l'instant où Thornpipe achevait cette phrase, le mécanisme s'arrêta, - au vif déplaisir des spectateurs, dont la curiosité était loin d'être - satisfaite. Et, comme le montreur de marionnettes se disposait à - rabattre le couvercle de la caisse, en disant que la représentation - était terminée:</p> - - <p>«Est-ce que vous consentiriez à en donner une seconde? lui demanda le - pharmacien.</p> - - <p>—Non, répondit brusquement Thornpipe, qui se voyait entouré de regards - soupçonneux.</p> - - <p>—Pas même si l'on vous assurait une belle recette de deux shillings?...</p> - - <p>—Ni pour deux ni pour trois!» s'écria Thornpipe.</p> - - <p>Il ne songeait qu'à partir, mais le public ne semblait point en - humeur de lui livrer passage. Cependant, sur un signe de son maître, - l'épagneul tirait déjà entre les brancards, lorsqu'une longue plainte, - entrecoupée de sanglots, sembla s'échapper de la caisse.</p> - - <p>Et alors Thornpipe, furieux, de s'écrier, ainsi qu'il l'avait déjà fait - une première fois:</p> - - <p>«Te tairas-tu, fils de chien!</p> - - <p>—Ce n'est point un chien qui est là! dit le curé en retenant la - charrette.</p> - - <p>—Si! riposta Thornpipe.</p> - - <p>—Non!... c'est un enfant!...</p> - - <p>—Un enfant... un enfant!» répéta l'assistance.</p> - - <p>Quel revirement venait de s'opérer dans les sentiments des spectateurs! - Ce n'était plus leur curiosité, c'était leur pitié qui se manifestait - par une attitude peu sympathique. Un enfant, placé à l'intérieur de - cette boîte ouverte latéralement, et cinglé de <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> coups de fouet, - lorsqu'il s'arrêtait, n'ayant plus la force de se mouvoir dans sa - cage!...</p> - - <p>«L'enfant... l'enfant!...» cria-t-on énergiquement.</p> - - <p>Thornpipe avait affaire à trop forte partie. Il voulut résister - toutefois et pousser sa charrette par derrière... Ce fut en vain. Le - boulanger la saisit d'un côté, le droguiste de l'autre, et elle fut - secouée de la belle façon. Jamais la cour royale ne s'était trouvée à - pareille fête, les princes heurtant les princesses, les ducs renversant - les marquis, le premier ministre tombant et provoquant avec lui la - chute du ministère,—bref, un cahot tel qu'il se produirait au château - d'Osborne, si l'île de Wight était agitée par un tremblement de terre.</p> - - <p>On eut vite fait de contenir Thornpipe, bien qu'il se débattît - furieusement. Tous s'en mêlèrent. La charrette fut fouillée, le - droguiste se glissa entre les roues, et retira un enfant de la caisse...</p> - - <p>Oui! un petiot de trois ans environ, pâle, souffreteux, malingre, les - jambes zébrées d'écorchures par la mèche du fouet, respirant à peine.</p> - - <p>Personne ne connaissait cet enfant à Westport.</p> - - <p>Telle fut l'entrée en scène de P'tit-Bonhomme, le héros de cette - histoire. Comment il était tombé entre les mains de ce brutal, qui - n'était point son père, il eût été malaisé de le savoir. La vérité est - que le petit être avait été ramassé, neuf mois avant, par Thornpipe - dans la rue d'un hameau du Donegal, et l'on voit à quoi le bourreau - l'avait employé.</p> - - <p>Une brave femme venait de le prendre entre ses bras, elle essayait - de le ranimer. On se pressait autour de lui. Il avait une figure - intéressante, intelligente même, ce pauvre écureuil réduit à faire - tourner sa cage sous la boîte aux marionnettes pour gagner sa vie. - Gagner sa vie... à cet âge!</p> - - <p>Enfin il rouvrit les yeux, et se rejeta en arrière, dès qu'il aperçut - Thornpipe, qui s'avançait avec l'intention de le reprendre, criant - d'une voix irritée:</p> - - <p>«Rendez-le moi!...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p> - - <p>—Êtes-vous donc son père? demanda le curé.</p> - - <p>—Oui... répondit Thornpipe.</p> - - <p>—Non!... ce n'est point mon papa! s'écria l'enfant, qui se cramponnait - aux bras de la femme.</p> - - <p>—Il n'est pas à vous! s'écria le droguiste.</p> - - <p>—C'est un enfant volé! ajouta le boulanger.</p> - - <p>—Et nous ne vous le rendrons pas!» dit le curé.</p> - - <p>Thornpipe voulut résister quand même. La face congestionnée, les - yeux allumés de colère, il ne se possédait plus et semblait disposé - à «prendre des ris à l'irlandaise», c'est-à-dire à jouer du couteau, - lorsque deux vigoureux gaillards s'élancèrent sur lui et le désarmèrent.</p> - - <p>«Chassez-le... chassez-le! répétaient les femmes.</p> - - <p>—Va-t'en d'ici, gueux! dit le droguiste.</p> - - <p>—Et qu'on ne vous revoie pas dans le comté!» s'écria le curé avec un - geste de menace.</p> - - <p>Thornpipe cingla le chien d'un grand coup de fouet, et la charrette - s'en alla en remontant la principale rue de Westport.</p> - - <p>«Le misérable! dit le pharmacien. Je ne lui donne pas trois mois avant - qu'il ait dansé le menuet de Kilmainham!»</p> - - <p>Danser ce menuet, c'est, suivant la locution du pays, danser sa - dernière gigue au bout d'une potence.</p> - - <p>Puis, lorsque le curé eut demandé à l'enfant comment il s'appelait:</p> - - <p>«P'tit-Bonhomme,» répondit celui-ci d'une voix assez ferme.</p> - - <p>Et, de fait, il n'avait pas d'autre nom.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p> - - <h2 id="ch_3">III<br /> - RAGGED-SCHOOL.</h2> - - <p>«Et le numéro 13, qu'est-ce qu'il a?...</p> - - <p>—La fièvre.</p> - - <p>—Et le numéro 9?...</p> - - <p>—La coqueluche.</p> - - <p>—Et le numéro 17?...</p> - - <p>—La coqueluche aussi.</p> - - <p>—Et le numéro 23?...</p> - - <p>—Je crois que ce sera la scarlatine.»</p> - - <p>Et, à mesure que ces réponses lui étaient faites, M. O'Bodkins les - inscrivait sur un registre admirablement tenu, au compte ouvert à - chacun des numéros 23, 17, 9 et 13. Il y avait une colonne affectée - au nom de la maladie, à l'heure de la visite du médecin, à la nature - des remèdes ordonnés, aux conditions dans lesquelles ils devaient être - administrés, lorsque les malades auraient été transportés à l'hospice. - Les noms étaient en écriture gothique, les numéros en chiffres arabes, - les médicaments en ronde, les prescriptions en anglaise courante,—le - tout entremêlé d'accolades finement tracées à l'encre bleue, et de - barres doubles à l'encre rouge. Un modèle de calligraphie doublé d'un - chef-d'œuvre de comptabilité.</p> - - <p>«Il y a quelques-uns de ces enfants qui sont assez gravement atteints, - ajouta le docteur. Recommandez qu'ils ne prennent pas froid pendant le - transport...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-24.jpg" alt="" width="600" height="880" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">LES FEMMES S'APITOYAIENT SUR SON SORT.</span> (<a href="#Page_27">Page 27.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-24.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Oui... oui!.. on le recommandera! répondit négligemment <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> M. - O'Bodkins. Lorsqu'ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune - façon, et pourvu que mes livres soient à jour...</p> - - <p>—Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa - canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose...</p> - - <p>—D'accord, répliqua O'Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des - décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il - me semble que personne n'a lieu de se plaindre.»</p> - - <p>Et le docteur s'en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur.</p> - - <p>M. O'Bodkins était le directeur de la «ragged-school» de Galway, petite - ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest - de la province du Connaught. Cette province est la seule où les - catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c'est là, - comme dans le Munster, que le gouvernement anglais prend à tâche de - refouler l'Irlande non protestante.</p> - - <p>On connaît le type d'original auquel se rapporte ce M. O'Bodkins, et - il ne mérite pas d'être classé parmi les plus bienveillants de la race - humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n'ont pas - eu de jeunesse et qui n'auront point de vieillesse, ayant toujours été - ce qu'ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent, - venus au monde avec des lunettes d'or et qu'on fera bien de leur - laisser dans la tombe, n'ayant eu ni un ennui d'existence ni un souci - de famille, possédant juste ce qu'il faut de cœur pour vivre, et - qu'un sentiment d'amour, d'amitié, de pitié, de sympathie, n'a jamais - su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur - terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais - malheureux—pas même du malheur des autres.</p> - - <p>Tel était O'Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était - précisément né pour être directeur d'une ragged-school.</p> - - <p>Ragged-school, c'est l'école des déguenillés, et l'on a vu de quelle - admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent - les livres de M. O'Bodkins. Il avait pour aides, d'abord une vieille - fumeuse, <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un - ancien pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre - diable, les yeux bons, la physionomie empreinte d'une jovialité - naturelle, le nez un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique - chez l'Irlandais, valait infiniment mieux que les trois quarts des - misérables recueillis dans cette espèce de lazaret scolaire.</p> - - <p>Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs - parents que la plupart n'ont jamais connus, nés du ruisseau et de la - borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui - y retourneront, lorsqu'ils auront l'âge de travailler. Quel rebut de - la société! Quelle dégradation morale! Quelle agglomération de larves - humaines, destinées à faire des monstres! Et, en effet, de ces graines - jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir?</p> - - <p>On en comptait une trentaine dans l'école de Galway, depuis trois ans - jusqu'à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant - que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi - que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la - mortalité une part importante,—ce qui n'est pas une grande perte, à en - croire le docteur.</p> - - <p>Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n'est capable - de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a - une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction, - un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire - s'épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever - ces malheureux, d'autres éducateurs que l'un de ces mannequins dont M. - O'Bodkins nous offre le déplorable type, et qu'il n'est point rare de - rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l'Irlande.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme était l'un des moins âgés de cette ragged-school. Il - n'avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant! Il aurait pu porter sur - son front cette navrante locution française: Pas de chance! Avoir été - traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s'être vu réduit à l'état - de manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié de <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> - quelques bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la - ragged-school de Galway! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour - trouver pire encore?...</p> - - <p>Certes, c'était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la - paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes. - Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu - renoncer à découvrir son origine. P'tit-Bonhomme ne se souvenait que - de ceci: c'est qu'il avait vécu chez une méchante femme en même temps - qu'une autre fillette qui l'embrassait parfois, et aussi une petite qui - était morte... Où cela s'était-il passé?... Il ne savait pas. Qu'il - fût un enfant abandonné ou qu'il eût été volé à sa famille, personne - n'aurait pu le dire.</p> - - <p>Depuis qu'il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui - tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s'apitoyaient - sur son sort. On lui avait conservé le nom de P'tit-Bonhomme. Des - familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant - trois mois. Mais la paroisse n'était pas riche. Bien des malheureux - vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour - les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n'en - existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de - Galway, et voilà neuf mois qu'il végétait au milieu de ce ramassis de - mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu'il en sortirait, - que deviendrait-il? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas - âge, l'existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de - vie ou de mort,—question qui ne reste que trop souvent sans réponse!</p> - - <p>Ainsi P'tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la - vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et - de M. O'Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses. - Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de - causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre - du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres - maladies de l'enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé... <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> - au fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés.</p> - - <p>Mais, pour ce qui est de la santé, si P'tit-Bonhomme supportait - impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de - vue de son développement intellectuel et moral? Comment résisterait-il - au contact de ces «rogues», comme disent les Anglais, au milieu de ces - gnomes vicieux de corps et d'esprit, les uns nés on ne sait où ni de - qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les - colonies pénitentiaires, à moins qu'ils ne fussent fils de suppliciés!</p> - - <p>Et, même il y en avait un dont la mère «faisait son temps» à l'île - Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à - mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains - du fameux Berry.</p> - - <p>Ce garçon se nommait Carker. A douze ans, il semblait déjà prédestiné - à marcher sur les traces de ses parents. On ne s'étonnera pas qu'au - milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu'un. - Il jouissait d'une certaine considération, étant perverti et - pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des - plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant - les crimes, lorsque l'école les aurait vomis comme une écume sur les - grandes routes.</p> - - <p>Hâtons-nous de le dire, P'tit-Bonhomme n'éprouvait que de l'aversion - pour ce Carker, bien qu'il ne cessât de le regarder avec de grands - yeux, pleins d'étonnement. Jugez donc! le fils d'un homme qui a été - pendu!</p> - - <p>En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements - modernes d'éducation où le cube d'air est distribué mathématiquement. - Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et - le lit est vite fait: on ne le retourne même pas. Des réfectoires? A - quoi bon, lorsqu'il s'agit de manger les quelques croûtes et pommes - de terre, dont il n'y a pas toujours suffisance. Quant à la matière - instructive, c'est M. O'Bodkins qui était chargé de la distribuer aux - <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> déguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, - à compter, mais il n'y obligeait personne, et, après deux ou trois - ans passés sous sa férule, on n'eût pas trouvé une dizaine de ces - enfants qui fussent en état de déchiffrer une affiche. P'tit-Bonhomme, - quoiqu'il fût l'un des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, - montrant un certain goût à s'instruire,—ce qui lui valait mille - sarcasmes. Quelle misère, et aussi quelle responsabilité sociale, quand - une intelligence, qui ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans - culture! Sait-on ce que l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune - cerveau, dans lequel la nature a peut-être déposé de bons germes qui ne - produiront pas?</p> - - <p>Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est - pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un - peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements - chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux - et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de - quelques coppers—recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte - spécial—fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant - que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus - avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants. - De jeux, de divertissements, aucuns,—à moins que ce ne soit un plaisir - de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et - du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il - est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,—ce - qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de - lâcheté que de cruauté.</p> - - <p>La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du - directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses - livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous - les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent - dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était - toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le - besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école.</p> - - <p>Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme était <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> - le plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries - de Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais - aussi à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il - la force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup - de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle - colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se - défendre!</p> - - <p>Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop - heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient - aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car - il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de - «vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône. - Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans - l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque - babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non! - il préférait rester avec Grip.</p> - - <p>«Tu n' sors pas? lui disait celui-ci.</p> - - <p>—Non, Grip.</p> - - <p>—Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir!</p> - - <p>—J'aime mieux être battu.»</p> - - <p>Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée. - Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait - d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis - qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer - quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire - honneur à son maître.</p> - - <p>Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires - amusantes, et qu'il les racontait joyeusement.</p> - - <p>Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à - P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu - de la ténébreuse école.</p> - - <p>Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres - s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance. - Celui-ci, <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> nous le répétons, supportait cela avec une très - philosophique résignation.</p> - - <p>«Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Qu' veux-tu?</p> - - <p>—Il est bien méchant, Carker!</p> - - <p>—Certes... bien méchant.</p> - - <p>—Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?...</p> - - <p>—Taper?...</p> - - <p>—Et aussi sur les autres?»</p> - - <p>Grip haussait les épaules.</p> - - <p>«Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?...</p> - - <p>—J' sais pas.</p> - - <p>—Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...»</p> - - <p>Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre.</p> - - <p>«Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises - bêtes?</p> - - <p>—Bah! ça n' vaut pas la peine!</p> - - <p>—Ah! si j'avais tes jambes et tes bras...</p> - - <p>—Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en - servir pour travailler.</p> - - <p>—Tu crois?...</p> - - <p>—Sûr.</p> - - <p>—Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous - essaierons... veux-tu?...»</p> - - <p>Grip voulait bien.</p> - - <p>Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il - était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme, - des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée, - sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la - semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de - haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait - encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés du - nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repas <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> dans la cabane - de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure - bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par - la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit - par la main, et courant pour s'échauffer.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-32.jpg" alt="" width="550" height="797" /> - <p class="captioncenter">Telles étaient les occupations de ces enfants. (<a href="#Page_29">Page 29.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-32.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect - d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente. - P'tit-Bonhomme <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> aurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à - l'intérieur des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de - grillages, leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. - C'était pour lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs - d'argent. Et les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel - plaisir à en visiter les belles chambres, celles du <i>Royal-Hôtel</i> - surtout! Mais les domestiques les auraient chassés tous deux comme des - chiens, ou, ce qui est pire, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> comme des mendiants, car les chiens - peuvent à la rigueur recevoir quelque caresse...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-33.jpg" alt="" width="550" height="790" /> - <p class="captioncenter">Le grand tenant le petit par la main. (<a href="#Page_32">Page 32.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-33.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment - approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les - choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables. - Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui - n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux - qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance - d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers - dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de - malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes - de cuisine!</p> - - <p>Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers - de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un - mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les - contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur - estomac se contracter de spasmes douloureux.</p> - - <p>«Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!... - Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!»</p> - - <p>Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil, - devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise - du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les - lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait:</p> - - <p>«Que ça doit être bon!</p> - - <p>—J' t'en réponds! répliquait Grip.</p> - - <p>—En as-tu mangé?...</p> - - <p>—Un' fois.</p> - - <p>—Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la - ragged-school lui donnait asile.</p> - - <p>Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un - gâteau lui ferait plaisir.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p> - - <p>«J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il.</p> - - <p>—Et pourquoi, mon enfant?...</p> - - <p>—Parce que ce serait plus gros.»</p> - - <p>Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix - d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours - d'existence.</p> - - <p>«Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Oh!... On dirait que c'est sucré!</p> - - <p>—J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre, - encore!»</p> - - <p>Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au - faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie, - l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran, - posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,—autre - ressemblance avec l'Espagne,—et, en arrière, les sauvages montagnes du - Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient - vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque - où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne - de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les - États-Unis d'Amérique.</p> - - <p>Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur - la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme - irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être - moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une - existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des - océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin - est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le - gagne-pain à l'homme.</p> - - <p>«Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs - grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête.</p> - - <p>—Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> - - <p>—T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?...</p> - - <p>—Tu irais loin... loin...</p> - - <p>—Ça viendra p't'être!» répondit Grip.</p> - - <p>Enfin, il ne l'était pas.</p> - - <p>Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du - Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà - d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre - mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur - autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les - vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh. - Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons - robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de - ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect - comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et - vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des - garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être - des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il - n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils - auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se - tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de - traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder - les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres, - les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant - aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de - la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip - affirmât—d'après ce qu'il avait ouï dire,—que «c'était du gâteau à la - crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il - pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes.</p> - - <p>Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par - les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils - passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un - tremblement de terre aurait à moitié détruite. Et <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> encore les - ruines ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. - Ici, de ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à - peine ébauchés dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui - était l'œuvre de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se - dégageait qu'une impression de morne tristesse.</p> - - <p>Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de - Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs, - c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et - répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme, - et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de - rentrer à la ragged-school!</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_4">IV<br /> - L'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE.</h2> - - <p>Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des - déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en - arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses - qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans - le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à - l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être. - Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances. - L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant, - après avoir regardé en arrière.</p> - - <p>Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme? - Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait - parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route, - ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenir <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> - vague et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui - le maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le - berçait sur ses genoux.</p> - - <p>«Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, dit-il un jour - à son compagnon.</p> - - <p>—Què joli nom!» répondit Grip.</p> - - <p>Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que - dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de - renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son - existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la - revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?... - Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère... - loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de - l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la - première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip, - et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et - douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait - des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui...</p> - - <p>«J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait! - disait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour - faire plaisir à l'enfant.</p> - - <p>D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on - l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait - déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise - engeance acharnée contre son protégé.</p> - - <p>Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school, - attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans - la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait - conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir, - perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et - étroites.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> - - <p>L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable - bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas - permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce - qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et - de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces - longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein - jour.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait - quelquefois parlé de Dieu,—Dieu qui est le père à tous. Il se - rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le - nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela - troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant, - sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il - éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût - regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait - pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant - d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une - souris qui regagne son trou.</p> - - <p>Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à - personne,—pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague - idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres. - Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss, - il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu.</p> - - <p>«Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au - milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre - noire.</p> - - <p>—Oui... Dieu?...</p> - - <p>—Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux - d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!»</p> - - <p>A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande - envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il - n'osa pas interroger Kriss à ce sujet.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-40.jpg" alt="" width="550" height="794" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (<a href="#Page_39">Page 39.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-40.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait - être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en - rapporter au dire de Kriss.</p> - - <p>Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip.</p> - - <p>«Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-41.jpg" alt="" width="550" height="770" /> - <p class="captioncenter">Après avoir fait un trou dans le sable. (<a href="#Page_47">Page 47.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-41.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Quèqu'fois, p'tit!</p> - - <p>—Où se trouve-t-il, l'enfer?</p> - - <p>—J' sais pas.</p> - - <p>—Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera - Carker?...</p> - - <p>—Oui... et à grand feu!</p> - - <p>—Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - - <p>—Toi?... méchant?... Non... j' crois pas!</p> - - <p>—Alors, je ne serai pas brûlé?...</p> - - <p>—Pas même d'un ch'veu!</p> - - <p>—Ni toi, Grip?...</p> - - <p>—Ni moi... bien sûr!»</p> - - <p>Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si - maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée.</p> - - <p>Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait - appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté - de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était - mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la - vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant - les préceptes de M. O'Bodkins.</p> - - <p>En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne - figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant - à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas - grand'chose, M. O'Bodkins!—et qui ne produisait pas! Au moins les - autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de - logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien.</p> - - <p>Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur - lui un regard sévère à travers ses lunettes.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant - cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de - comptable et de directeur.</p> - - <p>«Tu ne veux rien faire?... lui dit-il.</p> - - <p>—Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je - fasse?</p> - - <p>—Quelque chose qui paye ce que tu coûtes!</p> - - <p>—Je voudrais bien, mais je ne sais pas.</p> - - <p>—On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions...</p> - - <p>—Je suis trop petit, et on ne veut pas.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - - <p>—Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours - quelque chose à trouver...</p> - - <p>—Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas - les chasser!</p> - - <p>—Vraiment!... As-tu des mains?...</p> - - <p>—Oui.</p> - - <p>—Et as-tu des jambes?</p> - - <p>—Oui.</p> - - <p>—Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des - coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose!</p> - - <p>—Demander des coppers!»</p> - - <p>Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition - révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il - rougissait à la pensée de tendre la main.</p> - - <p>«Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il.</p> - - <p>—Ah! tu ne pourrais pas?...</p> - - <p>—Non!</p> - - <p>—Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te - préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là, - si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!»</p> - - <p>Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la - gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon! - L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras - croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la - vie pour ce pauvre petit être!</p> - - <p>Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas - âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera - jamais assez sur leur sort!</p> - - <p>Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les - excitations des polissons de l'école.</p> - - <p>Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient - plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides - conseils ni les coups.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p> - - <p>Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un - acharnement qui s'expliquait par sa perversité.</p> - - <p>«Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour.</p> - - <p>—Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend!</p> - - <p>—Prendre?...</p> - - <p>—Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort - de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il - vient tout seul.</p> - - <p>—Laisse-moi, Carker!</p> - - <p>—Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir...</p> - - <p>—C'est voler, cela!</p> - - <p>—Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de - riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or, - et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à - rien!</p> - - <p>—Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant.</p> - - <p>—Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça - fait? On y est aussi bien qu'ici—et même mieux. On vous y donne du - pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content.</p> - - <p>—Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant - au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre - comme une balle.</p> - - <p>Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la - bande.</p> - - <p>«Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant - les poings.</p> - - <p>Cette fois, il était vraiment en colère, Grip.</p> - - <p>«Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais - quand je m' mets à taper...»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p> - - <p>Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils - lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne - serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur - affaire» à tous les deux!</p> - - <p>«Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une - certaine commisération.</p> - - <p>—Brûlé?...</p> - - <p>—Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!»</p> - - <p>Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants. - Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur - ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient - décidés à se venger du surveillant et de son protégé.</p> - - <p>Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des - conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il - de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible. - La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les - bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable, - P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des - mauvais traitements.</p> - - <p>Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de - Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui - savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci - était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle - naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les - voiles blanches s'effacer à l'horizon.</p> - - <p>Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur - la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les - premiers mouvements.</p> - - <p>Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté - des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p> - - <p>Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à - leur tête.</p> - - <p>S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient - d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir. - Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre - dont il l'atteignit.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait - reçu le coup.</p> - - <p>«Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il.</p> - - <p>Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à - Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit - l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant - grâce pour l'oiseau.</p> - - <p>«Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais - pas la mouette!... pas la mouette!»</p> - - <p>Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner - sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient - saillie sous la peau! Et toujours il criait:</p> - - <p>«Grâce... Carker... grâce pour la mouette!»</p> - - <p>Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande - poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre, - sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un - abri entre les roches.</p> - - <p>Efforts inutiles.</p> - - <p>«Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer, - il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et - l'envoya sur les galets.</p> - - <p>«Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...»</p> - - <p>Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il - était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la - mouette.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p> - - <p>Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de - hurrahs frénétiques.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,—une colère - aveuglante,—et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de - toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine.</p> - - <p>«Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker.</p> - - <p>Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune - garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis, - tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes, - il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de - l'asphyxier.</p> - - <p>Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements - dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers - Carker, qui s'enfuit avec toute la bande.</p> - - <p>En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne - l'eût saisi et ramené à demi évanoui.</p> - - <p>Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre - sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main:</p> - - <p>«Viens... viens!» lui dit-il.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau - écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et, - creusant un trou dans le sable, il l'y enterra.</p> - - <p>Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une - pauvre mouette humaine!</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - - <h2 id="ch_5">V<br /> - ENCORE LA RAGGED-SCHOOL.</h2> - - <p>En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M. - O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point - pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait - même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et - des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela - avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait - maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève - de Salthill.</p> - - <p>Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M. - O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne - regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut - avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de - pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique, - que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins - avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses - pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le - surveillant de l'école.</p> - - <p>A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé, - de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il - sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du - moins l'enfant se trouvait en sûreté.</p> - - <p>Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà - l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de la <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> - haute Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, - de bises, de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de - l'Amérique septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent - sur l'Europe.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-49.jpg" alt="" width="550" height="788" /> - <p class="captioncenter">Toute l'école se pressait autour du foyer. (<a href="#Page_50">Page 50.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-49.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Un temps âpre et rude aux riverains de cette baie de Galway, enserrée - dans son écran de montagnes comme entre les parois d'une glacière. - Des jours bien courts et des nuits bien longues à passer <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> pour - ceux dont le foyer n'a ni houille ni tourbe. Ne vous étonnez pas si - la température est basse alors à l'intérieur de la ragged-school, - sauf peut-être dans la chambre de M. O'Bodkins. Est-ce que si le - directeur-comptable n'était pas au chaud, son encre resterait liquide - en son encrier?... Est-ce que ses paraphes ne seraient pas gelés avant - qu'il eût pu achever leur fioriture?</p> - - <p>C'était ou jamais le moment d'aller ramasser par les rues, sur les - routes, tout ce qui est susceptible de se combiner avec l'oxygène pour - produire de la chaleur. Médiocre ressource, il faut le reconnaître, - lorsqu'on en est réduit aux branches tombées des arbres, aux - escarbilles abandonnées à la porte des maisons, aux cassures de charbon - que les pauvres se disputent sur les quais de déchargement du port. Les - pensionnaires de l'école s'occupaient donc à cette récolte, et combien - les glaneurs étaient nombreux!</p> - - <p>Notre petit garçon prenait sa part de ce pénible travail. Chaque jour, - il rapportait un peu de combustible. Ce n'était pas mendier, cela. - Aussi, tant bien que mal, l'âtre brillait-il de vilaines flammes - fumeuses dont il fallait se contenter. Toute l'école, gelée sous ses - haillons, se pressait autour du foyer,—les plus grands aux bonnes - places, cela va de soi, tandis que le souper essayait de cuire dans la - marmite. Et quel souper!... Des croûtes de pain, des pommes de terre - de rebut, quelques os auxquels adhéraient encore des bribes de chair, - une abominable soupe, où les taches de graisse remplaçaient les yeux du - bouillon gras.</p> - - <p>Il va sans dire que, devant le feu, il n'y avait jamais une place pour - P'tit-Bonhomme, et rarement une écuelle de ce liquide que la vieille - réservait aux plus grands. Ceux-ci se jetaient dessus comme des chiens - affamés, et n'hésitaient pas à montrer les crocs pour défendre leur - maigre portion.</p> - - <p>Heureusement, Grip s'empressait d'emmener l'enfant dans son trou, et - il lui donnait le meilleur de ce qui lui revenait pour sa part de la - réfection quotidienne. Sans doute, il n'y avait pas de feu là-haut. - Cependant, en se blottissant sous la paille, en se serrant l'un <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> - contre l'autre, tous deux parvenaient à se garantir du froid, puis à - s'endormir, et le sommeil, peut-être cela réchauffe-t-il?... Il faut - l'espérer du moins.</p> - - <p>Un jour, Grip eut un vrai coup de fortune. Il était en promenade et - filait le long de la principale rue de Galway, lorsqu'un voyageur - qui rentrait à <i>Royal-Hôtel</i>, le pria de lui porter une lettre au - Post-Office. Grip s'empressa de faire la commission et, pour sa peine, - il reçut un beau shilling tout neuf. Certes, ce n'était pas un gros - capital qui lui arrivait sous cette forme, et il n'aurait pas à se - creuser la tête pour décider s'il le placerait en rentes sur l'État ou - en valeurs industrielles. Non! le placement tout indiqué se ferait en - nature, beaucoup dans l'estomac de P'tit-Bonhomme, un peu dans le sien. - Il acheta donc une portion de charcuterie variée qui dura trois jours, - et dont on se régala en cachette de Carker et des autres. On le pense - bien, Grip entendait ne rien partager avec ceux qui ne partageaient - jamais avec lui.</p> - - <p>En outre,—ce qui rendit particulièrement heureuse la rencontre de - Grip et du voyageur de <i>Royal-Hôtel</i>,—c'est que ce digne gentleman, - le voyant si mal vêtu, se défit en sa faveur d'un tricot de laine qui - était en bon état.</p> - - <p>Ne croyez pas que Grip eût songé à le garder pour son usage personnel. - Non! il ne pensa qu'à P'tit-Bonhomme. Ce serait «fameux» d'avoir ce bon - tricot sous ses haillons.</p> - - <p>«Il s'ra là-d'dans comme un mouton sous sa laine!» se dit le brave - cœur.</p> - - <p>Mais le mouton ne voulut point que Grip se dépouillât de sa toison à - son profit. Il y eut discussion. Enfin les choses purent s'arranger à - la satisfaction commune.</p> - - <p>En effet, le gentleman était gros, et son tricot eût fait deux fois - le tour du corps de Grip. Le gentleman était grand, et son tricot eût - enveloppé P'tit-Bonhomme de la tête aux pieds. Donc, en gagnant sur la - hauteur et la largeur, il ne serait pas impossible d'ajuster le tricot - à l'avantage des deux amis. Demander à cette vieille ivrognesse de <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> - Kriss de découdre et de recoudre, autant lui demander de renoncer à sa - pipe. Aussi, s'enfermant dans le galetas, Grip se mit-il à l'œuvre - en y concentrant toute son intelligence. Après avoir pris mesure sur - l'enfant, il travailla si adroitement qu'il parvint à confectionner une - bonne veste de laine. Quant à lui, il se trouva pourvu d'un gilet—sans - manches, il est vrai—mais enfin un gilet, c'est déjà quelque chose.</p> - - <p>Il va de soi que recommandation fut faite à P'tit-Bonhomme de cacher sa - veste sous ses loques, afin que les autres ne pussent la voir. Plutôt - que de la lui laisser, ils l'auraient mise en morceaux. C'est ce qu'il - fit, et s'il apprécia l'excellente chaleur de ce tricot pendant les - grands froids de l'hiver, nous le laissons à penser.</p> - - <p>A la suite d'un mois d'octobre excessivement pluvieux, novembre - déchaîna sur le comté une bise glaciale qui condensa en neige toute - l'humidité de l'atmosphère. La couche blanche dépassa l'épaisseur de - deux pieds dans les rues de Galway. La récolte quotidienne de houille - et de tourbe s'en ressentit. On gelait rudement dans la ragged-school, - et si le foyer manquait de combustible, l'estomac, qui est un foyer, en - manquait également, car on n'y faisait pas de feu tous les jours.</p> - - <p>Il fallait bien, néanmoins, au milieu de ces tempêtes de neige, à - travers les courants glacés, le long des rues, sur les routes, que les - déguenillés cherchassent à pourvoir aux besoins de l'école. Maintenant, - on ne trouvait plus rien à ramasser entre les pavés. L'unique - ressource, c'était d'aller de porte en porte. Certes, la paroisse - faisait ce qu'elle pouvait pour ses pauvres; mais, sans parler de la - ragged-school, nombre d'établissements de charité se réclamaient d'elle - en ce temps de misère.</p> - - <p>Les enfants étaient dès lors réduits à quêter d'une maison à l'autre, - et quand toute pitié n'y était pas éteinte, on ne leur faisait pas - mauvais accueil. Le plus souvent, il est vrai, avec quelle brutalité - on les recevait, avec quelles menaces en cas qu'ils s'aviseraient de - revenir, et ils rentraient alors les mains vides...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'avait pu se refuser à suivre l'exemple de ses - compagnons. Et pourtant, lorsqu'il s'arrêtait devant une porte, après - en avoir soulevé le marteau, il lui semblait que ce marteau retombait - d'un grand coup sur sa poitrine. Alors, au lieu de tendre la main, - il demandait si l'on n'avait pas quelque commission à lui donner. - Il s'épargnait du moins la honte de mendier... Une commission à ce - gamin de cinq ans, on savait ce que cela voulait dire, et parfois, - on lui jetait un morceau de pain... qu'il prenait en pleurant. Que - voulez-vous?... la faim.</p> - - <p>Avec décembre, le froid devint très rigoureux et très humide. La - neige ne cessait de tomber à gros flocons. C'est à peine si l'on - pouvait reconnaître son chemin à travers les rues. A trois heures de - l'après-midi, il fallait allumer le gaz, et la lumière jaunâtre des - becs ne parvenait point à percer l'amas des brumes, comme si elle eût - perdu tout pouvoir éclairant. Ni voitures ni charrettes en circulation. - De rares passants se hâtant vers leur logis. Et P'tit-Bonhomme, avec - les yeux brûlés par le froid, les mains et la figure bleuies sous les - morsures de la bise, courait en serrant étroitement ses loques blanches - de neige...</p> - - <p>Enfin ce pénible hiver s'acheva. Les premiers mois de l'année 1877 - furent moins durs. L'été fit une précoce apparition. Il y eut d'assez - fortes chaleurs dès le mois de juin.</p> - - <p>Le 17 août, P'tit-Bonhomme—il avait alors cinq ans et demi—eut la - bonne chance d'une trouvaille, qui allait avoir des conséquences très - inattendues.</p> - - <p>A sept heures du soir, il suivait une des ruelles aboutissant au pont - du Claddagh, et revenait à la ragged-school, certain d'y être fort mal - reçu, car sa tournée n'avait point été fructueuse. Si Grip n'avait - pas quelque vieille croûte en réserve, tous deux devraient se passer - de souper ce soir-là. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs, - et de s'attendre à manger tous les jours, à heure fixe, c'eût été de - la présomption. Que les riches aient de ces habitudes, rien de mieux, - puisque c'est dans leurs moyens. Mais un pauvre diable, ça <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> mange - quand ça peut, et «ça n' mang' pas, quand ça n' peut pas!» disait Grip, - très habitué à se nourrir de maximes philosophiques.</p> - - <p>Or, voilà qu'à deux cents pas de l'école, P'tit-Bonhomme buta et - s'étendit de tout son long sur le pavé. Comme il n'était point tombé - de haut, il ne se fit aucun mal. Mais, au moment où il s'étalait, un - objet, heurté par son pied, avait roulé devant lui. C'était une grosse - bouteille de grès, qui ne s'était pas cassée,—par bonheur, car il - aurait pu être blessé grièvement.</p> - - <p>Notre petit garçon se releva, et, en cherchant autour de lui, finit par - retrouver cette bouteille, dont la contenance pouvait être de deux à - trois gallons. Un bouchon de liège fermait son goulot, et il suffisait - de l'enlever avec la main pour savoir ce que contenait ladite bouteille.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme la déboucha donc, et il lui sembla qu'elle était pleine - de gin.</p> - - <p>Ma foi, il y aurait là de quoi satisfaire tous les déguenillés, et, ce - jour-là, P'tit-Bonhomme put être assuré qu'on lui ferait un excellent - accueil.</p> - - <p>Personne dans la ruelle, aucun passant ne l'avait vu, et deux cents pas - le séparaient de la ragged-school.</p> - - <p>Mais alors des idées lui vinrent,—des idées qui ne seraient venues ni - à Carker ni aux autres. Elle ne lui appartenait pas, cette bouteille. - Ce n'était point un don de charité, ce n'était pas un débris jeté - aux ordures, c'était un objet perdu. Sans doute, de retrouver son - propriétaire, cela ne laisserait pas d'être assez difficile. N'importe, - sa conscience lui disait qu'il n'avait pas le droit de disposer de la - chose d'autrui. Il savait cela d'instinct, car Thornpipe pas plus que - M. O'Bodkins ne lui avaient jamais enseigné ce que c'est que d'être - honnête. Heureusement, il y a de ces cœurs d'enfant où c'est écrit - tout de même.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, assez embarrassé de sa trouvaille, prit la résolution - de consulter Grip. Bien sûr, Grip parviendrait à opérer la restitution. - L'essentiel, c'était d'introduire la bouteille dans le galetas <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> - sans être vu des vauriens, car ils ne s'inquiéteraient guère de la - rendre à qui elle appartenait. Deux ou trois gallons de gin!... Quelle - aubaine!... La nuit venue, il n'en resterait pas une goutte... Pour - ce qui concerne Grip, P'tit-Bonhomme en répondait comme de lui. Il ne - toucherait pas à la bouteille, il la cacherait sous la paille, et, le - lendemain, il prendrait des informations dans le quartier. S'il le - fallait, tous deux iraient de maison en maison, ils frapperaient aux - portes: ce ne serait pas pour mendier, cette fois.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se dirigea alors vers l'école, en essayant, non sans - peine, de cacher la bouteille qui faisait une grosse bosse sous ses - haillons.</p> - - <p>Par malechance, lorsqu'il fut arrivé devant la porte, voici que Carker - sortit brusquement, et il ne put éviter le choc. D'ailleurs, Carker - l'ayant reconnu et le voyant seul, trouva l'occasion bonne pour lui - payer l'arriéré qu'il lui devait depuis l'intervention de Grip sur la - grève de Salthill.</p> - - <p>Il se jeta donc sur P'tit-Bonhomme, et, ayant senti la bouteille sous - ses loques, il la lui arracha.</p> - - <p>«Eh! qu'est-ce que ça? s'écria-t-il.</p> - - <p>—Ça!... ce n'est pas à toi!</p> - - <p>—Alors... c'est à toi?</p> - - <p>—Non... ce n'est pas à moi!»</p> - - <p>Et P'tit-Bonhomme voulut repousser Carker, lequel, d'un coup de pied, - l'envoya rouler à trois pas.</p> - - <p>S'emparer de la bouteille, puis rentrer dans la salle, c'est ce que - Carker eut fait en un instant, et P'tit-Bonhomme ne put que le suivre - en pleurant de rage.</p> - - <p>Il essaya encore de protester; mais Grip n'étant pas là pour lui venir - en aide, ce qu'il reçut de taloches, de coups de pieds, de coups de - dents même!... Jusqu'à la vieille Kriss qui s'en mêla, dès qu'elle eut - aperçu la bouteille.</p> - - <p>«Du gin, s'écria-t-elle, du bon gin, et il y en aura pour tout le - monde!»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p> - - <p>Assurément P'tit-Bonhomme eût mieux fait de laisser cette bouteille - dans la rue, où son propriétaire la cherchait peut-être à cette heure, - car, enfin, deux ou trois gallons de gin, ça vaut des shillings et - même plus d'une demi-couronne. Il aurait dû se dire qu'il lui serait - impossible de remonter au galetas de Grip sans être vu. Maintenant, il - était trop tard.</p> - - <p>Quant à s'adresser à M. O'Bodkins, à lui raconter ce qui venait de se - passer, il aurait été bien accueilli. Aller au cabinet du directeur, - entr'ouvrir sa porte si peu que ce fût, risquer de le déranger au plus - fort de ses calculs... Et puis, qu'en serait-il résulté? M. O'Bodkins - aurait fait apporter la bouteille, et ce qui entrait dans son bureau - n'en sortait guère.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne pouvait rien, et il se hâta de rejoindre Grip au - galetas, afin de tout lui dire.</p> - - <p>«Grip, demanda-t-il, ce n'est pas à soi, n'est-ce pas, une bouteille - qu'on trouve?...</p> - - <p>—Non... j' crois pas, répondit Grip. Est-ce que t'as trouvé une - bouteille?...</p> - - <p>—Oui... j'avais l'intention de te la donner, et, demain, nous aurions - été savoir dans le quartier...</p> - - <p>—A qui qu'elle appartient?... dit Grip.</p> - - <p>—Oui, et peut-être en cherchant...</p> - - <p>—Et ils te l'ont prise, c'te bouteille?...</p> - - <p>—C'est Carker!... J'ai essayé de l'empêcher... et alors les autres... - Si tu descendais, Grip?...</p> - - <p>—Je vais descendre, et nous verrons à qui qu'elle rest'ra, la - bouteille!...»</p> - - <p>Mais lorsque Grip voulut sortir, il ne le put. La porte était fermée à - l'extérieur.</p> - - <p>Cette porte, vigoureusement secouée, résista, à la grande joie de la - bande, qui criait d'en bas:</p> - - <p>«Eh! Grip!...</p> - - <p>—Eh! P'tit-Bonhomme!...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-56.jpg" alt="" width="600" height="860" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">M. O'BODKINS PRENAIT ENFIN LE PARTI DE SE - SAUVER.</span> (<a href="#Page_59">Page 59.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-56.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p> - - <p>—A leur santé!»</p> - - <p>Grip, ne pouvant enfoncer la porte, se résigna suivant son habitude, - s'efforçant de calmer son compagnon très en colère.</p> - - <p>«Bon! dit-il, laissons-les, ces bêtes!</p> - - <p>—Oh! n'être pas le plus fort!</p> - - <p>—A quoi qu' ça servirait!... Tiens, p'tit, v'là des pommes de terre - que je t'ai gardées... Mange...</p> - - <p>—Je n'ai pas faim, Grip!</p> - - <p>—Mange tout d' même, et puis on s' fourr'ra sous la paille pour - dormir.»</p> - - <p>C'était ce qu'il y aurait de mieux à faire, après un souper, hélas! si - maigre.</p> - - <p>Si Carker avait fermé la porte du galetas, c'est qu'il ne tenait pas à - être dérangé ce soir-là. Grip sous les verrous, on serait à son aise - pour fêter la bouteille de gin, et Kriss ne s'y opposerait pas, pourvu - qu'on lui réservât sa part.</p> - - <p>Et alors la liqueur circula dans les tasses. Quels cris, quels - hurlements! Il ne leur en fallait pas beaucoup, à ces vauriens, pour - les griser, sauf Carker peut-être, qui avait déjà l'habitude des - boissons alcooliques.</p> - - <p>C'est ce qui ne tarda pas d'arriver. La bouteille n'était pas à demi - vide, quoique Kriss y eût puisé à même, que l'ignoble bande était - plongée dans l'ivresse. Et ce tumulte, ce vacarme, ne suffirent pas à - tirer M. O'Bodkins de son indifférence accoutumée. Que lui importait - ce qui se passait en bas, lorsqu'il était en haut devant ses cartons - et ses livres?... La trompette du jugement dernier n'aurait pu l'en - distraire.</p> - - <p>Et pourtant, il allait bientôt être brusquement arraché de son - bureau,—non sans grand dommage pour sa chère comptabilité.</p> - - <p>Après avoir absorbé un gallon et demi de gin, des trois que contenait - la bouteille, la plupart des garnements étaient tombés sur leur paille, - pour ne pas dire leur fumier. Et là, ils se fussent endormis, s'il ne - fût venu à Carker l'idée de faire un brûlot.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> - - <p>Un brûlot, c'est un punch. Au lieu de rhum, on met du gin dans une - casserole, on l'allume, il flambe, et on le boit tout brûlant.</p> - - <p>C'est ce qu'imagina Carker, pour le plus vif plaisir de la vieille - Kriss et de deux ou trois autres qui résistaient encore. Certes, il - manquait certains ingrédients à ce brûlot, mais les pensionnaires de la - ragged-school n'étaient point exigeants.</p> - - <p>Lorsque le gin eut été versé dans la marmite,—l'unique ustensile que - la vieille Kriss eût à sa disposition,—Carker prit une allumette, et - alluma le brûlot.</p> - - <p>Dès que la flamme bleuâtre eut éclairé la salle, ceux de ces - déguenillés qui pouvaient se tenir sur leurs jambes, commencèrent une - ronde bruyante autour de la marmite. Qui eût passé en ce moment dans la - rue, aurait cru qu'une légion de diables avait envahi l'école. Il est - vrai, ce quartier est désert aux premières heures de la nuit.</p> - - <p>Soudain une vaste lueur apparut à l'intérieur de la maison. Un faux pas - ayant renversé le récipient, d'où débordaient les vapeurs enflammées - du gin, le liquide se répandit sur la paille, en gagnant jusqu'aux - derniers recoins de la salle. En un instant, le feu fut partout, - comme s'il eût fusé d'un tas de pièces d'artifices. Ceux qui étaient - valides et ceux qui furent tirés de leur ivresse par les crépitements - de l'incendie n'eurent que le temps d'ouvrir la porte, d'entraîner la - vieille Kriss et de se jeter dans la rue.</p> - - <p>En ce moment, Grip et P'tit-Bonhomme, qui venaient de s'éveiller, - cherchèrent vainement à s'enfuir hors du galetas, que remplissait une - fumée suffocante.</p> - - <p>Déjà, d'ailleurs, le reflet des flammes avait été aperçu. Quelques - habitants, munis de seaux et d'échelles, accouraient. Très - heureusement, la ragged-school était isolée, et le vent, portant à - l'opposé, ne menaçait point les maisons d'en face.</p> - - <p>Mais, s'il y avait peu d'espoir de sauver cette antique cassine, il - fallait songer à ceux qui s'y trouvaient, et auxquels la flamme fermait - toute issue.</p> - - <p>Alors s'ouvrit une fenêtre de l'étage qui donnait sur la rue.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span></p> - - <p>C'était la fenêtre du cabinet de M. O'Bodkins, que l'incendie allait - bientôt atteindre. Le directeur apparut tout effaré, s'arrachant les - cheveux.</p> - - <p>Ne croyez pas qu'il s'inquiétait de savoir si ses pensionnaires - étaient en sûreté... il ne songeait même pas à lui, ni au danger qu'il - courait...</p> - - <p>«Mes livres... mes livres!» criait-il en agitant désespérément les bras.</p> - - <p>Et, après avoir essayé de descendre par l'escalier de son cabinet dont - les marches crépitaient sous la lèche des flammes, il se décida à jeter - par la fenêtre ses registres, ses cartons, ses ustensiles de bureau. - Aussitôt les garnements de se précipiter dessus, de les piétiner, - d'éparpiller les feuillets que le vent dispersait, tandis que M. - O'Bodkins se décidait enfin à se sauver par une échelle dressée contre - la muraille.</p> - - <p>Mais ce que le directeur avait pu faire, Grip et l'enfant ne le - pouvaient pas. Le galetas ne prenait jour que par une étroite lucarne, - et l'escalier qui le desservait s'effondrait marche à marche au milieu - de la fournaise. La déflagration des murs de paillis commençait, et les - flammèches, retombant en pluie sur le toit de chaume, allaient bientôt - faire de la ragged-school un large brasier.</p> - - <p>Les cris de Grip dominèrent alors le fracas de l'incendie.</p> - - <p>«Il y a donc du monde dans ce grenier?» demanda quelqu'un qui venait - d'arriver sur le théâtre de la catastrophe.</p> - - <p>C'était une dame en costume de voyage. Après avoir laissé sa voiture - au tournant de la rue, elle était accourue de ce côté avec sa femme de - chambre.</p> - - <p>En réalité, le sinistre s'était propagé si rapidement qu'il n'existait - plus aucun moyen de s'en rendre maître. Aussi, depuis que le directeur - avait été sauvé, avait-on cessé de combattre le feu, croyant qu'il ne - se trouvait plus personne dans la maison.</p> - - <p>«Du secours... du secours à ceux qui sont là!» s'écria de nouveau <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> - la voyageuse, en faisant de grands gestes dramatiques. Des échelles, - mes amis, des échelles... et des sauveteurs!»</p> - - <p>Mais comment appliquer des échelles contre ces murs qui menaçaient de - s'écrouler? Comment atteindre le galetas sur un toit enveloppé d'une - fumée épaisse, et dont le chaume pétillait comme une meule livrée aux - flammes?</p> - - <p>«Qui donc est dans ce grenier?... demanda-t-on à M. O'Bodkins, occupé à - ramasser ses registres.</p> - - <p>—Qui?... je ne sais...» répondit le directeur éperdu, n'ayant - conscience que de son propre désastre.</p> - - <p>Puis, la mémoire lui revenant:</p> - - <p>«Ah!... si... deux... Grip et P'tit-Bonhomme...</p> - - <p>—Les malheureux! s'écria la dame. Mon or, mes bijoux, tout ce que je - possède, à qui les sauvera!»</p> - - <p>Il était maintenant impossible de pénétrer à l'intérieur de l'école. - Une gerbe écarlate se projetait à travers les murs. Le dedans flambait, - crépitait, s'écroulait. Encore quelques instants, et sous le souffle de - la rafale, qui tordait les flammes comme l'étamine d'un pavillon, la - ragged-school ne serait plus qu'une caverne de feu, un tourbillon de - vapeurs incandescentes.</p> - - <p>Soudain le toit de chaume creva à la hauteur de la lucarne. Grip - était parvenu à le déchirer, à briser les bardeaux, au moment où - l'incendie faisait craquer le plancher du galetas. Il se hissa alors - sur les traverses du faîtage, et il tira après lui le jeune garçon - à demi-suffoqué. Puis, ayant gagné la partie du mur qui formait - pignon à droite, il se laissa glisser sur l'arête, tenant toujours - P'tit-Bonhomme entre ses bras.</p> - - <p>En ce moment, il se produisit une violente poussée de flammes - fuligineuses, éructées de la toiture, en faisant jaillir des milliers - d'étincelles.</p> - - <p>«Sauvez-le... cria Grip, sauvez-le!»</p> - - <p>Et il lança l'enfant du côté de la rue, où, par bonheur, un homme le - reçut dans ses bras, avant qu'il se fût brisé sur le sol.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p> - - <p>Grip, se jetant à son tour, roula presque asphyxié au pied d'un pan de - muraille, qui s'abattit d'un bloc.</p> - - <p>Alors la voyageuse s'avançant vers l'homme qui tenait P'tit-Bonhomme, - lui demanda d'une voix tremblante d'émotion:</p> - - <p>«A qui est cette innocente créature?...</p> - - <p>—A personne!... Ce n'est qu'un enfant trouvé... lui répondit cet homme.</p> - - <p>—Eh bien... il est à moi... à moi!... s'écria-t-elle en le prenant, en - le serrant sur sa poitrine.</p> - - <p>—Madame... fit observer la femme de chambre.</p> - - <p>—Tais-toi... Élisa... tais-toi!... C'est un ange qui m'est tombé du - ciel!»</p> - - <p>Comme l'ange n'avait ni parents ni famille, autant valait le laisser - aux mains de cette belle dame, douée d'un cœur si généreux, et - ce furent des hurrahs qui la saluèrent, au moment où s'écroulaient, - au milieu d'une gerbe de flammeroles, les derniers restes de la - ragged-school.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_6">VI<br /> - LIMERICK.</h2> - - <p>Quelle était cette femme charitable, qui venait d'entrer en scène de - cette façon quelque peu mélodramatique? On l'aurait vue se précipitant - au milieu des flammes, sacrifiant sa vie pour arracher cette frêle - victime à la mort, que personne ne s'en fût étonné, tant elle y mettait - de conviction scénique. En vérité, il eût été sien, cet enfant, qu'elle - ne l'aurait pas entouré plus étroitement de ses bras, <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> tandis - qu'elle l'emportait vers sa voiture. En vain sa femme de chambre - avait-elle voulu la décharger de ce précieux fardeau... Jamais... - jamais!</p> - - <p>«Non, Élisa, laisse-le! répétait-elle d'une voix vibrante. Il est à - moi... Le ciel m'a permis de le retirer des ruines de cette maison en - flammes... Merci, merci, mon Dieu!... Ah! le chéri!... le chéri!»</p> - - <p>Le chéri était à demi suffoqué, la respiration incomplète, la bouche - haletante, les yeux fermés. Il lui aurait fallu de l'air, le grand air, - et, après avoir été presque étouffé par les fumées de l'incendie, il - risquait de l'être par les tourbillons de tendresse dont l'enveloppait - sa libératrice.</p> - - <p>«A la gare, dit-elle au cocher, lorsqu'elle eut rejoint sa voiture, - à la gare!... Une guinée... si nous ne manquons pas le train de neuf - heures quarante-sept!»</p> - - <p>Le cocher ne pouvait être insensible à cette promesse,—en Irlande, - le pourboire n'étant rien de moins qu'une institution sociale. Aussi - mit-il au trot le cheval de son «growler», appellation qui s'applique à - ces antiques et inconfortables véhicules.</p> - - <p>Mais enfin quelle était cette providentielle voyageuse? Par une - extraordinaire bonne chance, P'tit-Bonhomme était-il tombé entre des - mains qui ne l'abandonneraient plus?</p> - - <p>Miss Anna Waston, premier grand rôle de drame du théâtre de Drury-Lane, - une sorte de Sarah Bernhardt en tournée, qui donnait actuellement des - représentations au théâtre de Limerick, comté de Limerick, province de - Munster. Elle venait d'achever un voyage d'agrément de quelques jours à - travers le comté de Galway, accompagnée de sa femme de chambre,—autant - dire une amie aussi grognonne que dévouée, la sèche Élisa Corbett.</p> - - <p>Excellente fille, cette comédienne, très goûtée du public des - mélodrames, toujours en scène même après le baisser du rideau, toujours - prête à s'emballer dans les questions de sentiment, ayant le cœur - sur la main, la main ouverte comme le cœur, néanmoins très sérieuse - en ce qui concernait son art, intraitable dans les cas où une <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> - maladresse pouvait le compromettre, et à cheval sur les questions de - cachets et de vedette.</p> - - <p>Miss Anna Waston, fort connue dans tous les comtés du Royaume-Uni, - n'attendait que l'occasion d'aller se faire applaudir en Amérique, aux - Indes, en Australie, c'est-à-dire partout où la langue anglaise est - parlée, car elle avait trop de fierté pour s'abaisser à n'être qu'une - poupée de pantomime sur des théâtres où elle n'aurait pu être comprise.</p> - - <p>Depuis trois jours, désireuse de se remettre des incessantes fatigues - que lui imposait le drame moderne dans lequel elle ne cessait de mourir - au dernier acte, elle était venue respirer l'air pur et fortifiant de - la baie de Galway. Son voyage achevé, elle se dirigeait, ce soir-là, - vers la gare pour prendre le train de Limerick, où elle devait jouer - le lendemain, lorsque des cris de détresse, une intense réverbération - de flammes, avaient attiré son attention. C'était la ragged-school qui - brûlait.</p> - - <p>Un incendie?... Comment résister au désir de voir un de ces incendies - «nature», qui ressemblent si peu à ces incendies de théâtre au - lycopode? Sur son ordre et malgré les observations d'Élisa, la voiture - s'était arrêtée à l'extrémité de la rue, et miss Anna Waston avait - assisté aux diverses péripéties de ce spectacle, bien supérieur à - ceux que les pompiers de service regardent d'un œil attentif et - souriant. Cette fois, les praticables s'effondraient en se tordant, - les dessous flambaient pour tout de bon. En outre, cela n'avait pas - manqué d'intérêt. La situation s'était corsée comme dans une pièce bien - conduite. Deux créatures humaines sont enfermées au fond d'un galetas, - dont l'escalier est dévoré par les flammes, et qui n'a plus d'issues... - Deux garçons, un grand et un petit... Peut-être une fillette eût-elle - mieux valu?... Et alors, les cris poussés par miss Anna Waston... - Elle se serait élancée à leur secours, n'eût été son cache-poussière - qui aurait pu donner un nouvel aliment à l'incendie... D'ailleurs, la - toiture vient de se crever autour de la lucarne... Les deux malheureux - ont apparu au milieu des vapeurs, le grand portant le <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> petit... Ah! - le grand, quel héros, et comme il se pose en artiste!... Quelle science - du geste, quelle vérité d'expression!... Pauvre Grip! il ne se doute - guère qu'il a produit tant d'effet... Quant à l'autre, «le nice boy!... - le nice boy!» le gentil! répète miss Anna Waston, c'est un ange qui - traverse les flammes d'un enfer!... Vrai, P'tit-Bonhomme, c'est bien la - première fois que tu auras été comparé à un chérubin, ou à tout autre - échantillon de la bambinerie céleste!</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-64.jpg" alt="" width="550" height="802" /> - <p class="captioncenter">Grip tenant toujours P'tit-Bonhomme. (<a href="#Page_60">Page 60.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-64.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p> - - <p>Oui! cette mise en scène, miss Anna Waston en avait saisi les moindres - détails. Comme au théâtre, elle s'était écriée: «Mon or, mes bijoux, - et tout ce que je possède à qui les sauvera!» Mais personne n'avait pu - s'élancer le long des murs chancelants, sur la toiture croûlante... - Enfin le chérubin avait été recueilli entre des bras ouverts à point - pour le recevoir... puis, de ces bras, il avait passé dans ceux de miss - Anna Waston... Et, à présent, P'tit-Bonhomme <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> possédait une mère, - et même la foule assurait que ce devait être une grande dame qui venait - de reconnaître son fils au milieu de l'incendie de la ragged-school.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-65.jpg" alt="" width="550" height="791" /> - <p class="captioncenter">Miss Waston s'aperçut que son protégé la regardait. (<a href="#Page_68">Page 68.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-65.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Après avoir salué, en s'inclinant, le public qui l'applaudissait, miss - Anna Waston avait disparu, emportant son trésor, malgré tout ce que lui - disait sa femme de chambre. Que voulez-vous? Il ne faut pas demander - à une comédienne, âgée de vingt-neuf ans, à la chevelure ardente, - à la coloration chaude, aux regards dramatiques,—et tant soit peu - écervelée,—de maîtriser ses sentiments, de se maintenir en une juste - mesure, comme le faisait Élisa Corbett, à l'âge de trente-sept ans, - une blonde, froide et fade, depuis plusieurs années au service de sa - fantasque maîtresse. Il est vrai, la caractéristique de l'actrice était - de se croire toujours en représentation sur un théâtre, aux prises avec - les péripéties de son répertoire. Pour elle, les circonstances les plus - ordinaires de la vie étaient des «situations», et lorsque la situation - est là...</p> - - <p>Il va sans dire que la voiture étant arrivée à temps à la gare, le - cocher reçut la guinée promise. Et maintenant, miss Anna Waston, seule - avec Élisa, au fond d'un compartiment de première classe, pouvait - s'abandonner à toutes ces effusions dont le cœur d'une véritable - mère eût été rempli.</p> - - <p>«C'est mon enfant!... mon sang... ma vie! répétait-elle. On ne me - l'arrachera pas!»</p> - - <p>Entre nous, qui eût pu songer à lui arracher ce petit abandonné, sans - famille?</p> - - <p>Et Élisa de se dire:</p> - - <p>«Nous verrons ce que cela durera!»</p> - - <p>Le train roulait alors à petite vitesse vers Artheury-jonction, en - traversant le comté de Galway qu'il met en communication avec la - capitale de l'Irlande. Pendant cette première partie du trajet—une - douzaine de milles—P'tit-Bonhomme n'avait point repris connaissance, - malgré les soins assidus et les phrases traditionnelles de la - comédienne.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p> - - <p>Miss Anna Waston s'était d'abord occupée de le déshabiller. L'ayant - débarrassé de ses loques souillées de fumée, à l'exception du tricot - de laine qui était en assez bon état, elle lui avait fait une chemise - d'une de ses camisoles tirée du sac de voyage, une veste d'un corsage - de drap, une couverture de son châle. Mais l'enfant ne semblait pas - s'apercevoir qu'il fût enveloppé de vêtements bien chauds, et pressé - sur un cœur encore plus chaud que n'étaient les vêtements.</p> - - <p>Enfin, à la jonction, une partie du train fut détachée, et dirigée sur - Kilkree qui est à la limite du comté de Galway, où il y eut une halte - d'une demi-heure. Pendant ce temps-là P'tit-Bonhomme n'avait pas encore - repris ses sens.</p> - - <p>«Élisa... Élisa... s'écria miss Anna Waston, il faut voir s'il n'y a - pas un médecin dans le train!»</p> - - <p>Élisa s'informa, bien qu'elle assurât sa maîtresse que ça n'en valait - pas la peine.</p> - - <p>Il n'y avait pas de médecin.</p> - - <p>«Ah! ces monstres... répondit miss Anna Waston, ils ne sont jamais où - ils devraient être!</p> - - <p>—Voyons, madame, il n'a rien, ce gamin!... Il finira par revenir à - lui, si vous ne l'étouffez pas...</p> - - <p>—Tu crois, Élisa?... Le cher bébé!... Que veux-tu?.. Je ne sais pas, - moi!.. Je n'ai jamais eu d'enfant!... Ah! si j'avais pu le nourrir de - mon lait!»</p> - - <p>Cela était impossible, et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était d'un âge où - l'on éprouve le besoin d'une alimentation plus substantielle. Miss Anna - Waston en fut donc pour ses regrets d'insuffisance maternelle.</p> - - <p>Le train traversa le comté de Clare,—cette presqu'île jetée entre la - baie de Galway au nord et le long estuaire du Shannon au sud—un comté - dont on ferait une île en creusant un canal d'une trentaine de milles - à la base des monts Sliève-Sughty. La nuit était sombre, l'atmosphère - tumultueuse, balayée par les rafales de l'ouest. N'était-ce pas le ciel - de la situation?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p> - - <p>«Il ne revient pas à lui, cet ange? ne cessait de s'écrier miss Anna - Waston.</p> - - <p>—Voulez-vous que je vous dise, madame?...</p> - - <p>—Dis, Élisa, dis, de grâce!...</p> - - <p>—Eh bien... je crois qu'il dort!»</p> - - <p>Et c'était vrai.</p> - - <p>On traversa Dromor, Ennis qui est la capitale du comté, où le train - arriva vers minuit, puis Clare, puis New-Market, puis Six-Miles, la - frontière enfin, et, à cinq heures du matin, le train entrait en gare - de Limerick.</p> - - <p>Non seulement P'tit-Bonhomme avait dormi pendant tout le trajet, mais - miss Anna Waston avait fini par succomber au sommeil, et, lorsqu'elle - se réveilla, elle s'aperçut que son protégé la regardait en ouvrant de - grands yeux.</p> - - <p>Et, alors, de l'embrasser en répétant:</p> - - <p>«Il vit!... il vit!... Dieu, qui me l'a donné, n'aurait pas eu la - cruauté de me le reprendre!»</p> - - <p>Élisa voulut bien convenir que Dieu n'aurait pu être cruel à ce point, - et voilà comment il advint que notre petit garçon passa presque sans - transition du galetas de la ragged-school au bel appartement que <ins class="correction" title="mis">miss</ins> - Anna Waston, en représentation au théâtre de Limerick, occupait à - <i>Royal-George-Hôtel</i>.</p> - - <p>Un comté qui a vaillamment marqué dans l'histoire de l'Irlande, - ce comté de Limerick où s'organisa la résistance des catholiques - contre l'Angleterre protestante. Sa capitale, fidèle à la dynastie - jacobite, tint tête au redoutable <ins class="correction" title="Cromwel">Cromwell</ins>, subit un siège mémorable, - puis, abattue par la famine et les maladies, noyée dans le sang des - exécutions, finit par succomber. Là fut signé le traité qui porte - son nom, lequel assurait aux catholiques irlandais l'égalité des - droits civils et le libre exercice de leur culte. Il est vrai, ces - dispositions furent outrageusement violées par Guillaume d'Orange. Il - fallut reprendre les armes, après de longues et cruelles exactions; - mais, malgré leur valeur, et bien que la Révolution française eût - envoyé <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Hoche à leur secours, les Irlandais, qui se battaient «la - corde au cou», comme ils disaient, furent vaincus à Ballinamach.</p> - - <p>En 1829, les droits des catholiques se virent enfin reconnus, grâce - au grand O'Connell, qui prit en main le drapeau de l'indépendance et - obtint ou plutôt imposa le bill d'émancipation au gouvernement de la - Grande-Bretagne.</p> - - <p>Et, puisque ce roman a choisi l'Irlande pour théâtre, qu'il nous soit - permis de rappeler ces quelques phrases inoubliables, jetées alors à la - face des hommes d'État de l'Angleterre. Que l'on veuille bien ne point - les considérer comme un hors-d'œuvre; elles sont gravées au cœur - des Irlandais, et on en sentira l'influence en quelques épisodes de - cette histoire.</p> - - <p>«Jamais ministère ne fut plus indigne! s'est écrié un jour O'Connell. - Stanley est un whig renégat; sir James Graham, quelque chose de pire - encore; sir Robert Peel, un drapeau bariolé de cinq cents couleurs, - et pas bon teint, aujourd'hui orange, demain vert, le surlendemain - ni l'une ni l'autre de ces couleurs, mais il faut prendre garde que - ce drapeau soit jamais teint de sang!... Quant à ce pauvre diable de - Wellington, rien de plus absurde que d'avoir édifié cet homme-là en - Angleterre. L'historien Alison n'a-t-il pas démontré qu'il avait été - surpris à Waterloo? Heureusement pour lui, il avait alors des troupes - déterminées, il avait des soldats irlandais! Les Irlandais ont été - dévoués à la maison de Brunswick, lorsqu'elle était leur ennemie, - fidèles à Georges III qui les trahissait, fidèles à Georges IV qui - poussait des cris de rage en accordant l'émancipation, fidèles au - vieux Guillaume, à qui le ministère prêtait un discours intolérable - et sanguinaire contre l'Irlande, fidèles à la reine enfin! Aussi, aux - Anglais l'Angleterre, aux Écossais l'Écosse,—aux Irlandais l'Irlande!» - Nobles paroles!... On verra bientôt comment s'est réalisé le vœu - d'O'Connell, et si le sol de l'Irlande est aux Irlandais.</p> - - <p>Limerick est encore l'une des principales cités de l'Ile-Émeraude, bien - qu'elle soit descendue du troisième au quatrième rang, depuis <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> - que Tralee lui a pris une partie de son commerce. Elle possède une - population de trente mille habitants. Ses rues sont régulières, larges, - droites, tracées à l'américaine; ses boutiques, ses magasins, ses - hôtels, ses édifices publics, s'élèvent sur des places spacieuses. Mais - vient-on à franchir le pont de Thomond, quand on a salué la pierre sur - laquelle fut signé le traité d'émancipation, on trouve la partie de la - ville restée obstinément irlandaise, avec ses misères et les ruines du - siège, les remparts effondrés, l'emplacement de cette «batterie noire» - que les intrépides femmes, comme autant de Jeanne Hachette, défendirent - jusqu'à la mort contre les orangistes. Rien de plus attristant, de plus - lamentable que ce contraste!</p> - - <p>Évidemment, Limerick est située de manière à devenir un important - centre industriel et commercial. Le Shannon, le «fleuve d'azur», lui - offre un de ces chemins qui marchent comme la Clyde, la Tamise ou - la Mersey. Par malheur, si Londres, Glasgow et Liverpool utilisent - leur fleuve, Limerick laisse le sien à peu près sans emploi. A peine - quelques barques animent-elles ces eaux paresseuses, qui se contentent - de baigner les beaux quartiers de la ville et d'arroser les gras - pâturages de leur vallée. Les émigrants irlandais devraient bien - emporter le Shannon en Amérique. Soyez sûr que les Américains sauraient - en faire bon usage.</p> - - <p>Si toute l'industrie de Limerick se borne à fabriquer des jambons, - ce n'en est pas moins une agréable cité, où la partie féminine de - la population est remarquablement belle,—et il était facile de le - constater pendant les représentations de miss Anna Waston.</p> - - <p>Avouons-le, ce ne sont pas ces comédiennes d'une personnalité si - bruyante qui réclament un mur pour la vie privée. Non! elles feront - plutôt monter le loyer des maisons de verre, le jour où les architectes - sauront en construire. Après tout, miss Anna Waston n'avait point - à cacher ce qui s'était passé à Galway. Dès le lendemain de son - arrivée, on ne cessait de parler, dans les salons de Limerick, de la - ragged-school. Le bruit courut que l'héroïne de tant de drames s'était - jetée au milieu des flammes pour sauver un petit être, et elle <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> ne - le démentit pas trop. Peut-être le croyait-elle, comme ces hâbleurs - qui finissent par ajouter foi à leurs hâbleries. Ce qui était certain, - c'est qu'elle avait ramené un enfant à <i>Royal-George-Hôtel</i>, un enfant - qu'elle voulait adopter, un orphelin auquel elle donnerait son nom, - puisqu'il n'en avait pas,—non! pas même un nom de baptême.</p> - - <p>«P'tit-Bonhomme!» avait-il répondu, lorsqu'elle lui avait demandé - comment il s'appelait.</p> - - <p>Eh bien, P'tit-Bonhomme lui allait. Elle n'aurait pas mieux trouvé. - Cela valait bien Édouard, Arthur ou Mortimer. Et, d'ailleurs, elle - lui prodiguerait les «baby», les «bebery», les «babiskly», et autres - équivalents maternels usités en Angleterre.</p> - - <p>Nous conviendrons que notre héros ne comprenait rien à tout cela. - Il se laissait faire, n'étant point habitué aux caresses, et on le - caressait, ni aux baisers, et on l'embrassait, ni aux beaux habits, et - il fut habillé à la mode, ni aux chaussures, et on lui mit des bottines - neuves, ni aux frisures, et ses cheveux furent disposés en boucles, - ni à la bonne nourriture, et on le nourrissait royalement, ni aux - friandises, et on l'en accablait.</p> - - <p>Il va de soi que les amis et amies de la comédienne affluèrent à - l'appartement de <i>Royal-George-Hôtel</i>. Ce qu'elle reçut de compliments, - et avec quelle bonne grâce elle les acceptait! On reprenait l'histoire - de la ragged-school. Après vingt minutes de récit, il était rare - que le feu n'eût pas dévoré la ville de Galway tout entière. On ne - pouvait comparer à ce sinistre que le fameux incendie qui détruisit - une grande partie de la capitale du Royaume-Uni et dont témoigne le - «Fire-Monument» élevé à quelques pas de London-Bridge.</p> - - <p>On l'imagine sans peine, l'enfant n'était pas oublié pendant ces - visites, et miss Anna Waston en jouait d'une façon supérieure. - Pourtant, il se souvenait, il se rappelait que, s'il n'avait jamais été - autant choyé, on l'avait aimé du moins. Aussi un jour demanda-t-il:</p> - - <p>«Où donc est Grip?...</p> - - <p>—Qu'est-ce que Grip, mon babish?» répondit miss Anna Waston.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-72.jpg" alt="" width="550" height="777" /> - <p class="captioncenter">Après vingt minutes de récit. (<a href="#Page_71">Page 71.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-72.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Elle sut alors ce qu'était Grip. Certainement, sans lui, P'tit-Bonhomme - eût péri dans les flammes... Si Grip ne se fût dévoué pour le sauver - au risque de sa propre vie, c'est un cadavre d'enfant qu'on eût - retrouvé sous les décombres de l'école. Cela était bien... très bien - de la part de Grip. Cependant, son héroïsme—on acceptait ce mot,—ne - pouvait diminuer en rien la part qui revenait à miss Anna Waston dans - le sauvetage... Admettez que cette admirable femme ne <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> se fût pas - providentiellement trouvée sur le théâtre de l'incendie, où serait - aujourd'hui P'tit-Bonhomme?... Qui l'aurait recueilli?... En quel bouge - l'eût-on renfermé avec les autres déguenillés de la ragged-school?</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-73.jpg" alt="" width="550" height="797" /> - <p class="captioncenter">Les magnifiques falaises, sur la côte de Clare. (<a href="#Page_74">Page 74.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-73.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>La vérité est que personne ne s'était informé de Grip. On ne savait - rien à son sujet, et on ne tenait guère à en savoir davantage; - P'tit-Bonhomme finirait par l'oublier, il n'en parlerait plus. On se - trompait, <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> et l'image de celui qui l'avait nourri et protégé ne - s'effacerait jamais de son cœur.</p> - - <p>Et pourtant, que de distractions l'enfant adoptif de la comédienne - rencontrait dans sa nouvelle existence! Il accompagnait miss Anna - Waston pendant ses promenades, assis près d'elle, sur le coussin de - sa voiture, au milieu des beaux quartiers de Limerick, à l'heure où - le monde élégant pouvait la voir passer. Jamais bébé n'avait été plus - attifé, plus enrubanné, plus décoratif, si l'on veut permettre cette - expression. Et que de costumes variés, qui lui eussent fait une riche - garde-robe d'acteur! Tantôt, c'était un Écossais, avec plaid, toque et - philabegg, tantôt un page avec maillot gris et justaucorps écarlate, - ou bien un mousse de fantaisie avec vareuse bouffante et béret rejeté - en arrière. Au vrai, il avait remplacé le carlin de sa maîtresse, une - bête hargneuse et mordante, et, s'il eût été plus petit, peut-être - l'aurait-elle fourré dans son manchon, en ne laissant passer que sa - tête toute frisottée. Et, en outre des promenades à travers la ville, - ces excursions jusqu'aux stations balnéaires des environs de Kilkree, - avec ses magnifiques falaises sur la côte de Clare, Miltow-Malbay, - citée pour ses redoutables roches qui déchiquetèrent jadis une partie - de l'invincible <i>Armada</i>!... Là, P'tit-Bonhomme était exhibé comme un - phénomène sous cette désignation: «l'ange sauvé des flammes!»</p> - - <p>Une ou deux fois, on le conduisit au théâtre. Il fallait le voir en - baby du grand monde, ganté de frais—des gants à ce garçonnet!—trônant - au premier rang d'une loge sous l'œil sévère d'Élisa, osant à - peine remuer, et luttant contre le sommeil jusqu'à la fin de la - représentation. S'il ne comprenait pas grand'chose aux pièces, il - croyait cependant que tout ce qu'il voyait était réel, non imaginaire. - Aussi, lorsque miss Anna Waston apparaissait en costume de reine, avec - diadème et manteau royal, puis en femme du peuple, portant cornette et - tablier, ou même en pauvresse, vêtue de haillons à volants et coiffée - du chapeau à fleurs des mendiantes anglaises, il ne pouvait croire que - ce fût elle qu'il retrouvait à <i>Royal-George-Hôtel</i>. <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> De là, le - profond trouble de son imagination enfantine. Il ne savait plus que - penser. Il en rêvait la nuit, comme si le sombre drame eût continué, - et alors c'étaient des cauchemars effrayants, auxquels se mêlaient - le montreur de marionnettes, ce gueux de Carker, les autres mauvais - garnements de l'école! Il se réveillait, trempé de sueur, et n'osait - appeler...</p> - - <p>On sait combien les Irlandais sont passionnés pour les exercices de - sport, et en particulier pour les courses de chevaux. Ces jours-là, il - y a un envahissement de Limerick, de ses places, de ses rues, de ses - hôtels, par la «gentry» des environs, et les fermiers qui désertent - leurs fermes, et les misérables de toute espèce qui sont parvenus à - économiser un shilling ou un demi-shilling pour le mettre sur un cheval.</p> - - <p>Or, quinze jours après son arrivée, P'tit-Bonhomme eut l'occasion - d'être exhibé au milieu d'un concours de ce genre. Quelle toilette il - portait! On eût juré un bouquet plutôt qu'un bébé, tant il était fleuri - de la tête aux pieds,—un bouquet que miss Anna Waston faisait admirer, - on pourrait même dire respirer à ses amis et connaissances!</p> - - <p>Enfin, il faut bien prendre cette créature pour ce qu'elle est, un peu - extravagante, un peu détraquée, mais bonne et compatissante, quand elle - trouvait le moyen de l'être avec quelque apparat. Si les attentions - dont elle comblait l'enfant étaient visiblement théâtrales, si ses - baisers ressemblaient aux baisers conventionnels de la scène qui ne - viennent que des lèvres, ce n'était pas P'tit-Bonhomme qui eût été - capable d'en saisir la différence. Et pourtant, il ne se sentait pas - aimé comme il l'aurait voulu, et peut-être se disait-il, sans en avoir - conscience, ce que ne cessait de répéter Élisa:</p> - - <p>«Nous verrons bien ce que cela durera... en admettant que cela dure!»</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span></p> - - <h2 id="ch_7">VII<br /> - SITUATION COMPROMISE.</h2> - - <p>Six semaines s'écoulèrent dans ces conditions, et on ne saurait être - étonné que P'tit-Bonhomme eût pris l'habitude de cette vie agréable. - Puisqu'on se plie à la misère, il ne doit pas être très difficile de - s'accoutumer à l'aisance. Miss Anna Waston, toute de premier élan, - ne se blaserait-elle pas bientôt par l'exagération et l'abus de ses - tendresses? Il en est des sentiments comme des corps: ils sont soumis - à la loi de l'inertie. Que l'on cesse d'entretenir la force acquise, - et le mouvement finit par s'arrêter. Or, si le cœur a un ressort, - miss Anna Waston n'oublierait-elle pas un jour de le remonter, elle qui - oubliait neuf fois sur dix de remonter sa montre? Pour employer une - locution de son monde, elle avait éprouvé «une toquade» des plus vives - à l'exemple de la plupart des toquées de théâtre. L'enfant n'avait-il - été pour elle qu'un passe-temps... un joujou... une réclame?... Non, - car elle était réellement bonne fille. Cependant, si ses soins ne - devaient pas manquer, ses caresses étaient déjà moins continues, ses - attentions moins fréquentes. D'ailleurs, une comédienne est tellement - occupée, absorbée par les choses de son art,—rôles à apprendre, - répétitions à suivre, représentations qui ne laissent pas une soirée - libre... Et les fatigues du métier?... Dans les premiers jours, on lui - apportait le chérubin sur son lit. Elle jouait avec lui, elle faisait - la «petite mère». Puis, cela interrompant son sommeil qu'elle avait - l'habitude de prolonger fort tard, elle ne le demandait plus qu'au - déjeuner. Ah! quelle joie de le <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> voir assis sur une haute chaise - qu'on avait achetée exprès, et manger de si bel appétit.</p> - - <p>«Hein!... c'est bon? disait-elle.</p> - - <p>—Oh! oui, madame, répondit-il un jour, c'est bon comme ce qu'on mange - à l'hospice, quand on est malade.»</p> - - <p>Une observation: bien que P'tit-Bonhomme n'eût jamais reçu ce qu'on - appelle des leçons de belles manières,—et ce n'étaient ni Thornpipe ni - même M. O'Bodkins qui auraient pu les lui enseigner,—il était d'une - nature réservée et discrète, d'un caractère doux et affectueux, qui - avaient toujours contrasté avec les turbulences et les polissonneries - des déguenillés de la ragged-school. Cet enfant se montrait supérieur à - sa condition, ainsi qu'il était supérieur à son âge, par les façons et - les sentiments. Si étourdie, si linotte qu'elle fût, miss Anna Waston - n'avait point été sans en faire la remarque. De son histoire, elle ne - connaissait que ce qu'il avait pu lui en raconter depuis l'époque où il - avait été recueilli par le montreur de marionnettes. C'était donc bien - et dûment un enfant trouvé. Pourtant, étant donné ce qu'elle appelait - sa «distinction naturelle», miss Anna Waston voulut voir en lui le fils - de quelque grande dame, d'après la poétique du drame courant, un fils - que, pour une raison inconnue, sa position sociale l'avait contrainte - d'abandonner. Et là-dessus, de s'emballer suivant son habitude, brodant - tout un roman qui ne brillait guère par la nouveauté. Elle imaginait - des situations que l'on pourrait adapter au théâtre... On en tirerait - une pièce à grands effets de larmes... Elle la jouerait, cette pièce... - Ce serait le plus magnifique succès de sa carrière dramatique... Elle - s'y montrerait renversante, et pourquoi pas sublime... etc., etc. Et, - lorsqu'elle était montée à ce diapason, elle saisissait son ange, - elle l'étreignait comme si elle eût été en scène, et il lui semblait - entendre les bravos de toute une salle...</p> - - <p>Un jour, P'tit-Bonhomme, troublé par ces démonstrations, lui dit:</p> - - <p>«Madame Anna?...</p> - - <p>—Que veux-tu, chéri?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_78">78</span></p> - - <p>—Je voudrais vous demander quelque chose.</p> - - <p>—Demande, mon cœur, demande.</p> - - <p>—Vous ne me gronderez pas?...</p> - - <p>—Te gronder!...</p> - - <p>—Tout le monde a eu une maman, n'est-ce pas?...</p> - - <p>—Oui, mon ange, tout le monde a eu une maman.</p> - - <p>—Alors pourquoi que je ne connais pas la mienne?...</p> - - <p>—Pourquoi?... Parce que... répondit miss Anna Waston, assez - embarrassée, parce que... il y a des raisons... Mais... un jour... tu - la verras... oui!... j'ai l'idée que tu la verras...</p> - - <p>—Je vous ai entendu dire, pas vrai, que ce devait être une belle - dame?...</p> - - <p>—Oui, certes!... une belle dame!</p> - - <p>—Et pourquoi une belle dame?...</p> - - <p>—Parce que... ton air... ta figure!... Est-il drôle, cet amour, avec - ses questions! Puis... la situation... la situation dans la pièce - exige que ce soit une belle dame... une grande dame... Tu ne peux pas - comprendre...</p> - - <p>—Non... je ne comprends pas! répondit P'tit-Bonhomme d'un ton bien - triste. Il me vient quelquefois la pensée que ma maman est morte...</p> - - <p>—Morte?... Oh non!... Ne pense pas à ces choses-là!... Si elle était - morte, il n'y aurait plus de pièce...</p> - - <p>—Quelle pièce?...»</p> - - <p>Miss Anna Waston l'embrassa, ce qui était encore la meilleure manière - de lui répondre.</p> - - <p>«Mais si elle n'est pas morte, reprit P'tit-Bonhomme avec la logique - ténacité de son âge, si c'est une belle dame, pourquoi qu'elle m'a - abandonné?...</p> - - <p>—Elle y aura été forcée, mon babery!... oh! bien malgré elle!... - D'ailleurs, au dénouement...</p> - - <p>—Madame Anna?...</p> - - <p>—Que veux-tu encore?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p> - - <p>—Ma maman?...</p> - - <p>—Eh bien?...</p> - - <p>—Ce n'est pas vous?...</p> - - <p>—Qui... moi... ta maman?...</p> - - <p>—Puisque vous m'appelez votre enfant!...</p> - - <p>—Cela se dit, mon chérubin, cela se dit toujours aux bébés de ton - âge!... Pauvre petit, il a pu croire!... Non! je ne suis pas ta - maman!... Si tu avais été mon fils, ce n'est pas moi qui t'aurais - délaissé... qui t'aurais voué à la misère!... Oh non!»</p> - - <p>Et miss Anna Waston, infiniment émue, termina la conversation en - embrassant de nouveau P'tit-Bonhomme, qui s'en alla tout chagrin.</p> - - <p>Pauvre enfant! Qu'il appartienne à une famille riche ou à une famille - misérable, il est à craindre qu'il ne parvienne jamais à le savoir, pas - plus que tant d'autres, ramassés au coin des rues!</p> - - <p>En le prenant avec elle, miss Anna Waston n'avait pas autrement - réfléchi à la charge que sa bonne action lui imposait dans l'avenir. - Elle n'avait guère songé que ce bébé grandirait, et qu'il y aurait lieu - de pourvoir à son instruction, à son éducation. C'est bien de combler - un petit être de caresses, c'est mieux de lui donner les enseignements - que son esprit réclame. Adopter un enfant crée le devoir d'en faire - un homme. La comédienne avait vaguement entrevu ce devoir. Il est - vrai, P'tit-Bonhomme avait à peine cinq ans et demi. Mais, à cet âge, - l'intelligence commence à se développer. Que deviendrait-il? Il ne - pourrait la suivre pendant ses tournées de ville en ville, de théâtre - en théâtre... surtout lorsqu'elle irait à l'étranger... Elle serait - forcée de le mettre en pension... oh! dans une bonne pension!... Ce qui - était certain, c'est qu'elle ne l'abandonnerait jamais.</p> - - <p>Et un jour, elle dit à Élisa:</p> - - <p>«Il se montre de plus en plus gentil, ne remarques-tu pas? Quelle - affectueuse nature! Ah! son amour me paiera de ce que j'aurais fait - pour lui!... Et puis... précoce... voulant savoir les choses... Je - trouve même qu'il est plus réfléchi qu'on ne doit l'être si jeune... Et - <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> il a pu croire qu'il était mon fils!... Le pauvre petit!... Je ne - dois guère ressembler à la mère qu'il a eue, j'imagine?... Ce devait - être une femme sérieuse... grave... Dis donc, Élisa, il faudra bien y - penser, pourtant...</p> - - <p>—A quoi, madame?</p> - - <p>—A ce que nous en ferons.</p> - - <p>—Ce que nous en ferons... maintenant?..</p> - - <p>—Non, pas maintenant, ma fille... Maintenant, il n'y a qu'à le laisser - pousser comme un arbuste!... Non... plus tard... plus tard... quand il - aura sept ou huit ans... N'est-ce pas à cet âge-là que les enfants vont - en pension?...»</p> - - <p>Élisa allait représenter que le gamin devait être déjà habitué - au régime des pensions, et l'on sait à quel régime il avait été - soumis—celui de la ragged-school. Suivant elle, le mieux serait de le - renvoyer dans un établissement—plus convenable, s'entend. Miss Anna - Waston ne lui donna pas le loisir de répondre.</p> - - <p>«Dis-moi, Élisa?...</p> - - <p>—Madame?</p> - - <p>—Crois-tu que notre chérubin puisse avoir du goût pour le théâtre?...</p> - - <p>—Lui?...</p> - - <p>—Oui... Regarde-le bien!... il aura une belle figure... des yeux - magnifiques... une superbe prestance!... Cela se voit déjà, et je suis - certaine qu'il ferait un adorable jeune premier...</p> - - <p>—Ta... ta... ta... madame! Vous voilà encore partie!...</p> - - <p>—Hein!... je lui apprendrais à jouer la comédie... L'élève de miss - Anna Waston!... Vois-tu l'effet?...</p> - - <p>—Dans quinze ans...</p> - - <p>—Dans quinze ans, Élisa, soit! Mais, je te le répète, dans quinze ans, - ce sera le plus charmant cavalier que l'on puisse rêver!... Toutes les - femmes en seront...</p> - - <p>—Jalouses! répliqua Élisa. Je connais ce refrain.—Tenez, madame, - voulez-vous que je vous dise ma pensée?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-81.jpg" alt="" width="550" height="796" /> - <p class="captioncenter">Tandis que le régisseur lui tenait la main. (<a href="#Page_88">Page 88.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-81.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Dis, ma fille.</p> - - <p>—Eh bien... cet enfant... ne consentira jamais à devenir comédien...</p> - - <p>—Et pourquoi?...</p> - - <p>—Parce qu'il est trop sérieux.</p> - - <p>—C'est peut-être vrai! répondit miss Anna Waston. Pourtant... nous - verrons...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p> - - <p>—Et nous avons le temps, madame!»</p> - - <p>Rien de plus juste, on avait le temps, et si P'tit-Bonhomme, quoi qu'en - eût dit Élisa, montrait des dispositions pour le théâtre, tout irait à - merveille.</p> - - <p>En attendant, il vint à miss Waston une fameuse idée,—une de ces idées - wastoniennes dont elle semblait avoir le secret. C'était de faire - prochainement débuter l'enfant sur la scène de Limerick.</p> - - <p>Le faire débuter?... s'écriera-t-on. Mais c'est plus qu'une écervelée, - cette étoile du drame moderne, c'est une folle à mettre à Bedlam!</p> - - <p>Folle?... Non, pas au sens propre du mot. D'ailleurs, «et pour cette - fois seulement», comme disent les affiches, son idée n'était pas une - mauvaise idée.</p> - - <p>Miss Anna Waston répétait alors une «machine» à gros effets, une de - ces pièces de résistance qui ne sont point rares dans le répertoire - anglais. Ce drame ou plutôt ce mélodrame, intitulé <i>Les Remords d'une - Mère</i>, avait déjà extrait des yeux de toute une génération assez de - larmes pour alimenter les fleuves du Royaume-Uni.</p> - - <p>Or, dans cette œuvre du dramaturge Furpill, il y avait, c'était - de règle, un rôle d'enfant,—l'enfant que la mère ne pouvait garder, - qu'elle avait dû abandonner un an après sa naissance, qu'elle - retrouvait misérable, qu'on voulait lui ravir, etc.</p> - - <p>Il va de soi que ce rôle était un rôle muet. Le petit figurant qui - le jouerait n'aurait qu'à se laisser faire, c'est-à-dire se laisser - embrasser, caresser, presser sur un sein maternel, tirer d'un côté, - tirer de l'autre, sans jamais prononcer une parole.</p> - - <p>Est-ce que notre héros n'était pas tout indiqué pour remplir ce rôle? - Il avait l'âge, il avait la taille, il montrait une figure pâle encore - et des yeux qui avaient souvent pleuré. Quel effet, lorsqu'on le - verrait sur les planches et précisément auprès de sa mère adoptive! - Avec quel emportement, quel feu, celle-ci enlèverait la scène V<sup>e</sup> du - troisième acte, la grande scène, lorsqu'elle défend son fils au moment - où l'on veut l'arracher de ses bras! Est-ce que la situation imaginaire - ne serait pas doublée d'une situation réelle? Est-ce <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> que ce - ne seraient pas de véritables cris de mère qui s'échapperaient des - entrailles de l'artiste? Est-ce que ce ne seraient pas de vraies larmes - qui couleraient de ses yeux? Il y eut là un nouvel emballement de miss - Anna Waston, et même l'un des plus réussis de sa carrière dramatique.</p> - - <p>On se mit à la besogne, et P'tit-Bonhomme fut conduit aux dernières - répétitions.</p> - - <p>La première fois, il éprouva un extrême étonnement de tout ce qu'il - voyait, de tout ce qu'il entendait. Miss Anna Waston l'appelait bien: - «mon enfant» en récitant son rôle, mais il lui semblait qu'elle ne - le serrait pas éperdûment entre ses bras, qu'elle ne pleurait pas en - l'attirant sur son cœur. Et, en effet, de pleurer à des répétitions - c'eût été à tout le moins inutile. A quoi bon s'user les yeux? C'est - assez de verser des larmes en présence du public.</p> - - <p>Notre petit garçon se sentait d'ailleurs très impressionné. Les châssis - de ces coulisses sombres, cet air mélangé d'un relent humide, cette - salle spacieuse et déserte, dont les lucarnes, au dernier amphithéâtre, - ne laissaient filtrer qu'un jour grisâtre, c'était d'un aspect lugubre, - comme une maison dans laquelle il y aurait eu un mort. Cependant, - Sib—il s'appelait Sib dans la pièce—fit ce qu'on lui demandait, et - miss Anna Waston n'hésita pas à prophétiser qu'il obtiendrait un grand - succès,—elle aussi.</p> - - <p>Peut-être, il est vrai, cette confiance n'était-elle pas généralement - partagée? La comédienne ne manquait pas d'un certain nombre d'envieux, - surtout d'envieuses parmi ses bonnes camarades. Elle les avait souvent - blessées par sa personnalité encombrante, avec ses caprices d'artiste - en vedette, sans s'en apercevoir—comment s'en serait-elle aperçue?... - et sans le savoir—comment se fût-on hasardé à l'en avertir? Et - maintenant, grâce à l'exagération habituelle de son tempérament, voici - qu'elle répétait à qui voulait l'entendre que, sous sa direction, - ce petit, haut comme une botte, enfoncerait un jour les Kean, les - Macready, et n'importe quel autre premier grand rôle du théâtre - moderne!... En vérité, cela dépassait la mesure.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> - - <p>Enfin, le jour de la première représentation arriva.</p> - - <p>C'était le 19 octobre, un jeudi. Il va de soi que miss Anna Waston - devait se trouver alors dans un état d'énervement très excusable. - Tantôt elle saisissait Sib, l'embrassait, le secouait avec une violence - nerveuse, tantôt sa présence l'agaçait, elle le renvoyait, et il n'y - comprenait rien.</p> - - <p>On ne saurait s'étonner qu'il y eût ce soir-là grande affluence au - théâtre de Limerick, où le public s'était porté en foule. Et, du reste, - l'affiche avait produit un effet d'extrême attraction</p> - - <p class="br center"><i>Pour les représentations</i></p> - - <p class="center"><i>de</i></p> - - <p class="center"><b>Miss Anna Waston</b>.</p> - - <p class="center"><b>LES REMORDS D'UNE MÈRE</b></p> - - <p class="center"><span class="smcap">POIGNANT DRAME DU</span></p> - - <p class="center">CÉLÈBRE FURPILL,</p> - - <p class="center"><span class="smcap2">ETC., ETC.</span></p> - - <p class="center small90">Miss Anna Waston remplira le rôle de la duchesse de Kendalle.<br /> - Le rôle de Sib sera tenu par P'tit-Bonhomme,<br /> - âgé de cinq ans et neuf mois... etc., etc.</p> - - <p class="br">Aurait-il été fier, notre garçonnet, s'il se fût arrêté devant cette - affiche. Il savait lire, et c'était sur fond blanc, s'il vous plaît, - que son nom ressortait en grosses lettres.</p> - - <p>Par malheur, sa fierté eut bientôt à souffrir: un réel chagrin - l'attendait dans la loge de miss Anna Waston.</p> - - <p>Jusqu'à ce soir-là, il n'avait point «répété en costume», comme on - dit, et vraiment cela n'en valait pas la peine. Il était donc venu au - théâtre avec ses beaux habits. Or, dans cette loge où se préparait - la riche toilette de la duchesse de Kendalle, voici qu'Élisa lui - apporte des haillons qu'elle se dispose à lui mettre. De sordides - loques, propres en dessous certainement, mais en dessus, sales, - rapiécées, déchirées. En effet, dans ce drame émouvant, Sib est un - <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> enfant abandonné que sa mère retrouve avec son accoutrement de - petit pauvre,—sa mère, une duchesse, une belle dame toute en soie, en - dentelles et en velours!</p> - - <p>Quand il vit ces guenilles, P'tit-Bonhomme eut d'abord l'idée qu'on - allait le renvoyer à la ragged-school.</p> - - <p>«Madame Anna... madame Anna! s'écria-t-il.</p> - - <p>—Eh qu'as-tu? répondit miss Waston.</p> - - <p>—Ne me renvoyez pas!...</p> - - <p>—Te renvoyer?... Et pourquoi?...</p> - - <p>—Ces vilains habits...</p> - - <p>—Quoi!... il s'imagine...</p> - - <p>—Eh non, petit bêta!... Tiens-toi un peu! répliqua Élisa, en le - ballotant d'une main assez rude.</p> - - <p>—Ah! l'amour de chérubin!» s'écria miss Anna Waston, qui se sentit - prise d'attendrissement.</p> - - <p>Et elle se faisait de légers sourcils bien arqués avec l'extrémité d'un - pinceau.</p> - - <p>«Le cher ange... si l'on savait cela dans la salle!»</p> - - <p>Et elle se mettait du rouge sur les pommettes.</p> - - <p>«Mais on le saura, Élisa... Ce sera demain dans les journaux... Il a pu - croire...»</p> - - <p>Et elle passait la houppe blanche sur ses épaules de grand premier rôle.</p> - - <p>«Mais non... mais non... invraisemblable babish!... Ces vilains habits, - c'est pour rire...</p> - - <p>—Pour rire, madame Anna?...</p> - - <p>—Oui, et il ne faut pas pleurer!»</p> - - <p>Et volontiers elle aurait versé des larmes, si elle n'eût craint - d'endommager ses couleurs artificielles.</p> - - <p>Aussi Élisa de lui répéter en secouant la tête:</p> - - <p>«Vous voyez, madame, que nous ne pourrons jamais en faire un comédien!»</p> - - <p>Cependant P'tit-Bonhomme, de plus en plus troublé, le cœur <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> - gros, les yeux humides, pendant qu'on lui enlevait ses beaux habits, se - laissa mettre les haillons de Sib.</p> - - <p>C'est alors que la pensée vint à miss Anna Waston de lui donner - une belle guinée toute neuve. Ce serait son cachet d'artiste en - représentation, «ses feux!» répéta-t-elle. Et, ma foi, l'enfant, vite - consolé, prit la pièce d'or avec une évidente satisfaction et la fourra - dans sa poche, après l'avoir bien regardée.</p> - - <p>Cela fait, miss Anna Waston lui donna une dernière caresse, et - descendit sur la scène, en recommandant à Élisa de le garder dans la - loge, puisqu'il ne paraissait qu'au troisième acte.</p> - - <p>Ce soir-là, le beau monde et le populaire remplissaient le théâtre - depuis les derniers rangs de l'orchestre jusqu'aux cintres, bien que - cette pièce n'eût plus l'attrait de la nouveauté. Elle avait déjà vu le - feu de la rampe pendant douze à treize cents représentations sur les - divers théâtres du Royaume-Uni,—ainsi que cela arrive souvent pour des - œuvres du cru, même quand elles sont médiocres.</p> - - <p>Le premier acte marcha d'une façon convenable. Miss Anna Waston fut - chaleureusement applaudie, et elle le méritait par la passion de son - jeu, par l'éclat de son talent, dont les spectateurs subissaient la - très visible impression.</p> - - <p>Après le premier acte, la duchesse de Kendalle remonta dans sa - loge, et, à la grande surprise de Sib, voici qu'elle enlève ses - ajustements de soie et de velours pour revêtir le costume de simple - servante,—changement nécessité par des combinaisons de dramaturge - aussi compliquées que peu nouvelles, et sur lesquelles il est inutile - d'insister.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme contemplait cette femme de velours qui devenait une - femme de bure, et il se sentait de plus en plus inquiet, abasourdi, - comme si quelque fée venait d'opérer devant lui cette fantastique - transformation.</p> - - <p>Puis la voix de l'avertisseur parvint jusqu'à la loge,—une grosse voix - de stentor qui le fit tressaillir, et la «servante» lui fit un signe de - la main, en disant:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p> - - <p>«Attends, bébé!... Ce sera bientôt ton tour.»</p> - - <p>Et elle descendit sur la scène.</p> - - <p>Deuxième acte: la servante y obtint un succès égal à celui que la - duchesse avait obtenu au premier, et le rideau dut être relevé au - milieu d'une triple salve d'applaudissements.</p> - - <p>Décidément, l'occasion ne se présentait pas aux bonnes amies et à leurs - tenants d'être désagréables à miss Anna Waston.</p> - - <p>Elle regagna sa loge et se laissa tomber sur un canapé, un peu - fatiguée, bien qu'elle eût réservé pour l'acte suivant son plus grand - effort dramatique.</p> - - <p>Cette fois encore, nouveau changement de costume. Ce n'est plus une - servante, c'est une dame,—une dame en toilette de deuil, un peu moins - jeune, car cinq ans se sont passés entre le deuxième et le troisième - acte.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ouvrait de grands yeux, immobile en son coin, n'osant - ni remuer ni parler. Miss Anna Waston, assez énervée, ne lui prêtait - aucune attention.</p> - - <p>Cependant, dès qu'elle fut habillée:</p> - - <p>«Petit, dit-elle, ça va être à toi.</p> - - <p>—A moi, madame Anna?....</p> - - <p>—Et rappelle-toi que tu te nommes Sib.</p> - - <p>—Sib?... oui!</p> - - <p>—Élisa, répète-lui bien qu'il se nomme Sib jusqu'au moment où tu - descendras avec lui sur la scène pour le conduire au régisseur près de - la porte.</p> - - <p>—Oui, madame.</p> - - <p>—Et, surtout, qu'il ne manque pas son entrée!»</p> - - <p>Non! il ne la manquerait pas, dût-on l'y aider d'une bonne tape, le - petit Sib... Sib... Sib...</p> - - <p>«Tu sais, d'ailleurs, ajouta miss Anna Waston en montrant le doigt à - l'enfant, on te reprendrait ta guinée... Ainsi, gare à l'amende...</p> - - <p>—Et à la prison!» ajouta Élisa en faisant ces gros yeux qu'il - connaissait bien.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - - <p>Ledit Sib s'assura que la guinée était toujours au fond de sa poche, - bien décidé à ne point se la laisser reprendre.</p> - - <p>Le moment était venu. Élisa saisit Sib par la main, descendit sur la - scène.</p> - - <p>Sib fut d'abord ébloui par les traînées d'en bas, les herses d'en haut, - les portants flamboyants de gaz. Il se sentait éperdu au milieu du - va-et-vient des figurants et des artistes, qui le regardaient en riant.</p> - - <p>C'est qu'il était véritablement honteux avec ses vilains habits de - petit pauvre!</p> - - <p>Enfin les trois coups retentirent.</p> - - <p>Sib tressaillit comme s'il les eût reçus dans le dos.</p> - - <p>Le rideau se leva.</p> - - <p>La duchesse de Kendalle était seule en scène, monologuant au milieu - d'un décor de chaumière. Tout à l'heure, la porte du fond s'ouvrirait, - un enfant entrerait, s'avancerait vers elle en lui tendant la main, et - cet enfant serait le sien.</p> - - <p>Il faut noter qu'aux répétitions, P'tit-Bonhomme avait été très - chagriné, lorsqu'il s'était vu réduit à l'obligation de demander - l'aumône. On se rappelle sa fierté native, sa répugnance quand on - voulait le contraindre à mendier au profit de la ragged-school. Miss - Anna Waston lui avait bien dit que ce n'était point «pour de bon». - N'importe, cela ne lui allait pas du tout... Dans sa naïveté, il - prenait les choses au sérieux et finissait pas croire qu'il était - véritablement l'infortuné petit Sib.</p> - - <p>En attendant son entrée, et tandis que le régisseur lui tenait la - main, il regardait à travers l'entrebâillement de la porte. Avec quel - ébahissement ses yeux parcouraient cette vaste salle pleine de monde, - inondée de lumière, les girandoles des avant-scènes, l'énorme lustre, - comme un ballon de feu suspendu en l'air. C'était si différent de ce - qu'il avait vu, lorsqu'il assistait aux représentations sur le devant - d'une loge.</p> - - <p>A ce moment le régisseur lui dit:</p> - - <p>«Attention, Sib!</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-88.jpg" alt="" width="600" height="849" /> - <p class="captionleft"><i>Dressé par E. Morieu.</i></p> - <p class="captionright"><i>Paris, Lith. Lemercier et C<sup>ie</sup>.</i> - <span class="link"><a href="images/x-after-page-88.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_89">89</span></p> - - <p>—Oui, monsieur.</p> - - <p>—Tu sais... va droit devant toi jusqu'à ta maman, et prends garde de - tomber!</p> - - <p>—Oui, monsieur.</p> - - <p>—Et tends bien la main...</p> - - <p>—Oui, monsieur... comme ça?»</p> - - <p>Et c'était une main fermée qu'il montrait.</p> - - <p>«Non, nigaud!... C'est un poing, cela!... Tends donc une main ouverte, - puisque tu demandes l'aumône.</p> - - <p>—Oui, monsieur.</p> - - <p>—Et surtout ne prononce pas un mot... pas un seul!</p> - - <p>—Oui, monsieur.»</p> - - <p>La porte de la chaumière s'ouvrit, et le régisseur le poussa juste à la - réplique.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme venait de faire son début dans la carrière dramatique. - Ah! que le cœur lui battait fort!</p> - - <p>Un murmure arriva de tous les coins de la salle, un touchant murmure - de sympathie, tandis que Sib, la main tremblante, les yeux baissés, le - pas incertain, s'avançait vers la dame en deuil. Comme on voyait bien - qu'il avait l'habitude des haillons et qu'il n'était point gêné sous - ses loques!</p> - - <p>On lui fit un succès,—ce qui le troubla davantage.</p> - - <p>Soudain, la duchesse se lève, elle regarde, elle se rejette en arrière, - puis elle ouvre ses bras...</p> - - <p>Quel cri lui échappe,—un de ces cris conformes aux traditions, qui - déchirent la poitrine!</p> - - <p>«C'est lui!... C'est lui!... Je le reconnais!... C'est Sib... c'est mon - enfant!»</p> - - <p>Et elle l'attire à elle, elle le serre contre son cœur, elle le - couvre de baisers, et il se laisse faire... Elle pleure,—de vraies - larmes, cette fois,—et s'écrie:</p> - - <p>«Mon enfant... c'est mon enfant, ce petit malheureux... qui me demande - l'aumône!»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span></p> - - <p>Cela l'émeut, le pauvre Sib, et bien qu'on lui ait recommandé de ne pas - parler:</p> - - <p>—Votre enfant... madame? dit-il.</p> - - <p>—Tais-toi!» murmure tout bas miss Anna Waston.</p> - - <p>Puis elle continue:</p> - - <p>«Le ciel me l'avait pris pour me punir, et il me le ramène - aujourd'hui...»</p> - - <p>Et, entre ces phrases hachées par des sanglots, elle dévore Sib de - baisers, elle l'inonde de larmes. Jamais, non jamais, P'tit-Bonhomme - n'a été si caressé, si pressé sur un cœur palpitant! Jamais il ne - s'est senti si maternellement aimé!</p> - - <p>La duchesse s'est levée comme si elle surprenait quelque bruit au - dehors.</p> - - <p>«Sib... s'écrie-t-elle, tu ne me quitteras plus!...</p> - - <p>—Non, madame Anna!</p> - - <p>—Mais tais-toi donc!» répète-t-elle au risque d'être entendue de la - salle.</p> - - <p>La porte de la chaumière s'est ouverte brusquement. Deux hommes ont - paru sur le seuil.</p> - - <p>L'un est le mari, l'autre le magistrat qui l'accompagne pour l'enquête.</p> - - <p>«Saisissez cet enfant... Il m'appartient!...</p> - - <p>—Non! ce n'est pas votre fils! répond la duchesse, en entraînant Sib.</p> - - <p>—Vous n'êtes pas mon papa!...» s'écrie P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Les doigts de miss Anna Waston lui ont pressé si vivement le bras qu'il - n'a pu retenir un cri. Après tout, ce cri est dans la situation, il - ne la compromet pas. Maintenant, c'est une mère qui le tient contre - elle... On ne le lui arrachera pas... La lionne défend son lionceau...</p> - - <p>Et, de fait, le lionceau récalcitrant, qui prend la scène au sérieux, - saura bien résister. Le duc est parvenu à s'emparer de lui... Il - s'échappe, et courant vers la duchesse:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p> - - <p>«Ah! madame Anna, s'écrie-t-il, pourquoi m'avez-vous dit que vous - n'étiez pas maman...</p> - - <p>—Te tairas-tu, petit malheureux!... Veux-tu te taire! murmure-t-elle, - tandis que le duc et le magistrat restent déconcertés devant ces - répliques non prévues.</p> - - <p>—Si... si... répond Sib, vous êtes maman... Je vous l'avais bien dit, - madame Anna... ma vraie maman!»</p> - - <p>La salle commence à comprendre que cela «ce n'est pas dans la pièce». - On <ins class="correction" title="chuchotte">chuchote</ins>, on plaisante. Quelques spectateurs applaudissent - par raillerie. En vérité, ils auraient dû pleurer, car c'était - attendrissant, ce pauvre enfant qui croyait avoir retrouvé sa mère dans - la duchesse de Kendalle!</p> - - <p>Mais la situation n'en était pas moins compromise. Que, pour une raison - ou pour une autre, le rire éclate là où les larmes devraient couler, et - c'en est fait d'une scène.</p> - - <p>Miss Anna Waston sentit tout le ridicule de cette situation. Des - paroles ironiques, lancées par ses excellentes camarades, lui arrivent - de la coulisse.</p> - - <p>Éperdue, énervée, elle fut prise d'un mouvement de rage... Ce - petit sot, qui était la cause de tout le mal, elle aurait voulu - l'anéantir!... Alors les forces l'abandonnèrent, elle tomba - évanouie sur la scène, et le rideau fut baissé pendant que la salle - s'abandonnait à un fou rire...</p> - - <p>La nuit même, miss Anna Waston, qui avait été transportée à - <i>Royal-George-Hôtel</i>, quitta la ville en compagnie d'Élisa Corbett. - Elle renonçait à donner les représentations annoncées pour la semaine. - Elle paierait son dédit... Jamais elle ne reparaîtrait sur le théâtre - de Limerick.</p> - - <p>Quant à P'tit-Bonhomme, elle ne s'en était même pas inquiétée. Elle - s'en débarrassait comme d'un objet ayant cessé de plaire et dont la vue - seule lui eût été odieuse. Il n'y a pas d'affection qui tienne devant - les froissements de l'amour-propre.</p> - - <p class="dottedline"> </p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span></p> - - <p>P'tit-Bonhomme, resté seul, ne devinant rien, mais sentant qu'il avait - dû causer un grand malheur, s'était sauvé sans qu'on l'eût aperçu. - Il erra toute la nuit à travers les rues de Limerick, à l'aventure, - et finit par se réfugier au fond d'une sorte de vaste jardin, avec - des maisonnettes éparses çà et là, des tables de pierre surmontées de - croix. Au milieu se dressait une énorme bâtisse, très sombre du côté - qui n'était pas éclairé par la lumière de la lune.</p> - - <p>Ce jardin était le cimetière de Limerick,—un de ces cimetières - anglais avec ombrages, bosquets verdoyants, allées sablées, pelouses - et pièces d'eau, qui sont en même temps des lieux de promenade très - fréquentés. Ces tables de pierre étaient des tombes, ces maisonnettes, - des monuments funéraires, cette bâtisse, la cathédrale gothique de - Sainte-Marie.</p> - - <p>C'est là que l'enfant avait trouvé un asile, là qu'il passa la nuit, - couché sur une dalle à l'ombre de l'église, tremblant au moindre bruit, - se demandant si ce vilain homme... le duc de Kendalle, n'allait pas - venir le chercher... Et madame Anna qui ne serait plus là pour le - défendre!... On l'emporterait loin... bien loin... dans un pays «où il - y aurait des bêtes»... Il ne reverrait plus sa maman... et de grosses - larmes noyaient ses yeux...</p> - - <p>Lorsque le jour parut, P'tit-Bonhomme entendit une voix qui l'appelait.</p> - - <p>Un homme et une femme étaient là, un fermier et une fermière. En - traversant la route, ils l'avaient aperçu. Tous deux se rendaient au - bureau de la voiture publique, qui allait partir pour le sud du comté.</p> - - <p>«Que fais-tu là, gamin?» dit le fermier.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme sanglotait au point de ne pouvoir parler.</p> - - <p>«Voyons, que fais-tu là?» répéta la fermière d'une voix plus douce.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se taisait toujours.</p> - - <p>«Ton papa?... demanda-t-elle alors.</p> - - <p>—Je n'ai pas de papa! répondit-il enfin.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - - <p>—Et ta maman?...</p> - - <p>—Je n'en ai plus!»</p> - - <p>Et il tendait ses bras vers la fermière.</p> - - <p>«C'est un enfant abandonné,» dit l'homme.</p> - - <p>Si P'tit-Bonhomme avait porté ses beaux habits, le fermier en eût - inféré que c'était un enfant égaré, et il aurait fait le nécessaire - pour le ramener à sa famille. Mais avec les haillons de Sib, ce ne - devait être qu'un de ces petits misérables qui n'appartiennent à - personne...</p> - - <p>«Viens donc», conclut le fermier.</p> - - <p>Et, l'enlevant, il le mit entre les bras de sa femme, disant d'une voix - rassurante:</p> - - <p>«Un mioche de plus à la ferme, il n'y paraîtra guère, n'est-ce pas, - Martine?</p> - - <p>—Non, Martin!»</p> - - <p>Et Martine essuya d'un bon baiser les grosses larmes de P'tit-Bonhomme.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_8">VIII<br /> - LA FERME DE KERWAN.</h2> - - <p>Que P'tit-Bonhomme n'eût pas vécu heureux dans la province de l'Ulster, - cela ne paraissait que trop vraisemblable, bien que personne ne sût - comment s'était passée sa première enfance en quelque village du comté - de Donegal.</p> - - <p>La province du Connaught ne lui avait pas été plus clémente, ni - lorsqu'il courait les routes du comté de Mayo sous le fouet du montreur - <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> de marionnettes, ni dans le comté de Galway, durant ses deux ans - de ragged-school.</p> - - <p>En cette province de Munster, grâce au caprice d'une comédienne, - peut-être aurait-on pu espérer qu'il en avait au moins fini avec la - misère! Non!... il venait d'être délaissé, et, maintenant, les hasards - de son existence allaient le rejeter au fond du Kerry, à l'extrémité - sud-ouest de l'Irlande. Cette fois, de braves gens ont eu pitié de - lui... Puisse-t-il ne les quitter jamais!</p> - - <p>C'est dans un des districts au nord-est du comté de Kerry, près de la - rivière de Cashen, qu'est située la ferme de Kerwan. A une douzaine de - milles se trouve Tralee, le chef-lieu d'où, à en croire les traditions, - Saint-Brandon partit au VI<sup>e</sup> siècle pour aller découvrir l'Amérique - avant Colomb. Là se raccordent les diverses voies ferrées de l'Irlande - méridionale.</p> - - <p>Ce territoire, très accidenté, possède les plus hautes montagnes de - l'île, tels les monts Clanaraderry et les monts Stacks. De nombreux - cours d'eau y forment les affluents de la Cashen et concourent, avec - les marécages, à rendre assez irrégulier le tracé des routes. A une - trentaine de milles vers l'ouest se développe le littoral profondément - découpé, où s'échancrent l'estuaire du Shannon et la longue baie de - Kerry, dont les roches capricieuses se rongent à l'acide carbonique des - eaux marines.</p> - - <p>On n'a pas oublié ces paroles d'O'Connell que nous avons citées: «Aux - Irlandais, l'Irlande!» Or, voici comment l'Irlande est aux Irlandais.</p> - - <p>Il existe trois cent mille fermes qui appartiennent à des propriétaires - étrangers. Dans ce nombre, cinquante mille comprennent plus de - vingt-quatre acres, soit environ douze hectares, et huit mille n'en ont - que de huit à douze. Le reste est au-dessous de ce chiffre. Toutefois, - il ne faudrait pas en conclure que la propriété y soit morcelée. Bien - au contraire. Trois de ces domaines dépassent cent mille acres, entre - autres celui de M. Richard Barridge, qui s'étend sur cent soixante - mille.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p> - - <p>Et que sont ces propriétés foncières auprès de celles des landlords de - l'Écosse, un comte de Breadalbane, riche de quatre cent trente-cinq - mille acres, M. J. Matheson, riche de quatre cent six mille acres, le - duc de Sutherland, riche de douze cent mille acres,—la superficie d'un - comté tout entier?</p> - - <p>Ce qui est vrai, c'est que, depuis la conquête par les Anglo-Normands - en 1100, «l'Ile Sœur» a été traitée féodalement, et son sol est - resté féodal.</p> - - <p>Le duc de Rockingham était, à cette époque, un des grands landlords - du comté de Kerry. Son domaine, d'une surface de cent cinquante mille - acres, comprenait des terres cultivables, des prairies, des bois, des - étangs, desservis par quinze cents fermes. C'était un étranger, un - de ceux que les Irlandais accusent avec raison d'absentéisme. Or, la - conséquence de cet absentéisme est que l'argent produit par le travail - irlandais est envoyé au dehors et ne profite pas à l'Irlande.</p> - - <p>La Verte Erin, il ne faut point l'oublier, ne fait pas partie de la - Grande-Bretagne,—dénomination uniquement applicable à l'Écosse et à - l'Angleterre. Le duc de Rockingham était un lord écossais. A l'exemple - de tant d'autres qui possèdent les neuf dixièmes de l'île, il n'avait - jamais fait l'effort de venir visiter ses terres, et ses tenanciers - ne le connaissaient pas. Sous condition d'une somme annuelle, il en - abandonnait l'exploitation à ces traitants, ces «middlemen», qui en - bénéficiaient en les louant par parcelles aux cultivateurs. C'est ainsi - que la ferme de Kerwan dépendait, avec quelques autres, d'un certain - John Eldon, agent du duc de Rockingham.</p> - - <p>Cette ferme était de moyenne importance, puisqu'elle ne comptait qu'une - centaine d'acres. Il est vrai, c'est un pays rude à la culture, celui - qu'arrose le cours supérieur de la Cashen, et ce n'est pas sans un - excessif labeur que le paysan parvient à lui arracher de quoi payer son - fermage, surtout lorsque l'acre lui est loué au prix excessif d'une - livre par an.</p> - - <p>Tel était le cas de la ferme de Kerwan, dirigée par le fermier Mac - Carthy.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_96">96</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-96.jpg" alt="" width="550" height="768" /> - <p class="captioncenter">C'est là que l'enfant passa la nuit. (<a href="#Page_92">Page 92.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-96.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Il y a de bons maîtres en Irlande, sans doute; mais les tenanciers - n'ont le plus souvent affaire qu'à ces middlemen, presque tous - hommes durs et impitoyables. Il convient d'observer toutefois que - l'aristocratie, qui est assez libérale en Angleterre et en Écosse, se - montre plutôt oppressive en Irlande. Au lieu de rendre la main, elle - tire sur les rênes. Une catastrophe est à craindre. Qui sème la haine - récolte la rébellion.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-97.jpg" alt="" width="550" height="784" /> - <p class="captioncenter"> Grand'mère n'avait d'autre occupation. (<a href="#Page_98">Page 98.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-97.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Martin Mac Carthy, dans toute la force de l'âge,—il avait - cinquante-deux ans—était l'un des meilleurs fermiers du domaine. - Laborieux, intelligent, entendu en matière de culture, bien secondé - par des enfants sévèrement élevés, il avait pu mettre quelque argent - de côté, malgré tant de taxes et redevances qui obèrent le budget d'un - paysan irlandais.</p> - - <p>Sa femme s'appelait Martine, de même qu'il s'appelait Martin. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> - Cette vaillante créature possédait toutes les qualités d'une ménagère. - Elle travaillait encore à cinquante ans comme si elle n'en avait eu - que vingt. L'hiver, tandis que chômaient les manutentions agricoles, - la quenouille coiffée, le fuseau garni de filasse, on entendait le - ronflement de son rouet devant l'âtre, quand les exigences du ménage ne - réclamaient pas ses soins.</p> - - <p>La famille Mac Carthy, vivant en bon air, rompue aux fatigues des - champs, jouissait d'une excellente santé, ne se ruinait ni en médecine - ni en médecins. Elle tenait de cette race vigoureuse de cultivateurs - irlandais, qui s'acclimate aussi aisément au milieu des prairies du - Far-West américain que sur les territoires de l'Australie et de la - Nouvelle-Zélande. Espérons, pour ces braves gens, du reste, qu'ils ne - seront jamais contraints d'émigrer au delà des mers. Fasse le ciel que - leur île ne les rejette pas loin d'elle comme nombre de ses enfants!</p> - - <p>En tête de la famille, chérie et respectée, venait la mère de Martin, - une vieille de soixante-quinze ans, dont le mari dirigeait autrefois - la ferme. Grand'mère,—on ne la désignait pas différemment—n'avait - d'autre occupation que de filer en compagnie de sa belle-fille, - désireuse, autant qu'il était en elle, de n'être que le moins possible - à la charge de ses enfants.</p> - - <p>L'aîné des garçons, Murdock—vingt-sept ans,—plus instruit que - son père, s'intéressait ardemment à ces questions qui ont toujours - passionné l'Irlande, et l'on craignait sans cesse qu'il ne vînt à se - jeter en quelque mauvaise affaire. Il était de ceux qui ne songent - qu'aux revendications du <i>home rule</i>, c'est-à-dire à la conquête de - l'autonomie, sans se douter que le <i>home rule</i> vise les réformes plutôt - politiques que sociales. Et pourtant, ce sont ces dernières dont - l'Irlande a surtout besoin, puisqu'elle est encore livrée aux dures - exactions du régime féodal.</p> - - <p>Murdock, vigoureux gars, assez taciturne, peu communicatif, s'était - récemment marié avec la fille d'un fermier du voisinage. Cette - excellente jeune femme, aimée de toute la famille Mac Carthy, - possédait <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> la beauté régulière, fière et calme, l'attitude noble - et distinguée qui se rencontre fréquemment chez les Irlandaises des - classes inférieures. Sa figure était animée de grands yeux bleus, et - sa chevelure blonde bouclait sous les rubans de sa coiffure. Kitty - aimait beaucoup son mari, et Murdock, qui ne souriait guère d'habitude, - se laissait aller parfois à sourire, lorsqu'il la regardait, car il - éprouvait pour elle une profonde affection. Aussi employait-elle - son influence à le modérer, à le contenir, chaque fois que quelque - émissaire des nationalistes venait faire de la propagande à travers le - pays et proclamer que nulle conciliation n'était possible entre les - landlords et les tenanciers.</p> - - <p>Il va sans dire que les Mac Carthy étant de bons catholiques, on ne - s'étonnera pas s'ils considéraient les protestants comme des ennemis<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - - <p>Murdock courait les meetings, et combien Kitty sentait son cœur se - serrer, quand elle le voyait partir pour Tralee ou telle autre bourgade - du voisinage. Dans ces assemblées il parlait avec l'éloquence naturelle - aux Irlandais, et, au retour, lorsque Kitty lisait sur sa figure les - passions qui l'agitaient, lorsqu'elle l'entendait frapper du pied en - murmurant un appel à la révolution agraire, sur un signe de Martine, - elle s'appliquait à le calmer.</p> - - <p>«Mon bon Murdock, lui disait-elle, il faut de la patience... et de la - résignation...</p> - - <p>—De la patience, répondait-il, quand les années marchent et que rien - n'aboutit! De la résignation, lorsqu'on voit des créatures courageuses - comme Grand'mère rester misérables après une longue existence de - travail! A force d'être patients et résignés, ma pauvre Kitty, on - arrive à tout accepter, à perdre le sentiment de ses droits, à se - courber sous le joug, et cela, je ne le ferai jamais... jamais!» - répétait-il en relevant fièrement la tête.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p> - - <p>Martin Mac Carthy avait deux autres garçons, Pat ou Patrick, Sim ou - Siméon, âgés de vingt-cinq et de dix-neuf ans.</p> - - <p>Pat naviguait actuellement au commerce en qualité de matelot, sur un - des navires de l'honorable maison Marcuart, de Liverpool. Quant à Sim, - de même que Murdock, il n'avait jamais quitté la ferme, et leur père - trouvait en eux de précieux auxiliaires pour les travaux des champs, - l'entretien des bestiaux. Sim obéissait sans jalousie à son frère - aîné dont il reconnaissait la supériorité. Il lui témoignait autant - de respect que s'il eût été le chef de la famille. Étant le dernier - fils, et en cette qualité, celui qui avait été le plus choyé, il était - enclin à cette jovialité qui forme le fond du caractère irlandais. Il - aimait à plaisanter, à rire, égayant par sa présence et ses réparties - l'intérieur un peu sévère de cette maison patriarcale. Très pétulant, - il contrastait avec le tempérament plus rassis, l'esprit plus sérieux - de son frère Murdock.</p> - - <p>Telle était cette laborieuse famille dans l'intérieur de laquelle - P'tit-Bonhomme allait être transporté. Quelle différence entre le - milieu dégradant de la ragged-school et ce milieu sain et fortifiant - d'une ferme irlandaise!... Sa précoce imagination n'en serait-elle - pas vivement frappée?... A cela, nul doute. Il est vrai, notre héros - venait de passer quelques semaines dans un certain bien-être chez - la capricieuse miss Anna Waston; mais il n'y avait point trouvé - ces réelles tendresses que la vie de théâtre rend si peu sûres, si - éphémères, si fugitives.</p> - - <p>L'ensemble des bâtiments, servant à loger les Mac Carthy, ne comprenait - que le strict nécessaire. Nombre d'établissements des riches comtés du - Royaume-Uni sont installés dans des conditions autrement luxueuses. - Après tout, c'est le fermier qui fait la ferme, et peu importe qu'elle - soit peu considérable par l'étendue si elle est intelligemment dirigée. - Observons cependant que Martin Mac Carthy n'appartenait pas à cette - catégorie plus favorisée des «yeomen», qui sont de petits propriétaires - terriens. Il n'était que l'un des nombreux tenanciers du duc de - Rockingham, on pourrait dire <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> l'une des centaines de machines - agricoles mises en mouvement sur le vaste domaine de ce landlord.</p> - - <p>La maison principale, moitié pierre, moitié paillis, ne renferme qu'un - rez-de-chaussée, où Grand'mère, Martin et Martine Mac Carthy, Murdock - et sa femme, occupent des chambres séparées d'une salle commune à - large cheminée, dans laquelle on se réunit en famille pour les repas. - Au-dessus, contiguë aux greniers, une mansarde éclairée de deux - lucarnes, sert de logement à Sim—et aussi à Pat dans l'intervalle de - ses voyages.</p> - - <p>En retour, d'un côté, se développent les aires, les granges, les - appentis sous lesquels s'abritent le matériel de culture et les - instruments de labourage; de l'autre, la vacherie, la bergerie, la - laiterie, la porcherie et la basse-cour.</p> - - <p>Toutefois, faute de réparations faites à propos, ces bâtisses - présentent un aspect assez inconfortable. Çà et là, des planches de - diverse provenance, des vantaux de portes, des volets hors d'usage, - quelques bordages arrachés à la carcasse de vieux navires, des - poutrelles de démolition, des plaques de zinc, cachent la brèche des - murs, et les toits de chaume sont chargés de gros galets en vue de - résister à la violence des rafales.</p> - - <p>Entre ces trois corps de bâtiments s'étend une cour, avec porte cochère - fixée à deux montants. Une haie vive forme clôture, toute agrémentée - de ces éclatants fuchsias, si abondants dans la campagne irlandaise. A - l'intérieur de la cour verdoie un gazon d'herbes folles, où viennent - picorer les volailles. Au centre, une mare miroite, bordée de - corbeilles d'azalées, de marguerites d'un jaune d'or, et d'asphodèles, - retournées à l'état sauvage.</p> - - <p>Il est à propos d'ajouter que le chaume des toits, autour des larges - pierres, est non moins fleuri que les gazons et les haies de la grande - cour. Il y pousse toutes sortes de plantes qui charment les yeux, et, - particulièrement d'innombrables touffes de ces fuchsias aux clochettes - sans cesse secouées par les brises de la vallée. Quant aux murs, ne - vous chagrinez pas de ce que loques et morceaux y apparaissent <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> - comme le rapiéçage d'un vêtement de pauvre. Est-ce qu'ils ne sont pas - doublés de ces lierres à triple armure, vigoureux et puissants, qui - soutiendraient la bâtisse, quand même les fondations viendraient à lui - manquer.</p> - - <p>Entre les terres arables proprement dites et le corps de la ferme, - s'étend un potager où M. Martin cultive les légumes nécessaires au - ménage, surtout les navets, les choux, les pommes de terre. Cette - réserve est entourée d'un rideau d'arbres et d'arbustes, abandonnés aux - caprices de la végétation si fantaisiste en ce pays d'Irlande.</p> - - <p>Ici, sont des houx robustes avec leurs feuilles piquantes d'un vert - ardent, qui ressemblent à des coquillages d'une contexture bizarre. - Là, se dressent des ifs, de poussée libre, auxquels un ciseau imbécile - n'a jamais donné la forme d'une bouteille ou d'un lampadaire. A une - portée de fusil, sur la gauche, se masse un bois de frênes,—et le - frêne est un des plus beaux arbres de ces campagnes. Puis s'entremêlent - des hêtres verdoyants, mélangés parfois de couleurs pourpres, des - arbousiers de haute taille, des sorbiers pareils de loin à un vignoble - dont les ceps seraient chargés de grappes de corail. Il ne faudrait - pas aller à trois milles de cet endroit pour sentir le sol se renfler - sous les premières ramifications de la chaîne des Clanaraderry, où - se développent ces forêts de sapins, dont les pommes paraissent être - suspendues au réseau des chèvrefeuilles, qui se faufilent à travers - leur ramure.</p> - - <p>L'exploitation de la ferme de Kerwan comprend une culture assez - variée—d'un rendement médiocre, en somme. Le peu de blé, dont on fait - ordinairement de la farine de gruau, que les Mac Carthy y récoltent, - n'est recommandable ni par la longueur des épis ni par la lourdeur des - grains. Les avoines sont maigres et chétives,—circonstance d'autant - plus regrettable que la farine d'avoine est d'un emploi constant, le - blé réussissant assez mal sur ces terrains de qualité secondaire. On se - trouve mieux d'y semer l'orge, le seigle surtout qui concourt dans une - proportion notable <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> à la fabrication du pain. Et encore telle est - la rudesse de ce climat, que ces moissons ne peuvent être coupées qu'en - octobre et en novembre.</p> - - <p>Parmi les légumes cultivés en grand, tels que navets et choux de fortes - dimensions, la pomme de terre doit être mise au premier rang. On sait - qu'elle est la base de la nourriture en Irlande, principalement au - milieu des districts déshérités de la nature. Et c'est à se demander - de quoi vivaient ces populations campagnardes avant que Parmentier eût - fait connaître et adopter son précieux tubercule. Peut-être même a-t-il - rendu le cultivateur imprévoyant, en l'habituant à compter sur ce - produit qui peut le sauver de la disette, lorsque la malchance ne s'en - mêle pas.</p> - - <p>Si la terre nourrit les animaux, les animaux contribuent à nourrir la - terre. Aucune exploitation n'est possible sans eux. Les uns servent - aux travaux des champs, aux charrois, aux labours; les autres donnent - les produits naturels, œufs, viande, lait. De tous vient l'engrais - nécessaire à la culture. Aussi comptait-on six chevaux à la ferme de - Kerwan, et à peine suffisaient-ils, quand, accouplés à deux ou à trois, - ils creusaient à la charrue ces terres rocailleuses. Bêtes courageuses - et patientes, comme leurs maîtres, et qui, pour ne pas être inscrites - dans le «stud-book», le livre d'or de la race chevaline, n'en rendaient - pas moins de réels services, se contentant de sèches bruyères, lorsque - le fourrage venait à manquer. Un âne leur tenait compagnie, et ce - n'est pas le chardon qui lui aurait fait défaut, car tous les arrêtés - d'échardonnage ne parviendraient point à détruire cet envahissant - parasite sur les terres irlandaises.</p> - - <p>A mentionner parmi les bêtes d'étable, une demi-douzaine de vaches - laitières, assez belles sous leur robe roussâtre, et une centaine de - moutons à face noire, très blancs de laine, d'un entretien difficile - pendant ces longs mois d'hiver, où le sol est recouvert de plusieurs - pieds de neige. Il y avait moins à s'inquiéter des chèvres, dont Martin - Mac Carthy possédait une vingtaine, puisqu'on peut les laisser pourvoir - à leur nourriture. S'il n'y a plus d'herbes, elles <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> trouvent - toujours des feuilles qui résistent aux plus âpres froidures de la - période glaciale.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-104.jpg" alt="" width="550" height="792" /> - <p class="captioncenter">Au centre, une mare miroite. (<a href="#Page_101">Page 101.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-104.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Quant aux cochons, il va sans dire qu'une douzaine de ces animaux - possédaient leur étable particulière sous les annexes de droite, et on - ne les engraissait que pour les besoins de l'alimentation ménagère. - En effet, il n'entrait pas dans les vues du fermier de se livrer - à l'élevage des porcs, bien qu'il existe à Limerick un important - commerce <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> de jambons,—lesquels valent ceux d'York et se débitent - régulièrement sous cette marque.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-105.jpg" alt="" width="550" height="793" /> - <p class="captioncenter">Après avoir déposé le fermier et la fermière. (<a href="#Page_108">Page 108.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-105.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Poules, oies, canards, sont en nombre suffisant pour fournir des - œufs au marché de Tralee. Mais de dindons et même de pigeons - domestiques, point. Ces volatiles ne se rencontrent que peu ou pas dans - la basse-cour des fermes de l'Irlande.</p> - - <p>Il convient encore de citer un chien, un griffon d'Écosse, préposé à - <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> la garde du troupeau de moutons. Pas de chien de chasse, bien que - le gibier soit assez abondant sur ces territoires, grouses, coqs de - bruyères, bécasses, bécassines, outardes, daims et chèvres sauvages. - A quoi bon? La chasse est un plaisir de landlords. Le coût du permis, - extrêmement élevé, profite au fisc britannique, et, d'ailleurs, pour - avoir le droit de posséder un chien de chasse, on doit justifier d'une - propriété foncière valant mille livres au moins.</p> - - <p>Telle était la ferme de Kerwan, presque isolée au fond d'un coude que - fait la Cashen, à cinq milles de la paroisse de Silton. Certainement, - il existe des terres plus mauvaises dans le comté, de ces terres - légères et siliceuses qui ne gardent pas l'engrais, de ces terres dont - le loyer n'atteint pas même une couronne, c'est-à-dire environ six - francs l'acre. Mais, tout compte fait, la culture de Martin Mac Carthy - n'était que de qualité moyenne.</p> - - <p>Au delà de la portion exploitée s'étendaient d'arides plaines - marécageuses, sillonnées de bouquets d'ajoncs, hérissées de touffes de - roseaux, recouvertes de l'inévitable et envahissante bruyère. Au-dessus - planaient d'immenses bandes de ces corbeaux avides du grain semé, et de - ces moineaux gros-becs qui dévorent le grain formé. Grand dommage pour - les fermes.</p> - - <p>Puis, au loin, s'étageaient d'épaisses forêts de bouleaux et de - mélèzes, accrochées à ces escarènes, qui sont les rudes pentes des - montagnes. Et Dieu sait si ces arbres sont secoués pendant la mauvaise - saison par les rafales dont s'emplit l'étroite vallée de la Cashen!</p> - - <p>En somme, un curieux pays, digne d'attirer les touristes, ce comté de - Kerry, avec ses magnifiques amphithéâtres de hauteurs boisées, ses - lointains superbes, adoucis par le flottement des brumes hyperboréennes.</p> - - <p>Il est vrai, pays dur à ceux qui l'habitent, terre trop souvent marâtre - à ceux qui la cultivent.</p> - - <p>Et le ciel veuille que la récolte de la pomme de terre, ce véritable - pain de l'île, ne vienne à manquer ni dans le Kerry, ni ailleurs. Quand - <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> elle fait défaut sur le million d'acres consacrés à sa culture, - c'est la famine dans toute son horreur<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - - <p>Aussi, après avoir chanté le <i>God save the Queen</i>, pieux Irlandais, - complétez votre prière en disant:</p> - - <p>«<i>God save the potatoes!</i>»</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_9">IX<br /> - LA FERME DE KERWAN (<i>Suite</i>).</h2> - - <p>Le lendemain, 20 octobre, vers trois heures de l'après-midi, des cris - joyeux retentirent sur la route à l'entrée de la ferme de Kerwan,</p> - - <p>«Voilà le père!</p> - - <p>—Voilà la mère!</p> - - <p>—Les voilà tous les deux!»</p> - - <p>C'étaient Kitty et Sim, qui saluaient de loin Martin et Martine Mac - Carthy.</p> - - <p>«Bonjour les enfants! dit Martin.</p> - - <p>—Bonjour, mes fils!» dit Martine.</p> - - <p>Et, dans sa bouche, ce «mes» possessif était empreint de fierté - maternelle.</p> - - <p>Le fermier et sa femme avaient quitté Limerick ce matin-là de bonne - heure. Une trentaine de milles à faire, lorsque les brises de l'automne - sont déjà fraîches, il y a de quoi être transis surtout dans un - «jaunting-car».</p> - - <p>Le car est appelé «car», parce que c'est un véhicule, et l'on y - <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> ajoute le qualificatif «jaunting», parce que les voyageurs y - sont placés dos à dos sur deux banquettes disposées suivant l'axe - des brancards. Imaginez l'un de ces bancs doubles qui meublent les - boulevards des villes, ajustez-le au-dessus d'une paire de roues, - complétez l'ensemble par une planchette sur laquelle les pieds des - voyageurs prendront leur point d'appui, s'adossant aux bagages placés - derrière eux, et vous aurez la voiture ordinairement employée en - Irlande. Si ce n'est la plus commode puisqu'elle ne permet de voir - qu'un seul côté du paysage, ni la plus confortable puisqu'elle est - découverte, c'est du moins la plus rapide, et son conducteur déploie - autant d'adresse que de célérité.</p> - - <p>On ne s'étonnera donc pas que Martin et Martine Mac <ins class="correction" title="Cathy">Carthy</ins>, partis vers - sept heures de Limerick, fussent arrivés à trois heures en vue de la - ferme. Ils n'étaient pas seuls, d'ailleurs, à occuper ce jaunting-car, - qui pouvait contenir jusqu'à dix voyageurs. Aussi, après avoir déposé - le fermier et la fermière, le rapide véhicule continua-t-il sa route - vers le chef-lieu du comté de Kerry.</p> - - <p>Murdock sortit à l'instant même de son logement, situé dans l'angle - de la cour, à l'endroit où les annexes de droite se raccordent aux - bâtiments du fond.</p> - - <p>«Vous avez fait un bon voyage, mon père? demanda la jeune femme que - Martine venait d'embrasser.</p> - - <p>—Très bon, Kitty.</p> - - <p>—Avez-vous trouvé des plants de choux au marché de Limerick? dit - Murdock.</p> - - <p>—Oui, fils, et on nous les expédiera demain.</p> - - <p>—Et de la graine de navets?...</p> - - <p>—Oui... de la meilleure sorte.</p> - - <p>—Bien, mon père.</p> - - <p>—Et aussi une autre espèce de graine...</p> - - <p>—Laquelle?...</p> - - <p>—De la graine de bébé, Murdock, et qui me paraît être d'excellente - qualité.»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - - <p>Et comme Murdock et son frère ouvraient de grands yeux en regardant - l'enfant que Martine tenait dans ses bras:</p> - - <p>«Voilà un garçon, dit-elle, en attendant que Kitty nous donne le pareil.</p> - - <p>—Mais il est glacé, ce petit! répondit la jeune femme.</p> - - <p>—Je l'ai pourtant bien enveloppé de mon tartan pendant le voyage, - répliqua la fermière.</p> - - <p>—Vite, vite, ajouta M. Martin, allons le réchauffer devant le bon feu - de l'âtre, et commençons par embrasser Grand'mère, qui doit en avoir - besoin.»</p> - - <p>Kitty reçut P'tit-Bonhomme des mains de Martine, et toute la famille - fut bientôt réunie dans la salle, où l'aïeule occupait un vieux - fauteuil à coussins.</p> - - <p>On lui présenta l'enfant. Elle le prit entre ses bras et l'assit sur - ses genoux.</p> - - <p>Lui se laissait faire. Ses yeux allaient de l'un à l'autre. Il ne - comprenait rien à ce qui se passait. Il n'était pas habitué. Pour sûr, - aujourd'hui ne ressemblait pas à hier. Était-ce une sorte de rêve? Il - voyait de bonnes figures autour de lui, des vieilles et des jeunes. - Depuis son réveil, il n'avait entendu que d'affectueuses paroles. Le - voyage l'avait distrait dans cette voiture, qui allait grand train - à travers la campagne. Du bon air, avec l'émanation matinale des - arbustes et des fleurs, emplissait sa poitrine. Une soupe bien chaude - l'avait réconforté avant le départ, et, durant la route, tout en - grignotant quelques gâteaux que contenait le sac de Martine, il avait - raconté de son mieux ce qu'il savait de sa vie—son existence dans la - ragged-school incendiée, les bons soins de Grip, dont le nom revint - souvent dans son récit; puis madame Anna qui l'avait appelé son fils et - qui n'était pas sa maman; puis un monsieur en colère qu'on appelait le - duc... un duc dont il avait oublié le nom et qui voulait l'entraîner; - enfin son abandon, et comment il s'était trouvé tout seul dans le - cimetière de Limerick. Martin Mac Carthy et sa femme n'avaient pas - compris grand chose à son histoire, si ce n'est qu'il n'avait <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> ni - parents ni famille, et que c'était un être abandonné dont la Providence - leur avait confié la charge.</p> - - <p>Grand'mère, très émue, l'embrassa. Les autres, non moins attendris, - l'embrassèrent à leur tour.</p> - - <p>«Et comment s'appelle-t-il? demanda Grand'mère.</p> - - <p>—Il n'a pas pu nous donner d'autre nom que P'tit-Bonhomme, répondit - Martine.</p> - - <p>—Il n'a pas besoin d'en avoir un autre, dit M. Martin, et nous - continuerons de l'appeler comme on l'a toujours appelé.</p> - - <p>—Et quand il sera grand?... fit observer Sim.</p> - - <p>—Ce sera P'tit-Bonhomme tout de même!...» répliqua la vieille femme, - qui baptisa l'enfant d'un bon baiser.</p> - - <p>Voilà quel fut l'accueil que notre héros reçut à son arrivée à la - ferme. On lui enleva les haillons qu'il avait endossés pour son rôle - de Sib. Ils furent remplacés par les derniers vêtements que Sim avait - portés à son âge,—pas très neufs, mais propres et chauds. Mentionnons - qu'on lui conserva son tricot de laine, qui commençait à devenir - étroit, mais auquel il paraissait tenir.</p> - - <p>Et alors il soupa avec la famille, à la table de ces braves gens, - assis sur une chaise haute, se demandant si tout cela n'allait pas - disparaître. Non! Elle ne disparut pas, la bonne soupe d'avoine dont il - eut une pleine assiettée. Il ne disparut pas, le morceau de lard aux - choux dont on lui donna sa suffisance. Il ne disparut pas, le gâteau - aux œufs et à la farine de gruau, qui fut distribué en parts égales - entre les convives, le tout arrosé d'un broc de cet excellent «potheen» - que le fermier tirait de l'orge récoltée sur les terres de Kerwan.</p> - - <p>Quel repas, sans compter que le garçonnet ne voyait que des visages - souriants,—sauf peut-être celui du frère aîné, toujours sérieux et - même un peu triste. Et voici que ses yeux se mouillent, et que des - larmes glissent le long de ses joues.</p> - - <p>«Qu'as-tu, P'tit-Bonhomme?... lui demanda Kitty.</p> - - <p>—Il ne faut pas pleurer, ajouta Grand'mère. On t'aimera bien ici!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_111">111</span></p> - - <p>—Et je te ferai des joujoux, lui dit Sim.</p> - - <p>—Je ne pleure pas... répondit-il. C'est pas des larmes, ça!»</p> - - <p>Non! en vérité, et c'était plutôt son cœur qui débordait, à cette - pauvre créature.</p> - - <p>«Allons... allons, dit M. Martin, d'un ton qui n'était point méchant, - c'est bon pour une fois, mon garçon, mais je te préviens qu'il est - défendu de pleurer ici!</p> - - <p>—Je ne pleurerai plus, monsieur», répondit-il en se laissant aller - dans les bras que lui tendait Grand'mère.</p> - - <p>Martin et Martine avaient besoin de repos. D'ailleurs, on se couchait - de bonne heure à la ferme, car l'habitude était de se lever de grand - matin.</p> - - <p>«Où va-t-on le mettre, cet enfant? demanda le fermier.</p> - - <p>—Dans ma chambre, répondit Sim, et je lui donnerai la moitié de mon - lit, comme à un petit frère!</p> - - <p>—Non, mes enfants, répondit Grand'mère. Laissez-le coucher près de - moi, il ne me gênera pas, je le regarderai dormir et cela me fera - plaisir.»</p> - - <p>Un désir de l'aïeule n'avait jamais rencontré l'ombre d'une résistance. - Il suit de là qu'un lit ayant été installé près du sien, ainsi qu'elle - l'avait demandé, P'tit-Bonhomme y fut immédiatement transporté.</p> - - <p>Des draps blancs, une bonne couverture, il avait déjà connu cette - jouissance durant les quelques semaines passées à <i>Royal-George-Hôtel</i> - de Limerick, dans l'appartement de miss Anna Waston. Mais les caresses - de la comédienne ne pouvaient valoir celles de cette honnête famille! - Peut-être s'aperçut-il qu'il y avait une différence, surtout lorsque - Grand'mère, en le bordant, lui donna un gros baiser.</p> - - <p>«Ah! merci... merci!...» murmura-t-il.</p> - - <p>Ce fut toute sa prière, ce soir-là, et, sans doute, il n'en savait pas - d'autre.</p> - - <p>On était au début de la saison froide. La moisson venait d'être - terminée. Rien à faire ou peu de chose, en dehors de la ferme. Sur ces - rudes territoires, les semailles de blé, d'orge, d'avoine, <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> n'ont - pas lieu au commencement de l'hiver dont la longueur et la rigueur - pourraient les compromettre. C'est affaire d'expérience. Aussi Martin - Mac Carthy avait-il l'habitude d'attendre mars et même avril pour semer - ses céréales, en choisissant les espèces convenables. Il s'en était - bien trouvé jusqu'alors. Creuser le sillon à travers un sol qui gèle - à plusieurs pieds de profondeur, c'eût été un travail non moins dur - qu'inutile. Autant eût valu jeter sa semence au sable des grèves, aux - roches du littoral.</p> - - <p>Il ne faudrait pas cependant croire que l'on fût inoccupé à la ferme. - D'abord il y avait à battre le stock d'orge et d'avoine. Et puis, au - cours de ces longs mois de la période hivernale, on ne manquait pas - d'ouvrage. P'tit-Bonhomme put le constater le lendemain, car, dès le - premier jour, il chercha à se rendre utile. Levé à l'aube, il se rendit - du côté des étables. Il avait comme un pressentiment qu'on pourrait - l'employer là. Que diable! il aurait six ans à la fin de l'année, et, - à six ans, on est capable de garder des oies, des vaches, même des - moutons, quand on est aidé d'un bon chien.</p> - - <p>Donc, au déjeuner du matin, devant sa tasse de lait chaud, il en fit la - proposition.</p> - - <p>«Bien, mon garçon, répondit M. Martin, tu veux travailler, et tu as - raison. Il faut savoir gagner sa vie...</p> - - <p>—Et je la gagnerai, monsieur Martin, répondit-il.</p> - - <p>—Il est si jeune! fit observer la vieille femme.</p> - - <p>—Ça ne fait rien, madame...</p> - - <p>—Appelle-moi Grand'mère...</p> - - <p>—Eh bien... ça ne fait rien, Grand'mère! Je serais si content de - travailler...</p> - - <p>—Et tu travailleras, dit Murdock, assez surpris de ce caractère ferme - et résolu chez un enfant qui n'avait connu jusqu'alors que les misères - de la vie.</p> - - <p>—Merci, monsieur.</p> - - <p>—Je t'apprendrai à soigner les chevaux, reprit Murdock, et à monter - dessus, si tu n'as pas peur...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_113">113</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-113.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme était en relation plus intime avec le - baudet. (<a href="#Page_117">Page 117.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-113.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Je veux bien, répondit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Et moi je t'habituerai à soigner les vaches, dit Martine, et à les - traire, si tu ne crains pas un coup de corne...</p> - - <p>—Je veux bien, madame Martine.</p> - - <p>—Et moi, s'écria Sim, je te montrerai comment on garde les moutons - dans les champs...</p> - - <p>—Je veux bien.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span></p> - - <p>—Sais-tu lire, petit?... demanda le fermier.</p> - - <p>—Un peu, et écrire en grosses lettres...</p> - - <p>—Et compter?...</p> - - <p>—Oh! oui... jusqu'à cent, monsieur...</p> - - <p>—Bon! dit Kitty en souriant, je t'apprendrai à compter jusqu'à mille, - et à écrire en petites lettres.</p> - - <p>—Je veux bien, madame.»</p> - - <p>Et réellement, il voulait bien tout ce qu'on lui proposait, cet - enfant. On voyait qu'il était décidé à reconnaître ce que ces braves - gens allaient faire pour lui. Être le petit domestique de la ferme, - c'est à cela que se bornait son ambition. Mais, ce qui était de nature - à témoigner du sérieux de son esprit, c'est sa réponse au fermier, - lorsque celui-ci lui eut dit en riant:</p> - - <p>«Eh! P'tit-Bonhomme, tu vas devenir un garçon précieux chez nous... - Les chevaux, les vaches, les moutons... si tu t'occupes de tout, il ne - restera plus de besogne pour nous... Ah çà! combien me demanderas-tu de - gages?...</p> - - <p>—Des gages?...</p> - - <p>—Oui!... Tu ne songes pas à travailler pour rien, je suppose?...</p> - - <p>—Oh! non, monsieur Martin!</p> - - <p>—Comment, s'écria Martine, assez surprise, comment, en dehors de sa - nourriture, de son logement, de son habillement, il a la prétention - d'être payé...</p> - - <p>—Oui, madame.»</p> - - <p>On le regardait, cet enfant, et il semblait qu'il eût dit là une - énormité.</p> - - <p>Murdock, qui l'observait, se contenta d'ajouter:</p> - - <p>«Laissez-le donc s'expliquer!</p> - - <p>—Oui, reprit Grand'mère, dis-nous ce que tu veux gagner... Est-ce de - l'argent?...»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme secoua la tête.</p> - - <p>«Voyons... une couronne par jour?... dit Kitty.</p> - - <p>—Oh! madame...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p> - - <p>—Par mois?... dit la fermière.</p> - - <p>—Madame Martine...</p> - - <p>—Par an, peut-être? répliqua Sim en éclatant de rire. Une couronne par - an...</p> - - <p>—Enfin que veux-tu, mon garçon? dit Murdock. Je comprends que tu aies - l'idée de gagner ta vie, comme nous l'avons tous... Si peu que ce - soit qu'on reçoive, cela vous apprend à compter... Que veux-tu?... Un - penny... un copper par jour?...</p> - - <p>—Non, monsieur Murdock.</p> - - <p>—Alors explique-toi donc!</p> - - <p>—Eh bien... chaque soir, monsieur Martin, vous me donnerez un - caillou...</p> - - <p>—Un caillou?... s'écria Sim. Est-ce avec des cailloux que tu amasseras - une fortune?...</p> - - <p>—Non... mais ça me fera plaisir tout de même, et, plus tard, dans - quelques années, quand je serai grand, si vous avez toujours été - contents de moi...</p> - - <p>—C'est entendu, P'tit-Bonhomme, répondit M. Martin, nous changerons - tes cailloux en pence ou en shillings!»</p> - - <p>Ce fut à qui complimenterait P'tit-Bonhomme de son excellente idée, et, - dès le soir même, Martin Mac Carthy lui remit un caillou qui venait - du lit de la Cashen—il y en avait encore des millions de millions. - P'tit-Bonhomme le glissa soigneusement dans un vieux pot de grès que - Grand'mère lui donna et dont il fit sa tirelire.</p> - - <p>«Singulier enfant!» dit Murdock à son père.</p> - - <p>Oui, et sa bonne nature n'avait pu être altérée ni par les mauvais - traitements de Thornpipe ni par les mauvais conseils de la - ragged-school. La famille, en l'observant de près, à mesure que les - semaines s'écoulèrent, dut reconnaître ses qualités naturelles. Il - ne manquait même pas de cette gaîté qui est le fond du tempérament - national, et que l'on retrouve même chez les plus pauvres de la pauvre - Irlande. Et, pourtant, il n'était pas de ces gamins qui musent du - matin au soir, dont les regards vont de ci de là, distraits par une - <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> mouche ou un papillon. On le voyait réfléchi à tout, attentif - au pourquoi des choses, interrogeant l'un ou l'autre, aimant à - s'instruire. Ses yeux étaient fureteurs. Il ne laissait pas traîner un - objet, fût-il de valeur infime. Il ramassait une épingle comme il eût - ramassé un shilling. Ses habits, il les soignait, tenant à être propre. - Ses ustensiles de toilette, il les rangeait avec soin. L'ordre était - inné en lui. Il répondait poliment quand on lui parlait, et n'hésitait - pas à insister sur les réponses qui lui étaient posées, quand il ne - les avait pas comprises. En même temps, on vit qu'il ferait de rapides - progrès en écriture. Le calcul surtout semblait lui être facile, non - qu'il y eût en lui l'étoffe de ces Mondeux et de ces Inaudi, qui, après - avoir été de petits prodiges, n'ont réussi à rien dans un âge plus - avancé; mais il combinait aisément quelques opérations de tête, là où - d'autres enfants auraient certainement dû prendre la plume. Ce que - Murdock put constater, non sans en éprouver une réelle surprise, c'est - que c'était le raisonnement qui semblait diriger toutes ses actions.</p> - - <p>Il convient de noter aussi que, grâce aux leçons de Grand'mère, il - montra du zèle à se conformer aux commandements de Dieu, tels que les a - formulés la religion catholique, si profondément enracinée au cœur - de l'Irlande. Chaque jour, il faisait avec ferveur sa prière du matin - et du soir.</p> - - <p>L'hiver s'écoulait—un hiver très froid, harcelé de grands vents, plein - d'impétueuses rafales déchaînées comme des trombes à travers la vallée - de la Cashen. Que de fois, on trembla à la ferme pour les toitures - qui risquaient d'être emportées, pour certaines portions de murs en - paillis, qui menaçaient ruine! Quant à demander des réparations au - middleman John Eldon, c'eût été inutile. Aussi Martin Mac Carthy et ses - enfants en étaient-ils réduits à s'en charger eux-mêmes. En dehors du - battage des grains, cela devenait la grosse occupation: ici un chaume à - reprendre, là une brèche à boucher, et, en maint endroit, les clôtures - à consolider.</p> - - <p>Pendant ce temps, les femmes travaillaient diversement,—Grand'mère - filant au coin du foyer, Martine et Kitty veillant aux étables <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> - et à la basse-cour. P'tit-Bonhomme, sans cesse avec elles, les aidait - de son mieux. Il tenait état de tout ce qui regardait le train de la - maison. Trop jeune pour soigner les chevaux, il était entré en relation - plus intime avec le baudet, une bonne bête, opiniâtre au travail, qu'il - avait prise en amitié et qui le lui rendait. Il voulait que son âne - fût aussi propre que lui-même, ce qui lui valait les compliments de - Martine. Pour les porcs, il est vrai, c'eût été peine perdue, et il dut - y renoncer. Quant aux moutons, après les avoir comptés et recomptés, il - avait inscrit leur nombre—cent trois—sur un vieux carnet, présent de - Kitty. Son goût pour cette comptabilité se développait graduellement, - et c'était à croire qu'il avait reçu les leçons de M. O'Bodkins à la - ragged-school.</p> - - <p>D'ailleurs, cette vocation ne parut-elle pas nettement établie, le jour - où Martine alla chercher des œufs conservés pour la saison d'hiver?</p> - - <p>La fermière venait d'en prendre une douzaine au hasard, lorsque - P'tit-Bonhomme s'écria:</p> - - <p>«Pas ceux-là, madame Martine.</p> - - <p>—Pas ceux-là?... Et pourquoi?...</p> - - <p>—Parce que ce n'est pas dans l'ordre.</p> - - <p>—Quel ordre?... Est-ce que ces œufs de poule ne sont pas tous - pareils?...</p> - - <p>—Bien sûr non, madame Martine. Vous venez de prendre le - quarante-huitième, tandis que c'est par le trente-septième qu'il faut - commencer... Regardez bien!»</p> - - <p>Et Martine regarda. Ne voilà-t-il pas que chaque œuf portait un - numéro sur sa coque, un numéro que P'tit-Bonhomme y avait inscrit - à l'encre? Puisque la fermière avait besoin de douze œufs, il - fallait qu'elle les prît suivant leur numérotage—de trente-sept à - quarante-huit, et non de quarante-huit à cinquante-neuf. C'est ce - qu'elle fit, après avoir adressé ses félicitations au garçonnet.</p> - - <p>Lorsqu'elle raconta la chose au déjeuner, les compliments redoublèrent, - et Murdock se prît à dire:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p> - - <p>«P'tit-Bonhomme, as-tu au moins compté les poules et les poussins du - poulailler?</p> - - <p>—Certainement.»</p> - - <p>Et tirant son carnet:</p> - - <p>«Il y a quarante-trois poules et soixante-neuf poussins!»</p> - - <p>Là-dessus, Sim d'ajouter:</p> - - <p>«Tu devrais aussi compter les grains d'avoine que contient chaque sac...</p> - - <p>—Ne le plaisantez pas, mes fils! répliqua Martin Mac Carthy. Cela - prouve qu'il a de l'ordre, et l'ordre dans les petites choses, c'est la - régularité dans les grandes et dans l'existence.</p> - - <p>Puis, s'adressant à l'enfant:</p> - - <p>«Et tes cailloux... lui demanda-t-il, les cailloux que je te remets - chaque soir...</p> - - <p>—Ils sont serrés dans mon pot, monsieur Martin, répondit - P'tit-Bonhomme, et j'en ai déjà cinquante-sept.»</p> - - <p>En effet, il y avait cinquante-sept jours qu'il était arrivé à la ferme - de Kerwan.</p> - - <p>«Eh! fit Grand'mère, ça lui ferait déjà cinquante-sept pence à un penny - le caillou...</p> - - <p>—Hein, P'tit-Bonhomme, reprit Sim, que de gâteaux tu pourrais acheter - avec cet argent-là!</p> - - <p>—Des gâteaux?... Non, Sim... De beaux cahiers pour écrire, j'aimerais - mieux cela!»</p> - - <p>La fin de l'année approchait. Aux bourrasques du mois de novembre - avaient succédé de grands froids. Une épaisse couche de neige durcie - recouvrait le sol. C'était un spectacle qui ravissait notre petit - garçon, de voir les arbres tout blancs de givre avec leurs pendeloques - de glace. Et sur les vitres des fenêtres, l'humidité condensée en - cristallisations capricieuses, qui formaient de si jolis dessins!... - Et la rivière prise d'un bord à l'autre, avec des glaçons qui - s'amassaient pour former une énorme embâcle!... Certes, ils n'étaient - pas nouveaux pour lui, ces phénomènes de l'hiver, et il les avait - souvent <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> observés, quand il courait à travers les rues de Galway - jusqu'au Claddagh. Mais, à cette misérable époque de sa vie, il était - à peine vêtu. Il allait pieds nus dans la neige. La bise pénétrait à - travers ses loques. Ses yeux pleuraient, ses mains étaient crevassées - d'engelures. Et, quand il rentrait à la ragged-school, il n'y avait pas - de place pour lui devant le foyer...</p> - - <p>Qu'il se sentait heureux à présent! Quel contentement de vivre au - milieu de gens qui l'aimaient! Il semblait que leur affection le - réchauffait plus encore que les vêtements qui le garantissaient de - la bise, la saine nourriture servie sur la table, les belles flammes - de fagot pétillant au fond de la cheminée. Et, ce qui lui paraissait - meilleur encore, maintenant qu'il commençait à se rendre utile, c'est - qu'il sentait de bons cœurs autour de lui. Il était vraiment de la - maison. Il avait une grand'mère, une mère, des frères, des parents... - Et ce serait parmi eux, sans jamais les quitter, pensait-il, que se - passerait son existence... Ce serait là qu'il gagnerait sa vie... - Gagner sa vie, comme le lui avait dit un jour Murdock, c'est à cela que - sa pensée le ramenait sans cesse.</p> - - <p>Quelle joie il ressentit, quand, pour la première fois, il put prendre - part à l'une des fêtes qui est peut-être la plus sanctifiée de l'année - irlandaise.</p> - - <p>On était au 25 décembre, la Noël, le Christmas. P'tit-Bonhomme avait - appris à quel événement historique répond la solennité que les - chrétiens célèbrent en ce jour. Mais il ignorait que ce fût aussi une - intime fête de famille dans le Royaume-Uni. Ce devait donc être une - surprise pour lui. Il comprit cependant qu'il se faisait quelques - préparatifs dans la matinée. Toutefois, comme Grand'mère, Martine et - Kitty semblaient y mettre une complète discrétion, il se garda bien de - les interroger.</p> - - <p>Ce qui est positif, c'est qu'il fut invité à revêtir ses beaux habits, - que Martin Mac Carthy et ses fils, Grand'mère, sa fille et Kitty mirent - les leurs dès le matin pour aller en carriole à l'église de Silton, et - qu'ils les gardèrent toute la journée. Ce qui est avéré, c'est <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> que - le dîner dut être reculé de deux heures, et qu'il faisait presque nuit, - lorsque la table fut dressée au milieu de la grande salle avec un luxe - de luminaire qui la rendait éblouissante. Ce qui est certain, c'est - que de très bonnes choses furent servies à ce repas somptueux,—trois - ou quatre plats de plus que d'habitude—avec des brocs d'une bière - réjouissante, et un gâteau monstre que Martine et Kitty avaient - confectionné d'après une recette dont le secret venait d'une bisaïeule - très entendue en science culinaire.</p> - - <p>Si l'on mangea gaiement, si l'on but de même, nous le laissons à - imaginer. Tous étaient en joie. Murdock lui-même s'abandonnait plus - qu'il ne le faisait d'ordinaire. Alors que les autres riaient aux - éclats, il souriait, et un sourire de lui, c'était comme un rayon de - soleil au milieu des frimas.</p> - - <p>Quant à P'tit-Bonhomme, ce qui l'enchanta particulièrement, ce fut un - arbre de Noël planté au centre de la table,—un arbre enrubanné, avec - des étoiles de lumières, toutes scintillantes entre ses branches.</p> - - <p>Et voilà Grand'mère qui lui dit:</p> - - <p>«Regarde bien sous les feuilles, mon enfant... Je crois qu'il doit y - avoir quelque chose pour toi!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne se fit pas prier, et quel bonheur il éprouva, quelle - rougeur de plaisir lui monta au visage, lorsqu'il eut «cueilli» un joli - couteau irlandais avec sa gaîne rattachée à une ceinture de cuir!</p> - - <p>C'était le premier cadeau de nouvelle année qu'il recevait, et combien - il fut fier, lorsque Sim l'eut aidé à boucler la ceinture sur sa veste!</p> - - <p>«Merci... Grand'mère... merci, tout le monde!» s'écria-t-il en allant - de l'un à l'autre.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-120.jpg" alt="" width="600" height="886" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">AUSSI LA PETITE VILLE EST-ELLE LARGEMENT - ÉVENTÉE.</span> (<a href="#Page_122">Page 122.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-120.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p> - - <h2 id="ch_10">X<br /> - CE QUI S'EST PASSÉ AU DONEGAL.</h2> - - <p>Le moment est venu de mentionner que le fermier Mac Carthy avait - eu l'idée de faire quelques recherches relatives à l'état civil de - son enfant adoptif. On connaissait son histoire depuis le jour où - de charitables habitants de Westport l'avaient arraché aux mauvais - traitements du montreur de marionnettes. Mais, antérieurement, quelle - avait été l'existence de ce pauvre être? P'tit-Bonhomme, on le sait, - conservait une vague idée d'avoir demeuré chez une méchante femme, avec - une et même avec deux fillettes, au fond d'un hameau du Donegal. Aussi - fut-ce de ce côté que M. Martin dut porter les investigations.</p> - - <p>Ces recherches ne donnèrent d'autres renseignements que ceux-ci: à - la maison de charité de Donegal, on retrouva la trace d'un enfant de - dix-huit mois, recueilli sous le nom de P'tit-Bonhomme, puis envoyé - dans un hameau du comté chez une de ces femmes qui font le métier - d'éleveuses.</p> - - <p>Qu'il nous soit donc permis de compléter ces renseignements par - ceux que nous a révélés une enquête plus approfondie. Ce ne sera, - d'ailleurs, que la commune histoire de ces petits misérables abandonnés - à la merci de l'assistance publique.</p> - - <p>Le Donegal, avec sa population de deux cent mille âmes, est peut-être - le plus indigent des comtés de la province d'Ulster, et même de toute - l'Irlande. Il y a quelques années, on y trouvait à peine deux matelas - et huit paillasses par quatre mille habitants. Sur ces <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> arides - territoires du Nord, ce ne sont pas les bras qui manquent à la culture, - c'est le sol cultivable. Le plus opiniâtre des travailleurs s'y - épuise en vain. A l'intérieur, on ne voit que ravins stériles, gorges - ingrates, terrains tourmentés, noyaux pierreux, dunes sablonneuses, - tourbières béantes comme des écorchures malsaines, landes marécageuses, - chevauchées de montagnes, les Glendowan, les Derryveagh, en un mot, - un «pays rompu», disent les Anglais. Sur le littoral, baies et - fiords, anses et criques, dessinent autant d'entonnoirs caverneux où - s'engouffrent les vents du large, gigantesque orgue granitique que - l'Océan remplit à pleins poumons de ses tempêtes. Le Donegal est au - premier rang des régions offertes à l'assaut des tourmentes venues - d'Amérique, gonflées sur un parcours de trois mille milles, du cortège - des bourrasques qu'elles attirent à leur passage. Il ne faut pas - moins qu'une côte de fer pour résister à ces formidables galernes du - nord-ouest.</p> - - <p>Et, précisément, la baie de Donegal sur laquelle s'ouvre le port de - pêche de ce nom, découpée en mâchoire de requin, doit aspirer ces - courants atmosphériques, saturés de l'embrun des lames. Aussi, la - petite ville, située au fond, est-elle largement éventée en toute - saison. Ce n'est pas son écran de collines qui peut arrêter les - ouragans du large. Ils n'ont donc rien perdu de leur véhémence, quand - ils attaquent le hameau de Rindok, à sept milles au delà de Donegal.</p> - - <p>Un hameau?... Non. Neuf à dix huttes éparses aux abords d'une étroite - gorge, ravinée par un cours d'eau, simple filet l'été, gros torrent - l'hiver. De Donegal à Rindok, nul chemin tracé. Quelques sentes - seulement à peine praticables aux charrettes du pays, attelées de ces - chevaux irlandais, prudents d'allure, sûrs de pied, et parfois à des - «jaunting-cars». Si divers railways desservent déjà l'Irlande, le - jour semble assez éloigné où leurs trains parcourront régulièrement - les comtés de l'Ulster. A quoi bon, d'ailleurs? Les bourgades et les - villages sont rares. Les étapes du voyageur aboutissent plutôt à des - fermes qu'à des paroisses.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p> - - <p>Cependant çà et là apparaissent quelques châteaux, environnés de - verdure, qui charment le regard par leur fantaisiste ornementation - d'architecture anglo-saxonne. Entre autres, plus au nord-ouest, du - côté de Milford, se dresse l'habitation seigneuriale de Carrikhart, au - milieu d'un vaste domaine de quatre-vingt-dix mille acres, propriété du - comte de Leitrim.</p> - - <p>Les cabanes ou huttes du hameau de Rindok,—ce qu'on appelle - vulgairement des «cabins»—n'ont de la chaumière que le chaume, toiture - insuffisante contre les pluies hivernales, égayée par la capricieuse - floraison des giroflées et des joubarbes. Ce chaume recouvre une hutte - en boue séchée, renforcée d'un mauvais cailloutis, étoilée de lézardes, - qui ne vaut point l'ajoupa des sauvages ou l'isba des Kamtchadales. - C'est moins que la bicoque, moins que la masure. On n'imaginerait même - pas que pareil taudis pût servir de logement à des créatures humaines, - n'était le filet de fumée qui s'échappe du faîte émaillé de fleurs. Ce - ne sont ni le bois, ni la houille qui produisent cette fumée, c'est - la tourbe, extraite du marais voisin, «le bog» à teintes roussâtres, - aux flaques d'eau sombre, tout enverdi de bruyères, et dans lequel les - pauvres gens de Rindok taillent à même leurs morceaux de combustible<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - - <p>On ne risque donc pas de mourir de froid au sein de ces âpres comtés, - mais on risque d'y mourir de faim. A peine le sol fait-il l'aumône de - quelques légumes et de quelques fruits. Tout y languit, à l'exception - de la pomme de terre.</p> - - <p>A ce légume, que peut ajouter le paysan du Donegal? Parfois, l'oie et - le canard, plutôt sauvages que domestiques. Quant au gibier, lièvres - et grouses, il n'appartient qu'au landlord. Il y a aussi, éparses à - travers les ravins, quelques chèvres, donnant un peu de lait, puis des - cochons aux soies noires, qui trouvent à s'engraisser en fouillant de - leur grouin les maigres détritus. Le cochon, est le <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> véritable ami, - le familier de la maison, comme l'est le chien en de moins misérables - pays. C'est le «gentleman qui paie la rente», suivant la juste - expression recueillie par M<sup>lle</sup> de Bovet.</p> - - <p>Voici ce qu'était à l'intérieur l'une des plus lamentables huttes de - ce hameau de Rindok: une chambre unique, close d'une porte vermoulue à - vantaux déjetés; deux trous, à droite et à gauche, laissant filtrer le - jour à travers une cloison de paille sèche, et l'air aussi; sur le sol, - un tapis de boue; aux chevrons, des pendeloques de toiles d'araignée; - un âtre au fond, avec cheminée montant jusqu'au chaume; un grabat dans - un coin, une litière dans l'autre. En fait de meubles, un escabeau - boîteux, une table estropiée, un baquet zébré de moisissures verdâtres, - un rouet à manivelle criarde. Comme ustensiles, une marmite, un poêlon, - quelques écuelles, jamais lavées, essuyées à peine, sans compter deux - ou trois bouteilles que l'on remplissait au ruisseau, après les avoir - vidées du wiskey ou du gin qu'elles contenaient. Çà et là, pendues ou - traînant, des loques, des guenilles, n'ayant plus forme de vêtements, - des linges sordides trempant dans le baquet ou séchant au bout d'une - perche au dehors. Sur la table, en permanence, un faisceau de verges, - effilochées par l'usage.</p> - - <p>C'était la misère dans toute son abomination,—la misère telle qu'elle - s'étale et croupit au milieu des pauvres quartiers de Dublin ou de - Londres, à Clerkenwell, à Saint-Giles, à Marylebone, à Whitechapel, la - misère irlandaise, la plus épouvantable de toutes, renfermée dans ces - ghettos au fond de l'East-End de la capitale! Il est vrai, l'air n'est - pas empesté entre ces gorges du Donegal; on y respire la vivifiante - atmosphère exhalée des montagnes; les poumons ne s'y empoisonnent pas - de miasmes délétères, sueur morbide des grandes cités.</p> - - <p>Il va sans dire que, dans ce bouge, le grabat était réservé à la Hard, - et la litière aux enfants,—les verges aussi.</p> - - <p>La Hard! oui, c'est ainsi qu'on la désignait, la «dure», et elle - méritait ce nom. C'était bien la plus odieuse mégère que l'on pût - imaginer, quarante à cinquante ans d'âge, longue, grande, maigre - tignasse ébouriffée de harpie, yeux bridés sous la broussaille rousse - <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> des sourcils, dents en crocs, nez en bec, mains décharnées et - osseuses, plutôt des pattes que des mains, avec des doigts en griffes, - haleine saturée d'émanations alcooliques, vêtue d'une chemise <ins class="correction" title="rapiéciée">rapiécée</ins> - et d'une jupe en lambeaux, les pieds nus et d'un cuir si épais qu'ils - ne s'écorchaient point aux cailloux.</p> - - <p>Le métier de ce dragon femelle était de filer le lin, ainsi qu'on le - fait d'ordinaire dans les villages de l'Irlande, et plus spécialement - chez les paysannes de l'Ulster. Cette culture linière est assez - fructueuse, bien qu'elle n'arrive pas à compenser ce qu'un meilleur sol - devrait produire en céréales.</p> - - <p>Mais, à ce travail qui lui rapportait quelques pence par jour, la Hard - adjoignait d'autres fonctions qu'elle était inapte à remplir. Elle - faisait métier d'élever les enfants en bas âge que lui confiait le - «baby-farming.»</p> - - <p>Lorsque la maison de charité des villes est trop pleine, ou quand la - santé des petits malheureux exige l'air de la campagne, on les envoie - à ces matrones, qui vendent des soins maternels comme elles vendraient - n'importe quelle marchandise, au prix annuel de deux ou trois livres. - Puis, dès que l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans, il est rendu - à la maison de charité. D'ailleurs, l'affermeuse ne peut guère gagner - sur lui, tant la somme allouée pour son entretien est infime. Aussi, - par malheur, quand le baby tombe entre les mains d'une créature sans - entrailles—et le cas n'est que trop fréquent—n'est-il pas rare qu'il - succombe à d'odieux traitements et au manque de nourriture. Et combien - de ces larves humaines ne rentrent pas à la maison de charité!... - C'était ainsi, du moins, avant la loi de 1889, loi de protection de - l'enfance, qui, grâce à de sévères inspections chez les exploiteuses du - «baby-farming», a notablement diminué la mortalité des enfants élevés - hors des villes.</p> - - <p>Observons qu'à cette époque, la surveillance ne s'exerçait que peu - ou pas. Au hameau de Rindok, la Hard n'avait à redouter ni la visite - d'un inspecteur, ni même la plainte de ses voisins, endurcis dans leur - propre misère.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p> - - <p>Trois enfants lui avaient été confiés par la maison de charité de - Donegal, deux petites filles de quatre et six ans et demi, et un petit - garçon de deux ans et neuf mois.</p> - - <p>Des enfants abandonnés, cela va sans dire, peut-être même des orphelins - recueillis sur la voie publique. Dans tous les cas, on ne connaissait - point leurs parents, on ne les connaîtrait jamais sans doute. S'ils - revenaient à Donegal, c'était le travail au work-house qui les - attendait, lorsqu'ils auraient l'âge,—ce work-house, dont sont pourvus - non seulement les villes, mais les bourgades et parfois les villages de - la Grande-Bretagne.</p> - - <p>Quel était le nom de ces enfants, ou plutôt lequel leur avait-on donné - à la maison de charité? Le premier venu. Du reste, peu importe le nom - de la plus petite des deux fillettes, car elle va bientôt mourir. - Quant à la plus grande, elle s'appelait Sissy, abréviation de Cécily. - Jolie enfant, aux cheveux blonds, qu'un peu de soins eût rendus doux - et soyeux, grands yeux bleus, intelligents et bons, dont la limpidité - était déjà altérée par les larmes; mais les traits hâves et tirés, - le teint décoloré, les membres amaigris, la poitrine creuse, les - côtes saillant sous ses haillons comme celles d'un écorché. Voilà à - quel état l'avaient réduite les mauvais traitements! Et cependant, - douée d'une nature patiente et résignée, elle acceptait la vie qu'on - lui faisait sans se figurer «que cela eût pu être autrement». Et où - aurait-elle appris qu'il y a des enfants choyés de leur mère, entourés - d'attentions, enveloppés de caresses, auxquels ne manquent ni les - baisers, ni les bons vêtements, ni la bonne nourriture? Ce n'était - pas dans la maison de charité, où ses pareilles n'étaient pas mieux - traitées que des petits d'animaux.</p> - - <p>Si l'on demande le nom du garçon, la réponse sera qu'il n'en a même - pas. Il avait été trouvé au coin d'une rue de Donegal, à l'âge de six - mois, enroulé d'un morceau de grosse toile, la figure bleuie, n'ayant - plus que le souffle. Transporté à l'hospice, on l'avait mis avec les - autres bébés, et personne ne s'était occupé de lui donner un nom. Que - voulez-vous, un oubli! D'habitude, on l'appelait «Little-Boy», <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> - P'tit-Bonhomme, et, nous l'avons vu, c'est ce qualificatif qui lui est - resté.</p> - - <p>Il était très probable, d'ailleurs, quoique Grip d'une part, miss Anna - Waston de l'autre, dussent penser de lui, qu'il n'appartenait point - à une famille riche, à laquelle on l'aurait volé. C'est bon pour les - romans, cela!</p> - - <p>Des trois produits de cette portée,—n'est-ce pas le mot?—remise - à la garde de la mégère, P'tit-Bonhomme était le plus jeune,—deux - ans et neuf mois seulement,—brun, avec des yeux brillants qui - promettaient d'être énergiques un jour, si la mort ne les fermait pas - prématurément, une constitution qui deviendrait robuste, si l'air - méphitique de ce taudis, l'insuffisance de nourriture, ne frappaient - pas son développement d'un rachitisme précoce. Toutefois, ce qu'il - convient d'observer, c'est que ce petit, possédant une grande force de - résistance vitale, devait opposer une endurance peu ordinaire à tant de - causes de dépérissement. Toujours affamé, il ne pesait que la moitié - de ce qu'il aurait dû peser à son âge. Toujours grelottant durant les - longs hivers de l'Irlande, il ne portait, par-dessus sa chemise en - lambeaux, qu'un vieux morceau de velours à côtes, auquel on avait fait - deux trous pour ses bras. Mais ses pieds nus s'appuyaient carrément sur - le sol, et il était solide des jambes. Les soins les plus élémentaires - eussent vite donné sa valeur à cette délicate machine humaine, qui - l'eût rendue plus tard en intelligence et en travail. Ces soins, il est - vrai, à moins d'un concours inespéré de circonstances, où les aurait-il - trouvés, et de quelle main pouvait-il les attendre?...</p> - - <p>Un seul mot sur la plus jeune des fillettes. Une fièvre lente la - consumait. La vie se retirait d'elle comme l'eau d'un vase fêlé. Il - lui eût fallu des remèdes, et les remèdes sont coûteux. Il lui eût - fallu un médecin, et un médecin viendrait-il de Donegal pour une - pauvre marmotte, née on ne sait où dans ce lamentable pays des enfants - abandonnés? Aussi la Hard ne pensait-elle pas qu'il y eût lieu de se - déranger. Cette petite, une fois morte, la maison de charité lui en - fournirait une autre, et elle ne perdrait rien des quelques shillings - qu'elle s'essayait à gagner sur ces enfants.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-128.jpg" alt="" width="550" height="792" /> - <p class="captioncenter">La Hard! ainsi qu'on la désignait. (<a href="#Page_124">Page 124.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-128.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Il est vrai, puisque le gin, le wiskey, le porter, ne coulent pas - dans le lit des ruisseaux de Rindok, il s'ensuit que la satisfaction - de ses penchants d'ivrognesse absorbait le plus clair de l'allocation - versée entre ses mains. Et, en ce moment, des cinquante shillings reçus - en janvier par tête d'enfant pour l'année entière, il n'en restait - que dix à douze. Que ferait la Hard pour subvenir aux besoins de ses - pensionnaires? Si elle ne risquait pas de mourir de soif, étant donné - un certain <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> nombre de bouteilles cachées au fond d'une encoignure - du cabin, les petits mourraient d'inanition.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-129.jpg" alt="" width="550" height="792" /> - <p class="captioncenter">Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras. (<a href="#Page_132">Page 132.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-129.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Telle était la situation, et c'est à cela que réfléchissait la Hard, - autant du moins que le permettait son cerveau noyé d'alcoolisme. - Demander un supplément d'allocation à la maison de charité?... - Inutile. On refuserait. Il y avait d'autres enfants, nombreux et sans - famille, auxquels l'assistance publique suffisait à peine. Serait-elle - donc forcée <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> de rendre les siens?... Alors elle y perdait son - gagne-pain—il serait plus juste de dire son «gagne-gin». C'est bien - là ce qui lui saignait le cœur, et non la pensée que cette pauvre - nichée n'avait pas mangé depuis la veille.</p> - - <p>Résultat de ces réflexions, la Hard se remettait à boire. Et, comme - les deux fillettes et le petit garçon ne parvenaient pas à retenir - leurs gémissements, elle les frappait. A une demande de pain, elle - répondait par une poussée violente qui renversait la victime; à une - supplication, elle ripostait par des coups. Cela ne pouvait durer. Les - quelques shillings qui sautillaient au fond de sa poche, il faudrait - les dépenser afin d'acheter si peu que ce fût de nourriture, car on ne - lui aurait fait crédit nulle part...</p> - - <p>«Non... non!... non!... répétait-elle. Qu'ils crèvent plutôt, les - gueux!»</p> - - <p>On était au mois d'octobre. Il faisait froid à l'intérieur de cette - masure à peine close, criblée de pluie à travers son toit chauve - par places comme la tête d'un vieillard. Le vent aboyait entre les - ais disjoints de la charpente. Ce n'était pas le maigre feu de - tourbe qui aurait pu maintenir une température supportable. Sissy et - P'tit-Bonhomme se serraient étroitement l'un contre l'autre, sans - parvenir à se réchauffer.</p> - - <p>Tandis que la petite malade suait la fièvre sur la bottée de paille, - la mégère allait de ci de là d'un pas mal assuré, se raccrochant aux - murs, évitée du petit garçon qu'elle eût envoyé rouler en quelque coin. - Sissy venait de s'agenouiller près de la malade, dont elle humectait - les lèvres d'eau froide. De temps en temps, elle regardait l'âtre où - les tourbes menaçaient de s'éteindre. La marmite n'était pas sur le - trépied, et d'ailleurs il n'y aurait rien eu à mettre dedans.</p> - - <p>La Hard grommelait à part:</p> - - <p>«Cinquante shillings!... Nourrissez donc un enfant avec cinquante - shillings!... Et si je leur demandais un supplément à ces sans cœur - de la maison de charité, ils m'enverraient au diable!»</p> - - <p>C'était probable, c'était même certain, et lui eût-on accordé ce <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> - supplément, que les trois pauvres êtres n'en auraient pas obtenu un - morceau de plus.</p> - - <p>La veille, on avait achevé ce qui restait du «stirabout», grossière - bouillie de farine d'avoine, cuite à l'eau comme les grous de la - Bretagne, et, depuis, personne n'avait mangé dans la hutte—pas plus - la Hard que les enfants. Elle se soutenait de gin et entendait bien - ne point dépenser en nourriture un seul penny de ce qu'elle avait en - réserve. Elle en serait donc réduite à ramasser au coin de la route - quelques pelures de pommes de terre pour le souper...</p> - - <p>En ce moment, des grognements retentirent au dehors. La porte fut - repoussée. Un cochon, qui errait à travers les rues boueuses, pénétra - dans le cabin.</p> - - <p>Cette bête affamée se mit à fureter dans les coins, reniflant à grands - coups. La Hard, après avoir refermé la porte, ne chercha même pas à le - chasser. Elle regardait l'animal de cet œil de l'ivrogne qui ne se - fixe nulle part.</p> - - <p>Sissy et P'tit-Bonhomme se relevèrent afin de se garer du pourceau. - Tandis que l'animal fouillait du groin les ordures du sol, son - instinct lui fit découvrir derrière le foyer éteint, sous la tourbe - grisâtre, une grosse pomme de terre qui avait roulé en cet endroit. Il - s'en empara, et, après un nouveau grognement, il la saisit entre ses - mâchoires.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme l'aperçut. Cette grosse pomme, il la lui fallait. D'un - bond s'élançant sur le porc, il la lui arracha au risque de se faire - piétiner et mordre. Alors, appelant Sissy, elle et lui la dévorèrent à - belles dents.</p> - - <p>L'animal était demeuré immobile; puis, la rage le prenant, il bondit - sur l'enfant.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme essaya de s'enfuir avec le morceau de pomme de terre - qu'il tenait à la main; mais sans l'intervention de la Hard, ayant été - renversé par l'animal, il n'aurait pas échappé à de cruelles morsures, - bien que Sissy fût venue à son secours.</p> - - <p>L'ivrognesse hébétée, qui regardait, parut comprendre enfin. <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> - Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras le pourceau qui - semblait décidé à ne pas lâcher prise. Ces coups mal assurés risquaient - de briser la tête de P'tit-Bonhomme, et on ne sait trop comment cette - scène aurait fini, lorsqu'un léger bruit se produisit à la porte.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_11">XI<br /> - PRIME A GAGNER.</h2> - - <p>La Hard resta interdite. Jamais on ne cherchait à entrer dans son - taudis. Personne ne devait avoir cette pensée. D'ailleurs, pourquoi - frapper? Il n'y avait qu'à lever le loquet.</p> - - <p>Les enfants s'étaient réfugiés dans un coin, où ils achevaient de - dévorer la pomme de terre, gloutonnement, les joues grossies par des - bouchées énormes.</p> - - <p>On frappa de nouveau, un peu plus fort. Ce coup n'indiquait point le - visiteur impérieux ou pressé qui s'impatiente. Était-ce un misérable, - un mendiant de grande route, venant demander la charité?... La charité - dans ce bouge!... Et, cependant, il semblait que c'était là un coup de - pauvre.</p> - - <p>La Hard se redressa, s'affermit sur ses jambes, fit un geste de menace - aux enfants. Il se pouvait que ce fût un inspecteur de Donegal, et il - ne fallait pas que P'tit-Bonhomme et sa compagne allassent crier la - faim.</p> - - <p>La porte s'ouvrit, et le pourceau s'esquiva en jetant un grognement - féroce.</p> - - <p>Un homme, arrêté sur le seuil, faillit être renversé. Il se remit <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> - d'aplomb, et, au lieu de se fâcher, parut plutôt disposé à demander - excuse de son importunité. Son salut eut l'air de s'adresser autant à - l'immonde animal qu'à la non moins immonde matrone du cabin. Et, en - vérité, pourquoi aurait-il été surpris de voir un cochon sortir de - cette soue?</p> - - <p>«Que voulez-vous... et qui êtes-vous? demanda brusquement la Hard, en - barrant l'entrée.</p> - - <p>—Je suis un agent, bonne dame,» répondit l'homme.</p> - - <p>Un agent?... Ce mot la fit reculer. Cet agent appartenait-il au - baby-farming, bien que les visites fussent si rares que jamais un - inspecteur ne s'était encore montré au hameau de Rindok? Venait-il de - la maison de charité de Donegal pour un rapport sur les enfants envoyés - à la campagne? Quoi qu'il en soit, dès qu'il eut pénétré dans le - taudis, la Hard se mit à l'étourdir de sa volubilité.</p> - - <p>«Excuse, monsieur, excuse!... Vous arrivez quand je suis en train - de nettoyer... Ces chers petits, voyez comme ils se portent!.. Ils - viennent d'avaler leur bonne pinte de soupe au gruau... La fillette - et le garçon, s'entend... car l'autre est malade... oui... une fièvre - qu'on ne peut pas arrêter... J'allais partir pour Donegal chercher un - médecin... Pauvres cœurs, je les aime tant!»</p> - - <p>Et, avec sa physionomie sauvage, son œil farouche, la Hard avait - l'air d'une tigresse qui s'efforcerait de se faire chatte.</p> - - <p>«Monsieur l'inspecteur, reprit-elle, si la maison de charité - m'accordait quelque argent afin d'acheter des remèdes... Nous n'avons - que juste pour la nourriture...</p> - - <p>—Je ne suis point un inspecteur, bonne dame, répondit l'homme d'un ton - doucereux.</p> - - <p>—Qui êtes-vous donc?... demanda-t-elle assez durement.</p> - - <p>—Un agent d'assurances.»</p> - - <p>C'était un de ces courtiers qui fourmillent à travers les campagnes - irlandaises comme les chardons sur les mauvaises terres. Ils courent - les villages cherchant à assurer la vie des enfants, et, dans ces - conditions, autant dire que c'est leur assurer la mort. Pour quelques - pence <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> à payer par mois, des père ou mère—cela est horrible à - penser!—des parents ou tuteurs, d'abominables créatures du genre de - la Hard, ont la certitude de toucher une prime de trois ou quatre - livres au décès de ces petits êtres. C'est donc là un encouragement - au crime, et un mobile si puissant que, par l'accroissement dans une - énorme proportion de la mortalité infantile, il a pu devenir un danger - national. Aussi, ces abominables officines qui les produisent, M. Day, - président des Assises du Wiltshire, a-t-il pu justement les traiter de - fléaux, d'écoles d'ignominie et d'assassinat.</p> - - <p>Depuis lors, il est vrai, une notable amélioration du système a été - produite par la loi de 1889, et l'on ne s'étonnera pas que la création - de la «Société Nationale pour la répression des actes de cruauté envers - les enfants» donne actuellement quelques bons résultats.</p> - - <p>Et qui ne sera surpris, qui ne s'affligera, qui ne rougira de ce que, - vers la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, une telle loi ait été nécessaire - chez une nation civilisée, une loi qui oblige les parents à «nourrir - les êtres dont ils ont la charge, qui, alors même qu'ils n'en sont - que les tuteurs ou les gardiens, les astreint à se conformer aux - obligations envers les mineurs vivant sous leur toit»—et cela sous des - peines dont le maximum peut s'élever jusqu'à deux ans de travaux forcés?</p> - - <p>Oui! une loi, là où les seuls instincts naturels auraient toujours dû - suffire!</p> - - <p>Mais, à l'époque où débute cette histoire, la protection ne s'exerçait - pas au profit des enfants confiés par les maisons de charité à des - affermeuses de la campagne.</p> - - <p>L'agent qui venait de se présenter chez la Hard était un homme de - quarante-cinq à cinquante ans, l'air en dessous, la mine hypocrite, - les manières persuasives, la parole insinuante. Type de courtier - qui ne songe qu'au courtage, et auquel tous les moyens sont bons - pour l'obtenir. Amadouer cette mégère, affecter de ne rien voir de - l'état honteux dans lequel croupissaient ses victimes, la féliciter, - au contraire, de l'affection qu'elle leur témoignait, c'est par ces - procédés qu'il comptait «enlever l'affaire».</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p> - - <p>«Bonne dame, reprit-il, si ce n'est pas trop vous déranger, vous - conviendrait-il de sortir un instant?...</p> - - <p>—Vous avez à me parler? demanda la Hard, toujours soupçonneuse.</p> - - <p>—Oui, bonne dame, j'ai à vous parler de ces jeunes enfants... et je me - reprocherais de traiter devant eux un sujet... qui pourrait leur causer - de la peine...»</p> - - <p>Tous deux étant sortis s'éloignèrent de quelques pas, après avoir - refermé la porte.</p> - - <p>«Nous disons, bonne dame, reprit l'agent d'assurances, que vous avez - trois enfants...</p> - - <p>—Oui.</p> - - <p>—A vous?...</p> - - <p>—Non.</p> - - <p>—Êtes-vous leur parente?...</p> - - <p>—Non.</p> - - <p>—Alors... ils vous ont été envoyés par la maison de charité de - Donegal?...</p> - - <p>—Oui.</p> - - <p>—A mon avis, bonne dame, ils ne pouvaient être placés en de meilleures - mains... Et pourtant, malgré les soins les plus assidus, il arrive - quelquefois que ces petits êtres tombent malades... C'est si fragile la - vie d'un enfant, et j'ai cru voir que l'une de vos fillettes...</p> - - <p>—Je fais ce que je peux, monsieur, répondit la Hard, qui parvint à - tirer une larme de ses yeux de louve. Je veille nuit et jour sur ces - enfants... Je me prive souvent de nourriture afin qu'ils ne manquent de - rien... Ce que la maison de charité nous donne pour leur entretien est - si peu de chose... A peine trois livres, monsieur... trois livres par - an...</p> - - <p>—En effet, c'est insuffisant, bonne dame, et il faut un véritable - dévouement de votre part pour subvenir aux besoins de ces chères - créatures... Nous disons que vous avez actuellement deux fillettes et - un garçonnet?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-136.jpg" alt="" width="550" height="800" /> - <p class="captioncenter">«Nous disons, bonne dame, que vous avez trois enfants.» (<a href="#Page_135">Page 135.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-136.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Oui.</p> - - <p>—Des orphelins, sans doute?...</p> - - <p>—C'est probable.</p> - - <p>—L'habitude que j'ai de rendre visite aux enfants me permet d'estimer - à quatre et six ans l'âge des deux petites filles, et à deux ans et - demi celui du garçon...</p> - - <p>—Pourquoi toutes ces questions?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-137.jpg" alt="" width="550" height="774" /> - <p class="captioncenter">«Viens... viens!... dit-il une dernière fois.» (<a href="#Page_143">Page 143.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-137.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Pourquoi?... Bonne dame, vous allez le savoir.»</p> - - <p>La Hard lui jeta un regard louche.</p> - - <p>«Certainement, reprit-il, l'air est pur dans ce comté de Donegal... Les - conditions hygiéniques y sont excellentes..... Et pourtant, ces babys - sont si frêles que, malgré vos bonnes tendresses, il pourrait vous - arriver,—pardonnez-moi de déchirer votre cœur,—il pourrait vous - arriver de perdre l'un ou l'autre de ces petits... Vous devriez les - assurer...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p> - - <p>—Les assurer?...</p> - - <p>—Oui, bonne dame, les assurer... à votre profit...</p> - - <p>—A mon profit! s'écria la Hard dont le regard s'anima de convoitise.</p> - - <p>—Vous le comprendrez sans peine... En payant à ma Compagnie quelques - pence par mois, vous toucheriez une prime de deux à trois livres, s'ils - venaient à mourir...</p> - - <p>—Deux à trois livres!...» répéta la Hard.</p> - - <p>Et l'agent put se dire que sa proposition avait chance d'être agréée.</p> - - <p>«Cela se fait généralement, bonne dame, reprit-il d'un ton mielleux. - Nous avons déjà plusieurs centaines d'enfants assurés dans les fermes - du Donegal, et, si rien ne peut consoler de la mort d'un pauvre être - qu'on a entouré de dévouement, c'est toujours du moins... une... - compensation, oh! bien légère, je l'avoue!... de toucher quelques - guinées en bon or d'Angleterre que notre Compagnie est heureuse - d'offrir...»</p> - - <p>La Hard saisit la main du courtier.</p> - - <p>«Et on touche... sans difficultés?... demanda-t-elle d'une voix rauque, - en regardant autour d'elle.</p> - - <p>—Sans difficultés, bonne dame. Dès que le médecin a constaté la mort - de l'enfant, il n'y a plus qu'à passer chez le représentant de la - Compagnie à Donegal.»</p> - - <p>Puis, tirant un papier de sa poche:</p> - - <p>«J'ai des polices toutes préparées, dit-il, et si vous consentiez à - mettre votre signature au bas, vous seriez moins inquiète de l'avenir. - Et j'ajoute, en cas que l'un de vos enfants viendrait à mourir—hélas! - cela ne se voit que trop!—la prime pourrait vous aider à l'entretien - des autres... C'est vraiment si peu, ce que donne la maison de - charité...</p> - - <p>—Et cela me coûterait?... demanda la Hard.</p> - - <p>—Trois pence par mois et par enfant, soit neuf pence...</p> - - <p>—Vous assureriez même la petite?...</p> - - <p>—Certainement, bonne dame, et quoiqu'elle m'ait paru bien malade! - <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> Si vos soins ne parvenaient pas à la sauver, ce serait deux - livres—vous entendez, deux livres!... Et remarquez-le, ce que fait - notre Compagnie, dont l'œuvre est si morale, c'est pour le bien des - chers babys... Nous avons intérêt à ce qu'ils vivent, puisque leur - existence nous rapporte!... Nous sommes désolés, lorsque l'un d'eux - succombe!»</p> - - <p>Non! Ils n'étaient point désolés, ces honnêtes assureurs, du moment que - la mortalité ne dépassait pas une certaine moyenne. Et en offrant de - prendre la petite mourante, l'agent avait la certitude de conclure une - bonne affaire, ainsi que le démontre cette réponse d'un directeur qui - s'y connaissait:</p> - - <p>«Au lendemain de l'enterrement d'un enfant assuré, nous contractons - plus d'assurances que jamais!»</p> - - <p>C'était la vérité, comme il était également vrai que quelques - misérables ne reculaient pas devant un crime pour toucher la - prime,—infime minorité, hâtons-nous de le dire.</p> - - <p>La conclusion est que ces Compagnies et leur clientèle doivent être - surveillées de très près. Mais, au fond d'un pareil hameau, on était en - dehors de tout contrôle. Aussi l'agent n'avait-il pas craint d'entrer - en relation avec cette odieuse Hard, bien qu'il ne pût douter de quels - actes elle était capable.</p> - - <p>«Allons, bonne dame, reprit-il d'un ton encore plus insinuant, ne - comprenez-vous pas votre intérêt?...»</p> - - <p>Cependant elle hésitait à donner les neuf pence, même avec la - perspective de toucher bientôt la prime de la petite morte.</p> - - <p>«Et cela coûterait?... redemanda-t-elle, comme si elle eût espéré une - réduction.</p> - - <p>—Trois pence par mois et par enfant, je vous le répète, soit neuf - pence.</p> - - <p>—Neuf pence!»</p> - - <p>Elle voulut marchander.</p> - - <p>«C'est inutile, répliqua l'agent. Songez, bonne dame, que, malgré vos - soins, cette enfant peut mourir demain... aujourd'hui... et que la - <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> Compagnie aura deux livres à vous payer... Voyons... signez... - croyez-moi... signez...»</p> - - <p>Il avait sur lui plume et encre. Une signature au bas de la police, - c'était réglé.</p> - - <p>Cette signature fut mise, et, sur les dix shillings enfouis au fond - de sa poche, la Hard tira neuf pence qu'elle versa entre les mains du - courtier.</p> - - <p>Puis, au moment de prendre congé, tout confit en mines hypocrites, - celui-ci ajouta:</p> - - <p>«Maintenant, bonne dame, bien que je n'aie pas besoin de vous - recommander ces chers enfants, je le fais cependant au nom de notre - Compagnie qui est leur Providence. Nous sommes les représentants - de Dieu sur la terre, Dieu qui rend au centuple l'aumône faite aux - malheureux... Bonjour, bonne dame, bonjour!... Le mois prochain, je - reviendrai toucher la petite somme, et j'espère trouver vos trois - pensionnaires en parfaite santé,—même cette fillette que votre - dévouement finira par guérir. N'oubliez pas que, dans notre vieille - Angleterre, la vie humaine a une grande valeur, et que chaque mort est - une perte subie par le capital social... Au revoir, bonne dame, au - revoir!»</p> - - <p>En effet, dans le Royaume-Uni, on sait exactement ce que vaut une - existence anglaise: c'est à cent cinquante-cinq livres—soit trois - mille huit cent soixante-quinze francs,—qu'est estimé tout juste ce - type où se mélange le sang des Saxons, des Normands, des Cambriens et - des Pictes.</p> - - <p>La Hard, immobile, laissa l'agent s'éloigner du cabin, dont les enfants - n'avaient pas osé sortir. Jusqu'alors, elle ne considérait que les - quelques guinées que lui valait chaque année de leur existence, et - voilà que leur mort allait lui en rapporter autant! Ces neuf pence, - payés une première fois, ne dépendait-il pas d'elle de ne pas les payer - une seconde fois?</p> - - <p>Aussi, en rentrant, quel regard la Hard jeta sur ces malheureux, le - regard d'un épervier à l'oiseau blotti sous les herbes. Il semblait - que P'tit-Bonhomme et Sissy l'eussent compris. Par instinct, ils - reculèrent, <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> comme si les mains de ce monstre fussent prêtes à les - étrangler.</p> - - <p>Toutefois, il convenait d'agir avec prudence. Trois enfants morts, il y - aurait eu de quoi éveiller les soupçons. Des huit ou neuf shillings qui - restaient, la Hard en emploierait une petite part à les nourrir pendant - quelque temps. Trois ou quatre semaines encore... oh! pas davantage... - L'agent, quand il reviendrait, recevrait les neuf pence, et la prime - d'assurances paierait dix fois ces frais indispensables. Elle ne - songeait plus maintenant à rendre les enfants à la maison de charité.</p> - - <p>Cinq jours après la visite de l'agent, la petite fille mourut, sans - qu'un médecin eût été appelé près d'elle.</p> - - <p>C'était dans la matinée du 6 octobre. La Hard, étant allée boire au - dehors, avait abandonné les enfants dans son taudis, dont elle avait eu - soin de refermer la porte.</p> - - <p>La malade râlait. Un peu d'eau pour humecter ses lèvres, on ne pouvait - lui donner autre chose. Des remèdes, il eût fallu les aller chercher à - Donegal et les payer... La Hard avait un meilleur emploi de son temps - et de son argent. La petite victime n'avait plus la force de remuer. - Elle grelottait au milieu des sueurs de la fièvre qui trempaient sa - litière. Ses yeux se tenaient grands ouverts pour voir une dernière - fois, et il semblait qu'elle se dît:</p> - - <p>«Pourquoi suis-je née... pourquoi?...»</p> - - <p>Sissy, accroupie, lui baignait doucement les tempes.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, dans un coin, regardait, comme il eût regardé une cage - qui va s'ouvrir et laisser s'échapper un oiseau...</p> - - <p>A un gémissement plus plaintif, qui contracta la bouche de l'enfant:</p> - - <p>«Est-ce qu'elle va mourir? demanda-t-il, sans peut-être se rendre - compte de ce mot.</p> - - <p>—Oui... répondit Sissy, et elle ira au ciel!</p> - - <p>—On ne peut donc pas aller au ciel sans mourir?...</p> - - <p>—Non... on ne peut pas!»</p> - - <p>Quelques instants après, un mouvement convulsif agita cette frêle - <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> créature dont la vie ne tenait plus qu'à un souffle. Ses yeux se - tournèrent, et son âme d'enfant s'exhala dans un dernier soupir.</p> - - <p>Sissy tomba à genoux, effarée. P'tit-Bonhomme, imitant sa compagne, - s'agenouilla devant ce corps chétif qui ne remuait plus.</p> - - <p>Lorsque la Hard rentra, une heure plus tard, elle se mit à jeter des - cris. Puis, ressortant:</p> - - <p>«Morte... morte!» hurla-t-elle en parcourant le hameau qu'elle voulait - prendre à témoin de sa douleur.</p> - - <p>A peine quelques voisins firent-ils mine de s'en apercevoir. Que leur - importait, à ces misérables, qu'il y eût un malheureux de moins! N'y - en avait-il pas assez d'autres sur la terre?... Et il en pousserait - encore!... Ce n'est pas cette graine-là qui manquera jamais!</p> - - <p>En jouant ce rôle, la Hard ne songeait qu'à ses intérêts, entendait ne - pas compromettre sa prime.</p> - - <p>Et, d'abord, il fallait courir à Donegal réclamer l'assistance du - médecin de la Compagnie. Si on ne l'avait pas appelé pour soigner - l'enfant, on lui demanderait de venir constater son décès. Formalité - indispensable au paiement de l'assurance.</p> - - <p>La Hard partit donc le jour même, confiant la petite morte à la garde - des deux enfants. Elle quitta Rindok vers deux heures de l'après-midi, - et, comme il y avait six milles pour aller et six milles pour revenir, - elle ne serait pas de retour avant huit ou neuf heures du soir.</p> - - <p>Sissy et P'tit-Bonhomme restèrent dans le cabin, où ils avaient été - enfermés. Le garçon, immobile près de l'âtre, osait à peine bouger. - Sissy donnait à la fillette plus de soins que la pauvre enfant n'en - avait peut-être jamais reçu en toute sa vie. Elle lui lava la figure, - elle lui arrangea les cheveux, elle lui enleva sa chemise en loques et - la remplaça par une serviette qui séchait à un clou. Ce petit cadavre - n'aurait pas d'autre suaire, comme il n'aurait pour tombeau que le trou - dans lequel on le jetterait...</p> - - <p>Cette besogne achevée, Sissy embrassa la fillette sur les joues. - P'tit-Bonhomme voulut en faire autant... Il fut saisi d'épouvante.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p> - - <p>«Viens... viens!... dit-il à Sissy.</p> - - <p>—Où?...</p> - - <p>—Dehors!... Viens... viens!»</p> - - <p>Sissy refusa. Elle ne voulait pas abandonner ce corps dans la hutte. - D'ailleurs la porte était fermée.</p> - - <p>«Viens... viens! répéta l'enfant.</p> - - <p>—Non... non!... Il faut rester!...</p> - - <p>—Elle est toute froide... et moi aussi... j'ai froid... j'ai froid!... - Viens, Sissy, viens. Elle voudrait nous emmener avec elle... là-bas... - où elle est...»</p> - - <p>L'enfant était pris de terreur... Il avait le sentiment qu'il mourrait - aussi, s'il ne s'ensauvait pas... Le soir commençait à tomber...</p> - - <p>Sissy alluma un bout de chandelle, fiché dans la fente d'un morceau de - bois, et le plaça près de la litière.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se sentit plus effrayé encore, lorsque cette lumière - fit tremblotter les objets autour de lui. Il aimait bien Sissy... il - l'aimait comme une sœur aînée... Les uniques caresses qu'il eût - jamais goûtées lui étaient venues d'elle... Mais il ne pouvait pas - rester... il ne le pouvait pas...</p> - - <p>Et, alors, de ses mains, en s'écorchant, en se brisant les ongles, il - parvint à creuser la terre au coin de la porte, à déplacer les cailloux - qui en supportaient le montant, à faire un trou assez large pour lui - livrer passage.</p> - - <p>«Viens... viens!... dit-il une dernière fois.</p> - - <p>—Non... répondit Sissy, je ne veux pas... Elle serait seule... Je ne - veux pas!...»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se jeta à son cou, l'étreignit, l'embrassa... Puis, se - faufilant à travers le trou, il disparut, laissant Sissy près de la - petite morte.</p> - - <p>Quelques jours après, l'enfant, rencontré dans la campagne, tombait - entre les mains du montreur de marionnettes, et l'on sait ce qu'il en - advint.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p> - - <h2 id="ch_12">XII<br /> - LE RETOUR.</h2> - - <p>Actuellement, P'tit-Bonhomme était heureux et n'imaginait pas qu'il fût - possible de l'être davantage—tout au présent, sans songer à l'avenir. - Mais l'avenir, est-ce autre chose qu'un présent qui se renouvelle de - lendemains en lendemains?</p> - - <p>Sa mémoire, il est vrai, lui ramenait parfois des images du passé. Il - songeait souvent à cette fillette qui vivait avec lui chez la méchante - femme. Sissy aurait aujourd'hui près de onze ans. Qu'était-elle - devenue?... La mort ne l'avait-elle pas délivrée comme l'autre - petite?... Il se disait qu'il la retrouverait un jour. Il lui devait - tant de reconnaissance pour ses soins affectueux, et, dans son besoin - de se rattacher à tous ceux qui l'avaient aimé, c'était une sœur - qu'il voulait voir en elle.</p> - - <p>Puis, il y avait Grip,—le brave Grip qu'il confondait avec Sissy dans - le même sentiment de gratitude. Six mois s'étaient écoulés depuis - l'incendie de la ragged-school à Galway, six mois durant lesquels - P'tit-Bonhomme avait été le jouet de hasards si divers! Qu'était devenu - Grip?... Lui, non plus, ne pouvait être mort... De si bons cœurs, - «ça ne cesse pas de battre comme ça!...» Ce serait plutôt aux Hards, - aux Thornpipes, de s'en aller, et personne ne les regretterait... Ces - bêtes-là ont la vie dure!</p> - - <p>Ainsi raisonnait P'tit-Bonhomme, et, on s'en doute bien, il n'avait - pas été sans parler à la ferme de ses amis d'autrefois. Aussi la ferme - s'était-elle intéressée à leur sort.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-145.jpg" alt="" width="550" height="756" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme regardait à travers la campagne. (<a href="#Page_150">Page 150.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-145.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Martin Mac Carthy avait donc fait une enquête; mais—on ne l'a pas - oublié,—il n'en était rien résulté à l'égard de Sissy, la fillette - ayant disparu du hameau de Rindok.</p> - - <p>Pour ce qui est de Grip, on avait reçu une réponse de Galway. Le pauvre - garçon, à peine remis de sa blessure, n'ayant plus d'emploi, avait - quitté la ville, et, sans doute, il errait d'une bourgade à l'autre - afin de se procurer de l'ouvrage. Gros chagrin pour P'tit-Bonhomme, - <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> de se sentir si heureux, tandis que Grip ne l'était probablement - pas! M. Martin se fût intéressé à Grip, et n'aurait pas mieux demandé - que de l'occuper à la ferme, où il aurait fait de bon travail. Mais on - ignorait ce qu'il était devenu... Les deux pensionnaires de l'école des - déguenillés se reverraient-ils un jour?... Pourquoi ne pas en garder - l'espoir?...</p> - - <p>A Kerwan, la famille Mac Carthy menait une existence laborieuse et - régulière. Les fermes les plus rapprochées en étaient distantes de deux - ou trois milles. On ne voisine guère entre tenanciers au milieu de ces - districts peu fréquentés de la basse Irlande. Tralee, le chef-lieu du - comté, se trouvait à une douzaine de milles, et M. Martin ou Murdock - n'y allaient que si leurs affaires les y obligeaient, les jours de - marché.</p> - - <p>La ferme dépendait de la paroisse de Silton, située à cinq milles - de là,—un village d'une quarantaine de maisons, avec une centaine - d'habitants réunis autour de leur clocher. Le dimanche, on attelait la - carriole pour conduire les femmes à la messe, et les hommes suivaient - à pied. Le plus souvent, Grand'mère restait au logis par dispense du - curé, eu égard à son âge, à moins qu'il ne s'agît des fêtes de Noël, de - Pâques ou de l'Assomption.</p> - - <p>Et dans quelle tenue P'tit-Bonhomme se présentait à l'église de Silton! - Ce n'était plus l'enfant en haillons qui se glissait sous le porche - de la cathédrale de Galway et se dissimulait derrière les piliers. - Il ne craignait plus d'être chassé, il ne tremblait pas devant cette - redingote sévère, ce gilet montant, cette longue canne, dont l'ensemble - constitue l'important bedeau de paroisse. Non! il avait sa place au - banc, près de Martine et de Kitty, il écoutait les chants sacrés, il y - répondait d'une voix douce, il suivait l'office dans un livre à images, - dont Grand'mère lui avait fait cadeau. C'était un garçon que l'on - pouvait montrer avec quelque fierté, vêtu de son tweed de bonne étoffe, - toujours propre et dont il prenait grand soin.</p> - - <p>La messe achevée, on remontait dans la carriole, on revenait à Kerwan. - Cet hiver-là, par exemple, il neigeait à gros tourbillons, <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> des - fois, et la bise piquait ferme. Tous avaient les yeux rougis par le - froid, la face gercée. A la barbe de M. Martin et de ses fils pendaient - de petits cristaux de glace, ce qui leur faisait comme des têtes de - plâtre.</p> - - <p>Il est vrai, un bon feu de racines et de tourbe que Grand'mère - avait entretenu, flambait au fond de l'âtre. On s'y réchauffait, on - s'asseyait devant la table, sur laquelle fumait quelque morceau de lard - aux choux à forte odeur, entre un plat de pommes de terre brûlantes - sous leur enveloppe rougeâtre, et une omelette dont les œufs avaient - été soigneusement choisis selon leur ordre numérique.</p> - - <p>Puis, la journée s'écoulait en lectures, en causeries, lorsque le temps - ne permettait pas de sortir. P'tit-Bonhomme, sérieux et attentif, - tirait profit de ce qu'il entendait.</p> - - <p>La saison s'avançait. Février fut très froid, et mars très pluvieux. - L'époque approchait où les labours allaient recommencer. En somme, - l'hiver, n'ayant pas été d'une extrême rigueur, ne semblait pas - devoir se prolonger. Les ensemencements se feraient en de bonnes - conditions. Les tenanciers seraient en mesure de répondre aux exigences - des propriétaires pour les fermages de la prochaine Noël, sans être - exposés à ces funestes évictions dont tant de districts sont le - théâtre, lorsque la récolte a manqué, et qui dépeuplent des paroisses - entières<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - - <p>Cependant, ainsi que l'on dit, il y avait un point noir à l'horizon de - la ferme.</p> - - <p>Deux ans auparavant, le second fils, Pat, était parti sur le navire de - commerce <i>Guardian</i>, appartenant à la maison Marcuard de Liverpool. - Deux lettres de lui étaient arrivées, après son passage à travers les - mers du Sud; la dernière remontait à neuf ou dix mois, et, depuis - lors, les nouvelles faisaient absolument défaut. M. Martin avait écrit - à Liverpool, cela va sans dire. Or, la réponse n'avait point été - satisfaisante. On n'avait rien appris ni par les courriers ni par <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> - les correspondances maritimes, et MM. Marcuard ne cachaient pas leurs - inquiétudes sur le sort du <i>Guardian</i>.</p> - - <p>Il s'en suit donc que Pat était principalement l'objet des - conversations à la ferme, et P'tit-Bonhomme comprenait quel chagrin ce - manque de nouvelles devait causer à la <ins class="correction" title="famillle">famille</ins>.</p> - - <p>Aussi ne s'étonnera-t-on pas de l'impatience avec laquelle on attendait - chaque matin le mail-coach du post-office. Notre petit garçon le - guettait sur la route, qui met cette partie du comté en communication - avec le chef-lieu. Du plus loin qu'il apercevait la voiture, - reconnaissable à sa couleur de sang de bœuf, il courait à toutes - jambes, non plus comme ces gamins en quête de quelques coppers, mais - afin de savoir s'il n'y avait pas une lettre à l'adresse de Martin Mac - Carthy.</p> - - <p>Le service des postes est remarquablement établi jusque dans les - parties les plus reculées des comtés de l'Irlande. Le mail s'arrête à - toutes les portes pour distribuer ou recevoir les lettres. A un pan - de mur, à une borne, on trouve des boîtes signalées par une plaque en - fonte rouge, même des sacs, suspendus aux branches d'arbres, que le - courrier lève en passant.</p> - - <p>Par malheur, aucune lettre de la main de Pat n'arrivait à la ferme de - Kerwan, aucune envoyée par la maison Marcuard. Depuis la dernière fois - que le <i>Guardian</i> avait été vu au large de l'Australie, on n'avait pas - eu de ses nouvelles.</p> - - <p>Grand'mère était très affectée. Pat avait toujours été son enfant de - prédilection. Elle en parlait sans cesse. Déjà très vieille, ne le - reverrait-elle pas avant de mourir?... P'tit-Bonhomme essayait de la - rassurer.</p> - - <p>«Il reviendra, disait-il. Je ne le connais pas, et il faut que je le - connaisse... puisqu'il est de la famille.</p> - - <p>—Et il t'aimera comme nous t'aimons tous, répondit-elle.</p> - - <p>—C'est pourtant beau, d'être marin, Grand'mère! Quel dommage qu'il - faille se quitter et pour si longtemps! On ne pourrait donc pas aller - en mer, toute une famille?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p> - - <p>—Non, mon enfant, non, et, quand s'en est allé Pat, cela m'a fait - beaucoup de peine... Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent ne se séparer - jamais!... Notre garçon aurait pu rester à la ferme... il aurait eu sa - part de travail, et nous ne serions pas dévorés d'inquiétude!... Il ne - l'a pas voulu... Dieu nous le ramène!... N'oublie pas de prier pour lui!</p> - - <p>—Non, Grand'mère, je ne l'oublie pas... pour lui et pour vous tous!»</p> - - <p>Les labours furent repris dès les premiers jours d'avril. Grosse - besogne, car la terre est encore dure, que de la retourner à la - charrue, de la fouler au rouleau pour l'égaliser, de la passer à la - herse. Il fallut faire venir quelques manouvriers du dehors. M. Martin - et ses deux fils n'auraient pu y suffire. En effet, les moments sont - précieux, quand on a dû attendre le printemps pour semer. Et puis, il y - avait aussi les légumes, et en ce qui concerne les pommes de terre, à - choisir ceux de ces tubercules dont les «œils» peuvent assurer une - forte récolte.</p> - - <p>En même temps, les bestiaux allaient sortir de l'étable. Les porcs, - on les laissait vaguer à travers la cour et sur la route. Les vaches, - que l'on mettait au piquet dans les prairies, n'exigeaient pas grande - surveillance. On les menait le matin, on les ramenait le soir. La - traite était l'ouvrage des femmes. Mais il y avait à garder les - moutons, qui s'étaient nourris de paille, de choux et de navets pendant - l'hiver, à les conduire au pacage, tantôt sur un champ, tantôt sur un - autre. Il semblait bien que P'tit-Bonhomme était tout désigné pour être - le berger de ce troupeau.</p> - - <p>Martin Mac Carthy ne possédait, on le sait, qu'une centaine de moutons, - de cette bonne race écossaise à longue laine plutôt grisâtre que - blanche, avec le museau noir et les pattes de même couleur. Aussi, - la première fois que P'tit-Bonhomme les dirigea vers la pâture, à un - demi-mille de la ferme, éprouva-t-il une certaine fierté d'exercer - ces nouvelles fonctions. Cette troupe bêlante qui défilait sous ses - ordres, son chien Birk qui faisait ranger les retardataires, <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> les - quelques béliers qui marchaient en tête, les agneaux qui se pressaient - près de leurs mères... quelle responsabilité! Si l'un d'eux venait à - s'égarer!... Si les loups rôdaient aux environs!... Non! Avec Birk, et - son couteau passé à la ceinture, le jeune berger n'avait pas peur des - loups.</p> - - <p>Il partait tout au matin, une grosse miche, un œuf dur, un morceau - de lard au fond de son bissac, de quoi dîner à midi en attendant le - repas du soir. Les moutons, il les comptait au sortir de l'étable, - et il les comptait au retour. De même les chèvres qu'il surveillait - également et que les chiens laissent libres d'aller et venir.</p> - - <p>Pendant les premiers jours, le soleil était à peine levé, lorsque - P'tit-Bonhomme remontait la route derrière son troupeau. Quelques - étoiles brillaient encore vers le couchant. Il les voyait s'éteindre - peu à peu, comme si le vent eût soufflé dessus. Alors les rayons - solaires, frissonnant à travers l'aube, se glissaient jusqu'à lui, - en piquant d'une gemme étincelante les cailloux et les gerbes. Il - regardait à travers la campagne. Le plus souvent, sur un champ voisin, - M. Martin et Murdock poussaient la charrue, qui laissait un sillon - droit et noirâtre derrière elle. Dans un autre, Sim lançait d'un geste - régulier la semence que la herse allait bientôt recouvrir d'une légère - couche de terre.</p> - - <p>Il faut retenir que P'tit-Bonhomme, quoiqu'il ne fût qu'au début de la - vie, était plus porté à saisir le côté pratique que le côté curieux des - choses. Il ne se demandait pas comment d'un simple grain il pouvait - sortir un épi, mais combien l'épi rendrait de grains de blé, d'orge ou - d'avoine. Et, la moisson venue, il se promettait de les compter, comme - il comptait les œufs de la basse-cour, et d'inscrire le résultat de - ses calculs. C'était sa nature. Il eût plutôt compté les étoiles qu'il - ne les eût admirées.</p> - - <p>Par exemple, il accueillait avec joie l'apparition du soleil, moins - encore pour la lumière que pour la chaleur qu'il venait répandre sur - le monde. On dit que les éléphants de l'Inde saluent l'astre du jour, - quand il se lève à l'horizon, et P'tit-Bonhomme les imitait, s'étonnant - <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> que ses moutons ne fissent pas entendre un long bêlement de - reconnaissance. N'est-ce pas lui qui fond les neiges dont le sol est - recouvert? Pourquoi donc, en plein midi, au lieu de le regarder en - face, ces animaux se serraient-ils les uns contre les autres, la tête - basse, de telle façon qu'on ne leur voyait plus que le dos, faisant - ce qu'on appelle leur «prangelle». Décidément, les moutons sont des - ingrats!</p> - - <p>Il était rare que P'tit-Bonhomme ne fût pas seul sur les pâtures - pendant la plus grande partie de la journée. Quelquefois, cependant, - Murdock ou Sim s'arrêtaient sur la route, non pour surveiller le - berger, car on pouvait se fier à lui, mais par goût d'échanger quelques - propos familiers.</p> - - <p>«Eh! lui disaient-ils, le troupeau va-t-il bien, et l'herbe est-elle - épaisse?...</p> - - <p>—Très épaisse, monsieur Murdock.</p> - - <p>—Et tes moutons sont sages?...</p> - - <p>—Très sages, Sim... Demande à Birk... Il n'est jamais obligé de les - mordre!»</p> - - <p>Birk, pas beau, mais très intelligent, très courageux, était devenu - le fidèle compagnon de P'tit-Bonhomme. Il est positif que tous deux - causaient ensemble, des heures durant. Ils se disaient des choses qui - les intéressaient. Lorsque le jeune garçon le regardait dans les yeux - en lui parlant, Birk, dont le long nez tremblottait au bout de sa - narine brune, semblait humer ses paroles. Il remuait bavardement sa - queue,—cette queue qu'on a justement appelée un «sémaphore portatif». - Deux bons amis, à peu près du même âge, et qui s'entendaient bien.</p> - - <p>Avec le mois de mai, la campagne devint verdoyante. Les fourrages - faisaient déjà une chevelure touffue de sainfoin, de trèfle et de - luzerne aux pâturages. Il est vrai, les champs, ensemencés de grains, - n'avaient jusqu'ici que de menues pousses, pâles comme ces premiers - cheveux qui apparaissent sur la tête d'un bébé. P'tit-Bonhomme - éprouvait l'envie d'aller les tirer pour les faire grandir. Et, un - jour <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> que M. Martin était venu le rejoindre, il lui communiqua sa - fameuse idée.</p> - - <p>«Eh, mon garçon, répondit le fermier, est-ce que si l'on te tirait les - cheveux, tu t'imagines qu'ils en pousseraient plus vite?... Non! on te - ferait mal, voilà tout.</p> - - <p>—Alors, il ne faut pas?...</p> - - <p>—Non, il ne faut jamais faire de mal à personne, pas même aux plantes. - Laisse venir l'été, laisse agir la nature, et tous ces brins verts - formeront de beaux épis, et on les coupera pour avoir leur grain et - leur paille!</p> - - <p>—Vous pensez, monsieur Martin, que la moisson sera belle cette année?</p> - - <p>—Oui! cela s'annonce bien. L'hiver n'a pas été trop rude, et, depuis - le printemps, nous avons eu plus de jours de soleil que de jours de - pluie. Dieu veuille que cela continue pendant trois mois, et la récolte - paiera amplement les taxes et les fermages.»</p> - - <p>Cependant, il y avait des ennemis avec lesquels il fallait compter. - C'étaient les oiseaux pillards et voraces, qui pullulent à la surface - de la campagne irlandaise. Passe pour ces hirondelles, qui ne vivent - que d'insectes durant leur séjour de quelques mois! Mais les moineaux - effrontés et gourmands, véritables souris de l'air, qui s'attaquent aux - graines, et surtout, ces corbeaux, dont les ravages sont intolérables, - que de mal ils causent aux récoltes!</p> - - <p>Ah! les abominables volatiles, comme ils faisaient enrager - P'tit-Bonhomme! Comme ils avaient bien l'air de se moquer! Lorsqu'il - conduisait ses moutons à travers les pâturages, il en faisait lever des - bandes noirâtres, qui jetaient des croassements aigus et s'envolaient, - les pattes pendantes. C'étaient des bêtes d'une énorme envergure, que - leurs puissantes ailes entraînaient rapidement. P'tit-Bonhomme se - mettait à leur poursuite, il excitait Birk qui <ins class="correction" title="s'époumonnait">s'époumonait</ins> en aboyant. - Que faire contre des oiseaux qu'on ne peut approcher? ils vous narguent - même à dix pas. Puis: «Krrroa... krrroa!...» et la nuée déguerpit!</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-152.jpg" alt="" width="600" height="887" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">P'TIT-BONHOMME VIT LES CORBEAUX SE POSER.</span> (<a href="#Page_153">Page 153.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-152.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p> - - <p>Ce qui dépitait P'tit-Bonhomme, c'est que les épouvantails, placés au - milieu des pièces de blé ou d'avoine, ne servaient à rien. Sim avait - fabriqué des mannequins d'aspect terrible, les bras étendus, le corps - vêtu de loques qui s'agitaient au vent. Des enfants en auraient eu - peur, certainement; les corbeaux, pas le moins du monde. Peut-être - convenait-il d'imaginer quelque machine plus effrayante et moins - taciturne. C'est une idée qui vint à notre héros après de longues - méditations. Le mannequin remue ses bras, sans doute, lorsque la brise - est forte, mais il ne parle pas, il ne crie pas: il fallait le faire - crier.</p> - - <p>Excellente idée, on l'avouera, et, pour la mettre à exécution, Sim - n'eut qu'à fixer sur la tête de l'appareil une crécelle que le vent - faisait tourner avec bruit.</p> - - <p>Bah! si messieurs les corbeaux se montrèrent, sinon inquiets, du - moins étonnés les deux premiers jours, le troisième, ils n'y prirent - plus garde, et P'tit-Bonhomme les vit se poser tranquillement sur le - mannequin, dont la crécelle ne pouvait lutter avec leurs croassements.</p> - - <p>«Décidément, pensa-t-il, tout n'est pas parfait en ce bas monde!»</p> - - <p>A part ces quelques ennuis, les choses marchaient à la ferme. - P'tit-Bonhomme y était aussi heureux que possible. Pendant les longues - soirées de cet hiver il avait fait des progrès sérieux en écriture et - en calcul. Et, maintenant, lorsqu'il rentrait à la fin du jour, il - mettait en ordre sa comptabilité. Elle comprenait, avec les œufs des - poules, les poussins du poulailler inscrits à la date de leur naissance - et numérotés suivant leur espèce. Il en était de même des porcelets - et des lapins, qui forment des familles nombreuses en Irlande comme - ailleurs. Ce n'était pas là une mince besogne pour le jeune comptable. - Aussi lui en savait-on gré. Il témoignait d'un esprit si ordonné - qu'on l'y encourageait. Et, chaque soir, M. Martin lui remettait le - caillou convenu qu'il glissait dans son pot de grès. Ces cailloux-là - avaient à ses yeux autant de valeur que des shillings. Après tout, la - <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> monnaie, ce n'est qu'une affaire de convention. En outre, le pot - contenait aussi la belle guinée d'or que lui avait valu son début au - théâtre de Limerick, et dont, par on ne sait quelle réserve, il n'avait - point parlé à la ferme. Au surplus, faute d'en avoir l'emploi puisqu'il - ne manquait de rien, il lui attribuait un moindre prix qu'à ses petites - pierres, lesquelles attestaient son zèle et sa parfaite conduite.</p> - - <p>La saison ayant été favorable, on fit les préparatifs pour les travaux - de fenaison dès la dernière semaine de juillet. Bonne apparence de - récolte. Tout le personnel de la ferme dut être mis en réquisition. - Une cinquantaine d'acres à faucher, ce fut l'ouvrage de Murdock, de - Sim et de deux manouvriers du dehors. Les femmes leur venaient en aide - pour étendre le fourrage frais afin de le faire sécher, avant de le - mettre en «moffles»—puis de le rentrer à l'intérieur des granges. - Sous un climat aussi pluvieux, on comprend qu'il n'y ait pas une - journée à perdre, et, si le temps est au beau, que l'on se hâte d'en - profiter. Peut-être P'tit-Bonhomme négligea-t-il son troupeau pendant - une semaine, désireux de seconder Martine et Kitty. De quelle ardeur il - massait les herbes avec son râteau, et comme il s'entendait à édifier - ses moffles!</p> - - <p>Ainsi s'écoula cette année,—l'une des plus heureuses de M. Martin à la - ferme de Kerwan. Elle n'aurait laissé aucun regret, si on avait eu des - nouvelles de Pat. C'était à croire que la présence de P'tit-Bonhomme - portait bonheur. Lorsque le collecteur des taxes et le receveur des - redevances se présentèrent, ils furent payés intégralement. A l'hiver - qui suivit, exempt de grands froids et très humide, succéda un - printemps précoce, lequel justifia les espérances que les cultivateurs - avaient conçues.</p> - - <p>On retourna à la vie des champs. P'tit-Bonhomme reprit les longues - journées avec Birk et ses moutons. Il vit les herbages reverdir, il - entendit le bruit menu que font le blé, le seigle, l'avoine, lorsque - l'épi commence à se former. Il s'amusa du vent qui effleurait les - panaches soyeux des orges. Et puis, on parlait d'une autre <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> récolte - impatiemment attendue, une chose qui faisait sourire Grand'mère... Oui! - trois mois ne s'écouleraient pas sans que la famille Mac Carthy se fût - accrue d'un nouveau membre, dont Kitty se préparait à lui faire cadeau.</p> - - <p>Pendant la fenaison en août, voici que précisément au plus fort de la - besogne, un des ouvriers fut pris de fièvre et ne put continuer son - travail. Pour le remplacer, il fallait s'adresser à quelque faucheur - en chômage, s'il s'en trouvait encore. L'ennui était que M. Martin dût - perdre une demi-journée à courir jusqu'à la paroisse de Silton. Aussi - accepta-t-il volontiers, lorsque P'tit-Bonhomme offrit de s'y rendre.</p> - - <p>On pouvait se fier à lui pour porter un mot et le remettre au - destinataire. Cinq milles sur une route qu'il connaissait, puisqu'il - la parcourait chaque dimanche, ce n'était pas chose à l'embarrasser. - Et même, il se proposait d'aller à pied, les chevaux et l'âne étant - occupés au charroi des fourrages. En quittant la ferme de grand matin, - il promettait d'être de retour avant midi.</p> - - <p>Petit-Bonhomme partit dès l'aube, d'un pas délibéré, ayant dans sa - poche la lettre du fermier qu'il devait remettre à l'aubergiste de - Silton, et, dans son bissac, de quoi manger en route.</p> - - <p>Le temps était beau, rafraîchi par une légère brise de l'est, et les - trois premiers milles furent allègrement enlevés.</p> - - <p>Personne ni sur le chemin ni à l'intérieur des maisons isolées. Tout - le monde était pris par les travaux des champs. A perte de vue, - la campagne se montrait couverte de milliers de moffles, qui ne - tarderaient pas à être rentrées.</p> - - <p>En un certain endroit, la route rencontre un bois épais qu'elle - contourne en s'allongeant d'un mille au moins. P'tit-Bonhomme jugea que - mieux valait traverser ce bois afin de gagner du temps. Il y pénétra - donc, non sans éprouver cette crainte toute naturelle que la forêt - inspire aux enfants,—la forêt où il y a des voleurs, la forêt où il - y a des loups, la forêt où se passent toutes les histoires que l'on - raconte pendant les veillées. Il est vrai, en ce qui <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> concerne le - loup, Paddy prie volontiers les saints pour qu'ils le maintiennent en - bonne santé et il l'appelle «son parrain».</p> - - <p>P'tit-Bonhomme avait à peine fait une centaine de pas le long d'une - étroite allée, qu'il s'arrêta à la vue d'un homme étendu au pied d'un - arbre.</p> - - <p>Était-ce un voyageur qui était tombé à cette place, ou tout simplement - un passant qui se reposait avant de se remettre en chemin?</p> - - <p>P'tit-Bonhomme regardait, immobile, et, l'homme ne remuant pas, il - s'avança.</p> - - <p>L'homme dormait d'un profond sommeil, ses bras croisés, son chapeau - rabattu sur ses yeux. Il paraissait jeune, vingt-cinq ans au plus. A - ses bottes terreuses, à ses vêtements poussiéreux, nul doute qu'il ne - vînt de fournir une longue étape, en remontant la route de Tralee.</p> - - <p>Mais ce qui attira surtout l'attention de P'tit-Bonhomme, c'est que ce - voyageur devait être un marin... oui! à voir son costume et son bagage - contenu dans un sac de grosse toile goudronnée. Sur ce sac, il y avait - une adresse que notre garçonnet put lire, dès qu'il se fut approché.</p> - - <p>«Pat... s'écria-t-il, c'est Pat!»</p> - - <p>Oui! Pat, et on l'eût reconnu rien qu'à sa ressemblance avec ses - frères, Pat dont on n'avait plus de nouvelles depuis si longtemps, Pat - dont on attendait le retour avec tant d'impatience!</p> - - <p>Et alors P'tit-Bonhomme fut sur le point de l'appeler, de le - réveiller... Il se retint. La réflexion lui fit comprendre que si Pat - reparaissait à la ferme, sans que l'on fût préparé à le revoir, sa mère - et sa grand'mère surtout, éprouveraient un tel saisissement qu'elles - pourraient en être malades. Non! mieux valait prévenir M. Martin... - Il arrangerait les choses en douceur... Il préparerait les femmes à - l'arrivée de leur fils et petit-fils... Quant à la commission pour - l'aubergiste de Silton, eh bien! on la ferait demain... Et puis, Pat, - n'était-ce pas un travailleur tout indiqué, un enfant de la ferme, qui - en vaudrait bien un autre?... D'ailleurs, le jeune marin <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> était - fatigué, et, en effet, il avait quitté Tralee au milieu de la nuit, - après y être venu par le railway. Dès qu'il serait sur pied, il aurait - vite fait d'atteindre la ferme. L'essentiel, c'était de l'y précéder, - afin que son père et ses frères, avertis à temps, pussent venir - au-devant de lui.</p> - - <p>Inutile, pas vrai, de lui laisser ce paquet pendant les trois derniers - milles? Pourquoi P'tit-Bonhomme ne s'en chargerait-il pas? N'était-il - pas assez fort pour le porter sur ses épaules?... En outre, cela lui - ferait tant de plaisir de se charger d'un sac de matelot... un sac qui - avait navigué... Songez donc!...</p> - - <p>Il prit le sac par la boucle de corde qui le fermait, et, l'ayant - assujetti sur son dos, il s'élança du côté de la ferme.</p> - - <p>Une fois sorti du bois, il n'y avait plus qu'à suivre la grande route, - qui filait droit pendant un demi-mille.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'avait pas fait cinq cents pas dans cette direction, - qu'il entendit des cris retentir en arrière. Ma foi, il ne voulut ni - s'arrêter ni ralentir sa marche, et chercha au contraire à gagner de - l'avant.</p> - - <p>Mais, en même temps qu'on criait, on courait aussi.</p> - - <p>C'était Pat.</p> - - <p>En se réveillant, il n'avait plus trouvé son sac. Furieux, il s'était - jeté hors du bois, il avait aperçu l'enfant au tournant de la route.</p> - - <p>«Eh! voleur... t'arrêteras-tu?...»</p> - - <p>On imagine bien que P'tit-Bonhomme n'entendait pas de cette oreille-là. - Il courait de son mieux. Mais, avec ce sac sur le dos, il ne pouvait - manquer d'être rattrapé par le jeune marin, qui devait avoir des jambes - de gabier.</p> - - <p>«Ah! voleur... voleur... tu ne m'échapperas pas... et ton affaire est - claire!»</p> - - <p>Alors, sentant que Pat n'était plus qu'à deux cents pas derrière lui, - P'tit-Bonhomme laissa tomber le sac et se mit à détaler de plus belle.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p> - - <p>Pat ramassa le sac et continua sa poursuite.</p> - - <p>Bref, la ferme apparut au moment où Pat, étant parvenu à rejoindre - l'enfant, le tenait par le collet de sa veste.</p> - - <p>M. Martin et ses fils étaient dans la cour, occupés à décharger des - bottes de fourrage. Quel cri leur échappa, sans qu'ils eussent pris - garde de le retenir.</p> - - <p>«Pat... mon fils!...</p> - - <p>—Frère... Frère!...»</p> - - <p>Et voilà Martine et Kitty, et voilà Grand'mère, qui accourent pour - serrer Pat entre leurs bras...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme restait là, les yeux rayonnants de joie, se demandant - s'il n'y aurait pas une caresse pour lui...</p> - - <p>«Ah... mon voleur!» s'écria Pat.</p> - - <p>Tout s'expliqua en quelques mots, et P'tit-Bonhomme, s'élançant vers - Pat, lui grimpa au cou, comme s'il se fût hissé à la hune d'un navire.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_13">XIII<br /> - DOUBLE BAPTÊME.</h2> - - <p>Quelle joie chez les Mac Carthy! Pat de retour, le jeune marin à la - ferme de Kerwan, la famille au grand complet, les trois frères réunis à - la même table, Grand'mère avec son petit-fils, Martin et Martine avec - tous leurs enfants!</p> - - <p>Et puis, l'année s'annonçait bien. La récolte de fourrage était - abondante, la moisson ne le serait pas moins. Et les pommes de terre, - les saintes pommes de terre, qui gonflaient le sillon de leurs - tubercules <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> jaunâtres ou rougeâtres! C'est là du pain tout fait; - il n'y a plus qu'à le cuire, et un peu de cendre chaude y peut suffire - dans les plus modestes foyers.</p> - - <p>Et d'abord, Martine demanda à Pat:</p> - - <p>«Est-ce pour une année toute entière que tu nous es revenu, mon enfant?</p> - - <p>—Non, mère, pour six semaines seulement. Je ne songe pas à abandonner - mon métier qui est un bon métier... Dans six semaines, il faut que - je sois de retour à Liverpool, où j'embarquerai de nouveau sur le - <i>Guardian</i>...</p> - - <p>—Dans six semaines! murmura Grand'mère.</p> - - <p>—Oui, mais en qualité de maître d'équipage, cette fois, et un maître - d'équipage à bord d'un grand navire, c'est quelqu'un...</p> - - <p>—Bien, Pat, bien! dit Murdock, en serrant affectueusement la main de - son frère.</p> - - <p>—Jusqu'au jour de mon départ, reprit le jeune marin, si vous avez - besoin de deux bras solides à la ferme, les miens sont à votre service.</p> - - <p>—Ce n'est pas à refuser,» répondit M. Martin.</p> - - <p>Ce jour-là, Pat venait de faire connaissance avec sa belle-sœur - Kitty, dont le mariage avait été postérieur à son dernier embarquement. - Il fut enchanté de trouver en elle une si excellente femme, digne de - Murdock, et crut même devoir la remercier de ce qu'elle lui donnerait - un neveu,—à moins que ce ne fût une nièce,—avant qu'il eût rejoint - son bord. Il se faisait une joie de devenir oncle, et il embrassait - Kitty comme une sœur qui lui était survenue pendant son absence.</p> - - <p>On le croira volontiers, P'tit-Bonhomme n'était pas resté insensible - devant ces épanchements. Il s'y associait du fond du cœur, tout en - se tenant dans un coin de la salle. Mais son tour vint de s'approcher. - Au surplus, est-ce qu'il n'était pas de la famille? On avait raconté - son histoire à Pat. Le brave garçon en parut très touché. De cet - instant, tous les deux furent grands amis.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-160.jpg" alt="" width="550" height="865" /> - <p class="captioncenter">Sur ce sac, il y avait une adresse. (<a href="#Page_156">Page 156.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-160.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Et moi, répétait le jeune marin, moi qui l'avais pris pour un voleur, - en le voyant s'ensauver mon sac à la main! Vraiment, il a risqué - d'attraper quelques taloches...</p> - - <p>—Oh! vos taloches, répondit P'tit-Bonhomme, elles ne m'auraient pas - fait de mal, puisque je ne vous avais rien volé.»</p> - - <p>Et, en parlant ainsi, il regardait ce vigoureux gars, bien planté, - bien découplé, avec son allure résolue, ses manières franches, sa <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> - figure hâlée par le soleil et la brise. Un marin, cela lui paraissait - être quelque personnage considérable... un être à part... un monsieur - qui allait sur l'eau. Comme il comprenait que Pat fût le préféré de - Grand'mère, qui le tenait par la main comme pour l'empêcher de les - quitter trop tôt!...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-161.jpg" alt="" width="550" height="782" /> - <p class="captioncenter">Pat avait narré son histoire. (<a href="#Page_161">Page 161.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-161.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Pendant la première heure, il va sans dire que Pat avait narré son - histoire, expliqué pourquoi il avait été si longtemps sans donner <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> - de ses nouvelles,—si longtemps qu'on l'avait cru perdu. Et il s'en - était fallu de peu qu'il ne revînt jamais au pays. Le <i>Guardian</i> avait - fait côte sur un des îlots de la mer des Indes, dans les parages du - sud. Là, treize mois durant, les naufragés n'eurent pour lieu de refuge - qu'une île déserte, située en dehors des routes maritimes, sans aucune - communication avec le reste du monde. Enfin, à force de travail, on - était parvenu à renflouer le <i>Guardian</i>. Tout avait été sauvé, navire - et cargaison. Et Pat s'était si remarquablement distingué par son - zèle et son courage, que, sur la proposition du capitaine, la maison - Marcuard de Liverpool venait de le rembarquer en qualité de maître - d'équipage pour une prochaine navigation à travers le Pacifique. Les - choses étaient donc au mieux.</p> - - <p>Dès le lendemain, le personnel de Kerwan se remit à la besogne, et il - fut démontré que le manouvrier malade allait être remplacé par un rude - travailleur.</p> - - <p>Septembre arrivé, la moisson battit son plein. Si, comme à l'habitude, - le rendement du blé resta assez médiocre, du moins, les seigles, les - orges et les avoines produisirent-ils une abondante récolte. Cette - année 1878 était incontestablement une année fructueuse. Le receveur - des fermages pourrait se présenter même avant Noël, s'il était pressé. - On le paierait en bel et bon argent, et les approvisionnements en - réserve seraient pour l'hiver. Il est vrai, Martin Mac Carthy ne - parvenait guère à grossir son épargne; il vivait de son travail qui - assurait le présent, mais non l'avenir. Ah! l'avenir des tenanciers - de l'Irlande, toujours à la merci des caprices climatériques! C'était - l'incessante préoccupation de Murdock. Aussi sa haine ne cessait-elle - de s'accroître contre un tel état social, qui ne finirait qu'avec - l'abolition du landlordisme et la rétrocession du sol aux cultivateurs - par voie de paiements échelonnés.</p> - - <p>«Il faut avoir confiance!» lui répétait Kitty.</p> - - <p>Et Murdock la regardait sans répondre.</p> - - <p>Ce fut ce mois-là, le 9, que l'événement si impatiemment attendu mit en - fête la ferme de Kerwan. Kitty, qui s'était à peine alitée, <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> donna - le jour à une petite fille. Quelle joie pour tout le monde! Ce bébé, - on le reçut comme un ange qui serait entré par la fenêtre de la grande - salle en battant de l'aile. Grand'mère et Martine se l'arrachaient, - Murdock eut un sourire de bonheur en embrassant son enfant. Ses deux - frères demeuraient en adoration devant leur nièce. N'était-ce pas le - premier fruit que donnait cette maîtresse branche de l'arbre de la - famille, la branche Kitty-Murdock, en attendant que les deux autres - voulussent bien en produire autant? Et si la jeune mère fut félicitée, - choyée, entourée de soins! Et si des larmes d'attendrissement - coulèrent!... On eût dit que le logis était vide avant la naissance de - ce petit être!</p> - - <p>Quant à notre garçonnet, jamais il n'avait été aussi ému que lorsqu'il - lui fut permis de donner un baiser au nouveau-né.</p> - - <p>Que cette naissance dût être une occasion de fête, cela ne faisait - doute pour personne aussitôt que Kitty pourrait y prendre part. Et - c'est ce qui ne tarderait guère. Du reste, le programme en serait très - simple. Après la cérémonie du baptême à l'église de Silton, le curé - et quelques amis de M. Martin, une demi-douzaine de tenanciers du - voisinage qui ne regarderaient pas à venir de deux ou trois milles, - se réuniraient à la ferme. Un copieux et succulent déjeuner les y - attendrait. Ces braves gens seraient charmés de s'associer aux joies - de cette honnête famille dans un cordial banquet. Ce qui la rendait - heureuse plus particulièrement, c'est que Pat était de la fête, puisque - son départ pour Liverpool ne devait s'effectuer que vers les derniers - jours de septembre. Décidément, la déesse Lucine, qui préside aux - naissances, avait convenablement arrangé les choses, et on lui aurait - fait brûler un beau cierge, si elle n'eût été abominablement païenne - d'origine.</p> - - <p>Il y eut d'abord une question à décider: quel nom donnerait-on à - l'enfant?</p> - - <p>Grand'mère proposa le nom de Jenny, et, là-dessus, il n'y eut aucune - difficulté, pas plus d'ailleurs que pour le choix d'une marraine. On - était tellement assuré de lui faire plaisir en le lui proposant <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> - que tous furent d'accord à ce sujet. Quatre générations, il est vrai, - séparaient la bisaïeule de l'arrière-petite-fille, et mieux vaut - sans doute qu'une filleule puisse compter sur sa marraine, au moins - pendant son enfance. Mais, dans l'espèce, il y avait une question - de sentiment qui devait primer toutes les autres: c'était comme une - maternité qu'allait retrouver cette vieille femme, et des larmes - d'attendrissement coulèrent de ses yeux, lorsque l'offre lui fut - adressée avec une certaine solennité.</p> - - <p>Et le parrain?... Ah! voilà! Cela ne marcha pas si vite. Un - étranger?... Il n'y fallait point songer, puisqu'il y avait au logis - deux frères, c'est-à-dire deux oncles, Pat et Sim, qui réclamaient - l'honneur de ce parrainage. Toutefois, désigner l'un serait mécontenter - l'autre. Sans doute, Pat, l'aîné de Sim, pouvait se prévaloir de cette - situation. Mais c'était un marin, destiné à passer la plus grande - partie de son existence en mer. Veiller sur sa filleule, comment cela - lui serait-il possible?... Il le comprit, quelque chagrin qu'il en eût, - et le choix se réduisit à Sim.</p> - - <p>Or, voici que Grand'mère eut une idée qui ne laissa pas de surprendre - au premier abord. Quoi qu'il en fût, elle avait le droit d'indiquer un - compère à son gré. Eh bien! ce fut P'tit-Bonhomme qu'elle désigna.</p> - - <p>Quoi! cet enfant trouvé, cet orphelin dont on n'avait jamais connu la - famille?...</p> - - <p>Était-ce admissible?... Sans doute, on le savait intelligent, - laborieux, dévoué... Il était aimé, estimé, apprécié de tous à la - ferme... Mais enfin... P'tit-Bonhomme!... Et puis, il n'avait encore - que sept ans et demi, ce qui est un peu jeune pour un parrain.</p> - - <p>«Qu'importe, dit Grand'mère, il a en moins ce que j'ai en trop... Cela - se compensera.»</p> - - <p>En effet, si le parrain n'avait pas huit ans, la marraine était dans sa - soixante-seizième année—soit quatre-vingt-quatre ans pour les deux... - Et Grand'mère affirma que cela ne faisait que quarante-deux ans pour - chacun...</p> - - <p>«La force de l'âge», ajouta-t-elle.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_165">165</span></p> - - <p>Comme on le pense, quelque désir que chacun eût de lui être agréable, - sa proposition demandait à être réfléchie. La jeune mère, consultée, - n'y vit aucun inconvénient, car elle avait voué à P'tit-Bonhomme une - affection quasi maternelle. Mais M. Martin et Martine se montrèrent - assez indécis, n'ayant rien pu recueillir sur l'état civil de l'enfant - ramassé dans le cimetière de Limerick et qui n'avait jamais connu ses - parents.</p> - - <p>Sur ces entrefaites, Murdock intervint et trancha la question. - L'intelligence de P'tit-Bonhomme très supérieure à son âge, son esprit - sérieux, son application en toutes choses, ce qui se lisait visiblement - sur son front, c'est-à-dire qu'il se ferait sa place un jour, ces - raisons le décidèrent.</p> - - <p>«Veux-tu?... lui demanda-t-il.</p> - - <p>—Oui, monsieur Murdock,» fit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Et il répondit d'un ton si ferme que chacun en fut frappé. Il avait, - à n'en point douter, le sentiment de la responsabilité qu'il assumait - pour l'avenir de sa filleule.</p> - - <p>Le 26 septembre, dès l'aube, chacun fut prêt pour la cérémonie. Tous - revêtus de leurs habits du dimanche, les femmes en carriole, les hommes - à pied, se rendirent gaiement à la paroisse de Silton.</p> - - <p>Mais, dès qu'ils furent entrés dans l'église, il surgit une - complication, une difficulté à laquelle personne n'avait songé. Ce fut - le curé de la paroisse qui la souleva.</p> - - <p>Lorsqu'il eut demandé quel était le parrain choisi pour le nouveau-né:</p> - - <p>«P'tit-Bonhomme, répondit Murdock.</p> - - <p>—Et quel âge a-t-il?...</p> - - <p>—Sept ans et demi.</p> - - <p>—Sept ans et demi?... C'est un peu jeune... Pourtant, il n'y a pas - d'empêchement. Dites-moi, il a un autre nom que P'tit-Bonhomme, je - suppose?...</p> - - <p>—Monsieur le curé, nous le lui en connaissons pas d'autre, répondit - Grand'mère.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_166">166</span></p> - - <p>—Pas d'autre?» répliqua le curé.</p> - - <p>Et, s'adressant au petit garçon:</p> - - <p>«Tu dois avoir un nom de baptême, lui demanda-t-il.</p> - - <p>—Je n'en ai pas, monsieur le curé.</p> - - <p>—Ah çà! mon enfant, est-ce que, par hasard, tu n'aurais jamais été - baptisé?...»</p> - - <p>Que c'eût été par hasard ou autrement, il est certain que - P'tit-Bonhomme était dans l'impossibilité de fournir aucun - renseignement à ce sujet. Rien, dans sa mémoire, ne lui revenait à - propos de cette cérémonie du baptême. On pouvait même s'étonner que la - famille des Mac Carthy, si religieuse, si pratiquante, ne se fût pas - encore préoccupée de cette question. La vérité est que cela n'était - venu à l'idée de personne.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, s'imaginant qu'il y avait là un obstacle insurmontable - à ce qu'il devînt le parrain de Jenny, restait tout interdit, tout - confus. Mais alors Murdock de s'écrier:</p> - - <p>«Eh! s'il n'est pas baptisé, monsieur le curé, qu'on le baptise!</p> - - <p>—Mais s'il l'est!... fit observer Grand'mère.</p> - - <p>—Eh bien, il en sera deux fois plus chrétien! s'écria Sim. Baptisez-le - avant la petite...</p> - - <p>—Au fait, pourquoi pas? répondit le curé.</p> - - <p>—Alors il pourra être parrain?...</p> - - <p>—Parfaitement.</p> - - <p>—Et rien ne s'oppose à ce que les deux baptêmes se fassent l'un après - l'autre?... demanda Kitty.</p> - - <p>—Je n'y vois aucune difficulté, répondit le curé, si P'tit-Bonhomme - trouve un parrain et une marraine pour son compte.</p> - - <p>—Ce sera moi, dit M. Martin...</p> - - <p>—Et moi,» dit Martine.</p> - - <p>Ah! si P'tit-Bonhomme fut heureux en songeant qu'il allait être lié - plus étroitement à sa famille d'adoption.</p> - - <p>«Merci... merci!...» répétait-il en embrassant les mains de Grand'mère, - de Kitty, de Martine.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p> - - <p>Et comme il lui fallait un nom de baptême, on prit le nom d'Edit, que - le calendrier marquait ce jour-là.</p> - - <p>Edit, soit! Mais, ce qui paraissait très vraisemblable, c'est qu'il - continuerait à s'appeler P'tit-Bonhomme... Ce nom lui allait si bien, - et on en avait une telle habitude!</p> - - <p>Le jeune parrain fut donc baptisé d'abord; puis, cette cérémonie - terminée, Grand'mère et lui tinrent sur les fonts baptismaux l'enfant - qui fut régulièrement et chrétiennement dénommée Jenny, suivant le - désir de sa marraine.</p> - - <p>Aussitôt la cloche de verser ses plus joyeux tintements sur la - paroisse, les pétards d'éclater au sortir de l'église, les coppers de - pleuvoir sur les gamins de l'endroit... Et ce qu'il y en avait devant - le porche! C'était à croire que tous les pauvres du comté s'étaient - donné rendez-vous à la place de Silton.</p> - - <p>Cher P'tit-Bonhomme, aurais-tu jamais pu prévoir qu'un jour viendrait - où tu figurerais au premier rang dans une circonstance si solennelle!</p> - - <p>Le retour à la ferme se fit d'un pas joyeux, le curé en tête, avec - les invités, une quinzaine de voisins et voisines. Tous prirent place - devant la table servie dans la grande salle sous la direction d'une - excellente cuisinière que M. Martin avait mandée de Tralee.</p> - - <p>Il va sans dire que les mets, choisis pour ce festin mémorable, avaient - été fournis par les réserves de la ferme. Rien ne venait du dehors, - ni les gigots d'agneaux que trempait un jus fortement épicé, ni les - poulets baignés d'une sauce blanche aux fines herbes, ni les jambons - dont la graisse savoureuse débordait les assiettes, ni les lapins en - gibelotte, ni même les saumons et les brochets, puisqu'ils avaient été - pêchés dans les vives eaux de la Cashen.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-168.jpg" alt="" width="550" height="780" /> - <p class="captioncenter">Ce qu'il y avait de gamins devant le porche. (<a href="#Page_167">Page 167.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-168.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Inutile d'ajouter que le carnet de P'tit-Bonhomme portait exactement - toutes ces plantureuses choses sur la colonne de sortie et que sa - comptabilité était en règle. Il pouvait donc manger en conscience, - boire aussi. D'ailleurs, il y avait là de solides gaillards qui - prêchaient d'exemple, de ces estomacs vigoureux que la provenance - des mets <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> n'inquiète guère, pourvu qu'ils soient abondants. Non! - rien ne resta de ce déjeuner dînatoire, ni des trois services, ni du - dessert, bien que le plum-pudding au riz fût énorme, et qu'il y eût une - tarte aux groseilles par personne avec des bottes de céleris crus.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-169.jpg" alt="" width="550" height="790" /> - <p class="captioncenter">Son poignet sur la barre. (<a href="#Page_172">Page 172.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-169.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Et le vin de gingembre, et le stout, et le porter, et le soda, et - l'usquebaugh qui est une sorte de wiskey, et le brandy, et le gin, et - le grog préparé suivant la fameuse recette: <i>hot, strong and plenty</i>, - «chaud, <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> fort et beaucoup». Il y avait de quoi faire rouler sous - la table les plus endurcis buveurs de la province. Aussi, vers la fin - du repas qui dura trois heures, les yeux étaient-ils allumés comme des - braises, les pommettes rouges comme des charbons ardents. Sans doute, - on était sobre dans la famille Mac Carthy... On n'y fréquentait pas les - «cabarets d'éther» réservés aux catholiques, par dédain des «cabarets - d'alcool» réservés aux protestants. D'ailleurs, n'y a-t-il pas <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> - des indulgences un jour de baptême, et le curé n'était-il pas là pour - absoudre les pécheurs?</p> - - <p>Cependant M. Martin ne laissait pas de surveiller ses convives, et - il trouva un auxiliaire assez inattendu dans son second fils Pat qui - s'était modéré, tandis que son frère Sim était un peu parti pour le - pays des têtes à l'envers.</p> - - <p>Et, comme un gros fermier des environs s'étonnait qu'un matelot fût - aussi réservé sur la boisson:</p> - - <p>«C'est que je connais l'histoire de John Playne! répondit le jeune - marin.</p> - - <p>—L'histoire de John Playne?... s'écria-t-on.</p> - - <p>—L'histoire ou la ballade, comme vous voudrez.</p> - - <p>—Eh bien, chante-la-nous, Pat, dit le curé, qui ne fut pas fâché de - cette diversion.</p> - - <p>—C'est qu'elle est triste... et qu'elle n'en finit pas!</p> - - <p>—Va toujours, mon garçon... Nous avons le loisir de l'écouter jusqu'au - bout.»</p> - - <p>Alors Pat entonna la complainte d'une voix si vibrante que - P'tit-Bonhomme croyait entendre tout l'océan chanter par sa bouche.</p> - - <p class="center">COMPLAINTE DE JOHN PLAYNE</p> - - <p class="center">I.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">John Playne, on peut m'en croire,</span><br /> - <span class="i20">Est gris complètement.</span><br /> - <span class="i20">Il n'a cessé de boire</span><br /> - <span class="i20">Jusqu'au dernier moment.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Eh! deux heures de stage</span><br /> - <span class="i20">Au fond d'un cabaret,</span><br /> - <span class="i20">En faut-il davantage</span><br /> - <span class="i20">Pour dépenser son prêt?</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Bah! dans une marée</span><br /> - <span class="i20">Il le rattrapera,</span><br /> - <span class="i20">Et, brute invétérée,</span><br /> - <span class="i20">Il recommencera!...</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_171">171</span>D'ailleurs, c'est l'habitude</span><br /> - <span class="i20">Des pêcheurs de Kromer.</span><br /> - <span class="i20">Ils font un métier rude...</span><br /> - <span class="i20">Allons, John Playne, en mer!</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«Bon! le voilà hors du cabaret! s'écria Sim.</p> - - <p>—Ce qui est dur pour un buveur! ajouta le gros fermier.</p> - - <p>—Il a déjà assez bu! fit observer M. Martin.</p> - - <p>—Trop!» dit le curé.</p> - - <p>Pat reprit:</p> - - <p class="center">II.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Le bateau de John Playne,</span><br /> - <span class="i20">Très pointu de l'avant,</span><br /> - <span class="i20">Porte foc et misaine</span><br /> - <span class="i20">Il a nom le <i>Cavan</i>.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Mais que John se dépêche</span><br /> - <span class="i20">De retourner à bord.</span><br /> - <span class="i20">Les chaloupes de pêche</span><br /> - <span class="i20">Sont déjà loin du port.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">C'est que la mer est prompte</span><br /> - <span class="i20">A descendre à présent.</span><br /> - <span class="i20">A peine si l'on compte</span><br /> - <span class="i20">Deux heures de jusant.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Donc, si John ne se hâte</span><br /> - <span class="i20">De partir au plus tôt,</span><br /> - <span class="i20">Et si le temps se gâte,</span><br /> - <span class="i20">C'est fait de son bateau.</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«Bien certainement, il va lui arriver malheur par sa faute! dit - Grand'mère.</p> - - <p>—Tant pis pour lui!» répliqua le curé.</p> - - <p>Pat continua:</p> - - <p class="center">III.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Ciel mauvais et nuit sombre!</span><br /> - <span class="i20">Déjà le vent s'abat</span><br /> - <span class="i20">Comme un vautour dans l'ombre...</span><br /> - <span class="i20">John, de ses yeux de chat,</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_172">172</span>Regarde et puis s'approche...</span><br /> - <span class="i20">Qu'est-ce donc qu'il entend?</span><br /> - <span class="i20">Un choc contre la roche...</span><br /> - <span class="i20">Et gare, s'il attend!</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">C'est son bateau qui roule</span><br /> - <span class="i20">Au risque de remplir,</span><br /> - <span class="i20">Et qu'un gros coup de houle</span><br /> - <span class="i20">Pourrait bien démolir.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Aussi John Playne grogne</span><br /> - <span class="i20">Et jure entre ses dents.</span><br /> - <span class="i20">C'est toute une besogne</span><br /> - <span class="i20">Que d'embarquer dedans.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Cependant il s'équipe,</span><br /> - <span class="i20">Non sans quelque hoquet,</span><br /> - <span class="i20">Il allume sa pipe</span><br /> - <span class="i20">Au feu de son briquet.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Puis ensuite il se grée,</span><br /> - <span class="i20">Car le temps sera froid,</span><br /> - <span class="i20">Sa capote cirée,</span><br /> - <span class="i20">Ses bottes, son suroît.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Cela fait, il redresse</span><br /> - <span class="i20">Le mât, non sans effort.</span><br /> - <span class="i20">Mais John a de l'adresse,</span><br /> - <span class="i20">Et John Playne est très fort.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Puis, il pèse la drisse</span><br /> - <span class="i20">Pour installer son foc,</span><br /> - <span class="i20">Et d'un bon coup il hisse</span><br /> - <span class="i20">La lourde voile à bloc.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Enfin, larguant l'amarre</span><br /> - <span class="i20">Qu'il ramène à l'avant,</span><br /> - <span class="i20">Son poignet sur la barre,</span><br /> - <span class="i20">Il s'abandonne au vent.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Mais, devant le Calvaire,</span><br /> - <span class="i20">Quand il passe, je crois</span><br /> - <span class="i20">Que l'ivrogne a dû faire</span><br /> - <span class="i20">Le signe de la Croix.</span><br /> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p> - - <p>«Un Irlandais doit toujours se signer, fit observer gravement Murdock.</p> - - <p>—Même quand il a bu, répondit Martine.</p> - - <p>—Dieu le garde!» ajouta le curé.</p> - - <p>Pat reprit la complainte:</p> - - <p class="center">IV.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">La baie a deux bons milles</span><br /> - <span class="i20">Jusques au pied des bancs,</span><br /> - <span class="i20">Des passes difficiles,</span><br /> - <span class="i20">De sinueux rubans</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">C'est comme un labyrinthe</span><br /> - <span class="i20">Où, même en plein midi,</span><br /> - <span class="i20">On ne va pas sans crainte,</span><br /> - <span class="i20">Eût-on le cœur hardi.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">John est à son affaire.</span><br /> - <span class="i20">Bras vigoureux, œil sûr,</span><br /> - <span class="i20">Il sait ce qu'il faut faire</span><br /> - <span class="i20">Et se dirige sur</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Le cap que l'on voit poindre</span><br /> - <span class="i20">Au bas du vieux fanal.</span><br /> - <span class="i20">Là, le courant est moindre</span><br /> - <span class="i20">Qu'à travers le chenal.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">John largue sa voilure</span><br /> - <span class="i20">Qu'il desserre d'un cran,</span><br /> - <span class="i20">Et puis, sous cette allure,</span><br /> - <span class="i20">Laisse porter en grand.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Bon! Le feu de marée</span><br /> - <span class="i20">Vient de s'effacer... C'est</span><br /> - <span class="i20">Que John est à l'entrée</span><br /> - <span class="i20">Des passes du Nord-Est.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Endroit reconnaissable,</span><br /> - <span class="i20">Car il est au tournant</span><br /> - <span class="i20">De la pointe de sable,</span><br /> - <span class="i20">A gauche.—Et, maintenant,</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_174">174</span>Assurant son écoute</span><br /> - <span class="i20">Sur le taquet de fer,</span><br /> - <span class="i20">John est en bonne route...</span><br /> - <span class="i20">John Playne en pleine mer.</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«La pleine mer! pensa P'tit-Bonhomme. Que cela doit être beau, quand on - est dessus!»</p> - - <p class="center">V.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">En avant, c'est le vide,</span><br /> - <span class="i20">Vide farouche et noir!</span><br /> - <span class="i20">Et sans l'éclair livide,</span><br /> - <span class="i20">On n'y pourrait rien voir.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Le vent là-haut fait rage,</span><br /> - <span class="i20">Il ne tardera pas,</span><br /> - <span class="i20">Sous le poids de l'orage,</span><br /> - <span class="i20">A retomber plus bas.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">En effet, la rafale</span><br /> - <span class="i20">Se déchaîne dans l'air,</span><br /> - <span class="i20">Se rabaisse et s'affale</span><br /> - <span class="i20">Presque au ras de la mer.</span><br /> - </div> - </div> - - <p>Pat venait de suspendre son chant. Aucune observation ne fut faite, - cette fois. Chacun prêtait l'oreille, comme si l'orage de la complainte - eût grondé au-dessus de la ferme de Kerwan, devenue le bateau de John - Playne.</p> - - <p class="center">VI.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Mais John a son idée,</span><br /> - <span class="i20">C'est de gagner au vent,</span><br /> - <span class="i20">Rien que d'une bordée</span><br /> - <span class="i20">Comme il l'a fait souvent.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Il a toute sa toile,</span><br /> - <span class="i20">Bien qu'il souffle grand frais.</span><br /> - <span class="i20">Il a bordé sa voile</span><br /> - <span class="i20">Et s'élève au plus près,</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_175">175</span>Et, bien que la tempête</span><br /> - <span class="i20">Soit redoutable alors,</span><br /> - <span class="i20">Au travail il s'entête...</span><br /> - <span class="i20">Son chalut est dehors.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Maintenant que sa chaîne</span><br /> - <span class="i20">Est raidie, et qu'il a</span><br /> - <span class="i20">Son filet à la traîne,—</span><br /> - <span class="i20">Tout marin sait cela,</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Un bateau qui travaille</span><br /> - <span class="i20">Va seul, sans embarder,</span><br /> - <span class="i20">Et même sans qu'il faille</span><br /> - <span class="i20">De la barre l'aider...</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Aussi, la tête lourde,</span><br /> - <span class="i20">L'œil à demi louchant,</span><br /> - <span class="i20">John saisit-il sa gourde,</span><br /> - <span class="i20">Et puis, la débouchant,</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Il la porte à sa bouche,</span><br /> - <span class="i20">Il la presse, il la tord,</span><br /> - <span class="i20">Et, sur le banc, se couche</span><br /> - <span class="i20">A l'arrière et s'endort.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Il dort, la panse pleine</span><br /> - <span class="i20">De gin et de brandvin...</span><br /> - <span class="i20">Ce n'est plus le John Playne...</span><br /> - <span class="i20">Hélas! c'est le John plein!</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«L'imprudent! s'écria M. Martin.</p> - - <p>—On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, fit naturellement - observer Sim.</p> - - <p>—Comme il doit être occupé! repartit Martine.</p> - - <p>—Nous verrons bien! répliqua le curé. Continue, Pat.»</p> - - <p class="center">VII.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">A peine quelques nues</span><br /> - <span class="i20">Dans le ciel du matin.</span><br /> - <span class="i20">Fuyantes et ténues!</span><br /> - <span class="i20">Le soleil a bon teint.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_176">176</span>Et comme l'on oublie</span><br /> - <span class="i20">Le danger qui n'est plus,</span><br /> - <span class="i20">Chacun gaiment rallie</span><br /> - <span class="i20">La baie avec le flux.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Chaque bateau se hâte.</span><br /> - <span class="i20">Les voilà bord à bord.</span><br /> - <span class="i20">C'est comme une régate</span><br /> - <span class="i20">A l'arrivée au port</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«Et John Playne? demanda P'tit-Bonhomme, très inquiet pour l'ivrogne - qui s'est endormi en traînant son chalut.</p> - - <p>—Patience, répondit M. Martin.</p> - - <p>—J'ai peur pour lui!» ajouta Grand'mère.</p> - - <p class="center">VIII.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Tiens! Qu'est-ce qui se passe?</span><br /> - <span class="i20">Le bateau de l'avant</span><br /> - <span class="i20">Soudain fait volte-face</span><br /> - <span class="i20">Pour revenir au vent.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Les autres en arrière</span><br /> - <span class="i20">Manœuvrent à leur tour</span><br /> - <span class="i20">De la même manière,</span><br /> - <span class="i20">Sans songer au retour.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Est-ce que dans l'orage</span><br /> - <span class="i20">Quelque bateau surpris</span><br /> - <span class="i20">La nuit a fait naufrage?</span><br /> - <span class="i20">Oui!... voilà des débris?...</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">On se presse, on arrive...</span><br /> - <span class="i20">Un bateau sur la mer</span><br /> - <span class="i20">Est là, seul, en dérive,</span><br /> - <span class="i20">Chaviré, quille en l'air!</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«Chaviré! s'écria P'tit-Bonhomme.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-177.jpg" alt="" width="550" height="783" /> - <p class="captioncenter">On vit P'tit-Bonhomme lancer la semence. (<a href="#Page_183">Page 183.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-177.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Chaviré!» répéta Grand'mère.</p> - - <p class="center">IX.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Vite! que l'on travaille!</span><br /> - <span class="i20">Il faut hisser d'abord</span><br /> - <span class="i20">Le chalut maille à maille</span><br /> - <span class="i20">Et le rentrer à bord.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_178">178</span>On le hisse, on le croche</span><br /> - <span class="i20">A l'aide de palans,</span><br /> - <span class="i20">Il remonte, il approche...</span><br /> - <span class="i20">Un cadavre est dedans!</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Et cette épave humaine</span><br /> - <span class="i20">Arrachée à la mer,</span><br /> - <span class="i20">C'est bien lui, c'est John Playne,</span><br /> - <span class="i20">Le pêcheur de Kromer.</span><br /> - </div> - </div> - - <p class="center">X.</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Son bateau, sans nul doute,</span><br /> - <span class="i20">A lui-même livré,</span><br /> - <span class="i20">Pris de travers en route,</span><br /> - <span class="i20">Sous voile a chaviré.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Ce qui fera comprendre</span><br /> - <span class="i20">Comment, le fou qu'il est,</span><br /> - <span class="i20">L'ivrogne s'est fait prendre</span><br /> - <span class="i20">Dans son propre filet!</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Ah! quelle horrible vue,</span><br /> - <span class="i20">Lorsqu'il est mis à bord!</span><br /> - <span class="i20">Oui! malgré tant d'eau bue,</span><br /> - <span class="i20">Il semble être ivre encor!</span><br /> - </div> - </div> - - <p>«Le malheureux! dit Martine.</p> - - <p>—Nous prierons pour lui!» dit Grand'mère.</p> - - <p class="center">XI</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i20">Achevons la besogne!</span><br /> - <span class="i20">Pêcheurs, il faut rentrer</span><br /> - <span class="i20">Ce misérable ivrogne,</span><br /> - <span class="i20">Afin de l'enterrer.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20">Si vous voulez m'en croire,</span><br /> - <span class="i20">Tachez de le mettre où</span><br /> - <span class="i20">Il ne puisse plus boire,</span><br /> - <span class="i20">Et creusez bien le trou.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i20"><span class="pagenum" id="Page_179">179</span>Ainsi finit John Playne,</span><br /> - <span class="i20">John Playne de Kromer.</span><br /> - <span class="i20">Mais la marée est pleine...</span><br /> - <span class="i20">Allons, pêcheurs, en mer!</span><br /> - </div> - </div> - - <p>La voix de Pat sonnait comme un clairon en jetant ce dernier vers de la - triste complainte. Et l'impression fut telle parmi les convives, qu'ils - se contentèrent de boire un seul coup à la santé de chacun de leurs - hôtes,—ce qui fit un supplément de dix bonnes rasades... Et l'on se - sépara avec promesse de ne jamais imiter John Playne—pas même à terre.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_14">XIV<br /> - ET IL N'AVAIT PAS ENCORE NEUF ANS.</h2> - - <p>Ce grand jour écoulé, la ferme se remit aux travaux des champs. On - en abattit, de la besogne. A coup sûr, Pat ne s'aperçut guère qu'il - était venu en congé de repos. De quelle ardeur il aidait son père et - ses frères. Ces marins sont véritablement de rudes travailleurs, même - en dehors de la marine. Pat était arrivé au plus fort de la moisson - qui fut suivie de la récolte des légumes. Il est permis de dire s'il - se «pomoya» comme un gabier de misaine—expression dont il se servit, - et qu'il fallut expliquer à P'tit-Bonhomme. On n'était jamais quitte - avec lui tant qu'on ne lui avait pas donné le pourquoi des choses. - Il ne s'éloignait guère de Pat, qui l'avait pris en amitié,—une - amitié de matelot pour son mousse. Dès que la journée était finie, - lorsque tout le monde était rassemblé à la table du souper, quelle - joie P'tit-Bonhomme éprouvait à entendre le jeune <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> marin raconter - ses voyages, les incidents auxquels il avait pris part, les tempêtes - qu'avait essuyées le <i>Guardian</i>, les belles et rapides traversées des - navires! Ce qui l'intéressait surtout, c'étaient les riches cargaisons - rapportées pour le compte de la maison Marcuard, l'embarquement des - marchandises dont le trois-mâts était chargé à destination de l'Europe. - Sans aucun doute, ces choses du négoce frappaient d'un trait plus vif - son esprit pratique. A son idée, l'armateur passait avant le capitaine.</p> - - <p>«Alors, demandait-il à Pat, c'est bien cela qu'on appelle le - commerce?...</p> - - <p>—Oui, on embarque les produits qui se fabriquent dans un pays, et on - va les vendre dans un pays où on ne les fabrique pas...</p> - - <p>—Plus cher qu'on ne les a achetés?...</p> - - <p>—Bien entendu... pour gagner dessus. Puis, on importe les produits des - autres contrées pour les revendre...</p> - - <p>—Toujours plus cher, Pat?</p> - - <p>—Toujours plus cher... quand on le peut!»</p> - - <p>Et si Pat fut cent fois questionné de cette façon pendant son séjour - à la ferme de Kerwan, c'est à ne point le croire. Par malheur, au - grand chagrin de tous, le moment arriva où il dut quitter la ferme et - retourner à Liverpool.</p> - - <p>Le 30 septembre fut le jour des adieux. Pat allait se séparer de - tous ceux qu'il aimait. Combien de temps serait-on sans le voir? On - ne savait. Mais il promit d'écrire, et d'écrire souvent. Avec quelle - émotion ce brave garçon fut embrassé de tous! Grand-mère était là, - pleurant. La retrouverait-il au retour, devant l'âtre, filant sa - quenouille, au milieu de ses enfants, la pauvre vieille femme si âgée? - Du moins la laissait-il en bon état de santé, comme tous ceux de sa - famille. Puis, l'année avait été favorable aux cultivateurs du comté. - Il n'y avait rien à craindre pour l'hiver qui se faisait déjà sentir. - Aussi Pat dit-il à son frère aîné:</p> - - <p>«Je voudrais te savoir moins soucieux, Murdock. On se tire d'affaire - avec du courage et de la volonté...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p> - - <p>—Oui... Pat... si la chance est avec soi; mais on ne commande pas à la - chance. Vois-tu, frère, sans cesse travailler sur une terre qui n'est - pas à vous, qui ne deviendra jamais la vôtre, et, par surcroît, être - à la merci d'une mauvaise récolte, ni le courage ni la volonté n'y - peuvent rien!»</p> - - <p>Pat n'aurait su que répondre à son aîné, et, cependant, lorsqu'il lui - donna une dernière poignée de main:</p> - - <p>«Aie confiance!» murmura-t-il.</p> - - <p>Le jeune marin fut reconduit en carriole jusqu'à Tralee. Il était - accompagné de son père, de ses frères et de P'tit-Bonhomme qui eut - sa bonne part des adieux... Le train l'emporta vers Dublin, d'où le - paquebot devait le transporter à Liverpool.</p> - - <p>Il y eut encore grande besogne à la ferme pendant les semaines qui - suivirent. La moisson engrangée, vint le moment de battre, et cela - fait, M. Martin dut courir les marchés—afin de vendre ses produits, en - ne conservant que les grains de semailles.</p> - - <p>Ces ventes intéressaient notre petit garçon au plus haut point. Aussi - le fermier l'emmenait-il avec lui. Qu'on n'accuse pas cet enfant de - huit ans de se montrer âpre au gain. Non! il était ainsi, et son - instinct le poussait au commerce. Du reste, il se contentait du - caillou que Martin Mac Carthy lui remettait chaque soir, suivant les - conventions, et il se félicitait de voir grossir son trésor. Nous - ferons observer, d'ailleurs, que le désir du lucre est inné chez la - race irlandaise. Ils aiment à gagner de l'argent, les habitants de la - Verte Erin, à la condition toutefois de l'avoir honnêtement acquis. Et, - lorsque le fermier avait conclu une bonne affaire au marché de Tralee - ou dans les bourgades voisines, P'tit-Bonhomme s'en montrait aussi - heureux que si elle eût été faite à son profit.</p> - - <p>Octobre, novembre, décembre, s'écoulèrent en d'assez bonnes conditions. - Les travaux étaient depuis longtemps achevés, lorsque le receveur des - fermages vint, la veille de Noël, se présenter à Kerwan. L'argent était - prêt; mais, une fois échangé contre un reçu en règle, il n'en restait - plus guère à la ferme. Aussi, ne voulant point <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> voir partir cet - argent si péniblement arraché du sol d'autrui, Murdock s'était-il hâté - de sortir, dès qu'on avait aperçu le receveur. C'était toujours là - l'inquiétude de l'avenir. Heureusement l'hiver était assuré, et les - réserves permettraient de recommencer les labours au printemps sans - dépense supplémentaire.</p> - - <p>Avec la nouvelle année survinrent des froids excessifs. On ne - quittait plus guère la ferme. Il est vrai, le travail ne manquait - pas à l'intérieur. Ne fallait-il pas pourvoir à la nourriture et à - l'entretien des animaux? P'tit-Bonhomme était chargé spécialement - de la basse-cour, et l'on pouvait s'en rapporter à lui. Les poules - et les poussins étaient aussi soigneusement traités qu'enregistrés. - Entre temps, il n'oubliait pas qu'il avait une filleule. Quelle joie - il éprouvait à tenir Jenny sur ses bras, à provoquer son sourire en - lui souriant, à lui chanter des chansons, à la bercer pour l'endormir, - lorsque sa mère était occupée de quelque besogne! C'est qu'il avait - pris ses fonctions au sérieux. Un parrain, c'est presque un père, et - il regardait la petite fille comme son enfant. A son sujet, il formait - des projets d'avenir très ambitieux. Elle n'aurait pas d'autre maître - que lui... Il lui apprendrait à parler d'abord, puis à lire, à écrire, - enfin «à tenir sa maison» plus tard...</p> - - <p>Observons ici que P'tit-Bonhomme avait profité des leçons de M. Martin - et de ses fils, surtout de celles que lui donnait Murdock. A cet - égard, il n'en était plus où l'avait laissé Grip,—ce pauvre Grip, - qui occupait toujours sa pensée, et dont le souvenir ne devait jamais - s'effacer...</p> - - <p>Le printemps reparut sans trop de retard, à la suite d'un hiver qui - avait été assez rude. Le jeune berger, accompagné de son ami Birk, - reprit sa tâche habituelle. Sous sa garde, les moutons et les chèvres - retournèrent à travers les pâtures dans un rayon d'un mille autour de - la ferme. Combien il lui tardait que son âge lui permit de prendre - part aux travaux de labour, exigeant une vigueur dont il était encore - dépourvu, à son vif chagrin. Quelquefois, il en parlait à Grand'mère, - qui lui répondait en hochant la tête:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p> - - <p>«Patience, cela viendra...</p> - - <p>—Mais, en attendant, est-ce que je ne pourrais pas semer un bout de - champ?...</p> - - <p>—Cela te rendrait-il heureux?...</p> - - <p>—Oui, Grand'mère. Lorsque je vois Murdock ou Sim lancer les grains - sur le sillon, balançant leurs bras, et marchant d'un pas régulier, - j'ai bonne envie de les imiter. C'est un si beau travail, et il est si - intéressant de penser que ce grain va germer dans les sillons de cette - terre, et qu'il en sortira des épis longs... longs... Comment cela se - peut-il faire?...</p> - - <p>—Je n'en sais rien, mon enfant, mais Dieu le sait, ce qui doit nous - suffire.»</p> - - <p>Il résulta de cette conversation que l'on vit, quelques jours après, - P'tit-Bonhomme arpenter une pièce préparée à la charrue et au rouleau, - et lancer la semence d'avoine avec une adresse parfaite—ce qui lui - valut les compliments de Martin Mac Carthy.</p> - - <p>Aussi, lorsque les fines pointes vertes commencèrent à sortir, quelle - obstination il mit à défendre sa future moisson contre les corbeaux - pillards, se levant à la pointe du jour pour les poursuivre à coups - de pierre! N'oublions pas de mentionner, en outre, qu'à la naissance - de Jenny, il avait planté un petit sapin au milieu de la grande cour, - avec cette pensée qu'ils grandiraient tous les deux ensemble, l'arbuste - et le bébé. Et ce frêle arbuste, ce n'était pas sans peine qu'il - s'ingéniait à le protéger contre les oiseaux malfaisants. Décidément, - P'tit-Bonhomme et les représentants de cette gent dévastatrice ne - seraient jamais bons amis.</p> - - <p>Cet été de 1880, on travailla dur dans les campagnes de - l'Ouest-Irlande. Par malheur, les circonstances climatériques se - montrèrent peu favorables au rendement du sol. En la plupart des - comtés, il fut très inférieur à celui de l'année précédente. Néanmoins, - la famine n'était point à craindre, puisque la récolte des pommes de - terre promettait d'être abondante, quoique tardive, ce dont il fallait - se louer, car les emblavures ne réussirent point, et du blé, il y en - <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> eut à peine. Quant aux seigles, aux orges, aux avoines, on dut - reconnaître que ces diverses céréales allaient être insuffisantes - pour les besoins du pays. Sans doute, cela amènerait une hausse des - prix. Mais en quoi les cultivateurs profiteraient-ils de cette hausse, - puisqu'ils n'auraient rien à vendre, étant forcés de conserver le peu - qu'ils récolteraient pour les semailles de la prochaine année? Aussi - ceux qui avaient pu faire quelques économies devaient-ils s'attendre à - les sacrifier d'abord pour le paiement des diverses taxes; puis, tout - l'argent disparaîtrait jusqu'au dernier shilling lors du règlement des - fermages.</p> - - <p>La conséquence de cet état de choses fut que le mouvement nationaliste - tendit à s'accentuer dans les comtés. C'est ce qui arrive toutes - les fois qu'un nuage de misère se lève à l'horizon des campagnes - irlandaises. En maint endroit retentirent les récriminations mêlées aux - cris désespérés des partisans de la ligue agraire. De terribles menaces - furent proférées contre les propriétaires du sol, qu'ils fussent ou non - étrangers, et on n'a pas oublié que les landlords écossais ou anglais - étaient considérés comme tels.</p> - - <p>Cette année-là, en juin, à Westport, les gens, ameutés par la faim, - venaient de s'écrier: «Accrochez-vous d'une poigne solide à vos - fermes!» et le mot d'ordre qui courait à travers les campagnes, - c'était: «la terre aux paysans!»</p> - - <p>Quelques scènes de désordre éclatèrent sur les territoires du Donegal, - du Sligo, du Galway. Le Kerry n'en fut point exempt. Très effrayées, - Grand'mère, Martine et Kitty virent trop souvent Murdock quitter la - ferme, à la nuit close, et n'y reparaître que le lendemain, fatigué par - de longues étapes, et plus sombre, plus ulcéré que jamais. Il revenait - de ces meetings organisés dans les principales bourgades, où l'on - prêchait la révolte, le soulèvement contre les lords, le boycottage - général, qui obligerait les propriétaires à laisser leurs terres en - friche.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-184.jpg" alt="" width="600" height="893" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">IL FALLUT RENTRER LES ANIMAUX A L'ÉTABLE.</span> (<a href="#Page_186">Page 186.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-184.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Et, ce qui accroissait les craintes de la famille au sujet de Murdock, - c'est que le lord lieutenant pour l'Irlande, décidé aux plus énergiques - <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> mesures, faisait surveiller de très près les nationalistes par - ses brigades de police.</p> - - <p>M. Martin et Sim, éprouvant les mêmes sentiments que Murdock, ne - disaient rien quand celui-ci était de retour, après une absence - prolongée. Mais les femmes, elles, le suppliaient d'être prudent, de - prendre garde à ses actes, à ses paroles. Elles voulaient lui arracher - la promesse de ne pas s'associer aux rébellions en faveur du <i>home - rule</i>, qui ne pouvaient amener qu'une catastrophe.</p> - - <p>Murdock éclatait alors, et la grande salle retentissait de ses colères. - Il parlait, il s'emportait, comme s'il eût été dans le feu de quelque - meeting.</p> - - <p>«La misère, après toute une vie de travail, la misère sans fin!» - répétait-il.</p> - - <p>Et, tandis que Martine et Kitty tremblaient à la pensée que Murdock - aurait pu être entendu du dehors, en cas que quelque agent eût rôdé - autour de la ferme, M. Martin et Sim, assis à l'écart, courbaient la - tête.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme assistait à ces tristes scènes, très ému. Après avoir - subi tant d'épreuves, n'était-il donc pas arrivé au terme de ses - misères le jour où il avait été recueilli à Kerwan? L'avenir lui en - réservait-il de plus dures encore?</p> - - <p>Il avait alors huit ans et demi. Fortement constitué pour son âge, - ayant eu la chance d'échapper aux maladies de l'enfance, ni les - souffrances, ni les mauvais traitements, ni le manque de soins, - n'avaient pu affaiblir son organisme. On dit des chaudières à vapeur - qu'elles ont été éprouvées à «tant» d'atmosphères, quand on les a - soumises aux pressions correspondantes. Eh bien, P'tit-Bonhomme avait - été éprouvé—c'est le mot—éprouvé jusqu'à son maximum de résistance, - et il était capable d'une surprenante endurance physique et morale. - Cela se voyait à ses épaules développées, à sa poitrine déjà large, à - ses membres grêles mais nerveux et bien musclés. Sa chevelure tendait - à brunir, et il la portait courte au lieu de ces boucles que miss - Anna Waston faisait frisotter sur son front. Ses yeux, d'un iris <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> - bleu foncé, allumés d'une prunelle étincelante, témoignaient d'une - extraordinaire vivacité. Sa bouche légèrement serrée des lèvres, - son menton un peu fort, indiquaient l'énergie et la décision de son - caractère. C'est ce qui avait plus particulièrement attiré l'attention - de sa nouvelle famille. Ces gens de culture, sérieux et réfléchis, sont - d'assez bons observateurs. Il n'avait pu leur échapper que ce garçonnet - était un enfant remarquable par ses instincts d'ordre, d'application, - et, certainement, il s'élèverait, s'il trouvait jamais l'occasion - d'exercer ses aptitudes naturelles.</p> - - <p>Les périodes affectées aux travaux de la fenaison et de la moisson - présentèrent des conditions moins favorables que l'année précédente. - Il y eut un déficit assez considérable, tel qu'on l'avait prévu, en ce - qui concernait les grains. Le personnel de la ferme suffit aisément - à la besogne, sans qu'il eût été besoin de recourir aux bras du - dehors. Cependant la récolte des pommes de terre fut belle. C'était la - nourriture en partie assurée pour la mauvaise saison. Mais, cette fois, - comment se procurerait-on l'argent nécessaire au paiement des fermages - et des redevances?</p> - - <p>L'hiver revint, très précoce. Dès le commencement de septembre, on - reçut le premier coup des grands froids. Puis d'abondantes neiges - tombèrent. Il fallut de bonne heure rentrer les animaux à l'étable. La - couche blanche était si épaisse, si persistante, que ni les moutons - ni les chèvres n'auraient pu atteindre l'herbe du sol. De là, cette - crainte très fondée que les fourrages fussent insuffisants jusqu'au - retour du printemps. Les plus prudents ou du moins ceux qui en - avaient les moyens,—et Martin Mac Carthy fut du nombre,—durent se - précautionner par des achats. Il est vrai, ils ne parvinrent à les - réaliser qu'à des prix très élevés, vu la rareté de la marchandise, et - peut-être eût-il mieux valu se défaire des animaux, dont l'entretien - serait compromis par une longue hibernation.</p> - - <p>C'est une circonstance très fâcheuse, en tous pays, que ces froids - qui gèlent la terre à plusieurs pieds de profondeur, surtout lorsque, - légère et siliceuse comme en Irlande, elle a mal retenu le peu - d'engrais <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> qu'il est possible d'y mettre. Quand l'hiver se poursuit - avec une ténacité devant laquelle le cultivateur est désarmé, il est à - craindre que la congélation se prolonge au delà des limites normales. - Et que peut le soc de la charrue, alors que l'humus a conservé la - dureté du silex? Et si les semailles n'ont pas été faites à temps, - quelle misère en perspective! Mais il n'est pas donné à l'homme de - modifier les hasards climatériques d'une saison. Il en est donc réduit - à se croiser les bras, tandis que ses réserves s'épuisent de jour en - jour. Et les bras croisés ne sont pas des bras qui travaillent!</p> - - <p>Avec la fin de novembre, cet état de choses empira. Aux tourmentes de - neige succéda une température des plus rigoureuses. Maintes fois, la - colonne thermométrique s'abaissa à dix-neuf degrés au dessous du zéro - centigrade.</p> - - <p>La ferme, recouverte d'une carapace durcie, ressemblait à ces huttes - groënlandaises, perdues dans l'immensité des paysages polaires. A - la vérité, cette épaisse couche de neige conservait à l'intérieur - la chaleur des foyers, et on ne souffrait pas trop de cet excès de - froidure. Par exemple, au dehors, au milieu de cette atmosphère calme - dont les molécules semblaient être gelées, il était impossible de - s'aventurer sans prendre certaines précautions.</p> - - <p>Ce fut à cette époque que Martin Mac Carthy et Murdock, en prévision - des fermages qu'ils auraient à payer dans quelques semaines, se virent - contraints de vendre une partie de leur bétail, entre autres, un fort - lot de moutons. Il importait de ne pas s'attarder pour toucher de - l'argent chez les marchands de Tralee.</p> - - <p>On était au 15 décembre. Comme la carriole n'aurait pu que très - difficilement rouler à la surface de la couche glacée, le fermier - et son fils prirent la résolution d'entreprendre le voyage à pied. - Par vingt degrés de froid, vingt-quatre milles à parcourir en ces - conditions, cela ne laissait pas d'être très pénible. Très probablement - leur absence durerait deux ou trois jours.</p> - - <p>On ne les vit pas sans inquiétude quitter la ferme, dès les premières - lueurs de l'aube. Bien que le temps fût très sec, de lourdes <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> - vapeurs qui s'épaississaient vers l'ouest, menaçaient de le modifier - prochainement.</p> - - <p>M. Martin et Murdock étant partis le 15, on ne devait pas les attendre - avant le soir du 17.</p> - - <p>Jusqu'au soir, l'état atmosphérique ne changea pas d'une manière - sensible. Il se produisit encore un abaissement du thermomètre d'un - ou deux degrés. La brise se leva dans l'après-midi, et ce fut un - autre sujet d'anxiété, car la vallée de la Cashen se trouble avec une - extraordinaire violence, lorsque les vents de mer s'y engouffrent au - cours de la période hivernale.</p> - - <p>Pendant la nuit du 16 au 17, la tempête se déchaîna furieusement, - accompagnée d'épais tourbillons de neige. A dix pas de la ferme, on - ne l'aurait pas aperçue sous son manteau blanc. Le fracas des glaçons - entrechoqués sur la rivière était épouvantable. A cette heure, M. - Martin et Murdock s'étaient-ils déjà remis en route, après avoir - terminé leurs affaires à Tralee? On ne savait. Ce qui est certain, - c'est que le 18 au soir, ils n'étaient pas de retour.</p> - - <p>La nuit se passa au milieu du tumulte des rafales. On imaginera sans - peine quelles durent être les angoisses de Grand'mère, de Martine, de - Kitty, de Sim et de P'tit-Bonhomme. Peut-être le fermier et son fils - étaient-ils alors perdus dans les remous du chasse-neige?... Peut-être - étaient-ils tombés à quelques milles de la ferme, épuisés, mourant de - faim et de froid?...</p> - - <p>Le lendemain, vers dix heures du matin, il se fit une éclaircie à - l'horizon, et les assauts de la bourrasque diminuèrent. Par suite d'une - saute de vent vers le nord, les neiges accumulées se solidifièrent en - un instant. Sim déclara qu'il allait se porter au devant de son père - et de son frère, en emmenant Birk. Sa résolution fut approuvée, à la - condition qu'il permettrait à Martine et à Kitty de l'accompagner.</p> - - <p>Il en résulta donc que P'tit-Bonhomme, malgré son désir, dut rester à - la maison avec Grand'mère et le bébé.</p> - - <p>Il fut bien convenu, d'ailleurs, que les recherches se borneraient à - <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> l'exploration de la route sur deux ou trois milles, et que, pour - le cas où Sim jugerait à propos de les poursuivre au delà, Martine et - Kitty rentreraient avant la nuit.</p> - - <p>Un quart d'heure après, Grand'mère et P'tit-Bonhomme étaient seuls. - Jenny dormait dans la chambre à côté de la salle—la chambre de Murdock - et de Kitty. Une sorte de corbeille, suspendue par deux cordes à l'une - des poutres du plafond, selon la mode irlandaise, servait de berceau à - l'enfant.</p> - - <p>Le fauteuil de Grand'mère était placé devant l'âtre, où P'tit-Bonhomme - entretenait un bon feu de tourbe et de bois. De temps en temps, - il se levait, il allait voir si sa filleule ne s'éveillait point, - s'inquiétant du moindre mouvement qu'elle faisait, prêt à lui donner un - peu de lait tiède, ou même à la rendormir en balançant doucement son - berceau.</p> - - <p>Grand'mère, tourmentée par l'inquiétude, prêtait l'oreille à tous les - bruits du dehors, grésillement des neiges qui se durcissaient sur le - chaume, gémissement des ais qui craquaient sous les piqûres du froid.</p> - - <p>«Tu n'entends rien, P'tit-Bonhomme? disait-elle.</p> - - <p>—Non, Grand'mère!»</p> - - <p>Et, après avoir égratigné les vitres zébrées de givre, il essayait de - jeter un regard à travers la fenêtre qui donnait sur la cour toute - blanche.</p> - - <p>Vers midi et demi, la petite fille poussa un léger cri. P'tit-Bonhomme - se rendit près d'elle. Comme elle n'avait pas ouvert les yeux, il se - contenta de la bercer pendant quelques instants, et le sommeil la - reprit.</p> - - <p>Il se disposait à retourner près de la vieille femme qu'il ne voulait - pas laisser seule, lorsqu'un bruissement se fit entendre à l'extérieur. - Il écouta avec plus d'attention. Ce n'était qu'une sorte de grattement - qui lui parut venir de l'étable contiguë à la chambre de Murdock. - Toutefois, celle-ci en étant séparée par un mur plein, il ne se - préoccupa pas autrement de ce bruit. Quelques rats, sans <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> doute, - qui couraient entre les bottes de litière. Quant à la fenêtre, elle - était fermée, et il n'y avait rien à craindre.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, ayant eu soin de repousser la porte qui séparait les - deux chambres, s'empressa de rentrer.</p> - - <p>«Et Jenny? demanda Grand'mère.</p> - - <p>—Elle s'est rendormie.</p> - - <p>—Alors, reste près de moi, mon enfant...</p> - - <p>—Oui, Grand'mère.»</p> - - <p>Tous deux, courbés devant l'âtre flambant, reparlèrent de Martin et de - Murdock, puis de Martine, de Kitty, de Sim, qui étaient allés à leur - rencontre.</p> - - <p>Pourvu qu'il ne leur fût pas arrivé malheur! Au milieu de ces tempêtes - de neige, il se produit parfois de si terribles catastrophes! Bah! - des hommes énergiques et vigoureux savent se tirer d'affaire... Dès - qu'ils rentreraient, ils trouveraient un bon feu dans le foyer, un grog - brûlant sur la table... P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à jeter une brassée - de fagots au fond de l'âtre.</p> - - <p>Depuis deux heures déjà, Martine et les autres étaient partis, et rien - n'annonçait leur prochain retour.</p> - - <p>«Voulez-vous que j'aille jusqu'à la porte de la cour, Grand'mère? - proposa P'tit-Bonhomme. De là, je m'avancerai sur la route afin de voir - plus loin...</p> - - <p>—Non... non!... Il ne faut pas que la maison reste seule, répondit - Grand'mère, et elle est seule lorsqu'il n'y a que moi à la garder!»</p> - - <p>Ils se remirent à causer. Mais bientôt,—ce qui arrivait - quelquefois,—la fatigue et l'inquiétude aidant, la vieille femme ne - tarda pas à s'assoupir.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, suivant son habitude, lui glissa un oreiller derrière - la tête, se promettant d'éviter tout bruit qui pourrait la réveiller, - et il vint se poster près de la fenêtre.</p> - - <p>Après en avoir déglacé une des vitres, il regarda.</p> - - <p>Tout était blanc au dehors, tout était silencieux comme dans un enclos - de cimetière.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - - <p>Puisque Grand'mère dormait, puisque Jenny reposait dans la chambre à - côté, quel inconvénient y aurait-il à se porter jusqu'à la route. Cette - curiosité, ou plutôt ce désir de voir si personne ne venait, était très - excusable.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ouvrit donc la porte de la salle et la referma - doucement. Et s'enfonçant à mi-jambe dans la couche de neige, il gagna - la barrière à l'entrée de la cour.</p> - - <p>Sur la route, blanche à perte de vue, personne. Nul bruit de pas dans - la direction de l'ouest. Martine, Kitty et Sim n'étaient point à - proximité, car les aboiements de Birk se fussent fait entendre de loin - par ces froids vifs qui portent la voix à de grandes distances.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'au milieu de la chaussée.</p> - - <p>En ce moment, un nouveau grattement attira son attention, non sur la - route, mais dans la cour, à droite des bâtiments du côté des étables. - On eût dit que ce grattement était accompagné d'un hurlement étouffé.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, immobile, écoutait. Le cœur lui battait fort. Mais, - bravement, il se dirigea vers le mur des étables, et ayant tourné - l'angle de ce côté, il se glissa à pas sourds par précaution.</p> - - <p>Le bruit se faisait toujours entendre à l'intérieur, derrière l'angle - occupé par la chambre de Murdock et de Kitty.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, dans le pressentiment de quelque malheur, vint en - rampant le long de la muraille.</p> - - <p>A peine eut-il dépassé l'angle, qu'un cri lui échappa.</p> - - <p>En cet endroit, le paillis avait été désagrégé. Au milieu du mortier, - effrité par le temps, se découpait un assez large trou, qui s'ouvrait - sur la chambre où dormait Jenny.</p> - - <p>Qui avait fait cette brèche?... Était-ce un homme?... Était-ce un - animal?...</p> - - <p>Sans hésiter, P'tit-Bonhomme s'élança d'un bond et pénétra dans la - chambre...</p> - - <p>Juste à ce moment, un animal de forte taille s'en échappait, et, en - s'enfuyant, renversa le jeune garçon.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-192.jpg" alt="" width="550" height="772" /> - <p class="captioncenter">Le loup se sauvait en traînant le berceau. (<a href="#Page_192">Page 192.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-192.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>C'était un loup,—un de ces loups vigoureux, à museau pointu en forme - de coin, qui rôdent par bandes à travers les campagnes irlandaises - pendant les longs hivers.</p> - - <p>Après avoir déchiré le paillis et s'être introduit dans la chambre, il - avait arraché le berceau de Jenny, dont les cordes s'étaient rompues, - et se sauvait en le traînant sur la neige.</p> - - <p>La petite fille jetait des cris...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-193.jpg" alt="" width="550" height="778" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme l'attendait de pied ferme. (<a href="#Page_194">Page 194.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-193.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Se mettre à la poursuite du loup, son couteau à la main, P'tit-Bonhomme - n'hésita pas à le faire, appelant au secours d'une voix désespérée. - Mais qui aurait pu l'entendre, qui aurait pu lui venir en aide? Et si - le féroce animal se retournait contre lui?... Est-ce qu'il songeait à - cela?... Est-ce qu'il se disait qu'il risquait sa vie?... Non! il ne - voyait que l'enfant emporté par cette énorme bête...</p> - - <p>Le loup détalait rapidement, tant ce berceau, qu'il tirait par une - <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> des cordes, lui pesait peu. P'tit-Bonhomme dut courir pendant - une centaine de pas avant de l'atteindre. Après avoir contourné les - murs de la ferme, le loup s'était élancé sur la grande route, et il la - remontait vers Tralee, lorsqu'il fut rejoint par P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Le loup s'arrêta, et, lâchant le berceau, se précipita sur le jeune - garçon.</p> - - <p>Celui-ci l'attendit de pied ferme, la main tendue, et au moment où - l'animal lui sautait à la gorge, il lui enfonça son couteau dans le - flanc. Mais ce ne fut pas sans que le loup l'eût mordu au bras, et - cette morsure fut si douloureuse qu'il tomba inanimé sur la neige.</p> - - <p>Par bonne chance, avant qu'il eût perdu connaissance, des aboiements se - firent entendre...</p> - - <p>C'était Birk. Il accourait, il se jeta sur le loup, qui se hâta de - prendre la fuite.</p> - - <p>Presque aussitôt apparaissaient Martin Mac Carthy et Murdock, que Sim, - Martine et Kitty venaient de rencontrer enfin à deux milles de là.</p> - - <p>La petite Jenny était sauvée, et sa mère la rapportait entre ses bras.</p> - - <p>Quant à P'tit-Bonhomme, dont Murdock avait étanché la blessure, il fut - ramené à la ferme, et déposé sur son lit dans la chambre de Grand'mère.</p> - - <p>Quand il eut repris ses sens:</p> - - <p>«Et Jenny?... demanda-t-il.</p> - - <p>—Elle est là, répondit Kitty, là... vivante... et grâce à toi... mon - brave enfant!</p> - - <p>—Je voudrais bien l'embrasser...»</p> - - <p>Et, dès qu'il eut vu la petite sourire à son baiser, ses yeux se - refermèrent.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p> - - <h2 id="ch_15">XV<br /> - MAUVAISE ANNÉE.</h2> - - <p>La blessure de P'tit-Bonhomme n'était pas grave, bien que son sang eût - abondamment coulé. Mais, s'ils fussent arrivés quelques instants plus - tard, Murdock n'aurait relevé qu'un cadavre, et jamais Kitty n'eût revu - son enfant.</p> - - <p>Dire que P'tit-Bonhomme fut entouré de soins affectueux pendant les - quelques jours que nécessita son rétablissement, ce serait superflu. - Plus qu'à aucun moment il sentit qu'il avait une famille, lui, ce - pauvre orphelin d'on ne savait qui! Avec quelle effusion son cœur - s'ouvrait à toutes ces tendresses, lorsqu'il songeait à tant de jours - heureux passés à la ferme de Kerwan. Et pour en savoir le nombre, - ne lui suffisait-il pas de compter les cailloux que M. Martin lui - remettait chaque soir? Celui qu'il lui donna après l'affaire du loup, - quelle joie il eut à le glisser dans son vieux pot de grès!</p> - - <p>L'année achevée, la rigueur de l'hiver s'accentua au delà du nouvel - an. Il fallut prendre certaines précautions. De redoutables bandes de - loups avaient été signalées aux alentours de la ferme, et le paillis - des murs n'aurait pu résister à la dent de ces carnassiers. M. Martin - et ses fils eurent plusieurs fois à faire le coup de fusil contre - ces dangereux fauves. Il en fut de même dans tout le comté, dont les - plaines, pendant ces interminables nuits, retentissaient de lugubres - hurlements.</p> - - <p>Oui! ce fut un de ces lamentables hivers, qui semblent souffler sur - l'Europe septentrionale toutes les bises âpres et pénétrantes des - <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> contrées polaires. Les vents du nord prédominaient, et l'on sait - de quelles froidures hyperboréennes ils se chargent. Par malheur, il - était à craindre que cette période se continuât outre mesure, comme - se prolonge la période algide chez les malades dévorés de la fièvre. - Et, quand la malade, c'est la terre, qui se pétrifie sous l'action des - frimas, qui se gerce à la façon des lèvres d'un moribond, on est porté - à croire que ses facultés productives vont pour jamais s'éteindre, - ainsi qu'il en est de ces astres morts gravitant à travers l'espace.</p> - - <p>Les inquiétudes du fermier et de sa famille ne furent donc que trop - justifiées par les rigueurs anormales de cette saison. Cependant, grâce - au produit de la vente des moutons, M. Martin avait pu faire face au - paiement des taxes et des loyers. Aussi, lorsque l'agent du middleman - s'était présenté à Noël, avait-il reçu ses fermages intégralement,—ce - dont il parut quelque peu surpris, car, moins favorisé dans la plupart - des fermes, il avait dû procéder par voie de justice à l'éviction des - tenanciers. Mais comment Martin Mac Carthy ferait-il face aux échéances - de l'année suivante, si l'excessive durée de l'hiver empêchait les - prochaines semailles?</p> - - <p>D'ailleurs, il survint d'autres malheurs. Par suite de l'abaissement de - la température, qui tomba à trente degrés au-dessous de zéro, quatre - des chevaux et cinq vaches périrent de froid dans l'écurie et l'étable. - Il avait été impossible de clore suffisamment ces bâtiments, en mauvais - état, qui cédèrent en partie sous l'impétuosité des bourrasques. La - basse-cour même, malgré tout ce que l'on put imaginer, subit des pertes - très sensibles. Chaque jour, la colonne du déficit s'allongeait sur le - carnet de P'tit-Bonhomme. En outre, ce qu'il y avait à craindre,—et ce - qui eût réduit la famille à une situation des plus critiques,—c'était - que la maison d'habitation ne pût résister à tant de causes - destructives. Sans cesse, M. Martin, Murdock et Sim travaillaient à - la réparer, à la consolider extérieurement. Mais ces murs en paillis, - ces chaumes que le vent déchire, il est toujours à redouter qu'ils ne - s'affaissent au milieu du tourbillon des rafales.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - - <p>Il y eut des journées entières, pendant lesquelles personne ne put - mettre le pied au dehors. La route n'était plus praticable, et l'amas - de neiges y dépassait la hauteur d'un homme. Au milieu de la cour, le - petit sapin, planté à la naissance de Jenny, ne laissait plus voir que - sa tête blanche de givre. Rien que pour permettre l'accès aux étables, - il fallut ménager une tranchée qu'il était nécessaire de désobstruer - deux fois par vingt-quatre heures. Le transport des fourrages d'un - bâtiment à l'autre ne s'opérait qu'au prix d'excessives difficultés.</p> - - <p>Ce qui passait toute croyance, c'est que le froid ne perdait rien de - son intensité, quoique la neige ne cessât de tomber en abondance. - Il est vrai, ce n'était point une chute de légers flocons étoiles, - mais une véritable averse de minces glaçons, projetés par les remous - giratoires de la bourrasque. De là, un dépouillement complet de la - frondaison des arbrisseaux et des arbres à feuilles persistantes.</p> - - <p>Entre les rives de la Cashen un embâcle se forma, qui atteignit - des proportions énormes. On eût dit d'un véritable ice-berg, et - c'était à se demander si les crues ne produiraient pas de nouveaux - sinistres, lorsque cette masse se liquéfierait aux premières chaleurs - du printemps. Et, dans ce cas, comment M. Martin et ses fils - parviendraient-ils à préserver les corps de bâtiments, si la rivière - débordait jusqu'à la ferme?</p> - - <p>Quoi qu'il en soit, ils avaient à présent d'autres soins à - prendre,—des précautions aussi pour l'entretien et la conservation du - bétail. En effet, sous le fouet de l'ouragan, les chaumes des étables - furent arrachés, et il y eut à les réparer d'urgence. Ce qui restait - du troupeau de moutons, des vaches et des chevaux demeura sans abri à - la rigueur de la température durant plusieurs jours, et quelques-uns - de ces animaux périrent par le froid. On dut travailler à refaire les - toitures, tant bien que mal, et cela au plus fort de la tourmente. - Encore fallut-il sacrifier la partie antérieure des étables du côté de - la route et les dépouiller de leur chaume afin d'en recouvrir l'autre - portion.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> - - <p>La maison d'habitation où logeait la famille Mac Carthy ne fut pas - davantage épargnée. Une nuit, l'étage mansardé s'effondra, et Sim, qui - l'occupait, dut abandonner le grenier pour s'installer dans la salle - du rez-de-chaussée. Et alors, le plafond menaçant de s'écrouler à son - tour, il fut nécessaire, de placer des madriers de champ, afin de - l'étayer, tant le poids des neiges fatiguait les solives.</p> - - <p>L'hiver s'avançait, et pourtant sans rien perdre de sa rigueur. Février - fut aussi dur que janvier. La moyenne de la température se tint à vingt - degrés centigrades au-dessous de zéro. On était dans la ferme comme - des naufragés abandonnés sur un rivage polaire, qui ne peuvent prévoir - la fin de l'hivernage. Et, par surcroît, la débâcle menaçait-elle de - provoquer des catastrophes plus redoutables encore par le débordement - de la Cashen.</p> - - <p>Disons toutefois, qu'au point de vue de la nourriture, il n'y avait pas - lieu d'être inquiet. Viande et légumes n'étaient pas près de manquer. - D'ailleurs, les bêtes abattues par le froid, vaches et moutons, faciles - à conserver dans la glace, constituaient une abondante réserve. - Puis, si la basse-cour était décimée, les porcs supportaient cette - température sans en trop souffrir, et, rien que par eux, l'alimentation - eût été assurée pour une longue période. Quant au chauffage, il - suffirait chaque jour d'aller chercher sous la neige les branches - brisées par les rafales afin d'économiser la tourbe qui commençait à - s'épuiser.</p> - - <p>Du reste, robustes et bien portants, endurcis de longue main, le père - et les fils étaient faits aux épreuves de ces rudes climats. Pour ce - qui est de notre jeune garçon, il montrait une vigueur extraordinaire. - Jusqu'alors, les femmes, Martine et Kitty, tout en prenant leur part - du travail commun, avaient résisté. La petite Jenny, toujours tenue - dans une chambre hermétiquement close, poussait comme une plante en - serre chaude. Seule, Grand'mère était visiblement atteinte, malgré les - soins dont on l'entourait. Et, en outre, ses souffrances physiques - se doublaient de souffrances morales, à voir l'avenir des siens si - compromis. C'était plus qu'elle ne pouvait <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> supporter. Il y avait - là un grave sujet d'inquiétude pour toute la famille.</p> - - <p>En avril, la température normale reprit peu à peu son cours, en se - relevant au-dessus de zéro. Néanmoins, le sol dut attendre les chaleurs - de mai pour se dégager de sa couche de glace. Il était déjà tard, - très tard en ce qui concernait les semailles. Peut-être les fourrages - réussiraient-ils? Quant aux grains, ils n'arriveraient certainement - pas à maturité. Aussi, pensait-on, mieux valait ne point risquer - inutilement les semences, et porter tous ses efforts sur la culture - des légumes, dont la récolte pourrait avoir lieu à la fin d'octobre, - et, plus spécialement celle des pommes de terre,—ce qui sauverait les - campagnes des horreurs de la famine.</p> - - <p>Mais, après la fusion des neiges, dans quel état trouverait-on le sol? - Gelé sans doute à cinq ou six pieds de profondeur. Ce ne serait plus - une terre friable, ce serait un humus dur comme le granit, et comment - le soc de la charrue parviendrait-il à l'entamer?</p> - - <p>Il fallut remettre aux derniers jours de mai le commencement des - labours. Il semblait que le soleil fût dépourvu de chaleur, tant la - fonte des neiges s'opérait lentement, et encore fut-elle retardée - jusqu'en juin dans la partie montagneuse du comté.</p> - - <p>La détermination de se borner à la culture des pommes de terre et de - renoncer aux grains fut générale chez les cultivateurs. Ce qui allait - se faire à la ferme de Kerwan se ferait aussi dans les autres fermes - du domaine de Rockingham. La mesure s'étendit même, non seulement au - comté de Kerry, mais à ceux de l'Ouest-Irlande, dans le Munster comme - dans le Connaught et dans l'Ulster. Il n'y eut que la province de - Leinster, dont le sol s'était plus rapidement débarrassé des glaces, où - l'ensemencement put être tenté avec quelque espoir de succès.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-200.jpg" alt="" width="550" height="794" /> - <p class="captioncenter">Un seul cheval et l'âne accouplés. (<a href="#Page_200">Page 200.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-200.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Ce qui en résulta, c'est que les tenanciers, si péniblement éprouvés, - durent se résigner à de prodigieux efforts pour préparer les champs - dans des conditions favorables à la production des légumes. A la ferme - de Kerwan, M. Martin et ses fils s'attelèrent à cette besogne <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> - d'autant plus rude que les animaux leur manquaient. Un seul cheval et - l'âne accouplés, c'était tout ce dont ils pouvaient disposer pour la - charrue, le rouleau ou la herse. Enfin, à force de travail pendant - des journées de douze heures, ils parvinrent à planter une trentaine - d'acres en pommes de terre, tout en craignant que ce travail ne fût - compromis par la précocité du prochain hiver.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-201.jpg" alt="" width="550" height="784" /> - <p class="captioncenter">Les escouades de la «mounted constabulary» parcouraient - les campagnes. (<a href="#Page_204">Page 204.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-201.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Alors apparut un autre désastre commun à toutes les contrées <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> - montagneuses de l'Irlande. A la fin de juin, le soleil répandit - une ardeur excessive, et la fusion des neiges s'opéra par grandes - masses sur les pentes. Peut-être la province du Munster, à cause des - ramifications multiples de ses cours d'eau, fut-elle plus éprouvée - que les autres. En ce qui concerne le comté de Kerry, cela prit les - proportions d'un cataclysme. Les nombreuses rivières subirent des - crues anormales qui provoquèrent d'immenses dégâts. Le pays fut - largement <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> inondé. Quantité de maisons, emportées par les torrents, - laissèrent leurs habitants sans abri. Surpris par la soudaineté des - crues, ces pauvres gens attendirent vainement des secours. Presque tout - le bétail périt, et, en même temps, les récoltes, préparées avec tant - de peines, furent irrémédiablement perdues!</p> - - <p>Dans le comté de Kerry, une partie du domaine de Rockingham disparut - sous les eaux de la Cashen. Quinze jours durant, sur un rayon de deux - à trois milles, les abords de la ferme se transformèrent en une sorte - de lac,—lac traversé de courants furieux, qui entraînaient les arbres - déracinés, les débris de cabanes, les toitures arrachées aux maisons - voisines, toutes les épaves d'une vaste démolition, et aussi les - cadavres d'animaux dont les paysans perdirent plusieurs centaines.</p> - - <p>La crue s'étendit jusqu'aux hangars et aux étables de la ferme, ce qui - amena leur destruction à peu près totale. Malgré les plus énergiques - efforts, il fut impossible de sauver le reste des bestiaux, sauf - quelques porcs. Si la maison d'habitation n'avait pas été surélevée, - le flot l'eût atteinte aussi, car la crue ne s'arrêta qu'au niveau du - rez-de-chaussée, qui, pendant une nuit, se trouva menacé par ces eaux - tumultueuses.</p> - - <p>Enfin, ce qui frappa le pays d'un dernier coup, le plus terrible, - le plus désastreux, la récolte des pommes de terre fut entièrement - anéantie au milieu de ces champs ravinés par les courants.</p> - - <p>Jamais la famille Mac Carthy n'avait vu apparaître sur son seuil un - si effrayant cortège de misères. Jamais l'avenir ne s'était présenté - sous un aspect si lugubre pour le fermier irlandais. Faire face aux - nécessités de la situation devenait impossible. L'existence de ces - malheureux allait être remise en question. Quand on demanderait à M. - Martin de s'acquitter envers l'État, envers les propriétaires du sol, - que répondrait-il?</p> - - <p>En effet, elles sont lourdes, ces charges du tenancier. Qu'il reçoive - la visite du collecteur des taxes ou la visite du régisseur des - landlords, c'est toujours le plus clair de son bénéfice qui passe <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> - dans leur poche. Si les propriétaires fonciers ont à payer trois cent - mille livres pour la propriété foncière et six cent mille livres pour - la taxe des pauvres, les paysans sont encore plus écrasés par les - impôts qui leur incombent personnellement, c'est-à-dire les redevances - pour les routes, les ponts, la police, la justice, les prisons, les - travaux publics,—total qui s'élève au taux énorme d'un million de - livres sterling, rien que pour l'Irlande.</p> - - <p>Satisfaire à toutes ces exigences fiscales, lorsque la récolte a été - bonne, lorsque l'année a laissé quelques économies, en un mot, quand - les circonstances ont été favorables, cela est déjà très onéreux au - fermier, puisqu'il lui reste encore à payer les fermages. Mais, lorsque - le sol a été frappé de stérilité, quand la rudesse de l'hiver et les - inondations ont achevé de ruiner un pays, alors que les spectres de - l'éviction et de la famine se lèvent à son horizon, que faire? Cela - n'empêche pas le collecteur de se présenter à son heure, et, après - sa visite, les dernières épargnes ont disparu... Ainsi arriva-t-il à - Martin Mac Carthy.</p> - - <p>Où étaient les heures de joie et de fête que P'tit-Bonhomme avait - connues pendant les premiers temps de son séjour? On ne travaillait - plus, maintenant que le travail manquait, et, durant ces longues - journées, la famille, désespérée, chômait autour de Grand'mère, qui - dépérissait à vue d'œil.</p> - - <p>Du reste, cette avalanche de désastres avait écrasé la plupart des - districts du comté. Aussi, dès le début de l'hiver de 1881, avaient - éclaté partout les menaces de «boycottage», c'est-à-dire la violence - mise au service des grèves agraires, afin d'empêcher la location des - terres ou leur mise en culture,—procédés inefficaces qui ruinent à la - fois le fermier et le propriétaire. Ce n'est pas avec ces moyens que - l'Irlande peut échapper aux exactions du régime féodal, ni amener la - rétrocession du sol aux tenanciers dans une mesure équitable, ni abolir - les funestes pratiques du landlordisme!</p> - - <p>Néanmoins, l'agitation redoubla au milieu des paroisses frappées par - tant de misères. Au premier rang, le comté de Kerry se signala <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> par - le retentissement de ses meetings et l'audace des agents de l'autonomie - qui le parcoururent en déployant le drapeau de la land-league. L'année - précédente, M. Parnell avait été nommé par trois circonscriptions.</p> - - <p>Au profond effroi de sa femme et de sa mère, Murdock n'hésita pas a - se lancer à corps perdu dans ce mouvement. Bravant le froid et la - faim, rien ne put l'arrêter. Il courut de bourgade en bourgade afin - de provoquer une entente générale au sujet du refus des fermages et - pour empêcher la location des terres après l'éviction des fermiers. M. - Martin et Sim auraient en vain essayé de le retenir. Et, d'ailleurs, - eux-mêmes ne l'approuvaient-ils pas, étant donné que leurs efforts - n'avaient abouti qu'au dernier dénuement, et qu'ils se voyaient à la - veille d'être chassés de la ferme de Kerwan, depuis si longtemps dans - leur famille?</p> - - <p>Cependant l'administration, sachant que les cultivateurs seraient - faciles à soulever après une année si ruineuse, avait pris ses - précautions. Le lord lieutenant s'était hâté de donner des ordres - en prévision d'une rébellion probable des nationalistes. Déjà les - escouades de la «mounted constabulary» parcouraient les campagnes, avec - mission de prêter main-forte aux huissiers et recors. Elles devaient - également, si besoin était, dissiper les meetings par la force, et - mettre en état d'arrestation les plus ardents de ces fanatiques - signalés à la police irlandaise. Évidemment, Murdock serait bientôt de - ceux-là, s'il ne l'était à cette heure. Que peuvent faire les Irlandais - contre un système qui repose sur trente mille soldats campés—c'est le - mot—en Irlande?</p> - - <p>Que l'on se figure les transes dans lesquelles vivait la famille Mac - Carthy! Lorsque des pas résonnaient sur la route, Martine et Kitty - devenaient toutes pâles. Grand'mère relevait la tête, puis, un instant - après, la laissait retomber sur sa poitrine. Étaient-ce des gens de - police qui se dirigeaient vers la ferme pour arrêter Murdock, et - peut-être aussi son père et son frère?...</p> - - <p>Plus d'une fois, Martine avait supplié son fils aîné de se soustraire - <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> aux mesures dont les principaux membres de la ligue agraire - étaient menacés. Il y avait eu des arrestations dans les villes: - il y en aurait dans les campagnes. Mais où Murdock aurait-il pu se - cacher? Demander asile aux cavernes du littoral, chercher refuge sous - le couvert des bois pendant ces hivers de l'Irlande, il n'y faut pas - songer. D'ailleurs, Murdock ne voulait se séparer ni de sa femme ni - de son enfant, et, en admettant qu'il fût parvenu à trouver quelque - sécurité au milieu des comtés du nord, moins soumis à la surveillance - de la police, les ressources lui auraient manqué pour y emmener Kitty, - pour subvenir aux nécessités de l'existence. La caisse nationaliste, - bien que ses revenus s'élevassent à deux millions, ne pouvait suffire - au soulèvement contre le landlordisme.</p> - - <p>Murdock demeurait donc à la ferme, quitte à s'enfuir, si les constables - arrivaient pour y perquisitionner. Aussi surveillait-on les allées et - venues sur la route. P'tit-Bonhomme et Birk rôdaient aux alentours. - Personne n'aurait pu s'approcher d'un demi-mille, sans être aussitôt - signalé.</p> - - <p>En outre, ce qui inquiétait bien autrement Murdock, c'était la - prochaine visite du régisseur, chargé de toucher les fermages à - l'échéance de Noël.</p> - - <p>Jusqu'alors, Martin Mac Carthy avait toujours été en mesure de - s'acquitter au moyen des produits de la ferme et des quelques économies - réalisées sur les années précédentes. Une ou deux fois seulement, il - avait demandé et obtenu, non sans peine, de courts délais afin de - parfaire le montant des redevances. Mais, aujourd'hui, comment se - fût-il procuré de l'argent, et qu'aurait-il cherché à vendre, puisqu'il - ne lui restait plus rien, ni des bestiaux qui avaient péri, ni de son - épargne que les taxes avaient dévorée?</p> - - <p>On n'a point oublié que le propriétaire du domaine de Rockingham était - un lord d'origine anglaise, qui n'était jamais venu en Irlande. En - admettant que ce lord eût été animé de bonnes intentions envers ses - tenanciers, il ne les connaissait pas, il ne pouvait s'intéresser à - eux, eux ne pouvaient recourir à lui. Dans l'espèce, le middleman, <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> - John Eldon, qui avait pris à son compte l'exploitation du domaine, - habitait Dublin. Ses rapports avec les fermiers étaient peu fréquents, - et il laissait à son régisseur le soin de faire les rentrées aux - époques d'usage.</p> - - <p>Ce régisseur, qui se présentait une fois l'an chez le fermier Mac - Carthy, se nommait Harbert. Apre et dur, trop habitué au spectacle des - misères du paysan pour s'en émouvoir, c'était une sorte d'huissier, - d'homme-saisie, d'homme-protêt, qu'aucune supplication n'avait jamais - pu attendrir. On le savait impitoyable dans l'exercice de son métier. - En parcourant les fermes du comté, il avait déjà donné la mesure de - ce dont il était capable,—familles chassées sans merci de leurs - froides demeures, délais refusés alors même qu'ils auraient permis de - sauvegarder une situation. Porteur d'ordres formels, on eût dit que cet - homme prenait plaisir à les appliquer dans toute leur rigueur. Hélas! - l'Irlande n'est-elle pas toujours ce pays, où l'on a osé proclamer - autrefois cette abominable déclaration: «Ce n'est pas violer la loi que - de tuer un Irlandais!»</p> - - <p>Aussi l'inquiétude était-elle extrême à Kerwan. La visite d'Harbert ne - devait plus tarder. Cette dernière semaine de décembre, il l'employait - d'habitude à parcourir le domaine de Rockingham.</p> - - <p>Le matin du 29 décembre, P'tit-Bonhomme, qui avait été le premier à - l'apercevoir, accourut en toute hâte prévenir la famille réunie dans la - salle du rez-de-chaussée.</p> - - <p>Tous étaient là, le père, la mère, les fils, la bisaïeule et son - arrière-petite-fille que Kitty tenait sur ses genoux.</p> - - <p>Le régisseur repoussa la barrière, traversa la cour d'un pas - déterminé,—le pas du maître,—ouvrit la porte de la salle, et, sans - même ôter son chapeau, sans saluer d'un mot de bonjour, en homme qui se - sent plus chez lui que ceux dont il envahit le domicile, il s'assit sur - une chaise devant la table, tira quelques papiers de sa sacoche de cuir - et dit d'un ton rude:</p> - - <p>«C'est cent livres que j'ai à toucher pour l'année écoulée, Mac Carthy. - Nous sommes d'accord, je suppose?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span></p> - - <p>—Oui, monsieur Harbert, répondit le fermier dont la voix tremblait - légèrement. C'est bien cent livres... Mais je vous demanderai un - délai... Vous m'avez quelquefois accordé...</p> - - <p>—Un délai... des délais! s'écria Harbert. Qu'est-ce que cela - signifie?... Je n'entends que ce refrain dans toutes les fermes!... - Est-ce avec des délais que M. Eldon pourra s'acquitter envers lord - Rockingham?...</p> - - <p>—L'année a été mauvaise pour tous, monsieur Harbert, et vous pouvez - croire que notre ferme n'a pas été épargnée...</p> - - <p>—Cela ne me regarde pas, Mac Carthy, et je ne puis vous accorder de - délai.»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, blotti dans un coin sombre, les bras croisés, l'œil - grand ouvert, écoutait.</p> - - <p>«Voyons, monsieur Harbert, reprit le fermier, soyez pitoyable au - pauvre monde... Il ne s'agit que de nous donner un peu de temps... - Voici la moitié de l'hiver qui est passée, et elle n'a pas été trop - rigoureuse... Nous nous rattraperons à la saison prochaine...</p> - - <p>—Voulez-vous payer oui ou non, Mac Carthy?</p> - - <p>—Nous le voudrions, monsieur Harbert... écoutez-moi... je vous assure - que cela nous est impossible...</p> - - <p>—Impossible! s'écria le régisseur. Eh bien, procurez-vous de l'argent - en vendant...</p> - - <p>—Nous l'avons fait, et ce qui nous restait a été détruit par - l'inondation... On n'aurait pas cent shillings du mobilier...</p> - - <p>—Et maintenant que vous ne serez même pas en état de commencer vos - labours, s'écria le régisseur, vous comptez sur la prochaine récolte - pour vous acquitter?... Allons donc! Est-ce que vous vous moquez de - moi, Mac Carthy?</p> - - <p>—Non, monsieur Harbert, Dieu m'en préserve, mais, par pitié, ne nous - ôtez pas ce dernier espoir!»</p> - - <p>Murdock et son frère, immobiles et muets, ne contenaient pas sans peine - leur indignation, à voir le père se courber humblement devant cet - homme.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p> - - <p>En ce moment, Grand'mère, s'étant redressée à demi sur son fauteuil, - dit d'une voix grave:</p> - - <p>«Monsieur Harbert, j'ai soixante-dix-sept ans, et depuis - soixante-dix-sept ans je suis dans cette ferme, que mon père dirigeait - avant mon mari et mon fils. Jusqu'à ce jour, nous avons toujours payé - nos fermages, et, pour la première fois que nous lui demandons une - année de répit, je ne croirai jamais que lord Rockingham veuille nous - en chasser...</p> - - <p>—Il ne s'agit pas de lord Rockingham! répondit brutalement Harbert. - Il ne vous connaît même pas, lord Rockingham! Mais M. John Eldon vous - connaît... Il m'a donné des ordres formels, et si vous ne me payez pas, - vous quitterez Kerwan...</p> - - <p>—Quitter Kerwan! s'écria Martine, pâle comme une morte.</p> - - <p>—Dans les huit jours!</p> - - <p>—Et où trouverons-nous un abri?...</p> - - <p>—Où vous voudrez!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme avait vu de bien tristes choses déjà, il avait subi - lui-même d'affreuses misères... et pourtant, il lui semblait qu'il - n'avait jamais assisté à rien de pareil. Ce n'était pas une scène de - pleurs ni de cris, et elle n'en était que plus effrayante.</p> - - <p>Cependant Harbert s'était levé, et, avant de remettre les papiers dans - la sacoche:</p> - - <p>«Encore une fois, voulez-vous payer? demanda-t-il.</p> - - <p>—Et avec quoi?...»</p> - - <p>C'était Murdock qui venait d'intervenir en jetant ces mots d'une voix - éclatante.</p> - - <p>«Oui!... avec quoi?...» répéta-t-il, et il s'avança lentement vers le - régisseur.</p> - - <p>Harbert connaissait Murdock de longue date. Il n'ignorait pas - qu'il était l'un des plus actifs partisans de la ligue contre le - landlordisme, et, sans doute, la pensée lui vint que l'occasion était - bonne d'en purger le pays. Aussi, ne croyant pas devoir le ménager, - répondit-il ironiquement avec un haussement d'épaules:</p> - - <p>«Avec quoi payer, demandez-vous?... Ce n'est pas en allant courir - <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> les meetings, en se mêlant aux rebelles, en boycottant les - propriétaires du sol... C'est en travaillant...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-209.jpg" alt="" width="550" height="781" /> - <p class="captioncenter">«Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?» (<a href="#Page_209">Page 209.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-209.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—En travaillant! dit Murdock, qui tendait ses mains durcies aux - labours. Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?... Est-ce que mon - père, mes frères, ma mère, se sont croisé les bras depuis tant d'années - dans cette ferme?... Monsieur Harbert, ne dites pas ces choses-là, car - je ne suis pas capable de les entendre...»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p> - - <p>Murdock acheva sa phrase par un geste qui fit reculer le régisseur. Et - alors, laissant sortir de son cœur tout ce que l'injustice sociale - y avait amassé de colères, il le fit avec l'énergie que comporte la - langue irlandaise,—cette langue dont on a pu dire: «Quand vous plaidez - pour votre vie, plaidez en irlandais!» Et, c'était bien pour sa vie, - pour la vie de tous les siens, qu'il se laissait entraîner à de si - terribles récriminations.</p> - - <p>Puis, son cœur soulagé, il alla s'asseoir à l'écart.</p> - - <p>Sim sentait l'indignation bouillonner en lui comme le feu dans une - fournaise.</p> - - <p>Martin Mac Carthy, la tête baissée, n'osait pas interrompre le silence - accablant qui avait suivi les violentes paroles de Murdock.</p> - - <p>D'autre part, Harbert ne cessait de regarder ces gens avec autant de - mépris que d'arrogance.</p> - - <p>Martine se leva, et s'adressant au régisseur:</p> - - <p>«Monsieur, lui dit-elle, c'est moi qui viens vous implorer... vous - demander un délai... Cela nous permettra de vous payer... quelques mois - seulement... et à force de travail... quand nous devrions mourir à la - peine!... Monsieur, je vous supplie... je vous prie à genoux... par - pitié!...»</p> - - <p>Et la malheureuse femme s'abaissait devant cet homme impitoyable, qui - l'insultait rien que par son attitude.</p> - - <p>«Assez, ma mère!... Trop... trop d'humiliation! dit Murdock, qui - obligea Martine à se relever. Ce n'est pas par des prières que l'on - répond à de tels misérables...</p> - - <p>—Non, répliqua Harbert, et je n'ai que faire de tant de paroles! De - l'argent... de l'argent à l'instant même, ou, avant huit jours, vous - serez chassés...</p> - - <p>—Avant huit jours, soit! s'écria Murdock. Mais c'est vous, d'abord, - que je vais jeter à la porte de cette maison, où nous sommes encore les - maîtres...»</p> - - <p>Et, se précipitant sur le régisseur, il le prit à bras-le-corps, il le - poussa dans la cour.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span></p> - - <p>«Qu'as-tu fait, mon fils... qu'as-tu fait? dit Martine, tandis que les - autres courbaient la tête.</p> - - <p>—J'ai fait ce que tout Irlandais devrait faire, répondit Murdock, - chasser les lords de l'Irlande, comme j'ai chassé leur agent de cette - ferme!»</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_16">XVI<br /> - ÉVICTION.</h2> - - <p>Telle était la situation de la famille Mac Carthy au début de 1882. - P'tit-Bonhomme venait d'accomplir sa dixième année. Vie courte, sans - doute, si on ne l'évalue que par le temps écoulé, mais longue déjà par - les épreuves. Il n'y comptait en tout que trois ans de bonheur,—ces - trois ans qui avaient suivi son arrivée à la ferme.</p> - - <p>Ainsi, la misère qu'il avait connue autrefois, venait de s'abattre - sur les êtres qu'il chérissait le plus au monde, sur cette famille - devenue la sienne. Le malheur allait brutalement rompre les liens qui - rattachaient le frère, la mère, les enfants. Ils seraient contraints de - se séparer, de se disperser, peut-être de quitter l'Irlande, puisqu'ils - ne pouvaient plus vivre sur leur île natale. Durant ces dernières - années, n'a-t-on pas procédé à l'éviction de trois millions et demi de - fermiers, et ce qui était arrivé à tant d'autres ne leur arriverait-il - pas?</p> - - <p>Dieu prenne pitié de ce pays! La famine, c'est comme une épidémie, - comme une guerre qui le ravage. Mêmes fléaux, mêmes conséquences.</p> - - <p>On se souvient toujours de l'hiver 1740-41, où tant d'affamés - succombèrent, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> et de cette année 1847, plus terrible encore, - «l'année noire», qui fit décroître le nombre des habitants de près de - cinq cent mille.</p> - - <p>Lorsque les récoltes manquent, des villages entiers sont abandonnés. On - peut entrer dans les fermes par la porte restée ouverte: il n'y a plus - personne. Les tenanciers ont été chassés impitoyablement. L'industrie - agricole est frappée au cœur. Si cela provenait de ce que les - blés, les seigles, les avoines, n'ont pas réussi, il serait peut-être - possible d'attendre une année meilleure. Mais, lorsqu'un hiver excessif - et prolongé a tué la pomme de terre, l'habitant des campagnes n'a plus - qu'à fuir vers la ville, à se réfugier dans les «work-houses», à moins - qu'il ne préfère prendre le chemin des émigrants. Cette année-ci, - nombre de cultivateurs allaient s'y résoudre. Beaucoup s'y étaient - résignés déjà. C'est à la suite de pareils désastres qu'en certains - comtés, la population a été réduite dans une proportion considérable. - Autrefois, l'Irlande a compté, paraît-il, douze millions d'habitants, - et, maintenant, il y a, rien qu'aux États-Unis d'Amérique, six à sept - millions de colons d'origine irlandaise.</p> - - <p>Émigrer, n'était-ce pas le sort auquel se verrait condamnée la famille - de Martin Mac Carthy? Oui, et à bref délai. Ni les récriminations de - la ligue agraire, ni les meetings auxquels Murdock prenait part, ne - pouvaient modifier cet état de choses. Les ressources du «poor-board» - seraient insuffisantes en présence de tant de victimes à secourir. La - caisse, alimentée par les associations des home-rulers, ne tarderait - pas à être vide. Quant à un soulèvement contre les propriétaires du - sol, aux pillages qui en eussent été la conséquence, le lord lieutenant - était décidé à les réprimer par la force. On le voyait à la présence de - nombreux agents répandus à travers les comtés suspects, autant dire les - plus misérables.</p> - - <p>Aussi eût-il été prudent que Murdock prît de sérieuses précautions, - mais il s'y refusait. Brûlé de rage, fou de désespoir, il ne se - possédait plus, il s'emportait en menaces, il poussait les paysans - à la révolte. Son père et son frère, entraînés par son exemple, se - compromettaient <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> avec lui. Rien n'était capable de les retenir. - P'tit-Bonhomme, craignant de voir apparaître la police, passait ses - journées à veiller aux environs de la ferme.</p> - - <p>Entre temps, on vivait sur les dernières ressources. Quelques meubles - avaient été vendus afin de se procurer un peu d'argent. Et l'hiver - qui devait durer encore plusieurs mois!... Comment subsister jusqu'au - retour de la belle saison, et qu'attendre d'une année qui semblait être - irrémédiablement compromise?...</p> - - <p>A ces inquiétudes pour le présent et pour l'avenir, s'adjoignait - le chagrin causé par l'état de Grand'mère. La pauvre vieille femme - s'affaiblissait de jour en jour. Usée par les à-coups de la vie, sa - triste existence ne tarderait pas à finir. Elle ne quittait plus sa - chambre, ni même son lit. Le plus souvent P'tit-Bonhomme restait près - d'elle. Elle aimait qu'il fût là, ayant entre les bras Jenny âgée de - deux ans et demi, et qui lui souriait. Parfois, elle prenait l'enfant, - répondait à son sourire... Et quelles désolantes pensées lui venaient - en songeant à ce que serait l'avenir de cette fillette. Alors elle - disait à P'tit-Bonhomme:</p> - - <p>«Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?...</p> - - <p>—Oui, Grand'mère.</p> - - <p>—Tu ne l'abandonneras jamais?...</p> - - <p>—Jamais... jamais!</p> - - <p>—Dieu fasse qu'elle soit plus heureuse que nous ne l'aurons été!... - C'est ta filleule, ne l'oublie pas!... Tu seras un grand garçon, - lorsqu'elle ne sera qu'une petite fille encore!... Un parrain, c'est - comme un père... Si ses parents venaient à lui manquer....</p> - - <p>—Non, Grand'mère, répondait P'tit-Bonhomme, n'ayez pas de ces - idées-là!... On ne sera pas toujours dans le malheur... C'est quelques - mois à passer... Votre santé se rétablira, et nous vous reverrons dans - votre grand fauteuil, comme autrefois, pendant que Jenny jouera près de - vous...».</p> - - <p>Et, tandis que P'tit-Bonhomme parlait de la sorte, il sentait son - cœur se gonfler, les larmes mouiller ses yeux, car il savait que - <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> Grand'mère était malade, bien malade. Pourtant, il avait la force - de se contenir—devant elle du moins. S'il pleurait, c'était dehors, - alors que personne ne pouvait le voir. Et puis, il craignait toujours - de se trouver en présence du régisseur Harbert, venant avec les recors - chasser la famille de son unique abri.</p> - - <p>Durant la première semaine de janvier, il y eut aggravation de son - état chez la vieille femme. Quelques syncopes se produisirent coup sur - coup, et l'une d'elles fut assez prolongée pour que l'on pût croire que - c'était la fin.</p> - - <p>Un médecin était venu,—le 6—un D. M. de Tralee, un de ces praticiens - charitables, qui ne refusent pas leurs services aux pauvres gens, bien - qu'ils n'en puissent tirer aucun profit. Il faisait alors une tournée - à travers ces désolées campagnes, à cheval, à la façon du vieux temps. - Comme il passait sur la route, P'tit-Bonhomme, qui le connaissait pour - l'avoir déjà rencontré au chef-lieu du comté, le pria d'entrer à la - ferme. Là, le médecin constata que les privations, jointes à l'âge - et au chagrin qui dévorait la moribonde, rendaient une catastrophe - imminente.</p> - - <p>Cette situation, il n'était guère possible de la cacher à la famille. - Ce n'étaient plus des mois que Grand'mère avait à vivre, pas même des - semaines: c'étaient quelques jours seulement. Elle possédait toute sa - raison, elle la conserverait jusqu'à la fin. Et une telle vitalité - emplissait cette enveloppe de paysanne, elle avait tant d'endurance - au mal, tant de résistance à la destruction, que la lutte contre la - mort serait accompagnée sans doute d'une cruelle agonie. Enfin la - défaillance surviendrait, la respiration s'arrêterait, le cœur - cesserait de battre...</p> - - <p>Avant de quitter la ferme, le médecin écrivit l'ordonnance d'une potion - qui pourrait adoucir les derniers instants de Grand'mère. Puis il - partit, laissant le désespoir dans cette maison où la charité l'avait - conduit.</p> - - <p>Aller à Tralee, faire préparer cette potion, la rapporter à la ferme, - cela pouvait être l'affaire de vingt-quatre heures... Mais comment en - <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> payer le prix?... Après l'argent épuisé pour acquitter les taxes, - la famille ne vivait plus que des quelques légumes de la ferme, sans - rien acheter. Il n'y avait pas un shilling dans les tiroirs. Plus rien - à vendre, ni en meubles ni en vêtements... C'était la misère à sa plus - noire limite.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se souvint alors. Il lui restait toujours cette guinée - que miss Anna Waston lui avait donnée au théâtre de Limerick. Pure - plaisanterie de la comédienne; mais lui qui avait pris au sérieux son - rôle de Sib, regardait cet argent comme bien gagné. Aussi avait-il - soigneusement renfermé ladite guinée dans sa caisse, nous voulons - dire le pot de grès où il déposait ses cailloux... Et, à cette heure, - pouvait-il espérer qu'ils seraient jamais transformés en pence ou en - shillings?</p> - - <p>Personne à la ferme ne savait que P'tit-Bonhomme eût cette pièce d'or, - et l'idée lui vint de l'employer à acheter la potion ordonnée pour - Grand'mère. Ce serait un adoucissement apporté à ses souffrances, - peut-être une prolongation de sa vie, et qui sait?... une amélioration - dans son état... P'tit-Bonhomme voulait toujours espérer, bien qu'il - n'y eût plus d'espoir.</p> - - <p>Décidé à exécuter son projet, il s'abstint d'en rien dire. C'était son - droit incontestable d'employer cet argent à l'usage qui lui convenait. - Toutefois, il n'y avait pas de temps à perdre. Aussi, afin de ne pas - être vu, comptait-il partir dans la nuit. Une douzaine de milles pour - se rendre à Tralee, une douzaine pour en revenir, cela ne laisse pas - d'être un long trajet pour un enfant, il n'y songea même pas. Quant à - son absence, qui durerait au moins une journée, s'en apercevrait-on, - puisqu'il avait l'habitude de se tenir dehors tout le temps qu'il ne - consacrait pas à Grand'mère, surveillant les environs, observant la - route sur un mille ou deux, guettant l'arrivée du régisseur accompagné - de ses recors pour expulser la famille, ou du constable flanqué de ses - agents pour arrêter Murdock?</p> - - <p>Le lendemain, 7 janvier, à deux heures du matin, P'tit-Bonhomme quitta - la chambre, non sans avoir embrassé la vieille femme assoupie, <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> - que son baiser ne réveilla pas. Puis, sortant de la salle, il poussa - la porte sans bruit, caressa Birk qui vint à sa rencontre et semblait - dire: «Tu ne m'emmènes pas?» Non! il voulait le laisser à la ferme. - Pendant son absence, le fidèle animal pourrait prévenir de toute - approche suspecte. La cour traversée, la barrière ouverte, il se trouva - seul sur le chemin de Tralee.</p> - - <p>L'obscurité était profonde encore. Aux premiers jours de janvier, - trois semaines après le solstice, par cette latitude comprise entre - le cinquante-deuxième et le cinquante-troisième parallèle, le soleil - ne se lève que très tard sur l'horizon du sud-ouest. A sept heures du - matin, c'est à peine si les montagnes se colorent des naissantes lueurs - de l'aube. P'tit-Bonhomme aurait donc la moitié du trajet à faire en - pleine nuit; il ne s'en effrayait pas.</p> - - <p>Le temps était très clair, le froid très vif, bien qu'un thermomètre - n'eût accusé qu'une douzaine de degrés au-dessous de zéro. Des milliers - d'astres étoilaient le firmament. La route, toute blanche, filait à - perte de vue comme éclairée par le rayonnement neigeux. Les pas y - résonnaient avec une netteté sèche.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, parti à deux heures du matin, espérait être de retour - avant la nuit. D'après le calcul noté sur son carnet, il devait - atteindre Tralee vers huit heures. Douze milles à faire en six heures, - ce n'était pas pour embarrasser un garçon rompu à la fatigue et qui - possédait de bonnes jambes. A Tralee, il se reposerait deux heures, - pendant lesquelles il mangerait un morceau de pain et de fromage et - boirait une pinte de bière dans quelque cabaret, pour le prix de deux - ou trois pence. Puis, muni de la potion, il se remettrait en route vers - dix heures, de manière à être de retour dans l'après-midi.</p> - - <p>Ce programme, bien combiné, serait suivi rigoureusement, s'il ne - survenait aucun imprévu. Le chemin était facile, le temps favorable à - une marche rapide. Il était heureux que le froid eût amené <ins class="correction" title="l'apaiment">l'apaisement</ins> - des troubles atmosphériques.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-216.jpg" alt="" width="600" height="890" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">CE BÉLIER ENFONCE TOUT.</span> (<a href="#Page_221">Page 221.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-216.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>En effet, avec les rafales de l'ouest, sous les coups de lanière <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> - d'un chasse-neige, P'tit-Bonhomme n'aurait pu remonter contre le vent. - Les circonstances le favorisaient donc, et il en remercia la Providence.</p> - - <p>Il est vrai, peut-être avait-il à redouter quelques mauvaises - rencontres,—une bande de loups entre autres? C'était là le vrai - danger. Quoique l'hiver n'eût pas été extrêmement rigoureux, ces - animaux emplissaient de leurs lugubres hurlements les forêts et les - plaines du comté. P'tit-Bonhomme n'était pas sans y avoir songé. Aussi - son cœur battait-il, lorsqu'il se trouva seul, en rase campagne, - sur cet interminable chemin, où grimaçaient le squelette des arbres - festonnés de givre.</p> - - <p>Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que - notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du - parcours.</p> - - <p>Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde - cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les - tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures - encore que le soleil eût débordé l'horizon.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine - de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de - sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea - avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A - quatre heures et quart, il reprit sa route.</p> - - <p>Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer. - Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour - l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy - l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on - était heureux... si loin maintenant!</p> - - <p>La route était toujours déserte. Pas un piéton,—ce dont P'tit-Bonhomme - n'avait cure,—mais pas une charrette allant vers Tralee et dans - laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait - épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites - jambes,—petites, oui! solides pourtant.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span></p> - - <p>Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins - rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à - enlever.</p> - - <p>Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de - s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes - latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil - eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à - s'étendre sur un large secteur.</p> - - <p>En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de - Tralee.</p> - - <p>La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser - apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi, - instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se - blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui - se montraient.</p> - - <p>C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine, - accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en - surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades - organisées par les ordres du lord lieutenant.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'aurait donc pas eu lieu d'être surpris de cette - rencontre. Mais un cri faillit lui échapper, quand il reconnut au - milieu du groupe le régisseur Harbert, suivi de deux ou trois de ces - recors qui sont d'habitude employés aux expulsions.</p> - - <p>Quel pressentiment lui serra le cœur! Était-ce à la ferme que le - régisseur se rendait avec ses hommes? Et cette escouade d'agents, - allait-elle procéder à l'arrestation de Murdock?</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne voulut pas rester sur cette pensée. Dès que le groupe - eut disparu, il sauta sur la route, courut tant que cela lui fut - possible, et, vers huit heures et demie, il atteignait les premières - maisons de Tralee.</p> - - <p>Son soin fut d'abord de se rendre chez un pharmacien, où il attendit - que la potion eût été composée selon l'ordonnance. Puis, pour en payer - le prix, il présenta sa pièce d'or—toute sa fortune. Le pharmacien - <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> lui changea cette guinée, et comme c'était très cher, cette - potion, il ne revint à l'acheteur qu'une quinzaine de shillings. Ce - n'était pas le cas de marchander, n'est-ce pas?...</p> - - <p>Mais si P'tit-Bonhomme n'y songea point, puisqu'il s'agissait de - Grand'mère, il se promit d'économiser sur son déjeuner. Au lieu de - fromage et de bière, il se contenta d'une grosse tranche de pain qu'il - dévora à belles dents, et d'un morceau de glace qu'il fit fondre entre - ses lèvres. Un peu après dix heures, il avait quitté Tralee et repris - le chemin de Kerwan.</p> - - <p>En toute autre circonstance, à ce moment de la journée, la campagne eût - présenté quelque animation. Les routes auraient été parcourues par des - charrettes ou des jauntings-cars, transportant gens ou marchandises - aux diverses bourgades du comté. On aurait senti palpiter la vie - commerciale ou agricole. Hélas! à la suite des désastres de l'année, - la famine et la misère effroyable qu'elle engendre avaient dépeuplé la - province. Combien de paysans s'étaient décidés à quitter le pays où ils - ne pouvaient plus vivre! Même en temps ordinaire, n'évalue-t-on pas à - cent mille par an les Irlandais qui s'en vont dans le Nouveau-Monde, - en Australie ou dans l'Afrique méridionale, chercher un coin de - terre, où ils aient lieu d'espérer de ne pas être tués par la faim? - Et n'existe-t-il pas des compagnies d'émigration qui, au prix de deux - livres sterling, transportent les émigrants jusque sur les rivages du - Sud-Amérique?</p> - - <p>Or, cette année-ci, c'était dans une proportion plus considérable que - les contrées de l'Irlande occidentale avaient été abandonnées, et il - semblait que ces routes, autrefois si vivantes, ne desservaient plus - qu'un désert, ou, ce qui est plus désolant encore, un pays déserté...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme allait toujours d'un pas rapide. Il ne voulait pas - s'apercevoir de la fatigue, et déployait une extraordinaire énergie. - Il va sans dire qu'il lui avait été impossible de rejoindre l'escouade - qui le devançait de deux ou trois heures. Toutefois, les traces de - pas laissées sur la neige indiquaient que le constable et ses hommes, - <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> Harbert et ses recors, suivaient la route qui conduit à la ferme. - Raison de plus pour que notre jeune garçon voulût se hâter d'y arriver, - bien que ses jambes fussent raidies par une si longue traite. Il se - refusa même une halte de quelques minutes, ainsi qu'il se l'était - permise à l'aller. Il marcha, il marcha sans s'arrêter. Vers deux - heures après midi, il ne se trouvait plus qu'à deux milles de Kerwan. - Une demi-heure après, se montrait l'ensemble des bâtiments au milieu de - la vaste plaine où tout se confondait dans une immense blancheur.</p> - - <p>Ce qui surprit tout d'abord P'tit-Bonhomme, ce fut de ne distinguer - aucune fumée en l'air, et, pourtant, le foyer de la grande salle ne - devait pas manquer de combustible.</p> - - <p>De plus, un inexprimable sentiment de solitude et d'abandon semblait se - dégager de cet endroit.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à - courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui - fermait la cour...</p> - - <p>Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en - tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que - les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché. - Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on - voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y - conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de - l'homme?...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de - l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait - s'approcher de la maison...</p> - - <p>Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient - encore là, il fallait le savoir...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela...</p> - - <p>Personne ne lui répondit.</p> - - <p>Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.</p> - - <p>Voici ce qui s'était passé pendant son absence.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span></p> - - <p>Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables - scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes, - des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces - pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils - espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les - portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?...</p> - - <p>Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la - maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui - se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce - tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue, - l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne - reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à - toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse, - que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra - plus s'y blottir.</p> - - <p>Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité, - comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur - du paysan irlandais!</p> - - <p>Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus - effroyables encore.</p> - - <p>En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre - d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne - s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte - du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il - l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main - sur lui.</p> - - <p>Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors, - pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas - même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au - milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans - ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p> - - <p>A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté - sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père - et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les - recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si - l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est - juste et humain.</p> - - <p>La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si - bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en - état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne - pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés, - avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi.</p> - - <p>Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être - donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit - donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter, - suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre - ses bras, au milieu des constables et des recors.</p> - - <p>Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque - chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute - une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille - femme?...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait - alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles, - appelant toujours... et personne... personne!</p> - - <p>Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées - les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il - s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait - d'anéantir!...</p> - - <p>Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre - de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de - grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact.</p> - - <p>Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte, - voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p> - - <p>Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours—du 20 octobre - 1877 au 7 janvier 1882—vécus à la ferme.</p> - - <p>Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre - la famille qui avait été sienne.</p> - - <p class="br">Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il - retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la - cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa - filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux...</p> - - <p>Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il - s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule.</p> - - <p class="center br">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span></p> - - <div class="titlepage"> - <p id="ch_17" class="section">DERNIÈRES ÉTAPES</p> - </div> - - <div class="figcenter" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-225.jpg" alt="" width="550" height="711" /> - <p class="right"><span class="link"><a href="images/x-page-225.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <h2>I<br /> - LEURS SEIGNEURIES.</h2> - - <p>Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières, - souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet, - dérangea <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> les journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe - de chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris - de fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son - regard d'un imperceptible mouvement de sourcil.</p> - - <p>C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction - des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses - contrariétés les plus vives.</p> - - <p>Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de - se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte - jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il - daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée.</p> - - <p>Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la - porte et s'y tint immobile.</p> - - <p>«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord - Piborne.</p> - - <p>John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides.</p> - - <p>Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit.</p> - - <p>Second froncement du sourcil de lord Piborne.</p> - - <p>«Où est lady Piborne? demanda-t-il.</p> - - <p>—Dans ses appartements, répondit le valet de chambre.</p> - - <p>—Et le comte Ashton?</p> - - <p>—Il se promène dans le parc.</p> - - <p>—Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant - que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.»</p> - - <p>John tourna tout d'une pièce sur lui-même,—un domestique bien stylé - n'a point à s'incliner dans le service,—et il sortit du cabinet, d'un - pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître.</p> - - <p>Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans—cinquante ans à - joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de - toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable de <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> la Chambre - haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de - la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les - pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur - rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est - pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se - recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui, - des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils - est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à - peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres - de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux - éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et - sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes, - moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à - disparaître,—heureusement,—même de cet aristocratique royaume de - Grande-Bretagne et d'Irlande.</p> - - <p>Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et - qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle - est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une - pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur - perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce - supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les - premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps - historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour - les recevoir en son saint paradis!</p> - - <p>La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute - dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça:</p> - - <p>«Sa Seigneurie lady Piborne.»</p> - - <p>La marquise,—quarante ans avoués,—grande, maigre, anguleuse, - les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez - d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules - fuyantes,—n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la - distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et - privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_228">228</span></p> - - <p>John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il - se retira.</p> - - <p>Le noble époux s'exprima en ces termes:</p> - - <p>«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien - quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien - dans mon cabinet.»</p> - - <p>Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de - cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton, - d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque» - de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux - familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé - «le perrucobalivernage».</p> - - <p>«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question - désirez-vous m'adresser?</p> - - <p>—Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos - souvenirs.</p> - - <p>—Je vous écoute.</p> - - <p>—Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois - heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird, - notre attorney?»</p> - - <p>L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du - Royaume-Uni.</p> - - <p>«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne.</p> - - <p>—Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait - dans la calèche?</p> - - <p>—Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant.</p> - - <p>—Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière?</p> - - <p>—Oui, comme il convient.</p> - - <p>—Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger - mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté - un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous - sommes menacés par la paroisse...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p> - - <p>—Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter! - ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très - significative.</p> - - <p>—Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des - papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée - à notre attorney.</p> - - <p>—Vos souvenirs sont exacts, marquis.</p> - - <p>—Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous - sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous - a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai - offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il - n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il - se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu - de s'opposer aux prétentions de la paroisse...</p> - - <p>—Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme - attentatoires aux droits seigneuriaux...»</p> - - <p>Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que - répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa - présence.</p> - - <p>«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon - portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons - réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit - commençait à tomber.»</p> - - <p>La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine - d'avril.</p> - - <p>«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis - l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de - le retrouver.</p> - - <p>—Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre - cabinet?</p> - - <p>—Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes - papiers...</p> - - <p>—Personne n'est venu ici depuis hier?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p> - - <p>—Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de - suspecter...</p> - - <p>—Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady - Piborne, quitte à reconnaître son erreur.</p> - - <p>—Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce - portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche...</p> - - <p>—Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir - s'approprier cette somme de cent livres...</p> - - <p>—Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le - sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits - vis-à-vis de la paroisse...</p> - - <p>—La paroisse!» répéta lady Piborne.</p> - - <p>Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche, - en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les - revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses.</p> - - <p>«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute - justice...</p> - - <p>—Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute - de pouvoir produire ces actes...</p> - - <p>—La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui - confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les - Plantagenet?...</p> - - <p>—Oui, marquise.</p> - - <p>—Ce serait abominable!...</p> - - <p>—Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande, - ces revendications des <i>home-rulers</i>, cette rétrocession des terres aux - paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à - une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en - faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou - plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...»</p> - - <p>En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut - sur le seuil.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p> - - <p>«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne.</p> - - <p>Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à - leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance - s'il n'eût répondu:</p> - - <p>«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!»</p> - - <p>Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la - main.</p> - - <p>Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une - insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années, - ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien - le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux - siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables - torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race - faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait - comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise, - et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses - moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de - son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du - cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse.</p> - - <p>C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi - ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit - déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket - ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la - demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de - l'instruire.</p> - - <p>Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être - un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs, - montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en - existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là.</p> - - <p>La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que mylord - son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où il <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> - quittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la - poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ - de Newmarket.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-232.jpg" alt="" width="550" height="783" /> - <p class="captioncenter">John souleva le tapis. (<a href="#Page_228">Page 228.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-232.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la - marquise.</p> - - <p>—Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de - la voiture.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-233.jpg" alt="" width="550" height="783" /> - <p class="captioncenter">«Que Sa Seigneurie m'excuse...» (<a href="#Page_235">Page 235.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-233.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore, - lorsque nous sommes arrivés au château...</p> - - <p>—D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,» - ajouta lady Piborne.</p> - - <p>Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la - moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils ne - sont pas des voleurs,—les deux le plus souvent,—et que l'on devrait - <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> avoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la - Grande-Bretagne.—Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais - eu des serfs?—Et son vif regret était que le marquis et la marquise - n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier, - ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être - corrigé de main de maître, etc...</p> - - <p>C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage, - reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines!</p> - - <p>Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait - été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il - convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le - plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque - lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice.</p> - - <p>Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et, - quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs - Seigneuries.</p> - - <p>Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne, - un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre - et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit - en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement - et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans - arrogance, les caressant avec des griffes.</p> - - <p>En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air - modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé.</p> - - <p>On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été - déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à - cette place.</p> - - <p>Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et - de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait - respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de - voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis.</p> - - <p>Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille - avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût - impliqué un <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> défaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc - de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le - portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et - cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait - l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain?</p> - - <p>«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été - commise...</p> - - <p>—Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta - l'intendant.</p> - - <p>—Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme - d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de - notre famille vis-à-vis de la paroisse!»</p> - - <p>Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que - la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des - Piborne,—abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les - privilèges de la naissance étaient universellement respectés,—non! qui - n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de - ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre, - ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre - dans l'art des grimaces.</p> - - <p>«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin.</p> - - <p>—Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec.</p> - - <p>—Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux - dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être...</p> - - <p>—Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en - brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait - féodale.</p> - - <p>—Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une - enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un - «affidavit»<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est - plus permis de l'exercer sur son propre domaine!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p> - - <p>—Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti - prendra Sa Seigneurie?</p> - - <p>—Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!»</p> - - <p>Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise - regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre - ses chiens dans le parc.</p> - - <p>M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée. - Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de - Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par - trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne. - Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il - le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait... - dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et - rendre responsable du crime le premier sortant.</p> - - <p>Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef - de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant - l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence, - et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne - leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant - de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait - pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le - ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui - établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et - pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit - de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour - faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce - malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport - aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et, - de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un - membre de la famille royale...</p> - - <p>M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son - interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouer - <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> l'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête, - l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné - aucun résultat.</p> - - <p>«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se - sont pas partagé le produit du vol?...</p> - - <p>—Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes - les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela - démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces - gens.</p> - - <p>—Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles, - Scarlett?</p> - - <p>—Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais - le faire efficacement sans la présence du constable...</p> - - <p>—C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à - Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne - puisse quitter le château avant la fin de l'enquête.</p> - - <p>—Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés.</p> - - <p>—Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui, - monsieur Scarlett...</p> - - <p>—Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas - d'y satisfaire.</p> - - <p>—Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que - je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je - l'attends au château.</p> - - <p>—Il sera prévenu aujourd'hui.</p> - - <p>—Vous partez?...</p> - - <p>—A l'instant. Je serai de retour avant ce soir.</p> - - <p>—Bien!»</p> - - <p>Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne - de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller - un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter, - lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de - l'habitation du concierge.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - - <p>La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le - seuil.</p> - - <p>C'était P'tit-Bonhomme.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_18">II<br /> - PENDANT QUATRE MOIS.</h2> - - <p>La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe - des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale - entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et - pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un - des plus fréquentés de l'Irlande.</p> - - <p>Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;—l'une d'elles, - par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans - la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à - six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk, - et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar.</p> - - <p>Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il - embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui - soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante - exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la - région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans - parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la - marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables - du pays.</p> - - <p>Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comté - <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> de Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de - pratiquer l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, - soit à Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, - depuis avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle.</p> - - <p>Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre - de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du - marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de - Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte - d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un - John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités. - Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant - Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des - fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa - manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la - pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain, - leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître... - Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est - improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela - faisait tant de peine à Leurs Seigneuries.</p> - - <p>Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps - des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des - Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel - l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal, - en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis, - sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse - qui ne se baissait jamais.</p> - - <p>A l'intérieur se développaient de spacieux appartements, plus - confortables qu'ils n'eussent été du temps d'Édouard IV ou de - Jean-Sans-Terre. C'était là une tache de modernisme, que devaient - tolérer des personnages, au fond très soucieux de leurs aises et de - leur confort.</p> - - <p>Sur les côtés du château s'élevaient les communs et les annexes, <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> - écuries, remises, bâtiments de service. Au-devant, s'élargissait une - vaste cour d'honneur, plantée de hêtres superbes, flanquée de deux - pavillons que séparait une grille monumentale, et dont l'un, à droite, - servait de logement au concierge, ou mieux au portier, pour se servir - d'un mot plus moyen-âge.</p> - - <p>C'était à la porte de ce pavillon que venait de sonner notre héros, - au moment où la grille s'ouvrait pour livrer passage à l'intendant - Scarlett.</p> - - <p>Quatre mois environ se sont écoulés depuis ce jour inoubliable où - l'enfant adoptif de la famille Mac Carthy a quitté la ferme de Kerwan. - Quelques lignes suffiront à dire ce qu'il était devenu pendant cette - période de son existence.</p> - - <p>Lorsque P'tit-Bonhomme abandonna la maison en ruines, vers cinq heures - du soir, la nuit tombait déjà. N'ayant point rencontré M. Martin ni les - siens sur la route qui conduit à Tralee, il eut d'abord la pensée de - se diriger vers Limerick, où les constables, sans doute, avaient ordre - de conduire leurs prisonniers. Retrouver la famille Mac Carthy, la - rejoindre afin de partager son sort quel qu'il fût, cela lui semblait - tout indiqué. Que n'était-il assez grand, assez fort, pour gagner un - peu d'argent par son travail? Il aurait loué ses bras, il ne se serait - pas épargné à la peine... Hélas! à dix ans, que pouvait-il espérer? Eh - bien, plus tard, quand il recevrait de bons salaires, ce serait pour - ses parents adoptifs, et plus tard encore, sa fortune faite,—car il - saurait la faire,—il assurerait leur aisance, il leur rendrait le - bien-être dont il avait joui à la ferme de Kerwan.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-240.jpg" alt="" width="600" height="895" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap"> «<i>SOME LIGHT</i>».</span> (<a href="#Page_247">Page 247.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-240.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>En attendant, sur cette route déserte, en pleine région dévastée par la - misère, abandonnée de ceux qu'elle ne suffisait plus à nourrir, perdu - au milieu d'une obscurité glaciale, jamais P'tit-Bonhomme ne s'était - senti si seul. A son âge, il est rare que les enfants ne tiennent - point par un lien quelconque, sinon à une famille, du moins à un - établissement de charité, qui les recueille et les élève. Mais, lui, - était-il autre chose qu'une feuille arrachée et roulée sur le chemin? - Cette <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> feuille, elle va où le vent la pousse, et il en sera ainsi - jusqu'au moment où elle ne sera plus que poussière. Non! personne, il - n'y a personne qui puisse le prendre en pitié! S'il ne retrouve pas les - Mac Carthy, il ne saura que devenir... Et où les aller chercher?... - A qui demander ce qu'il est advenu d'eux?... Et s'ils se décident à - quitter le pays, en admettant qu'ils n'aient point été emprisonnés, - s'ils veulent émigrer, comme tant d'autres de leurs compatriotes, vers - le Nouveau-Monde?...</p> - - <p>Notre garçonnet se résolut donc à marcher dans la direction de - Limerick,—à travers la plaine blanche de neige. La température - glaciale n'aurait pas été supportable, s'il eût soufflé quelque - âpre bise. Mais l'atmosphère était calme, et le moindre bruit se - fût fait entendre de loin. Il alla ainsi pendant deux milles, sans - rencontrer âme qui vive, à l'aventure peut-on dire, car il ne s'était - jamais risqué sur cette partie du comté, où naissent les premières - ramifications des montagnes. En avant, les massifs des sapinières - rendaient l'horizon plus obscur.</p> - - <p>A cet endroit, P'tit-Bonhomme, déjà très fatigué de son voyage à - Tralee, sentit que les forces menaçaient de lui manquer, si endurant - qu'il fût. Ses jambes fléchissaient, ses pieds butaient dans les - ornières. Et pourtant, il ne voulait pas, non! il ne voulait pas - s'arrêter, et, se traînant avec peine, il parvint néanmoins à franchir - un demi-mille. Ce dernier effort accompli, il tomba le long d'un talus, - planté de grands arbres, dont les branches ployaient sous les festons - du givre.</p> - - <p>Il y avait là un carrefour, formé par le croisement de deux routes, en - sorte que, s'il eût été capable de se relever, P'tit-Bonhomme n'aurait - su quelle direction il devait suivre. Étendu sur la neige, les membres - gelés, tout ce qu'il put faire, au moment où ses yeux se fermèrent, où - le sentiment des choses s'éteignit en lui, ce fut de crier:</p> - - <p>«A moi... à moi!»</p> - - <p>Presque aussitôt, des aboiements éloignés traversaient l'air sec et - froid de la nuit. Puis, ils se rapprochèrent, et un chien se dressa au - <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> tournant de la route, le nez en quête, la langue pendante, les - yeux étincelants comme des yeux de chat.</p> - - <p>En cinq ou six bonds, l'animal fut sur l'enfant... Que l'on se rassure, - ce n'était pas pour le dévorer, c'était pour le réchauffer, en se - couchant à son côté.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne tarda pas à reprendre ses sens. Il ouvrit les yeux, - et sentit qu'une langue chaude et caressante léchait ses mains glacées.</p> - - <p>«Birk!» murmura-t-il.</p> - - <p>C'était Birk, son unique ami, son fidèle compagnon à la ferme de Kerwan.</p> - - <p>Comme il lui rendit ses caresses, tandis que la chaleur l'enveloppait - entre les pattes du bon animal. Cela le ranima. Il se dit qu'il n'était - plus seul au monde... Tous deux se mettraient à la recherche de la - famille Mac Carthy... Il n'était pas douteux que Birk n'eût voulu - l'accompagner après l'éviction... Mais pourquoi était-il revenu?... - Sans doute, les recors et les agents de la police l'avaient chassé à - coups de pierres, à coups de bâton?... En effet, les choses s'étaient - ainsi passées, et Birk, brutalement repoussé, avait dû revenir vers la - ferme. Maintenant, il saurait retrouver les traces des constables... - P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à se fier à son instinct pour rejoindre M. - Mac Carthy...</p> - - <p>Il se mit donc à causer avec Birk, ainsi qu'il le faisait pendant leurs - longues heures sur les pâtures de Kerwan. Birk lui répondait à sa - manière, poussant de ces petits aboiements qu'il n'était pas difficile - de comprendre.</p> - - <p>«Allons, mon chien, dit-il, allons!»</p> - - <p>Et Birk, gambadant, s'élança sur une des routes, en précédant son jeune - maître.</p> - - <p>Mais il arriva ceci: c'est que Birk, se souvenant d'avoir été maltraité - par les gens de l'escorte, ne voulut pas prendre le chemin de Limerick. - Il suivit celui qui longe la limite du comté de Kerry et conduit à - Newmarket, une des bourgades du comté de Cork. Sans <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> le savoir, - P'tit-Bonhomme s'éloignait de la famille Mac Carthy, et, lorsque le - jour revint, rompu de fatigue, accablé de besoin, il s'arrêta pour - demander asile et nourriture dans une auberge, à une douzaine de milles - au sud-est de la ferme.</p> - - <p>En outre de son paquet de linge, P'tit-Bonhomme avait en poche, on ne - l'a pas oublié, ce qui restait de la guinée échangée chez le pharmacien - de Tralee. Une grosse somme, n'est-ce pas, cette quinzaine de - shillings! On ne va ni loin ni longtemps avec cela, quand on est deux - à se nourrir, même en économisant le plus possible, en ne dépensant - quotidiennement que quelques pence. C'est ce que fit notre garçon, et, - après vingt-quatre heures dans cette auberge, n'ayant eu qu'un grenier - pour chambre, rien que des pommes de terre à ses repas, il se remit en - route avec Birk.</p> - - <p>Aux questions relatives aux Mac Carthy, l'aubergiste avait répondu - négativement, n'ayant jamais entendu parler de cette famille. Et, au - vrai, les évictions avaient été trop fréquentes cet hiver, pour que - l'attention publique se fût attachée aux scènes si attristantes de la - ferme de Kerwan.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme continua de marcher derrière Birk dans la direction de - Newmarket.</p> - - <p>Son existence durant cinq semaines, jusqu'à l'arrivée dans cette - bourgade, on la devine. Jamais il ne tendit la main, non jamais! Sa - fierté naturelle, le sentiment de sa dignité, n'avaient pas fléchi au - milieu de ces nouvelles épreuves. Que parfois de braves gens, émus de - voir cet enfant presque sans ressources, lui eussent fait un peu plus - forte sa portion de pain, de légumes, de lard, qu'il venait acheter - dans les auberges, et qu'il ne payât qu'un penny ce qui en valait deux, - ce n'est pas mendier, cela. Il allait ainsi, partageant avec Birk, - tous deux couchant dans les granges, se blottissant sous les meules, - souffrant de la faim et du froid, épargnant le plus possible sur ce qui - restait de la guinée...</p> - - <p>Il y eut quelques aubaines. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme - profita d'un peu de travail. Pendant quinze jours, il demeura dans - <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> une ferme pour soigner la bergerie en l'absence du berger. On ne - le payait pas, mais son chien et lui y gagnaient le logement et la - nourriture. Puis, la besogne achevée, il repartit. Quelques commissions - qu'il fit d'un village à l'autre lui valurent aussi deux ou trois - shillings. Le malheur, c'est qu'il ne trouva pas à se placer d'une - façon durable. C'était la mauvaise saison, celle où les bras sont - inoccupés, et la misère était si grande cet hiver!</p> - - <p>D'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'avait pas renoncé à rejoindre la famille - Mac-Carthy, bien qu'il se fût vainement enquis de ce qu'elle était - devenue. Marchant au hasard, il ne savait guère s'il se rapprochait - d'elle ou s'il s'en éloignait. A qui se serait-il adressé et qui aurait - pu le renseigner à cet égard? Dans une ville, une vraie ville, il - s'informerait.</p> - - <p>Son unique crainte était qu'on s'inquiétât de le voir seul, abandonné, - sans protecteur, à son âge, et qu'on le ramassât comme vagabond pour - l'enfermer dans quelque ragged-school ou quelque workhouse. Non! Toutes - les duretés de la vie errante plutôt que de rentrer dans ces honteux - asiles!... Et puis, c'eût été le séparer de Birk, et cela, jamais!</p> - - <p>«N'est-ce pas, Birk, lui disait-il en attirant la bonne grosse tête du - chien sur ses genoux, nous ne pourrions pas vivre l'un sans l'autre?»</p> - - <p>Et, certainement, le brave animal lui répondait que cela serait - impossible.</p> - - <p>Puis, de Birk, sa pensée remontait vers son ancien compagnon de Galway. - Il se demandait si Grip n'était pas comme lui, sans feu ni lieu. Ah! - s'ils s'étaient rencontrés, à deux, lui semblait-il, ils auraient pu - se tirer d'affaire!... A trois même, avec cette bonne Sissy, dont il - n'avait plus eu aucune nouvelle depuis qu'il avait quitté le cabin - de la Hard!... Ce devait être une grande fille maintenant... Elle - avait de quatorze à quinze ans... A cet âge, on est en condition au - village ou à la ville, on gagne sa vie rudement, sans doute, mais on - la gagne... Lui, quand il aurait cet âge, se disait-il, il ne serait - <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> pas embarrassé de trouver une place... Quoi qu'il en fût, Sissy - ne pouvait l'avoir oublié... Tous ces souvenirs de sa première enfance - lui revenaient avec une surprenante intensité, les mauvais traitements - de la mégère, les cruautés de Thornpipe, le montreur de marionnettes... - Et alors, par comparaison, seul, libre, il se sentait moins à plaindre - qu'il ne l'avait été en ces temps maudits!</p> - - <p>Cependant, à courir les routes du comté, les jours s'écoulaient, et - la situation ne se modifiait guère. Par bonheur, le mois de février - ne fut pas rigoureux cette année-là, et les indigents n'eurent point - à souffrir d'un froid excessif. L'hiver s'avançait. Il y avait lieu - d'espérer que l'époque des labours et des semailles de printemps ne - serait pas retardée. Les travaux des champs pourraient être repris de - bonne heure. Les moutons, les vaches seraient envoyés au pacage sur les - pâtures... P'tit-Bonhomme obtiendrait peut-être de l'ouvrage dans une - ferme?...</p> - - <p>Il est vrai, durant cinq ou six semaines, il faudrait vivre, et, des - quelques shillings gagnés çà et là, aussi bien que de la guinée qui - constituait tout l'avoir de notre garçon, il ne restait plus qu'une - demi-douzaine de pence vers le milieu de février. Il avait pourtant - économisé sur sa nourriture quotidienne, et encore disons-nous - quotidienne, quoiqu'il n'eût ni mangé une seule fois à sa suffisance, - ni même mangé tous les jours. Il était très amaigri, la figure pâlie - par les privations, le corps affaibli par les fatigues.</p> - - <p>Birk, efflanqué, la peau plissée sur ses côtes saillantes, ne - paraissait pas être en meilleur état. Réduit aux détritus jetés au - abords des villages, est-ce que P'tit-Bonhomme en serait bientôt à les - partager avec lui?...</p> - - <p>Et pourtant, il ne désespérait pas. Ce n'était pas dans son caractère. - Il conservait une telle énergie qu'il se refusait toujours à mendier. - Alors, comment ferait-il, lorsque son dernier penny aurait été échangé - contre un dernier morceau de pain?...</p> - - <p>Bref, P'tit-Bonhomme ne possédait plus que six à sept pence, lorsque, - le 13 mars, Birk et lui arrivèrent à Newmarket.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p> - - <p>Il y avait deux mois et demi que, tous deux, ils suivaient ainsi les - chemins du comté, sans avoir pu se fixer nulle part.</p> - - <p>Newmarket, située à vingt milles environ de Kerwan, n'est ni très - importante ni très peuplée. Ce n'est qu'une de ces bourgades dont - l'indolence irlandaise ne parvient jamais à faire une ville, et qui - périclitent plutôt qu'elles ne progressent.</p> - - <p>Peut-être était-il regrettable que le hasard n'eût pas conduit - P'tit-Bonhomme dans la direction de Tralee? On le sait, la pensée de - la mer l'avait toujours hanté,—la mer, cette inépuisable nourricière - de tous ceux qui ont le courage de chercher à vivre d'elle! Lorsque le - travail manque dans les villes ou les campagnes, on ne chôme pas sur - l'Océan. Des milliers de navires le parcourent sans cesse. Le marin - a moins à redouter la pauvreté que l'ouvrier ou le cultivateur. Pour - le constater, ne suffisait-il pas de comparer la situation de Pat, le - second fils de Martin Mac Carthy, avec celle de la famille chassée - de la ferme de Kerwan? Et, bien que P'tit-Bonhomme se sentît plus - séduit par l'attrait du commerce que par le goût de la navigation, il - se disait qu'il avait l'âge où l'on peut s'embarquer en qualité de - mousse!...</p> - - <p>C'est entendu, il ira plus loin que Newmarket; il poussera jusqu'au - littoral, du côté de Cork, centre d'un important mouvement maritime, il - cherchera un embarquement... En attendant, il fallait vivre, il fallait - gagner les quelques shillings nécessaires à la continuation du voyage, - et, cinq semaines après être arrivé à Newmarket avec Birk, il s'y - trouvait encore.</p> - - <p>On doit se le rappeler, ce qui l'inquiétait surtout, c'était la crainte - d'être arrêté comme vagabond, de se voir enfermé dans quelque maison - de charité. Très heureusement, ses vêtements étaient en bon état, il - n'avait point l'apparence d'un petit pauvre. Le peu de linge dont il - s'était muni lui suffisait, ses souliers avaient résisté à la fatigue - du voyage. Il n'aurait pas à rougir de son accoutrement, quand il se - présenterait quelque part. On ne serait pas tenté de l'habiller et, en - même temps, de le nourrir aux frais de la paroisse.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p> - - <p>Bref, il vécut de ces humbles métiers à la portée des enfants pendant - son séjour à Newmarket, commissions faites pour l'un ou pour l'autre, - légers bagages à porter, vente de boîtes d'allumettes qu'il put acheter - avec une demi-couronne gagnée un certain jour, et dont grâce à son - précoce instinct du commerce, il sut tirer un passable bénéfice. Sa - physionomie sérieuse le rendait intéressant, et les promeneurs étaient - disposés à lui prendre sa marchandise, lorsqu'il criait d'une voix - claire:</p> - - <div class="blockquote"> - <p class="center">«Some light, sir... some light<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - </div> - - <p>En somme, Birk et lui eurent moins à pâtir dans cette bourgade qu'au - long de leur pénible parcours à travers le comté. Il semblait même - que P'tit-Bonhomme, qui avait su se créer quelques ressources par son - intelligence, aurait peut-être dû demeurer à Newmarket, lorsque, dans - les derniers jours d'avril, le 29, il prit brusquement la route qui - conduit à Cork.</p> - - <p>Il va de soi que Birk l'accompagnait, et, en ce moment, il avait tout - juste trois shillings et six pence dans sa poche.</p> - - <p>Qui l'eût observé depuis la veille, aurait remarqué le changement qui - s'était opéré dans sa physionomie. En proie à une certaine anxiété, il - regardait autour de lui, comme s'il eût craint d'être espionné. Son pas - était rapide, et peu s'en fallait qu'il ne se mît à courir de toute la - vitesse de ses jambes.</p> - - <p>Neuf heures du matin sonnaient, lorsqu'il dépassa les dernières maisons - de Newmarket. Le soleil brillait d'un vif éclat. Avec la fin d'avril, - débute le printemps de la Verte Erin. Un peu d'animation régnait dans - la campagne. Mais notre jeune garçon paraissait si préoccupé que la - charrue promenée sur le sol, les semeurs lançant la graine à large - volée, les animaux épars sur les pâtures, rien ne ravivait en lui les - souvenirs de Kerwan. Non! il allait toujours droit devant lui. Birk, - à son côté, lui lançait un regard interrogateur, et, cette fois, ce - n'était plus le chien qui guidait son jeune maître.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_248">248</span></p> - - <p>Six à sept milles furent franchis en deux heures, de Newmarket à - Kanturk. P'tit-Bonhomme traversa cette bourgade sans prendre le temps - de s'y reposer, ayant déjeuné en route d'un morceau de pain dont il - avait donné la moitié à son fidèle Birk, et, lorsqu'il s'arrêta, - l'horloge marquait midi au donjon de Trelingar-castle.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_19">III<br /> - A TRELINGAR-CASTLE.</h2> - - <p>Au moment où la porte du pavillon s'ouvrait, l'intendant Scarlett se - préparait à franchir la grille de la cour d'honneur pour se rendre à - Kanturk, suivant les instructions de lord Piborne. Les chiens du comte - Ashton, sentant Birk, qui ne leur plaisait pas, se mirent à aboyer - furieusement.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, craignant qu'il en résultât quelque bataille dans - laquelle Birk n'aurait pas eu l'avantage du nombre, lui fit signe de - s'éloigner, et l'obéissant animal alla se poster derrière un buisson de - manière à ne pas être vu.</p> - - <p>En apercevant ce jeune garçon qui se présentait à la porte du château, - M. Scarlett lui cria de s'approcher.</p> - - <p>«Que veux-tu?» lui dit-il d'un ton dur.</p> - - <p>Car, si l'intendant se montrait doucereux avec les grandes personnes, - il affectait d'être brutal envers les enfants,—une aimable nature, - n'est-il pas vrai?</p> - - <p>Les «grosses voix» n'étaient pas pour intimider notre garçonnet. Il - en avait entendu bien d'autres chez la Hard, avec Thornpipe, à la - <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> ragged-school! Mais, comme il convenait, il ôta sa casquette en - s'avançant vers M. Scarlett, qu'il ne prit point pour Sa Seigneurie, - lord Piborne, châtelain du domaine de Trelingar.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-249.jpg" alt="" width="550" height="798" /> - <p class="captioncenter">«Que veux-tu?» (<a href="#Page_248">Page 248.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-249.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Diras-tu ce que tu viens faire ici? redemanda M. Scarlett. S'il s'agit - de quelque aumône, tu peux décamper!... On ne donne pas aux petits - gueux de ton espèce... non! pas même un copper!»</p> - - <p>Que de phrases inutiles, au milieu desquelles P'tit-Bonhomme ne <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> - parvenait pas à glisser une réponse, tout en se rangeant pour éviter - les écarts du cheval. En même temps, les chiens, bondissant à travers - la cour, continuaient leur concert de grognements. De là, un tel - vacarme qu'on avait un peu de peine à s'entendre.</p> - - <p>Aussi, M. Scarlett dût-il hausser la voix en ajoutant:</p> - - <p>«Et je te préviens que si tu ne files pas, si je te retrouve aux abords - du château, je te conduirai par les oreilles à Kanturk, où l'on te - mettra à l'abri dans le workhouse!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne se troubla ni des menaces qui lui étaient adressées - ni du ton dont elles étaient formulées. Mais, profitant d'une accalmie, - il put enfin répondre:</p> - - <p>«Je ne demande pas l'aumône, monsieur, et jamais je ne l'ai demandée...</p> - - <p>—Et tu ne l'accepterais pas?... répliqua ironiquement l'intendant - Scarlett.</p> - - <p>—Non... de personne.</p> - - <p>—Alors que viens-tu faire ici?</p> - - <p>—Je désire parler à lord Piborne.</p> - - <p>—A Sa Seigneurie?...</p> - - <p>—A Sa Seigneurie.</p> - - <p>—Et tu t'imagines qu'elle va te recevoir?...</p> - - <p>—Oui, car il s'agit de quelque chose de très important.</p> - - <p>—De très important?...</p> - - <p>—Oui, monsieur.</p> - - <p>—Et qu'est-ce donc?</p> - - <p>—Je désire n'en parler qu'à lord Piborne.</p> - - <p>—Eh bien, hors d'ici!... Le marquis n'est pas au château.</p> - - <p>—J'attendrai...</p> - - <p>—Pas à cette place du moins!</p> - - <p>—Je reviendrai.»</p> - - <p>Tout autre que cet odieux Scarlett eût été frappé de la ténacité - singulière de cet enfant, du caractère résolu de ses réponses. Il se - fût dit que, s'il était venu à Trelingar-castle, c'est qu'un motif - <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> sérieux l'y avait conduit, et il lui eût prêté une attention - complaisante. Mais, s'en irritant, au contraire, et s'emportant:</p> - - <p>«On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne! gronda-t-il. Je - suis l'intendant du château! C'est à moi que l'on s'adresse, et si tu - ne veux pas m'apprendre ce qui t'amène...</p> - - <p>—Je ne puis le dire qu'à lord Piborne, et je vous prie de le - prévenir...</p> - - <p>—Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache, - déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes!... Prends garde à - toi!...»</p> - - <p>Et, surexcités par la voix de l'intendant, les chiens commençaient à se - rapprocher.</p> - - <p>Toute la crainte de P'tit-Bonhomme était que Birk, s'élançant hors du - buisson, ne vînt à son secours,—ce qui eût compliqué les choses.</p> - - <p>En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur - croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s'avançant - vers la grille:</p> - - <p>«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.</p> - - <p>—C'est un garçon qui vient mendier...</p> - - <p>—Je ne suis pas un mendiant! répéta P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Un galopin de grande route...</p> - - <p>—Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens!» - s'écria le comte Ashton.</p> - - <p>Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser, - devenaient très menaçants.</p> - - <p>Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord - Piborne se montra dans toute sa majesté. S'apercevant alors que M. - Scarlett n'était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d'un pas - mesuré les degrés du perron, traversa la cour d'honneur, s'informa de - la cause de ce retard et de ce bruit.</p> - - <p>«Que Sa Seigneurie m'excuse, répondit l'intendant, c'est ce polisson - qui s'obstine, un mendiant...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p> - - <p>—Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous - affirme que je ne suis pas un mendiant!</p> - - <p>—Que veut ce garçon? demanda le marquis.</p> - - <p>—Parler à Votre Seigneurie.»</p> - - <p>Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant - de toute sa hauteur:</p> - - <p>«Vous avez à me parler?» dit-il.</p> - - <p>Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu'un enfant. Suprême - distinction, le marquis n'avait jamais tutoyé personne, ni la marquise, - ni le comte Ashton,—ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque - cinquante ans avant.</p> - - <p>«Parlez, ajouta-t-il.</p> - - <p>—Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket?...</p> - - <p>—Oui.</p> - - <p>—Hier, dans l'après-midi?...</p> - - <p>—Oui.»</p> - - <p>M. Scarlett n'en revenait pas. C'était ce gamin qui interrogeait, et Sa - Seigneurie daignait lui répondre!</p> - - <p>«Monsieur le marquis, reprit l'enfant, n'avez-vous pas perdu un - portefeuille?...</p> - - <p>—En effet, et ce portefeuille?...</p> - - <p>—Je l'ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte.»</p> - - <p>Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition - avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis - tant d'innocents à Trelingar-castle. Ainsi, dût son amour-propre en - souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l'accusation contre les - domestiques tombait d'elle-même, et il n'était plus nécessaire, à son - vif déplaisir, que l'intendant allât requérir le constable de Kanturk.</p> - - <p>Lord Piborne reçut le portefeuille, à l'intérieur duquel était inscrit - son nom avec son adresse, et il constata qu'il contenait les papiers et - la banknote.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_253">253</span></p> - - <p>«C'est vous qui avez ramassé ce portefeuille? demanda-t-il à - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Oui, monsieur le marquis.</p> - - <p>—Et vous l'avez ouvert, sans doute?</p> - - <p>—Je l'ai ouvert pour savoir à qui il appartenait.</p> - - <p>—Vous avez vu qu'il y avait une banknote... Mais peut-être n'en - connaissiez-vous pas la valeur?</p> - - <p>—C'est une banknote de cent livres, répondit P'tit-Bonhomme sans - hésiter.</p> - - <p>—Cent livres... ce qui vaut?...</p> - - <p>—Deux mille shillings.</p> - - <p>—Ah! vous savez cela, et, le sachant, vous n'avez pas eu la pensée de - vous approprier?...</p> - - <p>—Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement - P'tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant!»</p> - - <p>Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la - banknote qu'il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de - saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui - dit, sans laisser voir d'ailleurs que cet acte d'honnêteté l'eût touché:</p> - - <p>«Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille?...</p> - - <p>—Bah!... quelques shillings... opina le comte Ashton.</p> - - <p>—Ou quelques pence, c'est tout ce que cela vaut!» se hâta d'ajouter M. - Scarlett.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu'on le marchandait, alors - qu'il n'avait rien réclamé, et il repartit:</p> - - <p>«Il ne m'est dû pour cela ni pence ni shillings.»</p> - - <p>Puis il se dirigea vers la route.</p> - - <p>«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?...</p> - - <p>—Bientôt dix ans et demi.</p> - - <p>—Et votre père... votre mère?...</p> - - <p>—Je n'ai ni père ni mère.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p> - - <p>—Votre famille?...</p> - - <p>—Je n'ai pas de famille.</p> - - <p>—D'où venez-vous?...</p> - - <p>—De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai - quittée il y a quatre mois.</p> - - <p>—Pourquoi?</p> - - <p>—Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les - recors.</p> - - <p>—Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de - Rockingham?...</p> - - <p>—Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant.</p> - - <p>—Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de - quoi vivre.</p> - - <p>—Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une - façon ou d'une autre.»</p> - - <p>Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez - pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui - l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une - caresse.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement, - il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui - donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers - son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout - vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord - indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne - voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des - mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre.</p> - - <p>Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré - que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de - fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il - se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chien <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> - était embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en - parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de - garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque - profit, et en économisant...</p> - - <p>«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir - s'en aller au diable.</p> - - <p>—Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé - par son esprit pratique.</p> - - <p>—Deux livres par mois,» répondit lord Piborne.</p> - - <p>Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était - assez inespéré pour un enfant de son âge.</p> - - <p>«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai - mon possible pour la contenter.»</p> - - <p>Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du - château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après, - aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne.</p> - - <p>Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé - le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait - reçu le plus mauvais accueil.</p> - - <p>En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque - autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait - à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux - de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,—à tout le - moins,—trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand - un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il - ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur - poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il - contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le - nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa - propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah! - des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient - de conserve!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_256">256</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-256.jpg" alt="" width="550" height="780" /> - <p class="captioncenter">S'accrochant aux courroies de la capote... (<a href="#Page_259">Page 259.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-256.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse - histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée - jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la - ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence - à la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu - de la famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la - domesticité ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château, - <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> il n'inspirait que la plus complète indifférence. Le marquis le - regardait comme un de ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux - livres chaque mois, la marquise comme un petit animal d'antichambre, - le comte comme un jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même - de lui recommander de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. - Scarlett s'était bien promis de lui témoigner son antipathie par - des molestations incessantes, et les occasions ne <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> manquaient - pas. Quant aux domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux - cet enfant trouvé, que lord Piborne avait cru devoir introduire à - Trelingar-castle. Que diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, - l'orgueil d'une position longuement acquise, et il ne leur convient - pas de se commettre avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le - lui faisaient-ils sentir dans les multiples détails du service, lors - des repas à la salle commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper - une plainte, il ne répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux - possible. Mais avec quelle satisfaction il regagnait la chambrette - qu'il occupait à part, dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de - son maître!</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-257.jpg" alt="" width="550" height="787" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (<a href="#Page_264">Page 264.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-257.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une - femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée - Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle - avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa - vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,—ce qu'il avait - déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un - cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, - paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de - Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de - son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur, - et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près - d'elle.</p> - - <p>Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener - son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou - quelque autre de la valetaille:</p> - - <p>«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le - meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul - qui aurait rapporté le portefeuille.»</p> - - <p>Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire - que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais - d'avoir été si honnête!</p> - - <p>Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquis - <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,—le - mot est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il - lui donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les - contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il - rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou - sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient - par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon - ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à - vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non - seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du - parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. - P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une - irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés - de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras - croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval - piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, - lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant - aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser - le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond - de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants - qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk, - l'équipage du comte Ashton!</p> - - <p>Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices - de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela - allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est - vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il - convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent - toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins - qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien - résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.</p> - - <p>D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait - que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant - qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> - ambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa - fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant - l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait. - Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons - de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui - enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche. - En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,—expression - équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,—et sa science - historique se bornait à ce qu'il lisait dans le <i>Livre d'or</i> de la race - chevaline.</p> - - <p>Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A - dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste - valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de - lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le - regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il - n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul - être auquel il pouvait s'abandonner.</p> - - <p>Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié - de la bonne femme.</p> - - <p>Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse - de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à - la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que - celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en - aurait-on su gré?</p> - - <p>Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu - être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de - montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons, - lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait - touché trois fois ses deux livres mensuelles,—ce qui lui réalisait la - grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des - dépenses était intacte.</p> - - <p>Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait - été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses - échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant - ces <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> réceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la - situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les - revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire, - et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à - l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient - charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de - l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur - fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,—le - plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise. - Par exception, cette année, le voyage devait consister en une - excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs - de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait - de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet - ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au - 3 août.</p> - - <p>Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait - quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady - Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque - lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte - Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.</p> - - <p>Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui - s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait?</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat - ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce - soit.</p> - - <p>«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton - chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton - absence!»</p> - - <p>Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après - lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit - congé du fidèle animal.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_262">262</span></p> - - <h2 id="ch_20">IV<br /> - LES LACS DE KILLARNEY.</h2> - - <p>Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans - la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre - de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus - du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois - milles.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement - ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus. - D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer - d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne», - ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.</p> - - <p>L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte - Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été - délivrés au guichet des voyageurs.</p> - - <p>Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord - et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes - sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs—très - respectueusement, cela va sans dire,—le comte Ashton ne pouvait - manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de - «boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas - d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la - couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à - rire aux assistants.</p> - - <p>Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartiment <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> - qui leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et - Marion s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans - inviter le groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre - compartiment, qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le - début du voyage.</p> - - <p>Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des - nobles châtelains de Trelingar.</p> - - <p>Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre - les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi - tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces - convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway - et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir - d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de - cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,—ce - qui excitait son admiration,—c'était non pas ces wagons pleins de - voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et - le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était - baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela - lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces - maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la - voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur - lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets - ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il - n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions - pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!</p> - - <p>Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche - de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux - heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit - une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-264.jpg" alt="" width="550" height="788" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition. (<a href="#Page_271">Page 271.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-264.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut - appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la - portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comte <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> - Ashton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à - lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage - de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de - reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre - goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il - accueilli, lorsqu'il rapporta le <i>Guide du touriste aux lacs de - Killarney</i>! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier - un itinéraire! Il se souciait, <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> vraiment, de la région qu'il venait - visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être - remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans - esprit, qui parurent faire ses délices.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-265.jpg" alt="" width="550" height="788" /> - <p class="captioncenter">Les passagers furent durement secoués. (<a href="#Page_275">Page 275.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-265.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme - s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans - les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. - Le temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,—ce <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> - qui est rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une - période de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise - lui serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère - n'était pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne - plus de charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme - put contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette - partie du comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint - deux mille pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les - poussées géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande.</p> - - <p>Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés - de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé - par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels - souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de - milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de - son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où - l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux - se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette - douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare - de Killarney.</p> - - <p>C'est une chance qu'a cette petite bourgade,—chance partagée par - quelques villes en Europe,—d'être située sur le bord d'un lac - magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à - ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est - point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni - pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison - de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son - workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non! - Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils - y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une - commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent - se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,—ce - qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque - cette <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> cité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix - mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui - s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille.</p> - - <p>Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par - malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais - vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé - l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers - du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en - quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si - l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine, - c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre - quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens - de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui - vendre.</p> - - <p>Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel, - en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être - occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa - disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de - quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman - au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le - grand salon.</p> - - <p>Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de - l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se - découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant, - sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres, - on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en - quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage, - retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les - repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais - Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ - de Killarney.</p> - - <p>En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait - habituellement,—même lors des discussions de la Chambre haute,—il - avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la première - <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> comprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la - seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait - s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé - à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière - partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller - les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont - il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse, - lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des - lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient - quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut - satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur - ces eaux resplendissantes!</p> - - <p>Ce n'était pas la mer, il est vrai,—la mer immense, infinie, qui va - d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au - commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les - embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela - était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était - monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait - monter en bateau.</p> - - <p>Pendant que John et Marion, suivis du groom, faisaient à pied le mille - qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche - y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une - place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le - temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que - des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux - quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y - affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la - population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers, - lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans - vergogne, la clientèle de passage.</p> - - <p>A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons, - un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un - tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardent <span class="pagenum" id="Page_269">269</span> ou la pluie - trop persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady - Piborne s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à - leur côté; les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre - fut larguée, les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation - s'éloigna de la rive.</p> - - <p>Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de - cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur, - qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières - Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux - de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range; - le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et - autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de - l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud - au nord,—ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position - septentrionale par rapport aux autres.</p> - - <p>Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez - exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le - canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le - Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de - la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval - à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis, - en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après - le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la - visite de chaque lac.</p> - - <p>Au sud et à l'ouest de cette région, les plus hauts systèmes - orographiques de la Verte Erin chevauchent jusqu'à cette admirable baie - de Bantry, taillée dans la côte du comté de Cork. Là est le petit port - de pêche Glengariff, dans lequel Hoche et ses quatorze mille hommes - débarquèrent, en 1796, lorsque la République française les envoya au - secours de ses frères d'Irlande.</p> - - <p>Lough-Leane, le plus vaste des trois lacs, mesure cinq milles et demi - de longueur et trois de largeur. Ses rives à l'est, dominées par les - chaînes du Carn-Tual, sont encadrées de bois verdoyants, qui <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> - appartiennent pour la plupart au domaine de Muckross. A sa surface - émergent un certain nombre d'îles, Brown, Lamb, Héron, Mouse, entre - lesquelles l'île Ross est la plus importante, et Innisfallen la plus - belle.</p> - - <p>Ce fut vers celle-ci que l'embarcation se dirigea d'abord. Le temps - était superbe, le soleil dispensait largement ses rayons dont il est - trop souvent avare envers cette province. Une légère brise ridait la - surface des eaux. P'tit-Bonhomme s'enivrait de ces salutaires effluves, - en même temps que ses regards admiraient les sites enchanteurs qui se - diversifiaient avec le déplacement du bateau. Il se fût bien gardé - d'exprimer ses sentiments par des interjections intempestives. On l'eût - prié de se taire.</p> - - <p>Et, en vérité, lord et lady Piborne auraient pu s'étonner qu'un être - sans éducation et sans naissance fût sensible à ces beautés naturelles, - créées pour le plaisir des yeux aristocratiques. D'ailleurs, Leurs - Seigneuries faisaient cette excursion,—on ne l'a pas oublié,—parce - qu'il convenait que des gens de leur rang l'eussent faite, et, - probablement, il n'en resterait rien dans leur souvenir. Quant au comte - Ashton, voilà qui ne le touchait guère! Il avait emporté quelques - lignes et il se promettait bien de pêcher, tandis que ses augustes - parents iraient, par devoir, visiter les cottages ou les ruines des - environs.</p> - - <p>Ce fut là ce qui chagrina surtout P'tit-Bonhomme. En effet, lorsque - l'embarcation accosta Innisfallen, le marquis et la marquise - débarquèrent, et, à la proposition qu'ils adressèrent à leur fils de - les accompagner:</p> - - <p>«Merci, répondit ce charmant garçon, j'aime mieux pêcher pendant votre - promenade!</p> - - <p>—Pourtant, reprit lord Piborne, il y a là les vestiges d'une abbaye - célèbre, et mon ami lord Kenmare, à qui appartient cette île, ne me - pardonnerait pas...</p> - - <p>—Si le comte préfère... dit nonchalamment la marquise.</p> - - <p>—Certes... je préfère, répondit le comte Ashton, et mon groom restera - pour me préparer mes hameçons.»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span></p> - - <p>Le marquis et la marquise partirent donc, suivis de Marion et de John, - et voilà pourquoi, à son vif déplaisir, obligé d'obéir aux caprices du - jeune Piborne, P'tit-Bonhomme ne vit rien des curiosités archéologiques - d'Innisfallen. Au surplus, le marquis et la marquise n'en rapportèrent - aucune impression ni sérieuse ni durable. Que pouvaient dire à leur - esprit indifférent ou blasé les beautés de ce monastère dont la - fondation remonte au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, la disposition des quatre - édifices qui le composent, la chapelle romane avec les fines ciselures - de son cintre, tout cet ensemble perdu sous une luxuriante verdure, au - milieu des groupes de houx, d'ifs, de frênes, d'arbousiers, dont les - plus remarquables échantillons semblent appartenir à cette île, «l'île - des Saints», que M<sup>lle</sup> de Bovet a si justement appelée le joyau de - Killarney?</p> - - <p>Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries - pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne - faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle - truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par - d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son - groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon, - lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se - souciait en aucune façon.</p> - - <p>Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il - ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une - heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides, - et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord - et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les - magnifiques ombrages de lord Kenmare.</p> - - <p>Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de - quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée - à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse - féodale du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et - la marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts - aux habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapis - <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> verdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes - arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres - séculaires.</p> - - <p>Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes, - Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait - l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom, - auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans - daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la - pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux - hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister - jusqu'au soir.</p> - - <p>On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du - lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive - occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de - laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la - nuit.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des - injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant - son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu, - dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney? - Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait - contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune - fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence, - les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent - engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il, - ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les - entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des - truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane.</p> - - <p>Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à - Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche, - au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des - conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié - vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagner <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> sa chambre, et - n'eut pas même alors quelques heures de liberté.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-273.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">La brèche de Dunloe. (<a href="#Page_277">Page 277.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-273.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Le lendemain fut consacré à l'exploration du lac Muckross. Ce lac, long - de deux milles et demi, sur une largeur moindre de moitié, n'est à vrai - dire qu'un vaste étang, de forme régulière, au milieu d'un domaine que - ses propriétaires n'habitent plus, et dont les magnifiques futaies ne - perdent rien de leur charme pour être retournées à l'état de nature.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p> - - <p>Cette fois, le comte Ashton daigna accompagner le marquis et la - marquise. Et si le groom fut de la partie, c'est que son maître l'avait - chargé de son fusil et de son carnier. Jadis, ces bois nourrissaient - nombre de sangliers et de cochons sauvages. A présent ces animaux ont - presque tous disparu, laissant la place à ces grands daims rouges dont - la race ne tardera pas à manquer aux forêts du Royaume-Uni.</p> - - <p>Donc, le comte Ashton eût à coup sûr accompli quelque prouesse - cynégétique, si ces daims, très défiants, eussent bien voulu venir - à bonne portée. Grosse déception, et pourtant, deux des bateliers - avaient fait le métier de rabatteurs, et P'tit-Bonhomme celui de chien - de chasse. Aussi fut-il privé de voir la pittoresque cascade de Tore - et une vieille abbaye de franciscains du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, avec - église et cloître en ruines, que Leurs Seigneuries eussent été mieux - avisées de ne pas visiter.</p> - - <p>En effet, ce cloître possède un if d'une venue extraordinaire, - puisqu'il mesure quinze pieds de circonférence. Obéissant à je ne - sais quelle fantaisie, peut-être pour conserver un souvenir de sa - promenade à l'abbaye de Muckross, voici que la marquise eut l'idée de - détacher une feuille de cet if. Déjà elle tendait la main vers l'arbre, - lorsqu'elle fut arrêtée par un cri du guide:</p> - - <p>«Que Votre Seigneurie prenne garde!...</p> - - <p>—Prenne garde?... répéta lord Piborne.</p> - - <p>—Sans doute, mylord! Si madame la marquise avait cueilli une de ces - feuilles...</p> - - <p>—Est-ce que cela est défendu par le propriétaire de Muckross-castle? - demanda le marquis d'un ton hautain.</p> - - <p>—Non, monsieur le marquis, répondit le guide. Mais quiconque cueille - une de ces feuilles meurt dans l'année...</p> - - <p>—Même une marquise?...</p> - - <p>—Même une marquise!»</p> - - <p>Et, là-dessus, lady Piborne d'être si impressionnée qu'elle faillit - se trouver mal. Un instant de plus, et elle avait arraché la feuille - fatale. C'est que l'on ajoute foi à ces légendes dans l'Ile Émeraude on - <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> y croit comme à l'Évangile chez ces descendants des antiques races - non moins superstitieux que les Paddys des villes et des campagnes.</p> - - <p>Lady Piborne revint donc toute troublée à Dinish-cottage, songeant au - danger qu'elle avait couru. Aussi, bien qu'il ne fût que deux heures - après-midi, lord Piborne voulut-il remettre au lendemain l'exploration - du lac Supérieur.</p> - - <p>Quant au jeune Ashton, il était on ne peut plus dépité de rentrer - bredouille. Et, s'il était épuisé de fatigue, à quel point devait - l'être son chien,—nous voulons dire son groom,—auquel il n'avait pas - accordé un moment de répit. Mais les chiens ne se plaignent pas, et, - d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était trop fier pour se plaindre.</p> - - <p>Le lendemain, après déjeuner, Leurs Seigneuries prirent place dans - l'embarcation. Les bateliers durent «souquer dur», comme eût dit - Pat Mac Carthy, à la remontée du Lough-Range. L'étranglement de son - embouchure forme des tourbillons et des remous. Il a des violences - de torrent. Les passagers furent durement secoués, et, si ce fut un - plaisir pour notre héros, lord et lady Piborne ne le partagèrent en - aucune façon. Le marquis allait même donner l'ordre de revenir en - arrière, tant la marquise paraissait épouvantée, et le comte Ashton mal - à son aise. Mais quelques bons coups d'avirons permirent de franchir - les brisants, et l'embarcation se retrouva sur une eau relativement - calme, entre des rives agrémentées de nénuphars. A un mille et demi - plus loin se dressait une montagne de dix-huit cents pieds, fréquentée - des aigles, appelée Eagle's Nest.</p> - - <p>Les bateliers prévinrent Leurs Seigneuries que, si Leurs Seigneuries - daignaient adresser la parole à cette montagne, celle-ci s'empresserait - de leur répondre. Il y a là, en effet, des phénomènes de répercussion - très admirés des touristes. Le marquis et la marquise regardèrent - sans doute comme indigne d'eux d'entrer en conversation avec cet écho - qui «ne leur avait pas été présenté». Mais le comte Ashton ne pouvait - perdre une si belle occasion de lancer deux ou trois phrases ineptes, - d'où il résulta qu'ayant finalement demandé qui il était:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p> - - <p>«Un petit sot!» répondit l'Eagle's Nest par la bouche de quelque - promeneur, caché derrière d'épais bouquets de genévriers à mi-montagne.</p> - - <p>Leurs Seigneuries, très mortifiées, déclarèrent que cet écho mal appris - aurait été puni comme il le méritait pour son insolence, aux temps - où les châtelains exerçaient haute et basse justice sur les domaines - féodaux. Aussitôt les bateliers imprimèrent à l'embarcation une allure - plus rapide, et, vers une heure, elle atteignait le lac Supérieur.</p> - - <p>L'aire de ce lac est à peu près égale à celle du Muckross. Il affecte - une forme plus irrégulière, ce qui en accroît les beautés. Au sud, se - dressent les raides talus des Cromaglans. Au nord s'étagent les croupes - du Tomie et de la Montagne-Pourpre, tapissée de bruyères incarnates. - Sur la rive méridionale, c'est toute une futaie de ces beaux arbres - qui ombragent la vallée de Killarney. Mais, quelque enchanteur que fût - l'aspect de ce lac, Leurs Seigneuries s'y intéressèrent médiocrement, - et, à l'exception de P'tit-Bonhomme, personne ne goûta de plaisir à - cette exploration. Aussi lord Piborne donna-t-il l'ordre de se diriger - vers l'embouchure de la Geanhmeen en gagnant Brandons-cottage, où l'on - devait se reposer avant de visiter la région du littoral.</p> - - <p>A la suite de tant de fatigues, il était naturel que Leurs Seigneuries - eussent besoin de repos. Pour eux, cette traversée des lacs avait - été l'équivalent d'une traversée de l'Océan. Les deux domestiques et - le groom durent rester à l'hôtel, et là, si P'tit-Bonhomme ne reçut - pas vingt ordres incohérents, c'est que le comte Ashton s'était - profondément endormi au dix-neuvième.</p> - - <p>Le lendemain, il fallut se lever de bonne heure, car l'itinéraire - de lord Piborne comportait une assez longue étape. La marquise se - fit prier. Marion lui trouvait le teint un peu pâle, la mine un peu - défaite. De là, discussion sur la question de continuer le voyage ou de - revenir le jour même à Trelingar-castle. Lady Piborne inclinait vers - cette solution; mais lord Piborne, ayant fait valoir que leurs intimes - amis, <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> le duc de Francastar et la duchesse de Wersgalber avaient - poussé leur excursion jusqu'à Valentia, il fut décidé, en dernier - lieu, que l'itinéraire ne serait pas modifié. Grande satisfaction pour - P'tit-Bonhomme, qui ne craignait rien tant que de rentrer au château - sans avoir revu la mer.</p> - - <p>Le landau était attelé dès neuf heures du matin. Le marquis et la - marquise s'assirent au fond, le comte Ashton sur le devant. John et - Marion occupaient le siège de derrière, et le groom prit place près du - cocher. On laissa le landau découvert, quitte à le refermer en cas de - mauvais temps. Enfin, les nobles voyageurs, dès qu'ils eurent reçu les - respectueux hommages du personnel de Brandons-cottage, se mirent en - route.</p> - - <p>Pendant un quart de mille, les deux vigoureux chevaux suivirent - la rive gauche du Doogary, l'un des affluents du lac Supérieur, - puis ils s'engagèrent le long des rudes rampes de la chaîne des - Gillyenddy-Reeks. La voiture ne marchait qu'au pas en s'élevant sur - ces croupes abruptes. A chaque détour de ce lacet, de nouveaux sites - s'offraient aux regards. P'tit-Bonhomme était probablement seul à les - admirer. On traversait alors la partie la plus accidentée du comté - de Kerry et même de toute l'Irlande. A neuf milles au sud-est, par - delà les Gillyenddy-Reeks, le Carrantuohill effilait sa pointe perdue - à trois mille pieds entre les nuages. Au bas des montagnes gisaient - nombre de moraines éparses, un chaos de blocs erratiques, accumulés par - la poussée lente et continue des glaciers.</p> - - <p>Au milieu du jour, laissant les monts Tomie et la Montagne-Pourpre - à droite, le landau s'engagea sur la rampe d'une étroite coupée des - Gillyenddy-Reeks. C'est une brèche célèbre dans le pays, la brèche de - Dunloe, et le valeureux Roland n'a pas fendu d'un coup plus formidable - le massif pyrénéen. Çà et là de jolis lacs variaient l'aspect de - ces contrées sauvages, et, pour peu que cela eût intéressé Leurs - Seigneuries, P'tit-Bonhomme aurait pu raconter les légendes du pays, - car il avait eu le soin d'étudier son Guide avant de partir. Mais on - n'y eût pris aucun agrément.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_278">278</span></p> - - <p>Au delà de cette brèche, le landau, d'une allure plus rapide, descendit - les pentes du nord-ouest. Dès trois heures, il atteignit la rive droite - de la Lawne, dont le lit sert de déversoir au trop plein des lacs de - Killarney, en dirigeant leurs eaux sur la baie Dingle. Cette rivière - fut côtoyée pendant quatre milles, et il était six heures, lorsque - les voyageurs vinrent faire halte à la petite bourgade de Kilgobinet, - fatigués par une étape de neuf milles.</p> - - <p>Nuit calme dans un hôtel où le confortable, quelque peu insuffisant, - fut remplacé par des égards multiples et des attentions respectueuses, - reçus avec cette indifférence que donne l'habitude des hautes - situations. Puis, à l'extrême inquiétude de P'tit-Bonhomme, nouvelles - hésitations relatives à la direction que prendrait le landau au jour - levant, soit à droite pour revenir à Killarney, soit à gauche pour - gagner l'estuaire de la Valentia. Mais, l'hôtelier ayant affirmé - que, deux mois auparavant, le prince et la princesse de Kardigan - avaient parcouru cette dernière route, lord Piborne fit comprendre - à lady Piborne qu'il convenait de suivre les traces de ces augustes - personnages.</p> - - <p>Départ de Kilgobinet à neuf heures du matin. Ce jour-là, le temps était - pluvieux. Il fallut rabattre la capote du landau. Assis près du cocher, - le groom ne pourrait guère s'abriter contre les rafales. Bah! il en - avait reçu bien d'autres.</p> - - <p>Notre jeune garçon ne perdit donc rien des sites qui méritaient d'être - admirés, les chaînes embrumées de l'est, les longues et profondes - déclivités de l'ouest, s'abaissant vers le littoral. Le sentiment des - beautés de la nature se développait graduellement en son âme, et il ne - devait pas en perdre le souvenir.</p> - - <p>Dans l'après-midi, à mesure que les montagnes dominées par le - Carrantuohill reculaient dans l'est, les monts Iveragh se levèrent à - l'horizon opposé. Au delà, à s'en rapporter au Guide, une route plus - facile descendait jusqu'au petit port de Cahersiveen.</p> - - <p>Leurs Seigneuries atteignirent le soir la bourgade de Carramore, ayant - fourni une étape d'une dizaine de milles. Comme cette région <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> est - fréquentée par les excursionnistes, les hôtels, convenablement tenus, - n'y font point défaut, et il n'y eut pas lieu d'utiliser les réserves - du landau.</p> - - <p>Le lendemain, la voiture repartit par un temps pluvieux, un ciel - sillonné de nuages rapides, que le vent de mer balayait à grands - souffles. De larges trouées laissaient de temps à autre filtrer les - rayons du soleil. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons cet air - imprégné de salures marines.</p> - - <p>Un peu avant midi, le landau, tournant brusquement un coude, revint en - ligne droite vers l'ouest. Après avoir franchi, non sans quelques bons - coups de collier, une étroite passe des Iveragh, il n'eut plus qu'à - rouler, en se maîtrisant du sabot, jusqu'à l'estuaire de la Valentia. - Il n'était pas cinq heures de l'après-midi, lorsqu'il vint s'arrêter au - terme du voyage, devant un hôtel de Cahersiveen.</p> - - <p>«Qu'est-ce que Leurs Seigneuries ont bien pu voir de toute cette belle - nature?» se demandait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Il ignorait que nombre de gens,—et des plus honorables,—ne voyagent - que pour dire qu'ils ont voyagé.</p> - - <p>La bourgade de Cahersiveen est accroupie sur la rive gauche de la - Valentia, laquelle s'évase, en cet endroit, de manière à former un - port de relâche, auquel on a donné le nom de Valentia-harbour. Au - delà, gît l'île de ce nom, l'un des points de l'Irlande le plus avancé - vers l'ouest, au cap de Brag-Head. Quant à cette petite bourgade de - Cahersiveen, aucun Irlandais ne pourra jamais oublier qu'elle est la - ville natale du grand O'Connell.</p> - - <p>Le lendemain, Leurs Seigneuries, s'entêtant à remplir jusqu'au bout - leur programme d'excursionnistes, durent consacrer quelques heures à - visiter l'île de Valentia. L'envie de tirer des mouettes ayant pris le - comte Ashton, il en résulta que P'tit-Bonhomme reçut, à son extrême - joie, l'ordre de l'accompagner.</p> - - <p>Un ferry-boat fait le service entre Cahersiveen et l'île, située à un - mille en avant de l'estuaire. Lord Piborne, lady Piborne et leur suite - s'embarquèrent après déjeuner, et le ferry-boat vint les déposer au - <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> petit port au fond duquel les bateaux de pêche vont s'abriter - contre les violentes houles du large.</p> - - <p>Très sauvage, très rude de contours, très âpre d'aspect, cette île - n'est pas exempte de richesses minérales, car elle possède des - ardoisières renommées. Il s'y trouve un village où se voient certaines - maisons dont les murs et le toit sont faits chacun d'une seule - ardoise. Les touristes peuvent séjourner dans ce village, s'ils en - ont la fantaisie. Une excellente auberge leur assure la nourriture et - le coucher. Mais pourquoi séjourneraient-ils? Lorsqu'ils ont visité, - ainsi que le firent Leurs Seigneuries, le vieux fort en ruines qui fut - construit par Cromwell, lorsqu'ils sont montés au phare qui éclaire les - navires venus de la haute mer, quand ils ont admiré ces deux cônes qui - émergent à quinze milles de là, ces Skelligs, dont les feux signalent - ces redoutables parages, pourquoi s'attarderaient-ils à Valentia? Ce - n'est, en somme, qu'une de ces îles comme on en compte par centaines - sur la côte ouest de l'Irlande.</p> - - <p>Oui, sans doute, mais Valentia jouit d'une triple célébrité personnelle.</p> - - <p>Elle a servi de point de départ au travail de triangulation en vue de - mesurer cet arc de cercle, qui se décrit à travers l'Europe jusqu'aux - monts Ourals.</p> - - <p>Elle est actuellement la station météorologique la plus avancée de - l'ouest, et crânement placée pour recevoir les premiers coups des - tempêtes américaines.</p> - - <p>Enfin, il s'y trouve un bâtiment isolé, où furent conduits lord et - lady Piborne. Là se rattache le premier câble transatlantique, qui - fut immergé entre l'Ancien et le Nouveau Monde. En 1858, le capitaine - Anderson le traîna dans le sillage du <i>Great-Eastern</i>, et il commença à - fonctionner en 1866,—seul alors, en attendant que quatre nouveaux fils - eussent relié l'Amérique à l'Europe.</p> - - <p>C'est donc là que parvint le premier télégramme échangé d'un continent - à l'autre, et adressé par le président des États-Unis Buchanan sous - cette forme évangélique:</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-280.jpg" alt="" width="600" height="894" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">UN FERRY-BOAT FAIT LE SERVICE.</span> (<a href="#Page_279">Page 279.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-280.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_281">281</span></p> - - <p>«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la - terre!»</p> - - <p>Pauvre Irlande! tu n'as point négligé de glorifier le Très-Haut, mais - les hommes de bonne volonté t'assureront-ils jamais la paix sociale en - te rendant l'indépendance?</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_21">V<br /> - CHIEN DE BERGER ET CHIENS DE CHASSE.</h2> - - <p>Parti de Cahersiveen dès le matin du 11 août, en suivant la route du - littoral, contiguë aux premières ramifications des monts Iveragh, après - une halte à Kells, modeste bourgade sur la baie Dingle, le landau fit - halte le soir au bourg de Killorglin. Le temps avait été mauvais, - pluie et vent toute la journée. Il fut exécrable le lendemain. Grains - et rafales, pour achever les trente milles qui séparent Valentia de - Killarney, où Leurs Seigneuries, d'une humeur non moins exécrable que - le temps, durent passer leur dernière nuit de voyage.</p> - - <p>Le jour suivant, reprise du railway, et, vers trois heures, rentrée à - Trelingar-castle, après une absence de dix jours.</p> - - <p>Le marquis et la marquise en avaient fini avec l'excursion - traditionnelle aux lacs de Killarney et à travers la région montagneuse - du Kerry...</p> - - <p>«Cela valait-il la peine de s'exposer à tant de fatigues! dit la - marquise.</p> - - <p>—Et à tant d'ennuis!» ajouta le marquis.</p> - - <p>Quant à P'tit-Bonhomme, il rapportait de là plein sa tête de souvenirs.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p> - - <p>Son premier soin fut de demander à Kat des nouvelles de Birk.</p> - - <p>Birk se portait bien. Kat ne l'avait point oublié. Chaque soir, le - chien était revenu à l'endroit où la lessiveuse le guettait d'ordinaire - avec ce qu'elle lui avait mis de côté.</p> - - <p>Le soir même, avant de remonter dans sa chambre, P'tit-Bonhomme alla - du côté des annexes où Birk l'attendait. Il est facile d'imaginer ce - que fut l'entrevue des deux amis, quelles caresses échangées de l'un - à l'autre! Certes, Birk était maigre, efflanqué, il n'avait pas tous - les jours mangé à sa faim; mais il n'y paraissait pas trop, et ses - yeux brillaient du vif éclat de l'intelligence. Son maître lui promit - de venir chaque soir, s'il le pouvait, et lui souhaita une bonne - nuit. Birk, comprenant qu'il n'avait pas le droit d'être difficile, - n'en exigeait pas davantage. D'ailleurs, il fallait être prudent. La - présence de Birk aux abords de Trelingar-castle avait été remarquée, et - les chiens avaient plusieurs fois donné l'éveil.</p> - - <p>Le château reprit son existence habituelle,—l'existence végétative, - qui convenait à des hôtes de si vieille souche. Le séjour devait - s'y prolonger jusqu'à la dernière semaine de septembre,—époque à - laquelle les Piborne avaient coutume de retourner à leurs quartiers - d'hiver d'Édimbourg, puis de Londres, pour la session du Parlement. En - attendant, le marquis et la marquise allaient se confiner dans leur - fastidieuse grandeur. Les visites de voisinage recommenceraient avec - une régularité affadissante. On parlerait du voyage de Killarney. Lord - et lady Piborne mêleraient leurs impressions à celles des quelques amis - qui avaient déjà fait cette excursion des lacs. Et il y avait lieu de - se hâter, car tout cela était déjà confus et lointain dans la mémoire - rebelle de la marquise, et elle ne se rappelait plus le nom de l'île, - d'où partait le «cordon électrique», que l'Europe tirait pour sonner - les États-Unis—comme elle sonnait John et Marion.</p> - - <p>Cependant, cette vie monotone ne laissait pas, tant s'en faut, que - d'être pénible pour P'tit-Bonhomme. Il était toujours en butte aux - mauvais procédés de l'intendant Scarlett, qui voyait en lui son - souffre-douleur. D'autre part, les caprices du comte Ashton ne lui - donnaient <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> pas une heure de loisir. A chaque instant, c'était un - ordre à exécuter, une course à faire, puis des contre-ordres, qui - obligeaient le jeune groom à de continuelles allées et venues. Il se - sentait aux mains et aux jambes un fil tyrannique, qui le mettait sans - cesse en mouvement. Dans l'antichambre comme à l'office, on riait de le - voir ainsi appelé, renvoyé, commandé, décommandé. Il en éprouvait une - profonde humiliation.</p> - - <p>Aussi, le soir, lorsqu'il avait enfin pu regagner sa chambre, il - s'abandonnait à réfléchir sur la situation que la misère l'avait - contraint d'accepter. Où cela le mènerait-il d'être le groom du comte - Ashton Piborne? A rien. Il était fait pour autre chose. N'être qu'un - domestique, autant dire une machine à obéir, cela froissait son esprit - indépendant, cela entravait cette ambition qu'il sentait en lui. Au - moins, lorsqu'il vivait à la ferme, c'était sur le pied d'égalité. On - le considérait comme l'enfant de la maison. Où étaient les caresses de - Grand'mère, les affections de Martine et de Kitty, les encouragements - de M. Martin et de ses fils? En vérité, il prisait plus les cailloux - reçus chaque soir et enterrés là-bas sous les ruines, que les guinées - dont ces Piborne payaient mensuellement son esclavage. Tandis qu'il - vivait à Kerwan, il s'instruisait, il travaillait, il apprenait en vue - de se suffire un jour... Ici, rien que cette besogne révoltante et sans - avenir, cette soumission aux fantaisies d'un enfant gâté, vaniteux - et ignorant. Il était toujours occupé à ranger, non des livres—il - n'y en avait pas un seul—mais tout ce qui traînait en désordre dans - l'appartement.</p> - - <p>Et puis, c'était le cabriolet du jeune gentleman qui faisait son - désespoir. Oh! ce cabriolet! P'tit-Bonhomme ne pouvait le regarder - sans horreur. Au risque de verser par maladresse en quelque fossé, il - semblait que le comte Ashton prît plaisir à se lancer à travers les - plus mauvais chemins, afin de mieux secouer son groom accroché aux - courroies de la capote. Moins malheureux, lorsque le temps permettait - de sortir avec le tilbury ou le dog-car—les autres véhicules du fils - Piborne,—le groom était assis et dans un équilibre plus <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> stable. - Mais elles s'ouvrent si fréquemment, les cataractes du ciel sur l'Ile - Émeraude!</p> - - <p>Il était donc rare qu'un jour s'écoulât, sans que le supplice du - cabriolet se fût produit, soit pour aller parader à Kanturk, soit - pendant de longues promenades aux environs de Trelingar-castle. Le long - de ces routes, couraient et gambadaient, pieds nus, écorchés par les - cailloux, des bandes de gamins, à peine vêtus de guenilles, et criant - d'une voix essoufflée: «coppers... coppers!» P'tit-Bonhomme sentait son - cœur se gonfler. Il avait éprouvé ces misères, il y compatissait... - Le comte Ashton accueillait ces déguenillés par des quolibets ou des - injures, les menaçant de son fouet, lorsqu'ils s'approchaient... - L'envie prenait alors à notre jeune garçon de jeter quelque menue pièce - de cuivre... Il n'osait par crainte d'exciter la colère de son maître.</p> - - <p>Une fois, cependant, la tentation fut trop forte. Une enfant de quatre - ans, toute frêle, toute gentille avec ses boucles blondes, le regarda - de ses jolis yeux bleus, en lui demandant un copper... Le copper fut - lancé à la petite qui le ramassa, en poussant un cri de joie...</p> - - <p>Ce cri, le comte Ashton l'entendit. Il saisissait son groom en flagrant - délit de charité.</p> - - <p>«Que t'es-tu permis là, boy?... demanda-t-il.</p> - - <p>—Monsieur le comte... cette fillette... cela lui fait tant de - plaisir... rien qu'un copper...</p> - - <p>—Comme on t'en jetait, n'est-ce pas, lorsque tu courais les grandes - routes?...</p> - - <p>—Non... jamais!... s'écria P'tit-Bonhomme, se révoltant toujours quand - on l'accusait d'avoir tendu la main.</p> - - <p>—Pourquoi as-tu fait l'aumône à cette mendiante?...</p> - - <p>—Elle me regardait... je la regardais...</p> - - <p>—Je te défends de regarder les enfants qui traînent sur les chemins... - Tiens-le-toi pour dit!»</p> - - <p>Et P'tit-Bonhomme dut obéir, mais combien exaspéré de cette dureté de - cœur.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p> - - <p>S'il fut ainsi contraint de renfermer en lui-même la commisération que - lui inspiraient ces enfants, s'il ne se risqua plus à les gratifier de - quelque copper, une occasion se présenta dans laquelle il ne put rester - maître de son premier mouvement.</p> - - <p>On était au 3 septembre. Le comte Ashton, ce jour-là, avait commandé - son dog-car pour aller à Kanturk. P'tit-Bonhomme l'accompagnait comme - d'habitude, dos à dos, cette fois, avec ordre de croiser les bras et de - ne pas remuer plus qu'un mannequin.</p> - - <p>Le dog-car atteignit la bourgade sans accident. Là, superbes - piaffements du cheval à la bouche écumante, et flatteuse admiration des - badauds. Le jeune Piborne s'arrêta devant les principaux magasins. Son - groom, debout à la tête de l'animal, ne le contenait pas sans peine, - à l'ébahissement des gamins, qui enviaient ce jeune domestique si - magnifiquement galonné.</p> - - <p>Vers trois heures, après s'être offert à la contemplation de la - bourgade, le comte Ashton reprit le chemin de Trelingar-castle. Il - allait au pas, faisant caracoler son cheval. Sur la route défilait la - bande habituelle des petits mendiants, avec les cris accoutumés de - «coppers... coppers!...» Encouragés par l'allure modérée du dog-car, - ils voulurent le suivre de près. Le cinglement du fouet les tint à - distance, et ils finirent par rester en arrière.</p> - - <p>Un seul persista. C'était un garçon de sept ans, à mine éveillée, - intelligente, empreinte de gaîté,—bien irlandais de ce chef. Quoique - la voiture ne marchât pas vite, il était obligé de courir pour se - maintenir à côté. Ses petits pieds se meurtrissaient aux cailloux. Il - s'entêtait tout de même, bravant les menaces du fouet. Il portait à la - main une branche de myrtille, qu'il offrait en échange d'une aumône.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, craignant quelque malheur, l'engageait en vain par - signes à s'éloigner. L'enfant continuait à suivre le dog-car.</p> - - <p>Il va de soi que le comte Ashton lui avait plusieurs fois crié de - déguerpir. Loin de là, le gamin tenace restait près des roues, au - risque d'être écrasé.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p> - - <p>Il eût suffi de rendre la main pour que le cheval prît le trot. Mais - le jeune Piborne ne l'entendait pas ainsi. Il lui convenait d'aller - au pas, il irait au pas. Aussi, ennuyé de la présence de l'enfant, - finit-il par lui lancer un coup de fouet.</p> - - <p>La cinglante lanière, mal dirigée, s'accrocha au cou du petit, qui fut - traîné pendant quelques secondes, à demi étranglé. Enfin, une dernière - secousse le dégagea, et il roula sur le sol.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, sautant en bas du dog-car, courut vers l'enfant. - Celui-ci, le cou cerclé d'une raie rouge, poussait des cris de douleur. - L'indignation était montée au cœur de notre jeune garçon, et quelle - féroce envie il éprouva de se jeter sur le comte Ashton, lequel aurait - peut-être payé cher sa cruauté, quoique étant plus âgé que son groom...</p> - - <p>«Viens ici, boy! lui cria-t-il, après avoir arrêté son cheval.</p> - - <p>—Et cet enfant?...</p> - - <p>—Viens ici, répéta le jeune Piborne, qui faisait tournoyer son fouet, - viens... ou je t'en administre autant!»</p> - - <p>Sans doute, il fut bien inspiré de ne pas mettre sa menace à exécution, - car on ne sait trop ce qui serait arrivé. Toujours est-il que - P'tit-Bonhomme eut assez de puissance sur lui-même pour se maîtriser, - et, après avoir fourré quelques pence dans la poche du gamin, il revint - derrière le dog-car.</p> - - <p>«La première fois que tu te permettras de descendre sans ordre, dit le - comte Ashton, je te corrigerai d'importance et je te chasserai ensuite!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne répondit pas, bien qu'un éclair eût brillé dans ses - yeux. Puis, le dog-car s'éloigna rapidement, laissant le petit pauvre - sur la route, tout consolé et faisant tintinnabuler les pence dans sa - main.</p> - - <p>A partir de ce jour, il fut visible que ses mauvais instincts - poussaient le comte Ashton à rendre la vie plus dure à son groom. Les - vexations redoublèrent sur lui, aucune humiliation ne lui fut épargnée. - Ce qu'il avait jadis éprouvé au physique, il l'éprouvait maintenant - <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> au moral, et, à tout prendre, il se sentait non moins malheureux - qu'autrefois dans le cabin de la Hard ou sous le fouet de Thornpipe! La - pensée de quitter Trelingar-castle lui venait souvent. S'en aller... - où?... Rejoindre la famille Mac Carthy?... Il n'en avait eu aucune - nouvelle, et que pourrait-elle pour lui, n'ayant plus ni feu ni lieu? - Cependant il était résolu à ne point rester au service de l'héritier - des Piborne.</p> - - <p>D'ailleurs, il y avait une certaine éventualité qui ne laissait pas de - le préoccuper très sérieusement.</p> - - <p>Le moment approchait avec la fin de septembre, où le marquis, la - marquise et leur fils avaient l'habitude de quitter le domaine de - Trelingar. Le groom, obligé de les suivre en Angleterre et en Écosse, - perdrait ainsi tout espoir de retrouver la famille Mac Carthy.</p> - - <p>D'autre part, il y avait Birk. Que deviendrait Birk? Jamais il ne - consentirait à abandonner Birk!</p> - - <p>«Je le garderai, lui dit un jour l'obligeante Kat, et j'en aurai bien - soin.</p> - - <p>—Oui, car vous avez bon cœur, lui répondit P'tit-Bonhomme, et je - pourrais vous le confier... en vous payant ce qu'il faudrait pour sa - nourriture...</p> - - <p>—Oh! s'écria Kat, je ne l'entends pas ainsi... J'ai de l'amitié pour - ce pauvre chien...</p> - - <p>—N'importe... il ne doit pas rester à votre charge. Mais, si je pars, - je ne le verrai plus de tout l'hiver... et jamais peut-être...</p> - - <p>—Pourquoi... mon enfant?... A ton retour...</p> - - <p>—Mon retour, Kat?... Suis-je assuré de revenir au château, quand - je l'aurai quitté?... Là-bas... où ils vont, qui sait s'ils ne me - renverront pas... ou si je ne m'en irai pas... de moi-même...</p> - - <p>—T'en aller?...</p> - - <p>—Oui... au hasard... devant moi... comme j'ai toujours fait!</p> - - <p>—Pauvre boy... pauvre boy!... répétait la bonne femme.</p> - - <p>—Et je me demande, Kat, si le mieux ne serait pas de rompre tout de - suite... d'abandonner le château avec Birk... de chercher du travail - <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> chez des fermiers... dans un village ou dans une ville... pas trop - loin... du côté de la mer...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-288.jpg" alt="" width="550" height="785" /> - <p class="captioncenter">Debout à la tête de l'animal. (<a href="#Page_285">Page 285.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-288.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Tu n'as pas encore onze ans!</p> - - <p>—Non, Kat, pas encore!... Ah! si j'en avais seulement douze ou - treize... je serais grand... j'aurais de bons bras... je trouverais - de l'occupation... Que les années sont longues à venir, quand on est - malheureux...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_289">289</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-289.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme courut vers l'enfant. (<a href="#Page_286">Page 286.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-289.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Et longues à s'écouler!» aurait pu répondre la bonne Kat.</p> - - <p>Ainsi réfléchissait P'tit-Bonhomme, et il ne savait à quel parti - s'arrêter...</p> - - <p>Une circonstance toute fortuite vint mettre un terme à son irrésolution.</p> - - <p>Le 13 septembre arrivé, lord et lady Piborne ne devaient plus demeurer - qu'une quinzaine de jours à Trelingar-castle. Déjà les <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> préparatifs - de départ étaient commencés. En songeant à la proposition de Kat - relative à Birk, P'tit-Bonhomme eut lieu de se demander si l'intendant - Scarlett demeurerait au château pendant l'hiver. Oui, il y restait - comme régisseur du domaine. Or, il n'était pas sans avoir remarqué - ce chien qui errait aux alentours, et jamais il n'autoriserait la - lessiveuse à le conserver près d'elle. Kat serait donc obligée de - nourrir Birk en secret, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors. Ah! si - M. Scarlett avait su que ce chien appartenait au jeune groom, comme - il se fût empressé d'en informer le comte Ashton, et avec quelle - satisfaction celui-ci aurait cassé les reins de Birk, en admettant - qu'il eût pu l'atteindre d'une balle!</p> - - <p>Ce jour-là, Birk était venu rôder près des communs, dans l'après-midi, - contrairement à ses habitudes. Le hasard,—fâcheux hasard,—voulut que - l'un des chiens du comte Ashton, un pointer hargneux, fût allé vaguer - sur la grande route.</p> - - <p>Du plus loin qu'ils s'aperçurent, les deux animaux témoignèrent, par un - sourd grognement, de leurs dispositions hostiles. Il y avait entre eux - inimitié de race. Le chien-lord n'aurait dû éprouver que du dédain pour - le chien-paysan; mais, étant d'un mauvais caractère, ce fut lui qui se - montra le plus agressif. Dès qu'il eut vu Birk, immobile à la lisière - du bois, il courut sur lui, la joue relevée, les crocs à découvert et - très disposé à en faire usage.</p> - - <p>Birk laissa le pointer s'approcher à demi-longueur, le regardant - obliquement de manière à ne point être surpris, la queue basse, - solidement arc-bouté sur ses jambes.</p> - - <p>Soudain, après deux ou trois aboiements de fureur, le pointer s'élança - sur Birk et le mordit à la hanche. Ce qui devait arriver arriva: Birk - sauta d'un coup à la gorge de son ennemi, qui fut boulé en un clin - d'œil.</p> - - <p>Cela ne se fit pas sans des hurlements terribles. Les deux autres - chiens, qui se trouvaient dans la cour d'honneur, s'en mêlèrent. - L'éveil fut donné, et le comte Ashton ne tarda pas à accourir, - accompagné de l'intendant.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p> - - <p>La grille franchie, il aperçut le pointer, qui râlait sous la dent de - Birk.</p> - - <p>Quel cri il poussa, sans oser porter secours à son chien, dont il - craignait de partager le sort! Aussitôt que Birk l'eut vu, il acheva - le pointer d'un coup de croc, puis, sans se hâter, rentra sous bois, - derrière les halliers.</p> - - <p>Le jeune Piborne, suivi de M. Scarlett, s'avança, et, lorsqu'ils furent - sur le lieu du crime, ils n'y trouvèrent plus qu'un cadavre.</p> - - <p>«Scarlett... Scarlett! s'écria le comte Ashton. Mon chien est - étranglé!... Il a étranglé mon chien, cet animal!... Où est-il?... - Venez... Nous le retrouverons... Je le tuerai!»</p> - - <p>L'intendant ne tenait en aucune façon à poursuivre le meurtrier du - pointer. Il n'eut point de peine, d'ailleurs, à retenir le jeune - Piborne, qui ne redoutait pas moins que lui un retour offensif de ce - redoutable Birk.</p> - - <p>«Prenez garde, monsieur le comte, lui dit-il. Ne vous exposez pas à - poursuivre cette bête féroce!... Les piqueurs la <ins class="correction" title="rattrapperont">rattraperont</ins> un autre - jour...</p> - - <p>—Mais à qui appartient-il?</p> - - <p>—A personne!... C'est un de ces chiens errants qui courent les grandes - routes...</p> - - <p>—Alors il s'échappera...</p> - - <p>—Ce n'est pas probable, car, depuis plusieurs semaines, on le voit - autour du château...</p> - - <p>—Depuis plusieurs semaines, Scarlett!... Et on ne m'a pas prévenu, et - on ne s'en est pas débarrassé... et cet animal m'a tué mon meilleur - pointer!»</p> - - <p>Il faut le reconnaître, ce garçon, si égoïste, si insensible, avait - pour ses chiens une amitié que n'aurait pu lui inspirer aucune - créature humaine. Le pointer était son favori, le compagnon de ses - chasses,—destiné sans doute à périr de mort violente par quelque coup - maladroit de son maître,—et la dent de Birk n'avait fait que hâter sa - destinée.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span></p> - - <p>Quoi qu'il en soit, très désolé, très furieux, méditant une vengeance - éclatante, le comte Ashton rentra dans la cour du château, où il donna - des ordres pour que le corps du pointer y fut rapporté.</p> - - <p>Par une heureuse circonstance, P'tit-Bonhomme n'avait point été témoin - de cette scène. Peut-être eût-il laissé échapper le secret de son - intimité avec le meurtrier? Peut-être même, en l'apercevant, Birk - fût-il accouru vers lui, non sans force démonstrations compromettantes. - Mais il ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé. Tout - Trelingar-castle se remplit bientôt des lamentations de l'infortuné - Ashton. Le marquis et la marquise essayèrent en vain de calmer - l'héritier de leur nom. Celui-ci ne voulait rien entendre. Tant que la - victime ne serait point vengée, il se refusait à toute consolation. - Il n'éprouva aucun adoucissement à sa douleur, en voyant avec quelle - exagération de respectabilité, par ordre de lord Piborne, on rendit les - funèbres devoirs au défunt, en présence de la domesticité du château. - Et, lorsque le chien eut été transporté dans un coin du parc, lorsque - la dernière pelletée de terre eut recouvert sa dépouille, le comte - Ashton rentra triste et sombre, remonta dans sa chambre, n'en voulut - plus sortir de toute la soirée.</p> - - <p>Il est aisé d'imaginer ce que durent être les inquiétudes de - P'tit-Bonhomme. Avant de se coucher, il avait pu causer secrètement - avec Kat, non moins anxieuse que lui au sujet de Birk.</p> - - <p>«Il faut se défier, mon boy, lui dit-elle, et surtout prendre garde - qu'on apprenne que c'est ton chien... Cela retomberait sur toi... et je - ne sais ce qui surviendrait.»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d'être rendu - responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il - serait difficile, sinon impossible, de continuer à s'occuper de Birk. - Le chien ne pourrait plus s'approcher des communs que l'intendant - ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir?... Comment - s'arrangerait-elle pour le nourrir en cachette?</p> - - <p>Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit,—une nuit sans sommeil, - infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> en - vint-il à se demander s'il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, - le service du comte Ashton. Ayant l'habitude de réfléchir, il examina - la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et, - finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son - esprit depuis quelques semaines.</p> - - <p>Il ne put s'endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu'il se - réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de - ne pas avoir été appelé comme à l'ordinaire par l'impérieux coup de - sonnette de son maître.</p> - - <p>Tout d'abord, dès qu'il eut ses idées très nettes, il jugea qu'il n'y - avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même, - en donnant pour raison qu'il se sentait impropre au service de groom. - On n'avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait - quelque insulte, il y était résigné d'avance. Donc, en prévision d'une - expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la - ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la - bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D'ailleurs, - après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le - château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle - il avait droit jusqu'au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux - à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu'il aurait retrouvé - Birk aux alentours, tous deux s'en iraient, aussi satisfaits l'un que - l'autre de tourner le dos à Trelingar-castle.</p> - - <p>Il était environ neuf heures, lorsque P'tit-Bonhomme descendit dans la - cour. Son étonnement fut grand d'apprendre que le comte Ashton était - sorti au lever du soleil. D'habitude, celui-ci avait recours à son - groom pour s'habiller,—ce qui n'allait point sans force gourmades et - mauvais compliments.</p> - - <p>Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée, - quand il s'aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n'étaient - au chenil.</p> - - <p>En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit - signe d'approcher et dit à voix basse:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p> - - <p>«Le comte est parti avec Bill et les deux chiens... Ils vont donner la - chasse à Birk!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne put d'abord répondre, étranglé par l'émotion et aussi - par la colère.</p> - - <p>«Prends garde, mon boy! ajouta la lessiveuse. L'intendant nous observe, - et il ne faut pas...</p> - - <p>—Il ne faut pas que l'on tue Birk, s'écria-t-il enfin, et je saurai - bien...»</p> - - <p>M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller - P'tit-Bonhomme d'une voix brusque.</p> - - <p>«Qu'est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu'est-ce que tu fais - là?...»</p> - - <p>Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l'intendant, se - contenta de répondre:</p> - - <p>«Je désire parler à monsieur le comte.</p> - - <p>—Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu'il aura - attrapé ce maudit chien...</p> - - <p>—Il ne l'attrapera pas, répondit P'tit-Bonhomme, qui s'efforçait de - rester calme.</p> - - <p>—Vraiment!</p> - - <p>—Non, monsieur Scarlett... et s'il l'attrape, je vous dis qu'il ne le - tuera pas!...</p> - - <p>—Et pourquoi?...</p> - - <p>—Parce que je l'en empêcherai!</p> - - <p>—Toi?...</p> - - <p>—Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai - pas tuer!»</p> - - <p>Et, tandis que l'intendant restait abasourdi par cette réponse, - P'tit-Bonhomme, s'élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la - lisière du bois.</p> - - <p>Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s'arrêtant - pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte - Ashton, P'tit-Bonhomme marcha à l'aventure. Le bois était silencieux, - <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien - n'indiquait donc si Birk avait été relancé comme un renard par les - pointers du jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre - afin de le retrouver.</p> - - <p>Incertitude désespérante! Il était possible que Birk fût très loin - déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. A plusieurs - reprises, P'tit-Bonhomme cria: «Birk!... Birk!» espérant que le fidèle - animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu'il ferait - pour empêcher le comte <ins class="correction" title="Asthon">Ashton</ins> et son piqueur de tuer Birk, s'ils - parvenaient à s'en emparer. Ce qu'il savait, c'est qu'il le défendrait, - tant qu'il aurait la force de le défendre.</p> - - <p>Enfin, tout en marchant au hasard, il s'était éloigné du château - de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques - centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le - long d'un vaste étang.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme s'arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers.</p> - - <p>Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises - avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur.</p> - - <p>Bientôt même, ces paroles purent être assez distinctement entendues:</p> - - <p>«Attention, monsieur le comte... nous le tenons!</p> - - <p>—Oui, Bill... par ici... par ici!...</p> - - <p>—Hardi... les chiens... hardi!» criait Bill.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme se précipita vers le massif au delà duquel se produisait - ce tumulte. A peine avait-il fait vingt pas, que l'air fut ébranlé par - une détonation.</p> - - <p>«Manqué... manqué! s'écria le comte Ashton. A toi, Bill, à toi!... Ne - le rate pas!...»</p> - - <p>Un second coup de fusil éclata assez près pour que P'tit-Bonhomme pût - en apercevoir la lumière à travers le feuillage.</p> - - <p>«Il y est, cette fois!» cria Bill, pendant que les pointers aboyaient - avec fureur.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_296">296</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-296.jpg" alt="" width="550" height="788" /> - <p class="captioncenter">Le pointer s'élança sur Birk. (<a href="#Page_290">Page 290.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-296.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>P'tit-Bonhomme,—comme s'il avait été frappé par la balle du - piqueur,—sentit ses jambes se dérober, et il allait tomber peut-être, - lorsqu'il se produisit, à six pas de lui, un bruit de branches brisées, - et, par une trouée du taillis, un chien apparut, le poil mouillé, la - gueule écumante.</p> - - <p>C'était Birk, une blessure au flanc, qui s'était précipité dans l'étang - après le coup de fusil du piqueur.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_297">297</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-297.jpg" alt="" width="550" height="785" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme lui comprima le museau. (<a href="#Page_297">Page 297.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-297.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Birk reconnut son maître, lequel lui comprima le museau afin d'étouffer - ses plaintes, et l'entraîna au plus épais d'un fourré. Mais les - pointers n'allaient-ils pas les dépister tous deux?...</p> - - <p>Non! Épuisés par la course, affaiblis par les morsures dues aux crocs - de Birk, les pointers suivaient Bill. Les traces du groom et de Birk - leur échappèrent. Et pourtant, ils passèrent si près du fourré que - P'tit-Bonhomme put entendre le comte Ashton dire à son piqueur:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_298">298</span></p> - - <p>«Tu es sûr de l'avoir tué, Bill?</p> - - <p>—Oui, monsieur le comte... d'une balle à la tête, au moment où il se - jetait dans l'étang... L'eau est devenue toute rouge, et il est par le - fond, en attendant qu'il remonte...</p> - - <p>—J'aurais voulu l'avoir vivant!» s'écria le jeune Piborne.</p> - - <p>Et, en effet, quel spectacle, digne de réjouir l'héritier du domaine de - Trelingar, et comme sa vengeance eût été complète, s'il avait pu donner - Birk en curée, le faire dévorer par ses chiens, aussi cruels que leur - maître!</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_22">VI<br /> - DIX-HUIT ANS A DEUX.</h2> - - <p>P'tit-Bonhomme respira comme il n'avait jamais peut-être respiré de sa - vie, longuement, du bon air plein ses poumons, dès que le comte Ashton, - son piqueur et ses chiens eurent disparu. Et il est permis d'affirmer - que Birk en fit autant, lorsque P'tit-Bonhomme eut desserré les mains - qui lui tenaient le museau, disant:</p> - - <p>«N'aboie pas... n'aboie pas, Birk!»</p> - - <p>Et Birk n'aboya pas.</p> - - <p>C'était une chance, ce matin-là, que P'tit-Bonhomme, bien décidé - à partir, eût revêtu ses anciens habits, rassemblé et ficelé son - léger paquet, glissé sa bourse dans sa poche. Cela lui épargnait le - désagrément de rentrer au château, où le comte Ashton ne tarderait pas - à apprendre à qui appartenait le meurtrier du pointer. De quelle façon - le groom eût été reçu, on l'imagine. Il est vrai, à ne pas reparaître, - il sacrifiait la quinzaine de gages qui lui était due et qu'il <span class="pagenum" id="Page_299">299</span> - comptait réclamer. Mais il préférait se résigner à cet abandon. Il - était hors de Trelingar-castle, loin du jeune Piborne et de l'intendant - Scarlett. Son chien l'accompagnant, il n'en demandait pas davantage, et - ne songeait qu'à s'éloigner au plus vite.</p> - - <p>A combien se montait sa petite fortune? Exactement à quatre livres, - dix-sept shillings et six pence. C'était la plus forte somme qu'il - eût jamais possédée en propre. Il ne s'en exagérait pas l'importance, - d'ailleurs, n'étant pas de ces enfants qui se seraient crus riches - de se sentir la poche si bien garnie. Non! il savait qu'il verrait - promptement la fin de son épargne, s'il n'y joignait la plus stricte - économie, jusqu'à ce que l'occasion s'offrît de se placer quelque - part—avec Birk, cela va de soi.</p> - - <p>La blessure du brave animal n'était pas grave par bonheur,—une simple - éraflure dont la guérison ne serait pas longue. En lui tirant dessus, - le piqueur n'avait été guère plus adroit que le comte Ashton.</p> - - <p>Les deux amis partirent d'un bon pas, dès qu'ils eurent rejoint la - grande route au delà du bois, Birk frétillant de joie, P'tit-Bonhomme - quelque peu soucieux de l'avenir.</p> - - <p>Cependant, ce n'était pas au hasard qu'il allait. La pensée de se - rendre à Kanturk ou à Newmarket lui était d'abord venue à l'esprit. - Il connaissait ces deux bourgades, l'une pour l'avoir déjà habitée, - l'autre pour y avoir accompagné maintes fois le jeune Piborne. Mais - c'eût été s'exposer à des rencontres qu'il convenait d'éviter. Aussi, - savait-il bien ce qu'il faisait, en redescendant vers le sud. D'une - part, il s'éloignait de Trelingar-castle dans une direction où on ne - chercherait pas à le poursuivre; de l'autre, il se rapprochait du - chef-lieu du comté de Cork, sur la baie de ce nom, l'une des plus - fréquentées de la côte méridionale... De là partent des navires... des - navires marchands... des grands... des vrais... pour toutes les parties - du monde... et non point des caboteurs du littoral, ni des barques de - pêche comme à Westport au à Galway... Cela attirait toujours notre - jeune garçon, cet irrésistible instinct des choses du commerce.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_300">300</span></p> - - <p>Enfin l'essentiel était d'atteindre Cork,—ce qui exigerait un certain - temps. Or, P'tit-Bonhomme avait mieux à songer qu'à dépenser son argent - en voiture ou en railway, et il n'était pas impossible qu'il parvînt - à gagner quelques shillings à travers les bourgades et les villages, - comme entre Limerick et Newmarket. Sans doute, une trentaine de milles - pour les jambes d'un enfant de onze ans, c'est une jolie trotte, et il - y emploierait une huitaine de jours, pour peu qu'il fît halte dans les - fermes.</p> - - <p>Le temps était beau, déjà froid à cette époque, le chemin sans boue et - sans poussière, excellentes conditions quand il s'agit d'un voyage à - pied. Chapeau de feutre sur la tête, veste, gilet et pantalon de drap - chaud, bons souliers avec guêtres de cuir, son paquet sous le bras, son - couteau dans sa poche—cadeau de Grand'mère,—à la main un bâton qu'il - venait de couper à une haie, P'tit-Bonhomme n'avait point l'air d'un - pauvre. Aussi devait-il se garder des mauvaises rencontres. D'ailleurs, - rien qu'en montrant ses crocs, Birk suffirait à éloigner les gens - suspects.</p> - - <p>Cette première journée de marche, avec un repos de deux heures, se - chiffra par un trajet de cinq milles et une dépense d'un demi-shilling. - Pour deux, un enfant et un chien, ce n'est pas énorme, et la pitance de - lard et de pommes de terre est maigre à ce prix-là. Quant à regretter - la cuisine de Trelingar-castle, P'tit-Bonhomme n'y songea pas un - instant. Le soir venu, il coucha un peu au delà du bourg de Baunteer, - dans une grange, avec la permission du fermier, et, le lendemain, après - un déjeuner qui lui coûta quelques pence, il se remit gaillardement en - marche.</p> - - <p>Même temps à peu près, des éclaircies entre les nuages. Le chemin fut - pénible, car il commençait à monter. Cette portion du comté de Cork - présente un relief orographique d'une certaine importance. La route - qui va de Kanturk au chef-lieu traverse le système compliqué des - monts Boggeraghs. De là, des côtes raides, des crochets fréquents. - P'tit-Bonhomme n'avait qu'à marcher droit devant lui, il ne risquait - pas de s'égarer. D'ailleurs, il était dans sa nature de savoir - s'orienter <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> comme un Chinois ou un renard. Ce qui devait le - rassurer, c'est que le chemin n'était pas désert. Quelques cultivateurs - abandonnaient les champs et revenaient. Des charrettes se rendaient - d'un village à l'autre. A la rigueur, on peut toujours s'informer de - la direction. Toutefois, il préférait ne point attirer l'attention, et - passer sans interroger personne.</p> - - <p>Au bout d'une demi-douzaine de milles, enlevés d'un pas rapide, il - atteignit Derry-Gounva, petite localité sise à l'endroit où la route - coupe le massif des Boggeraghs. Là, dans une auberge, un voyageur - qui était en train de souper lui adressa deux ou trois questions, - d'où il venait, où il allait, quand il comptait repartir, et, très - satisfait de ses réponses, lui proposa de partager son repas. Comme - c'était de cordiale amitié, P'tit-Bonhomme accepta de bon cœur. Il - se réconforta largement, et Birk ne fut point oublié par le généreux - amphytrion. Il était fâcheux que ce digne Irlandais n'eût pas affaire à - Cork, car il aurait offert une place dans sa voiture; mais il remontait - vers le nord du comté.</p> - - <p>Après une nuit tranquille à l'auberge, P'tit-Bonhomme quitta - Derry-Gounva dès la pointe du jour, et s'engagea à travers le défilé - des Boggeraghs.</p> - - <p>La journée fut fatigante. Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant - entre les talus boisés. On eût dit qu'il venait du sud-ouest, bien - qu'il suivît les détours du défilé, quelle que fût leur orientation. - P'tit-Bonhomme le trouvait toujours debout à lui, sans avoir, comme - un navire, la ressource de courir des bordées. Il fallait marcher - contre la rafale, perdre parfois cinq ou six pas sur douze, s'aider des - broussailles <ins class="correction" title="agraffées">agrafées</ins> aux rocs, ramper au tournant de certains angles, - enfin, s'éreinter beaucoup pour n'avancer que peu de chemin. En vérité, - une charrette, un jaunting-car lui eût rendu un grand service. Il n'en - rencontrait point. Cette portion des Boggeraghs est à peine fréquentée. - On peut gagner les villages du pays sans se risquer dans ce dédale. De - passants, P'tit-Bonhomme n'en vit guère, et encore allaient-ils dans - une direction inverse.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p> - - <p>Notre jeune garçon et son chien durent, à maintes reprises, s'étendre - le long des buissons, au pied des arbres, pour prendre quelque repos. - Pendant l'après-midi, en marchant d'un pas plus rapide, ils franchirent - le point<ins class="correction" title="maximun"> maximum</ins> d'altitude de la région. A relever le parcours sur - une carte, le compas n'eût pas donné plus de quatre à cinq milles. - Pénible étape. Mais le plus rude était accompli, et, en deux heures, - l'extrémité orientale du défilé serait atteinte.</p> - - <p>Il eût été imprudent, peut-être, de se hasarder après le coucher du - soleil. Entre ces hauts talus, la nuit tombe rapidement. L'obscurité - fut profonde dès six heures du soir. Mieux valait s'arrêter sur - place, quoiqu'il n'y eût là ni ferme ni auberge. C'était un lieu très - solitaire, un encaissement de la route, et P'tit-Bonhomme ne se sentait - pas trop rassuré. Heureusement, Birk était un gardien vigilant et - fidèle, et son maître pouvait se fier à lui.</p> - - <p>Cette nuit-là, il n'eut pour tout abri qu'une étroite anfractuosité, - creusée dans la paroi rocheuse du talus, et sur laquelle retombait un - rideau de pariétaires. Il s'y glissa, il s'allongea sur un matelas de - terre molle et sèche. Birk vint se coucher à ses pieds, et tous deux - s'endormirent à la grâce de Dieu.</p> - - <p>Le lendemain, on reprit sa course au petit jour. Temps incertain, - humide et froid. Encore une étape de quinze milles, et Cork - apparaîtrait à l'horizon. A huit heures, les défilés des monts - Boggeraghs furent franchis. La pente s'accusait. On allait vite, mais - on avait faim. Le bissac commençait à sonner le vide. Birk trottinait - de droite et de gauche, le nez à terre, quêtant sa nourriture; puis il - revenait, et semblait dire à son maître:</p> - - <p>«Est-ce qu'on ne déjeune pas, ce matin?</p> - - <p>—Bientôt,» lui répondait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>En effet, vers dix heures, tous deux faisaient halte au hameau de - Dix-Miles-House.</p> - - <p>C'est un endroit où la bourse du jeune voyageur s'allégea d'un shilling - dans une modeste auberge, qui lui offrit le menu ordinaire des - Irlandais, les pommes de terre, le lard et un gros morceau de ce <span class="pagenum" id="Page_303">303</span> - fromage rouge appelé «cheddar». Birk, lui, eut une bonne pâtée, trempée - de bouillon. Après le repas, le repos, et après le repos, reprise du - voyage. Territoire toujours accidenté, cultivé de part et d'autre. Çà - et là, des champs où le paysan achevait, tardive sous ce climat, la - moisson des orges et des seigles.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne se trouvait plus seul sur la route. Il se croisait - avec les gens de la campagne auxquels il souhaitait le bonjour, et qui - le lui rendaient. Peu ou point d'enfants,—nous entendons de ceux qui - n'ont pour toute occupation que de courir derrière les voitures, en - mendiant. Cela tenait à ce que les touristes s'aventurent rarement en - cette portion du comté, et qu'il n'y aurait aucun profit à y tendre - la main. Il est vrai, si quelque gamin fût venu demander l'aumône à - P'tit-Bonhomme, il en aurait obtenu un ou deux coppers. Le cas ne se - présenta pas.</p> - - <p>Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit le point où la route - commence à longer une rivière ou plutôt un rio sur une longueur de sept - à huit milles. C'était la Dripsey, un affluent de la Lee, laquelle va - se perdre dans une des extrêmes baies du sud-ouest.</p> - - <p>S'il voulait ne point coucher, la nuit prochaine, à la belle étoile, - il fallait que P'tit-Bonhomme poussât son étape jusqu'au gros bourg de - Woodside, à trois ou quatre milles de Cork. Une fameuse étape à enlever - avant la nuit! Cela ne lui parut pas impossible, et Birk avait l'air - d'être de cet avis.</p> - - <p>«Allons, se dit-il, un dernier coup de collier. J'aurais le temps de me - reposer là-bas.»</p> - - <p>Le temps, oui! Ce n'est jamais le temps qui lui manquerait, ce serait - l'argent... Bah! de quoi s'inquiétait-il? Il possédait quatre livres - en bel or, sans compter ce qui lui restait de pence. Avec un pareil - pécule, on va des semaines, et des semaines... cela fait bien des - jours...</p> - - <p>En route donc, et allonge les jambes, mon garçon! Le ciel est couvert, - le vent a calmi. S'il se met à pleuvoir, n'avoir d'autre ressource que - de se blottir sous quelque meule, ce n'est pas pour vous <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> réjouir, - alors qu'il y a de bons coins à vous attendre dans une des auberges de - Woodside.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme et Birk hâtèrent le pas et, un peu avant six heures du - soir, ils n'étaient plus qu'à trois milles de la bourgade, lorsque - Birk, s'arrêtant, fit entendre un singulier grognement.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme s'arrêta aussi et regarda le long de la route: il ne vit - rien.</p> - - <p>«Qu'as-tu, Birk?»</p> - - <p>Birk aboya de nouveau. Puis, s'élançant à droite, courut du côté de la - rivière, dont la berge n'était distante que d'une vingtaine de pas.</p> - - <p>«Il a soif, sans doute, pensa P'tit-Bonhomme, et, ma foi, il me donne - l'envie de boire.»</p> - - <p>Il se dirigeait vers la Dripsey, lorsque le chien, poussant un - aboiement plus aigu, se précipita dans le courant.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, très surpris, eut atteint la berge en quelques bonds, - et il allait rappeler son chien...</p> - - <p>Il y avait là un corps entraîné par le courant rapide—le corps d'un - enfant. Le chien venait de le saisir par ses habits ou plutôt ses - haillons. Mais la Dripsey est pleine de remous, qui rendent son cours - très dangereux. Birk essayait de revenir à la berge... C'est à peine - s'il gagnait, tandis que l'enfant se raccrochait convulsivement à sa - fourrure.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme savait nager,—on se souvient que Grip le lui avait - enseigné. Il n'hésita pas, et il commençait à se débarrasser de sa - veste, lorsque, dans un dernier effort, Birk parvint à reprendre pied - sur la berge.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser, à saisir l'enfant par ses - vêtements, à le déposer en lieu sûr, tandis que le chien se secouait en - aboyant.</p> - - <p>Cet enfant était un garçon—un garçon de six à sept ans au plus. Les - yeux fermés, la tête ballottante, il avait perdu connaissance...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_305">305</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-305.jpg" alt="" width="550" height="771" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser. (<a href="#Page_304">Page 304.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-305.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Quel fut l'étonnement de P'tit-Bonhomme, lorsqu'il eut écarté de sa - figure sa chevelure toute mouillée?...</p> - - <p>C'était le gamin que le comte Ashton, deux semaines avant, - n'avait pas craint de frapper d'un coup de fouet sur la route de - Trelingar-castle,—ce qui avait attiré au jeune groom de mauvais - compliments pour son intervention charitable.</p> - - <p>Depuis quinze jours, ce pauvre petit, continuant d'aller devant lui, - <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> vaguait sur les routes... Dans l'après-midi, il était arrivé en - cet endroit, au bord de la Dripsey... il avait voulu se désaltérer... - sans doute... le pied lui avait glissé... il était tombé dans le - courant... et, faute de Birk entraîné par son instinct de sauveteur, il - n'aurait pas tardé à disparaître au milieu des remous...</p> - - <p>Il s'agissait de le rappeler à la vie, et c'est à cela que - P'tit-Bonhomme employa tous ses soins.</p> - - <p>Malheureuse et pitoyable créature! Sa figure allongée, son corps maigre - et décharné, disaient tout ce qu'il avait souffert,—la fatigue, le - froid, la faim. En le tâtant de la main, on sentait que son ventre - était flasque comme un sac vidé. Par quel moyen lui faire reprendre - connaissance? Ah! en le débarrassant de l'eau qu'il avait avalée, en - opérant des pressions sur son estomac, en lui insufflant de l'air par - la bouche... Oui... cela vint à l'idée de P'tit-Bonhomme... Quelques - instants après, l'enfant respirait, il ouvrait les yeux, et ses lèvres - laissaient échapper ces mots:</p> - - <p>«J'ai faim... j'ai faim!»</p> - - <p><i>I am hungry!</i> c'est le cri de l'Irlandais, le cri de toute son - existence, le dernier qu'il jette au moment de mourir!</p> - - <p>P'tit-Bonhomme possédait encore quelques provisions. D'un peu de pain - et de lard, il fit deux ou trois bouchées, il les introduisit entre - les lèvres de l'enfant, et celui-ci les avala gloutonnement. Il fallut - le modérer, il se fût étouffé. Ces choses entraient en lui comme l'air - dans une bouteille où l'on aurait fait le vide.</p> - - <p>Alors, se redressant, il sentit ses forces lui revenir. Ses regards se - fixèrent sur P'tit-Bonhomme, il hésita, puis, le reconnaissant:</p> - - <p>«Toi... toi?... murmura-t-il.</p> - - <p>—Oui... Tu te rappelles?...</p> - - <p>—Sur la route... je ne sais plus quand...</p> - - <p>—Moi... je le sais... mon boy...</p> - - <p>—Oh! ne m'abandonne pas!...</p> - - <p>—Non... non!... Je te reconduirai... Où allais-tu?...</p> - - <p>—Devant... devant moi...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_307">307</span></p> - - <p>—Où demeures-tu?...</p> - - <p>—Je ne sais pas... Nulle part...</p> - - <p>—Comment es-tu tombé dans la rivière?... En voulant boire, sans - doute?...</p> - - <p>—Non.</p> - - <p>—Tu auras glissé?</p> - - <p>—Non... je suis tombé... exprès!</p> - - <p>—Exprès?...</p> - - <p>—Oui... oui... Maintenant je ne veux plus... si tu restes avec moi...</p> - - <p>—Je resterai... je resterai!»</p> - - <p>Et P'tit-Bonhomme eut des larmes plein les yeux. A sept ans, cette - affreuse idée de mourir!... Le désespoir menant ce boy à la mort, le - désespoir qui vient du dénuement, de l'abandon, de la faim!...</p> - - <p>L'enfant avait refermé ses paupières. P'tit-Bonhomme se dit qu'il ne - devait pas le presser de questions... Ce serait pour plus tard... Son - histoire, il la connaissait d'ailleurs... C'était celle de tous ces - pauvres êtres... c'était la sienne... A lui, du moins, doué d'une - énergie peu commune, la pensée n'était jamais venue d'en finir ainsi - avec ses misères!...</p> - - <p>Il convenait d'aviser cependant. L'enfant n'était pas en état de faire - quelques milles pour atteindre Woodside. P'tit-Bonhomme n'aurait pu le - porter jusque-là. En outre, la nuit s'approchait, et l'essentiel était - de trouver un abri. Aux environs, on ne voyait ni une auberge ni une - ferme. D'un côté de la route, la Dripsey, longue, sans un bateau, sans - une barque. De l'autre, des bois qui s'étendaient à perte de vue sur - la gauche. C'était donc en cet endroit qu'il fallait passer la nuit au - pied d'un arbre, sur une litière d'herbes, près d'un feu de bois mort, - si cela était nécessaire. Le soleil levé, lorsque les forces seraient - revenues à l'enfant, tous deux ne seraient pas gênés de gagner Woodside - et peut-être Cork. On avait suffisamment de quoi souper ce soir-là, - tout en gardant quelques morceaux pour le déjeuner du lendemain.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p> - - <p>P'tit-Bonhomme prit entre ses bras le boy que la fatigue avait endormi. - Suivi de Birk, il traversa la route et s'enfonça d'une vingtaine de pas - sous le bois, assez obscur déjà, entre ces gros hêtres séculaires, dont - on compte des milliers dans cette partie de l'Irlande.</p> - - <p>Quelle satisfaction il éprouva de rencontrer un de ces larges troncs, - à demi courbé, creusé par la vieillesse! C'était une sorte de berceau, - de nid si l'on veut, où il pourrait déposer son petit oiseau. Ce trou - était rempli d'une poussière molle comme de la sciure, et en y ajoutant - une brassée d'herbes, cela ferait un lit très convenable. Et même, - il ne serait pas impossible de s'y blottir à deux, d'y reposer plus - chaudement. Tout en dormant, l'enfant sentirait qu'il n'était plus seul.</p> - - <p>Un instant encore et il était installé dans ce creux. Ses yeux ne se - rouvrirent même pas, mais il respirait doucement et ne tarda pas à - tomber dans un profond sommeil.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme s'occupa alors de faire sécher les vêtements que son - protégé—le protégé de P'tit-Bonhomme!—devrait reprendre le lendemain. - Ayant allumé un feu de bois sec, il tordit ces haillons, il les exposa - à la flamme pétillante, puis il les étendit sur une basse branche du - hêtre.</p> - - <p>Le moment était venu de souper de pain, de pommes de terre, de cheddar. - Le chien ne fut point oublié, et bien que sa part n'eût pas été très - grosse, il ne se plaignait point. Son jeune maître alla s'étendre dans - le creux du hêtre, et, les bras autour du petit, il finit par succomber - au sommeil, tandis que Birk veillait sur le couple endormi.</p> - - <p>Le lendemain, 18 septembre, l'enfant se réveilla le premier, tout - étonné d'être couché dans un si bon lit. Birk lui adressa un jappement - protecteur... Dame! est-ce qu'il n'était pas pour quelque chose dans - son sauvetage?</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ouvrit les yeux presque aussitôt, et le boy se jeta à - son cou en l'embrassant.</p> - - <p>«Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_309">309</span></p> - - <p>—P'tit-Bonhomme. Et toi?...</p> - - <p>—Bob.</p> - - <p>—Eh bien, Bob, viens t'habiller.»</p> - - <p>Bob ne se le fit point dire deux fois. Tout vaillant, à peine se - souvenait-il qu'il s'était jeté la veille dans la rivière. Est-ce qu'il - n'avait pas une famille, maintenant, un père qui ne l'abandonnerait - pas, ou du moins un grand frère, qui l'avait déjà consolé en lui - donnant une poignée de <ins class="correction" title="coopers">coppers</ins> sur la route de Trelingar-castle? Il - se laissait aller à cette confiance du jeune âge, nuancée de cette - familiarité naturelle qui distingue les enfants irlandais. D'autre - part, il semblait à P'tit-Bonhomme que la rencontre de Bob lui avait - créé de nouveaux devoirs—ceux de la paternité.</p> - - <p>Et si Bob fut content, lorsqu'il eut une chemise blanche sous ses - vêtements bien secs! Et quels yeux il ouvrit,—autant que la bouche, - devant une miche de pain, un morceau de fromage, et une grosse pomme - de terre, qui venait d'être réchauffée sous les cendres du foyer! Ce - déjeuner à deux, ce fut peut-être le meilleur repas qu'il eût fait - depuis sa naissance...</p> - - <p>Sa naissance?... Il n'avait pas connu son père; mais, plus favorisé - que P'tit-Bonhomme, il avait connu sa mère... morte de misère,—il y - avait deux ans... trois ans... Bob ne pouvait dire au juste... Depuis, - il avait été recueilli dans l'asile d'une ville, pas trop grande, dont - il ignorait le nom... Plus tard, l'argent manquant, on avait fermé - l'asile, et Bob s'était trouvé dans la rue,—sans savoir pourquoi,—il - ne savait rien, Bob!—avec les autres enfants, la plupart n'ayant pas - de famille. Alors il avait vécu sur les routes, couchant n'importe où, - mangeant quand il pouvait,—il faisait ce qu'il pouvait, Bob!—jusqu'au - jour où, après un jeûne de quarante huit heures, la pensée lui vint de - mourir.</p> - - <p>Telle était son histoire, qu'il raconta en mordant à même sa grosse - pomme de terre, et cette histoire-là, ce n'était pas nouveau pour un - ancien pensionnaire de la Hard, réduit à l'état de manivelle chez - Thornpipe, un «élève» de la ragged-school!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_310">310</span></p> - - <p>Puis, au milieu de son bavardage, voici que la figure intelligente de - Bob changea soudain, ses yeux si vifs s'éteignirent, il devint tout - pâle.</p> - - <p>«Qu'y a-t-il, lui demanda P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Tu ne vas pas me laisser seul!» murmura-t-il.</p> - - <p>C'était là sa grande crainte.</p> - - <p>«Non, Bob.</p> - - <p>—Alors... tu m'emmènes?...</p> - - <p>—Oui... où je vais!»</p> - - <p>Où?... Bob ne tenait même pas à le savoir, pourvu que P'tit-Bonhomme - l'emmenât avec lui.</p> - - <p>«Mais ta maman... ton papa... à toi?...</p> - - <p>—Je n'en ai pas...</p> - - <p>—Ah! fit Bob, je t'aimerai bien!</p> - - <p>—Moi aussi, mon boy, et nous tâcherons de nous arranger tous les deux.</p> - - <p>—Oh! tu verras comme je cours après les voitures, s'écria Bob, et les - coppers qu'on me jettera, je te les donnerai!»</p> - - <p>Ce gamin n'avait jamais fait d'autre métier.</p> - - <p>«Non, Bob, il ne faudra plus courir après les voitures.</p> - - <p>—Pourquoi?...</p> - - <p>—Parce que ce n'est pas bien de mendier.</p> - - <p>—Ah!... fit Bob, qui resta songeur.</p> - - <p>—Dis-moi, as-tu de bonnes jambes?</p> - - <p>—Oui... mais pas grandes encore!</p> - - <p>—Eh bien, nous allons faire une longue trotte aujourd'hui pour coucher - ce soir à Cork.</p> - - <p>—A Cork?...</p> - - <p>—Oui... une belle ville de là-bas... avec des bateaux...</p> - - <p>—Des bateaux... je sais...</p> - - <p>—Et puis la mer?... As-tu vu la mer?...</p> - - <p>—Non.</p> - - <p>—Tu la verras! Ça s'étend loin. loin!... En route!...»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_311">311</span></p> - - <p>Et les voilà partis, précédés de Birk, qui gambadait en balançant sa - queue.</p> - - <p>Deux milles plus loin, la route abandonne les berges de la Dripsey, et - longe celles de la Lee, qui va se jeter au fond de la baie de Cork. On - rencontra plusieurs voitures de touristes, qui se dirigeaient vers la - partie montagneuse du comté.</p> - - <p>Et alors Bob, emporté par l'habitude, de courir en criant: «Copper... - copper!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme le rattrapa.</p> - - <p>«Je t'ai dit de ne plus faire cela, lui répéta-t-il.</p> - - <p>—Et pourquoi?...</p> - - <p>—Parce que c'est très mal de demander l'aumône!</p> - - <p>—Même quand c'est pour manger?...»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne répondit pas, et Bob fut très inquiet de son déjeuner - jusqu'au moment où il se vit attablé dans une auberge de la route. Et, - ma foi, pour six pence, tous trois se régalèrent, le grand frère, le - petit frère et le chien.</p> - - <p>Bob ne pouvait en croire ses yeux. P'tit-Bonhomme avait une bourse, et - cette bourse contenait des shillings, et il en restait encore, lorsque - l'écot eut été payé à l'aubergiste.</p> - - <p>«Ces belles pièces-là, dit-il, d'où qu'elles viennent?</p> - - <p>—Je les ai gagnées, Bob, en travaillant...</p> - - <p>—En travaillant?... Moi aussi, je voudrais bien travailler... mais je - ne sais pas...</p> - - <p>—Je t'apprendrai, Bob.</p> - - <p>—Tout de suite...</p> - - <p>—Non... quand nous serons là-bas.»</p> - - <p>Si l'on voulait arriver le soir même, il ne fallait pas perdre un - instant. P'tit-Bonhomme et Bob se remirent en marche, et ils firent - telle diligence qu'ils avaient atteint Woodside entre quatre et - cinq heures du soir. Au lieu de s'arrêter dans une auberge de cette - bourgade, puisqu'il n'y avait plus que trois milles, mieux valait - pousser jusqu'à Cork.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_312">312</span></p> - - <p>«Tu n'es pas trop fatigué, mon boy? demanda P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Non... Ça va... ça va!...» répondit l'enfant.</p> - - <p>Et, après un nouveau repas qui leur redonna des forces, tous les deux - continuèrent l'étape.</p> - - <p>A six heures, ils atteignaient à l'entrée de l'un des faubourgs de - la ville. Un hôtelier leur offrit un lit, et, l'un dans les bras de - l'autre, ils s'endormirent.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_23">VII<br /> - SEPT MOIS A CORK.</h2> - - <p>Était-ce à Cork, dans cette capitale de la province du Munster, que - P'tit-Bonhomme commencerait sa fortune? Placée au troisième rang en - Irlande, cette ville est commerçante, elle est industrielle, elle est - littéraire aussi. Or, lettres, industrie, commerce, en quoi ces trois - champs ouverts à l'activité humaine pourraient-ils servir aux débuts - d'un garçon de onze ans? N'était-il arrivé là que pour grossir le - nombre de ces misérables qui fourmillent au milieu des cités maritimes - du Royaume-Uni?</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-312.jpg" alt="" width="600" height="887" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">LES MARCHÉS OU S'ENTASSENT LES - APPROVISIONNEMENTS.</span> (<a href="#Page_314">Page 314.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-312.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>P'tit-Bonhomme avait voulu venir à Cork, il était à Cork, dans des - conditions, il est vrai, peu favorables à la réalisation de ses projets - d'avenir. Autrefois, lorsqu'il rôdait sur les plages de Galway, - lorsque Pat Mac Carthy lui déroulait le récit de ses voyages, sa jeune - imagination s'enflammait pour les choses du commerce. Acheter des - cargaisons dans les autres pays, les revendre dans le sien... quel - rêve! Mais il avait réfléchi depuis son départ de Trelingar-castle. - Pour que l'enfant de la maison de charité de Donegal pût devenir le - commandant <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> d'un bon et solide navire, naviguant d'un continent - à l'autre, il était nécessaire qu'il s'engageât, comme mousse, à bord - des clippers ou des steamers, puis, avec le temps, qu'il fût novice, - matelot, maître, lieutenant, capitaine au long cours! Et maintenant, - ayant Bob et Birk à sa charge, pouvait-il songer à un embarquement?... - S'il les abandonnait tous les deux, que deviendraient-ils?... - Puisque,—avec l'aide de Birk, s'entend,—il avait sauvé la vie au - pauvre Bob, c'était son devoir de la lui assurer.</p> - - <p>Le lendemain, P'tit-Bonhomme fit prix avec l'aubergiste pour la - location d'un galetas n'ayant qu'un unique matelas d'herbe sèche. Grand - pas en avant. Si notre héros n'était pas encore dans ses meubles, il - allait être en garni. Prix du galetas: deux pence, qui devraient être - payés chaque matin. Quant aux repas, Bob, Birk et lui les prendraient - où cela se trouverait,—la cuisine du hasard, le restaurant de - rencontre. Tous trois sortirent, au moment où le soleil commençait à - dissiper les brumes de l'horizon.</p> - - <p>«Et les bateaux?... dit Bob.</p> - - <p>—Quels bateaux?...</p> - - <p>—Ceux que tu m'as promis...</p> - - <p>—Attends que nous soyons sur le bord de la rivière.»</p> - - <p>Et ils s'en allèrent à la recherche des bateaux le long d'un faubourg - assez étendu, assez misérable aussi. Chez un boulanger, on acheta une - forte miche. En ce qui concerne Birk, inutile de s'en inquiéter; il - avait déjà rencontré son affaire en fouillant les tas de la rue.</p> - - <p>Aux quais de la Lee, dont un double bras enserre Cork, on voyait - quelques barques, mais point de bateaux,—de ces bateaux capables de - traverser le canal Saint-Georges ou la mer d'Irlande, puis l'océan - Atlantique.</p> - - <p>En effet, le véritable port est en aval,—plus spécialement à - Queenstown, l'ancienne Cowes, située sur la baie de Cork,—et de - rapides ferry-boats permettent de descendre l'estuaire de la Lee - jusqu'à la mer.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_314">314</span></p> - - <p>P'tit-Bonhomme, tenant Bob par la main, entra dans la ville proprement - dite.</p> - - <p>Bâtie sur la principale île de la rivière, elle se rattache à ses côtes - au moyen de plusieurs ponts. D'autres îles, en dessus et en dessous, - ont été transformées en promenades et en jardins—des promenades très - ombreuses, des jardins très verdoyants. Divers monuments se dressent - çà et là, une cathédrale sans style, dont la tour est fort ancienne, - Sainte-Marie, Saint-Patrick. Les églises ne manquent point aux villes - d'Irlande, non plus que les asiles, les hospices et les work-houses. - Au pays d'Erin, il y a toujours nombre de fidèles, nombre de pauvres - aussi. Pour ce qui est de jamais rentrer dans une de ces maisons de - charité, rien qu'à cette pensée, P'tit-Bonhomme se sentait pris de - dégoût et d'épouvante. Comme il eût préféré le Queen's college, qui est - une magnifique construction. Mais, avant d'y être reçu, il faut savoir - autre chose que lire, écrire et compter.</p> - - <p>Il y avait un certain mouvement dans les rues de la ville,—ce - mouvement des gens qui travaillent de bonne heure; les magasins qui - s'ouvrent, les portes des maisons d'où sortent les servantes, le - balai à la main ou le panier au bras, les charrettes qui circulent, - les revendeurs qui promènent leurs étalages ambulants, les marchés - où s'entassent les approvisionnements pour une population de cent - mille âmes, y compris celle de Queenstown. En passant par le quartier - négociant et industriel, on voyait des fabriques de cuir, de papiers, - de draps, des distilleries, des brasseries, etc. Rien encore de très - maritime.</p> - - <p>Après une agréable promenade, P'tit-Bonhomme et Bob vinrent se reposer - sur un banc de pierre, à l'angle d'un édifice d'aspect imposant. En - cet endroit, on sentait l'odeur du commerce, les viandes salées, les - excitantes épices, les denrées coloniales, et aussi le beurre, dont - Cork est le plus actif marché, non seulement du Royaume-Uni, mais de - toute l'Europe. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons ce mélange de - molécules <i>sui generis</i>.</p> - - <p>L'édifice s'élevait au point de jonction des bras de la Lee, qui <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> - n'en forment plus qu'un seul en se déroulant vers la baie. C'était la - douane, avec son agitation incessante, son va-et-vient de toutes les - heures. A partir de ce confluent, plus de pont sur la rivière, un lit - dégagé de toute entrave, la liberté de communication entre Queenstown - et Cork.</p> - - <p>Alors, de même qu'il avait déjà demandé «les bateaux?», Bob de s'écrier:</p> - - <p>«Et la mer?...»</p> - - <p>Oui... la mer que son grand frère lui avait promise...</p> - - <p>«La mer... c'est plus loin, Bob!... Nous finirons par y arriver, je - pense.»</p> - - <p>Et, de fait, il n'y avait qu'à prendre passage sur l'un de ces - ferry-boats, qui font le service de l'estuaire. Cela épargnerait du - temps et de la fatigue. Quant au prix de deux places, ce n'était pas - cher. Quelques pence seulement. On pouvait se permettre cela le premier - jour, et, d'ailleurs, Birk n'aurait rien à payer.</p> - - <p>Quelle joie ressentit P'tit-Bonhomme à dévaller le cours de la Lee sur - ce bateau filant à toute vitesse. Il revint alors par la pensée à la - noble famille des Piborne visitant l'île de Valentia, à la mer déserte - de là-bas. Ici, spectacle très différent. On croisait de nombreuses - embarcations de tout tonnage. Sur les rives se succédaient des magasins - spacieux, des établissements de bains, des chantiers de construction, - que regardaient les deux enfants placés à l'avant du ferry-boat.</p> - - <p>Ils arrivèrent enfin à Queenstown, un beau port, long de huit à neuf - milles du nord au sud, et large d'une demi-douzaine de l'est à l'ouest.</p> - - <p>«Est-ce que c'est la mer?... demanda Bob.</p> - - <p>—Non... un morceau à peine, répondit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—C'est bien plus grand?...</p> - - <p>—Oui!... On ne voit pas où ça finit.»</p> - - <p>Mais, le ferry-boat n'allant pas au delà de Queenstown, Bob ne vit pas - ce qu'il tenait tant à voir.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span></p> - - <p>Par exemple, il y avait, par centaines, des navires de toutes - sortes, ceux de long cours et ceux de cabotage. Cela s'explique, - puisque Queenstown est à la fois un port de relâche et un port - d'approvisionnement. Les grands transatlantiques des lignes anglaises - ou américaines, partis des États-Unis, y déposent leurs dépêches, qui - gagnent ainsi une demi-journée. De là, des steamers se dirigent vers - Londres, Liverpool, Cardiff, Newcastle, Glasgow, Milford, et autres - ports du Royaume-Uni,—bref, un mouvement maritime, qui se chiffre par - plus de douze cent mille tonnes.</p> - - <p>Bob demandait des bateaux!... Eh bien! il n'aurait jamais imaginé - qu'il pût en exister tant que cela,—P'tit-Bonhomme non plus,—les - uns amarrés ou mouillés, les autres entrant ou sortant, les uns - arrivant des pays d'outremer, les autres en partance pour les régions - lointaines, ceux-ci avec le phare élégant de leur voilure gonflée à la - brise, ceux-là troublant de leurs puissantes hélices les eaux de la - baie de Cork.</p> - - <p>Et, tandis que Bob contemplait de ses yeux écarquillés toute cette - animation de la baie, P'tit-Bonhomme songeait, lui, à l'agitation - commerciale qui se développait à ses regards, aux riches cargaisons - arrimées dans les cales de navires, balles de coton, balles de laine, - tonneaux de vin, pipes de trois-six, sacs de sucre, boucauts de café, - et il se disait que cela se vendait... que cela s'achetait... que - c'étaient les affaires...</p> - - <p>Cependant à quoi leur eût servi de s'attarder sur les quais de - Queenstown, où tant de misère se mêle, hélas! à tant de richesses. Çà - et là, il y avait un grand nombre de ces «mudlarks», petits pauvres - et vieilles femmes, occupés à fouiller les vases découvertes à marée - basse, et au coin des bornes, des malheureux disputant aux chiens - quelques détritus...</p> - - <p>Tous deux reprirent le ferry-boat et revinrent à Cork. La promenade - avait été amusante, sans doute, mais elle avait coûté gros. Le - lendemain, il faudrait aviser aux moyens de gagner plus qu'on ne - dépenserait, sinon les précieuses guinées se fondraient comme un - morceau <span class="pagenum" id="Page_317">317</span> de glace dans la main qui le serre. En attendant, le mieux - était de dormir sur le grabat de l'auberge, et c'est ce qui eut lieu.</p> - - <p>Il n'y a pas à reprendre par le détail ce que fut l'existence de - P'tit-Bonhomme, doublé de son ami Bob, pendant les six mois qui - suivirent son arrivée à Cork. L'hiver, long et rude, eût peut-être - été funeste à des enfants inhabitués à souffrir de la faim et du - froid. La nécessité fit un homme de ce garçonnet de onze ans. Jadis, - chez la Hard, s'il avait vécu de rien, actuellement, s'il vivait de - peu—<i>vivere parvo</i>, il parvint à vivre, et Bob avec lui. Plus d'une - fois, le soir venu, ils n'eurent à partager qu'un œuf, où, l'un - après l'autre trempait sa mouillette. Et, cependant, ils ne demandèrent - jamais l'aumône. Bob avait compris qu'il y avait honte à mendier. Ils - étaient à l'affût de commissions à faire, de voitures à chercher aux - stations, des bagages, un peu lourds parfois, que les voyageurs leur - donnaient à porter au sortir de la gare, etc.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme entendait ménager le plus possible ce qui lui restait - de ses gages de Trelingar-castle. Or, dès les premiers jours de son - arrivée à Cork, il avait dû en sacrifier une partie. N'avait-il pas - fallu acheter des vêtements et des souliers à Bob, et quelle joie - celui-ci éprouva à revêtir un «complet» de treize shillings, tout neuf! - Il ne pouvait décemment aller en haillons, nu-tête et nu-pieds, lorsque - son grand frère était assez proprement vêtu. Cette dépense une fois - faite, on s'ingénierait à ne plus vivre que des quelques pence gagnés - quotidiennement. Et l'estomac vide, comme ils enviaient Birk, qui du - moins, finissait par découvrir sa nourriture à droite et à gauche.</p> - - <p>«J'aurais voulu être chien!... disait Bob.</p> - - <p>—Tu n'es pas dégoûté!» répondait P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Quant au loyer du galetas de l'auberge, jamais on ne fut en retard. - Aussi, le propriétaire, qui s'intéressait à ces deux enfants, les - gratifiait-il de loin en loin d'une bonne soupe chaude... Décidément, - il leur était bien permis de l'accepter sans rougir.</p> - - <p>Si P'tit-Bonhomme tenait tant à conserver les deux livres qui lui - restaient en poche après les premiers achats, c'est qu'il attendait - toujours <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> l'occasion de les «mettre dans les affaires». C'était - la formule dont il se servait. Bob ouvrait de grands yeux, lorsqu'il - l'entendait s'exprimer de la sorte. Alors P'tit-Bonhomme lui expliquait - que cela consisterait à acheter des choses et à les revendre plus cher - qu'on ne les avait achetées.</p> - - <p>«Des choses qui se mangent?... demanda Bob.</p> - - <p>—Des choses qui se mangent ou des choses qui ne se mangent pas, c'est - selon.</p> - - <p>—J'aimerais mieux des choses qui se mangent...</p> - - <p>—Pourquoi, Bob?</p> - - <p>—Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir - avec!</p> - - <p>—Eh! Bob, tu n'entends déjà pas si mal le commerce! L'important est - de bien choisir ce qu'on achète, et on finit toujours par vendre avec - profit.»</p> - - <p>C'est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques - tentatives de nature à l'encourager. Le papier à lettres, les - crayons, les allumettes, s'il essaya de ce genre de négoce, presque - infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la - vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui - étaient si intéressants, ils avaient l'air si honnête, ils offraient - la marchandise avec tant de gentillesse, qu'on ne résistait guère à la - tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin - de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après - avoir entrepris ce commerce, P'tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun - un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre, - les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours - de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne - quittait jamais son maître. Est-ce donc qu'il se considérait comme leur - associé ou, tout au moins, leur commis? De temps à autre, un journal - entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en - faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives! Bientôt même - on le vit avec une corbeille, placée sur son <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> dos, dans laquelle - les publications étaient soigneusement disposées, et qu'une toile cirée - pouvait recouvrir en cas de pluie.</p> - - <p>C'était là une idée de P'tit-Bonhomme et point mauvaise en somme. - Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si - sérieux, si pénétré de l'importance de ses fonctions. Mais alors, - adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage! - Lorsque ceux-ci s'approchaient de l'intelligent animal, quels sourds - grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les - lèvres relevées du colporteur à quatre pattes! On ne parlait que du - chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait - directement avec lui. L'acheteur prenait dans la corbeille le journal - à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk - portait au cou.</p> - - <p>Encouragé par le succès, P'tit-Bonhomme songea à étendre «ses - affaires». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes - d'allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il - résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En - de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son - maître, qui ne s'en montrait pas jaloux,—au contraire, et Birk était - récompensé de quelque bon morceau accompagné d'une bonne caresse. Ils - faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les - familles se sentir aussi unies que l'étaient ce chien et ces deux - enfants!</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-320.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">Birk, un journal entre les dents. (<a href="#Page_318">Page 318.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-320.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une - intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit - moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait - volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, - ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé - la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas - qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y - prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de - patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, - il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture - et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans - quelle mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé - de librairie, dirigeant <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> le magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus - belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne - de «bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour - cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence - bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône - d'un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il - pas le temps où il courait sur les grandes routes... derrière les - voitures?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-321.jpg" alt="" width="550" height="793" /> - <p class="captioncenter">Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. (<a href="#Page_323">Page 323.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-321.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct - particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très - régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant - pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait - sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir, - il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait - acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bien <span class="pagenum" id="Page_322">322</span> qu'à la - fin de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, - s'il eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, - chez lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la - sienne à sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque - semaine, les bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger - intérêt.</p> - - <p>Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force - d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune - garçon,—l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires. - Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une - façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus - importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de - bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage, - où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin... - C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait - pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton - esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable - d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après - tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver...</p> - - <p>L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent - l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883. - P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les - rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au - milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela - ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge, - acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du - moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère. - Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte - dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du - poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron - de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à - travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le - dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages - du Royaume-Uni, <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs - vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que - possible,—l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses - leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi, - accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils - redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown—deux bons petits bourgeois, - qui se promènent après toute une semaine de travail!</p> - - <p>Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et - Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites.</p> - - <p>«Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur - l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?...</p> - - <p>—Un grand pays, Bob.</p> - - <p>—Plus grand que le nôtre?...</p> - - <p>—Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu - vois, au moins huit jours de traversée!</p> - - <p>—Et il y a des journaux dans ce pays-là?...</p> - - <p>—Des journaux, Bob?... Oh! par centaines... des journaux qui se - vendent jusqu'à six pence...</p> - - <p>—Tu es sûr?...</p> - - <p>—Très sûr... même qu'il faudrait des mois et des mois pour les lire - tout entiers!»</p> - - <p>Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P'tit-Bonhomme, qui - était capable d'affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments, - à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus - vif désir eût été de s'élancer sur le pont, de grimper dans la mâture, - tandis que P'tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et - la cargaison...</p> - - <p>Mais, jusqu'alors, ni l'un ni l'autre n'avait osé embarquer sans - l'autorisation du capitaine—un personnage dont ils se faisaient - une idée!... Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de - beaucoup! Songez donc, «le maître après Dieu», comme l'avait entendu - dire P'tit-Bonhomme, qui l'avait répété à Bob.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span></p> - - <p>Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons - qu'ils pourront le satisfaire un jour,—ainsi que tant d'autres qui - s'éveillaient en eux!</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_24">VIII<br /> - PREMIER CHAUFFEUR.</h2> - - <p>Ainsi s'acheva l'année 1882, qui fut marquée à l'actif et au passif de - P'tit-Bonhomme par tant d'alternatives de bonne et de mauvaise fortune, - la dispersion de la famille Mac Carthy, dont il n'entendait plus - parler, les trois mois passés à Trelingar-castle, la rencontre de Bob, - l'installation à Cork, la prospérité de ses affaires.</p> - - <p>Pendant les premiers mois de l'année nouvelle, si le commerce ne se - ralentit pas, il semblait qu'il eût atteint son maximum. Comprenant - que cela n'avait aucune chance de s'accroître, P'tit-Bonhomme était-il - toujours hanté de l'idée d'entreprendre quelque opération plus - fructueuse—pas à Cork,—non, dans une ville importante de l'Irlande... - Et sa pensée se dirigeait vers Dublin... Pourquoi une occasion ne se - présenterait-elle pas?...</p> - - <p>Janvier, février, mars s'écoulèrent. Les deux enfants vivaient en - économisant penny sur penny. Par bonheur, leur petit pécule s'augmenta, - grâce à une certaine vente, qui procura en peu de temps un joli - bénéfice. Il s'agissait d'une brochure politique, relative à l'élection - de M. Parnell, et dont P'tit-Bonhomme obtint le privilège exclusif dans - les rues de Cork et de Queenstown. Voulait-on acheter cette brochure, - il fallait s'adresser à lui, à lui seul, et Birk en eut des charges - sur le dos. Ce fut un véritable succès, et, quand on arrêta <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> les - comptes au commencement d'avril, il y avait en caisse trente livres, - dix-huit shillings et six pence. Jamais les boys ne s'étaient vus si - riches.</p> - - <p>Alors s'établirent de longs débats sur la question de louer une étroite - boutique, dans le voisinage de la gare. Ce serait si beau d'être chez - soi! Ce diable de Bob, qui ne doutait de rien, y pensait... Voyez-vous - ce magasin, son étalage de journaux et d'articles de librairie, avec un - patron de onze ans et un employé de huit,—des patentés chez lesquels - le collecteur serait venu toucher des taxes! Oui! c'était tentant, et - ces deux enfants, si dignes d'intérêt, auraient certainement trouvé - quelque crédit... La clientèle ne leur aurait pas fait défaut. Aussi - P'tit-Bonhomme réfléchissait-il aux aléas divers, pesant le pour et le - contre... Et puis, son idée était toujours de se transporter à Dublin, - où l'attirait on ne sait quel pressentiment de sa destinée... Enfin, il - hésitait, il résistait aux instances de Bob, lorsqu'une circonstance se - présenta, qui allait décider de son avenir.</p> - - <p>On était au dimanche 8 avril. P'tit-Bonhomme et Bob avaient formé le - projet de passer la journée à Queenstown. Le principal attrait de cette - partie de plaisir devait être de déjeuner et de dîner dans un modeste - cabaret de matelots.</p> - - <p>«On mangera du poisson?... demanda Bob.</p> - - <p>—Oui, répondit P'tit-Bonhomme, et même du homard, ou, à défaut, du - crabe, si tu veux...</p> - - <p>—Oh! oui... je veux!»</p> - - <p>Les enfants mirent leurs plus beaux habits bien nettoyés, ils - chaussèrent leurs souliers bien cirés, et les voilà partis à la pointe - du jour, avec Birk dûment brossé.</p> - - <p>Il faisait un superbe temps, un rayonnement de soleil printanier, une - légère brise assez chaude. La descente de la Lee à bord d'un ferry-boat - fut un enchantement. Il y avait des musiciens à bord, des virtuoses - de la rue, dont la musique excita l'admiration de Bob. La journée - s'annonçait d'une agréable façon, et ce serait délicieux, si elle - finissait de même.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span></p> - - <p>A peine débarqué sur le quai de Queenstown, P'tit-Bonhomme avisa une - auberge, à l'enseigne de <i>Old Seeman</i>, toute disposée, semblait-il, à - les recevoir.</p> - - <p>A la porte, dans un baquet, une demi-douzaine de crustacés remuaient - leurs pinces et leurs pattes, en attendant l'heure du bouillon final, - si quelque consommateur voulait y mettre le prix. D'une table, placée - près de la fenêtre, on ne perdrait pas de vue les navires amarrés aux - estacades du port.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme et Bob allaient donc entrer dans ce lieu de délices, - lorsque leur attention fut attirée par un grand bâtiment, arrivé de - la veille, en relâche à Queenstown, et qui procédait à sa toilette - dominicale.</p> - - <p>C'était le <i>Vulcan</i>, un steamer de huit à neuf cents tonneaux, venant - d'Amérique, et devant repartir le lendemain pour Dublin. C'est, du - moins, ce qu'un vieux matelot, coiffé d'un surouet jaunâtre, répondit - aux questions qui lui furent posées.</p> - - <p>Or, tous deux examinaient ce navire, mouillé à une demi-encablure, - lorsqu'un grand garçon, la figure encharbonnée, les mains noires, - s'approcha de P'tit-Bonhomme, le regarda, ouvrit une large bouche, - ferma les yeux, puis s'écria:</p> - - <p>«Toi... toi!... c'est toi?»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme demeura interloqué, et Bob ne le fut pas moins. Cet - individu qui le tutoyait!... Et un nègre, qui plus est!... Pas de - doute, il y avait erreur.</p> - - <p>Mais voici que le prétendu nègre, tournant et retournant la tête, - devint encore plus démonstratif.</p> - - <p>«C'est moi... Tu ne me reconnais pas?... C'est moi... La - ragged-school... Grip!...</p> - - <p>—Grip!» répéta P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>C'était Grip, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, - échangeant leurs baisers avec une telle effusion que P'tit-Bonhomme en - sortit noir comme un charbonnier.</p> - - <p>Quelle joie de se revoir! L'ancien surveillant de la ragged-school - <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> était maintenant un gaillard de vingt ans, dégourdi, vigoureux, - solidement campé, ne rappelant en rien le souffre-douleur des - déguenillés de Galway, si ce n'est qu'il avait conservé sa bonne - physionomie d'autrefois.</p> - - <p>«Grip... Grip... c'est toi... c'est toi!... ne cessait de redire - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Oui... moi... et qui n' t'ai jamais oublié, mon boy!</p> - - <p>—Et tu es matelot?...</p> - - <p>—Non... chauffeur à bord du <i>Vulcan</i>!»</p> - - <p>Cette qualification de chauffeur fit sur Bob une impression - considérable.</p> - - <p>«Qu'est-ce que vous faites chauffer, monsieur? demanda-t-il. La - soupe?...</p> - - <p>—Non, p'tiôt, répondit Grip, la chaudière qui fait marcher not' - machine, qui fait marcher not' bateau!»</p> - - <p>Et, là-dessus, P'tit-Bonhomme présenta Bob à son ancien protecteur de - la ragged-school.</p> - - <p>«Une sorte de frère, dit-il, que j'ai rencontré sur la grande - route... et qui te connaît bien, car je lui ai souvent raconté notre - histoire!... Ah! mon bon Grip, que tu dois avoir de choses à me dire... - depuis près de six ans que nous sommes séparés!</p> - - <p>—Et toi?... répliqua le chauffeur.</p> - - <p>—Eh bien! viens... viens déjeuner avec nous... dans ce cabaret où nous - allions entrer...</p> - - <p>—Ah! non! dit Grip. Ça s'ra vous qui d'jeunerez avec moi! Mais - auparavant, v'nez à bord...</p> - - <p>—A bord du <i>Vulcan</i>?...</p> - - <p>—Oui.»</p> - - <p>A bord... tous les deux?... Bob et P'tit-Bonhomme ne pouvaient en - croire Grip. C'est comme si on leur eût proposé de les mener au - paradis!...</p> - - <p>«Et notre chien?...</p> - - <p>—Què chien?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-328.jpg" alt="" width="550" height="794" /> - <p class="captioncenter">C'était Grip! Ils tombèrent dans les bras l'un de - l'autre.(<a href="#Page_326">Page 326.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-328.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Birk.</p> - - <p>—C'te bête, qui tourn' autour d' moi?... C'est vot' chien?...</p> - - <p>—Notre ami... Grip... un ami... dans ton genre!»</p> - - <p>Croyez que Grip fut flatté de la comparaison, et que Birk reçut de sa - part une amicale caresse!</p> - - <p>«Mais le capitaine?... dit Bob, qui manifestait une hésitation bien - naturelle.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-329.jpg" alt="" width="550" height="786" /> - <p class="captioncenter">Le chauffeur fit descendre ses invités. (<a href="#Page_330">Page 330.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-329.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—L' capitaine est à terre, et le s'cond-maître vous r'cevra comme des - milords!»</p> - - <p>Pour cela, Bob n'en doutait pas... En compagnie de Grip... Un premier - chauffeur... c'est quelqu'un!</p> - - <p>«Et, d'ailleurs, reprit Grip, il faut que j' fasse un bout d' toilette, - que je m' lave de la tête aux pieds, maint'nant qu' mon service est - terminé.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p> - - <p>—Ainsi, Grip, tu vas être libre toute la journée?...</p> - - <p>—Tout' la journée.</p> - - <p>—Quelle excellente idée, Bob, nous avons eue de venir à Queenstown!</p> - - <p>—Je te crois, dit Bob.</p> - - <p>—Et pis, ajouta Grip, faut qu' tu t' débarbouilles aussi, car je t'ai - tout noirci, P'tit-Bonhomme! Tu t'appelles toujours comm' ça?...</p> - - <p>—Oui, Grip.</p> - - <p>—J' l'aim' mieux.</p> - - <p>—Grip... je voudrais t'embrasser encore une fois.</p> - - <p>—Ne t' gêne pas, mon boy, puisque on va s' tremper l' nez dans une - baille!</p> - - <p>—Et moi?... dit Bob.</p> - - <p>—Toi d' même!»</p> - - <p>C'est ce qui eut lieu, et c'est ce qui rendit Bob non moins nègre que - Grip.</p> - - <p>Bah! on en serait quitte pour se savonner la figure et les mains à - bord du <i>Vulcan</i>, dans le poste où couchait le chauffeur. A bord... le - poste... Bob ne pouvait y croire!</p> - - <p>Un instant après, les trois amis—sans oublier Birk—embarquaient dans - le you-you que Grip conduisait à la godille,—à l'extrême joie de Bob - de se sentir balancé de cette façon—et, en moins de deux minutes, ils - avaient accosté le <i>Vulcan</i>.</p> - - <p>Le maître d'équipage adressa un signe de la main à Grip,—un signe de - franche amitié, et le chauffeur fit descendre ses invités par le capot - de la chaufferie, laissant Birk courir sur le pont.</p> - - <p>Là, une cuvette, disposée au pied du cadre de Grip, fut remplie d'une - belle eau claire,—et leur permit de recouvrer leur couleur naturelle. - Puis, tandis qu'il s'habillait, Grip raconta son histoire.</p> - - <p>Lors de l'incendie de la ragged-school, assez grièvement blessé, il - était entré à l'hôpital, où il resta six semaines environ. Il n'en - sortit qu'en parfait état de santé, toutefois sans aucune ressource. La - ville s'occupait alors de réinstaller l'école des déguenillés, car on - ne pouvait <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> laisser ces misérables à la merci des rues. Mais, au - souvenir des quelques années passées dans cet abominable milieu, Grip - ne se sentait aucun désir de le réintégrer. Vivre entre M. O'Lobkins - et la vieille Kriss, surveiller de mauvais garnements tels que Carker - et ses camarades, cela n'avait rien d'enviable. Et d'ailleurs, - P'tit-Bonhomme n'était plus là. Grip savait qu'il avait été emmené - par une belle dame. Où?... Il l'ignorait, et, lorsqu'il fut hors de - l'hôpital, les recherches faites à ce sujet demeurèrent sans résultat.</p> - - <p>Voilà donc que Grip abandonne Galway. Il court les campagnes du - district. Entre temps, il trouve un peu de travail dans les fermes - à l'époque de la moisson. Pas de position fixe, et c'est ce qui - l'inquiète. Il va devant lui de bourgade en bourgade, pouvant à peine - se suffire, moins malheureux cependant qu'il avait été du temps de la - ragged-school.</p> - - <p>Un an plus tard, Grip était arrivé à Dublin. Il eut alors l'idée - de naviguer. Être marin, ce métier lui semblait plus sûr, plus - «nourrissant» que n'importe quel autre. Mais, à dix-huit ans, il - est trop tard pour être mousse et même pour être novice. Eh bien! - puisqu'il n'était plus d'âge à embarquer comme matelot, puisqu'il ne - connaissait rien de cet état, il embarquerait comme soutier, et c'est - ce qu'il avait fait à bord du <i>Vulcan</i>. Loger au fond des soutes, au - milieu d'une atmosphère de poussière noire, respirer un air étouffant, - ce n'est peut-être pas l'idéal du bien-être ici-bas. Bon! Grip était - courageux, laborieux, résolu, et c'était la vie assurée. Sobre, zélé, - il s'accoutuma vite à la discipline du bord. Jamais il n'encourut aucun - reproche. Il conquit l'estime du capitaine et de ses officiers, qui - s'intéressèrent à ce pauvre diable sans famille.</p> - - <p>Le <i>Vulcan</i> naviguait de Dublin à New-York ou autres ports du littoral - est de l'Amérique. Pendant deux ans, Grip traversa nombre de fois - l'Océan, étant chargé de l'arrimage des soutes et du service du - combustible. Puis l'ambition lui vint. Il demanda à être employé comme - chauffeur sous les ordres des mécaniciens. On le prit à l'essai, et - il ne tarda pas à satisfaire ses chefs. Aussi, son apprentissage <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> - terminé, lui confia-t-on la place de premier chauffeur, et c'est - en cette qualité que P'tit-Bonhomme venait de retrouver son ancien - compagnon de la ragged-school sur les quais de Queenstown.</p> - - <p>Il va sans dire que le brave garçon, de parfaite conduite, éprouvant - peu de goût pour les coureurs de bordées et les forcenés noceurs dont - il y a tant dans la marine marchande, avait toujours voulu mettre de - côté sur ce qu'il gagnait. Il possédait donc quelques économies qu'il - voyait mensuellement grossir,—une soixantaine de livres, dont il - n'avait jamais voulu opérer le placement. Tirer intérêt de son argent, - est-ce que cela lui serait venu à l'idée, et n'était-ce pas déjà d'une - invraisemblance rare que Grip eût de l'argent à placer?</p> - - <p>Telle fut l'histoire que Grip raconta gaiement,—histoire à laquelle - P'tit-Bonhomme répliqua en racontant la sienne. Eh! elle était - autrement mouvementée, et Grip ne put en croire ses oreilles, lorsqu'il - entendit parler des succès dramatiques de miss Anna Waston, de cette - existence honnête et heureuse des fermiers de Kerwan, des malheurs qui - avaient frappé la famille, maintenant dispersée, et dont on n'avait - plus de nouvelles, puis, de l'opulence de Trelingar-castle et des - prouesses du comte Ashton, enfin de la façon dont tout cela avait fini.</p> - - <p>Bob dut aussi donner quelques renseignements biographiques sur - lui-même. La biographie de Bob!... Mon Dieu, que c'était simple: il - n'en avait pas. Sa vie ne commençait véritablement que du jour où il - avait été recueilli sur la grande route, ou plutôt repêché dans le - courant de la Dripsey, alors qu'il avait voulu mourir...</p> - - <p>Quant à Birk, son histoire était celle de son jeune maître. Aussi - s'abstint-il de la raconter,—à quoi il n'aurait pas manqué, sans - doute, si on l'en eût prié.</p> - - <p>«Et, à présent, il n'est qu' temps d'aller déjeuner! dit le premier - chauffeur du <i>Vulcan</i>.</p> - - <p>—Pas avant d'avoir visité le navire! répondit vivement P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Et grimpé au haut des mâts! ajouta Bob.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p> - - <p>—Comme ça vous plaira, mes boys!» répliqua Grip.</p> - - <p>On débuta par descendre dans la cale à travers les panneaux du pont. - Quel plaisir éprouva notre négociant en herbe à voir ce superbe - arrimage: des balles de coton, des boucauts de sucre, des sacs de - café, des caisses de toutes sortes renfermant les produits exotiques - du Nouveau-Continent. Il flairait à plein nez cette pénétrante - odeur de commerce. Et dire que toutes ces marchandises avaient été - achetées au loin pour le compte des armateurs du <i>Vulcan</i>, qui - allaient les revendre sur les marchés du Royaume-Uni... Ah! si jamais - P'tit-Bonhomme...</p> - - <p>Grip interrompit ce rêve, invitant son boy à remonter sur le pont afin - de le conduire aux cabines du capitaine et des officiers, disposées - sous la dunette, tandis que Bob, grimpant aux enfléchures des haubans, - s'achevalait sur les barres du mât de misaine. Non! de sa vie il - n'avait été si heureux, si joyeux, si souple, si singe, et peut-être y - avait-il en lui l'étoffe d'un mousse?...</p> - - <p>A onze heures, Grip, P'tit-Bonhomme et Bob étaient assis devant une - table dans le cabaret de l'<i>Old Seeman</i>, Birk, sur son derrière, la - bouche à la hauteur de la nappe, et, si tous avaient appétit, nous le - laissons à imaginer.</p> - - <p>Mais aussi quel repas dont Grip avait voulu prendre la dépense à son - compte, des œufs au beurre noir, du jambon froid, doublé d'une - tremblottante gelée couleur d'or, du fromage de Chester, le tout arrosé - d'une excellente ale écumeuse! Et il y eut du homard,—non le vulgaire - crabe, le tourteau du pauvre,—du vrai homard d'un blanc rosé dans sa - carapace rougie à l'eau bouillante, du homard des riches, et que Bob - déclara supérieur à tout ce qu'on peut inventer de meilleur pour «se - mettre dans le ventre!»</p> - - <p>Il va de soi que manger n'empêchait point de causer. On parlait la - bouche pleine, et, si cela ne se pratique pas chez les gens comme il - faut, nos jeunes convives donneront pour excuse qu'ils n'avaient point - de temps à perdre.</p> - - <p>Et alors, que de souvenirs échangés entre Grip et P'tit-Bonhomme, - <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> tandis qu'ils subissaient cette existence dégradante de la - ragged-school... Et l'affaire de la pauvre mouette... et le cadeau du - fameux gilet de laine... et les abominations de Carker!...</p> - - <p>«Què qu'il est dev'nu, c' gueux? demanda Grip.</p> - - <p>—Je ne sais, et ne tiens guère à le savoir, répondit P'tit-Bonhomme. - Ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux, ce serait de le - rencontrer.</p> - - <p>—Sois tranquille, tu n' le rencontreras point! affirma Grip. Mais, - puisque tu vends des tas d' journaux, mon boy, je t' conseille d' les - lire què'quefois!</p> - - <p>—C'est ce que je fais.</p> - - <p>—Eh bien... tu liras un d' ces jours que ce ch'napan d' Carker est - mort d'un' fièvre de chanvre!</p> - - <p>—Pendu?... Oh! Grip...</p> - - <p>—Oui... pendu! Et ça... il n' l'aura pas volé!»</p> - - <p>Puis, les détails de l'incendie de l'école revenaient à la mémoire. - C'était Grip qui avait sauvé l'enfant au péril de sa vie, et c'était la - première fois que celui-ci avait l'occasion de l'en remercier, et il - l'en remerciait en lui serrant les mains.</p> - - <p>«C'est que j'ai toujours pensé à toi depuis que nous avons été séparés! - dit-il.</p> - - <p>—T'as eu raison, mon boy!</p> - - <p>—Il n'y a que moi qui n'ai pas pensé à Grip! s'écria Bob avec l'accent - d'un profond regret.</p> - - <p>—Puisque tu m' connaissais que d' nom, pauv' Bob! répondit Grip. - Maint'nant tu m' connais...</p> - - <p>—Oui, et je parlerai toujours de toi, quand nous causerons, nous deux - Birk!»</p> - - <p>Birk répondit par un aboiement confirmatif,—ce qui lui valut une - épaisse sandwiche au lard, dont il ne fit qu'une bouchée. En dépit de - ce que lui affirmait Bob, il ne semblait point avoir de goût pour le - homard.</p> - - <p>Grip fut alors interrogé sur ses voyages en Amérique. Il parla des <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> - grandes villes des États-Unis, de leur industrie, de leur commerce, et - P'tit-Bonhomme l'écoutait si avidement qu'il en oubliait d'avaler.</p> - - <p>«Et puis, fit observer Grip, il y a aussi d' ces grandes villes - en Angleterre, et si tu t' rends jamais à Londres, à Liverpool, à - Glasgow...</p> - - <p>—Oui... Grip, je sais... J'ai lu dans les journaux... des villes de - négoce... Mais c'est loin...</p> - - <p>—Non... pas loin.</p> - - <p>—Pas loin pour les marins qui y vont en bateau, tandis que pour les - autres...</p> - - <p>—Eh bien... et Dublin?... s'écria Grip. C' n'est qu'à trois cents - milles d'ici... Les trains vous y débarquent en une journée... et pas - d' mer à traverser...</p> - - <p>—Oui... Dublin!» murmura P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Et cela répondait si directement à son plus ardent désir, qu'il demeura - pensif.</p> - - <p>«Vois-tu, reprit Grip, c'est un' belle ville, où l'on fait des mille - d'affaires... Les navires s' contentent pas d'y r'lâcher comme à - Cork... ils prennent des chargements... ils r'viennent avec des - cargaisons...»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme écoutait toujours, et sa pensée l'entraînait... - l'entraînait...</p> - - <p>«Tu d'vrais v'nir t'installer à Dublin, dit Grip. J' suis sûr que tu - f'rais les choses mieux qu'ici... et s'il t' fallait un peu d'argent...</p> - - <p>—Nous avons des économies, Bob et moi, répondit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Je crois bien, appuya Bob, qui tira un shilling et six pence de sa - poche.</p> - - <p>—Moi aussi, j'en ai, dit Grip, et je n' sais où les fourrer!</p> - - <p>—Pourquoi ne les places-tu pas... dans une banque... quelque part?...</p> - - <p>—Ai pas confiance...</p> - - <p>—Mais alors tu perds ce que cela pourrait te rapporter en intérêts, - Grip...</p> - - <p>—Ça vaut mieux que d' perdre c' qu'on a!... Par exemple, si <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> j' - n'ai pas confiance dans les autres, j'aurais confiance en toi, mon - boy, et si tu v'nais à Dublin, qui est l' port d'attache du <i>Vulcan</i>, - on s' verrait souvent!... Què bonheur, et j' te le répète, si, pour - entreprendre un commerce, il t' fallait un peu d'argent, j' te - donnerais volontiers tout c' que j'ai...»</p> - - <p>L'excellent garçon était prêt à le faire. Il était si heureux, si - heureux d'avoir retrouvé son P'tit-Bonhomme... Est-ce qu'il ne semblait - pas qu'ils fussent liés l'un à l'autre par un lien que nul incident ne - saurait jamais rompre?</p> - - <p>«Viens donc à Dublin, répéta Grip. Veux-tu que j' te dise c' que j' - pense?...</p> - - <p>—Dis, mon Grip.</p> - - <p>—Eh bien... j'ai toujours eu c' t'idée... comme ça... que tu f'rais - fortune...</p> - - <p>—Moi aussi... j'ai toujours eu cette idée-là!» répondit simplement - P'tit-Bonhomme, dont les yeux brillaient d'un éclat vraiment - extraordinaire.</p> - - <p>«Oui... continua Grip, j' te vois riche... un jour... très riche... - Mais c' n'est pas à Cork que tu gagneras beaucoup d'argent!... - Réfléchis à c' que j' te dis là, car il n' faut pas agir sans avoir - réfléchi...</p> - - <p>—Comme de juste, Grip.</p> - - <p>—Et maintenant qu'il n'y a plus rien à manger... soupira Bob en se - levant.</p> - - <p>—Tu veux dire, mousse, répliqua Grip, maint'nant qu' tu n'as plus - faim...</p> - - <p>—Oui... peut-être... je ne sais pas... C'est la première fois que cela - m'arrive...</p> - - <p>—Allons nous promener,» proposa P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Et ce fut ainsi que s'acheva cette après-midi, et que de projets - formèrent les trois amis, tandis qu'ils parcouraient les quais et les - rues de Queenstown, escortés de Birk!</p> - - <p>Puis, lorsqu'on fut au moment de se séparer, et que Grip eut reconduit - les deux enfants à l'appontement du ferry-boat:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_337">337</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-337.jpg" alt="" width="550" height="796" /> - <p class="captioncenter">Les enfants se donnaient du mal. (<a href="#Page_340">Page 340.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-337.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Nous nous r'verrons, dit-il... On n' peut pas s'être r'trouvés pour n' - pas se r'voir...</p> - - <p>—Oui... Grip... à Cork... la première fois que le <i>Vulcan</i> y - relâchera...</p> - - <p>—Pourquoi pas à Dublin, où il reste des s'maines què'quefois? oui... à - Dublin, si tu t' décides...</p> - - <p>—Adieu, Grip!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_338">338</span></p> - - <p>—Au r'voir, mon boy!»</p> - - <p>Ils s'embrassèrent de bon cœur, non sans une profonde émotion dont - ni l'un ni l'autre ne cherchait à se défendre.</p> - - <p>Bob et Birk eurent leur part des adieux, et, lorsque le ferry-boat eut - démarré, Grip le suivit longtemps des yeux, tandis qu'il remontait en - haletant le cours de la rivière.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_25">IX<br /> - UNE IDÉE COMMERCIALE DE BOB.</h2> - - <p>A un mois de là, sur la route qui descend vers le sud-est de Cork dans - la direction de Youghal, en traversant les territoires orientaux du - comté, un garçon de onze ans, un garçonnet de huit, poussaient par - l'arrière une légère charrette que traînait un chien attelé entre ses - brancards.</p> - - <p>Les deux enfants étaient P'tit-Bonhomme et Bob. Le chien était Birk.</p> - - <p>Les incitations de Grip avaient porté leur fruit. Avant d'avoir - rencontré le premier chauffeur du <i>Vulcan</i> à Queenstown, P'tit-Bonhomme - rêvait de quitter Cork pour aller tenter fortune à Dublin. Après - la rencontre, il se décida à faire de son rêve une réalité. Et ne - vous imaginez point qu'il n'eût réfléchi aux conséquences de cette - grave détermination: c'était abandonner le certain pour l'incertain, - pourquoi se le dissimuler? Mais, à Cork, sa situation ne pouvait guère - s'accroître. A Dublin, au contraire, un plus vaste champ s'ouvrait - à son activité. Bob, appelé à donner son avis, se déclara prêt à - partir au premier jour, et un avis de Bob méritait d'être pris en - considération.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_339">339</span></p> - - <p>Il suit de là que notre héros alla retirer ses économies de chez - l'éditeur, lequel ne laissa pas de lui faire quelques observations - sur ses futurs projets. Il n'obtint rien de cet enfant, si - supérieur à son âge, et qui n'avait pas l'habitude de se payer de - chimères,—disposition d'esprit trop commune aux Paddys de tous les - temps. Non! P'tit-Bonhomme était fermement résolu à suivre les chemins - qui montent: c'est le seul moyen d'arriver haut, et son précoce - instinct lui disait que de quitter Cork pour Dublin, c'était s'élever - sur la route de l'avenir.</p> - - <p>Et, maintenant, quelle voie prendrait P'tit-Bonhomme, et quel moyen de - transport?</p> - - <p>La voie la plus courte, c'est celle que suit le railway jusqu'à - Limerick, et de Limerick à travers la province de Leinster jusqu'à - Dublin. Le moyen de transport le plus rapide, c'est de prendre le - train à Cork et d'en descendre, dès qu'il s'arrête dans la capitale - de l'Irlande. Mais ce mode de locomotion avait l'inconvénient de - ne pouvoir s'effectuer qu'en dépensant une guinée par personne, et - P'tit-Bonhomme tenait à ses guinées. Quand on a des jambes, et de - bonnes jambes, pourquoi se faire brouetter en wagon? De la question - de temps, il n'y avait point à s'inquiéter. On arriverait quand on - arriverait. On était dans la belle saison, et les chemins du comté ne - sont point mauvais de mai à septembre. Et quel avantage, quelle entrée - de jeu, si, au lieu de coûter gros, le voyage rapportait, au contraire!</p> - - <p>Telle avait été la préoccupation de notre jeune négociant,—gagner de - l'argent au lieu d'en perdre en frais de route, continuer, de village à - village, de bourgade à bourgade, le trafic qui lui avait réussi à Cork, - vendre des journaux, des brochures, des articles de librairie et de - papeterie, en un mot, faire le commerce en se dirigeant vers Dublin.</p> - - <p>Et, pour exercer ce commerce, que fallait-il? Rien qu'une charrette, - dans laquelle serait déposée la pacotille du marchand forain, et qu'une - toile cirée permettrait d'abriter contre la poussière ou <span class="pagenum" id="Page_340">340</span> la pluie. - Cette charrette, attelée de Birk, qui ne refuserait pas de tirer en - avant, les deux enfants la pousseraient par derrière. On parcourrait - la voie du littoral, parce qu'elle dessert des villes d'une certaine - importance, Waterford, Wexford, Wicklow, et aussi diverses stations - balnéaires très suivies à cette époque de l'année. Sans doute, il y - aurait près de deux cents milles à enlever dans ces conditions. Eh - bien! dût-on y employer deux mois, trois mois, peu importait, si la - boutique ambulante réalisait des gains en marchant au but!</p> - - <p>Voilà pourquoi, à cette date du 18 avril, un mois après avoir rencontré - Grip à Queenstown, P'tit-Bonhomme, Bob et Birk, l'un traînant, les - autres poussant, cheminaient sur la route de Cork à Youghal, où ils - arrivèrent dans la matinée, sans être trop fatigués de leur étape.</p> - - <p>Ils n'avaient point à se plaindre, et, en tous les cas, ce n'est pas - Birk qui eût songé à grommeler. D'ailleurs, on ne le surmenait pas, - et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal - que lui. Très légère, cette charrette à deux roues,—une véritable - occasion dont P'tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork. - Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares, - brochures politiques—quelques-unes assez lourdes d'idées et de style, - cependant,—papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de - bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les - meilleurs débitants à l'enseigne du montagnard écossais peinturluré, - enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et - tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice.</p> - - <p>Que voulez-vous? Les gens de village s'intéressaient à ces deux - enfants, l'un sérieux comme un négociant de vieille roche, l'autre - d'une physionomie si souriante qu'on aurait eu honte de le marchander!</p> - - <p>La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants, - doublée d'un port de cabotage, au fond de l'estuaire de la Blackwater. - Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur! <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> Et Paddy - pourrait-il jamais oublier que c'est aux environs de Youghal que sir - Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le - véritable pain de l'Irlande?</p> - - <p>P'tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit - à prendre du repos qu'après avoir entièrement réassorti son étalage, - lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner - substantiel à la table d'une auberge, un lit pour Bob et pour lui, - une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon - compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en - s'arrêtant aux fermes, et il s'en comptait de deux à trois par mille. - C'est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette, - lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer - nuitamment sur les routes. Oui! c'était préférable, malgré que Birk fût - chien à défendre son maître et son étalage à deux roues.</p> - - <p>Et, lorsque P'tit-Bonhomme se rappelait ce qu'il avait autrefois - souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette - époque! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal - Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi! Ces choses ne - se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du - montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille - royale et la cour d'Angleterre en tournant la mécanique... Il ne vivait - point du produit de l'aumône, mais des bénéfices quotidiennement - réalisés. Et puis, quelle confiance en l'avenir, et quel espoir il - avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu'il avait réussi à - Cork!</p> - - <p>Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre - la route de Dungarvan.</p> - - <p>«Voilà un pont! s'écria Bob. Je n'en ai jamais vu de cette longueur!</p> - - <p>—Moi, non plus,» répondit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de - la Blackwater, et faute duquel on s'allongerait d'une bonne journée de - marche!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_342">342</span></p> - - <p>La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche - brise de l'ouest.</p> - - <p>«C'est comme si on était sur un bateau! fit remarquer ce fin - observateur de Bob.</p> - - <p>—Oui... Bob... un bateau avec vent arrière... sens-tu comme le vent - nous pousse!»</p> - - <p>Le pont traversé sans dommage, il n'y eut plus qu'à s'engager dans le - comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province - de Leinster.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient - sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés? L'essentiel, - c'était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés - à Youghal, avant d'avoir atteint Dungarvan où l'on se réassortirait - de nouveau. Il va de soi qu'en deux ou trois jours, la charrette - aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente - milles, en tenant compte des crochets, ce n'eût été qu'une promenade - de quelques jours. Mais, s'il n'existait que de rares villages à - l'approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette - circonstance offrait des chances de débit qu'il convenait de ne point - négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et - les paysans s'y approvisionnent difficilement des choses usuelles. - Aussi, P'tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en - conscience.</p> - - <p>Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après - s'être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence - récoltés depuis le matin, et P'tit-Bonhomme les inscrivait sur son - «livre de caisse», à la colonne des recettes, en regard de la colonne - des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles, - nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d'aligner cette - monnaie, rien ne plaisait à P'tit-Bonhomme comme d'additionner son - avoir, rien ne plaisait à Birk comme d'être couché près d'eux, pendant - qu'ils réglaient leurs affaires en attendant l'heure de se livrer au - sommeil!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p> - - <p>Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan. - Elle était vide—pas la bourgade, la charrette,—et le réassortiment - dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille - cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d'avoir une certaine - importance. C'est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom, - dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante - toises. Même avantage qu'à Youghal; on peut traverser la baie sans être - obligé de la contourner.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente - idée,—celle d'acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à - très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d'un débit courant dans - la campagne. Ce n'était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait - pas de la surcharge.</p> - - <p>Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l'abandonne - pas, et P'tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu'il arrivera - dans la capitale. D'ailleurs, si la tournée foraine s'accomplissait - sans incidents dignes d'être relatés, elle était exempte - d'accidents—ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice - toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces - enfants? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de - ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n'a point de ces instincts - qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n'est pas si pauvre - qu'en maints comtés,—tels ceux du Connaught ou de l'Ulster. La mer lui - est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur - ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage.</p> - - <p>C'est dans ces conditions favorables que la charrette dépassa <ins class="correction" title="Trenmore">Tramore</ins>, - à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard, - Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster. - P'tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé - tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan, - au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début - commercial à Cork. D'ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés - déjà. Il ne se souvenait que des trois années <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> au milieu de la - famille des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on - regrette les joies du foyer domestique!</p> - - <p>«Bob, dit-il, est-ce que je ne t'ai pas promis que l'on se reposerait à - Waterford?</p> - - <p>—Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux - continuer?...</p> - - <p>—Non... Restons quelques jours ici...</p> - - <p>—A rien faire, alors?...</p> - - <p>—Il y a toujours à faire, Bob.»</p> - - <p>Et, en effet, n'est-ce rien que de visiter une agréable ville de - vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit - un beau pont de trente-neuf arches? Ajoutons que Waterford est un port - très fréquenté,—ce qui intéressait toujours notre jeune négociant,—le - port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service - régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin.</p> - - <p>Tous deux, ayant fait choix d'une auberge convenable, où fut remisée - leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s'y promenèrent - quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient, - comment aurait-on pu s'ennuyer un instant?</p> - - <p>«Hein! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d'un coup?...</p> - - <p>—Non, Bob, répondit P'tit-Bonhomme. Le <i>Vulcan</i> ne relâche pas à - Waterford, et j'ai calculé qu'il doit être loin maintenant... du côté - de l'Amérique...</p> - - <p>—Là-bas... là-bas? fit Bob, en étendant le bras vers l'horizon - circonscrit par le ciel et l'eau.</p> - - <p>—Oui... à peu près... et j'ai lieu de croire qu'il sera de retour, - lorsque nous serons à Dublin.</p> - - <p>—Quel plaisir de retrouver Grip! s'écria Bob. Est-ce qu'il sera encore - tout noir?...</p> - - <p>—C'est probable.</p> - - <p>—Oh! ça n'empêche pas de l'aimer!...</p> - - <p>—Tu as raison, Bob, car il m'a bien aimé, lui, quand j'étais si - malheureux...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-344.jpg" alt="" width="600" height="897" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE...</span> (<a href="#Page_346">Page 346.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-344.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_345">345</span></p> - - <p>—Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux - brillaient de reconnaissance.</p> - - <p>Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui - aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des - voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à - très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été - mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués, - en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et, - en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et - quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface - de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si - variées d'aspect,—une vraie traversée sur un vrai paquebot...</p> - - <p>Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à - réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus - avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip - connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette - vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où - ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un - voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait - P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante - traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à - une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le - voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à - Dublin le littoral du Leinster.</p> - - <p>Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve - dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par - le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas - fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes, - Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort - coup d'épaule par derrière.</p> - - <p>Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si - capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dut <span class="pagenum" id="Page_346">346</span> - perdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la - pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.</p> - - <p>Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage - et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait - des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique - roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme - n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en - droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles. - Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la - charrette avait été contrainte!</p> - - <p>Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize - mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son - embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été - transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que - Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur - ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé - sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un - certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts - à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est - qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III, - pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les - épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les - incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être - valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles - souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il - l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir.</p> - - <p>En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore - s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux - approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela - pour deux raisons.</p> - - <p>La première, c'est que la population est plus dense en cette partie - du comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées, - <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> grâce au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en - communication avec Dublin.</p> - - <p>La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au - milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres, - entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre - gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca - et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à - l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du - sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les - cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles - d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses - abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns, - en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi - Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles—ainsi appelait-on - ceux qui défendaient leur patrie et leur foi!</p> - - <p>Une journée de repos, ce fut ce que P'tit-Bonhomme, ayant fait halte - au port d'Arklow, crut devoir octroyer à son personnel,—mot qui est - justifié si l'on veut bien considérer Birk comme une personne.</p> - - <p>Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de - pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer - par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons - verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles - n'y coûtent pas cher.</p> - - <p>«Je suis sûr que tu n'as jamais mangé d'huîtres? demanda P'tit-Bonhomme - à ce gourmand de Bob.</p> - - <p>—Jamais!</p> - - <p>—Veux-tu en goûter?...</p> - - <p>—Je veux bien.»</p> - - <p>Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu'essayer, et n'alla pas - au delà de la première huître.</p> - - <p>«J'aime mieux le homard! dit-il.</p> - - <p>—C'est que tu es encore trop jeune, Bob!»</p> - - <p>Et Bob répliqua qu'il ne demandait pas mieux que d'atteindre l'âge <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> - de raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite.</p> - - <p>Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow, - le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin.</p> - - <p>Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l'une des plus - curieuses de l'Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la - région des lacs de Killarney! Quel ensemble pittoresque et varié, pour - le plaisir des yeux! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les - plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray - et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses - sur leurs rives; puis, au confluent du cours de l'Ovoca, cette vallée - de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles - bâties au bord d'un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon - enrichi par les sept églises de Saint-Kévin, où affluent les pèlerins - de toute l'Érin!</p> - - <p>Et la tournée commerciale?... Eh bien! cela allait de mieux en mieux. - Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah! qu'ils étaient loin des - comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche - de l'Irlande! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale. - Et, en effet, à partir d'Arklow, la route côtière dessert nombre de - stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la - gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l'argent en poche. - Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu'il ne circule - de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent - consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or - c'est ce qui s'accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P'tit-Bonhomme - aurait doublé sa fortune avant d'arriver au terme du voyage.</p> - - <p>Et puis, Bob avait eu une idée, oui! une idée... très ingénieuse, une - idée qui n'était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue - à lui... une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en - l'exploitant dans ce monde d'enfants riches, hôtes habituels des grèves - du Wicklow,—une idée géniale enfin.</p> - - <p>Bob—il l'avait déjà prouvé en mainte occasion—était habile à <span class="pagenum" id="Page_349">349</span> - dénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes - d'Irlande.</p> - - <p>Jusqu'alors, Bob n'avait tiré aucun profit de ses talents de - grimpeur—un vrai singe! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant - un nid au sommet d'un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au - piège,—simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés - en forme de 4,—il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs. - Mais, avant de quitter Wicklow, l'idée en question avait poussé dans sa - cervelle, et, de là, cette demande d'acheter une cage assez grande pour - contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou - autres de moyenne taille.</p> - - <p>«Et pourquoi? répondit P'tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à - élever des oiseaux?...</p> - - <p>—Point.</p> - - <p>—Qu'en veux-tu faire?...</p> - - <p>—Leur donner la volée...</p> - - <p>—A quoi bon les mettre en cage, alors?...»</p> - - <p>Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette - proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.</p> - - <p>Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant - finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces - enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel - est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la - liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir - un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au - cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!</p> - - <p>Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en - saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs. - La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de - Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur - vol.</p> - - <p>Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les - familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhomme <span class="pagenum" id="Page_350">350</span> - s'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la - main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes - misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des - battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans - la poche du malin garçonnet!</p> - - <p>Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait - chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!</p> - - <p>C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se - trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.</p> - - <p>Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au - pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée - par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement - magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton - de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de M<sup>lle</sup> de Bovet, qui - fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très - fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels, - de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants - et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six - mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin - sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, - dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui - pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que - ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux - approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue? - Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, - un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre - la côte au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sans parler des batteries qui la - protègent au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>. Il paraît que, si l'on gravit les pentes - du cap, une bonne lunette vous permet d'apercevoir les contours des - montagnes du pays de Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, - P'tit-Bonhomme ne put le vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait - pas de lunette, ensuite, parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement - qu'il n'y comptait.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_351">351</span></p> - - <p>Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, - largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la - parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches, - joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement - depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes - qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne - serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était - représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se - passe à fouiller les varechs de la plage.</p> - - <p>Les trois premiers jours furent très fructueux—au point de vue - commercial,—dans cette bourgade. La marchandise de la charrette - s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux - enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros - bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité. - Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et - remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider - dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray. - Le but, c'était Dublin, et quelle joie si le <i>Vulcan</i> s'y trouvait, - mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,—Grip dont on n'avait - plus de nouvelles depuis deux grands mois?</p> - - <p>Donc <ins class="correction" title="P'tit-Bonbomme">P'tit-Bonhomme</ins> songeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait - guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son - départ.</p> - - <p>On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé - ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,—ce - qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.</p> - - <p>Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.</p> - - <p>Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de - trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,—des gentlemen de joyeuse - humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput, - vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre - réglementaire.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-352.jpg" alt="" width="550" height="793" /> - <p class="captioncenter">Les oiseaux de Bob réussirent. (<a href="#Page_351">Page 351.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-352.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler sa <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> - marchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure - du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur, - leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce - n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient - d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé - à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de - passer outre.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_353">353</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-353.jpg" alt="" width="550" height="781" /> - <p class="captioncenter">Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (<a href="#Page_355">Page 355.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-353.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,—un - petit monsieur—dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté - naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il - allait.</p> - - <p>«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse.</p> - - <p>—Et cette cage?...</p> - - <p>—Elle est à moi.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_354">354</span></p> - - <p>—Et ces oiseaux?...</p> - - <p>—Je les ai pris au piège ce matin.</p> - - <p>—Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois - gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois - pence, il met un de ces oiseaux en liberté!...</p> - - <p>—Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront - tous la volée... tous!»</p> - - <p>Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent - emplumée de s'enfuir à tire d'ailes.</p> - - <p>C'était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet - poussa-t-il des cris, répétant:</p> - - <p>«Mes oiseaux!... mes oiseaux!»</p> - - <p>Et les jeunes messieurs de s'abandonner à un rire non moins immodéré - qu'imbécile.</p> - - <p>Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se - disposaient à regagner la parade, lorsqu'ils s'entendirent interpeller - de la sorte:</p> - - <p>«C'est mal ce que vous avez fait là, messieurs!»</p> - - <p>Et qui parlait ainsi?... P'tit-Bonhomme, lequel venait d'arriver - accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s'était passé, et il reprit - d'une voix énergique:</p> - - <p>«Oui... c'est très mal, ce que vous avez fait là!»</p> - - <p>Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen il - ajouta:</p> - - <p>«Après tout, cette méchanceté ne m'étonne pas de la part du comte - Ashton!»</p> - - <p>C'était, en effet, l'héritier du marquis et de la marquise. La noble - famille des Piborne avait quitté Trelingar-castle pour cette station - de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l'une des plus - confortables villas de la bourgade.</p> - - <p>«Ah! c'est ce coquin de groom! répondit avec l'accent du plus profond - mépris le comte Ashton.</p> - - <p>—Moi-même.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_355">355</span></p> - - <p>—Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon - pointer?... Il est donc ressuscité?... Je croyais pourtant lui avoir - réglé son compte...</p> - - <p>—Il n'y paraît pas! répliqua P'tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas - devant l'aplomb de son ancien maître.</p> - - <p>—Eh bien! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce - que je te dois, s'écria le comte Ashton, qui s'avança vivement, la - canne levée.</p> - - <p>—C'est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses - oiseaux, monsieur Piborne!</p> - - <p>—Non... toi d'abord... comme ceci!»</p> - - <p>Et, d'un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Celui-ci, quoiqu'il fût moins âgé que son adversaire, l'égalait en - vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s'élança sur le comte - Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses - giffles à pleines mains.</p> - - <p>Le descendant des Piborne voulut riposter... Il n'était pas de force. - En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la - même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants, - il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s'était - redressé, ne l'avait retenu.</p> - - <p>Puis, celui-ci s'adressant à Bob:</p> - - <p>«Viens!» dit-il.</p> - - <p>Et, sans s'inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se - souciaient pas d'entrer en lutte avec Birk, P'tit-Bonhomme et Bob - revinrent vers leur auberge.</p> - - <p>A la suite d'une scène aussi désagréable pour l'amour-propre du jeune - Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait - toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu'il - eût été l'agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciation <span class="pagenum" id="Page_356">356</span> - de la nature humaine, P'tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci: - c'est que ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d'ébruiter une - aventure, dont il n'aurait eu qu'à rougir. Mais, n'étant point rassuré - à cet égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide - alors de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui - avaient quitté Bray.</p> - - <p>Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin, - après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un - laps de trois mois depuis leur départ de Cork.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_26">X<br /> - A DUBLIN.</h2> - - <p>Dublin!... P'tit-Bonhomme est à Dublin!... Regardez-le!... C'est - l'acteur qui aborde les grands rôles, et passe d'un théâtre de bourgade - au théâtre d'une grande cité.</p> - - <p>Dublin, ce n'est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n'est pas - Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec - ses quatre-vingt-six mille. C'est une capitale,—la capitale de - l'Irlande—qui possède une population de trois cent vingt mille âmes. - Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil, - qui est le second fonctionnaire de l'île, assisté de vingt-quatre - aldermen, de deux shériffs et de cent quarante-quatre conseillers, - Dublin compte parmi les villes importantes des Iles-Britanniques. - Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante - avec son Université et ses Académies, pourquoi faut-il que les - workhouses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les - ragged-schools pour ses déguenillés?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_357">357</span></p> - - <p>N'ayant pas l'intention de réclamer l'assistance ni des ragged-schools - ni des workhouses, il ne restait à P'tit-Bonhomme qu'à devenir un - savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l'avenir en eût - fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit.</p> - - <p>En cet instant, notre héros eut-il le regret d'avoir quitté Cork? - Lui parut-il téméraire d'avoir suivi les conseils de Grip,—conseils - en parfaite concordance, d'ailleurs, avec ses propres instincts? - Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l'existence serait - autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants?... - Non!... Il était parti confiant, et sa confiance n'avait point faibli - en route.</p> - - <p>Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au - sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de - lin et d'avoines. Là n'est point sa richesse cependant. C'est à la mer - qu'il la demande, c'est au commerce maritime, lequel se chiffre par un - mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille - navires,—ce qui assigne à la capitale de l'Irlande le septième rang - parmi les ports du Royaume-Uni.</p> - - <p>La baie de Dublin, au fond de laquelle s'élève cette cité dont le - périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les - plus belles de l'Europe. Elle s'étend du port méridional de Kingstown - au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par - l'estuaire de la Liffey. Deux «walls», prolongés en mer pour contenir - l'ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l'accès difficile, - et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière - jusqu'au premier pont, Carlisle-bridge.</p> - - <p>C'est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes - a largement dégagé l'horizon, qu'il convient d'arriver dans cette - capitale, si l'on veut embrasser d'un coup d'œil son magnifique - ensemble. Bob et P'tit-Bonhomme n'avaient pas eu cette bonne fortune. - La nuit était sombre, l'atmosphère épaissie, lorsqu'ils atteignirent - les premières maisons d'un faubourg, après avoir suivi la route, le - long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin.</p> - - <p>Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient les - <span class="pagenum" id="Page_358">358</span> bas quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de - quelques becs de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des - rues étroites et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques - fermées, publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables - sans domicile, fourmillement des familles au fond des taudis, partout - l'abjection de l'ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de - toutes, engendrant les querelles, les injures, les violences...</p> - - <p>Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n'était pas pour - les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu'ils étaient - nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes, - au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à - peine couverts de haillons! P'tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la - masse confuse d'une église, l'une des deux cathédrales protestantes, - restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du - grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d'une flèche octogone, - toute palpitante sous l'ébranlement des huit cloches de son carillon, - s'échappaient les tintements de la neuvième heure.</p> - - <p>Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait - pris place dans la charrette. P'tit-Bonhomme poussait, afin de soulager - Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit, - quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le - quartier qui s'appelle «les Libertés», à l'entrée de sa principale - rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l'autre - cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables - autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de - «lanes» infectes, où les bouges abondent, d'horribles masures à faire - regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant - qui impressionna l'esprit de P'tit-Bonhomme... Et pourtant, il n'était - plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de - l'Ile-Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son - commerce, que tous ces déguenillés n'avaient de farthings dans leur - poche. Aussi chercha-t-il, non point un de <span class="pagenum" id="Page_359">359</span> ces endroits suspects, - où la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la - nourriture et le coucher seraient à des prix abordables.</p> - - <p>Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de - Saint-Patrick-street,—un hôtel de modeste apparence, assez - convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les - deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous - les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n'auraient - pu interrompre leur sommeil.</p> - - <p>Le lendemain, on se leva dès l'aube. Il s'agissait d'opérer une - reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il - s'apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c'était indiqué; - le rencontrer, rien ne serait plus facile, si le <i>Vulcan</i> était de - retour à Dublin, son port d'attache.</p> - - <p>«Nous emmenons Birk?... demanda Bob.</p> - - <p>—Sans doute, répondit P'tit-Bonhomme. Il faut qu'il apprenne à - connaître la ville.»</p> - - <p>Et Birk ne se fit point prier.</p> - - <p>Dublin décrit un ovale d'un grand diamètre de trois milles. La Liffey, - entrant par l'ouest et sortant par l'est, le divise en deux parties à - peu près équivalentes. A son embouchure, cette artère se raccorde avec - un double canal, faisant ceinture à la cité,—au nord le Royal-Canal, - qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal, - dont le tracé, en se prolongeant jusqu'à Galway, met en communication - l'océan Atlantique et la mer d'Irlande.</p> - - <p><ins class="correction" title="Saint-Patrik-street">Saint-Patrick-street</ins> compte parmi ses habitants,—et ce sont les plus - riches,—des fripiers, juifs d'origine. C'est chez ces revendeurs que - s'achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l'accoutrement - usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en - loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d'homme - indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi, - on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et les - ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les «inns» <span class="pagenum" id="Page_360">360</span> du - voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent - l'attention de P'tit-Bonhomme.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-360.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">P'tit-Bonhomme traversait «les Libertés». (<a href="#Page_358">Page 358.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-360.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>L'animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On - se lève tard à Dublin, où, du reste, l'industrie est médiocre. Peu - d'usines, si ce n'est quelques établissements qui travaillent la soie, - le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication - fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation - de <span class="pagenum" id="Page_361">361</span> l'Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries - sont florissantes. Ici s'élève l'importante et renommée distillerie - de wiskey de M. Roe. Là s'étend la brasserie de stout de M. Guiness, - d'une valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau - de conduites souterraines au dock Victoria, d'où partent cent navires - qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l'industrie - périclite, le commerce, au contraire, tend à s'accroître sans cesse, - et Dublin est <span class="pagenum" id="Page_362">362</span> devenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui - concerne l'exportation des porcs et du gros bétail. P'tit-Bonhomme - savait ces choses pour les avoir apprises dans les statistiques et - mercuriales, qu'il lisait tout en colportant journaux et brochures.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-361.jpg" alt="" width="550" height="788" /> - <p class="captioncenter">Ils examinèrent un à un les navires. (<a href="#Page_364">Page 364.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-361.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui - s'offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude.</p> - - <p>«Ah! cette église!... Ah! cette place!... Quelle énorme bâtisse!... - Quel beau square!»</p> - - <p>La bâtisse, c'était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de - Dame-street, c'était le City-Hall, c'était le Commercial-Building, - salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin - apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa - grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques. - Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait - malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant et - de siège au gouvernement civil et militaire. Au delà se dessinait le - square de Stephen, orné de la statue galopante d'un Georges I<sup>er</sup> en - bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de - maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l'archevêque - protestant et le Board-room sont les plus vastes. Puis, sur la droite, - s'étend le square Merrion, où s'élève l'ancien manoir de Leinster, - l'hôtel de la Société Royale, à façade corinthienne et vestibule - dorique, et aussi la maison qui a vu naître O'Connell.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait - à tirer de ce qu'il observait quelque idée pratique. Comment - ferait-il fructifier sa petite fortune?... A quel genre de commerce - demanderait-il de la doubler, de la tripler?...</p> - - <p>Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables - confinant à des quartiers riches, les deux enfants s'égarèrent plus - d'une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté - Saint-Patrick-street, ils n'avaient pas encore atteint les quais de la - Liffey.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_363">363</span></p> - - <p>«Il n'y a donc pas de rivière? répétait Bob.</p> - - <p>—Si... une rivière qui débouche dans le port,» répondait - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Et ils continuaient leur reconnaissance, s'allongeant de multiples - détours. C'est ainsi qu'au delà du château, ils débouchèrent devant un - vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland, - possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté - sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d'angles décorés de - pilastres et d'attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des - jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce - donc un gymnase?... Non, c'était l'Université, qui fut fondée sous - Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel; ces jeunes gens, - c'étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent - d'audace et d'entrain avec leurs camarades de Cambridge et d'Oxford. - Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur - devait être un bien autre personnage que M. O'Lobkins!</p> - - <p>Bob et P'tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n'avaient - pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s'écriait:</p> - - <p>«Des mâts... J'aperçois des mâts...</p> - - <p>—Donc, Bob... il y a une rivière!»</p> - - <p>Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l'extrémité au-dessus - des maisons d'un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui - descendit vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction, - précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s'il eût - suivi quelque piste.</p> - - <p>Il en résulta qu'ils n'accordèrent qu'un regard distrait à la - cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu'ils se fussent - singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n'y a que la - distance mesurée par Saint-Patrick-street. Une assez curieuse église, - cependant, la plus ancienne de Dublin, datant du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, - en forme de croix latine, flanquée d'une tour carrée comme un donjon, - surmontée de quatre pinacles à toits pointus. Bah! ils auraient le - temps de la visiter plus tard.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_364">364</span></p> - - <p>Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque - anglican, n'allez pas croire que la capitale de l'Irlande appartienne - à la religion réformée. Non! les catholiques, sous la direction de - leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins, - et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute - sa magnificence,—telles la Conception, Saint-André, une chapelle - métropolitaine de style grec, l'église des jésuites, sans parler d'une - basilique que l'on songe à élever sur un plan monumental au quartier de - Thomas-street.</p> - - <p>Enfin P'tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey.</p> - - <p>«Que c'est beau! dit l'un.</p> - - <p>—Jamais nous n'avons vu si beau!» répondit l'autre.</p> - - <p>Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on - chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit, - bordés d'habitations superbes,—à droite ceux d'Ushers, d'Aleschants, - de Wood, d'Essex; à gauche, ceux d'Ellis, d'Aran, de King's Inn, et - autres vers l'amont.</p> - - <p>Ce n'est point en cette partie de la Liffey que viennent s'amarrer - les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu'en aval, dans une - profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus - épaisse encore.</p> - - <p>«Ce sont les docks, sans doute?... dit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Allons-y!» répondit Bob, dont ce mot «dock» piquait la curiosité.</p> - - <p>Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin - sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l'est, Carlisle-bridge, - le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland-street - et Sackeville-street, citées parmi les plus belles rues de la capitale.</p> - - <p>Les deux enfants ne prirent point Sackeville-street. Cela les eût - éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais, en - premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dans <span class="pagenum" id="Page_365">365</span> la - Liffey, au-dessous de Carlisle-bridge. Peut-être le <i>Vulcan</i> était-il - là sur ses ancres? Ils l'auraient reconnu entre mille, le steamer de - Grip. On n'oublie pas un bâtiment que l'on a visité,—surtout lorsque - Grip en est le premier chauffeur.</p> - - <p>Le <i>Vulcan</i> n'était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu'il ne - fût point de retour. Il se pouvait aussi qu'il eût été s'amarrer au - milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de - carénage.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive - gauche. Peut-être l'un, tout à la pensée du <i>Vulcan</i>, ne vit-il - pas le Custom-house, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice - quadrangulaire, surmonté d'un dôme de cent pieds, que décore la - statue de l'Espérance. Quant à l'autre, il s'arrêta un instant à le - contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient - soumises aux visites de cette douane?... Est-il rien de plus enviable - que d'acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays - lointains?... Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée?...</p> - - <p>On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville - commerçante, dont les veines rayonnent sur l'immensité des mers, y en - avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement!</p> - - <p>Un cri échappa à Bob.</p> - - <p>«Le <i>Vulcan</i>... là... là!...»</p> - - <p>Il ne se trompait pas. Le <i>Vulcan</i> était à quai, embarquant des - marchandises.</p> - - <p>Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord, - rejoignit ses deux amis.</p> - - <p>«Enfin... vous v'là...» répétait-il en les serrant entre ses bras à les - étouffer.</p> - - <p>Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à - l'aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l'endroit où il débouche - sur la Liffey.</p> - - <p>Cet endroit était presque désert.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_366">366</span></p> - - <p>«Et d'puis quand qu' vous êtes à Dublin? demanda Grip, qui les tenait - un sous chaque bras.</p> - - <p>—Depuis hier au soir, répondit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Seul'ment?... Je vois, mon boy, que t'as mis quèqu' façon à t' - décider...</p> - - <p>—Non, Grip, et, après ton départ, j'avais pris la résolution de - quitter Cork.</p> - - <p>—Bon... il y a d' çà trois mois déjà... et j'ai eu l' temps d'aller - deux fois en Amérique et d'en r'venir. Chaqu' fois que je m' suis - r'trouvé à Dublin, j'ai couru la ville, espérant t' rencontrer... Pas - l' moind' P'tit-Bonhomme... pas l'ombre de c' mousse d' Bob ni d' - cett' bonn' bête de Birk!... Alors j' t'ai écrit... T'as pas reçu ma - lettre?...</p> - - <p>—Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork - quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en - route.</p> - - <p>—Deux mois! s'écria Grip. Ah çà! què train qu' vous avez donc pris - pour v'nir?</p> - - <p>—Quel train? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d'un œil - rayonnant de malice. Eh! le train de nos jambes.</p> - - <p>—Vous avez fait tout' la route à pied?...</p> - - <p>—A pied et par le grand tour.</p> - - <p>—Deux mois d' voyage! s'écria Grip.</p> - - <p>—Qui ne nous a rien coûté, dit Bob.</p> - - <p>—Et qui nous a même rapporté une jolie somme!» ajouta P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la - charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les - villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux—une idée de - Bob, s'il vous plaît...</p> - - <p>Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de - braise.</p> - - <p>Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l'héritier des Piborne, - la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s'en suivit.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_367">367</span></p> - - <p>«T'as cogné dur, au moins?... demanda Grip.</p> - - <p>—Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d'être à terre sous - mon genou que si je l'avais frappé!</p> - - <p>—C't'égal... j'aurais cogné d'ssus, moi!» répondit le premier - chauffeur du <i>Vulcan</i>.</p> - - <p>Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio - remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de - nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l'égard de - P'tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce... - Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter—à tout le - moins aussi bien que M. O'Lobkins!... Et, lorsque P'tit-Bonhomme lui - eut fait connaître l'importance du capital qu'il avait «en caisse», - soit cent cinquante livres:</p> - - <p>«Allons, dit-il, te v'là aussi riche que je l' suis, mon boy!... - Seul'ment, j'ai mis six ans à gagner c' que t'as gagné en six mois!... - J' te répète ce que j' t'ai dit à Cork... tu réussiras dans tes - affaires... tu f'ras fortune...</p> - - <p>—Où?... demanda P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Partout où qu' t'iras, répondit Grip avec l'accent de la plus absolue - conviction. A Dublin, si t'y restes... ailleurs, si tu vas ailleurs!</p> - - <p>—Et moi?... demanda Bob.</p> - - <p>—Toi aussi, bambin, à c'te condition qui t' vienne souvent des idées - comme l'idée des oiseaux.</p> - - <p>—J'en aurai, Grip.</p> - - <p>—Et d' ne rien faire sans consulter l' patron...</p> - - <p>—Qui... le patron?...</p> - - <p>—P'tit-Bonhomme!... Est-ce qu'il n' te fait pas l'effet d'en être un, - d' patron?...</p> - - <p>—Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela...</p> - - <p>—Oui... mais après l' déjeuner, répondit Grip. J' suis libre d' ma - journée. J' connais la ville comm' la chaufferie ou les soutes du - <i>Vulcan</i>... Il faut que j' te pilote, et qu' nous courions Dublin - ensemble... Tu verras c' qui s'ra l' mieux à entreprendre...»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_368">368</span></p> - - <p>On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit - convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences - de l'inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand - plaisir de Bob. P'tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à - son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses - idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu'il était né à - vingt ans, et qu'il en avait maintenant trente!</p> - - <p>Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se - rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste - avec les milieux pauvres, car il n'y a point de transition en cette - capitale de l'Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et - pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après - avoir enjambé la rivière, se développe jusqu'au Stephen's-square. Là - habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable, - une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions - de religion et de politique.</p> - - <p>Une rue splendide, Sackeville-street, bordée d'élégantes maisons - en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges - fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait - beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est. - Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme - O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a - fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or.</p> - - <p>Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur - les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des - statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme, - si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable - dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street.</p> - - <p>Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants - occupés à la vente des journaux, la <i>Gazette de Dublin</i>, le <i>Dublin - Express</i>, la <i>National Press</i>, le <i>Freeman's Journal</i>, les principaux - organes catholiques et protestants, et bien d'autres.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_369">369</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-369.jpg" alt="" width="550" height="779" /> - <p class="captioncenter">Sackeville-street, à Dublin. (<a href="#Page_368">Page 368.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-369.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Hein, fit Grip, qué tas d' vendeurs dans les rues, aux abords des - gares, su' l' bord des quais...</p> - - <p>—Un métier qui n'est pas à tenter ici, observa P'tit-Bonhomme. Il a - réussi à Cork, il ne réussirait pas à Dublin!»</p> - - <p>Rien de plus juste, la concurrence eût été redoutable, et la charrette - de Birk, pleine le matin, aurait risqué de l'être encore le soir.</p> - - <p>On découvrit, en continuant la promenade, d'autres rues magnifiques, - <span class="pagenum" id="Page_370">370</span> de beaux édifices, le Post-office dont le portique central repose - sur des colonnes d'ordre ionique. Et P'tit-Bonhomme songeait à l'énorme - quantité de lettres, qui s'abattent là comme une nuée d'oiseaux ou qui - s'envolent sur le monde entier.</p> - - <p>«C'est pour qu' t'en uses qu'on l'a bâti, mon boy, dit Grip, et c' - qu'il t'arrivera d' lettres à ton adresse: Master P'tit-Bonhomme, - négociant, à Dublin!»</p> - - <p>Le jeune garçon ne pouvait s'empêcher de sourire aux manifestations - exagérées et enthousiastes de son ancien compagnon de la ragged-school.</p> - - <p>Enfin, on aperçut le bâtiment des quatre cours de justice, réunies sous - le même toit, sa longue façade de soixante-trois toises, sa coupole, - percée de douze fenêtres, que le soleil daignait illuminer ce jour-là - de quelques rayons.</p> - - <p>«Par exemple, fit observer Grip, j' compte que t'auras jamais d' - rapport avec c'te bâtisse-là!</p> - - <p>—Et pourquoi?...</p> - - <p>—Parce que c'est un' chaufferie comme celle du <i>Vulcan</i>. Seulement, - c' n'est pas du charbon qu'on y consomme, ce sont des clients qu'on y - brûle à p'tit feu, et qu' les solicitors, les attorneys, les proctors, - et autres marchands d' lois enfournent... enfournent... enfournent...</p> - - <p>—On ne fait pas d'affaires sans risquer d'avoir des procès, Grip...</p> - - <p>—Enfin tâche d'en avoir l' moins possible! Ça vous coût' cher quand on - gagne, et ça vous ruine quand on perd!»</p> - - <p>Et Grip secouait la tête d'un air très entendu. Mais comme il changea - de ton, lorsque tous trois furent en train d'admirer un édifice - circulaire, dont le dessin architectural reproduisait les splendeurs de - l'ordre dorique.</p> - - <p>«La Banque d'Irlande! s'écria-t-il en saluant. V'là, mon boy, où j' - te souhaite d'entrer vingt fois par jour... C'te bâtisse vous a des - coffres grands comme des maisons!... Est-ce que t'aimerais à d'meurer - dans une de ces maisons-là, Bob?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_371">371</span></p> - - <p>—Sont-elles en or?...</p> - - <p>—Non, mais c'est en or, tout c' qui est d'dans!... Et j'espère que - P'tit-Bonhomme y logera son argent un jour!»</p> - - <p>Toujours les mêmes exagérations de Grip, qui venaient d'un cœur - si convaincu! P'tit-Bonhomme l'écoutait à demi regardant ce spacieux - édifice, où tant de fortunes accumulées formaient «des tas de millions - les uns sur les autres», à en croire le chauffeur du <i>Vulcan</i>.</p> - - <p>La promenade fut reprise, allant sans transition des rues misérables - aux rues heureuses; ici les riches, flânant pour la plupart; là les - pauvres, tendant la main, sans trop chercher à apitoyer le passant. - Et partout des policemen, le skiff à la main, et aussi, pour assurer - la sécurité de l'île-sœur, le revolver à la ceinture. C'est - l'effervescence des passions politiques qui veut cela!... Frères, - les Paddys?... Oui, tant qu'une dispute de religion ou une question - de <i>home-rule</i> ne vient pas les exciter les uns contre les autres! - Alors ils sont incapables de se posséder! Ce n'est plus le même sang - des anciens Gaëls qui coule dans leurs veines, et ils iraient jusqu'à - justifier ce dicton de leur pays: Mettez un Irlandais à la broche et - vous trouverez toujours un autre Irlandais pour la tourner.</p> - - <p>Et que de statues Grip montra à ses deux amis pendant cette excursion! - Encore un demi-siècle, il y en aura autant que d'habitants. - L'imaginez-vous, cette population de bronze et de marbre des - Wellington, des O'Connell, des O'Brien, des Burke, des Goldsmith, des - Grawan, des Thomas Moore, des Crampton, des Nelson, et des Guillaume - d'Orange, et des Georges, qui, à cette époque, n'étaient encore - numérotés que de un à quatre! Jamais P'tit-Bonhomme et Bob n'avaient vu - pareille foule d'illustres personnages sur leurs piédestaux!</p> - - <p>Et alors, ils s'offrirent une excursion en tram, et, tandis que la - voiture défilait devant d'autres édifices qui attiraient l'attention - par leur grandeur ou leur disposition, ils questionnaient Grip, et Grip - n'était jamais à court. Tantôt c'était un de ces pénitenciers où l'on - enferme les gens, tantôt l'un de ces workhouses, où on les oblige à - travailler, moyennant une très insuffisante rétribution.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_372">372</span></p> - - <p>«Et ça?...» demanda Bob, en désignant un vaste bâtiment dans - Coombe-street.</p> - - <p>—Ça?... répondit Grip, c'est la ragged-school!»</p> - - <p>Que de souvenirs douloureux ce nom éveilla chez P'tit-Bonhomme! Mais si - c'était sous un de ces tristes abris qu'il avait tant souffert, c'était - là qu'il avait connu Grip... et cela faisait compensation. Ainsi, - il y avait, derrière ces murs, tout un monde d'enfants abandonnés! - Il est vrai, avec leur jersey bleu, leur pantalon grisâtre, de bons - souliers aux pieds, un béret sur la tête, ils ne ressemblent guère - aux déguenillés de Galway, dont M. O'Lobkins prenait si peu souci! - Cela tenait à ce que la <i>Société des Missions de l'Église d'Irlande</i>, - propriétaire de cette école, cherche des pensionnaires autant pour les - élever et les nourrir, que pour leur inculquer les principes de la - religion anglicane. Ajoutons que les ragged-schools catholiques, tenues - par des religieuses, ne laissent pas de leur faire une très heureuse - concurrence.</p> - - <p>Enfin, toujours pilotés par leur guide, P'tit-Bonhomme et Bob - quittèrent le tram à l'entrée d'un jardin, situé à l'ouest de la ville, - et dont le cours de la Liffey forme la limite inférieure.</p> - - <p>Un jardin?... C'est, ma foi, bien un parc,—un parc de dix-sept - cent cinquante acres<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, Phœnix-Park, dont Dublin a le droit - d'être fière. Des futaies d'ormes d'une venue superbe, des pelouses - verdoyantes où paissent vaches et moutons, des taillis profonds - entre lesquels bondissent les chevreuils, des parterres étincelants - de fleurs, des champs de manœuvres pour les revues, de vastes - enclos appropriés aux exercices du polo et du foot-ball, que - manque-t-il à ce morceau de campagne conservé au milieu de la ville? - Non loin de la grande allée centrale, s'élève la résidence d'été du - lord-lieutenant,—ce qui a nécessité la création d'une école et d'un - hospice militaires, d'un quartier d'artillerie et d'une caserne pour - les policemen.</p> - - <p>On assassine cependant à Phœnix-Park, et Grip montra aux enfants - deux entailles disposées en forme de croix le long d'un fossé. <span class="pagenum" id="Page_373">373</span> - C'est là que, près de trois mois avant, le 6 mai, presque sous les yeux - du lord-lieutenant, le poignard des Invincibles avait mortellement - frappé le secrétaire et le sous-secrétaire d'État pour l'Irlande, M. - Burke et lord Frédérik Cavendish.</p> - - <p>Une promenade dans Phœnix-Park, puis jusqu'au Zoological-Garden, qui - lui est annexé, termina cette excursion à travers la capitale. Il était - cinq heures, lorsque les deux amis prirent congé de Grip pour revenir à - leur garni de Saint-Patrick-street. Il était convenu que l'on devait se - revoir chaque jour, si cela était possible, jusqu'au départ du steamer.</p> - - <p>Mais voici que Grip dit à P'tit-Bonhomme, au moment où ils allaient se - séparer:</p> - - <p>«Eh bien, mon boy, t'est-il v'nu quèqu' bonne idée pendant c'tte - après-midi?...</p> - - <p>—Une idée, Grip?...</p> - - <p>—Oui... què qu' t'as décidé qu' tu f'ras?...</p> - - <p>—Ce que je ferai... non, Grip, mais ce que je ne ferai pas, oui. - Reprendre notre commerce de Cork, cela ne réussirait guère à Dublin... - Vendre des journaux, vendre des brochures, il y aurait trop de - concurrence.</p> - - <p>—C'est m'n avis, répliqua Grip.</p> - - <p>—Quant à courir les rues en poussant la charrette... je ne sais... - Quels articles pourrait-on débiter?... Et puis, ils sont en quantité - à faire ce métier-là!... Non! peut-être serait-il préférable de - s'établir... de louer une petite boutique...</p> - - <p>—V'là qu'est trouvé, mon boy!</p> - - <p>—Une boutique dans un quartier où il passe beaucoup de monde... du - monde pas trop riche... une de ces rues—des Libertés, par exemple...</p> - - <p>—On n' pourrait imaginer mieux! répliqua Grip.</p> - - <p>—Mais qu'est-ce qu'on vendrait?... demanda Bob.</p> - - <p>—Des choses utiles, répondit P'tit-Bonhomme, de ces choses dont on a - le plus généralement besoin...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_374">374</span></p> - - <p>—Des choses qui se mangent alors? repartit Bob. Des gâteaux, n'est-ce - pas?...</p> - - <p>—Qué gourmand! s'écria Grip. C' n'est guère utile, des gâteaux...</p> - - <p>—Si... puisque c'est bon...</p> - - <p>—Ça ne suffit pas, il faut surtout que ce soit nécessaire! répondit - P'tit-Bonhomme. Enfin... nous verrons... je réfléchirai... je - parcourrai le quartier là-bas... Il y a de ces revendeurs qui - paraissent avoir un bon commerce... Je pense qu'une sorte de bazar...</p> - - <p>—Un bazar... c'est ça! s'écria Grip, qui voyait déjà le magasin de - P'tit-Bonhomme avec une devanture peinturlurée et une enseigne en - lettres d'or.</p> - - <p>—J'y penserai, Grip... Ne soyons pas trop impatients... Il convient de - réfléchir avant de se décider...</p> - - <p>—Et n'oublie pas, mon boy, que tout m'n argent, je l' mets à ta - disposition... Je n' sais c'ment l'employer... et positiv'ment, ça m' - gêne de l'avoir toujours sur moi...</p> - - <p>—Toujours?...</p> - - <p>—Toujours... dans ma ceinture!</p> - - <p>—Pourquoi ne le places-tu pas, Grip?</p> - - <p>—Oui... chez toi... L' veux-tu?...</p> - - <p>—Nous verrons... plus tard... si notre commerce marche bien... Ce - n'est pas l'argent qui nous manque, c'est la manière de s'en servir... - sans trop de risques et avec profit...</p> - - <p>—N'aie pas peur, mon boy!... J' te répète, tu f'ras fortune, c'est - sûr!... J' te vois de centaines et des milliers de livres...</p> - - <p>—Quand part le <i>Vulcan</i>, Grip?..</p> - - <p>—Dans un' huitaine.</p> - - <p>—Et quand reviendra-t-il?</p> - - <p>—Pas avant deux mois, car nous d'vons aller à Boston, à Baltimore... - j' sais pas où... ou plutôt... partout où il y aura une cargaison à - prendre...</p> - - <p>—Et à rapporter!...» répondit P'tit-Bonhomme, avec un soupir d'envie.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_375">375</span></p> - - <p>Enfin ils se séparèrent. Grip prit du côté des docks, tandis que - P'tit-Bonhomme, suivi de Bob et de Birk, traversait la Liffey, afin de - regagner le quartier de Saint-Patrick.</p> - - <p>Et que de pauvres, que de pauvresses ils rencontrèrent sur leur chemin, - que de gens abrutis, titubant sous l'influence du wiskey, du gin!...</p> - - <p>Et à quoi a-t-il servi que l'archevêque Jean, au concile de 1186, - réuni dans la capitale de l'Irlande, eût si furieusement tonné contre - l'ivrognerie? Sept siècles après, Paddy buvait encore outre mesure, et - ni un autre archevêque ni un autre concile n'auront jamais raison de ce - vice héréditaire!</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_27">XI<br /> - LE BAZAR DES «PETITES POCHES».</h2> - - <p>Notre héros avait alors onze ans et demi, Bob en avait huit,—deux - âges qui, ensemble, n'auraient pas même donné la majorité légale. - P'tit-Bonhomme lancé dans les affaires, fondant une maison de - commerce... Il fallait être Grip, c'est-à-dire une créature qui - l'aimait d'une affection aveugle, irraisonnée, pour croire qu'il - réussirait dès son début, que son négoce prendrait peu à peu de - l'extension, qu'enfin il ferait fortune!</p> - - <p>Ce qui est certain, c'est que, deux mois après l'arrivée des - deux enfants dans la capitale de l'Irlande, le quartier de - Saint-Patrick possédait un bazar, qui avait le privilège d'attirer - l'attention,—l'attention et aussi la clientèle du quartier.</p> - - <p>N'allez pas chercher ce bazar dans une de ces rues pauvres des - <span class="pagenum" id="Page_376">376</span> Libertés, qui s'entrecroisent autour de Saint-Patrick-street. - P'tit-Bonhomme avait préféré se rapprocher de la Liffey, s'établir dans - Bedfort-street, le quartier du bon marché, où l'on fait emplette, non - du superflu, mais du nécessaire. Il y a toujours des acheteurs pour les - articles usuels, s'ils sont de bonne qualité et à des prix abordables. - C'est ce que la «grande expérience commerciale» du jeune patron lui - avait appris, lorsqu'il promenait sa charrette le long des rues de - Cork, puis à travers les comtés du Munster et du Leinster.</p> - - <p>Un vrai magasin, ma foi, et celui-là, Birk le surveillait avec la - fidélité d'un chien de garde, au lieu de le traîner avec la résignation - d'un baudet. Une enseigne alléchante: <i>Aux petites poches</i>,—humble - invitation qui s'adressait au plus grand nombre, et au-dessous: <i>Little - Boy and Co</i>.</p> - - <p><i>Little Boy</i>, c'était P'tit-Bonhomme. <i>And Co</i>, c'était Bob... et Birk - aussi sans doute.</p> - - <p>La maison de Bedfort-street se composait de plusieurs appartements, - répartis sur trois étages. Le premier étage était occupé par le - propriétaire en personne, M. O'Brien, négociant en denrées coloniales, - actuellement retiré des affaires après fortune faite, un robuste - célibataire de soixante-cinq ans, qui avait la réputation d'un brave - homme et qui la méritait. M. O'Brien ne laissa pas d'être fort surpris, - lorsqu'il entendit un enfant de onze ans et demi lui proposer de louer - l'un des magasins du rez-de-chaussée, vacant depuis quelques mois déjà. - Mais comment n'eût-il pas été satisfait des réponses sages et pratiques - qu'il fit aux questions posées? Comment n'aurait-il pas éprouvé une - réelle sympathie à l'égard de ce garçon, qui lui demandait de consentir - un bail, dont il offrait de payer une année d'avance?</p> - - <p>Il ne faut pas oublier que le héros de ce roman,—et non un héros - de roman, ne point confondre,—paraissait plus âgé qu'il n'était, - grâce au développement de sa taille, à la carrure de ses épaules. - Cela dit, quand bien même il aurait eu quatorze ou quinze ans, est-ce - qu'il n'était pas trop jeune pour entreprendre un commerce, fonder un - magasin, même sous cette modeste enseigne: <i>Aux petites poches</i>?</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-376.jpg" alt="" width="600" height="893" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">LE RAYON DES JOUETS SE VIDAIT EN QUELQUES - HEURES.</span> (<a href="#Page_380">Page 380.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-376.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_377">377</span></p> - - <p>Toutefois, M. O'Brien n'agit pas comme d'autres eussent peut-être agi - de prime abord. Ce garçon, proprement habillé, se présentant, avec - une certaine assurance, s'expliquant d'une façon convenable, il ne - l'éconduisit pas, il l'écouta jusqu'au bout. L'histoire de ce pauvre - abandonné, sans famille, ses luttes contre la misère, les épreuves - auxquelles il avait été soumis, son commerce de journaux et brochures à - Cork, sa tournée foraine jusqu'à la capitale, tout ce récit l'intéressa - vivement. Il reconnut chez P'tit-Bonhomme des qualités si sérieuses, il - l'entendit raisonner avec tant de clarté et de bon sens, en s'appuyant - sur des arguments solides, il vit dans son passé—le passé d'un enfant - de cet âge!—des garanties si sûres pour l'avenir, qu'il fut absolument - séduit. L'ancien négociant fit donc bon accueil à P'tit-Bonhomme, il - lui promit de l'aider de ses conseils à l'occasion, sa résolution étant - prise de suivre de près les essais de son jeune locataire.</p> - - <p>Le bail signé, une année payée d'avance, c'est ainsi que P'tit-Bonhomme - devint l'un des patentés de Bedfort-street.</p> - - <p>Le rez-de-chaussée, loué par <i>Little Boy and Co</i>, se composait de - deux pièces, l'une sur la rue, l'autre sur une cour. La première - devait servir de magasin, la seconde de chambre à coucher. En retour, - s'ouvrait un étroit cabinet et une cuisine, avec fourneau au coke, - destinée à la cuisinière, le jour où P'tit-Bonhomme en prendrait une. - On n'en était pas là. Pour ce qu'il leur fallait de nourriture, à deux, - c'eût été une dépense inutile. Ils mangeraient quand ils auraient le - temps, lorsqu'il n'y aurait plus de clientèle à servir. Avant tout, la - clientèle.</p> - - <p>Et pourquoi la clientèle n'aurait-elle pas fréquenté ce magasin aménagé - avec tant de soin, disposé avec tant d'intelligence et de propreté? Il - offrait un grand choix d'articles. Sur l'argent qui lui restait, après - avoir payé son bail, notre jeune patron avait acheté comptant, chez les - marchands en gros ou chez les fabricants, les objets rangés sur les - tables et sur les rayons du bazar des <i>Petites Poches</i>.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_378">378</span></p> - - <p>Et, d'abord, la salle de vente du quartier avait fourni à bon marché - six chaises et un comptoir... Oui, un comptoir, avec cartons étiquetés - et tiroirs fermant à clef, pupitre, plumes, encrier et registres. Quant - au mobilier de l'autre chambre, il comprenait un lit, une table, une - armoire destinée aux habits et au linge, enfin le strict nécessaire, - rien de plus. Et pourtant, des cent cinquante livres apportées à Dublin - et qui formaient le capital disponible, les deux tiers avaient été - dépensés. Aussi n'était-il que prudent de ne pas aller au delà et de - se garder une réserve. Les marchandises qui s'écouleraient seraient - remplacées au fur et à mesure, de manière que le bazar fût toujours - approvisionné.</p> - - <p>Il va de soi que la comptabilité tenue avec une parfaite régularité - exigeait le journal pour les ventes quotidiennes, puis le - grand-livre,—le grand-livre de P'tit-Bonhomme!—où les opérations - devaient être balancées, afin que l'état de la caisse—la caisse - de P'tit-Bonhomme!—fût vérifié chaque soir. M. O'Lobkins, de la - ragged-school, n'aurait pas fait mieux.</p> - - <p>Et maintenant, que trouvait-on au bazar de <i>Little Boy</i>?... Un peu de - tout ce qui était de vente courante dans le quartier. Si le papetier - n'offre au client que de la papeterie, le quincaillier que de la - quincaillerie, le ferronnier que de la ferronnerie, le libraire que de - la librairie, ici notre jeune marchand s'était ingénié à fusionner les - articles de bureau, les ustensiles de ménage, les bouquins à l'usage - de tous, almanachs et manuels, etc. On pouvait se fournir aux <i>Petites - Poches</i> sans grande dépense, à prix fixe, ainsi que l'indiquaient les - pancartes de la devanture. Puis, à côté du rayon des choses utiles, - se dressait le rayon des jouets, bateaux, râteaux, pelles, balles, - raquettes, crockets et tennis pour tous les âges,—de cinq ans jusqu'à - douze, s'entend, et non ce qui convient aux gentlemen majeurs du - Royaume-Uni. Voilà un rayon que Bob aimait à surveiller, un étalage - qu'il aimait à disposer! Avec quel soin il époussetait ces jouets que - la main lui démangeait de manier, les bateaux surtout—des bateaux de - quelques pence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fût bien <span class="pagenum" id="Page_379">379</span> gardé de - défraîchir la marchandise de son patron, lequel ne plaisantait pas et - lui répétait:</p> - - <p>«Sois sérieux, Bob! Si tu ne l'es pas, c'est à croire que tu ne le - seras jamais!»</p> - - <p>En effet, Bob allait sur ses huit ans, et si l'on n'est pas raisonnable - à cet âge-là, c'est qu'on ne devra jamais l'être.</p> - - <p>Il n'y a pas lieu de suivre jour par jour les progrès que le bazar de - <i>Little Boy and Co</i> fit dans l'estime et aussi dans la confiance du - public. Qu'il suffise de savoir que le succès de cette entreprise se - déclara très promptement. M. O'Brien fut émerveillé des dispositions - que son locataire montrait pour le commerce. Acheter et vendre, c'est - bien, mais savoir acheter et savoir vendre, c'est mieux: tout est - là. Telle avait été la méthode de l'ancien négociant pendant nombre - d'années, opérant avec grand sens et grande économie, en vue d'édifier - sa fortune. Il est vrai, c'était à vingt ou vingt-cinq ans qu'il avait - commencé,—non à douze. Aussi, partageant à cet égard les idées de ce - brave Grip, entrevoyait-il, en ce qui concernait P'tit-Bonhomme, une - fortune rapidement faite.</p> - - <p>«Surtout ne va pas trop vite, mon garçon! ne cessait-il de lui dire à - la fin de chaque entretien.</p> - - <p>—Non, monsieur, répondait P'tit-Bonhomme, j'irai doucement, - prudemment, car j'ai une longue route à parcourir, et il faut ménager - mes jambes!»</p> - - <p>Il importe d'observer,—afin d'expliquer cette réussite un peu - extraordinaire,—que la renommée des <i>Petites Poches</i> s'était répandue - à tire d'aile à travers toute la ville. Un bazar, fondé et tenu par - deux enfants, un chef de maison, à l'âge où l'on est à l'école, et un - associé,—<i>and Co</i>—à l'âge où l'on joue aux billes, n'était-ce pas là - plus qu'il ne fallait pour forcer l'attention, attirer la clientèle, - mettre l'établissement à la mode? P'tit-Bonhomme, d'ailleurs, n'avait - point négligé de faire dans les gazettes quelques annonces qu'il dut - payer à tant la ligne. Mais ce fut sans bourse délier qu'il obtint - des articles sensationnels en première page de la <i>Gazette de <span class="pagenum" id="Page_380">380</span> - Dublin</i>, du <i>Freeman's Journal</i>, et autres feuilles de la capitale. - Les reporters ne tardèrent pas à s'en mêler, et <i>Little Boy and - Co</i>—oui! Bob lui-même!—furent interwievés avec autant de minutie - que l'excellent M. Gladstone. Nous n'allons pas jusqu'à dire que la - célébrité de P'tit-Bonhomme balança celle de M. Parnell, bien que - l'on parlât beaucoup de ce jeune négociant de Bedfort-street, de sa - tentative qui ralliait toutes les sympathies. Il devint le héros du - jour, et,—ce qui était d'une tout autre importance,—on rendit visite - à son bazar.</p> - - <p>Inutile de dire avec quelle politesse, avec quelle prévenance était - accueillie la clientèle, P'tit-Bonhomme, la plume à l'oreille, - ayant l'œil à tout, Bob, la mine éveillée, les yeux pétillants, - la chevelure bouclée, une vraie tête de caniche, que les dames - caressaient comme celle d'un toutou! Oui! de vraies dames, des ladies - et des misses, qui venaient de Sackeville-street, de Rutland-place, - des divers quartiers habités par le beau monde. C'est alors que le - rayon des jouets se vidait en quelques heures, voitures et brouettes - prenant la route des parcs, bateaux se dirigeant vers les bassins. Par - Saint-Patrick! Bob ne chômait pas. Les babys, frais et roses, enchantés - d'avoir affaire à un marchand de leur âge, ne voulaient être servis que - de ses mains.</p> - - <p>Ce que c'est que la vogue, et comme le succès est certain, à la - condition qu'elle dure! Durerait-elle, celle de <i>Little Boy and Co</i>? - En tout cas, P'tit-Bonhomme n'y épargnerait ni son travail ni son - intelligence.</p> - - <p>Il est superflu d'ajouter que, dès l'arrivée du <i>Vulcan</i> à Dublin, - la première visite de Grip était pour ses amis. Se servir du mot - «émerveillé», cela ne suffirait pas pour peindre son état d'âme. Un - sentiment d'admiration le débordait. Jamais il n'avait rien vu de - pareil à ce magasin de Bedfort-street, et, à l'en croire, depuis - l'installation des <i>Petites Poches</i>, Bedfort-street aurait pu soutenir - la comparaison avec la rue Sackeville de Dublin, avec le Strand de - Londres, avec le Broadway de New-York, avec le boulevard des Italiens - de Paris. A chaque visite, il se croyait obligé d'acheter une chose ou - une autre pour «faire aller le commerce», qui, d'ailleurs, allait <span class="pagenum" id="Page_381">381</span> - bien sans lui. Un jour, c'était un portefeuille destiné à remplacer - celui qu'il n'avait jamais eu. Un autre, c'était un joli brick - peinturluré qu'il devait donner aux enfants de l'un de ses camarades - du <i>Vulcan</i>, lequel n'avait jamais été père de sa vie. Par exemple, - ce qu'il acheta de plus coûteux, ce fut une admirable pipe en fausse - écume, munie d'un magnifique bout d'ambre en verre jaune.</p> - - <p>Et, de répéter à P'tit-Bonhomme qu'il obligeait à recevoir le prix de - ses acquisitions:</p> - - <p>«Hein, mon boy, ça va!... Ça va même à plus d' cent tours d'hélice, pas - vrai?... Te v'là commandant à bord des <i>Petites Poches</i>... et tu n'as - plus qu'à pousser tes feux!... Il est loin, l' temps où tous deux, nous - courions en gu'nilles les rues de Galway... où nous crevions d' faim et - d' froid dans le gal'tas d' la ragged-school!... A propos, et c' coquin - d' Carker, a-t-il été pendu?...</p> - - <p>—Pas encore, que je sache, Grip.</p> - - <p>—Ça viendra... ça viendra, et tu auras soin de m' mett'e à part l' - journal qui racont'ra la cérémonie!»</p> - - <p>Puis, Grip retournait à bord, le <i>Vulcan</i> reprenait la mer, et, à - quelques semaines de là, on voyait le chauffeur reparaître au bazar, où - il se ruinait en nouveaux achats.</p> - - <p>Un jour, P'tit-Bonhomme lui dit:</p> - - <p>«Tu crois toujours, Grip, que je ferai fortune?</p> - - <p>—Si je l' crois, mon boy!... Comme j' crois que not' camarade Carker - finira au bout d'une corde!»</p> - - <p>C'était pour lui le dernier degré de certitude auquel on pût atteindre - ici-bas.</p> - - <p>«Eh bien, et toi, mon bon Grip, est-ce que tu ne songes pas à - l'avenir?...</p> - - <p>—Moi?... Pourquoi qu' j'y song'rais?... N'ai-je pas un métier que je - n' changerai pas pour n'import' l'quel?...</p> - - <p>—Un métier pénible, et qu'on ne paie guère!</p> - - <p>—Guère?... Quat'e livres par mois... et nourri... et logé... et - chauffé... rôti même des fois!...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_382">382</span></p> - - <p>—Et dans un bateau! fit observer Bob, dont le plus grand bonheur - eût été de pouvoir naviguer à bord de ceux qu'il vendait aux jeunes - gentlemen.</p> - - <p>—N'importe, Grip, reprit P'tit-Bonhomme, d'être chauffeur n'a jamais - mené à la fortune, et Dieu veut que l'on fasse fortune en ce monde...</p> - - <p>—En es-tu si sûr qu' ça? demanda Grip en hochant la tête. C'est-y dans - ses commandements?...</p> - - <p>—Oui, répondit P'tit-Bonhomme. Il veut que l'on fasse fortune non - seulement pour être heureux, mais pour rendre heureux ceux qui ne le - sont pas, et qui méritent de l'être!»</p> - - <p>Et pensif, l'esprit au loin, peut-être notre jeune garçon voyait-il - passer dans son souvenir Sissy, sa compagne au cabin de la Hard, et - la famille Mac Carthy, dont il n'avait pu retrouver les traces, et sa - filleule, Jenny, tous misérables sans doute... tandis que lui...</p> - - <p>«Voyons, Grip, reprit-il, songe bien à ce que tu vas me répondre! - Pourquoi ne restes-tu pas à terre?...</p> - - <p>—Quitter l'<i>Vulcan</i>?...</p> - - <p>—Oui... le quitter pour t'associer avec moi... Tu sais bien... <i>Little - Boy and Co</i>?... Eh bien, <i>And Co</i> n'est peut-être pas suffisamment - représenté par Bob... et en t'adjoignant...</p> - - <p>—Oh!... mon ami Grip!... répéta Bob. Ça nous ferait tant de plaisir à - tous les deux!...</p> - - <p>—A moi aussi, mes enfants, répliqua Grip, très touché de la - proposition. Mais voulez-vous que j' vous dise?...</p> - - <p>—Dis, Grip.</p> - - <p>—Eh bien... j' suis trop grand!</p> - - <p>—Trop grand?...</p> - - <p>—Oui!... si on m' voyait dans la boutique, un long flandrin comme moi, - ça n' serait plus ça!... Ça n' s'rait plus <i>Little Boy and Co</i>!... Il - faut que <i>And Co</i> soit p'tit pour attirer l' monde!... J' déparerais - la société... J' vous f'rais du tort!... C'est parce que vous êtes des - enfants que vot' affaire marche si bien...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_383">383</span></p> - - <p>—Peut-être as-tu raison, Grip, répondit P'tit-Bonhomme. Mais nous - grandirons...</p> - - <p>—Nous grandissons! répliqua Bob en se redressant sur la pointe du pied.</p> - - <p>—Certain'ment, et mêm' prenez garde d' pousser trop vite!</p> - - <p>—On ne peut pas s'empêcher! fit observer Bob.</p> - - <p>—Non... comm' de juste... Aussi, tâchez d'avoir fait vot' affaire - pendant qu' vous êtes des boys!... Que diable! j'ai cinq pieds six - pouces, bonn' mesure, et, au-d'ssus de cinq pieds, on n'est plus prop' - à rien dans votre partie! D'ailleurs, si je n' puis être ton associé, - P'tit-Bonhomme, tu sais qu' mon argent est à toi...</p> - - <p>—Je n'en ai pas besoin.</p> - - <p>—Enfin, à ta conv'nance, si l'envie t' prend d'étend'e ton commerce...</p> - - <p>—Nous ne pourrions pas y suffire à deux...</p> - - <p>—Eh bien... pourquoi qu' vous n' prendriez pas un' femme pour vot' - ménage?...</p> - - <p>—J'y ai déjà songé, Grip, et l'excellent M. O'Brien me l'a même - conseillé.</p> - - <p>—Il a raison, l'excellent M. O'Brien. Tu n' connaîtrais pas què'que - brave servante en qui tu aurais confiance?...</p> - - <p>—Non, Grip...</p> - - <p>—Ça s' trouve... en cherchant...</p> - - <p>—Attends donc... j'y pense... une vieille amie... Kat...»</p> - - <p>Ce nom provoqua un jappement joyeux. C'était Birk qui se mêlait à la - conversation. Au nom de la lessiveuse de Trelingar-castle, il fit deux - ou trois bonds invraisemblables, sa queue s'affola comme une hélice qui - tourne à vide, et ses yeux brillèrent d'un extraordinaire éclat.</p> - - <p>«Ah! tu te souviens, mon Birk! lui dit son jeune maître. Kat... - n'est-ce pas... la bonne Kat!...»</p> - - <p>Et là-dessus, Birk, grattant à la porte, parut n'attendre qu'un ordre - pour filer à toutes pattes dans la direction du château.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_384">384</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-384.jpg" alt="" width="550" height="798" /> - <p class="captioncenter">Phœnix-Park, à Dublin. (<a href="#Page_372">Page 372.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-384.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Grip fut mis au courant. On ne pouvait avoir mieux que Kat... Il - fallait faire venir Kat... Kat était tout indiquée pour tenir le - ménage... Kat s'occuperait de la cuisine... On ne la verrait pas... - Elle ne compromettrait point par sa présence la raison sociale <i>Little - Boy and Co</i>.</p> - - <p>Mais était-elle toujours à Trelingar-castle... et même vivait-elle - encore?...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme écrivit par le premier courrier. Le surlendemain, - il <span class="pagenum" id="Page_385">385</span> recevait réponse d'une grosse écriture bien lisible, et, - quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées que Kat débarquait à la - gare de Dublin.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-385.jpg" alt="" width="550" height="795" /> - <p class="captioncenter">Birk lui sauta au cou. (<a href="#Page_385">Page 385.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-385.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Comme elle fut accueillie de son protégé, après dix-huit mois de - séparation! P'tit-Bonhomme tomba dans ses bras, et Birk lui sauta au - cou. Elle ne savait plus auquel des deux répondre... Elle pleurait, et, - lorsqu'elle se vit installée dans sa cuisine, lorsqu'elle eut fait la - connaissance de Bob, cela recommença de plus belle.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_386">386</span></p> - - <p>Et, ce jour-là, Grip eut l'honneur et le bonheur de partager avec ses - jeunes amis le premier dîner préparé par la bonne Kat! Le lendemain, - quand il reprit la mer, le <i>Vulcan</i> n'avait jamais emporté un chauffeur - plus satisfait de son sort.</p> - - <p>Peut-être demandera-t-on si Kat devait avoir des gages, elle qui se - fût contentée du logement et de la nourriture, du moment qu'elle était - nourrie et logée par son cher enfant? Certes, elle en eut, et d'aussi - beaux que n'importe quelle servante du quartier, et on l'augmenterait - si elle faisait bien son service! Le service de <i>Little Boy</i>, après le - service de Trelingar-castle, ce n'était point déchoir, on peut nous - croire sur parole. Par exemple, elle ne voulut jamais en revenir à - tutoyer son maître. Ce n'était plus le groom du comte Ashton, c'était - le patron des <i>Petites Poches</i>. Bob lui-même, en sa qualité d'<i>And Co</i>, - ne fut appelé que monsieur Bob, et Kat réserva son tutoiement pour - Birk, qui ne pouvait s'en formaliser. Et puis, ils s'aimaient tant, - Birk et Kat!</p> - - <p>Quel avantage d'avoir cette brave femme dans la maison! Avec quel - ordre fut tenu le ménage, avec quelle propreté les chambres et le - magasin! D'aller prendre ses repas dans une restauration du voisinage, - cela est plus d'un commis que d'un patron. Les convenances exigent - que son «home» soit au complet, qu'il mange à sa propre table. C'est - à la fois plus digne pour la situation et meilleur pour la santé, - lorsqu'on possède une adroite cuisinière, et Kat s'entendait à faire - la cuisine aussi bien qu'à lessiver, à repasser, à raccommoder le - linge, à soigner les vêtements, enfin une servante modèle, d'une - économie très précieuse, et d'une probité... dont se moquait volontiers - la domesticité de Trelingar-castle. Mais à quoi sert de rappeler - l'attention sur la famille des Piborne! Que le marquis, que la marquise - continuent à végéter dans leur fastueuse inutilité, et qu'il n'en soit - plus question.</p> - - <p>Ce qu'il importe de mentionner, c'est que l'année 1883 se termina par - une balance très avantageuse au profit de <i>Little Boy and Co</i>. Pendant - la dernière semaine, c'est à peine si le bazar put suffire aux <span class="pagenum" id="Page_387">387</span> - commandes du Christmas et du nouveau jour de l'an. Le rayon des jouets - dut être vingt fois renouvelé. Sans parler des autres objets à l'usage - des enfants, on se figurerait difficilement ce que Bob vendit de - chaloupes, de cutters, de goélettes, de bricks, de trois-mâts et même - de paquebots mécaniques! Les articles d'autres sortes s'enlevèrent avec - un égal entrain. Il était de bon ton, parmi le beau monde, de faire ses - achats au magasin des <i>Petites Poches</i>. Un cadeau n'était «select» qu'à - la condition de porter la marque de <i>Little Boy and Co</i>. Ah! la vogue, - lorsque ce sont les babys qui la font, et lorsque les parents leur - obéissent, comme c'est leur devoir!</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'avait point à se repentir d'avoir abandonné Cork - et son commerce de journaux. En venant chercher dans la capitale de - l'Irlande un marché plus large, il avait vu juste. L'approbation de - M. O'Brien lui était acquise, grâce à son activité, à sa prudence, - dont témoignait l'extension croissante des affaires, et cela, rien - qu'avec ses seules ressources. Le vieux négociant était frappé de ce - que ce jeune garçon avait tenu à s'imposer cette règle de conduite, - sans vouloir jamais s'en départir. Ses conseils, d'ailleurs, étaient - respectueusement acceptés, s'il n'en avait pas été de même de son - argent qu'il avait offert à plusieurs reprises, comme Grip avait offert - le sien.</p> - - <p>Bref, après avoir achevé son premier inventaire de fin - d'année,—inventaire dont M. O'Brien reconnut la parfaite - sincérité,—P'tit-Bonhomme eut lieu d'être satisfait: en six mois, - depuis son arrivée à Dublin, il avait triplé son capital.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_388">388</span></p> - - <h2 id="ch_28">XII<br /> - COMME ON SE RETROUVE.</h2> - - <p>«Les personnes qui seraient en possession de renseignements quelconques - sur la famille Martin Mac Carthy, anciens tenanciers de la ferme de - Kerwan, comté de Kerry, paroisse de Silton, sont instamment priées de - les transmettre à <i>Little Boy and Co</i>, Bedfort-street, Dublin.»</p> - - <p>Si notre héros put lire cette information dans la <i>Gazette de Dublin</i>, - à la date du 3 avril de l'année 1884, c'est que c'était lui-même qui - l'avait rédigée, portée au journal, et payée deux shillings la ligne. - Le lendemain, d'autres feuilles la reproduisirent au même prix. Dans - sa pensée, impossible d'employer une demi-guinée à un meilleur usage. - Oublier cette honnête et malheureuse famille, Martin et Martine Mac - Carthy, Murdock, Kitty et leur fillette, Pat et Sim, est-ce que - cela eût été admissible de la part de celui dont ils avaient fait - leur enfant adoptif? Il était de son devoir de tout tenter pour les - retrouver, pour leur venir en aide, et quelle joie déborderait de son - âme, si jamais il leur rendait en bonheur ce qu'il avait reçu d'eux en - affection!</p> - - <p>Où ces braves gens étaient-ils allés chercher un abri après la - destruction de la ferme? Étaient-ils restés en Irlande, gagnant - péniblement leur pain au jour le jour? Afin d'échapper aux poursuites, - Murdock avait-il pris passage à bord d'un navire d'émigrants, et son - père, sa mère, ses deux frères, partageaient-ils son exil en quelque - lointaine contrée, Australie ou Amérique? Pat naviguait-il encore? - <span class="pagenum" id="Page_389">389</span> A la pensée que la misère accablait cette famille, P'tit-Bonhomme - éprouvait un gros chagrin, une peine de tous les instants.</p> - - <p>Aussi attendit-on avec une vive impatience l'effet de cette note - qui fut reproduite par les journaux de Dublin chaque samedi, durant - plusieurs semaines... Aucun renseignement ne parvint. Certainement, - si <ins class="correction" title="Murdok">Murdock</ins> avait été enfermé dans une prison d'Irlande, on aurait eu - de ses nouvelles. Il fallait conclure de là que M. Martin Mac Carthy, - en quittant la ferme de Kerwan, s'était embarqué pour l'Amérique ou - l'Australie avec tous les siens. En reviendraient-ils, s'ils arrivaient - à se créer là-bas une seconde patrie, et avaient-ils abandonné la - première pour n'y jamais revenir?</p> - - <p>Du reste, l'hypothèse d'une émigration en Australie fut confirmée - par les renseignements qu'obtint M. O'Brien, grâce à l'entremise de - plusieurs de ses anciens correspondants. Une lettre qu'il reçut de - Belfast ne laissa plus aucun doute touchant le sort de la famille. - D'après les notes relevées sur les livres d'une agence d'émigrants, - c'était dans ce port que les Mac Carthy, au nombre de six, trois - hommes, deux femmes et une enfant, s'étaient embarqués pour Melbourne, - il y avait près de deux ans. Quant à retrouver ses traces sur ce vaste - continent, ce fut impossible, et les démarches que fit M. O'Brien - ne purent aboutir. P'tit-Bonhomme ne comptait donc plus que sur le - deuxième des fils Mac Carthy, à la condition que celui-ci fût encore - marin à bord d'un bâtiment de la maison Marcuard, de Liverpool. Aussi - s'adressa-t-il au chef de cette maison; mais la réponse fut que Pat - avait quitté le service depuis quinze mois, et l'on ne savait pas - sur quel navire il s'était embarqué. Une chance restait: c'était que - Pat, de retour dans un des ports de l'Irlande, eût connaissance de - l'annonce informative qui concernait sa famille... Faible chance, nous - en conviendrons, à laquelle on voulut pourtant se rattacher, faute de - pouvoir mieux faire.</p> - - <p>M. O'Brien essayait vainement de rendre une lueur d'espoir à son - jeune locataire. Et, un jour que leur conversation portait sur cette - éventualité:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_390">390</span></p> - - <p>«Je serais étonné, mon garçon, lui dit-il, si tu ne revoyais pas tôt ou - tard la famille Mac Carthy.</p> - - <p>—Eux... en Australie!... à des milliers de milles, monsieur O'Brien!</p> - - <p>—Peux-tu parler de la sorte, mon enfant! Est-ce que l'Australie n'est - pas dans notre quartier?... Est-ce qu'elle n'est pas à la porte de - notre maison?... Il n'y a plus de distances aujourd'hui... La vapeur - les a supprimées... M. Martin, sa femme et ses enfants reviendront au - pays, j'en suis sûr!... Des Irlandais n'abandonnent pas leur Irlande, - et, s'ils ont réussi là-bas...</p> - - <p>—Est-il sage de l'espérer, monsieur O'Brien? répondit P'tit-Bonhomme - en secouant la tête.</p> - - <p>—Oui... s'ils sont les travailleurs courageux et intelligents que tu - dis.</p> - - <p>—Le courage et l'intelligence ne suffisent pas toujours, monsieur - O'Brien! Il faut encore la chance, et les Mac Carthy n'en ont guère eu - jusqu'ici!</p> - - <p>—Ce qu'on n'a pas eu, on peut l'avoir, mon garçon! Crois-tu que, pour - ma part, j'aie été sans cesse heureux?... Non! j'ai éprouvé bien des - vicissitudes, affaires qui ne marchaient pas, revers de fortune... - jusqu'au jour où je me suis senti maître de la situation... Toi-même, - n'en es-tu pas un exemple? Est-ce que tu n'as pas commencé par être le - jouet de la misère?... tandis qu'aujourd'hui...</p> - - <p>—Vous dites vrai, monsieur O'Brien, et quelquefois je me demande si - tout cela n'est pas un rêve...</p> - - <p>—Non, mon cher enfant, c'est de la belle et bonne réalité! Que tu aies - dépassé de beaucoup ce qu'on aurait pu attendre d'un enfant, c'est très - extraordinaire, car tu entres à peine dans ta douzième année! Mais la - raison ne se mesure pas à l'âge, et c'est elle qui t'a continuellement - guidé.</p> - - <p>—La raison?... oui... peut-être! Et pourtant, lorsque je réfléchis à - ma situation actuelle, il me semble que le hasard y est pour quelque - chose...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_391">391</span></p> - - <p>—Il y a moins de hasards dans la vie que tu ne penses, et tout - s'enchaîne avec une logique plus serrée qu'on ne l'imagine en général. - Tu l'observeras, il est rare qu'un malheur ne soit pas doublé d'un - bonheur...</p> - - <p>—Vous le croyez, monsieur O'Brien?...</p> - - <p>—Oui, et d'autant plus que cela n'est pas douteux en ce qui te - concerne, mon garçon. C'est une réflexion que je fais souvent, lorsque - je songe à ce qu'a été ton existence. Ainsi, tu es entré chez la Hard, - c'était un malheur...</p> - - <p>—Et c'est un bonheur que j'y aie connu Sissy, dont je n'ai jamais - oublié les caresses, les premières que j'aie reçues! Qu'est-elle - devenue, ma pauvre petite compagne, et la reverrai-je jamais?... Oui! - ce fut là du bonheur...</p> - - <p>—Et c'en est un aussi que la Hard ait été une abominable mégère, - sans quoi tu serais resté au hameau de Rindok jusqu'au moment où l'on - t'aurait remis dans la maison de charité de Donegal. Alors tu t'es - enfui... et ta fuite t'a fait tomber entre les mains de ce montreur de - marionnettes!...</p> - - <p>—Oh! le monstre! s'écria P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Et cela est heureux qu'il l'ait été, car tu serais encore à courir - les grandes routes, sinon dans une cage tournante, du moins au service - de ce brutal Thornpipe. De là, tu entres à la ragged-school de Galway...</p> - - <p>—Où j'ai rencontré Grip... Grip, qui a été si bon pour moi, auquel je - dois la vie, qui m'a sauvé en s'exposant à la mort...</p> - - <p>—Ce qui t'a conduit chez cette extravagante comédienne... Une tout - autre existence, j'en conviens, mais qui ne t'aurait mené à rien - d'honorable, et je considère comme un bonheur, qu'après s'être amusée - de toi, elle t'ait un beau jour abandonné...</p> - - <p>—Je ne lui en veux pas, monsieur O'Brien. Somme toute, elle m'avait - recueilli, elle a été bonne pour moi... et depuis... j'ai compris bien - des choses! D'ailleurs, en suivant votre raisonnement, c'est grâce - à cet abandon que la famille Mac Carthy m'a recueilli à la ferme de - Kerwan...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_392">392</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-392.jpg" alt="" width="550" height="791" /> - <p class="captioncenter">«Vous auriez quelque peine à me persuader.» (<a href="#Page_392">Page 392.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-392.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Juste, mon garçon, et là encore...</p> - - <p>—Oh! là, monsieur O'Brien, vous auriez quelque peine à me persuader - que le malheur de ces braves gens ait pu être une circonstance - heureuse...</p> - - <p>—Oui et non, répondit M. O'Brien.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-393.jpg" alt="" width="550" height="794" /> - <p class="captioncenter">Tous ses camarades venaient s'approvisionner. (<a href="#Page_396">Page 396.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-393.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Non, monsieur O'Brien, non! affirma énergiquement P'tit-Bonhomme. - Et si je fais fortune, j'aurai toujours le regret que le point <span class="pagenum" id="Page_393">393</span> - de départ de cette fortune ait été la ruine des Mac Carthy! J'eusse - si volontiers passé ma vie dans cette ferme, comme l'enfant de la - maison... J'aurais vu grandir Jenny, ma filleule, et pouvais-je rêver - un plus grand bonheur que celui de ma famille d'adoption...</p> - - <p>—Je te comprends, mon enfant. Il n'en est pas moins vrai que cet - enchaînement des choses te permettra, je l'espère, de reconnaître un - jour ce qu'ils ont fait pour toi...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_394">394</span></p> - - <p>—Monsieur O'Brien, mieux vaudrait qu'ils n'eussent jamais eu besoin de - recourir à personne!</p> - - <p>—Je n'insisterai pas, et je respecte ces sentiments qui te font - honneur... Mais continuons à raisonner et arrivons à Trelingar-castle.</p> - - <p>—Oh! les vilaines gens, ce marquis, cette marquise, leur fils - Ashton!... Quelles humiliations j'ai dû supporter!... C'est là que - s'est écoulé le plus mauvais de mon existence...</p> - - <p>—Et c'est heureux qu'il en ait été de même, pour en revenir à notre - système de déductions. Si tu avais été bien traité à Trelingar-castle, - tu y serais peut-être resté...</p> - - <p>—Non, monsieur O'Brien! Des fonctions de groom?... Non!... jamais... - jamais!... Je n'étais là que pour attendre... et, dès que j'aurais eu - des économies...</p> - - <p>—Par exemple, fit observer M. O'Brien, quelqu'un qui doit être - enchanté que tu sois venu dans ce château, c'est Kat!</p> - - <p>—Oh! l'excellente femme!</p> - - <p>—Et quelqu'un qui doit être enchanté que tu en sois parti, c'est - Bob, car tu ne l'aurais pas rencontré sur la grande route... tu ne - l'aurais pas sauvé... tu ne l'aurais pas amené à Cork, où vous avez si - courageusement travaillé tous les deux, où vous avez retrouvé Grip, et, - en ce moment, tu ne serais pas à Dublin...</p> - - <p>—En train de causer avec le meilleur des hommes, qui nous a pris - en amitié! répondit P'tit-Bonhomme, en saisissant la main du vieux - négociant.</p> - - <p>—Et qui ne t'épargnera pas ses conseils, quand tu en auras besoin!</p> - - <p>—Merci, monsieur O'Brien, merci!... Oui! vous avez raison, et votre - expérience ne peut vous tromper! Les choses s'enchaînent dans la - vie!... Dieu veuille que je puisse être utile à tous ceux que j'aime et - qui m'ont aimé!»</p> - - <p>Et les affaires de <i>Little Boy</i>?... Elles prospéraient, n'ayez aucun - doute à cet égard. La vogue ne s'amoindrissait pas,—au contraire. - Il survint même une nouvelle source de bénéfices. Sur le conseil - de <span class="pagenum" id="Page_395">395</span> M. O'Brien, le bazar s'adjoignit un fonds d'épiceries au - détail, et l'on sait ce qu'on est arrivé à débiter d'articles divers - sous cette rubrique. Le magasin fut bientôt trop étroit, et il y - eut nécessité de louer l'autre partie du rez-de-chaussée. Ah! quel - propriétaire accommodant, M. O'Brien, et quel locataire reconnaissant, - Petit-Bonhomme! Tout le quartier voulut se fournir de comestibles aux - <i>Petites Poches</i>. Kat dut s'y mettre, et elle s'y mit de bon cœur. - Et tout cela si propre, si rangé, si affriolant! Quelle besogne, par - exemple,—les achats à faire, les ventes à effectuer, une nombreuse - clientèle à servir, avant comme après midi, les livres à tenir, les - comptes à régler, la recette à vérifier chaque soir! A peine la journée - suffisait-elle, et que de fois, sans l'intervention de l'ancien - négociant, <i>Little Boy and Co</i> eût été débordé!</p> - - <p>Bien sûr, il aurait fallu s'adjoindre un commis au courant de ce - commerce. Mais à qui se fier? Le jeune patron répugnait à introduire - un étranger chez lui. Quelqu'un d'honnête, d'actif et de sérieux, cela - se rencontre cependant. Un bon comptable, on l'eût installé dans un - bureau, derrière le second magasin. C'eût été se décharger d'autant. - Ah! si Grip avait consenti!... Vaine tentative! On avait beau le - presser, Grip ne se décidait pas, quoiqu'il semblât tout indiqué pour - occuper cette place, assis sur un haut tabouret, près d'une table - peinte en noir, la plume à l'oreille, le crayon à la main, au milieu - de ses cartons, tenant un compte ouvert à chaque fournisseur... Cela - valait mieux que de se griller le ventre devant la chaudière du - <i>Vulcan!</i> Prières inutiles! Il va de soi que, dans l'intervalle de ses - voyages, le premier chauffeur consacrait au bazar toutes les heures - qu'il avait de libres. Volontiers, il se mettait à l'ouvrage. Cela - durait une semaine; puis le <i>Vulcan</i> reprenait la mer, et quarante-huit - heures après, Grip était à des centaines de milles de l'Ile-Emeraude. - Son départ amenait toujours un chagrin, son retour toujours une joie. - On eût dit un grand frère aîné qui revenait et s'en allait! Voyons, - reste, ami Grip, reste donc avec eux!</p> - - <p>D'ailleurs, le grand frère aîné continuait de faire ses emplettes au - <span class="pagenum" id="Page_396">396</span> <i>Little Boy and Co</i>. Il arrivait invariablement avec tout son - avoir dans sa ceinture. Ce fut seulement à cette époque que, sur l'avis - de M. O'Brien et de P'tit-Bonhomme, il consentit à s'en dessaisir. - N'allez pas croire que le patron des <i>Petites Poches</i> eût accepté Grip - comme bailleur de fonds ou commanditaire. Non! Il n'avait pas besoin - de l'argent de Grip. Il possédait des économies sérieuses, déposées à - la Banque d'Irlande, avec un carnet de chèques, et les économies du - chauffeur furent placées à la Caisse d'épargne,—un établissement très - solide, dont les dépôts s'élevaient alors à plus de quatre millions. - Grip pouvait dormir tranquille, son capital serait en sûreté et - s'accroîtrait chaque année par l'accumulation des intérêts. De par tous - les saints de l'Irlande, la Caisse d'épargne valait bien sa ceinture!</p> - - <p>Une remarque: si l'entêté Grip refusait de changer la vareuse du - marin pour le veston à manchettes de lustrine du comptable, il avait - contribué cependant à augmenter la clientèle de <i>Little Boy</i>. Tous - ses camarades du <i>Vulcan</i> et leurs familles venaient s'approvisionner - au bazar. Il avait fait également parmi les matelots du port une - propagande effrénée, comme s'il eût été le voyageur de la maison des - <i>Petites Poches</i>.</p> - - <p>«Tu verras, dit-il un jour à P'tit-Bonhomme, tu verras qu' les - armateurs eux-mêmes finiront par s' fournir chez toi! C'est alors qu'il - en faudra des caisses d'épiceries et d' conserves pour ces voyages d' - long cours!... Tu d' viendras un négociant en gros...</p> - - <p>—En gros? dit Bob, qui était de la conversation.</p> - - <p>—Oui... en gros... avec des magasins, des caves, des entrepôts... ni - plus ni moins qu' M. Roe ou M. Guiness.</p> - - <p>—Oh! fit Bob.</p> - - <p>—Certain'ment, <i>And Co</i>, répondit Grip, qui se plaisait à donner ce - surnom à Bob, et rapp'lez-vous c' que j' vous dis...</p> - - <p>—A chaque voyage... fit observer P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Oui... à chaqu' voyage, répliqua Grip. Tu f'ras fortune, et une - grande fortune...</p> - - <p>—Alors, Grip, pourquoi ne veux-tu pas t'associer?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_397">397</span></p> - - <p>—Moi?... qu' j'abandonne mon métier?...</p> - - <p>—Espères-tu donc arriver plus haut, et de premier chauffeur devenir - mécanicien?...</p> - - <p>—Mécanicien?... Oh qu' non!... Pas si ambitieux qu' ça!... Il faudrait - avoir étudié... A présent, j' pourrais pas... il est trop tard!.. J' me - contente de ce que je suis...</p> - - <p>—Écoute, Grip, j'insiste... Nous avons besoin d'un commis, sur lequel - nous puissions absolument compter... Pourquoi refuses-tu d'être le - nôtre?</p> - - <p>—J' n'entends rien à vot' comptabilité.</p> - - <p>—Tu t'y mettrais sans peine!</p> - - <p>—Au fait, j'ai tant vu fonctionner M. O'Lobkins, là-bas, à la - ragged-school!... Non, mon boy, non!... J'ai été si malheureux sur - terre, et j' suis si heureux sur mer!... La terre m' fait peur!... Ah! - quand tu s'ras un gros négociant et qu' tu posséd'ras des navires à - toi, eh bien... j' navigu'rai pour ta maison, j' te l' promets...</p> - - <p>—Voyons, Grip, soyons sérieux, et pense que tu te trouveras bien seul - plus tard!... Admettons que l'envie te prenne un jour de te marier?</p> - - <p>—M' marier... Moi?...</p> - - <p>—Oui... toi!</p> - - <p>—Ce dégingandé de Grip, avoir un' femme à lui, et des enfants - d'elle?...</p> - - <p>—Sans doute... comme tout le monde, répondit Bob, du ton d'un homme - qui possède une grande expérience de la vie.</p> - - <p>—Tout l' monde?...</p> - - <p>—Certainement, Grip, et moi-même...</p> - - <p>—Entendez-vous c' mousse... qui s'en mêle!</p> - - <p>—Il a raison, dit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Et toi aussi, mon boy, tu penses...</p> - - <p>—Cela m'arrivera peut-être.</p> - - <p>—Bon! C'lui-ci n'a pas treize ans, c'lui-là n'en a pas neuf, et v'là - qu' ça parle d' mariage!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_398">398</span></p> - - <p>—Il ne s'agit pas de nous, Grip, mais de toi qui auras bientôt - vingt-cinq ans!</p> - - <p>—Réfléchis donc un tantinet, mon boy! M' marier, moi... un - chauffeur... un homme qui est noir comme un nègre d' l'Afrique pendant - les deux tiers de son existence!</p> - - <p>—Ah bon! Grip qui a peur que ses enfants soient des négrillons? - s'écria Bob.</p> - - <p>—Ce s'rait bien possible! répondit Grip. Je n' suis prop' qu'à épouser - un' négresse, ou tout au plus un' Peau-Rouge... là-bas... dans l' fin - fond des États-Unis!</p> - - <p>—Grip, reprit P'tit-Bonhomme, tu as tort de plaisanter... C'est dans - ton intérêt que nous causons... Vienne l'âge, tu te repentiras de ne - pas m'avoir écouté...</p> - - <p>—Qué qu' tu veux, mon boy... je l' sais... t'es raisonnable... et - ce s'rait un grand bonheur de vivre ensemble... Mais mon métier m'a - nourri... il m' nourrira encore, et je n' puis m' faire à l'idée d' - l'abandonner!</p> - - <p>—Enfin... quand tu voudras, Grip... Ici, il y aura toujours une - place pour toi. Et je serais bien étonné, si, un jour, tu n'étais pas - installé devant un confortable bureau... une calotte sur la tête, la - plume à l'oreille... avec un intérêt dans la maison...</p> - - <p>—Il faudra donc que j' sois bien changé...</p> - - <p>—Eh! tu changeras, Grip!... Tout le monde change... et il est sage de - changer... quand c'est pour être mieux...»</p> - - <p>Toutefois, en dépit des instances, Grip ne se rendit pas. La vérité est - qu'il aimait son métier, que les armateurs du <i>Vulcan</i> lui témoignaient - de la sympathie, qu'il était apprécié de son capitaine, aimé de ses - camarades. Aussi, désireux de ne pas trop chagriner P'tit-Bonhomme, il - lui dit:</p> - - <p>«Au retour... au retour... nous verrons!...»</p> - - <p>Puis, lorsqu'il revenait, il ne disait rien que ce qu'il avait dit au - départ:</p> - - <p>«Nous verrons... nous verrons!...»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_399">399</span></p> - - <p>Il suit de là qu'au <i>Little Boy and Co</i>, on fut obligé de prendre - un commis pour tenir les écritures. M. O'Brien procura un ancien - comptable, M. Balfour, dont il répondait, et qui connaissait la partie - à fond. Mais enfin ce n'était pas Grip!...</p> - - <p>L'année se termina dans d'excellentes conditions, et l'inventaire, - établi par le susdit Balfour, donna, tant en marchandises qu'en argent - placé à la Banque d'Irlande, ce superbe total d'un millier de livres.</p> - - <p>A cette époque—janvier 1885—P'tit-Bonhomme venait d'entrer dans - sa quatorzième année, et Bob avait neuf ans et demi. Bien portants, - vigoureux pour leur âge, ils ne se ressentaient aucunement des misères - d'autrefois. C'était un sang généreux, le sang gaélique, qui coulait - dans leurs veines, comme le Shannon, la Lee ou la Liffey coulent à - travers l'Irlande—pour la vivifier.</p> - - <p>Le bazar était en pleine prospérité. Manifestement, P'tit-Bonhomme - marchait vers la fortune. Aucun doute à ce sujet, ses affaires n'étant - pas de nature à le jeter dans des spéculations hasardeuses. Sa - prudence naturelle l'eût retenu d'ailleurs, bien qu'il ne fût point - «homme»—appliquons-lui ce mot,—à laisser échapper quelque bonne - occasion, si elle se présentait.</p> - - <p>Cependant, le sort des Mac Carthy ne cessait de l'inquiéter. Sur le - conseil de M. O'Brien, il avait écrit en Australie, à Melbourne. - D'après la réponse de l'agent d'émigration, on avait perdu les traces - de la famille,—ce qui n'est que trop fréquent en cet immense pays dont - les régions centrales étaient presque inconnues à cette époque. Sans - capitaux, il est probable que M. Martin et ses enfants n'avaient pu - trouver du travail que dans ces lointaines fermes où se fait en grand - l'élevage des moutons!... En quelle province, en quel district de ce - vaste continent?...</p> - - <p>On ne savait rien non plus de Pat, depuis qu'il avait quitté la maison - Marcuard, et il n'était pas impossible qu'il eût rejoint ses parents en - Australie.</p> - - <p>Il va sans dire que, de tous ceux qu'il avait connus autrefois, les - <span class="pagenum" id="Page_400">400</span> Mac Carthy et Sissy, sa compagne chez la Hard, étaient les seuls à - occuper le souvenir de P'tit-Bonhomme. De l'horrible mégère du hameau - de Rindok, du farouche Thornpipe, de l'auguste famille des Piborne, - il n'avait le moindre souci. Quant à miss Anna Waston, il s'étonnait - de ne pas l'avoir encore vue réapparaître sur l'un des théâtres de - Dublin. Serait-il allé lui rendre visite? Peut-être oui, peut-être non. - Dans tous les cas, il n'avait pas eu à se prononcer, car, après la - malencontreuse scène de Limerick, la célèbre comédienne s'était décidée - à quitter l'Irlande et même la Grande-Bretagne, pour une «tournée - bernardhtienne» à l'étranger.</p> - - <p>«Et Carker... est-il pendu?»</p> - - <p>Telle était l'invariable question que Grip faisait à chaque retour du - <i>Vulcan</i>, lorsqu'il remettait le pied dans les magasins des <i>Petites - Poches</i>. Invariablement, on lui répondait qu'on n'avait point entendu - parler de Carker. Grip fouillait alors les vieux journaux, sans rien - trouver qui eût rapport «au plus fameux garnement de la ragged-school!»</p> - - <p>«Attendons! disait-il, faut d' la patience!</p> - - <p>—Mais pourquoi Carker ne serait-il pas devenu un estimable garçon? lui - demanda un jour M. O'Brien.</p> - - <p>—Lui, s'écria Grip, lui... c' coquin?... Mais ce s'rait à dégoûter - d'être honnête!»</p> - - <p>Et Kat qui connaissait l'histoire des déguenillés de Galway, partageait - l'opinion de Grip. D'ailleurs, la brave femme et le chauffeur - s'entendaient au mieux,—excepté sur ce point: c'est que Kat pressait - Grip d'abandonner la navigation, et que Grip se refusait obstinément - aux désirs de Kat. De là des discussions à faire grelotter les vitres - de la cuisine. Aussi, vers la fin de l'année, la question n'avait-elle - pas avancé d'un pas, et le chauffeur était reparti sur le <i>Vulcan</i> - dont—à l'entendre—il allumait les feux «rien qu'en les r'gardant!»</p> - - <p>On était au 25 novembre, en plein hiver déjà. Il tombait de gros - flocons de neige que la brise promenait en tourbillonnant au ras <span class="pagenum" id="Page_401">401</span> - du sol comme des plumes de pigeon. Une de ces journées glaciales, où - l'on est heureux de s'enfermer chez soi.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-401.jpg" alt="" width="550" height="784" /> - <p class="captioncenter">Les portes et les fenêtres furent assaillies à coups de - pierres. (<a href="#Page_304">Page 304.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-401.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Cependant P'tit-Bonhomme ne resta pas au bazar. Le matin, il avait - reçu une lettre de l'un de ses fournisseurs de Belfast. Une difficulté - relative au règlement d'une facture pouvait occasionner un procès, et - les procès, il convient de les éviter autant que possible,—même devant - les juges à perruques du Royaume-Uni. C'était <span class="pagenum" id="Page_402">402</span> du moins l'avis de - M. O'Brien qui s'y connaissait, et il engagea vivement le jeune garçon - à partir pour Belfast, afin de terminer cette affaire aux meilleures - conditions.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme reconnut la justesse de ce conseil, et il résolut de - le suivre sans tarder d'un jour. Il ne s'agissait que d'un voyage - en railway d'une centaine de milles. En profitant du train de neuf - heures, il arriverait dans la matinée au chef-lieu du comté d'Antrim. - L'après-midi lui suffirait, sans doute, pour se mettre d'accord avec - son correspondant, et, par un train du soir, il serait de retour avant - minuit.</p> - - <p>Bob et Kat eurent donc la garde de <i>Little Boy</i>, et leur patron, après - les avoir embrassés, alla prendre à la gare, près de la Douane, son - billet pour Belfast.</p> - - <p>Avec un pareil temps, un voyageur ne peut guère s'intéresser aux - détails de la route. Et puis, le train marchait à grande vitesse, - tantôt suivant le littoral, tantôt remontant vers l'intérieur. Au - sortir du comté de Dublin, il traversa le comté de Meath, et stationna - quelques minutes à Drogheda, port assez important dont P'tit-Bonhomme - ne vit rien, pas plus qu'il n'aperçut, à un mille de là, le fameux - champ de bataille de la Boyne, sur lequel tomba définitivement la - dynastie des Stuarts. Puis, ce fut le comté de Louth, où le train - s'arrêta à Dundalk, l'une des plus anciennes cités de l'Ile-Verte, - lieu de couronnement du célèbre Robert Bruce. Il entra alors sur le - territoire de la province de l'Ulster,—cette province dont le comté de - Donegal rappelait à notre jeune voyageur le souvenir de ses premières - misères. Enfin, après avoir desservi les comtés d'Armagh et de Down, le - railway franchit la frontière de l'Antrim.</p> - - <p>L'Antrim, aux terrains volcaniques, ce sauvage pays des cavernes, a - Belfast pour chef-lieu. C'est la seconde ville de l'Irlande par son - commerce et sa flotte marchande de trois millions de tonnes; par - sa population qui atteindra bientôt le chiffre de deux cent mille - habitants; par sa manutention agricole, presque entièrement consacrée - à la culture du lin; par son industrie, qui n'occupe pas moins de - soixante mille ouvriers répartis entre cent soixante filatures; par ses - <span class="pagenum" id="Page_403">403</span> goûts littéraires enfin, dont le Queen's-Collège atteste la haute - valeur. Eh bien, le croirait-on? Cette cité appartient encore à l'un - des descendants d'un favori de Jacques I<sup>er</sup>? Il faut être en Irlande - pour rencontrer de pareilles anomalies sociales.</p> - - <p>Belfast est située à l'étroite embouchure de la rivière de Lagan, - que prolonge un chenal à travers d'interminables bancs de sable. On - admettra volontiers que, dans un centre si industriel, où les passions - politiques s'alimentent au contact, ou mieux au choc des intérêts - personnels, il existe une lutte ardente entre les protestants et les - catholiques. Les premiers sont ennemis nés de l'indépendance réclamée - par les seconds. Les uns avec le cri d'Orange pour ralliement, les - autres un ruban jaune pour signe distinctif, se livrent à leurs - traditionnelles bousculades, surtout le 7 juillet, anniversaire de la - fameuse bataille de la Boyne.</p> - - <p>Bien que ce jour-là ne fût pas le 7 juillet, et qu'il y eût quatre - degrés au-dessous de zéro, la ville était en pleine effervescence. - Certaine agitation parnelliste risquait de mettre aux prises les - partisans de la «Land League» et ceux du landlordisme. Il avait même - fallu garder le siège de la <i>Société pour le développement de la - culture du lin</i>, à laquelle se rattachent étroitement la plupart des - fabriques de la ville.</p> - - <p>Cependant, P'tit-Bonhomme, venu pour toute autre affaire que des - affaires politiques, s'occupa d'abord de son fournisseur, et eut la - chance de le rencontrer chez lui.</p> - - <p>Ce négociant fut quelque peu surpris à la vue du jeune garçon qui se - présentait à son bureau, et non moins étonné de l'intelligence dont - il témoigna en discutant ses intérêts. Enfin, tout se régla à la - convenance des deux parties. Deux heures suffirent à cet arrangement, - et P'tit-Bonhomme, qui voulait dîner avant de reprendre le train du - soir, se dirigea vers un restaurant du quartier de la gare. S'il - n'avait pas lieu de regretter ce voyage, puisqu'il évitait un procès, - sa visite à Belfast lui réservait une bien autre surprise.</p> - - <p>La nuit allait venir. Il ne neigeait plus. Néanmoins, grâce à cette - <span class="pagenum" id="Page_404">404</span> âpre brise qui s'engouffrait dans l'estuaire de la rivière Lagan, - le froid était extrêmement vif.</p> - - <p>En passant devant une des plus importantes fabriques de la ville, - P'tit-Bonhomme fut arrêté par un rassemblement. Une foule compacte - barrait la rue. Il dut se faufiler à travers cette masse tumultueuse. - C'était jour de paie. Il y avait là quantité d'ouvriers et d'ouvrières. - Une diminution de salaires, annoncée pour la semaine suivante, venait - de porter leur irritation au comble.</p> - - <p>Il est indispensable de savoir que cette industrie du lin, culture - et filature, fut autrefois importée en Irlande, et principalement à - Belfast, par les protestants émigrés, après la révocation de l'Édit - de Nantes. Ces familles ont conservé des intérêts considérables - dans plusieurs de ces établissements. Cette fabrique, précisément, - appartenait à une Compagnie anglicane. Or, comme le plus grand nombre - de ses ouvriers étaient catholiques, on s'expliquera que ceux-ci - fissent valoir leurs réclamations avec une redoutable violence.</p> - - <p>Bientôt les cris succédèrent aux menaces, les portes et les fenêtres - de l'usine furent assaillies à coups de pierres. En ce moment, - plusieurs escouades de policemen envahirent la rue, afin de dissiper le - rassemblement et d'arrêter les meneurs.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, craignant de manquer le train, chercha à se dégager; - il ne put y parvenir. Exposé à être renversé, piétiné, écrasé sous la - charge des agents, il dut se blottir dans l'embrasure d'une porte, au - moment où cinq à six ouvriers, frappés brutalement, tombaient le long - des murailles.</p> - - <p>Près de lui gisait une jeune fille,—une de ces pauvres filles de - fabriques, pâle, frêle, étiolée, maladive, qui, bien qu'elle fût âgée - de dix-huit ans, paraissait à peine en avoir douze. Elle venait d'être - renversée et s'écriait:</p> - - <p>«A moi... à moi!»</p> - - <p>Cette voix?... Il sembla la reconnaître, P'tit-Bonhomme!... Elle lui - arrivait comme d'un souvenir lointain... Il ne pouvait dire... Son - cœur palpitait...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_405">405</span></p> - - <p>Et, lorsque la foule, en partie repoussée, eut laissé la rue à peu près - libre, il se pencha sur cette pauvre fille... Elle était inanimée. Il - lui souleva la tête, il l'inclina de manière que les rayons d'un bec de - gaz vinssent l'éclairer de face.</p> - - <p>«Sissy... Sissy!...» murmura-t-il.</p> - - <p>C'était Sissy... Elle ne pouvait l'entendre.</p> - - <p>Alors, sans plus réfléchir à ses actes, disposant de cette malheureuse - comme si elle lui eût appartenu, comme un frère eût fait de sa sœur, - il la releva, il l'entraîna vers la gare, inconsciente de ce qui se - passait.</p> - - <p>Et, lorsque le train partit, Sissy, placée dans un des compartiments - de première classe, était couchée sur les coussins, n'ayant pas repris - connaissance, et, agenouillé près d'elle, P'tit-Bonhomme l'appelait... - lui parlait... la serrait dans ses bras...</p> - - <p>Eh bien! Est-ce qu'il n'avait pas le droit d'enlever Sissy, sa compagne - de misère?... Et de qui la pauvre fille aurait-elle pu se réclamer, - si ce n'est de l'enfant qu'elle avait si souvent défendu contre les - mauvais traitements dans l'abominable cabin de la Hard?</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_29">XIII<br /> - CHANGEMENT DE COULEUR ET D'ÉTAT.</h2> - - <p>A la date du 16 novembre 1885, y avait-il en Irlande,—que - disons-nous?—dans toutes les Iles-Britanniques, dans toute l'Europe, - dans l'univers entier, un lieu quelconque qui contint une plus grande - somme de bonheur que le bazar des <i>Petites Poches</i>, sous la raison - sociale <i>Little Boy and Co</i>?... Nous nous refusons à le croire, à <span class="pagenum" id="Page_406">406</span> - moins que cet endroit ne fût situé dans le meilleur coin du Paradis.</p> - - <p>Sissy occupait la principale chambre de la maison. P'tit-Bonhomme - se tenait à son chevet. Elle venait de reconnaître en lui l'enfant - qui s'était glissé par un trou de souris hors du taudis de la - Hard,—maintenant un garçon florissant et vigoureux.</p> - - <p>Et elle, qui, à l'époque où ils s'étaient séparés l'un de l'autre, - comptait sept ans à peine, en avait aujourd'hui dix-huit. Mais, - fatiguée par le travail, brisée par les privations, redeviendrait-elle - la belle jeune fille qu'elle aurait été, si elle n'eût vécu au milieu - de la débilitante atmosphère des fabriques?</p> - - <p>Voilà près de onze ans que tous deux ne s'étaient revus, et cependant - P'tit-Bonhomme avait reconnu Sissy rien qu'à sa voix, et plus sûrement - qu'il ne l'eût reconnue à son visage. De son côté, Sissy retrouvait - dans son cœur tout ce qu'elle avait conservé du souvenir de l'enfant.</p> - - <p>C'est de ces choses qu'ils parlaient, l'un et l'autre, se tenant les - mains, se regardant dans ce passé comme dans le miroir de leurs misères!</p> - - <p>Près d'eux, Kat ne pouvait cacher son attendrissement. Quant à Bob, sa - joie se traduisait par des interjections étonnantes, auxquelles Birk - répondait par des demi «ouah!... ouah!...» non moins extraordinaires. - M. O'Brien, très touché, assistait à cet entretien. Et sans doute, le - commis, M. Balfour, aurait partagé l'émotion générale, s'il n'eût été - à son bureau, plongé dans les comptes de la maison <i>Little Boy and - Co</i>. Tous avaient si souvent entendu parler de Sissy,—autant que de - la famille Mac Carthy,—qu'ils n'avaient plus à faire sa connaissance. - Pour eux, c'était une sœur aînée de P'tit-Bonhomme qui revenait au - logis, et il semblait qu'elle ne l'eût quitté que de la veille.</p> - - <p>Grip manquait seul à cette scène, et l'on peut affirmer que, quoiqu'il - ne l'eût jamais vue, il aurait reconnu la jeune fille de son boy du - premier coup d'œil. D'ailleurs, le <i>Vulcan</i> ne devait pas <span class="pagenum" id="Page_407">407</span> - tarder à être signalé sur les basses du canal Saint-Georges. La famille - serait alors au complet.</p> - - <p>Quant à ce qu'avait été la vie de la fillette, on le devine,—la vie - de tous ces pauvres enfants de l'Irlande. Six mois après la fuite de - P'tit-Bonhomme, la Hard étant morte dans un accès d'ivresse, il avait - fallu ramener Sissy à la maison de charité de Donegal, où elle demeura - deux années encore. Mais on ne pouvait l'y garder indéfiniment. Il y - avait tant d'autres malheureux qui attendaient!... Elle avait près de - neuf ans alors, et, à neuf ans, il faut savoir se suffire. Si on ne - peut entrer en service, devenir la «maid», dont le salaire se réduit - souvent au logement et à la nourriture, est-ce qu'il n'y a pas du - travail dans les fabriques? On envoya donc Sissy à Belfast, où les - filatures occupent un monde d'ouvriers. Là, elle vécut de quelques - pence quotidiennement gagnés, au milieu des poussières malsaines du - lin, rudoyée, frappée, n'ayant personne pour la défendre, néanmoins, - toujours bonne, douce, serviable, et, d'ailleurs, déjà faite aux - brutalités de l'existence.</p> - - <p>A cet état de choses, Sissy ne voyait aucune amélioration possible. - C'était un abîme où elle s'engouffrait. Et, au moment où elle doutait - que personne pût jamais l'en retirer, voilà qu'une main venait de la - saisir... la main du petit qui lui devait ses premières caresses, - maintenant le chef d'une maison de commerce! Oui! il l'avait soustraite - à cet enfer de Belfast, et elle se trouvait chez lui—chez lui!—où - elle allait être la dame de l'établissement—oui! la dame! il le - répétait,—et non la servante...</p> - - <p>Elle... une servante?... Est-ce que Kat l'aurait supporté?... - Est-ce que Bob lui aurait laissé faire son ouvrage?... Est-ce que - P'tit-Bonhomme l'eût permis?...</p> - - <p>«Ainsi tu veux me garder? dit-elle.</p> - - <p>—Si je le veux, Sissy!</p> - - <p>—Mais, au moins, je travaillerai de manière à ne point être à ta - charge?</p> - - <p>—Oui, Sissy.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_408">408</span></p> - - <p>—Et alors que ferai-je?...</p> - - <p>—Rien, Sissy.»</p> - - <p>Et il n'y avait pas à sortir de là. La vérité est que, huit jours - plus tard,—et cela sur sa volonté formelle,—Sissy était installée - derrière le comptoir, après s'être mise au courant de la vente. Et, - ma foi, ce fut un attrait de plus pour la clientèle, cette gracieuse - jeune fille déjà toute revivifiée par sa nouvelle existence et douée - d'une physionomie si aimable, si intelligente, comme il convenait à la - patronne de <i>Little Boy and Co</i>.</p> - - <p>Un des plus vifs désirs de Sissy, c'était de voir apparaître sur le - seuil de la porte le premier chauffeur du <i>Vulcan</i>. Elle connaissait la - conduite de Grip pendant les années de la ragged-school. Elle savait - qu'il lui avait succédé dans ses fonctions de protectrice de l'enfant - échappé aux brutalités de la Hard. Ce qu'elle avait fait pour défendre - P'tit-Bonhomme contre l'horrible mégère, Grip l'avait fait pour le - défendre contre Carker et sa bande. Et puis, sans le dévouement de ce - brave garçon, le pauvre petit eût péri pendant l'incendie de l'école. - Le premier chauffeur pouvait donc compter sur un bon accueil à son - retour. Mais le voyage fut allongé cette fois par des nécessités - commerciales, et l'année 1888 s'acheva avant que le <i>Vulcan</i> eût rallié - les parages de la mer d'Irlande.</p> - - <p>Du reste, lorsque la chance s'en mêle, tout concourt au succès. - L'inventaire, établi au 31 décembre, donna des résultats supérieurs - aux précédents. Plus de deux mille livres, tel était, à cette époque, - l'avoir de la maison des <i>Petites Poches</i>, libre de toutes dettes,—ce - qui fut reconnu exact par M. O'Brien. L'honnête négociant ne put que - féliciter le jeune patron, en lui recommandant de toujours agir avec - une extrême prudence.</p> - - <p>«Il est souvent plus difficile de conserver son bien qu'il n'a été - difficile de l'acquérir, dit-il, en lui rendant l'acte d'inventaire.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-408.jpg" alt="" width="600" height="890" /> - <p class="captioncenter"><span class="smcap">SON PREMIER CHAUFFEUR ÉTAIT À SON POSTE.</span> (<a href="#Page_411">Page 411.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-after-page-408.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Vous avez raison, répondit P'tit-Bonhomme, et croyez, monsieur - O'Brien, que je ne me laisserai pas entraîner. Toutefois, je regrette - que l'argent déposé à la Banque d'Irlande n'ait pas un <span class="pagenum" id="Page_409">409</span> emploi - plus lucratif... C'est de l'argent qui dort, et, lorsqu'on dort, on ne - travaille pas...</p> - - <p>—Non, mon garçon, on se repose, et le repos est aussi nécessaire à - l'argent qu'à l'homme.</p> - - <p>—Et pourtant, monsieur O'Brien, si quelque bonne occasion se - présentait...</p> - - <p>—Il ne suffirait pas qu'elle fût bonne, il faudrait qu'elle fût - excellente.</p> - - <p>—D'accord, et dans ce cas, j'en suis sûr, vous seriez le premier à me - conseiller...</p> - - <p>—D'en profiter?... Certainement, mon garçon, à la condition que cela - rentrât dans le genre de tes affaires.</p> - - <p>—C'est ainsi que je le comprends, monsieur O'Brien, et l'idée ne me - viendra jamais d'aller courir des risques dans des opérations où je - n'entends rien. Mais, tout en agissant avec prudence, on peut chercher - à développer son commerce...</p> - - <p>—En de telles conditions, je serais mal venu à ne point t'approuver, - mon garçon, et si j'ai vent de quelque affaire de toute sécurité... - oui... peut-être... Enfin, nous verrons!»</p> - - <p>Et, dans sa sagesse, l'ancien négociant ne voulait pas s'engager - davantage.</p> - - <p>Une date à mentionner entre toutes,—une date qui méritait d'être - marquée d'une croix au crayon rouge sur le calendrier du bazar des - <i>Petites Poches</i>,—ce fut celle du 23 février.</p> - - <p>Ce jour-là, Bob, grimpé au haut d'une échelle, au fond du magasin des - jouets, faillit en dégringoler, quand il s'entendit héler de cette - sorte:</p> - - <p>«Oh! des barres de perroquet... Oh!</p> - - <p>—Grip! s'écria Bob, en se laissant glisser, comme un gamin le long - d'une rampe d'escalier.</p> - - <p>—Moi-même, <i>And Co!</i>... P'tit-Bonhomme va bien, mon mousse?... Kat va - bien?... Monsieur O'Brien va bien?... Il m' semble que j' n'ai oublié - personne?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_410">410</span></p> - - <p>—Personne?... Et moi, Grip?»</p> - - <p>Et qui venait de prononcer ces paroles?... Une jeune fille, rayonnante - de joie, qui s'avança vers le premier chauffeur du <i>Vulcan</i> et lui - appliqua sans façon un bon baiser sur chaque joue.</p> - - <p>«Plaît-il? s'écria Grip, tout déconcerté... Mad'moiselle... Je n' vous - connais pas... Comment?... V'là qu'on embrasse ici les gens sans les - connaître?...</p> - - <p>—Alors je vais recommencer jusqu'à ce que nous ayons fait - connaissance...</p> - - <p>—Mais c'est Sissy, Grip!... Sissy!... Sissy!...» répétait Bob en - éclatant de rire.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme et Kat venaient d'entrer. Or, voilà que ce diable - de Grip,—décidément très malin,—ne voulut rien comprendre à - l'explication qu'on lui donna, tant qu'il n'eut pas rendu les baisers - de la demoiselle à la demoiselle. Par Saint-Patrick! que Sissy lui - parut charmante, fraîche, épanouie! Et, comme il avait rapporté - d'Amérique un joli nécessaire de voyage pour homme, avec tire-bottes, - rasoirs et savonnette en vue de l'avenir de son boy, il soutint que - c'était pour l'offrir à Sissy qui l'avait acheté... qu'il avait le - pressentiment de la retrouver au bazar de <i>Little Boy</i>... et Sissy fut - contrainte d'accepter son cadeau,—ce dont le véritable destinataire ne - se montra point formalisé.</p> - - <p>Que de bonnes journées s'envolaient à présent dans le magasin de - Bedfort-street! Quand il n'était pas retenu à bord, Grip «n'en - démarrait plus», suivant une de ses expressions. Évidemment, il y avait - au comptoir des <i>Petites Poches</i> une attraction, disons un aimant dont - l'influence se faisait sentir jusqu'aux docks, et qui le retenait près - de Sissy, après l'avoir attiré. Que voulez-vous? Il est difficile de - résister à ces lois de la nature. P'tit-Bonhomme n'était pas sans - l'avoir remarqué.</p> - - <p>«N'est-ce pas qu'elle est gentille, ma grande sœur? dit-il un jour à - Grip.</p> - - <p>—Ta grande sœur, mon boy! Mais elle n' s'rait pas gentille <span class="pagenum" id="Page_411">411</span> - qu'elle le s'rait tout d' même!... Elle s'rait laide qu'elle ne l' - s'rait pas!... Elle s'rait méchante...</p> - - <p>—Méchante... Sissy?... Oh! Grip!</p> - - <p>—Oui... c'est bête c' que je dis!... C'est parce que j' sais pas - m'exprimer... Mais si j' savais m'exprimer...»</p> - - <p>Il s'exprimait très bien, au contraire,—du moins à ce que pensait Kat, - et trois semaines ne s'étaient pas écoulées depuis le retour de Grip, - qu'elle disait à P'tit-Bonhomme:</p> - - <p>«Notre Grip, c'est comme les animaux qui muent... De noir qu'il - était, il est en train de reprendre sa couleur naturelle... sa - couleur blanche... et je ne crois pas qu'il reste longtemps à bord du - <i>Vulcan</i>!...»</p> - - <p>C'était aussi l'avis de M. O'Brien.</p> - - <p>Néanmoins, le 15 mars, lorsque le <i>Vulcan</i> appareilla pour l'Amérique, - son premier chauffeur, que toute la famille avait accompagné jusqu'au - port, était à son poste. Est-ce que,—il le prétendait du moins,—le - <i>Vulcan</i> n'aurait pu se passer de lui?</p> - - <p>Quand il revint le 13 mai, après sept semaines d'absence, il semblait - que son «changement de couleur» fût plus accentué. Certes, on lui fit - le même excellent accueil. P'tit-Bonhomme, Kat, Bob, le pressèrent - entre leurs bras. Mais il ne fut pas aussi démonstratif en répondant à - leur étreinte, et il se contenta de mettre un seul baiser sur la joue - droite de Sissy, qui, d'ailleurs, n'en avait déposé qu'un seul sur sa - joue gauche. Que signifiait cette réserve?... Grip devenu plus grave, - Sissy devenue plus sérieuse, lorsqu'ils se trouvaient en face l'un - de l'autre, cela introduisait une certaine gêne dans les réunions du - soir. Et, à l'heure où Grip se retirait pour retourner à bord, lorsque - P'tit-Bonhomme lui disait:</p> - - <p>«A demain, mon bon Grip?...»</p> - - <p>Il répondait le plus souvent:</p> - - <p>«Non... d'main... y a d' l'ouvrage pressé dans la chauff'rie... Ça m' - s'ra impossible!»</p> - - <p>Et, le lendemain, le bon Grip revenait exactement comme la veille - <span class="pagenum" id="Page_412">412</span> et même une heure plus tôt,—et phénomène extraordinaire—il est - certain que sa peau devenait plus blanche de jour en jour.</p> - - <p>On pensera sans doute que Grip se trouvait dans un état psychologique - convenable pour accepter les propositions relatives à l'abandon de - son métier de chauffeur et à son entrée comme associé dans la maison - <i>Little Boy and Co</i>. C'était l'avis de P'tit-Bonhomme; mais il se garda - bien de pressentir Grip à ce sujet. Mieux valait le laisser venir.</p> - - <p>Et c'est un peu ce qui arriva vers le commencement du mois de juin.</p> - - <p>«Ça va toujours, les affaires?... avait demandé Grip.</p> - - <p>—Tu peux en juger, répondit P'tit-Bonhomme. Nos magasins ne - désemplissent pas.</p> - - <p>—Oui... il y a du monde!...</p> - - <p>—Beaucoup, Grip, et surtout depuis que Sissy est installée au comptoir.</p> - - <p>—Ça n' m'étonne pas, mon boy! Je n' comprends pas qu' dans tout Dublin - et même qu' dans tout' l'Irlande, on veuille ach'ter n'importe quoi qui - n' soit pas vendu par elle!</p> - - <p>—Le fait est qu'il serait difficile d'être servi par une jeune fille - plus aimable...</p> - - <p>—Et plus... ou plus... répliqua Grip, qui ne parvint pas à trouver un - comparatif digne de Sissy.</p> - - <p>—Et intelligente! ajouta P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Ainsi... ça va?... reprit Grip.</p> - - <p>—Je te l'ai dit!</p> - - <p>—Et m'sieu Balfour?...</p> - - <p>—Monsieur Balfour également.</p> - - <p>—C' n'est pas d' sa santé que j' parle! répondit Grip un peu vivement - peut-être. Qu'est-ce que ça m' fait, la santé de m'sieu Balfour?...</p> - - <p>—Mais cela me fait quelque chose, Grip. Il nous est très utile, - monsieur Balfour... C'est un excellent comptable...</p> - - <p>—Et il s'y entend à sa b'sogne?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_413">413</span></p> - - <p>—Parfaitement.</p> - - <p>—J' crois qu'il est un peu vieux?...</p> - - <p>—Non... il n'y paraît pas!</p> - - <p>—Hum!»</p> - - <p>Et ce hum! semblait dire que M. Balfour ne tarderait pas à atteindre - les limites de l'extrême vieillesse.</p> - - <p>La conversation en resta là. Et, lorsque P'tit-Bonhomme crut devoir en - rapporter les termes, cela fit sourire la bonne Kat et M. O'Brien.</p> - - <p>Jusqu'à ce gamin de Bob qui s'en mêlait, et qui, cinq ou six jours - après, disait à Grip:</p> - - <p>«Est-ce que le <i>Vulcan</i> ne va pas bientôt repartir?</p> - - <p>—On en parle, à c' qui paraît! répliqua Grip, dont le front se couvrit - de nuages, comme la mer par une brise de sud-ouest.</p> - - <p>—Et alors, reprit <i>And Co</i>, tu vas aller rallumer la chaudière rien - qu'en la regardant?...»</p> - - <p>Le fait est que les yeux du premier chauffeur étincelaient. Mais cela - tenait sans doute à ce que Sissy traversait le magasin, gracieuse et - souriante, s'arrêtant parfois pour dire:</p> - - <p>«Grip, voudriez-vous m'atteindre cette boîte de chocolat?... Je ne suis - pas assez grande...»</p> - - <p>Et Grip atteignait la boîte.</p> - - <p>Ou bien:</p> - - <p>«Voudriez-vous me descendre ce pain de sucre?... Je ne suis pas assez - forte...»</p> - - <p>Et Grip descendait le pain.</p> - - <p>«Est-ce qu'il sera long, ton voyage? demanda Bob, lequel, avec son air - futé et ses yeux en coulisse, semblait se moquer de son ami Grip.</p> - - <p>—Très long, que j' pense! répondit le chauffeur, en secouant la tête. - Au moins quat' à cinq s'maines...</p> - - <p>—Bah! cinq semaines, c'est vite envolé!... J'ai cru que tu allais me - dire cinq mois!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_414">414</span></p> - - <p>—Cinq mois?... Pourquoi pas cinq ans! s'écria Grip, bouleversé comme - le serait un pauvre diable qui aurait <ins class="correction" title="attrappé">attrapé</ins> cinq ans de prison.</p> - - <p>—Alors... tu es bien heureux, Grip?</p> - - <p>—Dam'... qu'è qu' tu veux que j' sois?... Oui! j' suis...</p> - - <p>—Tu es une grande bête!»</p> - - <p>Et là-dessus, Bob de s'en aller en faisant une grimace significative.</p> - - <p>La vérité est que Grip ne vivait plus, car ce n'est pas vivre que de - passer son temps à se cogner le front dans les coins, comme une mouche - contre l'abat-jour d'une lampe. Il était donc à propos qu'il partît, - puisqu'il ne se décidait pas à rester, et c'est ce qui arriva à la date - du 22 juin.</p> - - <p>Ce fut pendant cette nouvelle absence de Grip, que la maison <i>Little - Boy</i> traita d'une certaine affaire, approuvée par M. O'Brien, et qui - devait lui valoir de beaux bénéfices. Il s'agissait d'un jouet qu'un - inventeur venait de fabriquer, et dont P'tit-Bonhomme n'hésita pas à - acheter le brevet.</p> - - <p>Ce jouet fit d'autant plus fureur que c'était la maison <i>Little Boy - and Co</i>, c'est-à-dire deux jeunes garçons qui en avaient monopolisé - la vente. Au moment de partir pour les bains de mer, toute la gentry - enfantine voulut s'offrir ce cadeau, lequel était assez coûteux, et - Bob, spécialement attaché à cet article, ne put suffire aux impatiences - de sa clientèle. Sissy dut lui venir en aide, et la vente n'en alla pas - plus mal. La branche épicerie, si achalandée pourtant, vit ses recettes - dépassées par celles du rayon des jouets. En fin de compte, comme tout - cela se totalisait dans la caisse des <i>Petites Poches</i>, le caissier ne - s'en montra pas autrement chagrin. De ce fait seul, le capital s'accrut - de quelques centaines de guinées. Très probablement même, si le débit - ne s'arrêtait pas, et en y ajoutant les bénéfices ordinaires de Noël, - l'inventaire, au 31 décembre, se chiffrerait par trois mille livres<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_415">415</span></p> - - <p>Voilà qui permettrait au jeune patron des <i>Petites Poches</i> de donner - une jolie dot à la patronne de <i>Little Boy and Co</i>, s'il lui prenait - quelque jour l'envie de se marier! Et pourquoi ne pas avouer que - Grip, un jeune homme pas mal de sa personne, et qui ferait un époux - accompli, lui plaisait, bien qu'elle n'en eût rien voulu jamais dire? - Il est vrai, tout le monde le savait dans la maison. Mais voilà, est-ce - que Grip se déciderait?... Est-ce qu'on pouvait se passer de lui - dans la marine marchande?... Est-ce que les appareils évaporatoires - fonctionneraient, s'il n'était pas à son poste?... Et puis n'avait-il - pas ri à se démettre les mâchoires, lorsque P'tit-Bonhomme lui avait - dit que l'envie lui viendrait peut-être de se marier?...</p> - - <p>Il suit de cet ensemble de circonstances qu'au retour du <i>Vulcan</i>, - le 29 juillet, le premier chauffeur fut plus gêné, plus gauche, plus - triste, plus sombre... enfin, plus malheureux qu'auparavant. Son navire - devait reprendre la mer le 15 septembre... Est-ce que, cette fois, il - repartirait encore... lui?...</p> - - <p>C'était probable, puisque P'tit-Bonhomme,—pouvait-on croire à - tant de méchanceté de sa part!—était fermement résolu à ne point - hâter un dénouement, inévitable d'ailleurs, tant que Grip n'aurait - pas pris sur lui de faire une demande officielle. Il s'agissait - de sa grande sœur, après tout, elle dépendait de lui, il avait - le devoir d'assurer son bonheur... Or, la première condition à - imposer,—condition <i>sine quâ non</i>,—c'était que Grip abandonnât - son métier de marin et consentît à entrer dans la maison en qualité - d'associé... Sinon, non!</p> - - <p>Cette fois, pourtant, Grip fut si rigoureusement mis au pied du mur, - qu'il aurait dû se déclarer et ne pas se raidir contre lui-même.</p> - - <p>En effet, un jour qu'il tournait autour de Kat,—c'était à cette digne - femme qu'il se serait le plus volontiers ouvert,—Kat lui dit, sans en - avoir l'air:</p> - - <p>«N'avez-vous pas remarqué, Grip, combien Sissy devient de plus en plus - charmante?</p> - - <p>—Non... répondit Grip... j' n'ai pas r'marqué... Pourquoi qu' j'aurais - r'marqué?.... Je n' regarde pas...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_416">416</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-416.jpg" alt="" width="550" height="801" /> - <p class="captioncenter"> Et Grip atteignait la boîte. (<a href="#Page_413">Page 413.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-416.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Ah! vous ne regardez pas!... Eh bien! ouvrez les yeux, et vous verrez - quelle belle fille nous avons là!... Savez-vous qu'elle va avoir - dix-neuf ans?...</p> - - <p>—Quoi... déjà?... répliqua Grip, qui connaissait l'âge de Sissy à une - heure près. Vous d'vez vous tromper, Kat...</p> - - <p>—Je ne me trompe pas... dix-neuf ans... et il faudra bientôt la - marier... P'tit-Bonhomme lui cherchera un brave garçon... dans les <span class="pagenum" id="Page_417">417</span> - vingt-six à vingt-sept ans... Tiens!... comme vous... C'est que nous - voulons que ce soit quelqu'un en qui on puisse avoir toute confiance... - pas dans la marine, par exemple, non... pas dans la marine!... Des - gens qui voyagent... ils n'ont que faire de se présenter!... Marins... - maris... ça ne s'accorde guère!... D'ailleurs, comme Sissy aura une - belle dot...</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-417.jpg" alt="" width="550" height="783" /> - <p class="captioncenter">«C'est mon avis,» répondit la bonne Kat. (<a href="#Page_418">Page 418.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-417.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>—Elle n'en a pas b'soin... dit Grip.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_418">418</span></p> - - <p>—C'est vrai... une si aimable personne... Mais ça ne nuit pas pour - monter un ménage... Aussi, notre jeune maître ne tardera-t-il pas à - trouver...</p> - - <p>—Il a què'qu'un en vue?...</p> - - <p>—Je le crois.</p> - - <p>—Què'qu'un qui vient souvent à c' bazar?...</p> - - <p>—Assez souvent.</p> - - <p>—Je l' connais?...</p> - - <p>—Non... il paraît que vous ne le connaissez pas! répondit Kat, en - regardant Grip qui baissait les yeux.</p> - - <p>—Et... c' què'qu'un... plaît à mam'zelle Sissy? demanda-t-il, la voix - altérée, les mots lui restant dans la gorge.</p> - - <p>—Dame... on ne sait trop... Avec des individus qui ne se décident pas - à se prononcer...</p> - - <p>—Mon Dieu, qu'y a d' gens bêtes! dit Grip.</p> - - <p>—C'est mon avis!» répondit la bonne Kat.</p> - - <p>Et cette réponse, directement envoyée au chauffeur, ne l'empêcha pas - de repartir le 15 septembre, huit jours après. Enfin lorsqu'il revint - le 29 octobre suivant, il fut manifeste qu'il avait pris une grande - résolution; seulement, il se garda bien de la formuler.</p> - - <p>Il avait le temps, en résumé. Le <i>Vulcan</i> allait rester deux mois au - moins à son port d'attache. D'importantes réparations avaient été - jugées nécessaires, sa machine à modifier, ses chaudières à changer. Il - était probable que les yeux de Grip avaient trop dégagé de calorique - pendant ce dernier voyage, car les tôles avaient reçu deux ou trois - coups de feu.</p> - - <p>Deux mois, c'est plus qu'il ne faut, surtout quand on n'a qu'un mot à - prononcer.</p> - - <p>«Mam'zelle Sissy n'est pas mariée? avait-il demandé à Kat, en entrant - dans le comptoir.</p> - - <p>—Pas encore, mais ça ne tardera guère... ça brûle!» avait répondu la - bonne femme.</p> - - <p>Il va sans dire, n'est-ce pas, que, du moment que le <i>Vulcan</i> était - <span class="pagenum" id="Page_419">419</span> désarmé, le chauffeur n'avait rien à faire à bord. Aussi ne - s'étonnera-t-on pas qu'il fût souvent—pour ne pas dire toujours—au - bazar de <i>Little Boy</i>. A moins d'y loger, il n'aurait pu y demeurer - davantage. Eh bien, pendant tout ce temps, les choses n'en furent pas - plus avancées.</p> - - <p>Les réparations du <i>Vulcan</i> ayant été achevées dans le délai susdit, - son départ fut fixé à une semaine de là. Et ce nigaud de Grip n'avait - pas encore ouvert la bouche,—du moins pour dire ce qu'on attendait de - lui.</p> - - <p>Or, voici qu'il se produisit un incident inattendu dans la première - semaine de décembre.</p> - - <p>Une lettre, adressée d'Australie à M. O'Brien, en réponse à la dernière - qu'il avait écrite, contenait cette nouvelle:</p> - - <p>M. et Mrs. Martin Mac Carthy, Murdock, sa femme et leur fillette, - Sim et Pat qui les avait rejoints, s'étaient embarqués à Melbourne - pour retourner en Irlande. La fortune ne leur avait pas souri, et ils - revenaient au pays aussi misérables qu'à l'époque où ils l'avaient - quitté. Embarqués sur un navire d'émigrants,—un navire à voiles, - le <i>Queensland</i>, dont la traversée serait sans doute longue et - pénible,—ils n'arriveraient pas à Queenstown avant trois mois.</p> - - <p>Quel chagrin éprouva P'tit-Bonhomme au reçu de ces nouvelles! Les - Mac Carthy toujours malheureux, sans travail, sans ressources!... - Mais enfin, il allait revoir sa famille adoptive... Il lui viendrait - en aide... Ah! que n'était-il dix fois plus riche pour lui faire la - situation dix fois plus belle!</p> - - <p>Après avoir prié M. O'Brien de lui confier cette lettre, il la serra - dans son bureau, et—chose singulière,—à partir de ce jour, il n'y fit - plus allusion. Il semblait que, depuis la réception de ladite lettre, - il évitât de parler des anciens fermiers de Kerwan.</p> - - <p>Cette nouvelle eut son contre-coup sur Grip. Qui s'y serait attendu? - O cœur humain, tu ne changes donc pas,—même dans la poitrine - d'un premier chauffeur! Ces Mac Carthy sur le point de revenir, ces - deux frères, Pat et Sim, qui devaient être deux superbes garçons que - <span class="pagenum" id="Page_420">420</span> P'tit-Bonhomme aimait tant... presque ses frères... qui sait - si, à l'un d'eux, il ne voudrait pas donner celle qui était presque - sa sœur?... Bref, Grip devint jaloux, affreusement jaloux, et, un - certain 9 décembre, il était résolu à en finir, lorsque, ce matin-là, - P'tit-Bonhomme, le prenant à part, lui dit:</p> - - <p>«Viens dans mon bureau, Grip... J'ai à te parler.»</p> - - <p>Grip, tout pâle—avait-il le pressentiment de quelque grave - éventualité?—suivit P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Dès qu'ils furent seuls, assis en face l'un de l'autre, le patron des - <i>Petites Poches</i> dit à Grip d'un ton sec:</p> - - <p>«Je vais probablement entreprendre une affaire assez importante, et - j'aurai besoin de ton argent.</p> - - <p>—Enfin, répondit Grip, c' n'est pas trop tôt! D' combien qu' t'as - besoin?...</p> - - <p>—De tout ce que tu as déposé à la Caisse d'épargne.</p> - - <p>—Prends c' qu'il t' faut.</p> - - <p>—Voici ton livret... Signe, afin que je puisse toucher dès - aujourd'hui...»</p> - - <p>Grip ouvrit le livret et signa.</p> - - <p>«Quant aux intérêts, reprit P'tit-Bonhomme, je ne t'en parlerai pas...</p> - - <p>—Ça n' vaut pas la peine...</p> - - <p>—Parce que, à dater de ce jour, tu fais partie de la maison <i>Little - Boy and Co</i>.</p> - - <p>—En quelle qualité?...</p> - - <p>—En qualité d'associé.</p> - - <p>—Mais... mon navire?...</p> - - <p>—Tu demanderas ton congé.</p> - - <p>—Mais... mon métier?...</p> - - <p>—Tu le quittes.</p> - - <p>—Pourquoi que je l' quitte?...</p> - - <p>—Parce que tu vas épouser Sissy.</p> - - <p>—Je vais épouser... moi... mam'zelle Sissy! répéta Grip, qui n'avait - pas l'air de comprendre.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_421">421</span></p> - - <p>—Oui... c'est elle qui le veut.</p> - - <p>—Ah!... c'est elle qui...</p> - - <p>—Oui... et comme tu le veux aussi...</p> - - <p>—Moi?... je l' veux?...»</p> - - <p>Grip ne savait pas ce qu'il répondait, il n'entendait plus un mot de ce - que lui disait P'tit-Bonhomme. Il prit son chapeau, le mit sur sa tête, - l'ôta, le déposa sur une chaise, et s'assit dessus, sans même s'en - apercevoir.</p> - - <p>«Allons, lui dit P'tit-Bonhomme, tu seras obligé d'en acheter un autre - pour la noce.»</p> - - <p>Pour sûr, il en achèterait un autre, mais il ne sut jamais comment son - mariage s'était décidé. Pendant une vingtaine de jours, personne ne put - le tirer de son ahurissement—pas même Sissy. Bah! cela passerait... - après la cérémonie.</p> - - <p>Ce qui est avéré, c'est que le 24 décembre, la veille de Noël, un - beau matin, Grip endossa un vêtement tout noir, comme s'il allait à - un deuil, Sissy, une robe blanche, comme si elle allait au bal. M. - O'Brien, P'tit-Bonhomme, Bob et Kat mirent leurs habits du dimanche, - bien qu'on fût au vendredi. Puis deux voitures vinrent chercher toutes - ces personnes à la porte des <i>Petites Poches</i>, pour les conduire à - la chapelle catholique et romaine de Bedfort-street. Et, lorsque - Grip et Sissy sortirent de cette chapelle une demi-heure plus tard, - ne voilà-t-il pas qu'ils étaient mariés tous les deux, et, ce qui ne - surprendra personne,—l'un avec l'autre!</p> - - <p>A cela près, rien n'était changé, quand la joyeuse compagnie rentra au - bazar de <i>Little Boy and Co</i>. Et la vente fut reprise, car ce n'est - pas la veille du Christmas qu'on eût fermé à sa nombreuse clientèle un - bazar si bien achalandé.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_422">422</span></p> - - <h2 id="ch_30">XIV<br /> - LA MER DE TROIS COTÉS.</h2> - - <p>Le 15 mars—environ trois mois après le mariage de Grip et de - Sissy,—le schooner <i>Doris</i> sortait du port de Londonderry, et mettait - en mer par une jolie brise du nord-est.</p> - - <p>Londonderry est la capitale du comté de ce nom, qui confine au Donegal - dans la partie septentrionale de l'Irlande. Les habitants de Londres - disent Londonderry, parce que ce comté appartient presque tout entier - aux corporations de la capitale des Iles Britanniques, par suite de - confiscations anciennes, et parce que ce fut l'argent londonien qui - releva la ville de ses ruines. Mais Paddy, faute de pouvoir protester - autrement, l'appelle simplement Derry, et on ne saurait l'en blâmer.</p> - - <p>Le chef-lieu de ce comté est une <ins class="correction" title="imporante">importante</ins> ville, située près de - la rive gauche et à l'embouchure de la Foyle. Ses rues sont larges, - aérées, proprement entretenues, sans grande animation, bien que la - population comprenne quinze mille habitants. On y voit des promenades - sur l'emplacement de ses anciens remparts, une cathédrale épiscopale - au sommet de la colline urbaine, et aussi quelques vestiges à peine - reconnaissables de l'abbaye de Saint-Columba et du Tempal More, - remarquable édifice du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - - <p>Le mouvement du port, qui est considérable, comprend l'exportation de - quantité de marchandises, ardoises, bières, bétail, et, il faut bien le - dire, de quantité d'émigrants. Et combien en est-il, de ces malheureux - Irlandais, chassés par la misère, qui reviennent au pays natal?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_423">423</span></p> - - <p>Il n'y a rien d'étonnant, sans doute, à ce qu'un schooner,—autrement - dit une goélette—ait quitté le port de Londonderry, puisque des - centaines de navires descendent ou remontent quotidiennement l'étroit - goulet de la baie de Lough-Foyle. Et pourquoi aurait-on remarqué le - départ de la <i>Doris</i> au milieu d'un va-et-vient maritime, qui se - chiffre annuellement par six cent mille tonnes?</p> - - <p>Cette observation est juste. Mais, si cette goélette mérite d'attirer - notre attention spéciale, c'est qu'elle porte César et sa fortune. - César, c'est P'tit-Bonhomme; sa fortune, c'est la cargaison qu'elle - transporte à Dublin.</p> - - <p>Et à quel propos, le jeune patron de <i>Little Boy and Co</i> se trouve-t-il - à bord de la <i>Doris</i>?</p> - - <p>Voici ce qui avait eu lieu:</p> - - <p>Après le mariage de Sissy et de Grip, les <i>Petites Poches</i> avaient - été très occupées en vue des affaires du nouvel an, inventaire de - fin d'année, affluence de la clientèle toujours plus considérable, - établissement de nouveaux rayons dans le bazar, etc. Grip s'était - activement mis à la besogne, bien qu'il ne fût pas encore remis de son - étonnement matrimonial. D'être le mari de cette charmante Sissy, cela - lui paraissait un songe qui s'effacerait au réveil.</p> - - <p>«Je t'assure que tu es marié, lui répétait Bob.</p> - - <p>—Oui... il m' semble bien que oui, Bob... et pourtant... je n' puis l' - croire... des fois!»</p> - - <p>L'année 1887 débuta donc dans d'excellentes conditions. Au total, - P'tit-Bonhomme n'aurait eu à désirer que la continuation de cet état de - choses, sans la grave préoccupation qui ne le quittait pas: assurer le - sort des Mac Carthy, lorsque ces pauvres gens remettraient le pied en - Irlande.</p> - - <p>Avait-on eu des nouvelles du <i>Queensland</i>, sur lequel la famille - s'était embarquée à Melbourne? Non, et pendant les deux premiers mois - de l'année, la lecture assidue des correspondances maritimes n'avait - rien appris, lorsque, à la date du 14 mars, on put lire ces lignes dans - la <i>Shipping-Gazette</i>:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_424">424</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-424.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">La <i>Doris</i> sortait du port de Londonderry. (<a href="#Page_422">Page 422.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-424.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Le steamer <i>Burnside</i> a rencontré le voilier <i>Queensland</i>, le 3 - courant, par le travers de l'Assomption.»</p> - - <p>Les bâtiments à voiles, qui viennent des mers du Sud, ne peuvent - abréger leur parcours en franchissant le canal de Suez, car il est - difficile, sans l'impulsion d'une machine, de remonter la mer Rouge. Il - s'en suit que, pour la traversée d'Australie en Europe, le <i>Queensland</i> - avait dû suivre la route du cap de Bonne-Espérance, et qu'à cette <span class="pagenum" id="Page_425">425</span> - époque, il se trouvait encore en plein océan Atlantique. Si le vent ne - lui était pas favorable, il emploierait quinze jours ou trois semaines - à rallier Queenstown. Donc, nécessité de prendre patience jusque-là.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-425.jpg" alt="" width="550" height="805" /> - <p class="captioncenter">Là se développe cette Chaussée des Géants. (<a href="#Page_430">Page 430.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-425.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Cependant, cela ne laissait pas d'être rassurant, cette rencontre du - <i>Queensland</i> et du <i>Burnside</i>. A coup sûr, P'tit-Bonhomme avait été - bien inspiré en lisant ce numéro de la <i>Shipping-Gazette</i>,—et d'autant - <span class="pagenum" id="Page_426">426</span> mieux qu'en parcourant les nouvelles commerciales, il remarqua une - annonce ainsi conçue:</p> - - <p>«Londonderry, 13 mars.—Après demain, 15 courant, sera mise en vente - aux enchères publiques la cargaison du schooner <i>Doris</i>, de Hambourg, - comprenant cent cinquante tonnes de marchandises diverses, pipes - d'alcool, barriques de vin, caisses de savon, boucauts de café, sacs - d'épices,—le tout à la requête de MM. Harrington frères, créanciers, - etc.»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme demeura pensif devant cette annonce. La pensée lui - était venue qu'il y avait peut-être là une opération fructueuse à - tenter. Dans les circonstances où la <i>Doris</i> devait être vendue, - cette cargaison tomberait à vil prix. N'était-ce pas une occasion - d'acheter ces divers articles de débit courant pour la plupart, ces - pipes d'alcool, ces barriques de vin, qui pourraient être ajoutées au - commerce d'épicerie?... Enfin cela trotta tellement dans la tête de - notre héros qu'il alla consulter M. O'Brien.</p> - - <p>L'ancien négociant lut l'annonce, écouta les raisonnements du jeune - garçon, réfléchit en homme qui ne s'engage jamais à la légère, et - finalement répondit:</p> - - <p>«Oui...il y a là une affaire... Toutes ces marchandises, si on se les - procure à bon marché, peuvent se revendre avec gros bénéfice... mais à - deux conditions: c'est qu'elles soient d'excellente qualité et qu'on - les obtienne à cinquante ou soixante pour cent au-dessous des cours.</p> - - <p>—Je pense comme vous, monsieur O'Brien, répondit P'tit-Bonhomme, et - j'ajoute qu'on ne peut se prononcer tant qu'on n'a pas vu la cargaison - de la <i>Doris</i>... Je partirai ce soir pour Londonderry.</p> - - <p>—Tu as raison, et je t'accompagnerai, mon garçon, répondit M. O'Brien.</p> - - <p>—Vous auriez cette complaisance?...</p> - - <p>—Oui... je veux examiner moi-même... Je m'y connais à ces - marchandises-là... J'en ai acheté et vendu toute ma vie...</p> - - <p>—Je vous remercie, monsieur O'Brien, et je ne sais comment vous - prouver ma reconnaissance...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_427">427</span></p> - - <p>—Essayons de tirer un parti avantageux de cette affaire, je n'en - demande pas plus.</p> - - <p>—Il n'y a pas de temps à perdre... reprit P'tit-Bonhomme. La vente est - affichée pour après-demain sans remise...</p> - - <p>—Eh! je suis prêt, mon garçon... Mon sac de voyage à prendre... ce - n'est pas long! Demain nous procéderons avec soin à l'examen de cette - cargaison de la <i>Doris</i>... Après-demain nous l'achèterons ou nous ne - l'achèterons pas, suivant sa qualité et son prix, et, le soir, en route - pour Dublin.»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme vint aussitôt prévenir Grip et Sissy qu'il comptait - partir dans la soirée pour Londonderry... Une opération qu'il se - proposait de faire avec l'approbation de M. O'Brien... Le plus gros de - son capital y serait engagé sans doute, mais à bon escient... Il leur - confiait pour quarante-huit heures la direction du bazar des <i>Petites - Poches</i>.</p> - - <p>Cette séparation, quelque courte qu'elle dût être, était si inopinée - que Grip et Bob s'en montrèrent tout marris... le garçonnet surtout. - C'était la première fois, depuis quatre ans et demi, que P'tit-Bonhomme - et lui allaient se quitter... Deux frères n'eussent pas été attachés - par un lien plus étroit... Quant à Sissy, elle ne voyait pas son - cher enfant s'éloigner sans éprouver un serrement de cœur. Et - pourtant, de s'absenter deux ou trois jours, il n'y avait pas là - de quoi s'inquiéter... En ce qui concernait l'affaire elle-même, - P'tit-Bonhomme, conseillé par M. O'Brien, ne ferait rien qui fût de - nature à compromettre sa situation, à le lancer dans une spéculation - hasardeuse...</p> - - <p>Les deux négociants, le vieux et le jeune, prirent le train à dix - heures du soir. Cette fois, P'tit-Bonhomme dépassa Belfast, la capitale - du comté de Down—Belfast, où il avait retrouvé sa chère Sissy. Le - lendemain, à huit heures du matin, nos deux voyageurs descendaient à la - gare de Londonderry.</p> - - <p>Ce que sont les hasards de la destinée! A Londonderry, où allait - s'accomplir un acte important de sa carrière commerciale, - P'tit-Bonhomme <span class="pagenum" id="Page_428">428</span> n'était pas à trente milles de ce hameau de - Rindok, perdu au fond du Donegal, où sa vie avait débuté par tant de - misères! Une douzaine d'années s'étaient écoulées et il avait fait son - tour d'Irlande, livré à quelles vicissitudes, à quelles alternatives - de bonheur et de malheur?... Cette réflexion lui vint-elle?... - Observa-t-il ce rapprochement singulier?... Nous ne savons, mais qu'il - nous soit permis de l'observer pour lui.</p> - - <p>La cargaison de la <i>Doris</i> fut l'objet d'un très sévère examen de la - part de M. O'Brien. En qualité et en sortes, les divers articles qui la - composaient convenaient parfaitement au patron des <i>Petites Poches</i>. Si - elle lui était attribuée à bas compte, il pouvait réaliser un bénéfice - considérable et quadrupler à tout le moins son capital. L'ancien - négociant n'eût pas hésité à entreprendre l'opération pour son propre - compte. Il conseilla même à P'tit-Bonhomme de devancer la vente aux - enchères, en faisant des offres amiables à MM. Harrington frères.</p> - - <p>Le conseil était bon, il fut suivi. P'tit-Bonhomme s'aboucha avec les - créanciers de la <i>Doris</i>. Il obtint la cargaison à un prix d'autant - plus avantageux qu'il offrait de payer comptant. Si la jeunesse de - l'acheteur ne laissa pas de surprendre MM. Harrington, l'intelligence - avec laquelle il discuta ses intérêts leur parut plus surprenante - encore. D'ailleurs, M. O'Brien se portant garant, l'affaire alla toute - seule, et fut réglée, séance tenante, par un chèque sur la banque - d'Irlande.</p> - - <p>Trois mille cinq cents livres—à peu près toute la fortune de - P'tit-Bonhomme,—tel fut le prix auquel il devint acquéreur de la - cargaison de la <i>Doris</i>. Aussi, l'opération terminée, éprouva-t-il une - certaine émotion dont il ne chercha point à se défendre.</p> - - <p>En ce qui concerne le transport de cette cargaison à Dublin, le - plus simple était d'y employer la <i>Doris</i>, de manière à éviter le - transbordement. Le capitaine ne demandait pas mieux, du moment que son - fret lui serait assuré, et, avec un vent convenable, la traversée ne - durerait pas plus de deux jours.</p> - - <p>Ce point décidé, M. O'Brien et son jeune compagnon n'avaient <span class="pagenum" id="Page_429">429</span> plus - qu'à reprendre le train du soir. De cette façon, leur absence n'aurait - pas dépassé trente-six heures.</p> - - <p>C'est alors que P'tit-Bonhomme eut une idée: il proposa à M. O'Brien de - revenir à Dublin sur la <i>Doris</i>.</p> - - <p>«Je te remercie, mon garçon, répondit l'ancien négociant, mais, je - l'avoue, la mer et moi, nous n'avons jamais pu nous mettre d'accord, - et c'est elle qui finit toujours par avoir raison! Après tout, si le - cœur t'en dit...</p> - - <p>—Cela me tente, monsieur O'Brien... Pour un si court trajet, il n'y a - pas grand risque, et j'aimerais autant ne pas abandonner ma cargaison!»</p> - - <p>Il suit de là que M. O'Brien revint seul à Dublin, où il arriva le - lendemain aux premières lueurs du jour.</p> - - <p>C'était à ce moment même que la <i>Doris</i> sortait du chenal de la Foyle, - et se dirigeait vers l'étroit goulet, qui met la baie en communication - avec le canal du Nord.</p> - - <p>La brise était favorable, venant du nord-ouest. Si elle persistait, la - traversée serait excellente. Le schooner pourrait naviguer le long du - littoral, où la mer, abritée par les hautes terres, est toujours plus - calme. Néanmoins, dans ce mois de mars, au milieu de ces parages de - la mer d'Irlande, aux approches de l'équinoxe, on n'est jamais sûr du - temps qu'il fera.</p> - - <p>La <i>Doris</i> était commandée par un capitaine au cabotage, nommé John - Clear, ayant sous ses ordres un équipage de huit matelots. Tous - paraissaient fort entendus à leur besogne, et ils avaient une grande - habitude des côtes d'Irlande. Aller de Londonderry à Dublin, ils - l'eussent fait les yeux fermés.</p> - - <p>La <i>Doris</i> sortit de la baie, toutes voiles dehors. Une fois en mer, - P'tit-Bonhomme put apercevoir, vers l'ouest, le port d'Innishaven, à - l'entrée d'une baie couverte par la pointe du Donegal, et, au delà, le - long promontoire terminé par le cap Malin, le plus avancé de ceux que - l'Irlande projette vers le nord.</p> - - <p>Cette première journée s'annonçait heureusement. Ce fut une <span class="pagenum" id="Page_430">430</span> - jouissance pour notre jeune garçon de se sentir emporté sous les ailes - de la <i>Doris</i>, à travers cette mer un peu houleuse au large, très - maniable d'ailleurs avec l'allure du grand largue. Pas le moindre - malaise. Un mousse n'eût pas eu le cœur plus marin. Cependant une - pensée lui traversait parfois l'esprit: il songeait à cette cargaison - renfermée dans les flancs de la goélette, à ces abîmes qui n'auraient - qu'à s'entr'ouvrir pour engloutir toute sa fortune...</p> - - <p>Mais pourquoi cette préoccupation que ne justifiait aucun fâcheux - pronostic? La <i>Doris</i> était un solide bâtiment, excellent voilier, bien - dans la main de son capitaine, et qui se comportait crânement à la mer.</p> - - <p>Quel regret que Bob ne fût pas à bord! Quelle joie <i>And Co</i> aurait - éprouvée à naviguer «pour de vrai», cette fois, et non plus sur un - <i>Vulcan</i> amarré au quai de Cork ou de Dublin? Si P'tit-Bonhomme avait - prévu qu'il effectuerait son retour par mer, il eût certainement emmené - Bob, et Bob aurait été au comble de ses vœux.</p> - - <p>Il est admirable, ce littoral qui se prolonge sur la limite du comté - d'Antrim, montrant ses blanches murailles de calcaire, ses profondes - cavernes qui suffiraient à loger tout le personnel de la mythologie - gaélique. Là se dressent ces «tuyaux de cheminées», dont la fumée n'est - formée que de l'écume des embruns, et ces falaises rocheuses, tellement - semblables à des murs de forteresse, avec créneaux et machicoulis, - que les Espagnols de l'<i>Armada</i> les battirent à coups de canon. Là se - développe cette Chaussée des Géants, faite de colonnes verticales, - monstrueux pilotis de basalte, auxquels les violents ressacs impriment - une sonorité métallique, et dont on compte plus de quarante mille, à - en croire les touristes arithméticiens. Tout cela était merveilleux - d'aspect. Mais la <i>Doris</i> se garda d'approcher ces lignes de récifs, - et, vers quatre heures de l'après-midi, laissant au nord-est le Mull - écossais de Cantire, à l'ouvert de Clyde-Bay, elle donnait entre le cap - Fair et l'île Rathlin, afin d'embouquer le canal du Nord.</p> - - <p>La brise de nord-ouest se maintint jusqu'à trois heures de - l'après-midi, en dissolvant les nuages des hautes zones de - l'atmosphère. <span class="pagenum" id="Page_431">431</span> Tandis que le schooner prolongeait le littoral à - deux ou trois milles de distance, c'est à peine s'il éprouvait un - léger mouvement de roulis, le tangage étant à peu près insensible. - P'tit-Bonhomme n'avait pas quitté le pont un instant. C'est là qu'il - avait déjeuné, c'est là qu'il dînerait, c'est là qu'il comptait rester, - tant que le froid de la nuit ne l'obligerait pas à regagner la chambre - du capitaine. Décidément, cette première traversée maritime ne lui - laisserait que d'excellents souvenirs, et il se félicitait d'avoir eu - cette bonne idée d'accompagner sa cargaison. Ce ne serait pas sans - quelque fierté qu'il entrerait au port de Dublin avec la <i>Doris</i>, et - il ne doutait pas qu'à ce moment Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus - par M. O'Brien, ne fussent à l'extrémité du quai, et même sur le - South-Wall, ou peut-être au bout du musoir, à la base du phare de - Poolbeg...</p> - - <p>Entre quatre et cinq heures du soir, de gros pelotons de vapeur - commencèrent à s'arrondir vers l'est. Le ciel prit bientôt mauvaise - apparence. Ces nuages, à linéaments très durs, à contours massifs, - que poussait une brise contraire, s'élevaient avec rapidité. Aucune - éclaircie n'indiquait à leur base que le pied du vent dût se dégager - avant la nuit.</p> - - <p>«Veille au grain!» il semblait que cet avertissement fût écrit là-bas, - à l'extrême périphérie de la mer. John Clear le comprit, car son front - se plissa, au moment où il interrogeait attentivement l'horizon.</p> - - <p>«Eh bien, capitaine?... demanda P'tit-Bonhomme, que l'attitude de - John Clear, non moins que celle des matelots, n'avait pas laissé de - surprendre.</p> - - <p>—Ça ne me plaît guère!» répondit le capitaine, en se retournant vers - l'ouest.</p> - - <p>En effet, la brise régnante mollissait déjà. Les voiles, dégonflées, - commençaient à battre sur la mâture. Les écoutes de la misaine et de - la brigantine étaient largues. Les focs ralinguaient, tandis que le - hunier et le flèche recevaient les derniers souffles venus du couchant. - La <i>Doris</i>, moins appuyée, subit alors un violent roulis, sous <span class="pagenum" id="Page_432">432</span> - l'influence d'une longue houle qui se propageait du large. La barre - n'ayant que peu d'action par défaut de marche, gouverner devenait - difficile.</p> - - <p>Cependant P'tit-Bonhomme ne souffrit pas trop de ce roulis, qui est - surtout pénible par les mers calmes, et il ne descendit point dans la - cabine, bien que John Clear l'y eût engagé.</p> - - <p>Entre temps, les risées de l'est arrivaient plus fréquentes, plus - rapides, soulevant l'eau pulvérisée à la surface du canal. Sur les - deux tiers de l'horizon, les nuages s'effilaient en longs stratus, que - les rayons du soleil à son déclin rendirent plus noirs par opposition. - Aspect très menaçant.</p> - - <p>Le capitaine Clear prit donc les précautions que commandait la - prudence; il fit carguer le flèche et le hunier, ne gardant que sa - trinquette, son petit foc, et l'équipage installa à l'arrière la voile - de cape, sorte de tourmentin indispensable au navire qui veut tenir - tête à la tempête. Auparavant, le schooner s'était, par bonheur, élevé - à deux ou trois milles du littoral, dans la crainte, s'il ne pouvait - gagner au vent, d'être jeté à la côte, lorsque la bourrasque tomberait - à bord.</p> - - <p>Aucun marin n'ignore qu'à cette époque de l'équinoxe, les troubles de - l'atmosphère se développent avec une extrême violence, surtout dans ces - parages du Nord. Aussi, la nuit n'était-elle pas close que la rafale - assaillait la <i>Doris</i>, en déployant une impétuosité que ne peuvent - imaginer ni admettre ceux qui n'ont jamais été témoins de ces luttes - atmosphériques. Le ciel s'était assombri profondément après le coucher - du soleil. L'espace s'emplit de sifflements aigus, au milieu desquels - les goélands et les mouettes fuyaient éperdus vers la terre. En un - instant, le schooner fut ébranlé de la quille à la pomme des mâts. La - mer, comme on dit, «venait de trois côtés», c'est-à-dire que les lames - à crêtes déferlantes, contrariées dans leur ondulation, brouillées - par la bourrasque, se précipitèrent à la fois sur l'avant et sur les - flancs de la <i>Doris</i>, en la couvrant d'écume. Tout fut bouleversé - depuis le cabestan jusqu'à la roue du gouvernail, <span class="pagenum" id="Page_433">433</span> et il devint - très difficile de se tenir sur le pont. L'homme de barre avait dû - s'attacher, les matelots s'abriter le long des pavois.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-433.jpg" alt="" width="550" height="786" /> - <p class="captioncenter">Son équipage et lui se précipitèrent dans la chaloupe. (<a href="#Page_427">Page 427.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-433.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>«Descendez, monsieur, dit John Clear à P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>—Capitaine, permettez-moi...</p> - - <p>—Non... en bas, vous dis-je, ou vous serez emporté par un coup de mer!»</p> - - <p>P'tit-Bonhomme obéit. Il regagna la cabine, très inquiet, moins <span class="pagenum" id="Page_434">434</span> - pour lui-même que pour cette cargaison menacée. Sa fortune entière à - bord d'un navire en péril... tout ce bien qu'il ne pourrait faire, si - elle était perdue...</p> - - <p>Les choses prenaient une tournure très grave. En vain le capitaine - avait-il tenté de mettre la <i>Doris</i> en cape courante, de manière à - présenter son avant aux lames, afin de s'écarter de la côte ou d'en - rester à bonne distance. Par malheur, vers une heure du matin, le petit - foc et le tourmentin furent emportés. Une heure après, la mâture vint - en bas. Brusquement, la <i>Doris</i> se coucha sur tribord, et, comme sa - cargaison s'était déplacée dans la cale, ne pouvant se relever, elle - risquait d'emplir par-dessus les pavois.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, qui avait été jeté contre les cloisons de la cabine, se - redressa, à tâtons.</p> - - <p>En ce moment, pendant une accalmie, des cris arrivèrent jusqu'à lui. Il - se faisait un grand tumulte sur le pont. Avait-il donc été défoncé par - un coup de mer?...</p> - - <p>Non! John Clear, dans l'impossibilité de redresser la goélette, et - craignant qu'elle ne vînt à sombrer, faisait ses préparatifs pour - l'abandonner. Malgré l'inclinaison, qui rendait la manœuvre très - dangereuse, on avait mis la chaloupe à la mer. Il fallait s'y embarquer - sans perdre une minute. P'tit-Bonhomme le comprit, lorsqu'il s'entendit - appeler par le capitaine à travers le capot entrebâillé.</p> - - <p>Abandonner la goélette et tout ce qu'elle renfermait dans la - cale?...Non... Cela ne se pouvait pas! N'y eût-il qu'une seule chance - de la sauver, P'tit-Bonhomme était résolu à courir cette chance,—même - au péril de sa vie... Il connaissait la loi maritime: si la mer ne - l'engloutit pas, un navire abandonné appartient au premier qui monte à - bord... Le code anglais est formel, qui déclare propriété du sauveteur - tout bâtiment trouvé en mer sans son équipage...</p> - - <p>Les cris redoublaient. John Clear appelait toujours.</p> - - <p>«Où est-il donc?... répétait-il.</p> - - <p>—Nous allons couler! criaient les matelots.</p> - - <p>—Mais... ce garçon?...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_435">435</span></p> - - <p>—On ne peut attendre...</p> - - <p>—Ah! je le trouverai!...»</p> - - <p>Et le capitaine se précipita par l'échelle du capot...</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'était plus dans la cabine.</p> - - <p>En effet, presque sans raisonner, guidé par une sorte d'instinct, - fermement décidé à ne point quitter le bord, il s'était introduit à - l'intérieur de la cale par une des cloisons que le choc d'une lourde - caisse venait de briser.</p> - - <p>«Où est-il... où est-il? répétait le capitaine en l'appelant de toutes - ses forces.</p> - - <p>—Il sera monté sur le pont... dit un matelot.</p> - - <p>—Il aura été jeté à la mer... ajouta un autre.</p> - - <p>—Nous coulons... Nous coulons!...»</p> - - <p>Ces propos furent échangés de l'un à l'autre au milieu d'un effarement - épouvantable. En effet, la <i>Doris</i> venait de s'incliner sous un - formidable coup de roulis, à faire craindre qu'elle ne se retournât, la - quille en l'air.</p> - - <p>Il n'y avait plus à s'attarder. Puisque P'tit-Bonhomme ne répondait - pas, c'est qu'il était remonté sur le pont sans que personne l'eût - aperçu au milieu de cette horrible obscurité, c'est qu'il avait été - emporté par-dessus le bord... Et cela n'était que trop vraisemblable!</p> - - <p>Le capitaine Clear reparut, juste comme la goélette plongeait plus - profondément entre le creux de deux énormes lames. Son équipage et lui - se précipitèrent dans la chaloupe, dont l'amarre fut aussitôt larguée. - Si peu d'espoir que l'embarcation eût de résister à cette mer furieuse, - c'était l'unique chance de salut, et elle s'éloigna à force d'avirons, - afin de ne point être entraînée dans le remous du schooner au moment où - il sombrerait...</p> - - <p>La <i>Doris</i> était sans capitaine, sans équipage... Mais ce n'était pas - un navire abandonné, ce n'était pas une épave, puisque P'tit-Bonhomme - n'avait pas quitté le bord!</p> - - <p>Seul, il était seul, menacé d'être englouti d'un instant à l'autre... - Il ne désespéra pas, il se sentait soutenu par un extraordinaire - pressentiment <span class="pagenum" id="Page_436">436</span> de confiance. Remonté sur le pont, il se laissa - glisser jusqu'aux pavois sous le vent, à un endroit où les dallots ne - donnaient pas entrée aux lames. Quelles pensées l'assaillirent! C'était - pour la dernière fois, peut-être, qu'il songeait à ceux qu'il aimait, - aux Mac Carthy, à cette famille qu'il s'était faite avec Grip, Sissy, - Bob, Kat, M. O'Brien, et il implora le secours de Dieu, le priant de le - sauver pour eux comme pour lui...</p> - - <p>La bande de la <i>Doris</i> ne s'accentuait pas,—ce qui éloignait tout - danger immédiat. Par bonheur, la coque, très solidement construite, - avait résisté. Aucune voie d'eau ne s'était déclarée à travers le - bordage. Si la goélette se trouvait sur la route de quelque navire, - si des sauveteurs en réclamaient la propriété, P'tit-Bonhomme serait - là pour revendiquer sa cargaison restée intacte, que les coups de mer - n'avaient point atteinte.</p> - - <p>La nuit s'acheva. Cette affreuse tempête diminua de violence aux - premières lueurs du soleil. Toutefois, la mer ne tomba pas, troublée - d'une houle persistante.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme porta ses regards sous le vent, à l'opposé du soleil, - dans la direction de la terre.</p> - - <p>Rien en vue, nuls contours d'une côte vers l'ouest. Il était évident - que la <i>Doris</i>, poussée par les rafales de la nuit, devait être - sortie du canal du Nord et se trouver actuellement en pleine mer - d'Irlande—peut-être par le travers de Dundalk ou de Drogheda. Mais à - quelle distance?...</p> - - <p>Et, au large, pas un bâtiment, pas une barque de pêche! D'ailleurs, un - navire eût-il été là, qu'il lui eût été difficile d'apercevoir cette - coque renversée, le plus souvent plongée dans l'entre-deux des lames.</p> - - <p>Et pourtant, l'unique chance de salut était d'être rencontré. Si elle - continuait à dériver vers l'ouest, la <i>Doris</i> se perdrait corps et - biens sur ces récifs qui bordent le littoral.</p> - - <p>Mais n'était-il pas possible de lui imprimer une direction, de manière - à gagner les parages fréquentés des pêcheurs? En vain P'tit-Bonhomme - <span class="pagenum" id="Page_437">437</span> <ins class="correction" title="essaya-il">essaya-t-il</ins> d'installer un morceau de toile sur un espars maintenu - par des cordes. Il ne pouvait donc compter sur ses propres efforts, il - était entre les mains de Dieu.</p> - - <p>La journée s'écoula sans que la situation se fût aggravée. - P'tit-Bonhomme ne craignait plus que la <i>Doris</i> s'engloutît, puisque - son degré d'inclinaison sur tribord semblait ne pas devoir être - dépassé. Il n'y avait qu'une chose à faire: observer le large avec la - chance de voir apparaître un navire.</p> - - <p>En attendant, notre jeune garçon mangea afin de reprendre des forces, - et, pas un instant,—nous insistons sur ce point,—pas un instant, - ayant conservé la plénitude de son intelligence, il ne sentit le - désespoir s'emparer de lui. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il - défendait son bien.</p> - - <p>A trois heures de l'après-midi, une fumée se déroula dans l'est. Une - demi-heure après, un grand steamer se montrait très distinctement, - se dirigeant vers le nord et tenant route à cinq ou six milles de la - <i>Doris</i>.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme fit des signaux avec un pavillon au bout d'une gaffe: - ils ne furent pas aperçus.</p> - - <p>De quelle extraordinaire énergie était-il donc doué, cet enfant, - puisqu'il ne se découragea même pas alors? Le soir arrivant, il ne - pouvait plus compter sur une autre rencontre ce jour-là. Aucun indice - ne lui permettait de penser qu'il fût proche de la terre. La nuit, - épaissie par les nuages, sans lune, serait fort obscure. Cependant le - vent n'accusait aucune tendance à fraîchir, et la mer était tombée - depuis le matin.</p> - - <p>Comme la température était assez basse, le mieux était de descendre - dans la cabine. Inutile de rester au dehors, puisqu'on ne pouvait rien - distinguer, même à une demi-encablure. Très fatigué par ces heures - d'angoisses, incapable de résister au sommeil, P'tit-Bonhomme retira la - couverture du cadre, sur lequel il n'aurait pu se coucher à cause de - l'inclinaison, et, après s'en être enveloppé le long de la cloison, il - ne tarda pas à s'endormir.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_438">438</span></p> - - <p>Son sommeil dura une grande partie de la nuit. Le jour commençait à - poindre, lorsqu'il fut réveillé par des vociférations proférées au - dehors. Il se redressa, il écouta... La <i>Doris</i> était-elle donc près de - la côte?... Un navire l'avait-il rencontrée au lever du soleil?</p> - - <p>«A nous... les premiers! criaient des voix d'hommes.</p> - - <p>—Non... à nous!» répondirent d'autres voix.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme ne tarda pas à comprendre ce qui se passait. Nul doute - que la <i>Doris</i> eût été aperçue dès l'aube naissante. Des équipages - s'étaient hâtés de l'accoster, et, maintenant, ils se disputaient à qui - elle appartiendrait... Les voici qui se sont hissés sur la coque, ils - ont envahi le pont, ils en viennent aux mains... Des coups s'échangent - entre les sauveteurs.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme n'aurait eu qu'à se montrer pour mettre les deux partis - d'accord. Il s'en garda expressément. Ces hommes se fussent tournés - contre lui. Ils n'auraient pas hésité à le jeter par-dessus le bord, - afin d'éviter toute réclamation ultérieure. Sans perdre un instant, - il fallait se cacher. Aussi, alla-t-il se blottir à fond de cale, au - milieu des marchandises.</p> - - <p>Quelques minutes plus tard, le tumulte avait cessé,—preuve que la paix - venait d'être faite. On s'était entendu pour partager le produit de la - cargaison, après avoir conduit au port le navire abandonné.</p> - - <p>Les choses, en effet, s'étaient passées de la sorte. Deux chaloupes - de pêche, sorties au petit jour de la baie de Dublin, avaient aperçu - le schooner dérivant à trois ou quatre milles au large. Les équipages - s'étaient aussitôt dirigés vers cette coque à demi chavirée, luttant de - vitesse pour l'atteindre, car la coutume, ayant force de loi, est que - l'épave appartient à celui qui met le premier la main sur elle. Or, les - embarcations étaient arrivées en même temps. De là, querelles, menaces, - coups, et, finalement, accord sur le partage du butin. Eh! ils auraient - fait là «une belle marée», ces redoutables pêcheurs du littoral!</p> - - <p>A peine P'tit-Bonhomme s'était-il réfugié dans la cale, que les patrons - des deux chaloupes s'affalèrent par l'échelle de capot, afin de <span class="pagenum" id="Page_439">439</span> - visiter la cabine. Et que l'on juge si P'tit-Bonhomme dût s'applaudir - de s'être soustrait à leurs regards, lorsqu'il les entendit échanger - ces paroles:</p> - - <p>«Il est heureux qu'il n'y ait pas eu un seul homme à bord du - schooner!...</p> - - <p>—Oh! celui-là n'y serait pas resté longtemps!»</p> - - <p>Et, en effet, ces sauvages n'eussent point reculé devant un crime pour - s'assurer la propriété de l'épave.</p> - - <p>Une demi-heure après, la coque de la <i>Doris</i> était mise à la remorque - des deux chaloupes, qui forcèrent de voile et d'avirons dans la - direction de Dublin.</p> - - <p>A neuf heures et demie, les pêcheurs se trouvaient à l'ouvert de la - baie. Comme, avec la mer descendante, il leur eût été difficile d'y - faire entrer la <i>Doris</i>, ils se dirigèrent vers Kingstown, et bientôt - ils accostaient l'estacade.</p> - - <p>Il y avait là rassemblement de populaire. L'arrivée de la <i>Doris</i> - ayant été signalée, M. O'Brien, Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus - du sauvetage, avaient pris le train de Kingstown et se trouvaient sur - l'estacade...</p> - - <p>Quelle fut leur angoisse en apprenant que les pêcheurs ne ramenaient - qu'une coque abandonnée... P'tit-Bonhomme n'était pas à bord... - P'tit-Bonhomme avait péri... Et tous, Grip et Sissy, Bob et Kat, de - pleurer à chaudes larmes...</p> - - <p>En ce moment arriva l'officier de port, chargé de l'enquête relative au - sauvetage, ayant qualité pour attribuer à qui de droit le navire avec - la cargaison qu'il renfermait... C'était un coup de fortune pour les - sauveteurs...</p> - - <p>Soudain, hors du capot, apparaît un jeune garçon. Quel cri de joie les - siens ont poussé, et par quels cris de fureur les pêcheurs leur ont - répondu!</p> - - <p>En un instant, P'tit-Bonhomme est sur le quai. Sissy, Grip, M. - O'Brien, tous l'ont serré dans leurs bras... Et alors, s'avançant vers - l'officier de port:</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_440">440</span></p> - - <p>«La <i>Doris</i> n'a jamais été abandonnée, dit-il d'une voix ferme, et ce - qu'elle contient est à moi!»</p> - - <p>En effet, il l'avait sauvée, cette riche cargaison, rien que par sa - présence à bord.</p> - - <p>Toute discussion eût été inutile. Le droit de P'tit-Bonhomme était - incontestable. La propriété de la cargaison lui fut conservée, comme - celle de la <i>Doris</i> restait au capitaine Clear et à ses hommes, qui - avaient été recueillis la veille. Les pêcheurs devraient se contenter - de la prime qui leur était légitimement due.</p> - - <p>Quelle satisfaction pour tout ce monde de se retrouver, une heure - après, dans le bazar de <i>Little Boy and Co</i>! C'est qu'elle avait été - singulièrement périlleuse, la première traversée de P'tit-Bonhomme! Et - pourtant, Bob de lui dire:</p> - - <p>«Ah! que j'aurais voulu être avec toi à bord!...</p> - - <p>—Tout de même, Bob?...</p> - - <p>—Tout de même!»</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="ch_31">XV<br /> - ET POURQUOI PAS?...</h2> - - <p>Décidément, toutes sortes de bonheurs se succédaient dans l'existence - de P'tit-Bonhomme, depuis qu'il avait quitté Trelingar-castle: bonheur - d'avoir sauvé et adopté Bob, bonheur d'avoir retrouvé Grip et Sissy, - bonheur de les avoir mariés l'un à l'autre, sans parler des fructueuses - affaires que faisait le jeune patron des <i>Petites Poches</i>. Il allait - simplement et sûrement à la fortune à force d'intelligence, disons de - courage aussi. Sa conduite à bord de la <i>Doris</i> en témoignait.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_441">441</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-441.jpg" alt="" width="550" height="790" /> - <p class="captioncenter">«Une dépêche de Queenstown!» répétait Bob. (<a href="#Page_444">Page 444.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-441.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Un seul bonheur lui manquait, faute duquel il ne pouvait être - absolument heureux,—celui d'avoir pu rendre à la famille Mac Carthy - tout le bien qu'il en avait reçu.</p> - - <p>Aussi, avec quelle impatience attendait-on l'arrivée du <i>Queensland</i>! - La traversée se prolongeait. Ces voiliers, qui sont à la merci du - vent et dans cette saison redoutable de l'équinoxe, vous obligent - à la patience. D'ailleurs, nulle raison encore d'être inquiet. - P'tit-Bonhomme <span class="pagenum" id="Page_442">442</span> n'avait pas négligé d'écrire à Queenstown, et - les armateurs du <i>Queensland</i>, MM. Benett, devaient le prévenir par - dépêche, dès que le bâtiment serait signalé.</p> - - <p>En attendant, on ne chômait pas au bazar de <i>Little Boy</i>. - P'tit-Bonhomme était devenu un héros,—un héros de quinze ans. Ses - aventures à bord de la <i>Doris</i>, la force de volonté, l'extraordinaire - ténacité déployée par lui en ces circonstances, n'avaient pu - qu'accroître la sympathie dont la ville l'entourait déjà. Cette - cargaison, défendue au péril de sa vie, il était juste que ce fût - pour lui un coup de fortune. Et c'est bien ce qui arriva, grâce à - la clientèle des <i>Petites Poches</i>. L'affluence prit des proportions - invraisemblables. Les magasins ne se vidaient que pour se remplir - aussitôt. Il fut à la mode d'avoir du thé de la <i>Doris</i>, du sucre de - la <i>Doris</i>, des épiceries de la <i>Doris</i>, des vins de la <i>Doris</i>. Le - rayon des jouets se vit un peu délaissé. Aussi Bob dut-il venir en - aide à P'tit-Bonhomme, à Grip, et même à deux commis supplémentaires, - tandis que Sissy, installée au comptoir, suffisait à peine à dresser - les factures. De l'avis de M. O'Brien, avant quelques mois, le capital - engagé dans l'affaire de la cargaison serait quadruplé, si ce n'est - quintuplé. Les trois mille cinq cents livres en produiraient au moins - quinze mille<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. L'ancien négociant ne se trompait pas en prévoyant un - pareil résultat. Il disait bien haut, d'ailleurs, que tout l'honneur - de cette entreprise revenait à P'tit-Bonhomme. Qu'il l'eût encouragé, - soit! Mais c'était le jeune patron, lui seul qui en avait eu l'idée - première, en lisant l'annonce de la <i>Shipping-Gazette</i>, et l'on sait - avec quelle énergie il l'avait menée à bonne fin.</p> - - <p>On ne s'étonnera donc pas que le bazar de <i>Little Boy</i> fût devenu non - seulement le mieux achalandé, mais le plus beau de Bedfort-street,—et - même du quartier. La main d'une femme s'y reconnaissait à mille - détails, et puis, Sissy était si activement secondée par Grip! Vrai! - Grip commençait à se faire à cette idée qu'il était son <span class="pagenum" id="Page_443">443</span> mari, - surtout depuis qu'il croyait entrevoir,—ô orgueil paternel!—que la - dynastie de ses ancêtres ne s'éteindrait pas en sa personne. Quel époux - que ce brave garçon, si dévoué, si attentif, si... Nous en souhaitons - un pareil à toutes les femmes qui tiennent à être, nous ne disons pas - adorées, mais idolâtrées sur cette terre!</p> - - <p>Et, lorsque l'on songeait à ce qu'avait été leur enfance à tous, - Sissy dans le taudis de la Hard, Grip à la ragged-school, Bob sur les - grandes routes, Birk lui-même aux alentours de Trelingar-castle, si - heureux actuellement, et redevables de ce bonheur à ce garçon de quinze - ans! Qu'on ne s'étonne pas si nous citons Birk parmi ces personnes - privilégiées... Est-ce qu'il n'était pas compris sous la raison sociale - <i>Little Boy and Co</i>, et la bonne Kat ne le regardait-elle pas comme un - des associés de la maison?</p> - - <p>Quant à ce qu'étaient devenus ou deviendraient les autres, auxquels - avait été mêlée son existence, P'tit-Bonhomme ne voulait pas s'en - inquiéter. Sans doute, Thornpipe continuait à courir les comtés - en montrant les marionnettes défraîchies de la famille royale, M. - O'Lobkins, à s'abrutir par l'abus des écritures de sa comptabilité, - le marquis et la marquise Piborne, à se confire dans cette auguste - imbécillité dont leur fils le comte Ashton avait hérité dès sa - naissance, M. Scarlett, à gérer à son profit le domaine de Trelingar, - miss Anna Waston, à mourir au cinquième acte des drames! Bref, on - n'avait jamais eu aucune nouvelle de ces gens-là, si ce n'est de lord - Piborne, lequel, d'après le <i>Times</i>, s'était enfin décidé à faire un - discours à la Chambre des lords, mais avait dû renoncer à la parole, - parce que le râtelier de Sa Seigneurie fonctionnait mal. Quant à - Carker, il n'était pas encore pendu, à l'extrême étonnement de Grip, - mais il s'approchait visiblement de la potence, ayant été récemment - pris à Londres dans une rafle de jeunes gentlemen de son espèce.</p> - - <p>Il n'y aura plus lieu de s'occuper de ces personnages de haute et basse - origine.</p> - - <p>Restaient les Mac Carthy, auxquels P'tit-Bonhomme ne cessait de penser, - dont il attendait le retour avec tant d'impatience! Les rapports <span class="pagenum" id="Page_444">444</span> - de mer n'avaient plus signalé le <i>Queensland</i>. S'il tardait de quelques - semaines, à quelles inquiétudes on serait en proie?... De violentes - tempêtes avaient balayé l'Atlantique depuis quelque temps... Et la - dépêche, promise par les armateurs de Queenstown, qui ne venait pas!</p> - - <p>L'employé du télégraphe l'apporta enfin, le 5 avril, dans la matinée. - Ce fut Bob qui la reçut. Aussitôt ces cris de retentir au fond du bazar:</p> - - <p>«Une dépêche de Queenstown... répétait Bob, une dépêche de - Queenstown!...»</p> - - <p>On allait donc connaître ces honnêtes Mac Carthy... La famille - d'adoption de P'tit-Bonhomme était de retour en Irlande... la seule - qu'il eût jamais eue!...</p> - - <p>Il était accouru aux cris de Bob. Puis Sissy, Grip, Kat, M. O'Brien, - tout le monde l'avait rejoint.</p> - - <p>Voici ce que contenait cette dépêche:</p> - - <div class="blockquote"> - <p class="rdate">«Queenstown, 5 Av. 9,25 m.</p> - - <p class="center">P'tit-Bonhomme, <i>Little Boy</i>, Bedfort-street,</p> - - <p class="right">Dublin.</p> - - <p class="br">«<i>Queensland</i> entré ce matin au dock. Famille Mac Carthy à bord. - Attendons vos ordres.</p> - - <p class="right">«Benett.»</p> - </div> - - <p>P'tit-Bonhomme fut pris d'une sorte de suffocation. Son cœur avait - cessé de battre un instant. D'abondantes larmes le soulagèrent, et il - se contenta de dire, en serrant la dépêche dans sa poche:</p> - - <p>«C'est bien.»</p> - - <p>Puis, il ne parla plus de la famille Mac Carthy,—ce qui ne laissa - pas de surprendre Mr. et Mrs. Grip, Bob, Kat et M. O'Brien. Il <span class="pagenum" id="Page_445">445</span> - retourna comme d'habitude à ses affaires. Seulement M. Balfour eut - à passer écriture d'un chèque de cent livres qu'il délivra au jeune - patron sur sa demande expresse, et dont celui-ci n'indiqua pas l'emploi.</p> - - <p>Quatre jours s'écoulèrent,—les quatre derniers jours de la - Semaine-Sainte, car, cette année-là, Pâques tombait le 10 avril.</p> - - <p>Le samedi, dans la matinée, P'tit-Bonhomme réunit son personnel et dit:</p> - - <p>«Le bazar sera fermé jusqu'à mardi soir.»</p> - - <p>C'était congé donné à M. Balfour et aux deux commis. Et sans doute, - Bob, Grip et Sissy se proposaient d'en profiter pour leur compte, - lorsque P'tit-Bonhomme leur demanda s'ils n'accepteraient pas de - voyager pendant ces trois jours de vacances.</p> - - <p>«Voyager?... s'écria Bob. J'en suis... Où ira-t-on?...</p> - - <p>—Dans le comté de Kerry... que je désire revoir,» répondit - P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>Sissy le regarda.</p> - - <p>«Tu veux que nous t'accompagnions? dit-elle.</p> - - <p>—Cela me ferait plaisir.</p> - - <p>—Alors j' serai de c' voyage?... demanda Grip.</p> - - <p>—Certainement.</p> - - <p>—Et Birk?... ajouta Bob.</p> - - <p>—Birk aussi.»</p> - - <p>Voici ce qui fut alors convenu. Le bazar devant être laissé à la - garde de Kat, on s'occuperait des préparatifs que nécessite une - absence de trois jours, on prendrait l'express à quatre heures du - soir, on arriverait à Tralee vers onze heures, on y coucherait, et le - lendemain... Eh bien! le lendemain, P'tit-Bonhomme ferait connaître le - programme de la journée.</p> - - <p>A quatre heures, les voyageurs étaient à la gare, Grip et Bob, très - gais, bien entendu,—et pourquoi ne l'auraient-ils pas été—Sissy, - moins expansive, observant P'tit-Bonhomme, qui restait impénétrable.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_446">446</span></p> - - <p>«Tralee, se disait la jeune femme, c'est bien près de la ferme de - Kerwan... Veut-il donc retourner à la ferme?»</p> - - <p>Birk aurait peut-être pu lui répondre; mais, le sachant discret, elle - ne l'interrogea pas.</p> - - <p>Le chien fut placé dans la meilleure niche du fourgon, avec - recommandations spéciales de Bob, appuyées d'un shilling de bon aloi. - Puis, P'tit-Bonhomme et ses compagnons de voyage montèrent dans un - compartiment—de première classe, s'il vous plaît.</p> - - <p>Les cent soixante-dix milles qui séparent Dublin de Tralee furent - franchis en sept heures. Il y eut un nom de station, jeté par le - conducteur, qui impressionna vivement notre jeune garçon. Ce fut le nom - de Limerick. Il lui rappelait ses débuts au théâtre, dans le drame des - <i>Remords d'une Mère</i>, et la scène où il s'attachait si désespérément à - la duchesse de Kendalle en la personne de miss Anna Waston... Ce ne fut - qu'un souvenir, qui s'effaça comme les fugitives images d'un rêve!</p> - - <p>P'tit-Bonhomme, qui connaissait Tralee, conduisit ses amis au premier - hôtel de la ville, où ils soupèrent convenablement et dormirent d'un - tranquille sommeil.</p> - - <p>Le lendemain, jour de Pâques, P'tit-Bonhomme se leva dès l'aube. Tandis - que Sissy procédait à sa toilette, que Grip demeurait aux ordres de - sa femme, que Bob ouvrait les yeux en s'étirant, il alla parcourir - la bourgade. Il reconnut l'auberge où M. Martin descendait avec lui, - la place du marché où il avait pris goût aux choses de commerce, la - boutique du pharmacien dans laquelle il avait dépensé une partie de sa - guinée pour Grand'mère qu'il devait retrouver morte à son retour...</p> - - <p>A sept heures, un jaunting-car attendait à la porte de l'hôtel. Bon - cheval et bon cocher, le maître de l'hôtel en répondait, moyennant un - prix consciencieusement débattu: tant pour le véhicule, tant pour la - bête qui le traîne, tant pour l'homme qui le conduit, tant pour les - pourboires, ainsi que cela se fait en Irlande.</p> - - <p>On partit à sept heures et demie, après un déjeuner frugal. Il faisait - <span class="pagenum" id="Page_447">447</span> beau temps, soleil pas trop chaud, brise pas trop méchante, ciel - de nuages floconneux. Un dimanche de Pâques sans pluie, voilà qui n'est - certes pas commun dans l'Ile-Émeraude! Le printemps, assez précoce - cette année-là, se prêtait aux épanouissements de la végétation. Les - champs ne devaient pas tarder à verdir, les arbres à bourgeonner.</p> - - <p>Une douzaine de milles séparent Tralee de la paroisse de Silton. Que - de fois P'tit-Bonhomme avait parcouru cette route dans la carriole - de M. Mac Carthy! La dernière fois, il était seul... il revenait de - Tralee à la ferme... il s'était caché derrière un buisson au moment - où apparaissaient les constables et les recors... Ces impressions le - reprenaient... Du reste, le chemin n'avait subi aucune modification - depuis cette époque. Çà et là, de rares auberges, des terres en friche. - Paddy est réfractaire au changement, et rien ne change en Irlande,—pas - même la misère!...</p> - - <p>A dix heures, le jaunting-car s'arrêta au village de Silton. C'était - l'heure de la messe. La cloche sonnait. Elle y était toujours, cette - modeste église, bâtie de guingois, avec son toit boursouflé, ses murs - hors d'aplomb. Là avait été célébré le double baptême de P'tit-Bonhomme - et de sa filleule. Il entra dans l'église avec Sissy, Grip et Bob, - laissant Birk devant le porche. Personne ne le reconnut, ni aucun des - assistants ni le vieux curé. Pendant la messe, on se demandait quelle - était cette famille, dont les membres n'avaient entre eux aucun point - de ressemblance.</p> - - <p>Et, tandis que P'tit-Bonhomme, les yeux baissés, revivait au milieu - de ses souvenirs si mélangés de jours heureux et malheureux, Sissy, - Grip et Bob priaient d'un cœur reconnaissant pour celui auquel ils - devaient tant de bonheur.</p> - - <p>Après un déjeuner servi à la meilleure auberge de Silton, le - jaunting-car se dirigea vers la ferme de Kerwan, distante de trois - milles.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme sentait ses yeux se mouiller en remontant cette route si - souvent suivie le dimanche en compagnie de Martine et <span class="pagenum" id="Page_448">448</span> de Kitty, - et aussi de Grand'mère, quand elle le pouvait. Quel morne aspect! On - sentait un pays abandonné. Partout des maisons en ruines,—et quelles - ruines!—faites pour obliger les évictés à quitter leur dernier abri! - En maint endroit, des écriteaux attachés aux murailles, indiquant que - telle ferme, telle hutte, tel champ, étaient à louer ou à vendre... Et - qui eût osé les acheter ou les affermer, puisqu'on n'y avait récolté - que la misère!</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-448.jpg" alt="" width="550" height="789" /> - <p class="captioncenter">Un jaunting-car attendait à la porte de l'hôtel. (<a href="#Page_446">Page 446.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-448.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_449">449</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 550px;"> - <img src="images/page-449.jpg" alt="" width="550" height="742" /> - <p class="captioncenter">«Vous rappelez-vous?...» (<a href="#Page_453">Page 453.</a>) - <span class="link"><a href="images/x-page-449.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span></p> - </div> - - <p>Enfin, vers une heure et demie, la ferme de Kerwan apparut au tournant - du chemin. Un sanglot s'échappa de la poitrine de P'tit-Bonhomme.</p> - - <p>«C'était là!...» murmura-t-il.</p> - - <p>En quel triste état, cette ferme!... Les haies détruites, la grande - porte défoncée, les annexes de droite et de gauche à demi abattues, - la cour envahie par les orties et les ronces... au fond, la maison - <span class="pagenum" id="Page_450">450</span> d'habitation sans toiture, les portes sans vantaux, les fenêtres - sans châssis! Depuis cinq ans, la pluie, la neige, le vent, le soleil - même, tous ces agents de destruction avaient fait leur œuvre. - Rien de lamentable comme ces chambres démeublées, ouvertes à toutes - les intempéries, et là, celle où P'tit-Bonhomme couchait près de - Grand'mère...</p> - - <p>«Oui! c'est Kerwan!» répétait-il, et on eût dit qu'il n'osait pas - entrer...</p> - - <p>Bob, Grip et Sissy se tenaient en silence un peu en arrière. Birk - allait et venait, inquiet, humant le sol, retrouvant aussi, lui, des - souvenirs d'autrefois...</p> - - <p>Soudain, le chien s'arrête, son museau se tend, ses yeux étincellent, - sa queue s'agite...</p> - - <p>Un groupe de personnes vient d'arriver devant la porte de la - cour,—quatre hommes, deux femmes, une fillette. Ce sont des gens - pauvrement vêtus et qui paraissent avoir souffert. Le plus vieux se - détache du groupe et s'avance vers Grip, qui, par son âge, semble être - le chef de ces étrangers.</p> - - <p>«Monsieur, lui dit-il, on nous a donné rendez-vous en cet endroit... - Vous... sans doute?...</p> - - <p>—Moi? répond Grip, qui ne connaît pas cet homme et le regarde, non - sans surprise.</p> - - <p>—Oui... lorsque nous avons débarqué à Queenstown, une somme de cent - livres nous a été remise par l'armateur, qui avait ordre de nous - diriger sur Tralee...»</p> - - <p>En ce moment, Birk fait entendre un vif aboiement de joie, et s'élance - vers la plus âgée des deux femmes, avec mille démonstrations d'amitié.</p> - - <p>«Ah! s'écrie celle-ci, c'est Birk... notre chien Birk!... Je le - reconnais...</p> - - <p>—Et vous ne me reconnaissez pas, ma mère Martine, dit P'tit-Bonhomme, - vous ne me reconnaissez pas?...</p> - - <p>—Lui... notre enfant!...»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_451">451</span></p> - - <p>Comment exprimer ce qui est inexprimable? Comment peindre la scène - qui suivit? M. Martin, Murdock, Pat, Sim, ont pressé P'tit-Bonhomme - entre leurs bras... Et maintenant, lui, il couvrait de baisers Martine - et Kitty. Puis, saisissant la fillette, il l'enlève, il la dévore de - baisers, il la présente à Sissy, à Grip, à Bob, s'écriant:</p> - - <p>«Ma Jenny... ma filleule!»</p> - - <p>Après ces marques d'effusion, on s'assit sur les pierres éboulées, - au fond de la cour. On causa. Les Mac Carthy durent raconter leur - lamentable histoire. A la suite de l'éviction, on les avait conduits à - Limerick, où Murdock fut condamné à la prison pour quelques mois. Sa - peine achevée, M. Martin et la famille s'étaient rendus à Belfast. Un - navire d'émigrants les avait transportés en Australie, à Melbourne, - où Pat, abandonnant son métier, n'avait pas tardé à les rejoindre. Et - alors, que de démarches, que de peines pour n'aboutir à rien, cherchant - de l'ouvrage, de ferme en ferme, tantôt travaillant ensemble, mais dans - quelles conditions déplorables! tantôt séparés les uns des autres, au - service des éleveurs. Et enfin, après cinq ans, ils avaient pu quitter - cette terre, aussi dure pour eux que l'avait été leur terre natale!</p> - - <p>Avec quelle émotion P'tit-Bonhomme regardait ces pauvres gens, M. - Martin, vieilli, Murdock, aussi sombre qu'il l'avait connu, Pat et Sim, - épuisés par la fatigue et les privations, Martine, n'ayant plus rien de - la fermière alerte et vive qu'elle était quelques années avant, Kitty, - qu'une fièvre permanente semblait miner, et Jenny, à demi étiolée par - tant de souffrances déjà subies à son âge!... C'était à fendre le - cœur.</p> - - <p>Sissy, près des deux fermiers et de la fillette, mêlait ses larmes aux - leurs et essayait de les consoler, leur disant:</p> - - <p>«Vos malheurs sont finis, madame Martine... finis comme les nôtres... - et grâce à votre enfant d'adoption...</p> - - <p>—Lui?... s'écria Martine. Et que pourrait-il?...</p> - - <p>—Toi... mon garçon?...» répéta M. Martin.</p> - - <p>P'tit-Bonhomme était incapable de répondre, tant l'émotion le - suffoquait.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_452">452</span></p> - - <p>«Pourquoi nous as-tu ramenés en cet endroit, qui nous rappelle ce passé - misérable? demanda Murdock. Pourquoi sommes-nous dans cette ferme où - ma famille et moi nous avons souffert si longtemps? P'tit-Bonhomme, - pourquoi as-tu voulu nous remettre en face de ces tristes souvenirs?...»</p> - - <p>Et cette question était sur les lèvres de tous, aussi bien les Mac - Carthy que Sissy, Grip, Bob. Quelle avait donc été l'intention de - P'tit-Bonhomme en assignant aux uns comme aux autres ce rendez-vous à - la ferme de Kerwan?</p> - - <p>«Pourquoi?... répondit-il en se maîtrisant non sans peine. Venez, mon - père, ma mère, mes frères, venez!»</p> - - <p>Et on le suivit au centre de la cour.</p> - - <p>Là, du milieu des broussailles et des ronces, s'élevait un petit sapin - verdoyant.</p> - - <p>«Jenny, dit-il en s'adressant à la fillette, tu vois cet arbre?... Je - l'ai planté le jour de ta naissance... Il a huit ans comme toi!»</p> - - <p>Kitty, à laquelle cela rappelait le temps où elle était heureuse, où - elle pouvait espérer que son bonheur aurait au moins quelque durée, - éclata en sanglots.</p> - - <p>«Jenny... ma chérie... reprit P'tit-Bonhomme, tu vois bien ce - couteau...»</p> - - <p>C'était un couteau qu'il avait tiré de sa gaîne de cuir.</p> - - <p>«C'est le premier cadeau que m'a fait Grand'mère... ta bisaïeule, que - tu as à peine connue...»</p> - - <p>A ce nom évoqué au milieu de ces ruines, M. Martin, sa femme, ses - enfants, sentirent leur cœur déborder.</p> - - <p>«Jenny, continua P'tit-Bonhomme, prends ce couteau, et creuse la terre - au pied du sapin.»</p> - - <p>Sans comprendre, après s'être agenouillée, Jenny dégagea les - broussailles, et fit un trou à l'endroit indiqué. Bientôt le couteau - rencontra un corps dur.</p> - - <p>Il y avait là un pot de grès, resté intact sous l'épaisse couche de - terre.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_453">453</span></p> - - <p>«Retire ce pot, Jenny, et ouvre-le!»</p> - - <p>La fillette obéit, et chacun la regardait sans prononcer une parole.</p> - - <p>Lorsque le pot eut été ouvert, on vit qu'il contenait un certain nombre - de cailloux, de l'espèce de ceux qui sèment le lit de la Clashen dans - le voisinage.</p> - - <p>«M. Martin, dit P'tit-Bonhomme, vous rappelez-vous?... Chaque soir, - vous me donniez un caillou, lorsque vous aviez été content de moi...</p> - - <p>—Oui, mon garçon, et il n'y a pas eu un seul jour où tu n'aies mérité - d'en recevoir un!...</p> - - <p>—Ils représentent le temps que j'ai passé à la ferme de Kerwan. Eh - bien, compte-les, Jenny... Tu sais compter, n'est-ce pas?...</p> - - <p>—Oh oui!» répondit la fillette.</p> - - <p>Et elle se mit à compter les cailloux, en faisant des petits tas par - centaines.</p> - - <p>«Quinze cent quarante, dit-elle.</p> - - <p>—C'est bien cela, répondit P'tit-Bonhomme. Cela fait plus de quatre - ans que j'ai vécu dans ta famille, ma Jenny... ta famille qui était - devenue la mienne!</p> - - <p>—Et ces cailloux, dit M. Martin, en baissant la tête, ce sont les - seuls gages que tu aies jamais reçus de moi... ces cailloux que - j'espérais te changer en shillings...</p> - - <p>—Et qui, pour vous, mon père, vont se changer en guinées!»</p> - - <p>Ni M. Martin, ni aucun des siens ne pouvaient croire, ne pouvaient - comprendre ce qu'ils entendaient. Une pareille fortune?... Est-ce que - P'tit-Bonhomme était fou?</p> - - <p>Sissy comprit leur pensée, et se hâta de dire:</p> - - <p>«Non, mes amis, il a le cœur aussi sain que l'esprit, et c'est son - cœur qui parle!</p> - - <p>—Oui, mon père Martin, ma mère Martine, mes frères Murdock, Pat et - Sim, et toi, Kitty, et toi, ma filleule, oui!... je suis assez heureux - pour vous rendre une part du bien que vous m'avez fait!... Cette terre - est à vendre... Vous l'achèterez... Vous relèverez la <span class="pagenum" id="Page_454">454</span> ferme... - L'argent ne vous manquera pas... Vous n'aurez plus à subir les mauvais - traitements d'un Harbert... Vous serez chez vous... Vous serez vos - maîtres!...»</p> - - <p>Et alors P'tit-Bonhomme fit connaître toute son existence depuis le - jour où il avait quitté Kerwan, et dans quelle situation il se trouvait - à présent. Cette somme qu'il mettait à la disposition de la famille Mac - Carthy, cette somme représentée en guinées par les quinze cent quarante - cailloux, cela faisait quinze cent quarante livres<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,—une fortune - pour de pauvres Irlandais!</p> - - <p>Et ce fut la première fois peut-être que, sur cette terre qui avait - été arrosée de tant de pleurs, tombèrent des larmes de joie et de - reconnaissance!</p> - - <p class="dottedline"> </p> - - <p>La famille Mac Carthy demeura ces trois jours de Pâques au village de - Silton avec P'tit-Bonhomme, Bob, Sissy et Grip. Et, après de touchants - adieux, ceux-ci revinrent à Dublin, où, dès le matin du 11 avril, le - bazar rouvrit ses portes.</p> - - <p>Une année s'écoula,—cette année 1887, qui devait compter comme une des - plus heureuses dans l'existence de tout ce petit monde. Le jeune patron - avait alors seize ans accomplis. Sa fortune était faite. Les résultats - de l'affaire de la <i>Doris</i> avaient dépassé les prévisions de M. - O'Brien, et le capital de <i>Little Boy and Co</i> s'élevait à vingt mille - livres. Il est vrai, une partie de cette fortune appartenait à Mr. et - Mrs. Grip, à Bob, les associés de la maison des <i>Petites Poches</i>. Mais - est-ce que tous ne formaient pas qu'une seule et même famille?</p> - - <p>Quant aux Mac Carthy, après avoir acquis deux cents acres de terre - dans d'excellentes conditions, ils avaient relevé la ferme, rétabli le - matériel, racheté le bétail. Il va sans dire que force et santé leur - étaient revenues en même temps que l'aisance et le bonheur. Songez - donc! des Irlandais, de simples tenanciers, qui ont longtemps pâti <span class="pagenum" id="Page_455">455</span> - sous le fouet du landlordisme, maintenant chez eux, ne travaillant plus - pour d'impitoyables maîtres!</p> - - <p>Quant à P'tit-Bonhomme, il n'oublie pas, il n'oubliera jamais qu'il est - leur enfant par adoption, et il pourra bien se faire, un jour, qu'il - se rattache à eux par des liens plus étroits. En effet, Jenny va sur - ses dix ans, elle promet d'être une belle jeune fille... Mais c'est sa - filleule, dira-t-on?... Eh bien! qu'importe, et pourquoi pas?...</p> - - <p>C'est du moins l'avis de Birk.</p> - - <p class="center br">FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2>NOTES</h2> - - <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Abréviation familière du nom de Cécily.</p> - - <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Opinion commune aux Irlandais, qui, cependant, firent - exception pour M. Parnell, quand ce «roi non couronné de l'Irlande», - comme on disait, dirigea, quelques années plus tard (1879) la célèbre - «National Land League», fondée pour la réforme agraire.</p> - - <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Telle fut la famine de 1740-1741, qui causa la mort de 400 - 000 Irlandais; telle celle de 1847, qui en fit périr un dmi-million, - et contraignit un nombre égal d'habitants à émigrer au Nouveau-Monde.</p> - - <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les tourbières en Irlande, bogs rouges ou bogs noirs, - occupent plus de douze mille kilomètres carrés, soit le septième de - l'île, et, sur une épaisseur moyenne de huit mètres, comprennent - quatre-vingt-seize millions de mètres cubes.</p> - - <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> C'est depuis 1870, que les fermiers ne peuvent plus être - expulsés sans recevoir une indemnité pour les améliorations qu'ils ont - faites au sol.</p> - - <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Attestation sous la foi du serment ou déposition écrite.</p> - - <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> «De la lumière, monsieur», c'est-à-dire: du feu.</p> - - <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> 779 hectares 250.</p> - - <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> 75,000 francs.</p> - - <p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> 300,000 francs.</p> - - <p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Environ 38,500 francs.</p> - - <hr class="small" /> - - <h2 id="table_des_chapitres">TABLE</h2> - - <table summary="table_des_chapitres" width="80%"> - <colgroup span="3"> - <col width="10%" /> - <col width="10%" /> - <col width="70%" /> - <col width="10%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="3"> </td> - <td class="tdrtop2">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop1">LES PREMIERS PAS.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">I.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Au fond du Connaught.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">II.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Marionnettes royales!</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_2">12</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">III.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Ragged-school.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_3">24</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">IV.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">L'enterrement d'une mouette.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_4">37</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">V.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Encore la ragged-school.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_5">48</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">VI.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Limerick.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_6">61</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">VII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Situation compromise.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_7">76</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">VIII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">La Ferme de Kerwan.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_8">93</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">IX.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">La ferme de Kerwan (<i>suite</i>).</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_9">107</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">X.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Ce qui s'est passé au Donegal.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_10">121</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XI.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Prime à gagner.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_11">132</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Le retour.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_12">145</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XIII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Double baptême.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_13">158</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XIV.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Et il n'avait pas encore neuf ans.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_14">179</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XV.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Mauvaise année.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_15">195</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XVI.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Éviction.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_16">211</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop1">DERNIÈRES ÉTAPES.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">I.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Leurs Seigneuries.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_17">225</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">II.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Pendant quatre mois.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_18">238</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">III.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">A Trelingar-castle.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_19">248</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">IV.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Les lacs de Killarney.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_20">262</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">V.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Chien de berger et chiens de chasse.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_21">281</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1"><span class="pagenum" id="Page_458">458</span>VI.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Dix-huit ans à deux.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_22">298</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">VII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Sept mois à Cork.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_23">312</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">VIII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Premier chauffeur.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_24">324</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">IX.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Une idée commerciale de Bob.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_25">338</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">X.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">A Dublin.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_26">356</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XI.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Le bazar des <i>Petites Poches</i>.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_27">375</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Comme on se retrouve.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_28">388</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XIII.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Changement de couleur et d'état.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_29">405</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XIV.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">La mer de trois côtés.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_30">422</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop1">XV.</td> - <td class="tdctop2">—</td> - <td class="tdltop">Et pourquoi pas?</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_31">440</a></td> - </tr> - </tbody> - </table> - - <p class="center">Paris.—Imp. Gauthier-Villars et fils, 55, quai des Grands-Augustins.</p> - - <hr class="small2" /> - - <h2 id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> - - <p>Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>La version électronique <b>html</b> restitue le mieux la présentation du livre papier.</p> - - <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale">souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of P'tit-bonhomme, by Jules Verne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK P'TIT-BONHOMME *** - -***** This file should be named 55135-h.htm or 55135-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/3/55135/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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