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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Dix-sept histoires de marins - -Author: Claude Farrère - -Release Date: July 14, 2017 [EBook #55111] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive - - - - - Dix-sept - - Histoires de Marins - - - - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la - Russie. - - S'adresser pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORF, 50, Chaussée - d'Antin, Paris. - - - - * * * * * - - - CLAUDE FARRÈRE - - Dix-sept - - Histoires de Marins - - - VINGT-HUITIÈME ÉDITION - - - PARIS - - _Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_ - - LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF - - 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50 - - - Copyright by Claude Farrère, 1914. - - - - * * * * * - - - _Il a été tiré de cet ouvrage:_ - - - _Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,_ - - _Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,_ - - _Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,_ - - _Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés - pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse._ - - - * * * * * - - - _--SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE - MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE. - CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE._ - - _AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD._ - - - _--UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE, - UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON, - UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN._ - - _AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE._ - - - * * * * * - - - _POUR UNE LECTRICE_ - - - Madame, - - -Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille que vous ne lisez jamais -de préface. Mais ne vous y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en -être une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, comme il -faudrait, le poil de mon ours, et vous écrire ici tout le bien que je -n'en pense pas. Dieu nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais il -me semble que je manquerais à la courtoisie si je ne vous présentais -pas officiellement, tout de suite, les principaux des personnages que -vous rencontrerez tout à l'heure, à supposer que vous lisiez plus -avant. Prenez donc ces quelques lignes pour ce qu'elles sont: une -«introduction» protocolaire, sans davantage. - -Madame, si vous êtes patiente assez pour couper toutes les trois cents -pages de ce volume, vous verrez que dix-sept histoires s'y succèdent, -lesquelles vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, donc mal -faites pour loger ensemble à la même enseigne et dormir côte à côte -sous une seule couverture jaune. - -Leur unique excuse à voisiner si familièrement est de pouvoir se -prétendre, malgré l'apparence contraire, proches parentes les unes des -autres, par cette raison que tous les principaux personnages dont je -vous parlais tantôt font partie, très véritablement, d'une race unique: -la race des hommes qui vivent sur la mer, la race des femmes qui aiment -ces hommes ou qui sont aimées par eux. - -Madame, je ne mets point en doute que vous ne connaissiez la mer le -mieux du monde;--j'entends, que vous ne l'ayez mille fois contemplée -du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle de navire.--Et je -n'ignore pas que vous comptez force marins parmi vos relations: votre -oncle l'amiral, qui est membre de l'Union;--ce midshipman anglais qui -fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;--le caouadji à turban -qui élaborait naguère, à bord de votre dahabieh, cet incomparable -café turc dont vous êtes encore fière;--le vieux patron normand qui -vous emmena jadis pêcher le hareng, sur son chalutier, au large de -Trouville;--moi-même;--et tant d'autres... J'ai peur tout de même -que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le visage de tous ces -navigateurs, quoique un brin différents, cette secrète ressemblance -qu'on ne peut ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait -avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle s'y trouve néanmoins, -croyez-le, et si vous aviez, ce qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi, -dix-neuf de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un plancher -mouvant dont les vaches n'ont jamais voulu, vous auriez mille et -mille fois constaté, comme j'ai fait, que tous les hommes de mon -espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, de couleur, et -qu'elle ait été leur patrie d'autrefois et la cité dont ils étaient -citoyens--avant de devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa -seule Majesté l'Océan,--portent au visage, et au corps, et à l'âme, un -caractère commun, une marque uniforme, une empreinte--plus profonde et -plus indélébile que celle du sang:--l'empreinte de la mer. Le hasard -m'a très souvent jeté à l'improviste sur des rivages lointains et -saugrenus, et je me souviens d'avoir foulé la poussière de beaucoup -de villes extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, comme -jadis don César de Bazan, parmi des femmes jaunes, bleues, noires, -vertes, des hommes nuancés non moins diversement; mais je reconnaissais -tout de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur couleur, ceux -de ces hommes qui étaient marins comme moi, parce que les stigmates -professionnels transparaissaient toujours à travers leur épidémie -pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement leur apparence -identique, ce n'est pas seulement leur similitude extérieure qui font -des hommes de la mer une nation réelle, une seule nation, immuable de -Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à Terre-Neuve, c'est encore -l'ensemble très homogène de leurs mœurs et de leurs coutumes, de -leurs lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et de leurs -religions.--Cette nation-là constituait même encore, il y a très peu -d'années, la seule nation de purs gentilshommes en plein XXe siècle... - -Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre pages, j'ai vu de -mes yeux, j'ai touché de mes mains ce fabuleux, cet ahurissant -anachronisme: une race entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres -humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de manufactures, de -parlementarisme et de coups de bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner -la mort, et à vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur -meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux... - -Il y a très peu d'années de cela ... dix années peut-être ... quinze, -au plus... La vérité m'oblige d'ailleurs à reconnaître que les choses -ont quelque peu changé depuis, et non pas pour devenir plus belles. -La faute en est à la télégraphie sans fil, aux turbines Parson et -aux paquebots longs de quatre cents mètres. On traverse aujourd'hui -l'Atlantique en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref, -d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on vient de quitter. -Impossible de s'habituer comme il faudrait à l'étrange sensation de -n'être plus sur terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, ce -que nous devenions jadis sans nous en apercevoir et sans y songer: des -marins... - -Nous le sommes encore, nous, les aînés de la race; nous le sommes -tout à fait; mais nos frères cadets commencent de ne plus l'être qu'à -moitié; et nos fils ne le seront plus du tout,--ne le seront plus -jamais. - -Nous disions tout à l'heure, Madame, que vous comptez parmi vos -relations des marins, beaucoup de marins. A supposer même que tous ceux -que vous croyez l'être le soient,--à supposer que vous en connaissiez -par conséquent aujourd'hui autant que vous en croyiez connaître,--soyez -persuadée que demain vous n'en connaîtrez plus que fort peu, et -qu'après demain vous n'en connaîtrez pas un seul. Parce qu'il n'y en -aura plus nulle part. - -Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce bouquin-ci, sont -donc peut-être les derniers spécimens d'une tribu humaine près de -disparaître et dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut -d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,--j'oserais dire -un défi au bon sens. - -Daignez, Madame, leur être indulgente, comme on l'est aux moribonds; et -ne leur en veuillez pas trop s'ils heurtent parfois de front, un peu -brutalement, vos opinions les plus respectables et vos habitudes les -plus ancestrales. Ce ne sera pas malice de leur part. Pardonnez-leur en -songeant que leurs habitudes et que leurs opinions à eux n'ont jamais -ressemblé à celles du reste de la planète, et que c'est à cause de -cette dissemblance, et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se -civiliser, à l'instar de toutes raisonnables créatures, qu'ils auront -très bientôt débarrassé le monde de leur baroque existence. - - -C. F. - - - * * * * * - - - - LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES - - - - * * * * * - - - - LA DOUBLE MÉPRISE - - DE LORELEY LOREDANA - - CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE - - - _à Pierre Louÿs, fidèlement,_ - - _C. F._ - - - I - - -Je me souviens exactement de la date, et pour cause: ce fut le 31 -décembre 1894,--un lundi,--que, pour la première fois, j'entendis -parler de Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, ce -lundi-là,--comme il pleut souvent à Brest en Bretagne;--et la rue de -Siam n'était qu'un cloaque, où le pas des passants faisait gicler des -feux d'artifice de boue. - -Moi, j'avais quitté ma _Victorieuse_, après dîner, par le canot-major -de huit heures. Sur rade, il ventait grand frais du sud-ouest,--c'est -_suroît_ qu'il faut prononcer;--et le clapotis était dur. Dans la -chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes à nous pelotonner -en tas, sous l'abri douteux des manteaux suédois à grand capuchon. Au -pont Gueydon, il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations -de toute l'escadre arrivaient ensemble. Les patrons s'injurièrent comme -il sied, et il y eut des avirons engagés. - -Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos gaffes dans les boucles -du ponton dansant, un tout petit youyou se faufila à poupe du gros -canot de la _Victorieuse_, et une voix que je connaissais m'interpella: - ---Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou tu m'envoies balader en -grande rade!... - -Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. J'intervins. Un -de nos brigadiers sauta debout sur notre étambot, et, d'une poignée de -main, attira le malencontreux esquif. - -L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre: - ---Merci,--me dit-il. - -Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant inonda ma main. - ---Comment va, Malcy? - ---Comme la pluie! - ---Et ce départ? - ---Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous n'attendons plus que le -bon plaisir de la direction d'artillerie. Ils n'en finissent pas de -compter leurs obus! - -Nous grimpions l'interminable escalier qui joint ensemble la ville et -le port militaire. J'interrogeai encore Malcy: - ---Alors, mercredi? - ---On dérape. L'_Ardèche_ saura ce que c'est que de rouler. - ---Dame! vraie saison choisie pour traverser la mer de Biscaye! - ---Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter sur plusieurs coups de -tabac... - -L'_Ardèche_ était un transport de guerre, déjà fort décati, que la rue -Royale, toujours économe, prétendait expédier, bourré d'obus jusqu'aux -écoutilles, vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, forte -d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, rôdait à son ordinaire -des Antilles aux Açores et de Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La -malheureuse _Ardèche_, avant d'avoir correctement réparti ses obus -entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre à essuyer -quelques baisses barométriques. - ---Au moins,--demandai-je à Malcy,--es-tu logé tant bien que mal, sur -ton sale «rafiot»? - -Il rit: - ---Dans un chenil: six pieds de long, cinq de large; point de hublot; ni -air, ni jour; et nulle électricité, comme bien tu penses! Mais je m'en -moque un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché mes «avances». -Trois mois, sept cent vingt balles, vieux! On va en faire, une de ces -noces!... Pas? - -Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la boue liquide. -Nous avions terminé notre ascension, et nous foulions maintenant le -pavé brestois. Je dis le pavé, car il ne pouvait être question des -trottoirs, trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait -donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous étions bien quarante -officiers à remonter en rangs serrés l'inévitable rue de Siam, toute -moutonnante de parapluies déployés. - ---Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se -transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux -plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer, -avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère -créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour -... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça -colle, vieux Fargue? - -J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est -bon de le rappeler... - - -Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle -affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux -couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut -déchiffrer. - ---Heu--fit-il.--On joue ... heu ... on joue _Les deux Orphelines_ ... -avec _Le Misanthrope et l'Auvergnat_ pour finir ... et _Manon_ pour -commencer... - -(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas -devant un programme abondant). - -Malcy poursuivait sa lecture: - ---Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois -quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: _Manon_ sera -bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien -de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs -... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu: - - --«Capitaine, ô gué! - Es-tu fatigué - De nous voir à pied?--Mais non! mais non! - Car on n'est pas mal - Sur un bon cheval... - -«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines, -quatre-vingt-dix tours!... - -Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui -emboîtai le pas. - ---Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu vu qui chante -Manon? - ---Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une nommée Loreley Loredana, -chanteuse d'opéra-comique... Loreley Loredana, parfaitement! avec -simplicité!... Connais pas, d'ailleurs. - -Moi non plus, je ne connaissais pas... - - - II - - -A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils étaient encore libres. -Mais partout ailleurs, et du parterre au paradis, un chat n'eût -pas su où fourrer ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment, -regorgeaient d'un public amoncelé; et le moindre strapontin portait en -moyenne deux matelots, l'un gravement juché sur les genoux de l'autre. -Des grappes de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus rampe, -montraient candidement aux gens d'en bas l'envers de leurs jupons. -L'ensemble, d'ailleurs, était fort silencieux, autant à coup sûr qu'une -chambrée d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait -avec recueillement. Et, le constatant, je commençai de sourire, -méphistophélique, dans le duvet qui me servait de barbe: nul doute -que, tout à l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent tout le -scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée tardive n'allait pas sans -soulever, à elle seule, une évidente réprobation. Les bons bourgeois de -Brest, paisibles occupants de cet orchestre au travers duquel Malcy et -moi foncions tête baissée pour gagner nos places, marquaient la plus -mauvaise humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et grognaient -même assez haut. Je marchais le second. Dans mon dos, j'entendis des -paroles malsonnantes.--Brest, qui n'existe que par la grâce de son -escadre et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion, -comme la logique l'exige.--Les mots «traîneurs de sabre» furent deux -ou trois fois répétés. Ravi d'une si belle occasion, je toussai -promptement, pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne pas saisir la -balle au bond? sans conteste, il y avait «à faire» tout de suite, et le -tumulte pouvait s'obtenir séance tenante sans plus d'ingéniosité. - -Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait, demeura sourd. -Et l'occasion fut ainsi perdue d'une riposte qui certes eût été -sensationnelle. Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser. En -sorte que, l'instant d'après, nous étions assis tous deux, côte à côte, -sans que _Manon_ eût en rien pâti du fait de notre entrée. - -Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se vanter. Très -ironique, je me penchai vers le silencieux Malcy: - ---Dis donc, vieux!--lui souillai-je:--si c'est tout ça, le boucan -promis... - -Mais il haussa les épaules: - ---Idiot!--prononça-t-il, péremptoire:--tu trouverais malin, toi, -d'emboîter une malheureuse gosse comme celle-là? - -D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai, cherchant la -malheureuse gosse dont il était question... - -Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même, en l'espèce -Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. - - - III - - -A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana, tout près d'expirer -dans les bras de son chevalier reconquis, s'occupait à comparer, comme -il se doit, l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus -harmonieusement qu'elle pouvait. - -Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques en double, car -le spectacle était presque d'un acte en avance sur les prévisions -de Malcy: il s'en fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât -sur le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite pièce», en -l'occurrence, figurée par _Manon_... - -Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop pour admirer à mon aise -la ravissante fille qualifiée l'instant d'avant par mon camarade, assez -improprement, de malheureuse gosse... - -«Gosse»--soit! tant qu'on voulait!... Loreley Loredana l'était même -avec exagération, voire avec insolence. Je sus par la suite qu'elle -comptait vingt ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas quinze. -Et vous n'imagineriez pas une frimousse plus bébé, sous le bourrelet -trop gonflé d'une miraculeuse toison d'or, dont le rayonnement -solaire faisait auréole autour des joues poupines et du front bombé. -«Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais «malheureuse»--à d'autres! -Malheureuse comme un roi sur son trône, ou comme un poisson dans -l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon, les lèvres blémies de -céruse ne parvenaient pas à dissimuler leur sourire enfantin, que les -applaudissements changèrent bientôt en superbes éclats de rire. Relevée -d'un bond, sitôt la dernière note envolée, Loreley Loredana remplaçait -les révérences classiques par de gros baisers qu'elle lançait au public -à pleines menottes. - -Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de troubler, par un vacarme -imbécile, une si belle gaieté de petite fille bien sage! - -Et, tout en continuant, moi comme les autres, d'applaudir, je me -retournai vers Malcy, prêt à reconnaître loyalement mes torts: - ---Mon vieux,--commençai-je,--il n'y a pas d'erreur: j'étais une brute. -Toi... - -Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe de mon discours, se -levait déjà: - ---Oui, oui!--fit-il, distrait.--Tu ne veux tout de même pas que je -m'incruste ici, maintenant? - -Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de son veston: - ---Malcy! bon sang! réponds, quand on te parle!... Où vas-tu encore?... -Quel «tracassin», cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça -repart à quatre cents tours!... - -Il me regarda comme un aérolithe: - ---Quoi? qu'est-ce que tu veux? - ---Où vas-tu, je te dis? - ---Dans les coulisses... Tu es malade, à cette heure?... - - - IV - - -J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour ne pas suivre Malcy -dans les coulisses, je n'étais pas, comme lui, en partance; et je -n'avais pas touché sept cent vingt francs le matin même. La grande vie -n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil, j'attendis mon -camarade, caressant vaguement l'espoir de bientôt le voir revenir, -ramenant Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien, chanteuse -d'opéra-comique, cette agréable enfant ne jouait évidemment plus de la -soirée, et ne pouvait en conséquence rien avoir de mieux à faire qu'à -souper dans la compagnie de deux gentilshommes de notre mérite. - -Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables, fut -démentie par l'événement. Loreley Loredana ne se montra point. Bien -pis! Malcy ne reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le -rideau se releva sur le prologue _des Deux Orphelines_. J'attendis -encore, mais toujours en vain. Je n'avais pas le moindre mouchoir à -carreaux; et, en eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût -guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point que, sitôt le -prologue bâclé, je me hâtai de quitter le théâtre. - -Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,--par acquit de conscience, -car je devinais bien maintenant les sérieuses raisons qu'il devait -avoir eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement. Et -bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux d'un réveillon «suisse», -je fis demi-tour, et redescendis vers le port. Le canot des -permissionnaires de dix heures me ramena à la _Victorieuse_, assez -mal satisfait et postant très fort contre ce lâcheur de Malcy, bon -seulement à promettre aux gens monts et merveilles, pour se défiler -ensuite à l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains, et les -semer où ça se trouvait, comme on sème un paquet encombrant... - - - V - - -Mais le lendemain,--jour de l'an, jour de fête,--ayant mis pied à terre -dès le matin, histoire de déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre -fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord, comme j'entrais -à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus, attablé hanche à hanche, le -couple même auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy. - -Et je n'avais pas encore refermé la porte que Malcy accourait au-devant -de moi: - ---Vieux!--s'écria-t-il,--je me traîne à tes genoux ..., -métaphoriquement... Sans blague, ne sois pas trop fâché! et -pardonne-moi chrétiennement! Hier, auprès de cette petite fée, j'ai -tout à fait oublié l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé -que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son fauteuil d'orchestre, -et qu'il fallait se dépêcher de l'aller quérir pour souper ensuite nous -trois!... fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous avons -soupé seulement nous deux, Laurette et moi... Par exemple, ce matin, -puisque te voilà, nous allons recoller les choses en ordre!... Laisse -porter! vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!... que je -te présente... - -Il me présenta: - ---Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que nous avons tant regretté -hier!--Fargue, voici ma petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu -préfères.--Sur ce assieds-toi là! et tâte de ces hors d'œuvre!... - -Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement tendu sa patte -blanche, en me souriant comme on sourit aux amis de vingt ans. - -Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la petite fille aux -yeux enfantins et le grand garçon aux larges épaules, pareillement -prêts à toujours éclater de rire, à propos de tout comme à propos de -rien. Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà leurs tête -à tête: ils devaient, du soir au matin jouer à pigeon vole ou au chat -perché. - -Cependant nous déjeunions tous trois avec beaucoup de gravité. -En public, la jeune Laurette, évidemment, se jugeait obligée au -rôle de dame,--de dame sérieuse, mûre,--de duègne. Une chanteuse -d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne peut pas sauter à la corde -devant tout le monde... Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la -dame mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la fin des fourmis -dans les jambes. - -Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,--une politesse -en appelant une autre,--d'offrir à mes amphitrions deux heures de -voiture à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre -fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en faillit esquisser une -cabriole. - ---Tout justement, on ne répète pas tantôt, à cause de la -matinée!--s'écria-t-elle;--vous voyez si ça tombe à pic!... Pourvu -que je sois rentrée à six heures, et que j'aie le temps de casser une -moitié de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!... Donc!... -Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur? - -Je protestai d'abord contre cette appellation, exagérément -cérémonieuse, et j'informai «mademoiselle Loredana» qu'il était -d'usage, entre gens de mer, de dire «Fargue» tout court, comme on -disait «Malcy», et comme j'avais l'intention de dire désormais -«Laurette»... Puis j'expliquai que la route du Conquet domine -agréablement le goulet de Brest, c'est-à-dire la pleine mer; et -que, par conséquent, nulle promenade ne pouvait être plus agréable -qu'une promenade sur cette route-là. Fort à propos la pluie, par -extraordinaire, et sans doute en l'honneur du nouvel an, faisait trêve. - -Un peu plus tard, et trois lieues plus loin, nous descendions de notre -landau devant la petite auberge du Trézir. Et, tandis que les chevaux -soufflaient, nous commencions l'excursion classique à la plage de sable. - -Il faisait calme plat. Loreley Loredana, que le bercement de la voiture -avait peu à peu assoupie, trottinait, mal réveillée, et silencieuse, -tout au bord de l'eau, et s'amusait à mouiller le bout de ses bottines -dans l'écume des lames lentes et lisses qu'une lointaine houle poussait -paresseusement jusqu'au rivage. - -Devant nous, c'était la pleine mer, seulement bornée, à main gauche, -par les falaises confuses du Toulinguet, et, à main droite, par le -ciel occidental, bas et nuageux. L'océan gris s'étendait largement -entre la terre grise et le firmament gris. Au loin, une brume imprécise -flottait, brouillant l'horizon qu'on ne distinguait pas. Des goélands -et des mouettes volaient très haut, pareils à des accents circonflexes -sens dessus dessous, semés çà et là par le ciel. Et leurs cris aigres -troublaient seuls le silence du soir. - -Nous marchions sans parler. Toutefois, au bout d'une centaine de pas, -Loreley Loredana s'arrêta, et, pointant son index mince comme un -cure-dent: - ---Là-bas ... qu'est-ce que c'est?--dit-elle. - -Nous regardâmes. - -«Là-bas...» c'était, sur la droite des dernières pointes de Crozon, une -ligne floue, très étroite, qui s'allongeait vers la pleine mer. - ---C'est le Raz,--dit Malcy. - -J'expliquai: - ---Une autre presqu'île, derrière la presqu'île de Crozon, beaucoup -plus loin. Un très mauvais endroit pour les bateaux. Figurez-vous -qu'autrefois il y avait un proverbe ... un proverbe qui disait: _Nul -jamais n'a passé le Raz sans peur ou malheur._ - ---Ah?--fit Loreley Loredana:--et ... est-ce que c'est vrai? - ---Parbleu!--dit Malcy. - -A son tour il tendit la main vers le cap célèbre: - ---Petite Laurette, derrière ce Raz que vous voyez, il y a une baie ... -et cette baie s'appelle la baie des Trépassés!... - -Les yeux candides s'ouvrirent plus larges; sur le visage poupin, une -curiosité passa, inquiète. - -Malcy continuait: - ---La baie des Trépassés, oui, ma poupée! Et savez-vous pourquoi ce nom -sinistre? parce que tous les bateaux qui avaient franchi le Raz «avec -malheur», dérivaient, après naufrage, jusqu'à s'échouer dans cette -baie, et déverser sur le sable de la plage mortuaire leurs équipages de -noyés. Voilà! - -La petite comprit imparfaitement: - ---Alors, tous les navires qui font naufrage, ici ... leurs matelots, on -les retrouve noyés sur le sable, dans cette baie des Trépassés, qui est -là-bas? - -Elle allongeait toujours son doigt fin. - ---Oui, mon tout petit!--affirma Malcy, imperturbable.. - -Sur quoi on n'en parla plus. - -Mais, à l'instant de remonter en voiture, Loreley Loredana se retourna -vers la pleine mer, et la considéra fort attentivement. - ---Eh bien!--fit Malcy.--On s'embarque, petite fille? - -Elle mit un pied sur le marchepied. Puis, se retournant encore: - -Alors, Malcy, dites? mercredi prochain, c'est par là que votre bateau -s'en ira? - ---Par là, oui,--dit il. - -Et il désigna l'horizon du sud. Au bout de son geste, le Raz étirait sa -silhouette, brumeuse de plus en plus dans le crépuscule brun. - - - VI - - -Six heures sonnaient à l'horloge de la porte Tourville quand notre -landau repassa le pont de Recouvrance. Cinq minutes après, Loreley -Loredana, au seuil de son hôtel, nous donnait ses deux menottes -à baiser, en nous recommandant très fort de ne pas manquer la -représentation du soir: - ---Il faudra m'applaudir beaucoup, beaucoup, beaucoup!--nous cria-t-elle -en manière d'adieu. - -Seul avec Malcy, je le félicitai de sa conquête. Mais il coupa net ma -première phrase: - ---Oh! mon vieux,--déclara-t-il très sérieusement,--il ne s'agit pas de -ce que tu crois, et loin de là! Car ... écoute la chose la plus énorme: -cette gosse est sage des pieds à la tête et du cœur à la cervelle!... -Oui, mon ami: sage! sage comme une image. Oh! tu peux écarquiller les -yeux! Je les ai écarquillés avant toi. Une chanteuse d'opéra-comique, -faisant concurrence à Jeanne d'Arc,--le cas peut évidemment être -considéré comme exceptionnel. Mais, exceptionnel ou non, c'est le cas -de Laurette. Et je trouve qu'il ne manque pas d'intérêt. - -Je demeurais bouche bée, quoique moins surpris, au fond, et moins -admiratif que je ne feignais de l'être par civilité honnête et puérile. -Malcy, d'ailleurs, content de mon attitude courtoisement émerveillée, -ajoutait des commentaires: - ---Oui, mon vieux! D'autres ne trouveraient peut-être pas très malin -de se faire, à mon âge, le cavalier servant d'une ingénue. Mais je ne -suis pas une brute. Et je t'assure que ça ne me déplaît pas ... au -contraire!... d'employer ainsi mes huit derniers jours de France, et de -dépenser mes avances à traiter cette enfant comme un grand frère traite -sa petite sœur, et à lui donner un peu de bon temps. - -J'approuvai, convaincu. Pourtant, à la réflexion, une idée me vint. Et, -j'en fis part à Malcy, moitié pour rire, moitié tout de bon: - ---Dis donc, vieux? as-tu pensé à une chose? Cette gosse, comme tu -l'appelles, n'en est pas moins une femme de théâtre, c'est-à-dire une -jeune personne qui, chaque soir, de huit heures à minuit, parle d'amour -à tous les ténors du répertoire. Innocente donc, tant que tu voudras! -mais ignorante, non. En foi de quoi, n'as-tu pas peur qu'à force de -jouer avec elle au petit mari et à la petite femme mademoiselle Loreley -Loredana ne tombe amoureuse de toi?... de toi qui appareilles la -semaine prochaine pour l'autre bout du monde? - -Il haussa les épaules, incrédule, quoiqu'imperceptiblement flatté de -l'hypothèse: - ---Laisse donc! tu es maboul... - -Puis, coupant court: - ---D'ailleurs, pour l'instant, la question n'est pas là, mon petit! -C'est un apéritif qu'il nous faut, et vivement, pour qu'on ait le temps -de boulotter à l'aise avant le spectacle. Viens au _Brestois_, je -t'offre le vermouth de la tradition... - - - VII - - -Trois jours passèrent, au cours desquels je ne mis pas les pieds à -terre, retenu sur la _Victorieuse_ par je ne sais plus quels exercices -de tir. Enfin, le samedi, 5 janvier, je pus fouler derechef le -pavé de la rue de Siam. D'instinct je retournai au théâtre, moitié -désœuvrement, moitié curiosité. Et je retrouvai, comme juste, mes deux -inséparables, l'un dévotement assis au premier rang de l'orchestre, -l'autre sur la scène, chantant _Mignon_, si j'ai bonne mémoire, et -riant toujours à belles dents chaque fois que le public, décidément -conquis par sa chanteuse-bébé, lui faisait ovation. - -A minuit, nous soupâmes tous trois à la Brasserie. Et ce souper ne -différa en rien du déjeuner qui avait précédé notre promenade au -Trézir. La jeune Laurette jouait toujours à la petite femme avec la -même conviction, et Malcy au petit mari avec le même enthousiasme. Par -ailleurs, leur intimité réelle m'apparut peut-être d'une ligne plus -étroite, mais incontestablement fraternelle de plus en plus. Certes, -j'avais été vraiment «maboul», quand l'idée absurde m'avait traversé -qu'une pareille gamine pût jamais se changer en amoureuse. Il n'était -pas plus question de cela que de mariage ou d'enterrement. - -Comme nous attaquions les écrevisses,--il s'en pêche d'admirables dans -les petits ruisseaux de la montagne d'Arrée,--je risquai tout de même -une question critérium: - ---Malcy, à propos? c'est toujours pour mercredi, votre appareillage? - -Il répondit, du ton le plus naturel: - ---Oui, mon vieux. Et cette fois, je ne pense pas que même la direction -d'artillerie puisse être à la traîne. Tous nos obus sont le long du -bord, dans quatre bugalets proprement arrimés. Il n'y a plus qu'à -transvaser les susdits obus des susdits bugalets dans l'_Ardèche_. Par -exemple, une fois là... - ---Une fois là? - ---Une fois là ... dame! je ne sais fichtre pas comment notre cale, -qui est pourrie tel feu Poisson lui-même... Vous avez sûrement connu -ce type-là, petite Laurette? Poisson?... Poisson Pourri?... un grand -diable de ténor qui chantait les basses?... et qui était si tant -tellement «puréiforme» qu'on le ramassait tous les soirs à la petite -cuiller?... ce pourquoi tous ses directeurs passèrent leur vie à -l'engueuler?... Bon! la voilà qui rit encore! Pas sérieuse pour un -quart de sou, cette jeune dame-là!... - ---Mais votre cale?... tu disais... - ---Ah! oui... Eh bien! elle est pourrie, notre cale ... comme j'avais -l'honneur de te l'exposer quand cette mademoiselle Loredana nous a -coupé la parole ... pourrie, mon vieux, oui! pourrie à tel point que, -les jours de grand roulis, nos obus passeraient à travers vaigrage et -bordé, que je n'en serais pas surpris le moins du monde... - ---Dis donc! c'est rassurant jusqu'à un certain point, cette -perspective?... - ---Oh! tu sais ... les gens nés pour être noyés ne seront jamais -pendus!... avantage indiscutable... Et puis, tout ça, hypothèse pure -... la certitude, l'unique, c'est que, mercredi prochain, 9 janvier ... -donc, dans quatre jours ... tout juste ... sauf erreur?... comptez voir -un peu sur vos doigts, Laurinette?... l'arithmétique est une science si -compliquée!... dimanche, lundi ... oui, dans quatre jours ... mercredi -prochain, dès la prime aurore ... l'_Ardèche_ dérapera. - -Je regardai Laurinette,--comptant encore sur ses doigts, et riant de -plus belle.--Tout à coup, elle leva vers moi son museau rose: - ---Oh! Fargue? dites?... est-ce que vous ne pourriez pas être très -gentil, ce mercredi-là?... et venir me prendre à l'hôtel pour m'emmener -en voiture sur la route du Trézir?... Ce serait si amusant de voir -l'_Ardèche_ passer au bas de la falaise, et s'en aller, petite, -petite!... - -Décidément, non! ce n'était pas de l'amour! - - - VIII - - -Je revis Malcy, pour la dernière fois, le mardi suivant, veille de -l'appareillage. Il me confirma la date du lendemain, et me donna -l'heure approximative, il ne s'agissait plus de prime aurore; -l'_Ardèche_ devait lever l'ancre à midi. - ---La gosse a toujours envie de nous voir défiler dans le -goulet,--acheva Malcy.--Veux-tu passer la cueillir à son hôtel, et -l'emmener en sapin jusqu'aux Quatre Pompes? C'est là que vous serez le -mieux: l'_Ardèche_ passera à cent mètres, au plus, du bout de la petite -jetée. Par exemple ... dis-moi? ça ne t'embête pas trop, de demander à -ton pacha la permission de descendre à terre le matin?... - -Je haussai les épaules: - ---Et quand même ça m'embêterait?... du moment que ça amusera l'enfant... - -Nous étions au théâtre, comme inévitable. Au dernier entr'acte, je -serrai la main à Malcy: - ---Vieux,--lui dis-je,--il faut que je rentre à bord par le youyou de -minuit, afin de pouvoir demander ma permission demain matin d'assez -bonne heure. Je file donc. Dis bonsoir à Laurette de ma part. Et ... -nous deux, toi z'et moi ... au revoir! Bon voyage, naturellement!... - ---Parbleu! ça ne fait pas question!... - -Il m'aida à repasser les manches de mon pardessus. Il riait,--pas plus -triste que de raison, sur le point de quitter ainsi son amie d'une -semaine.--Même, comme je descendais le perron, il me cria: - ---Surtout, soigne-toi bien! et tiens-toi prêt pour la noce formidable -que nous ferons, le jour du retour de l'_Ardèche_... - -Il rentra dans les couloirs. Je poussai la porte de la rue. - -Dehors, il faisait assez doux, car le vent soufflait du suroît[1]. -Ce n'avait guère été qu'une brise très maniable jusqu'au coucher du -soleil. Mais, dans l'instant que je quittais le théâtre, une rafale -brusque secoua violemment les platanes du Champ de Bataille, qui -gémirent, en faisant pleuvoir alentour leurs petites boules desséchées. - - - IX - - -Et, le lendemain, il venta grand frais. Dès l'aube, la rade apparut -blanche d'écume, et il s'en fallut d'assez peu que le service des -embarcations ne dût être suspendu. Je pus néanmoins redescendre à -terre vers neuf heures du matin, par le canot qui allait chercher les -cuisiniers. Et, deux heures plus tard, ayant frété une guimbarde, je -frappai à la porte de Loreley Loredana. Loreley Loredana m'attendait, -gantée, le chapeau sur la tête. - ---Il fait bien du vent,--remarqua-t-elle en montant en voiture. - -Je jugeai intelligent de laisser tomber la réplique. - -Aux Quatre Pompes, nous laissâmes notre voiture sur la route, et nous -entreprîmes d'avancer jusqu'au bout de la petite jetée qui limite la -rade-abri, au N.-O. et qui porte un feu fixe dans une tourelle de -pierre. Ce ne fut pas rien. Les risées nous prenaient de face, et elles -se jetaient sur nous, à la lettre, avec une violence de bêtes sauvages. -Meurtris, suffoqués, cinglés au visage par la pluie qui aveugle -et l'embrun salé qui égratigne, nous luttions corps à corps avec -l'ouragan, sans gagner sur lui d'un pouce. Il n'était naturellement -pas question d'ouvrir un parapluie: le vent l'eût mis en dentelle. Je -pris le seul parti possible: j'empoignai la fillette à pleins bras, -je l'enlevai de terre, et, m'aidant de son poids pour résister aux -rafales, je courus d'un élan jusqu'à la tourelle du feu, derrière -laquelle j'appuyai mon fardeau et m'adossai moi-même. La violence même -du courant d'air créait là une zone de calme, où nous pûmes reprendre -haleine et donner un coup d'œil autour de nous. - -Loreley Loredana tamponna d'abord ses yeux pleins d'eau et de sel. -Puis, sa gaieté habituelle reprenant tout de suite le dessus: - ---Ah bien!--s'exclama-t-elle,--pour une douche, je crois bien que -jamais au grand jamais... - -Mais elle s'interrompit net: une lame énorme accourant du large, venait -d'enjamber irrésistiblement la jetée du sud, avec un fracas pareil aux -plus terribles coups de tonnerre, et achevait de se briser contre notre -jetée à nous, qu'elle couvrit d'un flot écumant. - -Ahurie, la pauvre Laurette, d'instinct, s'était accrochée à moi. Et, -dans le même instant, une peur brusque la saisit comme à la gorge. Elle -balbutia, la voix étranglée: - ---Fargue?... dites?... Est-ce que ce n'est pas une tempête, ça?... Une -tempête comme celles qui font naufrager les navires?... - -Je compris qu'il était urgent de hausser les épaules très haut: - ---Une tempête, ma gosse? ah! là là! Dieu Seigneur!... on voit bien -que vous ne vous y connaissez pas!... Une tempête?... ça?... Mais ça -n'y ressemble pas plus que vous à une femme sérieuse!... Soyez bien -tranquille, allez! une tempête, fichtre! c'est autre chose!... - -Une deuxième lame un peu plus forte que la première enjamba cette fois -les deux jetées. Nous étions juchés sur le socle de granit qui encercle -la tourelle de pierre. L'eau ruisselante n'atteignit pas nos pieds. -Mais, contre mon dos, je sentis la tourelle entière trembler sous le -choc. - -Loreley Loredana avait levé vers moi des yeux angoissés: - ---Oh!--fit-elle,--vous faites semblant de rire, parce que j'ai peur... -Mais je vois bien que c'est une tempête... Et ... dites?... ce n'est -pas possible que l'_Ardèche_ parte, puisque c'est une tempête, n'est-ce -pas?... et une tempête comme celle-là... - -Je haussai les épaules encore: - ---Taisez-vous donc, espèce de petite folle, avec vos tempêtes... -Cette chose-là, c'est un grain... et rien d'autre! Un grain, vous -m'entendez?--Maintenant, quoique ce ne soit qu'un grain ... et, même, -un grain pas bien méchant ... possible à la rigueur qu'on retarde un -peu l'appareillage... - -Phrase malencontreuse, que j'aurais bien dû retenir!... Mais c'est -qu'en vérité, dans le temps que je la prononçais, j'aurais bien parié -dix louis contre un qu'en effet l'appareillage allait être retardé... - -Il faisait tout de bon un des plus sales temps que je me souvenais -d'avoir jamais vu sur rade. Et, que diable! on n'en était pas à un jour -près, pour ravitailler en munitions d'exercice la division navale de -l'Atlantique... - -Or, comme je formulais en moi-même cet axiome, j'eus une surprise: au -milieu de la rade-abri, divers bâtiments étaient mouillés, et, parmi -eux, ma _Victorieuse_ ... je les avais regardés tout à l'heure, pour -juger de leur tenue contre l'ouragan ... et maintenant, les regardant -derechef, j'en vis un de plus ... qui n'était pas mouillé, lui ... mais -qui, au contraire, faisait route, et venait droit vers le goulet, vers -nous: l'_Ardèche_. - -Je ne pus pas m'empêcher de la saluer d'un juron intempestif: - ---Sacrr!... Parlez du loup... - -Soudain pâlie, la gosse m'agrippa par la main: - ---Fargue?... C'est l'_Ardèche_?... Elle part?... Et elle va faire -naufrage?... - -Cette fois, je n'eus aucune peine à éclater de rire: - ---Parfaitement!--affirmai-je.--Et tout de suite, naufrage! Ici même, -contre le phare! Sûr et certain! Vous allez voir ça!... - -Ma gaieté scandalisa la pauvrette, mais la calma cependant. -L'_Ardèche_, d'ailleurs, approchait. Et je venais d'apercevoir, sur -sa passerelle, une silhouette connue, que je m'empressai de montrer à -Loreley Loredana: - ---En attendant, voici Malcy qui vous agite son mouchoir... Allons! -dépêchez-vous de lui répondre comme il faut, vous, la naufrageuse! - -L'_Ardèche_ passa, prompte comme une mouette. Je vis qu'elle obliquait -au large, pour résister aux lames qui la drossaient contre la jetée. -Dans une accalmie de trois secondes, la voix de Malcy parvint jusqu'à -nous: - ---Voulez-vous bien rentrer en ville, nom d'un ténor! vous allez piger -tous les deux un mauvais rhume!... - -D'office, je rempoignai l'enfant à bras-le-corps, et je courus à toutes -jambes vers la voiture, qui partit, grand trot. - -Comme nous repassions le pont de Recouvrance, je voulus faire rire ma -protégée: - ---Eh bien! Laurinette? il avait tout de même l'air assez gai, Malcy, -pour un monsieur qui va boire à la grande tasse? - -Elle hocha la tête et ne rit pas: - ---Oui... Mais, tout de même, Fargue ... vous avez beau dire ... c'est -bien une tempête qu'il fait... - - - X - - -Par le fait, ça y ressembla bientôt assez... - -Dès quatre heures, la rade fut consignée aux embarcations. Il me -devenait du coup impossible de regagner mon bord. Je m'en fus aux -nouvelles à la Direction du Port. Les sémaphores signalaient mer très -grosse sur la Manche comme sur l'Atlantique. Force barques de pêche -faisaient déjà côte un peu partout, et les bateaux de sauvetage avaient -du pain sur la planche. - -De l'_Ardèche_, personne, bien entendu, ne s'inquiétait. Le mauvais -temps, sur mer, cyclones y compris, n'est jamais redoutable qu'aux -bâtiments à voiles; et encore! le très mauvais, très près d'une côte -... quant aux vapeurs, la brume, seule, est à même de les embêter -sérieusement. - -J'interrogeai pourtant un camarade du central téléphonique: - ---Le sémaphore de la pointe du Raz n'a pas signalé le passage du rafiot -à Malcy? - -On me répondit que non, et qu'au surplus l'_Ardèche_, vu la brise de -sud-ouest, avait vraisemblablement piqué d'abord au large, et franchi -l'Iroise. - -(Il existe en effet trois routes navigables pour sortir de Brest, trois -routes d'eau profonde traversant la formidable ceinture d'écueils qui -entoure le Finistère: le chenal du Four au nord, l'Iroise à l'ouest, -et le Raz de Sein au sud. De ces trois routes-là, l'Iroise est -incontestablement la plus large.) - -Renseigné de la sorte,--assez vaguement,--j'errai au hasard par la -ville. La pluie tombait toujours; mais ce n'était guère qu'un crachin -pulvérisé par le vent. Je gagnai le cours d'Ajot, d'où l'on domine -toute la rade, du Portzic à la rivière de Landerneau. Le ciel opaque -n'offrait pas une éclaircie, et des lames énormes déferlaient à perte -de vue, sans trêve. L'escadre, empanachée de fumée, s'affairait à -doubler ses chaînes, et chauffait, prête à passer la nuit sous les -feux. Je vis que ma _Victorieuse_ avait même calé ses mâts d'hune[2], -comme on ne fait guère qu'en cas d'ouragan ou de typhon. - -Vers six heures, je revins à l'hôtel de Loreley Loredana, histoire -d'inviter la gosse à dîner, pour la secouer un peu de ses idées noires. - ---Madame Loredana? elle «a sorti», monsieur. - ---Comment, sortie? par ce temps-là? - ---Oui donc, monsieur! et depuis un moment, déjà... - ---Mais ... elle est sortie ... toute seule? - ---Pour sûr, monsieur! toute seule et à pied. Mêmement qu'elle n'a pas -pris de parapluie, aussi donc!... - ---Ah bah!... Mais c'est mercredi, aujourd'hui... Elle doit chanter ce -soir, il me semble? - ---Oui donc, monsieur. _Mireille_, qu'elle chantera. A preuve que le -garçon du théâtre «a venu» déjà, quérir le panier à costumes... - - - XI - - -Je dînai seul à la Brasserie, point gai. Mes compagnons des soirs -précédents me manquaient déjà, et presque douloureusement ... le grand -garçon, toujours boute-en-train ... la petite fille, si prompte à -oublier ses rôles de dame grave... Où étaient-ils au juste, et que -faisaient-ils, l'un et l'autre, en cet instant même? - -Huit heures sonnèrent. A «l'estime», comme disent les timoniers, -j'aurais cru qu'il en était au moins dix. J'entrai au théâtre. Tout -de suite je vis Loreley Loredana,--en scène comme j'arrivais, et qui -chantait,--fort paisiblement, me sembla-t-il. Mais il me semblait -mal: j'avais compté sans l'habitude des planches, vite devenue, pour -toute actrice, une seconde nature, tout à fait capable d'étouffer la -première, au moins cinq actes durant. En fait, le rideau n'avait pas -fini de tomber sur le premier tableau qu'une ouvreuse m'apportait en -grande hâte un chiffon de papier griffonné d'un crayon fébrile: Loreley -Loredana me suppliait d'accourir dans sa loge, tout de suite, tout de -suite, tout de suite!... - -Tout de suite j'accourus. - -C'était la première fois que j'entrais dans la loge de Loreley -Loredana. J'eus d'ailleurs à peine le temps d'entrevoir quatre murs -tendus d'une toile de Jouy fanfreluchée, et trois douzaines d'éventails -épinglés à ces quatre murs en manière d'ornements et d'objets d'art. -Déjà la maîtresse de céans s'élançait à ma rencontre: - ---Fargue!... vous savez?... c'est vrai!... il a fait naufrage!... - -Et elle fondit en sanglots. - -Bouche bée, je la regardai. - -Elle était bien la plus extraordinaire de toutes les femmes désespérées -que j'eusse jamais vues. Malgré ses larmes ruisselantes, malgré le -profond hoquet qui la secouait des pieds à la télé, comme l'orage un -arbrisseau, j'aurais défié n'importe qui de prendre au tragique la -désolation de ce bébé aux joues en pommes d'api. Pour comble, elle -était accoutrée à l'inverse de toutes les modes funéraires: elle -venait d'échapper aux mains de l'habilleuse, et son costume comprenait -seulement des bas, un pantalon à rubans roses, et une sorte de -cache-corset qui découvrait deux épaules grosses ensemble comme trois -liards de beurre. Ajoutez un maquillage effarant: du blanc gras, du -rouge et du noir plaqués au petit bonheur sur le visage pas encore -«fait», et les larmes zébrant le tout. En n'importe quelle autre -occurrence, j'aurais ri six heures de suite. En cette occurrence-là, il -me fut impossible de pleurer. - -Je répétai seulement, beaucoup moins inquiet qu'ahuri: - ---Il a fait naufrage? - -Et, d'un coup d'œil circulaire, je cherchai dans la loge un indice, une -épave. - -Je ne vis rien, sauf, assis dans un coin, sage et penaud, un petit -imbécile que je connaissais pour l'avoir rencontré cinq ou six fois -dans tous les endroits où l'on fait la fête et à qui la fréquentation -assidue des endroits susdits tenait lieu de métier. - -Sous mon regard il se leva, déférent: - ---Vous n'avez pas encore appris la sinistre nouvelle, capitaine? On -ne fait qu'en parler dans toute la ville... L'_Ardèche_ s'est perdue -corps et biens sur les Pierres Vertes ... ou sur les Pierres Noires ... -enfin, quelque part de ce côté-là ... on ne sait pas exactement... - -Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est pas du tout la même -chose. Il s'en faut de pas mal de milles. Je respirai un bon coup -d'air. Quand un navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux -qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores indiquent -toujours avec précision le caillou dont il s'agit. En foi de quoi -l'_Ardèche_ ne pouvait s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni -sur les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer. - -Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana se garda d'en rien -croire. Elle avait repris son antienne du matin: - ---Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur. Mais ce n'est pas la -peine, allez! Fargue! je le sais bien, allez! qu'il a fait naufrage! -Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!... - -Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce nonobstant, avait -entrepris de continuer son office, et s'efforçait de passer une robe -sur le malheureux petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant -et grotesque. - -Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours assis dans son coin: - ---Monsieur,--lui dis-je, assez rudement,--votre canard n'a ni queue ni -tête. D'où sort-il? qui l'a lancé? - -Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très affirmatif: - ---On ne fait que parler de cela, dans toute la ville. Et il se pourrait -malheureusement bien, capitaine... - -Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé était d'en -débarrasser la loge: - ---Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de peine à nous -rapporter des nouvelles précises. Courez en chercher, et revenez, soit -ici, soit, après le spectacle, à la Brasserie, où nous souperons, -mademoiselle Loredana et moi. Courez, monsieur! - -Et je le poussai dehors. - -Dans le même temps, l'avertisseur cognait à toutes les portes: - ---En scène pour le deux! en scène!... - -L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée, Loreley Loredana -se redressa et fit face à son miroir, patte de lièvre au poing. - -J'en profitai pour affirmer, solennel: - ---Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein? Eh bien! parole -d'honneur! si l'_Ardèche_ avait vraiment fait naufrage, personne ne -pourrait rien en savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!... - -Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me regarda au fond -des yeux, pensive et sombre. Puis, comme l'avertisseur braillait -derechef dans le corridor, elle s'en fut où on l'appelait. - - - XII - - -A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et le saumur très sucré -dont Loreley Loredana raffolait à l'ordinaire. Mais, cette fois, les -écrevisses eurent tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction. - -Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore reparu, et je commençais -à croire qu'il ne reparaîtrait pas. Sans doute, et quoique «toute la -ville ne parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur le naufrage -prétendu n'avaient-ils pas été faciles à rassembler. Je fis là-dessus -diverses plaisanteries d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement -mieux appréciées que le saumur et les écrevisses. - -Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue calme. Et, n'eût été -que ce calme-là ne ressemblait de près ni de loin à la gaieté de -naguère, dont il ne restait plus vestige, j'aurais jugé la situation -satisfaisante. En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir le coup de -théâtre qui se préparait. - -Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata. - -Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je m'apprêtais à donner -le signal de la retraite, «puisque l'_Ardèche_ ne voulait décidément -pas faire naufrage avant le lendemain...» - -A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois nommé, entra. Et, dans la -bouffée d'air froid qui passait la porte avec lui, je sentis venir une -catastrophe. - -Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée. Elle regardait -droit devant elle, avec des yeux très fixes. Elle battit deux fois -des lèvres, pour balbutier un seul mot, qui, dans ses trois lettres, -enfermait déjà tous les désastres: - ---Oui? - -Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable que si «toute la -ville» eût collaboré pour la combiner telle, exprès: - ---Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur. C'est un vapeur -norvégien qui a apporté la nouvelle. L'_Ardèche_ a coulé bas près de la -chaussée de Sein, au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu... - -D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à tout hasard. Ce -fut à peine assez tôt pour recevoir Loreley Loredana, qui tournoya, -puis s'abattit, comme frappée d'une balle. - -Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase du jeune idiot: - ---Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas l'_Ardèche_ qui a -péri, c'est un autre navire à peu près pareil, à vapeur ou à voiles... -On ne sait pas au juste, mais on est sûr... - - - XIII - - -Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre et pas mal de -serviettes mouillées pour ranimer Loreley Loredana. - -A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y gagnai pas grand'chose: -en un clin d'œil l'évanouissement fit place à la plus violente crise -de nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent incontinent -revenir à la charge. - -J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des tables de marbre, et -je l'y maintenais à deux mains, aidé par tous les consommateurs de -bonne volonté, qui tous me prodiguaient des conseils innombrables. -Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma besogne, laquelle -n'était point facile: ce corps de poupée se démenait avec une étonnante -vigueur. De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés -d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes distinctes se -firent jour. J'entendis le nom de Malcy, plusieurs fois répété. En même -temps, les convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en quelque -sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre mes mains qu'une toute petite -fille très malheureuse, et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer. - -Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester là, dans ce -café, sous trop de regards curieux. Mais ça lui était maintenant bien -égal, qu'on la regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était mort. -Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement sûr... Il -était mort. Et elle l'avait tant aimé, tant aimé, tant aimé... - -Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre litanie navrante. Vainement -j'essayai de parler raison, de protester, de dire qu'on ne savait pas, -qu'on ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait savoir. Vainement -j'affirmai, moi, qu'il n'était pas mort. On ne m'écoutait pas. On ne -m'entendait pas. La voix dolente continuait sa plainte.--Il était mort. -Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort sans avoir su comment -elle l'aimait, et combien. Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle -avait toujours eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce qu'elle -aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément. Elle aimait, et -elle était aimée. Car elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!... -qu'elle avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt revenu, -revenu amoureux, avec tous les baisers dans sa bouche. Elle le savait, -qu'ils se seraient alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme -les amants des légendes ... et des opéras... Maintenant, plus rien. -C'était fini.--Fini.--De tout ce bonheur, plus rien ne subsisterait, -qu'une tombe où s'agenouiller pour pleurer le cher, cher mort... - -Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?... puisque c'était -l'impitoyable mer qui avait commis le crime?... Non!... il n'y aurait -pas même de tombe. Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni -sépulture, sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la fin, le -pousseraient, le rouleraient... - -Sur la plage ... où les vagues... - -La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet. Le corps menu, -effondré sur la banquette de velours, où mes deux mains le soutenaient -pour l'empêcher de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse. -Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux agrandis fixés sur -mes veux: - ---Fargue!... Puisqu'il a fait naufrage?... c'est, dans la baie des -Trépassés que les vagues le pousseront, n'est-ce pas?... Oh! je me -souviens! il me l'avait dit, lui-même! - -Fiévreuse, galvanisée, elle agrippait déjà son chapeau demeuré sur la -table de marbre, s'en coiffait, enfonçait les épingles... - ---Fargue!... Vite, vite!... partons! Vous me conduirez, dites?... Oh! -oui! vous me conduirez là-bas! vous ne m'abandonnerez pas!... - -Effaré, ne comprenant pas encore, je m'étais levé aussi, j'allongeais -une main vers mon pardessus: - ---Je vous conduirai? mais où?... où est-ce que je vous conduirai ma -gosse?... - -Elle m'avait pris la main, elle m'entraînait vers la porte: - ---Mais là-bas, bien sûr! à la baie des Trépassés!... Allons, partons! -vite, Fargue, vite!... - -Nous étions déjà dans la rue. - -Mais là, sous l'aigre bruine que le vent furieux nous jetait au visage, -je m'arrêtai net, et je protestai: - ---Mon petit! vous êtes tout à fait folle, ce coup-ci?... Voyons! vous -voulez aller au Raz, pour chercher le cadavre de Malcy? de Malcy qui -n'est pas plus mort que vous et moi? - -Elle haussa ses épaules de fillette, désespérément: - ---Oh! Fargue!... mon ami!... A quoi bon? maintenant?... puisque je sais -qu'il est mort! Ne mentez plus, Fargue. Venez plutôt, venez tout de -suite. - -Mais, à la fin, ça devenait trop saugrenu, et j'avais perdu patience: - ---Ah! non! par exemple!... je ne suis pas fou, moi, si vous êtes -folle!... Non, non, non, et non! jamais de la vie!... - -Elle ne se fâcha pas. Elle eut seulement un très large geste, résigné -et résolu: - ---C'est bien. Tant pis. Comme vous voudrez, Fargue. Ne venez pas. -J'irai toute seule. Adieu, Fargue. - -Elle me quitta, sans hésiter. Elle s'éloigna, rapide, coupant -en diagonale l'immense rectangle du Champ de Bataille noyé de -pluie.--Petite ombre pataugeant dans les flaques où dansait le reflet -des réverbères, parmi la plainte des arbres et le hurlement des rafales. - -Moi, je restai dix secondes, planté comme un terme sur le bord du -trottoir, à la regarder s'en aller. Puis je courus après elle: - ---Laurette, Laurette!... mon chéri!.... - ---Ah!--fit-elle, de sa mince voix douce.--Je savais bien que vous -viendriez avec moi... - ---Mais non! Laurette!... - ---Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous serons à la gare dans -cinq minutes. Savez-vous s'il y a un train bientôt? - -Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision était prise. Je ne -songeais plus qu'à faire en quelque sorte la part du feu. S'il fallait -absolument aller au Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas -ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait dormi, quand on serait -moins las, quand on aurait fait les préparatifs indispensables... - -Et d'abord il me fallait encore une permission, à moi, une permission -de plusieurs jours. Et elle, Loreley Loredana, avait le théâtre à -prévenir... - -Non sans peine, j'eus gain de cause, après une discussion serrée. -Loreley Loredana consentit à rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour. -Je crois bien d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir dûment -constaté, horaire en main, qu'il n'existait aucun train de nuit... - - - XIV - - -Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,--nuit du mercredi -9 au jeudi 10 janvier 1895, comme un somnambule hydrophobe: moitié -délire, moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit matin, -courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux orteils. - -Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier fut encore une nuit -délectable, en comparaison des cinq nuits suivantes,--en comparaison de -la nuit du 10 au 11 pour commencer! - -Il y eut la journée, d'abord.--Dès patron minet, il me fallut galoper -d'un bout à l'autre de la ville, et de la rade, pour préparer -l'absurde voyage. Quatre bonnes heures durant, je ricochai de la -Préfecture Maritime au théâtre, du théâtre à la _Victorieuse_, et de -la _Victorieuse_ à l'hôtel, où Loreley Loredana, prête avant l'aube, -piétinait en m'attendant. - -A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble le train pour -Quimper, où nous arrivions à quatre heures quarante-sept.--Oh! je me -rappelle tous les détails!--Là, il fallut attendre interminablement -la correspondance de Douarnenez. Il faisait déjà nuit noire. Loreley -Loredana refusa d'ailleurs de quitter la petite gare, et, muette, le -front bas, les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes durant les -rails luisants de pluie et le ballast noir de suie. - -A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, nous -emporta enfin. Mais ce n'était pas la dernière étape. A Douarnenez, -tout recommença: l'attente interminable, le quai désert, puis le -rembarquement dans un nouveau train, plus ignoble encore que le -précédent. Et, derechef, nous repartîmes à travers la lande nocturne, -sinistre sous son manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure -qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort et il ventait plus -aigre. Vers huit heures, ce fut le bout des rails, à Audierne. Et nous -n'étions pas encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine de -kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique voiture disponible, et -ce furent alors des pourparlers exaspérants pour obtenir que cette -voiture nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit s'avançait -cependant, plus sombre et plus sinistre de minute en minute. Sur la -route, où maintenant nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun -se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes luttaient -mal contre l'obscurité opaque; et c'était seulement à ses grondements, -plus formidables que tous ceux de la foudre, que je devinais l'océan -proche. Je l'entendais battre sans trêve le pied de la falaise, à cent -pas du chemin, plus près parfois. Et les chevaux trottaient toujours, -interminablement. Par les portières très mal closes, toute l'humidité -glaciale de la lande entrait et perçait nos manteaux, nos vêtements, -notre linge. A côté de moi je sentais le pauvre petit corps de la -voyageuse, raidi de fatigue et de froid... - -Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. Il était minuit, ou -presque. Une servante effarée nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes -peines. Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une chambre -blanche, du feu, un lit... - -Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis le départ, parla: - ---Où est-ce?... la baie des... - -Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles. - -J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord: - ---Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il fera jour. - -Elle secoua la tête: - ---Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite. - -Cette fois, je la crus, à la lettre,--médicalement,--démente... - -Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est bâtie au plus -haut de la falaise, et domine la mer de quatre-vingts mètres à peu -près. Et néanmoins le fracas des lames déferlant sur les deux faces du -promontoire était si violent que nous étions forcés d'élever la voix -pour nous entendre... - -Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. Très doucement, je pris -dans mes deux mains la menotte glacée: - ---Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez plutôt!... Ce n'est -pas la peine, à présent, de commencer les recherches... Nous n'y -verrions pas clair ... pas clair du tout... - -Mais elle secoua encore la tête: - ---Si. Demandez une lanterne. Tout de suite. - -Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de cette même voix très -douce dont elle soulignait ses entêtements les plus inflexibles: - ---Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... et puis allez vous -reposer, Fargue ... mon cher Fargue... Vous êtes trop fatigué, vous, je -comprends bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute seule, -je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez seulement la lanterne. Tout -de suite. - -Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?... - -Et je vivrais des siècles,--sans oublier cette heure nocturne -... extravagante, oui ... et macabre ... mais par dessus tout si -douloureuse qu'elle cessait absolument d'être grotesque, malgré -l'absurdité sans nom de toute l'aventure... - -... Des siècles, en vérité!--sans oublier ce chaos prodigieux de la -mer, du ciel, de la terre, confondus, enchevêtrés, roches à lames, -lames à rafales, pêle-mêle, tels, dans leurs plus sanglantes étreintes, -deux ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,--sans oublier -cette écume blême des flots phosphorescents, seule, lueur qui, par -intervalles, perçait la surnaturelle obscurité. - -Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!--sans oublier le -petit fantôme pâle, épuisé, à bout, qui vacillait devant moi, dans le -halo trouble de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de larmes -plus amères que l'océan même, s'usaient désespérément à fouiller et à -sonder, pierre par pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit... - - - XV - - -Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley Loredana, tout -d'un coup, trébucha, écrasée de fatigue, et tomba. - -Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à l'auberge du Raz. - -Comme une toute petite fille ensommeillée, je la déshabillai, je la -couchai. Mais elle avait outre-passé sa faible vigueur. Et, au lieu -du repos, ce fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans -gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je n'osai cependant -pas quitter le chevet de la malade, à cause du grand vent terrible qui -secouait toute l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore le -pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana. - -Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais dans son lit: - ---Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les vagues mettent longtemps -à pousser les ... les trépassés ... jusque dans la baie?... - -Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire. J'entonnai donc -une fois de plus le refrain: - ---Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme qu'il n'est pas mort. Je -vous jure qu'il n'est pas mort. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il -n'est pas mort... - -Et une idée me vint, qui me parut très propre à ramener un peu de calme -dans la petite tête trop chaude: - ---Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ... écrivez-lui! -Écrivez-lui une belle longue lettre, où vous lui raconterez tout... -Vous verrez: ça le fera joliment rire, quand il la recevra!... Et, -quand il reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui, -Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez que c'est là sa première -escale... - -J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le succès de ma proposition. -A ma grande surprise, Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat. -Et il fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer papier, -crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit, pour faire pupître et -fauteuil... - -Et incontinent Loreley Loredana commença la belle longue lettre. Je lus -les quatre premiers mois, au haut de la première feuille:. - - - _Mon chéri, mon amour..._ - - -Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces quatre mots-là, s'en -étonnerait sans doute un peu... - -Interrompue par des pauses de sommeil, la belle longue lettre, très -belle et encore plus longue, fut achevée seulement au soir. Et, tout de -suite, tout de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la mettre à -la poste. - -Alors, moi, mal inspiré, je dis: - ---Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir tranquille... - -Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures, Loreley Loredana -se releva d'un bond: - ---Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite, vite ... pendant qu'il fait -encore jour.--je suis guérie, vous savez!--retournons à la baie!... -S'il y était, songez! - -Il fallut retourner. - - - XVI - - -Or, cinq jours passèrent ainsi.--Cinq jours, durant lesquels Loreley -Loredana, obstinée, chaque soir et chaque matin chercha, d'un cap à -l'autre, sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le cadavre de -l'homme qu'elle aimait;--et, ce néanmoins, têtue, chaque après-midi -écrivit à ce même homme une longue lettre d'amour... - - - XVII - - -Car la fin n'arriva que le sixième jour. - -Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions de l'auberge, -Loreley Loredana et moi, pour descendre à la baie, selon l'immuable -protocole, quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur -parut... - -Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais n'en attendait point, -allait passer outre. Un pressentiment m'arrêta, et je retins ma petite -compagne. - -Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de ses yeux, en -abat-jour; puis, ayant bien considéré Loreley Loredana: - ---C'est vous,--dit-il, en tendant une enveloppe bleue,--c'est vous que -vous vous appelez comme c'est qu'il y a écrit là? - -Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme clos. - -Le facteur expliquait: - ---Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue de Brest, aussi -donc. Et à Brest, alors ... d'où que vous aviez parti ... on a fait -suivre pour Audierne, par la voie postale... - -Loreley Loredana avait pris le télégramme, et l'ouvrait d'un doigt -prompt. - -Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela... - -Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à la soutenir. Elle -n'était pas tout à fait évanouie. Elle put me tendre le papier bleu. Je -lus à mon tour: - - - _Madame Loredana._ - - _Théâtre Brest._ - - _Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse tendrement et - follement ma chère petite amoureuse aimée._ - - _Malcy_ - - -Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi: «Ouf!» - -Parce que,--n'est-ce pas? - -Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage; mais, tout de même, -à la longue, le contact de ce désespoir et de ce deuil, perpétuellement -accrochés, en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la manche d'un -vêtement pas encore noir ... pas encore ... mais... - -Oui, décidément: «Ouf!» - -Sur quoi je regardai Loreley Loredana. - -Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue. Et elle continuait de -se taire. - -Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs vivantes, le sang -remontait à ses joues. Bientôt il y afflua. Et Loreley Loredana fut -rouge. Rouge... - -Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit trois pas, distraite, -hésitante ... puis, soudain, rentra dans l'auberge, sans m'avoir rien -dit encore. - -Une heure après,--j'avais cru bon de la laisser, si j'ose dire, cuver -sa joie ... évidemment immense ... totale ... absolue!--une heure -après, donc, je frappai à sa porte. - -Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla fort calme ... froide, -peut-être... - -Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à main,--ce petit sac à -main, que j'avais eu beaucoup de mal à la persuader d'emporter, sept -jours plus tôt, au départ de Brest.--Elle y empilait, hâtive, toutes -ses affaires, éparses sur le plancher autour d'elle. Sans lever le nez, -elle m'interrogea: - ---Fargue?... à quelle heure le train pour Brest, à la gare d'Audierne? - -Un peu déconcerté, je répondis: - ---Je ne sais pas, Laurette... - -Elle répliqua: - ---Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer! - -Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude. Par intervalles, -elle crépitait même, blanche, sèche et cassante, comme givre... - -Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait. - - - XVIII - - -Dans le train du retour, elle ne parla pas plus qu'elle n'avait parlé, -sept jours auparavant, dans le train de l'aller. Mais ce n'était pas le -même silence. - -Moi, je me taisais comme elle. - -A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai l'indispensable -question: - ---Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que... - -Elle coupa la phrase: - ---A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y tout seul: il faut -que je passe d'abord au théâtre... - -Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de rue... - - - XIX - - -Après... - -Après ... deux mois et demi après, par un joli soir d'avril, -l'_Ardèche_, retour d'Atlantique, reprit son ancrage dans l'avant-port; -et le youyou de Malcy rencontra mon canot-major à l'accostage du pont -Gueydon,--comme naguère il avait fait... - -Nous criâmes ensemble, Malcy et moi: - ---Bonjour! - -Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes, une fois de plus, -l'interminable escalier qui joint le port militaire à la ville. - -A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret: - ---Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?... - -Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre un obstacle. - ---Oui?... Loreley? eh bien?--fit-il. - -Il questionnait lui-même au lieu de répondre. Etonné, je le regardai: - ---Eh bien? quoi?--répéta-t-il.--Loreley Loredana?... qu'est-elle -devenue?... - -Je haussai les sourcils: - ---Comment? tu ne sais même pas?... - -Il s'impatienta: - ---Mais non, parbleu! je ne sais même pas!... je ne sais même rien!... -Allons, dis vite!... Que diable?... quoi?... Morte, hein? - -Je sursautai: - ---Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as de bonnes!... Pourquoi, -morte? Elle était encore ici, il y a quinze jours, bigrement vivante, -je t'assure!... et même fraîche comme un camélia... Elle est partie -avec la troupe, le 15 ... quand la saison théâtrale eut pris fin... - ---Ah!--fit Malcy. - -Il demeura silencieux une longue demi-minute. - -Puis, tout à coup: - ---Alors?--reprit-il, impatient soudain;--alors? Fargue, explique!... - ---Expliquer?... quoi? - ---Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley Loredana, après m'avoir -écrit les six lettres que je reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me -croyait à cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six -lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même plus à mes -lettres ... plus jamais, jamais plus!... du jour qu'elle me sût vivant -et sauvé? - -J'écarquillai les yeux: - ---Non?... elle ne t'a plus écrit? - ---Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire. - ---Ça!... par exemple!... - -Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait, les sourcils en -arc: - ---Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre, cette -histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A votre retour du Raz, tu -as continué à la voir?... que disait-elle?.... parlait-elle encore de -moi?... - -J'écartai les deux bras: - ---Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la voir ... sauf de très loin -en très loin... Réfléchis donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait -ouvert toute son armoire à secrets ... et à deux battants, si j'ose -dire!... Ça la gênait quelque peu, par la suite... Et j'ai bien vu sa -gêne... Dame! ça n'était pas fait pour la publicité, le mystère de -votre amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il n'aurait pas -fallu que je susse ... puisque vous ne m'aviez jamais soufflé mot ... -avant... - -D'un geste vif, Malcy me coupa: - ---Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ... comme tu veux bien le -nommer ... n'oublie pas qu'il ne fut amour que dans l'imagination de -Laurette! et qu'à dater du jour de ma noyade présumée... - ---Au fait ... c'est vrai... - -Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions maintenant le pavé -boueux de l'inévitable rue de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de -nouveau, et mit sa main sur mon épaule: - ---Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade? Je vais te la dire! -mademoiselle Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée -deux fois, au cours de notre petite aventure: la première fois, quand -elle m'a cru mort; la deuxième fois, quand elle s'est crue amoureuse... -Et, deux fois détrompée ... donc, deux fois ridicule... - ---Oh! ridicule?... - ---Ridicule à ses yeux de femme, oui! - ---Admettons... - ---Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais revoir vivant, -l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort. - ---Éternellement? - ---Éternellement. Ou même davantage. Trois mois, par exemple. Quatre -mois, peut-être ... qui sait!... - ---Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que tu viens de dire? - ---Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie? - - -[1] _Sud-ouest_. La prononciation _suroît_ est obligatoire. De même, -comme _nord-ouest_ se prononce _noroît_, et _sud est, suêt_. Usage -naval généralisé. - -[2] Quoique l'=h= du mot _hune_ soit aspirée, l'usage naval exige qu'on -prononce et qu'on écrive _mât d'hune_ et _vergue d'hune_. - - - * * * * * - - - IDYLLE EN MASQUES - - - _à Max Hellé_ - - - I - - -_SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL» EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE -«MARIAGES»_ - -Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant de toutes -manières, et rentré récemment d'une campagne lointaine, correspondrait -pour mariage avec vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque, -spirituelle, et pas calculatrice.--Carte d'identité 4.271, poste -restante, Toulon. - - - II - - - _Au porteur de la carte d'identité 4.271, poste restante,_ - - _Toulon._ - - _(Var)._ - - - Paris, 1er janvier 1902. - - - Monsieur le correspondant inconnu, - - -D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très peu, oh! -mais,--_très peu!_--à ce conte bleu d'un officier n'ayant jamais -découvert, ni à Toulon, ni dans aucune de ses «campagnes lointaines», -la moindre âme sœur.--Dites, monsieur?... faut-il que vous soyez -difficile, tout de même?... Et faut-il que vous me supposiez -candide?... Je le suis! mais pas tant que ça... Et puis j'ai un petit -doigt ... et mon petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement, -en l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, mes -lieutenants, dans le carré de votre navire, quand fut rédigée en -collaboration la petite annonce attrape-mouches? Et encore! je suis -bonne de vous donner du galon! Combien plus vraisemblable, le malin -cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura inventé cet ingénieux -moyen de rire aux dépens d'une crédule petite oie!... - -Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. Nous sommes entre -femmes, c'est plus correct. Vous voulez rire, je veux rire aussi; -distraction bien inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous voici -forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de faire de la couleur -locale,--d'inventer des récits de guerres et de voyages!... Je les aime -beaucoup, et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que je vais -recevoir... - -Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature doit nous amener -à un mariage? Mon Dieu! moi qui ne veux pas du tout, mais là,--pas du -tout!--me marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué! -Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... si les lettres sont -_très_ entraînantes!... Des lettres navales, cela doit griser un peu. -D'autant que je suis fille d'officier, et que j'ai un furieux faible -pour tous les panaches! - -En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi écrivez-vous que -vous êtes indépendant? indépendant ... quant au cœur?... ou quant au -caractère?... ou par la fortune?--Quant au cœur, j'y compte bien, -puisque vous parlez de mariage.--Quant au caractère... Aïe! gare à moi, -qui jamais au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop féminines de -douceur, de patience et de résignation (C'est maman qui me le reproche -vingt fois par jour.) Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour -faire bon ménage?--Indépendant par la fortune, peut-être? riche?--Mais -non! vous ne le diriez pas, puisque vous cherchez une jeune fille -«pas calculatrice»... Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne -m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage d'affronter la -misère dorée, compagne inséparable de l'épaulette, en notre doux pays -... je sais cela... Non, pas calculatrice.--Romanesque? Oh! oui!... -et la preuve, c'est que je vous écris.--Jolie? Non. Pas laide tout de -même. J'ai des cheveux châtains, des yeux jaunes, un nez retroussé, une -grande bouche. Une photographie vous en dirait davantage? D'accord. -Mais je n'ai pas de bonne photographie ... et en aurais-je que je n'en -enverrais pas à un inconnu. - -Spirituelle? Pas du tout!--Mais soyez prudent, monsieur! ne cherchez -pas une femme qui ait trop d'esprit... - -Voilà pour moi.--Parlons de vous. Votre annonce garde une réserve qui -enrage ma curiosité... Êtes-vous grand, petit, blond, brun, blanc, -nègre? bon, méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un domino -masqué!--Monsieur, levez un peu le masque! - -Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, puisque je -me suis prise à votre attrape;--mais riez avec indulgence: je n'aurai -vingt ans que ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!--Pas? - -Pour finir:--aurez-vous assez de confiance en moi, et me -croirez-vous?--si je vous dis que c'est la première fois que j'écris -une lettre ... une lettre que maman ne lira pas ... et la première -fois,--dame! vous pensez!... pauvre maman!--que je réponds à une -annonce de journal?... - -Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur... - - (Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.) - - - III - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 4 février 1902. - - -Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu cinquante-trois -lettres de femmes?... O Marcel Prévost, où es-tu!... Cinquante-trois -... et c'est _ma_ lettre qui se trouve élue favorite de ce petit -harem?--C'est bien beau pour être vrai.--Enfin, passons... Vous -m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant que vous tracez de -vous-même, être un peu fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas -croire un mot de tout ce que vous m'écrivez? - -Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes questions, et vous -avez le talent d'être très vraisemblable. Malgré quoi, j'ai contre -vous une défiance instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à -l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une association de -jeunes filles... C'est très, très difficile de passer tout d'un coup -à la conviction contraire... Vous êtes un officier, réellement? un -seul? bien sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant que la -franchise: donc, si vous m'avez menti, et si vous avez la méchante -pensée de continuer à me mentir dans vos lettres, restons-en là tout de -suite, voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil de s'écrire -comme nous nous écrivons, par fantaisie, sans but, pour rien... - -En somme, vous me donnez bien une espèce de preuve de votre sincérité: -ce nom d'Henri Précy ... vous me prévenez très loyalement que c'est -un nom de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela. Vous me le -dites donc par goût de la vérité. Merci... Je ne vous demanderai jamais -qui vous êtes vraiment,--ni vous qui je suis, n'est-ce pas?--Gardons -nos masques, c'est prudent et honnête de part et d'autre. Au fait, -j'ai reçu votre portrait. Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ... -sauf, pourtant trois mèches blanches qu'il me semble bien distinguer -au-dessus de votre tempe?... Des cheveux blancs, brrr!... Enfin! je -tâcherai de les oublier... - -Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite par deux -personnages bien différents: l'un, sentimental et romanesque; l'autre, -impitoyablement railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en -bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante d'avoir pleuré -parfois, et de n'avoir jamais fait pleurer autrui? Cela me rassurerait -... mais que dira le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine -«escrime» du cœur «_ou_» de l'esprit... Voilà un «_ou_» qui m'inquiète! -Si je m'embrouille, moi? Et si les fleurets sont mal mouchetés?... -Enfin! laissons faire le hasard... - -Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, ne sont pas les -miennes...) Ah!... j'allais oublier: je ne veux pas de ce que vous vous -permettez d'envoyer à mes mains!... elles sont trop grandes pour être -baisées, mes mains, d'abord ... sans compter qu'entre bons amis, il -n'est jamais besoin que d'un cordial _shakehand_. - - - IV - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 26 février 1902. - - Monsieur mon ami... - - -Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... croyez-vous que nous -soyons déjà amis? Hum!... je me figure l'amitié sous les traits d'une -sage personne, rebelle aux coups de foudre... - -Maintenant, pour commencer:--Je ne demande comme vous qu'à déposer mon -bouclier de scepticisme et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La -confiance est une chose très douce, d'accord!... et, mon Dieu! j'avoue -que cela me tente de me confier à vous... Mais ... mais je relis vos -lettres ... et je constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé de -plus adroites pour bien exalter l'imagination d'une jeune fille trop -romanesque.--Auriez-vous eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela -serait peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en tout cas je -ne serai pas dupe. - -C'est bien entendu?--Alors causons... - -Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude de fureter dans mes -affaires, et je n'ai nul besoin de brûler vos lettres.--Pauvre maman! -Mes incartades ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui -je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: je lis, j'écris, je -sors, je reçois mes amies, j'ouvre mon courrier,--sans une question, -jamais.--(J'aurais pu vous donner mon nom, mon adresse ... je pourrais -le faire encore ... mais ce serait lever le masque: non!) - -Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je suis trop sincère pour -vous dissimuler le plaisir tout neuf que me font vos lettres... En -les ouvrant, j'ai presque des palpitations, maintenant... Dites? vous -appelez _charmant_ le jeu que nous jouons? Est-ce pas _dangereux_ qu'il -faudrait dire?--Moi qui me suis tant moquée des alouettes prises au -miroir!... voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon cœur ayant -bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?--Non, tout de même!... - -Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? Cela ne me déplaît -pas de vous savoir ainsi... Moi-même, je me suis fait une armure -de raillerie, et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde. -On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, je cache une -sensiblerie déplorable; et je crains bien que, le jour où je me -toquerai de quelqu'un, ce ne soit tout de bon... - -A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... Tant mieux! ça -m'amuse de vous répondre.--A quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous -quelquefois. A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je me demande -parfois si le bonheur existe?... si les poètes n'ont pas trop -d'imagination?... et si l'on voit encore, au vingtième siècle, des -mariages d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est délassant. -Lorsqu'on est fatigué de voir danser autour de soi les pantins de -la vie, pourquoi se refuser un tour de valse au pays bleu? Quant à -me bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours de spleen, -impossible! le héros manque... - -Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... et je vous -écris... J'ai pianoté autrefois, mais je n'avais pas l'étoffe d'une -artiste, et j'ai renoncé... Je mets un beau livre au-dessus de tout, -mais je trouve qu'il y a très peu de beaux livres... - -Mes antipathies? Je déteste successivement tous les messieurs qu'on -veut me faire épouser.--N'est-ce pas? ces tyrans! qui voudraient me -réduire en esclavage!--Je déteste aussi les sots qui ne savent que -parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les dames qui se -confessent trop souvent. Je déteste les messieurs qui font la cour à -trop de dames. Je déteste le soleil quand je suis triste, les nuages -quand je suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. Enfin -... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble que ... je détesterai -tous les autres! - -Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, un peu. La danse, -davantage ... et encore! cela dépend du danseur. Paris, beaucoup. La -campagne, tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la plaine. -J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, la foule quand elle -est bien bruyante, les chats quand ils sont petits, les oiseaux quand -ils ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon mari, quand j'en -aurai un... - -J'espère que vous serez content, vous qui aimez les longues lettres! -J'ai peut-être dit des bêtises? Tant pis, c'est votre faute. - -A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de le retirer, ce baiser -sur mon front: j'allais me fâcher rouge!... Et ... d'ailleurs ... où -l'auriez-vous posé, je vous le demande?... mes cheveux dégringolent -toujours jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! une -poignée de main ne vous suffit plus? Tant pis pour vous, vous n'aurez -que cela, et rien davantage!... et je vous tire ma révérence. - -Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... mais il est horrible: - -EUGÉNIE. - -Vous me demandez de penser un peu à vous? Je crois que je commence à y -penser trop... - - - V - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 20 mars 1902. - - -Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire ou me fâcher... - -Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en pleine figure,--et un -peu brutalement,--une immense tirade sur l'amour, une tirade longue -comme ça, et qui figurerait honorablement dans n'importe quel sermon de -carême... Eh! là!... je ne me souviens pas le moins du monde d'avoir, -dans aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ... ni -surtout votre reproche un peu blessant de vouloir «faire dérailler -notre amitié...» Avouez en tout cas que c'est convenablement comique, -_vous_ sermonnant _moi!..._ Le loup devenu berger, hein? Relisez La -Fontaine... - -Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante... -Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?) expérience, ne sont pas tombés -dans l'oreille d'une sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour -... et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi long qu'un -enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!... Merci, monsieur... - - - VI - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 2 avril 1902. - - -Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai pris la mouche -très sottement.--Que voulez-vous! j'ai un petit amour-propre fort -ombrageux ... et--je vous avoue cela tout bas--vous l'aviez piqué au -vif... C'est oublié, pas? - -... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! Eugénie! pouah! -ça sent la vaisselle et les balayures!--Eh mais!... choisissez-moi -un nom, vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de votre -goût.--Autre chose: une question saugrenue, qui me brûle le bout -de la langue:--Qu'entendez-vous par ces mots que je lis dans votre -lettre: «Faire la cour,--_la vraie cour_,--à une femme...». Dame! plus -tard, quand on me fera la cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y -reconnaître!... - -Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler Henriette. En toute -franchise, et coquetterie bien à part, j'aime mieux que mon ami soit un -homme. Je ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que vous êtes -Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance en vous, que je me -livre et m'abandonne plus peut-être que je n'ai jamais fait encore. - -Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais culottes!» Monsieur -mon ami, vous me dites déjà beaucoup de choses qu'on ne dit pas -habituellement aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis -pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je devenais -Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous allez choisir... - -Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je ne veux pas manquer -le courrier: mon ami croirait un jour de plus que je le boude ... et je -veux, au contraire, qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je -commence à avoir pour lui. - - - VII - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 10 avril 1902. - - Monsieur, monsieur! - - -Comme vous me punissez durement de toutes mes imprudences! Oui, c'en -était une, et bien téméraire, de commencer à vous écrire. Mais ... je -ne m'en aperçois qu'aujourd'hui!... - -Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous! à moi! Mais, -quand bien même j'aimerais quelqu'un ... oui! quand j'aimerais, fût-ce -à en perdre la tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et -assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!... - -Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même répondre à cette -injure!... Oui ... pourquoi est-ce que je vous écris?... Mon Dieu! -comme je suis faible, comme je suis lâche!--Pourquoi? pourquoi?--Au -fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence que j'ai -commise en vous écrivant la première vous donne peut-être le droit de -me juger très mal. Vous ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon -masque. - -Mais--écoutez-moi bien:--plus de ces mots-là entre nous ou tout est -fini!--J'attends votre promesse.--Au revoir, ou adieu. - - - VIII - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 17 avril 1902. - - -Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise; je me suis fâchée, -vous vous êtes fâché; nous avons eu tort tous les deux. Mais je vous -demande pardon la première!--Vous le voyez bien, monsieur mon ami, que -je ne demande qu'à vous croire! - -Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi. Je serai _Ninon_, -puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce qu'une certaine madame de -Lenclos ne s'est pas appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce -rapprochement une nuance perfide... Monsieur mon ami! songez que je -suis une petite fille, aux idées tout à fait bornées!... Ça ne fait -rien. _Fiat voluntas tua!_ comme on dit au catéchisme de persévérance... - -Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas d'amitié -pour vous?--Mais pas plus tard qu'hier j'ai démoli quatre piles -d'_Illustrations_ pour découvrir une photographie de votre vaisseau!... -Et j'avais le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est pas -de l'amitié, cela?--Je suis découragée!--Sans doute n'ai-je pas assez -d'esprit ... et peut-être pas assez de cœur ... pour vous écrire des -lettres qui sauraient vous persuader... - -Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant je risque ce que -j'ai de plus cher,--ma liberté!--Eh oui! ma liberté d'écrire, de -lire, de sortir quand je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me -découvrait, je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je vous -écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous écrire... - - - IX - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 1er juin 1902. - - -Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le -savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la -semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si -nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que -nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la -regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas -tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir -cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et -bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a -pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont -Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?... - -Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant -votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu -ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg -Saint-Germain! - -Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal -quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal -que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux -têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse? - -... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre: -je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à -combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il -faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas? - - - X - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _officier de marine,_ - - _à bord du_ Calédonien, - - _en rade de Toulon._ - - - Paris, 7 juillet 1902. - - -Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y -répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je -vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du -tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose -plus rien vous dire... - -Oui, j'ai lu votre _Mercure de France_. C'est même cela qui me trouble -beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami -fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ... -et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien -que j'aie jamais lu... - -Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se -promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait -retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie? - -Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour des âmes comme -celle qui loge en moi, c'est réconfortant, cet espoir d'un magique -va-et-vient, qui substituerait un beau jour à mes pauvres idées -mesquines et bourgeoises les pensées hautes et profondes d'une grande -âme errante, hébergée par hasard en moi... - -Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de loin en loin à cette -simple Ninon? - - - XI - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _aux bons soins de la poste autrichienne_ - - _Constantinople._ - - - Paris, 12 août 1902. - - -Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai? vous voilà -renvoyé en exil, rejeté vers ces _campagnes lointaines_ dont parlait la -vieille petite annonce du _Journal?_ - -Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne puis-je ... vous -accompagner? Un pareil voyage à nous deux ... il me semble que je -deviendrais folle!... - -Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous allez voir tant de -choses, tant de gens! N'oublierez-vous pas votre lointaine petite amie? - - - XII - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _aux bons soins de la poste autrichienne_ - - _Constantinople._ - - - Paris, septembre 1902. - - -... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes forces, aux fantômes, -et j'en ai une peur affreuse, et je les adore tout de même. Je n'en -ai jamais vu, bien sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je -flaire des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir les yeux, -parce qu'alors, si je voyais, ce serait une terreur! Mais je sens, -j'entends, je devine... Une chose extraordinaire et vivante s'agite -à petit bruit dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent, -respirent... Tout craque autour de moi et souille.--Une nuit de l'hiver -dernier, un vase de cristal que j'ai sur ma cheminée a même tinté comme -sous une chiquenaude... Mais tout cela n'approche pas de ce que vous -avez vu dans cet effrayant palais royal... - -Quand je parle de mes sensations nocturnes, on me traite de détraquée -ou de neurasthénique. Ça m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai -raison, n'est-ce pas?--D'abord, c'est très doux, quoique un peu -angoissant, de supposer nos amis morts veillant sur notre sommeil, -et s'attardant encore quelques secondes auprès de nous, à l'instant -que nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y a pas -besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe à nous: sa pensée -s'envole, comme le son ou la lumière, et vient caresser notre pensée -à nous, silencieusement ... c'est comme un petit fantôme fugitif qui -nous marque sa sympathie à sa manière.--Si j'en étais sûre, sûre! je -n'aurais plus du tout peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la -nuit... - -Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends derrière moi -comme un froissement de soie ... est-ce une brise orientale, qui vient -de Constantinople m'apporter un peu d'amitié? - -... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: toutes les Ninons -de Musset sont romanesques et déséquilibrées. C'est mon affaire! - -Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut très amie avec madame -de Sévigné? Avec _monsieur_ de Sévigné, j'imagine! _Lapsus_, pas? - -Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des doigts ... et je veux -bien vous le rendre... Mais toute la mer Méditerranée entre nous! Il -faudra que ce soient des baisers aquatiques! - - - XIII - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _aux bons soins de la poste autrichienne_ - - _Constantinople._ - - - Paris, septembre 1902. - - -Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très -sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose -que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous, -lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille... -Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!... -C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte -toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous -n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement -que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans -quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins -indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas -de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une -vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que -vous m'avez donné... - -Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que -vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime -pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin, -quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez -vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne -me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement -différer des autres... - -Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez -un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai -fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en -reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?... -Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant... - - - XIV - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _aux bons soins de la poste autrichienne_ - - _Constantinople._ - - - Paris, 30 octobre 1902. - -Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière -lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de -force que pour pleurer... - -Ma meilleure amie est morte... - -Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est, -pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de -soi.--La meilleure moitié. - -Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai -de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre -quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de -lui dire tout? - -J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si -nous ne parlions pas la même langue... - -Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier. -Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis -chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite -ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises -lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur, -celle d'écrire à Votre Grâce?--J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce -matin, et voilà une réminiscence. - -Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai -plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez -à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement -mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à -minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti! - -Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste -Ninon... - - - XV - - - _A monsieur Henri Précy,_ - - _aux bons soins de la poste autrichienne_ - - _Constantinople._ - - - Paris, 23 novembre 1902. - - -Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne -comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez -ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous -tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le -dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence? - -Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las -de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt -qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé -aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que -la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre -épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine -de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis -sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien -assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire -ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche -rien,--sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que -vous ne voulez plus?--Vrai, j'aimerais mieux! - -Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me -répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce -pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de -surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez -peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela... - -Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, si vous -n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous l'aurez dans quatre jours. -J'attends. A bientôt--ou adieu... - - -NINON. - -... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain. - - - -N.-B.: _Les lettres qui précèdent ne sont nullement des lettres de -fantaisie, et M. Claude Farrère tient à l'honneur de déclarer qu'il -n'en est pas l'auteur. Une réelle et vivante mademoiselle Ninon -les écrivit tout de bon à cet Henri Précy,--de son vrai nom C. B. -d'A.--qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et qui se tua, d'ailleurs -assez mystérieusement, le 10 septembre 1907.--C'est au lendemain de -ce suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire, retrouva dans les -papiers du malheureux Précy, les lettres de mademoiselle Ninon. Et M. -Farrère s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut prendre, -pour publier ces lettres, de les émonder et taillader çà et là, parce -que trop riches._ - -_Chaque lettre était encore dans son enveloppe et présentait un -caractère d'authenticité indéniable._ - -_Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement maculées. Les -timbres de Constantinople, de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum -s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables._ - -_L'examen de quelques documents découverts auprès des lettres permit à -M. Farrère d'établir les faits suivants:_ - -_A la date du 1er novembre 1902, M. Henri Précy quitta Constantinople -très brusquement, en laissant aux diverses postes de cette ville des -adresses différentes._ - -_Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée, où se trouvait alors -S. M. l'Empereur Nicolas II._ - -_M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et pour des motifs -qu'on ne peut divulguer, quarante-sept jours à Livadia. Le dimanche -21 décembre, S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg. Le -lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre seulement, -il rentrait à Constantinople, où vraisemblablement il trouvait son -courrier de deux mois amoncelé._ - -_S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle Ninon dès le -lendemain, 25 décembre, sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi._ - -_Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des jours mademoiselle -Ninon, découragée, blessée, humiliée peut-être, n'allait plus à la -poste restante._ - -_M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite respectueusement le -pardon de mademoiselle Ninon._ - - -[1] Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif regret, -l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel n'hésita -évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer la paternité -d'un conte de M. C. Farrère, _les deux âmes de Rodolphe Hafner_,--paru -en effet, vers cette époque, dans le _Mercure_ de France, et -signé--lapsus calami? peut-être?--_Claude_ FERRARE au lieu de FARRÈRE -(Note des Éditeurs). - - - * * * * * - - - LA CAPITANE - - -_pour mon maître Pierre Louÿs._ - - -_Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine de vaisseau -du cinquième rang, commandant le vaisseau de Sa Majesté nommé la_ -Cérès_,--à monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère, Chef -d'Escadre, en rade de Quiberon._ - - - Monsieur le marquis, - -Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de vous adresser le présent -rapport, à dessein de vous rendre compte de la mission que vous avez -daigné me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le service -du Roi, à compter du mardi 12e avril, jour que je reçus de vous, par -signal, liberté de manœuvre pour suivre ma destination secrète, jusqu'à -ce vendredi 6e mai, jour que me voici revenu sous votre pavillon, ma -besogne faite, avec l'aide de Dieu. - -Monsieur le marquis, ayant appareillé la _Cérès_ à la date ci-dessus -relatée, et fait route S. S. O. selon l'aire de vent que vous m'aviez -marquée, je courus d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au -lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette allure de largue, -la _Cérès_ se comporta aussi bien qu'on pouvait espérer d'une frégate -d'échantillon tout médiocre, et seulement percée pour quatorze pièces: -puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. L'abatage en carène -auquel vous m'aviez permis de procéder récemment avait bien débarrassé -nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles et autres vermines -parasites dont la marche de la frégate se trouvait retardée autrefois. -Et je pus dès lors prévoir un heureux succès pour nos armes. - -Obéissant donc à vos instructions verbales, je rompis alors, le -mercredi 13e avril, à midi, le sceau du pli confidentiel que vous aviez -bien voulu me confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, en -bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de France, comte de Toulouse, -de poursuivre partout et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé -souvent en brigantin, battant quand il voulait pavillon noir à têtes de -morts blanches, et dénommé par alternatives, selon le lieu, le temps et -l'occasion: le _Corbeau_, le _Paon_, l'_Alète_ ou le _Tiercelet_. Ce -brigantin polyonyme avait fréquentes fois mérité la colère du Roi, en -arrêtant, pillant, brûlant et sabordant de nombreux marchands français, -que leurs papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés contre -la meurtrière fureur de forbans sans foi ni loi. En conséquence, Sa -Majesté, résolue à rétablir sans retard la sécurité convenable sur -toutes mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait à tous ses -capitaines d'attaquer et de capturer, partout où il se réfugierait, -le susdit brigantin. Vous-même, monsieur le marquis, me commettiez -particulièrement à l'exécution immédiate des ordres et commandements de -Sa Majesté. - -Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices de votre main. -Desquelles notices résultait la probabilité que le pirate battait -actuellement la côte occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient -fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par 44° 20' de latitude -nord et 9° 40' de longitude ouest, c'est-à-dire fort au sud et à l'est -du lieu indiqué, je m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin -d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, ainsi que -celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous tirâmes bordées pour gagner -vers la côte irlandaise, laquelle côte fut signalée par les vigies -le 18 au matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La _Cérès_, -durant toute cette navigation à la bouline, fit preuve de qualités -avantageuses. - -Au soir de cette journée du 18e avril, je mouillai par huit brasses -d'eau, fond sable et gravier, à l'orée d'une baie très foraine, -non loin d'un village que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon -plein d'eau et me mis en rapport avec les habitants du lieu, qui -m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate avait été, la semaine -d'avant, aperçu au large de ce littoral. Il avait même, à diverses -reprises, poussé l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet, -et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre et levé -contribution sur le village. Deux frégates de Sa Majesté Britannique -avaient, par la suite, vainement fouillé tous les trous de la côte sans -découvrir la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait voile -de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées que le brigantin -poursuivi avait dû s'y réfugier et, sans nul doute, trouver assistance -et complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces îles, lesquels -pêcheurs sont gens sauvages par nature et naufrageurs par véritable -état; leur principale subsistance étant tirée moins des poissons -qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après avoir provoqué, par -feux mouvants et perfides, le naufrage de bâtiments égarés. J'estimai -néanmoins, quant à moi, peu probable que des pirates fussent assez sots -pour choisir comme centre d'opérations un archipel situé hors toutes -routes marines, et demeurai convaincu que j'étais où il fallait être -pour contenter sans retard le désir du Roi. - -C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui nous obtint le -succès final. Ayant longtemps questionné les gens de Clifden sur -la navigation des frégates anglaises, et par là bien persuadé le -populaire de mon intention d'imiter ces frégates dans leur stratégie, -je complétai mes vivres, refis mon plein d'eau, et, ostensiblement, -tirai vers le nord, comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner -les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus loin que la baie -de Clifden s'ouvre la baie de Clew, vaste, et toute semée d'écueils et -de bancs qui la rendent le fléau des navigateurs, voire des simples -pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, sûr que nul ne -soupçonnerait ce lieu redoutable d'abriter la _Cérès_ en embuscade. - -J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, à l'entrée de -la rade, derrière une île déserte assez haute, marquée sur mon routier -l'île Clare, laquelle me devait servir de masque à la fois et d'abri. -Après quoi j'attendis, persuadé que, sous peu, des nouvelles favorables -viendraient payer ma patience. - -Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par une faveur unique du -sort, il se trouva que j'avais deviné plus juste que je ne croyais; et -le bonheur constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi fit en -l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément de repaire aux -pirates, lesquels y avaient découvert un chenal tortueux et malaisé, -mais praticable, surtout à certaines heures de jusant. J'avais mouillé -sous l'île Clare le soir du 24_e_ avril; et le matin du 26, dans -l'heure de notre fourbissage, le nid de corbeau signala qu'une voile se -montrait au beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je constatai -sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus le gréement d'un -brigantin de tous points semblable à celui dont il m'était prescrit de -m'emparer. Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant que la _Cérès_ put -être appareillée, le pirate, porté par le courant de reflux, qu'une -forte brise d'est doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le -large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles par le bout, en -raison du risque d'être drossé sur les épis de l'île. Je dus mouiller -un grappin par l'arrière et faire croupiat. De sorte que le brigantin -nous gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous fussions en -bon état de lui appuyer chasse. - -Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa grandement; car la -brise passa de l'est au sud-ouest, et souffla grand frais. La _Cérès_, -plus fort d'échantillon que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne faisait, -tangua moins dur, et commença de regagner les milles perdus. Bientôt -je pus lire dans le verre de ma lunette le nom du brigantin écrit en -lettres rouges sur le taffrail noir. Je lus: _Corbeau_ ... et mes -derniers doutes s'évanouirent. - -Vers deux heures après midi, nous parvenions à longue portée, et -j'embardais pour le coup d'avertissement, dont j'assurai, selon la -règle, le pavillon royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant -point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la goélette eut -l'impertinence de nous riposter, par deux pièces de retraite qu'elle -démasqua, et dont les boulets crevèrent notre voilure à maintes -reprises. - -Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, coupé nos ailes, -et sauvé l'oiseau noir des serres de notre faucon, je laissai porter -de quatre quarts, et j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter. -L'ennemi continua de fuir. Mais, après quelques volées, son grand mât -fut rompu par un boulet. Et je m'attendis à voir cette canaille aux -abois amener ses embarcations pour tenter une douteuse évasion à force -de rames, tout autre espoir lui étant désormais interdit. Or, je fus -déçu, et les forbans marquèrent un courage que je n'attendais pas de -gens sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent les dernières -bouches de leur bordée, quoiqu'en tout fort inférieure à la nôtre, et -ripostèrent à notre feu, non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs -de Lys, leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à leur poupe, -comme je n'ai pas toujours vu faire même aux plus braves serviteurs du -Roi! - -Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours de laquelle j'ai -le regret de vous rendre compte que nos pertes furent sensibles, -s'élevant à huit tués, dont un officier, et treize blessés, dont le -quartier-maître de canonnage. La valeur des pirates fut extrême et -forcenée. Car, démâtés, coulant bas d'eau, et leur pont couvert de -sang, ils ne cessèrent pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien -au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un loyal adversaire. -Désespérant d'en venir à bout avant la nuit, et résolu, coûte que -coûte, à satisfaire aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage. -Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. La division -avec son renfort sauta sur le pont du brigantin et sabra les derniers -forbans, dont pas un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins -bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute excuser la -longueur du présent rapport. - -Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait tuer devant la porte -de leur gaillard d'arrière, dont ils semblaient avoir voulu défendre -l'accès jusqu'à leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de -Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent d'entrer pistolet au -poing, car il était vraisemblable que ce gaillard d'arrière recélât -quelque chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs de nos hommes -entrèrent derrière le premier lieutenant. Et la surprise de tous -fut vive: le lieu, qui servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en -témoignaient force livres, cartes et instruments, enfermait pour -l'heure une belle et jeune dame très richement ajustée, parée, fardée, -poudrée, laquelle se tenait assise dans une bergère de brocart, et -regardait venir les vainqueurs sans donner aucune marque ni de colère -ni de contentement. - -Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou d'une complice des -pirates, M. de Soria somma incontinent la dame de s'en expliquer. -Il en obtint pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont il -tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un peu tard, que la -dame, de ses mains blanches et menues, tenait deux pistolets dont elle -savait se servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien qu'il -en coûta quatre hommes hors de combat pour s'emparer de cette furie -si gracieuse d'apparence. Nos matelots me la conduisirent, garrottée -comme il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se glorifier -d'avoir bel et bien été non pas prisonnière ou complice, mais pirate -elle-même, et, qui pis est, chef de pirates et le propre capitaine ... -ou la propre capitane?... de ce _Corbeau_, qui devenait, quand elle en -prenait fantaisie, _Paon_, _Alète_, _Alfanet_ ou _Tiercelet_. Elle me -prouva d'ailleurs complaisamment et doctement qu'elle était bien ce -qu'elle se vantait d'être,--à savoir: un remarquable marin, fort au -courant de toutes les modernes théories qui trouvent application soit -à la navigation hauturière, soit à la manœuvre, soit à l'astronomie -nautiques. - -Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie cette capitane, -ou capitaine femelle, incontestablement coupable de plus de crimes -qu'il n'en est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits de -l'autre sexe. La condamnée n'y fit point d'objection, sauf celle-ci: -qu'elle me pria, le plus civilement du monde, de hisser avec elle, et -à la même grand'vergue de la _Cérès_, deux de ses anciens compagnons -et subordonnés, qu'elle me désigna, et dont l'un fut retrouvé mort -et l'autre fort blessé. Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et -légitime désir d'une créature qui avait dû souvent en former de -moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes avaient été sans nul -doute très honorés de se plier. Les trois cordes prêtes et les trois -cravates passées aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint, -miséricordieux à son habitude, son crucifix à la main. La dame pirate -baisa volontiers la sainte effigie; mais elle réclama ensuite la faveur -de baiser pareillement la bouche de ses deux camarades de gibet, -qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait l'être Notre-Seigneur, -d'obtenir d'elle cette suprême et superficielle volupté. - -Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la façon que vous pensez. - -Après quoi, les autres pirates blessés ou morts ayant été pendus de -même et le brigantin incendié, je fis servir, et gouvernai en route -pour rallier votre pavillon. - -J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur le -marquis, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur. - -_Signé:_ Jacques Constant d'ERLOT, capitaine de la _Cérès_. - -A bord du vaisseau de Sa Majesté la _Cérès_, en rade de Quiberon, ce 6e -mai 1689. - - -Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude Farrère -_Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune_, fut écrit en 1909, et -_Thomas l'Agnelet_, de mai 1911 à septembre 1913. - - - * * * * * - - - - CEUX DU GAILLARD D'AVANT - - - - * * * * * - - - - PERDU CORPS ET BIENS - - - _pour madame Japy de Beaucourt._ - - ---L'histoire de la _Luisa?_ Mon vieux, sûr et certain que je ne la -raconterais pas, si ce n'était pas la chose que c'est toi qui me la -demandes! et aussi la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des -Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd que la mère Bigouden, -notre hôtesse!... - -Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une histoire comme -l'histoire de la _Luisa_, que les murs de la cambuse n'aient pas -d'oreilles, et que la cambusière n'en ait pas non plus. Tout de même, -à cette heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y aller vent -arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci, faudrait la quérir au -fin fond de la baie des Trépassés! Et, là-bas, sûr et certain que le -champagne breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!... - -«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron qu'il est à sec! Il n'y a plus -d'amour, alors! Ho! du canot! holà! ho! mère Bigouden! _Les routes sont -bonnes!_ Arrosez-les voir un peu, en attendant la prochaine marée! -Holà! ho!--Non, mais pige le coup: est-elle sourde!--Mère Bigouden, bon -sang! Soif, que nous avons! Mère Bigouden!--Enfin! ça y est, elle a -_aperçu_. Hale bas le signal! Et maintenant, Korcuff, souque un coup, -mon fils! «La série de commission à faire le plein des bidons!...» -Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?... Attention pour -la bordée!... Envoyez, maître canonnier!--Ça n'est pas désagréable à -avaler.--Et je t'en reviens à l'histoire de la _Luisa_. - -«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme tu peux compter, donc! -Moi, dans ce temps-là, j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux -me croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire! Et j'avais -mon sac à bord de l'_Embuscade_, une canonnière dans les six cents -tonnes, la plus rouleuse que les carlingards aient jamais lancée. -Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible que tu te -figures!... Quarante degrés de chaque bord, mesurés au «dégueulomètre» -de la chambre des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi -ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas, crois-moi! Du vrai -vinaigre, oui-da! et avec mélange de tabac, je t'en fiche mon billet! -Nous faisions campagne dans les mers de Chine, et tu sais ce que c'est -que la mousson du nord-est, par là, hein? L'_Embuscade_ rôdait toujours -quelque part du côté de Kouang-Chô.--Kouang-Chô, tu ne connais que -ça: le patelin qu'on découvre par bâbord, en débouchant du détroit -d'Haï-Nan... Sale patelin, d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les -gargotiers vous fricassent des chiens en place de moutons!... Tas de -voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais dire... Ça ne fait -rien: écoute voir un peu, voilà que ça me revient. - -«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'_Embuscade_, nous faisions la -chasse à la contrebande des armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se -trouvait comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon sur -le _Bayard_, venait de prendre possession de Kouang-Chô, et que les -pirates de par là-bas canardaient nos compagnies de débarquement.--Tu -suis bien ma ligne de file?--Mêmement que les Chinois, la première -fois que l'amiral, comme je t'explique, avait arboré le pavillon sur -Kouang-Chô, eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon, oui! -Crois-tu, hein, ces salauds-là!... - -«L'amiral, c'était la Bédollière.--Pas un mauvais bougre, sûr et -certain! à preuve qu'il se rappelait très bien mon nom et qu'il me -disait poliment: «Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord -de l'_Embuscade_, en tournée d'inspection dans les rivières.--Ça ne -fait rien: écoute voir un peu:--Kouang-Chô, n'est-ce pas? c'est une -espèce d'embouchure de fleuve, avec une barre devant, et deux îles, -une grande et une petite ... la petite s'appelle Nau-Ohô; la grande, -je ne sais plus. Tout ça est bourré de Chinois, comme trop juste. La -terre n'est pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des rizières -en veux-tu en voilà, des arbres, de belles routes mandarines bien -pavées, des villages entourés de jolis bois touffus, où ça sent bon la -menthe. Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du patelin ne -sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et certain! Mais point brutaux, -ni traîtres. On n'avait jamais de batteries avec eux. Au contraire! -On était des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on allait se -promener du côté de leurs cañhas. Pour le reste, la paire de poulets -coûtait dix sous au marché. Et, sauf l'affaire des chiens en place -de moutons, on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi bien -comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle de pays, tout de même! -Figure-toi: partout là-bas, c'est les hommes qui cousent et qui -raccommodent, et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est pas -encore ça que je voulais dire. La seule chose qu'il faut que tu te -rappelles, c'est que ces Chinois-là et les pirates, ça faisait deux. - -«Les pirates,--des Pavillons Noirs, autant dire,--ils venaient de -l'intérieur. Et les Chinois de la côte en avaient une sale peur, je te -promets! Tout de suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois -bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire de «raisonner» les -autres; et, du même coup, ils nous descendirent quelques sentinelles -et une demi-douzaine de permissionnaires isolés. La petite guerre, -quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors, pour les attraper, ces -pirates-là, ça devint la croix et la _baleinière_! Les hommes des -villages n'osaient pas nous donner le moindre tuyau;--tu comprends, -rapport à la broche!--Et l'embêtement des embêtements, c'est que nous -étions canardés par des flingots de premier brin ... et ce que ça -grêlait! tu n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans chaque -escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la bonne poudre au nez comme -si «que ç'aurait été» du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à -répétition durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens, -enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part cachés, des -magasins qu'on ne savait pas, des magasins, pour sûr! mieux remplis que -«les ceux de» la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi donc! Oui -bien! Comme je te dis! - -«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça n'était pas -du tout des flingots de sauvages. Misère! ça n'y ressemblait pas, de -près ni de loin! Nos mousquetons à nous, tiens! nos «cavalerie 92»--eh -bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote. Oui, matelot! -Eux, ils avaient des Mauser, des Mannlicher, des Winchester, et tout -le tremblement de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les -Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier, quoi! Et toute -cette saleté-là approvisionnée à cinq cent mille millions de coups, -pour le moins. Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas -catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que les bougres se -ravitaillaient par transports maritimes, juste même chose comme font -les gens honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'_Embuscade_ croisait -du Tonkin à Canton, et mon sac à bord. - -«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé? Alors ... à -la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils n'ont pas une vraie -contenance, autant dire... Ça ne fait rien! on en boira deux!... Mère -Bigouden! Ohé!... non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien: -écoute voir un peu... - -«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande d'armes par voie de mer. -Et l'_Embuscade_, donc, n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui? -tu crois ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police de la -côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la faire dès le retournement -de la mousson: fin mars. Depuis lors, donc, nous la faisions. Et, -commencement de mai, après quarante et des jours de bordées en zigzags, -nous n'avions pas mis la patte sur la moitié d'un flingot, ni sur le -quart d'une cartouche! - -«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me croire: de Moncay à -Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao, partout, enfin, quoi! nous avions bien -arraisonné plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là, la -gueule enfarinée ne disait pas grand'chose d'honnête! Tout de même, à -leur bord, pas plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien, rien -de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs, tous innocents comme -l'enfant qui vient de naître. Et pendant ce temps-là, à terre, les -mitraillades continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral, chaque -fois que nous repassions à portée de signaux de son _Bayard_, il nous -hélait comme ça d'un air ... d'un air d'en avoir deux ... deux guère -plus satisfaits l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les -compagnies de débarquement en étaient à enterrer des cinq et des six -hommes par semaine! Moi, tiens! rien qu'à suivre ma part d'enterrements -... une fois sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais -devenir enragé. - -«Mais plus enragé que moi, il y avait le _pacha_ de l'_Embuscade_: -un chic petit bougre de lieutenant de vaisseau,--Marcassin, qu'on -l'appelait;--un bon homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une soupe -au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la noce, dans tout ce -fourbi vaseux! - -«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait, pas moins; et, dame! -c'est rognant d'avoir les reins cassés, rapport à une poignée de sales -magots qui se fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée de -salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots. Et, ensuite, des -magots qui se fichent de votre fiole, non! il y a de quoi vous tourner -les sangs en jus de coco! Aussi, ce pauvre _pacha_, les nuits que -j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer comme un païen, en -rêve, et engueuler les magots, les flingots, les salapiots et le reste. -Et il jurait sec cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!--qu'il -criait;--assassins! sauvages!» Puis des bouts d'histoires pas trop -claires que des fois je crochais au vol: «Vessies!... lanternes!... -tasses à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom d'un nom d'un -nom d'un nom!...» Et il tapait du poing dans la muraille, que la tole -en sonnait comme une peau de tambour. - -«Mais nous autres, de l'_Embuscade_, on n'était pas moins sous-venté, -avec toute la toile en ralingue. Les jonques, on les visitait toujours -par douzaines de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte. De cette -allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer jusqu'au jugement dernier -sans changer d'armures! - -«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur mer,--que tu dis--il -n'y a pas que des jonques: il y a encore des vapeurs et des voiliers, -aussi donc! et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des -rafiots!» - -«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là, de Canton au Tonkin, -il n'y en avait pas; ni des comme ci, ni des comme ça; excepté quatre -patouillards; mais quatre patouillards bien nets et bien honnêtes, -bien vus, bien connus: deux Français et deux Norvégiens, qui tous -quatre faisaient le grand cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong... -Tiens, je me rappelle leurs quatre noms: le _Cua-Cam_, le _Dap-Cau_, -le _Donebrog_ et le _Haï-Dzuong_... Tu vois qu'ils étaient repérés! -Et, en plus, ils chargeaient toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à -Hong-Kong pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas moyen qu'ils auraient -fait du louche. D'ailleurs, par acquit de conscience, nous les avions -déjà surveillés, sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te -rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande, tout ce que nous -avions croché, c'était peau de balle, balai de crin, et crains les -requins si tu es marin! - -«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà que ça vient! - -«Un soir, tout justement dans ce commencement de mai que je te disais, -l'_Embuscade_ avait mouillé devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao? -la petite île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de cet -endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps d'autrefois... Donc, -comme ça, nous venions de laisser tomber un pied d'ancre..... Je -me rappelle bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord, -vingt-six, tribord!» - -«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit vapeur, qui débouche -du nord, et qui passe à terre de nous, en saluant du pavillon ... -tricolore, ce pavillon: français. Je le regarde, je le reconnais: -le _Dap-Cau_... un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait -son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong. Rien à dire à ça, -naturellement ... sauf tout de même que, Weï-Tchao, il n'avait rien -à y faire, sûr et certain... Nous, on avait déjà rompu des postes de -mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà le _Dap-Cau_ qui -sort sa yole et qui l'arme. Je me dis: «Ce client-là a quelque chose -de pas ordinaire à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire -marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus pour la rigolade -... et ça ne relâche pas non plus pour seulement brûler son cardiff... -Dame! les pointus, c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras -d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand ça n'est pas -Marianne qui paie... - -«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je descends l'échelle et -je tends la tire-veille au type qui venait. Ce type, j'ai à peine le -temps de regarder ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis, -il grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il demande: «Le -commandant?» tout ça, avant que le maître de quart ait seulement fini -de crier: «Sur le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine -au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un grand petit -gars maigre, le nez en bec de cormoran, les joues creuses, les yeux -noirs comme charbon, la moustache et le bouc blancs comme neige ... -figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet pointu, tordu, -kif-kif la corne du Maudit! Tu vois ça d'ici. - -«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment, voilà le pacha -Marcassin qui s'amène. L'autre le salue. Et ils commencent à causer: -«Commandant,--qu'il dit, l'autre,--je suis le capitaine du _Dap-Cau:_ -Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous servir. Et je viens vous dire -une bonne chose à propos de la contrebande des armes que vous êtes -chargé de réprimer...» - -«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain! Matelot, vrai! après -avoir entendu ça, j'aurais donné quatre quarts de vin pour entendre -la suite! Mais va te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait -le Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la dunette... -Alors j'ai eu une riche idée: par veine, «c'était moi que j'étais -chargé» de fourbir à clair le panneau de cuivre au-dessus du salon du -commandant; donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon fourbissage en -deux temps, j'ôte mes souliers, rapport au bruit, et je galope ... le -panneau de cuivre, par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me -mets à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je saisis le -principal: - ---Commandant,--qu'il dégoisait, le capitaine du patouillard,--toute -la contrebande d'armes et de munitions que vous n'avez pas encore pu -surprendre passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez -à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même dans les ports du -nord; le plus habituellement à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille -à Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne d'ailleurs ne le -soupçonne; et personne n'y peut rien, vous et votre amiral moins encore -que les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la _Luisa_, qui bat -les couleurs allemandes,--les couleurs impériales!--vous ne l'ignorez -pas...» - -«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage m'en tomba des pattes! La -_Luisa_ malheur! Sûr et certain que nous la connaissions: une espèce -de yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait effectivement -pavillon prussien,--pavillon de guerre, s'il te plaît!--rapport que -le propriétaire était quelque chose comme une grosse légume dans la -Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire. Tellement, qu'il -nous avait même fait sa visite officielle, dans une belle vedette à -pétrole, avec flamme arborée devant et grande enseigne arborée derrière! - -L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait faire le long de -la côte. Tu la vois d'ici sans lunette, cette hydrographie: pour une -chouette hydrographie, c'était une chouette hydrographie! Oui, mais ça -n'empêchait pas: de ce coup-là, le pacha Marcassin ne disait plus rien. -Pour un homme empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il y -avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place: quoi que tu aurais fait? -arraisonner la _Luisa?_ navire allemand, navire neutre?... non! mais, -des fois? tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise, vieux! Et -les histoires de neutralité, je t'en souhaite! Riche poisse, va! quand -on y fourre un doigt, on est salement englué, tu peux me croire!... Il -savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de mon panneau: pas -fier, je te jure!... je l'entendais jurer entre ses dents,--les mêmes -jurons que la nuit, en rêve:--«Assassins!... cannibales!... mais le -cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux? c'était vrai, ce qu'il -avait dégoisé, le type du _Dap-Cau:_ cette contrebande-là, personne n'y -pouvait rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait plus -qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates massacrer nos -sentinelles... - -«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale idée dans la caboche... -Tout à coup ... qu'est-ce que j'entends? une espèce de gloussement, -même chose le gloussement des poules!... Je regarde,--épaté, tu -penses!--et je vois le Napoléon Corti qui riait... Oui, mon fils, il -riait, cet homme! mais, par exemple, d'un drôle de rire, je te promets! -d'un vrai rire sauvage, d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus, -des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent en rond par -terre, à douze, quinze, vingt, les nuits de pleine lune, pour rire tous -ensemble... _Êêêê!... hah! hah! hêah!..._ Il riait pareil, le Corti, -oui! à preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet comme le -vent secoue les flammèches d'un canot à vapeur!... Il rit une bonne -minute. Le pacha, ahuri, en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la -fin, le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha, il lui -parle à l'oreille,--bas, bas, bas:--«Commandant...» Et, moi, voilà que -je n'entends plus rien, pas un fifrelin! - -«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour la dernière bouée!... Une -heure après sa visite, le Napoléon Corti avait regagné son _Dap-Cau_. -Une autre heure après, le _Dap-Cau_ avait appareillé. Et, quelques -autres heures plus tard, nous, on appareillait aussi, dans la nuit. Et -du nord, qu'on fit comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin, -Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions. - -Le _Dap-Cau_ y était déjà, tu devines! venu de son côté, et mouillé sur -une ancre qu'il tenait à long pic, la chaîne garnie au guindeau--comme -font les bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout prêts à -déraper et aller de l'avant au premier signal. - -«Notre _Embuscade_, elle, mouille tout de bon, très loin du _Dap-Cau_ -... très loin au large... Tu suis la ligne de file? On était chacun -de son bord, à la part... Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir -l'air!... Bon, ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite: - -«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage avait dîné; on allait -ramasser les plats. Depuis le matin, le pacha se balladait sur la -passerelle, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre -coups doubles[1], le maître de quart siffle pour les plats, et le -clairon s'en va décrocher son instrument: tu sais qu'une fois les -plats ramassés on sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le -même moment, patatras! le pacha dégringole de la passerelle, quatre -à quatre, et vlan! il saute sur le clairon: «Clairon!--qu'il y -commande,--clairon: la charge! sonnez la charge, je vous dis! tonnerre -de tonnerre!» Il avait sa voix des coups de typhons, une sacré sale -petite voix, je ne te dis que ça! Le biniou comprit tout de suite que -ce n'était pas le moment de réclamer pour du lard salé: il sonna sans -faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne parlait pas: ce n'était pas -le moment non plus. Et ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous -entendîmes le _Dap-Cau_ virer sa chaîne... - -«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard appareilla. Sûr -et certain, nous y avions donné le signal avec notre charge. Moi, -qu'est-ce que je fais? je saute sur le bastingage... Et--attention, -Korcuff!--j'aperçois ... quoi?... la _Luisa!_ la _Luisa_ qui débouquait -de la pointe est!... C'était rudement calculé, tout ça, matelot! Et -je peux te le dire: le petit pacha Marcassin, il savait apprécier les -distances! si juste ... quoi!... que la _Luisa_, entrant en rade, et -le _Dap-Cau_ sortant, se croisèrent exactement par notre travers... -L'_Embuscade_, quand l'accident arriva, n'était pas à deux encablures -de distance... - -«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ... un sacré accident, -même! - -«Figure-toi, je te dis!... comme le _Dap-Cau_ et la _Luisa_ donnaient -à contre-bord ... le _Dap-Cau_ ... crac!... il se cassa quelque chose -dans le gouvernail ... quelque chose de grave, même: la barre vint -toute à droite et resta bloquée... Le _Dap-Cau_, qui ne gouvernait -plus, tomba brusquement sur tribord ... et tapa en plein dans la -_Luisa_!... si tellement en plein qu'il la coupa par le milieu, net! - -«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en deux: ça crie comme une -bête qu'on écrase: _Cri!... cri!... cri!..._ un tout à fait drôle de -bruit!... - -«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps... - -«Ma Doué! non! Nous autres de l'_Embuscade_, nous avions notre canot -amené. On sauta quatre hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de -temps de reste. Les deux moitiés de la _Luisa_ coulaient déjà, et on -voyait la cargaison qui s'éparpillait. Ah! mon pays! cette cargaison, -quelle boutique!... De quoi remonter un arsenal, oui!... Des flingots, -des flingots et des flingots, voilà ce que c'était! J'en ai repêché -deux caisses qui flottaient, rapport à des tonneaux vides qui s'étaient -emberlificotés avec... Si «que tu aurais» vu la binette aux Pruscos, -à ce moment-là!... parce que les Pruscos aussi, on les a repêchés. Je -ne sais fichtre pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha qui a -donné l'ordre. On a obéi. - -«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha Marcassin leur z'y a -parlé en allemand, aux Pruscos. Et je ne sais pas quoi qu'il leur -a dit. Mais, plus tard, nous les avons débarqués tous à Macao. Et -ils sont devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi itou -... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, de ces Pruscos! -Et, à Hong-Kong, le plus tordant c'est que les journaux angliches, -aussi donc, ils imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre de la -_Luisa_.» Paraît qu'elle avait sombré quelque part, on ne savait pas -où, en pleine mer, cette pauvre _Luisa_! dans un cyclone, probable... -Et pas un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur de te le dire! -A preuve que ça figure officiellement, au jour d'aujourd'hui, sur -toutes les _estartistiques_ du Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers -de Chine; la _Luisa_, yacht à vapeur: _perdu corps et biens!_» - - -[1] Midi,--quatrième heure du _quart_ de 8 heures à 12 heures,--est -_piqué_ par les cloches de bord en quatre doubles tintements. - - - * * * * * - - - L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE - - - _à Paul de Cassagnac._ - - ---Hissez les couleurs!... - -A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua dans la brise. Par -tribord, la côte marocaine blanchissait d'écume. La houle dure de -l'Atlantique secouait violemment le croiseur, et des nuages d'embrun -volaient, drus comme grêle. - ---C'est cette goélette, à trois quarts devant! Encore un contrebandier, -sûr et certain!... Prévenez l'officier canonnier!... et faites armer le -65 du gaillard!... Un coup à blanc, d'abord, hein!... - -Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre commandant, à nous -cramponner aux rambardes du banc de quart.--Le _Copernic_ tanguait -bas.--A deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte fuyait -grand largue, toutes voiles dessus. La «visite» d'un croiseur français -lui souriait assez peu, cela se voyait... - -Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. Le coup de semonce -fut plus heureux. L'obus, bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard, -à cent mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la goélette -lofa, mit en panne, montra son étamine. Et Férald jura de plus belle: -l'étamine était blanche et bleue,--portugaise,--neutre. - ---Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... Portugais comme moi, -oui! et bourré d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban! -pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre la marchandise!... -Allons, demi-tour! revenez en route!... - -Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos. - -Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le banc de quart dans -l'espoir chimérique de ce miracle, toujours attendu, jamais réalisé: -une distraction,--en temps de blocus!--désabusés, nous regardions -piteusement la goélette, dont le vent gonflait derechef les voiles -rousses, et aussi la mer moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos -pieds, sous la passerelle, le pont du _Copernic_, ruisselant du lavage -matinal. Les matelots, jambes nues, faubert au poing, piétinaient dans -l'eau savonneuse... - -Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau avant, un canonnier -chef de soute venait de surgir, brandissant à bout de queue un rat -capturé: - ---Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où çà qu'il est, le -maître-commis? j'ai droit à la double! - -De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, les chasseurs de -rats gagnèrent la double,--la double ration de vin: deux quarts de -litre au lieu d'un.--Vénérable tradition, qui remonte au premier amiral -connu, Noé. - -Le maître-commis ratifia donc: - ---Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en voir le cambusier, et -dis-lui z'y, mon fils!... - -Le commandant, son humeur adoucie, avait suivi la scène: - ---De mon temps--murmura-t-il, dédaigneux,--il fallait plus d'un rat -pour mériter la double!... - -Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous -parla du haut de ses trente ans de mer: - ---Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la _Cérès_, -une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la -Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au -retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or, -la _Cérès_ était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les -rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et -que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin, -voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du -coup, l'officier en second entre en fureur: - -«--Demain,--décrète-t-il,--toute la journée, du branlebas du matin au -branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six -cadavres au maître-commis! - -«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au -tableau, ce soir là?--Six cent soixante-douze.--Parfaitement! Six cent -soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze -demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement. - -«L'officier en second s'effara: - -«--Vingt-huit litres!--répétait-il.--Vingt-huit litres!... Mais ces -bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement -deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon -ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze -rats au lieu de six pour avoir droit à la double!... - -«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs -d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait -plus de mille rats sur la dunette! - -«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart: - -«--Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les -élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des -haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries -m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an -à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, -ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra -m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...» - -«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve pas dans une seule -caisse à farine!... ni même dans plusieurs ratières perfectionnées... -Vous savez, d'ailleurs, comment nos matelots chassent: à coups de -corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!--Trente-six rats!... -Au souper suivant, il n'y eut plus que cinq hommes à boire la double. -Et, le soir d'après, deux seulement.--Les rats devenaient méfiants: -trois hécatombes successives avaient semé partout la terreur.--Bref, le -surlendemain, un seul vainqueur se présenta pour remporter la palme: -un nommé Chouf, calier. Il apportait ses trente-six rats, proprement -amarrés par la queue tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but, -non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,--pour en ressortir, -vingt-quatre heures plus tard, le même cercle de barrique en main, -pareillement garni!--Et c'est ici que l'aventure devient épique: -«Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, attrapa quotidiennement -ses trois douzaines de rats, sans y manquer un jour! Le fait, j'en -conviens, est invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le témoin, -plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... Chouf, calier, était un -gaillard absolument quelconque: ni grand, ni petit, ni bête, ni malin; -au demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, discipliné, -propre ... mais rien du héros. Œxmelin n'avait pas passé par là, ni -Fenimore Cooper: Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier... -Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce pêcheur de -sardines, né natif de Plougastel ou de Concarneau, réitérait sept -fois par semaine, indéfiniment,--infailliblement! un exploit dont -Bas-de-Cuir eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination. - -«La _Cérès_, cependant, «embraquait sa latitude.» Un matin, on jeta -l'ancre devant Sainte-Hélène J'étais précisément en train de calculer, -ce matin-là, qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une -double valant trente-six rats, Chouf, au bout de l'an, aurait presque -bu son hectolitre, et tué sa mille quatre-vingt-quinzième douzaine, -mathématiquement ... quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du bord -piquait les trois coups doubles d'onze heures, de boucler mon sac sans -trop lambiner et de transborder avant midi sur la _Junon_, qui par -hasard se trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était de faire -valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient pas des valses lentes. - -«Deux draps de hamac, attachés par les coins, me servirent de malle. -Tout fut tôt emballé. J'avais déjà un pied dans le youyou de ma -nouvelle frégate, quand, tout à coup, je me frappai le front, et je -regrimpai quatre à quatre l'échelle de la _Cérès_: Chouf et ses rats -m'avaient trop intrigué! je ne voulais pas quitter Chouf sans que Chouf -et ses rats m'eussent donné le mot de leur énigme. - -«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis sur une glène de filin, -chiquait. - -«--Chouf!--dis-je,--je débarque. On a été des amis, nous deux, pas? Eh -bien! Chouf ... dites-moi, avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi -comment vous faites pour attraper vos rats?... - -... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et un triomphal -sourire lui fendit les joues jusqu'aux oreilles. - -«--Ça, lieutenant,--prononça-t-il,--c'est mon secret! le secret à Chouf! - -«--Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? à moi, l'aspirant de -détail? à moi qui fous le camp tout de suite sur cette saleté de -_Junon_, pendant que vous allez continuer de vous la couler douce à -bord de notre peau-fine de _Cérès_? - -«Il s'attendrit: - ---«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de même vrai, lieutenant, -ce que vous dites!... Alors ... écoutez voir ... non! parole de -parole! je ne peux pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour -d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se reverra, moi z'et -vous, malin qui sait où ... foi de Chouf! lieutenant, je vous dirai. - -«Et, solennellement, la main levée, il cracha noir: il chiquait, Chouf. - -«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait en 69. Mon histoire -est plus vieille que vous trois, hein? Elle avait trente-huit ans, tout -juste, quand notre _Copernic_, l'hiver dernier ... le 20 décembre, -si j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à Brest, pour se -carèner. Or, ce même 20 décembre, vers cinq heures du soir, comme je -quittais le bord après l'accorage, voilà que je croise, près de la -porte Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux comme moi, du -travail. - -«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement sur moi, bras -ouverts: - -«--Commandant! commandant!... c'est vous, aussi donc?... Ah! ma Doué! -ma Doué Benodet!... Je suis Chouf! - -«Je me souvins tout de suite: - -«--Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la _Cérès?_.... (Vous savez -s'ils aiment qu'on leur parle du vieux temps!) Chouf de la _Cérès!_... -Chouf qui attrapait les rats!... - -«Il s'épanouit: - -«--Oui! commandant!... Vous vous rappelez bougrement, tout de même!... -vous vous rappelez les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez -voir ... que je vous dise comment je les attrapais, ces cochons de -rats!... - -«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, comme si la vieille -_Cérès_ eût été encore là, mouillée hors de la digue, et ses belles -grandes voiles larguées en bannières! - -«--Dis voir, Chouf? - -«--Voilà, commandant! C'était une fameuse manigance, pour sûr! Personne -n'a jamais trouvé ça, allez! Sur la _Cérès_, le coq mettait toujours du -lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», un peu moisi ... -pas mauvais tout de même ..... vous vous rappelez ça, aussi donc?... -Moi, Chouf, à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais comme ça, -dans ma falle..... C'était pour les rats, vous me comprenez..... - -«--Tu avais des pièges, alors? - -«--Des pièges? que non point!... Espérez un peu... La nuit, quand on -avait fait branlebas, je crochais en premier mon hamac; et, quand tout -chacun s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... sauf votre -respect ... jusque dans la soute à biscuits ... cette soute, elle avait -une porte ... une porte pas bien fermée... - -«--Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient toujours... - -«--C'est la chose exacte, commandant!... Moi, qu'est-ce que je faisais, -dans la soute? Je me collais mon lard entre les dents, et puis, à plat -pont! sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! vous -pensez que les rats n'étaient pas longs à venir! Du bon vieux lard -qui puait fort, voilà leur affaire! Le temps de compter: _a, b, c, d, -deux! a, b, c, d, quatre!_ je sentais des régiments de sales pattes qui -me grattaient les bras, les jambes, le ventre et tout... Parce que la -soute, comme bien juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru -dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... Tout de suite -les rats me grimpaient sur le nez, sur les yeux... Et ils crochaient -dans le lard... Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au moins -six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, crac!... j'en empoignais -trois de chaque main... A preuve que, cinq ou six fois ces vermines -m'ont mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça ne faisait rien: -trois de chaque main, je comptais six. Et, ces six-là étranglés, vlan! -re-sur le dos! et j'attendais les autres. Ils revenaient forcément: -rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois douzaines, aussi donc!» - -«Le commandant Férald s'interrompit net, prit ses jumelles, fouilla -la brume: les lames déferlantes piquaient l'horizon de points blancs, -pareils, tout à fait, à des voiles... - -«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le _Copernic_, brutalement jeté -dans un creux de la houle, roula bord sur bord, et gémit. - ---«Rien! naturellement!... pour changer!... Ah! ils la connaissent, ils -sont loin, les marchands de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez -pour aujourd'hui!... Au revoir!... - -Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous: - ---Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu comme un ver au -fond de sa soute obscure? ce Chouf qui fait le mort, et qui sent sur -toute sa chair, sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement -des pattes griffues, le souffle chaud des museaux visqueux, la mêlée -abominable des gueules affamées, bavantes, puantes?... - - - * * * * * - - - 108, LE DUC, AMBASSADEUR - - - _au comte Charles de Polignac._ - - ---108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu de bois!... C'est-il que -tu as été promu sourd, à cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc -de ton trou, bougre de semble-calfat!... - -108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier breveté, cumule, -à bord du croiseur de la République la _Pensée_, diverses fonctions, -toutes de confiance, lesquelles du matin au soir et du soir au matin, -le promènent au pas gymnastique dans tous les coins et recoins du -bâtiment.--108, Le Duc, chef de la soute à munitions des pièces de 100 -millimètres T. R. tribord milieu, briquait dans l'instant le bouchon -autoclave de ladite soute;--mais, au beau milieu de ce briquage, -voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance du lieutenant de -vaisseau Villiers, est requise sur le pont arrière.--Et 108, Le Duc, se -précipite: - ---Saleté de métier! quoi qu'il y a encore? - -Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup de coude charitable, lui -ferme la bouche. 108, Le Duc, se fige brusquement dans la position -réglementaire:--les talons à peu près joints, la main droite esquissant -le geste d'ôter le bonnet de travail: - ---A vos ordres, cap'taine!... - -L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau Villiers est -venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre de son matelot. Même, il -a oublié de mettre sa casquette!... Et le soleil tape! On est en rade -de Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à la rade de Brest, -aussi donc!... - ---Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin de toi ... viens -dans ma chambre... - -Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... Sainte Anne -d'Auray!... Ça, par exemple! c'est intéressant, oui! - -Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir de poche,--108, Le -Duc, et monsieur Villiers.--L'officier s'est assis sur l'unique chaise -et plante son regard droit dans les yeux du matelot, debout devant lui: - ---Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... et tu descendras -à terre ... par le canot qui va chercher les cuisiniers, à 2h.30... - ---Oui, cap'taine... - ---Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la rue Parallèle? la -première après le quai? - ---Je sais, cap'taine... - ---Bon!... A main gauche ... en partant de la cale des canots ... il y -a une grande maison de bois, peinte en rouge ... une ancienne maison -turque... Tu trouveras... - ---Je trouverai, cap'taine... - ---Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison de monsieur -Erizian l'armateur... Tu entreras par la porte de service. Il y aura -probablement un cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... un -domestique tout rouge et tout doré, avec des ribambelles de pistolets -et de yatagans?... - ---Je connais, cap'taine... - ---Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... madame! pas -monsieur!... - ---Oui, cap'taine... - ---Maintenant... écoute le plus difficile... Quand on t'aura introduit, -tu diras à madame Erizian que tu viens de ma part... Et tu lui donneras -cette lettre ... celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse -sur l'enveloppe: - - _Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne._ - ---Je vois, cap'taine... - ---Bon!... Ce n'est pas encore tout... - -Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. Brusquement il se lève -et pose sa main droite sur l'épaule du matelot: - ---Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame Erizian n'est pas -seule ... oui: s'il y a du monde avec elle, dans son salon ... du monde -... des amis, des parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ... -alors, tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire, -elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! avec la première -lettre, tu lui en donneras une seconde ... celle-ci... Tu vois? pas -moyen de t'embrouiller; sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit du -tout, pas même le nom... - -108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, d'un geste lent, -allonge la main vers l'enveloppe blanche... - ---Attends!--fait l'officier... - -Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net: - ---Il faut tout de même que je t'explique ... mon petit... Ce n'est -pas une commission ordinaire ... et je veux que tu saches... Tu es un -marin, un marin comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser -quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, hein?... Voici -donc la chose: madame Erizian m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un -petit discours ... oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer -... dans une espèce de ... de cérémonie ..., comme qui dirait ... une -distribution des prix, tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et -je le lui envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... Et -c'est madame Erizian qui sera censée l'avoir écrit, toute seule, son -discours!... Voilà pourquoi il faut que personne ne devine ... personne -... pas même monsieur Erizian... Tu as compris? - -Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. 108, Le Duc, a -compris ... a tout compris!--tout, oui: tout ce que vous comprenez -vous-même.--Allons! c'est un «bon homme,» le lieutenant de vaisseau -Villiers. Il sait dire les choses!--comme elles doivent être -dites.--C'est bougrement vrai, aussi donc, ce qu'il a raconté en -commençant, on est d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le -Duc! - ---Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! Excusez maintenant, donc: je -vais me mettre en tenue. - - -Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand sac un tricot neuf, -et il déplie une chemise à col bleu, miroitante. - ---C'est-il que tu vas à la noce?--demande le caporal d'armes, qui rôde -autour des sacs pour ramasser les effets à la traîne. - ---Un peu!--affirme Le Duc.--Et pour une noce où il y a des binious, ça -sera une noce où il y a des binious, cette noce-là! des binious, je te -dis, comme t'en as pour sûr jamais vu, pays! - -A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: la houle est -creuse. D'un bond, 108, Le Duc, embarque sans dommage. Au hublot le -plus proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers apparaît: - ---Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien! - ---As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il faut dans mon -bonnet! - -Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée jusqu'aux sourcils. -De toute antiquité, les bonnets bleus à pompon rouge servent de -portefeuilles aux matelots: il y a là-dedans une place excellente pour -les lettres, entre le drap feutré et la doublure de toile à voile... - - -Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil confine les -Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. La rue Parallèle est déserte -comme un Sahara. Et le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du -palais de la Belle au Bois Dormant... - -108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très long temps s'écoule. -Enfin le cavas prédit apparaît. - ---Madame Erizian? - ---_Evet, effendi!_ - -108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil est suffisamment -clair. Et le col bleu emboîte le pas derrière la livrée cramoisie. - -Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; un corridor; un -escalier; deux antichambres.--Les vieilles bicoques turques sont -compliquées.--Un salon, enfin! très luxueux, avec profusion de -belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands vases pleins de -fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça doit être dans ce genre-là, chez -Fallières...» - -Et au milieu de ce salon, une dame.--Une dame très jolie. 108, Le Duc, -l'apprécie telle du premier regard.--Qu'on en juge plutôt: des yeux -grands comme des écubiers, des cheveux couleur de filin neuf!... Grosse -comme deux liards de beurre, par exemple! et fragile comme une poupée -de porcelaine!... 108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit pas d'y -aller comme à l'abordage, sur la dame: on la casserait!... - -Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. Elle attend. Elle est -seule. 108, Le Duc, vérifie d'un coup d'œil ce point essentiel. - ---Madame,--dit-il, vite, sans préambule,--c'est mon officier qui -m'envoie ..., monsieur Villiers, vous savez... Il m'a dit de vous -donner ça ... (108, Le Duc, baisse la voix...) et puis ... pour -seulement si que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... ça -encore... - -La dame, brusquement, est devenue rouge ... rouge comme le battant du -pavillon des dimanches!... 108, Le Duc, s'empresse d'expliquer: - ---C'est la chose de votre discours, vous savez! ce discours pour cette -affaire ... comme une distribution des prix!... Ne vous troublez pas, -madame! monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai rien à -personne, allez! pareil si que je serais muet, sûr et certain! Vous -pouvez avoir confiance! - -Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. La dame, qui -commence à sourire, regarde le matelot: - ---J'ai confiance,--dit-elle d'une gentille voix douce;--j'ai pleine -confiance ... monsieur Le Duc ... car vous êtes monsieur Le Duc, -n'est-ce pas?... Le capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent -... je vous connais très bien!... - -Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à cette jolie -dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut pas dire non: c'est poli!... -c'est honnête!... - ---Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de porto?... Je ne vous -offre pas de thé, parce que les marins ne l'aiment pas toujours, -n'est-ce pas?... Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?... -Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais vous servir... Vous -avez au moins cinq minutes?... Nous allons causer de votre navire! vous -l'aimez, vous aussi, cette belle _Pensée_ toute blanche? le capitaine -Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... et je sais que vous -vous entendez parfaitement, vous et le capitaine ... alors, vous devez -avoir les mêmes goûts... - ---108, Le Duc, confortablement calé au plus profond d'une large -bergère, et son verre à porto dans sa main, se sent tout à fait à -l'aise.--Ça n'est pas intimidant, une dame comme ça: point fière, et -qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.--Et 108, Le Duc, -parle. Il bavarde même, ravi d'être écouté, approuvé, compris. Il -raconte les histoires du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt, -très enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il se lance -dans les confidences dernières: il nomme sa promise, la belle Jannik, -celle de Landévennec, avec qui on se doit accorder, sitôt retour de -campagne... Et il énumère en grand détail tous ses plus chers projets -d'avenir.--La dame, elle, tout de bon intéressée, répond, réplique, -questionne, conseille. Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a -cependant pas perdu la notion des justes mesures. Une visite, même -très cordiale, on ne peut pas l'allonger au delà des limites qu'impose -le savoir-vivre. On a beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne -serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, se lève au -moment correct, et prend congé dans les formes: - ---Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur de vous dire adieu -... avec le respect que j'ai... Mais pour monsieur Villiers, aussi -donc? vous avez des choses à y faire dire?... - -Pour monsieur Villiers?--Madame Erizian, prise au dépourvu, hésite... -Pour monsieur Villiers ... des choses?--Hélas! ces choses elles -seraient trop, sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian -se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,--avec une nuance de -regret dans sa voix chaude: - ---Mon Dieu ... rien. - -108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,--compris encore,--tout -compris.--Et il salue: - ---Alors, madame ... à vous revoir!... - -Mais madame Erizian l'arrête: - ---Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez deux petites secondes... -Je voudrais ... vous donner... - -Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça gâterait tout... - -Non, non!--108, Le Duc, promptement rassuré, respire.--Pas de l'argent! -autre chose ... qu'on peut accepter: deux pleines poignées de roses, -arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient tout le salon... - ---Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, quand il vient me voir, -emporte toujours un peu de mes fleurs ... il les aime tant ... mes -fleurs ... à la folie!... - -Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux... - ---Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes venu, c'est vous qui les -emporterez!... Je vous les donne, à vous... Et vous ferez sécher la -plus belle dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous retournerez -en Bretagne, à mademoiselle Jannik... - - -A l'échelle bâbord de la _Pensée_, le canot des permissionnaires -accoste. 108, Le Duc, saute à bord le premier, et, tout droit, court -vers la chambre du lieutenant de vaisseau Villiers... - -A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche de la grosse -gerbe:--la rose de Jannik.--Elles sentent tout de même richement bon, -ces roses-là!... aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même... -Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, n'a respiré ni les roses, -ni la dame... Et ça doit être vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la -folie, ces roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être bien!... - -108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche de Jannik,--et -frappe... - ---Entrez! - ---C'est moi, cap'taine!... que je viens vous rendre compte... Elle -était toute seule, la dame... Donc j'y ai remis les deux lettres ... je -veux dire la lettre et le machin ... le discours ... et alors... - ---Alors?.... - -L'officier, les yeux avides, regarde le matelot... - ---Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, se jette à corps perdu -dans le mensonge et la mauvaise foi...) alors ... cap'taine ... elle -m'a dit de vous dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien de -l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a donné ce bouquet ici -... pour que je vous le donne à vous!... - - - * * * * * - - - LA CRAPULE - - - _au comte Albert de Pouvourville._ - - -Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four sous le soleil -perpendiculaire qui tape dur la tôle blindée, Fargue, le lieutenant -de vaisseau canonnier, achève l'interminable calcul des «points -supplémentaires» et des «points exceptionnels» de ses quartiers-maîtres -chefs de section. Autant de fois (2 multiplications + 2 divisions + -3 additions) que d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,--à -cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout le long de ses bras, -des épaules aux ongles... - -A la porte, on frappe: - ---Quatre heures moins cinq, cap'taine! - ---Zut!... merci!... - -C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, enfile le veston -jeté sur la couchette et boucle le ceinturon réglementaire... - -Ça y est.--Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, on trouvera -peut-être un soupçon de brise... - - ---Cap'taine! la machine demande à vider les escarbilles... C'est la -quatrième série qui est de corvée... - ---La quatrième série aux escarbilles! - -Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre: - ---Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux escarbilles!... - -Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord et de bâbord -à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, sans plus de souci des -escarbilles, dont l'extraction s'opère par l'escarbilleur électrique, -sans difficulté possible... - -Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur l'avant des cheminées. Un -mot très énergique,--trop!--lancé d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à -l'oreille de l'officier. - ---Hein?... Zut et zut!... quoi encore?... - -Au galop, un caporal d'armes accourt: - ---Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, qui refuse l'obéissance! - ---Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais! - -Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle plaie! quelle -crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement la plus sale bête du -bord... Rien à en tirer, rien!.. - - -Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme le cercle. Au centre -de ce cercle, 464, Tiphaigne, assis sur son derrière, oppose aux ordres -les plus formels une magnifique inertie. - -Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe: - ---C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, trois fois?... -464, voulez-vous manœuvrer le moteur? - ---Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,--déclare 464, -Tiphaigne, d'une voix angélique. - -Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, 464, Tiphaigne. -Imaginez une figure de demoiselle, toute blanche et rose, avec de fins -cheveux blonds, qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et de -candides yeux couleur de ciel.--A cette figure-là, vous donneriez le -bon Dieu sans confession!--Heureusement, Fargue connaît le pèlerin: - ---Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous parle, vous pourriez -peut-être vous lever?... - ---Oui, cap'taine... - -Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira pas plus loin, -c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y trompe pas, réfléchit le temps d'un -clin d'œil... Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil de -guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce sage? est-ce utile? La -discipline y gagnera-t-elle? L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et -l'équipage connaît Fargue:--Si Fargue fait grâce, l'équipage comprendra -très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... qu'elle est dédain -... ou pitié... - ---Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça vaudra mieux! - ---Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux bien!... - - -Chez le commandant, Fargue, pièces en main, expose le cas: - ---L'homme est en prison, commandant... J'ai jugé que le meilleur -était de l'y envoyer de pied ferme, sans insister pour obtenir -l'obéissance qu'il m'eût certainement refusée, comme il la refusait au -sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... Responsabilité -très atténuée... - ---Oui ... peut-être... - -Le commandant a pris le livret matricule du délinquant: - ---Tout de même ... votre protégé ... il abuse un peu!... Vous avez lu -le relevé de ses punitions? - ---Oui, commandant... - ---C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, en dix-huit mois de -service! - ---Oui, commandant... - ---Et des motifs exquis! _Trente jours: scandale sur territoire anglais, -et avoir été ramené sans pantalon par la police civile... Soixante -jours: dans la nuit qui a suivi le naufrage de la_ Dordogne, _ayant -été chargé de préparer du vin chaud pour l'équipage, s'est mis en état -d'ivresse folle..._ - ---Il avait le naufrage gai, commandant... - ---Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! Enfin ... puisque -vous y tenez ... (le commandant se décide à sourire...) puisque -vous y tenez beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif -... euphémique... Ecrivez, je vous prie: _Retard ... indéfini ... à -exécuter un ordre..._ Allez, Fargue ... et dites à votre bonhomme qu'il -vous doit une fière chandelle... Biribi lui pendait au nez!... - - -Dans le compartiment du servo-moteur qui lui sert de prison, 464, -Tiphaigne, accroupi sur une glène de fil d'acier, médite. - ---Eh! là ... en bas!... 464!--la barbe grise d'un sergent d'armes -s'est encadrée dans le chambranle de la porte étanche;--464!... Le -commandant, comme ça, il te colle trente jours! - -464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne loyalement: - ---Pas plus? - ---Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te dire, comme ça, que -c'était rapport à la chose que le commandant n'est pas méchant ... -parce que ç'aurait pu être le Conseil! - ---Pour sûr!--affirme 464, Tiphaigne, convaincu. - -Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le contre: - ---Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... Pour lors, on va -pouvoir s'amuser, aussi donc! - - -Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est pas «amusé» encore. -A deux reprises seulement, par simple goût d'indiscipline, il a -sali le parquet d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer. -Et, à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, a -intercédé auprès du commandant. Les trente jours de prison sont devenus -quatre-vingts dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore convoqué. - ---Fargue,--a dit le commandant,--vous êtes bien aussi têtu, dans -votre genre, que le nommé Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors, -d'épargner jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de nous? - ---C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! Je ne crois pas -d'ailleurs que l'indulgence, même outrée, soit une méthode absolument -mauvaise... - ---Oh!... quant à ça ... moi non plus! - - -Quinze autres jours ont passé.--464, Tiphaigne, estime que l'heure a -sonné des divertissements de bon goût. - -Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle: - ---Factionnaire! - ---Quoi c'est-il que tu veux? _ - ---Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y comme ça que je veux -parler à l'officier de quart!... - -Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se promène à son -habitude sur la dunette, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. -Tiphaigne, encadré de deux hommes de garde, s'avance et salue très -correctement: - ---Je voudrais parler au commandant, cap'taine!... - ---Au commandant? pourquoi?... - ---Pour une chose ... une chose personnelle intime... Oui bien, -cap'taine!... - -Pour une chose «personnelle intime»? diable! Qu'a-t-il encore inventé, -464, Tiphaigne?... - ---Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous parlerez au commandant -... mais ça risque de vous attirer des ennuis, vous savez?... Voyons: -si vous me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle -intime»?... - ---Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose personnelle intime!... -que ça n'arregarde que rien que le commandant!... - ---Bon!... attendez!... - -Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde. - ---Commandant, voilà!... j'ignore absolument ce dont il peut s'agir... -Mais vous connaissez l'homme... - ---Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le venir. Je vous promets -de ne pas le manger. - -Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, Tiphaigne, est entré; et -les hommes de garde sont ressortis. - ---Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? pour une affaire -«personnelle intime»?... nous voilà seuls: allez-y! - ---Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui de vous dire ... que -«la nature humaine» ... elle a «ses exigences»!... - -Ahuri, le commandant lève les sourcils,--d'une ligne -trop haut.--Tiphaigne, ravi de son effet, poursuit sa -phrase,--laborieusement composée, et par cœur apprise: - ---Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la nature!... Alors ... -commandant ... comme il y a dans les trente, trente-un jours que je -suis en prison ... et comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé du -tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, de donner l'ordre, à -deux, trois caporaux d'armes, pour qu'ils me conduisent au b... - -Et il lâche le mot cru, froidement,--triomphalement. - -Un silence,--assez long. - -Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a rien perdu de son -flegme. Et il observe attentivement le matelot,--la crapule.--La -crapule, elle,--464, Tiphaigne, comprime tout juste sa joie -orgueilleuse.--Hein!... tout de même!... il est épaté, le vieux! et -salement!... Ça coûtera ce que ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du -tafia! et du bon! et du raide!... - -Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au tour de 464, -Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!--Le commandant, calme -comme bronze, a répondu: - ---Je regrette!... Mais je viens de repasser dans ma tête le règlement -... et le service des caporaux d'armes est nettement délimité. Donc, -impossible de leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient le -droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, je serai désavoué par -l'amiral!... Je regrette!... impossible.--Retournez en prison. - -Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.--Ah bien!... il n'y a pas -à dire!... il s'est richement f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!... - - -Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue la burlesque aventure: - ---Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne l'ai pas mangé, vous -voyez!... - ---Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, de vous -féliciter!... Vous avez été sublime!.... - ---Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout ce qu'il fallait... -Seulement, je me demande une chose: à quoi bon tant de peine, et -tant de diplomatie, pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre -crapule?... - ---Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est encore un homme!... donc, -un homme de plus.--Qui oserait dire de combien d'hommes nous aurons -peut-être besoin, un jour? - - -Trois semaines ont encore passe.--Voici venue l'école à feu -trimestrielle.--L'escadre, division par division, défile devant -les éléments de grand but, qui se découpent sur l'horizon en très -lointaines silhouettes grises... - ---Les hommes punis de prison,--à l'appel sur le pont arrière! - -Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis au coup d'œil -ironique du commandant: - ---Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère que, par exception, il ne -refusera pas aujourd'hui l'obéissance... - ---Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu? - ---Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et encore?... - -Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le dialogue. Et Fargue, -ses jumelles aux yeux, commence son réglage: - ---Huit mille six cents ... huit mille deux cents... Feu de salve: -attention! feu! - -464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé sous la passerelle, au -canon de 164mm, 7 bâbord. A dix pas en arrière de la culasse, quarante -cartouches et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. Les -pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient des parcs à la -pièce... - -Au commandement du capitaine, le pointeur a pressé sur la détente. -Le premier coup éclate. Les servants, à toute vitesse, rouvrent la -culasse, arrachent la douille, et lancent dans l'âme fumante le nouvel -obus et la nouvelle cartouche, apportés par le premier couple de -pourvoyeurs... - ---Paré! Feu! - -Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième... - ---Hâââ!... - -Une détonation,--qui ne ressemble pas aux détonations des canons... Un -immense éclair rouge, qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en -avant... Et quatre hommes qui s'effondrent, broyés.--La poudre,--la -sinistre poudre!--vient encore de faire des siennes. Le quatrième coup -est parti tout seul,--avant que la culasse fut refermée... - -Renversé par la secousse et relevé dans la même seconde, Fargue s'est -rué du haut de la passerelle au bas, et hurle: - ---Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! jetez les -cartouches à la mer! - -Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: le feu du canon -déculassé, en dix secondes, a gagné le parc à cartouches. Dix autres -secondes, et le feu du parc à cartouches gagnera le parc à obus.--Or, -les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, dix secondes -encore, et le cuirassé--saute,--comme jadis sautèrent l'_Iéna_ et la -_Liberté_... - -Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond déjà, du plein -milieu de la fumée et des flammes: - ---Oui, cap'taine!... - -La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, qui,--pour la -première fois de sa vie! sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que -lui-même ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni hésité, et tout de -suite, et en courant,--obéit. - -Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc au plat bord. A bout -de bras, il brandit quatre cartouches, d'où jaillissent quatre longues -colonnes de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les servants, -et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. Quand l'officier arrive -au canon, la dernière cartouche est à l'eau... - ---Tiphaigne? - ---A vos ordres, cap'taine!... - -Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,--respectueux,--le -lieutenant de vaisseau s'arrête, et salue à son tour:--Au bout du bras -de 464, Tiphaigne, il n'y a plus de main: il y a une chose informe, -rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.--L'explosion du canon a -fracassé les cinq doigts du pourvoyeur.--Et c'est avec ce moignon -sanglant que 464, Tiphaigne, la crapule,--pour obéir!--a empoigné les -cartouches incandescentes. - - - * * * * * - - - LA BALEINIÈRE DEUX - - - _au colonel L. Jouinot-Gambetta._ - - ---Armez la baleinière deux! - -Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu, -et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette: - ---A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux -embarquent!... - -Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de -retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend -au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze -mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer. - ---Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!... - - -304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,--patron de -la baleinière deux,--est tout juste en train de parachever l'astiquage -du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans -l'embarcation,--à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à -un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,--il -frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix. - -Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa -pipe de l'autre: - ---Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et -par le temps d'aujourd'hui? - -Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que -frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte -marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre. -Et le _Ça-Ira_, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein -océan. - -A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une -formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des -embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et -ses hauts minarets à clochetons... - ---C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer _ma_ baleinière dans c'te -barre-là?... Bon sang! misère!... - -Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins -l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant -l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,--356, -Korcuff,--étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long -du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient: -«Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière -deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement -des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.--Tout de suite, une -lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt -qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse: - ---Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc! - ---Y a du bon!--affirme Korcuff. - -Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers -dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.--Du bord, -un ordre arrive entre deux rafales: - ---Mâtez!... - ---Et allez donc!--grogne 304, Le Kerrec.--A la voile, avec des risées -comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon -ciré, bon sang?... - -Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui -saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution. - -La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée -arrière. Un officier en civil,--un gamin sans moustache, joli et fin, -très élégant,--s'avance sur la plate-forme. - ---Tiens!--fait 304, Le Kerrec,--m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate -plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois, -bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange! - -Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord, -c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait -ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où -on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et, -tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,---ça flatte! - -Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse: - ---Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive -donc! foutre! - -304, Le Kerrec, sourit de plus belle.--Hein? il jure comme il faut, cet -enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir! - ---Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec? - -Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la -coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier--tombe à pieds joints -dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande: -«Pousse!»--dans la même seconde. - ---C'est jeune, mais c'est marin!--mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif. - ---Hisse la misaine!--ordonne l'enseigne. - -La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement -d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche. - ---File l'écoute! - -Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304, -Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle -délicatement à son devoir: - ---Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle? - -L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que -mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage. - - -A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret: - ---Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond... - -Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de -l'homme:. - ---As pas peur, mon vieux 304!... - -Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne -debout. Car l'instant dangereux approche. - -La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement -de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave. -Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus -loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en -ballon, s'y précipite comme dans un gouffre. - ---Attention, mes gars! - -Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un -fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le -trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre -est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque. - - ---Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!... - -L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur -la troisième marche. Il se retourne:. - ---Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien -entendu, vous... - -Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu -risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le -connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville... -Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos... - -Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand, -du haut de l'escalier, une voix l'appelle: - ---Jean!... enfin!... c'est vous!... - -Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde... -L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux, -le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses. -L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et -disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras... - ---Et surtout, le lui fais pas dans le dos!--commente 356, Korcuff, -bienveillant, mais gouailleur. - -Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la -saine discipline. - ---Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis -déborde, qu'on pousse d'ici!... oust! - ---On démâte? - ---Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es -patron, à cette heure? ou moi?... - -Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304, -Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356, -Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que -brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle? - -Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné -d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne -retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On -sait gouverner, peut-être!... - -D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur -le feu: - ---Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que -t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas? - ---La chique!--lance 304, agacé. - -Et, résolument: - ---Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse -la grand'voile, aussi! - -La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un -goéland. - -Attention! voici la barre!... - -304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente -mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement. -On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande. -Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de -soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis... - -Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne -ferait pas mal dans le paysage... - ---Veille au grain!--a murmuré 356, Korcuff, inquiet. - -C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La -baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le -redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a -déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux -fargues l'embarcation écrasée... - ---Bon sang de bon sang de bon sang!... - -Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit -plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse -irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la -baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde -lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis -sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le -quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des -mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et -304, Le Kerrec, le bras droit cassé. - ---Manque tout de même personne! Y a du bon!--observe philosophiquement -l'un des naufragés. - -Mais l'ex-patron prend moins bien les choses: - ---Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape! -J'aimerais mieux tous être crevés!... - -Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement. - ---Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!... -Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc! - -C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son -équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent -le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras -cassé: - ---Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va -la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans! - -Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main. -Tous ensemble,--oh! hisse!--ils soulèvent l'épave. Elle retombe. -Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,--hisse, hisse -donc!--Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils -retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein -d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.--Allons, du -nerf! de l'huile de bras! - ---Et les mâts? quoi qu'il faut en faire? - ---Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout -sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous -en abord. - ---Cinq, six, sept... - ---Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec -ton pied «forcé»? - ---Te frappe pas à cause de mon pied! - ---Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!... - -Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef -à l'assaut de la barre,--à l'aviron cette fois... - - -Au flanc du _Ça-Ira_, la baleinière deux accoste. De si loin, les -timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la -barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée, -considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots -ruisselants et à bout de forces... - ---Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop! - -Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque -difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute -en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un -gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche: - ---Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où? -comment? - -Mais Le Kerrec,--304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la -baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!--hausse -dédaigneusement les épaules: - ---C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre -compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous -dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1]. - -[1] Seuls parmi ces _Dix-Sept Histoires de Marins_, les trois contes -ci-dessus:--_108, le Duc, ambassadeur,_--_la crapule,_--_la baleinière -deux,_--ne sont pas rigoureusement inédits. Sous des titres un peu -différents: _108, le Duc, matelot,_--_464, Tiphaigne, matelot,_--_304, -le Kerrec, matelot,_--ils ont fait partie d'un recueil d'amateurs, paru -chez Dorbon aîné, en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500 -exemplaires tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais -réédité.--C. F. - - - * * * * * - - - - CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE - - - - * * * * * - - - LA ROYALE CHARITÉ - - - _pour une petite stèle turque,_ - _verte, à l'épitaphe d'or,_ - _et pour la pensée gardienne..._ - - -Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.--Il y a longtemps: beaucoup -d'années.--Celui qui me la fit, je ne le nommerai pas. Il était -illustre déjà, quand il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers -de l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est donc pas -de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. Mais, s'il daigne lire -ces lignes, il se reconnaîtra. Et puisse l'hommage très humble de ma -reconnaissance lui être doux, venant après mille et dix mille injures -abjectes qui lui furent naguère prodiguées, lors qu'il osa noblement -défendre, avec tout son courage et tout son génie, une bonne et belle -cause que la plèbe ignorante avait décrétée mauvaise, et que les dieux -injustes ont d'ailleurs condamnée. - -Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, beaucoup d'années. -En ce temps-là, lui, marin, servait encore sur les flottes de France. -Moi, mes cheveux étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus un seul -qui ne soit maintenant couleur de neige.--Lui commandait, sur des eaux -très lointaines, un petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche -a brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. Moi, marin -comme lui, j'étais enseigne, frais promu, à bord de ce petit vaisseau; -et j'y jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable -artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... L'un des quatre -ne m'en fit pas moins, certain jour, une assez sanglante plaisanterie, -grâce à cette bonne poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à -nous méfier... Il y a si longtemps!--Mais ce n'est pas de poudre qu'il -s'agit. - -Un soir donc,--un soir d'avril, un joli soir de printemps, que les -fleurs nouvelles devaient embaumer délicieusement, à terre, mais -que la brise de sud-ouest changeait pour nous en un vilain soir de -bourrasques et de grains,--notre bateau faisait pour rentrer dans son -port d'habitude, après neuf longues semaines d'une de ces navigations -dites «télégraphiques», dont les bâtiments de guerre sont plus -coutumiers qu'ils ne voudraient:--On part tout d'un coup, vite, vite, -sur un ordre mystérieux, reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par -exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre chose: de l'est, ou -du sud; puis du S. 65° E, ou du N. 88° E; puis on mouille au large -d'une côte déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, sans -prendre langue;--tout ça, sur de nouveaux ordres, mystérieux de plus -en plus, qui vous tombent du ciel au fur et à mesure, par T. S. F. -toujours, drus comme grêle;--et finalement on revient,--sans avoir rien -fait, sans avoir rien vu, sans savoir pourquoi on est revenu, sans -savoir pourquoi on était parti.--Voilà ce que c'est qu'une navigation -télégraphique. - -Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche et mer houleuse, -pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf semaines d'une -promenade de cette espèce-là. Bien entendu, nous étions partis, -soixante-trois jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre -déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer à quiconque le -moindre _p. p. c_. En outre, la côte déserte qui nous avait abrités -était une côte sérieusement déserte, hors toutes routes postales; en -sorte que, soixante-trois jours durant, personne au monde n'avait -pu recevoir de nous la moindre nouvelle,--pas un mot, rien, ce qui -s'appelle rien!--ni seulement deviner ou soupçonner quoi que ce -fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; mais on ne -savait que ça... Étions-nous arrivés quelque part? où? quand? et -quand reviendrions-nous? voire, reviendrions-nous jamais ... autant -d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, mes amis à moi, par -exemple ... mes amies aussi ... avaient fort bien pu croire, tous et -toutes,--mon Dieu! non sans quelque apparence de raison!--que je les -oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! mettez-vous à leur place! qui -donc, sauf un marin, ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en -écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en va sans savoir où -il va? un voyageur, neuf semaines durant, claquemuré dans un pays sans -boîte à lettres?--A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies sont des -lanternes! elle est à dormir debout votre histoire de brigands! - -Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans ce goût qui allaient -nous accueillir au débarqué... En d'autres temps, je m'en serais -soucié comme un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... que -voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... Même, à la seule -pensée qu'une certaine bouche, que je savais trop bien, me dirait -peut-être ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait, -sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout de ses belles lèvres -adorablement ciselées ... ouf! je tremblais comme feuille en automne!... - -Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de quoi se casser la -tête contre les épontilles!... Cette bouche, la plus fière, la plus -noble que j'eusse connue ... que j'aie connue de toute ma vie!... cette -bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux--et bientôt pour -mon cœur--toute la grâce et toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir -au monde d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du premier -moment, j'avais aimée d'un si grand amour que je n'osais même pas -imaginer son baiser ... cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant -notre absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très tendrement: -«Je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!» Nulle promesse plus -claire, n'est-ce-pas? Mais le départ était venu, et la promesse n'avait -pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas dit: «Je vous -aime...»--parce que trois jours, c'est trop peu, pour qu'une femme, -même amoureuse, puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a depuis là -jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» jusqu'à: «J'aime!...» Neuf -semaines, par contre, c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop, -d'après l'arithmétique officielle de l'amour!--Neuf fois!... j'avais -donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... manqué mon heure ... -l'heure unique, si fiévreusement attendue, espérée, respirée, l'heure -où j'eusse entendu la bouche consentante me dire enfin: «Oui...» plus -tendrement que naguère elle ne m'avait dit: «Non...». Cette heure-là, -mon heure éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en sautaient -hors des yeux, chaudes comme braise, amères comme fiel... Oui! j'en -vins à pleurer bel et bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les -timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du charnier, persuadés -«qu'une saleté d'escarbille s'avait comme ça foutue dans l'œil au -lieutenant, et que ça devait tout de suite _s'extracter_...» Ainsi fut -sauvée ma face..... - -Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! Je ne désespérais -pas, non! Nous revenions, maintenant, enfin! une heure nouvelle -allait donc sonner, l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette -heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas m'échapper, comme -l'autre, j'en jurais ma vie! Non, non, non! rien n'était perdu! il ne -s'agissait que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais -cette sensation superstitieuse que les neuf semaines déjà révolues -ne comptaient pour rien, tant qu'elles n'étaient que neuf ... et -qu'elles compteraient pour tout, au contraire,--pour l'éternité, pour -la géhenne,--si elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait -d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la traversée, aux quatre -jours ultimes, précédant l'arrivée au port, précédant le revoir... - -Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi et un mercredi. Nous -faisions route pour atterrir le jeudi matin. Et cela tombait vraiment à -souhait: car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle que je -cherchais, et la trouver seule... - -Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, pour achever notre -voyage. La mer roulait de grosses lames cylindriques, vertes, frangées, -d'écume grise, et le vent soufflait grand frais. Notre coquille de -noix fatiguait, et craquait, et geignait de tous ses membres, à chaque -coup de tangage. Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher -aux rambardes pour n'être point enlevé par les vagues. Quand vint le -troisième jour, le mardi, nous commencions d'être tous terriblement -las; et lui, notre chef, le commandant du navire, plus que nous tous: -il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit heures d'affilée. -Le soir, la bourrasque n'avait pas molli. Le commandant ne se coucha -encore pas. Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes et -suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de mieux qu'un morceau de -pain dur, arrosé d'eau de mer. - -Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart à huit heures du -matin; et je vis tout de suite que le commandant était, lui, à bout de -forces, ou presque... - -Deux cents milles nous restaient à franchir: vingt heures à dix nœuds. -La mer était toujours très grosse. Le commandant n'en avait donc pas -fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas dormir avant le -lendemain, jeudi. Il profita pourtant d'une embellie, vers le milieu -du jour, et s'assoupit, debout, accoté contre la rambarde, les reins -retenus par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient -sans trêve au visage. Sur les deux heures, la brise força d'ailleurs; -et quand vint le crépuscule, le ciel échevelé me fit songer à deux -chignons de femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés, -l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, mais ça promettait une -nuit affreuse. - -Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait l'horizon, dentelé -comme une scie par les vagues lointaines, nous passions, dansant de -plus belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle avancée -du continent. Cette île, qui fut volcan dans sa jeunesse d'île, imite -assez bien la forme d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est -une façon de détroit, minuscule, accessible tout de même aux petits -navires. Et, ce détroit franchi, les petits navires trouvent, au -centre de l'anneau jadis cratère, aujourd'hui lac, un abri, une rade -véritable, la plus sûre et la plus paisible que je sache... - -Nous passions donc par le travers de cette rade-là, tanguant, roulant -toujours. Et lui, notre chef, le commandant, pâle comme cadavre, et -désespérément roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne pas tomber -à plat pont d'épuisement, regardait vers l'îlot, sans voir... - -Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et ses yeux -brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,--n'ayant pas encore deviné, mais -inquiet déjà, vaguement... - -Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... l'instant d'après, il -commanda: - ---A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... dressez maintenant!... -et gouvernez comme ça ... sur l'entrée de la passe ... entre les deux -pointes, oui!... - -Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque -aux reins. Lui s'était retourné vers moi: - ---Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc -l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans, -y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri... -Demain, il fera jour... - -Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva, -pour soi, bouche fermée: - ---Je suis crevé! il faut que je dorme! - -Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà -moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe -semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant, -des gifles furieuses de la mer... - -J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres -encore, et nous aurions franchi la passe... - -Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,--pleurer -encore!--de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez: -la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze -heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce -ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais! -j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux -belles lèvres, la bouche aimée... - -Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ... -c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ... -avec moins d'embruns floconneux à la crête... - -Tout à coup, la voix bien connue m'appela: - ---Fargone! - -Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma bouche et mes sourcils: - ---Commandant? - -Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je me tins très bien, -et que mon visage demeura tout à fait impassible. Lui me regardait -néanmoins avec des yeux singuliers. - -A la fin: - ---Allez vous-en!--fit-il, bourru:--avec votre air ahuri, vous m'ôtez de -la tête ce que je voulais vous dire... - -Je m'inclinai, muet. Lui soupira,--d'un grand soupir d'homme très, très -las: - ---Bah! - -Et brusquement, il commanda: - ---A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! Fargone, faites -rompre l'équipage des postes de mouillage! - -Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais répéter l'ordre: - ---Eh bien! quoi?--dit-il.--C'est pour aujourd'hui ou pour demain? - -Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de joie ruisselait dans -toutes mes veines et dans toutes mes artères. - -Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand le tangage et le -roulis eurent recommencé de nous secouer, à peu près comme les -cuisinières secouent la salade dans le panier de fils de fer, je ne -retins pas cette question-ci, qui monta malgré moi de mon cœur à ma -bouche: - ---Commandant ... alors?... vous ne voulez plus passer la nuit au -mouillage?... vous ne voulez plus retarder notre arrivée là-bas?... - -Il haussa lentement ses épaules, lourdes de fatigue amoncelée: - ---Non,--dit-il... - -Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la tête: - ---Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux plus, parce que, tout à -l'heure ... pendant que je voulais ... vous avez eu trop de chagrin!... -trop! je vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi aussi, -jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... j'ai eu du chagrin comme -vous... - -Il regarda vers la terre: - ---Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de moi... - -Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu son regard clair: - ---Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop vite qu'un vieil -homme vous a sacrifié aujourd'hui son dernier, son suprême plaisir de -vieil homme: dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est las... - - - -Je n'ai pas oublié. - -Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il m'a faite, lui, je -désire vivre assez pour la rendre au premier jeune amant fiévreux et -douloureux que je rencontrerai... - - - * * * * * - - - L'AMOUREUSE TRANSIE - - - _à J. Paul-Boncour._ - - - Ceci est une histoire vraie. - D'ailleurs,--qui l'inventerait? - - -En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois aux Antilles, dont -cinq ou six semaines à Fort-de-France en Martinique. Mon dégoût des -Yankees m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen. - -C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais -tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays -était beau,--un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;--que les -mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés. -(New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est -leur paradis retrouvé.) - -Je m'ennuyais cependant,--parce que les cocktails et les mulâtresses -sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse -et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions -alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un -soupçon de fraîcheur au bord de la mer,--le mois de mars martiniquais -vaut le mois d'août parisien,--je vis avec soulagement entrer en rade -un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares -carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le -_Duguay-Trouin_, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de -marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était -envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à -boutons d'or. - -Assis à une terrasse de café, je regardais défiler toute cette -jeunesse, quand un gamin de vingt ans, joli comme un cœur, s'approcha -de ma table et me demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où -l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai à s'asseoir, -lui offrant d'abord un egg-nog, boisson jeune, et lui promettant de -le débaucher ensuite, s'il y tenait. En même temps, je lui tendais -ma carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, d'un -pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, d'un geste qui sentait -de loin son gentilhomme, et se présenta à son tour: il s'appelait le -comte de Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins communs. -Du coup nous ne pouvions pas ne pas dîner ensemble. Il n'avait jamais -mangé de curry, le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. Mon -Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux petites bouteilles de -Pommery nature. Il était un peu gris quand vint l'heure que choisissent -les mulâtresses pour promener leurs yeux de satin noir sur la Savane. -Et ce fut lui qui me rappela ma promesse. - -Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,--le regardaient, -plutôt: il était à croquer.--Mais ce bébé, à l'instant d'aborder une -femme, devenait aussi chastement timide qu'il avait été le contraire en -m'abordant, moi. Après trois bons quarts d'heure, et malgré plusieurs -douzaines d'œillades, nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et je -voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient au secours. - ---Parbleu!--lui dis-je, le prenant en pitié,--je devine: vous ne voulez -pas d'une fille de trottoir. Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont -autrement qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent -pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! Puisque c'est votre -goût, allons aimer à domicile!... - -Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez qu'à Fort-de-France, -toutes les jeunes mulâtresses sont de petites filles très sages, -lesquelles sans doute dorment avec qui leur plaît,--au pluriel,--mais -n'en habitent pas moins, dignement, sous le toit familial. Rien n'est -d'ailleurs mieux accepté, ni plus correct, que d'aller sur le tard -quérir chez père et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner -pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous risquez toujours -de tomber mal à propos, et d'être reçu à la fraîche. Mais c'est le cas -très rare. - -J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les réverbères éclairaient -romantiquement les maisonnettes créoles et leurs jardins grands comme -la main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait d'une lente -caresse, je fis ma conférence, exposant en trois points comment -n'importe laquelle de ces maisonnettes-là nous devait être, plus que -probablement, hospitalière, et comment il importait sans davantage d'en -choisir une dont la plus aimable habitante fût potelée à souhait... - -Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une petite fille vraiment -faite exprès, des cheveux aux ongles de pieds, pour un débutant;--une -merveille!... un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question de -goût!--laquelle merveille s'était trouvée sur mon chemin, le jour -même de mon arrivée. Je lui avais demandé un rendez-vous, et pris une -caresse. J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je me rappelais le -piment sucré de la caresse. - -J'avais noté le nom, la naissance ... _alias_, la rue, le numéro. -Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et Mayotte,--elle s'appelait -Mayotte,--je pensais vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé -plus gentil couple. - -Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite bien loin à -Fort-de-France, et pour cause. Je trouvai sans peine la maison. La -porte en était ouverte, comme par une aimable attention du hasard. -Nous entrâmes sans frapper, naturellement. Le petit perron conduisait -droit dans la salle basse,--pièce à tout faire, salon, salle à -manger, etc.--Je tirai ma montre de mon gousset: il était onze heures -tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu des veillées sous la -lampe,--des belles longues veillées où se débitent les formidables -histoires de sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc -croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber au sein de toute la -famille. Or, par une exception singulière, la salle basse était vide. -Vide depuis peu de temps sans doute: la lampe éclairait à pleine -mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant d'avant, poisseuses et -parfumées encore, faisaient le rond sur la grande table. - ---Ils sont allés se coucher,--dit Fleurac. - ---C'est à voir,--répliquai-je.--Entrons plus avant. - -Tous les logis créoles sont disposés comme je vais vous dire: à la -salle basse succède une chambre à coucher; d'autres chambres sont à -l'étage supérieur; mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée, -plus élégante et surtout plus proche de la rue, est attribuée, par -raison d'utilité publique, à la plus avenante des jeunes filles de la -maison. - -Je poussai la porte de cette chambre. Quatre bougies allumées y -faisaient grande lumière. Je ne pris pas le temps d'admirer cet -éclairage inusité, parce que je vis d'abord le lit, et la petite -Mayotte couchée dans le lit. - -Chut!--dis-je:--elle dort. - -Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des pieds. - -Elle était adorable, la petite Mayotte endormie: couchée sur le dos, -les mains sagement jointes, les paupières tout à fait closes et le -plus angélique sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ... -plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse, sous l'écheveau -de soie blonde qui lui servait de cheveux... (Il y a des mulâtresses -dorées comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre qu'à la racine -brune de leurs ongles, et au blanc bleuté de leurs yeux.) - ---Mon petit,--dis-je à l'aspirant,--il n'y a pas deux choses à faire: -ôtez-moi ce dolman, ce pantalon et le reste ... et fourrez-vous dans -les draps!... Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un sommeil -semblable! Hardi! Je vous parie cent louis contre un sou qu'avant -d'ouvrir les yeux, elle vous donnera la bouche! - ---Mais ... si les parents surviennent? - ---Je m'en charge: je les flanquerai à la porte. Allons, allons! - -Il se déshabilla.--Qu'auriez-vous fait à sa place?--Ce fut moi qui -soulevai la couverture, doucement, tout doucement... Il se glissa -dessous, saisit l'enfant... - ---Haaaaah!... - -Le cri jaillit de sa bouche à lui,--pas de sa bouche à elle.--J'ai -encore, gravé sur mes deux tympans, ce cri...--un hurlement... - -Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les dents claquantes, le -comte de Fleurac, son dolman d'une main, son pantalon de l'autre, passa -la porte et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie. - -Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la dormeuse. Le cri ne -l'avait pas éveillée.--Pas éveillée? - -Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me fallut toute ma force -nerveuse pour dompter mon épouvante:--le front était de marbre;--la -dormeuse était morte.--Morte;--enlevée en deux jours, sans doute, par -une des maladies foudroyantes du pays. Les quatre bougies étaient des -cierges. Et je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix -de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans une assiette d'eau bénite. - - - * * * * * - - - HISTOIRE DE MANNEQUIN - - - _pour Valentine et pour Jacques Arnavon._ - - -Ce fut l'arrivée du vaguemestre qui délia les langues. Le déjeuner -avait été morne. Quand le roulis est assez fort pour culbuter verres -et bouteilles, en dépit de tous les piquets et de tous les violons les -plus ingénieux, on n'est guère en humeur de bavarder: chacun s'efforce -de maintenir sa part de vaisselle en équilibre et se tait. On se -taisait ainsi, à bord du _Ça-Ira_, en rade de Mogador, depuis sept -jours: car il y avait sept jours tout juste que le contre-torpilleur de -semaine avait apporté le dernier courrier;--dernier courrier, dernière -occasion de rompre le silence, en échangeant les journaux reçus, voire -les lettres... - -Or, le vaguemestre, tout à coup, fit son entrée. Il portait à bout -de bras le sac de toile bise scellé aux armes de la République, et -le posa, non sans respect, sur la table du carré. Tout le monde, -instantanément, fut debout. Le petit Verle, l'enseigne, qui a laissé en -France une jolie femme, épousée trois semaines avant le départ,--c'est -jeune, ça ne sait pas!--tendit le premier son canif pour couper le lien -du sceau. Et Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, qui se repose -des bombardements en traduisant Confucius, renversa le sac et fit le -triage. Après quoi, chacun éventra son lot d'enveloppes et se mit à -l'écart pour lire,--comme les bêtes fauves en cage font pour manger, -quand elles ont très faim, et que le gardien vient de jeter la viande... - -Toutefois, les premières pages avalées, les lecteurs s'ébrouèrent. -Barclay, l'officier torpilleur, qui s'intéresse aux choses de l'Islam -et fait des platitudes aux drogmans de légation pour être initié par -eux aux mystères du Moghreb, brandit soudain un papier suggestif: - ---Hé là! tendez l'oreille, tas d'ignobles giaours!... Vous savez -qu'après le pillage de Mékinez, les tribus rebelles ont razzié toute -la juiverie des environs, et vendu les femelles d'Israël au marché de -Larache?... - ---Parbleu! Il n'y a que la garnison espagnole de l'endroit pour ignorer -encore ce détail!... Pas de leur faute, d'ailleurs, aux Espagnols: ils -posaient, justement ce jour-là, en corps, à cheval et sabre au clair, -devant un cinématographe!... - ---C'était leur droit. Mais parlons du marché de Larache. Savez-vous à -quel prix on les a vendues, les femmes juives de Mékinez? - ---Dites? - ---A neuf francs la douzaine! - -Les hommes qui écoutaient n'étaient pas très faciles à étonner, parce -que chacun d'eux, mainte fois, avait déjà rencontré, à force d'errer çà -et là sur la terre ronde, des choses qu'on nommerait étonnantes entre -la Madeleine et l'Opéra. Ils hochèrent pourtant la tête, admiratifs: - ---Neuf francs la douzaine,--observa même quelqu'un,--ce n'est pas -surfait! Les cours étaient bas. - ---Les vendeurs ont dû boire un bouillon!--trancha le grand Rodier, qui -joue quelquefois sa solde à la Bourse. - ---Bah!--conclut Barclay.--Ils avaient raison, les gens de Larache: une -femme, cela ne vaut pas plus de quinze sous ... en aucun pays!... - -Le petit Verle, qui lisait une lettre parfumée, haussa les épaules. -Personne d'ailleurs ne protesta. - -Mais, au bout d'une minute, Rodier, fatigué de silence, bâilla: - ---C'est égal!--reprit-il:--quinze sous!... Je regrette de n'avoir pas -été à Larache; j'aurais fait monter les prix! - ---Pourquoi?--fit Barclay:--puisqu'on vous dit que ça ne vaut pas -plus!... - ---C'est selon... Sur un croiseur en campagne, on pourrait tout de -même surenchérir... Et puis, fichez-moi donc la paix, mon vieux! avec -ça que vous ne les dépassez pas largement, vos quinze sous, quand -le cœur vous en dit! avec ça que tous, tant que nous sommes, nous -n'avons pas fait maintes fois les plus rondes boulettes en l'honneur -des plus minces rouchies! Tenez, voici L'Estagne qui descend du quart: -demandez-lui donc ce que lui coûtait, l'hiver dernier, son petit -chameau toulonnais!... - -L'Estagne, qui est deux fois marquis et douze fois millionnaire, et -qui pourrait à son gré chasser à courre dans ses forêts de la Meuse, -ou croiser sur son yacht de Corfou à Ceylan, ou ne rien faire dans son -hôtel de la rue de Varennes,--s'il ne préférait, sans rime ni raison, -servir obscurément la République à bord d'un vaisseau de guerre dont -trente-sept millions de Français ne savent pas le nom,--L'Estagne -sourit: - ---Mon petit chameau ne me coûtait pas grand'chose!... pas assez, -même!... je l'aurais probablement mieux apprécié, s'il s'était fait -mieux payer!... En tout, il n'y a que l'effort et la difficulté qui -comptent... Et même ici, sur ce _Ça-Ira_ folâtre à l'instar d'un -couvent de trappistes, je n'achèterais fichtre pas de femmes à quinze -sous! Je donnerais plutôt les quinze sous pour ne pas acheter les -femmes!... comme j'ai fait d'ailleurs jadis, et plus d'une fois... - ---Racontez, mon vieux?... Ça empêchera cette petite brute de Verle de -relire pour la cinquième fois sa lettre qui empeste le jicky... - ---Je veux bien... Écoutez, ceux qui n'ont rien de mieux à faire!... -L'an passé, j'étais secrétaire de la commission supérieure des -tourelles électriques, à Paris. Un soir de juin, je venais de quitter -le ministère. Il faisait beau. Je remontais à pied la rue Royale, -quand, devant la porte du couturier Weill, une femme qui sortait tête -baissée me heurta. Je m'arrêtai pour m'excuser, et je vis, fort étonné, -que la malheureuse sanglotait de toutes ses forces. C'était une jolie -fille de vingt ans à peu près, très mince et très blonde, gentiment -attifée. - -«--Eh bien?--lui dis-je tout de go, sans songer à mal:--qu'est-ce que -vous avez, ma pauvre petite? - -«Elle me reçut assez fraîchement: - -«--Quoi? votre «pauvre petite?...» Je ne vous connais pas, moi! -Mêlez-vous donc de vos affaires!... Ça me regarde, ce que j'ai!... et -pas vous, hein!... - -«Je me souvins alors que j'étais en face d'une bestiole de race -infiniment ombrageuse; et je me hâtai de corriger ma gaffe: - -«--Veuillez m'excuser, mademoiselle ... je vous demande infiniment -pardon!... Mais c'est tellement extraordinaire de voir pleurer d'aussi -jolis yeux ... on a tout de suite envie de les essuyer... - -«Elle haussa les épaules, amadouée tant bien que mal. Et, de fil en -aiguille, je sus vite son cas, banal à souhait, d'ailleurs: elle -était mannequin chez Weill; et, le Grand Prix couru, Weill venait -naturellement de sabrer son personnel; elle se trouvait donc sur le -pavé; et il s'en fallait exactement de dix-neuf sous pour qu'en poche -elle en eût vingt. - -«--Si bien--conclut-elle--que, ce soir, je vais dîner comme du temps -que j'étais arpette: avec les chevaux de bois!... - -«A raconter ses malheurs, elle s'était consolée aux trois quarts. Elle -riait maintenant, avec sa belle insouciance de moineau franc. - -«Je risquai une invite: - -«Voyons!... au lieu de dîner avec les chevaux de bois ... si vous -dîniez avec moi?... en camarades s'entend!... - -«Elle se cabra, hérissée derechef: - -«--Ah bien! non, par exemple! Je les connais, les dîners «en -camarades!...» Vous ne m'avez pas regardée, mon vieux! Je ne marche -pas! j'ai les pieds en malines!... - -«Mais j'arborai mon sérieux le plus froid: - -«--Vous non plus, vous ne m'avez pas regardé!... J'ai autant envie -de faire des bêtises que de me jeter à la Seine!... Je vous invite à -dîner, parce que je suis seul, que je m'ennuie, et que ça m'a fait -de la peine, tout à l'heure, de vous voir pleurer. Mais «dîner», ça -veut dire «dîner», et rien d'autre! Naturellement, si ça vous chante, -je vous emmènerai pour finir la soirée au Bois, ou au théâtre, ou -n'importe où ... mais à minuit tapant, je vous reconduirai chez vous, -et je vous quitterai devant la porte!... Vous avez compris cette fois? -Est-ce oui, est-ce non? - -«Interloquée, elle murmura: «C'est oui...» et prit mon bras, tout d'un -coup silencieuse. - -«Je l'installai, une demi-heure après, dans un cabinet de la place -Gaillon. Le maître d'hôtel et le sommelier l'intimidèrent. Visiblement, -elle dînait pour la première fois en pareil décor. Mais je pris garde -à ne point l'effarer par un menu d'apparat. Je commandait des cailles -et du chambertin, mais ni truffes ni champagne. Peu à peu, elle -reprit contenance et bientôt bavarda. Elle était naturellement gaie, -malicieuse et fine. Sa petite âme, un peu embryonnaire, ressemblait aux -jardinets des villas de Passy ou d'Auteuil: point de grands horizons, -mais des fleurs et de la verdure. On aurait passé des dimanches -tolérables dans cette petite âme-là... - -«J'abrège. Dessert, café, et la classique anisette. Poudre de riz. -J'offre une Victoria de cercle, une glace au Pré-Catelan. On préfère -... devinez quoi? le Châtelet!... dont les affiches annonçaient la -quatre-vingt-quinzième de je ne sais quelle féerie complètement -idiote!... Je ne discute pas. J'obéis. Nous partons en hâte soudaine, -«pour ne pas rater le commencement.» Et je subis sans broncher les -sept actes et les trente tableaux. Il faisait une température de four, -et je n'ai jamais tant avalé de poussière, à cause des cavalcades -qui piaffaient tout le temps sur la scène... Mais jamais non plus je -n'ai savouré d'aussi frais éclats de rire, ni contemplé des yeux si -brillants de joie... - -«Je continue à abréger. Rideau, sortie, fiacre, retour. Mon mannequin -habitait, comme juste, à une portée de fusil plus loin que le diable -vauvert. Trois quarts d'heure durant, nous fûmes serrés l'un contre -l'autre, au fond de ce fiacre trop étroit, qui nous cahotait.--Je vous -parle d'avant le déluge: les taxi-autos n'étaient point encore nés... - -«La petite ne riait plus, ne parlait plus. Je n'ai pas besoin de vous -dire que je ne frôlais même pas son genou, ni son coude. A mi-route, -elle avait glissé dans ma main droite, comme par mégarde, sa main -gauche. Mais je n'avais pas refermé ma main droite. - -«On arriva enfin. J'aidai l'enfant à descendre. La maison n'avait -pas l'air trop borgne. La porte s'ouvrit au premier coup de timbre, -correctement. - -«Et alors il se passa ceci, que je prévoyais depuis le commencement ... -et vous aussi... Mon mannequin se tourna vers moi, regarda mes yeux, -sourit, et au lieu d'articuler: «Adieu...» murmura: «Venez...». - -«Moi, nettement, je secouai la tête de droite à gauche: - -«--Non!... - -«Elle en resta la bouche ouverte. - -«--Comment?... vous ... vous ne voulez pas?... - -«--Non, mon petit!... je ne veux pas! Ce que je vous ai dit tantôt, -c'est tout de bon. Nous avons dîné comme c'était convenu: en -camarades;--en camarades!--pas en fiancés! Donc, n, i, ni, c'est fini. -Bonsoir! - -«Elle n'y croyait pas bien encore. Soudain, une idée baroque lui passa -par la tête. Bravement, elle fit un pas vers moi: - -«--Oh!...--dit-elle:--c'est que vous croyez que je suis ... que je suis -... toute neuve?... à cause de ce que je vous ai dit d'abord, quand -vous m'avez abordée?... Mais ce n'est pas vrai!... j'en ai déjà eu, des -... des petits amis... Allez! n'ayez pas scrupule!... - -«Sur mon honneur, elle était rouge comme une cerise!... Je pris sa -jolie patte qui tremblait, et je la baisai très respectueusement: - -«--Si! j'ai scrupule!... et davantage, maintenant que vous avez eu le -cœur de me dire ça... Tenez, mon petit: prenez cette enveloppe, où j'ai -mis mon nom et mon adresse... Ce soir, il faut que je rentre chez moi -... et que je rentre seul.--Mais nous nous reverrons! - -«Nous ne nous sommes jamais revus. L'enveloppe, vous devinez, contenait -un billet bleu, et rien d'autre... - -«Eh bien! vous le voyez: cette fois-là, au moins, j'ai donné les quinze -sous, et j'ai laissé la femme!... Et qui oserait dire que j'ai eu -tort?... - - - * * * * * - - - NAISSANCE DE VAISSEAU - - - _à Léon Barthou._ - - -Dans sa matrice immense:--le chantier de construction, la _cale_,--le -cuirassé près de naître attend l'heure de la naissance, l'heure du -lancement. Elle va sonner. Quelques _accores_ à faire sauter, quelques -coins à _souquer_ d'un dernier coup de masse; puis trois traits de scie -dans la _savate_; puis, si les trois traits ne suffisent pas, un tour -du vérin hydraulique, de ce vérin qui est le forceps des accouchements -de vaisseaux;--et tout sera consommé:--le cuirassé flottera.--La cale -aura enfanté le navire. - -Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est celle des Forges et -Chantiers de la Méditerranée, à la Seyne, faubourg de Toulon. Ce -vaisseau qu'on va lancer, c'est le _Paris_, cuirassé de bataille: -vingt-trois mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six canons, dont -douze géants de 305 mm., mille hommes d'équipage.--Aujourd'hui donc, -aujourd'hui samedi 28 septembre 1912, les Forges et Chantiers vont -mettre bas le _Paris_, leur dernier-né. - -La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui s'abaisse en pente -douce jusqu'à s'enfoncer sous la mer;--un très grand bout d'une route -très grande: quarante mètres de large, deux cents mètres de long. C'est -dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin de bois, poli comme un -miroir.--Et voilà la cale.--Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous -une nef de cathédrale gothique, plus haute que large, plus longue -que haute, mais retournée sens dessus dessous. Oui: le toit par -terre,--c'est la carène arrondie et cintrée,--et le pavé en haut, à -quelque trente mètres au-dessus du sol,--c'est le pont supérieur du -navire.--Bref: Notre-Dame; en plus grand; et toute d'acier. - -A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent d'une foule -invraisemblable, extravagante: il y a place, là-dessus, tout -compris, pour douze cents personnes, bien tassées; et cinq mille -s'y sont empilées! et il a fallu refuser du monde. Dame! songez -donc: le lancement du _premier_ cuirassé français qui soit vraiment -un cuirassé de premier rang, un _superdreadnought!_ Car il n'y a -pas à dire: «Mon bel ami...» A l'heure qu'il est,--à l'heure de ce -lancement du _Paris_,--en cette automne de l'an de grâce 1912,--la -flotte française en compte tout juste autant que la flotte suisse, de -_superdreadnoughts!..._ et de _dreadnoughts_, d'ailleurs, pas un de -plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques officielles -qui prétendent le contraire mentent sans vergogne comme autant -d'affiches électorales... - -Cela vous étonne?--Moi, c'est le contraire qui m'étonnerait.--De 1894 à -1904 à peu près, un vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon -sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à bout des plus robustes -vaisseaux. La marine française était puissante et vivace. Depuis deux -cent cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la deuxième des -marines du monde, ne cédant le pas qu'à la seule marine anglaise, et -parfois la lui disputant. Douze grandes guerres, trois révolutions, -deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial, Aboukir, Trafalgar, -rien n'avait eu raison d'elle... Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson -n'avaient pu, quatre politiciens ignares et trois théoriciens -songe-creux y réussirent du premier coup, sans bataille et sans péril; -et dix pauvres petites années, dix années de pleine paix, c'est tout le -temps qu'il leur fallut... Après ces dix années-là, la marine française -était morte. - -Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée n'est plus qu'un -souvenir. Elle fut la deuxième des marines du monde, et parfois lutta -pour le premier rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième, -après les Anglais, après les Allemands, après les Américains, après les -Japonais, après les Italiens peut-être, après les Russes bientôt... - -N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé français, un vrai -cuirassé, bon pour les batailles prochaines, flottera... - -Donc, ce lancement du _Paris_, du _Paris_ tant et si longtemps -souhaité, désiré, voulu par tous les marins de France, c'est un -spectacle unique. Il faut être là. On y est. - -Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux. Alentour, les galons -des uniformes brillent. Et l'on bavarde tant qu'on peut, comme si -l'heure n'était pas solennelle le moins du monde. - -D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les bavards s'occupent -du _Paris_... Dans un groupe très élégant, un petit officier, frais -échappé du _Duguay-Trouin_ sans doute, harangue deux fort jolies -femmes, dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle ... Chose -... des Variétés... ou d'ailleurs... Et pourquoi ne serait-ce pas -mademoiselle Chose?... Le petit officier parle haut, et on l'écoute: - ---Pourquoi ce nom tronqué: le _Paris_? C'est absurde! La _Ville de -Paris_, voilà le nom qu'il aurait fallu!... La _Ville de Paris_, ça -nous aurait rappelé des souvenirs... - -Mademoiselle Chose est curieuse: - ---Quels souvenirs, cher monsieur? - ---Des souvenirs assez glorieux, chère madame!... mais les Français -oublient facilement... Savez-vous que, jadis, au temps des flottes -françaises qui gagnaient des batailles, plusieurs vaisseaux de ces -flottes-là se sont appelés la _Ville de Paris?..._ et jamais aucun de -_Paris?..._ Non, naturellement, vous ne savez pas. Personne ne sait, -chez nous. En Angleterre... - ---Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez votre histoire ... -votre histoire de Paris?... Vous en mourez d'envie. - ---Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux, d'histoires, si vous -y tenez... - ---Nous y tenons. Dépêchez-vous! - ---A vos ordres, madame! je me dépêche!... Guerre Indépendance; -Amérique; bataille des Saintes; comte de Grasse; _Ville de Paris_; huit -cent quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures de combat; huit cent -soixante-dix-sept morts et blessés. Histoire terminée. - ---Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? - ---C'est la première histoire. Je me suis dépêché, pour vous plaire. - ---Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris. - ---C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral français comte de -Grasse perdit contre le grand Rodney la bataille des Saintes, aux -Antilles. Grasse montait un trois ponts, qui se nommait la _Ville -de Paris_. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze heures de -canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs, montant à l'abordage, -ne trouvèrent sur la _Ville de Paris_ que trois Français encore debout, -sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les boulets ennemis -avaient si largement éventré les flancs du vaisseau vaincu que, s'il -faut en croire le récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat, -faire passer par la plus grande brèche un carrosse de cour attelé à -quatre. - ---C'est assez gentil. Tout de même, votre histoire est une histoire de -bataille perdue. - ---Alors! voici une histoire de bataille gagnée. Madame, soixante-douze -ans cinq mois plus tard, l'empereur Napoléon III, arrière-petit neveu -du roi Louis XVI,--par les femmes,--déclarait la guerre au tsar -Nicolas I_er_, à dessein de sauver Constantinople. Un amiral français, -l'amiral Hamelin, recevait en conséquence l'ordre de détruire ou -d'embouteiller les escadres russes de la mer Noire, dont la plus forte -venait d'écraser à Sinope quatre malheureuses frégates turques, grosses -ensemble comme la moitié d'un seul vaisseau. Hamelin avait son pavillon -au mât de misaine d'un vieux trois ponts à voiles de cent vingt canons -qui s'appelait encore la _Ville de Paris_... - ---S'il était vieux, ce trois ponts, c'était peut-être la même _Ville de -Paris_ que tout à l'heure? - ---Diable! non! l'autre _Ville de Paris_ avait honnêtement coulé bas, le -lendemain de la bataille des Saintes.--Cette nouvelle vieille _Ville -de Paris_ pénétra donc dans la mer Noire, rejeta les vaisseaux russes -en déroute jusqu'au fond de Sévastopol, contribua par le feu de ses -canons à la victoire de l'Alma, et, le 14 octobre 1854 ... (si j'ai -bonne mémoire?...) prit une part éclatante au bombardement des forts de -la ville ... bombardement absurde, d'ailleurs, et que l'amiral Hamelin -avait déconseillé de toutes ses forces au général en chef ... mais ce -général,--Canrobert, pour ne pas le nommer--était têtu: il bombarda -tout de même ... et, naturellement, ne sut tirer aucun profit de son -bombardement... - ---Et allez donc! - ---Ce n'est pas de ma faute, c'est la faute à l'Histoire!... En tout -cas, ce bombardement, qu'il avait si fort désapprouvé, l'amiral Hamelin -le conduisit le plus brillamment du monde, toujours sur sa _Ville de -Paris_, qu'il amena au plus épais du feu, sous le canon russe, lequel -canon tirait juste, je vous prie de le croire! si tant tellement -juste qu'une bombe tapa droit dans la dunette sur laquelle se tenait -l'amiral, entouré de ses aides de camp... - ---Ah! pauvres gens! - ---Ne les plaignez pas! Je m'y abonnerais, moi, à mourir comme -ça!... Notez que ceux dont je vous parle n'eurent guère le temps -de s'apercevoir de rien. Quatre sur cinq tombèrent, culbutés comme -capucins de cartes. Et l'amiral tout seul s'en tira sans aucune -égratignure. Bien entendu, la _Ville de Paris_, transformée en -écumoire, n'en continua pas moins de combattre imperturbablement, -jusqu'à ce que les canonniers russes eux-mêmes eussent lâché pied, et -cessé le feu,--ce qui n'arriva qu'à la nuit tombante. Hamelin tira la -dernière bordée, puis appareilla, pour regagner le mouillage assigné -à son escadre. Quand il passa le long de l'escadre anglaise, qui -regagnait son mouillage aussi, les équipages britanniques, grimpés -dans leurs mâtures, saluèrent l'amiral français d'une tempête de -hurrahs... Madame, comme bataille gagnée, celle-là vous suffit-elle? -Et trouvez-vous qu'il y avait là de quoi ressusciter ce vieux nom, la -_Ville de Paris_, pour en baptiser cette ferraille neuve? - ---Je ne dis pas non!... Quoique, au fond, l'important, pour la -ferraille neuve, n'est pas tant de s'appeler Pierre, Paul, ou Jacques, -mais... - ---Mais plutôt de gagner des batailles neuves?... Plaise aux dieux!... -Je suis fichtre de votre avis!... - ---Eh là!... Ces ouvriers, que font-ils?... vous, qui vous y connaissez -dites?... qu'est-ce qui se passe? - ---Il se passe qu'on scie la savate... Attention! c'est le moment... - ---Chut!... - -Sur la foule un silence s'est abattu d'un coup. Il semble que cinq -mille bâillons aient muselé ensemble les cinq mille bouches... - -Soudain, une clameur,--qui s'étrangle dans la même seconde, angoissée: - ---Le _Paris_, doucement, doucement, vient de s'ébranler sur sa cale. - -La masse géante glisse,--vers la mer.--C'est si peu de chose, ce -glissement presque imperceptible--d'abord,--qu'on y regarde à deux fois -pour être sûr... Mais le _Paris_ glisse réellement. Le Paris glisse -déjà plus vite. Convaincue, la foule pousse un grand cri d'allégresse. -Et puis, la seconde d'après, la foule, rebaillonnée, se tait... - -... Parce que le glissement du navire, si lent d'abord, -s'accélère,--s'accélère étonnamment. Cette cathédrale sens dessus -dessous, qui tantôt remuait à peine, court à présent,--court vite. -Déjà, c'est comme un train express,--un train d'un seul wagon, immense. -Et ce wagon là s'élance, se précipite, tombe littéralement, comme on -tombe du sommet d'une montagne... - -La poupe touche l'eau, la pénètre, la laboure. Deux énormes vagues, -soulevées, bondissent à tribord et à bâbord. La mer, refoulée par la -carène, se rebiffe, revient à la charge, inonde les bas côtés de la -cale. Le cuirassé flotte maintenant, et les câbles disposés pour briser -son élan formidable éclatent les uns après les autres, avec un fracas -d'artillerie, auquel répond, grêle, mais perçant, l'applaudissement -exaspéré de la foule entière. Car ils sont tous debout, hurlant, -trépignant, battant des mains,--tous: les femmes, prêtes à la crise de -nerfs; les officiers dorés, qui crèvent leurs gants d'uniforme; les -vieux amiraux à barbe blanche; et jusqu'aux graves ministres, gens -blasés, croirait-on, sur toutes choses au monde... - -Pas blasés sur cette chose-là. - -C'est fini. Le _Paris_ flotte au milieu de la rade. Deux grands -pavillons tricolores, seuls arborés sur la coque encore nue, claquent à -la brise d'ouest, orgueilleusement. - - - * * * * * - - - L'EX-VOTO DE L'ACROPOLE - - - _pour M. V. M. T._ - - ---Si le mauvais vent d'hiver qui souffle sur le Raz n'a pas encore -balayé ma cervelle des vieilles poussières du temps passé, il y aura -sept ans à l'automne que j'ai gravi pour la première fois l'escalier -romain qui mène aux Propylées de l'Acropole athénienne. Sept ans. -J'étais, en ce temps-là, marin, officier de marine,--officier, oui! Ça -vous étonne? Je l'étais tout de même.--Pourquoi je ne le suis plus? -pourquoi je suis devenu ça?... ça que vous voyez? le glaneur de varech -et d'épaves, le ravageur de cette baie des Trépassés que voilà?... -C'est mon affaire, ce n'est pas la vôtre... Ho! vous êtes trop curieux. -Tant pis pour vous! - -«Écoutez tout de même! asseyez-vous là, et écoutez.--La baie des -Trépassés? sûr et certain qu'il s'y passe des choses, les nuits de -nouvelle lune, quand les cadavres verts entassés dans les trous du -fond, sous le linceul gluant des algues, s'ennuient d'être immobiles, -et remuent, et se lèvent, et se hissent, brasse à brasse, jusqu'au -dessus des vagues,--histoire de jeter un coup d'œil sur les barques que -le courant drosse à la côte, sur les barques pleines d'hommes vivants, -qui seront tout à l'heure des hommes morts ... dès que les barques -auront chaviré... Mais ailleurs aussi il se passe des choses,--pires... - -«Il y aura sept ans à l'automne... C'était en ... comptez!... Je -faisais le quart à bord d'un vieux petit aviso qui s'appelait le -_Vautour_ et qui servait de yacht à l'ambassadeur de France près la -Porte Ottomane... J'étais heureux, en ce temps-là ... où je me figurais -l'être, ce qui est tout un... J'aimais une femme qui m'aimait... -Et j'étais jeune... A présent, le _Vautour_ est mort: son cadavre -achève de pourrir au fond d'un arsenal, dans je ne sais quelle -darse-cercueil... La femme que j'aimais et qui m'aimait est morte aussi -... allez voir sa tombe dans le cimetière corse de Bocognano ... près -de l'entrée ... une pierre noire sous un cyprès ... et le nom si doux -gravé sur la pierre noire: _Claude_ ... allez voir... Moi, je suis plus -mort que bien des morts cloués dans leurs bières... Encore un peu de -temps, très peu de temps, et plus personne ne se souviendra.... - -«Oui, c'était un après-midi d'automne. Il faisait encore chaud, malgré -le vent qui soufflait à bouche que veux-tu sur Athènes. Des nuages de -craie volaient, et cela faisait un brouillard qui en valait d'autres. -Sur l'escalier romain, nous luttions pour conserver l'équilibre. Je -marchais le premier. Claude marchait derrière moi, ses deux mains -serrées à ma taille. Et, six marches plus bas, Hartus riait et -plaisantait, à cause, disait-il, de notre indécence: le vent collait -nos vêtements à notre peau... Hartus était mon ami et l'ami de Claude. -Notre ami à tous deux. Ami. Rien d'autre. Et Hartus était un homme -loyal. Et Claude m'aimait. - -«En haut de l'escalier romain, les Propylées, pareilles à des Vierges -couleur de soleil, groupées au seuil du sanctuaire lumineux, nous -accueillirent... Aujourd'hui, après sept années,--sept années d'horreur -et de nuit,--et dans cette brume glauque et glacée du Raz, je n'ai qu'à -fermer les yeux pour revoir, intacte et solaire, la splendeur de cet -accueil... - -«... Les Propylées ... l'Erechteion plus vieux qu'Homère ... la -Victoire Sans Ailes ... le Parthénon, dieu... J'ai vu.--Et je vois -aujourd'hui le varech et les épaves. - -«L'Acropole ... vous connaissez le musée qui s'y trouve?... au levant -de tous les temples?... le petit musée où dorment les meilleurs débris -qu'on exhuma du sol même de l'Acropole, en fouillant par hasard la -terre sous le dallage du Parthénon?... Vous savez? Bon!--Sous ce -dallage, les chercheurs firent la plus mystérieuse des trouvailles: -vingt-deux statues assez grandes, et presque intactes; toutes statues -de femmes; toutes d'une terre cuite, peinte et enluminée, aux couleurs -de la vie; bref, vingt-deux femmes ressuscitées, qui sortaient -souriantes de leur linceul de terre et de sable!... Or, ces femmes -n'étaient point des déesses, ni des reines; elles n'étaient pas -drapées, comme des Héra ou des Athénè; elles n'étaient pas nues comme -des Aphrodites: elles étaient vêtues,--habillées,--très élégamment, -à la dernière mode de l'époque, nul doute là-dessus!--et parées, et -coiffées, et fardées, avec du bleu aux paupières et du rouge à la -bouche;--sans diadème, toutefois, ni couronne, ni sceptre;--donc, sans -contredit, de simples mortelles; des femmes, sans plus; comme celle-ci, -qui m'écoute ... des femmes du monde, quoi!--ou à peu près--bref de -très jolies dames,--allez-y voir plutôt! les vingt-deux portraits -font foi, m'est avis?--très jolies, oui! langoureuses, attirantes; -bonnes pour l'amour, pour celui qu'on reçoit, pour celui qu'on donne; -maîtresses, amantes;--enfin, tranchons le mot: des Parisiennes ... -des Parisiennes de l'Athènes primitive... Et ces jolies dames-là, -vieilles chacune de quelque deux mille cinq cent cinquante ans, avaient -l'air de vivre encore: leurs bouches éginétiques ricanèrent au nez -des archéologues effarés... Que faisaient-elles, ces Athéniennes en -robes de ville, dans le sol sacré de l'Acropole? de quel droit s'y -trouvaient-elles?... On supposa qu'elles étaient tout de bon des -portraits, vingt-deux portraits de suppliantes ayant jadis offert à -la Déesse leur propre ressemblance en retour de grâces accordées,--en -_ex-voto_, comme on dit chez nous:--toutes, en effet, tendaient en -avant la main droite, en un geste d'offrande éternelle ... on supposa -que, jadis, dans ces mains tendues, avaient reposé les colliers, les -bracelets, les bagues, et l'or, et les mille richesses dont on payait -la bienveillance de l'Astarté... Ho!... ça vous étonne que moi, le -ravageur, je sache ces choses?... Je les sais.--Trop curieux, que vous -êtes!Tant pis pour vous. - -«Or, lorsque Claude, et Hartus, et moi-même, pénétrâmes dans le musée -de l'Acropole, les vingt-deux ex-voto, rangées en cercle dans la salle -nous regardèrent, d'un regard sournois de leurs yeux vifs ... d'un tel -regard ... que, tous trois ... nous eûmes peur,--bizarrement... - -«Hartus, le premier, surmonta cette peur. Et, s'approchant de la plus -grande statue, qui le dominait du haut de son socle, il lui rendit -œillade pour œillade, les yeux levés vers le bizarre visage, moqueur et -voluptueux... Mais, l'instant d'après, Hartus recula: - -«--Elle respire!--dit-il. - -«Claude trembla. Je l'entourai d'un bras. Nous avançâmes. C'était vrai: -la statue respirait. Distinctement, je vis la poitrine aux seins menus -gonfler l'étoffe ... non: la terre cuite ... du corsage... Oui ... -je vis cela ... comme je vois aujourd'hui, par les nuits de nouvelle -lune, les cadavres verts se hisser brasse à brasse jusqu'au dessus des -vagues, dans cette baie que voilà, la baie des Trépassés. Mais je me -souviens qu'en ce temps d'autrefois, j'eus beau voir: je ne crus pas. -Et j'expliquai même: --«Jeu de lumière... Les rayons du soleil qui -entrent par la fenêtre... C'est évident... - -«Mais Hartus m'interrompit: - ---«Non,--dit-il:--elle est vivante. C'est beaucoup plus évident. La -déesse, en remerciement de l'offrande que présentait jadis cette main -ouverte, a donné à la suppliante un souffle d'immortalité... Et, tenez! -cette preuve: l'offrande n'est plus dans la main droite: la déesse l'a -prise... - -«Il fit un pas vers la statue: - ---«Qui que tu sois,--dit-il,--toi que l'Astarté exauça jadis, prie -aujourd'hui pour moi, qui t'implore toi-même!... Voici mon offrande, de -moi à toi: daigne la recevoir dans ta main tendue et l'élever jusqu'à -la déesse. Qu'elle m'accorde ce qu'elle t'accorda sans doute jadis: -l'amour de tous les êtres que mon désir effleurera! - -«Et, détachant de son poignet un _tesbi_ turc,--le chapelet musulman, -à trente-trois gros grains ou à quatre-vingt-dix-neuf petits -grains,--détachant son tesbi, qui était de nacre, et qu'il avait acheté -la semaine d'avant au Tcharchi de Stamboul, il le jeta doucement dans -la main de la statue. Le tesbi de nacre retomba au creux de la paume -délicate; des grains scintillèrent entre les doigts fins et fardés... -«Et je me souviens que, moi, je haussai les épaules. Il y a sept ans de -cela... - -«Après, comme le soleil baissait, nous redescendîmes l'escalier romain, -tous les trois. Je ne sais pourquoi, un silence s'était abattu sur -nous. Nos bouches étaient comme scellées. - -«D'en bas, nous vîmes l'Archer Soleil, aux mortelles flèches, mettre -son masque rouge, puis plonger du sommet des collines de l'ouest dans -la mer. Les crêtes attiques, au profil précis, se découpèrent couleur -de cendre sur un ciel où giclait du sang. Puis la nuit sans crépuscule -sauta d'Asie en Europe, par dessus la Grèce, tout d'un coup... - -«Bien entendu, il ne fit pas noir: il fit bleu,--bleu clair: une nuit -grecque, c'est lumineux... Ah! non! elle ne ressemblait guère aux nuits -d'ici, cette nuit dont je vous parle!--Regardez, regardez l'eau verte -et noire, au pied du Raz!--Là-bas, l'eau était couleur de ciel et le -ciel couleur de lait... J'ai vu, moi! j'ai vu ... et maintenant... - -«Après le dîner,--nous avions dîné tous trois ensemble, mais à -la muette ... la statue, nul doute, nous avait jeté un sort de -silence,--je songeai tout à coup que la lune allait être pleine, et -que, depuis notre arrivée dans Athènes, il était convenu que nous -verrions un clair de lune sur l'Acropole. Il faut une autorisation -spéciale, signée de je ne sais qui. Mais les hôtels en ont toujours un -stock, de ces autorisations spéciales, à la disposition des touristes. -Je me levai de table pour aller en acheter une au bureau. Claude et -Hartus restèrent. - -«Quand je revins, ils étaient encore assis. Il me sembla que leurs -chaises n'étaient plus exactement à la même place. Je n'y pris pas -garde. Pourquoi y aurais-je pris garde? - -Nous partîmes tous les trois. - -«La lune était déjà haute, et claire ... claire.. Les vieux marbres, -plus blancs qu'aux rayons du soleil, étincelaient, avec des halos -lumineux à tous leurs angles... Le théâtre de Dyonisios, au passage, -nous arrêta... Les stalles antiques, rangées autour de l'hémicycle -dévasté, semblaient attendre les spectateurs de l'Orestie ou du -Prométhée... Une représentation spectrale commençait peut-être... -Peut-être les fantômes, acteurs du temps d'Eschyle, redisaient-ils aux -spectateurs, revenus pour une soirée du profond Hadès, que la chaleur -du jour est douce, et qu'Achille mort ne vaut pas un bouvier vivant... - -«Un moment nous entrâmes. Claude s'assit dans l'une des stalles. Puis -Hartus s'assit près d'elle. Moi, je demeurai debout. Au-dessus de nous, -la masse gigantesque de l'Acropole surplombait. En levant la tête, -j'apercevais, couronnant la falaise, la colonnade du Parthénon. C'est à -cet instant que je songeai combien il serait facile, à quelqu'un qui, -d'en haut, se pencherait un peu, de nous guetter, et de surprendre -chacun de nos gestes, à travers cette nuit plus transparente que ne -sont nos jours de Bretagne.--Regardez, regardez l'eau toute noire au -pied du Raz!--Oui, je songeai ce serait très facile... J'y songeai, -sans arrière-pensée... Pourquoi aurais-je eu une arrière-pensée?... - -«Tout de même, quand je voulus repartir, et marcher vers l'escalier -romain, et monter vers les temples, Claude dit qu'elle était lasse. Et -Hartus aussi dit qu'il était las. Ils ne quittèrent point les stalles -de marbre frais et prétendirent m'y attendre, et se reposer. Moi, je -continuai, seul. - -«Au bas de l'escalier romain, le gardien m'ouvrit la grille; et il -monta derrière moi, pesamment. C'était un pauvre hère, barbe grise, -échine courbe. Pris de pitié, je mis une drachme dans son bonnet. Il -crut que je voulais être seul, pour voler comme d'usage quelque débris -de chapiteau ou de corniche. Il me salua humblement, sa bouche édentée -s'efforçant à grimacer un sourire complice; et il redescendit. - -«Les Propylées, pareilles à des vierges couleur de lune, groupées au -seuil du sombre sanctuaire, m'accueillirent... Mais, nocturnes, elles -semblaient tristes. Et leur marbre neigeux pleurait autour de moi des -larmes invisibles... - -«J'allais ... la Victoire Sans Ailes ... l'Erechteion plus vieux -qu'Homère ... le Parthénon, dieu... - -«Et puis le musée,--le petit musée qui est au levant de tous les -temples... - -«J'entrai dans le musée. J'entrai dans la salle. - ---D'honneur! je ne songeais à rien, à rien du tout ... j'avais oublié... - -«Mais les statues, tout de suite, me regardèrent. Je vis leurs yeux, -luisants comme phosphore. La plus grande statue ricana. J'entendis le -ricanement, dans le gosier d'argile creuse. Et je vis, parce qu'un -rayon de lune entrait derrière moi, et jouait sur la poitrine aux -seins menus, je vis la poitrine gonfler le corsage, régulièrement. -Cette fois, à cause de la nuit, je ne haussai pas les épaules. La -main droite, aux doigts délicats et fardés, portait toujours le -tesbi d'Hartus ... entre les doigts, des grains de nacre luisaient, -étrangement... - -«Je ne bougeai plus. La peur, lentement, avait pénétré mes veines. Il -me sembla que les grains du tesbi tintaient par intervalles les uns -contre les autres,--tintaient comme si la statue, contente du don, -propice au donateur, eut joué à refermer sa main sur la nacre polie et -fraîche... - -«Alors un grand froid parcourut mon dos. Et, dans le laps d'une très -courte fraction de seconde, une certitude atroce s'enfonça dans mon -cerveau: la certitude que l'Astarté avait entendu, approuvé, exaucé la -prière d'Hartus, la certitude qu'Hartus, dès cet instant même,--puisque -tintaient les grains de nacre de l'offrande,--obtenait ce qu'il avait -demandé, l'obtenait facilement, et malgré lui, peut-être: l'amour de -tous les êtres qu'effleurait son désir... - -«Ha!... regardez! regardez les phares qui s'allument le long de la -côte, sur le Sein, sur la chaussée, sur Ar-Men!... Et regardez! -regardez, au pied du Raz, la brume qui se lève! la brume, qui tout à -l'heure étouffera les phares... Ha!... il y aura des naufrages, dans -cette brume, cette nuit!... Nuit noire, noire, noire... - -«Et nuit claire, claire, claire! sur l'Acropole... Près de la -colonnade, au bord de la falaise, je me penchais, je me penchais... -Au-dessous de moi, dans le trou sombre de la plaine nocturne, le -théâtre de Dyonisios luisait comme un demi-disque d'albâtre... Et je -voyais... - -«Je voyais, sur leurs deux stalles, Claude et Hartus assis l'une près -de l'autre» Et je voyais leurs mains mêlées, et je voyais leurs bouches -jointes. Et c'était comme un aimant terrible qui attirait mes yeux, qui -attirait ma tête, mes épaules, tout mon corps ... par-dessus le garde -fou, vers la plaine nocturne au bas de la falaise, vers l'abîme sombre -... irrésistiblement... - -«Ça vous étonne, hein? que je ne sois pas tombé?... Moi aussi.--Me -voilà pourtant!... - -«C'est que ... comme, déjà, je glissais ... je crus entendre ... -j'entendis ... derrière moi ... un ricanement... Oui: le ricanement que -vous pensez ... le ricanement de la statue... Alors, je fis demi-tour -et je courus vers le musée ... parce que j'avais compris... - -«Le même rayon de lune caressait la poitrine aux seins menus, la -poitrine soulevée par le souffle immortel... Dans la main tendue, les -grains de nacre tintaient toujours... - -«Mais moi, du bout de ma canne, je frappai la main! j'arrachai -l'offrande maléfique! Et, de ma poche, je tirai un autre -tesbi,--d'ivoire, celui-là: un tesbi à moi, un tesbi que j'avais -acheté, moi, au Tcharchi de Stamboul.--Et je le jetai dans la main -vide,--sans une parole: parce que, sur mon honneur! je voulus prier -l'Astarté, mais je ne pus pas: ma gorge était sèche, sèche... - -«C'est tout.--Allez-vous-en! - -«Quoi?... Vous voulez savoir encore?... savoir quoi?--C'est tout!--Au -bas de l'escalier romain,--naturellement,--je trouvai Claude, seule, -qui venait à ma rencontre... Elle était très pâle et elle avait peur, -parce que Hartus,--naturellement,--avait pris froid, ou fièvre, dans -le théâtre de Dyonisios, et s'y était évanoui... Il fallut envoyer -chercher les gens de l'hôtel, avec une civière... Et quand il revint à -lui, tard, très tard, il ne voulut pas demeurer une seule heure de plus -dans Athènes,--naturellement,--et il partit... Après tout, il n'est -peut-être pas encore mort, aujourd'hui... Qui sait!... - -«Le tesbi de nacre?--Oh! le tesbi de nacre, lui, est mort! Il est là -... là dans l'eau noire ... au pied du Raz ... sous le gluant linceul -d'algues... Et les cadavres verts font tinter ses grains, durant les -nuits de nouvelle lune... J'entends le tintement, moi ... oui!... moi, -le ravageur de la baie ... le ravageur des Trépassés...» - - - * * * * * - - - - SERVICE COMMANDÉ - - - - * * * * * - - - - LA TOURELLE - - - _pour madame Yvonne Vernon._ - - -Fargue, l'enseigne de vaisseau canonnier, chef de la grosse tourelle -_AV_,--avant, s'accroche des deux mains aux tire-veilles flottantes -et grimpe à l'échelle d'acier. Le nez sous la trappe close, il se -cramponne d'un poing, heurte de l'autre; et la trappe s'ouvre, avec un -grand fracas de ferraille. - -Une voix, au-dessus, crie: - ---Fixe! - -Fargue enjambe les trois derniers échelons, fait un rétablissement -sur les poignets et prend pied sur le parquet de fer. Le couvercle de -la trappe retombe. Aux flancs des pièces, les servants sont alignés, -corrects: talons joints, main droite au bonnet, main gauche dans le -rang. - ---Repos!--commande Fargue. - -Et, se faufilant entre les deux canons, il se juche sur la sellette de -commandement, pour donner un coup d'œil au dehors.--Par les trous du -casque blindé, rien d'anormal n'apparaît. A perte de vue la mer grise -déferle, en longues crêtes d'écume, parallèles. Et les cuirassés gris, -en ligne de file, se traînent sur cette mer déferlante, dans le sillage -les uns des autres.--Fargue fait demi-tour et redescend sur le parquet, -histoire de passer un bout d'inspection, avant l'exercice. - -Le second maître, cordial, sourit à l'officier. - ---Bonjour, Gourvès!... Quoi à signaler, aujourd'hui? - ---Rien du tout, cap'taine. - ---Vous avez balancé le pointage latéral? - ---Oui, cap'taine. - ---Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou? - ---Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait juste la longueur que -vous m'avez montrée la dernière fois. - ---Bon. - -Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y adosse... - - -Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue: combat simulé contre -l'escadre légère, figurant une armée navale ennemie... Nul doute: avec -un thème aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues, on -va manger de toutes les sauces, et savoir ce que c'est que «faire des -ronds dans l'eau!» Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue, -adossé, contemple sa tourelle. - -... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est beau!--Figurez-vous -une chambre ovale, longue de sept mètres, large de six, très basse de -plafond, et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux, qui -s'alignent côte à côte, deux canons dont les volées géantes saillent -par l'embrasure double à dix mètres au dehors, et dont les culasses -pivotant suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir tellement -qu'on ne devinerait d'abord pas où vont bien pouvoir se caser les -hommes, les treize hommes nécessaires au fonctionnement... Ils se -casent tout de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose à -l'encombrement indescriptible du lieu.--Car les canons, ce n'est rien! -il y a les affûts, les châssis, les berceaux; les monte-charges, les -parcs, les pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes, les -chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons, les injecteurs; -le tuyautage d'eau, le tuyautage d'air, le réseau électrique ... il y -a l'inextricable fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y -a le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent méthodiquement, -méticuleusement les treize hommes, autres rouages, plus parfaits, -non moins disciplinés!--C'est beau.--Le plafond nu repose pas sur la -muraille directement: une rangée de supports d'acier les sépare, telle -une colonnade circulaire, haute de quelques centimètres, dont les -intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une circonférence de -meurtrières horizontales, par où pénètre, avec la brise du large, un -peu de chaude clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière -froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit assez bien.--C'est -beau.--Par cette espèce de corniche ajourée, les treize hommes peuvent -aussi, entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au dehors, et, de -temps en temps, se rendre compte des choses qui adviennent... - -Ils sont treize: le second maître, surveillant du matériel,--le -cerveau;--les deux quartiers-maîtres, chefs de pièce,--les nerfs -moteurs;--les deux pointeurs brevetés,--les yeux;--les deux -pointeurs suppléants,--d'autres yeux de rechange;--les deux -chargeurs, les deux pourvoyeurs,--les muscles;--l'armurier,--l'organe -réparateur;--l'officier, enfin,--l'âme.--Ils sont treize; ils ne font -qu'un: un être, qui vit de leurs treize vies: la tourelle, la tourelle -avant, la tourelle double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable -du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur des batailles à -venir... - - -Ça commence.--Au dehors, roulement de tambour, suivi d'un double coup -de baguette: «Armez les pièces!»--Fargue-se redresse, commande: «A -vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette de commandement. -Par les trous du casque blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée -de crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses émergent de -l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs qui figurent l'ennemi. -Fargue tourne la tête, constate l'immobilité des servants, debout, -chacun où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres qu'il -faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!» Après quoi lui-même, les yeux -au tableau transmetteur, attend que la passerelle lui ait dicté à son -tour la volonté suprême du grand chef, du commandant, lui-même à son -poste, là-haut dans le blockhaus... - -Cependant les culasses battent, les planchettes tombent, les -monte-charges grondent parmi le cliquetis des chaînes-galles. Bien -entendu, on ne charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais -tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai obus et de -vraies gargousses qu'on lancerait à toute volée dans l'âme ouverte et -huileuse. Gourvès, le second maître, a tiré sa montre et compte les -secondes... La première pièce «charge» bien: son quartier-maître, Le -Kellec, est un «bon homme», d'attaque, et sûr... Vingt-trois secondes! -ça y est! le temps du record! pas un cinquième de plus!... La deuxième -pièce est en retard: Fontan ne vaut pas Le Kellec... Gourvès hausse -les épaules, dédaigneux: Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce que ça -peut jamais valoir un Breton? un Bretonned de Morlaix? un Le Kellec, -«pays» de Gourvès?--Gourvès en voudrait plutôt mal de mort à Fontan, le -jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!--Tout de même, trop est trop: -trente-quatre secondes, ça exige «un coup de gueule»: - ---Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les gars dorment, et toi -avec? - -Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un claquement de langue -irrité accueille le reproche. Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le -chargeur, qui «rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol! Pas mauvais -canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc qu'à fermer l'oreille.--Si -on entendait, n'est-ce pas? faudrait punir! et à quoi bon?--Gourvès -n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus... - - -C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages de la tourelle; des -hommes comme vous et moi; et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils -sont rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races, leurs -instincts, leurs éducations, leurs habitudes, leurs chairs, leurs -cerveaux divers, font d'eux des êtres aussi différents, sans nul doute, -que vous et moi.--Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service, -croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la parole?... Et Brénéol, -le chargeur, taciturne et revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche, -petit garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant, anarchiste, -et qui enveloppe son manuel du marin canonnier dans le dernier numéro -du _Libertaire_, pour lire les deux proses ensemble, aux heures de -théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre lorsqu'il a mis un -pied à terre, et qui passe sa vie dans les mauvais lieux; et Brazière, -l'armurier, bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile et de -rouille ses mains blanches plutôt que d'être pion dans un collège; et -Lohéac d'Elfe, le pointeur de droite, qui fut riche et qui est noble, -et qui s'est engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous qu'ils -se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont pas trois idées en -commun?--Non, fatalement!--On «navigue à la part»; et chacun poursuit -silencieusement son rêve à soi, dans son coin, loin des gêneurs. Ce -n'est qu'ici, derrière cette cuirasse, sous ce plafond bas, sur ce -parquet sonore, que la souveraine discipline réunit tous ces êtres -étrangers, et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe ensemble, -jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant: la tourelle... - -Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:--Qu'est-ce qu'elle -vaut vraiment, cette discipline indispensable? jusqu'à quel point -courbe-t-elle ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle, les -fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point peut-on compter sur ce -métal humain?--On ne le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à -braver, suprême pierre de touche... - - ---Garde à vous! - -Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les aiguilles indicatrices -ont tourné. Fargue commande: - ---Quatre-vingts degrés! à droite, troisième vitesse!... Distance: huit -mille six! Correction: trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier -croiseur à partir de la gauche!... Attention!... - -Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple et prompte. Par -les trous du casque, Fargue aperçoit l'horizon qui défile. Voici les -croiseurs, qui glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord, -petites ombres chinoises, floues.--Les servants, haussés sur leurs -pointes, regardent aussi, et apprécient.--L'armée s'est déployée en -ligne de file, parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les -cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres d'intervalle, -gouvernent droit sur la poupe de leurs matelots d'avant. Et cela fait -une double perspective de longues coques glissantes et de mâtures -sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent à la brise.. - ---Feu à volonté!... Commencez le feu!... - -Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à blanc tirés par l'amiral, -en manière de signal avertisseur. Les croiseurs, là-bas, savent qu'on -vient d'ouvrir le feu contre eux... - ---Huit mille mètres!... Sept mille six!... Sept mille quatre! - -Les servants, alertes, tournent les volants de pointage.--Ah! l'ennemi -se rapproche? Probable que le «vieux» oblique sur l'escadre légère, -sournoisement, sans avoir l'air... Alors, gare aux croiseurs, s'ils -ne se méfient pas. Ils sont trop faibles pour «étaler» un combat à -courte portée.--Le Kellec, d'un regard glissé par les meurtrières de la -corniche, mesure l'éloignement. Brazière, les poings sur les hanches, -calcule le cosinus de l'angle de rapprochement. Tiphaigne ricane en -sourdine, en songeant au désarmement universel. Penven rêve de femmes -et de fil en quatre. Lohéac d'Elfe, comme toujours indifférent à tout, -vérifie sa ligne de mire... - -La sonnerie tinte encore. Fargue commande de nouveau: - ---Même but! zéro degré!... à gauche, troisième vitesse!... Distance: -sept mille huit!... huit mille deux!... huit mille quatre!... -correction: six gauche!... Continuez le feu!... - -Moins bêtes qu'ils n'en avaient l'air, les croiseurs! Ils viennent de -se dérober d'un coup, en «arrivant» tous à la fois sur leur droite,--du -bord opposé aux cuirassés.--Et maintenant, les cuirassés n'ont qu'une -chose à faire, s'ils veulent ne pas rompre le combat: «arriver», eux -aussi, tous à la fois, sur leur droite, et appuyer la chasse. Mais -vivement! ou il sera trop tard... - -Fargue, toujours juché sur sa sellette, et la tête dans le casque -blindé, regarde par les trous de visière:--Allons! ce n'est pas par -trop mal!... l'évolution de l'armée s'est correctement opérée.--Au -grand mât de l'amiral, le pavillon «régulateur», à peine hissé «à -bloc», redescend, «halé bas»: chaque navire est à son poste; la ligne -de file est devenue ligne de front: c'est-à-dire que les cuirassés -s'avancent maintenant côte à côte; et courent, le cap sur l'ennemi, -chacun s'efforçant de ne pas dépasser ses matelots et de n'être pas -dépassé par eux... Guère facile à résoudre, le problème!... Tenez, -voici déjà du flottement: à bâbord, l'_Auerstaedt_ a perdu près d'une -longueur; à tribord, l'_Eckmühl_ en a gagné une et demie. Fargue, -méprisant, crache par le trou milieu du casque:--Alors, quoi? il n'y a -qu'ici, sur le _Fontenoy_, qu'on est fichu de garder, cinq minutes de -suite, la vitesse signalée? On dort donc, dans les autres machines?.. -Ah! ces mécaniciens!... quelle plaie!--Fargue recrache. El, derrière -lui, Gourvès, le second maître, et Le Kellec, et Fontan, et d'autres -sourient de dédain, à l'imitation du chef: une jolie ligne de front, -oui!... - -Tout de même, on n'est pas là pour s'amuser. La manœuvre des pièces -s'est ralentie. Fargue se retourne, brusque: - ---Eh bien? Gourvès? c'est pour aujourd'hui ou pour demain, ce -chargement? - -Le rappel à l'ordre rejaillit instantanément de proche en proche: de -Gourvès à Fontan, de Fontan à Brénéol, de Brénéol à Martin. Derechef, -un ressort de la machine, grippé, grince: quelqu'un murmure, une fois -de plus. Et Fargue, une fois de plus, s'interroge, anxieux... Que vaut -ceci: la tourelle? jusqu'à quel point est-ce solide? jusqu'à quel point -peut-on y compter?... - ---Attention!... même but!... quatre-vingt-dix degrés!... à droite, -troisième vitesse!... Hein? - -Dans la bouche de l'officier, le commandement, soudain, s'étrangle... - - -Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord, ont tout à coup repris -la ligne de file, pour doubler ou envelopper la tête de l'armée; et les -cuirassés, pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer aussi, -parallèlement. - -D'où le changement de pointage ordonné d'avance, chaque bâtiment -devant «arriver» de quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,--faire -«par le flanc,» si vous préférez.--Seulement, quelque chose s'est -passé,--quelque chose: une avarie de barre, ou de gouvernail, ou de -drosse; on ne sait pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le -_Fontenoy_, au lieu d'arriver, en même temps que ses matelots, n'arrive -pas,--continue sa route en droite ligne;--en droite ligne,--cependant -que l'_Eckmühl_, à tribord, arrive,--et tombe perpendiculairement -sur le _Fontenoy_:--Abordage!--Abordage inévitable!--Abordage: -c'est-à-dire--l'éperon de l'_Eckmühl_ dans le flanc du _Fontenoy_,--et -le _Fontenoy_, tout de suite, en vingt secondes, chaviré, quille -en l'air, et coulé bas;--comme chavira jadis et coula le cuirassé -anglais _Victoria_, ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé -anglais _Camperdown_.--Bref: la mort.--La mort foudroyante, qui se -précipite.--Et rien à faire, rien à tenter. - -Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la tête, et jette dans -sa tourelle un suprême et tragique regard:--Ceux-ci, près de mourir, -comment mourront-ils?... - -Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les yeux fixes des douze -hommes qu'il commande,--des douze hommes qui ont vu comme lui, qui -savent comme lui, qui attendent comme lui la mort; des douze hommes -tout de même immobiles, muets, disciplinés.--Oh! la fière, la sublime -machine! Au cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:--La -mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est prête!--D'un geste -d'épopée, l'enseigne arrache sa casquette et la jette à terre, pour -saluer d'avance les treize cadavres héroïques qui, tout à l'heure, -dormiront ici, chacun à son poste. Et, ardemment, Fargue renfonce sa -tête dans le casque blindé, refait face à la mort, immobile comme les -autres, muet, discipliné... - - -La mort vient: l'_Eckmühl_ se précipite avec une vitesse de locomotive. -La masse colossale grandit, grandit, grandit... L'étrave, tranchante -comme un glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et s'allonge -vers le flanc du _Fontenoy_... Combien de secondes encore? trente? -quinze? dix?... Le gaillard de l'_Eckmühl_, couvert d'hommes accourus, -qui gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue, les yeux -hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux barres de misaine, la flamme -quadrillée bleu et blanc,--signe que l'_Eckmühl_ «bat en arrière» de -toute la puissance de ses trois machines: vingt mille chevaux-vapeur, -qui luttent désespérément pour atténuer le choc terrible.--Fargue ne -sent pas non plus le parquet qui vibre: le _Fontenoy_ «bat en avant» -à toute vitesse, tente désespérément de passer, d'éviter l'éperon -mortel.--Six hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent sous -les eaux, pour le salut commun. - -Si on passait, pourtant!... Toute la coque du _Fontenoy_ frémit, -maintenant. Le _Fontenoy_ ne veut pas mourir. Il a pris son élan, il se -rue au travers des lames... Et l'_Eckmühl_, retenu à triple bride par -ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on passait!... - -On passe... - -Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de marge, entre la proue -de l'_Eckmühl_ et la poupe du _Fontenoy_... Mais, six mètres ou six -milles, qu'importe! On passe!... - -On a passé. - -Aux tempes de Fargue, trois gouttes de sueur. Tout le sang de ses joues -a disparu. Mourir n'était rien. Mais ressusciter... - -Fargue baisse la tête et regarde ses hommes. Nul n'a bougé. Nul ne -souffle mot. - -Alors, les yeux sur le tableau transmetteur, Fargue recommence: - ---A droite, troisième vitesse!... Distance: huit mille quatre!... -correction: seize millièmes... Feu à volonté... - - - * * * * * - - - DIX SECONDES - - - _au lieutenant de vaisseau Diaz de Soria._ - - -A la porte de la cabane, trois coups de crosse sonnèrent. Et la -sentinelle--un tirailleur à chéchia--souleva le loquet, pour hurler, -dans l'obscurité somnolente de la chambre entr'ouverte: - ---Yeutenant! Y en a l'heure piquée! Toi venir à la plage! - -Et, du fond de la moustiquaire soigneusement épinglée, un grognement et -un juron marquèrent le réveil du lieutenant. - - -Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au directeur des -mouvements du port de Safi--Maroc,--sauta du lit de sieste, enfila -un pantalon de toile, un veston galonné, une paire de souliers -blanchis à la craie, assura son casque, empocha son revolver, et s'en -fut, comme on l'en priait, à la plage. L'heure était piquée,--trois -heures;--le premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes -reprenaient la tâche quotidienne du déchargement des barcasses. -En rade, trois vapeurs tanguaient en tirant sur leurs chaînes. Et -les barcasses poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron, -s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les susdits vapeurs et la -côte,--sous l'œil indifférent d'Olivier de Serres, grand maître, pour -l'instant, des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements et -déchargements du port de Safi. - -Alentour, les deux falaises, qui mordent comme deux mâchoires fauves -la rade bleue, hérissaient leurs dentelures bizarres sur le ciel -étincelant. La ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait -ses terrasses arabes. La plage, au pied des bastions et des tours, -s'étalait comme un tapis d'or pur et descendait jusque sous l'écume des -vagues. - -Le port--une simple crique, étroite, abritée d'un épi de roches -en forme de jetée--accueillait sans obstacle les longues lames -régulières de la houle qui bat éternellement la côte marocaine. Et les -barcasses dansaient le long du quai, parmi les cris des débardeurs. -Une cohue déguenillée s'agitait autour des sacs et des caisses mis -à terre, et c'était comme un moutonnement de djellabahs grises, de -burnous bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près blancs. -Une clameur ininterrompue--une clameur musulmane, aiguë, gutturale, -exaspérée--montait de cette foule, en même temps qu'un nuage épais de -poussière et de sable. Et, debout sur un tas de prélarts et de câbles -amoncelés, Olivier de Serres toussait et frottait ses paupières, les -yeux et la gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant. - - -Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de violence, et des -hurlements de fureur ou de douleur en jaillirent. Serres, étonné, -dégringola de son socle de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal -promptes à faire place au maître, se fraya un passage jusqu'au centre -du tumulte. - -Et il vit:-- - -Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, débarquées l'instant -d'avant, avaient paru suspectes aux agents de la douane marocaine. L'un -deux exigeait qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, un -négociant notable, aux yeux couleur de faïence, écarquillés derrière -un gros binocle d'or, protestait et menaçait, brandissant des papiers -qu'il prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la péroraison -d'un discours véhément - ---Moi, je suis _sid_ Hermann Schlaster, du consulat impérial de Sa -Majesté le sultan d'Allemagne, aimé d'Allah, protecteur de la Foi. -Vous, vous êtes un chien, fils de chien. Et votre main maudite se -desséchera avant de toucher à cette marchandise, qui est mienne. - -C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. L'agent -de la douane, inquiet, hésitait... - -Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque rouerie, de violer la -loi en pays marocain. _Sid_ Hermann Schlaster ne l'ignorait point. - -Mais, cette fois, par grand hasard, _sid_ Hermann Schlaster avait -compté sans son hôte. A l'instant même que l'incident semblait clos, -Olivier de Serres, la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois -pas et fit face à l'Allemand: - ---Monsieur,--lui dit-il en français, très poliment,--vous ne devez -pas, quoique personnage diplomatique, vous opposer à l'exécution des -lois de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici pour les faire -respecter, et j'en tiens la consigne de mon gouvernement, d'accord avec -le gouvernement du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent -contre votre colère injuste. Et vos caisses seront ouvertes. - -Apoplectique, l'Allemand recula: - ---Monsieur,--dit-il, d'abord assez bas,--monsieur, prenez-y garde!... - -Il parlait en français aussi, presque sans accent; et sa voix tremblait -d'une rage mal contenue. Serres, impassible, lui tourna le dos: - ---Ouvrez les caisses! - -Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour exécuter l'ordre. Il -tenait un ciseau à froid et un marteau. Il frappa dans l'interstice de -deux des planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus leste qu'on -n'eût imaginé d'après son ventre assez large, bondit sur la caisse -attaquée et poussa un long cri: - ---O frères!... - -Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier de Serres, qui -déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit demi-tour. Lui aussi parlait -passablement l'arabe et le comprenait mieux encore. Et il savait à -merveille qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque jamais de -grouper autour de lui un auditoire d'avance convaincu. - -Or, l'Allemand s'époumonait,--dangereusement: - ---O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers du Nord pour -vous opprimer tous! Voici le hideux drapeau tricolore qui s'abat -sur le Moghreb comme un filet d'oiseleur sur un nid de faucons! -Souffrirez-vous que des musulmans courbent l'échine sous le bâton des -giaours? - -Le marteau du soldat frappait à coups réguliers sur les ais déjà -disjoints. - ---O frères! regardez cette caisse que l'insolence du caïd chrétien -veut éventrer. Certes, elle ne contient pas de farine, contrairement à -ce qui est écrit sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des -armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans! des fusils! de bons -fusils d'Allemagne, que mon maître, le sultan Wilhelm, voulait vous -envoyer secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce giaour, fils -de chacal et de chienne... - -La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain. Sur la caisse -déjà entr'ouverte, Olivier de Serres avait sauté à côté de _sid_ -Hermann Schlaster, et froidement, sans geste ni mot superflu, appuyait -son revolver sur la poitrine de l'orateur: - ---Monsieur,--dit-il seulement, d'une voix très calme,--veuillez vous -taire. - -Une demi-seconde, _sid_ Hermann Schlaster, suffoqué, se tut, comme on -l'en priait. Mais, la demi-seconde d'après, ayant retrouvé souffle et -voix, il bondit, avec une nouvelle et violente clameur: - ---Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!... - -Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier -germain. L'un pâle, mince, muet, seul.--L'autre énorme, écarlate, -tonitruant,--avec, derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule déjà -menaçante et grondante.--D'instant en instant elle devenait plus dense -et plus farouche, cette foule.--Prompts et prudents, le soldat marocain -et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant l'émeute et le -massacre, et, sans vaine vergogne, abandonnant le chef... - -Maintenant l'Allemand, dont le premier geste avait été de battre en -retraite, s'enhardissait,--mille contre un,--et criait de plus belle, -à pleine gorge vers cette multitude sienne. Et le Français,--un contre -mille,--hésitait ... ou semblait hésiter ... quoique, toujours, -revolver au poing... - -Il parla pourtant à son tour, le Français. Il parla, de sa même -voix calme et blanche. Et _sid_ Hermann Schlaster ne put s'empêcher -d'interrompre sa harangue incendiaire, pour écouter la brève menace -de cet homme si mince, si pâle,--si seul!--qui, cependant, lui, ne -reculait pas: - ---Monsieur, je vous donne dix secondes pour vous taire. Si vous ne vous -taisez pas,--à la dixième seconde je vous tue. - -Ainsi parla Olivier de Serres, revolver au poing. Et il commença de -compter, sans hâte et sans hésitation: - ---Une ... deux ... trois ... quatre... - -Des joues du Teuton, rouges comme viande, le sang, d'un reflux, -s'évada. Et _sid_ Hermann Schlaster fut soudain blanc comme graisse. Il -se raidit pourtant, et, face à la foule, vociféra: - ---Frères!... frères!... aide!... par Allah!... - -Mais la voix sèche et froide comptait toujours: - ---Cinq ... six ... sept... - -Et les «frères» arabes, irrésolus, balançaient... - -Alors _sid_ Hermann Schlaster, désespérément, fit demi-tour: - ---Monsieur!--s'écria-t-il,--avez-vous oublié qui vous osez menacer? -Je suis chancelier du consulat impérial!... diplomate!... diplomate -allemand!... - -Impassible effroyablement, la voix dédaigna de répondre, et compta: - ---Huit... - -Et l'Allemand jeta autour de lui un regard d'épouvante. La foule, prête -à s'élancer, ne s'élancerait tout de même pas,--sûrement pas!--avant -deux secondes... Or, aux oreilles bourdonnantes de _sid_ Hermann -Schlaster, l'avant-dernière seconde tintait comme un glas: - ---Neuf... - -Alors les yeux couleur de faïence, anxieusement, sondèrent, fouillèrent -les yeux couleur d'acier bruni.--Qu'y avait-il, au fond de ce métal -trop dur, impénétrable?--La dixième seconde se traînait, longue -comme un siècle... Les yeux couleur d'acier bruni ne cillaient ni -ne clignaient. Et leur regard dans les yeux couleur de faïence se -plantait, plus froid, plus aigu qu'une épée. Et les yeux couleur de -faïence vacillèrent et tournoyèrent, glacés par l'invincible angoisse -de la mort... - - -Or, il y avait mille et dix mille pensées, au fond des yeux couleur -d'acier, impénétrables. Mille et dix mille!--Mais c'étaient des pensées -que seuls d'autres yeux d'acier auraient pu lire; d'autres yeux de la -race des yeux qui jamais ne clignent ni ne cillent, et savent regarder -d'un même regard la mort et la vie... - -Olivier de Serres, revolver au poing, près de tuer, était comme un -mourant: car il n'importe guère, pour un homme brave, lorsque la mort -va s'abattre, qu'elle tombe sur lui-même ou sur autrui. Olivier de -Serres, près de tuer, près d'être tué ... qu'importe!... apercevait -dans cette dixième seconde toutes les conséquences fatales de ce coup -de feu qui allait partir... - -Vision d'indicible cauchemar... - -Plaines couvertes de soldats ... plaines couvertes de cadavres ... sang -... ruisseaux de sang ... fleuves de sang ... batailles gagnées ... -batailles perdues ... blessure fraîche au flanc de la patrie, blessure -d'où coule la vie ... d'où coulent un million de vies... - -Car la guerre est inévitable, pour venger la mort d'un agent -diplomatique, tué de sang-froid,--même justement... - -La guerre,--inévitable... - -Et il faut tuer. Il faut tuer, même au risque de tuer la France, du -même coup de revolver qui tuera l'ennemi français. - -Il faut tuer, parce que l'honneur est plus précieux que la vie. - -Olivier de Serres tuera... - ---Dix!... - -Le doigt touche la détente du revolver. - -Mais, avant que le coup ait éclaté, _sid_ Hermann Schlaster, à deux -genoux, a crié: - ---Grâce! - -Avec un immense éclat de rire, la foule, soudain pacifiée, méprise le -vaincu, acclame le vainqueur. - -_Sid_ Hermann Schlaster, grelottant, est encore à genoux. - -Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, le regarde un instant. Puis, -revolver en poche, et sans daigner ajouter un mot, il fait demi-tour, -siffle du bout des lèvres, et s'éloigne... - - - * * * * * - - - FONTENOY - - - _à mademoiselle Charlotte Salel._ - - ---Ceci, que je vais vous dire, je l'ai vu. Vu de mes yeux: ce qui -s'appelle vu. Et, d'ailleurs, je ne manque pas de quelque imagination, -et je mens tout aussi bien qu'un autre. Mais je vous fiche mon billet -qu'il faudrait être un menteur imaginatif pour inventer le petit «fait -divers» que je veux vous mettre à même d'apprécier. - -Je commence.--Le lundi 25 septembre de l'an de grâce 1911, comme la -cloche du cuirassé amiral _Louis XIV_ venait de piquer cinq heures du -matin, une secousse assez rude, accompagnée d'une détonation forte -quoique sourde, me jeta de ma couchette à plat pont, en manière -d'avertissement. Je ne sais d'ailleurs guère pourquoi je prends les -choses _ab ovo_. Pas un Français n'a encore oublié, je suppose, que, -le 25 septembre 1911, le cuirassé de la République _Nation_, ayant -à son bord des poudres B, brevetées (avec garantie du gouvernement) -inexplosibles, explosa. - -«Vous n'avez pas oublié. J'abrège donc. J'étais, moi, officier de -quart sur la _Nation_. Jeté à bas de ma couchette, comme je viens de -vous le dire, et mes deux lampes électriques en miettes, je cherchais -ma porte à tâtons, quand elle s'ouvrit avant que je l'eusse trouvée: -mon ordonnance,--un de mes canonniers, un gars de Morlaix, qui -s'appelle Jean Le Duc, dévoué à ses chefs comme nos hommes savent -l'être,--jusqu'à la mort et un peu au delà,--Jean Le Duc, jeté à bas -de son hamac comme moi de mon lit d'officier, avait eu pour première -pensée de sauver coûte que coûte, non sa peau, mais la mienne, et -s'était rué vers ma chambre, à travers l'obscurité tragique de la -batterie plongée soudain dans une nuit mortelle, pour me crier à pleins -poumons, sans souci de sauter soi-même: «Cap'taine! venez vite, aussi -donc! le bateau saute!» - -«Seul, mon Dieu! je serais peut-être «venu vite»... Car il y a quelque -chose d'assez épouvantable dans ce genre de réveil, trop analogue -au réveil du condamné que la guillotine attend.--Rien de tel, pour -vous secouer les nerfs et les moelles, comme l'immédiate appréhension -du coup de foudre final, lequel, d'ici à deux, ou trois, ou quatre -secondes ... ou plus tard ... beaucoup plus tard peut-être ... ou -un peu plus tôt ... vous aura broyé comme farine, et dispersera vos -miettes sur douze ou quinze hectares à la ronde.--Oui ... je préfère -ne pas me vanter ... il s'en est fallu d'assez peu que je ne prenne le -pas de fuite pour arriver plus vite sur le spardeck, à l'air libre ... -et ce, tel quel: en pyjama, tête nue, pieds nus... Mais le courage de -mon canonnier me sauva la face: il ne fuyait pas, lui, Jean Le Duc! il -m'attendait, fixe; il me salua, talons joints. Du coup, mon sang à moi -remonta de mon cœur, à mes joues: puisqu'il avait eu, ce gars de vingt -ans, simple matelot, la fière bravoure de courir d'abord à mon secours, -coûte que coûte, je pouvais bien, moi, son officier, endosser d'abord -les quatre frusques et les trois galons d'or suffisants pour ramener, -partout où je passerais, l'ordre avec le sang-froid, rétablir la -discipline, chasser la panique. Je m'habillai donc. Puis, pour monter, -je me contraignis d'aller au pas, sans hâte, et de gravir les échelles -des panneaux marche à marche. Si bien que j'enjambai le dernier -surbeau pour le moins trente secondes après mon réveil... Hein? trente -secondes, vous dites que ce n'est guère?... Possible. Mais ces trente -secondes-là me firent l'effet d'être trente années!... - -«Sur le spardeck, on jouissait d'un assez beau spectacle.--L'avant -de la _Nation_, de l'étrave à la troisième cheminée, disparaissait -derrière la plus massive, la plus opaque fumée que j'eusse jamais -vue. C'était comme un pilier prodigieux, noir de charbon, jaune de -mélinite, rouge de fulmicoton; et ce pilier montait jusqu'aux nuages, -comme s'il eût soutenu toute leur architecture de cauchemar. Au -milieu, deux colonnes de feu se détachaient, tellement flamboyantes -que le pilier de fumée dont elles étaient enveloppées n'arrivait pas -à diminuer leur éclat. Et elles aussi montaient jusqu'aux nuages, ou, -du moins, on ne voyait pas jusqu'où elles montaient. Le ciel, bas et -lourd, avait troqué sa couleur grise de tantôt pour une teinte pourpre, -éblouissante, qui s'étalait du zénith à l'horizon. Et la mer, pourpre -aussi, reflétait cet embrasement, en sorte que notre malheureuse -_Nation_ avait l'air d'être au centre d'un incendie fabuleux, d'un -incendie de tout le ciel et de toute la mer. Il faisait encore nuit. -Mais on voyait tout de même terriblement clair, d'un bout de la rade à -l'autre bout. - -«Je débouchai du panneau milieu, entre la troisième cheminée et la -quatrième, et j'aperçus d'abord Brême, le capitaine de vaisseau -commandant, debout, bras croisés, face au feu. Il se taisait. Par -le fait, il n'y avait pas grand'chose à dire, et rien à faire du -tout ... sauf, à la rigueur, évacuer le navire, et l'abandonner... -Mais--évacuer un navire?--quel est le jean-foutre qui oserait -seulement y penser?--Est-ce qu'à Waterloo, Cambronne évacua le dernier -carré?--Brême, debout, bras croisés, face au feu, n'avait certes pas -l'intention d'être plus lâche que Cambronne. Je regardais depuis trois -secondes, quand un nègre, ou peu s'en fallait, calciné des pieds aux -cheveux, déboucha d'un autre panneau, sur l'avant du mien, et vint à -Brême. C'était Latour, le mécanicien à deux galons, qui fut tué cinq -minutes plus tard,--avec Brême d'ailleurs.--Latour dit ... (j'entends -encore sa voix dans trois de mes rêves sur quatre: une voix rauque, -hachée, atroce, une voix qui toussait au lieu de parler, à cause de la -fumée empoisonnée qui avait empli les poumons déjà morts...) Latour, -dit: - ---Commandant, pas mèche d'arriver aux noyages des soutes avant: trop de -fumée. Tout brûle, même les parquets de fer. - -«Brême haussa les épaules et répondit d'un seul mot, le mot que vous -pensez. Sur quoi, se retournant, il me vit. Tout de suite il répéta le -mot, avec une rage soudaine: - ---Et vous?--me cria-t-il--et vous? Bougre de nom de Dieu de .....! -Qu'est-ce que vous foutez là, à me regarder comme une brute? Allez voir -si les soutes arrière sont noyées! sacré foutre de... - -«Il termina par quelques paroles plus vertes. Et comme ces paroles très -vertes furent les dernières qu'il ait prononcées, mieux vaut ne les pas -répéter. Moi, je répondis, discipliné: - ---Bien, commandant. - -«Et je redescendis par où j'étais monté. Latour lui-même redescendait -déjà par où je l'avais vu monter, lui, tout à l'heure. _Sic nobis, nec -vobis:_ je suis remonté sur le spardeck encore une fois, comme vous -allez voir. Latour, jamais. - -«En bas, dans l'entrepont cuirassé, il faisait naturellement plus noir -que jamais. Mais j'eus la bonne idée de compter le nombre de cloisons -étanches contre lesquelles je me cognais en marchant du panneau -milieu vers l'arrière du navire: en sorte que je pus reconnaître les -compartiments que je traversais, au fur et à mesure, et vérifier à -tâtons la position des clés de noyage.--Partout, les vannes étaient -ouvertes. Les factionnaires avaient fait leur devoir, tous.--J'arrivai -au compartiment de la barre, lequel touche à l'étambot. Je n'avais -plus qu'à remonter pour rendre compte. L'incendie ne se propageait pas -encore au delà du panneau milieu. Nulle part je n'avais même eu trop -chaud. Par exemple, j'avais senti, de minute en minute, les vibrations -profondes de toute la coque, déchirée coup sur coup par les explosions -partielles, qui allaient leur train. Mais rien de pire, pour l'instant. - -«Je remontai donc.--Vous imaginez sans peine avec quel soulagement je -me retrouvai à l'air libre, avec quelle stupeur aussi: j'avais bien cru -n'y jamais revenir. Sur le spardeck, je cherchai Brême. - -Je ne le trouvai pas. Par parenthèse, je ne l'ai plus trouvé désormais -nulle part. Je fis quelques pas, cherchant au hasard... - -«Et c'est alors que je vis la Chose ... la Chose que je n'oublierai -jamais, dussé-je vivre dix mille ans... - -«Je vis... d'abord, deux officiers d'un des cuirassés voisins, qui -venaient de monter à notre bord ... deux officiers du _Bonaparte_, -je l'ai su plus tard: Charnave, le médecin de première classe ... -qui venait au secours de nos blessés ... et Bogalde, l'enseigne -... qui venait, lui, se faire tuer avec nous, sans plus ... nous -aider à mourir proprement, élégamment ..... comme il faut..... Ils -étaient tous deux corrects: redingote agrafée, ceinturon, jugulaire; -et Bogalde boutonnait ses gants. Ils avaient l'air de venir en -visite officielle.--Mon Dieu! il s'agissait bien d'une visite ... à -recevoir... La mode n'est plus de passer le pantalon à bande d'or et -l'habit brodé «du même» pour faire naufrage. Mais Bogalde et Charnave -n'en avaient pas moins raison, et je les approuvai de ne pas avoir -voulu accueillir sans un peu de cérémonie cette grande inconnue près -d'entrer chez nous: la Mort.--Sur quoi ils me découvrirent, Charnave et -Bogalde; et ils me saluèrent. Le médecin me demanda: - ---Dois-je descendre au poste des blessés, capitaine? - -«En même temps que l'enseigne me disait: - ---Capitaine, je viens me mettre à votre disposition pour n'importe -quoi!... - -«Puis tous deux attendirent ma réponse, sans hâte. - -«Alors, moi, devenu commandant par intérim, puisque Brême, plus que -probablement, était mort, je répondis, calme comme eux, par contagion: - ---Messieurs, vous voudrez bien présenter mes devoirs au commandant -du _Bonaparte_, et le remercier cordialement. Mais nous n'avons pas -de blessés ... qu'on ait pu réunir au poste. Et, pour ce qu'il reste -à faire à bord de la _Nation_, nous sommes, à mon avis, déjà trop -nombreux. Retournez donc à votre bord ... tout de suite, je vous en -supplie!... Encore merci!... et adieu! - -«Ils saluèrent, firent demi-tour, comme devant, tout de suite, -pour obéir comme il sied, «sans discussion ni murmure,»--et se -retirèrent, sans hâte toujours, et plus tranquillement, si possible, -qu'ils n'étaient venus. A ce moment, le spardeck entier trembla,--de -toutes ses virures qui ondulaient, de tous ses couples qui cédaient, -de tous ses boulons, de tous ses rivets qui sautaient:--la -toute-puissante poussée des gaz, irrésistiblement, arrachait les ponts -des murailles.--C'était le commencement de la fin, le prélude de -l'explosion suprême. - -«Charnave et Bogalde, cependant, arrivaient à la coupée; et, au bas -de cette coupée, leur canot les attendait. Je les regardais, près de -passer ce seuil, qui était pour eux, exactement, le seuil de la vie. -Or, là, Bogalde, l'enseigne,--deux galons,--arrivé le premier, s'effaça -et attendit. - ---Docteur,--fit-il,--après vous!... - -«Le médecin,--trois galons,--n'en voulut poliment rien faire. - ---Mon cher! passez donc, je vous en prie! pas de cérémonies entre -camarades, voyons!... - -«Mais l'enseigne, reculant d'un bon pas: - ---Par exemple! il ne manquerait plus que cela!.. Moi? passer devant mon -supérieur?... - -«Charnave, alors, salua, la main droite à la visière, et passa. - -«Bogalde, la main droite à la visière, rendit le salut. Et il allait -passer à son tour,--quand l'explosion suprême broya le spardeck. -J'eus le temps d'entrevoir, dans l'éclair immense, la tête de -l'enseigne, et la casquette à deux galons, avec sa visière, et la main -droite,--arrachées,--s'envoler ensemble vers moi, comme un triple -projectile... Et puis... - -«Et puis ... quand je revins à moi ... deux heures plus tard ... dans -un lit d'hôpital ... vivant, Dieu sait comment et pourquoi!... les -infirmiers, paraît-il, m'entendirent tout d'abord crier à tue-tête: - -_--Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers: tirez -vous-mêmes!_ - -«Et ils crurent que j'avais le délire. - -«M'est avis que je ne l'avais pas. Je pensais, assez raisonnablement, -au contraire ... et c'était la première pensée qu'ébauchait mon -cerveau, revenant de la mort à la vie... Je pensais que, depuis -Fontenoy, les Français de la race de Bogalde n'ont peut-être pas trop -dégénéré... - - - * * * * * - - - - COMMENT ILS MEURENT - - - - * * * * * - - - - COMMENT ILS MEURENT - - - _à la mémoire_ - _du vice-amiral Germinet_ - _qui tenta de refaire_ - _une escadre française._ - - -Je voudrais qu'on sût comment ils meurent, nos officiers, les -lieutenants, les enseignes, les subalternes, les plus petits ... ceux -qui n'ont encore qu'un galon, deux au plus, sur la manche, ceux qui -sortaient hier de l'École, avant-hier du lycée... - -Alors ... ça ne vous ennuiera pas trop de lire jusqu'au bout?... -j'essaierai d'être très court ... et puis, vous pourrez raconter -vous-même l'histoire, après avoir lu; et vous n'aurez pas besoin de -citer l'auteur: car l'histoire est vraie; autant dire par conséquent -qu'il n'y en a pas, d'auteur... - - -Elle commença, l'histoire en question, à bord du cuirassé de la -République le _Wagram_ ... vous savez? le _Wagram_?... sur lequel -l'amiral Cheftel a arboré son pavillon, le 15 mai dernier?... Vous -savez. Bon!--Le jour que l'histoire arriva, la quatrième escadre de -ligne faisait son école à feu du premier semestre. On tirait par -division, trois cuirassés à la fois, sur grands buts accouplés deux -par deux, à dix mille mètres. Le _Wagram_,--pavillon du contre-amiral -commandant en sous-ordre la deuxième division,--était amateloté avec -ses deux frères de chantier, le _Hohenlinden_ et l'_Auerstaedt_. Moi, -j'étais embarqué sur un croiseur de la troisième escadre légère,--la -_Convention_.--Mais, à titre d'officier canonnier, on m'avait accordé -la faveur de prendre passage à bord de l'un quelconque des cuirassés de -ligne,--en l'espèce, à bord du _Wagram_,--pour assister aux écoles à -feu. Il y a toujours à apprendre dans une école à feu, même pour qui en -a vu, comme moi, pas mal de douzaines. - -J'abrège. La première passe était faite. Les trois cuirassés avaient -tiré par tribord sans incident. Ils évoluaient pour reprendre poste -sur l'alignement de tir, et tirer par bâbord. Nous, les officiers -passagers, nous étions libres de nous installer partout où nous -voulions, à condition, bien entendu, de ne gêner personne. - -Je m'étais juché dans une glène de filin, tout contre la tourelle -Six,--une tourelle latérale de 240 millimètres, qui n'avait pas -encore exécuté ses salves, puisqu'elle était bâbordaise. Quand les -clairons sonnèrent: «Armez bâbord!» je vis donc l'armement, en réserve -jusqu'alors, grimper par l'échelle d'accès. Et je reconnus l'enseigne -chef de tourelle: Jean Scherrer; je me souvins de son nom.--Un gosse: -vingt-deux ans, ou vingt-quatre; à le voir, on eût dit quinze. Blond, -rose, joufflu; et juste autant de poil au menton qu'au genou. Tout à -fait l'air de ces jolis petits garçons qui font du tennis à Puteaux. -Je l'avais rencontré cinq ou six fois dans les cabarets toulonnais, à -la Pintade et ailleurs. Et je l'avais remarqué, parce qu'il promenait -toujours la même amie, ce qui n'est guère de mode chez les enseignes, -lesquels poussent rarement la fidélité jusqu'à la monotonie... L'amie -de Jean Scherrer était une très gentille enfant, d'ailleurs, et faite -exprès pour lui: elle avait tellement l'air d'avoir douze ans que lui, -près d'elle, faisait presque l'effet d'un homme. Et rien n'était plus -drôle que leur couple, qu'il était vraiment impossible de prendre au -sérieux. - -Donc, je vis Jean Scherrer, qui allait grimper à son échelle, pêle-mêle -avec ses matelots. Et je l'arrêtai au vol, le temps d'une poignée de -mains: - ---C'est vous mon petit?... Vous êtes donc embarqué ici?... savais -pas... Vous allez bien?... - ---Très bien, capitaine!... et vous?... Alors, vous êtes venu voir péter -les canons?... Ça va être épatant, vous savez!... J'ai une tourelle qui -marche! ce qui s'appelle marcher!... Vous avez votre montre à secondes? -Chronométrez donc «notre temps», entre le premier coup et le sixième! - -Il me secoua la main, et d'un bond d'écureuil, disparut dans le trou -noir de la porte, tout de suite refermée sur lui. Moi, je me remis à -promener mes jumelles sur la ligne de l'horizon, pour chercher les -buts, que je ne voyais plus à cause de la fumée. J'étais content; je -souriais. Ça m'avait fait plaisir de voir ce gosse emballé comme il -était, enthousiaste, et si fier de son tir, si orgueilleux de ses -canons, si amoureux de sa tourelle. Il me vint même à l'esprit que la -petite amie aurait eu de quoi être jalouse, si elle avait entendu... - - -Alors la passe bâbord commença.--Ça ne traîne guère, une passe d'école -à feu.--L'amiral avait mis son pavillon rouge à bloc, les deux matelots -l'imitèrent. Il tira le premier coup. L'effroyable tonnerre des trente -grosses pièces de la division, la seconde d'après, m'abrutit. - -J'avais vu au-dessus de moi les deux longues flammes éblouissantes des -240 du gosse. Comme il me l'avait demandé, je comptai les secondes -du «temps». J'en comptai dix-neuf,--ce qui est un beau, un très beau -résultat ... comme les Allemands eux-mêmes, n'en obtiennent pas tous -les jours. Il avait le droit de lever haut la tête, le gosse Jean -Scherrer. Dix-neuf secondes pour charger et tirer un coup de 240, cela -s'appelle bien servir la France! Sur quoi, les deux longues flammes -ayant derechef jailli des volées, je recommençai de compter. Mais, -comme je comptais six, je perçus dans la tourelle, malgré le tonnerre -ininterrompu des détonations, l'atroce _fchûûûu..._ d'une gargousse -qui fuse. Et instantanément, avant même que ce _fchûûûu..._ mortel -eût cessé, je compris que la poudre avait une fois de plus fait des -siennes: qu'une charge s'était enflammée toute seule ... et que les -matelots, et que l'officier,--enfermés dans cette boite hermétique, où -trente kilogrammes de poudre flambaient... Ha!... horreur!... - -Les pavillons de tir étaient déjà tombés à mi-drisse. Le feu avait -cessé. Sur la mer, où traînaient encore les longues fumées jaunes -et grises,--poudre et charbon,--les trois cuirassés continuaient de -flotter bien paisiblement. On aurait dit qu'il n'y avait rien de changé -depuis tout à l'heure. - -Enfin, par la porte de la tourelle, je vis descendre le premier homme. -Il était tout noir,--à cause du feu qui avait grillé sa chair ... -et tout rouge,--à cause de son sang, qui ruisselait... Derrière les -autres... Non, je n'essaierai pas de vous les décrire. Ce n'est pas -la peine. Si vous les aviez vus,--vous ne pourriez plus jamais ... -jamais!... débarrasser vos rétines de cette vision épouvantable.--Et si -vous les aviez entendus hurler ... hurler tous ... d'un même hurlement -inarticulé ... qui essayait d'être un cri ... qui essayait d'être un -appel, une prière ... ha!... ah!--ils voulaient boire: c'est cela -qu'ils essayaient de demander ... mais ils ne pouvaient pas: parce -que ça leur faisait trop mal, de remuer la langue et les lèvres, -pour former les sons!... si vous aviez entendu cette plainte,--vous -l'entendriez toujours ... toute votre vie ... dans tous les bruits et -dans tous les silences ... et même dans vos sommeils, que cette plainte -inouïe changerait en effarants cauchemars... - -Jean Scherrer, lui, sortit le dernier,--comme cela se doit.--Lui -ne criait pas. Il était le plus gravement blessé;--mortellement, -cela va sans dire!--mais il marchait tout de même droit et raide. -Ses vêtements, sa peau, ses os,--ce n'était plus qu'une même -chose--carbonisée.--Il avait l'air d'un cadavre mort depuis longtemps -déjà.--Il vint à moi. Avant d'arriver ... je le laissai venir sans -bouger moi-même: j'étais paralysé--de terreur ... il jeta vers ses -hommes un regard, et commanda: - ---Silence! - -Tous se turent. A leur chef,--à ce chef-là!--ils obéissaient -encore.--Je me rappelle: j'eus soif et faim de me mettre à genoux, -devant ceux-ci et celui-là... - -A deux pas de moi, Jean Scherrer s'arrêta, me regarda.--Je ne sais -pas par quel miracle il y voyait encore: ses yeux seuls n'étaient pas -devenus charbon... - -Il me dit: - ---Je suis mort. Peu importe. Mais--écoutez, capitaine!--je vous donne -ma parole d'honneur que pas une imprudence n'a été commise par mes -hommes. Ce n'est pas de leur faute, à eux. Non! - -D'un coup de tête, il me montra ses hommes, silencieux à présent. Je -vis qu'en les regardant il aurait pleuré s'il avait pu. - -Il dit encore:. - ---Les pauvres gosses! - -Et, alors, il songea à soi:--Il me demanda: - ---Capitaine ... vous la connaissez?... Nini?... Voulez-vous me la -faire venir à l'hôpital?--Parce que je ne crèverai pas avant demain -soir: quand on n'y reste pas sur le coup, ça dure au moins trente-six -heures... Je sais ce que c'est: j'en ai déjà vu ... d'autres ... avant -moi... - -Puis, plus bas, il murmura: - ---Cristi, ce que ça brûle!... - -Il trébucha ... et j'avançai un bras pour le recevoir... - -Mais, d'une secousse, il se redressa encore. Et il commanda, bref, aux -autres mourants: - ---Allons! nous autres, à l'infirmerie!... Par file à gauche! - -Et lui même s'y rendit,--marchant seul,--pendant qu'on transportait à -bras ses matelots. - - -Comme il avait prévu, Jean Scherrer vécut tout le jour, toute la nuit, -et une partie du lendemain. Dès midi, j'avais couru à l'hôpital. - -J'amenai «Nini» bien entendu. Ah! ça n'était plus une très belle -fille!--Un pauvre minois de quatre sous, dévasté par les sanglots... - -J'ai vu bien des femmes pleurer... Car, chez nous, les hommes meurent -souvent jeunes... Mais cette Nini-là, tout de même, me fit plus de -pitié qu'aucune autre.--Vous comprenez: elle était trop petite, trop -bébé... Le chagrin s'attaquant à ça ... c'était injuste! c'était -lâche.--Et, néanmoins, sitôt la porte de l'hôpital franchie, la pauvre -gosse eut le courage de renfoncer toutes ses larmes, et de sourire: -«pour ne pas l'effrayer,» m'expliqua-t-elle. - -Lui, qui ne pouvait même plus l'embrasser,--car la toile des pansements -l'enveloppait des orteils aux cheveux ... il ne parlait que par un trou -ménagé dans les bandages;--lui, qui se sentait déjà à six pieds sous -terre, affirma presque en riant que c'était l'affaire de six semaines. -Il plaisanta même, disant que, par exemple, il serait marqué de grandes -cicatrices, et qu'il n'était pas sûr qu'elle l'aimât tout de même, -quand il serait guéri... - -Et je vous jure que ça donnait envie de sauter par la fenêtre! ces deux -enfants amoureux, qui se mentaient héroïquement l'un à l'autre, pour -s'épargner, l'un à l'autre, une larme... - -Quand elle fut partie, quelqu'un encore arriva: Cheftel, l'amiral, qui -apportait la croix, accordée télégraphiquement par le ministre. - -Il était durement ému, Cheftel. Je vois encore le tremblement nerveux -de sa moustache blanche. Il ouvrit la petite boite de maroquin, sans -rien dire, et il épingla le ruban rouge sur les bandages blancs de la -poitrine. - -Mais alors, Jean Scherrer: - ---Merci, amiral!... mais ... ce n'est guère la peine pour moi... Donnez -donc plutôt ça à mon quartier, maître, qui a des chances de survivre -... il sera bien content... Moi ... à quoi bon? Même pour les honneurs -funèbres, c'est une croix perdue ... puisqu'on nous fera forcément des -funérailles à peu près nationales... Merci néanmoins de tout mon cœur, -amiral ... et à vous aussi, capitaine ... à vous surtout!... Adieu, -messieurs. - -Une heure plus tard, il était mort. - - -_Écrit en mer, entre Trébizonde et Mogador de 1323 à 1332._ - - - - * * * * * - - - - TABLE - -_POUR UNE LECTRICE_ - - -LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES - - -La double méprise de Loreley Loredana - -Idylle en masques - -La capitane - - -CEUX DU GAILLARD D'AVANT - - -Perdu corps et biens - -L'invraisemblable ratière - -108, Le Duc, ambassadeur - -La crapule - -La baleinière deux - - -CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE - - -La royale charité - -L'amoureuse transie - -Histoire de mannequin - -Naissance de vaisseau - -L'ex-voto de l'Acropole - - -SERVICE COMMANDÉ - - -La tourelle - -Dix secondes - -Fontenoy - - -_COMMENT ILS MEURENT_ - - - - - -End of Project Gutenberg's Dix-sept histoires de marins, by Claude Farrère - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS *** - -***** This file should be named 55111-0.txt or 55111-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/1/55111/ - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Dix-sept histoires de marins - -Author: Claude Farrère - -Release Date: July 14, 2017 [EBook #55111] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive - - - - - -</pre> - -<div class="cover"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</div> - - - -<h1>Dix-sept<br /> -Histoires de Marins</h1> - -<hr class="r5" /> - -<p class="center">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la -Russie.</p> - -<p class="center">S'adresser pour traiter, à la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorf</span>, 50, Chaussée -d'Antin, Paris.</p> - -<hr class="full" /> - -<p class="author">CLAUDE FARRÈRE</p> - -<p class="title">Dix-sept<br /> - -Histoires de Marins</p> - -<hr class="r5" /> - - -<p class="edition">VINGT-HUITIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="editor">PARIS<br /><br /> - -<span style="font-size: smaller;"><i>Société d'Éditions Littéraires et Artistiques</i></span><br /> - -<span style="letter-spacing: 0.2em;"> -LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF<br /> - -<span style="font-size: smaller;">50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50</span></span></p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="center"><span style="font-size: small;">Copyright by Claude Farrère, 1914.</span></p> - - -<hr class="tb" /> - -<p class="p2"><i>Il a été tiré de cet ouvrage:</i></p> - -<p class="p2"><i>Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,</i></p> - -<p><i>Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,</i></p> - -<p><i>Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,</i></p> - -<p><i>Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés -pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse.</i></p> - - -<hr class="tb" /> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>—SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE</i><br /></span> -<span class="i0"><i>MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE.</i><br /></span> -<span class="i7"><i>AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD.</i><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>—UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN.</i><br /></span> -<span class="i7"><i>AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE.</i><br /></span> -</div></div> - -<hr class="chap" /> - -<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> -<h2>TABLE</h2> - -<div class="toc"> - -<a href="#POUR_UNE_LECTRICE"><i>POUR UNE LECTRICE</i></a><br /> -<a href="#LEURS_AMIES">LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES</a><br /> -<div style="margin-left: 2em;"><a href="#LA_DOUBLE_MEPRISE">La double méprise de Loreley Loredana</a><br /> -<a href="#IDYLLE_EN_MASQUES">Idylle en masques</a><br /> -<a href="#LA_CAPITANE">La capitane</a><br /> -</div> -<a href="#CEUX_DU">CEUX DU GAILLARD D'AVANT</a><br /> -<div style="margin-left: 2em;"><a href="#PERDU_CORPS_ET_BIENS">Perdu corps et biens</a><br /> -<a href="#LINVRAISEMBLABLE_RATIERE">L'invraisemblable ratière</a><br /> -<a href="#AMBASSADEUR">108, Le Duc, ambassadeur</a><br /> -<a href="#LA_CRAPULE">La crapule</a><br /> -<a href="#LA_BALEINIERE">La baleinière deux</a><br /> -</div> -<a href="#CEUX_DE_LA_GRANDCHAMBRE">CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE</a><br /> -<div style="margin-left: 2em;"><a href="#LA_ROYALE_CHARITE">La royale charité</a><br /> -<a href="#LAMOUREUSE_TRANSIE">L'amoureuse transie</a><br /> -<a href="#MANNEQUIN">Histoire de mannequin</a><br /> -<a href="#NAISSANCE_DE_VAISSEAU">Naissance de vaisseau</a><br /> -<a href="#LEX-VOTO_DE_LACROPOLE">L'ex-voto de l'acropole</a><br /> -</div> -<a href="#SERVICE_COMMANDE">SERVICE COMMANDÉ</a><br /> -<div style="margin-left: 2em;"><a href="#LA_TOURELLE">La tourelle</a><br /> -<a href="#DIX_SECONDES">Dix secondes</a><br /> -<a href="#FONTENOY">Fontenoy</a><br /> -</div> -<a href="#COMMENT_ILS_MEURENT">COMMENT ILS MEURENT</a><br /> - -</div> - -<!-- End Autogenerated TOC. --> - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="POUR_UNE_LECTRICE" id="POUR_UNE_LECTRICE"><i>POUR UNE LECTRICE</i></a></h2> - -<p class="dest">Madame,</p> - -<p class="p2">Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille -que vous ne lisez jamais de préface. Mais ne vous -y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en être -une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, -comme il faudrait, le poil de mon ours, et vous -écrire ici tout le bien que je n'en pense pas. Dieu -nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais -il me semble que je manquerais à la courtoisie si je -ne vous présentais pas officiellement, tout de suite, -les principaux des personnages que vous rencontrerez -tout à l'heure, à supposer que vous lisiez -plus avant. Prenez donc ces quelques lignes pour -ce qu'elles sont: une «introduction» protocolaire, -sans davantage.</p> - -<p>Madame, si vous êtes patiente assez pour couper -toutes les trois cents pages de ce volume, vous -verrez que dix-sept histoires s'y succèdent, lesquelles -vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, -donc mal faites pour loger ensemble à la -même enseigne et dormir côte à côte sous une seule -couverture jaune.</p> - -<p>Leur unique excuse à voisiner si familièrement -est de pouvoir se prétendre, malgré l'apparence -contraire, proches parentes les unes des autres, -par cette raison que tous les principaux personnages -dont je vous parlais tantôt font partie, très véritablement, -d'une race unique: la race des hommes -qui vivent sur la mer, la race des femmes qui -aiment ces hommes ou qui sont aimées par eux.</p> - -<p>Madame, je ne mets point en doute que vous ne -connaissiez la mer le mieux du monde;—j'entends, -que vous ne l'ayez mille fois contemplée -du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle -de navire.—Et je n'ignore pas que vous comptez -force marins parmi vos relations: votre oncle l'amiral, -qui est membre de l'Union;—ce midshipman -anglais qui fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;—le -caouadji à turban qui élaborait naguère, -à bord de votre dahabieh, cet incomparable café -turc dont vous êtes encore fière;—le vieux patron -normand qui vous emmena jadis pêcher le hareng, -sur son chalutier, au large de Trouville;—moi-même;—et -tant d'autres... J'ai peur tout de -même que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le -visage de tous ces navigateurs, quoique un brin -différents, cette secrète ressemblance qu'on ne peut -ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait -avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle -s'y trouve néanmoins, croyez-le, et si vous aviez, ce -qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi, dix-neuf -de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un -plancher mouvant dont les vaches n'ont jamais -voulu, vous auriez mille et mille fois constaté, -comme j'ai fait, que tous les hommes de mon -espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, -de couleur, et qu'elle ait été leur patrie d'autrefois -et la cité dont ils étaient citoyens—avant de -devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa seule -Majesté l'Océan,—portent au visage, et au corps, -et à l'âme, un caractère commun, une marque uniforme, -une empreinte—plus profonde et plus indélébile -que celle du sang:—l'empreinte de la mer. -Le hasard m'a très souvent jeté à l'improviste sur -des rivages lointains et saugrenus, et je me souviens -d'avoir foulé la poussière de beaucoup de villes -extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, -comme jadis don César de Bazan, parmi des femmes -jaunes, bleues, noires, vertes, des hommes nuancés -non moins diversement; mais je reconnaissais tout -de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur -couleur, ceux de ces hommes qui étaient marins -comme moi, parce que les stigmates professionnels -transparaissaient toujours à travers leur épidémie -pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement -leur apparence identique, ce n'est pas seulement -leur similitude extérieure qui font des hommes de -la mer une nation réelle, une seule nation, immuable -de Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à -Terre-Neuve, c'est encore l'ensemble très homogène -de leurs mœurs et de leurs coutumes, de leurs -lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et -de leurs religions.—Cette nation-là constituait -même encore, il y a très peu d'années, la seule -nation de purs gentilshommes en plein <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> siècle...</p> - -<p>Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre -pages, j'ai vu de mes yeux, j'ai touché de mes mains -ce fabuleux, cet ahurissant anachronisme: une race -entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres -humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de -manufactures, de parlementarisme et de coups de -bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner la mort, et à -vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur -meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...</p> - -<p>Il y a très peu d'années de cela ... dix années -peut-être ... quinze, au plus... La vérité m'oblige -d'ailleurs à reconnaître que les choses ont quelque -peu changé depuis, et non pas pour devenir plus -belles. La faute en est à la télégraphie sans fil, aux -turbines Parson et aux paquebots longs de quatre -cents mètres. On traverse aujourd'hui l'Atlantique -en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref, -d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on -vient de quitter. Impossible de s'habituer comme -il faudrait à l'étrange sensation de n'être plus sur -terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, -ce que nous devenions jadis sans nous en -apercevoir et sans y songer: des marins...</p> - -<p>Nous le sommes encore, nous, les aînés de la -race; nous le sommes tout à fait; mais nos frères -cadets commencent de ne plus l'être qu'à moitié; -et nos fils ne le seront plus du tout,—ne le seront -plus jamais.</p> - -<p>Nous disions tout à l'heure, Madame, que -vous comptez parmi vos relations des marins, -beaucoup de marins. A supposer même que tous -ceux que vous croyez l'être le soient,—à supposer -que vous en connaissiez par conséquent aujourd'hui -autant que vous en croyiez connaître,—soyez persuadée -que demain vous n'en connaîtrez plus que -fort peu, et qu'après demain vous n'en connaîtrez -pas un seul. Parce qu'il n'y en aura plus nulle -part.</p> - -<p>Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce -bouquin-ci, sont donc peut-être les derniers spécimens -d'une tribu humaine près de disparaître et -dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut -d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,—j'oserais -dire un défi au bon sens.</p> - -<p>Daignez, Madame, leur être indulgente, comme -on l'est aux moribonds; et ne leur en veuillez pas -trop s'ils heurtent parfois de front, un peu brutalement, -vos opinions les plus respectables et vos -habitudes les plus ancestrales. Ce ne sera pas -malice de leur part. Pardonnez-leur en songeant -que leurs habitudes et que leurs opinions à eux -n'ont jamais ressemblé à celles du reste de la planète, -et que c'est à cause de cette dissemblance, -et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se civiliser, -à l'instar de toutes raisonnables créatures, -qu'ils auront très bientôt débarrassé le monde de -leur baroque existence.</p> - - -<p class="signature">C. F.</p> - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="LEURS_AMIES" id="LEURS_AMIES">LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES</a></h2> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_DOUBLE_MEPRISE" id="LA_DOUBLE_MEPRISE"></a>LA DOUBLE MÉPRISE - -DE LORELEY LOREDANA<br /> - -CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE</h3> - - -<p class="quotr"><i>à Pierre Louÿs, -fidèlement,</i><br /><br /> - -<i>C. F.</i></p> - - - -<h4>I</h4> - -<p class="p2">Je me souviens exactement de la date, et pour -cause: ce fut le 31 décembre 1894,—un lundi,—que, -pour la première fois, j'entendis parler de Loreley -Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, -ce lundi-là,—comme il pleut souvent à Brest -en Bretagne;—et la rue de Siam n'était qu'un -cloaque, où le pas des passants faisait gicler des -feux d'artifice de boue.</p> - -<p>Moi, j'avais quitté ma <i>Victorieuse</i>, après dîner, -par le canot-major de huit heures. Sur rade, il ventait -grand frais du sud-ouest,—c'est <i>suroît</i> qu'il -faut prononcer;—et le clapotis était dur. Dans la -chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes -à nous pelotonner en tas, sous l'abri douteux des -manteaux suédois à grand capuchon. Au pont Gueydon, -il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations -de toute l'escadre arrivaient ensemble. -Les patrons s'injurièrent comme il sied, et il y eut -des avirons engagés.</p> - -<p>Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos -gaffes dans les boucles du ponton dansant, un tout -petit youyou se faufila à poupe du gros canot de la -<i>Victorieuse</i>, et une voix que je connaissais m'interpella:</p> - -<p>—Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou -tu m'envoies balader en grande rade!...</p> - -<p>Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. -J'intervins. Un de nos brigadiers sauta debout sur -notre étambot, et, d'une poignée de main, attira le -malencontreux esquif.</p> - -<p>L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:</p> - -<p>—Merci,—me dit-il.</p> - -<p>Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant -inonda ma main.</p> - -<p>—Comment va, Malcy?</p> - -<p>—Comme la pluie!</p> - -<p>—Et ce départ?</p> - -<p>—Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous -n'attendons plus que le bon plaisir de la direction -d'artillerie. Ils n'en finissent pas de compter leurs -obus!</p> - -<p>Nous grimpions l'interminable escalier qui joint -ensemble la ville et le port militaire. J'interrogeai -encore Malcy:</p> - -<p>—Alors, mercredi?</p> - -<p>—On dérape. L'<i>Ardèche</i> saura ce que c'est que -de rouler.</p> - -<p>—Dame! vraie saison choisie pour traverser la -mer de Biscaye!</p> - -<p>—Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter -sur plusieurs coups de tabac...</p> - -<p>L'<i>Ardèche</i> était un transport de guerre, déjà fort -décati, que la rue Royale, toujours économe, prétendait -expédier, bourré d'obus jusqu'aux écoutilles, -vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, -forte d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, -rôdait à son ordinaire des Antilles aux Açores et de -Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La malheureuse -<i>Ardèche</i>, avant d'avoir correctement réparti ses obus -entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre -à essuyer quelques baisses barométriques.</p> - -<p>—Au moins,—demandai-je à Malcy,—es-tu logé -tant bien que mal, sur ton sale «rafiot»?</p> - -<p>Il rit:</p> - -<p>—Dans un chenil: six pieds de long, cinq de -large; point de hublot; ni air, ni jour; et nulle électricité, -comme bien tu penses! Mais je m'en moque -un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché -mes «avances». Trois mois, sept cent vingt balles, -vieux! On va en faire, une de ces noces!... Pas?</p> - -<p>Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la -boue liquide. Nous avions terminé notre ascension, -et nous foulions maintenant le pavé brestois. Je dis -le pavé, car il ne pouvait être question des trottoirs, -trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait -donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous -étions bien quarante officiers à remonter en rangs -serrés l'inévitable rue de Siam, toute moutonnante -de parapluies déployés.</p> - -<p>—Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. -On va se transplanter au théâtre, pour commencer. -J'ai des mouchoirs à carreaux plein mes -poches. On entendra un acte du drame, on se mettra -à pleurer, avec sanglots, on se fera fiche à la porte, -et une fois «l'atmosphère créée», on ira manifester -de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour ... ou, au -moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. -Ça colle, vieux Fargue?</p> - -<p>J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux -ans chacun, il est bon de le rappeler...</p> - -<p class="p2">Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du -théâtre, une belle affiche verte qui déteignait sur tout -son mur en petits ruisseaux couleur de printemps, -nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut déchiffrer.</p> - -<p>—Heu—fit-il.—On joue ... heu ... on joue <i>Les -deux Orphelines</i> ... avec <i>Le Misanthrope et l'Auvergnat</i> -pour finir ... et <i>Manon</i> pour commencer...</p> - -<p>(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province -ne reculent pas devant un programme abondant).</p> - -<p>Malcy poursuivait sa lecture:</p> - -<p>—Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six -heures trois quarts... Il y a du bon! il est huit heures -et demie: <i>Manon</i> sera bâclée dans trente-cinq minutes. -Et le drame viendra. Nous n'avons rien de -mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons -nos cœurs ... et nos oreilles ... du refrain si -honorablement connu:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i8">—«Capitaine, ô gué!<br /></span> -<span class="i10">Es-tu fatigué<br /></span> -<span class="i0">De nous voir à pied?—Mais non! mais non!<br /></span> -<span class="i8">Car on n'est pas mal<br /></span> -<span class="i8">Sur un bon cheval...<br /></span> -</div></div> - -<p>«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des -trois machines, quatre-vingt-dix tours!...</p> - -<p>Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène -au théâtre. Je lui emboîtai le pas.</p> - -<p>—Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu -vu qui chante Manon?</p> - -<p>—Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une -nommée Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique... -Loreley Loredana, parfaitement! avec simplicité!... -Connais pas, d'ailleurs.</p> - -<p>Moi non plus, je ne connaissais pas...</p> - - -<h4>II</h4> - -<p class="p2">A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils -étaient encore libres. Mais partout ailleurs, et du -parterre au paradis, un chat n'eût pas su où fourrer -ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment, regorgeaient -d'un public amoncelé; et le moindre strapontin -portait en moyenne deux matelots, l'un gravement -juché sur les genoux de l'autre. Des grappes -de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus -rampe, montraient candidement aux gens d'en bas -l'envers de leurs jupons. L'ensemble, d'ailleurs, était -fort silencieux, autant à coup sûr qu'une chambrée -d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait -avec recueillement. Et, le constatant, je commençai -de sourire, méphistophélique, dans le duvet -qui me servait de barbe: nul doute que, tout à -l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent -tout le scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée -tardive n'allait pas sans soulever, à elle seule, une -évidente réprobation. Les bons bourgeois de Brest, -paisibles occupants de cet orchestre au travers -duquel Malcy et moi foncions tête baissée pour -gagner nos places, marquaient la plus mauvaise -humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et -grognaient même assez haut. Je marchais le second. -Dans mon dos, j'entendis des paroles malsonnantes.—Brest, -qui n'existe que par la grâce de son escadre -et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion, -comme la logique l'exige.—Les mots «traîneurs -de sabre» furent deux ou trois fois répétés. -Ravi d'une si belle occasion, je toussai promptement, -pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne -pas saisir la balle au bond? sans conteste, il y avait -«à faire» tout de suite, et le tumulte pouvait s'obtenir -séance tenante sans plus d'ingéniosité.</p> - -<p>Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait, -demeura sourd. Et l'occasion fut ainsi perdue -d'une riposte qui certes eût été sensationnelle. -Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser. -En sorte que, l'instant d'après, nous étions -assis tous deux, côte à côte, sans que <i>Manon</i> eût -en rien pâti du fait de notre entrée.</p> - -<p>Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se -vanter. Très ironique, je me penchai vers le silencieux -Malcy:</p> - -<p>—Dis donc, vieux!—lui souillai-je:—si c'est -tout ça, le boucan promis...</p> - -<p>Mais il haussa les épaules:</p> - -<p>—Idiot!—prononça-t-il, péremptoire:—tu -trouverais malin, toi, d'emboîter une malheureuse -gosse comme celle-là?</p> - -<p>D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai, -cherchant la malheureuse gosse dont il était -question...</p> - -<p>Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même, -en l'espèce Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p class="p2">A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana, -tout près d'expirer dans les bras de son chevalier -reconquis, s'occupait à comparer, comme il se doit, -l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus -harmonieusement qu'elle pouvait.</p> - -<p>Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques -en double, car le spectacle était presque d'un -acte en avance sur les prévisions de Malcy: il s'en -fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât sur -le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite -pièce», en l'occurrence, figurée par <i>Manon</i>...</p> - -<p>Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop -pour admirer à mon aise la ravissante fille qualifiée -l'instant d'avant par mon camarade, assez improprement, -de malheureuse gosse...</p> - -<p>«Gosse»—soit! tant qu'on voulait!... Loreley -Loredana l'était même avec exagération, voire avec -insolence. Je sus par la suite qu'elle comptait vingt -ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas -quinze. Et vous n'imagineriez pas une frimousse -plus bébé, sous le bourrelet trop gonflé d'une miraculeuse -toison d'or, dont le rayonnement solaire -faisait auréole autour des joues poupines et du front -bombé. «Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais -«malheureuse»—à d'autres! Malheureuse comme -un roi sur son trône, ou comme un poisson dans -l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon, -les lèvres blémies de céruse ne parvenaient pas à -dissimuler leur sourire enfantin, que les applaudissements -changèrent bientôt en superbes éclats de -rire. Relevée d'un bond, sitôt la dernière note envolée, -Loreley Loredana remplaçait les révérences -classiques par de gros baisers qu'elle lançait au -public à pleines menottes.</p> - -<p>Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de -troubler, par un vacarme imbécile, une si belle -gaieté de petite fille bien sage!</p> - -<p>Et, tout en continuant, moi comme les autres, -d'applaudir, je me retournai vers Malcy, prêt à -reconnaître loyalement mes torts:</p> - -<p>—Mon vieux,—commençai-je,—il n'y a pas -d'erreur: j'étais une brute. Toi...</p> - -<p>Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe -de mon discours, se levait déjà:</p> - -<p>—Oui, oui!—fit-il, distrait.—Tu ne veux tout -de même pas que je m'incruste ici, maintenant?</p> - -<p>Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de -son veston:</p> - -<p>—Malcy! bon sang! réponds, quand on te -parle!... Où vas-tu encore?... Quel «tracassin», -cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça -repart à quatre cents tours!...</p> - -<p>Il me regarda comme un aérolithe:</p> - -<p>—Quoi? qu'est-ce que tu veux?</p> - -<p>—Où vas-tu, je te dis?</p> - -<p>—Dans les coulisses... Tu es malade, à cette -heure?...</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p class="p2">J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour -ne pas suivre Malcy dans les coulisses, je n'étais -pas, comme lui, en partance; et je n'avais pas touché -sept cent vingt francs le matin même. La grande -vie n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil, -j'attendis mon camarade, caressant vaguement -l'espoir de bientôt le voir revenir, ramenant -Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien, -chanteuse d'opéra-comique, cette agréable enfant -ne jouait évidemment plus de la soirée, et ne pouvait -en conséquence rien avoir de mieux à faire -qu'à souper dans la compagnie de deux gentilshommes -de notre mérite.</p> - -<p>Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables, -fut démentie par l'événement. Loreley -Loredana ne se montra point. Bien pis! Malcy ne -reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le -rideau se releva sur le prologue <i>des Deux Orphelines</i>. -J'attendis encore, mais toujours en vain. Je -n'avais pas le moindre mouchoir à carreaux; et, en -eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût -guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point -que, sitôt le prologue bâclé, je me hâtai de quitter -le théâtre.</p> - -<p>Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,—par -acquit de conscience, car je devinais bien -maintenant les sérieuses raisons qu'il devait avoir -eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement. -Et bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux -d'un réveillon «suisse», je fis demi-tour, et -redescendis vers le port. Le canot des permissionnaires -de dix heures me ramena à la <i>Victorieuse</i>, -assez mal satisfait et postant très fort contre ce -lâcheur de Malcy, bon seulement à promettre aux -gens monts et merveilles, pour se défiler ensuite à -l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains, -et les semer où ça se trouvait, comme on sème un -paquet encombrant...</p> - - -<h4>V</h4> - -<p class="p2">Mais le lendemain,—jour de l'an, jour de fête,—ayant -mis pied à terre dès le matin, histoire de -déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre -fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord, -comme j'entrais à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus, -attablé hanche à hanche, le couple même -auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy.</p> - -<p>Et je n'avais pas encore refermé la porte que -Malcy accourait au-devant de moi:</p> - -<p>—Vieux!—s'écria-t-il,—je me traîne à tes genoux ..., -métaphoriquement... Sans blague, ne sois -pas trop fâché! et pardonne-moi chrétiennement! -Hier, auprès de cette petite fée, j'ai tout à fait oublié -l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé -que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son -fauteuil d'orchestre, et qu'il fallait se dépêcher -de l'aller quérir pour souper ensuite nous trois!... -fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous -avons soupé seulement nous deux, Laurette et -moi... Par exemple, ce matin, puisque te voilà, nous -allons recoller les choses en ordre!... Laisse porter! -vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!... -que je te présente...</p> - -<p>Il me présenta:</p> - -<p>—Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que -nous avons tant regretté hier!—Fargue, voici ma -petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu préfères.—Sur -ce assieds-toi là! et tâte de ces hors -d'œuvre!...</p> - -<p>Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement -tendu sa patte blanche, en me souriant comme -on sourit aux amis de vingt ans.</p> - -<p>Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la -petite fille aux yeux enfantins et le grand garçon aux -larges épaules, pareillement prêts à toujours éclater -de rire, à propos de tout comme à propos de rien. -Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà -leurs tête à tête: ils devaient, du soir au matin jouer -à pigeon vole ou au chat perché.</p> - -<p>Cependant nous déjeunions tous trois avec -beaucoup de gravité. En public, la jeune Laurette, -évidemment, se jugeait obligée au rôle de dame,—de -dame sérieuse, mûre,—de duègne. Une chanteuse -d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne -peut pas sauter à la corde devant tout le monde... -Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la dame -mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la -fin des fourmis dans les jambes.</p> - -<p>Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,—une -politesse en appelant une autre,—d'offrir -à mes amphitrions deux heures de voiture -à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre -fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en -faillit esquisser une cabriole.</p> - -<p>—Tout justement, on ne répète pas tantôt, à -cause de la matinée!—s'écria-t-elle;—vous voyez -si ça tombe à pic!... Pourvu que je sois rentrée à -six heures, et que j'aie le temps de casser une moitié -de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!... -Donc!... Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur?</p> - -<p>Je protestai d'abord contre cette appellation, exagérément -cérémonieuse, et j'informai «mademoiselle -Loredana» qu'il était d'usage, entre gens de mer, -de dire «Fargue» tout court, comme on disait -«Malcy», et comme j'avais l'intention de dire désormais -«Laurette»... Puis j'expliquai que la route -du Conquet domine agréablement le goulet de Brest, -c'est-à-dire la pleine mer; et que, par conséquent, -nulle promenade ne pouvait être plus agréable -qu'une promenade sur cette route-là. Fort à propos -la pluie, par extraordinaire, et sans doute en -l'honneur du nouvel an, faisait trêve.</p> - -<p>Un peu plus tard, et trois lieues plus loin, nous -descendions de notre landau devant la petite -auberge du Trézir. Et, tandis que les chevaux -soufflaient, nous commencions l'excursion classique -à la plage de sable.</p> - -<p>Il faisait calme plat. Loreley Loredana, que le bercement -de la voiture avait peu à peu assoupie, trottinait, -mal réveillée, et silencieuse, tout au bord de -l'eau, et s'amusait à mouiller le bout de ses bottines -dans l'écume des lames lentes et lisses qu'une lointaine -houle poussait paresseusement jusqu'au rivage.</p> - -<p>Devant nous, c'était la pleine mer, seulement -bornée, à main gauche, par les falaises confuses du -Toulinguet, et, à main droite, par le ciel occidental, -bas et nuageux. L'océan gris s'étendait largement -entre la terre grise et le firmament gris. Au loin, -une brume imprécise flottait, brouillant l'horizon -qu'on ne distinguait pas. Des goélands et des -mouettes volaient très haut, pareils à des accents -circonflexes sens dessus dessous, semés çà et là -par le ciel. Et leurs cris aigres troublaient seuls le -silence du soir.</p> - -<p>Nous marchions sans parler. Toutefois, au bout -d'une centaine de pas, Loreley Loredana s'arrêta, -et, pointant son index mince comme un cure-dent:</p> - -<p>—Là-bas ... qu'est-ce que c'est?—dit-elle.</p> - -<p>Nous regardâmes.</p> - -<p>«Là-bas...» c'était, sur la droite des dernières -pointes de Crozon, une ligne floue, très étroite, qui -s'allongeait vers la pleine mer.</p> - -<p>—C'est le Raz,—dit Malcy.</p> - -<p>J'expliquai:</p> - -<p>—Une autre presqu'île, derrière la presqu'île de -Crozon, beaucoup plus loin. Un très mauvais endroit -pour les bateaux. Figurez-vous qu'autrefois il y avait -un proverbe ... un proverbe qui disait: <i>Nul jamais -n'a passé le Raz sans peur ou malheur.</i></p> - -<p>—Ah?—fit Loreley Loredana:—et ... est-ce que -c'est vrai?</p> - -<p>—Parbleu!—dit Malcy.</p> - -<p>A son tour il tendit la main vers le cap célèbre:</p> - -<p>—Petite Laurette, derrière ce Raz que vous -voyez, il y a une baie ... et cette baie s'appelle la baie -des Trépassés!...</p> - -<p>Les yeux candides s'ouvrirent plus larges; sur -le visage poupin, une curiosité passa, inquiète.</p> - -<p>Malcy continuait:</p> - -<p>—La baie des Trépassés, oui, ma poupée! Et -savez-vous pourquoi ce nom sinistre? parce que -tous les bateaux qui avaient franchi le Raz «avec -malheur», dérivaient, après naufrage, jusqu'à -s'échouer dans cette baie, et déverser sur le sable de -la plage mortuaire leurs équipages de noyés. Voilà!</p> - -<p>La petite comprit imparfaitement:</p> - -<p>—Alors, tous les navires qui font naufrage, ici ... -leurs matelots, on les retrouve noyés sur le sable, -dans cette baie des Trépassés, qui est là-bas?</p> - -<p>Elle allongeait toujours son doigt fin.</p> - -<p>—Oui, mon tout petit!—affirma Malcy, imperturbable..</p> - -<p>Sur quoi on n'en parla plus.</p> - -<p>Mais, à l'instant de remonter en voiture, Loreley -Loredana se retourna vers la pleine mer, et la considéra -fort attentivement.</p> - -<p>—Eh bien!—fit Malcy.—On s'embarque, petite -fille?</p> - -<p>Elle mit un pied sur le marchepied. Puis, se -retournant encore:</p> - -<p>Alors, Malcy, dites? mercredi prochain, c'est -par là que votre bateau s'en ira?</p> - -<p>—Par là, oui,—dit il.</p> - -<p>Et il désigna l'horizon du sud. Au bout de son -geste, le Raz étirait sa silhouette, brumeuse de -plus en plus dans le crépuscule brun.</p> - - -<h4>VI</h4> - -<p class="p2">Six heures sonnaient à l'horloge de la porte Tourville -quand notre landau repassa le pont de Recouvrance. -Cinq minutes après, Loreley Loredana, au -seuil de son hôtel, nous donnait ses deux menottes -à baiser, en nous recommandant très fort de ne pas -manquer la représentation du soir:</p> - -<p>—Il faudra m'applaudir beaucoup, beaucoup, -beaucoup!—nous cria-t-elle en manière d'adieu.</p> - -<p>Seul avec Malcy, je le félicitai de sa conquête. -Mais il coupa net ma première phrase:</p> - -<p>—Oh! mon vieux,—déclara-t-il très sérieusement,—il -ne s'agit pas de ce que tu crois, et loin de -là! Car ... écoute la chose la plus énorme: cette -gosse est sage des pieds à la tête et du cœur à la -cervelle!... Oui, mon ami: sage! sage comme une -image. Oh! tu peux écarquiller les yeux! Je les ai -écarquillés avant toi. Une chanteuse d'opéra-comique, -faisant concurrence à Jeanne d'Arc,—le cas -peut évidemment être considéré comme exceptionnel. -Mais, exceptionnel ou non, c'est le cas de -Laurette. Et je trouve qu'il ne manque pas d'intérêt.</p> - -<p>Je demeurais bouche bée, quoique moins surpris, -au fond, et moins admiratif que je ne feignais de -l'être par civilité honnête et puérile. Malcy, d'ailleurs, -content de mon attitude courtoisement émerveillée, -ajoutait des commentaires:</p> - -<p>—Oui, mon vieux! D'autres ne trouveraient peut-être -pas très malin de se faire, à mon âge, le cavalier -servant d'une ingénue. Mais je ne suis pas une -brute. Et je t'assure que ça ne me déplaît pas ... au -contraire!... d'employer ainsi mes huit derniers jours -de France, et de dépenser mes avances à traiter -cette enfant comme un grand frère traite sa petite -sœur, et à lui donner un peu de bon temps.</p> - -<p>J'approuvai, convaincu. Pourtant, à la réflexion, -une idée me vint. Et, j'en fis part à Malcy, moitié -pour rire, moitié tout de bon:</p> - -<p>—Dis donc, vieux? as-tu pensé à une chose? -Cette gosse, comme tu l'appelles, n'en est pas moins -une femme de théâtre, c'est-à-dire une jeune personne -qui, chaque soir, de huit heures à minuit, -parle d'amour à tous les ténors du répertoire. Innocente -donc, tant que tu voudras! mais ignorante, -non. En foi de quoi, n'as-tu pas peur qu'à force -de jouer avec elle au petit mari et à la petite femme -mademoiselle Loreley Loredana ne tombe amoureuse -de toi?... de toi qui appareilles la semaine -prochaine pour l'autre bout du monde?</p> - -<p>Il haussa les épaules, incrédule, quoiqu'imperceptiblement -flatté de l'hypothèse:</p> - -<p>—Laisse donc! tu es maboul...</p> - -<p>Puis, coupant court:</p> - -<p>—D'ailleurs, pour l'instant, la question n'est pas -là, mon petit! C'est un apéritif qu'il nous faut, et vivement, -pour qu'on ait le temps de boulotter à l'aise -avant le spectacle. Viens au <i>Brestois</i>, je t'offre le -vermouth de la tradition...</p> - - -<h4>VII</h4> - -<p class="p2">Trois jours passèrent, au cours desquels je ne -mis pas les pieds à terre, retenu sur la <i>Victorieuse</i> -par je ne sais plus quels exercices de tir. Enfin, le -samedi, 5 janvier, je pus fouler derechef le pavé -de la rue de Siam. D'instinct je retournai au théâtre, -moitié désœuvrement, moitié curiosité. Et je retrouvai, -comme juste, mes deux inséparables, l'un dévotement -assis au premier rang de l'orchestre, l'autre -sur la scène, chantant <i>Mignon</i>, si j'ai bonne mémoire, -et riant toujours à belles dents chaque fois -que le public, décidément conquis par sa chanteuse-bébé, -lui faisait ovation.</p> - -<p>A minuit, nous soupâmes tous trois à la Brasserie. -Et ce souper ne différa en rien du déjeuner qui avait -précédé notre promenade au Trézir. La jeune Laurette -jouait toujours à la petite femme avec la même -conviction, et Malcy au petit mari avec le même -enthousiasme. Par ailleurs, leur intimité réelle -m'apparut peut-être d'une ligne plus étroite, mais -incontestablement fraternelle de plus en plus. Certes, -j'avais été vraiment «maboul», quand l'idée absurde -m'avait traversé qu'une pareille gamine pût jamais -se changer en amoureuse. Il n'était pas plus question -de cela que de mariage ou d'enterrement.</p> - -<p>Comme nous attaquions les écrevisses,—il s'en -pêche d'admirables dans les petits ruisseaux de la -montagne d'Arrée,—je risquai tout de même une -question critérium:</p> - -<p>—Malcy, à propos? c'est toujours pour mercredi, -votre appareillage?</p> - -<p>Il répondit, du ton le plus naturel:</p> - -<p>—Oui, mon vieux. Et cette fois, je ne pense -pas que même la direction d'artillerie puisse être à -la traîne. Tous nos obus sont le long du bord, dans -quatre bugalets proprement arrimés. Il n'y a plus -qu'à transvaser les susdits obus des susdits bugalets -dans l'<i>Ardèche</i>. Par exemple, une fois là...</p> - -<p>—Une fois là?</p> - -<p>—Une fois là ... dame! je ne sais fichtre pas comment -notre cale, qui est pourrie tel feu Poisson lui-même... -Vous avez sûrement connu ce type-là, -petite Laurette? Poisson?... Poisson Pourri?... un -grand diable de ténor qui chantait les basses?... et -qui était si tant tellement «puréiforme» qu'on le -ramassait tous les soirs à la petite cuiller?... ce -pourquoi tous ses directeurs passèrent leur vie à -l'engueuler?... Bon! la voilà qui rit encore! Pas -sérieuse pour un quart de sou, cette jeune dame-là!...</p> - -<p>—Mais votre cale?... tu disais...</p> - -<p>—Ah! oui... Eh bien! elle est pourrie, notre -cale ... comme j'avais l'honneur de te l'exposer -quand cette mademoiselle Loredana nous a coupé -la parole ... pourrie, mon vieux, oui! pourrie à tel -point que, les jours de grand roulis, nos obus passeraient -à travers vaigrage et bordé, que je n'en -serais pas surpris le moins du monde...</p> - -<p>—Dis donc! c'est rassurant jusqu'à un certain -point, cette perspective?...</p> - -<p>—Oh! tu sais ... les gens nés pour être noyés ne -seront jamais pendus!... avantage indiscutable... Et -puis, tout ça, hypothèse pure ... la certitude, l'unique, -c'est que, mercredi prochain, 9 janvier ... -donc, dans quatre jours ... tout juste ... sauf erreur?... -comptez voir un peu sur vos doigts, Laurinette?... -l'arithmétique est une science si compliquée!... dimanche, -lundi ... oui, dans quatre jours ... mercredi -prochain, dès la prime aurore ... l'<i>Ardèche</i> dérapera.</p> - -<p>Je regardai Laurinette,—comptant encore sur ses -doigts, et riant de plus belle.—Tout à coup, elle -leva vers moi son museau rose:</p> - -<p>—Oh! Fargue? dites?... est-ce que vous ne pourriez -pas être très gentil, ce mercredi-là?... et venir -me prendre à l'hôtel pour m'emmener en voiture -sur la route du Trézir?... Ce serait si amusant de -voir l'<i>Ardèche</i> passer au bas de la falaise, et s'en -aller, petite, petite!...</p> - -<p>Décidément, non! ce n'était pas de l'amour!</p> - - -<h4>VIII</h4> - -<p class="p2">Je revis Malcy, pour la dernière fois, le mardi suivant, -veille de l'appareillage. Il me confirma la date -du lendemain, et me donna l'heure approximative, -il ne s'agissait plus de prime aurore; l'<i>Ardèche</i> devait -lever l'ancre à midi.</p> - -<p>—La gosse a toujours envie de nous voir défiler -dans le goulet,—acheva Malcy.—Veux-tu passer la -cueillir à son hôtel, et l'emmener en sapin jusqu'aux -Quatre Pompes? C'est là que vous serez le mieux: -l'<i>Ardèche</i> passera à cent mètres, au plus, du bout -de la petite jetée. Par exemple ... dis-moi? ça ne -t'embête pas trop, de demander à ton pacha la permission -de descendre à terre le matin?...</p> - -<p>Je haussai les épaules:</p> - -<p>—Et quand même ça m'embêterait?... du moment -que ça amusera l'enfant...</p> - -<p>Nous étions au théâtre, comme inévitable. Au -dernier entr'acte, je serrai la main à Malcy:</p> - -<p>—Vieux,—lui dis-je,—il faut que je rentre à bord -par le youyou de minuit, afin de pouvoir demander -ma permission demain matin d'assez bonne heure. -Je file donc. Dis bonsoir à Laurette de ma part. Et ... -nous deux, toi z'et moi ... au revoir! Bon voyage, -naturellement!...</p> - -<p>—Parbleu! ça ne fait pas question!...</p> - -<p>Il m'aida à repasser les manches de mon pardessus. -Il riait,—pas plus triste que de raison, sur le -point de quitter ainsi son amie d'une semaine.—Même, -comme je descendais le perron, il me cria:</p> - -<p>—Surtout, soigne-toi bien! et tiens-toi prêt pour -la noce formidable que nous ferons, le jour du -retour de l'<i>Ardèche</i>...</p> - -<p>Il rentra dans les couloirs. Je poussai la porte de -la rue.</p> - -<p>Dehors, il faisait assez doux, car le vent soufflait -du suroît<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ce n'avait guère été qu'une brise très -maniable jusqu'au coucher du soleil. Mais, dans -l'instant que je quittais le théâtre, une rafale brusque -secoua violemment les platanes du Champ de -Bataille, qui gémirent, en faisant pleuvoir alentour -leurs petites boules desséchées.</p> - - -<h4>IX</h4> - -<p class="p2">Et, le lendemain, il venta grand frais. Dès l'aube, -la rade apparut blanche d'écume, et il s'en fallut -d'assez peu que le service des embarcations ne -dût être suspendu. Je pus néanmoins redescendre -à terre vers neuf heures du matin, par le canot qui -allait chercher les cuisiniers. Et, deux heures plus -tard, ayant frété une guimbarde, je frappai à la porte -de Loreley Loredana. Loreley Loredana m'attendait, -gantée, le chapeau sur la tête.</p> - -<p>—Il fait bien du vent,—remarqua-t-elle en montant -en voiture.</p> - -<p>Je jugeai intelligent de laisser tomber la réplique.</p> - -<p>Aux Quatre Pompes, nous laissâmes notre voiture -sur la route, et nous entreprîmes d'avancer jusqu'au -bout de la petite jetée qui limite la rade-abri, au -N.-O. et qui porte un feu fixe dans une tourelle de -pierre. Ce ne fut pas rien. Les risées nous prenaient -de face, et elles se jetaient sur nous, à la lettre, avec -une violence de bêtes sauvages. Meurtris, suffoqués, -cinglés au visage par la pluie qui aveugle et -l'embrun salé qui égratigne, nous luttions corps à -corps avec l'ouragan, sans gagner sur lui d'un pouce. -Il n'était naturellement pas question d'ouvrir un -parapluie: le vent l'eût mis en dentelle. Je pris le -seul parti possible: j'empoignai la fillette à pleins -bras, je l'enlevai de terre, et, m'aidant de son poids -pour résister aux rafales, je courus d'un élan jusqu'à -la tourelle du feu, derrière laquelle j'appuyai mon -fardeau et m'adossai moi-même. La violence même -du courant d'air créait là une zone de calme, où nous -pûmes reprendre haleine et donner un coup d'œil -autour de nous.</p> - -<p>Loreley Loredana tamponna d'abord ses yeux -pleins d'eau et de sel. Puis, sa gaieté habituelle -reprenant tout de suite le dessus:</p> - -<p>—Ah bien!—s'exclama-t-elle,—pour une -douche, je crois bien que jamais au grand jamais...</p> - -<p>Mais elle s'interrompit net: une lame énorme -accourant du large, venait d'enjamber irrésistiblement -la jetée du sud, avec un fracas pareil aux plus -terribles coups de tonnerre, et achevait de se briser -contre notre jetée à nous, qu'elle couvrit d'un flot -écumant.</p> - -<p>Ahurie, la pauvre Laurette, d'instinct, s'était -accrochée à moi. Et, dans le même instant, une -peur brusque la saisit comme à la gorge. Elle balbutia, -la voix étranglée:</p> - -<p>—Fargue?... dites?... Est-ce que ce n'est pas -une tempête, ça?... Une tempête comme celles qui -font naufrager les navires?...</p> - -<p>Je compris qu'il était urgent de hausser les -épaules très haut:</p> - -<p>—Une tempête, ma gosse? ah! là là! Dieu Seigneur!... -on voit bien que vous ne vous y connaissez -pas!... Une tempête?... ça?... Mais ça n'y ressemble -pas plus que vous à une femme sérieuse!... -Soyez bien tranquille, allez! une tempête, fichtre! -c'est autre chose!...</p> - -<p>Une deuxième lame un peu plus forte que la première -enjamba cette fois les deux jetées. Nous étions -juchés sur le socle de granit qui encercle la tourelle -de pierre. L'eau ruisselante n'atteignit pas nos -pieds. Mais, contre mon dos, je sentis la tourelle -entière trembler sous le choc.</p> - -<p>Loreley Loredana avait levé vers moi des yeux -angoissés:</p> - -<p>—Oh!—fit-elle,—vous faites semblant de rire, -parce que j'ai peur... Mais je vois bien que c'est une -tempête... Et ... dites?... ce n'est pas possible que -l'<i>Ardèche</i> parte, puisque c'est une tempête, n'est-ce -pas?... et une tempête comme celle-là...</p> - -<p>Je haussai les épaules encore:</p> - -<p>—Taisez-vous donc, espèce de petite folle, avec -vos tempêtes... Cette chose-là, c'est un grain... et -rien d'autre! Un grain, vous m'entendez?—Maintenant, -quoique ce ne soit qu'un grain ... et, même, -un grain pas bien méchant ... possible à la rigueur -qu'on retarde un peu l'appareillage...</p> - -<p>Phrase malencontreuse, que j'aurais bien dû retenir!... -Mais c'est qu'en vérité, dans le temps que je -la prononçais, j'aurais bien parié dix louis contre un -qu'en effet l'appareillage allait être retardé...</p> - -<p>Il faisait tout de bon un des plus sales temps que -je me souvenais d'avoir jamais vu sur rade. Et, que -diable! on n'en était pas à un jour près, pour ravitailler -en munitions d'exercice la division navale de -l'Atlantique...</p> - -<p>Or, comme je formulais en moi-même cet axiome, -j'eus une surprise: au milieu de la rade-abri, divers -bâtiments étaient mouillés, et, parmi eux, ma -<i>Victorieuse</i> ... je les avais regardés tout à l'heure, -pour juger de leur tenue contre l'ouragan ... et maintenant, -les regardant derechef, j'en vis un de plus ... -qui n'était pas mouillé, lui ... mais qui, au contraire, -faisait route, et venait droit vers le goulet, vers -nous: l'<i>Ardèche</i>.</p> - -<p>Je ne pus pas m'empêcher de la saluer d'un juron -intempestif:</p> - -<p>—Sacrr!... Parlez du loup...</p> - -<p>Soudain pâlie, la gosse m'agrippa par la main:</p> - -<p>—Fargue?... C'est l'<i>Ardèche</i>?... Elle part?... Et -elle va faire naufrage?...</p> - -<p>Cette fois, je n'eus aucune peine à éclater de -rire:</p> - -<p>—Parfaitement!—affirmai-je.—Et tout de suite, -naufrage! Ici même, contre le phare! Sûr et certain! -Vous allez voir ça!...</p> - -<p>Ma gaieté scandalisa la pauvrette, mais la calma -cependant. L'<i>Ardèche</i>, d'ailleurs, approchait. Et je -venais d'apercevoir, sur sa passerelle, une silhouette -connue, que je m'empressai de montrer à Loreley -Loredana:</p> - -<p>—En attendant, voici Malcy qui vous agite son -mouchoir... Allons! dépêchez-vous de lui répondre -comme il faut, vous, la naufrageuse!</p> - -<p>L'<i>Ardèche</i> passa, prompte comme une mouette. -Je vis qu'elle obliquait au large, pour résister aux -lames qui la drossaient contre la jetée. Dans une -accalmie de trois secondes, la voix de Malcy parvint -jusqu'à nous:</p> - -<p>—Voulez-vous bien rentrer en ville, nom d'un -ténor! vous allez piger tous les deux un mauvais -rhume!...</p> - -<p>D'office, je rempoignai l'enfant à bras-le-corps, et -je courus à toutes jambes vers la voiture, qui partit, -grand trot.</p> - -<p>Comme nous repassions le pont de Recouvrance, -je voulus faire rire ma protégée:</p> - -<p>—Eh bien! Laurinette? il avait tout de même -l'air assez gai, Malcy, pour un monsieur qui va boire -à la grande tasse?</p> - -<p>Elle hocha la tête et ne rit pas:</p> - -<p>—Oui... Mais, tout de même, Fargue ... vous -avez beau dire ... c'est bien une tempête qu'il -fait...</p> - - -<h4>X</h4> - -<p class="p2">Par le fait, ça y ressembla bientôt assez...</p> - -<p>Dès quatre heures, la rade fut consignée aux embarcations. -Il me devenait du coup impossible de -regagner mon bord. Je m'en fus aux nouvelles à la -Direction du Port. Les sémaphores signalaient mer -très grosse sur la Manche comme sur l'Atlantique. -Force barques de pêche faisaient déjà côte un peu -partout, et les bateaux de sauvetage avaient du -pain sur la planche.</p> - -<p>De l'<i>Ardèche</i>, personne, bien entendu, ne s'inquiétait. -Le mauvais temps, sur mer, cyclones y compris, -n'est jamais redoutable qu'aux bâtiments à -voiles; et encore! le très mauvais, très près d'une -côte ... quant aux vapeurs, la brume, seule, est à -même de les embêter sérieusement.</p> - -<p>J'interrogeai pourtant un camarade du central -téléphonique:</p> - -<p>—Le sémaphore de la pointe du Raz n'a pas -signalé le passage du rafiot à Malcy?</p> - -<p>On me répondit que non, et qu'au surplus l'<i>Ardèche</i>, -vu la brise de sud-ouest, avait vraisemblablement -piqué d'abord au large, et franchi l'Iroise.</p> - -<p>(Il existe en effet trois routes navigables pour -sortir de Brest, trois routes d'eau profonde traversant -la formidable ceinture d'écueils qui entoure le -Finistère: le chenal du Four au nord, l'Iroise à -l'ouest, et le Raz de Sein au sud. De ces trois routes-là, -l'Iroise est incontestablement la plus large.)</p> - -<p>Renseigné de la sorte,—assez vaguement,—j'errai -au hasard par la ville. La pluie tombait toujours; -mais ce n'était guère qu'un crachin pulvérisé -par le vent. Je gagnai le cours d'Ajot, d'où l'on -domine toute la rade, du Portzic à la rivière de Landerneau. -Le ciel opaque n'offrait pas une éclaircie, -et des lames énormes déferlaient à perte de vue, -sans trêve. L'escadre, empanachée de fumée, s'affairait -à doubler ses chaînes, et chauffait, prête à -passer la nuit sous les feux. Je vis que ma <i>Victorieuse</i> -avait même calé ses mâts d'hune<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, comme on ne -fait guère qu'en cas d'ouragan ou de typhon.</p> - -<p>Vers six heures, je revins à l'hôtel de Loreley -Loredana, histoire d'inviter la gosse à dîner, pour -la secouer un peu de ses idées noires.</p> - -<p>—Madame Loredana? elle «a sorti», monsieur.</p> - -<p>—Comment, sortie? par ce temps-là?</p> - -<p>—Oui donc, monsieur! et depuis un moment, -déjà...</p> - -<p>—Mais ... elle est sortie ... toute seule?</p> - -<p>—Pour sûr, monsieur! toute seule et à pied. -Mêmement qu'elle n'a pas pris de parapluie, aussi -donc!...</p> - -<p>—Ah bah!... Mais c'est mercredi, aujourd'hui... -Elle doit chanter ce soir, il me semble?</p> - -<p>—Oui donc, monsieur. <i>Mireille</i>, qu'elle chantera. -A preuve que le garçon du théâtre «a venu» -déjà, quérir le panier à costumes...</p> - - -<h4>XI</h4> - -<p class="p2">Je dînai seul à la Brasserie, point gai. Mes compagnons -des soirs précédents me manquaient déjà, -et presque douloureusement ... le grand garçon, toujours -boute-en-train ... la petite fille, si prompte à -oublier ses rôles de dame grave... Où étaient-ils au -juste, et que faisaient-ils, l'un et l'autre, en cet -instant même?</p> - -<p>Huit heures sonnèrent. A «l'estime», comme -disent les timoniers, j'aurais cru qu'il en était au -moins dix. J'entrai au théâtre. Tout de suite je vis -Loreley Loredana,—en scène comme j'arrivais, -et qui chantait,—fort paisiblement, me sembla-t-il. -Mais il me semblait mal: j'avais compté sans l'habitude -des planches, vite devenue, pour toute actrice, -une seconde nature, tout à fait capable d'étouffer la -première, au moins cinq actes durant. En fait, le -rideau n'avait pas fini de tomber sur le premier -tableau qu'une ouvreuse m'apportait en grande hâte -un chiffon de papier griffonné d'un crayon fébrile: -Loreley Loredana me suppliait d'accourir dans sa -loge, tout de suite, tout de suite, tout de suite!...</p> - -<p>Tout de suite j'accourus.</p> - -<p>C'était la première fois que j'entrais dans la loge -de Loreley Loredana. J'eus d'ailleurs à peine le -temps d'entrevoir quatre murs tendus d'une toile -de Jouy fanfreluchée, et trois douzaines d'éventails -épinglés à ces quatre murs en manière d'ornements -et d'objets d'art. Déjà la maîtresse de céans s'élançait -à ma rencontre:</p> - -<p>—Fargue!... vous savez?... c'est vrai!... il a fait -naufrage!...</p> - -<p>Et elle fondit en sanglots.</p> - -<p>Bouche bée, je la regardai.</p> - -<p>Elle était bien la plus extraordinaire de toutes -les femmes désespérées que j'eusse jamais vues. -Malgré ses larmes ruisselantes, malgré le profond -hoquet qui la secouait des pieds à la télé, comme -l'orage un arbrisseau, j'aurais défié n'importe qui -de prendre au tragique la désolation de ce bébé aux -joues en pommes d'api. Pour comble, elle était -accoutrée à l'inverse de toutes les modes funéraires: -elle venait d'échapper aux mains de l'habilleuse, -et son costume comprenait seulement des -bas, un pantalon à rubans roses, et une sorte de -cache-corset qui découvrait deux épaules grosses -ensemble comme trois liards de beurre. Ajoutez un -maquillage effarant: du blanc gras, du rouge et du -noir plaqués au petit bonheur sur le visage pas -encore «fait», et les larmes zébrant le tout. En -n'importe quelle autre occurrence, j'aurais ri six -heures de suite. En cette occurrence-là, il me fut impossible -de pleurer.</p> - -<p>Je répétai seulement, beaucoup moins inquiet -qu'ahuri:</p> - -<p>—Il a fait naufrage?</p> - -<p>Et, d'un coup d'œil circulaire, je cherchai dans la -loge un indice, une épave.</p> - -<p>Je ne vis rien, sauf, assis dans un coin, sage et -penaud, un petit imbécile que je connaissais pour -l'avoir rencontré cinq ou six fois dans tous les -endroits où l'on fait la fête et à qui la fréquentation -assidue des endroits susdits tenait lieu de métier.</p> - -<p>Sous mon regard il se leva, déférent:</p> - -<p>—Vous n'avez pas encore appris la sinistre nouvelle, -capitaine? On ne fait qu'en parler dans toute -la ville... L'<i>Ardèche</i> s'est perdue corps et biens sur -les Pierres Vertes ... ou sur les Pierres Noires ... -enfin, quelque part de ce côté-là ... on ne sait pas -exactement...</p> - -<p>Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est -pas du tout la même chose. Il s'en faut de pas mal -de milles. Je respirai un bon coup d'air. Quand un -navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux -qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores -indiquent toujours avec précision le caillou -dont il s'agit. En foi de quoi l'<i>Ardèche</i> ne pouvait -s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni sur -les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer.</p> - -<p>Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana -se garda d'en rien croire. Elle avait repris son -antienne du matin:</p> - -<p>—Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur. -Mais ce n'est pas la peine, allez! Fargue! je le sais -bien, allez! qu'il a fait naufrage! Mon Dieu! mon -Dieu! mon Dieu!...</p> - -<p>Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce -nonobstant, avait entrepris de continuer son office, -et s'efforçait de passer une robe sur le malheureux -petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant -et grotesque.</p> - -<p>Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours -assis dans son coin:</p> - -<p>—Monsieur,—lui dis-je, assez rudement,—votre -canard n'a ni queue ni tête. D'où sort-il? qui -l'a lancé?</p> - -<p>Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très -affirmatif:</p> - -<p>—On ne fait que parler de cela, dans toute la -ville. Et il se pourrait malheureusement bien, capitaine...</p> - -<p>Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé -était d'en débarrasser la loge:</p> - -<p>—Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de -peine à nous rapporter des nouvelles précises. Courez -en chercher, et revenez, soit ici, soit, après le -spectacle, à la Brasserie, où nous souperons, mademoiselle -Loredana et moi. Courez, monsieur!</p> - -<p>Et je le poussai dehors.</p> - -<p>Dans le même temps, l'avertisseur cognait à -toutes les portes:</p> - -<p>—En scène pour le deux! en scène!...</p> - -<p>L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée, -Loreley Loredana se redressa et fit face à son miroir, -patte de lièvre au poing.</p> - -<p>J'en profitai pour affirmer, solennel:</p> - -<p>—Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein? -Eh bien! parole d'honneur! si l'<i>Ardèche</i> avait vraiment -fait naufrage, personne ne pourrait rien en -savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!...</p> - -<p>Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me -regarda au fond des yeux, pensive et sombre. Puis, -comme l'avertisseur braillait derechef dans le corridor, -elle s'en fut où on l'appelait.</p> - - -<h4>XII</h4> - -<p class="p2">A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et -le saumur très sucré dont Loreley Loredana raffolait -à l'ordinaire. Mais, cette fois, les écrevisses eurent -tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction.</p> - -<p>Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore -reparu, et je commençais à croire qu'il ne reparaîtrait -pas. Sans doute, et quoique «toute la ville ne -parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur -le naufrage prétendu n'avaient-ils pas été faciles à -rassembler. Je fis là-dessus diverses plaisanteries -d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement -mieux appréciées que le saumur et les écrevisses.</p> - -<p>Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue -calme. Et, n'eût été que ce calme-là ne ressemblait -de près ni de loin à la gaieté de naguère, dont il ne -restait plus vestige, j'aurais jugé la situation satisfaisante. -En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir -le coup de théâtre qui se préparait.</p> - -<p>Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata.</p> - -<p>Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je -m'apprêtais à donner le signal de la retraite, «puisque -l'<i>Ardèche</i> ne voulait décidément pas faire naufrage -avant le lendemain...»</p> - -<p>A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois -nommé, entra. Et, dans la bouffée d'air froid qui passait -la porte avec lui, je sentis venir une catastrophe.</p> - -<p>Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée. -Elle regardait droit devant elle, avec des yeux très -fixes. Elle battit deux fois des lèvres, pour balbutier -un seul mot, qui, dans ses trois lettres, enfermait -déjà tous les désastres:</p> - -<p>—Oui?</p> - -<p>Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable -que si «toute la ville» eût collaboré pour la combiner -telle, exprès:</p> - -<p>—Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur. -C'est un vapeur norvégien qui a apporté la nouvelle. -L'<i>Ardèche</i> a coulé bas près de la chaussée de Sein, -au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu...</p> - -<p>D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à -tout hasard. Ce fut à peine assez tôt pour recevoir -Loreley Loredana, qui tournoya, puis s'abattit, -comme frappée d'une balle.</p> - -<p>Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase -du jeune idiot:</p> - -<p>—Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas -l'<i>Ardèche</i> qui a péri, c'est un autre navire à peu près -pareil, à vapeur ou à voiles... On ne sait pas au -juste, mais on est sûr...</p> - - -<h4>XIII</h4> - -<p class="p2">Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre -et pas mal de serviettes mouillées pour ranimer -Loreley Loredana.</p> - -<p>A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y -gagnai pas grand'chose: en un clin d'œil l'évanouissement -fit place à la plus violente crise de -nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent -incontinent revenir à la charge.</p> - -<p>J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des -tables de marbre, et je l'y maintenais à deux mains, -aidé par tous les consommateurs de bonne volonté, -qui tous me prodiguaient des conseils innombrables. -Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma -besogne, laquelle n'était point facile: ce corps de -poupée se démenait avec une étonnante vigueur. -De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés -d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes -distinctes se firent jour. J'entendis le nom de -Malcy, plusieurs fois répété. En même temps, les -convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en -quelque sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre -mes mains qu'une toute petite fille très malheureuse, -et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer.</p> - -<p>Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester -là, dans ce café, sous trop de regards curieux. -Mais ça lui était maintenant bien égal, qu'on la -regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était -mort. Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement -sûr... Il était mort. Et elle l'avait tant aimé, -tant aimé, tant aimé...</p> - -<p>Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre -litanie navrante. Vainement j'essayai de parler raison, -de protester, de dire qu'on ne savait pas, qu'on -ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait -savoir. Vainement j'affirmai, moi, qu'il n'était pas -mort. On ne m'écoutait pas. On ne m'entendait pas. -La voix dolente continuait sa plainte.—Il était -mort. Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort -sans avoir su comment elle l'aimait, et combien. -Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle avait toujours -eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce -qu'elle aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément. -Elle aimait, et elle était aimée. Car -elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!... qu'elle -avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt -revenu, revenu amoureux, avec tous les baisers -dans sa bouche. Elle le savait, qu'ils se seraient -alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme les -amants des légendes ... et des opéras... Maintenant, -plus rien. C'était fini.—Fini.—De tout ce bonheur, -plus rien ne subsisterait, qu'une tombe où s'agenouiller -pour pleurer le cher, cher mort...</p> - -<p>Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?... -puisque c'était l'impitoyable mer qui avait commis -le crime?... Non!... il n'y aurait pas même de tombe. -Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni sépulture, -sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la -fin, le pousseraient, le rouleraient...</p> - -<p>Sur la plage ... où les vagues...</p> - -<p>La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet. -Le corps menu, effondré sur la banquette de velours, -où mes deux mains le soutenaient pour l'empêcher -de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse. -Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux -agrandis fixés sur mes veux:</p> - -<p>—Fargue!... Puisqu'il a fait naufrage?... c'est, -dans la baie des Trépassés que les vagues le pousseront, -n'est-ce pas?... Oh! je me souviens! il me -l'avait dit, lui-même!</p> - -<p>Fiévreuse, galvanisée, elle agrippait déjà son chapeau -demeuré sur la table de marbre, s'en coiffait, -enfonçait les épingles...</p> - -<p>—Fargue!... Vite, vite!... partons! Vous me -conduirez, dites?... Oh! oui! vous me conduirez -là-bas! vous ne m'abandonnerez pas!...</p> - -<p>Effaré, ne comprenant pas encore, je m'étais -levé aussi, j'allongeais une main vers mon pardessus:</p> - -<p>—Je vous conduirai? mais où?... où est-ce que -je vous conduirai ma gosse?...</p> - -<p>Elle m'avait pris la main, elle m'entraînait vers la -porte:</p> - -<p>—Mais là-bas, bien sûr! à la baie des Trépassés!... -Allons, partons! vite, Fargue, vite!...</p> - -<p>Nous étions déjà dans la rue.</p> - -<p>Mais là, sous l'aigre bruine que le vent furieux nous -jetait au visage, je m'arrêtai net, et je protestai:</p> - -<p>—Mon petit! vous êtes tout à fait folle, ce -coup-ci?... Voyons! vous voulez aller au Raz, pour -chercher le cadavre de Malcy? de Malcy qui n'est -pas plus mort que vous et moi?</p> - -<p>Elle haussa ses épaules de fillette, désespérément:</p> - -<p>—Oh! Fargue!... mon ami!... A quoi bon? maintenant?... -puisque je sais qu'il est mort! Ne mentez -plus, Fargue. Venez plutôt, venez tout de suite.</p> - -<p>Mais, à la fin, ça devenait trop saugrenu, et j'avais -perdu patience:</p> - -<p>—Ah! non! par exemple!... je ne suis pas fou, -moi, si vous êtes folle!... Non, non, non, et non! -jamais de la vie!...</p> - -<p>Elle ne se fâcha pas. Elle eut seulement un très -large geste, résigné et résolu:</p> - -<p>—C'est bien. Tant pis. Comme vous voudrez, -Fargue. Ne venez pas. J'irai toute seule. Adieu, -Fargue.</p> - -<p>Elle me quitta, sans hésiter. Elle s'éloigna, rapide, -coupant en diagonale l'immense rectangle du Champ -de Bataille noyé de pluie.—Petite ombre pataugeant -dans les flaques où dansait le reflet des réverbères, -parmi la plainte des arbres et le hurlement -des rafales.</p> - -<p>Moi, je restai dix secondes, planté comme un -terme sur le bord du trottoir, à la regarder s'en -aller. Puis je courus après elle:</p> - -<p>—Laurette, Laurette!... mon chéri!....</p> - -<p>—Ah!—fit-elle, de sa mince voix douce.—Je -savais bien que vous viendriez avec moi...</p> - -<p>—Mais non! Laurette!...</p> - -<p>—Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous -serons à la gare dans cinq minutes. Savez-vous s'il -y a un train bientôt?</p> - -<p>Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision -était prise. Je ne songeais plus qu'à faire en quelque -sorte la part du feu. S'il fallait absolument aller au -Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas -ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait -dormi, quand on serait moins las, quand on aurait -fait les préparatifs indispensables...</p> - -<p>Et d'abord il me fallait encore une permission, à -moi, une permission de plusieurs jours. Et elle, -Loreley Loredana, avait le théâtre à prévenir...</p> - -<p>Non sans peine, j'eus gain de cause, après une -discussion serrée. Loreley Loredana consentit à -rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour. Je crois bien -d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir -dûment constaté, horaire en main, qu'il n'existait -aucun train de nuit...</p> - - -<h4>XIV</h4> - -<p class="p2">Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,—nuit -du mercredi 9 au jeudi 10 janvier 1895, -comme un somnambule hydrophobe: moitié délire, -moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit -matin, courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux -orteils.</p> - -<p>Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier -fut encore une nuit délectable, en comparaison des -cinq nuits suivantes,—en comparaison de la nuit -du 10 au 11 pour commencer!</p> - -<p>Il y eut la journée, d'abord.—Dès patron minet, -il me fallut galoper d'un bout à l'autre de la ville, et -de la rade, pour préparer l'absurde voyage. Quatre -bonnes heures durant, je ricochai de la Préfecture -Maritime au théâtre, du théâtre à la <i>Victorieuse</i>, et -de la <i>Victorieuse</i> à l'hôtel, où Loreley Loredana, -prête avant l'aube, piétinait en m'attendant.</p> - -<p>A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble -le train pour Quimper, où nous arrivions à -quatre heures quarante-sept.—Oh! je me rappelle -tous les détails!—Là, il fallut attendre interminablement -la correspondance de Douarnenez. Il faisait -déjà nuit noire. Loreley Loredana refusa d'ailleurs -de quitter la petite gare, et, muette, le front bas, -les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes -durant les rails luisants de pluie et le ballast noir -de suie.</p> - -<p>A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, -nous emporta enfin. Mais ce n'était pas la -dernière étape. A Douarnenez, tout recommença: -l'attente interminable, le quai désert, puis le rembarquement -dans un nouveau train, plus ignoble -encore que le précédent. Et, derechef, nous repartîmes -à travers la lande nocturne, sinistre sous son -manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure -qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort -et il ventait plus aigre. Vers huit heures, ce fut -le bout des rails, à Audierne. Et nous n'étions pas -encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine -de kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique -voiture disponible, et ce furent alors des pourparlers -exaspérants pour obtenir que cette voiture -nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit -s'avançait cependant, plus sombre et plus sinistre -de minute en minute. Sur la route, où maintenant -nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun -se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes -luttaient mal contre l'obscurité opaque; et -c'était seulement à ses grondements, plus formidables -que tous ceux de la foudre, que je devinais -l'océan proche. Je l'entendais battre sans trêve le -pied de la falaise, à cent pas du chemin, plus près -parfois. Et les chevaux trottaient toujours, interminablement. -Par les portières très mal closes, toute -l'humidité glaciale de la lande entrait et perçait nos -manteaux, nos vêtements, notre linge. A côté de -moi je sentais le pauvre petit corps de la voyageuse, -raidi de fatigue et de froid...</p> - -<p>Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. -Il était minuit, ou presque. Une servante effarée -nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes peines. -Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une -chambre blanche, du feu, un lit...</p> - -<p>Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis -le départ, parla:</p> - -<p>—Où est-ce?... la baie des...</p> - -<p>Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.</p> - -<p>J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:</p> - -<p>—Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il -fera jour.</p> - -<p>Elle secoua la tête:</p> - -<p>—Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.</p> - -<p>Cette fois, je la crus, à la lettre,—médicalement,—démente...</p> - -<p>Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est -bâtie au plus haut de la falaise, et domine la mer -de quatre-vingts mètres à peu près. Et néanmoins -le fracas des lames déferlant sur les deux faces du -promontoire était si violent que nous étions forcés -d'élever la voix pour nous entendre...</p> - -<p>Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. -Très doucement, je pris dans mes deux mains la -menotte glacée:</p> - -<p>—Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez -plutôt!... Ce n'est pas la peine, à présent, de commencer -les recherches... Nous n'y verrions pas -clair ... pas clair du tout...</p> - -<p>Mais elle secoua encore la tête:</p> - -<p>—Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.</p> - -<p>Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de -cette même voix très douce dont elle soulignait ses -entêtements les plus inflexibles:</p> - -<p>—Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... -et puis allez vous reposer, Fargue ... mon cher Fargue... -Vous êtes trop fatigué, vous, je comprends -bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute -seule, je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez -seulement la lanterne. Tout de suite.</p> - -<p>Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...</p> - -<p>Et je vivrais des siècles,—sans oublier cette -heure nocturne ... extravagante, oui ... et macabre ... -mais par dessus tout si douloureuse qu'elle cessait -absolument d'être grotesque, malgré l'absurdité -sans nom de toute l'aventure...</p> - -<p>... Des siècles, en vérité!—sans oublier ce chaos -prodigieux de la mer, du ciel, de la terre, confondus, -enchevêtrés, roches à lames, lames à rafales, pêle-mêle, -tels, dans leurs plus sanglantes étreintes, deux -ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,—sans -oublier cette écume blême des flots phosphorescents, -seule, lueur qui, par intervalles, perçait la -surnaturelle obscurité.</p> - -<p>Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!—sans -oublier le petit fantôme pâle, épuisé, à -bout, qui vacillait devant moi, dans le halo trouble -de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de -larmes plus amères que l'océan même, s'usaient -désespérément à fouiller et à sonder, pierre par -pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...</p> - - -<h4>XV</h4> - -<p class="p2">Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley -Loredana, tout d'un coup, trébucha, écrasée de -fatigue, et tomba.</p> - -<p>Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à -l'auberge du Raz.</p> - -<p>Comme une toute petite fille ensommeillée, je -la déshabillai, je la couchai. Mais elle avait outre-passé -sa faible vigueur. Et, au lieu du repos, ce -fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans -gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je -n'osai cependant pas quitter le chevet de la malade, -à cause du grand vent terrible qui secouait toute -l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore -le pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana.</p> - -<p>Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais -dans son lit:</p> - -<p>—Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les -vagues mettent longtemps à pousser les ... les trépassés ... -jusque dans la baie?...</p> - -<p>Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire. -J'entonnai donc une fois de plus le refrain:</p> - -<p>—Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme -qu'il n'est pas mort. Je vous jure qu'il n'est pas mort. -Je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'est pas -mort...</p> - -<p>Et une idée me vint, qui me parut très propre à -ramener un peu de calme dans la petite tête trop -chaude:</p> - -<p>—Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ... -écrivez-lui! Écrivez-lui une belle longue lettre, où -vous lui raconterez tout... Vous verrez: ça le fera -joliment rire, quand il la recevra!... Et, quand il -reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui, -Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez -que c'est là sa première escale...</p> - -<p>J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le -succès de ma proposition. A ma grande surprise, -Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat. Et il -fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer -papier, crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit, -pour faire pupître et fauteuil...</p> - -<p>Et incontinent Loreley Loredana commença la -belle longue lettre. Je lus les quatre premiers mois, -au haut de la première feuille:.</p> - -<blockquote> - -<p><i>Mon chéri, mon amour...</i></p></blockquote> - -<p>Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces -quatre mots-là, s'en étonnerait sans doute un -peu...</p> - -<p>Interrompue par des pauses de sommeil, la belle -longue lettre, très belle et encore plus longue, fut -achevée seulement au soir. Et, tout de suite, tout -de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la -mettre à la poste.</p> - -<p>Alors, moi, mal inspiré, je dis:</p> - -<p>—Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir -tranquille...</p> - -<p>Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures, -Loreley Loredana se releva d'un bond:</p> - -<p>—Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite, -vite ... pendant qu'il fait encore jour.—je suis -guérie, vous savez!—retournons à la baie!... S'il -y était, songez!</p> - -<p>Il fallut retourner.</p> - - -<h4>XVI</h4> - -<p class="p2">Or, cinq jours passèrent ainsi.—Cinq jours, -durant lesquels Loreley Loredana, obstinée, chaque -soir et chaque matin chercha, d'un cap à l'autre, -sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le -cadavre de l'homme qu'elle aimait;—et, ce néanmoins, -têtue, chaque après-midi écrivit à ce même -homme une longue lettre d'amour...</p> - - -<h4>XVII</h4> - -<p class="p2">Car la fin n'arriva que le sixième jour.</p> - -<p>Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions -de l'auberge, Loreley Loredana et moi, pour -descendre à la baie, selon l'immuable protocole, -quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur -parut...</p> - -<p>Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais -n'en attendait point, allait passer outre. Un pressentiment -m'arrêta, et je retins ma petite compagne.</p> - -<p>Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de -ses yeux, en abat-jour; puis, ayant bien considéré -Loreley Loredana:</p> - -<p>—C'est vous,—dit-il, en tendant une enveloppe -bleue,—c'est vous que vous vous appelez comme -c'est qu'il y a écrit là?</p> - -<p>Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme -clos.</p> - -<p>Le facteur expliquait:</p> - -<p>—Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue -de Brest, aussi donc. Et à Brest, alors ... d'où que -vous aviez parti ... on a fait suivre pour Audierne, -par la voie postale...</p> - -<p>Loreley Loredana avait pris le télégramme, et -l'ouvrait d'un doigt prompt.</p> - -<p>Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela...</p> - -<p>Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à -la soutenir. Elle n'était pas tout à fait évanouie. Elle -put me tendre le papier bleu. Je lus à mon tour:</p> - -<blockquote> - -<p><i>Madame Loredana.</i></p> - -<p><i>Théâtre Brest.</i></p> - -<p><i>Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse -tendrement et follement ma chère petite -amoureuse aimée.</i></p> - -<p><i>Malcy</i></p></blockquote> - -<p>Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi: -«Ouf!»</p> - -<p>Parce que,—n'est-ce pas?</p> - -<p>Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage; -mais, tout de même, à la longue, le contact de ce -désespoir et de ce deuil, perpétuellement accrochés, -en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la -manche d'un vêtement pas encore noir ... pas -encore ... mais...</p> - -<p>Oui, décidément: «Ouf!»</p> - -<p>Sur quoi je regardai Loreley Loredana.</p> - -<p>Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue. -Et elle continuait de se taire.</p> - -<p>Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs -vivantes, le sang remontait à ses joues. Bientôt -il y afflua. Et Loreley Loredana fut rouge. Rouge...</p> - -<p>Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit -trois pas, distraite, hésitante ... puis, soudain, rentra -dans l'auberge, sans m'avoir rien dit encore.</p> - -<p>Une heure après,—j'avais cru bon de la laisser, -si j'ose dire, cuver sa joie ... évidemment immense ... -totale ... absolue!—une heure après, donc, je frappai -à sa porte.</p> - -<p>Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla -fort calme ... froide, peut-être...</p> - -<p>Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à -main,—ce petit sac à main, que j'avais eu beaucoup -de mal à la persuader d'emporter, sept jours -plus tôt, au départ de Brest.—Elle y empilait, -hâtive, toutes ses affaires, éparses sur le plancher -autour d'elle. Sans lever le nez, elle m'interrogea:</p> - -<p>—Fargue?... à quelle heure le train pour Brest, -à la gare d'Audierne?</p> - -<p>Un peu déconcerté, je répondis:</p> - -<p>—Je ne sais pas, Laurette...</p> - -<p>Elle répliqua:</p> - -<p>—Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer!</p> - -<p>Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude. -Par intervalles, elle crépitait même, blanche, sèche -et cassante, comme givre...</p> - -<p>Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait.</p> - - -<h4>XVIII</h4> - -<p class="p2">Dans le train du retour, elle ne parla pas plus -qu'elle n'avait parlé, sept jours auparavant, dans le -train de l'aller. Mais ce n'était pas le même silence.</p> - -<p>Moi, je me taisais comme elle.</p> - -<p>A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai -l'indispensable question:</p> - -<p>—Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que...</p> - -<p>Elle coupa la phrase:</p> - -<p>—A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y -tout seul: il faut que je passe d'abord au théâtre...</p> - -<p>Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de -rue...</p> - - -<h4>XIX</h4> - -<p class="p2">Après...</p> - -<p>Après ... deux mois et demi après, par un joli soir -d'avril, l'<i>Ardèche</i>, retour d'Atlantique, reprit son -ancrage dans l'avant-port; et le youyou de Malcy -rencontra mon canot-major à l'accostage du pont -Gueydon,—comme naguère il avait fait...</p> - -<p>Nous criâmes ensemble, Malcy et moi:</p> - -<p>—Bonjour!</p> - -<p>Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes, -une fois de plus, l'interminable escalier qui joint le -port militaire à la ville.</p> - -<p>A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret:</p> - -<p>—Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?...</p> - -<p>Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre -un obstacle.</p> - -<p>—Oui?... Loreley? eh bien?—fit-il.</p> - -<p>Il questionnait lui-même au lieu de répondre. -Etonné, je le regardai:</p> - -<p>—Eh bien? quoi?—répéta-t-il.—Loreley Loredana?... -qu'est-elle devenue?...</p> - -<p>Je haussai les sourcils:</p> - -<p>—Comment? tu ne sais même pas?...</p> - -<p>Il s'impatienta:</p> - -<p>—Mais non, parbleu! je ne sais même pas!... -je ne sais même rien!... Allons, dis vite!... Que -diable?... quoi?... Morte, hein?</p> - -<p>Je sursautai:</p> - -<p>—Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as -de bonnes!... Pourquoi, morte? Elle était encore -ici, il y a quinze jours, bigrement vivante, je t'assure!... -et même fraîche comme un camélia... Elle -est partie avec la troupe, le 15 ... quand la saison -théâtrale eut pris fin...</p> - -<p>—Ah!—fit Malcy.</p> - -<p>Il demeura silencieux une longue demi-minute.</p> - -<p>Puis, tout à coup:</p> - -<p>—Alors?—reprit-il, impatient soudain;—alors? -Fargue, explique!...</p> - -<p>—Expliquer?... quoi?</p> - -<p>—Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley -Loredana, après m'avoir écrit les six lettres que je -reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me croyait à -cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six -lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même -plus à mes lettres ... plus jamais, jamais plus!... du -jour qu'elle me sût vivant et sauvé?</p> - -<p>J'écarquillai les yeux:</p> - -<p>—Non?... elle ne t'a plus écrit?</p> - -<p>—Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire.</p> - -<p>—Ça!... par exemple!...</p> - -<p>Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait, -les sourcils en arc:</p> - -<p>—Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre, -cette histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A -votre retour du Raz, tu as continué à la voir?... que -disait-elle?.... parlait-elle encore de moi?...</p> - -<p>J'écartai les deux bras:</p> - -<p>—Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la -voir ... sauf de très loin en très loin... Réfléchis -donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait ouvert -toute son armoire à secrets ... et à deux battants, -si j'ose dire!... Ça la gênait quelque peu, par la -suite... Et j'ai bien vu sa gêne... Dame! ça n'était -pas fait pour la publicité, le mystère de votre -amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il -n'aurait pas fallu que je susse ... puisque vous ne -m'aviez jamais soufflé mot ... avant...</p> - -<p>D'un geste vif, Malcy me coupa:</p> - -<p>—Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ... -comme tu veux bien le nommer ... n'oublie pas qu'il -ne fut amour que dans l'imagination de Laurette! et -qu'à dater du jour de ma noyade présumée...</p> - -<p>—Au fait ... c'est vrai...</p> - -<p>Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions -maintenant le pavé boueux de l'inévitable rue -de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de nouveau, -et mit sa main sur mon épaule:</p> - -<p>—Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade? -Je vais te la dire! mademoiselle Loreley Loredana, -chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée deux -fois, au cours de notre petite aventure: la première -fois, quand elle m'a cru mort; la deuxième fois, -quand elle s'est crue amoureuse... Et, deux fois détrompée ... -donc, deux fois ridicule...</p> - -<p>—Oh! ridicule?...</p> - -<p>—Ridicule à ses yeux de femme, oui!</p> - -<p>—Admettons...</p> - -<p>—Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais -revoir vivant, l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort.</p> - -<p>—Éternellement?</p> - -<p>—Éternellement. Ou même davantage. Trois -mois, par exemple. Quatre mois, peut-être ... qui -sait!...</p> - -<p>—Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que -tu viens de dire?</p> - -<p>—Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie?</p> - -<div class="footnotes"> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Sud-ouest</i>. La prononciation <i>suroît</i> est obligatoire. De même, -comme <i>nord-ouest</i> se prononce <i>noroît</i>, et <i>sud est, suêt</i>. Usage -naval généralisé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Quoique l'<b>h</b> du mot <i>hune</i> soit aspirée, l'usage naval -exige qu'on prononce et qu'on écrive <i>mât d'hune</i> et <i>vergue -d'hune</i>.</p></div> -</div> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="IDYLLE_EN_MASQUES" id="IDYLLE_EN_MASQUES">IDYLLE EN MASQUES</a></h3> - -<p class="quotr"><i>à Max Hellé</i></p> - - -<h4>I</h4> - -<p class="center"><i>SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL» -EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE «MARIAGES»</i></p> - -<p class="p2">Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant -de toutes manières, et rentré récemment d'une -campagne lointaine, correspondrait pour mariage avec -vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque, spirituelle, -et pas calculatrice.—Carte d'identité 4.271, -poste restante, Toulon.</p> - - -<h4>II</h4> - -<div class="add"> -<p class="center"><i>Au porteur de la carte d'identité 4.271,<br /> -poste restante,</i></p> - -<p class="place1"><i>Toulon.</i></p> - -<p class="place2">(<i>Var</i>).</p> -</div> - -<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1902.</p> - - -<p class="dest">Monsieur le correspondant inconnu,</p> - -<p>D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très -peu, oh! mais,—<i>très peu!</i>—à ce conte bleu d'un -officier n'ayant jamais découvert, ni à Toulon, ni -dans aucune de ses «campagnes lointaines», la -moindre âme sœur.—Dites, monsieur?... faut-il que -vous soyez difficile, tout de même?... Et faut-il que -vous me supposiez candide?... Je le suis! mais pas -tant que ça... Et puis j'ai un petit doigt ... et mon -petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement, en -l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, -mes lieutenants, dans le carré de votre navire, -quand fut rédigée en collaboration la petite annonce -attrape-mouches? Et encore! je suis bonne de vous -donner du galon! Combien plus vraisemblable, le -malin cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura -inventé cet ingénieux moyen de rire aux dépens -d'une crédule petite oie!...</p> - -<p>Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. -Nous sommes entre femmes, c'est plus correct. Vous -voulez rire, je veux rire aussi; distraction bien -inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous -voici forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de -faire de la couleur locale,—d'inventer des récits -de guerres et de voyages!... Je les aime beaucoup, -et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que -je vais recevoir...</p> - -<p>Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature -doit nous amener à un mariage? Mon Dieu! moi qui -ne veux pas du tout, mais là,—pas du tout!—me -marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué! -Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... -si les lettres sont <i>très</i> entraînantes!... Des lettres -navales, cela doit griser un peu. D'autant que je suis -fille d'officier, et que j'ai un furieux faible pour tous -les panaches!</p> - -<p>En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi -écrivez-vous que vous êtes indépendant? indépendant ... -quant au cœur?... ou quant au caractère?... -ou par la fortune?—Quant au cœur, j'y -compte bien, puisque vous parlez de mariage.—Quant -au caractère... Aïe! gare à moi, qui jamais -au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop -féminines de douceur, de patience et de résignation -(C'est maman qui me le reproche vingt fois par jour.) -Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour -faire bon ménage?—Indépendant par la fortune, -peut-être? riche?—Mais non! vous ne le diriez pas, -puisque vous cherchez une jeune fille «pas calculatrice»... -Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne -m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage -d'affronter la misère dorée, compagne inséparable -de l'épaulette, en notre doux pays ... je sais cela... -Non, pas calculatrice.—Romanesque? Oh! oui!... -et la preuve, c'est que je vous écris.—Jolie? Non. -Pas laide tout de même. J'ai des cheveux châtains, -des yeux jaunes, un nez retroussé, une grande -bouche. Une photographie vous en dirait davantage? -D'accord. Mais je n'ai pas de bonne photographie ... -et en aurais-je que je n'en enverrais pas à -un inconnu.</p> - -<p>Spirituelle? Pas du tout!—Mais soyez prudent, -monsieur! ne cherchez pas une femme qui ait trop -d'esprit...</p> - -<p>Voilà pour moi.—Parlons de vous. Votre annonce -garde une réserve qui enrage ma curiosité... Êtes-vous -grand, petit, blond, brun, blanc, nègre? bon, -méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un -domino masqué!—Monsieur, levez un peu le masque!</p> - -<p>Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, -puisque je me suis prise à votre attrape;—mais -riez avec indulgence: je n'aurai vingt ans que -ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!—Pas?</p> - -<p>Pour finir:—aurez-vous assez de confiance en -moi, et me croirez-vous?—si je vous dis que c'est la -première fois que j'écris une lettre ... une lettre que -maman ne lira pas ... et la première fois,—dame! -vous pensez!... pauvre maman!—que je réponds -à une annonce de journal?...</p> - -<p>Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...</p> - -<p class="signature">(Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)</p> - - -<h4>III</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - -<p class="date">Paris, 4 février 1902.</p> - -<p>Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu -cinquante-trois lettres de femmes?... O Marcel Prévost, -où es-tu!... Cinquante-trois ... et c'est <i>ma</i> lettre -qui se trouve élue favorite de ce petit harem?—C'est -bien beau pour être vrai.—Enfin, passons... -Vous m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant -que vous tracez de vous-même, être un peu -fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas croire -un mot de tout ce que vous m'écrivez?</p> - -<p>Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes -questions, et vous avez le talent d'être très vraisemblable. -Malgré quoi, j'ai contre vous une défiance -instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à -l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une -association de jeunes filles... C'est très, très difficile -de passer tout d'un coup à la conviction contraire... -Vous êtes un officier, réellement? un seul? bien -sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant -que la franchise: donc, si vous m'avez menti, et si -vous avez la méchante pensée de continuer à me -mentir dans vos lettres, restons-en là tout de suite, -voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil -de s'écrire comme nous nous écrivons, par fantaisie, -sans but, pour rien...</p> - -<p>En somme, vous me donnez bien une espèce de -preuve de votre sincérité: ce nom d'Henri Précy ... -vous me prévenez très loyalement que c'est un nom -de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela. -Vous me le dites donc par goût de la vérité. Merci... -Je ne vous demanderai jamais qui vous êtes vraiment,—ni -vous qui je suis, n'est-ce pas?—Gardons -nos masques, c'est prudent et honnête de -part et d'autre. Au fait, j'ai reçu votre portrait. -Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ... sauf, pourtant<br /> -<span style="margin-left: 0.5em;">trois mèches blanches qu'il me semble bien</span><br /> -distinguer au-dessus de votre tempe?... Des cheveux -blancs, brrr!... Enfin! je tâcherai de les oublier...</p> - -<p>Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite -par deux personnages bien différents: l'un, sentimental -et romanesque; l'autre, impitoyablement -railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en -bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante -d'avoir pleuré parfois, et de n'avoir jamais fait -pleurer autrui? Cela me rassurerait ... mais que dira -le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine -«escrime» du cœur «<i>ou</i>» de l'esprit... Voilà un -«<i>ou</i>» qui m'inquiète! Si je m'embrouille, moi? Et -si les fleurets sont mal mouchetés?... Enfin! laissons -faire le hasard...</p> - -<p>Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, -ne sont pas les miennes...) Ah!... j'allais -oublier: je ne veux pas de ce que vous vous permettez -d'envoyer à mes mains!... elles sont trop -grandes pour être baisées, mes mains, d'abord ... -sans compter qu'entre bons amis, il n'est jamais -besoin que d'un cordial <i>shakehand</i>.</p> - - -<h4>IV</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 26 février 1902.</p> - -<p class="dest">Monsieur mon ami...</p> - -<p>Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... -croyez-vous que nous soyons déjà amis? Hum!... je -me figure l'amitié sous les traits d'une sage personne, -rebelle aux coups de foudre...</p> - -<p>Maintenant, pour commencer:—Je ne demande -comme vous qu'à déposer mon bouclier de scepticisme -et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La confiance -est une chose très douce, d'accord!... et, -mon Dieu! j'avoue que cela me tente de me confier -à vous... Mais ... mais je relis vos lettres ... et je -constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé -de plus adroites pour bien exalter l'imagination -d'une jeune fille trop romanesque.—Auriez-vous -eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela serait -peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en -tout cas je ne serai pas dupe.</p> - -<p>C'est bien entendu?—Alors causons...</p> - -<p>Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude -de fureter dans mes affaires, et je n'ai nul besoin -de brûler vos lettres.—Pauvre maman! Mes incartades -ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui -je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: -je lis, j'écris, je sors, je reçois mes amies, -j'ouvre mon courrier,—sans une question, jamais.—(J'aurais -pu vous donner mon nom, mon adresse ... -je pourrais le faire encore ... mais ce serait lever le -masque: non!)</p> - -<p>Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je -suis trop sincère pour vous dissimuler le plaisir tout -neuf que me font vos lettres... En les ouvrant, j'ai -presque des palpitations, maintenant... Dites? vous -appelez <i>charmant</i> le jeu que nous jouons? Est-ce -pas <i>dangereux</i> qu'il faudrait dire?—Moi qui me -suis tant moquée des alouettes prises au miroir!... -voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon -cœur ayant bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?—Non, -tout de même!...</p> - -<p>Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? -Cela ne me déplaît pas de vous savoir ainsi... -Moi-même, je me suis fait une armure de raillerie, -et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde. -On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, -je cache une sensiblerie déplorable; et je crains -bien que, le jour où je me toquerai de quelqu'un, -ce ne soit tout de bon...</p> - -<p>A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... -Tant mieux! ça m'amuse de vous répondre.—A -quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous quelquefois. -A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je -me demande parfois si le bonheur existe?... si les -poètes n'ont pas trop d'imagination?... et si l'on -voit encore, au vingtième siècle, des mariages -d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est -délassant. Lorsqu'on est fatigué de voir danser -autour de soi les pantins de la vie, pourquoi se refuser -un tour de valse au pays bleu? Quant à me -bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours -de spleen, impossible! le héros manque...</p> - -<p>Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... -et je vous écris... J'ai pianoté autrefois, mais je -n'avais pas l'étoffe d'une artiste, et j'ai renoncé... -Je mets un beau livre au-dessus de tout, mais je -trouve qu'il y a très peu de beaux livres...</p> - -<p>Mes antipathies? Je déteste successivement tous -les messieurs qu'on veut me faire épouser.—N'est-ce -pas? ces tyrans! qui voudraient me réduire en esclavage!—Je -déteste aussi les sots qui ne savent que -parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les -dames qui se confessent trop souvent. Je déteste les -messieurs qui font la cour à trop de dames. Je déteste -le soleil quand je suis triste, les nuages quand je -suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. -Enfin ... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble -que ... je détesterai tous les autres!</p> - -<p>Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, -un peu. La danse, davantage ... et encore! cela -dépend du danseur. Paris, beaucoup. La campagne, -tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la -plaine. J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, -la foule quand elle est bien bruyante, les -chats quand ils sont petits, les oiseaux quand ils -ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon -mari, quand j'en aurai un...</p> - -<p>J'espère que vous serez content, vous qui aimez -les longues lettres! J'ai peut-être dit des bêtises? -Tant pis, c'est votre faute.</p> - -<p>A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de -le retirer, ce baiser sur mon front: j'allais me fâcher -rouge!... Et ... d'ailleurs ... où l'auriez-vous posé, je -vous le demande?... mes cheveux dégringolent toujours -jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! -une poignée de main ne vous suffit plus? -Tant pis pour vous, vous n'aurez que cela, et rien -davantage!... et je vous tire ma révérence.</p> - -<p>Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... -mais il est horrible:</p> - -<p class="signature"><span class="smcap">Eugénie.</span></p> - -<p>Vous me demandez de penser un peu à vous? Je -crois que je commence à y penser trop...</p> - -<h4>V</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 20 mars 1902.</p> - -<p>Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire -ou me fâcher...</p> - -<p>Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en -pleine figure,—et un peu brutalement,—une -immense tirade sur l'amour, une tirade longue -comme ça, et qui figurerait honorablement dans -n'importe quel sermon de carême... Eh! là!... je ne -me souviens pas le moins du monde d'avoir, dans -aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ... -ni surtout votre reproche un peu blessant -de vouloir «faire dérailler notre amitié...» Avouez -en tout cas que c'est convenablement comique, -<i>vous</i> sermonnant <i>moi!...</i> Le loup devenu berger, -hein? Relisez La Fontaine...</p> - -<p>Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante... -Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?) -expérience, ne sont pas tombés dans l'oreille d'une -sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour ... -et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi -long qu'un enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!... -Merci, monsieur...</p> - - -<h4>VI</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 2 avril 1902.</p> - -<p>Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai -pris la mouche très sottement.—Que voulez-vous! -j'ai un petit amour-propre fort ombrageux ... et—je -vous avoue cela tout bas—vous l'aviez piqué au -vif... C'est oublié, pas?</p> - -<p>... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! -Eugénie! pouah! ça sent la vaisselle et les -balayures!—Eh mais!... choisissez-moi un nom, -vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de -votre goût.—Autre chose: une question saugrenue, -qui me brûle le bout de la langue:—Qu'entendez-vous -par ces mots que je lis dans votre -lettre: «Faire la cour,—<i>la vraie cour</i>,—à une -femme...». Dame! plus tard, quand on me fera la -cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y reconnaître!...</p> - -<p>Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler -Henriette. En toute franchise, et coquetterie bien à -part, j'aime mieux que mon ami soit un homme. Je -ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que -vous êtes Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance -en vous, que je me livre et m'abandonne plus -peut-être que je n'ai jamais fait encore.</p> - -<p>Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais -culottes!» Monsieur mon ami, vous me dites déjà -beaucoup de choses qu'on ne dit pas habituellement -aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis -pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je -devenais Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous -allez choisir...</p> - -<p>Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je -ne veux pas manquer le courrier: mon ami croirait -un jour de plus que je le boude ... et je veux, au contraire, -qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je -commence à avoir pour lui.</p> - - -<h4>VII</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 10 avril 1902.</p> - -<p class="dest">Monsieur, monsieur!</p> - -<p>Comme vous me punissez durement de toutes mes -imprudences! Oui, c'en était une, et bien téméraire, -de commencer à vous écrire. Mais ... je ne m'en aperçois -qu'aujourd'hui!...</p> - -<p>Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous! -à moi! Mais, quand bien même j'aimerais quelqu'un ... -oui! quand j'aimerais, fût-ce à en perdre la -tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et -assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!...</p> - -<p>Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même -répondre à cette injure!... Oui ... pourquoi est-ce que -je vous écris?... Mon Dieu! comme je suis faible, -comme je suis lâche!—Pourquoi? pourquoi?—Au -fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence -que j'ai commise en vous écrivant la première vous -donne peut-être le droit de me juger très mal. Vous -ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon -masque.</p> - -<p>Mais—écoutez-moi bien:—plus de ces mots-là -entre nous ou tout est fini!—J'attends votre promesse.—Au -revoir, ou adieu.</p> - - -<h4>VIII</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 17 avril 1902.</p> - -<p>Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise; -je me suis fâchée, vous vous êtes fâché; nous -avons eu tort tous les deux. Mais je vous demande -pardon la première!—Vous le voyez bien, monsieur -mon ami, que je ne demande qu'à vous croire!</p> - -<p>Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi. -Je serai <i>Ninon</i>, puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce -qu'une certaine madame de Lenclos ne s'est pas -appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce rapprochement -une nuance perfide... Monsieur mon ami! -songez que je suis une petite fille, aux idées tout à -fait bornées!... Ça ne fait rien. <i>Fiat voluntas tua!</i> -comme on dit au catéchisme de persévérance...</p> - -<p>Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas -d'amitié pour vous?—Mais pas plus tard qu'hier -j'ai démoli quatre piles d'<i>Illustrations</i> pour découvrir -une photographie de votre vaisseau!... Et j'avais -le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est -pas de l'amitié, cela?—Je suis découragée!—Sans -doute n'ai-je pas assez d'esprit ... et peut-être -pas assez de cœur ... pour vous écrire des lettres qui -sauraient vous persuader...</p> - -<p>Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant -je risque ce que j'ai de plus cher,—ma liberté!—Eh -oui! ma liberté d'écrire, de lire, de sortir quand -je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me découvrait, -je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je -vous écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous -écrire...</p> - - - -<h4>IX</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> juin 1902.</p> - -<p>Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, -même ... et vous le savez bien, méchant!... Mais comment -faire? Vous étiez à Paris la semaine dernière, -et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si -nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions -même pas que nous sommes ... «nous» ... -Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la regarde -peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais -pas tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que -j'ai déjà cru vous voir cinq ou six fois, un peu partout? -Que de messieurs grands, minces et bruns j'ai -dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on -ne m'a pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous -pas pris, sur le pont Royal, un dimanche matin, -l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...</p> - -<p>Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas -monter la garde devant votre pied-à-terre de la rue -de Lille... A propos, voyez donc un peu ces provinciaux -de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur -faubourg Saint-Germain!</p> - -<p>Non! le mieux, je vous assure, serait de nous -rencontrer à un bal quelconque. Cela vous serait -bien facile de vous faire inviter au bal que je vous -dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos -deux têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la -première valse?</p> - -<p>... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour -me répondre: je me suis cassé le nez, avant-hier, -poste restante... Mais qui sait à combien d'autres Ninon -vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... -Il faut que je sache attendre patiemment mon tour, -n'est-ce pas?</p> - - -<h4>X</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br /> -<i>à bord du</i> Calédonien,<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 7 juillet 1902.</p> - -<p>Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y -a rien à y répondre... Aussi je vais faire comme vous. -Au commencement, quand je vous écrivais, je -n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du -tout. A présent, je suis tellement sûre de vous -ennuyer que je n'ose plus rien vous dire...</p> - -<p>Oui, j'ai lu votre <i>Mercure de France</i>. C'est même -cela qui me trouble beaucoup aujourd'hui... D'abord, -je n'avais jamais imaginé que mon ami fût un littérateur ... -et j'en suis tout ensemble très flattée et ... -et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne -ressemble à rien que j'aie jamais lu...</p> - -<p>Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes -errantes qui se promènent fantastiquement de corps -en corps?<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a> Alors, on pourrait retrouver tôt ou tard -une douce âme, jadis aimée, et partie?</p> - -<p>Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour -des âmes comme celle qui loge en moi, c'est réconfortant, -cet espoir d'un magique va-et-vient, qui -substituerait un beau jour à mes pauvres idées mesquines -et bourgeoises les pensées hautes et profondes -d'une grande âme errante, hébergée par -hasard en moi...</p> - -<p>Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de -loin en loin à cette simple Ninon?</p> - - -<h4>XI</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p> - -<p class="date">Paris, 12 août 1902.</p> - -<p>Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai? -vous voilà renvoyé en exil, rejeté vers ces <i>campagnes -lointaines</i> dont parlait la vieille petite annonce -du <i>Journal?</i></p> - -<p>Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne -puis-je ... vous accompagner? Un pareil voyage -à nous deux ... il me semble que je deviendrais -folle!...</p> - -<p>Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous -allez voir tant de choses, tant de gens! N'oublierez-vous -pas votre lointaine petite amie?</p> - - - -<h4>XII</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, septembre 1902.</p> - -<p>... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes -forces, aux fantômes, et j'en ai une peur affreuse, et -je les adore tout de même. Je n'en ai jamais vu, bien -sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je flaire -des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir -les yeux, parce qu'alors, si je voyais, ce serait une -terreur! Mais je sens, j'entends, je devine... Une -chose extraordinaire et vivante s'agite à petit bruit -dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent, -respirent... Tout craque autour de moi et souille.—Une -nuit de l'hiver dernier, un vase de cristal que j'ai -sur ma cheminée a même tinté comme sous une chiquenaude... -Mais tout cela n'approche pas de ce que -vous avez vu dans cet effrayant palais royal...</p> - -<p>Quand je parle de mes sensations nocturnes, on -me traite de détraquée ou de neurasthénique. Ça -m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai raison, -n'est-ce pas?—D'abord, c'est très doux, quoique -un peu angoissant, de supposer nos amis morts -veillant sur notre sommeil, et s'attardant encore -quelques secondes auprès de nous, à l'instant que -nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y -a pas besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe -à nous: sa pensée s'envole, comme le son ou la -lumière, et vient caresser notre pensée à nous, -silencieusement ... c'est comme un petit fantôme -fugitif qui nous marque sa sympathie à sa manière.—Si -j'en étais sûre, sûre! je n'aurais plus du tout -peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la nuit...</p> - -<p>Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends -derrière moi comme un froissement de soie ... est-ce -une brise orientale, qui vient de Constantinople -m'apporter un peu d'amitié?</p> - -<p>... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: -toutes les Ninons de Musset sont romanesques -et déséquilibrées. C'est mon affaire!</p> - -<p>Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut -très amie avec madame de Sévigné? Avec <i>monsieur</i> -de Sévigné, j'imagine! <i>Lapsus</i>, pas?</p> - -<p>Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des -doigts ... et je veux bien vous le rendre... Mais toute -la mer Méditerranée entre nous! Il faudra que ce -soient des baisers aquatiques!</p> - - - -<h4>XIII</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, septembre 1902.</p> - -<p>Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! -mon ami n'est pas très sage. Quoi? du haschish, de -l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose que beaucoup -de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous, -lesquelles choses seraient abominables pour -une petite jeune fille... Et on les aime bien, quoi qu'ils -fassent, les horribles voyageurs!... C'est égal, vous -m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte -toute conscience des choses, et que, sous son charme -puissant, vous n'êtes plus maître de vos paroles ni -de vos secrets? Heureusement que la pauvre Ninon -ne tient pas grand'place dans votre tête, sans quoi -vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou -moins indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien -que «Ninon», ce n'est pas de quoi beaucoup me -compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une -vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce -pauvre gentil nom que vous m'avez donné...</p> - -<p>Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... -éphémères ... que vous ne revoyez jamais après les -avoir vues une fois? Je ne les aime pas beaucoup, -beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin, -quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, -laissent-elles chez vous un petit morceau de leur -cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne me semble -pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, -tellement différer des autres...</p> - -<p>Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... -si vous insistez un peu ... un tout petit peu. -Il y a déjà deux bons mois que je l'ai fait refaire ... -exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en -reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez -à personne?... Je préfère pour elle le fond d'un -tiroir au cadre le plus séduisant...</p> - - -<h4>XIV</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 30 octobre 1902.</p> - -<p>Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu -votre dernière lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin -ce mois-ci que je n'avais plus de force que pour -pleurer...</p> - -<p>Ma meilleure amie est morte...</p> - -<p>Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes -un homme, ce que c'est, pour une jeune fille, que -sa meilleure amie? C'est une moitié de soi.—La -meilleure moitié.</p> - -<p>Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur -débordera? quand j'aurai de ces envies folles qui -souvent me prennent au cœur, d'étreindre quelqu'un -à pleins bras, de le serrer très fort sur ma -poitrine, et de lui dire tout?</p> - -<p>J'aime maman, certes! mais tant d'années nous -séparent! C'est comme si nous ne parlions pas la -même langue...</p> - -<p>Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait -de prier. Mais je ne peux guère. Je ne sais -pas bien. Voyez-vous, je ne suis chrétienne qu'à -moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de -suite ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On -a parlé de mauvaises lectures. Que dirait-on, si on -connaissait ma plus terrible noirceur, celle d'écrire -à Votre Grâce?—J'ai relu beaucoup de Shakespeare -ce matin, et voilà une réminiscence.</p> - -<p>Faites-moi de longues lettres bien douces, comme -vous savez. Je n'ai plus que vous, maintenant, mon -grand ami... Dites? vous continuez à changer de ... -compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement -mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque -coin de votre ville à minarets, une petite Aziyadé, -comme jadis Loti!</p> - -<p>Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez -un peu votre triste Ninon...</p> - - -<h4>XV</h4> - - -<p class="add"> -<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br /> -<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p> - - -<p class="date">Paris, 23 novembre 1902</p> - -<p>Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de -conscience, je ne comprends pas, non, je ne comprends -pas pourquoi vous me boudez ainsi! Qu'avait-elle -donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous -tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, -pourquoi ne me le dites-vous pas? au lieu de garder -cet impitoyable silence?</p> - -<p>Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: -vous êtes las de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends -bien compte du peu d'intérêt qu'offrent mes lettres -pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé aller -plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir -dès lors que la pauvrette que je suis ne vous enverrait -jamais de chefs-d'œuvre épistolaires! En ce -temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine -de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. -Vrai! je suis sotte de m'attacher ainsi -à qui s'en moque!... Tout le monde a bien assez -de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je -besoin d'écrire ma première pauvre lettre? Mais -c'est ma faute! et je ne vous reproche rien,—sauf -ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est -fini? que vous ne voulez plus?—Vrai, j'aimerais -mieux!</p> - -<p>Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, -puisque vous ne me répondez plus. Ce n'est pas -beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce pas? Mais -je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable -de surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. -Vous ne trouverez peut-être pas souvent des -amies assez courageuses pour cela...</p> - -<p>Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, -si vous n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous -l'aurez dans quatre jours. J'attends. A bientôt—ou -adieu...</p> - -<p class="signature"><span class="smcap">Ninon.</span></p> - -<p>... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain.</p> - -<p class="p4">N.-B.: <i>Les lettres qui précèdent ne sont nullement -des lettres de fantaisie, et M. Claude Farrère tient -à l'honneur de déclarer qu'il n'en est pas l'auteur. -Une réelle et vivante mademoiselle Ninon les écrivit -tout de bon à cet Henri Précy,—de son vrai nom -C. B. d'A.—qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et -qui se tua, d'ailleurs assez mystérieusement, le -10 septembre 1907.—C'est au lendemain de ce -suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire, -retrouva dans les papiers du malheureux Précy, -les lettres de mademoiselle Ninon. Et M. Farrère -s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut -prendre, pour publier ces lettres, de les émonder et -taillader çà et là, parce que trop riches.</i></p> - -<p><i>Chaque lettre était encore dans son enveloppe et -présentait un caractère d'authenticité indéniable.</i></p> - -<p><i>Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement -maculées. Les timbres de Constantinople, -de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum -s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables.</i></p> - -<p><i>L'examen de quelques documents découverts auprès -des lettres permit à M. Farrère d'établir les -faits suivants:</i></p> - -<p><i>A la date du 1<sup>er</sup> novembre 1902, M. Henri Précy -quitta Constantinople très brusquement, en laissant -aux diverses postes de cette ville des adresses différentes.</i></p> - -<p><i>Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée, -où se trouvait alors S. M. l'Empereur Nicolas II.</i></p> - -<p><i>M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et -pour des motifs qu'on ne peut divulguer, quarante-sept -jours à Livadia. Le dimanche 21 décembre, -S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg. -Le lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre -seulement, il rentrait à Constantinople, -où vraisemblablement il trouvait son courrier de -deux mois amoncelé.</i></p> - -<p><i>S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle -Ninon dès le lendemain, 25 décembre, -sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi.</i></p> - -<p><i>Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des -jours mademoiselle Ninon, découragée, blessée, -humiliée peut-être, n'allait plus à la poste restante.</i></p> - -<p><i>M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite -respectueusement le pardon de mademoiselle Ninon.</i></p> - -<div class="footnotes"> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif -regret, l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel -n'hésita évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer -la paternité d'un conte de M. C. Farrère, <i>les deux -âmes de Rodolphe Hafner</i>,—paru en effet, vers cette époque, -dans le <i>Mercure</i> de France, et signé—lapsus calami? peut-être?—<i>Claude</i> -<span class="smcap">Ferrare</span> au lieu de <span class="smcap">Farrère</span> (Note des Éditeurs).</p></div> -</div> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_CAPITANE" id="LA_CAPITANE">LA CAPITANE</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>pour mon maître -Pierre Louÿs.</i></p> - -<p class="p2"><i>Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine -de vaisseau du cinquième rang, commandant -le vaisseau de Sa Majesté nommé la</i> Cérès<i>,—à -monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère, -Chef d'Escadre, en rade de Quiberon.</i></p> - - -<p class="dest" style="margin-top: 2em;">Monsieur le marquis,</p> - -<p>Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de -vous adresser le présent rapport, à dessein de vous -rendre compte de la mission que vous avez daigné -me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le -service du Roi, à compter du mardi 12<sup>e</sup> avril, jour que -je reçus de vous, par signal, liberté de manœuvre -pour suivre ma destination secrète, jusqu'à ce vendredi -6<sup>e</sup> mai, jour que me voici revenu sous votre -pavillon, ma besogne faite, avec l'aide de Dieu.</p> - -<p>Monsieur le marquis, ayant appareillé la <i>Cérès</i> à -la date ci-dessus relatée, et fait route S. S. O. selon -l'aire de vent que vous m'aviez marquée, je courus -d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au -lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette -allure de largue, la <i>Cérès</i> se comporta aussi bien -qu'on pouvait espérer d'une frégate d'échantillon -tout médiocre, et seulement percée pour quatorze -pièces: puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. -L'abatage en carène auquel vous m'aviez permis -de procéder récemment avait bien débarrassé -nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles -et autres vermines parasites dont la marche de la -frégate se trouvait retardée autrefois. Et je pus dès -lors prévoir un heureux succès pour nos armes.</p> - -<p>Obéissant donc à vos instructions verbales, je -rompis alors, le mercredi 13<sup>e</sup> avril, à midi, le sceau -du pli confidentiel que vous aviez bien voulu me -confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, -en bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de -France, comte de Toulouse, de poursuivre partout -et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé souvent -en brigantin, battant quand il voulait pavillon -noir à têtes de morts blanches, et dénommé par -alternatives, selon le lieu, le temps et l'occasion: -le <i>Corbeau</i>, le <i>Paon</i>, l'<i>Alète</i> ou le <i>Tiercelet</i>. Ce brigantin -polyonyme avait fréquentes fois mérité la -colère du Roi, en arrêtant, pillant, brûlant et sabordant -de nombreux marchands français, que leurs -papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés -contre la meurtrière fureur de forbans sans -foi ni loi. En conséquence, Sa Majesté, résolue à -rétablir sans retard la sécurité convenable sur toutes -mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait -à tous ses capitaines d'attaquer et de capturer, -partout où il se réfugierait, le susdit brigantin. Vous-même, -monsieur le marquis, me commettiez particulièrement -à l'exécution immédiate des ordres et -commandements de Sa Majesté.</p> - -<p>Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices -de votre main. Desquelles notices résultait la probabilité -que le pirate battait actuellement la côte -occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient -fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par -44° 20' de latitude nord et 9° 40' de longitude ouest, -c'est-à-dire fort au sud et à l'est du lieu indiqué, je -m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin -d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, -ainsi que celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous -tirâmes bordées pour gagner vers la côte irlandaise, -laquelle côte fut signalée par les vigies le 18 au -matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La -<i>Cérès</i>, durant toute cette navigation à la bouline, -fit preuve de qualités avantageuses.</p> - -<p>Au soir de cette journée du 18<sup>e</sup> avril, je mouillai -par huit brasses d'eau, fond sable et gravier, à -l'orée d'une baie très foraine, non loin d'un village -que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon plein -d'eau et me mis en rapport avec les habitants du -lieu, qui m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate -avait été, la semaine d'avant, aperçu au large de ce -littoral. Il avait même, à diverses reprises, poussé -l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet, -et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre -et levé contribution sur le village. Deux frégates de -Sa Majesté Britannique avaient, par la suite, vainement -fouillé tous les trous de la côte sans découvrir -la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait -voile de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées -que le brigantin poursuivi avait dû s'y -réfugier et, sans nul doute, trouver assistance et -complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces -îles, lesquels pêcheurs sont gens sauvages par -nature et naufrageurs par véritable état; leur principale -subsistance étant tirée moins des poissons -qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après -avoir provoqué, par feux mouvants et perfides, le -naufrage de bâtiments égarés. J'estimai néanmoins, -quant à moi, peu probable que des pirates fussent -assez sots pour choisir comme centre d'opérations -un archipel situé hors toutes routes marines, et -demeurai convaincu que j'étais où il fallait être pour -contenter sans retard le désir du Roi.</p> - -<p>C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui -nous obtint le succès final. Ayant longtemps questionné -les gens de Clifden sur la navigation des -frégates anglaises, et par là bien persuadé le populaire -de mon intention d'imiter ces frégates dans -leur stratégie, je complétai mes vivres, refis mon -plein d'eau, et, ostensiblement, tirai vers le nord, -comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner -les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus -loin que la baie de Clifden s'ouvre la baie de Clew, -vaste, et toute semée d'écueils et de bancs qui la -rendent le fléau des navigateurs, voire des simples -pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, -sûr que nul ne soupçonnerait ce lieu redoutable -d'abriter la <i>Cérès</i> en embuscade.</p> - -<p>J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, -à l'entrée de la rade, derrière une île déserte -assez haute, marquée sur mon routier l'île Clare, -laquelle me devait servir de masque à la fois et -d'abri. Après quoi j'attendis, persuadé que, sous -peu, des nouvelles favorables viendraient payer ma -patience.</p> - -<p>Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par -une faveur unique du sort, il se trouva que j'avais -deviné plus juste que je ne croyais; et le bonheur -constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi -fit en l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément -de repaire aux pirates, lesquels y avaient -découvert un chenal tortueux et malaisé, mais praticable, -surtout à certaines heures de jusant. J'avais -mouillé sous l'île Clare le soir du 24<i>e</i> avril; et le -matin du 26, dans l'heure de notre fourbissage, le -nid de corbeau signala qu'une voile se montrait au -beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je -constatai sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus -le gréement d'un brigantin de tous points -semblable à celui dont il m'était prescrit de m'emparer. -Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant -que la <i>Cérès</i> put être appareillée, le pirate, porté -par le courant de reflux, qu'une forte brise d'est -doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le -large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles -par le bout, en raison du risque d'être drossé sur les -épis de l'île. Je dus mouiller un grappin par l'arrière -et faire croupiat. De sorte que le brigantin nous -gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous -fussions en bon état de lui appuyer chasse.</p> - -<p>Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa -grandement; car la brise passa de l'est au sud-ouest, -et souffla grand frais. La <i>Cérès</i>, plus fort d'échantillon -que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne -faisait, tangua moins dur, et commença de regagner -les milles perdus. Bientôt je pus lire dans le verre -de ma lunette le nom du brigantin écrit en lettres -rouges sur le taffrail noir. Je lus: <i>Corbeau</i> ... et mes -derniers doutes s'évanouirent.</p> - -<p>Vers deux heures après midi, nous parvenions à -longue portée, et j'embardais pour le coup d'avertissement, -dont j'assurai, selon la règle, le pavillon -royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant -point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la -goélette eut l'impertinence de nous riposter, par -deux pièces de retraite qu'elle démasqua, et dont les -boulets crevèrent notre voilure à maintes reprises.</p> - -<p>Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, -coupé nos ailes, et sauvé l'oiseau noir des serres de -notre faucon, je laissai porter de quatre quarts, et -j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter. L'ennemi -continua de fuir. Mais, après quelques volées, -son grand mât fut rompu par un boulet. Et je m'attendis -à voir cette canaille aux abois amener ses -embarcations pour tenter une douteuse évasion à -force de rames, tout autre espoir lui étant désormais -interdit. Or, je fus déçu, et les forbans marquèrent -un courage que je n'attendais pas de gens -sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent -les dernières bouches de leur bordée, quoiqu'en tout -fort inférieure à la nôtre, et ripostèrent à notre feu, -non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs de Lys, -leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à -leur poupe, comme je n'ai pas toujours vu faire -même aux plus braves serviteurs du Roi!</p> - -<p>Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours -de laquelle j'ai le regret de vous rendre compte que -nos pertes furent sensibles, s'élevant à huit tués, -dont un officier, et treize blessés, dont le quartier-maître -de canonnage. La valeur des pirates fut -extrême et forcenée. Car, démâtés, coulant bas -d'eau, et leur pont couvert de sang, ils ne cessèrent -pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien -au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un -loyal adversaire. Désespérant d'en venir à bout -avant la nuit, et résolu, coûte que coûte, à satisfaire -aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage. -Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. -La division avec son renfort sauta sur le pont -du brigantin et sabra les derniers forbans, dont pas -un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins -bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute -excuser la longueur du présent rapport.</p> - -<p>Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait -tuer devant la porte de leur gaillard d'arrière, dont -ils semblaient avoir voulu défendre l'accès jusqu'à -leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de -Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent -d'entrer pistolet au poing, car il était vraisemblable -que ce gaillard d'arrière recélât quelque -chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs -de nos hommes entrèrent derrière le premier lieutenant. -Et la surprise de tous fut vive: le lieu, qui -servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en témoignaient -force livres, cartes et instruments, enfermait -pour l'heure une belle et jeune dame très richement -ajustée, parée, fardée, poudrée, laquelle se -tenait assise dans une bergère de brocart, et regardait -venir les vainqueurs sans donner aucune -marque ni de colère ni de contentement.</p> - -<p>Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou -d'une complice des pirates, M. de Soria somma -incontinent la dame de s'en expliquer. Il en obtint -pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont -il tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un -peu tard, que la dame, de ses mains blanches et -menues, tenait deux pistolets dont elle savait se -servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien -qu'il en coûta quatre hommes hors de combat pour -s'emparer de cette furie si gracieuse d'apparence. -Nos matelots me la conduisirent, garrottée comme -il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se -glorifier d'avoir bel et bien été non pas prisonnière -ou complice, mais pirate elle-même, et, qui pis est, -chef de pirates et le propre capitaine ... ou la propre -capitane?... de ce <i>Corbeau</i>, qui devenait, quand elle -en prenait fantaisie, <i>Paon</i>, <i>Alète</i>, <i>Alfanet</i> ou <i>Tiercelet</i>. -Elle me prouva d'ailleurs complaisamment -et doctement qu'elle était bien ce qu'elle se vantait -d'être,—à savoir: un remarquable marin, fort au -courant de toutes les modernes théories qui trouvent -application soit à la navigation hauturière, soit à la -manœuvre, soit à l'astronomie nautiques.</p> - -<p>Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie -cette capitane, ou capitaine femelle, incontestablement -coupable de plus de crimes qu'il n'en -est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits -de l'autre sexe. La condamnée n'y fit point -d'objection, sauf celle-ci: qu'elle me pria, le plus -civilement du monde, de hisser avec elle, et à la -même grand'vergue de la <i>Cérès</i>, deux de ses anciens -compagnons et subordonnés, qu'elle me désigna, -et dont l'un fut retrouvé mort et l'autre fort blessé. -Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et légitime -désir d'une créature qui avait dû souvent en former -de moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes -avaient été sans nul doute très honorés de se plier. -Les trois cordes prêtes et les trois cravates passées -aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint, -miséricordieux à son habitude, son crucifix à la -main. La dame pirate baisa volontiers la sainte -effigie; mais elle réclama ensuite la faveur de baiser -pareillement la bouche de ses deux camarades de -gibet, qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait -l'être Notre-Seigneur, d'obtenir d'elle cette suprême -et superficielle volupté.</p> - -<p>Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la -façon que vous pensez.</p> - -<p>Après quoi, les autres pirates blessés ou morts -ayant été pendus de même et le brigantin incendié, -je fis servir, et gouvernai en route pour rallier votre -pavillon.</p> - -<p>J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, -monsieur le marquis, votre très humble, très obéissant -et très fidèle serviteur.</p> - -<p class="signature"><i>Signé:</i> Jacques Constant d'<span class="smcap">Erlot</span>,<br /> -<span style="font-size: smaller;">capitaine de la <i>Cérès</i></span>.</p> - -<p>A bord du vaisseau de Sa Majesté la <i>Cérès</i>, en rade -de Quiberon, ce 6<sup>e</sup> mai 1689.</p> - -<p class="p2"><span style="font-size: 95%;">Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude -Farrère <i>Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune</i>, fut écrit -en 1909, et <i>Thomas l'Agnelet</i>, de mai 1911 à septembre 1913.</span></p> - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="CEUX_DU" id="CEUX_DU">CEUX DU -GAILLARD D'AVANT</a></h2> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="PERDU_CORPS_ET_BIENS" id="PERDU_CORPS_ET_BIENS">PERDU CORPS ET BIENS</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>pour madame Japy de Beaucourt.</i></p> - -<p class="p2">—L'histoire de la <i>Luisa?</i> Mon vieux, sûr et certain -que je ne la raconterais pas, si ce n'était pas -la chose que c'est toi qui me la demandes! et aussi -la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des -Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd -que la mère Bigouden, notre hôtesse!...</p> - -<p>Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une -histoire comme l'histoire de la <i>Luisa</i>, que les murs -de la cambuse n'aient pas d'oreilles, et que la cambusière -n'en ait pas non plus. Tout de même, à cette -heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y -aller vent arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci, -faudrait la quérir au fin fond de la baie des Trépassés! -Et, là-bas, sûr et certain que le champagne -breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!...</p> - -<p>«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron -qu'il est à sec! Il n'y a plus d'amour, alors! Ho! du -canot! holà! ho! mère Bigouden! <i>Les routes sont -bonnes!</i> Arrosez-les voir un peu, en attendant la -prochaine marée! Holà! ho!—Non, mais pige le -coup: est-elle sourde!—Mère Bigouden, bon sang! -Soif, que nous avons! Mère Bigouden!—Enfin! ça -y est, elle a <i>aperçu</i>. Hale bas le signal! Et maintenant, -Korcuff, souque un coup, mon fils! «La -série de commission à faire le plein des bidons!...» -Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?... -Attention pour la bordée!... Envoyez, maître canonnier!—Ça -n'est pas désagréable à avaler.—Et je -t'en reviens à l'histoire de la <i>Luisa</i>.</p> - -<p>«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme -tu peux compter, donc! Moi, dans ce temps-là, -j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux me -croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire! -Et j'avais mon sac à bord de l'<i>Embuscade</i>, -une canonnière dans les six cents tonnes, la plus -rouleuse que les carlingards aient jamais lancée. -Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible -que tu te figures!... Quarante degrés de chaque -bord, mesurés au «dégueulomètre» de la chambre -des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi -ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas, -crois-moi! Du vrai vinaigre, oui-da! et avec mélange -de tabac, je t'en fiche mon billet! Nous faisions -campagne dans les mers de Chine, et tu sais -ce que c'est que la mousson du nord-est, par là, -hein? L'<i>Embuscade</i> rôdait toujours quelque part du -côté de Kouang-Chô.—Kouang-Chô, tu ne connais -que ça: le patelin qu'on découvre par bâbord, -en débouchant du détroit d'Haï-Nan... Sale patelin, -d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les gargotiers -vous fricassent des chiens en place de moutons!... -Tas de voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais -dire... Ça ne fait rien: écoute voir un peu, voilà -que ça me revient.</p> - -<p>«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'<i>Embuscade</i>, -nous faisions la chasse à la contrebande des -armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se trouvait -comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon -sur le <i>Bayard</i>, venait de prendre possession -de Kouang-Chô, et que les pirates de par là-bas -canardaient nos compagnies de débarquement.—Tu -suis bien ma ligne de file?—Mêmement que les -Chinois, la première fois que l'amiral, comme je -t'explique, avait arboré le pavillon sur Kouang-Chô, -eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon, -oui! Crois-tu, hein, ces salauds-là!...</p> - -<p>«L'amiral, c'était la Bédollière.—Pas un mauvais -bougre, sûr et certain! à preuve qu'il se rappelait -très bien mon nom et qu'il me disait poliment: -«Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord -de l'<i>Embuscade</i>, en tournée d'inspection dans les -rivières.—Ça ne fait rien: écoute voir un peu:—Kouang-Chô, -n'est-ce pas? c'est une espèce d'embouchure -de fleuve, avec une barre devant, et deux -îles, une grande et une petite ... la petite s'appelle -Nau-Ohô; la grande, je ne sais plus. Tout ça est -bourré de Chinois, comme trop juste. La terre n'est -pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des -rizières en veux-tu en voilà, des arbres, de belles -routes mandarines bien pavées, des villages entourés -de jolis bois touffus, où ça sent bon la menthe. -Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du -patelin ne sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et -certain! Mais point brutaux, ni traîtres. On n'avait -jamais de batteries avec eux. Au contraire! On était -des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on -allait se promener du côté de leurs cañhas. Pour le -reste, la paire de poulets coûtait dix sous au marché. -Et, sauf l'affaire des chiens en place de moutons, -on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi -bien comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle -de pays, tout de même! Figure-toi: partout là-bas, -c'est les hommes qui cousent et qui raccommodent, -et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est -pas encore ça que je voulais dire. La seule chose -qu'il faut que tu te rappelles, c'est que ces Chinois-là -et les pirates, ça faisait deux.</p> - -<p>«Les pirates,—des Pavillons Noirs, autant dire,—ils -venaient de l'intérieur. Et les Chinois de la côte -en avaient une sale peur, je te promets! Tout de -suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois -bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire -de «raisonner» les autres; et, du même coup, ils -nous descendirent quelques sentinelles et une demi-douzaine -de permissionnaires isolés. La petite -guerre, quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors, -pour les attraper, ces pirates-là, ça devint la croix -et la <i>baleinière</i>! Les hommes des villages n'osaient -pas nous donner le moindre tuyau;—tu comprends, -rapport à la broche!—Et l'embêtement des embêtements, -c'est que nous étions canardés par des -flingots de premier brin ... et ce que ça grêlait! tu -n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans -chaque escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la -bonne poudre au nez comme si «que ç'aurait été» -du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à répétition -durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens, -enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part -cachés, des magasins qu'on ne savait pas, des magasins, -pour sûr! mieux remplis que «les ceux de» -la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi -donc! Oui bien! Comme je te dis!</p> - -<p>«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça -n'était pas du tout des flingots de sauvages. Misère! -ça n'y ressemblait pas, de près ni de loin! Nos mousquetons -à nous, tiens! nos «cavalerie 92»—eh -bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote. -Oui, matelot! Eux, ils avaient des Mauser, des -Mannlicher, des Winchester, et tout le tremblement -de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les -Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier, -quoi! Et toute cette saleté-là approvisionnée à -cinq cent mille millions de coups, pour le moins. -Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas -catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que -les bougres se ravitaillaient par transports maritimes, -juste même chose comme font les gens -honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'<i>Embuscade</i> -croisait du Tonkin à Canton, et mon sac à bord.</p> - -<p>«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé? -Alors ... à la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils -n'ont pas une vraie contenance, autant dire... Ça ne -fait rien! on en boira deux!... Mère Bigouden! Ohé!... -non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien: -écoute voir un peu...</p> - -<p>«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande -d'armes par voie de mer. Et l'<i>Embuscade</i>, donc, -n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui? tu crois -ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police -de la côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la -faire dès le retournement de la mousson: fin mars. -Depuis lors, donc, nous la faisions. Et, commencement -de mai, après quarante et des jours de bordées -en zigzags, nous n'avions pas mis la patte sur la -moitié d'un flingot, ni sur le quart d'une cartouche!</p> - -<p>«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me -croire: de Moncay à Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao, -partout, enfin, quoi! nous avions bien arraisonné -plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là, -la gueule enfarinée ne disait pas grand'chose -d'honnête! Tout de même, à leur bord, pas -plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien, -rien de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs, -tous innocents comme l'enfant qui vient de naître. -Et pendant ce temps-là, à terre, les mitraillades -continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral, -chaque fois que nous repassions à portée de signaux -de son <i>Bayard</i>, il nous hélait comme ça d'un air ... -d'un air d'en avoir deux ... deux guère plus satisfaits -l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les -compagnies de débarquement en étaient à enterrer -des cinq et des six hommes par semaine! Moi, tiens! -rien qu'à suivre ma part d'enterrements ... une fois -sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais -devenir enragé.</p> - -<p>«Mais plus enragé que moi, il y avait le <i>pacha</i> de -l'<i>Embuscade</i>: un chic petit bougre de lieutenant de -vaisseau,—Marcassin, qu'on l'appelait;—un bon -homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une -soupe au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la -noce, dans tout ce fourbi vaseux!</p> - -<p>«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait, -pas moins; et, dame! c'est rognant d'avoir les reins -cassés, rapport à une poignée de sales magots qui se -fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée -de salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots. -Et, ensuite, des magots qui se fichent de votre -fiole, non! il y a de quoi vous tourner les sangs en -jus de coco! Aussi, ce pauvre <i>pacha</i>, les nuits que -j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer -comme un païen, en rêve, et engueuler les magots, -les flingots, les salapiots et le reste. Et il jurait sec -cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!—qu'il -criait;—assassins! sauvages!» Puis des -bouts d'histoires pas trop claires que des fois je -crochais au vol: «Vessies!... lanternes!... tasses -à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom -d'un nom d'un nom d'un nom!...» Et il tapait du -poing dans la muraille, que la tole en sonnait comme -une peau de tambour.</p> - -<p>«Mais nous autres, de l'<i>Embuscade</i>, on n'était pas -moins sous-venté, avec toute la toile en ralingue. -Les jonques, on les visitait toujours par douzaines -de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte. -De cette allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer -jusqu'au jugement dernier sans changer d'armures!</p> - -<p>«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur -mer,—que tu dis—il n'y a pas que des jonques: -il y a encore des vapeurs et des voiliers, aussi donc! -et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des -rafiots!»</p> - -<p>«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là, -de Canton au Tonkin, il n'y en avait pas; ni des -comme ci, ni des comme ça; excepté quatre patouillards; -mais quatre patouillards bien nets et bien -honnêtes, bien vus, bien connus: deux Français et -deux Norvégiens, qui tous quatre faisaient le grand -cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong... Tiens, je -me rappelle leurs quatre noms: le <i>Cua-Cam</i>, le -<i>Dap-Cau</i>, le <i>Donebrog</i> et le <i>Haï-Dzuong</i>... Tu vois -qu'ils étaient repérés! Et, en plus, ils chargeaient -toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à Hong-Kong -pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas -moyen qu'ils auraient fait du louche. D'ailleurs, par -acquit de conscience, nous les avions déjà surveillés, -sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te -rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande, -tout ce que nous avions croché, c'était peau de balle, -balai de crin, et crains les requins si tu es marin!</p> - -<p>«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà -que ça vient!</p> - -<p>«Un soir, tout justement dans ce commencement -de mai que je te disais, l'<i>Embuscade</i> avait mouillé -devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao? la petite -île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de -cet endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps -d'autrefois... Donc, comme ça, nous venions de -laisser tomber un pied d'ancre..... Je me rappelle -bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord, -vingt-six, tribord!»</p> - -<p>«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit -vapeur, qui débouche du nord, et qui passe à terre -de nous, en saluant du pavillon ... tricolore, ce pavillon: -français. Je le regarde, je le reconnais: le <i>Dap-Cau</i>... -un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait -son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong. -Rien à dire à ça, naturellement ... sauf tout de même -que, Weï-Tchao, il n'avait rien à y faire, sûr et certain... -Nous, on avait déjà rompu des postes de -mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà -le <i>Dap-Cau</i> qui sort sa yole et qui l'arme. Je me -dis: «Ce client-là a quelque chose de pas ordinaire -à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire -marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus -pour la rigolade ... et ça ne relâche pas non plus -pour seulement brûler son cardiff... Dame! les pointus, -c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras -d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand -ça n'est pas Marianne qui paie...</p> - -<p>«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je -descends l'échelle et je tends la tire-veille au type -qui venait. Ce type, j'ai à peine le temps de regarder -ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis, il -grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il -demande: «Le commandant?» tout ça, avant que -le maître de quart ait seulement fini de crier: «Sur -le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine -au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un -grand petit gars maigre, le nez en bec de cormoran, -les joues creuses, les yeux noirs comme charbon, -la moustache et le bouc blancs comme neige ... -figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet -pointu, tordu, kif-kif la corne du Maudit! Tu -vois ça d'ici.</p> - -<p>«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment, -voilà le pacha Marcassin qui s'amène. L'autre le -salue. Et ils commencent à causer: «Commandant,—qu'il -dit, l'autre,—je suis le capitaine du <i>Dap-Cau:</i> -Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous -servir. Et je viens vous dire une bonne chose à propos -de la contrebande des armes que vous êtes -chargé de réprimer...»</p> - -<p>«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain! -Matelot, vrai! après avoir entendu ça, j'aurais donné -quatre quarts de vin pour entendre la suite! Mais va -te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait le -Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la -dunette... Alors j'ai eu une riche idée: par veine, -«c'était moi que j'étais chargé» de fourbir à clair le -panneau de cuivre au-dessus du salon du commandant; -donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon -fourbissage en deux temps, j'ôte mes souliers, rapport -au bruit, et je galope ... le panneau de cuivre, -par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me mets -à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je -saisis le principal:</p> - -<p>—Commandant,—qu'il dégoisait, le capitaine -du patouillard,—toute la contrebande d'armes et de -munitions que vous n'avez pas encore pu surprendre -passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez -à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même -dans les ports du nord; le plus habituellement -à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille à -Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne -d'ailleurs ne le soupçonne; et personne n'y -peut rien, vous et votre amiral moins encore que -les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la <i>Luisa</i>, -qui bat les couleurs allemandes,—les couleurs -impériales!—vous ne l'ignorez pas...»</p> - -<p>«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage -m'en tomba des pattes! La <i>Luisa</i> malheur! Sûr et -certain que nous la connaissions: une espèce de -yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait -effectivement pavillon prussien,—pavillon de -guerre, s'il te plaît!—rapport que le propriétaire -était quelque chose comme une grosse légume dans -la Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire. -Tellement, qu'il nous avait même fait sa visite officielle, -dans une belle vedette à pétrole, avec flamme -arborée devant et grande enseigne arborée derrière!</p> - -<p>L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait -faire le long de la côte. Tu la vois d'ici sans -lunette, cette hydrographie: pour une chouette -hydrographie, c'était une chouette hydrographie! -Oui, mais ça n'empêchait pas: de ce coup-là, le -pacha Marcassin ne disait plus rien. Pour un homme -empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il -y avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place: -quoi que tu aurais fait? arraisonner la <i>Luisa?</i> navire -allemand, navire neutre?... non! mais, des fois? -tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise, -vieux! Et les histoires de neutralité, je t'en souhaite! -Riche poisse, va! quand on y fourre un doigt, -on est salement englué, tu peux me croire!... Il -savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de -mon panneau: pas fier, je te jure!... je l'entendais -jurer entre ses dents,—les mêmes jurons que la -nuit, en rêve:—«Assassins!... cannibales!... mais -le cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux? -c'était vrai, ce qu'il avait dégoisé, le type du <i>Dap-Cau:</i> -cette contrebande-là, personne n'y pouvait -rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait -plus qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates -massacrer nos sentinelles...</p> - -<p>«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale -idée dans la caboche... Tout à coup ... qu'est-ce que -j'entends? une espèce de gloussement, même chose -le gloussement des poules!... Je regarde,—épaté, -tu penses!—et je vois le Napoléon Corti qui riait... -Oui, mon fils, il riait, cet homme! mais, par exemple, -d'un drôle de rire, je te promets! d'un vrai rire sauvage, -d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus, -des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent -en rond par terre, à douze, quinze, vingt, les nuits -de pleine lune, pour rire tous ensemble... <i>Êêêê!... -hah! hah! hêah!...</i> Il riait pareil, le Corti, oui! à -preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet -comme le vent secoue les flammèches d'un canot -à vapeur!... Il rit une bonne minute. Le pacha, ahuri, -en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la fin, -le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha, -il lui parle à l'oreille,—bas, bas, bas:—«Commandant...» -Et, moi, voilà que je n'entends plus -rien, pas un fifrelin!</p> - -<p>«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour -la dernière bouée!... Une heure après sa visite, le -Napoléon Corti avait regagné son <i>Dap-Cau</i>. Une -autre heure après, le <i>Dap-Cau</i> avait appareillé. -Et, quelques autres heures plus tard, nous, on appareillait -aussi, dans la nuit. Et du nord, qu'on fit -comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin, -Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions.</p> - -<p>Le <i>Dap-Cau</i> y était déjà, tu devines! venu de son -côté, et mouillé sur une ancre qu'il tenait à long pic, -la chaîne garnie au guindeau—comme font les -bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout -prêts à déraper et aller de l'avant au premier signal.</p> - -<p>«Notre <i>Embuscade</i>, elle, mouille tout de bon, très -loin du <i>Dap-Cau</i> ... très loin au large... Tu suis la -ligne de file? On était chacun de son bord, à la part... -Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir l'air!... Bon, -ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite:</p> - -<p>«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage -avait dîné; on allait ramasser les plats. Depuis le -matin, le pacha se balladait sur la passerelle, de -tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre -coups doubles<a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>, le maître de quart siffle pour les -plats, et le clairon s'en va décrocher son instrument: -tu sais qu'une fois les plats ramassés on -sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le -même moment, patatras! le pacha dégringole de la -passerelle, quatre à quatre, et vlan! il saute sur -le clairon: «Clairon!—qu'il y commande,—clairon: -la charge! sonnez la charge, je vous dis! -tonnerre de tonnerre!» Il avait sa voix des coups -de typhons, une sacré sale petite voix, je ne te dis -que ça! Le biniou comprit tout de suite que ce n'était -pas le moment de réclamer pour du lard salé: il -sonna sans faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne -parlait pas: ce n'était pas le moment non plus. Et -ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous -entendîmes le <i>Dap-Cau</i> virer sa chaîne...</p> - -<p>«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard -appareilla. Sûr et certain, nous y avions donné le -signal avec notre charge. Moi, qu'est-ce que je fais? -je saute sur le bastingage... Et—attention, Korcuff!—j'aperçois -... quoi?... la <i>Luisa!</i> la <i>Luisa</i> qui débouquait -de la pointe est!... C'était rudement calculé, -tout ça, matelot! Et je peux te le dire: le petit -pacha Marcassin, il savait apprécier les distances! -si juste ... quoi!... que la <i>Luisa</i>, entrant en rade, et le -<i>Dap-Cau</i> sortant, se croisèrent exactement par notre -travers... L'<i>Embuscade</i>, quand l'accident arriva, -n'était pas à deux encablures de distance...</p> - -<p>«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ... -un sacré accident, même!</p> - -<p>«Figure-toi, je te dis!... comme le <i>Dap-Cau</i> et la -<i>Luisa</i> donnaient à contre-bord ... le <i>Dap-Cau</i> ... -crac!... il se cassa quelque chose dans le gouvernail ... -quelque chose de grave, même: la barre vint -toute à droite et resta bloquée... Le <i>Dap-Cau</i>, qui -ne gouvernait plus, tomba brusquement sur tribord ... -et tapa en plein dans la <i>Luisa</i>!... si tellement -en plein qu'il la coupa par le milieu, net!</p> - -<p>«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en -deux: ça crie comme une bête qu'on écrase: <i>Cri!... -cri!... cri!...</i> un tout à fait drôle de bruit!...</p> - -<p>«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps...</p> - -<p>«Ma Doué! non! Nous autres de l'<i>Embuscade</i>, -nous avions notre canot amené. On sauta quatre -hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de -temps de reste. Les deux moitiés de la <i>Luisa</i> coulaient -déjà, et on voyait la cargaison qui s'éparpillait. -Ah! mon pays! cette cargaison, quelle boutique!... -De quoi remonter un arsenal, oui!... Des -flingots, des flingots et des flingots, voilà ce que -c'était! J'en ai repêché deux caisses qui flottaient, -rapport à des tonneaux vides qui s'étaient emberlificotés -avec... Si «que tu aurais» vu la binette -aux Pruscos, à ce moment-là!... parce que les -Pruscos aussi, on les a repêchés. Je ne sais fichtre -pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha -qui a donné l'ordre. On a obéi.</p> - -<p>«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha -Marcassin leur z'y a parlé en allemand, aux Pruscos. -Et je ne sais pas quoi qu'il leur a dit. Mais, plus tard, -nous les avons débarqués tous à Macao. Et ils sont -devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi -itou ... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, -de ces Pruscos! Et, à Hong-Kong, le plus tordant -c'est que les journaux angliches, aussi donc, ils -imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre -de la <i>Luisa</i>.» Paraît qu'elle avait sombré quelque -part, on ne savait pas où, en pleine mer, cette -pauvre <i>Luisa</i>! dans un cyclone, probable... Et pas -un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur -de te le dire! A preuve que ça figure officiellement, -au jour d'aujourd'hui, sur toutes les <i>estartistiques</i> du -Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers de Chine; -la <i>Luisa</i>, yacht à vapeur: <i>perdu corps et biens!</i>»</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Midi,—quatrième heure du <i>quart</i> de 8 heures à 12 heures,—est -<i>piqué</i> par les cloches de bord en quatre doubles tintements.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LINVRAISEMBLABLE_RATIERE" id="LINVRAISEMBLABLE_RATIERE">L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE</a></h3> - -<p class="quotr"><i>à Paul de Cassagnac.</i></p> - -<p class="p2">—Hissez les couleurs!...</p> - -<p>A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua -dans la brise. Par tribord, la côte marocaine blanchissait -d'écume. La houle dure de l'Atlantique secouait -violemment le croiseur, et des nuages d'embrun -volaient, drus comme grêle.</p> - -<p>—C'est cette goélette, à trois quarts devant! -Encore un contrebandier, sûr et certain!... Prévenez -l'officier canonnier!... et faites armer le 65 du gaillard!... -Un coup à blanc, d'abord, hein!...</p> - -<p>Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre -commandant, à nous cramponner aux rambardes -du banc de quart.—Le <i>Copernic</i> tanguait bas.—A -deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte -fuyait grand largue, toutes voiles dessus. La -«visite» d'un croiseur français lui souriait assez -peu, cela se voyait...</p> - -<p>Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. -Le coup de semonce fut plus heureux. L'obus, -bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard, à cent -mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la -goélette lofa, mit en panne, montra son étamine. Et -Férald jura de plus belle: l'étamine était blanche -et bleue,—portugaise,—neutre.</p> - -<p>—Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... -Portugais comme moi, oui! et bourré -d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban! -pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre -la marchandise!... Allons, demi-tour! revenez en -route!...</p> - -<p>Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.</p> - -<p>Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le -banc de quart dans l'espoir chimérique de ce miracle, -toujours attendu, jamais réalisé: une distraction,—en -temps de blocus!—désabusés, nous -regardions piteusement la goélette, dont le vent -gonflait derechef les voiles rousses, et aussi la mer -moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos pieds, -sous la passerelle, le pont du <i>Copernic</i>, ruisselant -du lavage matinal. Les matelots, jambes nues, faubert -au poing, piétinaient dans l'eau savonneuse...</p> - -<p>Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau -avant, un canonnier chef de soute venait de surgir, -brandissant à bout de queue un rat capturé:</p> - -<p>—Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où -çà qu'il est, le maître-commis? j'ai droit à la -double!</p> - -<p>De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, -les chasseurs de rats gagnèrent la double,—la -double ration de vin: deux quarts de litre au -lieu d'un.—Vénérable tradition, qui remonte au -premier amiral connu, Noé.</p> - -<p>Le maître-commis ratifia donc:</p> - -<p>—Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en -voir le cambusier, et dis-lui z'y, mon fils!...</p> - -<p>Le commandant, son humeur adoucie, avait -suivi la scène:</p> - -<p>—De mon temps—murmura-t-il, dédaigneux,—il -fallait plus d'un rat pour mériter la double!...</p> - -<p>Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup -de roulis, et nous parla du haut de ses trente ans de -mer:</p> - -<p>—Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à -bord de la <i>Cérès</i>, une frégate à voiles devenue transport -de bagnards. Nous «faisions» la Nouvelle-Calédonie, -par Bonne-Espérance à l'aller, et par -Magellan au retour... C'étaient des navigations, je -vous prie de le croire!... Or, la <i>Cérès</i> était une vieille -baille, usée jusqu'aux couples, et les rats y foisonnaient. -Songez que pas une porte de soute ne fermait -et que toutes les cloisons ressemblaient à des -écumoires! Un beau matin, voici qu'on découvre -un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du -coup, l'officier en second entre en fureur:</p> - -<p>«—Demain,—décrète-t-il,—toute la journée, -du branlebas du matin au branlebas du soir, chasse! -Et la double à tout homme qui apportera six cadavres -au maître-commis!</p> - -<p>«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y -eut de pièces au tableau, ce soir là?—Six cent -soixante-douze.—Parfaitement! Six cent soixante-douze -rats massacrés du lever au coucher du soleil. -Cent douze demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit -litres de vin au gouvernement.</p> - -<p>«L'officier en second s'effara:</p> - -<p>«—Vingt-huit litres!—répétait-il.—Vingt-huit -litres!... Mais ces bougres-là vont nous vider -la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement deux fois -plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais -mettre bon ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! -mais il faudra montrer douze rats au lieu de -six pour avoir droit à la double!...</p> - -<p>«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme -disent les vieux mangeurs d'écoutes. Mais va te -faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait plus de -mille rats sur la dunette!</p> - -<p>«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:</p> - -<p>«—Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est -pas possible! Ils les élèvent exprès, leurs rats! Ils -en ont des réserves, des parcs, des haras! Ça ne se -passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries -m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un -équipage saoûl du jour de l'an à la saint-Sylvestre... -Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, ni -dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! -qu'il faudra m'aligner avant de passer à la cambuse! -Et nous verrons bien!...»</p> - -<p>«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve -pas dans une seule caisse à farine!... ni même dans -plusieurs ratières perfectionnées... Vous savez, d'ailleurs, -comment nos matelots chassent: à coups de -corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!—Trente-six -rats!... Au souper suivant, il n'y eut plus -que cinq hommes à boire la double. Et, le soir -d'après, deux seulement.—Les rats devenaient -méfiants: trois hécatombes successives avaient -semé partout la terreur.—Bref, le surlendemain, -un seul vainqueur se présenta pour remporter la -palme: un nommé Chouf, calier. Il apportait ses -trente-six rats, proprement amarrés par la queue -tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but, -non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,—pour -en ressortir, vingt-quatre heures plus tard, le -même cercle de barrique en main, pareillement -garni!—Et c'est ici que l'aventure devient épique: -«Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, -attrapa quotidiennement ses trois douzaines de rats, -sans y manquer un jour! Le fait, j'en conviens, est -invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le -témoin, plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... -Chouf, calier, était un gaillard absolument quelconque: -ni grand, ni petit, ni bête, ni malin; au -demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, -discipliné, propre ... mais rien du héros. Œxmelin -n'avait pas passé par là, ni Fenimore Cooper: -Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier... -Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce -pêcheur de sardines, né natif de Plougastel ou de -Concarneau, réitérait sept fois par semaine, indéfiniment,—infailliblement! -un exploit dont Bas-de-Cuir -eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.</p> - -<p>«La <i>Cérès</i>, cependant, «embraquait sa latitude.» -Un matin, on jeta l'ancre devant Sainte-Hélène -J'étais précisément en train de calculer, ce matin-là, -qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une -double valant trente-six rats, Chouf, au bout de -l'an, aurait presque bu son hectolitre, et tué sa mille -quatre-vingt-quinzième douzaine, mathématiquement ... -quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du -bord piquait les trois coups doubles d'onze heures, -de boucler mon sac sans trop lambiner et de transborder -avant midi sur la <i>Junon</i>, qui par hasard se -trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était -de faire valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient -pas des valses lentes.</p> - -<p>«Deux draps de hamac, attachés par les coins, -me servirent de malle. Tout fut tôt emballé. J'avais -déjà un pied dans le youyou de ma nouvelle frégate, -quand, tout à coup, je me frappai le front, et -je regrimpai quatre à quatre l'échelle de la <i>Cérès</i>: -Chouf et ses rats m'avaient trop intrigué! je ne voulais -pas quitter Chouf sans que Chouf et ses rats -m'eussent donné le mot de leur énigme.</p> - -<p>«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis -sur une glène de filin, chiquait.</p> - -<p>«—Chouf!—dis-je,—je débarque. On a été -des amis, nous deux, pas? Eh bien! Chouf ... dites-moi, -avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi comment -vous faites pour attraper vos rats?...</p> - -<p>... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et -un triomphal sourire lui fendit les joues jusqu'aux -oreilles.</p> - -<p>«—Ça, lieutenant,—prononça-t-il,—c'est mon -secret! le secret à Chouf!</p> - -<p>«—Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? -à moi, l'aspirant de détail? à moi qui fous le camp -tout de suite sur cette saleté de <i>Junon</i>, pendant que -vous allez continuer de vous la couler douce à bord -de notre peau-fine de <i>Cérès</i>?</p> - -<p>«Il s'attendrit:</p> - -<p>—«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de -même vrai, lieutenant, ce que vous dites!... Alors ... -écoutez voir ... non! parole de parole! je ne peux -pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour -d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se -reverra, moi z'et vous, malin qui sait où ... foi de -Chouf! lieutenant, je vous dirai.</p> - -<p>«Et, solennellement, la main levée, il cracha -noir: il chiquait, Chouf.</p> - -<p>«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait -en 69. Mon histoire est plus vieille que vous trois, -hein? Elle avait trente-huit ans, tout juste, quand -notre <i>Copernic</i>, l'hiver dernier ... le 20 décembre, si -j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à -Brest, pour se carèner. Or, ce même 20 décembre, -vers cinq heures du soir, comme je quittais le bord -après l'accorage, voilà que je croise, près de la porte -Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux -comme moi, du travail.</p> - -<p>«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement -sur moi, bras ouverts:</p> - -<p>«—Commandant! commandant!... c'est vous, -aussi donc?... Ah! ma Doué! ma Doué Benodet!... -Je suis Chouf!</p> - -<p>«Je me souvins tout de suite:</p> - -<p>«—Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la -<i>Cérès?</i>.... (Vous savez s'ils aiment qu'on leur parle -du vieux temps!) Chouf de la <i>Cérès!</i>... Chouf qui -attrapait les rats!...</p> - -<p>«Il s'épanouit:</p> - -<p>«—Oui! commandant!... Vous vous rappelez -bougrement, tout de même!... vous vous rappelez -les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez -voir ... que je vous dise comment je les attrapais, -ces cochons de rats!...</p> - -<p>«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, -comme si la vieille <i>Cérès</i> eût été encore là, mouillée -hors de la digue, et ses belles grandes voiles larguées -en bannières!</p> - -<p>«—Dis voir, Chouf?</p> - -<p>«—Voilà, commandant! C'était une fameuse -manigance, pour sûr! Personne n'a jamais trouvé -ça, allez! Sur la <i>Cérès</i>, le coq mettait toujours du -lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», -un peu moisi ... pas mauvais tout de même ..... -vous vous rappelez ça, aussi donc?... Moi, Chouf, -à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais -comme ça, dans ma falle..... C'était pour les rats, -vous me comprenez.....</p> - -<p>«—Tu avais des pièges, alors?</p> - -<p>«—Des pièges? que non point!... Espérez un -peu... La nuit, quand on avait fait branlebas, je crochais -en premier mon hamac; et, quand tout chacun -s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... -sauf votre respect ... jusque dans la soute à biscuits ... -cette soute, elle avait une porte ... une porte -pas bien fermée...</p> - -<p>«—Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient -toujours...</p> - -<p>«—C'est la chose exacte, commandant!... Moi, -qu'est-ce que je faisais, dans la soute? Je me collais -mon lard entre les dents, et puis, à plat pont! -sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! -vous pensez que les rats n'étaient pas longs à -venir! Du bon vieux lard qui puait fort, voilà leur -affaire! Le temps de compter: <i>a, b, c, d, deux! -a, b, c, d, quatre!</i> je sentais des régiments de sales -pattes qui me grattaient les bras, les jambes, le -ventre et tout... Parce que la soute, comme bien -juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru -dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... -Tout de suite les rats me grimpaient sur le nez, -sur les yeux... Et ils crochaient dans le lard... -Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au -moins six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, -crac!... j'en empoignais trois de chaque main... A -preuve que, cinq ou six fois ces vermines m'ont -mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça -ne faisait rien: trois de chaque main, je comptais -six. Et, ces six-là étranglés, vlan! re-sur le dos! et -j'attendais les autres. Ils revenaient forcément: -rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois -douzaines, aussi donc!»</p> - -<p>«Le commandant Férald s'interrompit net, prit -ses jumelles, fouilla la brume: les lames déferlantes -piquaient l'horizon de points blancs, pareils, -tout à fait, à des voiles...</p> - -<p>«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le <i>Copernic</i>, -brutalement jeté dans un creux de la houle, -roula bord sur bord, et gémit.</p> - -<p>—«Rien! naturellement!... pour changer!... -Ah! ils la connaissent, ils sont loin, les marchands -de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez pour -aujourd'hui!... Au revoir!...</p> - -<p>Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:</p> - -<p>—Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu -comme un ver au fond de sa soute obscure? ce -Chouf qui fait le mort, et qui sent sur toute sa chair, -sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement -des pattes griffues, le souffle chaud des museaux -visqueux, la mêlée abominable des gueules affamées, -bavantes, puantes?...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="AMBASSADEUR" id="AMBASSADEUR">108, LE DUC, AMBASSADEUR</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>au comte Charles de Polignac.</i></p> - -<p class="p2">—108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu -de bois!... C'est-il que tu as été promu sourd, à -cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc de ton -trou, bougre de semble-calfat!...</p> - -<p>108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier -breveté, cumule, à bord du croiseur de -la République la <i>Pensée</i>, diverses fonctions, toutes -de confiance, lesquelles du matin au soir et du -soir au matin, le promènent au pas gymnastique -dans tous les coins et recoins du bâtiment.—108, -Le Duc, chef de la soute à munitions des -pièces de 100 millimètres T. R. tribord milieu, -briquait dans l'instant le bouchon autoclave de -ladite soute;—mais, au beau milieu de ce briquage, -voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance -du lieutenant de vaisseau Villiers, est -requise sur le pont arrière.—Et 108, Le Duc, se -précipite:</p> - -<p>—Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?</p> - -<p>Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup -de coude charitable, lui ferme la bouche. 108, Le -Duc, se fige brusquement dans la position réglementaire:—les -talons à peu près joints, la main -droite esquissant le geste d'ôter le bonnet de travail:</p> - -<p>—A vos ordres, cap'taine!...</p> - -<p>L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau -Villiers est venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre -de son matelot. Même, il a oublié de mettre sa -casquette!... Et le soleil tape! On est en rade de -Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à -la rade de Brest, aussi donc!...</p> - -<p>—Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin -de toi ... viens dans ma chambre...</p> - -<p>Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... -Sainte Anne d'Auray!... Ça, par exemple! c'est -intéressant, oui!</p> - -<p>Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir -de poche,—108, Le Duc, et monsieur Villiers.—L'officier -s'est assis sur l'unique chaise et plante -son regard droit dans les yeux du matelot, debout -devant lui:</p> - -<p>—Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... -et tu descendras à terre ... par le canot qui va chercher -les cuisiniers, à 2h.30...</p> - -<p>—Oui, cap'taine...</p> - -<p>—Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la -rue Parallèle? la première après le quai?</p> - -<p>—Je sais, cap'taine...</p> - -<p>—Bon!... A main gauche ... en partant de la cale -des canots ... il y a une grande maison de bois, peinte -en rouge ... une ancienne maison turque... Tu trouveras...</p> - -<p>—Je trouverai, cap'taine...</p> - -<p>—Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison -de monsieur Erizian l'armateur... Tu entreras -par la porte de service. Il y aura probablement un -cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... -un domestique tout rouge et tout doré, avec des -ribambelles de pistolets et de yatagans?...</p> - -<p>—Je connais, cap'taine...</p> - -<p>—Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... -madame! pas monsieur!...</p> - -<p>—Oui, cap'taine...</p> - -<p>—Maintenant... écoute le plus difficile... Quand -on t'aura introduit, tu diras à madame Erizian que -tu viens de ma part... Et tu lui donneras cette lettre ... -celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse sur -l'enveloppe:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 3em;"><i>Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne.</i></span><br /> -</p> - -<p>—Je vois, cap'taine...</p> - -<p>—Bon!... Ce n'est pas encore tout...</p> - -<p>Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. -Brusquement il se lève et pose sa main droite sur -l'épaule du matelot:</p> - -<p>—Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame -Erizian n'est pas seule ... oui: s'il y a du monde avec -elle, dans son salon ... du monde ... des amis, des -parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ... alors, -tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire, -elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! -avec la première lettre, tu lui en donneras une seconde ... -celle-ci... Tu vois? pas moyen de t'embrouiller; -sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit -du tout, pas même le nom...</p> - -<p>108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, -d'un geste lent, allonge la main vers l'enveloppe -blanche...</p> - -<p>—Attends!—fait l'officier...</p> - -<p>Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:</p> - -<p>—Il faut tout de même que je t'explique ... mon -petit... Ce n'est pas une commission ordinaire ... et -je veux que tu saches... Tu es un marin, un marin -comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser -quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, -hein?... Voici donc la chose: madame Erizian -m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un petit discours ... -oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer ... -dans une espèce de ... de cérémonie ..., -comme qui dirait ... une distribution des prix, -tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et je le lui -envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... -Et c'est madame Erizian qui sera censée -l'avoir écrit, toute seule, son discours!... Voilà pourquoi -il faut que personne ne devine ... personne ... -pas même monsieur Erizian... Tu as compris?</p> - -<p>Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. -108, Le Duc, a compris ... a tout compris!—tout, -oui: tout ce que vous comprenez vous-même.—Allons! -c'est un «bon homme,» le lieutenant de -vaisseau Villiers. Il sait dire les choses!—comme -elles doivent être dites.—C'est bougrement vrai, -aussi donc, ce qu'il a raconté en commençant, on est -d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le Duc!</p> - -<p>—Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! -Excusez maintenant, donc: je vais me mettre en -tenue.</p> - -<p class="p2">Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand -sac un tricot neuf, et il déplie une chemise à col bleu, -miroitante.</p> - -<p>—C'est-il que tu vas à la noce?—demande le -caporal d'armes, qui rôde autour des sacs pour ramasser -les effets à la traîne.</p> - -<p>—Un peu!—affirme Le Duc.—Et pour une -noce où il y a des binious, ça sera une noce où il y -a des binious, cette noce-là! des binious, je te dis, -comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!</p> - -<p>A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: -la houle est creuse. D'un bond, 108, Le -Duc, embarque sans dommage. Au hublot le plus -proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers -apparaît:</p> - -<p>—Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!</p> - -<p>—As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il -faut dans mon bonnet!</p> - -<p>Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée -jusqu'aux sourcils. De toute antiquité, les -bonnets bleus à pompon rouge servent de portefeuilles -aux matelots: il y a là-dedans une place -excellente pour les lettres, entre le drap feutré et -la doublure de toile à voile...</p> - -<p class="p2">Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil -confine les Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. -La rue Parallèle est déserte comme un Sahara. Et -le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du palais -de la Belle au Bois Dormant...</p> - -<p>108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très -long temps s'écoule. Enfin le cavas prédit apparaît.</p> - -<p>—Madame Erizian?</p> - -<p>—<i>Evet, effendi!</i></p> - -<p>108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil -est suffisamment clair. Et le col bleu emboîte le pas -derrière la livrée cramoisie.</p> - -<p>Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; -un corridor; un escalier; deux antichambres.—Les -vieilles bicoques turques sont compliquées.—Un -salon, enfin! très luxueux, avec profusion de -belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands -vases pleins de fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça -doit être dans ce genre-là, chez Fallières...»</p> - -<p>Et au milieu de ce salon, une dame.—Une dame -très jolie. 108, Le Duc, l'apprécie telle du premier -regard.—Qu'on en juge plutôt: des yeux grands -comme des écubiers, des cheveux couleur de filin -neuf!... Grosse comme deux liards de beurre, par -exemple! et fragile comme une poupée de porcelaine!... -108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit -pas d'y aller comme à l'abordage, sur la dame: on -la casserait!...</p> - -<p>Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. -Elle attend. Elle est seule. 108, Le Duc, vérifie d'un -coup d'œil ce point essentiel.</p> - -<p>—Madame,—dit-il, vite, sans préambule,—c'est -mon officier qui m'envoie ..., monsieur Villiers, -vous savez... Il m'a dit de vous donner ça ... (108, Le -Duc, baisse la voix...) et puis ... pour seulement si -que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... -ça encore...</p> - -<p>La dame, brusquement, est devenue rouge ... -rouge comme le battant du pavillon des dimanches!... -108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:</p> - -<p>—C'est la chose de votre discours, vous savez! -ce discours pour cette affaire ... comme une distribution -des prix!... Ne vous troublez pas, madame! -monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai -rien à personne, allez! pareil si que je serais muet, -sûr et certain! Vous pouvez avoir confiance!</p> - -<p>Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. -La dame, qui commence à sourire, regarde le matelot:</p> - -<p>—J'ai confiance,—dit-elle d'une gentille voix -douce;—j'ai pleine confiance ... monsieur Le Duc ... -car vous êtes monsieur Le Duc, n'est-ce pas?... Le -capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent ... -je vous connais très bien!...</p> - -<p>Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à -cette jolie dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut -pas dire non: c'est poli!... c'est honnête!...</p> - -<p>—Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de -porto?... Je ne vous offre pas de thé, parce que les -marins ne l'aiment pas toujours, n'est-ce pas?... -Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?... -Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais -vous servir... Vous avez au moins cinq minutes?... -Nous allons causer de votre navire! vous l'aimez, -vous aussi, cette belle <i>Pensée</i> toute blanche? le -capitaine Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... -et je sais que vous vous entendez parfaitement, vous -et le capitaine ... alors, vous devez avoir les mêmes -goûts...</p> - -<p>—108, Le Duc, confortablement calé au plus -profond d'une large bergère, et son verre à porto -dans sa main, se sent tout à fait à l'aise.—Ça n'est -pas intimidant, une dame comme ça: point fière, -et qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.—Et -108, Le Duc, parle. Il bavarde même, ravi d'être -écouté, approuvé, compris. Il raconte les histoires -du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt, très -enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il -se lance dans les confidences dernières: il nomme -sa promise, la belle Jannik, celle de Landévennec, -avec qui on se doit accorder, sitôt retour de campagne... -Et il énumère en grand détail tous ses plus -chers projets d'avenir.—La dame, elle, tout de bon -intéressée, répond, réplique, questionne, conseille. -Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a cependant -pas perdu la notion des justes mesures. Une -visite, même très cordiale, on ne peut pas l'allonger -au delà des limites qu'impose le savoir-vivre. On a -beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne -serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, -se lève au moment correct, et prend congé dans les -formes:</p> - -<p>—Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur -de vous dire adieu ... avec le respect que j'ai... -Mais pour monsieur Villiers, aussi donc? vous avez -des choses à y faire dire?...</p> - -<p>Pour monsieur Villiers?—Madame Erizian, prise -au dépourvu, hésite... Pour monsieur Villiers ... des -choses?—Hélas! ces choses elles seraient trop, -sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian -se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,—avec -une nuance de regret dans sa voix chaude:</p> - -<p>—Mon Dieu ... rien.</p> - -<p>108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,—compris -encore,—tout compris.—Et il salue:</p> - -<p>—Alors, madame ... à vous revoir!...</p> - -<p>Mais madame Erizian l'arrête:</p> - -<p>—Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez -deux petites secondes... Je voudrais ... vous donner...</p> - -<p>Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça -gâterait tout...</p> - -<p>Non, non!—108, Le Duc, promptement rassuré, -respire.—Pas de l'argent! autre chose ... qu'on -peut accepter: deux pleines poignées de roses, -arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient -tout le salon...</p> - -<p>—Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, -quand il vient me voir, emporte toujours un peu de -mes fleurs ... il les aime tant ... mes fleurs ... à la -folie!...</p> - -<p>Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...</p> - -<p>—Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes -venu, c'est vous qui les emporterez!... Je vous les -donne, à vous... Et vous ferez sécher la plus belle -dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous -retournerez en Bretagne, à mademoiselle Jannik...</p> - -<p class="p2">A l'échelle bâbord de la <i>Pensée</i>, le canot des permissionnaires -accoste. 108, Le Duc, saute à bord le -premier, et, tout droit, court vers la chambre du -lieutenant de vaisseau Villiers...</p> - -<p>A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche -de la grosse gerbe:—la rose de Jannik.—Elles -sentent tout de même richement bon, ces roses-là!... -aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même... -Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, -n'a respiré ni les roses, ni la dame... Et ça doit être -vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la folie, ces -roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être -bien!...</p> - -<p>108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche -de Jannik,—et frappe...</p> - -<p>—Entrez!</p> - -<p>—C'est moi, cap'taine!... que je viens vous -rendre compte... Elle était toute seule, la dame... -Donc j'y ai remis les deux lettres ... je veux dire la -lettre et le machin ... le discours ... et alors...</p> - -<p>—Alors?....</p> - -<p>L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...</p> - -<p>—Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, -se jette à corps perdu dans le mensonge et la mauvaise -foi...) alors ... cap'taine ... elle m'a dit de vous -dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien -de l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a -donné ce bouquet ici ... pour que je vous le donne à -vous!...</p> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_CRAPULE" id="LA_CRAPULE">LA CRAPULE</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>au comte Albert de Pouvourville.</i></p> - -<p class="p2">Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four -sous le soleil perpendiculaire qui tape dur la tôle -blindée, Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, -achève l'interminable calcul des «points supplémentaires» -et des «points exceptionnels» de ses -quartiers-maîtres chefs de section. Autant de fois -(2 multiplications + 2 divisions + 3 additions) que -d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,—à -cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout -le long de ses bras, des épaules aux ongles...</p> - -<p>A la porte, on frappe:</p> - -<p>—Quatre heures moins cinq, cap'taine!</p> - -<p>—Zut!... merci!...</p> - -<p>C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, -enfile le veston jeté sur la couchette et boucle -le ceinturon réglementaire...</p> - -<p>Ça y est.—Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, -on trouvera peut-être un soupçon de brise...</p> - -<p class="p2">—Cap'taine! la machine demande à vider les -escarbilles... C'est la quatrième série qui est de -corvée...</p> - -<p>—La quatrième série aux escarbilles!</p> - -<p>Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:</p> - -<p>—Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux -escarbilles!...</p> - -<p>Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord -et de bâbord à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, -sans plus de souci des escarbilles, dont l'extraction -s'opère par l'escarbilleur électrique, sans difficulté -possible...</p> - -<p>Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur -l'avant des cheminées. Un mot très énergique,—trop!—lancé -d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à -l'oreille de l'officier.</p> - -<p>—Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...</p> - -<p>Au galop, un caporal d'armes accourt:</p> - -<p>—Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, -qui refuse l'obéissance!</p> - -<p>—Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!</p> - -<p>Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle -plaie! quelle crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement -la plus sale bête du bord... Rien à en tirer, -rien!..</p> - -<p class="p2">Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme -le cercle. Au centre de ce cercle, 464, Tiphaigne, -assis sur son derrière, oppose aux ordres les plus -formels une magnifique inertie.</p> - -<p>Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:</p> - -<p>—C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, -trois fois?... 464, voulez-vous manœuvrer le moteur?</p> - -<p>—Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,—déclare -464, Tiphaigne, d'une voix angélique.</p> - -<p>Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, -464, Tiphaigne. Imaginez une figure de demoiselle, -toute blanche et rose, avec de fins cheveux blonds, -qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et -de candides yeux couleur de ciel.—A cette figure-là, -vous donneriez le bon Dieu sans confession!—Heureusement, -Fargue connaît le pèlerin:</p> - -<p>—Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous -parle, vous pourriez peut-être vous lever?...</p> - -<p>—Oui, cap'taine...</p> - -<p>Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira -pas plus loin, c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y -trompe pas, réfléchit le temps d'un clin d'œil... -Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil -de guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce -sage? est-ce utile? La discipline y gagnera-t-elle? -L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et l'équipage -connaît Fargue:—Si Fargue fait grâce, l'équipage -comprendra très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... -qu'elle est dédain ... ou pitié...</p> - -<p>—Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça -vaudra mieux!</p> - -<p>—Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux -bien!...</p> - -<p class="p2">Chez le commandant, Fargue, pièces en main, -expose le cas:</p> - -<p>—L'homme est en prison, commandant... J'ai -jugé que le meilleur était de l'y envoyer de pied -ferme, sans insister pour obtenir l'obéissance qu'il -m'eût certainement refusée, comme il la refusait au -sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... -Responsabilité très atténuée...</p> - -<p>—Oui ... peut-être...</p> - -<p>Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:</p> - -<p>—Tout de même ... votre protégé ... il abuse un -peu!... Vous avez lu le relevé de ses punitions?</p> - -<p>—Oui, commandant...</p> - -<p>—C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, -en dix-huit mois de service!</p> - -<p>—Oui, commandant...</p> - -<p>—Et des motifs exquis! <i>Trente jours: scandale -sur territoire anglais, et avoir été ramené sans -pantalon par la police civile... Soixante jours: -dans la nuit qui a suivi le naufrage de la</i> Dordogne, -<i>ayant été chargé de préparer du vin chaud -pour l'équipage, s'est mis en état d'ivresse folle...</i></p> - -<p>—Il avait le naufrage gai, commandant...</p> - -<p>—Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! -Enfin ... puisque vous y tenez ... (le commandant -se décide à sourire...) puisque vous y tenez -beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif ... -euphémique... Ecrivez, je vous prie: <i>Retard ... indéfini ... -à exécuter un ordre...</i> Allez, Fargue ... et -dites à votre bonhomme qu'il vous doit une fière -chandelle... Biribi lui pendait au nez!...</p> - -<p class="p2">Dans le compartiment du servo-moteur qui lui -sert de prison, 464, Tiphaigne, accroupi sur une -glène de fil d'acier, médite.</p> - -<p>—Eh! là ... en bas!... 464!—la barbe grise d'un -sergent d'armes s'est encadrée dans le chambranle -de la porte étanche;—464!... Le commandant, -comme ça, il te colle trente jours!</p> - -<p>464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne -loyalement:</p> - -<p>—Pas plus?</p> - -<p>—Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te -dire, comme ça, que c'était rapport à la chose que -le commandant n'est pas méchant ... parce que -ç'aurait pu être le Conseil!</p> - -<p>—Pour sûr!—affirme 464, Tiphaigne, convaincu.</p> - -<p>Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le -contre:</p> - -<p>—Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... -Pour lors, on va pouvoir s'amuser, aussi donc!</p> - -<p class="p2">Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est -pas «amusé» encore. A deux reprises seulement, -par simple goût d'indiscipline, il a sali le parquet -d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer. Et, -à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau -canonnier, a intercédé auprès du commandant. Les -trente jours de prison sont devenus quatre-vingts -dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore -convoqué.</p> - -<p>—Fargue,—a dit le commandant,—vous êtes -bien aussi têtu, dans votre genre, que le nommé -Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors, d'épargner -jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de -nous?</p> - -<p>—C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! -Je ne crois pas d'ailleurs que l'indulgence, -même outrée, soit une méthode absolument -mauvaise...</p> - -<p>—Oh!... quant à ça ... moi non plus!</p> - -<p class="p2">Quinze autres jours ont passé.—464, Tiphaigne, -estime que l'heure a sonné des divertissements de -bon goût.</p> - -<p>Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:</p> - -<p>—Factionnaire!</p> - -<p>—Quoi c'est-il que tu veux? _</p> - -<p>—Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y -comme ça que je veux parler à l'officier de quart!...</p> - -<p>Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se -promène à son habitude sur la dunette, de tribord à -bâbord et de bâbord à tribord. Tiphaigne, encadré -de deux hommes de garde, s'avance et salue très -correctement:</p> - -<p>—Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...</p> - -<p>—Au commandant? pourquoi?...</p> - -<p>—Pour une chose ... une chose personnelle -intime... Oui bien, cap'taine!...</p> - -<p>Pour une chose «personnelle intime»? diable! -Qu'a-t-il encore inventé, 464, Tiphaigne?...</p> - -<p>—Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous -parlerez au commandant ... mais ça risque de vous -attirer des ennuis, vous savez?... Voyons: si vous -me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle -intime»?...</p> - -<p>—Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose -personnelle intime!... que ça n'arregarde que rien -que le commandant!...</p> - -<p>—Bon!... attendez!...</p> - -<p>Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.</p> - -<p>—Commandant, voilà!... j'ignore absolument -ce dont il peut s'agir... Mais vous connaissez -l'homme...</p> - -<p>—Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le -venir. Je vous promets de ne pas le manger.</p> - -<p>Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, -Tiphaigne, est entré; et les hommes de garde sont -ressortis.</p> - -<p>—Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? -pour une affaire «personnelle intime»?... nous -voilà seuls: allez-y!</p> - -<p>—Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui -de vous dire ... que «la nature humaine» ... elle a -«ses exigences»!...</p> - -<p>Ahuri, le commandant lève les sourcils,—d'une -ligne trop haut.—Tiphaigne, ravi de son effet, -poursuit sa phrase,—laborieusement composée, et -par cœur apprise:</p> - -<p>—Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la -nature!... Alors ... commandant ... comme il y a dans -les trente, trente-un jours que je suis en prison ... et -comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé -du tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, -de donner l'ordre, à deux, trois caporaux d'armes, -pour qu'ils me conduisent au b...</p> - -<p>Et il lâche le mot cru, froidement,—triomphalement.</p> - -<p>Un silence,—assez long.</p> - -<p>Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a -rien perdu de son flegme. Et il observe attentivement -le matelot,—la crapule.—La crapule, elle,—464, -Tiphaigne, comprime tout juste sa joie -orgueilleuse.—Hein!... tout de même!... il est -épaté, le vieux! et salement!... Ça coûtera ce que -ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du tafia! et du -bon! et du raide!...</p> - -<p>Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au -tour de 464, Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!—Le -commandant, calme comme bronze, -a répondu:</p> - -<p>—Je regrette!... Mais je viens de repasser dans -ma tête le règlement ... et le service des caporaux -d'armes est nettement délimité. Donc, impossible de -leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient -le droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, -je serai désavoué par l'amiral!... Je regrette!... impossible.—Retournez -en prison.</p> - -<p>Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.—Ah -bien!... il n'y a pas à dire!... il s'est richement -f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...</p> - -<p class="p2">Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue -la burlesque aventure:</p> - -<p>—Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne -l'ai pas mangé, vous voyez!...</p> - -<p>—Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, -de vous féliciter!... Vous avez été -sublime!....</p> - -<p>—Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout -ce qu'il fallait... Seulement, je me demande une -chose: à quoi bon tant de peine, et tant de diplomatie, -pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre -crapule?...</p> - -<p>—Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est -encore un homme!... donc, un homme de plus.—Qui -oserait dire de combien d'hommes nous aurons -peut-être besoin, un jour?</p> - -<p class="p2">Trois semaines ont encore passe.—Voici venue -l'école à feu trimestrielle.—L'escadre, division par -division, défile devant les éléments de grand but, -qui se découpent sur l'horizon en très lointaines -silhouettes grises...</p> - -<p>—Les hommes punis de prison,—à l'appel sur -le pont arrière!</p> - -<p>Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis -au coup d'œil ironique du commandant:</p> - -<p>—Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère -que, par exception, il ne refusera pas aujourd'hui -l'obéissance...</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?</p> - -<p>—Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et -encore?...</p> - -<p>Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le -dialogue. Et Fargue, ses jumelles aux yeux, commence -son réglage:</p> - -<p>—Huit mille six cents ... huit mille deux cents... -Feu de salve: attention! feu!</p> - -<p>464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé -sous la passerelle, au canon de 164<sup>mm</sup>, 7 bâbord. A -dix pas en arrière de la culasse, quarante cartouches -et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. -Les pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient -des parcs à la pièce...</p> - -<p>Au commandement du capitaine, le pointeur a -pressé sur la détente. Le premier coup éclate. Les -servants, à toute vitesse, rouvrent la culasse, arrachent -la douille, et lancent dans l'âme fumante le -nouvel obus et la nouvelle cartouche, apportés par -le premier couple de pourvoyeurs...</p> - -<p>—Paré! Feu!</p> - -<p>Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...</p> - -<p>—Hâââ!...</p> - -<p>Une détonation,—qui ne ressemble pas aux -détonations des canons... Un immense éclair rouge, -qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en avant... Et -quatre hommes qui s'effondrent, broyés.—La poudre,—la -sinistre poudre!—vient encore de faire -des siennes. Le quatrième coup est parti tout seul,—avant -que la culasse fut refermée...</p> - -<p>Renversé par la secousse et relevé dans la même -seconde, Fargue s'est rué du haut de la passerelle -au bas, et hurle:</p> - -<p>—Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! -jetez les cartouches à la mer!</p> - -<p>Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: -le feu du canon déculassé, en dix secondes, a gagné -le parc à cartouches. Dix autres secondes, et le feu -du parc à cartouches gagnera le parc à obus.—Or, -les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, -dix secondes encore, et le cuirassé—saute,—comme -jadis sautèrent l'<i>Iéna</i> et la <i>Liberté</i>...</p> - -<p>Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond -déjà, du plein milieu de la fumée et des flammes:</p> - -<p>—Oui, cap'taine!...</p> - -<p>La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, -qui,—pour la première fois de sa vie! -sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que lui-même -ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni -hésité, et tout de suite, et en courant,—obéit.</p> - -<p>Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc -au plat bord. A bout de bras, il brandit quatre cartouches, -d'où jaillissent quatre longues colonnes -de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les -servants, et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. -Quand l'officier arrive au canon, la dernière -cartouche est à l'eau...</p> - -<p>—Tiphaigne?</p> - -<p>—A vos ordres, cap'taine!...</p> - -<p>Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,—respectueux,—le -lieutenant de vaisseau s'arrête, et -salue à son tour:—Au bout du bras de 464, Tiphaigne, -il n'y a plus de main: il y a une chose -informe, rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.—L'explosion -du canon a fracassé les cinq doigts du -pourvoyeur.—Et c'est avec ce moignon sanglant -que 464, Tiphaigne, la crapule,—pour obéir!—a -empoigné les cartouches incandescentes.</p> - -<hr class="chap" /> - -<h3><a id="LA_BALEINIERE"></a>LA BALEINIÈRE DEUX</h3> - - -<p class="quotr"><i>au colonel L. Jouinot-Gambetta.</i></p> - -<p class="p2">—Armez la baleinière deux!</p> - -<p>Le sifflet du maître de quart appuie le commandement -d'un trille aigu, et les caporaux d'armes -galopent de la teugue à la dunette:</p> - -<p>—A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les -baleiniers deux embarquent!...</p> - -<p>Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la -course, les poulies de retour. Car la baleinière deux -n'est point encore à la mer. Elle pend au bout de ses -bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou -quinze mètres au-dessus des vagues. Et il faut -l'amener, avant de l'armer.</p> - -<p>—Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un -peu, mon fils!...</p> - -<p class="p2">304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier -breveté,—patron de la baleinière deux,—est tout -juste en train de parachever l'astiquage du liston -de cuivre de la dite baleinière. Confortablement -juché dans l'embarcation,—à plat ventre sur la -fargue, les jambes agrippées à un banc, le buste -penché au dehors, la tête ballant dans le vide,—il -frotte avec allégresse, en chantant un refrain de -Morlaix.</p> - -<p>Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage -d'une main, sa pipe de l'autre:</p> - -<p>—Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on -m'arme, à c'te heure?... Et par le temps d'aujourd'hui?</p> - -<p>Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup -plus que frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, -sur cette damnée côte marocaine. De grandes -vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre. Et -le <i>Ça-Ira</i>, quoique au mouillage, roule et tangue pis -qu'en plein océan.</p> - -<p>A deux milles par tribord, la plage jaune et verte -disparaît sous une formidable frange d'écume: -la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des embruns -tumultueux, la ville maure, fine dentelle de -chaux bleuâtre, et ses hauts minarets à clochetons...</p> - -<p>—C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer -<i>ma</i> baleinière dans c'te barre-là?... Bon sang! misère!...</p> - -<p>Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il -n'en dispose pas moins l'embarcation, bouchant le -nable, dégageant le gouvernail et larguant l'amarrage -des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,—356, -Korcuff,—étant venu le rejoindre en grimpant -comme un chat le long du bossoir, les deux -hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient: -«Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et -la baleinière deux descend sans encombre jusqu'à -l'eau... Clac! le déclanchement des crocs qui s'ouvrent... -La baleinière flotte.—Tout de suite, une -lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. -Mais, plus prompt qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose -au choc une gaffe vigoureuse:</p> - -<p>—Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, -toi! aussi donc!</p> - -<p>—Y a du bon!—affirme Korcuff.</p> - -<p>Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les -cinq autres baleiniers dégringolent l'un après l'autre -dans l'embarcation cahotée.—Du bord, un ordre -arrive entre deux rafales:</p> - -<p>—Mâtez!...</p> - -<p>—Et allez donc!—grogne 304, Le Kerrec.—A -la voile, avec des risées comme ça, c'est ce qu'il -faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon ciré, bon -sang?...</p> - -<p>Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, -un paquet d'eau lui saute au visage, prouvant l'utilité -de la précaution.</p> - -<p>La baleinière deux, cependant, hale à culer, et -accoste la coupée arrière. Un officier en civil,—un -gamin sans moustache, joli et fin, très élégant,—s'avance -sur la plate-forme.</p> - -<p>—Tiens!—fait 304, Le Kerrec,—m'sieu Latoque! -Alors donc, je m'épate plus... Envie qu'il -a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois, bientôt, -qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y -démange!</p> - -<p>Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est -envolée. D'abord, c'est un chic type, m'sieu Latoque. -Pas dur avec le monde, et qui sait ce que c'est -qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout -où on descend seulement trois fois, il vous fiche un -mari cornard! Et, tout ce que vous voudrez! mais -un enseigne comme ça,—-ça flatte!</p> - -<p>Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le -gosse:</p> - -<p>—Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour -demain?... arrive donc! foutre!</p> - -<p>304, Le Kerrec, sourit de plus belle.—Hein? il -jure comme il faut, cet enseigne!... Allons-y! faut -pas le faire languir!</p> - -<p>—Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu -fais avec?</p> - -<p>Une lame énorme soulève la baleinière presque -au niveau de la coupée. Bondissant comme un cabri, -l'officier—tombe à pieds joints dans l'embarcation, -s'assied, empoigne le timon, et commande: -«Pousse!»—dans la même seconde.</p> - -<p>—C'est jeune, mais c'est marin!—mâchonne 304, -Le Kerrec, admiratif.</p> - -<p>—Hisse la misaine!—ordonne l'enseigne.</p> - -<p>La voile déployée claque comme un parterre de -théâtre au dénouement d'une pièce à succès. La -baleinière deux, prise en travers, se couche.</p> - -<p>—File l'écoute!</p> - -<p>Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez -mal. Mais 304, Le Kerrec, d'un coup de poing au -défaut de l'épaule, le rappelle délicatement à son -devoir:</p> - -<p>—Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais -quand on te parle?</p> - -<p>L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, -tant bien que mal. Et, vent arrière, elle pique -droit sur le rivage.</p> - -<p class="p2">A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque -un conseil, discret:</p> - -<p>—Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport -aux lames de fond...</p> - -<p>Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, -claque l'épaule de l'homme:.</p> - -<p>—As pas peur, mon vieux 304!...</p> - -<p>Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux -voir, et gouverne debout. Car l'instant dangereux -approche.</p> - -<p>La barre est une falaise d'écume, au milieu de -laquelle l'appontement de bois s'avance, submergé -sans trêve, rongé, délabré comme une épave. Impossible -de débarquer aux premières échelles. Il faut -aller plus loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, -sa misaine gonflée en ballon, s'y précipite -comme dans un gouffre.</p> - -<p>—Attention, mes gars!</p> - -<p>Trois coups de tangage, effrayants. Une chute -verticale au fond d'un fabuleux trou glauque. L'ascension -d'une montagne liquide derrière le trou. -Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est -fini! La barre est franchie. Maintenant, on flotte en -eau calme, ou presque.</p> - -<p class="p2">—Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...</p> - -<p>L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au -départ, a sauté sur la troisième marche. Il se retourne:.</p> - -<p>—Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes -garçons!... Ah! bien entendu, vous...</p> - -<p>Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce -que c'est un peu risqué, de naviguer à la voile sur -cette mer-là. Lui, Latoque, ça le connaît: il a couru -si souvent en régates, à Cannes et à Trouville... -Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...</p> - -<p>Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez -à l'aviron...» quand, du haut de l'escalier, -une voix l'appelle:</p> - -<p>—Jean!... enfin!... c'est vous!...</p> - -<p>Une dame accourt, une toute jeune dame très -rose et très blonde... L'enseigne Latoque oublie net -304, Le Kerrec, la baleinière deux, le vent qui -souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses. -L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier -vermoulu, et disparaît, la dame blonde et rose serrée -dans son bras...</p> - -<p>—Et surtout, le lui fais pas dans le dos!—commente -356, Korcuff, bienveillant, mais gouailleur.</p> - -<p>Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries -contraires à la saine discipline.</p> - -<p>—Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, -hein?... Et puis déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!</p> - -<p>—On démâte?</p> - -<p>—Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande -quelque chose?... T'es patron, à cette heure? ou -moi?...</p> - -<p>Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait -démâter ... et 304, Le Kerrec, le sait mieux que personne... -Mais ... voilà! c'est 356, Korcuff, qui a parlé -de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que brigadier!... -Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?</p> - -<p>Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant -n'a pas donné d'ordre... Et il est bien venu à -la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne retournerait pas -de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! -On sait gouverner, peut-être!...</p> - -<p>D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos -verse du pétrole sur le feu:</p> - -<p>—Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui -que t'accouches?... On démâte, ou on démâte -pas?</p> - -<p>—La chique!—lance 304, agacé.</p> - -<p>Et, résolument:</p> - -<p>—Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse -la misaine! Et hisse la grand'voile, aussi!</p> - -<p>La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, -rapide comme un goéland.</p> - -<p>Attention! voici la barre!...</p> - -<p>304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents -serrées. Ça se présente mal, cette barre. D'abord, -on n'est plus vent arrière, naturellement. On est au -plus près, et la baleinière donne une terrible bande. -Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme -une dégelée de soufflets qui claquent contre sa joue -bâbord... Et puis...</p> - -<p>Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa -jeune expérience ne ferait pas mal dans le paysage...</p> - -<p>—Veille au grain!—a murmuré 356, Korcuff, -inquiet.</p> - -<p>C'est le moment. La première lame se gonfle sous -l'étrave. La baleinière deux bondit à vingt pieds de -hauteur, et retombe dans le redoutable creux... -Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a -déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant -jusqu'aux fargues l'embarcation écrasée...</p> - -<p>—Bon sang de bon sang de bon sang!...</p> - -<p>Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, -ne bondit plus. La lame, géante lutteuse, -l'empoigne à bras-le-corps, et pèse irrésistiblement -sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la -baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors -comme par une fronde lâchent toute prise, s'éparpillent -sur vingt mètres à la ronde, puis sont roulés -vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent -le quart d'heure après, au complet sinon intacts: -tout le monde saigne des mains, des genoux et du -visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et 304, -Le Kerrec, le bras droit cassé.</p> - -<p>—Manque tout de même personne! Y a du -bon!—observe philosophiquement l'un des naufragés.</p> - -<p>Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:</p> - -<p>—Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins -juifs, soldats du pape! J'aimerais mieux tous être -crevés!...</p> - -<p>Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de -toile, furieusement.</p> - -<p>—Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc -pas comme ça!... Tiens! à preuve! v'là ta baleinière -qui rapplique, elle, aussi donc!</p> - -<p>C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la -côte comme son équipage. Elle dérive sens dessus -dessous. Ses mâts arrachés flottent le long d'elle... -Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras -cassé:</p> - -<p>—Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, -peut-être bien!... On va la renflouer, c'te baleinière! -hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!</p> - -<p>Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il -peut, à cloche-main. Tous ensemble,—oh! hisse!—ils -soulèvent l'épave. Elle retombe. Ils redoublent. -Elle retombe encore. Ils s'acharnent,—hisse, hisse -donc!—Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils -triomphent enfin, ils retournent la coque flottante. -Ils grimpent dedans... C'est plein d'eau, comme -juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.—Allons, -du nerf! de l'huile de bras!</p> - -<p>—Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?</p> - -<p>—Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... -et ramasse tout sur les bancs, au milieu... -Compte voir aussi si les avirons sont tous en -abord.</p> - -<p>—Cinq, six, sept...</p> - -<p>—Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux -souquer, toi, 356, avec ton pied «forcé»?</p> - -<p>—Te frappe pas à cause de mon pied!</p> - -<p>—Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...</p> - -<p>Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, -se lance derechef à l'assaut de la barre,—à -l'aviron cette fois...</p> - -<p class="p2">Au flanc du <i>Ça-Ira</i>, la baleinière deux accoste. -De si loin, les timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, -ni le renflouage: la barre faisait écran. Et -l'officier de quart, debout à la coupée, considère -avec quelque surprise cette embarcation inondée, -ces matelots ruisselants et à bout de forces...</p> - -<p>—Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!</p> - -<p>Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à -bord, non sans quelque difficulté: son bras cassé le -pique dur, à présent, et enfle de minute en minute... -L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui -un gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui -salue de la main gauche:</p> - -<p>—Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? -Vous êtes blessé? où? comment?</p> - -<p>Mais Le Kerrec,—304, Le Kerrec, patron de la -baleinière deux, de la baleinière deux qui est là, -sauvée, intacte, le long du bord!—hausse dédaigneusement -les épaules:</p> - -<p>—C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais -je viens vous rendre compte pour la corvée de la -baleinière... Alors, voilà, je vas vous dire, cap'taine: -pour la corvée, rien de particulier<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5"><span class="label">[1]</span></a> Seuls parmi ces <i>Dix-Sept Histoires de Marins</i>, les trois -contes ci-dessus:—<i>108, le Duc, ambassadeur,</i>—<i>la crapule,</i>—<i>la -baleinière deux,</i>—ne sont pas rigoureusement inédits. -Sous des titres un peu différents: <i>108, le Duc, matelot,</i>—<i>464, -Tiphaigne, matelot,</i>—<i>304, le Kerrec, matelot,</i>—ils ont -fait partie d'un recueil d'amateurs, paru chez Dorbon aîné, -en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500 exemplaires -tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais réédité.—C. F.</p></div> -</div> - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="CEUX_DE_LA_GRANDCHAMBRE" id="CEUX_DE_LA_GRANDCHAMBRE">CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE</a></h2> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_ROYALE_CHARITE" id="LA_ROYALE_CHARITE">LA ROYALE CHARITÉ</a></h3> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>pour une petite stèle turque,</i><br /></span> -<span class="i2"><i>verte, à l'épitaphe d'or,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>et pour la pensée gardienne...</i><br /></span> -</div></div> - -<p class="p2">Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.—Il y a -longtemps: beaucoup d'années.—Celui qui me la -fit, je ne le nommerai pas. Il était illustre déjà, quand -il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers de -l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est -donc pas de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. -Mais, s'il daigne lire ces lignes, il se reconnaîtra. -Et puisse l'hommage très humble de ma -reconnaissance lui être doux, venant après mille et -dix mille injures abjectes qui lui furent naguère prodiguées, -lors qu'il osa noblement défendre, avec -tout son courage et tout son génie, une bonne et -belle cause que la plèbe ignorante avait décrétée -mauvaise, et que les dieux injustes ont d'ailleurs -condamnée.</p> - -<p>Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, -beaucoup d'années. En ce temps-là, lui, marin, servait -encore sur les flottes de France. Moi, mes cheveux -étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus -un seul qui ne soit maintenant couleur de neige.—Lui -commandait, sur des eaux très lointaines, un -petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche a -brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. -Moi, marin comme lui, j'étais enseigne, -frais promu, à bord de ce petit vaisseau; et j'y -jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable -artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... -L'un des quatre ne m'en fit pas moins, certain jour, -une assez sanglante plaisanterie, grâce à cette bonne -poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à -nous méfier... Il y a si longtemps!—Mais ce n'est -pas de poudre qu'il s'agit.</p> - -<p>Un soir donc,—un soir d'avril, un joli soir de -printemps, que les fleurs nouvelles devaient embaumer -délicieusement, à terre, mais que la brise -de sud-ouest changeait pour nous en un vilain -soir de bourrasques et de grains,—notre bateau -faisait pour rentrer dans son port d'habitude, après -neuf longues semaines d'une de ces navigations dites -«télégraphiques», dont les bâtiments de guerre -sont plus coutumiers qu'ils ne voudraient:—On -part tout d'un coup, vite, vite, sur un ordre mystérieux, -reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par -exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre -chose: de l'est, ou du sud; puis du S. 65° E, ou -du N. 88° E; puis on mouille au large d'une côte -déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, -sans prendre langue;—tout ça, sur de nouveaux -ordres, mystérieux de plus en plus, qui vous tombent -du ciel au fur et à mesure, par T. S. F. toujours, -drus comme grêle;—et finalement on revient,—sans -avoir rien fait, sans avoir rien vu, sans savoir -pourquoi on est revenu, sans savoir pourquoi on -était parti.—Voilà ce que c'est qu'une navigation -télégraphique.</p> - -<p>Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche -et mer houleuse, pour rentrer dans son port d'habitude, -après neuf semaines d'une promenade de cette -espèce-là. Bien entendu, nous étions partis, soixante-trois -jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre -déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer -à quiconque le moindre <i>p. p. c</i>. En outre, la côte -déserte qui nous avait abrités était une côte sérieusement -déserte, hors toutes routes postales; en -sorte que, soixante-trois jours durant, personne au -monde n'avait pu recevoir de nous la moindre nouvelle,—pas -un mot, rien, ce qui s'appelle rien!—ni -seulement deviner ou soupçonner quoi que ce -fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; -mais on ne savait que ça... Étions-nous arrivés -quelque part? où? quand? et quand reviendrions-nous? -voire, reviendrions-nous jamais ... autant -d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, -mes amis à moi, par exemple ... mes amies aussi ... -avaient fort bien pu croire, tous et toutes,—mon -Dieu! non sans quelque apparence de raison!—que -je les oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! -mettez-vous à leur place! qui donc, sauf un marin, -ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en -écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en -va sans savoir où il va? un voyageur, neuf semaines -durant, claquemuré dans un pays sans boîte à -lettres?—A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies -sont des lanternes! elle est à dormir debout -votre histoire de brigands!</p> - -<p>Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans -ce goût qui allaient nous accueillir au débarqué... -En d'autres temps, je m'en serais soucié comme -un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... -que voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... -Même, à la seule pensée qu'une certaine -bouche, que je savais trop bien, me dirait peut-être -ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait, -sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout -de ses belles lèvres adorablement ciselées ... ouf! je -tremblais comme feuille en automne!...</p> - -<p>Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de -quoi se casser la tête contre les épontilles!... Cette -bouche, la plus fière, la plus noble que j'eusse connue ... -que j'aie connue de toute ma vie!... cette -bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux—et -bientôt pour mon cœur—toute la grâce et -toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir au monde -d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du -premier moment, j'avais aimée d'un si grand amour -que je n'osais même pas imaginer son baiser ... -cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant notre -absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très -tendrement: «Je ne vous aimerai jamais, jamais, -jamais!» Nulle promesse plus claire, n'est-ce-pas? -Mais le départ était venu, et la promesse n'avait -pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas -dit: «Je vous aime...»—parce que trois jours, -c'est trop peu, pour qu'une femme, même amoureuse, -puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a -depuis là jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» -jusqu'à: «J'aime!...» Neuf semaines, par contre, -c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop, d'après -l'arithmétique officielle de l'amour!—Neuf fois!... -j'avais donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... -manqué mon heure ... l'heure unique, si fiévreusement -attendue, espérée, respirée, l'heure où j'eusse -entendu la bouche consentante me dire enfin: -«Oui...» plus tendrement que naguère elle ne -m'avait dit: «Non...». Cette heure-là, mon heure -éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en -sautaient hors des yeux, chaudes comme braise, -amères comme fiel... Oui! j'en vins à pleurer bel et -bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les -timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du -charnier, persuadés «qu'une saleté d'escarbille -s'avait comme ça foutue dans l'œil au lieutenant, et -que ça devait tout de suite <i>s'extracter</i>...» Ainsi -fut sauvée ma face.....</p> - -<p>Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! -Je ne désespérais pas, non! Nous revenions, maintenant, -enfin! une heure nouvelle allait donc sonner, -l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette -heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas -m'échapper, comme l'autre, j'en jurais ma vie! -Non, non, non! rien n'était perdu! il ne s'agissait -que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais -cette sensation superstitieuse que les neuf semaines -déjà révolues ne comptaient pour rien, tant qu'elles -n'étaient que neuf ... et qu'elles compteraient pour -tout, au contraire,—pour l'éternité, pour la géhenne,—si -elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait -d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la -traversée, aux quatre jours ultimes, précédant l'arrivée -au port, précédant le revoir...</p> - -<p>Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi -et un mercredi. Nous faisions route pour atterrir le -jeudi matin. Et cela tombait vraiment à souhait: -car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle -que je cherchais, et la trouver seule...</p> - -<p>Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, -pour achever notre voyage. La mer roulait de -grosses lames cylindriques, vertes, frangées, d'écume -grise, et le vent soufflait grand frais. Notre -coquille de noix fatiguait, et craquait, et geignait -de tous ses membres, à chaque coup de tangage. -Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher -aux rambardes pour n'être point enlevé par les -vagues. Quand vint le troisième jour, le mardi, nous -commencions d'être tous terriblement las; et lui, -notre chef, le commandant du navire, plus que nous -tous: il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit -heures d'affilée. Le soir, la bourrasque n'avait -pas molli. Le commandant ne se coucha encore pas. -Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes -et suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de -mieux qu'un morceau de pain dur, arrosé d'eau de -mer.</p> - -<p>Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart -à huit heures du matin; et je vis tout de suite que le -commandant était, lui, à bout de forces, ou presque...</p> - -<p>Deux cents milles nous restaient à franchir: -vingt heures à dix nœuds. La mer était toujours -très grosse. Le commandant n'en avait donc pas -fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas -dormir avant le lendemain, jeudi. Il profita pourtant -d'une embellie, vers le milieu du jour, et s'assoupit, -debout, accoté contre la rambarde, les reins retenus -par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient -sans trêve au visage. Sur les deux heures, la -brise força d'ailleurs; et quand vint le crépuscule, -le ciel échevelé me fit songer à deux chignons de -femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés, -l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, -mais ça promettait une nuit affreuse.</p> - -<p>Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait -l'horizon, dentelé comme une scie par les -vagues lointaines, nous passions, dansant de plus -belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle -avancée du continent. Cette île, qui fut volcan -dans sa jeunesse d'île, imite assez bien la forme -d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est une -façon de détroit, minuscule, accessible tout de même -aux petits navires. Et, ce détroit franchi, les petits -navires trouvent, au centre de l'anneau jadis cratère, -aujourd'hui lac, un abri, une rade véritable, la plus -sûre et la plus paisible que je sache...</p> - -<p>Nous passions donc par le travers de cette rade-là, -tanguant, roulant toujours. Et lui, notre chef, le -commandant, pâle comme cadavre, et désespérément -roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne -pas tomber à plat pont d'épuisement, regardait vers -l'îlot, sans voir...</p> - -<p>Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et -ses yeux brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,—n'ayant -pas encore deviné, mais inquiet déjà, -vaguement...</p> - -<p>Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... -l'instant d'après, il commanda:</p> - -<p>—A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... -dressez maintenant!... et gouvernez comme ça ... sur -l'entrée de la passe ... entre les deux pointes, oui!...</p> - -<p>Je sentis un grand froid glisser tout le long de -mon dos, de la nuque aux reins. Lui s'était retourné -vers moi:</p> - -<p>—Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... -Rappelez donc l'équipage aux postes de mouillage!... -Nous allons entrer là-dedans, y jeter un -pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à -l'abri... Demain, il fera jour...</p> - -<p>Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint -pas. Il acheva, pour soi, bouche fermée:</p> - -<p>—Je suis crevé! il faut que je dorme!</p> - -<p>Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient -dans le vent déjà moins brutal: l'île plus -proche nous masquait déjà du large. La passe semblait -s'élargir devant notre étrave, presque libérée, -maintenant, des gifles furieuses de la mer...</p> - -<p>J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. -Cent mètres encore, et nous aurions franchi -la passe...</p> - -<p>Alors le courage me manqua, et je sentis que -j'allais pleurer,—pleurer encore!—de regret cuisant, -de morne souffrance... Vous comprenez: la -nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé -de douze heures; nous serions là-bas le soir, au lieu -d'y être le matin; et ce ne serait pas ce jeudi-ci, ni -l'autre, peut-être, ni après, ni jamais! j'en avais le -pressentiment! que je retrouverais la chère bouche -aux belles lèvres, la bouche aimée...</p> - -<p>Je m'étais détourné. Je regardais la lame de -sillage, fixement ... c'est plus vert que les vraies -lames de houle, une lame de sillage ... avec moins -d'embruns floconneux à la crête...</p> - -<p>Tout à coup, la voix bien connue m'appela:</p> - -<p>—Fargone!</p> - -<p>Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma -bouche et mes sourcils:</p> - -<p>—Commandant?</p> - -<p>Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je -me tins très bien, et que mon visage demeura tout à -fait impassible. Lui me regardait néanmoins avec -des yeux singuliers.</p> - -<p>A la fin:</p> - -<p>—Allez vous-en!—fit-il, bourru:—avec votre -air ahuri, vous m'ôtez de la tête ce que je voulais -vous dire...</p> - -<p>Je m'inclinai, muet. Lui soupira,—d'un grand -soupir d'homme très, très las:</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>Et brusquement, il commanda:</p> - -<p>—A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! -Fargone, faites rompre l'équipage des postes -de mouillage!</p> - -<p>Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais -répéter l'ordre:</p> - -<p>—Eh bien! quoi?—dit-il.—C'est pour aujourd'hui -ou pour demain?</p> - -<p>Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de -joie ruisselait dans toutes mes veines et dans toutes -mes artères.</p> - -<p>Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand -le tangage et le roulis eurent recommencé de nous -secouer, à peu près comme les cuisinières secouent -la salade dans le panier de fils de fer, je ne retins -pas cette question-ci, qui monta malgré moi de -mon cœur à ma bouche:</p> - -<p>—Commandant ... alors?... vous ne voulez plus -passer la nuit au mouillage?... vous ne voulez plus -retarder notre arrivée là-bas?...</p> - -<p>Il haussa lentement ses épaules, lourdes de -fatigue amoncelée:</p> - -<p>—Non,—dit-il...</p> - -<p>Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la -tête:</p> - -<p>—Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux -plus, parce que, tout à l'heure ... pendant que je -voulais ... vous avez eu trop de chagrin!... trop! je -vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi -aussi, jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... -j'ai eu du chagrin comme vous...</p> - -<p>Il regarda vers la terre:</p> - -<p>—Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de -moi...</p> - -<p>Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu -son regard clair:</p> - -<p>—Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop -vite qu'un vieil homme vous a sacrifié aujourd'hui -son dernier, son suprême plaisir de vieil homme: -dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est -las...</p> - - -<p class="p4">Je n'ai pas oublié.</p> - -<p>Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il -m'a faite, lui, je désire vivre assez pour la rendre -au premier jeune amant fiévreux et douloureux que -je rencontrerai...</p> - - - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LAMOUREUSE_TRANSIE" id="LAMOUREUSE_TRANSIE">L'AMOUREUSE TRANSIE</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>à J. Paul-Boncour.</i></p> - - -<p class="p2">Ceci est une histoire vraie.</p> - -<p>D'ailleurs,—qui l'inventerait?</p> - -<p class="p2">En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois -aux Antilles, dont cinq ou six semaines à Fort-de-France -en Martinique. Mon dégoût des Yankees -m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.</p> - -<p>C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis -une semaine. Et j'avais tout juste eu le temps de -constater, du lundi au dimanche, que le pays était -beau,—un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;—que -les mulâtresses étaient jolies; et que -les cocktails étaient bien dosés. (New-Orléans est -l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France -est leur paradis retrouvé.)</p> - -<p>Je m'ennuyais cependant,—parce que les cocktails -et les mulâtresses sont pour moi de trop vieilles -amours, et parce que je suis trop obèse et trop arthritique -pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions -alpestres et des rêveries forestières. Un soir, -donc, cherchant un soupçon de fraîcheur au bord de -la mer,—le mois de mars martiniquais vaut le mois -d'août parisien,—je vis avec soulagement entrer -en rade un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette -très archaïque: phares carrés, poupe massive. Du -premier coup d'œil, j'avais reconnu le <i>Duguay-Trouin</i>, -en ce temps-là frégate-école de nos aspirants -de marine. Le soir même, tout Fort-de-France, -rajeuni et tapageur, était envahi par une horde de -casquettes blanches et de dolmans noirs à boutons -d'or.</p> - -<p>Assis à une terrasse de café, je regardais défiler -toute cette jeunesse, quand un gamin de vingt ans, -joli comme un cœur, s'approcha de ma table et me -demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où -l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai -à s'asseoir, lui offrant d'abord un egg-nog, boisson -jeune, et lui promettant de le débaucher ensuite, -s'il y tenait. En même temps, je lui tendais ma -carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, -d'un pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, -d'un geste qui sentait de loin son gentilhomme, et -se présenta à son tour: il s'appelait le comte de -Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins -communs. Du coup nous ne pouvions pas ne pas -dîner ensemble. Il n'avait jamais mangé de curry, -le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. -Mon Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux -petites bouteilles de Pommery nature. Il était un -peu gris quand vint l'heure que choisissent les mulâtresses -pour promener leurs yeux de satin noir -sur la Savane. Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.</p> - -<p>Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,—le -regardaient, plutôt: il était à croquer.—Mais -ce bébé, à l'instant d'aborder une femme, -devenait aussi chastement timide qu'il avait été le -contraire en m'abordant, moi. Après trois bons -quarts d'heure, et malgré plusieurs douzaines d'œillades, -nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et -je voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient -au secours.</p> - -<p>—Parbleu!—lui dis-je, le prenant en pitié,—je -devine: vous ne voulez pas d'une fille de trottoir. -Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont autrement -qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent -pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! -Puisque c'est votre goût, allons aimer à domicile!...</p> - -<p>Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez -qu'à Fort-de-France, toutes les jeunes mulâtresses -sont de petites filles très sages, lesquelles sans -doute dorment avec qui leur plaît,—au pluriel,—mais -n'en habitent pas moins, dignement, sous le -toit familial. Rien n'est d'ailleurs mieux accepté, ni -plus correct, que d'aller sur le tard quérir chez père -et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner -pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous -risquez toujours de tomber mal à propos, et d'être -reçu à la fraîche. Mais c'est le cas très rare.</p> - -<p>J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les -réverbères éclairaient romantiquement les maisonnettes -créoles et leurs jardins grands comme la -main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait -d'une lente caresse, je fis ma conférence, exposant -en trois points comment n'importe laquelle de ces -maisonnettes-là nous devait être, plus que probablement, -hospitalière, et comment il importait sans -davantage d'en choisir une dont la plus aimable -habitante fût potelée à souhait...</p> - -<p>Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une -petite fille vraiment faite exprès, des cheveux aux -ongles de pieds, pour un débutant;—une merveille!... -un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question -de goût!—laquelle merveille s'était trouvée -sur mon chemin, le jour même de mon arrivée. Je -lui avais demandé un rendez-vous, et pris une caresse. -J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je -me rappelais le piment sucré de la caresse.</p> - -<p>J'avais noté le nom, la naissance ... <i>alias</i>, la rue, -le numéro. Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et -Mayotte,—elle s'appelait Mayotte,—je pensais -vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé plus -gentil couple.</p> - -<p>Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite -bien loin à Fort-de-France, et pour cause. Je -trouvai sans peine la maison. La porte en était -ouverte, comme par une aimable attention du -hasard. Nous entrâmes sans frapper, naturellement. -Le petit perron conduisait droit dans la salle basse,—pièce -à tout faire, salon, salle à manger, etc.—Je -tirai ma montre de mon gousset: il était onze -heures tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu -des veillées sous la lampe,—des belles longues -veillées où se débitent les formidables histoires de -sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc -croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber -au sein de toute la famille. Or, par une exception -singulière, la salle basse était vide. Vide depuis -peu de temps sans doute: la lampe éclairait à -pleine mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant -d'avant, poisseuses et parfumées encore, faisaient -le rond sur la grande table.</p> - -<p>—Ils sont allés se coucher,—dit Fleurac.</p> - -<p>—C'est à voir,—répliquai-je.—Entrons plus -avant.</p> - -<p>Tous les logis créoles sont disposés comme je vais -vous dire: à la salle basse succède une chambre à -coucher; d'autres chambres sont à l'étage supérieur; -mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée, -plus élégante et surtout plus proche de -la rue, est attribuée, par raison d'utilité publique, -à la plus avenante des jeunes filles de la maison.</p> - -<p>Je poussai la porte de cette chambre. Quatre -bougies allumées y faisaient grande lumière. Je ne -pris pas le temps d'admirer cet éclairage inusité, -parce que je vis d'abord le lit, et la petite Mayotte -couchée dans le lit.</p> - -<p>Chut!—dis-je:—elle dort.</p> - -<p>Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des -pieds.</p> - -<p>Elle était adorable, la petite Mayotte endormie: -couchée sur le dos, les mains sagement jointes, -les paupières tout à fait closes et le plus angélique -sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ... -plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse, -sous l'écheveau de soie blonde qui lui servait -de cheveux... (Il y a des mulâtresses dorées -comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre -qu'à la racine brune de leurs ongles, et au blanc -bleuté de leurs yeux.)</p> - -<p>—Mon petit,—dis-je à l'aspirant,—il n'y a pas -deux choses à faire: ôtez-moi ce dolman, ce pantalon -et le reste ... et fourrez-vous dans les draps!... -Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un -sommeil semblable! Hardi! Je vous parie cent louis -contre un sou qu'avant d'ouvrir les yeux, elle vous -donnera la bouche!</p> - -<p>—Mais ... si les parents surviennent?</p> - -<p>—Je m'en charge: je les flanquerai à la porte. -Allons, allons!</p> - -<p>Il se déshabilla.—Qu'auriez-vous fait à sa place?—Ce -fut moi qui soulevai la couverture, doucement, -tout doucement... Il se glissa dessous, saisit -l'enfant...</p> - -<p>—Haaaaah!...</p> - -<p>Le cri jaillit de sa bouche à lui,—pas de sa bouche -à elle.—J'ai encore, gravé sur mes deux tympans, -ce cri...—un hurlement...</p> - -<p>Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les -dents claquantes, le comte de Fleurac, son dolman -d'une main, son pantalon de l'autre, passa la porte -et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie.</p> - -<p>Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la -dormeuse. Le cri ne l'avait pas éveillée.—Pas -éveillée?</p> - -<p>Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me -fallut toute ma force nerveuse pour dompter mon -épouvante:—le front était de marbre;—la dormeuse -était morte.—Morte;—enlevée en deux -jours, sans doute, par une des maladies foudroyantes -du pays. Les quatre bougies étaient des cierges. Et -je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix -de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans -une assiette d'eau bénite.</p> - -<hr class="chap" /> - -<h3><a id="MANNEQUIN"></a>HISTOIRE DE MANNEQUIN</h3> - -<p class="quotr"><i>pour Valentine et pour Jacques Arnavon.</i></p> - - -<p class="p2">Ce fut l'arrivée du vaguemestre qui délia les -langues. Le déjeuner avait été morne. Quand le roulis -est assez fort pour culbuter verres et bouteilles, -en dépit de tous les piquets et de tous les violons les -plus ingénieux, on n'est guère en humeur de bavarder: -chacun s'efforce de maintenir sa part de vaisselle -en équilibre et se tait. On se taisait ainsi, à -bord du <i>Ça-Ira</i>, en rade de Mogador, depuis -sept jours: car il y avait sept jours tout juste que -le contre-torpilleur de semaine avait apporté le dernier -courrier;—dernier courrier, dernière occasion -de rompre le silence, en échangeant les journaux -reçus, voire les lettres...</p> - -<p>Or, le vaguemestre, tout à coup, fit son entrée. Il -portait à bout de bras le sac de toile bise scellé aux -armes de la République, et le posa, non sans respect, -sur la table du carré. Tout le monde, instantanément, -fut debout. Le petit Verle, l'enseigne, qui -a laissé en France une jolie femme, épousée trois -semaines avant le départ,—c'est jeune, ça ne sait -pas!—tendit le premier son canif pour couper le -lien du sceau. Et Fargue, le lieutenant de vaisseau -canonnier, qui se repose des bombardements en -traduisant Confucius, renversa le sac et fit le triage. -Après quoi, chacun éventra son lot d'enveloppes et -se mit à l'écart pour lire,—comme les bêtes fauves -en cage font pour manger, quand elles ont très -faim, et que le gardien vient de jeter la viande...</p> - -<p>Toutefois, les premières pages avalées, les lecteurs -s'ébrouèrent. Barclay, l'officier torpilleur, qui -s'intéresse aux choses de l'Islam et fait des platitudes -aux drogmans de légation pour être initié par -eux aux mystères du Moghreb, brandit soudain un -papier suggestif:</p> - -<p>—Hé là! tendez l'oreille, tas d'ignobles -giaours!... Vous savez qu'après le pillage de Mékinez, -les tribus rebelles ont razzié toute la juiverie -des environs, et vendu les femelles d'Israël au marché -de Larache?...</p> - -<p>—Parbleu! Il n'y a que la garnison espagnole -de l'endroit pour ignorer encore ce détail!... Pas de -leur faute, d'ailleurs, aux Espagnols: ils posaient, -justement ce jour-là, en corps, à cheval et sabre au -clair, devant un cinématographe!...</p> - -<p>—C'était leur droit. Mais parlons du marché de -Larache. Savez-vous à quel prix on les a vendues, -les femmes juives de Mékinez?</p> - -<p>—Dites?</p> - -<p>—A neuf francs la douzaine!</p> - -<p>Les hommes qui écoutaient n'étaient pas très -faciles à étonner, parce que chacun d'eux, mainte -fois, avait déjà rencontré, à force d'errer çà et là -sur la terre ronde, des choses qu'on nommerait -étonnantes entre la Madeleine et l'Opéra. Ils hochèrent -pourtant la tête, admiratifs:</p> - -<p>—Neuf francs la douzaine,—observa même -quelqu'un,—ce n'est pas surfait! Les cours étaient -bas.</p> - -<p>—Les vendeurs ont dû boire un bouillon!—trancha -le grand Rodier, qui joue quelquefois sa -solde à la Bourse.</p> - -<p>—Bah!—conclut Barclay.—Ils avaient raison, -les gens de Larache: une femme, cela ne vaut pas -plus de quinze sous ... en aucun pays!...</p> - -<p>Le petit Verle, qui lisait une lettre parfumée, -haussa les épaules. Personne d'ailleurs ne protesta.</p> - -<p>Mais, au bout d'une minute, Rodier, fatigué de -silence, bâilla:</p> - -<p>—C'est égal!—reprit-il:—quinze sous!... Je -regrette de n'avoir pas été à Larache; j'aurais fait -monter les prix!</p> - -<p>—Pourquoi?—fit Barclay:—puisqu'on vous dit -que ça ne vaut pas plus!...</p> - -<p>—C'est selon... Sur un croiseur en campagne, -on pourrait tout de même surenchérir... Et puis, -fichez-moi donc la paix, mon vieux! avec ça que -vous ne les dépassez pas largement, vos quinze sous, -quand le cœur vous en dit! avec ça que tous, tant -que nous sommes, nous n'avons pas fait maintes -fois les plus rondes boulettes en l'honneur des plus -minces rouchies! Tenez, voici L'Estagne qui descend -du quart: demandez-lui donc ce que lui coûtait, -l'hiver dernier, son petit chameau toulonnais!...</p> - -<p>L'Estagne, qui est deux fois marquis et douze fois -millionnaire, et qui pourrait à son gré chasser à -courre dans ses forêts de la Meuse, ou croiser sur -son yacht de Corfou à Ceylan, ou ne rien faire dans -son hôtel de la rue de Varennes,—s'il ne préférait, -sans rime ni raison, servir obscurément la République -à bord d'un vaisseau de guerre dont trente-sept -millions de Français ne savent pas le nom,—L'Estagne -sourit:</p> - -<p>—Mon petit chameau ne me coûtait pas grand'chose!... -pas assez, même!... je l'aurais probablement -mieux apprécié, s'il s'était fait mieux payer!... -En tout, il n'y a que l'effort et la difficulté qui comptent... -Et même ici, sur ce <i>Ça-Ira</i> folâtre à l'instar -d'un couvent de trappistes, je n'achèterais fichtre -pas de femmes à quinze sous! Je donnerais plutôt -les quinze sous pour ne pas acheter les femmes!... -comme j'ai fait d'ailleurs jadis, et plus d'une fois...</p> - -<p>—Racontez, mon vieux?... Ça empêchera cette -petite brute de Verle de relire pour la cinquième -fois sa lettre qui empeste le jicky...</p> - -<p>—Je veux bien... Écoutez, ceux qui n'ont rien de -mieux à faire!... L'an passé, j'étais secrétaire de la -commission supérieure des tourelles électriques, à -Paris. Un soir de juin, je venais de quitter le ministère. -Il faisait beau. Je remontais à pied la rue Royale, -quand, devant la porte du couturier Weill, une -femme qui sortait tête baissée me heurta. Je m'arrêtai -pour m'excuser, et je vis, fort étonné, que la -malheureuse sanglotait de toutes ses forces. C'était -une jolie fille de vingt ans à peu près, très mince et -très blonde, gentiment attifée.</p> - -<p>«—Eh bien?—lui dis-je tout de go, sans songer -à mal:—qu'est-ce que vous avez, ma pauvre -petite?</p> - -<p>«Elle me reçut assez fraîchement:</p> - -<p>«—Quoi? votre «pauvre petite?...» Je ne vous -connais pas, moi! Mêlez-vous donc de vos affaires!... -Ça me regarde, ce que j'ai!... et pas vous, hein!...</p> - -<p>«Je me souvins alors que j'étais en face d'une -bestiole de race infiniment ombrageuse; et je me -hâtai de corriger ma gaffe:</p> - -<p>«—Veuillez m'excuser, mademoiselle ... je vous -demande infiniment pardon!... Mais c'est tellement -extraordinaire de voir pleurer d'aussi jolis yeux ... -on a tout de suite envie de les essuyer...</p> - -<p>«Elle haussa les épaules, amadouée tant bien que -mal. Et, de fil en aiguille, je sus vite son cas, banal -à souhait, d'ailleurs: elle était mannequin chez -Weill; et, le Grand Prix couru, Weill venait naturellement -de sabrer son personnel; elle se trouvait -donc sur le pavé; et il s'en fallait exactement de -dix-neuf sous pour qu'en poche elle en eût vingt.</p> - -<p>«—Si bien—conclut-elle—que, ce soir, je vais -dîner comme du temps que j'étais arpette: avec -les chevaux de bois!...</p> - -<p>«A raconter ses malheurs, elle s'était consolée -aux trois quarts. Elle riait maintenant, avec sa belle -insouciance de moineau franc.</p> - -<p>«Je risquai une invite:</p> - -<p>«Voyons!... au lieu de dîner avec les chevaux -de bois ... si vous dîniez avec moi?... en camarades -s'entend!...</p> - -<p>«Elle se cabra, hérissée derechef:</p> - -<p>«—Ah bien! non, par exemple! Je les connais, -les dîners «en camarades!...» Vous ne m'avez pas -regardée, mon vieux! Je ne marche pas! j'ai les -pieds en malines!...</p> - -<p>«Mais j'arborai mon sérieux le plus froid:</p> - -<p>«—Vous non plus, vous ne m'avez pas regardé!... -J'ai autant envie de faire des bêtises que de me jeter -à la Seine!... Je vous invite à dîner, parce que je suis -seul, que je m'ennuie, et que ça m'a fait de la peine, -tout à l'heure, de vous voir pleurer. Mais «dîner», -ça veut dire «dîner», et rien d'autre! Naturellement, -si ça vous chante, je vous emmènerai pour -finir la soirée au Bois, ou au théâtre, ou n'importe -où ... mais à minuit tapant, je vous reconduirai chez -vous, et je vous quitterai devant la porte!... Vous -avez compris cette fois? Est-ce oui, est-ce non?</p> - -<p>«Interloquée, elle murmura: «C'est oui...» et -prit mon bras, tout d'un coup silencieuse.</p> - -<p>«Je l'installai, une demi-heure après, dans un -cabinet de la place Gaillon. Le maître d'hôtel et le -sommelier l'intimidèrent. Visiblement, elle dînait -pour la première fois en pareil décor. Mais je pris -garde à ne point l'effarer par un menu d'apparat. Je -commandait des cailles et du chambertin, mais ni -truffes ni champagne. Peu à peu, elle reprit contenance -et bientôt bavarda. Elle était naturellement -gaie, malicieuse et fine. Sa petite âme, un peu -embryonnaire, ressemblait aux jardinets des villas -de Passy ou d'Auteuil: point de grands horizons, -mais des fleurs et de la verdure. On aurait passé -des dimanches tolérables dans cette petite âme-là...</p> - -<p>«J'abrège. Dessert, café, et la classique anisette. -Poudre de riz. J'offre une Victoria de cercle, une -glace au Pré-Catelan. On préfère ... devinez quoi? -le Châtelet!... dont les affiches annonçaient la -quatre-vingt-quinzième de je ne sais quelle féerie -complètement idiote!... Je ne discute pas. J'obéis. -Nous partons en hâte soudaine, «pour ne pas rater -le commencement.» Et je subis sans broncher les -sept actes et les trente tableaux. Il faisait une température -de four, et je n'ai jamais tant avalé de -poussière, à cause des cavalcades qui piaffaient -tout le temps sur la scène... Mais jamais non plus -je n'ai savouré d'aussi frais éclats de rire, ni contemplé -des yeux si brillants de joie...</p> - -<p>«Je continue à abréger. Rideau, sortie, fiacre, -retour. Mon mannequin habitait, comme juste, à -une portée de fusil plus loin que le diable vauvert. -Trois quarts d'heure durant, nous fûmes serrés l'un -contre l'autre, au fond de ce fiacre trop étroit, qui -nous cahotait.—Je vous parle d'avant le déluge: -les taxi-autos n'étaient point encore nés...</p> - -<p>«La petite ne riait plus, ne parlait plus. Je n'ai -pas besoin de vous dire que je ne frôlais même pas -son genou, ni son coude. A mi-route, elle avait -glissé dans ma main droite, comme par mégarde, -sa main gauche. Mais je n'avais pas refermé ma -main droite.</p> - -<p>«On arriva enfin. J'aidai l'enfant à descendre. -La maison n'avait pas l'air trop borgne. La porte -s'ouvrit au premier coup de timbre, correctement.</p> - -<p>«Et alors il se passa ceci, que je prévoyais depuis -le commencement ... et vous aussi... Mon mannequin -se tourna vers moi, regarda mes yeux, sourit, -et au lieu d'articuler: «Adieu...» murmura: -«Venez...».</p> - -<p>«Moi, nettement, je secouai la tête de droite à -gauche:</p> - -<p>«—Non!...</p> - -<p>«Elle en resta la bouche ouverte.</p> - -<p>«—Comment?... vous ... vous ne voulez pas?...</p> - -<p>«—Non, mon petit!... je ne veux pas! Ce que je -vous ai dit tantôt, c'est tout de bon. Nous avons -dîné comme c'était convenu: en camarades;—en -camarades!—pas en fiancés! Donc, n, i, ni, c'est -fini. Bonsoir!</p> - -<p>«Elle n'y croyait pas bien encore. Soudain, une -idée baroque lui passa par la tête. Bravement, elle -fit un pas vers moi:</p> - -<p>«—Oh!...—dit-elle:—c'est que vous croyez -que je suis ... que je suis ... toute neuve?... à cause -de ce que je vous ai dit d'abord, quand vous m'avez -abordée?... Mais ce n'est pas vrai!... j'en ai déjà eu, -des ... des petits amis... Allez! n'ayez pas scrupule!...</p> - -<p>«Sur mon honneur, elle était rouge comme une -cerise!... Je pris sa jolie patte qui tremblait, et je -la baisai très respectueusement:</p> - -<p>«—Si! j'ai scrupule!... et davantage, maintenant -que vous avez eu le cœur de me dire ça... Tenez, -mon petit: prenez cette enveloppe, où j'ai mis mon -nom et mon adresse... Ce soir, il faut que je rentre -chez moi ... et que je rentre seul.—Mais nous nous -reverrons!</p> - -<p>«Nous ne nous sommes jamais revus. L'enveloppe, -vous devinez, contenait un billet bleu, et -rien d'autre...</p> - -<p>«Eh bien! vous le voyez: cette fois-là, au moins, -j'ai donné les quinze sous, et j'ai laissé la femme!... -Et qui oserait dire que j'ai eu tort?...</p> - - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="NAISSANCE_DE_VAISSEAU" id="NAISSANCE_DE_VAISSEAU">NAISSANCE DE VAISSEAU</a></h3> - -<p class="quotr"><i>à Léon Barthou.</i></p> - -<p class="p2">Dans sa matrice immense:—le chantier de construction, -la <i>cale</i>,—le cuirassé près de naître attend -l'heure de la naissance, l'heure du lancement. Elle -va sonner. Quelques <i>accores</i> à faire sauter, quelques -coins à <i>souquer</i> d'un dernier coup de masse; puis -trois traits de scie dans la <i>savate</i>; puis, si les trois -traits ne suffisent pas, un tour du vérin hydraulique, -de ce vérin qui est le forceps des accouchements -de vaisseaux;—et tout sera consommé:—le -cuirassé flottera.—La cale aura enfanté le navire.</p> - -<p>Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est -celle des Forges et Chantiers de la Méditerranée, à -la Seyne, faubourg de Toulon. Ce vaisseau qu'on -va lancer, c'est le <i>Paris</i>, cuirassé de bataille: vingt-trois -mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six -canons, dont douze géants de 305 mm., mille hommes -d'équipage.—Aujourd'hui donc, aujourd'hui samedi -28 septembre 1912, les Forges et Chantiers -vont mettre bas le <i>Paris</i>, leur dernier-né.</p> - -<p>La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui -s'abaisse en pente douce jusqu'à s'enfoncer sous la -mer;—un très grand bout d'une route très grande: -quarante mètres de large, deux cents mètres de -long. C'est dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin -de bois, poli comme un miroir.—Et voilà la -cale.—Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous une -nef de cathédrale gothique, plus haute que large, -plus longue que haute, mais retournée sens dessus -dessous. Oui: le toit par terre,—c'est la carène -arrondie et cintrée,—et le pavé en haut, à quelque -trente mètres au-dessus du sol,—c'est le pont supérieur -du navire.—Bref: Notre-Dame; en plus grand; -et toute d'acier.</p> - -<p>A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent -d'une foule invraisemblable, extravagante: il -y a place, là-dessus, tout compris, pour douze cents -personnes, bien tassées; et cinq mille s'y sont empilées! -et il a fallu refuser du monde. Dame! songez -donc: le lancement du <i>premier</i> cuirassé français -qui soit vraiment un cuirassé de premier rang, un -<i>superdreadnought!</i> Car il n'y a pas à dire: «Mon -bel ami...» A l'heure qu'il est,—à l'heure de ce -lancement du <i>Paris</i>,—en cette automne de l'an de -grâce 1912,—la flotte française en compte tout -juste autant que la flotte suisse, de <i>superdreadnoughts!...</i> -et de <i>dreadnoughts</i>, d'ailleurs, pas un de -plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques -officielles qui prétendent le contraire mentent sans -vergogne comme autant d'affiches électorales...</p> - -<p>Cela vous étonne?—Moi, c'est le contraire qui -m'étonnerait.—De 1894 à 1904 à peu près, un -vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon -sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à -bout des plus robustes vaisseaux. La marine française -était puissante et vivace. Depuis deux cent -cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la -deuxième des marines du monde, ne cédant le pas -qu'à la seule marine anglaise, et parfois la lui disputant. -Douze grandes guerres, trois révolutions, -deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial, -Aboukir, Trafalgar, rien n'avait eu raison d'elle... -Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson n'avaient pu, -quatre politiciens ignares et trois théoriciens songe-creux -y réussirent du premier coup, sans bataille -et sans péril; et dix pauvres petites années, dix -années de pleine paix, c'est tout le temps qu'il leur -fallut... Après ces dix années-là, la marine française -était morte.</p> - -<p>Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée -n'est plus qu'un souvenir. Elle fut la deuxième des -marines du monde, et parfois lutta pour le premier -rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième, -après les Anglais, après les Allemands, après les -Américains, après les Japonais, après les Italiens -peut-être, après les Russes bientôt...</p> - -<p>N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé -français, un vrai cuirassé, bon pour les -batailles prochaines, flottera...</p> - -<p>Donc, ce lancement du <i>Paris</i>, du <i>Paris</i> tant et si -longtemps souhaité, désiré, voulu par tous les marins -de France, c'est un spectacle unique. Il faut -être là. On y est.</p> - -<p>Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux. -Alentour, les galons des uniformes brillent. Et l'on -bavarde tant qu'on peut, comme si l'heure n'était pas -solennelle le moins du monde.</p> - -<p>D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les -bavards s'occupent du <i>Paris</i>... Dans un groupe très -élégant, un petit officier, frais échappé du <i>Duguay-Trouin</i> -sans doute, harangue deux fort jolies femmes, -dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle -... Chose ... des Variétés... ou d'ailleurs... Et -pourquoi ne serait-ce pas mademoiselle Chose?... -Le petit officier parle haut, et on l'écoute:</p> - -<p>—Pourquoi ce nom tronqué: le <i>Paris</i>? C'est -absurde! La <i>Ville de Paris</i>, voilà le nom qu'il aurait -fallu!... La <i>Ville de Paris</i>, ça nous aurait rappelé -des souvenirs...</p> - -<p>Mademoiselle Chose est curieuse:</p> - -<p>—Quels souvenirs, cher monsieur?</p> - -<p>—Des souvenirs assez glorieux, chère madame!... -mais les Français oublient facilement... Savez-vous -que, jadis, au temps des flottes françaises qui gagnaient -des batailles, plusieurs vaisseaux de ces -flottes-là se sont appelés la <i>Ville de Paris?...</i> et -jamais aucun de <i>Paris?...</i> Non, naturellement, vous -ne savez pas. Personne ne sait, chez nous. En Angleterre...</p> - -<p>—Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez -votre histoire ... votre histoire de Paris?... Vous -en mourez d'envie.</p> - -<p>—Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux, -d'histoires, si vous y tenez...</p> - -<p>—Nous y tenons. Dépêchez-vous!</p> - -<p>—A vos ordres, madame! je me dépêche!... -Guerre Indépendance; Amérique; bataille des -Saintes; comte de Grasse; <i>Ville de Paris</i>; huit cent -quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures -de combat; huit cent soixante-dix-sept morts et -blessés. Histoire terminée.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ce galimatias?</p> - -<p>—C'est la première histoire. Je me suis dépêché, -pour vous plaire.</p> - -<p>—Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris.</p> - -<p>—C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral -français comte de Grasse perdit contre le grand -Rodney la bataille des Saintes, aux Antilles. Grasse -montait un trois ponts, qui se nommait la <i>Ville de -Paris</i>. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze -heures de canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs, -montant à l'abordage, ne trouvèrent sur la -<i>Ville de Paris</i> que trois Français encore debout, -sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les -boulets ennemis avaient si largement éventré les -flancs du vaisseau vaincu que, s'il faut en croire le -récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat, -faire passer par la plus grande brèche un carrosse -de cour attelé à quatre.</p> - -<p>—C'est assez gentil. Tout de même, votre histoire -est une histoire de bataille perdue.</p> - -<p>—Alors! voici une histoire de bataille gagnée. -Madame, soixante-douze ans cinq mois plus tard, -l'empereur Napoléon III, arrière-petit neveu du roi -Louis XVI,—par les femmes,—déclarait la guerre -au tsar Nicolas I<i>er</i>, à dessein de sauver Constantinople. -Un amiral français, l'amiral Hamelin, recevait -en conséquence l'ordre de détruire ou d'embouteiller -les escadres russes de la mer Noire, dont la plus -forte venait d'écraser à Sinope quatre malheureuses -frégates turques, grosses ensemble comme -la moitié d'un seul vaisseau. Hamelin avait son pavillon -au mât de misaine d'un vieux trois ponts à -voiles de cent vingt canons qui s'appelait encore la -<i>Ville de Paris</i>...</p> - -<p>—S'il était vieux, ce trois ponts, c'était peut-être -la même <i>Ville de Paris</i> que tout à l'heure?</p> - -<p>—Diable! non! l'autre <i>Ville de Paris</i> avait honnêtement -coulé bas, le lendemain de la bataille des -Saintes.—Cette nouvelle vieille <i>Ville de Paris</i> -pénétra donc dans la mer Noire, rejeta les vaisseaux -russes en déroute jusqu'au fond de Sévastopol, -contribua par le feu de ses canons à la victoire -de l'Alma, et, le 14 octobre 1854 ... (si j'ai bonne -mémoire?...) prit une part éclatante au bombardement -des forts de la ville ... bombardement absurde, -d'ailleurs, et que l'amiral Hamelin avait déconseillé -de toutes ses forces au général en chef ... mais ce -général,—Canrobert, pour ne pas le nommer—était -têtu: il bombarda tout de même ... et, naturellement, -ne sut tirer aucun profit de son bombardement...</p> - -<p>—Et allez donc!</p> - -<p>—Ce n'est pas de ma faute, c'est la faute à l'Histoire!... -En tout cas, ce bombardement, qu'il avait -si fort désapprouvé, l'amiral Hamelin le conduisit -le plus brillamment du monde, toujours sur sa <i>Ville -de Paris</i>, qu'il amena au plus épais du feu, sous le -canon russe, lequel canon tirait juste, je vous prie -de le croire! si tant tellement juste qu'une bombe -tapa droit dans la dunette sur laquelle se tenait -l'amiral, entouré de ses aides de camp...</p> - -<p>—Ah! pauvres gens!</p> - -<p>—Ne les plaignez pas! Je m'y abonnerais, moi, -à mourir comme ça!... Notez que ceux dont je vous -parle n'eurent guère le temps de s'apercevoir de -rien. Quatre sur cinq tombèrent, culbutés comme -capucins de cartes. Et l'amiral tout seul s'en tira -sans aucune égratignure. Bien entendu, la <i>Ville -de Paris</i>, transformée en écumoire, n'en continua -pas moins de combattre imperturbablement, jusqu'à -ce que les canonniers russes eux-mêmes eussent -lâché pied, et cessé le feu,—ce qui n'arriva -qu'à la nuit tombante. Hamelin tira la dernière bordée, -puis appareilla, pour regagner le mouillage -assigné à son escadre. Quand il passa le long de l'escadre -anglaise, qui regagnait son mouillage aussi, -les équipages britanniques, grimpés dans leurs -mâtures, saluèrent l'amiral français d'une tempête -de hurrahs... Madame, comme bataille gagnée, -celle-là vous suffit-elle? Et trouvez-vous qu'il y avait -là de quoi ressusciter ce vieux nom, la <i>Ville de -Paris</i>, pour en baptiser cette ferraille neuve?</p> - -<p>—Je ne dis pas non!... Quoique, au fond, l'important, -pour la ferraille neuve, n'est pas tant de -s'appeler Pierre, Paul, ou Jacques, mais...</p> - -<p>—Mais plutôt de gagner des batailles neuves?... -Plaise aux dieux!... Je suis fichtre de votre avis!...</p> - -<p>—Eh là!... Ces ouvriers, que font-ils?... vous, -qui vous y connaissez dites?... qu'est-ce qui se -passe?</p> - -<p>—Il se passe qu'on scie la savate... Attention! -c'est le moment...</p> - -<p>—Chut!...</p> - -<p>Sur la foule un silence s'est abattu d'un coup. Il -semble que cinq mille bâillons aient muselé ensemble -les cinq mille bouches...</p> - -<p>Soudain, une clameur,—qui s'étrangle dans la -même seconde, angoissée:</p> - -<p>—Le <i>Paris</i>, doucement, doucement, vient de -s'ébranler sur sa cale.</p> - -<p>La masse géante glisse,—vers la mer.—C'est -si peu de chose, ce glissement presque imperceptible—d'abord,—qu'on -y regarde à deux fois pour -être sûr... Mais le <i>Paris</i> glisse réellement. Le Paris -glisse déjà plus vite. Convaincue, la foule pousse un -grand cri d'allégresse. Et puis, la seconde d'après, -la foule, rebaillonnée, se tait...</p> - -<p>... Parce que le glissement du navire, si lent -d'abord, s'accélère,—s'accélère étonnamment. -Cette cathédrale sens dessus dessous, qui tantôt -remuait à peine, court à présent,—court vite. Déjà, -c'est comme un train express,—un train d'un seul -wagon, immense. Et ce wagon là s'élance, se précipite, -tombe littéralement, comme on tombe du -sommet d'une montagne...</p> - -<p>La poupe touche l'eau, la pénètre, la laboure. Deux -énormes vagues, soulevées, bondissent à tribord et -à bâbord. La mer, refoulée par la carène, se rebiffe, -revient à la charge, inonde les bas côtés de la cale. -Le cuirassé flotte maintenant, et les câbles disposés -pour briser son élan formidable éclatent les uns -après les autres, avec un fracas d'artillerie, auquel -répond, grêle, mais perçant, l'applaudissement -exaspéré de la foule entière. Car ils sont tous -debout, hurlant, trépignant, battant des mains,—tous: -les femmes, prêtes à la crise de nerfs; les -officiers dorés, qui crèvent leurs gants d'uniforme; -les vieux amiraux à barbe blanche; et jusqu'aux -graves ministres, gens blasés, croirait-on, sur toutes -choses au monde...</p> - -<p>Pas blasés sur cette chose-là.</p> - -<p>C'est fini. Le <i>Paris</i> flotte au milieu de la rade. Deux -grands pavillons tricolores, seuls arborés sur la -coque encore nue, claquent à la brise d'ouest, -orgueilleusement.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LEX-VOTO_DE_LACROPOLE" id="LEX-VOTO_DE_LACROPOLE">L'EX-VOTO DE L'ACROPOLE</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>pour M. V. M. T.</i></p> - -<p class="p2">—Si le mauvais vent d'hiver qui souffle sur le Raz -n'a pas encore balayé ma cervelle des vieilles poussières -du temps passé, il y aura sept ans à l'automne -que j'ai gravi pour la première fois l'escalier romain -qui mène aux Propylées de l'Acropole athénienne. -Sept ans. J'étais, en ce temps-là, marin, officier de -marine,—officier, oui! Ça vous étonne? Je l'étais -tout de même.—Pourquoi je ne le suis plus? pourquoi -je suis devenu ça?... ça que vous voyez? le -glaneur de varech et d'épaves, le ravageur de cette -baie des Trépassés que voilà?... C'est mon affaire, -ce n'est pas la vôtre... Ho! vous êtes trop curieux. -Tant pis pour vous!</p> - -<p>«Écoutez tout de même! asseyez-vous là, et -écoutez.—La baie des Trépassés? sûr et certain -qu'il s'y passe des choses, les nuits de nouvelle -lune, quand les cadavres verts entassés dans les -trous du fond, sous le linceul gluant des algues, -s'ennuient d'être immobiles, et remuent, et se -lèvent, et se hissent, brasse à brasse, jusqu'au dessus -des vagues,—histoire de jeter un coup d'œil -sur les barques que le courant drosse à la côte, sur -les barques pleines d'hommes vivants, qui seront -tout à l'heure des hommes morts ... dès que les -barques auront chaviré... Mais ailleurs aussi il se -passe des choses,—pires...</p> - -<p>«Il y aura sept ans à l'automne... C'était en ... -comptez!... Je faisais le quart à bord d'un vieux -petit aviso qui s'appelait le <i>Vautour</i> et qui servait -de yacht à l'ambassadeur de France près la Porte -Ottomane... J'étais heureux, en ce temps-là ... où je -me figurais l'être, ce qui est tout un... J'aimais une -femme qui m'aimait... Et j'étais jeune... A présent, -le <i>Vautour</i> est mort: son cadavre achève de pourrir -au fond d'un arsenal, dans je ne sais quelle -darse-cercueil... La femme que j'aimais et qui m'aimait -est morte aussi ... allez voir sa tombe dans le -cimetière corse de Bocognano ... près de l'entrée ... -une pierre noire sous un cyprès ... et le nom si doux -gravé sur la pierre noire: <i>Claude</i> ... allez voir... -Moi, je suis plus mort que bien des morts cloués -dans leurs bières... Encore un peu de temps, très -peu de temps, et plus personne ne se souviendra....</p> - -<p>«Oui, c'était un après-midi d'automne. Il faisait -encore chaud, malgré le vent qui soufflait à bouche -que veux-tu sur Athènes. Des nuages de craie -volaient, et cela faisait un brouillard qui en valait -d'autres. Sur l'escalier romain, nous luttions pour -conserver l'équilibre. Je marchais le premier. -Claude marchait derrière moi, ses deux mains serrées -à ma taille. Et, six marches plus bas, Hartus -riait et plaisantait, à cause, disait-il, de notre indécence: -le vent collait nos vêtements à notre peau... -Hartus était mon ami et l'ami de Claude. Notre ami -à tous deux. Ami. Rien d'autre. Et Hartus était un -homme loyal. Et Claude m'aimait.</p> - -<p>«En haut de l'escalier romain, les Propylées, -pareilles à des Vierges couleur de soleil, groupées -au seuil du sanctuaire lumineux, nous accueillirent... -Aujourd'hui, après sept années,—sept -années d'horreur et de nuit,—et dans cette brume -glauque et glacée du Raz, je n'ai qu'à fermer les -yeux pour revoir, intacte et solaire, la splendeur -de cet accueil...</p> - -<p>«... Les Propylées ... l'Erechteion plus vieux -qu'Homère ... la Victoire Sans Ailes ... le Parthénon, -dieu... J'ai vu.—Et je vois aujourd'hui le varech et -les épaves.</p> - -<p>«L'Acropole ... vous connaissez le musée qui s'y -trouve?... au levant de tous les temples?... le petit -musée où dorment les meilleurs débris qu'on -exhuma du sol même de l'Acropole, en fouillant -par hasard la terre sous le dallage du Parthénon?... -Vous savez? Bon!—Sous ce dallage, les chercheurs -firent la plus mystérieuse des trouvailles: vingt-deux -statues assez grandes, et presque intactes; -toutes statues de femmes; toutes d'une terre cuite, -peinte et enluminée, aux couleurs de la vie; bref, -vingt-deux femmes ressuscitées, qui sortaient souriantes -de leur linceul de terre et de sable!... Or, -ces femmes n'étaient point des déesses, ni des -reines; elles n'étaient pas drapées, comme des -Héra ou des Athénè; elles n'étaient pas nues comme -des Aphrodites: elles étaient vêtues,—habillées,—très -élégamment, à la dernière mode de l'époque, -nul doute là-dessus!—et parées, et coiffées, et -fardées, avec du bleu aux paupières et du rouge à -la bouche;—sans diadème, toutefois, ni couronne, -ni sceptre;—donc, sans contredit, de simples -mortelles; des femmes, sans plus; comme celle-ci, -qui m'écoute ... des femmes du monde, quoi!—ou -à peu près—bref de très jolies dames,—allez-y -voir plutôt! les vingt-deux portraits font foi, m'est -avis?—très jolies, oui! langoureuses, attirantes; -bonnes pour l'amour, pour celui qu'on reçoit, pour -celui qu'on donne; maîtresses, amantes;—enfin, -tranchons le mot: des Parisiennes ... des Parisiennes -de l'Athènes primitive... Et ces jolies -dames-là, vieilles chacune de quelque deux mille -cinq cent cinquante ans, avaient l'air de vivre -encore: leurs bouches éginétiques ricanèrent au -nez des archéologues effarés... Que faisaient-elles, -ces Athéniennes en robes de ville, dans le sol sacré -de l'Acropole? de quel droit s'y trouvaient-elles?... -On supposa qu'elles étaient tout de bon des portraits, -vingt-deux portraits de suppliantes ayant -jadis offert à la Déesse leur propre ressemblance -en retour de grâces accordées,—en <i>ex-voto</i>, -comme on dit chez nous:—toutes, en effet, tendaient -en avant la main droite, en un geste d'offrande -éternelle ... on supposa que, jadis, dans ces -mains tendues, avaient reposé les colliers, les bracelets, -les bagues, et l'or, et les mille richesses dont -on payait la bienveillance de l'Astarté... Ho!... ça -vous étonne que moi, le ravageur, je sache ces -choses?... Je les sais.—Trop curieux, que vous -êtes!Tant pis pour vous.</p> - -<p>«Or, lorsque Claude, et Hartus, et moi-même, -pénétrâmes dans le musée de l'Acropole, les vingt-deux -ex-voto, rangées en cercle dans la salle nous -regardèrent, d'un regard sournois de leurs yeux -vifs ... d'un tel regard ... que, tous trois ... nous -eûmes peur,—bizarrement...</p> - -<p>«Hartus, le premier, surmonta cette peur. Et, -s'approchant de la plus grande statue, qui le dominait -du haut de son socle, il lui rendit œillade pour -œillade, les yeux levés vers le bizarre visage, moqueur -et voluptueux... Mais, l'instant d'après, Hartus -recula:</p> - -<p>«—Elle respire!—dit-il.</p> - -<p>«Claude trembla. Je l'entourai d'un bras. Nous -avançâmes. C'était vrai: la statue respirait. Distinctement, -je vis la poitrine aux seins menus gonfler -l'étoffe ... non: la terre cuite ... du corsage... Oui ... -je vis cela ... comme je vois aujourd'hui, par les -nuits de nouvelle lune, les cadavres verts se hisser -brasse à brasse jusqu'au dessus des vagues, dans -cette baie que voilà, la baie des Trépassés. Mais je -me souviens qu'en ce temps d'autrefois, j'eus beau -voir: je ne crus pas. Et j'expliquai même: -—«Jeu de lumière... Les rayons du soleil qui -entrent par la fenêtre... C'est évident...</p> - -<p>«Mais Hartus m'interrompit:</p> - -<p>—«Non,—dit-il:—elle est vivante. C'est beaucoup -plus évident. La déesse, en remerciement de -l'offrande que présentait jadis cette main ouverte, a -donné à la suppliante un souffle d'immortalité... -Et, tenez! cette preuve: l'offrande n'est plus dans la -main droite: la déesse l'a prise...</p> - -<p>«Il fit un pas vers la statue:</p> - -<p>—«Qui que tu sois,—dit-il,—toi que l'Astarté -exauça jadis, prie aujourd'hui pour moi, qui t'implore -toi-même!... Voici mon offrande, de moi à -toi: daigne la recevoir dans ta main tendue et l'élever -jusqu'à la déesse. Qu'elle m'accorde ce qu'elle -t'accorda sans doute jadis: l'amour de tous les -êtres que mon désir effleurera!</p> - -<p>«Et, détachant de son poignet un <i>tesbi</i> turc,—le -chapelet musulman, à trente-trois gros grains ou -à quatre-vingt-dix-neuf petits grains,—détachant -son tesbi, qui était de nacre, et qu'il avait acheté -la semaine d'avant au Tcharchi de Stamboul, il le -jeta doucement dans la main de la statue. Le tesbi de -nacre retomba au creux de la paume délicate; des -grains scintillèrent entre les doigts fins et fardés... -«Et je me souviens que, moi, je haussai les -épaules. Il y a sept ans de cela...</p> - -<p>«Après, comme le soleil baissait, nous redescendîmes -l'escalier romain, tous les trois. Je ne sais -pourquoi, un silence s'était abattu sur nous. Nos -bouches étaient comme scellées.</p> - -<p>«D'en bas, nous vîmes l'Archer Soleil, aux -mortelles flèches, mettre son masque rouge, puis -plonger du sommet des collines de l'ouest dans -la mer. Les crêtes attiques, au profil précis, se -découpèrent couleur de cendre sur un ciel où giclait -du sang. Puis la nuit sans crépuscule sauta -d'Asie en Europe, par dessus la Grèce, tout d'un -coup...</p> - -<p>«Bien entendu, il ne fit pas noir: il fit bleu,—bleu -clair: une nuit grecque, c'est lumineux... Ah! -non! elle ne ressemblait guère aux nuits d'ici, cette -nuit dont je vous parle!—Regardez, regardez l'eau -verte et noire, au pied du Raz!—Là-bas, l'eau était -couleur de ciel et le ciel couleur de lait... J'ai vu, -moi! j'ai vu ... et maintenant...</p> - -<p>«Après le dîner,—nous avions dîné tous trois -ensemble, mais à la muette ... la statue, nul doute, -nous avait jeté un sort de silence,—je songeai tout -à coup que la lune allait être pleine, et que, depuis -notre arrivée dans Athènes, il était convenu que -nous verrions un clair de lune sur l'Acropole. Il faut -une autorisation spéciale, signée de je ne sais qui. -Mais les hôtels en ont toujours un stock, de ces -autorisations spéciales, à la disposition des touristes. -Je me levai de table pour aller en acheter -une au bureau. Claude et Hartus restèrent.</p> - -<p>«Quand je revins, ils étaient encore assis. Il me -sembla que leurs chaises n'étaient plus exactement -à la même place. Je n'y pris pas garde. Pourquoi y -aurais-je pris garde?</p> - -<p>Nous partîmes tous les trois.</p> - -<p>«La lune était déjà haute, et claire ... claire.. -Les vieux marbres, plus blancs qu'aux rayons du -soleil, étincelaient, avec des halos lumineux à tous -leurs angles... Le théâtre de Dyonisios, au passage, -nous arrêta... Les stalles antiques, rangées -autour de l'hémicycle dévasté, semblaient attendre -les spectateurs de l'Orestie ou du Prométhée... Une -représentation spectrale commençait peut-être... -Peut-être les fantômes, acteurs du temps d'Eschyle, -redisaient-ils aux spectateurs, revenus pour une -soirée du profond Hadès, que la chaleur du jour est -douce, et qu'Achille mort ne vaut pas un bouvier -vivant...</p> - -<p>«Un moment nous entrâmes. Claude s'assit dans -l'une des stalles. Puis Hartus s'assit près d'elle. -Moi, je demeurai debout. Au-dessus de nous, la -masse gigantesque de l'Acropole surplombait. En -levant la tête, j'apercevais, couronnant la falaise, -la colonnade du Parthénon. C'est à cet instant que -je songeai combien il serait facile, à quelqu'un -qui, d'en haut, se pencherait un peu, de nous -guetter, et de surprendre chacun de nos gestes, -à travers cette nuit plus transparente que ne sont -nos jours de Bretagne.—Regardez, regardez l'eau -toute noire au pied du Raz!—Oui, je songeai -ce serait très facile... J'y songeai, sans arrière-pensée... -Pourquoi aurais-je eu une arrière-pensée?...</p> - -<p>«Tout de même, quand je voulus repartir, et -marcher vers l'escalier romain, et monter vers les -temples, Claude dit qu'elle était lasse. Et Hartus -aussi dit qu'il était las. Ils ne quittèrent point les -stalles de marbre frais et prétendirent m'y attendre, -et se reposer. Moi, je continuai, seul.</p> - -<p>«Au bas de l'escalier romain, le gardien m'ouvrit -la grille; et il monta derrière moi, pesamment. -C'était un pauvre hère, barbe grise, échine courbe. -Pris de pitié, je mis une drachme dans son bonnet. -Il crut que je voulais être seul, pour voler comme -d'usage quelque débris de chapiteau ou de corniche. -Il me salua humblement, sa bouche édentée -s'efforçant à grimacer un sourire complice; et il -redescendit.</p> - -<p>«Les Propylées, pareilles à des vierges couleur -de lune, groupées au seuil du sombre sanctuaire, -m'accueillirent... Mais, nocturnes, elles semblaient -tristes. Et leur marbre neigeux pleurait autour de -moi des larmes invisibles...</p> - -<p>«J'allais ... la Victoire Sans Ailes ... l'Erechteion -plus vieux qu'Homère ... le Parthénon, dieu...</p> - -<p>«Et puis le musée,—le petit musée qui est au -levant de tous les temples...</p> - -<p>«J'entrai dans le musée. J'entrai dans la salle.</p> - -<p>—D'honneur! je ne songeais à rien, à rien du tout ... -j'avais oublié...</p> - -<p>«Mais les statues, tout de suite, me regardèrent. -Je vis leurs yeux, luisants comme phosphore. -La plus grande statue ricana. J'entendis le -ricanement, dans le gosier d'argile creuse. Et je -vis, parce qu'un rayon de lune entrait derrière -moi, et jouait sur la poitrine aux seins menus, je -vis la poitrine gonfler le corsage, régulièrement. -Cette fois, à cause de la nuit, je ne haussai pas -les épaules. La main droite, aux doigts délicats -et fardés, portait toujours le tesbi d'Hartus ... entre -les doigts, des grains de nacre luisaient, étrangement...</p> - -<p>«Je ne bougeai plus. La peur, lentement, avait -pénétré mes veines. Il me sembla que les grains du -tesbi tintaient par intervalles les uns contre les -autres,—tintaient comme si la statue, contente du -don, propice au donateur, eut joué à refermer sa -main sur la nacre polie et fraîche...</p> - -<p>«Alors un grand froid parcourut mon dos. Et, -dans le laps d'une très courte fraction de seconde, -une certitude atroce s'enfonça dans mon cerveau: -la certitude que l'Astarté avait entendu, approuvé, -exaucé la prière d'Hartus, la certitude qu'Hartus, -dès cet instant même,—puisque tintaient les grains -de nacre de l'offrande,—obtenait ce qu'il avait -demandé, l'obtenait facilement, et malgré lui, peut-être: -l'amour de tous les êtres qu'effleurait son -désir...</p> - -<p>«Ha!... regardez! regardez les phares qui s'allument -le long de la côte, sur le Sein, sur la chaussée, -sur Ar-Men!... Et regardez! regardez, au pied -du Raz, la brume qui se lève! la brume, qui tout à -l'heure étouffera les phares... Ha!... il y aura des -naufrages, dans cette brume, cette nuit!... Nuit -noire, noire, noire...</p> - -<p>«Et nuit claire, claire, claire! sur l'Acropole... -Près de la colonnade, au bord de la falaise, je me -penchais, je me penchais... Au-dessous de moi, -dans le trou sombre de la plaine nocturne, le -théâtre de Dyonisios luisait comme un demi-disque -d'albâtre... Et je voyais...</p> - -<p>«Je voyais, sur leurs deux stalles, Claude et -Hartus assis l'une près de l'autre» Et je voyais leurs -mains mêlées, et je voyais leurs bouches jointes. -Et c'était comme un aimant terrible qui attirait mes -yeux, qui attirait ma tête, mes épaules, tout mon -corps ... par-dessus le garde fou, vers la plaine nocturne -au bas de la falaise, vers l'abîme sombre ... -irrésistiblement...</p> - -<p>«Ça vous étonne, hein? que je ne sois pas -tombé?... Moi aussi.—Me voilà pourtant!...</p> - -<p>«C'est que ... comme, déjà, je glissais ... je crus -entendre ... j'entendis ... derrière moi ... un ricanement... -Oui: le ricanement que vous pensez ... le -ricanement de la statue... Alors, je fis demi-tour et -je courus vers le musée ... parce que j'avais compris...</p> - -<p>«Le même rayon de lune caressait la poitrine aux -seins menus, la poitrine soulevée par le souffle -immortel... Dans la main tendue, les grains de -nacre tintaient toujours...</p> - -<p>«Mais moi, du bout de ma canne, je frappai la -main! j'arrachai l'offrande maléfique! Et, de ma -poche, je tirai un autre tesbi,—d'ivoire, celui-là: -un tesbi à moi, un tesbi que j'avais acheté, moi, au -Tcharchi de Stamboul.—Et je le jetai dans la main -vide,—sans une parole: parce que, sur mon honneur! -je voulus prier l'Astarté, mais je ne pus pas: -ma gorge était sèche, sèche...</p> - -<p>«C'est tout.—Allez-vous-en!</p> - -<p>«Quoi?... Vous voulez savoir encore?... savoir -quoi?—C'est tout!—Au bas de l'escalier romain,—naturellement,—je -trouvai Claude, seule, qui -venait à ma rencontre... Elle était très pâle et elle -avait peur, parce que Hartus,—naturellement,—avait -pris froid, ou fièvre, dans le théâtre de Dyonisios, -et s'y était évanoui... Il fallut envoyer chercher -les gens de l'hôtel, avec une civière... Et -quand il revint à lui, tard, très tard, il ne voulut -pas demeurer une seule heure de plus dans Athènes,—naturellement,—et -il partit... Après tout, il -n'est peut-être pas encore mort, aujourd'hui... Qui -sait!...</p> - -<p>«Le tesbi de nacre?—Oh! le tesbi de nacre, -lui, est mort! Il est là ... là dans l'eau noire ... au -pied du Raz ... sous le gluant linceul d'algues... Et -les cadavres verts font tinter ses grains, durant les -nuits de nouvelle lune... J'entends le tintement, -moi ... oui!... moi, le ravageur de la baie ... le ravageur -des Trépassés...»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="SERVICE_COMMANDE" id="SERVICE_COMMANDE">SERVICE COMMANDÉ</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_TOURELLE" id="LA_TOURELLE">LA TOURELLE</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>pour madame Yvonne Vernon.</i></p> - -<p class="p2">Fargue, l'enseigne de vaisseau canonnier, chef de -la grosse tourelle <i>AV</i>,—avant, s'accroche des deux -mains aux tire-veilles flottantes et grimpe à l'échelle -d'acier. Le nez sous la trappe close, il se cramponne -d'un poing, heurte de l'autre; et la trappe s'ouvre, -avec un grand fracas de ferraille.</p> - -<p>Une voix, au-dessus, crie:</p> - -<p>—Fixe!</p> - -<p>Fargue enjambe les trois derniers échelons, fait -un rétablissement sur les poignets et prend pied sur -le parquet de fer. Le couvercle de la trappe retombe. -Aux flancs des pièces, les servants sont alignés, -corrects: talons joints, main droite au bonnet, main -gauche dans le rang.</p> - -<p>—Repos!—commande Fargue.</p> - -<p>Et, se faufilant entre les deux canons, il se juche -sur la sellette de commandement, pour donner un -coup d'œil au dehors.—Par les trous du casque -blindé, rien d'anormal n'apparaît. A perte de vue -la mer grise déferle, en longues crêtes d'écume, -parallèles. Et les cuirassés gris, en ligne de file, se -traînent sur cette mer déferlante, dans le sillage les -uns des autres.—Fargue fait demi-tour et redescend -sur le parquet, histoire de passer un bout -d'inspection, avant l'exercice.</p> - -<p>Le second maître, cordial, sourit à l'officier.</p> - -<p>—Bonjour, Gourvès!... Quoi à signaler, aujourd'hui?</p> - -<p>—Rien du tout, cap'taine.</p> - -<p>—Vous avez balancé le pointage latéral?</p> - -<p>—Oui, cap'taine.</p> - -<p>—Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou?</p> - -<p>—Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait -juste la longueur que vous m'avez montrée la dernière -fois.</p> - -<p>—Bon.</p> - -<p>Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y -adosse...</p> - -<p class="p2">Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue: -combat simulé contre l'escadre légère, figurant une -armée navale ennemie... Nul doute: avec un thème -aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues, -on va manger de toutes les sauces, et savoir -ce que c'est que «faire des ronds dans l'eau!» -Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue, -adossé, contemple sa tourelle.</p> - -<p>... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est -beau!—Figurez-vous une chambre ovale, longue -de sept mètres, large de six, très basse de plafond, -et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux, -qui s'alignent côte à côte, deux canons dont -les volées géantes saillent par l'embrasure double -à dix mètres au dehors, et dont les culasses pivotant -suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir -tellement qu'on ne devinerait d'abord pas où vont -bien pouvoir se caser les hommes, les treize hommes -nécessaires au fonctionnement... Ils se casent tout -de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose -à l'encombrement indescriptible du lieu.—Car les -canons, ce n'est rien! il y a les affûts, les châssis, -les berceaux; les monte-charges, les parcs, les -pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes, -les chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons, -les injecteurs; le tuyautage d'eau, le tuyautage -d'air, le réseau électrique ... il y a l'inextricable -fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y a -le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent -méthodiquement, méticuleusement les -treize hommes, autres rouages, plus parfaits, non -moins disciplinés!—C'est beau.—Le plafond nu -repose pas sur la muraille directement: une rangée -de supports d'acier les sépare, telle une colonnade -circulaire, haute de quelques centimètres, dont les -intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une -circonférence de meurtrières horizontales, par où -pénètre, avec la brise du large, un peu de chaude -clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière -froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit -assez bien.—C'est beau.—Par cette espèce de -corniche ajourée, les treize hommes peuvent aussi, -entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au -dehors, et, de temps en temps, se rendre compte -des choses qui adviennent...</p> - -<p>Ils sont treize: le second maître, surveillant du -matériel,—le cerveau;—les deux quartiers-maîtres, -chefs de pièce,—les nerfs moteurs;—les -deux pointeurs brevetés,—les yeux;—les -deux pointeurs suppléants,—d'autres yeux de -rechange;—les deux chargeurs, les deux pourvoyeurs,—les -muscles;—l'armurier,—l'organe -réparateur;—l'officier, enfin,—l'âme.—Ils sont -treize; ils ne font qu'un: un être, qui vit de leurs -treize vies: la tourelle, la tourelle avant, la tourelle -double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable -du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur -des batailles à venir...</p> - -<p class="p2">Ça commence.—Au dehors, roulement de tambour, -suivi d'un double coup de baguette: «Armez -les pièces!»—Fargue-se redresse, commande: -«A vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette -de commandement. Par les trous du casque -blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée de -crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses -émergent de l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs -qui figurent l'ennemi. Fargue tourne la tête, -constate l'immobilité des servants, debout, chacun -où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres -qu'il faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!» -Après quoi lui-même, les yeux au tableau transmetteur, -attend que la passerelle lui ait dicté à son -tour la volonté suprême du grand chef, du commandant, -lui-même à son poste, là-haut dans le -blockhaus...</p> - -<p>Cependant les culasses battent, les planchettes -tombent, les monte-charges grondent parmi le cliquetis -des chaînes-galles. Bien entendu, on ne -charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais -tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai -obus et de vraies gargousses qu'on lancerait à toute -volée dans l'âme ouverte et huileuse. Gourvès, le -second maître, a tiré sa montre et compte les secondes... -La première pièce «charge» bien: son quartier-maître, -Le Kellec, est un «bon homme», d'attaque, -et sûr... Vingt-trois secondes! ça y est! le -temps du record! pas un cinquième de plus!... La -deuxième pièce est en retard: Fontan ne vaut pas -Le Kellec... Gourvès hausse les épaules, dédaigneux: -Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce -que ça peut jamais valoir un Breton? un Bretonned -de Morlaix? un Le Kellec, «pays» de Gourvès?—Gourvès -en voudrait plutôt mal de mort à Fontan, -le jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!—Tout -de même, trop est trop: trente-quatre secondes, ça -exige «un coup de gueule»:</p> - -<p>—Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les -gars dorment, et toi avec?</p> - -<p>Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un -claquement de langue irrité accueille le reproche. -Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le chargeur, qui -«rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol! -Pas mauvais canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc -qu'à fermer l'oreille.—Si on entendait, n'est-ce -pas? faudrait punir! et à quoi bon?—Gourvès -n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus...</p> - -<p class="p2">C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages -de la tourelle; des hommes comme vous et moi; -et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils sont -rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races, -leurs instincts, leurs éducations, leurs habitudes, -leurs chairs, leurs cerveaux divers, font d'eux des -êtres aussi différents, sans nul doute, que vous et -moi.—Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service, -croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la -parole?... Et Brénéol, le chargeur, taciturne et -revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche, petit -garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant, -anarchiste, et qui enveloppe son manuel du marin -canonnier dans le dernier numéro du <i>Libertaire</i>, -pour lire les deux proses ensemble, aux heures de -théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre -lorsqu'il a mis un pied à terre, et qui passe sa vie -dans les mauvais lieux; et Brazière, l'armurier, -bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile -et de rouille ses mains blanches plutôt que d'être -pion dans un collège; et Lohéac d'Elfe, le pointeur -de droite, qui fut riche et qui est noble, et qui s'est -engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous -qu'ils se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont -pas trois idées en commun?—Non, fatalement!—On -«navigue à la part»; et chacun poursuit silencieusement -son rêve à soi, dans son coin, loin des -gêneurs. Ce n'est qu'ici, derrière cette cuirasse, -sous ce plafond bas, sur ce parquet sonore, que la -souveraine discipline réunit tous ces êtres étrangers, -et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe -ensemble, jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant: -la tourelle...</p> - -<p>Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:—Qu'est-ce -qu'elle vaut vraiment, cette -discipline indispensable? jusqu'à quel point courbe-t-elle -ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle, -les fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point -peut-on compter sur ce métal humain?—On ne -le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à -braver, suprême pierre de touche...</p> - -<p class="p2">—Garde à vous!</p> - -<p>Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les -aiguilles indicatrices ont tourné. Fargue commande:</p> - -<p>—Quatre-vingts degrés! à droite, troisième -vitesse!... Distance: huit mille six! Correction: -trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier -croiseur à partir de la gauche!... Attention!...</p> - -<p>Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple -et prompte. Par les trous du casque, Fargue aperçoit -l'horizon qui défile. Voici les croiseurs, qui -glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord, -petites ombres chinoises, floues.—Les servants, -haussés sur leurs pointes, regardent aussi, et apprécient.—L'armée -s'est déployée en ligne de file, -parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les -cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres -d'intervalle, gouvernent droit sur la poupe de -leurs matelots d'avant. Et cela fait une double perspective -de longues coques glissantes et de mâtures -sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent -à la brise..</p> - -<p>—Feu à volonté!... Commencez le feu!...</p> - -<p>Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à -blanc tirés par l'amiral, en manière de signal avertisseur. -Les croiseurs, là-bas, savent qu'on vient -d'ouvrir le feu contre eux...</p> - -<p>—Huit mille mètres!... Sept mille six!... Sept -mille quatre!</p> - -<p>Les servants, alertes, tournent les volants de -pointage.—Ah! l'ennemi se rapproche? Probable -que le «vieux» oblique sur l'escadre légère, sournoisement, -sans avoir l'air... Alors, gare aux croiseurs, -s'ils ne se méfient pas. Ils sont trop faibles -pour «étaler» un combat à courte portée.—Le -Kellec, d'un regard glissé par les meurtrières -de la corniche, mesure l'éloignement. Brazière, -les poings sur les hanches, calcule le cosinus -de l'angle de rapprochement. Tiphaigne ricane -en sourdine, en songeant au désarmement universel. -Penven rêve de femmes et de fil en quatre. -Lohéac d'Elfe, comme toujours indifférent à tout, -vérifie sa ligne de mire...</p> - -<p>La sonnerie tinte encore. Fargue commande de -nouveau:</p> - -<p>—Même but! zéro degré!... à gauche, troisième -vitesse!... Distance: sept mille huit!... huit mille -deux!... huit mille quatre!... correction: six -gauche!... Continuez le feu!...</p> - -<p>Moins bêtes qu'ils n'en avaient l'air, les croiseurs! -Ils viennent de se dérober d'un coup, en «arrivant» -tous à la fois sur leur droite,—du bord opposé -aux cuirassés.—Et maintenant, les cuirassés n'ont -qu'une chose à faire, s'ils veulent ne pas rompre le -combat: «arriver», eux aussi, tous à la fois, sur -leur droite, et appuyer la chasse. Mais vivement! -ou il sera trop tard...</p> - -<p>Fargue, toujours juché sur sa sellette, et la tête -dans le casque blindé, regarde par les trous de -visière:—Allons! ce n'est pas par trop mal!... -l'évolution de l'armée s'est correctement opérée.—Au -grand mât de l'amiral, le pavillon «régulateur», -à peine hissé «à bloc», redescend, «halé -bas»: chaque navire est à son poste; la ligne de -file est devenue ligne de front: c'est-à-dire que les -cuirassés s'avancent maintenant côte à côte; et -courent, le cap sur l'ennemi, chacun s'efforçant de -ne pas dépasser ses matelots et de n'être pas dépassé -par eux... Guère facile à résoudre, le problème!... -Tenez, voici déjà du flottement: à bâbord, -l'<i>Auerstaedt</i> a perdu près d'une longueur; à tribord, -l'<i>Eckmühl</i> en a gagné une et demie. Fargue, méprisant, -crache par le trou milieu du casque:—Alors, -quoi? il n'y a qu'ici, sur le <i>Fontenoy</i>, qu'on -est fichu de garder, cinq minutes de suite, la vitesse -signalée? On dort donc, dans les autres machines?.. -Ah! ces mécaniciens!... quelle plaie!—Fargue -recrache. El, derrière lui, Gourvès, le second -maître, et Le Kellec, et Fontan, et d'autres sourient -de dédain, à l'imitation du chef: une jolie ligne de -front, oui!...</p> - -<p>Tout de même, on n'est pas là pour s'amuser. La -manœuvre des pièces s'est ralentie. Fargue se retourne, -brusque:</p> - -<p>—Eh bien? Gourvès? c'est pour aujourd'hui ou -pour demain, ce chargement?</p> - -<p>Le rappel à l'ordre rejaillit instantanément de -proche en proche: de Gourvès à Fontan, de Fontan -à Brénéol, de Brénéol à Martin. Derechef, un ressort -de la machine, grippé, grince: quelqu'un murmure, -une fois de plus. Et Fargue, une fois de plus, -s'interroge, anxieux... Que vaut ceci: la tourelle? -jusqu'à quel point est-ce solide? jusqu'à quel point -peut-on y compter?...</p> - -<p>—Attention!... même but!... quatre-vingt-dix -degrés!... à droite, troisième vitesse!... Hein?</p> - -<p>Dans la bouche de l'officier, le commandement, -soudain, s'étrangle...</p> - -<p class="p2">Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord, -ont tout à coup repris la ligne de file, pour doubler -ou envelopper la tête de l'armée; et les cuirassés, -pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer -aussi, parallèlement.</p> - -<p>D'où le changement de pointage ordonné d'avance, -chaque bâtiment devant «arriver» de -quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,—faire «par -le flanc,» si vous préférez.—Seulement, quelque -chose s'est passé,—quelque chose: une avarie de -barre, ou de gouvernail, ou de drosse; on ne sait -pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le -<i>Fontenoy</i>, au lieu d'arriver, en même temps que -ses matelots, n'arrive pas,—continue sa route en -droite ligne;—en droite ligne,—cependant que -l'<i>Eckmühl</i>, à tribord, arrive,—et tombe perpendiculairement -sur le <i>Fontenoy</i>:—Abordage!—Abordage -inévitable!—Abordage: c'est-à-dire—l'éperon -de l'<i>Eckmühl</i> dans le flanc du <i>Fontenoy</i>,—et -le <i>Fontenoy</i>, tout de suite, en vingt secondes, -chaviré, quille en l'air, et coulé bas;—comme chavira -jadis et coula le cuirassé anglais <i>Victoria</i>, -ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé -anglais <i>Camperdown</i>.—Bref: la mort.—La mort -foudroyante, qui se précipite.—Et rien à faire, rien -à tenter.</p> - -<p>Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la -tête, et jette dans sa tourelle un suprême et tragique -regard:—Ceux-ci, près de mourir, comment mourront-ils?...</p> - -<p>Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les -yeux fixes des douze hommes qu'il commande,—des -douze hommes qui ont vu comme lui, qui savent -comme lui, qui attendent comme lui la mort; des -douze hommes tout de même immobiles, muets, disciplinés.—Oh! -la fière, la sublime machine! Au -cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:—La -mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est -prête!—D'un geste d'épopée, l'enseigne arrache -sa casquette et la jette à terre, pour saluer d'avance -les treize cadavres héroïques qui, tout à -l'heure, dormiront ici, chacun à son poste. Et, -ardemment, Fargue renfonce sa tête dans le casque -blindé, refait face à la mort, immobile comme les -autres, muet, discipliné...</p> - -<p class="p2">La mort vient: l'<i>Eckmühl</i> se précipite avec une -vitesse de locomotive. La masse colossale grandit, -grandit, grandit... L'étrave, tranchante comme un -glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et -s'allonge vers le flanc du <i>Fontenoy</i>... Combien de -secondes encore? trente? quinze? dix?... Le gaillard -de l'<i>Eckmühl</i>, couvert d'hommes accourus, qui -gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue, -les yeux hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux -barres de misaine, la flamme quadrillée bleu et -blanc,—signe que l'<i>Eckmühl</i> «bat en arrière» de -toute la puissance de ses trois machines: vingt -mille chevaux-vapeur, qui luttent désespérément -pour atténuer le choc terrible.—Fargue ne sent -pas non plus le parquet qui vibre: le <i>Fontenoy</i> -«bat en avant» à toute vitesse, tente désespérément -de passer, d'éviter l'éperon mortel.—Six -hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent -sous les eaux, pour le salut commun.</p> - -<p>Si on passait, pourtant!... Toute la coque du -<i>Fontenoy</i> frémit, maintenant. Le <i>Fontenoy</i> ne veut -pas mourir. Il a pris son élan, il se rue au travers -des lames... Et l'<i>Eckmühl</i>, retenu à triple bride par -ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on -passait!...</p> - -<p>On passe...</p> - -<p>Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de -marge, entre la proue de l'<i>Eckmühl</i> et la poupe du -<i>Fontenoy</i>... Mais, six mètres ou six milles, qu'importe! -On passe!...</p> - -<p>On a passé.</p> - -<p>Aux tempes de Fargue, trois gouttes de sueur. -Tout le sang de ses joues a disparu. Mourir n'était -rien. Mais ressusciter...</p> - -<p>Fargue baisse la tête et regarde ses hommes. Nul -n'a bougé. Nul ne souffle mot.</p> - -<p>Alors, les yeux sur le tableau transmetteur, -Fargue recommence:</p> - -<p>—A droite, troisième vitesse!... Distance: huit -mille quatre!... correction: seize millièmes... Feu -à volonté...</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h3><a id="DIX_SECONDES"></a>DIX SECONDES</h3> - - -<p class="quotr"><i>au lieutenant de vaisseau Diaz de Soria.</i></p> - -<p class="p2">A la porte de la cabane, trois coups de crosse -sonnèrent. Et la sentinelle—un tirailleur à chéchia—souleva -le loquet, pour hurler, dans l'obscurité -somnolente de la chambre entr'ouverte:</p> - -<p>—Yeutenant! Y en a l'heure piquée! Toi venir à -la plage!</p> - -<p>Et, du fond de la moustiquaire soigneusement -épinglée, un grognement et un juron marquèrent le -réveil du lieutenant.</p> - -<p class="p2">Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au -directeur des mouvements du port de Safi—Maroc,—sauta -du lit de sieste, enfila un pantalon de -toile, un veston galonné, une paire de souliers blanchis -à la craie, assura son casque, empocha son -revolver, et s'en fut, comme on l'en priait, à la -plage. L'heure était piquée,—trois heures;—le -premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes -reprenaient la tâche quotidienne du déchargement -des barcasses. En rade, trois vapeurs tanguaient -en tirant sur leurs chaînes. Et les barcasses -poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron, -s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les -susdits vapeurs et la côte,—sous l'œil indifférent -d'Olivier de Serres, grand maître, pour l'instant, -des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements -et déchargements du port de Safi.</p> - -<p>Alentour, les deux falaises, qui mordent comme -deux mâchoires fauves la rade bleue, hérissaient -leurs dentelures bizarres sur le ciel étincelant. La -ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait -ses terrasses arabes. La plage, au pied des -bastions et des tours, s'étalait comme un tapis -d'or pur et descendait jusque sous l'écume des -vagues.</p> - -<p>Le port—une simple crique, étroite, abritée d'un -épi de roches en forme de jetée—accueillait sans -obstacle les longues lames régulières de la houle -qui bat éternellement la côte marocaine. Et les barcasses -dansaient le long du quai, parmi les cris des -débardeurs. Une cohue déguenillée s'agitait autour -des sacs et des caisses mis à terre, et c'était comme -un moutonnement de djellabahs grises, de burnous -bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près -blancs. Une clameur ininterrompue—une clameur -musulmane, aiguë, gutturale, exaspérée—montait -de cette foule, en même temps qu'un nuage épais -de poussière et de sable. Et, debout sur un tas de -prélarts et de câbles amoncelés, Olivier de Serres -toussait et frottait ses paupières, les yeux et la -gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant.</p> - -<p class="p2">Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de -violence, et des hurlements de fureur ou de douleur -en jaillirent. Serres, étonné, dégringola de son socle -de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal -promptes à faire place au maître, se fraya un passage -jusqu'au centre du tumulte.</p> - -<p>Et il vit:—</p> - -<p>Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, -débarquées l'instant d'avant, avaient paru suspectes -aux agents de la douane marocaine. L'un deux exigeait -qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, -un négociant notable, aux yeux couleur de -faïence, écarquillés derrière un gros binocle d'or, -protestait et menaçait, brandissant des papiers qu'il -prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la -péroraison d'un discours véhément</p> - -<p>—Moi, je suis <i>sid</i> Hermann Schlaster, du consulat -impérial de Sa Majesté le sultan d'Allemagne, aimé -d'Allah, protecteur de la Foi. Vous, vous êtes un -chien, fils de chien. Et votre main maudite se desséchera -avant de toucher à cette marchandise, qui -est mienne.</p> - -<p>C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. -L'agent de la douane, inquiet, hésitait...</p> - -<p>Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque -rouerie, de violer la loi en pays marocain. <i>Sid</i> Hermann -Schlaster ne l'ignorait point.</p> - -<p>Mais, cette fois, par grand hasard, <i>sid</i> Hermann -Schlaster avait compté sans son hôte. A l'instant -même que l'incident semblait clos, Olivier de Serres, -la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois pas -et fit face à l'Allemand:</p> - -<p>—Monsieur,—lui dit-il en français, très poliment,—vous -ne devez pas, quoique personnage -diplomatique, vous opposer à l'exécution des lois -de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici -pour les faire respecter, et j'en tiens la consigne de -mon gouvernement, d'accord avec le gouvernement -du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent -contre votre colère injuste. Et vos caisses seront -ouvertes.</p> - -<p>Apoplectique, l'Allemand recula:</p> - -<p>—Monsieur,—dit-il, d'abord assez bas,—monsieur, -prenez-y garde!...</p> - -<p>Il parlait en français aussi, presque sans accent; -et sa voix tremblait d'une rage mal contenue. Serres, -impassible, lui tourna le dos:</p> - -<p>—Ouvrez les caisses!</p> - -<p>Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour -exécuter l'ordre. Il tenait un ciseau à froid et un -marteau. Il frappa dans l'interstice de deux des -planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus -leste qu'on n'eût imaginé d'après son ventre assez -large, bondit sur la caisse attaquée et poussa un -long cri:</p> - -<p>—O frères!...</p> - -<p>Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier -de Serres, qui déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit -demi-tour. Lui aussi parlait passablement l'arabe et -le comprenait mieux encore. Et il savait à merveille -qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque -jamais de grouper autour de lui un auditoire d'avance -convaincu.</p> - -<p>Or, l'Allemand s'époumonait,—dangereusement:</p> - -<p>—O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers -du Nord pour vous opprimer tous! Voici le hideux -drapeau tricolore qui s'abat sur le Moghreb comme -un filet d'oiseleur sur un nid de faucons! Souffrirez-vous -que des musulmans courbent l'échine sous le -bâton des giaours?</p> - -<p>Le marteau du soldat frappait à coups réguliers -sur les ais déjà disjoints.</p> - -<p>—O frères! regardez cette caisse que l'insolence -du caïd chrétien veut éventrer. Certes, elle ne contient -pas de farine, contrairement à ce qui est écrit -sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des -armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans! -des fusils! de bons fusils d'Allemagne, que mon -maître, le sultan Wilhelm, voulait vous envoyer -secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce -giaour, fils de chacal et de chienne...</p> - -<p>La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain. -Sur la caisse déjà entr'ouverte, Olivier de Serres -avait sauté à côté de <i>sid</i> Hermann Schlaster, et froidement, -sans geste ni mot superflu, appuyait son -revolver sur la poitrine de l'orateur:</p> - -<p>—Monsieur,—dit-il seulement, d'une voix très -calme,—veuillez vous taire.</p> - -<p>Une demi-seconde, <i>sid</i> Hermann Schlaster, suffoqué, -se tut, comme on l'en priait. Mais, la demi-seconde -d'après, ayant retrouvé souffle et voix, il -bondit, avec une nouvelle et violente clameur:</p> - -<p>—Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!...</p> - -<p>Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier -germain. L'un pâle, mince, muet, -seul.—L'autre énorme, écarlate, tonitruant,—avec, -derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule -déjà menaçante et grondante.—D'instant en instant -elle devenait plus dense et plus farouche, cette -foule.—Prompts et prudents, le soldat marocain -et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant -l'émeute et le massacre, et, sans vaine vergogne, -abandonnant le chef...</p> - -<p>Maintenant l'Allemand, dont le premier geste -avait été de battre en retraite, s'enhardissait,—mille -contre un,—et criait de plus belle, à pleine -gorge vers cette multitude sienne. Et le Français,—un -contre mille,—hésitait ... ou semblait hésiter ... -quoique, toujours, revolver au poing...</p> - -<p>Il parla pourtant à son tour, le Français. Il parla, -de sa même voix calme et blanche. Et <i>sid</i> Hermann -Schlaster ne put s'empêcher d'interrompre sa -harangue incendiaire, pour écouter la brève menace -de cet homme si mince, si pâle,—si seul!—qui, -cependant, lui, ne reculait pas:</p> - -<p>—Monsieur, je vous donne dix secondes pour vous -taire. Si vous ne vous taisez pas,—à la dixième -seconde je vous tue.</p> - -<p>Ainsi parla Olivier de Serres, revolver au poing. -Et il commença de compter, sans hâte et sans hésitation:</p> - -<p>—Une ... deux ... trois ... quatre...</p> - -<p>Des joues du Teuton, rouges comme viande, le -sang, d'un reflux, s'évada. Et <i>sid</i> Hermann Schlaster -fut soudain blanc comme graisse. Il se raidit -pourtant, et, face à la foule, vociféra:</p> - -<p>—Frères!... frères!... aide!... par Allah!...</p> - -<p>Mais la voix sèche et froide comptait toujours:</p> - -<p>—Cinq ... six ... sept...</p> - -<p>Et les «frères» arabes, irrésolus, balançaient...</p> - -<p>Alors <i>sid</i> Hermann Schlaster, désespérément, fit -demi-tour:</p> - -<p>—Monsieur!—s'écria-t-il,—avez-vous oublié qui -vous osez menacer? Je suis chancelier du consulat -impérial!... diplomate!... diplomate allemand!...</p> - -<p>Impassible effroyablement, la voix dédaigna de -répondre, et compta:</p> - -<p>—Huit...</p> - -<p>Et l'Allemand jeta autour de lui un regard d'épouvante. -La foule, prête à s'élancer, ne s'élancerait -tout de même pas,—sûrement pas!—avant deux -secondes... Or, aux oreilles bourdonnantes de <i>sid</i> -Hermann Schlaster, l'avant-dernière seconde tintait -comme un glas:</p> - -<p>—Neuf...</p> - -<p>Alors les yeux couleur de faïence, anxieusement, -sondèrent, fouillèrent les yeux couleur d'acier -bruni.—Qu'y avait-il, au fond de ce métal trop -dur, impénétrable?—La dixième seconde se traînait, -longue comme un siècle... Les yeux couleur -d'acier bruni ne cillaient ni ne clignaient. Et leur -regard dans les yeux couleur de faïence se plantait, -plus froid, plus aigu qu'une épée. Et les yeux -couleur de faïence vacillèrent et tournoyèrent, glacés -par l'invincible angoisse de la mort...</p> - -<p class="p2">Or, il y avait mille et dix mille pensées, au fond -des yeux couleur d'acier, impénétrables. Mille et -dix mille!—Mais c'étaient des pensées que seuls -d'autres yeux d'acier auraient pu lire; d'autres yeux -de la race des yeux qui jamais ne clignent ni ne -cillent, et savent regarder d'un même regard la mort -et la vie...</p> - -<p>Olivier de Serres, revolver au poing, près de tuer, -était comme un mourant: car il n'importe guère, -pour un homme brave, lorsque la mort va s'abattre, -qu'elle tombe sur lui-même ou sur autrui. Olivier -de Serres, près de tuer, près d'être tué ... qu'importe!... -apercevait dans cette dixième seconde -toutes les conséquences fatales de ce coup de feu -qui allait partir...</p> - -<p>Vision d'indicible cauchemar...</p> - -<p>Plaines couvertes de soldats ... plaines couvertes -de cadavres ... sang ... ruisseaux de sang ... fleuves -de sang ... batailles gagnées ... batailles perdues ... -blessure fraîche au flanc de la patrie, blessure d'où -coule la vie ... d'où coulent un million de vies...</p> - -<p>Car la guerre est inévitable, pour venger la mort -d'un agent diplomatique, tué de sang-froid,—même -justement...</p> - -<p>La guerre,—inévitable...</p> - -<p>Et il faut tuer. Il faut tuer, même au risque de tuer -la France, du même coup de revolver qui tuera -l'ennemi français.</p> - -<p>Il faut tuer, parce que l'honneur est plus précieux -que la vie.</p> - -<p>Olivier de Serres tuera...</p> - -<p>—Dix!...</p> - -<p>Le doigt touche la détente du revolver.</p> - -<p>Mais, avant que le coup ait éclaté, <i>sid</i> Hermann -Schlaster, à deux genoux, a crié:</p> - -<p>—Grâce!</p> - -<p>Avec un immense éclat de rire, la foule, soudain -pacifiée, méprise le vaincu, acclame le vainqueur.</p> - -<p><i>Sid</i> Hermann Schlaster, grelottant, est encore à -genoux.</p> - -<p>Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, le regarde -un instant. Puis, revolver en poche, et sans daigner -ajouter un mot, il fait demi-tour, siffle du bout des -lèvres, et s'éloigne...</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h3><a name="FONTENOY" id="FONTENOY">FONTENOY</a></h3> - - -<p class="quotr"><i>à mademoiselle Charlotte Salel.</i></p> - -<p class="p2">—Ceci, que je vais vous dire, je l'ai vu. Vu de -mes yeux: ce qui s'appelle vu. Et, d'ailleurs, je ne -manque pas de quelque imagination, et je mens -tout aussi bien qu'un autre. Mais je vous fiche mon -billet qu'il faudrait être un menteur imaginatif pour -inventer le petit «fait divers» que je veux vous -mettre à même d'apprécier.</p> - -<p>Je commence.—Le lundi 25 septembre de l'an -de grâce 1911, comme la cloche du cuirassé amiral -<i>Louis XIV</i> venait de piquer cinq heures du matin, -une secousse assez rude, accompagnée d'une détonation -forte quoique sourde, me jeta de ma couchette -à plat pont, en manière d'avertissement. Je -ne sais d'ailleurs guère pourquoi je prends les choses -<i>ab ovo</i>. Pas un Français n'a encore oublié, je suppose, -que, le 25 septembre 1911, le cuirassé de la -République <i>Nation</i>, ayant à son bord des poudres B, -brevetées (avec garantie du gouvernement) inexplosibles, -explosa.</p> - -<p>«Vous n'avez pas oublié. J'abrège donc. J'étais, -moi, officier de quart sur la <i>Nation</i>. Jeté à bas de -ma couchette, comme je viens de vous le dire, et -mes deux lampes électriques en miettes, je cherchais -ma porte à tâtons, quand elle s'ouvrit avant -que je l'eusse trouvée: mon ordonnance,—un de -mes canonniers, un gars de Morlaix, qui s'appelle -Jean Le Duc, dévoué à ses chefs comme nos hommes -savent l'être,—jusqu'à la mort et un peu au delà,—Jean -Le Duc, jeté à bas de son hamac comme moi -de mon lit d'officier, avait eu pour première pensée -de sauver coûte que coûte, non sa peau, mais la -mienne, et s'était rué vers ma chambre, à travers -l'obscurité tragique de la batterie plongée soudain -dans une nuit mortelle, pour me crier à pleins poumons, -sans souci de sauter soi-même: «Cap'taine! -venez vite, aussi donc! le bateau saute!»</p> - -<p>«Seul, mon Dieu! je serais peut-être «venu -vite»... Car il y a quelque chose d'assez épouvantable -dans ce genre de réveil, trop analogue au -réveil du condamné que la guillotine attend.—Rien -de tel, pour vous secouer les nerfs et les moelles, -comme l'immédiate appréhension du coup de foudre -final, lequel, d'ici à deux, ou trois, ou quatre secondes ... -ou plus tard ... beaucoup plus tard peut-être -... ou un peu plus tôt ... vous aura broyé comme -farine, et dispersera vos miettes sur douze ou quinze -hectares à la ronde.—Oui ... je préfère ne pas me -vanter ... il s'en est fallu d'assez peu que je ne prenne -le pas de fuite pour arriver plus vite sur le spardeck, -à l'air libre ... et ce, tel quel: en pyjama, tête -nue, pieds nus... Mais le courage de mon canonnier -me sauva la face: il ne fuyait pas, lui, Jean Le Duc! -il m'attendait, fixe; il me salua, talons joints. Du -coup, mon sang à moi remonta de mon cœur, à -mes joues: puisqu'il avait eu, ce gars de vingt -ans, simple matelot, la fière bravoure de courir -d'abord à mon secours, coûte que coûte, je pouvais -bien, moi, son officier, endosser d'abord les quatre -frusques et les trois galons d'or suffisants pour ramener, -partout où je passerais, l'ordre avec le sang-froid, -rétablir la discipline, chasser la panique. Je -m'habillai donc. Puis, pour monter, je me contraignis -d'aller au pas, sans hâte, et de gravir les -échelles des panneaux marche à marche. Si bien -que j'enjambai le dernier surbeau pour le moins -trente secondes après mon réveil... Hein? trente -secondes, vous dites que ce n'est guère?... Possible. -Mais ces trente secondes-là me firent l'effet -d'être trente années!...</p> - -<p>«Sur le spardeck, on jouissait d'un assez beau -spectacle.—L'avant de la <i>Nation</i>, de l'étrave à la -troisième cheminée, disparaissait derrière la plus -massive, la plus opaque fumée que j'eusse jamais -vue. C'était comme un pilier prodigieux, noir de -charbon, jaune de mélinite, rouge de fulmicoton; et -ce pilier montait jusqu'aux nuages, comme s'il eût -soutenu toute leur architecture de cauchemar. Au -milieu, deux colonnes de feu se détachaient, tellement -flamboyantes que le pilier de fumée dont elles -étaient enveloppées n'arrivait pas à diminuer leur -éclat. Et elles aussi montaient jusqu'aux nuages, -ou, du moins, on ne voyait pas jusqu'où elles montaient. -Le ciel, bas et lourd, avait troqué sa couleur -grise de tantôt pour une teinte pourpre, éblouissante, -qui s'étalait du zénith à l'horizon. Et la mer, -pourpre aussi, reflétait cet embrasement, en sorte -que notre malheureuse <i>Nation</i> avait l'air d'être au -centre d'un incendie fabuleux, d'un incendie de -tout le ciel et de toute la mer. Il faisait encore nuit. -Mais on voyait tout de même terriblement clair, -d'un bout de la rade à l'autre bout.</p> - -<p>«Je débouchai du panneau milieu, entre la troisième -cheminée et la quatrième, et j'aperçus d'abord -Brême, le capitaine de vaisseau commandant, debout, -bras croisés, face au feu. Il se taisait. Par le -fait, il n'y avait pas grand'chose à dire, et rien à -faire du tout ... sauf, à la rigueur, évacuer le navire, -et l'abandonner... Mais—évacuer un navire?—quel -est le jean-foutre qui oserait seulement y penser?—Est-ce -qu'à Waterloo, Cambronne évacua le dernier -carré?—Brême, debout, bras croisés, face au -feu, n'avait certes pas l'intention d'être plus lâche -que Cambronne. Je regardais depuis trois secondes, -quand un nègre, ou peu s'en fallait, calciné des -pieds aux cheveux, déboucha d'un autre panneau, -sur l'avant du mien, et vint à Brême. C'était Latour, -le mécanicien à deux galons, qui fut tué cinq minutes -plus tard,—avec Brême d'ailleurs.—Latour dit ... -(j'entends encore sa voix dans trois de mes rêves -sur quatre: une voix rauque, hachée, atroce, une -voix qui toussait au lieu de parler, à cause de la -fumée empoisonnée qui avait empli les poumons -déjà morts...) Latour, dit:</p> - -<p>—Commandant, pas mèche d'arriver aux noyages -des soutes avant: trop de fumée. Tout brûle, même -les parquets de fer.</p> - -<p>«Brême haussa les épaules et répondit d'un seul -mot, le mot que vous pensez. Sur quoi, se retournant, -il me vit. Tout de suite il répéta le mot, avec -une rage soudaine:</p> - -<p>—Et vous?—me cria-t-il—et vous? Bougre de -nom de Dieu de .....! Qu'est-ce que vous foutez là, à -me regarder comme une brute? Allez voir si les -soutes arrière sont noyées! sacré foutre de...</p> - -<p>«Il termina par quelques paroles plus vertes. Et -comme ces paroles très vertes furent les dernières -qu'il ait prononcées, mieux vaut ne les pas répéter. -Moi, je répondis, discipliné:</p> - -<p>—Bien, commandant.</p> - -<p>«Et je redescendis par où j'étais monté. Latour -lui-même redescendait déjà par où je l'avais vu -monter, lui, tout à l'heure. <i>Sic nobis, nec vobis:</i> je -suis remonté sur le spardeck encore une fois, comme -vous allez voir. Latour, jamais.</p> - -<p>«En bas, dans l'entrepont cuirassé, il faisait naturellement -plus noir que jamais. Mais j'eus la bonne -idée de compter le nombre de cloisons étanches -contre lesquelles je me cognais en marchant du -panneau milieu vers l'arrière du navire: en sorte -que je pus reconnaître les compartiments que je -traversais, au fur et à mesure, et vérifier à tâtons -la position des clés de noyage.—Partout, les -vannes étaient ouvertes. Les factionnaires avaient -fait leur devoir, tous.—J'arrivai au compartiment -de la barre, lequel touche à l'étambot. Je n'avais -plus qu'à remonter pour rendre compte. L'incendie -ne se propageait pas encore au delà du panneau -milieu. Nulle part je n'avais même eu trop chaud. -Par exemple, j'avais senti, de minute en minute, -les vibrations profondes de toute la coque, déchirée -coup sur coup par les explosions partielles, qui -allaient leur train. Mais rien de pire, pour l'instant.</p> - -<p>«Je remontai donc.—Vous imaginez sans peine -avec quel soulagement je me retrouvai à l'air libre, -avec quelle stupeur aussi: j'avais bien cru n'y -jamais revenir. Sur le spardeck, je cherchai Brême.</p> - -<p>Je ne le trouvai pas. Par parenthèse, je ne l'ai plus -trouvé désormais nulle part. Je fis quelques pas, -cherchant au hasard...</p> - -<p>«Et c'est alors que je vis la Chose ... la Chose que -je n'oublierai jamais, dussé-je vivre dix mille ans...</p> - -<p>«Je vis... d'abord, deux officiers d'un des cuirassés -voisins, qui venaient de monter à notre bord ... -deux officiers du <i>Bonaparte</i>, je l'ai su plus tard: -Charnave, le médecin de première classe ... qui -venait au secours de nos blessés ... et Bogalde, l'enseigne -... qui venait, lui, se faire tuer avec nous, -sans plus ... nous aider à mourir proprement, élégamment ..... -comme il faut..... Ils étaient tous deux -corrects: redingote agrafée, ceinturon, jugulaire; -et Bogalde boutonnait ses gants. Ils avaient l'air de -venir en visite officielle.—Mon Dieu! il s'agissait -bien d'une visite ... à recevoir... La mode n'est plus -de passer le pantalon à bande d'or et l'habit brodé -«du même» pour faire naufrage. Mais Bogalde et -Charnave n'en avaient pas moins raison, et je les -approuvai de ne pas avoir voulu accueillir sans -un peu de cérémonie cette grande inconnue près -d'entrer chez nous: la Mort.—Sur quoi ils me -découvrirent, Charnave et Bogalde; et ils me saluèrent. -Le médecin me demanda:</p> - -<p>—Dois-je descendre au poste des blessés, capitaine?</p> - -<p>«En même temps que l'enseigne me disait:</p> - -<p>—Capitaine, je viens me mettre à votre disposition -pour n'importe quoi!...</p> - -<p>«Puis tous deux attendirent ma réponse, sans -hâte.</p> - -<p>«Alors, moi, devenu commandant par intérim, -puisque Brême, plus que probablement, était mort, -je répondis, calme comme eux, par contagion:</p> - -<p>—Messieurs, vous voudrez bien présenter mes -devoirs au commandant du <i>Bonaparte</i>, et le remercier -cordialement. Mais nous n'avons pas de -blessés ... qu'on ait pu réunir au poste. Et, pour ce -qu'il reste à faire à bord de la <i>Nation</i>, nous sommes, -à mon avis, déjà trop nombreux. Retournez donc à -votre bord ... tout de suite, je vous en supplie!... -Encore merci!... et adieu!</p> - -<p>«Ils saluèrent, firent demi-tour, comme devant, -tout de suite, pour obéir comme il sied, «sans discussion -ni murmure,»—et se retirèrent, sans hâte -toujours, et plus tranquillement, si possible, qu'ils -n'étaient venus. A ce moment, le spardeck entier -trembla,—de toutes ses virures qui ondulaient, de -tous ses couples qui cédaient, de tous ses boulons, -de tous ses rivets qui sautaient:—la toute-puissante -poussée des gaz, irrésistiblement, arrachait -les ponts des murailles.—C'était le commencement -de la fin, le prélude de l'explosion suprême.</p> - -<p>«Charnave et Bogalde, cependant, arrivaient à -la coupée; et, au bas de cette coupée, leur canot -les attendait. Je les regardais, près de passer ce -seuil, qui était pour eux, exactement, le seuil de la -vie. Or, là, Bogalde, l'enseigne,—deux galons,—arrivé -le premier, s'effaça et attendit.</p> - -<p>—Docteur,—fit-il,—après vous!...</p> - -<p>«Le médecin,—trois galons,—n'en voulut poliment -rien faire.</p> - -<p>—Mon cher! passez donc, je vous en prie! pas -de cérémonies entre camarades, voyons!...</p> - -<p>«Mais l'enseigne, reculant d'un bon pas:</p> - -<p>—Par exemple! il ne manquerait plus que cela!.. -Moi? passer devant mon supérieur?...</p> - -<p>«Charnave, alors, salua, la main droite à la -visière, et passa.</p> - -<p>«Bogalde, la main droite à la visière, rendit le -salut. Et il allait passer à son tour,—quand l'explosion -suprême broya le spardeck. J'eus le temps -d'entrevoir, dans l'éclair immense, la tête de l'enseigne, -et la casquette à deux galons, avec sa -visière, et la main droite,—arrachées,—s'envoler -ensemble vers moi, comme un triple projectile... Et -puis...</p> - -<p>«Et puis ... quand je revins à moi ... deux heures -plus tard ... dans un lit d'hôpital ... vivant, Dieu sait -comment et pourquoi!... les infirmiers, paraît-il, -m'entendirent tout d'abord crier à tue-tête:</p> - -<p><i>—Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais -les premiers: tirez vous-mêmes!</i></p> - -<p>«Et ils crurent que j'avais le délire.</p> - -<p>«M'est avis que je ne l'avais pas. Je pensais, assez -raisonnablement, au contraire ... et c'était la première -pensée qu'ébauchait mon cerveau, revenant -de la mort à la vie... Je pensais que, depuis Fontenoy, -les Français de la race de Bogalde n'ont peut-être -pas trop dégénéré...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="COMMENT_ILS_MEURENT" id="COMMENT_ILS_MEURENT">COMMENT ILS MEURENT</a></h2> - - -<hr class="chap" /> -<h3>COMMENT ILS MEURENT</h3> - -<div class="bbox"> -<p> -<span style="margin-left: 2em;"><i>à la mémoire</i></span><br /> -<span style="margin-left: 4em;"><i>du vice-amiral Germinet</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>qui tenta de refaire</i><br /></span> -<span style="margin-left: 3em;"><i>une escadre française.</i></span><br /> -</p> -</div> - - -<p class="p2">Je voudrais qu'on sût comment ils meurent, nos -officiers, les lieutenants, les enseignes, les subalternes, -les plus petits ... ceux qui n'ont encore qu'un -galon, deux au plus, sur la manche, ceux qui sortaient -hier de l'École, avant-hier du lycée...</p> - -<p>Alors ... ça ne vous ennuiera pas trop de lire jusqu'au -bout?... j'essaierai d'être très court ... et puis, -vous pourrez raconter vous-même l'histoire, après -avoir lu; et vous n'aurez pas besoin de citer l'auteur: -car l'histoire est vraie; autant dire par conséquent -qu'il n'y en a pas, d'auteur...</p> - -<p class="p2">Elle commença, l'histoire en question, à bord du -cuirassé de la République le <i>Wagram</i> ... vous -savez? le <i>Wagram</i>?... sur lequel l'amiral Cheftel -a arboré son pavillon, le 15 mai dernier?... Vous -savez. Bon!—Le jour que l'histoire arriva, la -quatrième escadre de ligne faisait son école à feu -du premier semestre. On tirait par division, trois -cuirassés à la fois, sur grands buts accouplés deux -par deux, à dix mille mètres. Le <i>Wagram</i>,—pavillon -du contre-amiral commandant en sous-ordre la -deuxième division,—était amateloté avec ses deux -frères de chantier, le <i>Hohenlinden</i> et l'<i>Auerstaedt</i>. -Moi, j'étais embarqué sur un croiseur de la troisième -escadre légère,—la <i>Convention</i>.—Mais, à -titre d'officier canonnier, on m'avait accordé la -faveur de prendre passage à bord de l'un quelconque -des cuirassés de ligne,—en l'espèce, à bord du -<i>Wagram</i>,—pour assister aux écoles à feu. Il y a -toujours à apprendre dans une école à feu, même -pour qui en a vu, comme moi, pas mal de douzaines.</p> - -<p>J'abrège. La première passe était faite. Les trois cuirassés -avaient tiré par tribord sans incident. Ils évoluaient -pour reprendre poste sur l'alignement de tir, et -tirer par bâbord. Nous, les officiers passagers, nous -étions libres de nous installer partout où nous voulions, -à condition, bien entendu, de ne gêner personne.</p> - -<p>Je m'étais juché dans une glène de filin, tout -contre la tourelle Six,—une tourelle latérale de -240 millimètres, qui n'avait pas encore exécuté ses -salves, puisqu'elle était bâbordaise. Quand les clairons -sonnèrent: «Armez bâbord!» je vis donc -l'armement, en réserve jusqu'alors, grimper par -l'échelle d'accès. Et je reconnus l'enseigne chef de -tourelle: Jean Scherrer; je me souvins de son nom.—Un -gosse: vingt-deux ans, ou vingt-quatre; à -le voir, on eût dit quinze. Blond, rose, joufflu; et -juste autant de poil au menton qu'au genou. Tout à -fait l'air de ces jolis petits garçons qui font du tennis -à Puteaux. Je l'avais rencontré cinq ou six -fois dans les cabarets toulonnais, à la Pintade et -ailleurs. Et je l'avais remarqué, parce qu'il promenait -toujours la même amie, ce qui n'est guère de -mode chez les enseignes, lesquels poussent rarement -la fidélité jusqu'à la monotonie... L'amie de -Jean Scherrer était une très gentille enfant, d'ailleurs, -et faite exprès pour lui: elle avait tellement -l'air d'avoir douze ans que lui, près d'elle, faisait -presque l'effet d'un homme. Et rien n'était plus drôle -que leur couple, qu'il était vraiment impossible de -prendre au sérieux.</p> - -<p>Donc, je vis Jean Scherrer, qui allait grimper à -son échelle, pêle-mêle avec ses matelots. Et je -l'arrêtai au vol, le temps d'une poignée de mains:</p> - -<p>—C'est vous mon petit?... Vous êtes donc embarqué -ici?... savais pas... Vous allez bien?...</p> - -<p>—Très bien, capitaine!... et vous?... Alors, vous -êtes venu voir péter les canons?... Ça va être épatant, -vous savez!... J'ai une tourelle qui marche! ce -qui s'appelle marcher!... Vous avez votre montre à -secondes? Chronométrez donc «notre temps», -entre le premier coup et le sixième!</p> - -<p>Il me secoua la main, et d'un bond d'écureuil, -disparut dans le trou noir de la porte, tout de suite -refermée sur lui. Moi, je me remis à promener mes -jumelles sur la ligne de l'horizon, pour chercher les -buts, que je ne voyais plus à cause de la fumée. -J'étais content; je souriais. Ça m'avait fait plaisir de -voir ce gosse emballé comme il était, enthousiaste, -et si fier de son tir, si orgueilleux de ses canons, si -amoureux de sa tourelle. Il me vint même à l'esprit -que la petite amie aurait eu de quoi être jalouse, -si elle avait entendu...</p> - -<p class="p2">Alors la passe bâbord commença.—Ça ne traîne -guère, une passe d'école à feu.—L'amiral avait -mis son pavillon rouge à bloc, les deux matelots -l'imitèrent. Il tira le premier coup. L'effroyable tonnerre -des trente grosses pièces de la division, la -seconde d'après, m'abrutit.</p> - -<p>J'avais vu au-dessus de moi les deux longues -flammes éblouissantes des 240 du gosse. Comme il -me l'avait demandé, je comptai les secondes du -«temps». J'en comptai dix-neuf,—ce qui est un -beau, un très beau résultat ... comme les Allemands -eux-mêmes, n'en obtiennent pas tous les jours. Il -avait le droit de lever haut la tête, le gosse Jean -Scherrer. Dix-neuf secondes pour charger et tirer -un coup de 240, cela s'appelle bien servir la France! -Sur quoi, les deux longues flammes ayant derechef -jailli des volées, je recommençai de compter. Mais, -comme je comptais six, je perçus dans la tourelle, -malgré le tonnerre ininterrompu des détonations, -l'atroce <i>fchûûûu...</i> d'une gargousse qui fuse. Et -instantanément, avant même que ce <i>fchûûûu...</i> -mortel eût cessé, je compris que la poudre avait -une fois de plus fait des siennes: qu'une charge -s'était enflammée toute seule ... et que les matelots, -et que l'officier,—enfermés dans cette boite hermétique, -où trente kilogrammes de poudre flambaient... -Ha!... horreur!...</p> - -<p>Les pavillons de tir étaient déjà tombés à mi-drisse. -Le feu avait cessé. Sur la mer, où traînaient -encore les longues fumées jaunes et grises,—poudre -et charbon,—les trois cuirassés continuaient -de flotter bien paisiblement. On aurait dit -qu'il n'y avait rien de changé depuis tout à l'heure.</p> - -<p>Enfin, par la porte de la tourelle, je vis descendre -le premier homme. Il était tout noir,—à cause du -feu qui avait grillé sa chair ... et tout rouge,—à -cause de son sang, qui ruisselait... Derrière les -autres... Non, je n'essaierai pas de vous les décrire. -Ce n'est pas la peine. Si vous les aviez vus,—vous -ne pourriez plus jamais ... jamais!... débarrasser -vos rétines de cette vision épouvantable.—Et si -vous les aviez entendus hurler ... hurler tous ... d'un -même hurlement inarticulé ... qui essayait d'être un -cri ... qui essayait d'être un appel, une prière ... -ha!... ah!—ils voulaient boire: c'est cela qu'ils -essayaient de demander ... mais ils ne pouvaient -pas: parce que ça leur faisait trop mal, de remuer -la langue et les lèvres, pour former les sons!... si -vous aviez entendu cette plainte,—vous l'entendriez -toujours ... toute votre vie ... dans tous les -bruits et dans tous les silences ... et même dans vos -sommeils, que cette plainte inouïe changerait en -effarants cauchemars...</p> - -<p>Jean Scherrer, lui, sortit le dernier,—comme -cela se doit.—Lui ne criait pas. Il était le plus -gravement blessé;—mortellement, cela va sans -dire!—mais il marchait tout de même droit et -raide. Ses vêtements, sa peau, ses os,—ce n'était -plus qu'une même chose—carbonisée.—Il avait -l'air d'un cadavre mort depuis longtemps déjà.—Il -vint à moi. Avant d'arriver ... je le laissai venir sans -bouger moi-même: j'étais paralysé—de terreur ... -il jeta vers ses hommes un regard, et commanda:</p> - -<p>—Silence!</p> - -<p>Tous se turent. A leur chef,—à ce chef-là!—ils -obéissaient encore.—Je me rappelle: j'eus soif -et faim de me mettre à genoux, devant ceux-ci et -celui-là...</p> - -<p>A deux pas de moi, Jean Scherrer s'arrêta, me -regarda.—Je ne sais pas par quel miracle il y -voyait encore: ses yeux seuls n'étaient pas devenus -charbon...</p> - -<p>Il me dit:</p> - -<p>—Je suis mort. Peu importe. Mais—écoutez, -capitaine!—je vous donne ma parole d'honneur -que pas une imprudence n'a été commise par mes -hommes. Ce n'est pas de leur faute, à eux. Non!</p> - -<p>D'un coup de tête, il me montra ses hommes, -silencieux à présent. Je vis qu'en les regardant il -aurait pleuré s'il avait pu.</p> - -<p>Il dit encore:.</p> - -<p>—Les pauvres gosses!</p> - -<p>Et, alors, il songea à soi:—Il me demanda:</p> - -<p>—Capitaine ... vous la connaissez?... Nini?... Voulez-vous -me la faire venir à l'hôpital?—Parce que -je ne crèverai pas avant demain soir: quand on n'y -reste pas sur le coup, ça dure au moins trente-six -heures... Je sais ce que c'est: j'en ai déjà vu ... -d'autres ... avant moi...</p> - -<p>Puis, plus bas, il murmura:</p> - -<p>—Cristi, ce que ça brûle!...</p> - -<p>Il trébucha ... et j'avançai un bras pour le recevoir...</p> - -<p>Mais, d'une secousse, il se redressa encore. Et il -commanda, bref, aux autres mourants:</p> - -<p>—Allons! nous autres, à l'infirmerie!... Par file -à gauche!</p> - -<p>Et lui même s'y rendit,—marchant seul,—pendant -qu'on transportait à bras ses matelots.</p> - -<p class="p2">Comme il avait prévu, Jean Scherrer vécut tout -le jour, toute la nuit, et une partie du lendemain. -Dès midi, j'avais couru à l'hôpital.</p> - -<p>J'amenai «Nini» bien entendu. Ah! ça n'était plus -une très belle fille!—Un pauvre minois de quatre -sous, dévasté par les sanglots...</p> - -<p>J'ai vu bien des femmes pleurer... Car, chez nous, -les hommes meurent souvent jeunes... Mais cette -Nini-là, tout de même, me fit plus de pitié qu'aucune -autre.—Vous comprenez: elle était trop petite, -trop bébé... Le chagrin s'attaquant à ça ... c'était -injuste! c'était lâche.—Et, néanmoins, sitôt la -porte de l'hôpital franchie, la pauvre gosse eut le courage -de renfoncer toutes ses larmes, et de sourire: -«pour ne pas l'effrayer,» m'expliqua-t-elle.</p> - -<p>Lui, qui ne pouvait même plus l'embrasser,—car la -toile des pansements l'enveloppait des orteils -aux cheveux ... il ne parlait que par un trou ménagé -dans les bandages;—lui, qui se sentait déjà à six -pieds sous terre, affirma presque en riant que c'était -l'affaire de six semaines. Il plaisanta même, disant -que, par exemple, il serait marqué de grandes cicatrices, -et qu'il n'était pas sûr qu'elle l'aimât tout de -même, quand il serait guéri...</p> - -<p>Et je vous jure que ça donnait envie de sauter -par la fenêtre! ces deux enfants amoureux, qui se -mentaient héroïquement l'un à l'autre, pour s'épargner, -l'un à l'autre, une larme...</p> - -<p>Quand elle fut partie, quelqu'un encore arriva: -Cheftel, l'amiral, qui apportait la croix, accordée -télégraphiquement par le ministre.</p> - -<p>Il était durement ému, Cheftel. Je vois encore le -tremblement nerveux de sa moustache blanche. Il -ouvrit la petite boite de maroquin, sans rien dire, et -il épingla le ruban rouge sur les bandages blancs de -la poitrine.</p> - -<p>Mais alors, Jean Scherrer:</p> - -<p>—Merci, amiral!... mais ... ce n'est guère la peine -pour moi... Donnez donc plutôt ça à mon quartier, -maître, qui a des chances de survivre ... il sera -bien content... Moi ... à quoi bon? Même pour les -honneurs funèbres, c'est une croix perdue ... puisqu'on -nous fera forcément des funérailles à peu près -nationales... Merci néanmoins de tout mon cœur, -amiral ... et à vous aussi, capitaine ... à vous surtout!... -Adieu, messieurs.</p> - -<p>Une heure plus tard, il était mort.</p> - - -<p class="quotr"><i>Écrit en mer, entre Trébizonde<br /> -et Mogador de 1323 à 1332.</i></p> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Dix-sept histoires de marins, by Claude Farrère - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS *** - -***** This file should be named 55111-h.htm or 55111-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/1/1/55111/ - -Produced by Winston Smith. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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