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-Project Gutenberg's Dix-sept histoires de marins, by Claude Farrère
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Dix-sept histoires de marins
-
-Author: Claude Farrère
-
-Release Date: July 14, 2017 [EBook #55111]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS ***
-
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-
-Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive
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- Dix-sept
-
- Histoires de Marins
-
-
-
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la
- Russie.
-
- S'adresser pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORF, 50, Chaussée
- d'Antin, Paris.
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- * * * * *
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- CLAUDE FARRÈRE
-
- Dix-sept
-
- Histoires de Marins
-
-
- VINGT-HUITIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
-
- _Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_
-
- LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
-
- 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
-
-
- Copyright by Claude Farrère, 1914.
-
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- * * * * *
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-
- _Il a été tiré de cet ouvrage:_
-
-
- _Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,_
-
- _Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,_
-
- _Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,_
-
- _Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés
- pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse._
-
-
- * * * * *
-
-
- _--SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE
- MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE.
- CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE._
-
- _AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD._
-
-
- _--UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE,
- UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON,
- UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN._
-
- _AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE._
-
-
- * * * * *
-
-
- _POUR UNE LECTRICE_
-
-
- Madame,
-
-
-Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille que vous ne lisez jamais
-de préface. Mais ne vous y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en
-être une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, comme il
-faudrait, le poil de mon ours, et vous écrire ici tout le bien que je
-n'en pense pas. Dieu nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais il
-me semble que je manquerais à la courtoisie si je ne vous présentais
-pas officiellement, tout de suite, les principaux des personnages que
-vous rencontrerez tout à l'heure, à supposer que vous lisiez plus
-avant. Prenez donc ces quelques lignes pour ce qu'elles sont: une
-«introduction» protocolaire, sans davantage.
-
-Madame, si vous êtes patiente assez pour couper toutes les trois cents
-pages de ce volume, vous verrez que dix-sept histoires s'y succèdent,
-lesquelles vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, donc mal
-faites pour loger ensemble à la même enseigne et dormir côte à côte
-sous une seule couverture jaune.
-
-Leur unique excuse à voisiner si familièrement est de pouvoir se
-prétendre, malgré l'apparence contraire, proches parentes les unes des
-autres, par cette raison que tous les principaux personnages dont je
-vous parlais tantôt font partie, très véritablement, d'une race unique:
-la race des hommes qui vivent sur la mer, la race des femmes qui aiment
-ces hommes ou qui sont aimées par eux.
-
-Madame, je ne mets point en doute que vous ne connaissiez la mer le
-mieux du monde;--j'entends, que vous ne l'ayez mille fois contemplée
-du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle de navire.--Et je
-n'ignore pas que vous comptez force marins parmi vos relations: votre
-oncle l'amiral, qui est membre de l'Union;--ce midshipman anglais qui
-fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;--le caouadji à turban
-qui élaborait naguère, à bord de votre dahabieh, cet incomparable
-café turc dont vous êtes encore fière;--le vieux patron normand qui
-vous emmena jadis pêcher le hareng, sur son chalutier, au large de
-Trouville;--moi-même;--et tant d'autres... J'ai peur tout de même
-que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le visage de tous ces
-navigateurs, quoique un brin différents, cette secrète ressemblance
-qu'on ne peut ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait
-avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle s'y trouve néanmoins,
-croyez-le, et si vous aviez, ce qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi,
-dix-neuf de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un plancher
-mouvant dont les vaches n'ont jamais voulu, vous auriez mille et
-mille fois constaté, comme j'ai fait, que tous les hommes de mon
-espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, de couleur, et
-qu'elle ait été leur patrie d'autrefois et la cité dont ils étaient
-citoyens--avant de devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa
-seule Majesté l'Océan,--portent au visage, et au corps, et à l'âme, un
-caractère commun, une marque uniforme, une empreinte--plus profonde et
-plus indélébile que celle du sang:--l'empreinte de la mer. Le hasard
-m'a très souvent jeté à l'improviste sur des rivages lointains et
-saugrenus, et je me souviens d'avoir foulé la poussière de beaucoup
-de villes extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, comme
-jadis don César de Bazan, parmi des femmes jaunes, bleues, noires,
-vertes, des hommes nuancés non moins diversement; mais je reconnaissais
-tout de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur couleur, ceux
-de ces hommes qui étaient marins comme moi, parce que les stigmates
-professionnels transparaissaient toujours à travers leur épidémie
-pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement leur apparence
-identique, ce n'est pas seulement leur similitude extérieure qui font
-des hommes de la mer une nation réelle, une seule nation, immuable de
-Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à Terre-Neuve, c'est encore
-l'ensemble très homogène de leurs mœurs et de leurs coutumes, de
-leurs lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et de leurs
-religions.--Cette nation-là constituait même encore, il y a très peu
-d'années, la seule nation de purs gentilshommes en plein XXe siècle...
-
-Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre pages, j'ai vu de
-mes yeux, j'ai touché de mes mains ce fabuleux, cet ahurissant
-anachronisme: une race entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres
-humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de manufactures, de
-parlementarisme et de coups de bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner
-la mort, et à vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur
-meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...
-
-Il y a très peu d'années de cela ... dix années peut-être ... quinze,
-au plus... La vérité m'oblige d'ailleurs à reconnaître que les choses
-ont quelque peu changé depuis, et non pas pour devenir plus belles.
-La faute en est à la télégraphie sans fil, aux turbines Parson et
-aux paquebots longs de quatre cents mètres. On traverse aujourd'hui
-l'Atlantique en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref,
-d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on vient de quitter.
-Impossible de s'habituer comme il faudrait à l'étrange sensation de
-n'être plus sur terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, ce
-que nous devenions jadis sans nous en apercevoir et sans y songer: des
-marins...
-
-Nous le sommes encore, nous, les aînés de la race; nous le sommes
-tout à fait; mais nos frères cadets commencent de ne plus l'être qu'à
-moitié; et nos fils ne le seront plus du tout,--ne le seront plus
-jamais.
-
-Nous disions tout à l'heure, Madame, que vous comptez parmi vos
-relations des marins, beaucoup de marins. A supposer même que tous ceux
-que vous croyez l'être le soient,--à supposer que vous en connaissiez
-par conséquent aujourd'hui autant que vous en croyiez connaître,--soyez
-persuadée que demain vous n'en connaîtrez plus que fort peu, et
-qu'après demain vous n'en connaîtrez pas un seul. Parce qu'il n'y en
-aura plus nulle part.
-
-Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce bouquin-ci, sont
-donc peut-être les derniers spécimens d'une tribu humaine près de
-disparaître et dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut
-d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,--j'oserais dire
-un défi au bon sens.
-
-Daignez, Madame, leur être indulgente, comme on l'est aux moribonds; et
-ne leur en veuillez pas trop s'ils heurtent parfois de front, un peu
-brutalement, vos opinions les plus respectables et vos habitudes les
-plus ancestrales. Ce ne sera pas malice de leur part. Pardonnez-leur en
-songeant que leurs habitudes et que leurs opinions à eux n'ont jamais
-ressemblé à celles du reste de la planète, et que c'est à cause de
-cette dissemblance, et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se
-civiliser, à l'instar de toutes raisonnables créatures, qu'ils auront
-très bientôt débarrassé le monde de leur baroque existence.
-
-
-C. F.
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LA DOUBLE MÉPRISE
-
- DE LORELEY LOREDANA
-
- CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE
-
-
- _à Pierre Louÿs, fidèlement,_
-
- _C. F._
-
-
- I
-
-
-Je me souviens exactement de la date, et pour cause: ce fut le 31
-décembre 1894,--un lundi,--que, pour la première fois, j'entendis
-parler de Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, ce
-lundi-là,--comme il pleut souvent à Brest en Bretagne;--et la rue de
-Siam n'était qu'un cloaque, où le pas des passants faisait gicler des
-feux d'artifice de boue.
-
-Moi, j'avais quitté ma _Victorieuse_, après dîner, par le canot-major
-de huit heures. Sur rade, il ventait grand frais du sud-ouest,--c'est
-_suroît_ qu'il faut prononcer;--et le clapotis était dur. Dans la
-chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes à nous pelotonner
-en tas, sous l'abri douteux des manteaux suédois à grand capuchon. Au
-pont Gueydon, il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations
-de toute l'escadre arrivaient ensemble. Les patrons s'injurièrent comme
-il sied, et il y eut des avirons engagés.
-
-Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos gaffes dans les boucles
-du ponton dansant, un tout petit youyou se faufila à poupe du gros
-canot de la _Victorieuse_, et une voix que je connaissais m'interpella:
-
---Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou tu m'envoies balader en
-grande rade!...
-
-Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. J'intervins. Un
-de nos brigadiers sauta debout sur notre étambot, et, d'une poignée de
-main, attira le malencontreux esquif.
-
-L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:
-
---Merci,--me dit-il.
-
-Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant inonda ma main.
-
---Comment va, Malcy?
-
---Comme la pluie!
-
---Et ce départ?
-
---Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous n'attendons plus que le
-bon plaisir de la direction d'artillerie. Ils n'en finissent pas de
-compter leurs obus!
-
-Nous grimpions l'interminable escalier qui joint ensemble la ville et
-le port militaire. J'interrogeai encore Malcy:
-
---Alors, mercredi?
-
---On dérape. L'_Ardèche_ saura ce que c'est que de rouler.
-
---Dame! vraie saison choisie pour traverser la mer de Biscaye!
-
---Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter sur plusieurs coups de
-tabac...
-
-L'_Ardèche_ était un transport de guerre, déjà fort décati, que la rue
-Royale, toujours économe, prétendait expédier, bourré d'obus jusqu'aux
-écoutilles, vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, forte
-d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, rôdait à son ordinaire
-des Antilles aux Açores et de Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La
-malheureuse _Ardèche_, avant d'avoir correctement réparti ses obus
-entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre à essuyer
-quelques baisses barométriques.
-
---Au moins,--demandai-je à Malcy,--es-tu logé tant bien que mal, sur
-ton sale «rafiot»?
-
-Il rit:
-
---Dans un chenil: six pieds de long, cinq de large; point de hublot; ni
-air, ni jour; et nulle électricité, comme bien tu penses! Mais je m'en
-moque un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché mes «avances».
-Trois mois, sept cent vingt balles, vieux! On va en faire, une de ces
-noces!... Pas?
-
-Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la boue liquide.
-Nous avions terminé notre ascension, et nous foulions maintenant le
-pavé brestois. Je dis le pavé, car il ne pouvait être question des
-trottoirs, trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait
-donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous étions bien quarante
-officiers à remonter en rangs serrés l'inévitable rue de Siam, toute
-moutonnante de parapluies déployés.
-
---Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se
-transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux
-plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer,
-avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère
-créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour
-... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça
-colle, vieux Fargue?
-
-J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est
-bon de le rappeler...
-
-
-Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle
-affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux
-couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut
-déchiffrer.
-
---Heu--fit-il.--On joue ... heu ... on joue _Les deux Orphelines_ ...
-avec _Le Misanthrope et l'Auvergnat_ pour finir ... et _Manon_ pour
-commencer...
-
-(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas
-devant un programme abondant).
-
-Malcy poursuivait sa lecture:
-
---Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois
-quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: _Manon_ sera
-bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien
-de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs
-... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu:
-
- --«Capitaine, ô gué!
- Es-tu fatigué
- De nous voir à pied?--Mais non! mais non!
- Car on n'est pas mal
- Sur un bon cheval...
-
-«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines,
-quatre-vingt-dix tours!...
-
-Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui
-emboîtai le pas.
-
---Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu vu qui chante
-Manon?
-
---Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une nommée Loreley Loredana,
-chanteuse d'opéra-comique... Loreley Loredana, parfaitement! avec
-simplicité!... Connais pas, d'ailleurs.
-
-Moi non plus, je ne connaissais pas...
-
-
- II
-
-
-A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils étaient encore libres.
-Mais partout ailleurs, et du parterre au paradis, un chat n'eût
-pas su où fourrer ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment,
-regorgeaient d'un public amoncelé; et le moindre strapontin portait en
-moyenne deux matelots, l'un gravement juché sur les genoux de l'autre.
-Des grappes de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus rampe,
-montraient candidement aux gens d'en bas l'envers de leurs jupons.
-L'ensemble, d'ailleurs, était fort silencieux, autant à coup sûr qu'une
-chambrée d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait
-avec recueillement. Et, le constatant, je commençai de sourire,
-méphistophélique, dans le duvet qui me servait de barbe: nul doute
-que, tout à l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent tout le
-scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée tardive n'allait pas sans
-soulever, à elle seule, une évidente réprobation. Les bons bourgeois de
-Brest, paisibles occupants de cet orchestre au travers duquel Malcy et
-moi foncions tête baissée pour gagner nos places, marquaient la plus
-mauvaise humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et grognaient
-même assez haut. Je marchais le second. Dans mon dos, j'entendis des
-paroles malsonnantes.--Brest, qui n'existe que par la grâce de son
-escadre et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion,
-comme la logique l'exige.--Les mots «traîneurs de sabre» furent deux
-ou trois fois répétés. Ravi d'une si belle occasion, je toussai
-promptement, pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne pas saisir la
-balle au bond? sans conteste, il y avait «à faire» tout de suite, et le
-tumulte pouvait s'obtenir séance tenante sans plus d'ingéniosité.
-
-Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait, demeura sourd.
-Et l'occasion fut ainsi perdue d'une riposte qui certes eût été
-sensationnelle. Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser. En
-sorte que, l'instant d'après, nous étions assis tous deux, côte à côte,
-sans que _Manon_ eût en rien pâti du fait de notre entrée.
-
-Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se vanter. Très
-ironique, je me penchai vers le silencieux Malcy:
-
---Dis donc, vieux!--lui souillai-je:--si c'est tout ça, le boucan
-promis...
-
-Mais il haussa les épaules:
-
---Idiot!--prononça-t-il, péremptoire:--tu trouverais malin, toi,
-d'emboîter une malheureuse gosse comme celle-là?
-
-D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai, cherchant la
-malheureuse gosse dont il était question...
-
-Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même, en l'espèce
-Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique.
-
-
- III
-
-
-A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana, tout près d'expirer
-dans les bras de son chevalier reconquis, s'occupait à comparer, comme
-il se doit, l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus
-harmonieusement qu'elle pouvait.
-
-Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques en double, car
-le spectacle était presque d'un acte en avance sur les prévisions
-de Malcy: il s'en fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât
-sur le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite pièce», en
-l'occurrence, figurée par _Manon_...
-
-Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop pour admirer à mon aise
-la ravissante fille qualifiée l'instant d'avant par mon camarade, assez
-improprement, de malheureuse gosse...
-
-«Gosse»--soit! tant qu'on voulait!... Loreley Loredana l'était même
-avec exagération, voire avec insolence. Je sus par la suite qu'elle
-comptait vingt ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas quinze.
-Et vous n'imagineriez pas une frimousse plus bébé, sous le bourrelet
-trop gonflé d'une miraculeuse toison d'or, dont le rayonnement
-solaire faisait auréole autour des joues poupines et du front bombé.
-«Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais «malheureuse»--à d'autres!
-Malheureuse comme un roi sur son trône, ou comme un poisson dans
-l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon, les lèvres blémies de
-céruse ne parvenaient pas à dissimuler leur sourire enfantin, que les
-applaudissements changèrent bientôt en superbes éclats de rire. Relevée
-d'un bond, sitôt la dernière note envolée, Loreley Loredana remplaçait
-les révérences classiques par de gros baisers qu'elle lançait au public
-à pleines menottes.
-
-Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de troubler, par un vacarme
-imbécile, une si belle gaieté de petite fille bien sage!
-
-Et, tout en continuant, moi comme les autres, d'applaudir, je me
-retournai vers Malcy, prêt à reconnaître loyalement mes torts:
-
---Mon vieux,--commençai-je,--il n'y a pas d'erreur: j'étais une brute.
-Toi...
-
-Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe de mon discours, se
-levait déjà:
-
---Oui, oui!--fit-il, distrait.--Tu ne veux tout de même pas que je
-m'incruste ici, maintenant?
-
-Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de son veston:
-
---Malcy! bon sang! réponds, quand on te parle!... Où vas-tu encore?...
-Quel «tracassin», cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça
-repart à quatre cents tours!...
-
-Il me regarda comme un aérolithe:
-
---Quoi? qu'est-ce que tu veux?
-
---Où vas-tu, je te dis?
-
---Dans les coulisses... Tu es malade, à cette heure?...
-
-
- IV
-
-
-J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour ne pas suivre Malcy
-dans les coulisses, je n'étais pas, comme lui, en partance; et je
-n'avais pas touché sept cent vingt francs le matin même. La grande vie
-n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil, j'attendis mon
-camarade, caressant vaguement l'espoir de bientôt le voir revenir,
-ramenant Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien, chanteuse
-d'opéra-comique, cette agréable enfant ne jouait évidemment plus de la
-soirée, et ne pouvait en conséquence rien avoir de mieux à faire qu'à
-souper dans la compagnie de deux gentilshommes de notre mérite.
-
-Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables, fut
-démentie par l'événement. Loreley Loredana ne se montra point. Bien
-pis! Malcy ne reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le
-rideau se releva sur le prologue _des Deux Orphelines_. J'attendis
-encore, mais toujours en vain. Je n'avais pas le moindre mouchoir à
-carreaux; et, en eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût
-guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point que, sitôt le
-prologue bâclé, je me hâtai de quitter le théâtre.
-
-Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,--par acquit de conscience,
-car je devinais bien maintenant les sérieuses raisons qu'il devait
-avoir eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement. Et
-bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux d'un réveillon «suisse»,
-je fis demi-tour, et redescendis vers le port. Le canot des
-permissionnaires de dix heures me ramena à la _Victorieuse_, assez
-mal satisfait et postant très fort contre ce lâcheur de Malcy, bon
-seulement à promettre aux gens monts et merveilles, pour se défiler
-ensuite à l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains, et les
-semer où ça se trouvait, comme on sème un paquet encombrant...
-
-
- V
-
-
-Mais le lendemain,--jour de l'an, jour de fête,--ayant mis pied à terre
-dès le matin, histoire de déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre
-fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord, comme j'entrais
-à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus, attablé hanche à hanche, le
-couple même auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy.
-
-Et je n'avais pas encore refermé la porte que Malcy accourait au-devant
-de moi:
-
---Vieux!--s'écria-t-il,--je me traîne à tes genoux ...,
-métaphoriquement... Sans blague, ne sois pas trop fâché! et
-pardonne-moi chrétiennement! Hier, auprès de cette petite fée, j'ai
-tout à fait oublié l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé
-que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son fauteuil d'orchestre,
-et qu'il fallait se dépêcher de l'aller quérir pour souper ensuite nous
-trois!... fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous avons
-soupé seulement nous deux, Laurette et moi... Par exemple, ce matin,
-puisque te voilà, nous allons recoller les choses en ordre!... Laisse
-porter! vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!... que je
-te présente...
-
-Il me présenta:
-
---Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que nous avons tant regretté
-hier!--Fargue, voici ma petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu
-préfères.--Sur ce assieds-toi là! et tâte de ces hors d'œuvre!...
-
-Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement tendu sa patte
-blanche, en me souriant comme on sourit aux amis de vingt ans.
-
-Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la petite fille aux
-yeux enfantins et le grand garçon aux larges épaules, pareillement
-prêts à toujours éclater de rire, à propos de tout comme à propos de
-rien. Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà leurs tête
-à tête: ils devaient, du soir au matin jouer à pigeon vole ou au chat
-perché.
-
-Cependant nous déjeunions tous trois avec beaucoup de gravité.
-En public, la jeune Laurette, évidemment, se jugeait obligée au
-rôle de dame,--de dame sérieuse, mûre,--de duègne. Une chanteuse
-d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne peut pas sauter à la corde
-devant tout le monde... Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la
-dame mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la fin des fourmis
-dans les jambes.
-
-Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,--une politesse
-en appelant une autre,--d'offrir à mes amphitrions deux heures de
-voiture à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre
-fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en faillit esquisser une
-cabriole.
-
---Tout justement, on ne répète pas tantôt, à cause de la
-matinée!--s'écria-t-elle;--vous voyez si ça tombe à pic!... Pourvu
-que je sois rentrée à six heures, et que j'aie le temps de casser une
-moitié de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!... Donc!...
-Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur?
-
-Je protestai d'abord contre cette appellation, exagérément
-cérémonieuse, et j'informai «mademoiselle Loredana» qu'il était
-d'usage, entre gens de mer, de dire «Fargue» tout court, comme on
-disait «Malcy», et comme j'avais l'intention de dire désormais
-«Laurette»... Puis j'expliquai que la route du Conquet domine
-agréablement le goulet de Brest, c'est-à-dire la pleine mer; et
-que, par conséquent, nulle promenade ne pouvait être plus agréable
-qu'une promenade sur cette route-là. Fort à propos la pluie, par
-extraordinaire, et sans doute en l'honneur du nouvel an, faisait trêve.
-
-Un peu plus tard, et trois lieues plus loin, nous descendions de notre
-landau devant la petite auberge du Trézir. Et, tandis que les chevaux
-soufflaient, nous commencions l'excursion classique à la plage de sable.
-
-Il faisait calme plat. Loreley Loredana, que le bercement de la voiture
-avait peu à peu assoupie, trottinait, mal réveillée, et silencieuse,
-tout au bord de l'eau, et s'amusait à mouiller le bout de ses bottines
-dans l'écume des lames lentes et lisses qu'une lointaine houle poussait
-paresseusement jusqu'au rivage.
-
-Devant nous, c'était la pleine mer, seulement bornée, à main gauche,
-par les falaises confuses du Toulinguet, et, à main droite, par le
-ciel occidental, bas et nuageux. L'océan gris s'étendait largement
-entre la terre grise et le firmament gris. Au loin, une brume imprécise
-flottait, brouillant l'horizon qu'on ne distinguait pas. Des goélands
-et des mouettes volaient très haut, pareils à des accents circonflexes
-sens dessus dessous, semés çà et là par le ciel. Et leurs cris aigres
-troublaient seuls le silence du soir.
-
-Nous marchions sans parler. Toutefois, au bout d'une centaine de pas,
-Loreley Loredana s'arrêta, et, pointant son index mince comme un
-cure-dent:
-
---Là-bas ... qu'est-ce que c'est?--dit-elle.
-
-Nous regardâmes.
-
-«Là-bas...» c'était, sur la droite des dernières pointes de Crozon, une
-ligne floue, très étroite, qui s'allongeait vers la pleine mer.
-
---C'est le Raz,--dit Malcy.
-
-J'expliquai:
-
---Une autre presqu'île, derrière la presqu'île de Crozon, beaucoup
-plus loin. Un très mauvais endroit pour les bateaux. Figurez-vous
-qu'autrefois il y avait un proverbe ... un proverbe qui disait: _Nul
-jamais n'a passé le Raz sans peur ou malheur._
-
---Ah?--fit Loreley Loredana:--et ... est-ce que c'est vrai?
-
---Parbleu!--dit Malcy.
-
-A son tour il tendit la main vers le cap célèbre:
-
---Petite Laurette, derrière ce Raz que vous voyez, il y a une baie ...
-et cette baie s'appelle la baie des Trépassés!...
-
-Les yeux candides s'ouvrirent plus larges; sur le visage poupin, une
-curiosité passa, inquiète.
-
-Malcy continuait:
-
---La baie des Trépassés, oui, ma poupée! Et savez-vous pourquoi ce nom
-sinistre? parce que tous les bateaux qui avaient franchi le Raz «avec
-malheur», dérivaient, après naufrage, jusqu'à s'échouer dans cette
-baie, et déverser sur le sable de la plage mortuaire leurs équipages de
-noyés. Voilà!
-
-La petite comprit imparfaitement:
-
---Alors, tous les navires qui font naufrage, ici ... leurs matelots, on
-les retrouve noyés sur le sable, dans cette baie des Trépassés, qui est
-là-bas?
-
-Elle allongeait toujours son doigt fin.
-
---Oui, mon tout petit!--affirma Malcy, imperturbable..
-
-Sur quoi on n'en parla plus.
-
-Mais, à l'instant de remonter en voiture, Loreley Loredana se retourna
-vers la pleine mer, et la considéra fort attentivement.
-
---Eh bien!--fit Malcy.--On s'embarque, petite fille?
-
-Elle mit un pied sur le marchepied. Puis, se retournant encore:
-
-Alors, Malcy, dites? mercredi prochain, c'est par là que votre bateau
-s'en ira?
-
---Par là, oui,--dit il.
-
-Et il désigna l'horizon du sud. Au bout de son geste, le Raz étirait sa
-silhouette, brumeuse de plus en plus dans le crépuscule brun.
-
-
- VI
-
-
-Six heures sonnaient à l'horloge de la porte Tourville quand notre
-landau repassa le pont de Recouvrance. Cinq minutes après, Loreley
-Loredana, au seuil de son hôtel, nous donnait ses deux menottes
-à baiser, en nous recommandant très fort de ne pas manquer la
-représentation du soir:
-
---Il faudra m'applaudir beaucoup, beaucoup, beaucoup!--nous cria-t-elle
-en manière d'adieu.
-
-Seul avec Malcy, je le félicitai de sa conquête. Mais il coupa net ma
-première phrase:
-
---Oh! mon vieux,--déclara-t-il très sérieusement,--il ne s'agit pas de
-ce que tu crois, et loin de là! Car ... écoute la chose la plus énorme:
-cette gosse est sage des pieds à la tête et du cœur à la cervelle!...
-Oui, mon ami: sage! sage comme une image. Oh! tu peux écarquiller les
-yeux! Je les ai écarquillés avant toi. Une chanteuse d'opéra-comique,
-faisant concurrence à Jeanne d'Arc,--le cas peut évidemment être
-considéré comme exceptionnel. Mais, exceptionnel ou non, c'est le cas
-de Laurette. Et je trouve qu'il ne manque pas d'intérêt.
-
-Je demeurais bouche bée, quoique moins surpris, au fond, et moins
-admiratif que je ne feignais de l'être par civilité honnête et puérile.
-Malcy, d'ailleurs, content de mon attitude courtoisement émerveillée,
-ajoutait des commentaires:
-
---Oui, mon vieux! D'autres ne trouveraient peut-être pas très malin
-de se faire, à mon âge, le cavalier servant d'une ingénue. Mais je ne
-suis pas une brute. Et je t'assure que ça ne me déplaît pas ... au
-contraire!... d'employer ainsi mes huit derniers jours de France, et de
-dépenser mes avances à traiter cette enfant comme un grand frère traite
-sa petite sœur, et à lui donner un peu de bon temps.
-
-J'approuvai, convaincu. Pourtant, à la réflexion, une idée me vint. Et,
-j'en fis part à Malcy, moitié pour rire, moitié tout de bon:
-
---Dis donc, vieux? as-tu pensé à une chose? Cette gosse, comme tu
-l'appelles, n'en est pas moins une femme de théâtre, c'est-à-dire une
-jeune personne qui, chaque soir, de huit heures à minuit, parle d'amour
-à tous les ténors du répertoire. Innocente donc, tant que tu voudras!
-mais ignorante, non. En foi de quoi, n'as-tu pas peur qu'à force de
-jouer avec elle au petit mari et à la petite femme mademoiselle Loreley
-Loredana ne tombe amoureuse de toi?... de toi qui appareilles la
-semaine prochaine pour l'autre bout du monde?
-
-Il haussa les épaules, incrédule, quoiqu'imperceptiblement flatté de
-l'hypothèse:
-
---Laisse donc! tu es maboul...
-
-Puis, coupant court:
-
---D'ailleurs, pour l'instant, la question n'est pas là, mon petit!
-C'est un apéritif qu'il nous faut, et vivement, pour qu'on ait le temps
-de boulotter à l'aise avant le spectacle. Viens au _Brestois_, je
-t'offre le vermouth de la tradition...
-
-
- VII
-
-
-Trois jours passèrent, au cours desquels je ne mis pas les pieds à
-terre, retenu sur la _Victorieuse_ par je ne sais plus quels exercices
-de tir. Enfin, le samedi, 5 janvier, je pus fouler derechef le
-pavé de la rue de Siam. D'instinct je retournai au théâtre, moitié
-désœuvrement, moitié curiosité. Et je retrouvai, comme juste, mes deux
-inséparables, l'un dévotement assis au premier rang de l'orchestre,
-l'autre sur la scène, chantant _Mignon_, si j'ai bonne mémoire, et
-riant toujours à belles dents chaque fois que le public, décidément
-conquis par sa chanteuse-bébé, lui faisait ovation.
-
-A minuit, nous soupâmes tous trois à la Brasserie. Et ce souper ne
-différa en rien du déjeuner qui avait précédé notre promenade au
-Trézir. La jeune Laurette jouait toujours à la petite femme avec la
-même conviction, et Malcy au petit mari avec le même enthousiasme. Par
-ailleurs, leur intimité réelle m'apparut peut-être d'une ligne plus
-étroite, mais incontestablement fraternelle de plus en plus. Certes,
-j'avais été vraiment «maboul», quand l'idée absurde m'avait traversé
-qu'une pareille gamine pût jamais se changer en amoureuse. Il n'était
-pas plus question de cela que de mariage ou d'enterrement.
-
-Comme nous attaquions les écrevisses,--il s'en pêche d'admirables dans
-les petits ruisseaux de la montagne d'Arrée,--je risquai tout de même
-une question critérium:
-
---Malcy, à propos? c'est toujours pour mercredi, votre appareillage?
-
-Il répondit, du ton le plus naturel:
-
---Oui, mon vieux. Et cette fois, je ne pense pas que même la direction
-d'artillerie puisse être à la traîne. Tous nos obus sont le long du
-bord, dans quatre bugalets proprement arrimés. Il n'y a plus qu'à
-transvaser les susdits obus des susdits bugalets dans l'_Ardèche_. Par
-exemple, une fois là...
-
---Une fois là?
-
---Une fois là ... dame! je ne sais fichtre pas comment notre cale,
-qui est pourrie tel feu Poisson lui-même... Vous avez sûrement connu
-ce type-là, petite Laurette? Poisson?... Poisson Pourri?... un grand
-diable de ténor qui chantait les basses?... et qui était si tant
-tellement «puréiforme» qu'on le ramassait tous les soirs à la petite
-cuiller?... ce pourquoi tous ses directeurs passèrent leur vie à
-l'engueuler?... Bon! la voilà qui rit encore! Pas sérieuse pour un
-quart de sou, cette jeune dame-là!...
-
---Mais votre cale?... tu disais...
-
---Ah! oui... Eh bien! elle est pourrie, notre cale ... comme j'avais
-l'honneur de te l'exposer quand cette mademoiselle Loredana nous a
-coupé la parole ... pourrie, mon vieux, oui! pourrie à tel point que,
-les jours de grand roulis, nos obus passeraient à travers vaigrage et
-bordé, que je n'en serais pas surpris le moins du monde...
-
---Dis donc! c'est rassurant jusqu'à un certain point, cette
-perspective?...
-
---Oh! tu sais ... les gens nés pour être noyés ne seront jamais
-pendus!... avantage indiscutable... Et puis, tout ça, hypothèse pure
-... la certitude, l'unique, c'est que, mercredi prochain, 9 janvier ...
-donc, dans quatre jours ... tout juste ... sauf erreur?... comptez voir
-un peu sur vos doigts, Laurinette?... l'arithmétique est une science si
-compliquée!... dimanche, lundi ... oui, dans quatre jours ... mercredi
-prochain, dès la prime aurore ... l'_Ardèche_ dérapera.
-
-Je regardai Laurinette,--comptant encore sur ses doigts, et riant de
-plus belle.--Tout à coup, elle leva vers moi son museau rose:
-
---Oh! Fargue? dites?... est-ce que vous ne pourriez pas être très
-gentil, ce mercredi-là?... et venir me prendre à l'hôtel pour m'emmener
-en voiture sur la route du Trézir?... Ce serait si amusant de voir
-l'_Ardèche_ passer au bas de la falaise, et s'en aller, petite,
-petite!...
-
-Décidément, non! ce n'était pas de l'amour!
-
-
- VIII
-
-
-Je revis Malcy, pour la dernière fois, le mardi suivant, veille de
-l'appareillage. Il me confirma la date du lendemain, et me donna
-l'heure approximative, il ne s'agissait plus de prime aurore;
-l'_Ardèche_ devait lever l'ancre à midi.
-
---La gosse a toujours envie de nous voir défiler dans le
-goulet,--acheva Malcy.--Veux-tu passer la cueillir à son hôtel, et
-l'emmener en sapin jusqu'aux Quatre Pompes? C'est là que vous serez le
-mieux: l'_Ardèche_ passera à cent mètres, au plus, du bout de la petite
-jetée. Par exemple ... dis-moi? ça ne t'embête pas trop, de demander à
-ton pacha la permission de descendre à terre le matin?...
-
-Je haussai les épaules:
-
---Et quand même ça m'embêterait?... du moment que ça amusera l'enfant...
-
-Nous étions au théâtre, comme inévitable. Au dernier entr'acte, je
-serrai la main à Malcy:
-
---Vieux,--lui dis-je,--il faut que je rentre à bord par le youyou de
-minuit, afin de pouvoir demander ma permission demain matin d'assez
-bonne heure. Je file donc. Dis bonsoir à Laurette de ma part. Et ...
-nous deux, toi z'et moi ... au revoir! Bon voyage, naturellement!...
-
---Parbleu! ça ne fait pas question!...
-
-Il m'aida à repasser les manches de mon pardessus. Il riait,--pas plus
-triste que de raison, sur le point de quitter ainsi son amie d'une
-semaine.--Même, comme je descendais le perron, il me cria:
-
---Surtout, soigne-toi bien! et tiens-toi prêt pour la noce formidable
-que nous ferons, le jour du retour de l'_Ardèche_...
-
-Il rentra dans les couloirs. Je poussai la porte de la rue.
-
-Dehors, il faisait assez doux, car le vent soufflait du suroît[1].
-Ce n'avait guère été qu'une brise très maniable jusqu'au coucher du
-soleil. Mais, dans l'instant que je quittais le théâtre, une rafale
-brusque secoua violemment les platanes du Champ de Bataille, qui
-gémirent, en faisant pleuvoir alentour leurs petites boules desséchées.
-
-
- IX
-
-
-Et, le lendemain, il venta grand frais. Dès l'aube, la rade apparut
-blanche d'écume, et il s'en fallut d'assez peu que le service des
-embarcations ne dût être suspendu. Je pus néanmoins redescendre à
-terre vers neuf heures du matin, par le canot qui allait chercher les
-cuisiniers. Et, deux heures plus tard, ayant frété une guimbarde, je
-frappai à la porte de Loreley Loredana. Loreley Loredana m'attendait,
-gantée, le chapeau sur la tête.
-
---Il fait bien du vent,--remarqua-t-elle en montant en voiture.
-
-Je jugeai intelligent de laisser tomber la réplique.
-
-Aux Quatre Pompes, nous laissâmes notre voiture sur la route, et nous
-entreprîmes d'avancer jusqu'au bout de la petite jetée qui limite la
-rade-abri, au N.-O. et qui porte un feu fixe dans une tourelle de
-pierre. Ce ne fut pas rien. Les risées nous prenaient de face, et elles
-se jetaient sur nous, à la lettre, avec une violence de bêtes sauvages.
-Meurtris, suffoqués, cinglés au visage par la pluie qui aveugle
-et l'embrun salé qui égratigne, nous luttions corps à corps avec
-l'ouragan, sans gagner sur lui d'un pouce. Il n'était naturellement
-pas question d'ouvrir un parapluie: le vent l'eût mis en dentelle. Je
-pris le seul parti possible: j'empoignai la fillette à pleins bras,
-je l'enlevai de terre, et, m'aidant de son poids pour résister aux
-rafales, je courus d'un élan jusqu'à la tourelle du feu, derrière
-laquelle j'appuyai mon fardeau et m'adossai moi-même. La violence même
-du courant d'air créait là une zone de calme, où nous pûmes reprendre
-haleine et donner un coup d'œil autour de nous.
-
-Loreley Loredana tamponna d'abord ses yeux pleins d'eau et de sel.
-Puis, sa gaieté habituelle reprenant tout de suite le dessus:
-
---Ah bien!--s'exclama-t-elle,--pour une douche, je crois bien que
-jamais au grand jamais...
-
-Mais elle s'interrompit net: une lame énorme accourant du large, venait
-d'enjamber irrésistiblement la jetée du sud, avec un fracas pareil aux
-plus terribles coups de tonnerre, et achevait de se briser contre notre
-jetée à nous, qu'elle couvrit d'un flot écumant.
-
-Ahurie, la pauvre Laurette, d'instinct, s'était accrochée à moi. Et,
-dans le même instant, une peur brusque la saisit comme à la gorge. Elle
-balbutia, la voix étranglée:
-
---Fargue?... dites?... Est-ce que ce n'est pas une tempête, ça?... Une
-tempête comme celles qui font naufrager les navires?...
-
-Je compris qu'il était urgent de hausser les épaules très haut:
-
---Une tempête, ma gosse? ah! là là! Dieu Seigneur!... on voit bien
-que vous ne vous y connaissez pas!... Une tempête?... ça?... Mais ça
-n'y ressemble pas plus que vous à une femme sérieuse!... Soyez bien
-tranquille, allez! une tempête, fichtre! c'est autre chose!...
-
-Une deuxième lame un peu plus forte que la première enjamba cette fois
-les deux jetées. Nous étions juchés sur le socle de granit qui encercle
-la tourelle de pierre. L'eau ruisselante n'atteignit pas nos pieds.
-Mais, contre mon dos, je sentis la tourelle entière trembler sous le
-choc.
-
-Loreley Loredana avait levé vers moi des yeux angoissés:
-
---Oh!--fit-elle,--vous faites semblant de rire, parce que j'ai peur...
-Mais je vois bien que c'est une tempête... Et ... dites?... ce n'est
-pas possible que l'_Ardèche_ parte, puisque c'est une tempête, n'est-ce
-pas?... et une tempête comme celle-là...
-
-Je haussai les épaules encore:
-
---Taisez-vous donc, espèce de petite folle, avec vos tempêtes...
-Cette chose-là, c'est un grain... et rien d'autre! Un grain, vous
-m'entendez?--Maintenant, quoique ce ne soit qu'un grain ... et, même,
-un grain pas bien méchant ... possible à la rigueur qu'on retarde un
-peu l'appareillage...
-
-Phrase malencontreuse, que j'aurais bien dû retenir!... Mais c'est
-qu'en vérité, dans le temps que je la prononçais, j'aurais bien parié
-dix louis contre un qu'en effet l'appareillage allait être retardé...
-
-Il faisait tout de bon un des plus sales temps que je me souvenais
-d'avoir jamais vu sur rade. Et, que diable! on n'en était pas à un jour
-près, pour ravitailler en munitions d'exercice la division navale de
-l'Atlantique...
-
-Or, comme je formulais en moi-même cet axiome, j'eus une surprise: au
-milieu de la rade-abri, divers bâtiments étaient mouillés, et, parmi
-eux, ma _Victorieuse_ ... je les avais regardés tout à l'heure, pour
-juger de leur tenue contre l'ouragan ... et maintenant, les regardant
-derechef, j'en vis un de plus ... qui n'était pas mouillé, lui ... mais
-qui, au contraire, faisait route, et venait droit vers le goulet, vers
-nous: l'_Ardèche_.
-
-Je ne pus pas m'empêcher de la saluer d'un juron intempestif:
-
---Sacrr!... Parlez du loup...
-
-Soudain pâlie, la gosse m'agrippa par la main:
-
---Fargue?... C'est l'_Ardèche_?... Elle part?... Et elle va faire
-naufrage?...
-
-Cette fois, je n'eus aucune peine à éclater de rire:
-
---Parfaitement!--affirmai-je.--Et tout de suite, naufrage! Ici même,
-contre le phare! Sûr et certain! Vous allez voir ça!...
-
-Ma gaieté scandalisa la pauvrette, mais la calma cependant.
-L'_Ardèche_, d'ailleurs, approchait. Et je venais d'apercevoir, sur
-sa passerelle, une silhouette connue, que je m'empressai de montrer à
-Loreley Loredana:
-
---En attendant, voici Malcy qui vous agite son mouchoir... Allons!
-dépêchez-vous de lui répondre comme il faut, vous, la naufrageuse!
-
-L'_Ardèche_ passa, prompte comme une mouette. Je vis qu'elle obliquait
-au large, pour résister aux lames qui la drossaient contre la jetée.
-Dans une accalmie de trois secondes, la voix de Malcy parvint jusqu'à
-nous:
-
---Voulez-vous bien rentrer en ville, nom d'un ténor! vous allez piger
-tous les deux un mauvais rhume!...
-
-D'office, je rempoignai l'enfant à bras-le-corps, et je courus à toutes
-jambes vers la voiture, qui partit, grand trot.
-
-Comme nous repassions le pont de Recouvrance, je voulus faire rire ma
-protégée:
-
---Eh bien! Laurinette? il avait tout de même l'air assez gai, Malcy,
-pour un monsieur qui va boire à la grande tasse?
-
-Elle hocha la tête et ne rit pas:
-
---Oui... Mais, tout de même, Fargue ... vous avez beau dire ... c'est
-bien une tempête qu'il fait...
-
-
- X
-
-
-Par le fait, ça y ressembla bientôt assez...
-
-Dès quatre heures, la rade fut consignée aux embarcations. Il me
-devenait du coup impossible de regagner mon bord. Je m'en fus aux
-nouvelles à la Direction du Port. Les sémaphores signalaient mer très
-grosse sur la Manche comme sur l'Atlantique. Force barques de pêche
-faisaient déjà côte un peu partout, et les bateaux de sauvetage avaient
-du pain sur la planche.
-
-De l'_Ardèche_, personne, bien entendu, ne s'inquiétait. Le mauvais
-temps, sur mer, cyclones y compris, n'est jamais redoutable qu'aux
-bâtiments à voiles; et encore! le très mauvais, très près d'une côte
-... quant aux vapeurs, la brume, seule, est à même de les embêter
-sérieusement.
-
-J'interrogeai pourtant un camarade du central téléphonique:
-
---Le sémaphore de la pointe du Raz n'a pas signalé le passage du rafiot
-à Malcy?
-
-On me répondit que non, et qu'au surplus l'_Ardèche_, vu la brise de
-sud-ouest, avait vraisemblablement piqué d'abord au large, et franchi
-l'Iroise.
-
-(Il existe en effet trois routes navigables pour sortir de Brest, trois
-routes d'eau profonde traversant la formidable ceinture d'écueils qui
-entoure le Finistère: le chenal du Four au nord, l'Iroise à l'ouest,
-et le Raz de Sein au sud. De ces trois routes-là, l'Iroise est
-incontestablement la plus large.)
-
-Renseigné de la sorte,--assez vaguement,--j'errai au hasard par la
-ville. La pluie tombait toujours; mais ce n'était guère qu'un crachin
-pulvérisé par le vent. Je gagnai le cours d'Ajot, d'où l'on domine
-toute la rade, du Portzic à la rivière de Landerneau. Le ciel opaque
-n'offrait pas une éclaircie, et des lames énormes déferlaient à perte
-de vue, sans trêve. L'escadre, empanachée de fumée, s'affairait à
-doubler ses chaînes, et chauffait, prête à passer la nuit sous les
-feux. Je vis que ma _Victorieuse_ avait même calé ses mâts d'hune[2],
-comme on ne fait guère qu'en cas d'ouragan ou de typhon.
-
-Vers six heures, je revins à l'hôtel de Loreley Loredana, histoire
-d'inviter la gosse à dîner, pour la secouer un peu de ses idées noires.
-
---Madame Loredana? elle «a sorti», monsieur.
-
---Comment, sortie? par ce temps-là?
-
---Oui donc, monsieur! et depuis un moment, déjà...
-
---Mais ... elle est sortie ... toute seule?
-
---Pour sûr, monsieur! toute seule et à pied. Mêmement qu'elle n'a pas
-pris de parapluie, aussi donc!...
-
---Ah bah!... Mais c'est mercredi, aujourd'hui... Elle doit chanter ce
-soir, il me semble?
-
---Oui donc, monsieur. _Mireille_, qu'elle chantera. A preuve que le
-garçon du théâtre «a venu» déjà, quérir le panier à costumes...
-
-
- XI
-
-
-Je dînai seul à la Brasserie, point gai. Mes compagnons des soirs
-précédents me manquaient déjà, et presque douloureusement ... le grand
-garçon, toujours boute-en-train ... la petite fille, si prompte à
-oublier ses rôles de dame grave... Où étaient-ils au juste, et que
-faisaient-ils, l'un et l'autre, en cet instant même?
-
-Huit heures sonnèrent. A «l'estime», comme disent les timoniers,
-j'aurais cru qu'il en était au moins dix. J'entrai au théâtre. Tout
-de suite je vis Loreley Loredana,--en scène comme j'arrivais, et qui
-chantait,--fort paisiblement, me sembla-t-il. Mais il me semblait
-mal: j'avais compté sans l'habitude des planches, vite devenue, pour
-toute actrice, une seconde nature, tout à fait capable d'étouffer la
-première, au moins cinq actes durant. En fait, le rideau n'avait pas
-fini de tomber sur le premier tableau qu'une ouvreuse m'apportait en
-grande hâte un chiffon de papier griffonné d'un crayon fébrile: Loreley
-Loredana me suppliait d'accourir dans sa loge, tout de suite, tout de
-suite, tout de suite!...
-
-Tout de suite j'accourus.
-
-C'était la première fois que j'entrais dans la loge de Loreley
-Loredana. J'eus d'ailleurs à peine le temps d'entrevoir quatre murs
-tendus d'une toile de Jouy fanfreluchée, et trois douzaines d'éventails
-épinglés à ces quatre murs en manière d'ornements et d'objets d'art.
-Déjà la maîtresse de céans s'élançait à ma rencontre:
-
---Fargue!... vous savez?... c'est vrai!... il a fait naufrage!...
-
-Et elle fondit en sanglots.
-
-Bouche bée, je la regardai.
-
-Elle était bien la plus extraordinaire de toutes les femmes désespérées
-que j'eusse jamais vues. Malgré ses larmes ruisselantes, malgré le
-profond hoquet qui la secouait des pieds à la télé, comme l'orage un
-arbrisseau, j'aurais défié n'importe qui de prendre au tragique la
-désolation de ce bébé aux joues en pommes d'api. Pour comble, elle
-était accoutrée à l'inverse de toutes les modes funéraires: elle
-venait d'échapper aux mains de l'habilleuse, et son costume comprenait
-seulement des bas, un pantalon à rubans roses, et une sorte de
-cache-corset qui découvrait deux épaules grosses ensemble comme trois
-liards de beurre. Ajoutez un maquillage effarant: du blanc gras, du
-rouge et du noir plaqués au petit bonheur sur le visage pas encore
-«fait», et les larmes zébrant le tout. En n'importe quelle autre
-occurrence, j'aurais ri six heures de suite. En cette occurrence-là, il
-me fut impossible de pleurer.
-
-Je répétai seulement, beaucoup moins inquiet qu'ahuri:
-
---Il a fait naufrage?
-
-Et, d'un coup d'œil circulaire, je cherchai dans la loge un indice, une
-épave.
-
-Je ne vis rien, sauf, assis dans un coin, sage et penaud, un petit
-imbécile que je connaissais pour l'avoir rencontré cinq ou six fois
-dans tous les endroits où l'on fait la fête et à qui la fréquentation
-assidue des endroits susdits tenait lieu de métier.
-
-Sous mon regard il se leva, déférent:
-
---Vous n'avez pas encore appris la sinistre nouvelle, capitaine? On
-ne fait qu'en parler dans toute la ville... L'_Ardèche_ s'est perdue
-corps et biens sur les Pierres Vertes ... ou sur les Pierres Noires ...
-enfin, quelque part de ce côté-là ... on ne sait pas exactement...
-
-Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est pas du tout la même
-chose. Il s'en faut de pas mal de milles. Je respirai un bon coup
-d'air. Quand un navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux
-qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores indiquent
-toujours avec précision le caillou dont il s'agit. En foi de quoi
-l'_Ardèche_ ne pouvait s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni
-sur les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer.
-
-Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana se garda d'en rien
-croire. Elle avait repris son antienne du matin:
-
---Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur. Mais ce n'est pas la
-peine, allez! Fargue! je le sais bien, allez! qu'il a fait naufrage!
-Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!...
-
-Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce nonobstant, avait
-entrepris de continuer son office, et s'efforçait de passer une robe
-sur le malheureux petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant
-et grotesque.
-
-Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours assis dans son coin:
-
---Monsieur,--lui dis-je, assez rudement,--votre canard n'a ni queue ni
-tête. D'où sort-il? qui l'a lancé?
-
-Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très affirmatif:
-
---On ne fait que parler de cela, dans toute la ville. Et il se pourrait
-malheureusement bien, capitaine...
-
-Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé était d'en
-débarrasser la loge:
-
---Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de peine à nous
-rapporter des nouvelles précises. Courez en chercher, et revenez, soit
-ici, soit, après le spectacle, à la Brasserie, où nous souperons,
-mademoiselle Loredana et moi. Courez, monsieur!
-
-Et je le poussai dehors.
-
-Dans le même temps, l'avertisseur cognait à toutes les portes:
-
---En scène pour le deux! en scène!...
-
-L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée, Loreley Loredana
-se redressa et fit face à son miroir, patte de lièvre au poing.
-
-J'en profitai pour affirmer, solennel:
-
---Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein? Eh bien! parole
-d'honneur! si l'_Ardèche_ avait vraiment fait naufrage, personne ne
-pourrait rien en savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!...
-
-Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me regarda au fond
-des yeux, pensive et sombre. Puis, comme l'avertisseur braillait
-derechef dans le corridor, elle s'en fut où on l'appelait.
-
-
- XII
-
-
-A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et le saumur très sucré
-dont Loreley Loredana raffolait à l'ordinaire. Mais, cette fois, les
-écrevisses eurent tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction.
-
-Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore reparu, et je commençais
-à croire qu'il ne reparaîtrait pas. Sans doute, et quoique «toute la
-ville ne parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur le naufrage
-prétendu n'avaient-ils pas été faciles à rassembler. Je fis là-dessus
-diverses plaisanteries d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement
-mieux appréciées que le saumur et les écrevisses.
-
-Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue calme. Et, n'eût été
-que ce calme-là ne ressemblait de près ni de loin à la gaieté de
-naguère, dont il ne restait plus vestige, j'aurais jugé la situation
-satisfaisante. En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir le coup de
-théâtre qui se préparait.
-
-Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata.
-
-Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je m'apprêtais à donner
-le signal de la retraite, «puisque l'_Ardèche_ ne voulait décidément
-pas faire naufrage avant le lendemain...»
-
-A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois nommé, entra. Et, dans la
-bouffée d'air froid qui passait la porte avec lui, je sentis venir une
-catastrophe.
-
-Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée. Elle regardait
-droit devant elle, avec des yeux très fixes. Elle battit deux fois
-des lèvres, pour balbutier un seul mot, qui, dans ses trois lettres,
-enfermait déjà tous les désastres:
-
---Oui?
-
-Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable que si «toute la
-ville» eût collaboré pour la combiner telle, exprès:
-
---Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur. C'est un vapeur
-norvégien qui a apporté la nouvelle. L'_Ardèche_ a coulé bas près de la
-chaussée de Sein, au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu...
-
-D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à tout hasard. Ce
-fut à peine assez tôt pour recevoir Loreley Loredana, qui tournoya,
-puis s'abattit, comme frappée d'une balle.
-
-Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase du jeune idiot:
-
---Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas l'_Ardèche_ qui a
-péri, c'est un autre navire à peu près pareil, à vapeur ou à voiles...
-On ne sait pas au juste, mais on est sûr...
-
-
- XIII
-
-
-Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre et pas mal de
-serviettes mouillées pour ranimer Loreley Loredana.
-
-A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y gagnai pas grand'chose:
-en un clin d'œil l'évanouissement fit place à la plus violente crise
-de nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent incontinent
-revenir à la charge.
-
-J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des tables de marbre, et
-je l'y maintenais à deux mains, aidé par tous les consommateurs de
-bonne volonté, qui tous me prodiguaient des conseils innombrables.
-Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma besogne, laquelle
-n'était point facile: ce corps de poupée se démenait avec une étonnante
-vigueur. De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés
-d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes distinctes se
-firent jour. J'entendis le nom de Malcy, plusieurs fois répété. En même
-temps, les convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en quelque
-sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre mes mains qu'une toute petite
-fille très malheureuse, et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer.
-
-Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester là, dans ce
-café, sous trop de regards curieux. Mais ça lui était maintenant bien
-égal, qu'on la regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était mort.
-Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement sûr... Il
-était mort. Et elle l'avait tant aimé, tant aimé, tant aimé...
-
-Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre litanie navrante. Vainement
-j'essayai de parler raison, de protester, de dire qu'on ne savait pas,
-qu'on ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait savoir. Vainement
-j'affirmai, moi, qu'il n'était pas mort. On ne m'écoutait pas. On ne
-m'entendait pas. La voix dolente continuait sa plainte.--Il était mort.
-Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort sans avoir su comment
-elle l'aimait, et combien. Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle
-avait toujours eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce qu'elle
-aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément. Elle aimait, et
-elle était aimée. Car elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!...
-qu'elle avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt revenu,
-revenu amoureux, avec tous les baisers dans sa bouche. Elle le savait,
-qu'ils se seraient alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme
-les amants des légendes ... et des opéras... Maintenant, plus rien.
-C'était fini.--Fini.--De tout ce bonheur, plus rien ne subsisterait,
-qu'une tombe où s'agenouiller pour pleurer le cher, cher mort...
-
-Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?... puisque c'était
-l'impitoyable mer qui avait commis le crime?... Non!... il n'y aurait
-pas même de tombe. Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni
-sépulture, sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la fin, le
-pousseraient, le rouleraient...
-
-Sur la plage ... où les vagues...
-
-La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet. Le corps menu,
-effondré sur la banquette de velours, où mes deux mains le soutenaient
-pour l'empêcher de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse.
-Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux agrandis fixés sur
-mes veux:
-
---Fargue!... Puisqu'il a fait naufrage?... c'est, dans la baie des
-Trépassés que les vagues le pousseront, n'est-ce pas?... Oh! je me
-souviens! il me l'avait dit, lui-même!
-
-Fiévreuse, galvanisée, elle agrippait déjà son chapeau demeuré sur la
-table de marbre, s'en coiffait, enfonçait les épingles...
-
---Fargue!... Vite, vite!... partons! Vous me conduirez, dites?... Oh!
-oui! vous me conduirez là-bas! vous ne m'abandonnerez pas!...
-
-Effaré, ne comprenant pas encore, je m'étais levé aussi, j'allongeais
-une main vers mon pardessus:
-
---Je vous conduirai? mais où?... où est-ce que je vous conduirai ma
-gosse?...
-
-Elle m'avait pris la main, elle m'entraînait vers la porte:
-
---Mais là-bas, bien sûr! à la baie des Trépassés!... Allons, partons!
-vite, Fargue, vite!...
-
-Nous étions déjà dans la rue.
-
-Mais là, sous l'aigre bruine que le vent furieux nous jetait au visage,
-je m'arrêtai net, et je protestai:
-
---Mon petit! vous êtes tout à fait folle, ce coup-ci?... Voyons! vous
-voulez aller au Raz, pour chercher le cadavre de Malcy? de Malcy qui
-n'est pas plus mort que vous et moi?
-
-Elle haussa ses épaules de fillette, désespérément:
-
---Oh! Fargue!... mon ami!... A quoi bon? maintenant?... puisque je sais
-qu'il est mort! Ne mentez plus, Fargue. Venez plutôt, venez tout de
-suite.
-
-Mais, à la fin, ça devenait trop saugrenu, et j'avais perdu patience:
-
---Ah! non! par exemple!... je ne suis pas fou, moi, si vous êtes
-folle!... Non, non, non, et non! jamais de la vie!...
-
-Elle ne se fâcha pas. Elle eut seulement un très large geste, résigné
-et résolu:
-
---C'est bien. Tant pis. Comme vous voudrez, Fargue. Ne venez pas.
-J'irai toute seule. Adieu, Fargue.
-
-Elle me quitta, sans hésiter. Elle s'éloigna, rapide, coupant
-en diagonale l'immense rectangle du Champ de Bataille noyé de
-pluie.--Petite ombre pataugeant dans les flaques où dansait le reflet
-des réverbères, parmi la plainte des arbres et le hurlement des rafales.
-
-Moi, je restai dix secondes, planté comme un terme sur le bord du
-trottoir, à la regarder s'en aller. Puis je courus après elle:
-
---Laurette, Laurette!... mon chéri!....
-
---Ah!--fit-elle, de sa mince voix douce.--Je savais bien que vous
-viendriez avec moi...
-
---Mais non! Laurette!...
-
---Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous serons à la gare dans
-cinq minutes. Savez-vous s'il y a un train bientôt?
-
-Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision était prise. Je ne
-songeais plus qu'à faire en quelque sorte la part du feu. S'il fallait
-absolument aller au Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas
-ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait dormi, quand on serait
-moins las, quand on aurait fait les préparatifs indispensables...
-
-Et d'abord il me fallait encore une permission, à moi, une permission
-de plusieurs jours. Et elle, Loreley Loredana, avait le théâtre à
-prévenir...
-
-Non sans peine, j'eus gain de cause, après une discussion serrée.
-Loreley Loredana consentit à rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour.
-Je crois bien d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir dûment
-constaté, horaire en main, qu'il n'existait aucun train de nuit...
-
-
- XIV
-
-
-Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,--nuit du mercredi
-9 au jeudi 10 janvier 1895, comme un somnambule hydrophobe: moitié
-délire, moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit matin,
-courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux orteils.
-
-Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier fut encore une nuit
-délectable, en comparaison des cinq nuits suivantes,--en comparaison de
-la nuit du 10 au 11 pour commencer!
-
-Il y eut la journée, d'abord.--Dès patron minet, il me fallut galoper
-d'un bout à l'autre de la ville, et de la rade, pour préparer
-l'absurde voyage. Quatre bonnes heures durant, je ricochai de la
-Préfecture Maritime au théâtre, du théâtre à la _Victorieuse_, et de
-la _Victorieuse_ à l'hôtel, où Loreley Loredana, prête avant l'aube,
-piétinait en m'attendant.
-
-A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble le train pour
-Quimper, où nous arrivions à quatre heures quarante-sept.--Oh! je me
-rappelle tous les détails!--Là, il fallut attendre interminablement
-la correspondance de Douarnenez. Il faisait déjà nuit noire. Loreley
-Loredana refusa d'ailleurs de quitter la petite gare, et, muette, le
-front bas, les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes durant les
-rails luisants de pluie et le ballast noir de suie.
-
-A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, nous
-emporta enfin. Mais ce n'était pas la dernière étape. A Douarnenez,
-tout recommença: l'attente interminable, le quai désert, puis le
-rembarquement dans un nouveau train, plus ignoble encore que le
-précédent. Et, derechef, nous repartîmes à travers la lande nocturne,
-sinistre sous son manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure
-qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort et il ventait plus
-aigre. Vers huit heures, ce fut le bout des rails, à Audierne. Et nous
-n'étions pas encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine de
-kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique voiture disponible, et
-ce furent alors des pourparlers exaspérants pour obtenir que cette
-voiture nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit s'avançait
-cependant, plus sombre et plus sinistre de minute en minute. Sur la
-route, où maintenant nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun
-se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes luttaient
-mal contre l'obscurité opaque; et c'était seulement à ses grondements,
-plus formidables que tous ceux de la foudre, que je devinais l'océan
-proche. Je l'entendais battre sans trêve le pied de la falaise, à cent
-pas du chemin, plus près parfois. Et les chevaux trottaient toujours,
-interminablement. Par les portières très mal closes, toute l'humidité
-glaciale de la lande entrait et perçait nos manteaux, nos vêtements,
-notre linge. A côté de moi je sentais le pauvre petit corps de la
-voyageuse, raidi de fatigue et de froid...
-
-Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. Il était minuit, ou
-presque. Une servante effarée nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes
-peines. Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une chambre
-blanche, du feu, un lit...
-
-Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis le départ, parla:
-
---Où est-ce?... la baie des...
-
-Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.
-
-J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:
-
---Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il fera jour.
-
-Elle secoua la tête:
-
---Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.
-
-Cette fois, je la crus, à la lettre,--médicalement,--démente...
-
-Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est bâtie au plus
-haut de la falaise, et domine la mer de quatre-vingts mètres à peu
-près. Et néanmoins le fracas des lames déferlant sur les deux faces du
-promontoire était si violent que nous étions forcés d'élever la voix
-pour nous entendre...
-
-Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. Très doucement, je pris
-dans mes deux mains la menotte glacée:
-
---Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez plutôt!... Ce n'est
-pas la peine, à présent, de commencer les recherches... Nous n'y
-verrions pas clair ... pas clair du tout...
-
-Mais elle secoua encore la tête:
-
---Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.
-
-Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de cette même voix très
-douce dont elle soulignait ses entêtements les plus inflexibles:
-
---Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... et puis allez vous
-reposer, Fargue ... mon cher Fargue... Vous êtes trop fatigué, vous, je
-comprends bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute seule,
-je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez seulement la lanterne. Tout
-de suite.
-
-Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...
-
-Et je vivrais des siècles,--sans oublier cette heure nocturne
-... extravagante, oui ... et macabre ... mais par dessus tout si
-douloureuse qu'elle cessait absolument d'être grotesque, malgré
-l'absurdité sans nom de toute l'aventure...
-
-... Des siècles, en vérité!--sans oublier ce chaos prodigieux de la
-mer, du ciel, de la terre, confondus, enchevêtrés, roches à lames,
-lames à rafales, pêle-mêle, tels, dans leurs plus sanglantes étreintes,
-deux ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,--sans oublier
-cette écume blême des flots phosphorescents, seule, lueur qui, par
-intervalles, perçait la surnaturelle obscurité.
-
-Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!--sans oublier le
-petit fantôme pâle, épuisé, à bout, qui vacillait devant moi, dans le
-halo trouble de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de larmes
-plus amères que l'océan même, s'usaient désespérément à fouiller et à
-sonder, pierre par pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...
-
-
- XV
-
-
-Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley Loredana, tout
-d'un coup, trébucha, écrasée de fatigue, et tomba.
-
-Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à l'auberge du Raz.
-
-Comme une toute petite fille ensommeillée, je la déshabillai, je la
-couchai. Mais elle avait outre-passé sa faible vigueur. Et, au lieu
-du repos, ce fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans
-gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je n'osai cependant
-pas quitter le chevet de la malade, à cause du grand vent terrible qui
-secouait toute l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore le
-pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana.
-
-Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais dans son lit:
-
---Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les vagues mettent longtemps
-à pousser les ... les trépassés ... jusque dans la baie?...
-
-Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire. J'entonnai donc
-une fois de plus le refrain:
-
---Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme qu'il n'est pas mort. Je
-vous jure qu'il n'est pas mort. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il
-n'est pas mort...
-
-Et une idée me vint, qui me parut très propre à ramener un peu de calme
-dans la petite tête trop chaude:
-
---Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ... écrivez-lui!
-Écrivez-lui une belle longue lettre, où vous lui raconterez tout...
-Vous verrez: ça le fera joliment rire, quand il la recevra!... Et,
-quand il reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui,
-Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez que c'est là sa première
-escale...
-
-J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le succès de ma proposition.
-A ma grande surprise, Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat.
-Et il fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer papier,
-crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit, pour faire pupître et
-fauteuil...
-
-Et incontinent Loreley Loredana commença la belle longue lettre. Je lus
-les quatre premiers mois, au haut de la première feuille:.
-
-
- _Mon chéri, mon amour..._
-
-
-Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces quatre mots-là, s'en
-étonnerait sans doute un peu...
-
-Interrompue par des pauses de sommeil, la belle longue lettre, très
-belle et encore plus longue, fut achevée seulement au soir. Et, tout de
-suite, tout de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la mettre à
-la poste.
-
-Alors, moi, mal inspiré, je dis:
-
---Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir tranquille...
-
-Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures, Loreley Loredana
-se releva d'un bond:
-
---Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite, vite ... pendant qu'il fait
-encore jour.--je suis guérie, vous savez!--retournons à la baie!...
-S'il y était, songez!
-
-Il fallut retourner.
-
-
- XVI
-
-
-Or, cinq jours passèrent ainsi.--Cinq jours, durant lesquels Loreley
-Loredana, obstinée, chaque soir et chaque matin chercha, d'un cap à
-l'autre, sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le cadavre de
-l'homme qu'elle aimait;--et, ce néanmoins, têtue, chaque après-midi
-écrivit à ce même homme une longue lettre d'amour...
-
-
- XVII
-
-
-Car la fin n'arriva que le sixième jour.
-
-Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions de l'auberge,
-Loreley Loredana et moi, pour descendre à la baie, selon l'immuable
-protocole, quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur
-parut...
-
-Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais n'en attendait point,
-allait passer outre. Un pressentiment m'arrêta, et je retins ma petite
-compagne.
-
-Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de ses yeux, en
-abat-jour; puis, ayant bien considéré Loreley Loredana:
-
---C'est vous,--dit-il, en tendant une enveloppe bleue,--c'est vous que
-vous vous appelez comme c'est qu'il y a écrit là?
-
-Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme clos.
-
-Le facteur expliquait:
-
---Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue de Brest, aussi
-donc. Et à Brest, alors ... d'où que vous aviez parti ... on a fait
-suivre pour Audierne, par la voie postale...
-
-Loreley Loredana avait pris le télégramme, et l'ouvrait d'un doigt
-prompt.
-
-Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela...
-
-Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à la soutenir. Elle
-n'était pas tout à fait évanouie. Elle put me tendre le papier bleu. Je
-lus à mon tour:
-
-
- _Madame Loredana._
-
- _Théâtre Brest._
-
- _Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse tendrement et
- follement ma chère petite amoureuse aimée._
-
- _Malcy_
-
-
-Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi: «Ouf!»
-
-Parce que,--n'est-ce pas?
-
-Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage; mais, tout de même,
-à la longue, le contact de ce désespoir et de ce deuil, perpétuellement
-accrochés, en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la manche d'un
-vêtement pas encore noir ... pas encore ... mais...
-
-Oui, décidément: «Ouf!»
-
-Sur quoi je regardai Loreley Loredana.
-
-Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue. Et elle continuait de
-se taire.
-
-Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs vivantes, le sang
-remontait à ses joues. Bientôt il y afflua. Et Loreley Loredana fut
-rouge. Rouge...
-
-Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit trois pas, distraite,
-hésitante ... puis, soudain, rentra dans l'auberge, sans m'avoir rien
-dit encore.
-
-Une heure après,--j'avais cru bon de la laisser, si j'ose dire, cuver
-sa joie ... évidemment immense ... totale ... absolue!--une heure
-après, donc, je frappai à sa porte.
-
-Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla fort calme ... froide,
-peut-être...
-
-Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à main,--ce petit sac à
-main, que j'avais eu beaucoup de mal à la persuader d'emporter, sept
-jours plus tôt, au départ de Brest.--Elle y empilait, hâtive, toutes
-ses affaires, éparses sur le plancher autour d'elle. Sans lever le nez,
-elle m'interrogea:
-
---Fargue?... à quelle heure le train pour Brest, à la gare d'Audierne?
-
-Un peu déconcerté, je répondis:
-
---Je ne sais pas, Laurette...
-
-Elle répliqua:
-
---Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer!
-
-Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude. Par intervalles,
-elle crépitait même, blanche, sèche et cassante, comme givre...
-
-Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait.
-
-
- XVIII
-
-
-Dans le train du retour, elle ne parla pas plus qu'elle n'avait parlé,
-sept jours auparavant, dans le train de l'aller. Mais ce n'était pas le
-même silence.
-
-Moi, je me taisais comme elle.
-
-A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai l'indispensable
-question:
-
---Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que...
-
-Elle coupa la phrase:
-
---A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y tout seul: il faut
-que je passe d'abord au théâtre...
-
-Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de rue...
-
-
- XIX
-
-
-Après...
-
-Après ... deux mois et demi après, par un joli soir d'avril,
-l'_Ardèche_, retour d'Atlantique, reprit son ancrage dans l'avant-port;
-et le youyou de Malcy rencontra mon canot-major à l'accostage du pont
-Gueydon,--comme naguère il avait fait...
-
-Nous criâmes ensemble, Malcy et moi:
-
---Bonjour!
-
-Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes, une fois de plus,
-l'interminable escalier qui joint le port militaire à la ville.
-
-A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret:
-
---Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?...
-
-Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre un obstacle.
-
---Oui?... Loreley? eh bien?--fit-il.
-
-Il questionnait lui-même au lieu de répondre. Etonné, je le regardai:
-
---Eh bien? quoi?--répéta-t-il.--Loreley Loredana?... qu'est-elle
-devenue?...
-
-Je haussai les sourcils:
-
---Comment? tu ne sais même pas?...
-
-Il s'impatienta:
-
---Mais non, parbleu! je ne sais même pas!... je ne sais même rien!...
-Allons, dis vite!... Que diable?... quoi?... Morte, hein?
-
-Je sursautai:
-
---Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as de bonnes!... Pourquoi,
-morte? Elle était encore ici, il y a quinze jours, bigrement vivante,
-je t'assure!... et même fraîche comme un camélia... Elle est partie
-avec la troupe, le 15 ... quand la saison théâtrale eut pris fin...
-
---Ah!--fit Malcy.
-
-Il demeura silencieux une longue demi-minute.
-
-Puis, tout à coup:
-
---Alors?--reprit-il, impatient soudain;--alors? Fargue, explique!...
-
---Expliquer?... quoi?
-
---Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley Loredana, après m'avoir
-écrit les six lettres que je reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me
-croyait à cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six
-lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même plus à mes
-lettres ... plus jamais, jamais plus!... du jour qu'elle me sût vivant
-et sauvé?
-
-J'écarquillai les yeux:
-
---Non?... elle ne t'a plus écrit?
-
---Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire.
-
---Ça!... par exemple!...
-
-Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait, les sourcils en
-arc:
-
---Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre, cette
-histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A votre retour du Raz, tu
-as continué à la voir?... que disait-elle?.... parlait-elle encore de
-moi?...
-
-J'écartai les deux bras:
-
---Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la voir ... sauf de très loin
-en très loin... Réfléchis donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait
-ouvert toute son armoire à secrets ... et à deux battants, si j'ose
-dire!... Ça la gênait quelque peu, par la suite... Et j'ai bien vu sa
-gêne... Dame! ça n'était pas fait pour la publicité, le mystère de
-votre amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il n'aurait pas
-fallu que je susse ... puisque vous ne m'aviez jamais soufflé mot ...
-avant...
-
-D'un geste vif, Malcy me coupa:
-
---Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ... comme tu veux bien le
-nommer ... n'oublie pas qu'il ne fut amour que dans l'imagination de
-Laurette! et qu'à dater du jour de ma noyade présumée...
-
---Au fait ... c'est vrai...
-
-Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions maintenant le pavé
-boueux de l'inévitable rue de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de
-nouveau, et mit sa main sur mon épaule:
-
---Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade? Je vais te la dire!
-mademoiselle Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée
-deux fois, au cours de notre petite aventure: la première fois, quand
-elle m'a cru mort; la deuxième fois, quand elle s'est crue amoureuse...
-Et, deux fois détrompée ... donc, deux fois ridicule...
-
---Oh! ridicule?...
-
---Ridicule à ses yeux de femme, oui!
-
---Admettons...
-
---Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais revoir vivant,
-l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort.
-
---Éternellement?
-
---Éternellement. Ou même davantage. Trois mois, par exemple. Quatre
-mois, peut-être ... qui sait!...
-
---Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que tu viens de dire?
-
---Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie?
-
-
-[1] _Sud-ouest_. La prononciation _suroît_ est obligatoire. De même,
-comme _nord-ouest_ se prononce _noroît_, et _sud est, suêt_. Usage
-naval généralisé.
-
-[2] Quoique l'=h= du mot _hune_ soit aspirée, l'usage naval exige qu'on
-prononce et qu'on écrive _mât d'hune_ et _vergue d'hune_.
-
-
- * * * * *
-
-
- IDYLLE EN MASQUES
-
-
- _à Max Hellé_
-
-
- I
-
-
-_SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL» EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE
-«MARIAGES»_
-
-Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant de toutes
-manières, et rentré récemment d'une campagne lointaine, correspondrait
-pour mariage avec vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque,
-spirituelle, et pas calculatrice.--Carte d'identité 4.271, poste
-restante, Toulon.
-
-
- II
-
-
- _Au porteur de la carte d'identité 4.271, poste restante,_
-
- _Toulon._
-
- _(Var)._
-
-
- Paris, 1er janvier 1902.
-
-
- Monsieur le correspondant inconnu,
-
-
-D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très peu, oh!
-mais,--_très peu!_--à ce conte bleu d'un officier n'ayant jamais
-découvert, ni à Toulon, ni dans aucune de ses «campagnes lointaines»,
-la moindre âme sœur.--Dites, monsieur?... faut-il que vous soyez
-difficile, tout de même?... Et faut-il que vous me supposiez
-candide?... Je le suis! mais pas tant que ça... Et puis j'ai un petit
-doigt ... et mon petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement,
-en l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, mes
-lieutenants, dans le carré de votre navire, quand fut rédigée en
-collaboration la petite annonce attrape-mouches? Et encore! je suis
-bonne de vous donner du galon! Combien plus vraisemblable, le malin
-cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura inventé cet ingénieux
-moyen de rire aux dépens d'une crédule petite oie!...
-
-Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. Nous sommes entre
-femmes, c'est plus correct. Vous voulez rire, je veux rire aussi;
-distraction bien inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous voici
-forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de faire de la couleur
-locale,--d'inventer des récits de guerres et de voyages!... Je les aime
-beaucoup, et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que je vais
-recevoir...
-
-Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature doit nous amener
-à un mariage? Mon Dieu! moi qui ne veux pas du tout, mais là,--pas du
-tout!--me marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué!
-Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... si les lettres sont
-_très_ entraînantes!... Des lettres navales, cela doit griser un peu.
-D'autant que je suis fille d'officier, et que j'ai un furieux faible
-pour tous les panaches!
-
-En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi écrivez-vous que
-vous êtes indépendant? indépendant ... quant au cœur?... ou quant au
-caractère?... ou par la fortune?--Quant au cœur, j'y compte bien,
-puisque vous parlez de mariage.--Quant au caractère... Aïe! gare à moi,
-qui jamais au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop féminines de
-douceur, de patience et de résignation (C'est maman qui me le reproche
-vingt fois par jour.) Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour
-faire bon ménage?--Indépendant par la fortune, peut-être? riche?--Mais
-non! vous ne le diriez pas, puisque vous cherchez une jeune fille
-«pas calculatrice»... Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne
-m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage d'affronter la
-misère dorée, compagne inséparable de l'épaulette, en notre doux pays
-... je sais cela... Non, pas calculatrice.--Romanesque? Oh! oui!...
-et la preuve, c'est que je vous écris.--Jolie? Non. Pas laide tout de
-même. J'ai des cheveux châtains, des yeux jaunes, un nez retroussé, une
-grande bouche. Une photographie vous en dirait davantage? D'accord.
-Mais je n'ai pas de bonne photographie ... et en aurais-je que je n'en
-enverrais pas à un inconnu.
-
-Spirituelle? Pas du tout!--Mais soyez prudent, monsieur! ne cherchez
-pas une femme qui ait trop d'esprit...
-
-Voilà pour moi.--Parlons de vous. Votre annonce garde une réserve qui
-enrage ma curiosité... Êtes-vous grand, petit, blond, brun, blanc,
-nègre? bon, méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un domino
-masqué!--Monsieur, levez un peu le masque!
-
-Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, puisque je
-me suis prise à votre attrape;--mais riez avec indulgence: je n'aurai
-vingt ans que ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!--Pas?
-
-Pour finir:--aurez-vous assez de confiance en moi, et me
-croirez-vous?--si je vous dis que c'est la première fois que j'écris
-une lettre ... une lettre que maman ne lira pas ... et la première
-fois,--dame! vous pensez!... pauvre maman!--que je réponds à une
-annonce de journal?...
-
-Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...
-
- (Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)
-
-
- III
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 4 février 1902.
-
-
-Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu cinquante-trois
-lettres de femmes?... O Marcel Prévost, où es-tu!... Cinquante-trois
-... et c'est _ma_ lettre qui se trouve élue favorite de ce petit
-harem?--C'est bien beau pour être vrai.--Enfin, passons... Vous
-m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant que vous tracez de
-vous-même, être un peu fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas
-croire un mot de tout ce que vous m'écrivez?
-
-Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes questions, et vous
-avez le talent d'être très vraisemblable. Malgré quoi, j'ai contre
-vous une défiance instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à
-l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une association de
-jeunes filles... C'est très, très difficile de passer tout d'un coup
-à la conviction contraire... Vous êtes un officier, réellement? un
-seul? bien sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant que la
-franchise: donc, si vous m'avez menti, et si vous avez la méchante
-pensée de continuer à me mentir dans vos lettres, restons-en là tout de
-suite, voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil de s'écrire
-comme nous nous écrivons, par fantaisie, sans but, pour rien...
-
-En somme, vous me donnez bien une espèce de preuve de votre sincérité:
-ce nom d'Henri Précy ... vous me prévenez très loyalement que c'est
-un nom de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela. Vous me le
-dites donc par goût de la vérité. Merci... Je ne vous demanderai jamais
-qui vous êtes vraiment,--ni vous qui je suis, n'est-ce pas?--Gardons
-nos masques, c'est prudent et honnête de part et d'autre. Au fait,
-j'ai reçu votre portrait. Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ...
-sauf, pourtant trois mèches blanches qu'il me semble bien distinguer
-au-dessus de votre tempe?... Des cheveux blancs, brrr!... Enfin! je
-tâcherai de les oublier...
-
-Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite par deux
-personnages bien différents: l'un, sentimental et romanesque; l'autre,
-impitoyablement railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en
-bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante d'avoir pleuré
-parfois, et de n'avoir jamais fait pleurer autrui? Cela me rassurerait
-... mais que dira le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine
-«escrime» du cœur «_ou_» de l'esprit... Voilà un «_ou_» qui m'inquiète!
-Si je m'embrouille, moi? Et si les fleurets sont mal mouchetés?...
-Enfin! laissons faire le hasard...
-
-Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, ne sont pas les
-miennes...) Ah!... j'allais oublier: je ne veux pas de ce que vous vous
-permettez d'envoyer à mes mains!... elles sont trop grandes pour être
-baisées, mes mains, d'abord ... sans compter qu'entre bons amis, il
-n'est jamais besoin que d'un cordial _shakehand_.
-
-
- IV
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 26 février 1902.
-
- Monsieur mon ami...
-
-
-Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... croyez-vous que nous
-soyons déjà amis? Hum!... je me figure l'amitié sous les traits d'une
-sage personne, rebelle aux coups de foudre...
-
-Maintenant, pour commencer:--Je ne demande comme vous qu'à déposer mon
-bouclier de scepticisme et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La
-confiance est une chose très douce, d'accord!... et, mon Dieu! j'avoue
-que cela me tente de me confier à vous... Mais ... mais je relis vos
-lettres ... et je constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé de
-plus adroites pour bien exalter l'imagination d'une jeune fille trop
-romanesque.--Auriez-vous eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela
-serait peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en tout cas je
-ne serai pas dupe.
-
-C'est bien entendu?--Alors causons...
-
-Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude de fureter dans mes
-affaires, et je n'ai nul besoin de brûler vos lettres.--Pauvre maman!
-Mes incartades ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui
-je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: je lis, j'écris, je
-sors, je reçois mes amies, j'ouvre mon courrier,--sans une question,
-jamais.--(J'aurais pu vous donner mon nom, mon adresse ... je pourrais
-le faire encore ... mais ce serait lever le masque: non!)
-
-Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je suis trop sincère pour
-vous dissimuler le plaisir tout neuf que me font vos lettres... En
-les ouvrant, j'ai presque des palpitations, maintenant... Dites? vous
-appelez _charmant_ le jeu que nous jouons? Est-ce pas _dangereux_ qu'il
-faudrait dire?--Moi qui me suis tant moquée des alouettes prises au
-miroir!... voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon cœur ayant
-bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?--Non, tout de même!...
-
-Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? Cela ne me déplaît
-pas de vous savoir ainsi... Moi-même, je me suis fait une armure
-de raillerie, et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde.
-On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, je cache une
-sensiblerie déplorable; et je crains bien que, le jour où je me
-toquerai de quelqu'un, ce ne soit tout de bon...
-
-A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... Tant mieux! ça
-m'amuse de vous répondre.--A quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous
-quelquefois. A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je me demande
-parfois si le bonheur existe?... si les poètes n'ont pas trop
-d'imagination?... et si l'on voit encore, au vingtième siècle, des
-mariages d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est délassant.
-Lorsqu'on est fatigué de voir danser autour de soi les pantins de
-la vie, pourquoi se refuser un tour de valse au pays bleu? Quant à
-me bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours de spleen,
-impossible! le héros manque...
-
-Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... et je vous
-écris... J'ai pianoté autrefois, mais je n'avais pas l'étoffe d'une
-artiste, et j'ai renoncé... Je mets un beau livre au-dessus de tout,
-mais je trouve qu'il y a très peu de beaux livres...
-
-Mes antipathies? Je déteste successivement tous les messieurs qu'on
-veut me faire épouser.--N'est-ce pas? ces tyrans! qui voudraient me
-réduire en esclavage!--Je déteste aussi les sots qui ne savent que
-parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les dames qui se
-confessent trop souvent. Je déteste les messieurs qui font la cour à
-trop de dames. Je déteste le soleil quand je suis triste, les nuages
-quand je suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. Enfin
-... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble que ... je détesterai
-tous les autres!
-
-Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, un peu. La danse,
-davantage ... et encore! cela dépend du danseur. Paris, beaucoup. La
-campagne, tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la plaine.
-J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, la foule quand elle
-est bien bruyante, les chats quand ils sont petits, les oiseaux quand
-ils ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon mari, quand j'en
-aurai un...
-
-J'espère que vous serez content, vous qui aimez les longues lettres!
-J'ai peut-être dit des bêtises? Tant pis, c'est votre faute.
-
-A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de le retirer, ce baiser
-sur mon front: j'allais me fâcher rouge!... Et ... d'ailleurs ... où
-l'auriez-vous posé, je vous le demande?... mes cheveux dégringolent
-toujours jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! une
-poignée de main ne vous suffit plus? Tant pis pour vous, vous n'aurez
-que cela, et rien davantage!... et je vous tire ma révérence.
-
-Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... mais il est horrible:
-
-EUGÉNIE.
-
-Vous me demandez de penser un peu à vous? Je crois que je commence à y
-penser trop...
-
-
- V
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 20 mars 1902.
-
-
-Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire ou me fâcher...
-
-Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en pleine figure,--et un
-peu brutalement,--une immense tirade sur l'amour, une tirade longue
-comme ça, et qui figurerait honorablement dans n'importe quel sermon de
-carême... Eh! là!... je ne me souviens pas le moins du monde d'avoir,
-dans aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ... ni
-surtout votre reproche un peu blessant de vouloir «faire dérailler
-notre amitié...» Avouez en tout cas que c'est convenablement comique,
-_vous_ sermonnant _moi!..._ Le loup devenu berger, hein? Relisez La
-Fontaine...
-
-Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante...
-Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?) expérience, ne sont pas tombés
-dans l'oreille d'une sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour
-... et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi long qu'un
-enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!... Merci, monsieur...
-
-
- VI
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 2 avril 1902.
-
-
-Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai pris la mouche
-très sottement.--Que voulez-vous! j'ai un petit amour-propre fort
-ombrageux ... et--je vous avoue cela tout bas--vous l'aviez piqué au
-vif... C'est oublié, pas?
-
-... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! Eugénie! pouah!
-ça sent la vaisselle et les balayures!--Eh mais!... choisissez-moi
-un nom, vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de votre
-goût.--Autre chose: une question saugrenue, qui me brûle le bout
-de la langue:--Qu'entendez-vous par ces mots que je lis dans votre
-lettre: «Faire la cour,--_la vraie cour_,--à une femme...». Dame! plus
-tard, quand on me fera la cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y
-reconnaître!...
-
-Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler Henriette. En toute
-franchise, et coquetterie bien à part, j'aime mieux que mon ami soit un
-homme. Je ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que vous êtes
-Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance en vous, que je me
-livre et m'abandonne plus peut-être que je n'ai jamais fait encore.
-
-Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais culottes!» Monsieur
-mon ami, vous me dites déjà beaucoup de choses qu'on ne dit pas
-habituellement aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis
-pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je devenais
-Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous allez choisir...
-
-Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je ne veux pas manquer
-le courrier: mon ami croirait un jour de plus que je le boude ... et je
-veux, au contraire, qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je
-commence à avoir pour lui.
-
-
- VII
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 10 avril 1902.
-
- Monsieur, monsieur!
-
-
-Comme vous me punissez durement de toutes mes imprudences! Oui, c'en
-était une, et bien téméraire, de commencer à vous écrire. Mais ... je
-ne m'en aperçois qu'aujourd'hui!...
-
-Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous! à moi! Mais,
-quand bien même j'aimerais quelqu'un ... oui! quand j'aimerais, fût-ce
-à en perdre la tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et
-assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!...
-
-Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même répondre à cette
-injure!... Oui ... pourquoi est-ce que je vous écris?... Mon Dieu!
-comme je suis faible, comme je suis lâche!--Pourquoi? pourquoi?--Au
-fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence que j'ai
-commise en vous écrivant la première vous donne peut-être le droit de
-me juger très mal. Vous ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon
-masque.
-
-Mais--écoutez-moi bien:--plus de ces mots-là entre nous ou tout est
-fini!--J'attends votre promesse.--Au revoir, ou adieu.
-
-
- VIII
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 17 avril 1902.
-
-
-Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise; je me suis fâchée,
-vous vous êtes fâché; nous avons eu tort tous les deux. Mais je vous
-demande pardon la première!--Vous le voyez bien, monsieur mon ami, que
-je ne demande qu'à vous croire!
-
-Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi. Je serai _Ninon_,
-puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce qu'une certaine madame de
-Lenclos ne s'est pas appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce
-rapprochement une nuance perfide... Monsieur mon ami! songez que je
-suis une petite fille, aux idées tout à fait bornées!... Ça ne fait
-rien. _Fiat voluntas tua!_ comme on dit au catéchisme de persévérance...
-
-Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas d'amitié
-pour vous?--Mais pas plus tard qu'hier j'ai démoli quatre piles
-d'_Illustrations_ pour découvrir une photographie de votre vaisseau!...
-Et j'avais le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est pas
-de l'amitié, cela?--Je suis découragée!--Sans doute n'ai-je pas assez
-d'esprit ... et peut-être pas assez de cœur ... pour vous écrire des
-lettres qui sauraient vous persuader...
-
-Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant je risque ce que
-j'ai de plus cher,--ma liberté!--Eh oui! ma liberté d'écrire, de
-lire, de sortir quand je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me
-découvrait, je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je vous
-écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous écrire...
-
-
- IX
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 1er juin 1902.
-
-
-Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le
-savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la
-semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si
-nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que
-nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la
-regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas
-tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir
-cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et
-bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a
-pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont
-Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...
-
-Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant
-votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu
-ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg
-Saint-Germain!
-
-Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal
-quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal
-que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux
-têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse?
-
-... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre:
-je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à
-combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il
-faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas?
-
-
- X
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _officier de marine,_
-
- _à bord du_ Calédonien,
-
- _en rade de Toulon._
-
-
- Paris, 7 juillet 1902.
-
-
-Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y
-répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je
-vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du
-tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose
-plus rien vous dire...
-
-Oui, j'ai lu votre _Mercure de France_. C'est même cela qui me trouble
-beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami
-fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ...
-et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien
-que j'aie jamais lu...
-
-Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se
-promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait
-retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie?
-
-Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour des âmes comme
-celle qui loge en moi, c'est réconfortant, cet espoir d'un magique
-va-et-vient, qui substituerait un beau jour à mes pauvres idées
-mesquines et bourgeoises les pensées hautes et profondes d'une grande
-âme errante, hébergée par hasard en moi...
-
-Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de loin en loin à cette
-simple Ninon?
-
-
- XI
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _aux bons soins de la poste autrichienne_
-
- _Constantinople._
-
-
- Paris, 12 août 1902.
-
-
-Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai? vous voilà
-renvoyé en exil, rejeté vers ces _campagnes lointaines_ dont parlait la
-vieille petite annonce du _Journal?_
-
-Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne puis-je ... vous
-accompagner? Un pareil voyage à nous deux ... il me semble que je
-deviendrais folle!...
-
-Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous allez voir tant de
-choses, tant de gens! N'oublierez-vous pas votre lointaine petite amie?
-
-
- XII
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _aux bons soins de la poste autrichienne_
-
- _Constantinople._
-
-
- Paris, septembre 1902.
-
-
-... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes forces, aux fantômes,
-et j'en ai une peur affreuse, et je les adore tout de même. Je n'en
-ai jamais vu, bien sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je
-flaire des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir les yeux,
-parce qu'alors, si je voyais, ce serait une terreur! Mais je sens,
-j'entends, je devine... Une chose extraordinaire et vivante s'agite
-à petit bruit dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent,
-respirent... Tout craque autour de moi et souille.--Une nuit de l'hiver
-dernier, un vase de cristal que j'ai sur ma cheminée a même tinté comme
-sous une chiquenaude... Mais tout cela n'approche pas de ce que vous
-avez vu dans cet effrayant palais royal...
-
-Quand je parle de mes sensations nocturnes, on me traite de détraquée
-ou de neurasthénique. Ça m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai
-raison, n'est-ce pas?--D'abord, c'est très doux, quoique un peu
-angoissant, de supposer nos amis morts veillant sur notre sommeil,
-et s'attardant encore quelques secondes auprès de nous, à l'instant
-que nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y a pas
-besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe à nous: sa pensée
-s'envole, comme le son ou la lumière, et vient caresser notre pensée
-à nous, silencieusement ... c'est comme un petit fantôme fugitif qui
-nous marque sa sympathie à sa manière.--Si j'en étais sûre, sûre! je
-n'aurais plus du tout peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la
-nuit...
-
-Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends derrière moi
-comme un froissement de soie ... est-ce une brise orientale, qui vient
-de Constantinople m'apporter un peu d'amitié?
-
-... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: toutes les Ninons
-de Musset sont romanesques et déséquilibrées. C'est mon affaire!
-
-Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut très amie avec madame
-de Sévigné? Avec _monsieur_ de Sévigné, j'imagine! _Lapsus_, pas?
-
-Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des doigts ... et je veux
-bien vous le rendre... Mais toute la mer Méditerranée entre nous! Il
-faudra que ce soient des baisers aquatiques!
-
-
- XIII
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _aux bons soins de la poste autrichienne_
-
- _Constantinople._
-
-
- Paris, septembre 1902.
-
-
-Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très
-sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose
-que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous,
-lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille...
-Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!...
-C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte
-toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous
-n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement
-que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans
-quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins
-indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas
-de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une
-vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que
-vous m'avez donné...
-
-Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que
-vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime
-pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin,
-quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez
-vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne
-me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement
-différer des autres...
-
-Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez
-un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai
-fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en
-reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?...
-Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant...
-
-
- XIV
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _aux bons soins de la poste autrichienne_
-
- _Constantinople._
-
-
- Paris, 30 octobre 1902.
-
-Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière
-lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de
-force que pour pleurer...
-
-Ma meilleure amie est morte...
-
-Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est,
-pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de
-soi.--La meilleure moitié.
-
-Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai
-de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre
-quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de
-lui dire tout?
-
-J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si
-nous ne parlions pas la même langue...
-
-Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier.
-Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis
-chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite
-ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises
-lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur,
-celle d'écrire à Votre Grâce?--J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce
-matin, et voilà une réminiscence.
-
-Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai
-plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez
-à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement
-mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à
-minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti!
-
-Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste
-Ninon...
-
-
- XV
-
-
- _A monsieur Henri Précy,_
-
- _aux bons soins de la poste autrichienne_
-
- _Constantinople._
-
-
- Paris, 23 novembre 1902.
-
-
-Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne
-comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez
-ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous
-tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le
-dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence?
-
-Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las
-de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt
-qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé
-aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que
-la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre
-épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine
-de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis
-sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien
-assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire
-ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche
-rien,--sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que
-vous ne voulez plus?--Vrai, j'aimerais mieux!
-
-Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me
-répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce
-pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de
-surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez
-peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela...
-
-Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, si vous
-n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous l'aurez dans quatre jours.
-J'attends. A bientôt--ou adieu...
-
-
-NINON.
-
-... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain.
-
-
-
-N.-B.: _Les lettres qui précèdent ne sont nullement des lettres de
-fantaisie, et M. Claude Farrère tient à l'honneur de déclarer qu'il
-n'en est pas l'auteur. Une réelle et vivante mademoiselle Ninon
-les écrivit tout de bon à cet Henri Précy,--de son vrai nom C. B.
-d'A.--qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et qui se tua, d'ailleurs
-assez mystérieusement, le 10 septembre 1907.--C'est au lendemain de
-ce suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire, retrouva dans les
-papiers du malheureux Précy, les lettres de mademoiselle Ninon. Et M.
-Farrère s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut prendre,
-pour publier ces lettres, de les émonder et taillader çà et là, parce
-que trop riches._
-
-_Chaque lettre était encore dans son enveloppe et présentait un
-caractère d'authenticité indéniable._
-
-_Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement maculées. Les
-timbres de Constantinople, de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum
-s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables._
-
-_L'examen de quelques documents découverts auprès des lettres permit à
-M. Farrère d'établir les faits suivants:_
-
-_A la date du 1er novembre 1902, M. Henri Précy quitta Constantinople
-très brusquement, en laissant aux diverses postes de cette ville des
-adresses différentes._
-
-_Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée, où se trouvait alors
-S. M. l'Empereur Nicolas II._
-
-_M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et pour des motifs
-qu'on ne peut divulguer, quarante-sept jours à Livadia. Le dimanche
-21 décembre, S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg. Le
-lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre seulement,
-il rentrait à Constantinople, où vraisemblablement il trouvait son
-courrier de deux mois amoncelé._
-
-_S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle Ninon dès le
-lendemain, 25 décembre, sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi._
-
-_Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des jours mademoiselle
-Ninon, découragée, blessée, humiliée peut-être, n'allait plus à la
-poste restante._
-
-_M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite respectueusement le
-pardon de mademoiselle Ninon._
-
-
-[1] Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif regret,
-l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel n'hésita
-évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer la paternité
-d'un conte de M. C. Farrère, _les deux âmes de Rodolphe Hafner_,--paru
-en effet, vers cette époque, dans le _Mercure_ de France, et
-signé--lapsus calami? peut-être?--_Claude_ FERRARE au lieu de FARRÈRE
-(Note des Éditeurs).
-
-
- * * * * *
-
-
- LA CAPITANE
-
-
-_pour mon maître Pierre Louÿs._
-
-
-_Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine de vaisseau
-du cinquième rang, commandant le vaisseau de Sa Majesté nommé la_
-Cérès_,--à monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère, Chef
-d'Escadre, en rade de Quiberon._
-
-
- Monsieur le marquis,
-
-Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de vous adresser le présent
-rapport, à dessein de vous rendre compte de la mission que vous avez
-daigné me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le service
-du Roi, à compter du mardi 12e avril, jour que je reçus de vous, par
-signal, liberté de manœuvre pour suivre ma destination secrète, jusqu'à
-ce vendredi 6e mai, jour que me voici revenu sous votre pavillon, ma
-besogne faite, avec l'aide de Dieu.
-
-Monsieur le marquis, ayant appareillé la _Cérès_ à la date ci-dessus
-relatée, et fait route S. S. O. selon l'aire de vent que vous m'aviez
-marquée, je courus d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au
-lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette allure de largue,
-la _Cérès_ se comporta aussi bien qu'on pouvait espérer d'une frégate
-d'échantillon tout médiocre, et seulement percée pour quatorze pièces:
-puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. L'abatage en carène
-auquel vous m'aviez permis de procéder récemment avait bien débarrassé
-nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles et autres vermines
-parasites dont la marche de la frégate se trouvait retardée autrefois.
-Et je pus dès lors prévoir un heureux succès pour nos armes.
-
-Obéissant donc à vos instructions verbales, je rompis alors, le
-mercredi 13e avril, à midi, le sceau du pli confidentiel que vous aviez
-bien voulu me confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, en
-bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de France, comte de Toulouse,
-de poursuivre partout et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé
-souvent en brigantin, battant quand il voulait pavillon noir à têtes de
-morts blanches, et dénommé par alternatives, selon le lieu, le temps et
-l'occasion: le _Corbeau_, le _Paon_, l'_Alète_ ou le _Tiercelet_. Ce
-brigantin polyonyme avait fréquentes fois mérité la colère du Roi, en
-arrêtant, pillant, brûlant et sabordant de nombreux marchands français,
-que leurs papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés contre
-la meurtrière fureur de forbans sans foi ni loi. En conséquence, Sa
-Majesté, résolue à rétablir sans retard la sécurité convenable sur
-toutes mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait à tous ses
-capitaines d'attaquer et de capturer, partout où il se réfugierait,
-le susdit brigantin. Vous-même, monsieur le marquis, me commettiez
-particulièrement à l'exécution immédiate des ordres et commandements de
-Sa Majesté.
-
-Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices de votre main.
-Desquelles notices résultait la probabilité que le pirate battait
-actuellement la côte occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient
-fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par 44° 20' de latitude
-nord et 9° 40' de longitude ouest, c'est-à-dire fort au sud et à l'est
-du lieu indiqué, je m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin
-d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, ainsi que
-celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous tirâmes bordées pour gagner
-vers la côte irlandaise, laquelle côte fut signalée par les vigies
-le 18 au matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La _Cérès_,
-durant toute cette navigation à la bouline, fit preuve de qualités
-avantageuses.
-
-Au soir de cette journée du 18e avril, je mouillai par huit brasses
-d'eau, fond sable et gravier, à l'orée d'une baie très foraine,
-non loin d'un village que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon
-plein d'eau et me mis en rapport avec les habitants du lieu, qui
-m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate avait été, la semaine
-d'avant, aperçu au large de ce littoral. Il avait même, à diverses
-reprises, poussé l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet,
-et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre et levé
-contribution sur le village. Deux frégates de Sa Majesté Britannique
-avaient, par la suite, vainement fouillé tous les trous de la côte sans
-découvrir la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait voile
-de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées que le brigantin
-poursuivi avait dû s'y réfugier et, sans nul doute, trouver assistance
-et complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces îles, lesquels
-pêcheurs sont gens sauvages par nature et naufrageurs par véritable
-état; leur principale subsistance étant tirée moins des poissons
-qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après avoir provoqué, par
-feux mouvants et perfides, le naufrage de bâtiments égarés. J'estimai
-néanmoins, quant à moi, peu probable que des pirates fussent assez sots
-pour choisir comme centre d'opérations un archipel situé hors toutes
-routes marines, et demeurai convaincu que j'étais où il fallait être
-pour contenter sans retard le désir du Roi.
-
-C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui nous obtint le
-succès final. Ayant longtemps questionné les gens de Clifden sur
-la navigation des frégates anglaises, et par là bien persuadé le
-populaire de mon intention d'imiter ces frégates dans leur stratégie,
-je complétai mes vivres, refis mon plein d'eau, et, ostensiblement,
-tirai vers le nord, comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner
-les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus loin que la baie
-de Clifden s'ouvre la baie de Clew, vaste, et toute semée d'écueils et
-de bancs qui la rendent le fléau des navigateurs, voire des simples
-pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, sûr que nul ne
-soupçonnerait ce lieu redoutable d'abriter la _Cérès_ en embuscade.
-
-J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, à l'entrée de
-la rade, derrière une île déserte assez haute, marquée sur mon routier
-l'île Clare, laquelle me devait servir de masque à la fois et d'abri.
-Après quoi j'attendis, persuadé que, sous peu, des nouvelles favorables
-viendraient payer ma patience.
-
-Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par une faveur unique du
-sort, il se trouva que j'avais deviné plus juste que je ne croyais; et
-le bonheur constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi fit en
-l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément de repaire aux
-pirates, lesquels y avaient découvert un chenal tortueux et malaisé,
-mais praticable, surtout à certaines heures de jusant. J'avais mouillé
-sous l'île Clare le soir du 24_e_ avril; et le matin du 26, dans
-l'heure de notre fourbissage, le nid de corbeau signala qu'une voile se
-montrait au beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je constatai
-sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus le gréement d'un
-brigantin de tous points semblable à celui dont il m'était prescrit de
-m'emparer. Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant que la _Cérès_ put
-être appareillée, le pirate, porté par le courant de reflux, qu'une
-forte brise d'est doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le
-large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles par le bout, en
-raison du risque d'être drossé sur les épis de l'île. Je dus mouiller
-un grappin par l'arrière et faire croupiat. De sorte que le brigantin
-nous gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous fussions en
-bon état de lui appuyer chasse.
-
-Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa grandement; car la
-brise passa de l'est au sud-ouest, et souffla grand frais. La _Cérès_,
-plus fort d'échantillon que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne faisait,
-tangua moins dur, et commença de regagner les milles perdus. Bientôt
-je pus lire dans le verre de ma lunette le nom du brigantin écrit en
-lettres rouges sur le taffrail noir. Je lus: _Corbeau_ ... et mes
-derniers doutes s'évanouirent.
-
-Vers deux heures après midi, nous parvenions à longue portée, et
-j'embardais pour le coup d'avertissement, dont j'assurai, selon la
-règle, le pavillon royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant
-point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la goélette eut
-l'impertinence de nous riposter, par deux pièces de retraite qu'elle
-démasqua, et dont les boulets crevèrent notre voilure à maintes
-reprises.
-
-Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, coupé nos ailes,
-et sauvé l'oiseau noir des serres de notre faucon, je laissai porter
-de quatre quarts, et j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter.
-L'ennemi continua de fuir. Mais, après quelques volées, son grand mât
-fut rompu par un boulet. Et je m'attendis à voir cette canaille aux
-abois amener ses embarcations pour tenter une douteuse évasion à force
-de rames, tout autre espoir lui étant désormais interdit. Or, je fus
-déçu, et les forbans marquèrent un courage que je n'attendais pas de
-gens sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent les dernières
-bouches de leur bordée, quoiqu'en tout fort inférieure à la nôtre, et
-ripostèrent à notre feu, non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs
-de Lys, leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à leur poupe,
-comme je n'ai pas toujours vu faire même aux plus braves serviteurs du
-Roi!
-
-Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours de laquelle j'ai
-le regret de vous rendre compte que nos pertes furent sensibles,
-s'élevant à huit tués, dont un officier, et treize blessés, dont le
-quartier-maître de canonnage. La valeur des pirates fut extrême et
-forcenée. Car, démâtés, coulant bas d'eau, et leur pont couvert de
-sang, ils ne cessèrent pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien
-au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un loyal adversaire.
-Désespérant d'en venir à bout avant la nuit, et résolu, coûte que
-coûte, à satisfaire aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage.
-Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. La division
-avec son renfort sauta sur le pont du brigantin et sabra les derniers
-forbans, dont pas un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins
-bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute excuser la
-longueur du présent rapport.
-
-Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait tuer devant la porte
-de leur gaillard d'arrière, dont ils semblaient avoir voulu défendre
-l'accès jusqu'à leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de
-Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent d'entrer pistolet au
-poing, car il était vraisemblable que ce gaillard d'arrière recélât
-quelque chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs de nos hommes
-entrèrent derrière le premier lieutenant. Et la surprise de tous
-fut vive: le lieu, qui servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en
-témoignaient force livres, cartes et instruments, enfermait pour
-l'heure une belle et jeune dame très richement ajustée, parée, fardée,
-poudrée, laquelle se tenait assise dans une bergère de brocart, et
-regardait venir les vainqueurs sans donner aucune marque ni de colère
-ni de contentement.
-
-Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou d'une complice des
-pirates, M. de Soria somma incontinent la dame de s'en expliquer.
-Il en obtint pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont il
-tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un peu tard, que la
-dame, de ses mains blanches et menues, tenait deux pistolets dont elle
-savait se servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien qu'il
-en coûta quatre hommes hors de combat pour s'emparer de cette furie
-si gracieuse d'apparence. Nos matelots me la conduisirent, garrottée
-comme il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se glorifier
-d'avoir bel et bien été non pas prisonnière ou complice, mais pirate
-elle-même, et, qui pis est, chef de pirates et le propre capitaine ...
-ou la propre capitane?... de ce _Corbeau_, qui devenait, quand elle en
-prenait fantaisie, _Paon_, _Alète_, _Alfanet_ ou _Tiercelet_. Elle me
-prouva d'ailleurs complaisamment et doctement qu'elle était bien ce
-qu'elle se vantait d'être,--à savoir: un remarquable marin, fort au
-courant de toutes les modernes théories qui trouvent application soit
-à la navigation hauturière, soit à la manœuvre, soit à l'astronomie
-nautiques.
-
-Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie cette capitane,
-ou capitaine femelle, incontestablement coupable de plus de crimes
-qu'il n'en est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits de
-l'autre sexe. La condamnée n'y fit point d'objection, sauf celle-ci:
-qu'elle me pria, le plus civilement du monde, de hisser avec elle, et
-à la même grand'vergue de la _Cérès_, deux de ses anciens compagnons
-et subordonnés, qu'elle me désigna, et dont l'un fut retrouvé mort
-et l'autre fort blessé. Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et
-légitime désir d'une créature qui avait dû souvent en former de
-moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes avaient été sans nul
-doute très honorés de se plier. Les trois cordes prêtes et les trois
-cravates passées aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint,
-miséricordieux à son habitude, son crucifix à la main. La dame pirate
-baisa volontiers la sainte effigie; mais elle réclama ensuite la faveur
-de baiser pareillement la bouche de ses deux camarades de gibet,
-qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait l'être Notre-Seigneur,
-d'obtenir d'elle cette suprême et superficielle volupté.
-
-Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la façon que vous pensez.
-
-Après quoi, les autres pirates blessés ou morts ayant été pendus de
-même et le brigantin incendié, je fis servir, et gouvernai en route
-pour rallier votre pavillon.
-
-J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur le
-marquis, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.
-
-_Signé:_ Jacques Constant d'ERLOT, capitaine de la _Cérès_.
-
-A bord du vaisseau de Sa Majesté la _Cérès_, en rade de Quiberon, ce 6e
-mai 1689.
-
-
-Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude Farrère
-_Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune_, fut écrit en 1909, et
-_Thomas l'Agnelet_, de mai 1911 à septembre 1913.
-
-
- * * * * *
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- CEUX DU GAILLARD D'AVANT
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- * * * * *
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- PERDU CORPS ET BIENS
-
-
- _pour madame Japy de Beaucourt._
-
-
---L'histoire de la _Luisa?_ Mon vieux, sûr et certain que je ne la
-raconterais pas, si ce n'était pas la chose que c'est toi qui me la
-demandes! et aussi la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des
-Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd que la mère Bigouden,
-notre hôtesse!...
-
-Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une histoire comme
-l'histoire de la _Luisa_, que les murs de la cambuse n'aient pas
-d'oreilles, et que la cambusière n'en ait pas non plus. Tout de même,
-à cette heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y aller vent
-arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci, faudrait la quérir au
-fin fond de la baie des Trépassés! Et, là-bas, sûr et certain que le
-champagne breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!...
-
-«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron qu'il est à sec! Il n'y a plus
-d'amour, alors! Ho! du canot! holà! ho! mère Bigouden! _Les routes sont
-bonnes!_ Arrosez-les voir un peu, en attendant la prochaine marée!
-Holà! ho!--Non, mais pige le coup: est-elle sourde!--Mère Bigouden, bon
-sang! Soif, que nous avons! Mère Bigouden!--Enfin! ça y est, elle a
-_aperçu_. Hale bas le signal! Et maintenant, Korcuff, souque un coup,
-mon fils! «La série de commission à faire le plein des bidons!...»
-Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?... Attention pour
-la bordée!... Envoyez, maître canonnier!--Ça n'est pas désagréable à
-avaler.--Et je t'en reviens à l'histoire de la _Luisa_.
-
-«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme tu peux compter, donc!
-Moi, dans ce temps-là, j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux
-me croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire! Et j'avais
-mon sac à bord de l'_Embuscade_, une canonnière dans les six cents
-tonnes, la plus rouleuse que les carlingards aient jamais lancée.
-Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible que tu te
-figures!... Quarante degrés de chaque bord, mesurés au «dégueulomètre»
-de la chambre des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi
-ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas, crois-moi! Du vrai
-vinaigre, oui-da! et avec mélange de tabac, je t'en fiche mon billet!
-Nous faisions campagne dans les mers de Chine, et tu sais ce que c'est
-que la mousson du nord-est, par là, hein? L'_Embuscade_ rôdait toujours
-quelque part du côté de Kouang-Chô.--Kouang-Chô, tu ne connais que
-ça: le patelin qu'on découvre par bâbord, en débouchant du détroit
-d'Haï-Nan... Sale patelin, d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les
-gargotiers vous fricassent des chiens en place de moutons!... Tas de
-voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais dire... Ça ne fait
-rien: écoute voir un peu, voilà que ça me revient.
-
-«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'_Embuscade_, nous faisions la
-chasse à la contrebande des armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se
-trouvait comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon sur
-le _Bayard_, venait de prendre possession de Kouang-Chô, et que les
-pirates de par là-bas canardaient nos compagnies de débarquement.--Tu
-suis bien ma ligne de file?--Mêmement que les Chinois, la première
-fois que l'amiral, comme je t'explique, avait arboré le pavillon sur
-Kouang-Chô, eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon, oui!
-Crois-tu, hein, ces salauds-là!...
-
-«L'amiral, c'était la Bédollière.--Pas un mauvais bougre, sûr et
-certain! à preuve qu'il se rappelait très bien mon nom et qu'il me
-disait poliment: «Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord
-de l'_Embuscade_, en tournée d'inspection dans les rivières.--Ça ne
-fait rien: écoute voir un peu:--Kouang-Chô, n'est-ce pas? c'est une
-espèce d'embouchure de fleuve, avec une barre devant, et deux îles,
-une grande et une petite ... la petite s'appelle Nau-Ohô; la grande,
-je ne sais plus. Tout ça est bourré de Chinois, comme trop juste. La
-terre n'est pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des rizières
-en veux-tu en voilà, des arbres, de belles routes mandarines bien
-pavées, des villages entourés de jolis bois touffus, où ça sent bon la
-menthe. Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du patelin ne
-sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et certain! Mais point brutaux,
-ni traîtres. On n'avait jamais de batteries avec eux. Au contraire!
-On était des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on allait se
-promener du côté de leurs cañhas. Pour le reste, la paire de poulets
-coûtait dix sous au marché. Et, sauf l'affaire des chiens en place
-de moutons, on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi bien
-comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle de pays, tout de même!
-Figure-toi: partout là-bas, c'est les hommes qui cousent et qui
-raccommodent, et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est pas
-encore ça que je voulais dire. La seule chose qu'il faut que tu te
-rappelles, c'est que ces Chinois-là et les pirates, ça faisait deux.
-
-«Les pirates,--des Pavillons Noirs, autant dire,--ils venaient de
-l'intérieur. Et les Chinois de la côte en avaient une sale peur, je te
-promets! Tout de suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois
-bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire de «raisonner» les
-autres; et, du même coup, ils nous descendirent quelques sentinelles
-et une demi-douzaine de permissionnaires isolés. La petite guerre,
-quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors, pour les attraper, ces
-pirates-là, ça devint la croix et la _baleinière_! Les hommes des
-villages n'osaient pas nous donner le moindre tuyau;--tu comprends,
-rapport à la broche!--Et l'embêtement des embêtements, c'est que nous
-étions canardés par des flingots de premier brin ... et ce que ça
-grêlait! tu n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans chaque
-escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la bonne poudre au nez comme
-si «que ç'aurait été» du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à
-répétition durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens,
-enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part cachés, des
-magasins qu'on ne savait pas, des magasins, pour sûr! mieux remplis que
-«les ceux de» la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi donc! Oui
-bien! Comme je te dis!
-
-«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça n'était pas
-du tout des flingots de sauvages. Misère! ça n'y ressemblait pas, de
-près ni de loin! Nos mousquetons à nous, tiens! nos «cavalerie 92»--eh
-bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote. Oui, matelot!
-Eux, ils avaient des Mauser, des Mannlicher, des Winchester, et tout
-le tremblement de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les
-Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier, quoi! Et toute
-cette saleté-là approvisionnée à cinq cent mille millions de coups,
-pour le moins. Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas
-catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que les bougres se
-ravitaillaient par transports maritimes, juste même chose comme font
-les gens honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'_Embuscade_ croisait
-du Tonkin à Canton, et mon sac à bord.
-
-«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé? Alors ... à
-la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils n'ont pas une vraie
-contenance, autant dire... Ça ne fait rien! on en boira deux!... Mère
-Bigouden! Ohé!... non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien:
-écoute voir un peu...
-
-«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande d'armes par voie de mer.
-Et l'_Embuscade_, donc, n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui?
-tu crois ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police de la
-côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la faire dès le retournement
-de la mousson: fin mars. Depuis lors, donc, nous la faisions. Et,
-commencement de mai, après quarante et des jours de bordées en zigzags,
-nous n'avions pas mis la patte sur la moitié d'un flingot, ni sur le
-quart d'une cartouche!
-
-«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me croire: de Moncay à
-Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao, partout, enfin, quoi! nous avions bien
-arraisonné plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là, la
-gueule enfarinée ne disait pas grand'chose d'honnête! Tout de même, à
-leur bord, pas plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien, rien
-de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs, tous innocents comme
-l'enfant qui vient de naître. Et pendant ce temps-là, à terre, les
-mitraillades continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral, chaque
-fois que nous repassions à portée de signaux de son _Bayard_, il nous
-hélait comme ça d'un air ... d'un air d'en avoir deux ... deux guère
-plus satisfaits l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les
-compagnies de débarquement en étaient à enterrer des cinq et des six
-hommes par semaine! Moi, tiens! rien qu'à suivre ma part d'enterrements
-... une fois sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais
-devenir enragé.
-
-«Mais plus enragé que moi, il y avait le _pacha_ de l'_Embuscade_:
-un chic petit bougre de lieutenant de vaisseau,--Marcassin, qu'on
-l'appelait;--un bon homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une soupe
-au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la noce, dans tout ce
-fourbi vaseux!
-
-«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait, pas moins; et, dame!
-c'est rognant d'avoir les reins cassés, rapport à une poignée de sales
-magots qui se fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée de
-salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots. Et, ensuite, des
-magots qui se fichent de votre fiole, non! il y a de quoi vous tourner
-les sangs en jus de coco! Aussi, ce pauvre _pacha_, les nuits que
-j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer comme un païen, en
-rêve, et engueuler les magots, les flingots, les salapiots et le reste.
-Et il jurait sec cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!--qu'il
-criait;--assassins! sauvages!» Puis des bouts d'histoires pas trop
-claires que des fois je crochais au vol: «Vessies!... lanternes!...
-tasses à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom d'un nom d'un
-nom d'un nom!...» Et il tapait du poing dans la muraille, que la tole
-en sonnait comme une peau de tambour.
-
-«Mais nous autres, de l'_Embuscade_, on n'était pas moins sous-venté,
-avec toute la toile en ralingue. Les jonques, on les visitait toujours
-par douzaines de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte. De cette
-allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer jusqu'au jugement dernier
-sans changer d'armures!
-
-«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur mer,--que tu dis--il
-n'y a pas que des jonques: il y a encore des vapeurs et des voiliers,
-aussi donc! et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des
-rafiots!»
-
-«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là, de Canton au Tonkin,
-il n'y en avait pas; ni des comme ci, ni des comme ça; excepté quatre
-patouillards; mais quatre patouillards bien nets et bien honnêtes,
-bien vus, bien connus: deux Français et deux Norvégiens, qui tous
-quatre faisaient le grand cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong...
-Tiens, je me rappelle leurs quatre noms: le _Cua-Cam_, le _Dap-Cau_,
-le _Donebrog_ et le _Haï-Dzuong_... Tu vois qu'ils étaient repérés!
-Et, en plus, ils chargeaient toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à
-Hong-Kong pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas moyen qu'ils auraient
-fait du louche. D'ailleurs, par acquit de conscience, nous les avions
-déjà surveillés, sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te
-rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande, tout ce que nous
-avions croché, c'était peau de balle, balai de crin, et crains les
-requins si tu es marin!
-
-«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà que ça vient!
-
-«Un soir, tout justement dans ce commencement de mai que je te disais,
-l'_Embuscade_ avait mouillé devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao?
-la petite île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de cet
-endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps d'autrefois... Donc,
-comme ça, nous venions de laisser tomber un pied d'ancre..... Je
-me rappelle bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord,
-vingt-six, tribord!»
-
-«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit vapeur, qui débouche
-du nord, et qui passe à terre de nous, en saluant du pavillon ...
-tricolore, ce pavillon: français. Je le regarde, je le reconnais:
-le _Dap-Cau_... un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait
-son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong. Rien à dire à ça,
-naturellement ... sauf tout de même que, Weï-Tchao, il n'avait rien
-à y faire, sûr et certain... Nous, on avait déjà rompu des postes de
-mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà le _Dap-Cau_ qui
-sort sa yole et qui l'arme. Je me dis: «Ce client-là a quelque chose
-de pas ordinaire à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire
-marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus pour la rigolade
-... et ça ne relâche pas non plus pour seulement brûler son cardiff...
-Dame! les pointus, c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras
-d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand ça n'est pas
-Marianne qui paie...
-
-«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je descends l'échelle et
-je tends la tire-veille au type qui venait. Ce type, j'ai à peine le
-temps de regarder ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis,
-il grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il demande: «Le
-commandant?» tout ça, avant que le maître de quart ait seulement fini
-de crier: «Sur le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine
-au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un grand petit
-gars maigre, le nez en bec de cormoran, les joues creuses, les yeux
-noirs comme charbon, la moustache et le bouc blancs comme neige ...
-figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet pointu, tordu,
-kif-kif la corne du Maudit! Tu vois ça d'ici.
-
-«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment, voilà le pacha
-Marcassin qui s'amène. L'autre le salue. Et ils commencent à causer:
-«Commandant,--qu'il dit, l'autre,--je suis le capitaine du _Dap-Cau:_
-Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous servir. Et je viens vous dire
-une bonne chose à propos de la contrebande des armes que vous êtes
-chargé de réprimer...»
-
-«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain! Matelot, vrai! après
-avoir entendu ça, j'aurais donné quatre quarts de vin pour entendre
-la suite! Mais va te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait
-le Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la dunette...
-Alors j'ai eu une riche idée: par veine, «c'était moi que j'étais
-chargé» de fourbir à clair le panneau de cuivre au-dessus du salon du
-commandant; donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon fourbissage en
-deux temps, j'ôte mes souliers, rapport au bruit, et je galope ... le
-panneau de cuivre, par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me
-mets à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je saisis le
-principal:
-
---Commandant,--qu'il dégoisait, le capitaine du patouillard,--toute
-la contrebande d'armes et de munitions que vous n'avez pas encore pu
-surprendre passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez
-à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même dans les ports du
-nord; le plus habituellement à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille
-à Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne d'ailleurs ne le
-soupçonne; et personne n'y peut rien, vous et votre amiral moins encore
-que les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la _Luisa_, qui bat
-les couleurs allemandes,--les couleurs impériales!--vous ne l'ignorez
-pas...»
-
-«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage m'en tomba des pattes! La
-_Luisa_ malheur! Sûr et certain que nous la connaissions: une espèce
-de yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait effectivement
-pavillon prussien,--pavillon de guerre, s'il te plaît!--rapport que
-le propriétaire était quelque chose comme une grosse légume dans la
-Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire. Tellement, qu'il
-nous avait même fait sa visite officielle, dans une belle vedette à
-pétrole, avec flamme arborée devant et grande enseigne arborée derrière!
-
-L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait faire le long de
-la côte. Tu la vois d'ici sans lunette, cette hydrographie: pour une
-chouette hydrographie, c'était une chouette hydrographie! Oui, mais ça
-n'empêchait pas: de ce coup-là, le pacha Marcassin ne disait plus rien.
-Pour un homme empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il y
-avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place: quoi que tu aurais fait?
-arraisonner la _Luisa?_ navire allemand, navire neutre?... non! mais,
-des fois? tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise, vieux! Et
-les histoires de neutralité, je t'en souhaite! Riche poisse, va! quand
-on y fourre un doigt, on est salement englué, tu peux me croire!... Il
-savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de mon panneau: pas
-fier, je te jure!... je l'entendais jurer entre ses dents,--les mêmes
-jurons que la nuit, en rêve:--«Assassins!... cannibales!... mais le
-cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux? c'était vrai, ce qu'il
-avait dégoisé, le type du _Dap-Cau:_ cette contrebande-là, personne n'y
-pouvait rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait plus
-qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates massacrer nos
-sentinelles...
-
-«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale idée dans la caboche...
-Tout à coup ... qu'est-ce que j'entends? une espèce de gloussement,
-même chose le gloussement des poules!... Je regarde,--épaté, tu
-penses!--et je vois le Napoléon Corti qui riait... Oui, mon fils, il
-riait, cet homme! mais, par exemple, d'un drôle de rire, je te promets!
-d'un vrai rire sauvage, d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus,
-des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent en rond par
-terre, à douze, quinze, vingt, les nuits de pleine lune, pour rire tous
-ensemble... _Êêêê!... hah! hah! hêah!..._ Il riait pareil, le Corti,
-oui! à preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet comme le
-vent secoue les flammèches d'un canot à vapeur!... Il rit une bonne
-minute. Le pacha, ahuri, en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la
-fin, le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha, il lui
-parle à l'oreille,--bas, bas, bas:--«Commandant...» Et, moi, voilà que
-je n'entends plus rien, pas un fifrelin!
-
-«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour la dernière bouée!... Une
-heure après sa visite, le Napoléon Corti avait regagné son _Dap-Cau_.
-Une autre heure après, le _Dap-Cau_ avait appareillé. Et, quelques
-autres heures plus tard, nous, on appareillait aussi, dans la nuit. Et
-du nord, qu'on fit comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin,
-Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions.
-
-Le _Dap-Cau_ y était déjà, tu devines! venu de son côté, et mouillé sur
-une ancre qu'il tenait à long pic, la chaîne garnie au guindeau--comme
-font les bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout prêts à
-déraper et aller de l'avant au premier signal.
-
-«Notre _Embuscade_, elle, mouille tout de bon, très loin du _Dap-Cau_
-... très loin au large... Tu suis la ligne de file? On était chacun
-de son bord, à la part... Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir
-l'air!... Bon, ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite:
-
-«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage avait dîné; on allait
-ramasser les plats. Depuis le matin, le pacha se balladait sur la
-passerelle, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre
-coups doubles[1], le maître de quart siffle pour les plats, et le
-clairon s'en va décrocher son instrument: tu sais qu'une fois les
-plats ramassés on sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le
-même moment, patatras! le pacha dégringole de la passerelle, quatre
-à quatre, et vlan! il saute sur le clairon: «Clairon!--qu'il y
-commande,--clairon: la charge! sonnez la charge, je vous dis! tonnerre
-de tonnerre!» Il avait sa voix des coups de typhons, une sacré sale
-petite voix, je ne te dis que ça! Le biniou comprit tout de suite que
-ce n'était pas le moment de réclamer pour du lard salé: il sonna sans
-faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne parlait pas: ce n'était pas
-le moment non plus. Et ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous
-entendîmes le _Dap-Cau_ virer sa chaîne...
-
-«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard appareilla. Sûr
-et certain, nous y avions donné le signal avec notre charge. Moi,
-qu'est-ce que je fais? je saute sur le bastingage... Et--attention,
-Korcuff!--j'aperçois ... quoi?... la _Luisa!_ la _Luisa_ qui débouquait
-de la pointe est!... C'était rudement calculé, tout ça, matelot! Et
-je peux te le dire: le petit pacha Marcassin, il savait apprécier les
-distances! si juste ... quoi!... que la _Luisa_, entrant en rade, et
-le _Dap-Cau_ sortant, se croisèrent exactement par notre travers...
-L'_Embuscade_, quand l'accident arriva, n'était pas à deux encablures
-de distance...
-
-«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ... un sacré accident,
-même!
-
-«Figure-toi, je te dis!... comme le _Dap-Cau_ et la _Luisa_ donnaient
-à contre-bord ... le _Dap-Cau_ ... crac!... il se cassa quelque chose
-dans le gouvernail ... quelque chose de grave, même: la barre vint
-toute à droite et resta bloquée... Le _Dap-Cau_, qui ne gouvernait
-plus, tomba brusquement sur tribord ... et tapa en plein dans la
-_Luisa_!... si tellement en plein qu'il la coupa par le milieu, net!
-
-«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en deux: ça crie comme une
-bête qu'on écrase: _Cri!... cri!... cri!..._ un tout à fait drôle de
-bruit!...
-
-«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps...
-
-«Ma Doué! non! Nous autres de l'_Embuscade_, nous avions notre canot
-amené. On sauta quatre hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de
-temps de reste. Les deux moitiés de la _Luisa_ coulaient déjà, et on
-voyait la cargaison qui s'éparpillait. Ah! mon pays! cette cargaison,
-quelle boutique!... De quoi remonter un arsenal, oui!... Des flingots,
-des flingots et des flingots, voilà ce que c'était! J'en ai repêché
-deux caisses qui flottaient, rapport à des tonneaux vides qui s'étaient
-emberlificotés avec... Si «que tu aurais» vu la binette aux Pruscos,
-à ce moment-là!... parce que les Pruscos aussi, on les a repêchés. Je
-ne sais fichtre pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha qui a
-donné l'ordre. On a obéi.
-
-«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha Marcassin leur z'y a
-parlé en allemand, aux Pruscos. Et je ne sais pas quoi qu'il leur
-a dit. Mais, plus tard, nous les avons débarqués tous à Macao. Et
-ils sont devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi itou
-... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, de ces Pruscos!
-Et, à Hong-Kong, le plus tordant c'est que les journaux angliches,
-aussi donc, ils imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre de la
-_Luisa_.» Paraît qu'elle avait sombré quelque part, on ne savait pas
-où, en pleine mer, cette pauvre _Luisa_! dans un cyclone, probable...
-Et pas un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur de te le dire!
-A preuve que ça figure officiellement, au jour d'aujourd'hui, sur
-toutes les _estartistiques_ du Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers
-de Chine; la _Luisa_, yacht à vapeur: _perdu corps et biens!_»
-
-
-[1] Midi,--quatrième heure du _quart_ de 8 heures à 12 heures,--est
-_piqué_ par les cloches de bord en quatre doubles tintements.
-
-
- * * * * *
-
-
- L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE
-
-
- _à Paul de Cassagnac._
-
-
---Hissez les couleurs!...
-
-A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua dans la brise. Par
-tribord, la côte marocaine blanchissait d'écume. La houle dure de
-l'Atlantique secouait violemment le croiseur, et des nuages d'embrun
-volaient, drus comme grêle.
-
---C'est cette goélette, à trois quarts devant! Encore un contrebandier,
-sûr et certain!... Prévenez l'officier canonnier!... et faites armer le
-65 du gaillard!... Un coup à blanc, d'abord, hein!...
-
-Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre commandant, à nous
-cramponner aux rambardes du banc de quart.--Le _Copernic_ tanguait
-bas.--A deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte fuyait
-grand largue, toutes voiles dessus. La «visite» d'un croiseur français
-lui souriait assez peu, cela se voyait...
-
-Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. Le coup de semonce
-fut plus heureux. L'obus, bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard,
-à cent mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la goélette
-lofa, mit en panne, montra son étamine. Et Férald jura de plus belle:
-l'étamine était blanche et bleue,--portugaise,--neutre.
-
---Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... Portugais comme moi,
-oui! et bourré d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban!
-pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre la marchandise!...
-Allons, demi-tour! revenez en route!...
-
-Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.
-
-Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le banc de quart dans
-l'espoir chimérique de ce miracle, toujours attendu, jamais réalisé:
-une distraction,--en temps de blocus!--désabusés, nous regardions
-piteusement la goélette, dont le vent gonflait derechef les voiles
-rousses, et aussi la mer moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos
-pieds, sous la passerelle, le pont du _Copernic_, ruisselant du lavage
-matinal. Les matelots, jambes nues, faubert au poing, piétinaient dans
-l'eau savonneuse...
-
-Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau avant, un canonnier
-chef de soute venait de surgir, brandissant à bout de queue un rat
-capturé:
-
---Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où çà qu'il est, le
-maître-commis? j'ai droit à la double!
-
-De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, les chasseurs de
-rats gagnèrent la double,--la double ration de vin: deux quarts de
-litre au lieu d'un.--Vénérable tradition, qui remonte au premier amiral
-connu, Noé.
-
-Le maître-commis ratifia donc:
-
---Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en voir le cambusier, et
-dis-lui z'y, mon fils!...
-
-Le commandant, son humeur adoucie, avait suivi la scène:
-
---De mon temps--murmura-t-il, dédaigneux,--il fallait plus d'un rat
-pour mériter la double!...
-
-Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous
-parla du haut de ses trente ans de mer:
-
---Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la _Cérès_,
-une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la
-Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au
-retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or,
-la _Cérès_ était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les
-rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et
-que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin,
-voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du
-coup, l'officier en second entre en fureur:
-
-«--Demain,--décrète-t-il,--toute la journée, du branlebas du matin au
-branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six
-cadavres au maître-commis!
-
-«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au
-tableau, ce soir là?--Six cent soixante-douze.--Parfaitement! Six cent
-soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze
-demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement.
-
-«L'officier en second s'effara:
-
-«--Vingt-huit litres!--répétait-il.--Vingt-huit litres!... Mais ces
-bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement
-deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon
-ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze
-rats au lieu de six pour avoir droit à la double!...
-
-«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs
-d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait
-plus de mille rats sur la dunette!
-
-«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:
-
-«--Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les
-élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des
-haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries
-m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an
-à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze,
-ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra
-m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...»
-
-«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve pas dans une seule
-caisse à farine!... ni même dans plusieurs ratières perfectionnées...
-Vous savez, d'ailleurs, comment nos matelots chassent: à coups de
-corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!--Trente-six rats!...
-Au souper suivant, il n'y eut plus que cinq hommes à boire la double.
-Et, le soir d'après, deux seulement.--Les rats devenaient méfiants:
-trois hécatombes successives avaient semé partout la terreur.--Bref, le
-surlendemain, un seul vainqueur se présenta pour remporter la palme:
-un nommé Chouf, calier. Il apportait ses trente-six rats, proprement
-amarrés par la queue tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but,
-non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,--pour en ressortir,
-vingt-quatre heures plus tard, le même cercle de barrique en main,
-pareillement garni!--Et c'est ici que l'aventure devient épique:
-«Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, attrapa quotidiennement
-ses trois douzaines de rats, sans y manquer un jour! Le fait, j'en
-conviens, est invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le témoin,
-plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... Chouf, calier, était un
-gaillard absolument quelconque: ni grand, ni petit, ni bête, ni malin;
-au demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, discipliné,
-propre ... mais rien du héros. Œxmelin n'avait pas passé par là, ni
-Fenimore Cooper: Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier...
-Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce pêcheur de
-sardines, né natif de Plougastel ou de Concarneau, réitérait sept
-fois par semaine, indéfiniment,--infailliblement! un exploit dont
-Bas-de-Cuir eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.
-
-«La _Cérès_, cependant, «embraquait sa latitude.» Un matin, on jeta
-l'ancre devant Sainte-Hélène J'étais précisément en train de calculer,
-ce matin-là, qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une
-double valant trente-six rats, Chouf, au bout de l'an, aurait presque
-bu son hectolitre, et tué sa mille quatre-vingt-quinzième douzaine,
-mathématiquement ... quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du bord
-piquait les trois coups doubles d'onze heures, de boucler mon sac sans
-trop lambiner et de transborder avant midi sur la _Junon_, qui par
-hasard se trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était de faire
-valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient pas des valses lentes.
-
-«Deux draps de hamac, attachés par les coins, me servirent de malle.
-Tout fut tôt emballé. J'avais déjà un pied dans le youyou de ma
-nouvelle frégate, quand, tout à coup, je me frappai le front, et je
-regrimpai quatre à quatre l'échelle de la _Cérès_: Chouf et ses rats
-m'avaient trop intrigué! je ne voulais pas quitter Chouf sans que Chouf
-et ses rats m'eussent donné le mot de leur énigme.
-
-«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis sur une glène de filin,
-chiquait.
-
-«--Chouf!--dis-je,--je débarque. On a été des amis, nous deux, pas? Eh
-bien! Chouf ... dites-moi, avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi
-comment vous faites pour attraper vos rats?...
-
-... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et un triomphal
-sourire lui fendit les joues jusqu'aux oreilles.
-
-«--Ça, lieutenant,--prononça-t-il,--c'est mon secret! le secret à Chouf!
-
-«--Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? à moi, l'aspirant de
-détail? à moi qui fous le camp tout de suite sur cette saleté de
-_Junon_, pendant que vous allez continuer de vous la couler douce à
-bord de notre peau-fine de _Cérès_?
-
-«Il s'attendrit:
-
---«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de même vrai, lieutenant,
-ce que vous dites!... Alors ... écoutez voir ... non! parole de
-parole! je ne peux pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour
-d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se reverra, moi z'et
-vous, malin qui sait où ... foi de Chouf! lieutenant, je vous dirai.
-
-«Et, solennellement, la main levée, il cracha noir: il chiquait, Chouf.
-
-«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait en 69. Mon histoire
-est plus vieille que vous trois, hein? Elle avait trente-huit ans, tout
-juste, quand notre _Copernic_, l'hiver dernier ... le 20 décembre,
-si j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à Brest, pour se
-carèner. Or, ce même 20 décembre, vers cinq heures du soir, comme je
-quittais le bord après l'accorage, voilà que je croise, près de la
-porte Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux comme moi, du
-travail.
-
-«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement sur moi, bras
-ouverts:
-
-«--Commandant! commandant!... c'est vous, aussi donc?... Ah! ma Doué!
-ma Doué Benodet!... Je suis Chouf!
-
-«Je me souvins tout de suite:
-
-«--Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la _Cérès?_.... (Vous savez
-s'ils aiment qu'on leur parle du vieux temps!) Chouf de la _Cérès!_...
-Chouf qui attrapait les rats!...
-
-«Il s'épanouit:
-
-«--Oui! commandant!... Vous vous rappelez bougrement, tout de même!...
-vous vous rappelez les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez
-voir ... que je vous dise comment je les attrapais, ces cochons de
-rats!...
-
-«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, comme si la vieille
-_Cérès_ eût été encore là, mouillée hors de la digue, et ses belles
-grandes voiles larguées en bannières!
-
-«--Dis voir, Chouf?
-
-«--Voilà, commandant! C'était une fameuse manigance, pour sûr! Personne
-n'a jamais trouvé ça, allez! Sur la _Cérès_, le coq mettait toujours du
-lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», un peu moisi ...
-pas mauvais tout de même ..... vous vous rappelez ça, aussi donc?...
-Moi, Chouf, à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais comme ça,
-dans ma falle..... C'était pour les rats, vous me comprenez.....
-
-«--Tu avais des pièges, alors?
-
-«--Des pièges? que non point!... Espérez un peu... La nuit, quand on
-avait fait branlebas, je crochais en premier mon hamac; et, quand tout
-chacun s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... sauf votre
-respect ... jusque dans la soute à biscuits ... cette soute, elle avait
-une porte ... une porte pas bien fermée...
-
-«--Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient toujours...
-
-«--C'est la chose exacte, commandant!... Moi, qu'est-ce que je faisais,
-dans la soute? Je me collais mon lard entre les dents, et puis, à plat
-pont! sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! vous
-pensez que les rats n'étaient pas longs à venir! Du bon vieux lard
-qui puait fort, voilà leur affaire! Le temps de compter: _a, b, c, d,
-deux! a, b, c, d, quatre!_ je sentais des régiments de sales pattes qui
-me grattaient les bras, les jambes, le ventre et tout... Parce que la
-soute, comme bien juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru
-dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... Tout de suite
-les rats me grimpaient sur le nez, sur les yeux... Et ils crochaient
-dans le lard... Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au moins
-six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, crac!... j'en empoignais
-trois de chaque main... A preuve que, cinq ou six fois ces vermines
-m'ont mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça ne faisait rien:
-trois de chaque main, je comptais six. Et, ces six-là étranglés, vlan!
-re-sur le dos! et j'attendais les autres. Ils revenaient forcément:
-rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois douzaines, aussi donc!»
-
-«Le commandant Férald s'interrompit net, prit ses jumelles, fouilla
-la brume: les lames déferlantes piquaient l'horizon de points blancs,
-pareils, tout à fait, à des voiles...
-
-«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le _Copernic_, brutalement jeté
-dans un creux de la houle, roula bord sur bord, et gémit.
-
---«Rien! naturellement!... pour changer!... Ah! ils la connaissent, ils
-sont loin, les marchands de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez
-pour aujourd'hui!... Au revoir!...
-
-Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:
-
---Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu comme un ver au
-fond de sa soute obscure? ce Chouf qui fait le mort, et qui sent sur
-toute sa chair, sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement
-des pattes griffues, le souffle chaud des museaux visqueux, la mêlée
-abominable des gueules affamées, bavantes, puantes?...
-
-
- * * * * *
-
-
- 108, LE DUC, AMBASSADEUR
-
-
- _au comte Charles de Polignac._
-
-
---108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu de bois!... C'est-il que
-tu as été promu sourd, à cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc
-de ton trou, bougre de semble-calfat!...
-
-108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier breveté, cumule,
-à bord du croiseur de la République la _Pensée_, diverses fonctions,
-toutes de confiance, lesquelles du matin au soir et du soir au matin,
-le promènent au pas gymnastique dans tous les coins et recoins du
-bâtiment.--108, Le Duc, chef de la soute à munitions des pièces de 100
-millimètres T. R. tribord milieu, briquait dans l'instant le bouchon
-autoclave de ladite soute;--mais, au beau milieu de ce briquage,
-voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance du lieutenant de
-vaisseau Villiers, est requise sur le pont arrière.--Et 108, Le Duc, se
-précipite:
-
---Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?
-
-Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup de coude charitable, lui
-ferme la bouche. 108, Le Duc, se fige brusquement dans la position
-réglementaire:--les talons à peu près joints, la main droite esquissant
-le geste d'ôter le bonnet de travail:
-
---A vos ordres, cap'taine!...
-
-L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau Villiers est
-venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre de son matelot. Même, il
-a oublié de mettre sa casquette!... Et le soleil tape! On est en rade
-de Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à la rade de Brest,
-aussi donc!...
-
---Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin de toi ... viens
-dans ma chambre...
-
-Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... Sainte Anne
-d'Auray!... Ça, par exemple! c'est intéressant, oui!
-
-Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir de poche,--108, Le
-Duc, et monsieur Villiers.--L'officier s'est assis sur l'unique chaise
-et plante son regard droit dans les yeux du matelot, debout devant lui:
-
---Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... et tu descendras
-à terre ... par le canot qui va chercher les cuisiniers, à 2h.30...
-
---Oui, cap'taine...
-
---Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la rue Parallèle? la
-première après le quai?
-
---Je sais, cap'taine...
-
---Bon!... A main gauche ... en partant de la cale des canots ... il y
-a une grande maison de bois, peinte en rouge ... une ancienne maison
-turque... Tu trouveras...
-
---Je trouverai, cap'taine...
-
---Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison de monsieur
-Erizian l'armateur... Tu entreras par la porte de service. Il y aura
-probablement un cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... un
-domestique tout rouge et tout doré, avec des ribambelles de pistolets
-et de yatagans?...
-
---Je connais, cap'taine...
-
---Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... madame! pas
-monsieur!...
-
---Oui, cap'taine...
-
---Maintenant... écoute le plus difficile... Quand on t'aura introduit,
-tu diras à madame Erizian que tu viens de ma part... Et tu lui donneras
-cette lettre ... celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse
-sur l'enveloppe:
-
- _Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne._
-
---Je vois, cap'taine...
-
---Bon!... Ce n'est pas encore tout...
-
-Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. Brusquement il se lève
-et pose sa main droite sur l'épaule du matelot:
-
---Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame Erizian n'est pas
-seule ... oui: s'il y a du monde avec elle, dans son salon ... du monde
-... des amis, des parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ...
-alors, tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire,
-elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! avec la première
-lettre, tu lui en donneras une seconde ... celle-ci... Tu vois? pas
-moyen de t'embrouiller; sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit du
-tout, pas même le nom...
-
-108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, d'un geste lent,
-allonge la main vers l'enveloppe blanche...
-
---Attends!--fait l'officier...
-
-Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:
-
---Il faut tout de même que je t'explique ... mon petit... Ce n'est
-pas une commission ordinaire ... et je veux que tu saches... Tu es un
-marin, un marin comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser
-quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, hein?... Voici
-donc la chose: madame Erizian m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un
-petit discours ... oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer
-... dans une espèce de ... de cérémonie ..., comme qui dirait ... une
-distribution des prix, tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et
-je le lui envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... Et
-c'est madame Erizian qui sera censée l'avoir écrit, toute seule, son
-discours!... Voilà pourquoi il faut que personne ne devine ... personne
-... pas même monsieur Erizian... Tu as compris?
-
-Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. 108, Le Duc, a
-compris ... a tout compris!--tout, oui: tout ce que vous comprenez
-vous-même.--Allons! c'est un «bon homme,» le lieutenant de vaisseau
-Villiers. Il sait dire les choses!--comme elles doivent être
-dites.--C'est bougrement vrai, aussi donc, ce qu'il a raconté en
-commençant, on est d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le
-Duc!
-
---Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! Excusez maintenant, donc: je
-vais me mettre en tenue.
-
-
-Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand sac un tricot neuf,
-et il déplie une chemise à col bleu, miroitante.
-
---C'est-il que tu vas à la noce?--demande le caporal d'armes, qui rôde
-autour des sacs pour ramasser les effets à la traîne.
-
---Un peu!--affirme Le Duc.--Et pour une noce où il y a des binious, ça
-sera une noce où il y a des binious, cette noce-là! des binious, je te
-dis, comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!
-
-A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: la houle est
-creuse. D'un bond, 108, Le Duc, embarque sans dommage. Au hublot le
-plus proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers apparaît:
-
---Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!
-
---As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il faut dans mon
-bonnet!
-
-Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée jusqu'aux sourcils.
-De toute antiquité, les bonnets bleus à pompon rouge servent de
-portefeuilles aux matelots: il y a là-dedans une place excellente pour
-les lettres, entre le drap feutré et la doublure de toile à voile...
-
-
-Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil confine les
-Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. La rue Parallèle est déserte
-comme un Sahara. Et le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du
-palais de la Belle au Bois Dormant...
-
-108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très long temps s'écoule.
-Enfin le cavas prédit apparaît.
-
---Madame Erizian?
-
---_Evet, effendi!_
-
-108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil est suffisamment
-clair. Et le col bleu emboîte le pas derrière la livrée cramoisie.
-
-Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; un corridor; un
-escalier; deux antichambres.--Les vieilles bicoques turques sont
-compliquées.--Un salon, enfin! très luxueux, avec profusion de
-belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands vases pleins de
-fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça doit être dans ce genre-là, chez
-Fallières...»
-
-Et au milieu de ce salon, une dame.--Une dame très jolie. 108, Le Duc,
-l'apprécie telle du premier regard.--Qu'on en juge plutôt: des yeux
-grands comme des écubiers, des cheveux couleur de filin neuf!... Grosse
-comme deux liards de beurre, par exemple! et fragile comme une poupée
-de porcelaine!... 108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit pas d'y
-aller comme à l'abordage, sur la dame: on la casserait!...
-
-Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. Elle attend. Elle est
-seule. 108, Le Duc, vérifie d'un coup d'œil ce point essentiel.
-
---Madame,--dit-il, vite, sans préambule,--c'est mon officier qui
-m'envoie ..., monsieur Villiers, vous savez... Il m'a dit de vous
-donner ça ... (108, Le Duc, baisse la voix...) et puis ... pour
-seulement si que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... ça
-encore...
-
-La dame, brusquement, est devenue rouge ... rouge comme le battant du
-pavillon des dimanches!... 108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:
-
---C'est la chose de votre discours, vous savez! ce discours pour cette
-affaire ... comme une distribution des prix!... Ne vous troublez pas,
-madame! monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai rien à
-personne, allez! pareil si que je serais muet, sûr et certain! Vous
-pouvez avoir confiance!
-
-Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. La dame, qui
-commence à sourire, regarde le matelot:
-
---J'ai confiance,--dit-elle d'une gentille voix douce;--j'ai pleine
-confiance ... monsieur Le Duc ... car vous êtes monsieur Le Duc,
-n'est-ce pas?... Le capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent
-... je vous connais très bien!...
-
-Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à cette jolie
-dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut pas dire non: c'est poli!...
-c'est honnête!...
-
---Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de porto?... Je ne vous
-offre pas de thé, parce que les marins ne l'aiment pas toujours,
-n'est-ce pas?... Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?...
-Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais vous servir... Vous
-avez au moins cinq minutes?... Nous allons causer de votre navire! vous
-l'aimez, vous aussi, cette belle _Pensée_ toute blanche? le capitaine
-Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... et je sais que vous
-vous entendez parfaitement, vous et le capitaine ... alors, vous devez
-avoir les mêmes goûts...
-
---108, Le Duc, confortablement calé au plus profond d'une large
-bergère, et son verre à porto dans sa main, se sent tout à fait à
-l'aise.--Ça n'est pas intimidant, une dame comme ça: point fière, et
-qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.--Et 108, Le Duc,
-parle. Il bavarde même, ravi d'être écouté, approuvé, compris. Il
-raconte les histoires du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt,
-très enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il se lance
-dans les confidences dernières: il nomme sa promise, la belle Jannik,
-celle de Landévennec, avec qui on se doit accorder, sitôt retour de
-campagne... Et il énumère en grand détail tous ses plus chers projets
-d'avenir.--La dame, elle, tout de bon intéressée, répond, réplique,
-questionne, conseille. Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a
-cependant pas perdu la notion des justes mesures. Une visite, même
-très cordiale, on ne peut pas l'allonger au delà des limites qu'impose
-le savoir-vivre. On a beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne
-serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, se lève au
-moment correct, et prend congé dans les formes:
-
---Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur de vous dire adieu
-... avec le respect que j'ai... Mais pour monsieur Villiers, aussi
-donc? vous avez des choses à y faire dire?...
-
-Pour monsieur Villiers?--Madame Erizian, prise au dépourvu, hésite...
-Pour monsieur Villiers ... des choses?--Hélas! ces choses elles
-seraient trop, sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian
-se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,--avec une nuance de
-regret dans sa voix chaude:
-
---Mon Dieu ... rien.
-
-108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,--compris encore,--tout
-compris.--Et il salue:
-
---Alors, madame ... à vous revoir!...
-
-Mais madame Erizian l'arrête:
-
---Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez deux petites secondes...
-Je voudrais ... vous donner...
-
-Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça gâterait tout...
-
-Non, non!--108, Le Duc, promptement rassuré, respire.--Pas de l'argent!
-autre chose ... qu'on peut accepter: deux pleines poignées de roses,
-arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient tout le salon...
-
---Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, quand il vient me voir,
-emporte toujours un peu de mes fleurs ... il les aime tant ... mes
-fleurs ... à la folie!...
-
-Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...
-
---Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes venu, c'est vous qui les
-emporterez!... Je vous les donne, à vous... Et vous ferez sécher la
-plus belle dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous retournerez
-en Bretagne, à mademoiselle Jannik...
-
-
-A l'échelle bâbord de la _Pensée_, le canot des permissionnaires
-accoste. 108, Le Duc, saute à bord le premier, et, tout droit, court
-vers la chambre du lieutenant de vaisseau Villiers...
-
-A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche de la grosse
-gerbe:--la rose de Jannik.--Elles sentent tout de même richement bon,
-ces roses-là!... aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même...
-Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, n'a respiré ni les roses,
-ni la dame... Et ça doit être vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la
-folie, ces roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être bien!...
-
-108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche de Jannik,--et
-frappe...
-
---Entrez!
-
---C'est moi, cap'taine!... que je viens vous rendre compte... Elle
-était toute seule, la dame... Donc j'y ai remis les deux lettres ... je
-veux dire la lettre et le machin ... le discours ... et alors...
-
---Alors?....
-
-L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...
-
---Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, se jette à corps perdu
-dans le mensonge et la mauvaise foi...) alors ... cap'taine ... elle
-m'a dit de vous dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien de
-l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a donné ce bouquet ici
-... pour que je vous le donne à vous!...
-
-
- * * * * *
-
-
- LA CRAPULE
-
-
- _au comte Albert de Pouvourville._
-
-
-Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four sous le soleil
-perpendiculaire qui tape dur la tôle blindée, Fargue, le lieutenant
-de vaisseau canonnier, achève l'interminable calcul des «points
-supplémentaires» et des «points exceptionnels» de ses quartiers-maîtres
-chefs de section. Autant de fois (2 multiplications + 2 divisions +
-3 additions) que d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,--à
-cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout le long de ses bras,
-des épaules aux ongles...
-
-A la porte, on frappe:
-
---Quatre heures moins cinq, cap'taine!
-
---Zut!... merci!...
-
-C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, enfile le veston
-jeté sur la couchette et boucle le ceinturon réglementaire...
-
-Ça y est.--Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, on trouvera
-peut-être un soupçon de brise...
-
-
---Cap'taine! la machine demande à vider les escarbilles... C'est la
-quatrième série qui est de corvée...
-
---La quatrième série aux escarbilles!
-
-Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:
-
---Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux escarbilles!...
-
-Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord et de bâbord
-à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, sans plus de souci des
-escarbilles, dont l'extraction s'opère par l'escarbilleur électrique,
-sans difficulté possible...
-
-Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur l'avant des cheminées. Un
-mot très énergique,--trop!--lancé d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à
-l'oreille de l'officier.
-
---Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...
-
-Au galop, un caporal d'armes accourt:
-
---Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, qui refuse l'obéissance!
-
---Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!
-
-Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle plaie! quelle
-crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement la plus sale bête du
-bord... Rien à en tirer, rien!..
-
-
-Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme le cercle. Au centre
-de ce cercle, 464, Tiphaigne, assis sur son derrière, oppose aux ordres
-les plus formels une magnifique inertie.
-
-Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:
-
---C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, trois fois?...
-464, voulez-vous manœuvrer le moteur?
-
---Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,--déclare 464,
-Tiphaigne, d'une voix angélique.
-
-Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, 464, Tiphaigne.
-Imaginez une figure de demoiselle, toute blanche et rose, avec de fins
-cheveux blonds, qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et de
-candides yeux couleur de ciel.--A cette figure-là, vous donneriez le
-bon Dieu sans confession!--Heureusement, Fargue connaît le pèlerin:
-
---Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous parle, vous pourriez
-peut-être vous lever?...
-
---Oui, cap'taine...
-
-Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira pas plus loin,
-c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y trompe pas, réfléchit le temps d'un
-clin d'œil... Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil de
-guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce sage? est-ce utile? La
-discipline y gagnera-t-elle? L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et
-l'équipage connaît Fargue:--Si Fargue fait grâce, l'équipage comprendra
-très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... qu'elle est dédain
-... ou pitié...
-
---Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça vaudra mieux!
-
---Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux bien!...
-
-
-Chez le commandant, Fargue, pièces en main, expose le cas:
-
---L'homme est en prison, commandant... J'ai jugé que le meilleur
-était de l'y envoyer de pied ferme, sans insister pour obtenir
-l'obéissance qu'il m'eût certainement refusée, comme il la refusait au
-sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... Responsabilité
-très atténuée...
-
---Oui ... peut-être...
-
-Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:
-
---Tout de même ... votre protégé ... il abuse un peu!... Vous avez lu
-le relevé de ses punitions?
-
---Oui, commandant...
-
---C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, en dix-huit mois de
-service!
-
---Oui, commandant...
-
---Et des motifs exquis! _Trente jours: scandale sur territoire anglais,
-et avoir été ramené sans pantalon par la police civile... Soixante
-jours: dans la nuit qui a suivi le naufrage de la_ Dordogne, _ayant
-été chargé de préparer du vin chaud pour l'équipage, s'est mis en état
-d'ivresse folle..._
-
---Il avait le naufrage gai, commandant...
-
---Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! Enfin ... puisque
-vous y tenez ... (le commandant se décide à sourire...) puisque
-vous y tenez beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif
-... euphémique... Ecrivez, je vous prie: _Retard ... indéfini ... à
-exécuter un ordre..._ Allez, Fargue ... et dites à votre bonhomme qu'il
-vous doit une fière chandelle... Biribi lui pendait au nez!...
-
-
-Dans le compartiment du servo-moteur qui lui sert de prison, 464,
-Tiphaigne, accroupi sur une glène de fil d'acier, médite.
-
---Eh! là ... en bas!... 464!--la barbe grise d'un sergent d'armes
-s'est encadrée dans le chambranle de la porte étanche;--464!... Le
-commandant, comme ça, il te colle trente jours!
-
-464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne loyalement:
-
---Pas plus?
-
---Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te dire, comme ça, que
-c'était rapport à la chose que le commandant n'est pas méchant ...
-parce que ç'aurait pu être le Conseil!
-
---Pour sûr!--affirme 464, Tiphaigne, convaincu.
-
-Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le contre:
-
---Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... Pour lors, on va
-pouvoir s'amuser, aussi donc!
-
-
-Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est pas «amusé» encore.
-A deux reprises seulement, par simple goût d'indiscipline, il a
-sali le parquet d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer.
-Et, à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, a
-intercédé auprès du commandant. Les trente jours de prison sont devenus
-quatre-vingts dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore convoqué.
-
---Fargue,--a dit le commandant,--vous êtes bien aussi têtu, dans
-votre genre, que le nommé Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors,
-d'épargner jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de nous?
-
---C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! Je ne crois pas
-d'ailleurs que l'indulgence, même outrée, soit une méthode absolument
-mauvaise...
-
---Oh!... quant à ça ... moi non plus!
-
-
-Quinze autres jours ont passé.--464, Tiphaigne, estime que l'heure a
-sonné des divertissements de bon goût.
-
-Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:
-
---Factionnaire!
-
---Quoi c'est-il que tu veux? _
-
---Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y comme ça que je veux
-parler à l'officier de quart!...
-
-Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se promène à son
-habitude sur la dunette, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord.
-Tiphaigne, encadré de deux hommes de garde, s'avance et salue très
-correctement:
-
---Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...
-
---Au commandant? pourquoi?...
-
---Pour une chose ... une chose personnelle intime... Oui bien,
-cap'taine!...
-
-Pour une chose «personnelle intime»? diable! Qu'a-t-il encore inventé,
-464, Tiphaigne?...
-
---Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous parlerez au commandant
-... mais ça risque de vous attirer des ennuis, vous savez?... Voyons:
-si vous me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle
-intime»?...
-
---Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose personnelle intime!...
-que ça n'arregarde que rien que le commandant!...
-
---Bon!... attendez!...
-
-Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.
-
---Commandant, voilà!... j'ignore absolument ce dont il peut s'agir...
-Mais vous connaissez l'homme...
-
---Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le venir. Je vous promets
-de ne pas le manger.
-
-Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, Tiphaigne, est entré; et
-les hommes de garde sont ressortis.
-
---Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? pour une affaire
-«personnelle intime»?... nous voilà seuls: allez-y!
-
---Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui de vous dire ... que
-«la nature humaine» ... elle a «ses exigences»!...
-
-Ahuri, le commandant lève les sourcils,--d'une ligne
-trop haut.--Tiphaigne, ravi de son effet, poursuit sa
-phrase,--laborieusement composée, et par cœur apprise:
-
---Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la nature!... Alors ...
-commandant ... comme il y a dans les trente, trente-un jours que je
-suis en prison ... et comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé du
-tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, de donner l'ordre, à
-deux, trois caporaux d'armes, pour qu'ils me conduisent au b...
-
-Et il lâche le mot cru, froidement,--triomphalement.
-
-Un silence,--assez long.
-
-Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a rien perdu de son
-flegme. Et il observe attentivement le matelot,--la crapule.--La
-crapule, elle,--464, Tiphaigne, comprime tout juste sa joie
-orgueilleuse.--Hein!... tout de même!... il est épaté, le vieux! et
-salement!... Ça coûtera ce que ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du
-tafia! et du bon! et du raide!...
-
-Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au tour de 464,
-Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!--Le commandant, calme
-comme bronze, a répondu:
-
---Je regrette!... Mais je viens de repasser dans ma tête le règlement
-... et le service des caporaux d'armes est nettement délimité. Donc,
-impossible de leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient le
-droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, je serai désavoué par
-l'amiral!... Je regrette!... impossible.--Retournez en prison.
-
-Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.--Ah bien!... il n'y a pas
-à dire!... il s'est richement f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...
-
-
-Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue la burlesque aventure:
-
---Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne l'ai pas mangé, vous
-voyez!...
-
---Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, de vous
-féliciter!... Vous avez été sublime!....
-
---Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout ce qu'il fallait...
-Seulement, je me demande une chose: à quoi bon tant de peine, et
-tant de diplomatie, pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre
-crapule?...
-
---Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est encore un homme!... donc,
-un homme de plus.--Qui oserait dire de combien d'hommes nous aurons
-peut-être besoin, un jour?
-
-
-Trois semaines ont encore passe.--Voici venue l'école à feu
-trimestrielle.--L'escadre, division par division, défile devant
-les éléments de grand but, qui se découpent sur l'horizon en très
-lointaines silhouettes grises...
-
---Les hommes punis de prison,--à l'appel sur le pont arrière!
-
-Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis au coup d'œil
-ironique du commandant:
-
---Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère que, par exception, il ne
-refusera pas aujourd'hui l'obéissance...
-
---Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?
-
---Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et encore?...
-
-Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le dialogue. Et Fargue,
-ses jumelles aux yeux, commence son réglage:
-
---Huit mille six cents ... huit mille deux cents... Feu de salve:
-attention! feu!
-
-464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé sous la passerelle, au
-canon de 164mm, 7 bâbord. A dix pas en arrière de la culasse, quarante
-cartouches et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. Les
-pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient des parcs à la
-pièce...
-
-Au commandement du capitaine, le pointeur a pressé sur la détente.
-Le premier coup éclate. Les servants, à toute vitesse, rouvrent la
-culasse, arrachent la douille, et lancent dans l'âme fumante le nouvel
-obus et la nouvelle cartouche, apportés par le premier couple de
-pourvoyeurs...
-
---Paré! Feu!
-
-Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...
-
---Hâââ!...
-
-Une détonation,--qui ne ressemble pas aux détonations des canons... Un
-immense éclair rouge, qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en
-avant... Et quatre hommes qui s'effondrent, broyés.--La poudre,--la
-sinistre poudre!--vient encore de faire des siennes. Le quatrième coup
-est parti tout seul,--avant que la culasse fut refermée...
-
-Renversé par la secousse et relevé dans la même seconde, Fargue s'est
-rué du haut de la passerelle au bas, et hurle:
-
---Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! jetez les
-cartouches à la mer!
-
-Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: le feu du canon
-déculassé, en dix secondes, a gagné le parc à cartouches. Dix autres
-secondes, et le feu du parc à cartouches gagnera le parc à obus.--Or,
-les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, dix secondes
-encore, et le cuirassé--saute,--comme jadis sautèrent l'_Iéna_ et la
-_Liberté_...
-
-Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond déjà, du plein
-milieu de la fumée et des flammes:
-
---Oui, cap'taine!...
-
-La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, qui,--pour la
-première fois de sa vie! sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que
-lui-même ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni hésité, et tout de
-suite, et en courant,--obéit.
-
-Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc au plat bord. A bout
-de bras, il brandit quatre cartouches, d'où jaillissent quatre longues
-colonnes de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les servants,
-et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. Quand l'officier arrive
-au canon, la dernière cartouche est à l'eau...
-
---Tiphaigne?
-
---A vos ordres, cap'taine!...
-
-Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,--respectueux,--le
-lieutenant de vaisseau s'arrête, et salue à son tour:--Au bout du bras
-de 464, Tiphaigne, il n'y a plus de main: il y a une chose informe,
-rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.--L'explosion du canon a
-fracassé les cinq doigts du pourvoyeur.--Et c'est avec ce moignon
-sanglant que 464, Tiphaigne, la crapule,--pour obéir!--a empoigné les
-cartouches incandescentes.
-
-
- * * * * *
-
-
- LA BALEINIÈRE DEUX
-
-
- _au colonel L. Jouinot-Gambetta._
-
-
---Armez la baleinière deux!
-
-Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu,
-et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette:
-
---A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux
-embarquent!...
-
-Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de
-retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend
-au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze
-mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer.
-
---Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!...
-
-
-304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,--patron de
-la baleinière deux,--est tout juste en train de parachever l'astiquage
-du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans
-l'embarcation,--à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à
-un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,--il
-frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix.
-
-Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa
-pipe de l'autre:
-
---Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et
-par le temps d'aujourd'hui?
-
-Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que
-frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte
-marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre.
-Et le _Ça-Ira_, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein
-océan.
-
-A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une
-formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des
-embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et
-ses hauts minarets à clochetons...
-
---C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer _ma_ baleinière dans c'te
-barre-là?... Bon sang! misère!...
-
-Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins
-l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant
-l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,--356,
-Korcuff,--étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long
-du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient:
-«Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière
-deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement
-des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.--Tout de suite, une
-lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt
-qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse:
-
---Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc!
-
---Y a du bon!--affirme Korcuff.
-
-Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers
-dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.--Du bord,
-un ordre arrive entre deux rafales:
-
---Mâtez!...
-
---Et allez donc!--grogne 304, Le Kerrec.--A la voile, avec des risées
-comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon
-ciré, bon sang?...
-
-Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui
-saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution.
-
-La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée
-arrière. Un officier en civil,--un gamin sans moustache, joli et fin,
-très élégant,--s'avance sur la plate-forme.
-
---Tiens!--fait 304, Le Kerrec,--m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate
-plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois,
-bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange!
-
-Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord,
-c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait
-ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où
-on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et,
-tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,---ça flatte!
-
-Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse:
-
---Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive
-donc! foutre!
-
-304, Le Kerrec, sourit de plus belle.--Hein? il jure comme il faut, cet
-enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir!
-
---Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec?
-
-Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la
-coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier--tombe à pieds joints
-dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande:
-«Pousse!»--dans la même seconde.
-
---C'est jeune, mais c'est marin!--mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif.
-
---Hisse la misaine!--ordonne l'enseigne.
-
-La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement
-d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche.
-
---File l'écoute!
-
-Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304,
-Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle
-délicatement à son devoir:
-
---Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle?
-
-L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que
-mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage.
-
-
-A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret:
-
---Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond...
-
-Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de
-l'homme:.
-
---As pas peur, mon vieux 304!...
-
-Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne
-debout. Car l'instant dangereux approche.
-
-La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement
-de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave.
-Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus
-loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en
-ballon, s'y précipite comme dans un gouffre.
-
---Attention, mes gars!
-
-Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un
-fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le
-trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre
-est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque.
-
-
---Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...
-
-L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur
-la troisième marche. Il se retourne:.
-
---Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien
-entendu, vous...
-
-Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu
-risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le
-connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville...
-Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...
-
-Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand,
-du haut de l'escalier, une voix l'appelle:
-
---Jean!... enfin!... c'est vous!...
-
-Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde...
-L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux,
-le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses.
-L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et
-disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras...
-
---Et surtout, le lui fais pas dans le dos!--commente 356, Korcuff,
-bienveillant, mais gouailleur.
-
-Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la
-saine discipline.
-
---Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis
-déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!
-
---On démâte?
-
---Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es
-patron, à cette heure? ou moi?...
-
-Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304,
-Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356,
-Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que
-brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?
-
-Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné
-d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne
-retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On
-sait gouverner, peut-être!...
-
-D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur
-le feu:
-
---Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que
-t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas?
-
---La chique!--lance 304, agacé.
-
-Et, résolument:
-
---Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse
-la grand'voile, aussi!
-
-La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un
-goéland.
-
-Attention! voici la barre!...
-
-304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente
-mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement.
-On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande.
-Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de
-soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis...
-
-Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne
-ferait pas mal dans le paysage...
-
---Veille au grain!--a murmuré 356, Korcuff, inquiet.
-
-C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La
-baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le
-redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a
-déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux
-fargues l'embarcation écrasée...
-
---Bon sang de bon sang de bon sang!...
-
-Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit
-plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse
-irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la
-baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde
-lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis
-sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le
-quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des
-mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et
-304, Le Kerrec, le bras droit cassé.
-
---Manque tout de même personne! Y a du bon!--observe philosophiquement
-l'un des naufragés.
-
-Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:
-
---Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape!
-J'aimerais mieux tous être crevés!...
-
-Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement.
-
---Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!...
-Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc!
-
-C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son
-équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent
-le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras
-cassé:
-
---Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va
-la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!
-
-Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main.
-Tous ensemble,--oh! hisse!--ils soulèvent l'épave. Elle retombe.
-Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,--hisse, hisse
-donc!--Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils
-retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein
-d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.--Allons, du
-nerf! de l'huile de bras!
-
---Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?
-
---Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout
-sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous
-en abord.
-
---Cinq, six, sept...
-
---Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec
-ton pied «forcé»?
-
---Te frappe pas à cause de mon pied!
-
---Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...
-
-Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef
-à l'assaut de la barre,--à l'aviron cette fois...
-
-
-Au flanc du _Ça-Ira_, la baleinière deux accoste. De si loin, les
-timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la
-barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée,
-considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots
-ruisselants et à bout de forces...
-
---Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!
-
-Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque
-difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute
-en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un
-gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche:
-
---Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où?
-comment?
-
-Mais Le Kerrec,--304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la
-baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!--hausse
-dédaigneusement les épaules:
-
---C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre
-compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous
-dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1].
-
-[1] Seuls parmi ces _Dix-Sept Histoires de Marins_, les trois contes
-ci-dessus:--_108, le Duc, ambassadeur,_--_la crapule,_--_la baleinière
-deux,_--ne sont pas rigoureusement inédits. Sous des titres un peu
-différents: _108, le Duc, matelot,_--_464, Tiphaigne, matelot,_--_304,
-le Kerrec, matelot,_--ils ont fait partie d'un recueil d'amateurs, paru
-chez Dorbon aîné, en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500
-exemplaires tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais
-réédité.--C. F.
-
-
- * * * * *
-
-
-
- CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE
-
-
-
- * * * * *
-
-
- LA ROYALE CHARITÉ
-
-
- _pour une petite stèle turque,_
- _verte, à l'épitaphe d'or,_
- _et pour la pensée gardienne..._
-
-
-Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.--Il y a longtemps: beaucoup
-d'années.--Celui qui me la fit, je ne le nommerai pas. Il était
-illustre déjà, quand il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers
-de l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est donc pas
-de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. Mais, s'il daigne lire
-ces lignes, il se reconnaîtra. Et puisse l'hommage très humble de ma
-reconnaissance lui être doux, venant après mille et dix mille injures
-abjectes qui lui furent naguère prodiguées, lors qu'il osa noblement
-défendre, avec tout son courage et tout son génie, une bonne et belle
-cause que la plèbe ignorante avait décrétée mauvaise, et que les dieux
-injustes ont d'ailleurs condamnée.
-
-Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, beaucoup d'années.
-En ce temps-là, lui, marin, servait encore sur les flottes de France.
-Moi, mes cheveux étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus un seul
-qui ne soit maintenant couleur de neige.--Lui commandait, sur des eaux
-très lointaines, un petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche
-a brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. Moi, marin
-comme lui, j'étais enseigne, frais promu, à bord de ce petit vaisseau;
-et j'y jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable
-artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... L'un des quatre
-ne m'en fit pas moins, certain jour, une assez sanglante plaisanterie,
-grâce à cette bonne poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à
-nous méfier... Il y a si longtemps!--Mais ce n'est pas de poudre qu'il
-s'agit.
-
-Un soir donc,--un soir d'avril, un joli soir de printemps, que les
-fleurs nouvelles devaient embaumer délicieusement, à terre, mais
-que la brise de sud-ouest changeait pour nous en un vilain soir de
-bourrasques et de grains,--notre bateau faisait pour rentrer dans son
-port d'habitude, après neuf longues semaines d'une de ces navigations
-dites «télégraphiques», dont les bâtiments de guerre sont plus
-coutumiers qu'ils ne voudraient:--On part tout d'un coup, vite, vite,
-sur un ordre mystérieux, reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par
-exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre chose: de l'est, ou
-du sud; puis du S. 65° E, ou du N. 88° E; puis on mouille au large
-d'une côte déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, sans
-prendre langue;--tout ça, sur de nouveaux ordres, mystérieux de plus
-en plus, qui vous tombent du ciel au fur et à mesure, par T. S. F.
-toujours, drus comme grêle;--et finalement on revient,--sans avoir rien
-fait, sans avoir rien vu, sans savoir pourquoi on est revenu, sans
-savoir pourquoi on était parti.--Voilà ce que c'est qu'une navigation
-télégraphique.
-
-Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche et mer houleuse,
-pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf semaines d'une
-promenade de cette espèce-là. Bien entendu, nous étions partis,
-soixante-trois jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre
-déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer à quiconque le
-moindre _p. p. c_. En outre, la côte déserte qui nous avait abrités
-était une côte sérieusement déserte, hors toutes routes postales; en
-sorte que, soixante-trois jours durant, personne au monde n'avait
-pu recevoir de nous la moindre nouvelle,--pas un mot, rien, ce qui
-s'appelle rien!--ni seulement deviner ou soupçonner quoi que ce
-fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; mais on ne
-savait que ça... Étions-nous arrivés quelque part? où? quand? et
-quand reviendrions-nous? voire, reviendrions-nous jamais ... autant
-d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, mes amis à moi, par
-exemple ... mes amies aussi ... avaient fort bien pu croire, tous et
-toutes,--mon Dieu! non sans quelque apparence de raison!--que je les
-oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! mettez-vous à leur place! qui
-donc, sauf un marin, ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en
-écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en va sans savoir où
-il va? un voyageur, neuf semaines durant, claquemuré dans un pays sans
-boîte à lettres?--A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies sont des
-lanternes! elle est à dormir debout votre histoire de brigands!
-
-Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans ce goût qui allaient
-nous accueillir au débarqué... En d'autres temps, je m'en serais
-soucié comme un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... que
-voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... Même, à la seule
-pensée qu'une certaine bouche, que je savais trop bien, me dirait
-peut-être ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait,
-sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout de ses belles lèvres
-adorablement ciselées ... ouf! je tremblais comme feuille en automne!...
-
-Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de quoi se casser la
-tête contre les épontilles!... Cette bouche, la plus fière, la plus
-noble que j'eusse connue ... que j'aie connue de toute ma vie!... cette
-bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux--et bientôt pour
-mon cœur--toute la grâce et toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir
-au monde d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du premier
-moment, j'avais aimée d'un si grand amour que je n'osais même pas
-imaginer son baiser ... cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant
-notre absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très tendrement:
-«Je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!» Nulle promesse plus
-claire, n'est-ce-pas? Mais le départ était venu, et la promesse n'avait
-pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas dit: «Je vous
-aime...»--parce que trois jours, c'est trop peu, pour qu'une femme,
-même amoureuse, puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a depuis là
-jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» jusqu'à: «J'aime!...» Neuf
-semaines, par contre, c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop,
-d'après l'arithmétique officielle de l'amour!--Neuf fois!... j'avais
-donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... manqué mon heure ...
-l'heure unique, si fiévreusement attendue, espérée, respirée, l'heure
-où j'eusse entendu la bouche consentante me dire enfin: «Oui...» plus
-tendrement que naguère elle ne m'avait dit: «Non...». Cette heure-là,
-mon heure éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en sautaient
-hors des yeux, chaudes comme braise, amères comme fiel... Oui! j'en
-vins à pleurer bel et bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les
-timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du charnier, persuadés
-«qu'une saleté d'escarbille s'avait comme ça foutue dans l'œil au
-lieutenant, et que ça devait tout de suite _s'extracter_...» Ainsi fut
-sauvée ma face.....
-
-Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! Je ne désespérais
-pas, non! Nous revenions, maintenant, enfin! une heure nouvelle
-allait donc sonner, l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette
-heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas m'échapper, comme
-l'autre, j'en jurais ma vie! Non, non, non! rien n'était perdu! il ne
-s'agissait que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais
-cette sensation superstitieuse que les neuf semaines déjà révolues
-ne comptaient pour rien, tant qu'elles n'étaient que neuf ... et
-qu'elles compteraient pour tout, au contraire,--pour l'éternité, pour
-la géhenne,--si elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait
-d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la traversée, aux quatre
-jours ultimes, précédant l'arrivée au port, précédant le revoir...
-
-Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi et un mercredi. Nous
-faisions route pour atterrir le jeudi matin. Et cela tombait vraiment à
-souhait: car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle que je
-cherchais, et la trouver seule...
-
-Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, pour achever notre
-voyage. La mer roulait de grosses lames cylindriques, vertes, frangées,
-d'écume grise, et le vent soufflait grand frais. Notre coquille de
-noix fatiguait, et craquait, et geignait de tous ses membres, à chaque
-coup de tangage. Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher
-aux rambardes pour n'être point enlevé par les vagues. Quand vint le
-troisième jour, le mardi, nous commencions d'être tous terriblement
-las; et lui, notre chef, le commandant du navire, plus que nous tous:
-il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit heures d'affilée.
-Le soir, la bourrasque n'avait pas molli. Le commandant ne se coucha
-encore pas. Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes et
-suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de mieux qu'un morceau de
-pain dur, arrosé d'eau de mer.
-
-Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart à huit heures du
-matin; et je vis tout de suite que le commandant était, lui, à bout de
-forces, ou presque...
-
-Deux cents milles nous restaient à franchir: vingt heures à dix nœuds.
-La mer était toujours très grosse. Le commandant n'en avait donc pas
-fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas dormir avant le
-lendemain, jeudi. Il profita pourtant d'une embellie, vers le milieu
-du jour, et s'assoupit, debout, accoté contre la rambarde, les reins
-retenus par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient
-sans trêve au visage. Sur les deux heures, la brise força d'ailleurs;
-et quand vint le crépuscule, le ciel échevelé me fit songer à deux
-chignons de femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés,
-l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, mais ça promettait une
-nuit affreuse.
-
-Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait l'horizon, dentelé
-comme une scie par les vagues lointaines, nous passions, dansant de
-plus belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle avancée
-du continent. Cette île, qui fut volcan dans sa jeunesse d'île, imite
-assez bien la forme d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est
-une façon de détroit, minuscule, accessible tout de même aux petits
-navires. Et, ce détroit franchi, les petits navires trouvent, au
-centre de l'anneau jadis cratère, aujourd'hui lac, un abri, une rade
-véritable, la plus sûre et la plus paisible que je sache...
-
-Nous passions donc par le travers de cette rade-là, tanguant, roulant
-toujours. Et lui, notre chef, le commandant, pâle comme cadavre, et
-désespérément roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne pas tomber
-à plat pont d'épuisement, regardait vers l'îlot, sans voir...
-
-Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et ses yeux
-brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,--n'ayant pas encore deviné, mais
-inquiet déjà, vaguement...
-
-Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... l'instant d'après, il
-commanda:
-
---A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... dressez maintenant!...
-et gouvernez comme ça ... sur l'entrée de la passe ... entre les deux
-pointes, oui!...
-
-Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque
-aux reins. Lui s'était retourné vers moi:
-
---Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc
-l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans,
-y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri...
-Demain, il fera jour...
-
-Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva,
-pour soi, bouche fermée:
-
---Je suis crevé! il faut que je dorme!
-
-Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà
-moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe
-semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant,
-des gifles furieuses de la mer...
-
-J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres
-encore, et nous aurions franchi la passe...
-
-Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,--pleurer
-encore!--de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez:
-la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze
-heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce
-ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais!
-j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux
-belles lèvres, la bouche aimée...
-
-Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ...
-c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ...
-avec moins d'embruns floconneux à la crête...
-
-Tout à coup, la voix bien connue m'appela:
-
---Fargone!
-
-Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma bouche et mes sourcils:
-
---Commandant?
-
-Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je me tins très bien,
-et que mon visage demeura tout à fait impassible. Lui me regardait
-néanmoins avec des yeux singuliers.
-
-A la fin:
-
---Allez vous-en!--fit-il, bourru:--avec votre air ahuri, vous m'ôtez de
-la tête ce que je voulais vous dire...
-
-Je m'inclinai, muet. Lui soupira,--d'un grand soupir d'homme très, très
-las:
-
---Bah!
-
-Et brusquement, il commanda:
-
---A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! Fargone, faites
-rompre l'équipage des postes de mouillage!
-
-Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais répéter l'ordre:
-
---Eh bien! quoi?--dit-il.--C'est pour aujourd'hui ou pour demain?
-
-Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de joie ruisselait dans
-toutes mes veines et dans toutes mes artères.
-
-Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand le tangage et le
-roulis eurent recommencé de nous secouer, à peu près comme les
-cuisinières secouent la salade dans le panier de fils de fer, je ne
-retins pas cette question-ci, qui monta malgré moi de mon cœur à ma
-bouche:
-
---Commandant ... alors?... vous ne voulez plus passer la nuit au
-mouillage?... vous ne voulez plus retarder notre arrivée là-bas?...
-
-Il haussa lentement ses épaules, lourdes de fatigue amoncelée:
-
---Non,--dit-il...
-
-Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la tête:
-
---Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux plus, parce que, tout à
-l'heure ... pendant que je voulais ... vous avez eu trop de chagrin!...
-trop! je vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi aussi,
-jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... j'ai eu du chagrin comme
-vous...
-
-Il regarda vers la terre:
-
---Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de moi...
-
-Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu son regard clair:
-
---Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop vite qu'un vieil
-homme vous a sacrifié aujourd'hui son dernier, son suprême plaisir de
-vieil homme: dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est las...
-
-
-
-Je n'ai pas oublié.
-
-Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il m'a faite, lui, je
-désire vivre assez pour la rendre au premier jeune amant fiévreux et
-douloureux que je rencontrerai...
-
-
- * * * * *
-
-
- L'AMOUREUSE TRANSIE
-
-
- _à J. Paul-Boncour._
-
-
- Ceci est une histoire vraie.
- D'ailleurs,--qui l'inventerait?
-
-
-En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois aux Antilles, dont
-cinq ou six semaines à Fort-de-France en Martinique. Mon dégoût des
-Yankees m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.
-
-C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais
-tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays
-était beau,--un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;--que les
-mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés.
-(New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est
-leur paradis retrouvé.)
-
-Je m'ennuyais cependant,--parce que les cocktails et les mulâtresses
-sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse
-et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions
-alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un
-soupçon de fraîcheur au bord de la mer,--le mois de mars martiniquais
-vaut le mois d'août parisien,--je vis avec soulagement entrer en rade
-un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares
-carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le
-_Duguay-Trouin_, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de
-marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était
-envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à
-boutons d'or.
-
-Assis à une terrasse de café, je regardais défiler toute cette
-jeunesse, quand un gamin de vingt ans, joli comme un cœur, s'approcha
-de ma table et me demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où
-l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai à s'asseoir,
-lui offrant d'abord un egg-nog, boisson jeune, et lui promettant de
-le débaucher ensuite, s'il y tenait. En même temps, je lui tendais
-ma carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, d'un
-pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, d'un geste qui sentait
-de loin son gentilhomme, et se présenta à son tour: il s'appelait le
-comte de Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins communs.
-Du coup nous ne pouvions pas ne pas dîner ensemble. Il n'avait jamais
-mangé de curry, le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. Mon
-Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux petites bouteilles de
-Pommery nature. Il était un peu gris quand vint l'heure que choisissent
-les mulâtresses pour promener leurs yeux de satin noir sur la Savane.
-Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.
-
-Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,--le regardaient,
-plutôt: il était à croquer.--Mais ce bébé, à l'instant d'aborder une
-femme, devenait aussi chastement timide qu'il avait été le contraire en
-m'abordant, moi. Après trois bons quarts d'heure, et malgré plusieurs
-douzaines d'œillades, nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et je
-voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient au secours.
-
---Parbleu!--lui dis-je, le prenant en pitié,--je devine: vous ne voulez
-pas d'une fille de trottoir. Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont
-autrement qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent
-pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! Puisque c'est votre
-goût, allons aimer à domicile!...
-
-Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez qu'à Fort-de-France,
-toutes les jeunes mulâtresses sont de petites filles très sages,
-lesquelles sans doute dorment avec qui leur plaît,--au pluriel,--mais
-n'en habitent pas moins, dignement, sous le toit familial. Rien n'est
-d'ailleurs mieux accepté, ni plus correct, que d'aller sur le tard
-quérir chez père et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner
-pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous risquez toujours
-de tomber mal à propos, et d'être reçu à la fraîche. Mais c'est le cas
-très rare.
-
-J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les réverbères éclairaient
-romantiquement les maisonnettes créoles et leurs jardins grands comme
-la main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait d'une lente
-caresse, je fis ma conférence, exposant en trois points comment
-n'importe laquelle de ces maisonnettes-là nous devait être, plus que
-probablement, hospitalière, et comment il importait sans davantage d'en
-choisir une dont la plus aimable habitante fût potelée à souhait...
-
-Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une petite fille vraiment
-faite exprès, des cheveux aux ongles de pieds, pour un débutant;--une
-merveille!... un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question de
-goût!--laquelle merveille s'était trouvée sur mon chemin, le jour
-même de mon arrivée. Je lui avais demandé un rendez-vous, et pris une
-caresse. J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je me rappelais le
-piment sucré de la caresse.
-
-J'avais noté le nom, la naissance ... _alias_, la rue, le numéro.
-Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et Mayotte,--elle s'appelait
-Mayotte,--je pensais vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé
-plus gentil couple.
-
-Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite bien loin à
-Fort-de-France, et pour cause. Je trouvai sans peine la maison. La
-porte en était ouverte, comme par une aimable attention du hasard.
-Nous entrâmes sans frapper, naturellement. Le petit perron conduisait
-droit dans la salle basse,--pièce à tout faire, salon, salle à
-manger, etc.--Je tirai ma montre de mon gousset: il était onze heures
-tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu des veillées sous la
-lampe,--des belles longues veillées où se débitent les formidables
-histoires de sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc
-croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber au sein de toute la
-famille. Or, par une exception singulière, la salle basse était vide.
-Vide depuis peu de temps sans doute: la lampe éclairait à pleine
-mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant d'avant, poisseuses et
-parfumées encore, faisaient le rond sur la grande table.
-
---Ils sont allés se coucher,--dit Fleurac.
-
---C'est à voir,--répliquai-je.--Entrons plus avant.
-
-Tous les logis créoles sont disposés comme je vais vous dire: à la
-salle basse succède une chambre à coucher; d'autres chambres sont à
-l'étage supérieur; mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée,
-plus élégante et surtout plus proche de la rue, est attribuée, par
-raison d'utilité publique, à la plus avenante des jeunes filles de la
-maison.
-
-Je poussai la porte de cette chambre. Quatre bougies allumées y
-faisaient grande lumière. Je ne pris pas le temps d'admirer cet
-éclairage inusité, parce que je vis d'abord le lit, et la petite
-Mayotte couchée dans le lit.
-
-Chut!--dis-je:--elle dort.
-
-Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des pieds.
-
-Elle était adorable, la petite Mayotte endormie: couchée sur le dos,
-les mains sagement jointes, les paupières tout à fait closes et le
-plus angélique sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ...
-plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse, sous l'écheveau
-de soie blonde qui lui servait de cheveux... (Il y a des mulâtresses
-dorées comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre qu'à la racine
-brune de leurs ongles, et au blanc bleuté de leurs yeux.)
-
---Mon petit,--dis-je à l'aspirant,--il n'y a pas deux choses à faire:
-ôtez-moi ce dolman, ce pantalon et le reste ... et fourrez-vous dans
-les draps!... Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un sommeil
-semblable! Hardi! Je vous parie cent louis contre un sou qu'avant
-d'ouvrir les yeux, elle vous donnera la bouche!
-
---Mais ... si les parents surviennent?
-
---Je m'en charge: je les flanquerai à la porte. Allons, allons!
-
-Il se déshabilla.--Qu'auriez-vous fait à sa place?--Ce fut moi qui
-soulevai la couverture, doucement, tout doucement... Il se glissa
-dessous, saisit l'enfant...
-
---Haaaaah!...
-
-Le cri jaillit de sa bouche à lui,--pas de sa bouche à elle.--J'ai
-encore, gravé sur mes deux tympans, ce cri...--un hurlement...
-
-Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les dents claquantes, le
-comte de Fleurac, son dolman d'une main, son pantalon de l'autre, passa
-la porte et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie.
-
-Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la dormeuse. Le cri ne
-l'avait pas éveillée.--Pas éveillée?
-
-Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me fallut toute ma force
-nerveuse pour dompter mon épouvante:--le front était de marbre;--la
-dormeuse était morte.--Morte;--enlevée en deux jours, sans doute, par
-une des maladies foudroyantes du pays. Les quatre bougies étaient des
-cierges. Et je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix
-de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans une assiette d'eau bénite.
-
-
- * * * * *
-
-
- HISTOIRE DE MANNEQUIN
-
-
- _pour Valentine et pour Jacques Arnavon._
-
-
-Ce fut l'arrivée du vaguemestre qui délia les langues. Le déjeuner
-avait été morne. Quand le roulis est assez fort pour culbuter verres
-et bouteilles, en dépit de tous les piquets et de tous les violons les
-plus ingénieux, on n'est guère en humeur de bavarder: chacun s'efforce
-de maintenir sa part de vaisselle en équilibre et se tait. On se
-taisait ainsi, à bord du _Ça-Ira_, en rade de Mogador, depuis sept
-jours: car il y avait sept jours tout juste que le contre-torpilleur de
-semaine avait apporté le dernier courrier;--dernier courrier, dernière
-occasion de rompre le silence, en échangeant les journaux reçus, voire
-les lettres...
-
-Or, le vaguemestre, tout à coup, fit son entrée. Il portait à bout
-de bras le sac de toile bise scellé aux armes de la République, et
-le posa, non sans respect, sur la table du carré. Tout le monde,
-instantanément, fut debout. Le petit Verle, l'enseigne, qui a laissé en
-France une jolie femme, épousée trois semaines avant le départ,--c'est
-jeune, ça ne sait pas!--tendit le premier son canif pour couper le lien
-du sceau. Et Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, qui se repose
-des bombardements en traduisant Confucius, renversa le sac et fit le
-triage. Après quoi, chacun éventra son lot d'enveloppes et se mit à
-l'écart pour lire,--comme les bêtes fauves en cage font pour manger,
-quand elles ont très faim, et que le gardien vient de jeter la viande...
-
-Toutefois, les premières pages avalées, les lecteurs s'ébrouèrent.
-Barclay, l'officier torpilleur, qui s'intéresse aux choses de l'Islam
-et fait des platitudes aux drogmans de légation pour être initié par
-eux aux mystères du Moghreb, brandit soudain un papier suggestif:
-
---Hé là! tendez l'oreille, tas d'ignobles giaours!... Vous savez
-qu'après le pillage de Mékinez, les tribus rebelles ont razzié toute
-la juiverie des environs, et vendu les femelles d'Israël au marché de
-Larache?...
-
---Parbleu! Il n'y a que la garnison espagnole de l'endroit pour ignorer
-encore ce détail!... Pas de leur faute, d'ailleurs, aux Espagnols: ils
-posaient, justement ce jour-là, en corps, à cheval et sabre au clair,
-devant un cinématographe!...
-
---C'était leur droit. Mais parlons du marché de Larache. Savez-vous à
-quel prix on les a vendues, les femmes juives de Mékinez?
-
---Dites?
-
---A neuf francs la douzaine!
-
-Les hommes qui écoutaient n'étaient pas très faciles à étonner, parce
-que chacun d'eux, mainte fois, avait déjà rencontré, à force d'errer çà
-et là sur la terre ronde, des choses qu'on nommerait étonnantes entre
-la Madeleine et l'Opéra. Ils hochèrent pourtant la tête, admiratifs:
-
---Neuf francs la douzaine,--observa même quelqu'un,--ce n'est pas
-surfait! Les cours étaient bas.
-
---Les vendeurs ont dû boire un bouillon!--trancha le grand Rodier, qui
-joue quelquefois sa solde à la Bourse.
-
---Bah!--conclut Barclay.--Ils avaient raison, les gens de Larache: une
-femme, cela ne vaut pas plus de quinze sous ... en aucun pays!...
-
-Le petit Verle, qui lisait une lettre parfumée, haussa les épaules.
-Personne d'ailleurs ne protesta.
-
-Mais, au bout d'une minute, Rodier, fatigué de silence, bâilla:
-
---C'est égal!--reprit-il:--quinze sous!... Je regrette de n'avoir pas
-été à Larache; j'aurais fait monter les prix!
-
---Pourquoi?--fit Barclay:--puisqu'on vous dit que ça ne vaut pas
-plus!...
-
---C'est selon... Sur un croiseur en campagne, on pourrait tout de
-même surenchérir... Et puis, fichez-moi donc la paix, mon vieux! avec
-ça que vous ne les dépassez pas largement, vos quinze sous, quand
-le cœur vous en dit! avec ça que tous, tant que nous sommes, nous
-n'avons pas fait maintes fois les plus rondes boulettes en l'honneur
-des plus minces rouchies! Tenez, voici L'Estagne qui descend du quart:
-demandez-lui donc ce que lui coûtait, l'hiver dernier, son petit
-chameau toulonnais!...
-
-L'Estagne, qui est deux fois marquis et douze fois millionnaire, et
-qui pourrait à son gré chasser à courre dans ses forêts de la Meuse,
-ou croiser sur son yacht de Corfou à Ceylan, ou ne rien faire dans son
-hôtel de la rue de Varennes,--s'il ne préférait, sans rime ni raison,
-servir obscurément la République à bord d'un vaisseau de guerre dont
-trente-sept millions de Français ne savent pas le nom,--L'Estagne
-sourit:
-
---Mon petit chameau ne me coûtait pas grand'chose!... pas assez,
-même!... je l'aurais probablement mieux apprécié, s'il s'était fait
-mieux payer!... En tout, il n'y a que l'effort et la difficulté qui
-comptent... Et même ici, sur ce _Ça-Ira_ folâtre à l'instar d'un
-couvent de trappistes, je n'achèterais fichtre pas de femmes à quinze
-sous! Je donnerais plutôt les quinze sous pour ne pas acheter les
-femmes!... comme j'ai fait d'ailleurs jadis, et plus d'une fois...
-
---Racontez, mon vieux?... Ça empêchera cette petite brute de Verle de
-relire pour la cinquième fois sa lettre qui empeste le jicky...
-
---Je veux bien... Écoutez, ceux qui n'ont rien de mieux à faire!...
-L'an passé, j'étais secrétaire de la commission supérieure des
-tourelles électriques, à Paris. Un soir de juin, je venais de quitter
-le ministère. Il faisait beau. Je remontais à pied la rue Royale,
-quand, devant la porte du couturier Weill, une femme qui sortait tête
-baissée me heurta. Je m'arrêtai pour m'excuser, et je vis, fort étonné,
-que la malheureuse sanglotait de toutes ses forces. C'était une jolie
-fille de vingt ans à peu près, très mince et très blonde, gentiment
-attifée.
-
-«--Eh bien?--lui dis-je tout de go, sans songer à mal:--qu'est-ce que
-vous avez, ma pauvre petite?
-
-«Elle me reçut assez fraîchement:
-
-«--Quoi? votre «pauvre petite?...» Je ne vous connais pas, moi!
-Mêlez-vous donc de vos affaires!... Ça me regarde, ce que j'ai!... et
-pas vous, hein!...
-
-«Je me souvins alors que j'étais en face d'une bestiole de race
-infiniment ombrageuse; et je me hâtai de corriger ma gaffe:
-
-«--Veuillez m'excuser, mademoiselle ... je vous demande infiniment
-pardon!... Mais c'est tellement extraordinaire de voir pleurer d'aussi
-jolis yeux ... on a tout de suite envie de les essuyer...
-
-«Elle haussa les épaules, amadouée tant bien que mal. Et, de fil en
-aiguille, je sus vite son cas, banal à souhait, d'ailleurs: elle
-était mannequin chez Weill; et, le Grand Prix couru, Weill venait
-naturellement de sabrer son personnel; elle se trouvait donc sur le
-pavé; et il s'en fallait exactement de dix-neuf sous pour qu'en poche
-elle en eût vingt.
-
-«--Si bien--conclut-elle--que, ce soir, je vais dîner comme du temps
-que j'étais arpette: avec les chevaux de bois!...
-
-«A raconter ses malheurs, elle s'était consolée aux trois quarts. Elle
-riait maintenant, avec sa belle insouciance de moineau franc.
-
-«Je risquai une invite:
-
-«Voyons!... au lieu de dîner avec les chevaux de bois ... si vous
-dîniez avec moi?... en camarades s'entend!...
-
-«Elle se cabra, hérissée derechef:
-
-«--Ah bien! non, par exemple! Je les connais, les dîners «en
-camarades!...» Vous ne m'avez pas regardée, mon vieux! Je ne marche
-pas! j'ai les pieds en malines!...
-
-«Mais j'arborai mon sérieux le plus froid:
-
-«--Vous non plus, vous ne m'avez pas regardé!... J'ai autant envie
-de faire des bêtises que de me jeter à la Seine!... Je vous invite à
-dîner, parce que je suis seul, que je m'ennuie, et que ça m'a fait
-de la peine, tout à l'heure, de vous voir pleurer. Mais «dîner», ça
-veut dire «dîner», et rien d'autre! Naturellement, si ça vous chante,
-je vous emmènerai pour finir la soirée au Bois, ou au théâtre, ou
-n'importe où ... mais à minuit tapant, je vous reconduirai chez vous,
-et je vous quitterai devant la porte!... Vous avez compris cette fois?
-Est-ce oui, est-ce non?
-
-«Interloquée, elle murmura: «C'est oui...» et prit mon bras, tout d'un
-coup silencieuse.
-
-«Je l'installai, une demi-heure après, dans un cabinet de la place
-Gaillon. Le maître d'hôtel et le sommelier l'intimidèrent. Visiblement,
-elle dînait pour la première fois en pareil décor. Mais je pris garde
-à ne point l'effarer par un menu d'apparat. Je commandait des cailles
-et du chambertin, mais ni truffes ni champagne. Peu à peu, elle
-reprit contenance et bientôt bavarda. Elle était naturellement gaie,
-malicieuse et fine. Sa petite âme, un peu embryonnaire, ressemblait aux
-jardinets des villas de Passy ou d'Auteuil: point de grands horizons,
-mais des fleurs et de la verdure. On aurait passé des dimanches
-tolérables dans cette petite âme-là...
-
-«J'abrège. Dessert, café, et la classique anisette. Poudre de riz.
-J'offre une Victoria de cercle, une glace au Pré-Catelan. On préfère
-... devinez quoi? le Châtelet!... dont les affiches annonçaient la
-quatre-vingt-quinzième de je ne sais quelle féerie complètement
-idiote!... Je ne discute pas. J'obéis. Nous partons en hâte soudaine,
-«pour ne pas rater le commencement.» Et je subis sans broncher les
-sept actes et les trente tableaux. Il faisait une température de four,
-et je n'ai jamais tant avalé de poussière, à cause des cavalcades
-qui piaffaient tout le temps sur la scène... Mais jamais non plus je
-n'ai savouré d'aussi frais éclats de rire, ni contemplé des yeux si
-brillants de joie...
-
-«Je continue à abréger. Rideau, sortie, fiacre, retour. Mon mannequin
-habitait, comme juste, à une portée de fusil plus loin que le diable
-vauvert. Trois quarts d'heure durant, nous fûmes serrés l'un contre
-l'autre, au fond de ce fiacre trop étroit, qui nous cahotait.--Je vous
-parle d'avant le déluge: les taxi-autos n'étaient point encore nés...
-
-«La petite ne riait plus, ne parlait plus. Je n'ai pas besoin de vous
-dire que je ne frôlais même pas son genou, ni son coude. A mi-route,
-elle avait glissé dans ma main droite, comme par mégarde, sa main
-gauche. Mais je n'avais pas refermé ma main droite.
-
-«On arriva enfin. J'aidai l'enfant à descendre. La maison n'avait
-pas l'air trop borgne. La porte s'ouvrit au premier coup de timbre,
-correctement.
-
-«Et alors il se passa ceci, que je prévoyais depuis le commencement ...
-et vous aussi... Mon mannequin se tourna vers moi, regarda mes yeux,
-sourit, et au lieu d'articuler: «Adieu...» murmura: «Venez...».
-
-«Moi, nettement, je secouai la tête de droite à gauche:
-
-«--Non!...
-
-«Elle en resta la bouche ouverte.
-
-«--Comment?... vous ... vous ne voulez pas?...
-
-«--Non, mon petit!... je ne veux pas! Ce que je vous ai dit tantôt,
-c'est tout de bon. Nous avons dîné comme c'était convenu: en
-camarades;--en camarades!--pas en fiancés! Donc, n, i, ni, c'est fini.
-Bonsoir!
-
-«Elle n'y croyait pas bien encore. Soudain, une idée baroque lui passa
-par la tête. Bravement, elle fit un pas vers moi:
-
-«--Oh!...--dit-elle:--c'est que vous croyez que je suis ... que je suis
-... toute neuve?... à cause de ce que je vous ai dit d'abord, quand
-vous m'avez abordée?... Mais ce n'est pas vrai!... j'en ai déjà eu, des
-... des petits amis... Allez! n'ayez pas scrupule!...
-
-«Sur mon honneur, elle était rouge comme une cerise!... Je pris sa
-jolie patte qui tremblait, et je la baisai très respectueusement:
-
-«--Si! j'ai scrupule!... et davantage, maintenant que vous avez eu le
-cœur de me dire ça... Tenez, mon petit: prenez cette enveloppe, où j'ai
-mis mon nom et mon adresse... Ce soir, il faut que je rentre chez moi
-... et que je rentre seul.--Mais nous nous reverrons!
-
-«Nous ne nous sommes jamais revus. L'enveloppe, vous devinez, contenait
-un billet bleu, et rien d'autre...
-
-«Eh bien! vous le voyez: cette fois-là, au moins, j'ai donné les quinze
-sous, et j'ai laissé la femme!... Et qui oserait dire que j'ai eu
-tort?...
-
-
- * * * * *
-
-
- NAISSANCE DE VAISSEAU
-
-
- _à Léon Barthou._
-
-
-Dans sa matrice immense:--le chantier de construction, la _cale_,--le
-cuirassé près de naître attend l'heure de la naissance, l'heure du
-lancement. Elle va sonner. Quelques _accores_ à faire sauter, quelques
-coins à _souquer_ d'un dernier coup de masse; puis trois traits de scie
-dans la _savate_; puis, si les trois traits ne suffisent pas, un tour
-du vérin hydraulique, de ce vérin qui est le forceps des accouchements
-de vaisseaux;--et tout sera consommé:--le cuirassé flottera.--La cale
-aura enfanté le navire.
-
-Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est celle des Forges et
-Chantiers de la Méditerranée, à la Seyne, faubourg de Toulon. Ce
-vaisseau qu'on va lancer, c'est le _Paris_, cuirassé de bataille:
-vingt-trois mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six canons, dont
-douze géants de 305 mm., mille hommes d'équipage.--Aujourd'hui donc,
-aujourd'hui samedi 28 septembre 1912, les Forges et Chantiers vont
-mettre bas le _Paris_, leur dernier-né.
-
-La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui s'abaisse en pente
-douce jusqu'à s'enfoncer sous la mer;--un très grand bout d'une route
-très grande: quarante mètres de large, deux cents mètres de long. C'est
-dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin de bois, poli comme un
-miroir.--Et voilà la cale.--Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous
-une nef de cathédrale gothique, plus haute que large, plus longue
-que haute, mais retournée sens dessus dessous. Oui: le toit par
-terre,--c'est la carène arrondie et cintrée,--et le pavé en haut, à
-quelque trente mètres au-dessus du sol,--c'est le pont supérieur du
-navire.--Bref: Notre-Dame; en plus grand; et toute d'acier.
-
-A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent d'une foule
-invraisemblable, extravagante: il y a place, là-dessus, tout
-compris, pour douze cents personnes, bien tassées; et cinq mille
-s'y sont empilées! et il a fallu refuser du monde. Dame! songez
-donc: le lancement du _premier_ cuirassé français qui soit vraiment
-un cuirassé de premier rang, un _superdreadnought!_ Car il n'y a
-pas à dire: «Mon bel ami...» A l'heure qu'il est,--à l'heure de ce
-lancement du _Paris_,--en cette automne de l'an de grâce 1912,--la
-flotte française en compte tout juste autant que la flotte suisse, de
-_superdreadnoughts!..._ et de _dreadnoughts_, d'ailleurs, pas un de
-plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques officielles
-qui prétendent le contraire mentent sans vergogne comme autant
-d'affiches électorales...
-
-Cela vous étonne?--Moi, c'est le contraire qui m'étonnerait.--De 1894 à
-1904 à peu près, un vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon
-sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à bout des plus robustes
-vaisseaux. La marine française était puissante et vivace. Depuis deux
-cent cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la deuxième des
-marines du monde, ne cédant le pas qu'à la seule marine anglaise, et
-parfois la lui disputant. Douze grandes guerres, trois révolutions,
-deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial, Aboukir, Trafalgar,
-rien n'avait eu raison d'elle... Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson
-n'avaient pu, quatre politiciens ignares et trois théoriciens
-songe-creux y réussirent du premier coup, sans bataille et sans péril;
-et dix pauvres petites années, dix années de pleine paix, c'est tout le
-temps qu'il leur fallut... Après ces dix années-là, la marine française
-était morte.
-
-Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée n'est plus qu'un
-souvenir. Elle fut la deuxième des marines du monde, et parfois lutta
-pour le premier rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième,
-après les Anglais, après les Allemands, après les Américains, après les
-Japonais, après les Italiens peut-être, après les Russes bientôt...
-
-N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé français, un vrai
-cuirassé, bon pour les batailles prochaines, flottera...
-
-Donc, ce lancement du _Paris_, du _Paris_ tant et si longtemps
-souhaité, désiré, voulu par tous les marins de France, c'est un
-spectacle unique. Il faut être là. On y est.
-
-Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux. Alentour, les galons
-des uniformes brillent. Et l'on bavarde tant qu'on peut, comme si
-l'heure n'était pas solennelle le moins du monde.
-
-D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les bavards s'occupent
-du _Paris_... Dans un groupe très élégant, un petit officier, frais
-échappé du _Duguay-Trouin_ sans doute, harangue deux fort jolies
-femmes, dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle ... Chose
-... des Variétés... ou d'ailleurs... Et pourquoi ne serait-ce pas
-mademoiselle Chose?... Le petit officier parle haut, et on l'écoute:
-
---Pourquoi ce nom tronqué: le _Paris_? C'est absurde! La _Ville de
-Paris_, voilà le nom qu'il aurait fallu!... La _Ville de Paris_, ça
-nous aurait rappelé des souvenirs...
-
-Mademoiselle Chose est curieuse:
-
---Quels souvenirs, cher monsieur?
-
---Des souvenirs assez glorieux, chère madame!... mais les Français
-oublient facilement... Savez-vous que, jadis, au temps des flottes
-françaises qui gagnaient des batailles, plusieurs vaisseaux de ces
-flottes-là se sont appelés la _Ville de Paris?..._ et jamais aucun de
-_Paris?..._ Non, naturellement, vous ne savez pas. Personne ne sait,
-chez nous. En Angleterre...
-
---Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez votre histoire ...
-votre histoire de Paris?... Vous en mourez d'envie.
-
---Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux, d'histoires, si vous
-y tenez...
-
---Nous y tenons. Dépêchez-vous!
-
---A vos ordres, madame! je me dépêche!... Guerre Indépendance;
-Amérique; bataille des Saintes; comte de Grasse; _Ville de Paris_; huit
-cent quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures de combat; huit cent
-soixante-dix-sept morts et blessés. Histoire terminée.
-
---Qu'est-ce que c'est que ce galimatias?
-
---C'est la première histoire. Je me suis dépêché, pour vous plaire.
-
---Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris.
-
---C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral français comte de
-Grasse perdit contre le grand Rodney la bataille des Saintes, aux
-Antilles. Grasse montait un trois ponts, qui se nommait la _Ville
-de Paris_. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze heures de
-canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs, montant à l'abordage,
-ne trouvèrent sur la _Ville de Paris_ que trois Français encore debout,
-sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les boulets ennemis
-avaient si largement éventré les flancs du vaisseau vaincu que, s'il
-faut en croire le récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat,
-faire passer par la plus grande brèche un carrosse de cour attelé à
-quatre.
-
---C'est assez gentil. Tout de même, votre histoire est une histoire de
-bataille perdue.
-
---Alors! voici une histoire de bataille gagnée. Madame, soixante-douze
-ans cinq mois plus tard, l'empereur Napoléon III, arrière-petit neveu
-du roi Louis XVI,--par les femmes,--déclarait la guerre au tsar
-Nicolas I_er_, à dessein de sauver Constantinople. Un amiral français,
-l'amiral Hamelin, recevait en conséquence l'ordre de détruire ou
-d'embouteiller les escadres russes de la mer Noire, dont la plus forte
-venait d'écraser à Sinope quatre malheureuses frégates turques, grosses
-ensemble comme la moitié d'un seul vaisseau. Hamelin avait son pavillon
-au mât de misaine d'un vieux trois ponts à voiles de cent vingt canons
-qui s'appelait encore la _Ville de Paris_...
-
---S'il était vieux, ce trois ponts, c'était peut-être la même _Ville de
-Paris_ que tout à l'heure?
-
---Diable! non! l'autre _Ville de Paris_ avait honnêtement coulé bas, le
-lendemain de la bataille des Saintes.--Cette nouvelle vieille _Ville
-de Paris_ pénétra donc dans la mer Noire, rejeta les vaisseaux russes
-en déroute jusqu'au fond de Sévastopol, contribua par le feu de ses
-canons à la victoire de l'Alma, et, le 14 octobre 1854 ... (si j'ai
-bonne mémoire?...) prit une part éclatante au bombardement des forts de
-la ville ... bombardement absurde, d'ailleurs, et que l'amiral Hamelin
-avait déconseillé de toutes ses forces au général en chef ... mais ce
-général,--Canrobert, pour ne pas le nommer--était têtu: il bombarda
-tout de même ... et, naturellement, ne sut tirer aucun profit de son
-bombardement...
-
---Et allez donc!
-
---Ce n'est pas de ma faute, c'est la faute à l'Histoire!... En tout
-cas, ce bombardement, qu'il avait si fort désapprouvé, l'amiral Hamelin
-le conduisit le plus brillamment du monde, toujours sur sa _Ville de
-Paris_, qu'il amena au plus épais du feu, sous le canon russe, lequel
-canon tirait juste, je vous prie de le croire! si tant tellement
-juste qu'une bombe tapa droit dans la dunette sur laquelle se tenait
-l'amiral, entouré de ses aides de camp...
-
---Ah! pauvres gens!
-
---Ne les plaignez pas! Je m'y abonnerais, moi, à mourir comme
-ça!... Notez que ceux dont je vous parle n'eurent guère le temps
-de s'apercevoir de rien. Quatre sur cinq tombèrent, culbutés comme
-capucins de cartes. Et l'amiral tout seul s'en tira sans aucune
-égratignure. Bien entendu, la _Ville de Paris_, transformée en
-écumoire, n'en continua pas moins de combattre imperturbablement,
-jusqu'à ce que les canonniers russes eux-mêmes eussent lâché pied, et
-cessé le feu,--ce qui n'arriva qu'à la nuit tombante. Hamelin tira la
-dernière bordée, puis appareilla, pour regagner le mouillage assigné
-à son escadre. Quand il passa le long de l'escadre anglaise, qui
-regagnait son mouillage aussi, les équipages britanniques, grimpés
-dans leurs mâtures, saluèrent l'amiral français d'une tempête de
-hurrahs... Madame, comme bataille gagnée, celle-là vous suffit-elle?
-Et trouvez-vous qu'il y avait là de quoi ressusciter ce vieux nom, la
-_Ville de Paris_, pour en baptiser cette ferraille neuve?
-
---Je ne dis pas non!... Quoique, au fond, l'important, pour la
-ferraille neuve, n'est pas tant de s'appeler Pierre, Paul, ou Jacques,
-mais...
-
---Mais plutôt de gagner des batailles neuves?... Plaise aux dieux!...
-Je suis fichtre de votre avis!...
-
---Eh là!... Ces ouvriers, que font-ils?... vous, qui vous y connaissez
-dites?... qu'est-ce qui se passe?
-
---Il se passe qu'on scie la savate... Attention! c'est le moment...
-
---Chut!...
-
-Sur la foule un silence s'est abattu d'un coup. Il semble que cinq
-mille bâillons aient muselé ensemble les cinq mille bouches...
-
-Soudain, une clameur,--qui s'étrangle dans la même seconde, angoissée:
-
---Le _Paris_, doucement, doucement, vient de s'ébranler sur sa cale.
-
-La masse géante glisse,--vers la mer.--C'est si peu de chose, ce
-glissement presque imperceptible--d'abord,--qu'on y regarde à deux fois
-pour être sûr... Mais le _Paris_ glisse réellement. Le Paris glisse
-déjà plus vite. Convaincue, la foule pousse un grand cri d'allégresse.
-Et puis, la seconde d'après, la foule, rebaillonnée, se tait...
-
-... Parce que le glissement du navire, si lent d'abord,
-s'accélère,--s'accélère étonnamment. Cette cathédrale sens dessus
-dessous, qui tantôt remuait à peine, court à présent,--court vite.
-Déjà, c'est comme un train express,--un train d'un seul wagon, immense.
-Et ce wagon là s'élance, se précipite, tombe littéralement, comme on
-tombe du sommet d'une montagne...
-
-La poupe touche l'eau, la pénètre, la laboure. Deux énormes vagues,
-soulevées, bondissent à tribord et à bâbord. La mer, refoulée par la
-carène, se rebiffe, revient à la charge, inonde les bas côtés de la
-cale. Le cuirassé flotte maintenant, et les câbles disposés pour briser
-son élan formidable éclatent les uns après les autres, avec un fracas
-d'artillerie, auquel répond, grêle, mais perçant, l'applaudissement
-exaspéré de la foule entière. Car ils sont tous debout, hurlant,
-trépignant, battant des mains,--tous: les femmes, prêtes à la crise de
-nerfs; les officiers dorés, qui crèvent leurs gants d'uniforme; les
-vieux amiraux à barbe blanche; et jusqu'aux graves ministres, gens
-blasés, croirait-on, sur toutes choses au monde...
-
-Pas blasés sur cette chose-là.
-
-C'est fini. Le _Paris_ flotte au milieu de la rade. Deux grands
-pavillons tricolores, seuls arborés sur la coque encore nue, claquent à
-la brise d'ouest, orgueilleusement.
-
-
- * * * * *
-
-
- L'EX-VOTO DE L'ACROPOLE
-
-
- _pour M. V. M. T._
-
-
---Si le mauvais vent d'hiver qui souffle sur le Raz n'a pas encore
-balayé ma cervelle des vieilles poussières du temps passé, il y aura
-sept ans à l'automne que j'ai gravi pour la première fois l'escalier
-romain qui mène aux Propylées de l'Acropole athénienne. Sept ans.
-J'étais, en ce temps-là, marin, officier de marine,--officier, oui! Ça
-vous étonne? Je l'étais tout de même.--Pourquoi je ne le suis plus?
-pourquoi je suis devenu ça?... ça que vous voyez? le glaneur de varech
-et d'épaves, le ravageur de cette baie des Trépassés que voilà?...
-C'est mon affaire, ce n'est pas la vôtre... Ho! vous êtes trop curieux.
-Tant pis pour vous!
-
-«Écoutez tout de même! asseyez-vous là, et écoutez.--La baie des
-Trépassés? sûr et certain qu'il s'y passe des choses, les nuits de
-nouvelle lune, quand les cadavres verts entassés dans les trous du
-fond, sous le linceul gluant des algues, s'ennuient d'être immobiles,
-et remuent, et se lèvent, et se hissent, brasse à brasse, jusqu'au
-dessus des vagues,--histoire de jeter un coup d'œil sur les barques que
-le courant drosse à la côte, sur les barques pleines d'hommes vivants,
-qui seront tout à l'heure des hommes morts ... dès que les barques
-auront chaviré... Mais ailleurs aussi il se passe des choses,--pires...
-
-«Il y aura sept ans à l'automne... C'était en ... comptez!... Je
-faisais le quart à bord d'un vieux petit aviso qui s'appelait le
-_Vautour_ et qui servait de yacht à l'ambassadeur de France près la
-Porte Ottomane... J'étais heureux, en ce temps-là ... où je me figurais
-l'être, ce qui est tout un... J'aimais une femme qui m'aimait...
-Et j'étais jeune... A présent, le _Vautour_ est mort: son cadavre
-achève de pourrir au fond d'un arsenal, dans je ne sais quelle
-darse-cercueil... La femme que j'aimais et qui m'aimait est morte aussi
-... allez voir sa tombe dans le cimetière corse de Bocognano ... près
-de l'entrée ... une pierre noire sous un cyprès ... et le nom si doux
-gravé sur la pierre noire: _Claude_ ... allez voir... Moi, je suis plus
-mort que bien des morts cloués dans leurs bières... Encore un peu de
-temps, très peu de temps, et plus personne ne se souviendra....
-
-«Oui, c'était un après-midi d'automne. Il faisait encore chaud, malgré
-le vent qui soufflait à bouche que veux-tu sur Athènes. Des nuages de
-craie volaient, et cela faisait un brouillard qui en valait d'autres.
-Sur l'escalier romain, nous luttions pour conserver l'équilibre. Je
-marchais le premier. Claude marchait derrière moi, ses deux mains
-serrées à ma taille. Et, six marches plus bas, Hartus riait et
-plaisantait, à cause, disait-il, de notre indécence: le vent collait
-nos vêtements à notre peau... Hartus était mon ami et l'ami de Claude.
-Notre ami à tous deux. Ami. Rien d'autre. Et Hartus était un homme
-loyal. Et Claude m'aimait.
-
-«En haut de l'escalier romain, les Propylées, pareilles à des Vierges
-couleur de soleil, groupées au seuil du sanctuaire lumineux, nous
-accueillirent... Aujourd'hui, après sept années,--sept années d'horreur
-et de nuit,--et dans cette brume glauque et glacée du Raz, je n'ai qu'à
-fermer les yeux pour revoir, intacte et solaire, la splendeur de cet
-accueil...
-
-«... Les Propylées ... l'Erechteion plus vieux qu'Homère ... la
-Victoire Sans Ailes ... le Parthénon, dieu... J'ai vu.--Et je vois
-aujourd'hui le varech et les épaves.
-
-«L'Acropole ... vous connaissez le musée qui s'y trouve?... au levant
-de tous les temples?... le petit musée où dorment les meilleurs débris
-qu'on exhuma du sol même de l'Acropole, en fouillant par hasard la
-terre sous le dallage du Parthénon?... Vous savez? Bon!--Sous ce
-dallage, les chercheurs firent la plus mystérieuse des trouvailles:
-vingt-deux statues assez grandes, et presque intactes; toutes statues
-de femmes; toutes d'une terre cuite, peinte et enluminée, aux couleurs
-de la vie; bref, vingt-deux femmes ressuscitées, qui sortaient
-souriantes de leur linceul de terre et de sable!... Or, ces femmes
-n'étaient point des déesses, ni des reines; elles n'étaient pas
-drapées, comme des Héra ou des Athénè; elles n'étaient pas nues comme
-des Aphrodites: elles étaient vêtues,--habillées,--très élégamment,
-à la dernière mode de l'époque, nul doute là-dessus!--et parées, et
-coiffées, et fardées, avec du bleu aux paupières et du rouge à la
-bouche;--sans diadème, toutefois, ni couronne, ni sceptre;--donc, sans
-contredit, de simples mortelles; des femmes, sans plus; comme celle-ci,
-qui m'écoute ... des femmes du monde, quoi!--ou à peu près--bref de
-très jolies dames,--allez-y voir plutôt! les vingt-deux portraits
-font foi, m'est avis?--très jolies, oui! langoureuses, attirantes;
-bonnes pour l'amour, pour celui qu'on reçoit, pour celui qu'on donne;
-maîtresses, amantes;--enfin, tranchons le mot: des Parisiennes ...
-des Parisiennes de l'Athènes primitive... Et ces jolies dames-là,
-vieilles chacune de quelque deux mille cinq cent cinquante ans, avaient
-l'air de vivre encore: leurs bouches éginétiques ricanèrent au nez
-des archéologues effarés... Que faisaient-elles, ces Athéniennes en
-robes de ville, dans le sol sacré de l'Acropole? de quel droit s'y
-trouvaient-elles?... On supposa qu'elles étaient tout de bon des
-portraits, vingt-deux portraits de suppliantes ayant jadis offert à
-la Déesse leur propre ressemblance en retour de grâces accordées,--en
-_ex-voto_, comme on dit chez nous:--toutes, en effet, tendaient en
-avant la main droite, en un geste d'offrande éternelle ... on supposa
-que, jadis, dans ces mains tendues, avaient reposé les colliers, les
-bracelets, les bagues, et l'or, et les mille richesses dont on payait
-la bienveillance de l'Astarté... Ho!... ça vous étonne que moi, le
-ravageur, je sache ces choses?... Je les sais.--Trop curieux, que vous
-êtes!Tant pis pour vous.
-
-«Or, lorsque Claude, et Hartus, et moi-même, pénétrâmes dans le musée
-de l'Acropole, les vingt-deux ex-voto, rangées en cercle dans la salle
-nous regardèrent, d'un regard sournois de leurs yeux vifs ... d'un tel
-regard ... que, tous trois ... nous eûmes peur,--bizarrement...
-
-«Hartus, le premier, surmonta cette peur. Et, s'approchant de la plus
-grande statue, qui le dominait du haut de son socle, il lui rendit
-œillade pour œillade, les yeux levés vers le bizarre visage, moqueur et
-voluptueux... Mais, l'instant d'après, Hartus recula:
-
-«--Elle respire!--dit-il.
-
-«Claude trembla. Je l'entourai d'un bras. Nous avançâmes. C'était vrai:
-la statue respirait. Distinctement, je vis la poitrine aux seins menus
-gonfler l'étoffe ... non: la terre cuite ... du corsage... Oui ...
-je vis cela ... comme je vois aujourd'hui, par les nuits de nouvelle
-lune, les cadavres verts se hisser brasse à brasse jusqu'au dessus des
-vagues, dans cette baie que voilà, la baie des Trépassés. Mais je me
-souviens qu'en ce temps d'autrefois, j'eus beau voir: je ne crus pas.
-Et j'expliquai même: --«Jeu de lumière... Les rayons du soleil qui
-entrent par la fenêtre... C'est évident...
-
-«Mais Hartus m'interrompit:
-
---«Non,--dit-il:--elle est vivante. C'est beaucoup plus évident. La
-déesse, en remerciement de l'offrande que présentait jadis cette main
-ouverte, a donné à la suppliante un souffle d'immortalité... Et, tenez!
-cette preuve: l'offrande n'est plus dans la main droite: la déesse l'a
-prise...
-
-«Il fit un pas vers la statue:
-
---«Qui que tu sois,--dit-il,--toi que l'Astarté exauça jadis, prie
-aujourd'hui pour moi, qui t'implore toi-même!... Voici mon offrande, de
-moi à toi: daigne la recevoir dans ta main tendue et l'élever jusqu'à
-la déesse. Qu'elle m'accorde ce qu'elle t'accorda sans doute jadis:
-l'amour de tous les êtres que mon désir effleurera!
-
-«Et, détachant de son poignet un _tesbi_ turc,--le chapelet musulman,
-à trente-trois gros grains ou à quatre-vingt-dix-neuf petits
-grains,--détachant son tesbi, qui était de nacre, et qu'il avait acheté
-la semaine d'avant au Tcharchi de Stamboul, il le jeta doucement dans
-la main de la statue. Le tesbi de nacre retomba au creux de la paume
-délicate; des grains scintillèrent entre les doigts fins et fardés...
-«Et je me souviens que, moi, je haussai les épaules. Il y a sept ans de
-cela...
-
-«Après, comme le soleil baissait, nous redescendîmes l'escalier romain,
-tous les trois. Je ne sais pourquoi, un silence s'était abattu sur
-nous. Nos bouches étaient comme scellées.
-
-«D'en bas, nous vîmes l'Archer Soleil, aux mortelles flèches, mettre
-son masque rouge, puis plonger du sommet des collines de l'ouest dans
-la mer. Les crêtes attiques, au profil précis, se découpèrent couleur
-de cendre sur un ciel où giclait du sang. Puis la nuit sans crépuscule
-sauta d'Asie en Europe, par dessus la Grèce, tout d'un coup...
-
-«Bien entendu, il ne fit pas noir: il fit bleu,--bleu clair: une nuit
-grecque, c'est lumineux... Ah! non! elle ne ressemblait guère aux nuits
-d'ici, cette nuit dont je vous parle!--Regardez, regardez l'eau verte
-et noire, au pied du Raz!--Là-bas, l'eau était couleur de ciel et le
-ciel couleur de lait... J'ai vu, moi! j'ai vu ... et maintenant...
-
-«Après le dîner,--nous avions dîné tous trois ensemble, mais à
-la muette ... la statue, nul doute, nous avait jeté un sort de
-silence,--je songeai tout à coup que la lune allait être pleine, et
-que, depuis notre arrivée dans Athènes, il était convenu que nous
-verrions un clair de lune sur l'Acropole. Il faut une autorisation
-spéciale, signée de je ne sais qui. Mais les hôtels en ont toujours un
-stock, de ces autorisations spéciales, à la disposition des touristes.
-Je me levai de table pour aller en acheter une au bureau. Claude et
-Hartus restèrent.
-
-«Quand je revins, ils étaient encore assis. Il me sembla que leurs
-chaises n'étaient plus exactement à la même place. Je n'y pris pas
-garde. Pourquoi y aurais-je pris garde?
-
-Nous partîmes tous les trois.
-
-«La lune était déjà haute, et claire ... claire.. Les vieux marbres,
-plus blancs qu'aux rayons du soleil, étincelaient, avec des halos
-lumineux à tous leurs angles... Le théâtre de Dyonisios, au passage,
-nous arrêta... Les stalles antiques, rangées autour de l'hémicycle
-dévasté, semblaient attendre les spectateurs de l'Orestie ou du
-Prométhée... Une représentation spectrale commençait peut-être...
-Peut-être les fantômes, acteurs du temps d'Eschyle, redisaient-ils aux
-spectateurs, revenus pour une soirée du profond Hadès, que la chaleur
-du jour est douce, et qu'Achille mort ne vaut pas un bouvier vivant...
-
-«Un moment nous entrâmes. Claude s'assit dans l'une des stalles. Puis
-Hartus s'assit près d'elle. Moi, je demeurai debout. Au-dessus de nous,
-la masse gigantesque de l'Acropole surplombait. En levant la tête,
-j'apercevais, couronnant la falaise, la colonnade du Parthénon. C'est à
-cet instant que je songeai combien il serait facile, à quelqu'un qui,
-d'en haut, se pencherait un peu, de nous guetter, et de surprendre
-chacun de nos gestes, à travers cette nuit plus transparente que ne
-sont nos jours de Bretagne.--Regardez, regardez l'eau toute noire au
-pied du Raz!--Oui, je songeai ce serait très facile... J'y songeai,
-sans arrière-pensée... Pourquoi aurais-je eu une arrière-pensée?...
-
-«Tout de même, quand je voulus repartir, et marcher vers l'escalier
-romain, et monter vers les temples, Claude dit qu'elle était lasse. Et
-Hartus aussi dit qu'il était las. Ils ne quittèrent point les stalles
-de marbre frais et prétendirent m'y attendre, et se reposer. Moi, je
-continuai, seul.
-
-«Au bas de l'escalier romain, le gardien m'ouvrit la grille; et il
-monta derrière moi, pesamment. C'était un pauvre hère, barbe grise,
-échine courbe. Pris de pitié, je mis une drachme dans son bonnet. Il
-crut que je voulais être seul, pour voler comme d'usage quelque débris
-de chapiteau ou de corniche. Il me salua humblement, sa bouche édentée
-s'efforçant à grimacer un sourire complice; et il redescendit.
-
-«Les Propylées, pareilles à des vierges couleur de lune, groupées au
-seuil du sombre sanctuaire, m'accueillirent... Mais, nocturnes, elles
-semblaient tristes. Et leur marbre neigeux pleurait autour de moi des
-larmes invisibles...
-
-«J'allais ... la Victoire Sans Ailes ... l'Erechteion plus vieux
-qu'Homère ... le Parthénon, dieu...
-
-«Et puis le musée,--le petit musée qui est au levant de tous les
-temples...
-
-«J'entrai dans le musée. J'entrai dans la salle.
-
---D'honneur! je ne songeais à rien, à rien du tout ... j'avais oublié...
-
-«Mais les statues, tout de suite, me regardèrent. Je vis leurs yeux,
-luisants comme phosphore. La plus grande statue ricana. J'entendis le
-ricanement, dans le gosier d'argile creuse. Et je vis, parce qu'un
-rayon de lune entrait derrière moi, et jouait sur la poitrine aux
-seins menus, je vis la poitrine gonfler le corsage, régulièrement.
-Cette fois, à cause de la nuit, je ne haussai pas les épaules. La
-main droite, aux doigts délicats et fardés, portait toujours le
-tesbi d'Hartus ... entre les doigts, des grains de nacre luisaient,
-étrangement...
-
-«Je ne bougeai plus. La peur, lentement, avait pénétré mes veines. Il
-me sembla que les grains du tesbi tintaient par intervalles les uns
-contre les autres,--tintaient comme si la statue, contente du don,
-propice au donateur, eut joué à refermer sa main sur la nacre polie et
-fraîche...
-
-«Alors un grand froid parcourut mon dos. Et, dans le laps d'une très
-courte fraction de seconde, une certitude atroce s'enfonça dans mon
-cerveau: la certitude que l'Astarté avait entendu, approuvé, exaucé la
-prière d'Hartus, la certitude qu'Hartus, dès cet instant même,--puisque
-tintaient les grains de nacre de l'offrande,--obtenait ce qu'il avait
-demandé, l'obtenait facilement, et malgré lui, peut-être: l'amour de
-tous les êtres qu'effleurait son désir...
-
-«Ha!... regardez! regardez les phares qui s'allument le long de la
-côte, sur le Sein, sur la chaussée, sur Ar-Men!... Et regardez!
-regardez, au pied du Raz, la brume qui se lève! la brume, qui tout à
-l'heure étouffera les phares... Ha!... il y aura des naufrages, dans
-cette brume, cette nuit!... Nuit noire, noire, noire...
-
-«Et nuit claire, claire, claire! sur l'Acropole... Près de la
-colonnade, au bord de la falaise, je me penchais, je me penchais...
-Au-dessous de moi, dans le trou sombre de la plaine nocturne, le
-théâtre de Dyonisios luisait comme un demi-disque d'albâtre... Et je
-voyais...
-
-«Je voyais, sur leurs deux stalles, Claude et Hartus assis l'une près
-de l'autre» Et je voyais leurs mains mêlées, et je voyais leurs bouches
-jointes. Et c'était comme un aimant terrible qui attirait mes yeux, qui
-attirait ma tête, mes épaules, tout mon corps ... par-dessus le garde
-fou, vers la plaine nocturne au bas de la falaise, vers l'abîme sombre
-... irrésistiblement...
-
-«Ça vous étonne, hein? que je ne sois pas tombé?... Moi aussi.--Me
-voilà pourtant!...
-
-«C'est que ... comme, déjà, je glissais ... je crus entendre ...
-j'entendis ... derrière moi ... un ricanement... Oui: le ricanement que
-vous pensez ... le ricanement de la statue... Alors, je fis demi-tour
-et je courus vers le musée ... parce que j'avais compris...
-
-«Le même rayon de lune caressait la poitrine aux seins menus, la
-poitrine soulevée par le souffle immortel... Dans la main tendue, les
-grains de nacre tintaient toujours...
-
-«Mais moi, du bout de ma canne, je frappai la main! j'arrachai
-l'offrande maléfique! Et, de ma poche, je tirai un autre
-tesbi,--d'ivoire, celui-là: un tesbi à moi, un tesbi que j'avais
-acheté, moi, au Tcharchi de Stamboul.--Et je le jetai dans la main
-vide,--sans une parole: parce que, sur mon honneur! je voulus prier
-l'Astarté, mais je ne pus pas: ma gorge était sèche, sèche...
-
-«C'est tout.--Allez-vous-en!
-
-«Quoi?... Vous voulez savoir encore?... savoir quoi?--C'est tout!--Au
-bas de l'escalier romain,--naturellement,--je trouvai Claude, seule,
-qui venait à ma rencontre... Elle était très pâle et elle avait peur,
-parce que Hartus,--naturellement,--avait pris froid, ou fièvre, dans
-le théâtre de Dyonisios, et s'y était évanoui... Il fallut envoyer
-chercher les gens de l'hôtel, avec une civière... Et quand il revint à
-lui, tard, très tard, il ne voulut pas demeurer une seule heure de plus
-dans Athènes,--naturellement,--et il partit... Après tout, il n'est
-peut-être pas encore mort, aujourd'hui... Qui sait!...
-
-«Le tesbi de nacre?--Oh! le tesbi de nacre, lui, est mort! Il est là
-... là dans l'eau noire ... au pied du Raz ... sous le gluant linceul
-d'algues... Et les cadavres verts font tinter ses grains, durant les
-nuits de nouvelle lune... J'entends le tintement, moi ... oui!... moi,
-le ravageur de la baie ... le ravageur des Trépassés...»
-
-
- * * * * *
-
-
-
- SERVICE COMMANDÉ
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LA TOURELLE
-
-
- _pour madame Yvonne Vernon._
-
-
-Fargue, l'enseigne de vaisseau canonnier, chef de la grosse tourelle
-_AV_,--avant, s'accroche des deux mains aux tire-veilles flottantes
-et grimpe à l'échelle d'acier. Le nez sous la trappe close, il se
-cramponne d'un poing, heurte de l'autre; et la trappe s'ouvre, avec un
-grand fracas de ferraille.
-
-Une voix, au-dessus, crie:
-
---Fixe!
-
-Fargue enjambe les trois derniers échelons, fait un rétablissement
-sur les poignets et prend pied sur le parquet de fer. Le couvercle de
-la trappe retombe. Aux flancs des pièces, les servants sont alignés,
-corrects: talons joints, main droite au bonnet, main gauche dans le
-rang.
-
---Repos!--commande Fargue.
-
-Et, se faufilant entre les deux canons, il se juche sur la sellette de
-commandement, pour donner un coup d'œil au dehors.--Par les trous du
-casque blindé, rien d'anormal n'apparaît. A perte de vue la mer grise
-déferle, en longues crêtes d'écume, parallèles. Et les cuirassés gris,
-en ligne de file, se traînent sur cette mer déferlante, dans le sillage
-les uns des autres.--Fargue fait demi-tour et redescend sur le parquet,
-histoire de passer un bout d'inspection, avant l'exercice.
-
-Le second maître, cordial, sourit à l'officier.
-
---Bonjour, Gourvès!... Quoi à signaler, aujourd'hui?
-
---Rien du tout, cap'taine.
-
---Vous avez balancé le pointage latéral?
-
---Oui, cap'taine.
-
---Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou?
-
---Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait juste la longueur que
-vous m'avez montrée la dernière fois.
-
---Bon.
-
-Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y adosse...
-
-
-Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue: combat simulé contre
-l'escadre légère, figurant une armée navale ennemie... Nul doute: avec
-un thème aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues, on
-va manger de toutes les sauces, et savoir ce que c'est que «faire des
-ronds dans l'eau!» Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue,
-adossé, contemple sa tourelle.
-
-... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est beau!--Figurez-vous
-une chambre ovale, longue de sept mètres, large de six, très basse de
-plafond, et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux, qui
-s'alignent côte à côte, deux canons dont les volées géantes saillent
-par l'embrasure double à dix mètres au dehors, et dont les culasses
-pivotant suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir tellement
-qu'on ne devinerait d'abord pas où vont bien pouvoir se caser les
-hommes, les treize hommes nécessaires au fonctionnement... Ils se
-casent tout de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose à
-l'encombrement indescriptible du lieu.--Car les canons, ce n'est rien!
-il y a les affûts, les châssis, les berceaux; les monte-charges, les
-parcs, les pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes, les
-chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons, les injecteurs;
-le tuyautage d'eau, le tuyautage d'air, le réseau électrique ... il y
-a l'inextricable fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y
-a le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent méthodiquement,
-méticuleusement les treize hommes, autres rouages, plus parfaits,
-non moins disciplinés!--C'est beau.--Le plafond nu repose pas sur la
-muraille directement: une rangée de supports d'acier les sépare, telle
-une colonnade circulaire, haute de quelques centimètres, dont les
-intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une circonférence de
-meurtrières horizontales, par où pénètre, avec la brise du large, un
-peu de chaude clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière
-froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit assez bien.--C'est
-beau.--Par cette espèce de corniche ajourée, les treize hommes peuvent
-aussi, entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au dehors, et, de
-temps en temps, se rendre compte des choses qui adviennent...
-
-Ils sont treize: le second maître, surveillant du matériel,--le
-cerveau;--les deux quartiers-maîtres, chefs de pièce,--les nerfs
-moteurs;--les deux pointeurs brevetés,--les yeux;--les deux
-pointeurs suppléants,--d'autres yeux de rechange;--les deux
-chargeurs, les deux pourvoyeurs,--les muscles;--l'armurier,--l'organe
-réparateur;--l'officier, enfin,--l'âme.--Ils sont treize; ils ne font
-qu'un: un être, qui vit de leurs treize vies: la tourelle, la tourelle
-avant, la tourelle double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable
-du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur des batailles à
-venir...
-
-
-Ça commence.--Au dehors, roulement de tambour, suivi d'un double coup
-de baguette: «Armez les pièces!»--Fargue-se redresse, commande: «A
-vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette de commandement.
-Par les trous du casque blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée
-de crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses émergent de
-l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs qui figurent l'ennemi.
-Fargue tourne la tête, constate l'immobilité des servants, debout,
-chacun où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres qu'il
-faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!» Après quoi lui-même, les yeux
-au tableau transmetteur, attend que la passerelle lui ait dicté à son
-tour la volonté suprême du grand chef, du commandant, lui-même à son
-poste, là-haut dans le blockhaus...
-
-Cependant les culasses battent, les planchettes tombent, les
-monte-charges grondent parmi le cliquetis des chaînes-galles. Bien
-entendu, on ne charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais
-tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai obus et de
-vraies gargousses qu'on lancerait à toute volée dans l'âme ouverte et
-huileuse. Gourvès, le second maître, a tiré sa montre et compte les
-secondes... La première pièce «charge» bien: son quartier-maître, Le
-Kellec, est un «bon homme», d'attaque, et sûr... Vingt-trois secondes!
-ça y est! le temps du record! pas un cinquième de plus!... La deuxième
-pièce est en retard: Fontan ne vaut pas Le Kellec... Gourvès hausse
-les épaules, dédaigneux: Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce que ça
-peut jamais valoir un Breton? un Bretonned de Morlaix? un Le Kellec,
-«pays» de Gourvès?--Gourvès en voudrait plutôt mal de mort à Fontan, le
-jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!--Tout de même, trop est trop:
-trente-quatre secondes, ça exige «un coup de gueule»:
-
---Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les gars dorment, et toi
-avec?
-
-Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un claquement de langue
-irrité accueille le reproche. Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le
-chargeur, qui «rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol! Pas mauvais
-canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc qu'à fermer l'oreille.--Si
-on entendait, n'est-ce pas? faudrait punir! et à quoi bon?--Gourvès
-n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus...
-
-
-C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages de la tourelle; des
-hommes comme vous et moi; et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils
-sont rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races, leurs
-instincts, leurs éducations, leurs habitudes, leurs chairs, leurs
-cerveaux divers, font d'eux des êtres aussi différents, sans nul doute,
-que vous et moi.--Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service,
-croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la parole?... Et Brénéol,
-le chargeur, taciturne et revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche,
-petit garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant, anarchiste,
-et qui enveloppe son manuel du marin canonnier dans le dernier numéro
-du _Libertaire_, pour lire les deux proses ensemble, aux heures de
-théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre lorsqu'il a mis un
-pied à terre, et qui passe sa vie dans les mauvais lieux; et Brazière,
-l'armurier, bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile et de
-rouille ses mains blanches plutôt que d'être pion dans un collège; et
-Lohéac d'Elfe, le pointeur de droite, qui fut riche et qui est noble,
-et qui s'est engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous qu'ils
-se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont pas trois idées en
-commun?--Non, fatalement!--On «navigue à la part»; et chacun poursuit
-silencieusement son rêve à soi, dans son coin, loin des gêneurs. Ce
-n'est qu'ici, derrière cette cuirasse, sous ce plafond bas, sur ce
-parquet sonore, que la souveraine discipline réunit tous ces êtres
-étrangers, et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe ensemble,
-jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant: la tourelle...
-
-Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:--Qu'est-ce qu'elle
-vaut vraiment, cette discipline indispensable? jusqu'à quel point
-courbe-t-elle ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle, les
-fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point peut-on compter sur ce
-métal humain?--On ne le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à
-braver, suprême pierre de touche...
-
-
---Garde à vous!
-
-Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les aiguilles indicatrices
-ont tourné. Fargue commande:
-
---Quatre-vingts degrés! à droite, troisième vitesse!... Distance: huit
-mille six! Correction: trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier
-croiseur à partir de la gauche!... Attention!...
-
-Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple et prompte. Par
-les trous du casque, Fargue aperçoit l'horizon qui défile. Voici les
-croiseurs, qui glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord,
-petites ombres chinoises, floues.--Les servants, haussés sur leurs
-pointes, regardent aussi, et apprécient.--L'armée s'est déployée en
-ligne de file, parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les
-cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres d'intervalle,
-gouvernent droit sur la poupe de leurs matelots d'avant. Et cela fait
-une double perspective de longues coques glissantes et de mâtures
-sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent à la brise..
-
---Feu à volonté!... Commencez le feu!...
-
-Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à blanc tirés par l'amiral,
-en manière de signal avertisseur. Les croiseurs, là-bas, savent qu'on
-vient d'ouvrir le feu contre eux...
-
---Huit mille mètres!... Sept mille six!... Sept mille quatre!
-
-Les servants, alertes, tournent les volants de pointage.--Ah! l'ennemi
-se rapproche? Probable que le «vieux» oblique sur l'escadre légère,
-sournoisement, sans avoir l'air... Alors, gare aux croiseurs, s'ils
-ne se méfient pas. Ils sont trop faibles pour «étaler» un combat à
-courte portée.--Le Kellec, d'un regard glissé par les meurtrières de la
-corniche, mesure l'éloignement. Brazière, les poings sur les hanches,
-calcule le cosinus de l'angle de rapprochement. Tiphaigne ricane en
-sourdine, en songeant au désarmement universel. Penven rêve de femmes
-et de fil en quatre. Lohéac d'Elfe, comme toujours indifférent à tout,
-vérifie sa ligne de mire...
-
-La sonnerie tinte encore. Fargue commande de nouveau:
-
---Même but! zéro degré!... à gauche, troisième vitesse!... Distance:
-sept mille huit!... huit mille deux!... huit mille quatre!...
-correction: six gauche!... Continuez le feu!...
-
-Moins bêtes qu'ils n'en avaient l'air, les croiseurs! Ils viennent de
-se dérober d'un coup, en «arrivant» tous à la fois sur leur droite,--du
-bord opposé aux cuirassés.--Et maintenant, les cuirassés n'ont qu'une
-chose à faire, s'ils veulent ne pas rompre le combat: «arriver», eux
-aussi, tous à la fois, sur leur droite, et appuyer la chasse. Mais
-vivement! ou il sera trop tard...
-
-Fargue, toujours juché sur sa sellette, et la tête dans le casque
-blindé, regarde par les trous de visière:--Allons! ce n'est pas par
-trop mal!... l'évolution de l'armée s'est correctement opérée.--Au
-grand mât de l'amiral, le pavillon «régulateur», à peine hissé «à
-bloc», redescend, «halé bas»: chaque navire est à son poste; la ligne
-de file est devenue ligne de front: c'est-à-dire que les cuirassés
-s'avancent maintenant côte à côte; et courent, le cap sur l'ennemi,
-chacun s'efforçant de ne pas dépasser ses matelots et de n'être pas
-dépassé par eux... Guère facile à résoudre, le problème!... Tenez,
-voici déjà du flottement: à bâbord, l'_Auerstaedt_ a perdu près d'une
-longueur; à tribord, l'_Eckmühl_ en a gagné une et demie. Fargue,
-méprisant, crache par le trou milieu du casque:--Alors, quoi? il n'y a
-qu'ici, sur le _Fontenoy_, qu'on est fichu de garder, cinq minutes de
-suite, la vitesse signalée? On dort donc, dans les autres machines?..
-Ah! ces mécaniciens!... quelle plaie!--Fargue recrache. El, derrière
-lui, Gourvès, le second maître, et Le Kellec, et Fontan, et d'autres
-sourient de dédain, à l'imitation du chef: une jolie ligne de front,
-oui!...
-
-Tout de même, on n'est pas là pour s'amuser. La manœuvre des pièces
-s'est ralentie. Fargue se retourne, brusque:
-
---Eh bien? Gourvès? c'est pour aujourd'hui ou pour demain, ce
-chargement?
-
-Le rappel à l'ordre rejaillit instantanément de proche en proche: de
-Gourvès à Fontan, de Fontan à Brénéol, de Brénéol à Martin. Derechef,
-un ressort de la machine, grippé, grince: quelqu'un murmure, une fois
-de plus. Et Fargue, une fois de plus, s'interroge, anxieux... Que vaut
-ceci: la tourelle? jusqu'à quel point est-ce solide? jusqu'à quel point
-peut-on y compter?...
-
---Attention!... même but!... quatre-vingt-dix degrés!... à droite,
-troisième vitesse!... Hein?
-
-Dans la bouche de l'officier, le commandement, soudain, s'étrangle...
-
-
-Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord, ont tout à coup repris
-la ligne de file, pour doubler ou envelopper la tête de l'armée; et les
-cuirassés, pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer aussi,
-parallèlement.
-
-D'où le changement de pointage ordonné d'avance, chaque bâtiment
-devant «arriver» de quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,--faire
-«par le flanc,» si vous préférez.--Seulement, quelque chose s'est
-passé,--quelque chose: une avarie de barre, ou de gouvernail, ou de
-drosse; on ne sait pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le
-_Fontenoy_, au lieu d'arriver, en même temps que ses matelots, n'arrive
-pas,--continue sa route en droite ligne;--en droite ligne,--cependant
-que l'_Eckmühl_, à tribord, arrive,--et tombe perpendiculairement
-sur le _Fontenoy_:--Abordage!--Abordage inévitable!--Abordage:
-c'est-à-dire--l'éperon de l'_Eckmühl_ dans le flanc du _Fontenoy_,--et
-le _Fontenoy_, tout de suite, en vingt secondes, chaviré, quille
-en l'air, et coulé bas;--comme chavira jadis et coula le cuirassé
-anglais _Victoria_, ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé
-anglais _Camperdown_.--Bref: la mort.--La mort foudroyante, qui se
-précipite.--Et rien à faire, rien à tenter.
-
-Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la tête, et jette dans
-sa tourelle un suprême et tragique regard:--Ceux-ci, près de mourir,
-comment mourront-ils?...
-
-Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les yeux fixes des douze
-hommes qu'il commande,--des douze hommes qui ont vu comme lui, qui
-savent comme lui, qui attendent comme lui la mort; des douze hommes
-tout de même immobiles, muets, disciplinés.--Oh! la fière, la sublime
-machine! Au cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:--La
-mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est prête!--D'un geste
-d'épopée, l'enseigne arrache sa casquette et la jette à terre, pour
-saluer d'avance les treize cadavres héroïques qui, tout à l'heure,
-dormiront ici, chacun à son poste. Et, ardemment, Fargue renfonce sa
-tête dans le casque blindé, refait face à la mort, immobile comme les
-autres, muet, discipliné...
-
-
-La mort vient: l'_Eckmühl_ se précipite avec une vitesse de locomotive.
-La masse colossale grandit, grandit, grandit... L'étrave, tranchante
-comme un glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et s'allonge
-vers le flanc du _Fontenoy_... Combien de secondes encore? trente?
-quinze? dix?... Le gaillard de l'_Eckmühl_, couvert d'hommes accourus,
-qui gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue, les yeux
-hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux barres de misaine, la flamme
-quadrillée bleu et blanc,--signe que l'_Eckmühl_ «bat en arrière» de
-toute la puissance de ses trois machines: vingt mille chevaux-vapeur,
-qui luttent désespérément pour atténuer le choc terrible.--Fargue ne
-sent pas non plus le parquet qui vibre: le _Fontenoy_ «bat en avant»
-à toute vitesse, tente désespérément de passer, d'éviter l'éperon
-mortel.--Six hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent sous
-les eaux, pour le salut commun.
-
-Si on passait, pourtant!... Toute la coque du _Fontenoy_ frémit,
-maintenant. Le _Fontenoy_ ne veut pas mourir. Il a pris son élan, il se
-rue au travers des lames... Et l'_Eckmühl_, retenu à triple bride par
-ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on passait!...
-
-On passe...
-
-Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de marge, entre la proue
-de l'_Eckmühl_ et la poupe du _Fontenoy_... Mais, six mètres ou six
-milles, qu'importe! On passe!...
-
-On a passé.
-
-Aux tempes de Fargue, trois gouttes de sueur. Tout le sang de ses joues
-a disparu. Mourir n'était rien. Mais ressusciter...
-
-Fargue baisse la tête et regarde ses hommes. Nul n'a bougé. Nul ne
-souffle mot.
-
-Alors, les yeux sur le tableau transmetteur, Fargue recommence:
-
---A droite, troisième vitesse!... Distance: huit mille quatre!...
-correction: seize millièmes... Feu à volonté...
-
-
- * * * * *
-
-
- DIX SECONDES
-
-
- _au lieutenant de vaisseau Diaz de Soria._
-
-
-A la porte de la cabane, trois coups de crosse sonnèrent. Et la
-sentinelle--un tirailleur à chéchia--souleva le loquet, pour hurler,
-dans l'obscurité somnolente de la chambre entr'ouverte:
-
---Yeutenant! Y en a l'heure piquée! Toi venir à la plage!
-
-Et, du fond de la moustiquaire soigneusement épinglée, un grognement et
-un juron marquèrent le réveil du lieutenant.
-
-
-Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au directeur des
-mouvements du port de Safi--Maroc,--sauta du lit de sieste, enfila
-un pantalon de toile, un veston galonné, une paire de souliers
-blanchis à la craie, assura son casque, empocha son revolver, et s'en
-fut, comme on l'en priait, à la plage. L'heure était piquée,--trois
-heures;--le premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes
-reprenaient la tâche quotidienne du déchargement des barcasses.
-En rade, trois vapeurs tanguaient en tirant sur leurs chaînes. Et
-les barcasses poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron,
-s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les susdits vapeurs et la
-côte,--sous l'œil indifférent d'Olivier de Serres, grand maître, pour
-l'instant, des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements et
-déchargements du port de Safi.
-
-Alentour, les deux falaises, qui mordent comme deux mâchoires fauves
-la rade bleue, hérissaient leurs dentelures bizarres sur le ciel
-étincelant. La ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait
-ses terrasses arabes. La plage, au pied des bastions et des tours,
-s'étalait comme un tapis d'or pur et descendait jusque sous l'écume des
-vagues.
-
-Le port--une simple crique, étroite, abritée d'un épi de roches
-en forme de jetée--accueillait sans obstacle les longues lames
-régulières de la houle qui bat éternellement la côte marocaine. Et les
-barcasses dansaient le long du quai, parmi les cris des débardeurs.
-Une cohue déguenillée s'agitait autour des sacs et des caisses mis
-à terre, et c'était comme un moutonnement de djellabahs grises, de
-burnous bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près blancs.
-Une clameur ininterrompue--une clameur musulmane, aiguë, gutturale,
-exaspérée--montait de cette foule, en même temps qu'un nuage épais de
-poussière et de sable. Et, debout sur un tas de prélarts et de câbles
-amoncelés, Olivier de Serres toussait et frottait ses paupières, les
-yeux et la gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant.
-
-
-Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de violence, et des
-hurlements de fureur ou de douleur en jaillirent. Serres, étonné,
-dégringola de son socle de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal
-promptes à faire place au maître, se fraya un passage jusqu'au centre
-du tumulte.
-
-Et il vit:--
-
-Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, débarquées l'instant
-d'avant, avaient paru suspectes aux agents de la douane marocaine. L'un
-deux exigeait qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, un
-négociant notable, aux yeux couleur de faïence, écarquillés derrière
-un gros binocle d'or, protestait et menaçait, brandissant des papiers
-qu'il prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la péroraison
-d'un discours véhément
-
---Moi, je suis _sid_ Hermann Schlaster, du consulat impérial de Sa
-Majesté le sultan d'Allemagne, aimé d'Allah, protecteur de la Foi.
-Vous, vous êtes un chien, fils de chien. Et votre main maudite se
-desséchera avant de toucher à cette marchandise, qui est mienne.
-
-C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. L'agent
-de la douane, inquiet, hésitait...
-
-Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque rouerie, de violer la
-loi en pays marocain. _Sid_ Hermann Schlaster ne l'ignorait point.
-
-Mais, cette fois, par grand hasard, _sid_ Hermann Schlaster avait
-compté sans son hôte. A l'instant même que l'incident semblait clos,
-Olivier de Serres, la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois
-pas et fit face à l'Allemand:
-
---Monsieur,--lui dit-il en français, très poliment,--vous ne devez
-pas, quoique personnage diplomatique, vous opposer à l'exécution des
-lois de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici pour les faire
-respecter, et j'en tiens la consigne de mon gouvernement, d'accord avec
-le gouvernement du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent
-contre votre colère injuste. Et vos caisses seront ouvertes.
-
-Apoplectique, l'Allemand recula:
-
---Monsieur,--dit-il, d'abord assez bas,--monsieur, prenez-y garde!...
-
-Il parlait en français aussi, presque sans accent; et sa voix tremblait
-d'une rage mal contenue. Serres, impassible, lui tourna le dos:
-
---Ouvrez les caisses!
-
-Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour exécuter l'ordre. Il
-tenait un ciseau à froid et un marteau. Il frappa dans l'interstice de
-deux des planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus leste qu'on
-n'eût imaginé d'après son ventre assez large, bondit sur la caisse
-attaquée et poussa un long cri:
-
---O frères!...
-
-Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier de Serres, qui
-déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit demi-tour. Lui aussi parlait
-passablement l'arabe et le comprenait mieux encore. Et il savait à
-merveille qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque jamais de
-grouper autour de lui un auditoire d'avance convaincu.
-
-Or, l'Allemand s'époumonait,--dangereusement:
-
---O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers du Nord pour
-vous opprimer tous! Voici le hideux drapeau tricolore qui s'abat
-sur le Moghreb comme un filet d'oiseleur sur un nid de faucons!
-Souffrirez-vous que des musulmans courbent l'échine sous le bâton des
-giaours?
-
-Le marteau du soldat frappait à coups réguliers sur les ais déjà
-disjoints.
-
---O frères! regardez cette caisse que l'insolence du caïd chrétien
-veut éventrer. Certes, elle ne contient pas de farine, contrairement à
-ce qui est écrit sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des
-armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans! des fusils! de bons
-fusils d'Allemagne, que mon maître, le sultan Wilhelm, voulait vous
-envoyer secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce giaour, fils
-de chacal et de chienne...
-
-La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain. Sur la caisse
-déjà entr'ouverte, Olivier de Serres avait sauté à côté de _sid_
-Hermann Schlaster, et froidement, sans geste ni mot superflu, appuyait
-son revolver sur la poitrine de l'orateur:
-
---Monsieur,--dit-il seulement, d'une voix très calme,--veuillez vous
-taire.
-
-Une demi-seconde, _sid_ Hermann Schlaster, suffoqué, se tut, comme on
-l'en priait. Mais, la demi-seconde d'après, ayant retrouvé souffle et
-voix, il bondit, avec une nouvelle et violente clameur:
-
---Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!...
-
-Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier
-germain. L'un pâle, mince, muet, seul.--L'autre énorme, écarlate,
-tonitruant,--avec, derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule déjà
-menaçante et grondante.--D'instant en instant elle devenait plus dense
-et plus farouche, cette foule.--Prompts et prudents, le soldat marocain
-et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant l'émeute et le
-massacre, et, sans vaine vergogne, abandonnant le chef...
-
-Maintenant l'Allemand, dont le premier geste avait été de battre en
-retraite, s'enhardissait,--mille contre un,--et criait de plus belle,
-à pleine gorge vers cette multitude sienne. Et le Français,--un contre
-mille,--hésitait ... ou semblait hésiter ... quoique, toujours,
-revolver au poing...
-
-Il parla pourtant à son tour, le Français. Il parla, de sa même
-voix calme et blanche. Et _sid_ Hermann Schlaster ne put s'empêcher
-d'interrompre sa harangue incendiaire, pour écouter la brève menace
-de cet homme si mince, si pâle,--si seul!--qui, cependant, lui, ne
-reculait pas:
-
---Monsieur, je vous donne dix secondes pour vous taire. Si vous ne vous
-taisez pas,--à la dixième seconde je vous tue.
-
-Ainsi parla Olivier de Serres, revolver au poing. Et il commença de
-compter, sans hâte et sans hésitation:
-
---Une ... deux ... trois ... quatre...
-
-Des joues du Teuton, rouges comme viande, le sang, d'un reflux,
-s'évada. Et _sid_ Hermann Schlaster fut soudain blanc comme graisse. Il
-se raidit pourtant, et, face à la foule, vociféra:
-
---Frères!... frères!... aide!... par Allah!...
-
-Mais la voix sèche et froide comptait toujours:
-
---Cinq ... six ... sept...
-
-Et les «frères» arabes, irrésolus, balançaient...
-
-Alors _sid_ Hermann Schlaster, désespérément, fit demi-tour:
-
---Monsieur!--s'écria-t-il,--avez-vous oublié qui vous osez menacer?
-Je suis chancelier du consulat impérial!... diplomate!... diplomate
-allemand!...
-
-Impassible effroyablement, la voix dédaigna de répondre, et compta:
-
---Huit...
-
-Et l'Allemand jeta autour de lui un regard d'épouvante. La foule, prête
-à s'élancer, ne s'élancerait tout de même pas,--sûrement pas!--avant
-deux secondes... Or, aux oreilles bourdonnantes de _sid_ Hermann
-Schlaster, l'avant-dernière seconde tintait comme un glas:
-
---Neuf...
-
-Alors les yeux couleur de faïence, anxieusement, sondèrent, fouillèrent
-les yeux couleur d'acier bruni.--Qu'y avait-il, au fond de ce métal
-trop dur, impénétrable?--La dixième seconde se traînait, longue
-comme un siècle... Les yeux couleur d'acier bruni ne cillaient ni
-ne clignaient. Et leur regard dans les yeux couleur de faïence se
-plantait, plus froid, plus aigu qu'une épée. Et les yeux couleur de
-faïence vacillèrent et tournoyèrent, glacés par l'invincible angoisse
-de la mort...
-
-
-Or, il y avait mille et dix mille pensées, au fond des yeux couleur
-d'acier, impénétrables. Mille et dix mille!--Mais c'étaient des pensées
-que seuls d'autres yeux d'acier auraient pu lire; d'autres yeux de la
-race des yeux qui jamais ne clignent ni ne cillent, et savent regarder
-d'un même regard la mort et la vie...
-
-Olivier de Serres, revolver au poing, près de tuer, était comme un
-mourant: car il n'importe guère, pour un homme brave, lorsque la mort
-va s'abattre, qu'elle tombe sur lui-même ou sur autrui. Olivier de
-Serres, près de tuer, près d'être tué ... qu'importe!... apercevait
-dans cette dixième seconde toutes les conséquences fatales de ce coup
-de feu qui allait partir...
-
-Vision d'indicible cauchemar...
-
-Plaines couvertes de soldats ... plaines couvertes de cadavres ... sang
-... ruisseaux de sang ... fleuves de sang ... batailles gagnées ...
-batailles perdues ... blessure fraîche au flanc de la patrie, blessure
-d'où coule la vie ... d'où coulent un million de vies...
-
-Car la guerre est inévitable, pour venger la mort d'un agent
-diplomatique, tué de sang-froid,--même justement...
-
-La guerre,--inévitable...
-
-Et il faut tuer. Il faut tuer, même au risque de tuer la France, du
-même coup de revolver qui tuera l'ennemi français.
-
-Il faut tuer, parce que l'honneur est plus précieux que la vie.
-
-Olivier de Serres tuera...
-
---Dix!...
-
-Le doigt touche la détente du revolver.
-
-Mais, avant que le coup ait éclaté, _sid_ Hermann Schlaster, à deux
-genoux, a crié:
-
---Grâce!
-
-Avec un immense éclat de rire, la foule, soudain pacifiée, méprise le
-vaincu, acclame le vainqueur.
-
-_Sid_ Hermann Schlaster, grelottant, est encore à genoux.
-
-Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, le regarde un instant. Puis,
-revolver en poche, et sans daigner ajouter un mot, il fait demi-tour,
-siffle du bout des lèvres, et s'éloigne...
-
-
- * * * * *
-
-
- FONTENOY
-
-
- _à mademoiselle Charlotte Salel._
-
-
---Ceci, que je vais vous dire, je l'ai vu. Vu de mes yeux: ce qui
-s'appelle vu. Et, d'ailleurs, je ne manque pas de quelque imagination,
-et je mens tout aussi bien qu'un autre. Mais je vous fiche mon billet
-qu'il faudrait être un menteur imaginatif pour inventer le petit «fait
-divers» que je veux vous mettre à même d'apprécier.
-
-Je commence.--Le lundi 25 septembre de l'an de grâce 1911, comme la
-cloche du cuirassé amiral _Louis XIV_ venait de piquer cinq heures du
-matin, une secousse assez rude, accompagnée d'une détonation forte
-quoique sourde, me jeta de ma couchette à plat pont, en manière
-d'avertissement. Je ne sais d'ailleurs guère pourquoi je prends les
-choses _ab ovo_. Pas un Français n'a encore oublié, je suppose, que,
-le 25 septembre 1911, le cuirassé de la République _Nation_, ayant
-à son bord des poudres B, brevetées (avec garantie du gouvernement)
-inexplosibles, explosa.
-
-«Vous n'avez pas oublié. J'abrège donc. J'étais, moi, officier de
-quart sur la _Nation_. Jeté à bas de ma couchette, comme je viens de
-vous le dire, et mes deux lampes électriques en miettes, je cherchais
-ma porte à tâtons, quand elle s'ouvrit avant que je l'eusse trouvée:
-mon ordonnance,--un de mes canonniers, un gars de Morlaix, qui
-s'appelle Jean Le Duc, dévoué à ses chefs comme nos hommes savent
-l'être,--jusqu'à la mort et un peu au delà,--Jean Le Duc, jeté à bas
-de son hamac comme moi de mon lit d'officier, avait eu pour première
-pensée de sauver coûte que coûte, non sa peau, mais la mienne, et
-s'était rué vers ma chambre, à travers l'obscurité tragique de la
-batterie plongée soudain dans une nuit mortelle, pour me crier à pleins
-poumons, sans souci de sauter soi-même: «Cap'taine! venez vite, aussi
-donc! le bateau saute!»
-
-«Seul, mon Dieu! je serais peut-être «venu vite»... Car il y a quelque
-chose d'assez épouvantable dans ce genre de réveil, trop analogue
-au réveil du condamné que la guillotine attend.--Rien de tel, pour
-vous secouer les nerfs et les moelles, comme l'immédiate appréhension
-du coup de foudre final, lequel, d'ici à deux, ou trois, ou quatre
-secondes ... ou plus tard ... beaucoup plus tard peut-être ... ou
-un peu plus tôt ... vous aura broyé comme farine, et dispersera vos
-miettes sur douze ou quinze hectares à la ronde.--Oui ... je préfère
-ne pas me vanter ... il s'en est fallu d'assez peu que je ne prenne le
-pas de fuite pour arriver plus vite sur le spardeck, à l'air libre ...
-et ce, tel quel: en pyjama, tête nue, pieds nus... Mais le courage de
-mon canonnier me sauva la face: il ne fuyait pas, lui, Jean Le Duc! il
-m'attendait, fixe; il me salua, talons joints. Du coup, mon sang à moi
-remonta de mon cœur, à mes joues: puisqu'il avait eu, ce gars de vingt
-ans, simple matelot, la fière bravoure de courir d'abord à mon secours,
-coûte que coûte, je pouvais bien, moi, son officier, endosser d'abord
-les quatre frusques et les trois galons d'or suffisants pour ramener,
-partout où je passerais, l'ordre avec le sang-froid, rétablir la
-discipline, chasser la panique. Je m'habillai donc. Puis, pour monter,
-je me contraignis d'aller au pas, sans hâte, et de gravir les échelles
-des panneaux marche à marche. Si bien que j'enjambai le dernier
-surbeau pour le moins trente secondes après mon réveil... Hein? trente
-secondes, vous dites que ce n'est guère?... Possible. Mais ces trente
-secondes-là me firent l'effet d'être trente années!...
-
-«Sur le spardeck, on jouissait d'un assez beau spectacle.--L'avant
-de la _Nation_, de l'étrave à la troisième cheminée, disparaissait
-derrière la plus massive, la plus opaque fumée que j'eusse jamais
-vue. C'était comme un pilier prodigieux, noir de charbon, jaune de
-mélinite, rouge de fulmicoton; et ce pilier montait jusqu'aux nuages,
-comme s'il eût soutenu toute leur architecture de cauchemar. Au
-milieu, deux colonnes de feu se détachaient, tellement flamboyantes
-que le pilier de fumée dont elles étaient enveloppées n'arrivait pas
-à diminuer leur éclat. Et elles aussi montaient jusqu'aux nuages, ou,
-du moins, on ne voyait pas jusqu'où elles montaient. Le ciel, bas et
-lourd, avait troqué sa couleur grise de tantôt pour une teinte pourpre,
-éblouissante, qui s'étalait du zénith à l'horizon. Et la mer, pourpre
-aussi, reflétait cet embrasement, en sorte que notre malheureuse
-_Nation_ avait l'air d'être au centre d'un incendie fabuleux, d'un
-incendie de tout le ciel et de toute la mer. Il faisait encore nuit.
-Mais on voyait tout de même terriblement clair, d'un bout de la rade à
-l'autre bout.
-
-«Je débouchai du panneau milieu, entre la troisième cheminée et la
-quatrième, et j'aperçus d'abord Brême, le capitaine de vaisseau
-commandant, debout, bras croisés, face au feu. Il se taisait. Par
-le fait, il n'y avait pas grand'chose à dire, et rien à faire du
-tout ... sauf, à la rigueur, évacuer le navire, et l'abandonner...
-Mais--évacuer un navire?--quel est le jean-foutre qui oserait
-seulement y penser?--Est-ce qu'à Waterloo, Cambronne évacua le dernier
-carré?--Brême, debout, bras croisés, face au feu, n'avait certes pas
-l'intention d'être plus lâche que Cambronne. Je regardais depuis trois
-secondes, quand un nègre, ou peu s'en fallait, calciné des pieds aux
-cheveux, déboucha d'un autre panneau, sur l'avant du mien, et vint à
-Brême. C'était Latour, le mécanicien à deux galons, qui fut tué cinq
-minutes plus tard,--avec Brême d'ailleurs.--Latour dit ... (j'entends
-encore sa voix dans trois de mes rêves sur quatre: une voix rauque,
-hachée, atroce, une voix qui toussait au lieu de parler, à cause de la
-fumée empoisonnée qui avait empli les poumons déjà morts...) Latour,
-dit:
-
---Commandant, pas mèche d'arriver aux noyages des soutes avant: trop de
-fumée. Tout brûle, même les parquets de fer.
-
-«Brême haussa les épaules et répondit d'un seul mot, le mot que vous
-pensez. Sur quoi, se retournant, il me vit. Tout de suite il répéta le
-mot, avec une rage soudaine:
-
---Et vous?--me cria-t-il--et vous? Bougre de nom de Dieu de .....!
-Qu'est-ce que vous foutez là, à me regarder comme une brute? Allez voir
-si les soutes arrière sont noyées! sacré foutre de...
-
-«Il termina par quelques paroles plus vertes. Et comme ces paroles très
-vertes furent les dernières qu'il ait prononcées, mieux vaut ne les pas
-répéter. Moi, je répondis, discipliné:
-
---Bien, commandant.
-
-«Et je redescendis par où j'étais monté. Latour lui-même redescendait
-déjà par où je l'avais vu monter, lui, tout à l'heure. _Sic nobis, nec
-vobis:_ je suis remonté sur le spardeck encore une fois, comme vous
-allez voir. Latour, jamais.
-
-«En bas, dans l'entrepont cuirassé, il faisait naturellement plus noir
-que jamais. Mais j'eus la bonne idée de compter le nombre de cloisons
-étanches contre lesquelles je me cognais en marchant du panneau
-milieu vers l'arrière du navire: en sorte que je pus reconnaître les
-compartiments que je traversais, au fur et à mesure, et vérifier à
-tâtons la position des clés de noyage.--Partout, les vannes étaient
-ouvertes. Les factionnaires avaient fait leur devoir, tous.--J'arrivai
-au compartiment de la barre, lequel touche à l'étambot. Je n'avais
-plus qu'à remonter pour rendre compte. L'incendie ne se propageait pas
-encore au delà du panneau milieu. Nulle part je n'avais même eu trop
-chaud. Par exemple, j'avais senti, de minute en minute, les vibrations
-profondes de toute la coque, déchirée coup sur coup par les explosions
-partielles, qui allaient leur train. Mais rien de pire, pour l'instant.
-
-«Je remontai donc.--Vous imaginez sans peine avec quel soulagement je
-me retrouvai à l'air libre, avec quelle stupeur aussi: j'avais bien cru
-n'y jamais revenir. Sur le spardeck, je cherchai Brême.
-
-Je ne le trouvai pas. Par parenthèse, je ne l'ai plus trouvé désormais
-nulle part. Je fis quelques pas, cherchant au hasard...
-
-«Et c'est alors que je vis la Chose ... la Chose que je n'oublierai
-jamais, dussé-je vivre dix mille ans...
-
-«Je vis... d'abord, deux officiers d'un des cuirassés voisins, qui
-venaient de monter à notre bord ... deux officiers du _Bonaparte_,
-je l'ai su plus tard: Charnave, le médecin de première classe ...
-qui venait au secours de nos blessés ... et Bogalde, l'enseigne
-... qui venait, lui, se faire tuer avec nous, sans plus ... nous
-aider à mourir proprement, élégamment ..... comme il faut..... Ils
-étaient tous deux corrects: redingote agrafée, ceinturon, jugulaire;
-et Bogalde boutonnait ses gants. Ils avaient l'air de venir en
-visite officielle.--Mon Dieu! il s'agissait bien d'une visite ... à
-recevoir... La mode n'est plus de passer le pantalon à bande d'or et
-l'habit brodé «du même» pour faire naufrage. Mais Bogalde et Charnave
-n'en avaient pas moins raison, et je les approuvai de ne pas avoir
-voulu accueillir sans un peu de cérémonie cette grande inconnue près
-d'entrer chez nous: la Mort.--Sur quoi ils me découvrirent, Charnave et
-Bogalde; et ils me saluèrent. Le médecin me demanda:
-
---Dois-je descendre au poste des blessés, capitaine?
-
-«En même temps que l'enseigne me disait:
-
---Capitaine, je viens me mettre à votre disposition pour n'importe
-quoi!...
-
-«Puis tous deux attendirent ma réponse, sans hâte.
-
-«Alors, moi, devenu commandant par intérim, puisque Brême, plus que
-probablement, était mort, je répondis, calme comme eux, par contagion:
-
---Messieurs, vous voudrez bien présenter mes devoirs au commandant
-du _Bonaparte_, et le remercier cordialement. Mais nous n'avons pas
-de blessés ... qu'on ait pu réunir au poste. Et, pour ce qu'il reste
-à faire à bord de la _Nation_, nous sommes, à mon avis, déjà trop
-nombreux. Retournez donc à votre bord ... tout de suite, je vous en
-supplie!... Encore merci!... et adieu!
-
-«Ils saluèrent, firent demi-tour, comme devant, tout de suite,
-pour obéir comme il sied, «sans discussion ni murmure,»--et se
-retirèrent, sans hâte toujours, et plus tranquillement, si possible,
-qu'ils n'étaient venus. A ce moment, le spardeck entier trembla,--de
-toutes ses virures qui ondulaient, de tous ses couples qui cédaient,
-de tous ses boulons, de tous ses rivets qui sautaient:--la
-toute-puissante poussée des gaz, irrésistiblement, arrachait les ponts
-des murailles.--C'était le commencement de la fin, le prélude de
-l'explosion suprême.
-
-«Charnave et Bogalde, cependant, arrivaient à la coupée; et, au bas
-de cette coupée, leur canot les attendait. Je les regardais, près de
-passer ce seuil, qui était pour eux, exactement, le seuil de la vie.
-Or, là, Bogalde, l'enseigne,--deux galons,--arrivé le premier, s'effaça
-et attendit.
-
---Docteur,--fit-il,--après vous!...
-
-«Le médecin,--trois galons,--n'en voulut poliment rien faire.
-
---Mon cher! passez donc, je vous en prie! pas de cérémonies entre
-camarades, voyons!...
-
-«Mais l'enseigne, reculant d'un bon pas:
-
---Par exemple! il ne manquerait plus que cela!.. Moi? passer devant mon
-supérieur?...
-
-«Charnave, alors, salua, la main droite à la visière, et passa.
-
-«Bogalde, la main droite à la visière, rendit le salut. Et il allait
-passer à son tour,--quand l'explosion suprême broya le spardeck.
-J'eus le temps d'entrevoir, dans l'éclair immense, la tête de
-l'enseigne, et la casquette à deux galons, avec sa visière, et la main
-droite,--arrachées,--s'envoler ensemble vers moi, comme un triple
-projectile... Et puis...
-
-«Et puis ... quand je revins à moi ... deux heures plus tard ... dans
-un lit d'hôpital ... vivant, Dieu sait comment et pourquoi!... les
-infirmiers, paraît-il, m'entendirent tout d'abord crier à tue-tête:
-
-_--Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers: tirez
-vous-mêmes!_
-
-«Et ils crurent que j'avais le délire.
-
-«M'est avis que je ne l'avais pas. Je pensais, assez raisonnablement,
-au contraire ... et c'était la première pensée qu'ébauchait mon
-cerveau, revenant de la mort à la vie... Je pensais que, depuis
-Fontenoy, les Français de la race de Bogalde n'ont peut-être pas trop
-dégénéré...
-
-
- * * * * *
-
-
-
- COMMENT ILS MEURENT
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- COMMENT ILS MEURENT
-
-
- _à la mémoire_
- _du vice-amiral Germinet_
- _qui tenta de refaire_
- _une escadre française._
-
-
-Je voudrais qu'on sût comment ils meurent, nos officiers, les
-lieutenants, les enseignes, les subalternes, les plus petits ... ceux
-qui n'ont encore qu'un galon, deux au plus, sur la manche, ceux qui
-sortaient hier de l'École, avant-hier du lycée...
-
-Alors ... ça ne vous ennuiera pas trop de lire jusqu'au bout?...
-j'essaierai d'être très court ... et puis, vous pourrez raconter
-vous-même l'histoire, après avoir lu; et vous n'aurez pas besoin de
-citer l'auteur: car l'histoire est vraie; autant dire par conséquent
-qu'il n'y en a pas, d'auteur...
-
-
-Elle commença, l'histoire en question, à bord du cuirassé de la
-République le _Wagram_ ... vous savez? le _Wagram_?... sur lequel
-l'amiral Cheftel a arboré son pavillon, le 15 mai dernier?... Vous
-savez. Bon!--Le jour que l'histoire arriva, la quatrième escadre de
-ligne faisait son école à feu du premier semestre. On tirait par
-division, trois cuirassés à la fois, sur grands buts accouplés deux
-par deux, à dix mille mètres. Le _Wagram_,--pavillon du contre-amiral
-commandant en sous-ordre la deuxième division,--était amateloté avec
-ses deux frères de chantier, le _Hohenlinden_ et l'_Auerstaedt_. Moi,
-j'étais embarqué sur un croiseur de la troisième escadre légère,--la
-_Convention_.--Mais, à titre d'officier canonnier, on m'avait accordé
-la faveur de prendre passage à bord de l'un quelconque des cuirassés de
-ligne,--en l'espèce, à bord du _Wagram_,--pour assister aux écoles à
-feu. Il y a toujours à apprendre dans une école à feu, même pour qui en
-a vu, comme moi, pas mal de douzaines.
-
-J'abrège. La première passe était faite. Les trois cuirassés avaient
-tiré par tribord sans incident. Ils évoluaient pour reprendre poste
-sur l'alignement de tir, et tirer par bâbord. Nous, les officiers
-passagers, nous étions libres de nous installer partout où nous
-voulions, à condition, bien entendu, de ne gêner personne.
-
-Je m'étais juché dans une glène de filin, tout contre la tourelle
-Six,--une tourelle latérale de 240 millimètres, qui n'avait pas
-encore exécuté ses salves, puisqu'elle était bâbordaise. Quand les
-clairons sonnèrent: «Armez bâbord!» je vis donc l'armement, en réserve
-jusqu'alors, grimper par l'échelle d'accès. Et je reconnus l'enseigne
-chef de tourelle: Jean Scherrer; je me souvins de son nom.--Un gosse:
-vingt-deux ans, ou vingt-quatre; à le voir, on eût dit quinze. Blond,
-rose, joufflu; et juste autant de poil au menton qu'au genou. Tout à
-fait l'air de ces jolis petits garçons qui font du tennis à Puteaux.
-Je l'avais rencontré cinq ou six fois dans les cabarets toulonnais, à
-la Pintade et ailleurs. Et je l'avais remarqué, parce qu'il promenait
-toujours la même amie, ce qui n'est guère de mode chez les enseignes,
-lesquels poussent rarement la fidélité jusqu'à la monotonie... L'amie
-de Jean Scherrer était une très gentille enfant, d'ailleurs, et faite
-exprès pour lui: elle avait tellement l'air d'avoir douze ans que lui,
-près d'elle, faisait presque l'effet d'un homme. Et rien n'était plus
-drôle que leur couple, qu'il était vraiment impossible de prendre au
-sérieux.
-
-Donc, je vis Jean Scherrer, qui allait grimper à son échelle, pêle-mêle
-avec ses matelots. Et je l'arrêtai au vol, le temps d'une poignée de
-mains:
-
---C'est vous mon petit?... Vous êtes donc embarqué ici?... savais
-pas... Vous allez bien?...
-
---Très bien, capitaine!... et vous?... Alors, vous êtes venu voir péter
-les canons?... Ça va être épatant, vous savez!... J'ai une tourelle qui
-marche! ce qui s'appelle marcher!... Vous avez votre montre à secondes?
-Chronométrez donc «notre temps», entre le premier coup et le sixième!
-
-Il me secoua la main, et d'un bond d'écureuil, disparut dans le trou
-noir de la porte, tout de suite refermée sur lui. Moi, je me remis à
-promener mes jumelles sur la ligne de l'horizon, pour chercher les
-buts, que je ne voyais plus à cause de la fumée. J'étais content; je
-souriais. Ça m'avait fait plaisir de voir ce gosse emballé comme il
-était, enthousiaste, et si fier de son tir, si orgueilleux de ses
-canons, si amoureux de sa tourelle. Il me vint même à l'esprit que la
-petite amie aurait eu de quoi être jalouse, si elle avait entendu...
-
-
-Alors la passe bâbord commença.--Ça ne traîne guère, une passe d'école
-à feu.--L'amiral avait mis son pavillon rouge à bloc, les deux matelots
-l'imitèrent. Il tira le premier coup. L'effroyable tonnerre des trente
-grosses pièces de la division, la seconde d'après, m'abrutit.
-
-J'avais vu au-dessus de moi les deux longues flammes éblouissantes des
-240 du gosse. Comme il me l'avait demandé, je comptai les secondes
-du «temps». J'en comptai dix-neuf,--ce qui est un beau, un très beau
-résultat ... comme les Allemands eux-mêmes, n'en obtiennent pas tous
-les jours. Il avait le droit de lever haut la tête, le gosse Jean
-Scherrer. Dix-neuf secondes pour charger et tirer un coup de 240, cela
-s'appelle bien servir la France! Sur quoi, les deux longues flammes
-ayant derechef jailli des volées, je recommençai de compter. Mais,
-comme je comptais six, je perçus dans la tourelle, malgré le tonnerre
-ininterrompu des détonations, l'atroce _fchûûûu..._ d'une gargousse
-qui fuse. Et instantanément, avant même que ce _fchûûûu..._ mortel
-eût cessé, je compris que la poudre avait une fois de plus fait des
-siennes: qu'une charge s'était enflammée toute seule ... et que les
-matelots, et que l'officier,--enfermés dans cette boite hermétique, où
-trente kilogrammes de poudre flambaient... Ha!... horreur!...
-
-Les pavillons de tir étaient déjà tombés à mi-drisse. Le feu avait
-cessé. Sur la mer, où traînaient encore les longues fumées jaunes
-et grises,--poudre et charbon,--les trois cuirassés continuaient de
-flotter bien paisiblement. On aurait dit qu'il n'y avait rien de changé
-depuis tout à l'heure.
-
-Enfin, par la porte de la tourelle, je vis descendre le premier homme.
-Il était tout noir,--à cause du feu qui avait grillé sa chair ...
-et tout rouge,--à cause de son sang, qui ruisselait... Derrière les
-autres... Non, je n'essaierai pas de vous les décrire. Ce n'est pas
-la peine. Si vous les aviez vus,--vous ne pourriez plus jamais ...
-jamais!... débarrasser vos rétines de cette vision épouvantable.--Et si
-vous les aviez entendus hurler ... hurler tous ... d'un même hurlement
-inarticulé ... qui essayait d'être un cri ... qui essayait d'être un
-appel, une prière ... ha!... ah!--ils voulaient boire: c'est cela
-qu'ils essayaient de demander ... mais ils ne pouvaient pas: parce
-que ça leur faisait trop mal, de remuer la langue et les lèvres,
-pour former les sons!... si vous aviez entendu cette plainte,--vous
-l'entendriez toujours ... toute votre vie ... dans tous les bruits et
-dans tous les silences ... et même dans vos sommeils, que cette plainte
-inouïe changerait en effarants cauchemars...
-
-Jean Scherrer, lui, sortit le dernier,--comme cela se doit.--Lui
-ne criait pas. Il était le plus gravement blessé;--mortellement,
-cela va sans dire!--mais il marchait tout de même droit et raide.
-Ses vêtements, sa peau, ses os,--ce n'était plus qu'une même
-chose--carbonisée.--Il avait l'air d'un cadavre mort depuis longtemps
-déjà.--Il vint à moi. Avant d'arriver ... je le laissai venir sans
-bouger moi-même: j'étais paralysé--de terreur ... il jeta vers ses
-hommes un regard, et commanda:
-
---Silence!
-
-Tous se turent. A leur chef,--à ce chef-là!--ils obéissaient
-encore.--Je me rappelle: j'eus soif et faim de me mettre à genoux,
-devant ceux-ci et celui-là...
-
-A deux pas de moi, Jean Scherrer s'arrêta, me regarda.--Je ne sais
-pas par quel miracle il y voyait encore: ses yeux seuls n'étaient pas
-devenus charbon...
-
-Il me dit:
-
---Je suis mort. Peu importe. Mais--écoutez, capitaine!--je vous donne
-ma parole d'honneur que pas une imprudence n'a été commise par mes
-hommes. Ce n'est pas de leur faute, à eux. Non!
-
-D'un coup de tête, il me montra ses hommes, silencieux à présent. Je
-vis qu'en les regardant il aurait pleuré s'il avait pu.
-
-Il dit encore:.
-
---Les pauvres gosses!
-
-Et, alors, il songea à soi:--Il me demanda:
-
---Capitaine ... vous la connaissez?... Nini?... Voulez-vous me la
-faire venir à l'hôpital?--Parce que je ne crèverai pas avant demain
-soir: quand on n'y reste pas sur le coup, ça dure au moins trente-six
-heures... Je sais ce que c'est: j'en ai déjà vu ... d'autres ... avant
-moi...
-
-Puis, plus bas, il murmura:
-
---Cristi, ce que ça brûle!...
-
-Il trébucha ... et j'avançai un bras pour le recevoir...
-
-Mais, d'une secousse, il se redressa encore. Et il commanda, bref, aux
-autres mourants:
-
---Allons! nous autres, à l'infirmerie!... Par file à gauche!
-
-Et lui même s'y rendit,--marchant seul,--pendant qu'on transportait à
-bras ses matelots.
-
-
-Comme il avait prévu, Jean Scherrer vécut tout le jour, toute la nuit,
-et une partie du lendemain. Dès midi, j'avais couru à l'hôpital.
-
-J'amenai «Nini» bien entendu. Ah! ça n'était plus une très belle
-fille!--Un pauvre minois de quatre sous, dévasté par les sanglots...
-
-J'ai vu bien des femmes pleurer... Car, chez nous, les hommes meurent
-souvent jeunes... Mais cette Nini-là, tout de même, me fit plus de
-pitié qu'aucune autre.--Vous comprenez: elle était trop petite, trop
-bébé... Le chagrin s'attaquant à ça ... c'était injuste! c'était
-lâche.--Et, néanmoins, sitôt la porte de l'hôpital franchie, la pauvre
-gosse eut le courage de renfoncer toutes ses larmes, et de sourire:
-«pour ne pas l'effrayer,» m'expliqua-t-elle.
-
-Lui, qui ne pouvait même plus l'embrasser,--car la toile des pansements
-l'enveloppait des orteils aux cheveux ... il ne parlait que par un trou
-ménagé dans les bandages;--lui, qui se sentait déjà à six pieds sous
-terre, affirma presque en riant que c'était l'affaire de six semaines.
-Il plaisanta même, disant que, par exemple, il serait marqué de grandes
-cicatrices, et qu'il n'était pas sûr qu'elle l'aimât tout de même,
-quand il serait guéri...
-
-Et je vous jure que ça donnait envie de sauter par la fenêtre! ces deux
-enfants amoureux, qui se mentaient héroïquement l'un à l'autre, pour
-s'épargner, l'un à l'autre, une larme...
-
-Quand elle fut partie, quelqu'un encore arriva: Cheftel, l'amiral, qui
-apportait la croix, accordée télégraphiquement par le ministre.
-
-Il était durement ému, Cheftel. Je vois encore le tremblement nerveux
-de sa moustache blanche. Il ouvrit la petite boite de maroquin, sans
-rien dire, et il épingla le ruban rouge sur les bandages blancs de la
-poitrine.
-
-Mais alors, Jean Scherrer:
-
---Merci, amiral!... mais ... ce n'est guère la peine pour moi... Donnez
-donc plutôt ça à mon quartier, maître, qui a des chances de survivre
-... il sera bien content... Moi ... à quoi bon? Même pour les honneurs
-funèbres, c'est une croix perdue ... puisqu'on nous fera forcément des
-funérailles à peu près nationales... Merci néanmoins de tout mon cœur,
-amiral ... et à vous aussi, capitaine ... à vous surtout!... Adieu,
-messieurs.
-
-Une heure plus tard, il était mort.
-
-
-_Écrit en mer, entre Trébizonde et Mogador de 1323 à 1332._
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- TABLE
-
-_POUR UNE LECTRICE_
-
-
-LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES
-
-
-La double méprise de Loreley Loredana
-
-Idylle en masques
-
-La capitane
-
-
-CEUX DU GAILLARD D'AVANT
-
-
-Perdu corps et biens
-
-L'invraisemblable ratière
-
-108, Le Duc, ambassadeur
-
-La crapule
-
-La baleinière deux
-
-
-CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE
-
-
-La royale charité
-
-L'amoureuse transie
-
-Histoire de mannequin
-
-Naissance de vaisseau
-
-L'ex-voto de l'Acropole
-
-
-SERVICE COMMANDÉ
-
-
-La tourelle
-
-Dix secondes
-
-Fontenoy
-
-
-_COMMENT ILS MEURENT_
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Dix-sept histoires de marins, by Claude Farrère
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Dix-sept Histoires De Marins, by Claude Farrère.
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- </head>
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-<body>
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-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Dix-sept histoires de marins, by Claude Farrère
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Dix-sept histoires de marins
-
-Author: Claude Farrère
-
-Release Date: July 14, 2017 [EBook #55111]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS ***
-
-
-
-
-Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="cover">
-<img src="images/cover.jpg" alt="" />
-</div>
-
-
-
-<h1>Dix-sept<br />
-Histoires de Marins</h1>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="center">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la
-Russie.</p>
-
-<p class="center">S'adresser pour traiter, à la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorf</span>, 50, Chaussée
-d'Antin, Paris.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="author">CLAUDE FARRÈRE</p>
-
-<p class="title">Dix-sept<br />
-
-Histoires de Marins</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<p class="edition">VINGT-HUITIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="editor">PARIS<br /><br />
-
-<span style="font-size: smaller;"><i>Société d'Éditions Littéraires et Artistiques</i></span><br />
-
-<span style="letter-spacing: 0.2em;">
-LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF<br />
-
-<span style="font-size: smaller;">50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50</span></span></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="center"><span style="font-size: small;">Copyright by Claude Farrère, 1914.</span></p>
-
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="p2"><i>Il a été tiré de cet ouvrage:</i></p>
-
-<p class="p2"><i>Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,</i></p>
-
-<p><i>Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,</i></p>
-
-<p><i>Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,</i></p>
-
-<p><i>Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés
-pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse.</i></p>
-
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>&mdash;SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE.</i><br /></span>
-<span class="i7"><i>AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD.</i><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>&mdash;UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN.</i><br /></span>
-<span class="i7"><i>AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
-<h2>TABLE</h2>
-
-<div class="toc">
-
-<a href="#POUR_UNE_LECTRICE"><i>POUR UNE LECTRICE</i></a><br />
-<a href="#LEURS_AMIES">LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES</a><br />
-<div style="margin-left: 2em;"><a href="#LA_DOUBLE_MEPRISE">La double méprise de Loreley Loredana</a><br />
-<a href="#IDYLLE_EN_MASQUES">Idylle en masques</a><br />
-<a href="#LA_CAPITANE">La capitane</a><br />
-</div>
-<a href="#CEUX_DU">CEUX DU GAILLARD D'AVANT</a><br />
-<div style="margin-left: 2em;"><a href="#PERDU_CORPS_ET_BIENS">Perdu corps et biens</a><br />
-<a href="#LINVRAISEMBLABLE_RATIERE">L'invraisemblable ratière</a><br />
-<a href="#AMBASSADEUR">108, Le Duc, ambassadeur</a><br />
-<a href="#LA_CRAPULE">La crapule</a><br />
-<a href="#LA_BALEINIERE">La baleinière deux</a><br />
-</div>
-<a href="#CEUX_DE_LA_GRANDCHAMBRE">CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE</a><br />
-<div style="margin-left: 2em;"><a href="#LA_ROYALE_CHARITE">La royale charité</a><br />
-<a href="#LAMOUREUSE_TRANSIE">L'amoureuse transie</a><br />
-<a href="#MANNEQUIN">Histoire de mannequin</a><br />
-<a href="#NAISSANCE_DE_VAISSEAU">Naissance de vaisseau</a><br />
-<a href="#LEX-VOTO_DE_LACROPOLE">L'ex-voto de l'acropole</a><br />
-</div>
-<a href="#SERVICE_COMMANDE">SERVICE COMMANDÉ</a><br />
-<div style="margin-left: 2em;"><a href="#LA_TOURELLE">La tourelle</a><br />
-<a href="#DIX_SECONDES">Dix secondes</a><br />
-<a href="#FONTENOY">Fontenoy</a><br />
-</div>
-<a href="#COMMENT_ILS_MEURENT">COMMENT ILS MEURENT</a><br />
-
-</div>
-
-<!-- End Autogenerated TOC. -->
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="POUR_UNE_LECTRICE" id="POUR_UNE_LECTRICE"><i>POUR UNE LECTRICE</i></a></h2>
-
-<p class="dest">Madame,</p>
-
-<p class="p2">Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille
-que vous ne lisez jamais de préface. Mais ne vous
-y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en être
-une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter,
-comme il faudrait, le poil de mon ours, et vous
-écrire ici tout le bien que je n'en pense pas. Dieu
-nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais
-il me semble que je manquerais à la courtoisie si je
-ne vous présentais pas officiellement, tout de suite,
-les principaux des personnages que vous rencontrerez
-tout à l'heure, à supposer que vous lisiez
-plus avant. Prenez donc ces quelques lignes pour
-ce qu'elles sont: une «introduction» protocolaire,
-sans davantage.</p>
-
-<p>Madame, si vous êtes patiente assez pour couper
-toutes les trois cents pages de ce volume, vous
-verrez que dix-sept histoires s'y succèdent, lesquelles
-vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites,
-donc mal faites pour loger ensemble à la
-même enseigne et dormir côte à côte sous une seule
-couverture jaune.</p>
-
-<p>Leur unique excuse à voisiner si familièrement
-est de pouvoir se prétendre, malgré l'apparence
-contraire, proches parentes les unes des autres,
-par cette raison que tous les principaux personnages
-dont je vous parlais tantôt font partie, très véritablement,
-d'une race unique: la race des hommes
-qui vivent sur la mer, la race des femmes qui
-aiment ces hommes ou qui sont aimées par eux.</p>
-
-<p>Madame, je ne mets point en doute que vous ne
-connaissiez la mer le mieux du monde;&mdash;j'entends,
-que vous ne l'ayez mille fois contemplée
-du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle
-de navire.&mdash;Et je n'ignore pas que vous comptez
-force marins parmi vos relations: votre oncle l'amiral,
-qui est membre de l'Union;&mdash;ce midshipman
-anglais qui fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;&mdash;le
-caouadji à turban qui élaborait naguère,
-à bord de votre dahabieh, cet incomparable café
-turc dont vous êtes encore fière;&mdash;le vieux patron
-normand qui vous emmena jadis pêcher le hareng,
-sur son chalutier, au large de Trouville;&mdash;moi-même;&mdash;et
-tant d'autres... J'ai peur tout de
-même que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le
-visage de tous ces navigateurs, quoique un brin
-différents, cette secrète ressemblance qu'on ne peut
-ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait
-avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle
-s'y trouve néanmoins, croyez-le, et si vous aviez, ce
-qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi, dix-neuf
-de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un
-plancher mouvant dont les vaches n'ont jamais
-voulu, vous auriez mille et mille fois constaté,
-comme j'ai fait, que tous les hommes de mon
-espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance,
-de couleur, et qu'elle ait été leur patrie d'autrefois
-et la cité dont ils étaient citoyens&mdash;avant de
-devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa seule
-Majesté l'Océan,&mdash;portent au visage, et au corps,
-et à l'âme, un caractère commun, une marque uniforme,
-une empreinte&mdash;plus profonde et plus indélébile
-que celle du sang:&mdash;l'empreinte de la mer.
-Le hasard m'a très souvent jeté à l'improviste sur
-des rivages lointains et saugrenus, et je me souviens
-d'avoir foulé la poussière de beaucoup de villes
-extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais,
-comme jadis don César de Bazan, parmi des femmes
-jaunes, bleues, noires, vertes, des hommes nuancés
-non moins diversement; mais je reconnaissais tout
-de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur
-couleur, ceux de ces hommes qui étaient marins
-comme moi, parce que les stigmates professionnels
-transparaissaient toujours à travers leur épidémie
-pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement
-leur apparence identique, ce n'est pas seulement
-leur similitude extérieure qui font des hommes de
-la mer une nation réelle, une seule nation, immuable
-de Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à
-Terre-Neuve, c'est encore l'ensemble très homogène
-de leurs mœurs et de leurs coutumes, de leurs
-lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et
-de leurs religions.&mdash;Cette nation-là constituait
-même encore, il y a très peu d'années, la seule
-nation de purs gentilshommes en plein <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> siècle...</p>
-
-<p>Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre
-pages, j'ai vu de mes yeux, j'ai touché de mes mains
-ce fabuleux, cet ahurissant anachronisme: une race
-entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres
-humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de
-manufactures, de parlementarisme et de coups de
-bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner la mort, et à
-vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur
-meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...</p>
-
-<p>Il y a très peu d'années de cela ... dix années
-peut-être ... quinze, au plus... La vérité m'oblige
-d'ailleurs à reconnaître que les choses ont quelque
-peu changé depuis, et non pas pour devenir plus
-belles. La faute en est à la télégraphie sans fil, aux
-turbines Parson et aux paquebots longs de quatre
-cents mètres. On traverse aujourd'hui l'Atlantique
-en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref,
-d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on
-vient de quitter. Impossible de s'habituer comme
-il faudrait à l'étrange sensation de n'être plus sur
-terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant,
-ce que nous devenions jadis sans nous en
-apercevoir et sans y songer: des marins...</p>
-
-<p>Nous le sommes encore, nous, les aînés de la
-race; nous le sommes tout à fait; mais nos frères
-cadets commencent de ne plus l'être qu'à moitié;
-et nos fils ne le seront plus du tout,&mdash;ne le seront
-plus jamais.</p>
-
-<p>Nous disions tout à l'heure, Madame, que
-vous comptez parmi vos relations des marins,
-beaucoup de marins. A supposer même que tous
-ceux que vous croyez l'être le soient,&mdash;à supposer
-que vous en connaissiez par conséquent aujourd'hui
-autant que vous en croyiez connaître,&mdash;soyez persuadée
-que demain vous n'en connaîtrez plus que
-fort peu, et qu'après demain vous n'en connaîtrez
-pas un seul. Parce qu'il n'y en aura plus nulle
-part.</p>
-
-<p>Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce
-bouquin-ci, sont donc peut-être les derniers spécimens
-d'une tribu humaine près de disparaître et
-dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut
-d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,&mdash;j'oserais
-dire un défi au bon sens.</p>
-
-<p>Daignez, Madame, leur être indulgente, comme
-on l'est aux moribonds; et ne leur en veuillez pas
-trop s'ils heurtent parfois de front, un peu brutalement,
-vos opinions les plus respectables et vos
-habitudes les plus ancestrales. Ce ne sera pas
-malice de leur part. Pardonnez-leur en songeant
-que leurs habitudes et que leurs opinions à eux
-n'ont jamais ressemblé à celles du reste de la planète,
-et que c'est à cause de cette dissemblance,
-et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se civiliser,
-à l'instar de toutes raisonnables créatures,
-qu'ils auront très bientôt débarrassé le monde de
-leur baroque existence.</p>
-
-
-<p class="signature">C. F.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="LEURS_AMIES" id="LEURS_AMIES">LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES</a></h2>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_DOUBLE_MEPRISE" id="LA_DOUBLE_MEPRISE"></a>LA DOUBLE MÉPRISE
-
-DE LORELEY LOREDANA<br />
-
-CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE</h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>à Pierre Louÿs,
-fidèlement,</i><br /><br />
-
-<i>C. F.</i></p>
-
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p class="p2">Je me souviens exactement de la date, et pour
-cause: ce fut le 31 décembre 1894,&mdash;un lundi,&mdash;que,
-pour la première fois, j'entendis parler de Loreley
-Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait,
-ce lundi-là,&mdash;comme il pleut souvent à Brest
-en Bretagne;&mdash;et la rue de Siam n'était qu'un
-cloaque, où le pas des passants faisait gicler des
-feux d'artifice de boue.</p>
-
-<p>Moi, j'avais quitté ma <i>Victorieuse</i>, après dîner,
-par le canot-major de huit heures. Sur rade, il ventait
-grand frais du sud-ouest,&mdash;c'est <i>suroît</i> qu'il
-faut prononcer;&mdash;et le clapotis était dur. Dans la
-chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes
-à nous pelotonner en tas, sous l'abri douteux des
-manteaux suédois à grand capuchon. Au pont Gueydon,
-il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations
-de toute l'escadre arrivaient ensemble.
-Les patrons s'injurièrent comme il sied, et il y eut
-des avirons engagés.</p>
-
-<p>Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos
-gaffes dans les boucles du ponton dansant, un tout
-petit youyou se faufila à poupe du gros canot de la
-<i>Victorieuse</i>, et une voix que je connaissais m'interpella:</p>
-
-<p>&mdash;Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou
-tu m'envoies balader en grande rade!...</p>
-
-<p>Le canot repoussait en effet le youyou fort au large.
-J'intervins. Un de nos brigadiers sauta debout sur
-notre étambot, et, d'une poignée de main, attira le
-malencontreux esquif.</p>
-
-<p>L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:</p>
-
-<p>&mdash;Merci,&mdash;me dit-il.</p>
-
-<p>Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant
-inonda ma main.</p>
-
-<p>&mdash;Comment va, Malcy?</p>
-
-<p>&mdash;Comme la pluie!</p>
-
-<p>&mdash;Et ce départ?</p>
-
-<p>&mdash;Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous
-n'attendons plus que le bon plaisir de la direction
-d'artillerie. Ils n'en finissent pas de compter leurs
-obus!</p>
-
-<p>Nous grimpions l'interminable escalier qui joint
-ensemble la ville et le port militaire. J'interrogeai
-encore Malcy:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, mercredi?</p>
-
-<p>&mdash;On dérape. L'<i>Ardèche</i> saura ce que c'est que
-de rouler.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! vraie saison choisie pour traverser la
-mer de Biscaye!</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter
-sur plusieurs coups de tabac...</p>
-
-<p>L'<i>Ardèche</i> était un transport de guerre, déjà fort
-décati, que la rue Royale, toujours économe, prétendait
-expédier, bourré d'obus jusqu'aux écoutilles,
-vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle,
-forte d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos,
-rôdait à son ordinaire des Antilles aux Açores et de
-Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La malheureuse
-<i>Ardèche</i>, avant d'avoir correctement réparti ses obus
-entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre
-à essuyer quelques baisses barométriques.</p>
-
-<p>&mdash;Au moins,&mdash;demandai-je à Malcy,&mdash;es-tu logé
-tant bien que mal, sur ton sale «rafiot»?</p>
-
-<p>Il rit:</p>
-
-<p>&mdash;Dans un chenil: six pieds de long, cinq de
-large; point de hublot; ni air, ni jour; et nulle électricité,
-comme bien tu penses! Mais je m'en moque
-un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché
-mes «avances». Trois mois, sept cent vingt balles,
-vieux! On va en faire, une de ces noces!... Pas?</p>
-
-<p>Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la
-boue liquide. Nous avions terminé notre ascension,
-et nous foulions maintenant le pavé brestois. Je dis
-le pavé, car il ne pouvait être question des trottoirs,
-trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait
-donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous
-étions bien quarante officiers à remonter en rangs
-serrés l'inévitable rue de Siam, toute moutonnante
-de parapluies déployés.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle.
-On va se transplanter au théâtre, pour commencer.
-J'ai des mouchoirs à carreaux plein mes
-poches. On entendra un acte du drame, on se mettra
-à pleurer, avec sanglots, on se fera fiche à la porte,
-et une fois «l'atmosphère créée», on ira manifester
-de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour ... ou, au
-moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste.
-Ça colle, vieux Fargue?</p>
-
-<p>J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux
-ans chacun, il est bon de le rappeler...</p>
-
-<p class="p2">Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du
-théâtre, une belle affiche verte qui déteignait sur tout
-son mur en petits ruisseaux couleur de printemps,
-nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut déchiffrer.</p>
-
-<p>&mdash;Heu&mdash;fit-il.&mdash;On joue ... heu ... on joue <i>Les
-deux Orphelines</i> ... avec <i>Le Misanthrope et l'Auvergnat</i>
-pour finir ... et <i>Manon</i> pour commencer...</p>
-
-<p>(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province
-ne reculent pas devant un programme abondant).</p>
-
-<p>Malcy poursuivait sa lecture:</p>
-
-<p>&mdash;Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six
-heures trois quarts... Il y a du bon! il est huit heures
-et demie: <i>Manon</i> sera bâclée dans trente-cinq minutes.
-Et le drame viendra. Nous n'avons rien de
-mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons
-nos cœurs ... et nos oreilles ... du refrain si
-honorablement connu:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i8">&mdash;«Capitaine, ô gué!<br /></span>
-<span class="i10">Es-tu fatigué<br /></span>
-<span class="i0">De nous voir à pied?&mdash;Mais non! mais non!<br /></span>
-<span class="i8">Car on n'est pas mal<br /></span>
-<span class="i8">Sur un bon cheval...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des
-trois machines, quatre-vingt-dix tours!...</p>
-
-<p>Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène
-au théâtre. Je lui emboîtai le pas.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu
-vu qui chante Manon?</p>
-
-<p>&mdash;Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une
-nommée Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique...
-Loreley Loredana, parfaitement! avec simplicité!...
-Connais pas, d'ailleurs.</p>
-
-<p>Moi non plus, je ne connaissais pas...</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p class="p2">A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils
-étaient encore libres. Mais partout ailleurs, et du
-parterre au paradis, un chat n'eût pas su où fourrer
-ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment, regorgeaient
-d'un public amoncelé; et le moindre strapontin
-portait en moyenne deux matelots, l'un gravement
-juché sur les genoux de l'autre. Des grappes
-de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus
-rampe, montraient candidement aux gens d'en bas
-l'envers de leurs jupons. L'ensemble, d'ailleurs, était
-fort silencieux, autant à coup sûr qu'une chambrée
-d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait
-avec recueillement. Et, le constatant, je commençai
-de sourire, méphistophélique, dans le duvet
-qui me servait de barbe: nul doute que, tout à
-l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent
-tout le scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée
-tardive n'allait pas sans soulever, à elle seule, une
-évidente réprobation. Les bons bourgeois de Brest,
-paisibles occupants de cet orchestre au travers
-duquel Malcy et moi foncions tête baissée pour
-gagner nos places, marquaient la plus mauvaise
-humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et
-grognaient même assez haut. Je marchais le second.
-Dans mon dos, j'entendis des paroles malsonnantes.&mdash;Brest,
-qui n'existe que par la grâce de son escadre
-et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion,
-comme la logique l'exige.&mdash;Les mots «traîneurs
-de sabre» furent deux ou trois fois répétés.
-Ravi d'une si belle occasion, je toussai promptement,
-pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne
-pas saisir la balle au bond? sans conteste, il y avait
-«à faire» tout de suite, et le tumulte pouvait s'obtenir
-séance tenante sans plus d'ingéniosité.</p>
-
-<p>Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait,
-demeura sourd. Et l'occasion fut ainsi perdue
-d'une riposte qui certes eût été sensationnelle.
-Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser.
-En sorte que, l'instant d'après, nous étions
-assis tous deux, côte à côte, sans que <i>Manon</i> eût
-en rien pâti du fait de notre entrée.</p>
-
-<p>Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se
-vanter. Très ironique, je me penchai vers le silencieux
-Malcy:</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, vieux!&mdash;lui souillai-je:&mdash;si c'est
-tout ça, le boucan promis...</p>
-
-<p>Mais il haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Idiot!&mdash;prononça-t-il, péremptoire:&mdash;tu
-trouverais malin, toi, d'emboîter une malheureuse
-gosse comme celle-là?</p>
-
-<p>D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai,
-cherchant la malheureuse gosse dont il était
-question...</p>
-
-<p>Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même,
-en l'espèce Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p class="p2">A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana,
-tout près d'expirer dans les bras de son chevalier
-reconquis, s'occupait à comparer, comme il se doit,
-l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus
-harmonieusement qu'elle pouvait.</p>
-
-<p>Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques
-en double, car le spectacle était presque d'un
-acte en avance sur les prévisions de Malcy: il s'en
-fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât sur
-le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite
-pièce», en l'occurrence, figurée par <i>Manon</i>...</p>
-
-<p>Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop
-pour admirer à mon aise la ravissante fille qualifiée
-l'instant d'avant par mon camarade, assez improprement,
-de malheureuse gosse...</p>
-
-<p>«Gosse»&mdash;soit! tant qu'on voulait!... Loreley
-Loredana l'était même avec exagération, voire avec
-insolence. Je sus par la suite qu'elle comptait vingt
-ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas
-quinze. Et vous n'imagineriez pas une frimousse
-plus bébé, sous le bourrelet trop gonflé d'une miraculeuse
-toison d'or, dont le rayonnement solaire
-faisait auréole autour des joues poupines et du front
-bombé. «Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais
-«malheureuse»&mdash;à d'autres! Malheureuse comme
-un roi sur son trône, ou comme un poisson dans
-l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon,
-les lèvres blémies de céruse ne parvenaient pas à
-dissimuler leur sourire enfantin, que les applaudissements
-changèrent bientôt en superbes éclats de
-rire. Relevée d'un bond, sitôt la dernière note envolée,
-Loreley Loredana remplaçait les révérences
-classiques par de gros baisers qu'elle lançait au
-public à pleines menottes.</p>
-
-<p>Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de
-troubler, par un vacarme imbécile, une si belle
-gaieté de petite fille bien sage!</p>
-
-<p>Et, tout en continuant, moi comme les autres,
-d'applaudir, je me retournai vers Malcy, prêt à
-reconnaître loyalement mes torts:</p>
-
-<p>&mdash;Mon vieux,&mdash;commençai-je,&mdash;il n'y a pas
-d'erreur: j'étais une brute. Toi...</p>
-
-<p>Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe
-de mon discours, se levait déjà:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui!&mdash;fit-il, distrait.&mdash;Tu ne veux tout
-de même pas que je m'incruste ici, maintenant?</p>
-
-<p>Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de
-son veston:</p>
-
-<p>&mdash;Malcy! bon sang! réponds, quand on te
-parle!... Où vas-tu encore?... Quel «tracassin»,
-cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça
-repart à quatre cents tours!...</p>
-
-<p>Il me regarda comme un aérolithe:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? qu'est-ce que tu veux?</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu, je te dis?</p>
-
-<p>&mdash;Dans les coulisses... Tu es malade, à cette
-heure?...</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p class="p2">J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour
-ne pas suivre Malcy dans les coulisses, je n'étais
-pas, comme lui, en partance; et je n'avais pas touché
-sept cent vingt francs le matin même. La grande
-vie n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil,
-j'attendis mon camarade, caressant vaguement
-l'espoir de bientôt le voir revenir, ramenant
-Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien,
-chanteuse d'opéra-comique, cette agréable enfant
-ne jouait évidemment plus de la soirée, et ne pouvait
-en conséquence rien avoir de mieux à faire
-qu'à souper dans la compagnie de deux gentilshommes
-de notre mérite.</p>
-
-<p>Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables,
-fut démentie par l'événement. Loreley
-Loredana ne se montra point. Bien pis! Malcy ne
-reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le
-rideau se releva sur le prologue <i>des Deux Orphelines</i>.
-J'attendis encore, mais toujours en vain. Je
-n'avais pas le moindre mouchoir à carreaux; et, en
-eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût
-guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point
-que, sitôt le prologue bâclé, je me hâtai de quitter
-le théâtre.</p>
-
-<p>Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,&mdash;par
-acquit de conscience, car je devinais bien
-maintenant les sérieuses raisons qu'il devait avoir
-eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement.
-Et bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux
-d'un réveillon «suisse», je fis demi-tour, et
-redescendis vers le port. Le canot des permissionnaires
-de dix heures me ramena à la <i>Victorieuse</i>,
-assez mal satisfait et postant très fort contre ce
-lâcheur de Malcy, bon seulement à promettre aux
-gens monts et merveilles, pour se défiler ensuite à
-l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains,
-et les semer où ça se trouvait, comme on sème un
-paquet encombrant...</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p class="p2">Mais le lendemain,&mdash;jour de l'an, jour de fête,&mdash;ayant
-mis pied à terre dès le matin, histoire de
-déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre
-fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord,
-comme j'entrais à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus,
-attablé hanche à hanche, le couple même
-auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy.</p>
-
-<p>Et je n'avais pas encore refermé la porte que
-Malcy accourait au-devant de moi:</p>
-
-<p>&mdash;Vieux!&mdash;s'écria-t-il,&mdash;je me traîne à tes genoux ...,
-métaphoriquement... Sans blague, ne sois
-pas trop fâché! et pardonne-moi chrétiennement!
-Hier, auprès de cette petite fée, j'ai tout à fait oublié
-l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé
-que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son
-fauteuil d'orchestre, et qu'il fallait se dépêcher
-de l'aller quérir pour souper ensuite nous trois!...
-fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous
-avons soupé seulement nous deux, Laurette et
-moi... Par exemple, ce matin, puisque te voilà, nous
-allons recoller les choses en ordre!... Laisse porter!
-vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!...
-que je te présente...</p>
-
-<p>Il me présenta:</p>
-
-<p>&mdash;Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que
-nous avons tant regretté hier!&mdash;Fargue, voici ma
-petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu préfères.&mdash;Sur
-ce assieds-toi là! et tâte de ces hors
-d'œuvre!...</p>
-
-<p>Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement
-tendu sa patte blanche, en me souriant comme
-on sourit aux amis de vingt ans.</p>
-
-<p>Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la
-petite fille aux yeux enfantins et le grand garçon aux
-larges épaules, pareillement prêts à toujours éclater
-de rire, à propos de tout comme à propos de rien.
-Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà
-leurs tête à tête: ils devaient, du soir au matin jouer
-à pigeon vole ou au chat perché.</p>
-
-<p>Cependant nous déjeunions tous trois avec
-beaucoup de gravité. En public, la jeune Laurette,
-évidemment, se jugeait obligée au rôle de dame,&mdash;de
-dame sérieuse, mûre,&mdash;de duègne. Une chanteuse
-d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne
-peut pas sauter à la corde devant tout le monde...
-Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la dame
-mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la
-fin des fourmis dans les jambes.</p>
-
-<p>Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,&mdash;une
-politesse en appelant une autre,&mdash;d'offrir
-à mes amphitrions deux heures de voiture
-à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre
-fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en
-faillit esquisser une cabriole.</p>
-
-<p>&mdash;Tout justement, on ne répète pas tantôt, à
-cause de la matinée!&mdash;s'écria-t-elle;&mdash;vous voyez
-si ça tombe à pic!... Pourvu que je sois rentrée à
-six heures, et que j'aie le temps de casser une moitié
-de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!...
-Donc!... Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur?</p>
-
-<p>Je protestai d'abord contre cette appellation, exagérément
-cérémonieuse, et j'informai «mademoiselle
-Loredana» qu'il était d'usage, entre gens de mer,
-de dire «Fargue» tout court, comme on disait
-«Malcy», et comme j'avais l'intention de dire désormais
-«Laurette»... Puis j'expliquai que la route
-du Conquet domine agréablement le goulet de Brest,
-c'est-à-dire la pleine mer; et que, par conséquent,
-nulle promenade ne pouvait être plus agréable
-qu'une promenade sur cette route-là. Fort à propos
-la pluie, par extraordinaire, et sans doute en
-l'honneur du nouvel an, faisait trêve.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, et trois lieues plus loin, nous
-descendions de notre landau devant la petite
-auberge du Trézir. Et, tandis que les chevaux
-soufflaient, nous commencions l'excursion classique
-à la plage de sable.</p>
-
-<p>Il faisait calme plat. Loreley Loredana, que le bercement
-de la voiture avait peu à peu assoupie, trottinait,
-mal réveillée, et silencieuse, tout au bord de
-l'eau, et s'amusait à mouiller le bout de ses bottines
-dans l'écume des lames lentes et lisses qu'une lointaine
-houle poussait paresseusement jusqu'au rivage.</p>
-
-<p>Devant nous, c'était la pleine mer, seulement
-bornée, à main gauche, par les falaises confuses du
-Toulinguet, et, à main droite, par le ciel occidental,
-bas et nuageux. L'océan gris s'étendait largement
-entre la terre grise et le firmament gris. Au loin,
-une brume imprécise flottait, brouillant l'horizon
-qu'on ne distinguait pas. Des goélands et des
-mouettes volaient très haut, pareils à des accents
-circonflexes sens dessus dessous, semés çà et là
-par le ciel. Et leurs cris aigres troublaient seuls le
-silence du soir.</p>
-
-<p>Nous marchions sans parler. Toutefois, au bout
-d'une centaine de pas, Loreley Loredana s'arrêta,
-et, pointant son index mince comme un cure-dent:</p>
-
-<p>&mdash;Là-bas ... qu'est-ce que c'est?&mdash;dit-elle.</p>
-
-<p>Nous regardâmes.</p>
-
-<p>«Là-bas...» c'était, sur la droite des dernières
-pointes de Crozon, une ligne floue, très étroite, qui
-s'allongeait vers la pleine mer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le Raz,&mdash;dit Malcy.</p>
-
-<p>J'expliquai:</p>
-
-<p>&mdash;Une autre presqu'île, derrière la presqu'île de
-Crozon, beaucoup plus loin. Un très mauvais endroit
-pour les bateaux. Figurez-vous qu'autrefois il y avait
-un proverbe ... un proverbe qui disait: <i>Nul jamais
-n'a passé le Raz sans peur ou malheur.</i></p>
-
-<p>&mdash;Ah?&mdash;fit Loreley Loredana:&mdash;et ... est-ce que
-c'est vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!&mdash;dit Malcy.</p>
-
-<p>A son tour il tendit la main vers le cap célèbre:</p>
-
-<p>&mdash;Petite Laurette, derrière ce Raz que vous
-voyez, il y a une baie ... et cette baie s'appelle la baie
-des Trépassés!...</p>
-
-<p>Les yeux candides s'ouvrirent plus larges; sur
-le visage poupin, une curiosité passa, inquiète.</p>
-
-<p>Malcy continuait:</p>
-
-<p>&mdash;La baie des Trépassés, oui, ma poupée! Et
-savez-vous pourquoi ce nom sinistre? parce que
-tous les bateaux qui avaient franchi le Raz «avec
-malheur», dérivaient, après naufrage, jusqu'à
-s'échouer dans cette baie, et déverser sur le sable de
-la plage mortuaire leurs équipages de noyés. Voilà!</p>
-
-<p>La petite comprit imparfaitement:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tous les navires qui font naufrage, ici ...
-leurs matelots, on les retrouve noyés sur le sable,
-dans cette baie des Trépassés, qui est là-bas?</p>
-
-<p>Elle allongeait toujours son doigt fin.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon tout petit!&mdash;affirma Malcy, imperturbable..</p>
-
-<p>Sur quoi on n'en parla plus.</p>
-
-<p>Mais, à l'instant de remonter en voiture, Loreley
-Loredana se retourna vers la pleine mer, et la considéra
-fort attentivement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;fit Malcy.&mdash;On s'embarque, petite
-fille?</p>
-
-<p>Elle mit un pied sur le marchepied. Puis, se
-retournant encore:</p>
-
-<p>Alors, Malcy, dites? mercredi prochain, c'est
-par là que votre bateau s'en ira?</p>
-
-<p>&mdash;Par là, oui,&mdash;dit il.</p>
-
-<p>Et il désigna l'horizon du sud. Au bout de son
-geste, le Raz étirait sa silhouette, brumeuse de
-plus en plus dans le crépuscule brun.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p class="p2">Six heures sonnaient à l'horloge de la porte Tourville
-quand notre landau repassa le pont de Recouvrance.
-Cinq minutes après, Loreley Loredana, au
-seuil de son hôtel, nous donnait ses deux menottes
-à baiser, en nous recommandant très fort de ne pas
-manquer la représentation du soir:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra m'applaudir beaucoup, beaucoup,
-beaucoup!&mdash;nous cria-t-elle en manière d'adieu.</p>
-
-<p>Seul avec Malcy, je le félicitai de sa conquête.
-Mais il coupa net ma première phrase:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon vieux,&mdash;déclara-t-il très sérieusement,&mdash;il
-ne s'agit pas de ce que tu crois, et loin de
-là! Car ... écoute la chose la plus énorme: cette
-gosse est sage des pieds à la tête et du cœur à la
-cervelle!... Oui, mon ami: sage! sage comme une
-image. Oh! tu peux écarquiller les yeux! Je les ai
-écarquillés avant toi. Une chanteuse d'opéra-comique,
-faisant concurrence à Jeanne d'Arc,&mdash;le cas
-peut évidemment être considéré comme exceptionnel.
-Mais, exceptionnel ou non, c'est le cas de
-Laurette. Et je trouve qu'il ne manque pas d'intérêt.</p>
-
-<p>Je demeurais bouche bée, quoique moins surpris,
-au fond, et moins admiratif que je ne feignais de
-l'être par civilité honnête et puérile. Malcy, d'ailleurs,
-content de mon attitude courtoisement émerveillée,
-ajoutait des commentaires:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon vieux! D'autres ne trouveraient peut-être
-pas très malin de se faire, à mon âge, le cavalier
-servant d'une ingénue. Mais je ne suis pas une
-brute. Et je t'assure que ça ne me déplaît pas ... au
-contraire!... d'employer ainsi mes huit derniers jours
-de France, et de dépenser mes avances à traiter
-cette enfant comme un grand frère traite sa petite
-sœur, et à lui donner un peu de bon temps.</p>
-
-<p>J'approuvai, convaincu. Pourtant, à la réflexion,
-une idée me vint. Et, j'en fis part à Malcy, moitié
-pour rire, moitié tout de bon:</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, vieux? as-tu pensé à une chose?
-Cette gosse, comme tu l'appelles, n'en est pas moins
-une femme de théâtre, c'est-à-dire une jeune personne
-qui, chaque soir, de huit heures à minuit,
-parle d'amour à tous les ténors du répertoire. Innocente
-donc, tant que tu voudras! mais ignorante,
-non. En foi de quoi, n'as-tu pas peur qu'à force
-de jouer avec elle au petit mari et à la petite femme
-mademoiselle Loreley Loredana ne tombe amoureuse
-de toi?... de toi qui appareilles la semaine
-prochaine pour l'autre bout du monde?</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, incrédule, quoiqu'imperceptiblement
-flatté de l'hypothèse:</p>
-
-<p>&mdash;Laisse donc! tu es maboul...</p>
-
-<p>Puis, coupant court:</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, pour l'instant, la question n'est pas
-là, mon petit! C'est un apéritif qu'il nous faut, et vivement,
-pour qu'on ait le temps de boulotter à l'aise
-avant le spectacle. Viens au <i>Brestois</i>, je t'offre le
-vermouth de la tradition...</p>
-
-
-<h4>VII</h4>
-
-<p class="p2">Trois jours passèrent, au cours desquels je ne
-mis pas les pieds à terre, retenu sur la <i>Victorieuse</i>
-par je ne sais plus quels exercices de tir. Enfin, le
-samedi, 5 janvier, je pus fouler derechef le pavé
-de la rue de Siam. D'instinct je retournai au théâtre,
-moitié désœuvrement, moitié curiosité. Et je retrouvai,
-comme juste, mes deux inséparables, l'un dévotement
-assis au premier rang de l'orchestre, l'autre
-sur la scène, chantant <i>Mignon</i>, si j'ai bonne mémoire,
-et riant toujours à belles dents chaque fois
-que le public, décidément conquis par sa chanteuse-bébé,
-lui faisait ovation.</p>
-
-<p>A minuit, nous soupâmes tous trois à la Brasserie.
-Et ce souper ne différa en rien du déjeuner qui avait
-précédé notre promenade au Trézir. La jeune Laurette
-jouait toujours à la petite femme avec la même
-conviction, et Malcy au petit mari avec le même
-enthousiasme. Par ailleurs, leur intimité réelle
-m'apparut peut-être d'une ligne plus étroite, mais
-incontestablement fraternelle de plus en plus. Certes,
-j'avais été vraiment «maboul», quand l'idée absurde
-m'avait traversé qu'une pareille gamine pût jamais
-se changer en amoureuse. Il n'était pas plus question
-de cela que de mariage ou d'enterrement.</p>
-
-<p>Comme nous attaquions les écrevisses,&mdash;il s'en
-pêche d'admirables dans les petits ruisseaux de la
-montagne d'Arrée,&mdash;je risquai tout de même une
-question critérium:</p>
-
-<p>&mdash;Malcy, à propos? c'est toujours pour mercredi,
-votre appareillage?</p>
-
-<p>Il répondit, du ton le plus naturel:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon vieux. Et cette fois, je ne pense
-pas que même la direction d'artillerie puisse être à
-la traîne. Tous nos obus sont le long du bord, dans
-quatre bugalets proprement arrimés. Il n'y a plus
-qu'à transvaser les susdits obus des susdits bugalets
-dans l'<i>Ardèche</i>. Par exemple, une fois là...</p>
-
-<p>&mdash;Une fois là?</p>
-
-<p>&mdash;Une fois là ... dame! je ne sais fichtre pas comment
-notre cale, qui est pourrie tel feu Poisson lui-même...
-Vous avez sûrement connu ce type-là,
-petite Laurette? Poisson?... Poisson Pourri?... un
-grand diable de ténor qui chantait les basses?... et
-qui était si tant tellement «puréiforme» qu'on le
-ramassait tous les soirs à la petite cuiller?... ce
-pourquoi tous ses directeurs passèrent leur vie à
-l'engueuler?... Bon! la voilà qui rit encore! Pas
-sérieuse pour un quart de sou, cette jeune dame-là!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre cale?... tu disais...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui... Eh bien! elle est pourrie, notre
-cale ... comme j'avais l'honneur de te l'exposer
-quand cette mademoiselle Loredana nous a coupé
-la parole ... pourrie, mon vieux, oui! pourrie à tel
-point que, les jours de grand roulis, nos obus passeraient
-à travers vaigrage et bordé, que je n'en
-serais pas surpris le moins du monde...</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc! c'est rassurant jusqu'à un certain
-point, cette perspective?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu sais ... les gens nés pour être noyés ne
-seront jamais pendus!... avantage indiscutable... Et
-puis, tout ça, hypothèse pure ... la certitude, l'unique,
-c'est que, mercredi prochain, 9 janvier ...
-donc, dans quatre jours ... tout juste ... sauf erreur?...
-comptez voir un peu sur vos doigts, Laurinette?...
-l'arithmétique est une science si compliquée!... dimanche,
-lundi ... oui, dans quatre jours ... mercredi
-prochain, dès la prime aurore ... l'<i>Ardèche</i> dérapera.</p>
-
-<p>Je regardai Laurinette,&mdash;comptant encore sur ses
-doigts, et riant de plus belle.&mdash;Tout à coup, elle
-leva vers moi son museau rose:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Fargue? dites?... est-ce que vous ne pourriez
-pas être très gentil, ce mercredi-là?... et venir
-me prendre à l'hôtel pour m'emmener en voiture
-sur la route du Trézir?... Ce serait si amusant de
-voir l'<i>Ardèche</i> passer au bas de la falaise, et s'en
-aller, petite, petite!...</p>
-
-<p>Décidément, non! ce n'était pas de l'amour!</p>
-
-
-<h4>VIII</h4>
-
-<p class="p2">Je revis Malcy, pour la dernière fois, le mardi suivant,
-veille de l'appareillage. Il me confirma la date
-du lendemain, et me donna l'heure approximative,
-il ne s'agissait plus de prime aurore; l'<i>Ardèche</i> devait
-lever l'ancre à midi.</p>
-
-<p>&mdash;La gosse a toujours envie de nous voir défiler
-dans le goulet,&mdash;acheva Malcy.&mdash;Veux-tu passer la
-cueillir à son hôtel, et l'emmener en sapin jusqu'aux
-Quatre Pompes? C'est là que vous serez le mieux:
-l'<i>Ardèche</i> passera à cent mètres, au plus, du bout
-de la petite jetée. Par exemple ... dis-moi? ça ne
-t'embête pas trop, de demander à ton pacha la permission
-de descendre à terre le matin?...</p>
-
-<p>Je haussai les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Et quand même ça m'embêterait?... du moment
-que ça amusera l'enfant...</p>
-
-<p>Nous étions au théâtre, comme inévitable. Au
-dernier entr'acte, je serrai la main à Malcy:</p>
-
-<p>&mdash;Vieux,&mdash;lui dis-je,&mdash;il faut que je rentre à bord
-par le youyou de minuit, afin de pouvoir demander
-ma permission demain matin d'assez bonne heure.
-Je file donc. Dis bonsoir à Laurette de ma part. Et ...
-nous deux, toi z'et moi ... au revoir! Bon voyage,
-naturellement!...</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! ça ne fait pas question!...</p>
-
-<p>Il m'aida à repasser les manches de mon pardessus.
-Il riait,&mdash;pas plus triste que de raison, sur le
-point de quitter ainsi son amie d'une semaine.&mdash;Même,
-comme je descendais le perron, il me cria:</p>
-
-<p>&mdash;Surtout, soigne-toi bien! et tiens-toi prêt pour
-la noce formidable que nous ferons, le jour du
-retour de l'<i>Ardèche</i>...</p>
-
-<p>Il rentra dans les couloirs. Je poussai la porte de
-la rue.</p>
-
-<p>Dehors, il faisait assez doux, car le vent soufflait
-du suroît<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ce n'avait guère été qu'une brise très
-maniable jusqu'au coucher du soleil. Mais, dans
-l'instant que je quittais le théâtre, une rafale brusque
-secoua violemment les platanes du Champ de
-Bataille, qui gémirent, en faisant pleuvoir alentour
-leurs petites boules desséchées.</p>
-
-
-<h4>IX</h4>
-
-<p class="p2">Et, le lendemain, il venta grand frais. Dès l'aube,
-la rade apparut blanche d'écume, et il s'en fallut
-d'assez peu que le service des embarcations ne
-dût être suspendu. Je pus néanmoins redescendre
-à terre vers neuf heures du matin, par le canot qui
-allait chercher les cuisiniers. Et, deux heures plus
-tard, ayant frété une guimbarde, je frappai à la porte
-de Loreley Loredana. Loreley Loredana m'attendait,
-gantée, le chapeau sur la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Il fait bien du vent,&mdash;remarqua-t-elle en montant
-en voiture.</p>
-
-<p>Je jugeai intelligent de laisser tomber la réplique.</p>
-
-<p>Aux Quatre Pompes, nous laissâmes notre voiture
-sur la route, et nous entreprîmes d'avancer jusqu'au
-bout de la petite jetée qui limite la rade-abri, au
-N.-O. et qui porte un feu fixe dans une tourelle de
-pierre. Ce ne fut pas rien. Les risées nous prenaient
-de face, et elles se jetaient sur nous, à la lettre, avec
-une violence de bêtes sauvages. Meurtris, suffoqués,
-cinglés au visage par la pluie qui aveugle et
-l'embrun salé qui égratigne, nous luttions corps à
-corps avec l'ouragan, sans gagner sur lui d'un pouce.
-Il n'était naturellement pas question d'ouvrir un
-parapluie: le vent l'eût mis en dentelle. Je pris le
-seul parti possible: j'empoignai la fillette à pleins
-bras, je l'enlevai de terre, et, m'aidant de son poids
-pour résister aux rafales, je courus d'un élan jusqu'à
-la tourelle du feu, derrière laquelle j'appuyai mon
-fardeau et m'adossai moi-même. La violence même
-du courant d'air créait là une zone de calme, où nous
-pûmes reprendre haleine et donner un coup d'œil
-autour de nous.</p>
-
-<p>Loreley Loredana tamponna d'abord ses yeux
-pleins d'eau et de sel. Puis, sa gaieté habituelle
-reprenant tout de suite le dessus:</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien!&mdash;s'exclama-t-elle,&mdash;pour une
-douche, je crois bien que jamais au grand jamais...</p>
-
-<p>Mais elle s'interrompit net: une lame énorme
-accourant du large, venait d'enjamber irrésistiblement
-la jetée du sud, avec un fracas pareil aux plus
-terribles coups de tonnerre, et achevait de se briser
-contre notre jetée à nous, qu'elle couvrit d'un flot
-écumant.</p>
-
-<p>Ahurie, la pauvre Laurette, d'instinct, s'était
-accrochée à moi. Et, dans le même instant, une
-peur brusque la saisit comme à la gorge. Elle balbutia,
-la voix étranglée:</p>
-
-<p>&mdash;Fargue?... dites?... Est-ce que ce n'est pas
-une tempête, ça?... Une tempête comme celles qui
-font naufrager les navires?...</p>
-
-<p>Je compris qu'il était urgent de hausser les
-épaules très haut:</p>
-
-<p>&mdash;Une tempête, ma gosse? ah! là là! Dieu Seigneur!...
-on voit bien que vous ne vous y connaissez
-pas!... Une tempête?... ça?... Mais ça n'y ressemble
-pas plus que vous à une femme sérieuse!...
-Soyez bien tranquille, allez! une tempête, fichtre!
-c'est autre chose!...</p>
-
-<p>Une deuxième lame un peu plus forte que la première
-enjamba cette fois les deux jetées. Nous étions
-juchés sur le socle de granit qui encercle la tourelle
-de pierre. L'eau ruisselante n'atteignit pas nos
-pieds. Mais, contre mon dos, je sentis la tourelle
-entière trembler sous le choc.</p>
-
-<p>Loreley Loredana avait levé vers moi des yeux
-angoissés:</p>
-
-<p>&mdash;Oh!&mdash;fit-elle,&mdash;vous faites semblant de rire,
-parce que j'ai peur... Mais je vois bien que c'est une
-tempête... Et ... dites?... ce n'est pas possible que
-l'<i>Ardèche</i> parte, puisque c'est une tempête, n'est-ce
-pas?... et une tempête comme celle-là...</p>
-
-<p>Je haussai les épaules encore:</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc, espèce de petite folle, avec
-vos tempêtes... Cette chose-là, c'est un grain... et
-rien d'autre! Un grain, vous m'entendez?&mdash;Maintenant,
-quoique ce ne soit qu'un grain ... et, même,
-un grain pas bien méchant ... possible à la rigueur
-qu'on retarde un peu l'appareillage...</p>
-
-<p>Phrase malencontreuse, que j'aurais bien dû retenir!...
-Mais c'est qu'en vérité, dans le temps que je
-la prononçais, j'aurais bien parié dix louis contre un
-qu'en effet l'appareillage allait être retardé...</p>
-
-<p>Il faisait tout de bon un des plus sales temps que
-je me souvenais d'avoir jamais vu sur rade. Et, que
-diable! on n'en était pas à un jour près, pour ravitailler
-en munitions d'exercice la division navale de
-l'Atlantique...</p>
-
-<p>Or, comme je formulais en moi-même cet axiome,
-j'eus une surprise: au milieu de la rade-abri, divers
-bâtiments étaient mouillés, et, parmi eux, ma
-<i>Victorieuse</i> ... je les avais regardés tout à l'heure,
-pour juger de leur tenue contre l'ouragan ... et maintenant,
-les regardant derechef, j'en vis un de plus ...
-qui n'était pas mouillé, lui ... mais qui, au contraire,
-faisait route, et venait droit vers le goulet, vers
-nous: l'<i>Ardèche</i>.</p>
-
-<p>Je ne pus pas m'empêcher de la saluer d'un juron
-intempestif:</p>
-
-<p>&mdash;Sacrr!... Parlez du loup...</p>
-
-<p>Soudain pâlie, la gosse m'agrippa par la main:</p>
-
-<p>&mdash;Fargue?... C'est l'<i>Ardèche</i>?... Elle part?... Et
-elle va faire naufrage?...</p>
-
-<p>Cette fois, je n'eus aucune peine à éclater de
-rire:</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement!&mdash;affirmai-je.&mdash;Et tout de suite,
-naufrage! Ici même, contre le phare! Sûr et certain!
-Vous allez voir ça!...</p>
-
-<p>Ma gaieté scandalisa la pauvrette, mais la calma
-cependant. L'<i>Ardèche</i>, d'ailleurs, approchait. Et je
-venais d'apercevoir, sur sa passerelle, une silhouette
-connue, que je m'empressai de montrer à Loreley
-Loredana:</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, voici Malcy qui vous agite son
-mouchoir... Allons! dépêchez-vous de lui répondre
-comme il faut, vous, la naufrageuse!</p>
-
-<p>L'<i>Ardèche</i> passa, prompte comme une mouette.
-Je vis qu'elle obliquait au large, pour résister aux
-lames qui la drossaient contre la jetée. Dans une
-accalmie de trois secondes, la voix de Malcy parvint
-jusqu'à nous:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous bien rentrer en ville, nom d'un
-ténor! vous allez piger tous les deux un mauvais
-rhume!...</p>
-
-<p>D'office, je rempoignai l'enfant à bras-le-corps, et
-je courus à toutes jambes vers la voiture, qui partit,
-grand trot.</p>
-
-<p>Comme nous repassions le pont de Recouvrance,
-je voulus faire rire ma protégée:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Laurinette? il avait tout de même
-l'air assez gai, Malcy, pour un monsieur qui va boire
-à la grande tasse?</p>
-
-<p>Elle hocha la tête et ne rit pas:</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Mais, tout de même, Fargue ... vous
-avez beau dire ... c'est bien une tempête qu'il
-fait...</p>
-
-
-<h4>X</h4>
-
-<p class="p2">Par le fait, ça y ressembla bientôt assez...</p>
-
-<p>Dès quatre heures, la rade fut consignée aux embarcations.
-Il me devenait du coup impossible de
-regagner mon bord. Je m'en fus aux nouvelles à la
-Direction du Port. Les sémaphores signalaient mer
-très grosse sur la Manche comme sur l'Atlantique.
-Force barques de pêche faisaient déjà côte un peu
-partout, et les bateaux de sauvetage avaient du
-pain sur la planche.</p>
-
-<p>De l'<i>Ardèche</i>, personne, bien entendu, ne s'inquiétait.
-Le mauvais temps, sur mer, cyclones y compris,
-n'est jamais redoutable qu'aux bâtiments à
-voiles; et encore! le très mauvais, très près d'une
-côte ... quant aux vapeurs, la brume, seule, est à
-même de les embêter sérieusement.</p>
-
-<p>J'interrogeai pourtant un camarade du central
-téléphonique:</p>
-
-<p>&mdash;Le sémaphore de la pointe du Raz n'a pas
-signalé le passage du rafiot à Malcy?</p>
-
-<p>On me répondit que non, et qu'au surplus l'<i>Ardèche</i>,
-vu la brise de sud-ouest, avait vraisemblablement
-piqué d'abord au large, et franchi l'Iroise.</p>
-
-<p>(Il existe en effet trois routes navigables pour
-sortir de Brest, trois routes d'eau profonde traversant
-la formidable ceinture d'écueils qui entoure le
-Finistère: le chenal du Four au nord, l'Iroise à
-l'ouest, et le Raz de Sein au sud. De ces trois routes-là,
-l'Iroise est incontestablement la plus large.)</p>
-
-<p>Renseigné de la sorte,&mdash;assez vaguement,&mdash;j'errai
-au hasard par la ville. La pluie tombait toujours;
-mais ce n'était guère qu'un crachin pulvérisé
-par le vent. Je gagnai le cours d'Ajot, d'où l'on
-domine toute la rade, du Portzic à la rivière de Landerneau.
-Le ciel opaque n'offrait pas une éclaircie,
-et des lames énormes déferlaient à perte de vue,
-sans trêve. L'escadre, empanachée de fumée, s'affairait
-à doubler ses chaînes, et chauffait, prête à
-passer la nuit sous les feux. Je vis que ma <i>Victorieuse</i>
-avait même calé ses mâts d'hune<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, comme on ne
-fait guère qu'en cas d'ouragan ou de typhon.</p>
-
-<p>Vers six heures, je revins à l'hôtel de Loreley
-Loredana, histoire d'inviter la gosse à dîner, pour
-la secouer un peu de ses idées noires.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Loredana? elle «a sorti», monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, sortie? par ce temps-là?</p>
-
-<p>&mdash;Oui donc, monsieur! et depuis un moment,
-déjà...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ... elle est sortie ... toute seule?</p>
-
-<p>&mdash;Pour sûr, monsieur! toute seule et à pied.
-Mêmement qu'elle n'a pas pris de parapluie, aussi
-donc!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah bah!... Mais c'est mercredi, aujourd'hui...
-Elle doit chanter ce soir, il me semble?</p>
-
-<p>&mdash;Oui donc, monsieur. <i>Mireille</i>, qu'elle chantera.
-A preuve que le garçon du théâtre «a venu»
-déjà, quérir le panier à costumes...</p>
-
-
-<h4>XI</h4>
-
-<p class="p2">Je dînai seul à la Brasserie, point gai. Mes compagnons
-des soirs précédents me manquaient déjà,
-et presque douloureusement ... le grand garçon, toujours
-boute-en-train ... la petite fille, si prompte à
-oublier ses rôles de dame grave... Où étaient-ils au
-juste, et que faisaient-ils, l'un et l'autre, en cet
-instant même?</p>
-
-<p>Huit heures sonnèrent. A «l'estime», comme
-disent les timoniers, j'aurais cru qu'il en était au
-moins dix. J'entrai au théâtre. Tout de suite je vis
-Loreley Loredana,&mdash;en scène comme j'arrivais,
-et qui chantait,&mdash;fort paisiblement, me sembla-t-il.
-Mais il me semblait mal: j'avais compté sans l'habitude
-des planches, vite devenue, pour toute actrice,
-une seconde nature, tout à fait capable d'étouffer la
-première, au moins cinq actes durant. En fait, le
-rideau n'avait pas fini de tomber sur le premier
-tableau qu'une ouvreuse m'apportait en grande hâte
-un chiffon de papier griffonné d'un crayon fébrile:
-Loreley Loredana me suppliait d'accourir dans sa
-loge, tout de suite, tout de suite, tout de suite!...</p>
-
-<p>Tout de suite j'accourus.</p>
-
-<p>C'était la première fois que j'entrais dans la loge
-de Loreley Loredana. J'eus d'ailleurs à peine le
-temps d'entrevoir quatre murs tendus d'une toile
-de Jouy fanfreluchée, et trois douzaines d'éventails
-épinglés à ces quatre murs en manière d'ornements
-et d'objets d'art. Déjà la maîtresse de céans s'élançait
-à ma rencontre:</p>
-
-<p>&mdash;Fargue!... vous savez?... c'est vrai!... il a fait
-naufrage!...</p>
-
-<p>Et elle fondit en sanglots.</p>
-
-<p>Bouche bée, je la regardai.</p>
-
-<p>Elle était bien la plus extraordinaire de toutes
-les femmes désespérées que j'eusse jamais vues.
-Malgré ses larmes ruisselantes, malgré le profond
-hoquet qui la secouait des pieds à la télé, comme
-l'orage un arbrisseau, j'aurais défié n'importe qui
-de prendre au tragique la désolation de ce bébé aux
-joues en pommes d'api. Pour comble, elle était
-accoutrée à l'inverse de toutes les modes funéraires:
-elle venait d'échapper aux mains de l'habilleuse,
-et son costume comprenait seulement des
-bas, un pantalon à rubans roses, et une sorte de
-cache-corset qui découvrait deux épaules grosses
-ensemble comme trois liards de beurre. Ajoutez un
-maquillage effarant: du blanc gras, du rouge et du
-noir plaqués au petit bonheur sur le visage pas
-encore «fait», et les larmes zébrant le tout. En
-n'importe quelle autre occurrence, j'aurais ri six
-heures de suite. En cette occurrence-là, il me fut impossible
-de pleurer.</p>
-
-<p>Je répétai seulement, beaucoup moins inquiet
-qu'ahuri:</p>
-
-<p>&mdash;Il a fait naufrage?</p>
-
-<p>Et, d'un coup d'œil circulaire, je cherchai dans la
-loge un indice, une épave.</p>
-
-<p>Je ne vis rien, sauf, assis dans un coin, sage et
-penaud, un petit imbécile que je connaissais pour
-l'avoir rencontré cinq ou six fois dans tous les
-endroits où l'on fait la fête et à qui la fréquentation
-assidue des endroits susdits tenait lieu de métier.</p>
-
-<p>Sous mon regard il se leva, déférent:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas encore appris la sinistre nouvelle,
-capitaine? On ne fait qu'en parler dans toute
-la ville... L'<i>Ardèche</i> s'est perdue corps et biens sur
-les Pierres Vertes ... ou sur les Pierres Noires ...
-enfin, quelque part de ce côté-là ... on ne sait pas
-exactement...</p>
-
-<p>Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est
-pas du tout la même chose. Il s'en faut de pas mal
-de milles. Je respirai un bon coup d'air. Quand un
-navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux
-qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores
-indiquent toujours avec précision le caillou
-dont il s'agit. En foi de quoi l'<i>Ardèche</i> ne pouvait
-s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni sur
-les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer.</p>
-
-<p>Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana
-se garda d'en rien croire. Elle avait repris son
-antienne du matin:</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur.
-Mais ce n'est pas la peine, allez! Fargue! je le sais
-bien, allez! qu'il a fait naufrage! Mon Dieu! mon
-Dieu! mon Dieu!...</p>
-
-<p>Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce
-nonobstant, avait entrepris de continuer son office,
-et s'efforçait de passer une robe sur le malheureux
-petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant
-et grotesque.</p>
-
-<p>Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours
-assis dans son coin:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur,&mdash;lui dis-je, assez rudement,&mdash;votre
-canard n'a ni queue ni tête. D'où sort-il? qui
-l'a lancé?</p>
-
-<p>Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très
-affirmatif:</p>
-
-<p>&mdash;On ne fait que parler de cela, dans toute la
-ville. Et il se pourrait malheureusement bien, capitaine...</p>
-
-<p>Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé
-était d'en débarrasser la loge:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de
-peine à nous rapporter des nouvelles précises. Courez
-en chercher, et revenez, soit ici, soit, après le
-spectacle, à la Brasserie, où nous souperons, mademoiselle
-Loredana et moi. Courez, monsieur!</p>
-
-<p>Et je le poussai dehors.</p>
-
-<p>Dans le même temps, l'avertisseur cognait à
-toutes les portes:</p>
-
-<p>&mdash;En scène pour le deux! en scène!...</p>
-
-<p>L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée,
-Loreley Loredana se redressa et fit face à son miroir,
-patte de lièvre au poing.</p>
-
-<p>J'en profitai pour affirmer, solennel:</p>
-
-<p>&mdash;Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein?
-Eh bien! parole d'honneur! si l'<i>Ardèche</i> avait vraiment
-fait naufrage, personne ne pourrait rien en
-savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!...</p>
-
-<p>Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me
-regarda au fond des yeux, pensive et sombre. Puis,
-comme l'avertisseur braillait derechef dans le corridor,
-elle s'en fut où on l'appelait.</p>
-
-
-<h4>XII</h4>
-
-<p class="p2">A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et
-le saumur très sucré dont Loreley Loredana raffolait
-à l'ordinaire. Mais, cette fois, les écrevisses eurent
-tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction.</p>
-
-<p>Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore
-reparu, et je commençais à croire qu'il ne reparaîtrait
-pas. Sans doute, et quoique «toute la ville ne
-parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur
-le naufrage prétendu n'avaient-ils pas été faciles à
-rassembler. Je fis là-dessus diverses plaisanteries
-d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement
-mieux appréciées que le saumur et les écrevisses.</p>
-
-<p>Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue
-calme. Et, n'eût été que ce calme-là ne ressemblait
-de près ni de loin à la gaieté de naguère, dont il ne
-restait plus vestige, j'aurais jugé la situation satisfaisante.
-En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir
-le coup de théâtre qui se préparait.</p>
-
-<p>Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata.</p>
-
-<p>Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je
-m'apprêtais à donner le signal de la retraite, «puisque
-l'<i>Ardèche</i> ne voulait décidément pas faire naufrage
-avant le lendemain...»</p>
-
-<p>A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois
-nommé, entra. Et, dans la bouffée d'air froid qui passait
-la porte avec lui, je sentis venir une catastrophe.</p>
-
-<p>Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée.
-Elle regardait droit devant elle, avec des yeux très
-fixes. Elle battit deux fois des lèvres, pour balbutier
-un seul mot, qui, dans ses trois lettres, enfermait
-déjà tous les désastres:</p>
-
-<p>&mdash;Oui?</p>
-
-<p>Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable
-que si «toute la ville» eût collaboré pour la combiner
-telle, exprès:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur.
-C'est un vapeur norvégien qui a apporté la nouvelle.
-L'<i>Ardèche</i> a coulé bas près de la chaussée de Sein,
-au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu...</p>
-
-<p>D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à
-tout hasard. Ce fut à peine assez tôt pour recevoir
-Loreley Loredana, qui tournoya, puis s'abattit,
-comme frappée d'une balle.</p>
-
-<p>Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase
-du jeune idiot:</p>
-
-<p>&mdash;Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas
-l'<i>Ardèche</i> qui a péri, c'est un autre navire à peu près
-pareil, à vapeur ou à voiles... On ne sait pas au
-juste, mais on est sûr...</p>
-
-
-<h4>XIII</h4>
-
-<p class="p2">Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre
-et pas mal de serviettes mouillées pour ranimer
-Loreley Loredana.</p>
-
-<p>A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y
-gagnai pas grand'chose: en un clin d'œil l'évanouissement
-fit place à la plus violente crise de
-nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent
-incontinent revenir à la charge.</p>
-
-<p>J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des
-tables de marbre, et je l'y maintenais à deux mains,
-aidé par tous les consommateurs de bonne volonté,
-qui tous me prodiguaient des conseils innombrables.
-Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma
-besogne, laquelle n'était point facile: ce corps de
-poupée se démenait avec une étonnante vigueur.
-De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés
-d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes
-distinctes se firent jour. J'entendis le nom de
-Malcy, plusieurs fois répété. En même temps, les
-convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en
-quelque sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre
-mes mains qu'une toute petite fille très malheureuse,
-et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer.</p>
-
-<p>Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester
-là, dans ce café, sous trop de regards curieux.
-Mais ça lui était maintenant bien égal, qu'on la
-regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était
-mort. Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement
-sûr... Il était mort. Et elle l'avait tant aimé,
-tant aimé, tant aimé...</p>
-
-<p>Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre
-litanie navrante. Vainement j'essayai de parler raison,
-de protester, de dire qu'on ne savait pas, qu'on
-ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait
-savoir. Vainement j'affirmai, moi, qu'il n'était pas
-mort. On ne m'écoutait pas. On ne m'entendait pas.
-La voix dolente continuait sa plainte.&mdash;Il était
-mort. Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort
-sans avoir su comment elle l'aimait, et combien.
-Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle avait toujours
-eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce
-qu'elle aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément.
-Elle aimait, et elle était aimée. Car
-elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!... qu'elle
-avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt
-revenu, revenu amoureux, avec tous les baisers
-dans sa bouche. Elle le savait, qu'ils se seraient
-alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme les
-amants des légendes ... et des opéras... Maintenant,
-plus rien. C'était fini.&mdash;Fini.&mdash;De tout ce bonheur,
-plus rien ne subsisterait, qu'une tombe où s'agenouiller
-pour pleurer le cher, cher mort...</p>
-
-<p>Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?...
-puisque c'était l'impitoyable mer qui avait commis
-le crime?... Non!... il n'y aurait pas même de tombe.
-Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni sépulture,
-sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la
-fin, le pousseraient, le rouleraient...</p>
-
-<p>Sur la plage ... où les vagues...</p>
-
-<p>La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet.
-Le corps menu, effondré sur la banquette de velours,
-où mes deux mains le soutenaient pour l'empêcher
-de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse.
-Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux
-agrandis fixés sur mes veux:</p>
-
-<p>&mdash;Fargue!... Puisqu'il a fait naufrage?... c'est,
-dans la baie des Trépassés que les vagues le pousseront,
-n'est-ce pas?... Oh! je me souviens! il me
-l'avait dit, lui-même!</p>
-
-<p>Fiévreuse, galvanisée, elle agrippait déjà son chapeau
-demeuré sur la table de marbre, s'en coiffait,
-enfonçait les épingles...</p>
-
-<p>&mdash;Fargue!... Vite, vite!... partons! Vous me
-conduirez, dites?... Oh! oui! vous me conduirez
-là-bas! vous ne m'abandonnerez pas!...</p>
-
-<p>Effaré, ne comprenant pas encore, je m'étais
-levé aussi, j'allongeais une main vers mon pardessus:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous conduirai? mais où?... où est-ce que
-je vous conduirai ma gosse?...</p>
-
-<p>Elle m'avait pris la main, elle m'entraînait vers la
-porte:</p>
-
-<p>&mdash;Mais là-bas, bien sûr! à la baie des Trépassés!...
-Allons, partons! vite, Fargue, vite!...</p>
-
-<p>Nous étions déjà dans la rue.</p>
-
-<p>Mais là, sous l'aigre bruine que le vent furieux nous
-jetait au visage, je m'arrêtai net, et je protestai:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit! vous êtes tout à fait folle, ce
-coup-ci?... Voyons! vous voulez aller au Raz, pour
-chercher le cadavre de Malcy? de Malcy qui n'est
-pas plus mort que vous et moi?</p>
-
-<p>Elle haussa ses épaules de fillette, désespérément:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Fargue!... mon ami!... A quoi bon? maintenant?...
-puisque je sais qu'il est mort! Ne mentez
-plus, Fargue. Venez plutôt, venez tout de suite.</p>
-
-<p>Mais, à la fin, ça devenait trop saugrenu, et j'avais
-perdu patience:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non! par exemple!... je ne suis pas fou,
-moi, si vous êtes folle!... Non, non, non, et non!
-jamais de la vie!...</p>
-
-<p>Elle ne se fâcha pas. Elle eut seulement un très
-large geste, résigné et résolu:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. Tant pis. Comme vous voudrez,
-Fargue. Ne venez pas. J'irai toute seule. Adieu,
-Fargue.</p>
-
-<p>Elle me quitta, sans hésiter. Elle s'éloigna, rapide,
-coupant en diagonale l'immense rectangle du Champ
-de Bataille noyé de pluie.&mdash;Petite ombre pataugeant
-dans les flaques où dansait le reflet des réverbères,
-parmi la plainte des arbres et le hurlement
-des rafales.</p>
-
-<p>Moi, je restai dix secondes, planté comme un
-terme sur le bord du trottoir, à la regarder s'en
-aller. Puis je courus après elle:</p>
-
-<p>&mdash;Laurette, Laurette!... mon chéri!....</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit-elle, de sa mince voix douce.&mdash;Je
-savais bien que vous viendriez avec moi...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! Laurette!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous
-serons à la gare dans cinq minutes. Savez-vous s'il
-y a un train bientôt?</p>
-
-<p>Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision
-était prise. Je ne songeais plus qu'à faire en quelque
-sorte la part du feu. S'il fallait absolument aller au
-Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas
-ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait
-dormi, quand on serait moins las, quand on aurait
-fait les préparatifs indispensables...</p>
-
-<p>Et d'abord il me fallait encore une permission, à
-moi, une permission de plusieurs jours. Et elle,
-Loreley Loredana, avait le théâtre à prévenir...</p>
-
-<p>Non sans peine, j'eus gain de cause, après une
-discussion serrée. Loreley Loredana consentit à
-rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour. Je crois bien
-d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir
-dûment constaté, horaire en main, qu'il n'existait
-aucun train de nuit...</p>
-
-
-<h4>XIV</h4>
-
-<p class="p2">Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,&mdash;nuit
-du mercredi 9 au jeudi 10 janvier 1895,
-comme un somnambule hydrophobe: moitié délire,
-moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit
-matin, courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux
-orteils.</p>
-
-<p>Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier
-fut encore une nuit délectable, en comparaison des
-cinq nuits suivantes,&mdash;en comparaison de la nuit
-du 10 au 11 pour commencer!</p>
-
-<p>Il y eut la journée, d'abord.&mdash;Dès patron minet,
-il me fallut galoper d'un bout à l'autre de la ville, et
-de la rade, pour préparer l'absurde voyage. Quatre
-bonnes heures durant, je ricochai de la Préfecture
-Maritime au théâtre, du théâtre à la <i>Victorieuse</i>, et
-de la <i>Victorieuse</i> à l'hôtel, où Loreley Loredana,
-prête avant l'aube, piétinait en m'attendant.</p>
-
-<p>A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble
-le train pour Quimper, où nous arrivions à
-quatre heures quarante-sept.&mdash;Oh! je me rappelle
-tous les détails!&mdash;Là, il fallut attendre interminablement
-la correspondance de Douarnenez. Il faisait
-déjà nuit noire. Loreley Loredana refusa d'ailleurs
-de quitter la petite gare, et, muette, le front bas,
-les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes
-durant les rails luisants de pluie et le ballast noir
-de suie.</p>
-
-<p>A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux,
-nous emporta enfin. Mais ce n'était pas la
-dernière étape. A Douarnenez, tout recommença:
-l'attente interminable, le quai désert, puis le rembarquement
-dans un nouveau train, plus ignoble
-encore que le précédent. Et, derechef, nous repartîmes
-à travers la lande nocturne, sinistre sous son
-manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure
-qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort
-et il ventait plus aigre. Vers huit heures, ce fut
-le bout des rails, à Audierne. Et nous n'étions pas
-encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine
-de kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique
-voiture disponible, et ce furent alors des pourparlers
-exaspérants pour obtenir que cette voiture
-nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit
-s'avançait cependant, plus sombre et plus sinistre
-de minute en minute. Sur la route, où maintenant
-nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun
-se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes
-luttaient mal contre l'obscurité opaque; et
-c'était seulement à ses grondements, plus formidables
-que tous ceux de la foudre, que je devinais
-l'océan proche. Je l'entendais battre sans trêve le
-pied de la falaise, à cent pas du chemin, plus près
-parfois. Et les chevaux trottaient toujours, interminablement.
-Par les portières très mal closes, toute
-l'humidité glaciale de la lande entrait et perçait nos
-manteaux, nos vêtements, notre linge. A côté de
-moi je sentais le pauvre petit corps de la voyageuse,
-raidi de fatigue et de froid...</p>
-
-<p>Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre.
-Il était minuit, ou presque. Une servante effarée
-nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes peines.
-Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une
-chambre blanche, du feu, un lit...</p>
-
-<p>Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis
-le départ, parla:</p>
-
-<p>&mdash;Où est-ce?... la baie des...</p>
-
-<p>Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.</p>
-
-<p>J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:</p>
-
-<p>&mdash;Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il
-fera jour.</p>
-
-<p>Elle secoua la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.</p>
-
-<p>Cette fois, je la crus, à la lettre,&mdash;médicalement,&mdash;démente...</p>
-
-<p>Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est
-bâtie au plus haut de la falaise, et domine la mer
-de quatre-vingts mètres à peu près. Et néanmoins
-le fracas des lames déferlant sur les deux faces du
-promontoire était si violent que nous étions forcés
-d'élever la voix pour nous entendre...</p>
-
-<p>Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner.
-Très doucement, je pris dans mes deux mains la
-menotte glacée:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez
-plutôt!... Ce n'est pas la peine, à présent, de commencer
-les recherches... Nous n'y verrions pas
-clair ... pas clair du tout...</p>
-
-<p>Mais elle secoua encore la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.</p>
-
-<p>Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de
-cette même voix très douce dont elle soulignait ses
-entêtements les plus inflexibles:</p>
-
-<p>&mdash;Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ...
-et puis allez vous reposer, Fargue ... mon cher Fargue...
-Vous êtes trop fatigué, vous, je comprends
-bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute
-seule, je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez
-seulement la lanterne. Tout de suite.</p>
-
-<p>Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...</p>
-
-<p>Et je vivrais des siècles,&mdash;sans oublier cette
-heure nocturne ... extravagante, oui ... et macabre ...
-mais par dessus tout si douloureuse qu'elle cessait
-absolument d'être grotesque, malgré l'absurdité
-sans nom de toute l'aventure...</p>
-
-<p>... Des siècles, en vérité!&mdash;sans oublier ce chaos
-prodigieux de la mer, du ciel, de la terre, confondus,
-enchevêtrés, roches à lames, lames à rafales, pêle-mêle,
-tels, dans leurs plus sanglantes étreintes, deux
-ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,&mdash;sans
-oublier cette écume blême des flots phosphorescents,
-seule, lueur qui, par intervalles, perçait la
-surnaturelle obscurité.</p>
-
-<p>Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!&mdash;sans
-oublier le petit fantôme pâle, épuisé, à
-bout, qui vacillait devant moi, dans le halo trouble
-de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de
-larmes plus amères que l'océan même, s'usaient
-désespérément à fouiller et à sonder, pierre par
-pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...</p>
-
-
-<h4>XV</h4>
-
-<p class="p2">Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley
-Loredana, tout d'un coup, trébucha, écrasée de
-fatigue, et tomba.</p>
-
-<p>Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à
-l'auberge du Raz.</p>
-
-<p>Comme une toute petite fille ensommeillée, je
-la déshabillai, je la couchai. Mais elle avait outre-passé
-sa faible vigueur. Et, au lieu du repos, ce
-fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans
-gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je
-n'osai cependant pas quitter le chevet de la malade,
-à cause du grand vent terrible qui secouait toute
-l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore
-le pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana.</p>
-
-<p>Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais
-dans son lit:</p>
-
-<p>&mdash;Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les
-vagues mettent longtemps à pousser les ... les trépassés ...
-jusque dans la baie?...</p>
-
-<p>Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire.
-J'entonnai donc une fois de plus le refrain:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme
-qu'il n'est pas mort. Je vous jure qu'il n'est pas mort.
-Je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'est pas
-mort...</p>
-
-<p>Et une idée me vint, qui me parut très propre à
-ramener un peu de calme dans la petite tête trop
-chaude:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ...
-écrivez-lui! Écrivez-lui une belle longue lettre, où
-vous lui raconterez tout... Vous verrez: ça le fera
-joliment rire, quand il la recevra!... Et, quand il
-reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui,
-Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez
-que c'est là sa première escale...</p>
-
-<p>J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le
-succès de ma proposition. A ma grande surprise,
-Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat. Et il
-fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer
-papier, crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit,
-pour faire pupître et fauteuil...</p>
-
-<p>Et incontinent Loreley Loredana commença la
-belle longue lettre. Je lus les quatre premiers mois,
-au haut de la première feuille:.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Mon chéri, mon amour...</i></p></blockquote>
-
-<p>Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces
-quatre mots-là, s'en étonnerait sans doute un
-peu...</p>
-
-<p>Interrompue par des pauses de sommeil, la belle
-longue lettre, très belle et encore plus longue, fut
-achevée seulement au soir. Et, tout de suite, tout
-de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la
-mettre à la poste.</p>
-
-<p>Alors, moi, mal inspiré, je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir
-tranquille...</p>
-
-<p>Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures,
-Loreley Loredana se releva d'un bond:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite,
-vite ... pendant qu'il fait encore jour.&mdash;je suis
-guérie, vous savez!&mdash;retournons à la baie!... S'il
-y était, songez!</p>
-
-<p>Il fallut retourner.</p>
-
-
-<h4>XVI</h4>
-
-<p class="p2">Or, cinq jours passèrent ainsi.&mdash;Cinq jours,
-durant lesquels Loreley Loredana, obstinée, chaque
-soir et chaque matin chercha, d'un cap à l'autre,
-sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le
-cadavre de l'homme qu'elle aimait;&mdash;et, ce néanmoins,
-têtue, chaque après-midi écrivit à ce même
-homme une longue lettre d'amour...</p>
-
-
-<h4>XVII</h4>
-
-<p class="p2">Car la fin n'arriva que le sixième jour.</p>
-
-<p>Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions
-de l'auberge, Loreley Loredana et moi, pour
-descendre à la baie, selon l'immuable protocole,
-quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur
-parut...</p>
-
-<p>Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais
-n'en attendait point, allait passer outre. Un pressentiment
-m'arrêta, et je retins ma petite compagne.</p>
-
-<p>Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de
-ses yeux, en abat-jour; puis, ayant bien considéré
-Loreley Loredana:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous,&mdash;dit-il, en tendant une enveloppe
-bleue,&mdash;c'est vous que vous vous appelez comme
-c'est qu'il y a écrit là?</p>
-
-<p>Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme
-clos.</p>
-
-<p>Le facteur expliquait:</p>
-
-<p>&mdash;Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue
-de Brest, aussi donc. Et à Brest, alors ... d'où que
-vous aviez parti ... on a fait suivre pour Audierne,
-par la voie postale...</p>
-
-<p>Loreley Loredana avait pris le télégramme, et
-l'ouvrait d'un doigt prompt.</p>
-
-<p>Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela...</p>
-
-<p>Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à
-la soutenir. Elle n'était pas tout à fait évanouie. Elle
-put me tendre le papier bleu. Je lus à mon tour:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Madame Loredana.</i></p>
-
-<p><i>Théâtre Brest.</i></p>
-
-<p><i>Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse
-tendrement et follement ma chère petite
-amoureuse aimée.</i></p>
-
-<p><i>Malcy</i></p></blockquote>
-
-<p>Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi:
-«Ouf!»</p>
-
-<p>Parce que,&mdash;n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage;
-mais, tout de même, à la longue, le contact de ce
-désespoir et de ce deuil, perpétuellement accrochés,
-en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la
-manche d'un vêtement pas encore noir ... pas
-encore ... mais...</p>
-
-<p>Oui, décidément: «Ouf!»</p>
-
-<p>Sur quoi je regardai Loreley Loredana.</p>
-
-<p>Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue.
-Et elle continuait de se taire.</p>
-
-<p>Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs
-vivantes, le sang remontait à ses joues. Bientôt
-il y afflua. Et Loreley Loredana fut rouge. Rouge...</p>
-
-<p>Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit
-trois pas, distraite, hésitante ... puis, soudain, rentra
-dans l'auberge, sans m'avoir rien dit encore.</p>
-
-<p>Une heure après,&mdash;j'avais cru bon de la laisser,
-si j'ose dire, cuver sa joie ... évidemment immense ...
-totale ... absolue!&mdash;une heure après, donc, je frappai
-à sa porte.</p>
-
-<p>Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla
-fort calme ... froide, peut-être...</p>
-
-<p>Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à
-main,&mdash;ce petit sac à main, que j'avais eu beaucoup
-de mal à la persuader d'emporter, sept jours
-plus tôt, au départ de Brest.&mdash;Elle y empilait,
-hâtive, toutes ses affaires, éparses sur le plancher
-autour d'elle. Sans lever le nez, elle m'interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Fargue?... à quelle heure le train pour Brest,
-à la gare d'Audierne?</p>
-
-<p>Un peu déconcerté, je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, Laurette...</p>
-
-<p>Elle répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer!</p>
-
-<p>Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude.
-Par intervalles, elle crépitait même, blanche, sèche
-et cassante, comme givre...</p>
-
-<p>Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait.</p>
-
-
-<h4>XVIII</h4>
-
-<p class="p2">Dans le train du retour, elle ne parla pas plus
-qu'elle n'avait parlé, sept jours auparavant, dans le
-train de l'aller. Mais ce n'était pas le même silence.</p>
-
-<p>Moi, je me taisais comme elle.</p>
-
-<p>A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai
-l'indispensable question:</p>
-
-<p>&mdash;Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que...</p>
-
-<p>Elle coupa la phrase:</p>
-
-<p>&mdash;A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y
-tout seul: il faut que je passe d'abord au théâtre...</p>
-
-<p>Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de
-rue...</p>
-
-
-<h4>XIX</h4>
-
-<p class="p2">Après...</p>
-
-<p>Après ... deux mois et demi après, par un joli soir
-d'avril, l'<i>Ardèche</i>, retour d'Atlantique, reprit son
-ancrage dans l'avant-port; et le youyou de Malcy
-rencontra mon canot-major à l'accostage du pont
-Gueydon,&mdash;comme naguère il avait fait...</p>
-
-<p>Nous criâmes ensemble, Malcy et moi:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour!</p>
-
-<p>Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes,
-une fois de plus, l'interminable escalier qui joint le
-port militaire à la ville.</p>
-
-<p>A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret:</p>
-
-<p>&mdash;Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?...</p>
-
-<p>Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre
-un obstacle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui?... Loreley? eh bien?&mdash;fit-il.</p>
-
-<p>Il questionnait lui-même au lieu de répondre.
-Etonné, je le regardai:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? quoi?&mdash;répéta-t-il.&mdash;Loreley Loredana?...
-qu'est-elle devenue?...</p>
-
-<p>Je haussai les sourcils:</p>
-
-<p>&mdash;Comment? tu ne sais même pas?...</p>
-
-<p>Il s'impatienta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, parbleu! je ne sais même pas!...
-je ne sais même rien!... Allons, dis vite!... Que
-diable?... quoi?... Morte, hein?</p>
-
-<p>Je sursautai:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as
-de bonnes!... Pourquoi, morte? Elle était encore
-ici, il y a quinze jours, bigrement vivante, je t'assure!...
-et même fraîche comme un camélia... Elle
-est partie avec la troupe, le 15 ... quand la saison
-théâtrale eut pris fin...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Malcy.</p>
-
-<p>Il demeura silencieux une longue demi-minute.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Alors?&mdash;reprit-il, impatient soudain;&mdash;alors?
-Fargue, explique!...</p>
-
-<p>&mdash;Expliquer?... quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley
-Loredana, après m'avoir écrit les six lettres que je
-reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me croyait à
-cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six
-lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même
-plus à mes lettres ... plus jamais, jamais plus!... du
-jour qu'elle me sût vivant et sauvé?</p>
-
-<p>J'écarquillai les yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Non?... elle ne t'a plus écrit?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Ça!... par exemple!...</p>
-
-<p>Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait,
-les sourcils en arc:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre,
-cette histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A
-votre retour du Raz, tu as continué à la voir?... que
-disait-elle?.... parlait-elle encore de moi?...</p>
-
-<p>J'écartai les deux bras:</p>
-
-<p>&mdash;Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la
-voir ... sauf de très loin en très loin... Réfléchis
-donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait ouvert
-toute son armoire à secrets ... et à deux battants,
-si j'ose dire!... Ça la gênait quelque peu, par la
-suite... Et j'ai bien vu sa gêne... Dame! ça n'était
-pas fait pour la publicité, le mystère de votre
-amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il
-n'aurait pas fallu que je susse ... puisque vous ne
-m'aviez jamais soufflé mot ... avant...</p>
-
-<p>D'un geste vif, Malcy me coupa:</p>
-
-<p>&mdash;Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ...
-comme tu veux bien le nommer ... n'oublie pas qu'il
-ne fut amour que dans l'imagination de Laurette! et
-qu'à dater du jour de ma noyade présumée...</p>
-
-<p>&mdash;Au fait ... c'est vrai...</p>
-
-<p>Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions
-maintenant le pavé boueux de l'inévitable rue
-de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de nouveau,
-et mit sa main sur mon épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade?
-Je vais te la dire! mademoiselle Loreley Loredana,
-chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée deux
-fois, au cours de notre petite aventure: la première
-fois, quand elle m'a cru mort; la deuxième fois,
-quand elle s'est crue amoureuse... Et, deux fois détrompée ...
-donc, deux fois ridicule...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ridicule?...</p>
-
-<p>&mdash;Ridicule à ses yeux de femme, oui!</p>
-
-<p>&mdash;Admettons...</p>
-
-<p>&mdash;Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais
-revoir vivant, l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort.</p>
-
-<p>&mdash;Éternellement?</p>
-
-<p>&mdash;Éternellement. Ou même davantage. Trois
-mois, par exemple. Quatre mois, peut-être ... qui
-sait!...</p>
-
-<p>&mdash;Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que
-tu viens de dire?</p>
-
-<p>&mdash;Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie?</p>
-
-<div class="footnotes">
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Sud-ouest</i>. La prononciation <i>suroît</i> est obligatoire. De même,
-comme <i>nord-ouest</i> se prononce <i>noroît</i>, et <i>sud est, suêt</i>. Usage
-naval généralisé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Quoique l'<b>h</b> du mot <i>hune</i> soit aspirée, l'usage naval
-exige qu'on prononce et qu'on écrive <i>mât d'hune</i> et <i>vergue
-d'hune</i>.</p></div>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="IDYLLE_EN_MASQUES" id="IDYLLE_EN_MASQUES">IDYLLE EN MASQUES</a></h3>
-
-<p class="quotr"><i>à Max Hellé</i></p>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p class="center"><i>SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL»
-EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE «MARIAGES»</i></p>
-
-<p class="p2">Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant
-de toutes manières, et rentré récemment d'une
-campagne lointaine, correspondrait pour mariage avec
-vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque, spirituelle,
-et pas calculatrice.&mdash;Carte d'identité 4.271,
-poste restante, Toulon.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<div class="add">
-<p class="center"><i>Au porteur de la carte d'identité 4.271,<br />
-poste restante,</i></p>
-
-<p class="place1"><i>Toulon.</i></p>
-
-<p class="place2">(<i>Var</i>).</p>
-</div>
-
-<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1902.</p>
-
-
-<p class="dest">Monsieur le correspondant inconnu,</p>
-
-<p>D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très
-peu, oh! mais,&mdash;<i>très peu!</i>&mdash;à ce conte bleu d'un
-officier n'ayant jamais découvert, ni à Toulon, ni
-dans aucune de ses «campagnes lointaines», la
-moindre âme sœur.&mdash;Dites, monsieur?... faut-il que
-vous soyez difficile, tout de même?... Et faut-il que
-vous me supposiez candide?... Je le suis! mais pas
-tant que ça... Et puis j'ai un petit doigt ... et mon
-petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement, en
-l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous,
-mes lieutenants, dans le carré de votre navire,
-quand fut rédigée en collaboration la petite annonce
-attrape-mouches? Et encore! je suis bonne de vous
-donner du galon! Combien plus vraisemblable, le
-malin cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura
-inventé cet ingénieux moyen de rire aux dépens
-d'une crédule petite oie!...</p>
-
-<p>Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi.
-Nous sommes entre femmes, c'est plus correct. Vous
-voulez rire, je veux rire aussi; distraction bien
-inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous
-voici forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de
-faire de la couleur locale,&mdash;d'inventer des récits
-de guerres et de voyages!... Je les aime beaucoup,
-et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que
-je vais recevoir...</p>
-
-<p>Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature
-doit nous amener à un mariage? Mon Dieu! moi qui
-ne veux pas du tout, mais là,&mdash;pas du tout!&mdash;me
-marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué!
-Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ...
-si les lettres sont <i>très</i> entraînantes!... Des lettres
-navales, cela doit griser un peu. D'autant que je suis
-fille d'officier, et que j'ai un furieux faible pour tous
-les panaches!</p>
-
-<p>En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi
-écrivez-vous que vous êtes indépendant? indépendant ...
-quant au cœur?... ou quant au caractère?...
-ou par la fortune?&mdash;Quant au cœur, j'y
-compte bien, puisque vous parlez de mariage.&mdash;Quant
-au caractère... Aïe! gare à moi, qui jamais
-au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop
-féminines de douceur, de patience et de résignation
-(C'est maman qui me le reproche vingt fois par jour.)
-Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour
-faire bon ménage?&mdash;Indépendant par la fortune,
-peut-être? riche?&mdash;Mais non! vous ne le diriez pas,
-puisque vous cherchez une jeune fille «pas calculatrice»...
-Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne
-m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage
-d'affronter la misère dorée, compagne inséparable
-de l'épaulette, en notre doux pays ... je sais cela...
-Non, pas calculatrice.&mdash;Romanesque? Oh! oui!...
-et la preuve, c'est que je vous écris.&mdash;Jolie? Non.
-Pas laide tout de même. J'ai des cheveux châtains,
-des yeux jaunes, un nez retroussé, une grande
-bouche. Une photographie vous en dirait davantage?
-D'accord. Mais je n'ai pas de bonne photographie ...
-et en aurais-je que je n'en enverrais pas à
-un inconnu.</p>
-
-<p>Spirituelle? Pas du tout!&mdash;Mais soyez prudent,
-monsieur! ne cherchez pas une femme qui ait trop
-d'esprit...</p>
-
-<p>Voilà pour moi.&mdash;Parlons de vous. Votre annonce
-garde une réserve qui enrage ma curiosité... Êtes-vous
-grand, petit, blond, brun, blanc, nègre? bon,
-méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un
-domino masqué!&mdash;Monsieur, levez un peu le masque!</p>
-
-<p>Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté,
-puisque je me suis prise à votre attrape;&mdash;mais
-riez avec indulgence: je n'aurai vingt ans que
-ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!&mdash;Pas?</p>
-
-<p>Pour finir:&mdash;aurez-vous assez de confiance en
-moi, et me croirez-vous?&mdash;si je vous dis que c'est la
-première fois que j'écris une lettre ... une lettre que
-maman ne lira pas ... et la première fois,&mdash;dame!
-vous pensez!... pauvre maman!&mdash;que je réponds
-à une annonce de journal?...</p>
-
-<p>Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...</p>
-
-<p class="signature">(Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-<p class="date">Paris, 4 février 1902.</p>
-
-<p>Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu
-cinquante-trois lettres de femmes?... O Marcel Prévost,
-où es-tu!... Cinquante-trois ... et c'est <i>ma</i> lettre
-qui se trouve élue favorite de ce petit harem?&mdash;C'est
-bien beau pour être vrai.&mdash;Enfin, passons...
-Vous m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant
-que vous tracez de vous-même, être un peu
-fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas croire
-un mot de tout ce que vous m'écrivez?</p>
-
-<p>Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes
-questions, et vous avez le talent d'être très vraisemblable.
-Malgré quoi, j'ai contre vous une défiance
-instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à
-l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une
-association de jeunes filles... C'est très, très difficile
-de passer tout d'un coup à la conviction contraire...
-Vous êtes un officier, réellement? un seul? bien
-sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant
-que la franchise: donc, si vous m'avez menti, et si
-vous avez la méchante pensée de continuer à me
-mentir dans vos lettres, restons-en là tout de suite,
-voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil
-de s'écrire comme nous nous écrivons, par fantaisie,
-sans but, pour rien...</p>
-
-<p>En somme, vous me donnez bien une espèce de
-preuve de votre sincérité: ce nom d'Henri Précy ...
-vous me prévenez très loyalement que c'est un nom
-de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela.
-Vous me le dites donc par goût de la vérité. Merci...
-Je ne vous demanderai jamais qui vous êtes vraiment,&mdash;ni
-vous qui je suis, n'est-ce pas?&mdash;Gardons
-nos masques, c'est prudent et honnête de
-part et d'autre. Au fait, j'ai reçu votre portrait.
-Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ... sauf, pourtant<br />
-<span style="margin-left: 0.5em;">trois mèches blanches qu'il me semble bien</span><br />
-distinguer au-dessus de votre tempe?... Des cheveux
-blancs, brrr!... Enfin! je tâcherai de les oublier...</p>
-
-<p>Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite
-par deux personnages bien différents: l'un, sentimental
-et romanesque; l'autre, impitoyablement
-railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en
-bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante
-d'avoir pleuré parfois, et de n'avoir jamais fait
-pleurer autrui? Cela me rassurerait ... mais que dira
-le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine
-«escrime» du cœur «<i>ou</i>» de l'esprit... Voilà un
-«<i>ou</i>» qui m'inquiète! Si je m'embrouille, moi? Et
-si les fleurets sont mal mouchetés?... Enfin! laissons
-faire le hasard...</p>
-
-<p>Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu,
-ne sont pas les miennes...) Ah!... j'allais
-oublier: je ne veux pas de ce que vous vous permettez
-d'envoyer à mes mains!... elles sont trop
-grandes pour être baisées, mes mains, d'abord ...
-sans compter qu'entre bons amis, il n'est jamais
-besoin que d'un cordial <i>shakehand</i>.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 février 1902.</p>
-
-<p class="dest">Monsieur mon ami...</p>
-
-<p>Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ...
-croyez-vous que nous soyons déjà amis? Hum!... je
-me figure l'amitié sous les traits d'une sage personne,
-rebelle aux coups de foudre...</p>
-
-<p>Maintenant, pour commencer:&mdash;Je ne demande
-comme vous qu'à déposer mon bouclier de scepticisme
-et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La confiance
-est une chose très douce, d'accord!... et,
-mon Dieu! j'avoue que cela me tente de me confier
-à vous... Mais ... mais je relis vos lettres ... et je
-constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé
-de plus adroites pour bien exalter l'imagination
-d'une jeune fille trop romanesque.&mdash;Auriez-vous
-eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela serait
-peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en
-tout cas je ne serai pas dupe.</p>
-
-<p>C'est bien entendu?&mdash;Alors causons...</p>
-
-<p>Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude
-de fureter dans mes affaires, et je n'ai nul besoin
-de brûler vos lettres.&mdash;Pauvre maman! Mes incartades
-ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui
-je jouis à la maison d'une liberté inimaginable:
-je lis, j'écris, je sors, je reçois mes amies,
-j'ouvre mon courrier,&mdash;sans une question, jamais.&mdash;(J'aurais
-pu vous donner mon nom, mon adresse ...
-je pourrais le faire encore ... mais ce serait lever le
-masque: non!)</p>
-
-<p>Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je
-suis trop sincère pour vous dissimuler le plaisir tout
-neuf que me font vos lettres... En les ouvrant, j'ai
-presque des palpitations, maintenant... Dites? vous
-appelez <i>charmant</i> le jeu que nous jouons? Est-ce
-pas <i>dangereux</i> qu'il faudrait dire?&mdash;Moi qui me
-suis tant moquée des alouettes prises au miroir!...
-voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon
-cœur ayant bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?&mdash;Non,
-tout de même!...</p>
-
-<p>Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous?
-Cela ne me déplaît pas de vous savoir ainsi...
-Moi-même, je me suis fait une armure de raillerie,
-et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde.
-On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous,
-je cache une sensiblerie déplorable; et je crains
-bien que, le jour où je me toquerai de quelqu'un,
-ce ne soit tout de bon...</p>
-
-<p>A propos! votre lettre est un vrai questionnaire...
-Tant mieux! ça m'amuse de vous répondre.&mdash;A
-quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous quelquefois.
-A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je
-me demande parfois si le bonheur existe?... si les
-poètes n'ont pas trop d'imagination?... et si l'on
-voit encore, au vingtième siècle, des mariages
-d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est
-délassant. Lorsqu'on est fatigué de voir danser
-autour de soi les pantins de la vie, pourquoi se refuser
-un tour de valse au pays bleu? Quant à me
-bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours
-de spleen, impossible! le héros manque...</p>
-
-<p>Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ...
-et je vous écris... J'ai pianoté autrefois, mais je
-n'avais pas l'étoffe d'une artiste, et j'ai renoncé...
-Je mets un beau livre au-dessus de tout, mais je
-trouve qu'il y a très peu de beaux livres...</p>
-
-<p>Mes antipathies? Je déteste successivement tous
-les messieurs qu'on veut me faire épouser.&mdash;N'est-ce
-pas? ces tyrans! qui voudraient me réduire en esclavage!&mdash;Je
-déteste aussi les sots qui ne savent que
-parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les
-dames qui se confessent trop souvent. Je déteste les
-messieurs qui font la cour à trop de dames. Je déteste
-le soleil quand je suis triste, les nuages quand je
-suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas.
-Enfin ... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble
-que ... je détesterai tous les autres!</p>
-
-<p>Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre,
-un peu. La danse, davantage ... et encore! cela
-dépend du danseur. Paris, beaucoup. La campagne,
-tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la
-plaine. J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois,
-la foule quand elle est bien bruyante, les
-chats quand ils sont petits, les oiseaux quand ils
-ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon
-mari, quand j'en aurai un...</p>
-
-<p>J'espère que vous serez content, vous qui aimez
-les longues lettres! J'ai peut-être dit des bêtises?
-Tant pis, c'est votre faute.</p>
-
-<p>A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de
-le retirer, ce baiser sur mon front: j'allais me fâcher
-rouge!... Et ... d'ailleurs ... où l'auriez-vous posé, je
-vous le demande?... mes cheveux dégringolent toujours
-jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions!
-une poignée de main ne vous suffit plus?
-Tant pis pour vous, vous n'aurez que cela, et rien
-davantage!... et je vous tire ma révérence.</p>
-
-<p>Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ...
-mais il est horrible:</p>
-
-<p class="signature"><span class="smcap">Eugénie.</span></p>
-
-<p>Vous me demandez de penser un peu à vous? Je
-crois que je commence à y penser trop...</p>
-
-<h4>V</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 20 mars 1902.</p>
-
-<p>Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire
-ou me fâcher...</p>
-
-<p>Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en
-pleine figure,&mdash;et un peu brutalement,&mdash;une
-immense tirade sur l'amour, une tirade longue
-comme ça, et qui figurerait honorablement dans
-n'importe quel sermon de carême... Eh! là!... je ne
-me souviens pas le moins du monde d'avoir, dans
-aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ...
-ni surtout votre reproche un peu blessant
-de vouloir «faire dérailler notre amitié...» Avouez
-en tout cas que c'est convenablement comique,
-<i>vous</i> sermonnant <i>moi!...</i> Le loup devenu berger,
-hein? Relisez La Fontaine...</p>
-
-<p>Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante...
-Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?)
-expérience, ne sont pas tombés dans l'oreille d'une
-sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour ...
-et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi
-long qu'un enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!...
-Merci, monsieur...</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 avril 1902.</p>
-
-<p>Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai
-pris la mouche très sottement.&mdash;Que voulez-vous!
-j'ai un petit amour-propre fort ombrageux ... et&mdash;je
-vous avoue cela tout bas&mdash;vous l'aviez piqué au
-vif... C'est oublié, pas?</p>
-
-<p>... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait!
-Eugénie! pouah! ça sent la vaisselle et les
-balayures!&mdash;Eh mais!... choisissez-moi un nom,
-vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de
-votre goût.&mdash;Autre chose: une question saugrenue,
-qui me brûle le bout de la langue:&mdash;Qu'entendez-vous
-par ces mots que je lis dans votre
-lettre: «Faire la cour,&mdash;<i>la vraie cour</i>,&mdash;à une
-femme...». Dame! plus tard, quand on me fera la
-cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y reconnaître!...</p>
-
-<p>Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler
-Henriette. En toute franchise, et coquetterie bien à
-part, j'aime mieux que mon ami soit un homme. Je
-ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que
-vous êtes Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance
-en vous, que je me livre et m'abandonne plus
-peut-être que je n'ai jamais fait encore.</p>
-
-<p>Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais
-culottes!» Monsieur mon ami, vous me dites déjà
-beaucoup de choses qu'on ne dit pas habituellement
-aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis
-pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je
-devenais Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous
-allez choisir...</p>
-
-<p>Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je
-ne veux pas manquer le courrier: mon ami croirait
-un jour de plus que je le boude ... et je veux, au contraire,
-qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je
-commence à avoir pour lui.</p>
-
-
-<h4>VII</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 10 avril 1902.</p>
-
-<p class="dest">Monsieur, monsieur!</p>
-
-<p>Comme vous me punissez durement de toutes mes
-imprudences! Oui, c'en était une, et bien téméraire,
-de commencer à vous écrire. Mais ... je ne m'en aperçois
-qu'aujourd'hui!...</p>
-
-<p>Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous!
-à moi! Mais, quand bien même j'aimerais quelqu'un ...
-oui! quand j'aimerais, fût-ce à en perdre la
-tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et
-assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!...</p>
-
-<p>Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même
-répondre à cette injure!... Oui ... pourquoi est-ce que
-je vous écris?... Mon Dieu! comme je suis faible,
-comme je suis lâche!&mdash;Pourquoi? pourquoi?&mdash;Au
-fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence
-que j'ai commise en vous écrivant la première vous
-donne peut-être le droit de me juger très mal. Vous
-ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon
-masque.</p>
-
-<p>Mais&mdash;écoutez-moi bien:&mdash;plus de ces mots-là
-entre nous ou tout est fini!&mdash;J'attends votre promesse.&mdash;Au
-revoir, ou adieu.</p>
-
-
-<h4>VIII</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 17 avril 1902.</p>
-
-<p>Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise;
-je me suis fâchée, vous vous êtes fâché; nous
-avons eu tort tous les deux. Mais je vous demande
-pardon la première!&mdash;Vous le voyez bien, monsieur
-mon ami, que je ne demande qu'à vous croire!</p>
-
-<p>Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi.
-Je serai <i>Ninon</i>, puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce
-qu'une certaine madame de Lenclos ne s'est pas
-appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce rapprochement
-une nuance perfide... Monsieur mon ami!
-songez que je suis une petite fille, aux idées tout à
-fait bornées!... Ça ne fait rien. <i>Fiat voluntas tua!</i>
-comme on dit au catéchisme de persévérance...</p>
-
-<p>Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas
-d'amitié pour vous?&mdash;Mais pas plus tard qu'hier
-j'ai démoli quatre piles d'<i>Illustrations</i> pour découvrir
-une photographie de votre vaisseau!... Et j'avais
-le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est
-pas de l'amitié, cela?&mdash;Je suis découragée!&mdash;Sans
-doute n'ai-je pas assez d'esprit ... et peut-être
-pas assez de cœur ... pour vous écrire des lettres qui
-sauraient vous persuader...</p>
-
-<p>Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant
-je risque ce que j'ai de plus cher,&mdash;ma liberté!&mdash;Eh
-oui! ma liberté d'écrire, de lire, de sortir quand
-je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me découvrait,
-je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je
-vous écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous
-écrire...</p>
-
-
-
-<h4>IX</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> juin 1902.</p>
-
-<p>Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie,
-même ... et vous le savez bien, méchant!... Mais comment
-faire? Vous étiez à Paris la semaine dernière,
-et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si
-nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions
-même pas que nous sommes ... «nous» ...
-Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la regarde
-peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais
-pas tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que
-j'ai déjà cru vous voir cinq ou six fois, un peu partout?
-Que de messieurs grands, minces et bruns j'ai
-dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on
-ne m'a pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous
-pas pris, sur le pont Royal, un dimanche matin,
-l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...</p>
-
-<p>Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas
-monter la garde devant votre pied-à-terre de la rue
-de Lille... A propos, voyez donc un peu ces provinciaux
-de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur
-faubourg Saint-Germain!</p>
-
-<p>Non! le mieux, je vous assure, serait de nous
-rencontrer à un bal quelconque. Cela vous serait
-bien facile de vous faire inviter au bal que je vous
-dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos
-deux têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la
-première valse?</p>
-
-<p>... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour
-me répondre: je me suis cassé le nez, avant-hier,
-poste restante... Mais qui sait à combien d'autres Ninon
-vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!...
-Il faut que je sache attendre patiemment mon tour,
-n'est-ce pas?</p>
-
-
-<h4>X</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 2em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>officier de marine,</i></span><br />
-<i>à bord du</i> Calédonien,<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>en rade de Toulon.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 juillet 1902.</p>
-
-<p>Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y
-a rien à y répondre... Aussi je vais faire comme vous.
-Au commencement, quand je vous écrivais, je
-n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du
-tout. A présent, je suis tellement sûre de vous
-ennuyer que je n'ose plus rien vous dire...</p>
-
-<p>Oui, j'ai lu votre <i>Mercure de France</i>. C'est même
-cela qui me trouble beaucoup aujourd'hui... D'abord,
-je n'avais jamais imaginé que mon ami fût un littérateur ...
-et j'en suis tout ensemble très flattée et ...
-et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne
-ressemble à rien que j'aie jamais lu...</p>
-
-<p>Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes
-errantes qui se promènent fantastiquement de corps
-en corps?<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a> Alors, on pourrait retrouver tôt ou tard
-une douce âme, jadis aimée, et partie?</p>
-
-<p>Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour
-des âmes comme celle qui loge en moi, c'est réconfortant,
-cet espoir d'un magique va-et-vient, qui
-substituerait un beau jour à mes pauvres idées mesquines
-et bourgeoises les pensées hautes et profondes
-d'une grande âme errante, hébergée par
-hasard en moi...</p>
-
-<p>Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de
-loin en loin à cette simple Ninon?</p>
-
-
-<h4>XI</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p>
-
-<p class="date">Paris, 12 août 1902.</p>
-
-<p>Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai?
-vous voilà renvoyé en exil, rejeté vers ces <i>campagnes
-lointaines</i> dont parlait la vieille petite annonce
-du <i>Journal?</i></p>
-
-<p>Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne
-puis-je ... vous accompagner? Un pareil voyage
-à nous deux ... il me semble que je deviendrais
-folle!...</p>
-
-<p>Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous
-allez voir tant de choses, tant de gens! N'oublierez-vous
-pas votre lointaine petite amie?</p>
-
-
-
-<h4>XII</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, septembre 1902.</p>
-
-<p>... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes
-forces, aux fantômes, et j'en ai une peur affreuse, et
-je les adore tout de même. Je n'en ai jamais vu, bien
-sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je flaire
-des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir
-les yeux, parce qu'alors, si je voyais, ce serait une
-terreur! Mais je sens, j'entends, je devine... Une
-chose extraordinaire et vivante s'agite à petit bruit
-dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent,
-respirent... Tout craque autour de moi et souille.&mdash;Une
-nuit de l'hiver dernier, un vase de cristal que j'ai
-sur ma cheminée a même tinté comme sous une chiquenaude...
-Mais tout cela n'approche pas de ce que
-vous avez vu dans cet effrayant palais royal...</p>
-
-<p>Quand je parle de mes sensations nocturnes, on
-me traite de détraquée ou de neurasthénique. Ça
-m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai raison,
-n'est-ce pas?&mdash;D'abord, c'est très doux, quoique
-un peu angoissant, de supposer nos amis morts
-veillant sur notre sommeil, et s'attardant encore
-quelques secondes auprès de nous, à l'instant que
-nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y
-a pas besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe
-à nous: sa pensée s'envole, comme le son ou la
-lumière, et vient caresser notre pensée à nous,
-silencieusement ... c'est comme un petit fantôme
-fugitif qui nous marque sa sympathie à sa manière.&mdash;Si
-j'en étais sûre, sûre! je n'aurais plus du tout
-peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la nuit...</p>
-
-<p>Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends
-derrière moi comme un froissement de soie ... est-ce
-une brise orientale, qui vient de Constantinople
-m'apporter un peu d'amitié?</p>
-
-<p>... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon:
-toutes les Ninons de Musset sont romanesques
-et déséquilibrées. C'est mon affaire!</p>
-
-<p>Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut
-très amie avec madame de Sévigné? Avec <i>monsieur</i>
-de Sévigné, j'imagine! <i>Lapsus</i>, pas?</p>
-
-<p>Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des
-doigts ... et je veux bien vous le rendre... Mais toute
-la mer Méditerranée entre nous! Il faudra que ce
-soient des baisers aquatiques!</p>
-
-
-
-<h4>XIII</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, septembre 1902.</p>
-
-<p>Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah!
-mon ami n'est pas très sage. Quoi? du haschish, de
-l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose que beaucoup
-de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous,
-lesquelles choses seraient abominables pour
-une petite jeune fille... Et on les aime bien, quoi qu'ils
-fassent, les horribles voyageurs!... C'est égal, vous
-m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte
-toute conscience des choses, et que, sous son charme
-puissant, vous n'êtes plus maître de vos paroles ni
-de vos secrets? Heureusement que la pauvre Ninon
-ne tient pas grand'place dans votre tête, sans quoi
-vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou
-moins indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien
-que «Ninon», ce n'est pas de quoi beaucoup me
-compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une
-vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce
-pauvre gentil nom que vous m'avez donné...</p>
-
-<p>Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ...
-éphémères ... que vous ne revoyez jamais après les
-avoir vues une fois? Je ne les aime pas beaucoup,
-beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin,
-quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant,
-laissent-elles chez vous un petit morceau de leur
-cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne me semble
-pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement,
-tellement différer des autres...</p>
-
-<p>Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ...
-si vous insistez un peu ... un tout petit peu.
-Il y a déjà deux bons mois que je l'ai fait refaire ...
-exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en
-reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez
-à personne?... Je préfère pour elle le fond d'un
-tiroir au cadre le plus séduisant...</p>
-
-
-<h4>XIV</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 30 octobre 1902.</p>
-
-<p>Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu
-votre dernière lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin
-ce mois-ci que je n'avais plus de force que pour
-pleurer...</p>
-
-<p>Ma meilleure amie est morte...</p>
-
-<p>Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes
-un homme, ce que c'est, pour une jeune fille, que
-sa meilleure amie? C'est une moitié de soi.&mdash;La
-meilleure moitié.</p>
-
-<p>Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur
-débordera? quand j'aurai de ces envies folles qui
-souvent me prennent au cœur, d'étreindre quelqu'un
-à pleins bras, de le serrer très fort sur ma
-poitrine, et de lui dire tout?</p>
-
-<p>J'aime maman, certes! mais tant d'années nous
-séparent! C'est comme si nous ne parlions pas la
-même langue...</p>
-
-<p>Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait
-de prier. Mais je ne peux guère. Je ne sais
-pas bien. Voyez-vous, je ne suis chrétienne qu'à
-moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de
-suite ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On
-a parlé de mauvaises lectures. Que dirait-on, si on
-connaissait ma plus terrible noirceur, celle d'écrire
-à Votre Grâce?&mdash;J'ai relu beaucoup de Shakespeare
-ce matin, et voilà une réminiscence.</p>
-
-<p>Faites-moi de longues lettres bien douces, comme
-vous savez. Je n'ai plus que vous, maintenant, mon
-grand ami... Dites? vous continuez à changer de ...
-compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement
-mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque
-coin de votre ville à minarets, une petite Aziyadé,
-comme jadis Loti!</p>
-
-<p>Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez
-un peu votre triste Ninon...</p>
-
-
-<h4>XV</h4>
-
-
-<p class="add">
-<span style="margin-left: 3.5em;"><i>A monsieur Henri Précy,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 2em;"><i>aux bons soins de la poste autrichienne,</i></span><br /><br />
-<span style="margin-left: 9em;"><i>Constantinople.</i></span></p>
-
-
-<p class="date">Paris, 23 novembre 1902</p>
-
-<p>Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de
-conscience, je ne comprends pas, non, je ne comprends
-pas pourquoi vous me boudez ainsi! Qu'avait-elle
-donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous
-tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu,
-pourquoi ne me le dites-vous pas? au lieu de garder
-cet impitoyable silence?</p>
-
-<p>Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est:
-vous êtes las de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends
-bien compte du peu d'intérêt qu'offrent mes lettres
-pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé aller
-plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir
-dès lors que la pauvrette que je suis ne vous enverrait
-jamais de chefs-d'œuvre épistolaires! En ce
-temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine
-de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement.
-Vrai! je suis sotte de m'attacher ainsi
-à qui s'en moque!... Tout le monde a bien assez
-de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je
-besoin d'écrire ma première pauvre lettre? Mais
-c'est ma faute! et je ne vous reproche rien,&mdash;sauf
-ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est
-fini? que vous ne voulez plus?&mdash;Vrai, j'aimerais
-mieux!</p>
-
-<p>Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire,
-puisque vous ne me répondez plus. Ce n'est pas
-beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce pas? Mais
-je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable
-de surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre.
-Vous ne trouverez peut-être pas souvent des
-amies assez courageuses pour cela...</p>
-
-<p>Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre,
-si vous n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous
-l'aurez dans quatre jours. J'attends. A bientôt&mdash;ou
-adieu...</p>
-
-<p class="signature"><span class="smcap">Ninon.</span></p>
-
-<p>... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain.</p>
-
-<p class="p4">N.-B.: <i>Les lettres qui précèdent ne sont nullement
-des lettres de fantaisie, et M. Claude Farrère tient
-à l'honneur de déclarer qu'il n'en est pas l'auteur.
-Une réelle et vivante mademoiselle Ninon les écrivit
-tout de bon à cet Henri Précy,&mdash;de son vrai nom
-C. B. d'A.&mdash;qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et
-qui se tua, d'ailleurs assez mystérieusement, le
-10 septembre 1907.&mdash;C'est au lendemain de ce
-suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire,
-retrouva dans les papiers du malheureux Précy,
-les lettres de mademoiselle Ninon. Et M. Farrère
-s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut
-prendre, pour publier ces lettres, de les émonder et
-taillader çà et là, parce que trop riches.</i></p>
-
-<p><i>Chaque lettre était encore dans son enveloppe et
-présentait un caractère d'authenticité indéniable.</i></p>
-
-<p><i>Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement
-maculées. Les timbres de Constantinople,
-de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum
-s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables.</i></p>
-
-<p><i>L'examen de quelques documents découverts auprès
-des lettres permit à M. Farrère d'établir les
-faits suivants:</i></p>
-
-<p><i>A la date du 1<sup>er</sup> novembre 1902, M. Henri Précy
-quitta Constantinople très brusquement, en laissant
-aux diverses postes de cette ville des adresses différentes.</i></p>
-
-<p><i>Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée,
-où se trouvait alors S. M. l'Empereur Nicolas II.</i></p>
-
-<p><i>M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et
-pour des motifs qu'on ne peut divulguer, quarante-sept
-jours à Livadia. Le dimanche 21 décembre,
-S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg.
-Le lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre
-seulement, il rentrait à Constantinople,
-où vraisemblablement il trouvait son courrier de
-deux mois amoncelé.</i></p>
-
-<p><i>S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle
-Ninon dès le lendemain, 25 décembre,
-sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi.</i></p>
-
-<p><i>Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des
-jours mademoiselle Ninon, découragée, blessée,
-humiliée peut-être, n'allait plus à la poste restante.</i></p>
-
-<p><i>M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite
-respectueusement le pardon de mademoiselle Ninon.</i></p>
-
-<div class="footnotes">
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif
-regret, l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel
-n'hésita évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer
-la paternité d'un conte de M. C. Farrère, <i>les deux
-âmes de Rodolphe Hafner</i>,&mdash;paru en effet, vers cette époque,
-dans le <i>Mercure</i> de France, et signé&mdash;lapsus calami? peut-être?&mdash;<i>Claude</i>
-<span class="smcap">Ferrare</span> au lieu de <span class="smcap">Farrère</span> (Note des Éditeurs).</p></div>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_CAPITANE" id="LA_CAPITANE">LA CAPITANE</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>pour mon maître
-Pierre Louÿs.</i></p>
-
-<p class="p2"><i>Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine
-de vaisseau du cinquième rang, commandant
-le vaisseau de Sa Majesté nommé la</i> Cérès<i>,&mdash;à
-monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère,
-Chef d'Escadre, en rade de Quiberon.</i></p>
-
-
-<p class="dest" style="margin-top: 2em;">Monsieur le marquis,</p>
-
-<p>Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de
-vous adresser le présent rapport, à dessein de vous
-rendre compte de la mission que vous avez daigné
-me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le
-service du Roi, à compter du mardi 12<sup>e</sup> avril, jour que
-je reçus de vous, par signal, liberté de manœuvre
-pour suivre ma destination secrète, jusqu'à ce vendredi
-6<sup>e</sup> mai, jour que me voici revenu sous votre
-pavillon, ma besogne faite, avec l'aide de Dieu.</p>
-
-<p>Monsieur le marquis, ayant appareillé la <i>Cérès</i> à
-la date ci-dessus relatée, et fait route S. S. O. selon
-l'aire de vent que vous m'aviez marquée, je courus
-d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au
-lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette
-allure de largue, la <i>Cérès</i> se comporta aussi bien
-qu'on pouvait espérer d'une frégate d'échantillon
-tout médiocre, et seulement percée pour quatorze
-pièces: puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer.
-L'abatage en carène auquel vous m'aviez permis
-de procéder récemment avait bien débarrassé
-nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles
-et autres vermines parasites dont la marche de la
-frégate se trouvait retardée autrefois. Et je pus dès
-lors prévoir un heureux succès pour nos armes.</p>
-
-<p>Obéissant donc à vos instructions verbales, je
-rompis alors, le mercredi 13<sup>e</sup> avril, à midi, le sceau
-du pli confidentiel que vous aviez bien voulu me
-confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre,
-en bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de
-France, comte de Toulouse, de poursuivre partout
-et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé souvent
-en brigantin, battant quand il voulait pavillon
-noir à têtes de morts blanches, et dénommé par
-alternatives, selon le lieu, le temps et l'occasion:
-le <i>Corbeau</i>, le <i>Paon</i>, l'<i>Alète</i> ou le <i>Tiercelet</i>. Ce brigantin
-polyonyme avait fréquentes fois mérité la
-colère du Roi, en arrêtant, pillant, brûlant et sabordant
-de nombreux marchands français, que leurs
-papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés
-contre la meurtrière fureur de forbans sans
-foi ni loi. En conséquence, Sa Majesté, résolue à
-rétablir sans retard la sécurité convenable sur toutes
-mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait
-à tous ses capitaines d'attaquer et de capturer,
-partout où il se réfugierait, le susdit brigantin. Vous-même,
-monsieur le marquis, me commettiez particulièrement
-à l'exécution immédiate des ordres et
-commandements de Sa Majesté.</p>
-
-<p>Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices
-de votre main. Desquelles notices résultait la probabilité
-que le pirate battait actuellement la côte
-occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient
-fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par
-44° 20' de latitude nord et 9° 40' de longitude ouest,
-c'est-à-dire fort au sud et à l'est du lieu indiqué, je
-m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin
-d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13,
-ainsi que celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous
-tirâmes bordées pour gagner vers la côte irlandaise,
-laquelle côte fut signalée par les vigies le 18 au
-matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La
-<i>Cérès</i>, durant toute cette navigation à la bouline,
-fit preuve de qualités avantageuses.</p>
-
-<p>Au soir de cette journée du 18<sup>e</sup> avril, je mouillai
-par huit brasses d'eau, fond sable et gravier, à
-l'orée d'une baie très foraine, non loin d'un village
-que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon plein
-d'eau et me mis en rapport avec les habitants du
-lieu, qui m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate
-avait été, la semaine d'avant, aperçu au large de ce
-littoral. Il avait même, à diverses reprises, poussé
-l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet,
-et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre
-et levé contribution sur le village. Deux frégates de
-Sa Majesté Britannique avaient, par la suite, vainement
-fouillé tous les trous de la côte sans découvrir
-la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait
-voile de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées
-que le brigantin poursuivi avait dû s'y
-réfugier et, sans nul doute, trouver assistance et
-complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces
-îles, lesquels pêcheurs sont gens sauvages par
-nature et naufrageurs par véritable état; leur principale
-subsistance étant tirée moins des poissons
-qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après
-avoir provoqué, par feux mouvants et perfides, le
-naufrage de bâtiments égarés. J'estimai néanmoins,
-quant à moi, peu probable que des pirates fussent
-assez sots pour choisir comme centre d'opérations
-un archipel situé hors toutes routes marines, et
-demeurai convaincu que j'étais où il fallait être pour
-contenter sans retard le désir du Roi.</p>
-
-<p>C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui
-nous obtint le succès final. Ayant longtemps questionné
-les gens de Clifden sur la navigation des
-frégates anglaises, et par là bien persuadé le populaire
-de mon intention d'imiter ces frégates dans
-leur stratégie, je complétai mes vivres, refis mon
-plein d'eau, et, ostensiblement, tirai vers le nord,
-comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner
-les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus
-loin que la baie de Clifden s'ouvre la baie de Clew,
-vaste, et toute semée d'écueils et de bancs qui la
-rendent le fléau des navigateurs, voire des simples
-pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne,
-sûr que nul ne soupçonnerait ce lieu redoutable
-d'abriter la <i>Cérès</i> en embuscade.</p>
-
-<p>J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents,
-à l'entrée de la rade, derrière une île déserte
-assez haute, marquée sur mon routier l'île Clare,
-laquelle me devait servir de masque à la fois et
-d'abri. Après quoi j'attendis, persuadé que, sous
-peu, des nouvelles favorables viendraient payer ma
-patience.</p>
-
-<p>Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par
-une faveur unique du sort, il se trouva que j'avais
-deviné plus juste que je ne croyais; et le bonheur
-constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi
-fit en l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément
-de repaire aux pirates, lesquels y avaient
-découvert un chenal tortueux et malaisé, mais praticable,
-surtout à certaines heures de jusant. J'avais
-mouillé sous l'île Clare le soir du 24<i>e</i> avril; et le
-matin du 26, dans l'heure de notre fourbissage, le
-nid de corbeau signala qu'une voile se montrait au
-beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je
-constatai sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus
-le gréement d'un brigantin de tous points
-semblable à celui dont il m'était prescrit de m'emparer.
-Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant
-que la <i>Cérès</i> put être appareillée, le pirate, porté
-par le courant de reflux, qu'une forte brise d'est
-doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le
-large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles
-par le bout, en raison du risque d'être drossé sur les
-épis de l'île. Je dus mouiller un grappin par l'arrière
-et faire croupiat. De sorte que le brigantin nous
-gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous
-fussions en bon état de lui appuyer chasse.</p>
-
-<p>Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa
-grandement; car la brise passa de l'est au sud-ouest,
-et souffla grand frais. La <i>Cérès</i>, plus fort d'échantillon
-que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne
-faisait, tangua moins dur, et commença de regagner
-les milles perdus. Bientôt je pus lire dans le verre
-de ma lunette le nom du brigantin écrit en lettres
-rouges sur le taffrail noir. Je lus: <i>Corbeau</i> ... et mes
-derniers doutes s'évanouirent.</p>
-
-<p>Vers deux heures après midi, nous parvenions à
-longue portée, et j'embardais pour le coup d'avertissement,
-dont j'assurai, selon la règle, le pavillon
-royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant
-point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la
-goélette eut l'impertinence de nous riposter, par
-deux pièces de retraite qu'elle démasqua, et dont les
-boulets crevèrent notre voilure à maintes reprises.</p>
-
-<p>Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire,
-coupé nos ailes, et sauvé l'oiseau noir des serres de
-notre faucon, je laissai porter de quatre quarts, et
-j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter. L'ennemi
-continua de fuir. Mais, après quelques volées,
-son grand mât fut rompu par un boulet. Et je m'attendis
-à voir cette canaille aux abois amener ses
-embarcations pour tenter une douteuse évasion à
-force de rames, tout autre espoir lui étant désormais
-interdit. Or, je fus déçu, et les forbans marquèrent
-un courage que je n'attendais pas de gens
-sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent
-les dernières bouches de leur bordée, quoiqu'en tout
-fort inférieure à la nôtre, et ripostèrent à notre feu,
-non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs de Lys,
-leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à
-leur poupe, comme je n'ai pas toujours vu faire
-même aux plus braves serviteurs du Roi!</p>
-
-<p>Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours
-de laquelle j'ai le regret de vous rendre compte que
-nos pertes furent sensibles, s'élevant à huit tués,
-dont un officier, et treize blessés, dont le quartier-maître
-de canonnage. La valeur des pirates fut
-extrême et forcenée. Car, démâtés, coulant bas
-d'eau, et leur pont couvert de sang, ils ne cessèrent
-pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien
-au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un
-loyal adversaire. Désespérant d'en venir à bout
-avant la nuit, et résolu, coûte que coûte, à satisfaire
-aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage.
-Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur.
-La division avec son renfort sauta sur le pont
-du brigantin et sabra les derniers forbans, dont pas
-un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins
-bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute
-excuser la longueur du présent rapport.</p>
-
-<p>Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait
-tuer devant la porte de leur gaillard d'arrière, dont
-ils semblaient avoir voulu défendre l'accès jusqu'à
-leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de
-Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent
-d'entrer pistolet au poing, car il était vraisemblable
-que ce gaillard d'arrière recélât quelque
-chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs
-de nos hommes entrèrent derrière le premier lieutenant.
-Et la surprise de tous fut vive: le lieu, qui
-servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en témoignaient
-force livres, cartes et instruments, enfermait
-pour l'heure une belle et jeune dame très richement
-ajustée, parée, fardée, poudrée, laquelle se
-tenait assise dans une bergère de brocart, et regardait
-venir les vainqueurs sans donner aucune
-marque ni de colère ni de contentement.</p>
-
-<p>Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou
-d'une complice des pirates, M. de Soria somma
-incontinent la dame de s'en expliquer. Il en obtint
-pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont
-il tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un
-peu tard, que la dame, de ses mains blanches et
-menues, tenait deux pistolets dont elle savait se
-servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien
-qu'il en coûta quatre hommes hors de combat pour
-s'emparer de cette furie si gracieuse d'apparence.
-Nos matelots me la conduisirent, garrottée comme
-il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se
-glorifier d'avoir bel et bien été non pas prisonnière
-ou complice, mais pirate elle-même, et, qui pis est,
-chef de pirates et le propre capitaine ... ou la propre
-capitane?... de ce <i>Corbeau</i>, qui devenait, quand elle
-en prenait fantaisie, <i>Paon</i>, <i>Alète</i>, <i>Alfanet</i> ou <i>Tiercelet</i>.
-Elle me prouva d'ailleurs complaisamment
-et doctement qu'elle était bien ce qu'elle se vantait
-d'être,&mdash;à savoir: un remarquable marin, fort au
-courant de toutes les modernes théories qui trouvent
-application soit à la navigation hauturière, soit à la
-manœuvre, soit à l'astronomie nautiques.</p>
-
-<p>Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie
-cette capitane, ou capitaine femelle, incontestablement
-coupable de plus de crimes qu'il n'en
-est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits
-de l'autre sexe. La condamnée n'y fit point
-d'objection, sauf celle-ci: qu'elle me pria, le plus
-civilement du monde, de hisser avec elle, et à la
-même grand'vergue de la <i>Cérès</i>, deux de ses anciens
-compagnons et subordonnés, qu'elle me désigna,
-et dont l'un fut retrouvé mort et l'autre fort blessé.
-Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et légitime
-désir d'une créature qui avait dû souvent en former
-de moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes
-avaient été sans nul doute très honorés de se plier.
-Les trois cordes prêtes et les trois cravates passées
-aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint,
-miséricordieux à son habitude, son crucifix à la
-main. La dame pirate baisa volontiers la sainte
-effigie; mais elle réclama ensuite la faveur de baiser
-pareillement la bouche de ses deux camarades de
-gibet, qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait
-l'être Notre-Seigneur, d'obtenir d'elle cette suprême
-et superficielle volupté.</p>
-
-<p>Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la
-façon que vous pensez.</p>
-
-<p>Après quoi, les autres pirates blessés ou morts
-ayant été pendus de même et le brigantin incendié,
-je fis servir, et gouvernai en route pour rallier votre
-pavillon.</p>
-
-<p>J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
-monsieur le marquis, votre très humble, très obéissant
-et très fidèle serviteur.</p>
-
-<p class="signature"><i>Signé:</i> Jacques Constant d'<span class="smcap">Erlot</span>,<br />
-<span style="font-size: smaller;">capitaine de la <i>Cérès</i></span>.</p>
-
-<p>A bord du vaisseau de Sa Majesté la <i>Cérès</i>, en rade
-de Quiberon, ce 6<sup>e</sup> mai 1689.</p>
-
-<p class="p2"><span style="font-size: 95%;">Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude
-Farrère <i>Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune</i>, fut écrit
-en 1909, et <i>Thomas l'Agnelet</i>, de mai 1911 à septembre 1913.</span></p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="CEUX_DU" id="CEUX_DU">CEUX DU
-GAILLARD D'AVANT</a></h2>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="PERDU_CORPS_ET_BIENS" id="PERDU_CORPS_ET_BIENS">PERDU CORPS ET BIENS</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>pour madame Japy de Beaucourt.</i></p>
-
-<p class="p2">&mdash;L'histoire de la <i>Luisa?</i> Mon vieux, sûr et certain
-que je ne la raconterais pas, si ce n'était pas
-la chose que c'est toi qui me la demandes! et aussi
-la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des
-Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd
-que la mère Bigouden, notre hôtesse!...</p>
-
-<p>Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une
-histoire comme l'histoire de la <i>Luisa</i>, que les murs
-de la cambuse n'aient pas d'oreilles, et que la cambusière
-n'en ait pas non plus. Tout de même, à cette
-heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y
-aller vent arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci,
-faudrait la quérir au fin fond de la baie des Trépassés!
-Et, là-bas, sûr et certain que le champagne
-breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!...</p>
-
-<p>«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron
-qu'il est à sec! Il n'y a plus d'amour, alors! Ho! du
-canot! holà! ho! mère Bigouden! <i>Les routes sont
-bonnes!</i> Arrosez-les voir un peu, en attendant la
-prochaine marée! Holà! ho!&mdash;Non, mais pige le
-coup: est-elle sourde!&mdash;Mère Bigouden, bon sang!
-Soif, que nous avons! Mère Bigouden!&mdash;Enfin! ça
-y est, elle a <i>aperçu</i>. Hale bas le signal! Et maintenant,
-Korcuff, souque un coup, mon fils! «La
-série de commission à faire le plein des bidons!...»
-Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?...
-Attention pour la bordée!... Envoyez, maître canonnier!&mdash;Ça
-n'est pas désagréable à avaler.&mdash;Et je
-t'en reviens à l'histoire de la <i>Luisa</i>.</p>
-
-<p>«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme
-tu peux compter, donc! Moi, dans ce temps-là,
-j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux me
-croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire!
-Et j'avais mon sac à bord de l'<i>Embuscade</i>,
-une canonnière dans les six cents tonnes, la plus
-rouleuse que les carlingards aient jamais lancée.
-Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible
-que tu te figures!... Quarante degrés de chaque
-bord, mesurés au «dégueulomètre» de la chambre
-des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi
-ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas,
-crois-moi! Du vrai vinaigre, oui-da! et avec mélange
-de tabac, je t'en fiche mon billet! Nous faisions
-campagne dans les mers de Chine, et tu sais
-ce que c'est que la mousson du nord-est, par là,
-hein? L'<i>Embuscade</i> rôdait toujours quelque part du
-côté de Kouang-Chô.&mdash;Kouang-Chô, tu ne connais
-que ça: le patelin qu'on découvre par bâbord,
-en débouchant du détroit d'Haï-Nan... Sale patelin,
-d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les gargotiers
-vous fricassent des chiens en place de moutons!...
-Tas de voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais
-dire... Ça ne fait rien: écoute voir un peu, voilà
-que ça me revient.</p>
-
-<p>«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'<i>Embuscade</i>,
-nous faisions la chasse à la contrebande des
-armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se trouvait
-comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon
-sur le <i>Bayard</i>, venait de prendre possession
-de Kouang-Chô, et que les pirates de par là-bas
-canardaient nos compagnies de débarquement.&mdash;Tu
-suis bien ma ligne de file?&mdash;Mêmement que les
-Chinois, la première fois que l'amiral, comme je
-t'explique, avait arboré le pavillon sur Kouang-Chô,
-eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon,
-oui! Crois-tu, hein, ces salauds-là!...</p>
-
-<p>«L'amiral, c'était la Bédollière.&mdash;Pas un mauvais
-bougre, sûr et certain! à preuve qu'il se rappelait
-très bien mon nom et qu'il me disait poliment:
-«Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord
-de l'<i>Embuscade</i>, en tournée d'inspection dans les
-rivières.&mdash;Ça ne fait rien: écoute voir un peu:&mdash;Kouang-Chô,
-n'est-ce pas? c'est une espèce d'embouchure
-de fleuve, avec une barre devant, et deux
-îles, une grande et une petite ... la petite s'appelle
-Nau-Ohô; la grande, je ne sais plus. Tout ça est
-bourré de Chinois, comme trop juste. La terre n'est
-pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des
-rizières en veux-tu en voilà, des arbres, de belles
-routes mandarines bien pavées, des villages entourés
-de jolis bois touffus, où ça sent bon la menthe.
-Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du
-patelin ne sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et
-certain! Mais point brutaux, ni traîtres. On n'avait
-jamais de batteries avec eux. Au contraire! On était
-des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on
-allait se promener du côté de leurs cañhas. Pour le
-reste, la paire de poulets coûtait dix sous au marché.
-Et, sauf l'affaire des chiens en place de moutons,
-on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi
-bien comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle
-de pays, tout de même! Figure-toi: partout là-bas,
-c'est les hommes qui cousent et qui raccommodent,
-et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est
-pas encore ça que je voulais dire. La seule chose
-qu'il faut que tu te rappelles, c'est que ces Chinois-là
-et les pirates, ça faisait deux.</p>
-
-<p>«Les pirates,&mdash;des Pavillons Noirs, autant dire,&mdash;ils
-venaient de l'intérieur. Et les Chinois de la côte
-en avaient une sale peur, je te promets! Tout de
-suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois
-bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire
-de «raisonner» les autres; et, du même coup, ils
-nous descendirent quelques sentinelles et une demi-douzaine
-de permissionnaires isolés. La petite
-guerre, quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors,
-pour les attraper, ces pirates-là, ça devint la croix
-et la <i>baleinière</i>! Les hommes des villages n'osaient
-pas nous donner le moindre tuyau;&mdash;tu comprends,
-rapport à la broche!&mdash;Et l'embêtement des embêtements,
-c'est que nous étions canardés par des
-flingots de premier brin ... et ce que ça grêlait! tu
-n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans
-chaque escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la
-bonne poudre au nez comme si «que ç'aurait été»
-du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à répétition
-durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens,
-enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part
-cachés, des magasins qu'on ne savait pas, des magasins,
-pour sûr! mieux remplis que «les ceux de»
-la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi
-donc! Oui bien! Comme je te dis!</p>
-
-<p>«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça
-n'était pas du tout des flingots de sauvages. Misère!
-ça n'y ressemblait pas, de près ni de loin! Nos mousquetons
-à nous, tiens! nos «cavalerie 92»&mdash;eh
-bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote.
-Oui, matelot! Eux, ils avaient des Mauser, des
-Mannlicher, des Winchester, et tout le tremblement
-de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les
-Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier,
-quoi! Et toute cette saleté-là approvisionnée à
-cinq cent mille millions de coups, pour le moins.
-Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas
-catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que
-les bougres se ravitaillaient par transports maritimes,
-juste même chose comme font les gens
-honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'<i>Embuscade</i>
-croisait du Tonkin à Canton, et mon sac à bord.</p>
-
-<p>«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé?
-Alors ... à la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils
-n'ont pas une vraie contenance, autant dire... Ça ne
-fait rien! on en boira deux!... Mère Bigouden! Ohé!...
-non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien:
-écoute voir un peu...</p>
-
-<p>«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande
-d'armes par voie de mer. Et l'<i>Embuscade</i>, donc,
-n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui? tu crois
-ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police
-de la côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la
-faire dès le retournement de la mousson: fin mars.
-Depuis lors, donc, nous la faisions. Et, commencement
-de mai, après quarante et des jours de bordées
-en zigzags, nous n'avions pas mis la patte sur la
-moitié d'un flingot, ni sur le quart d'une cartouche!</p>
-
-<p>«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me
-croire: de Moncay à Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao,
-partout, enfin, quoi! nous avions bien arraisonné
-plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là,
-la gueule enfarinée ne disait pas grand'chose
-d'honnête! Tout de même, à leur bord, pas
-plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien,
-rien de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs,
-tous innocents comme l'enfant qui vient de naître.
-Et pendant ce temps-là, à terre, les mitraillades
-continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral,
-chaque fois que nous repassions à portée de signaux
-de son <i>Bayard</i>, il nous hélait comme ça d'un air ...
-d'un air d'en avoir deux ... deux guère plus satisfaits
-l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les
-compagnies de débarquement en étaient à enterrer
-des cinq et des six hommes par semaine! Moi, tiens!
-rien qu'à suivre ma part d'enterrements ... une fois
-sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais
-devenir enragé.</p>
-
-<p>«Mais plus enragé que moi, il y avait le <i>pacha</i> de
-l'<i>Embuscade</i>: un chic petit bougre de lieutenant de
-vaisseau,&mdash;Marcassin, qu'on l'appelait;&mdash;un bon
-homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une
-soupe au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la
-noce, dans tout ce fourbi vaseux!</p>
-
-<p>«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait,
-pas moins; et, dame! c'est rognant d'avoir les reins
-cassés, rapport à une poignée de sales magots qui se
-fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée
-de salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots.
-Et, ensuite, des magots qui se fichent de votre
-fiole, non! il y a de quoi vous tourner les sangs en
-jus de coco! Aussi, ce pauvre <i>pacha</i>, les nuits que
-j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer
-comme un païen, en rêve, et engueuler les magots,
-les flingots, les salapiots et le reste. Et il jurait sec
-cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!&mdash;qu'il
-criait;&mdash;assassins! sauvages!» Puis des
-bouts d'histoires pas trop claires que des fois je
-crochais au vol: «Vessies!... lanternes!... tasses
-à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom
-d'un nom d'un nom d'un nom!...» Et il tapait du
-poing dans la muraille, que la tole en sonnait comme
-une peau de tambour.</p>
-
-<p>«Mais nous autres, de l'<i>Embuscade</i>, on n'était pas
-moins sous-venté, avec toute la toile en ralingue.
-Les jonques, on les visitait toujours par douzaines
-de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte.
-De cette allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer
-jusqu'au jugement dernier sans changer d'armures!</p>
-
-<p>«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur
-mer,&mdash;que tu dis&mdash;il n'y a pas que des jonques:
-il y a encore des vapeurs et des voiliers, aussi donc!
-et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des
-rafiots!»</p>
-
-<p>«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là,
-de Canton au Tonkin, il n'y en avait pas; ni des
-comme ci, ni des comme ça; excepté quatre patouillards;
-mais quatre patouillards bien nets et bien
-honnêtes, bien vus, bien connus: deux Français et
-deux Norvégiens, qui tous quatre faisaient le grand
-cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong... Tiens, je
-me rappelle leurs quatre noms: le <i>Cua-Cam</i>, le
-<i>Dap-Cau</i>, le <i>Donebrog</i> et le <i>Haï-Dzuong</i>... Tu vois
-qu'ils étaient repérés! Et, en plus, ils chargeaient
-toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à Hong-Kong
-pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas
-moyen qu'ils auraient fait du louche. D'ailleurs, par
-acquit de conscience, nous les avions déjà surveillés,
-sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te
-rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande,
-tout ce que nous avions croché, c'était peau de balle,
-balai de crin, et crains les requins si tu es marin!</p>
-
-<p>«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà
-que ça vient!</p>
-
-<p>«Un soir, tout justement dans ce commencement
-de mai que je te disais, l'<i>Embuscade</i> avait mouillé
-devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao? la petite
-île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de
-cet endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps
-d'autrefois... Donc, comme ça, nous venions de
-laisser tomber un pied d'ancre..... Je me rappelle
-bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord,
-vingt-six, tribord!»</p>
-
-<p>«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit
-vapeur, qui débouche du nord, et qui passe à terre
-de nous, en saluant du pavillon ... tricolore, ce pavillon:
-français. Je le regarde, je le reconnais: le <i>Dap-Cau</i>...
-un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait
-son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong.
-Rien à dire à ça, naturellement ... sauf tout de même
-que, Weï-Tchao, il n'avait rien à y faire, sûr et certain...
-Nous, on avait déjà rompu des postes de
-mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà
-le <i>Dap-Cau</i> qui sort sa yole et qui l'arme. Je me
-dis: «Ce client-là a quelque chose de pas ordinaire
-à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire
-marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus
-pour la rigolade ... et ça ne relâche pas non plus
-pour seulement brûler son cardiff... Dame! les pointus,
-c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras
-d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand
-ça n'est pas Marianne qui paie...</p>
-
-<p>«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je
-descends l'échelle et je tends la tire-veille au type
-qui venait. Ce type, j'ai à peine le temps de regarder
-ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis, il
-grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il
-demande: «Le commandant?» tout ça, avant que
-le maître de quart ait seulement fini de crier: «Sur
-le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine
-au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un
-grand petit gars maigre, le nez en bec de cormoran,
-les joues creuses, les yeux noirs comme charbon,
-la moustache et le bouc blancs comme neige ...
-figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet
-pointu, tordu, kif-kif la corne du Maudit! Tu
-vois ça d'ici.</p>
-
-<p>«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment,
-voilà le pacha Marcassin qui s'amène. L'autre le
-salue. Et ils commencent à causer: «Commandant,&mdash;qu'il
-dit, l'autre,&mdash;je suis le capitaine du <i>Dap-Cau:</i>
-Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous
-servir. Et je viens vous dire une bonne chose à propos
-de la contrebande des armes que vous êtes
-chargé de réprimer...»</p>
-
-<p>«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain!
-Matelot, vrai! après avoir entendu ça, j'aurais donné
-quatre quarts de vin pour entendre la suite! Mais va
-te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait le
-Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la
-dunette... Alors j'ai eu une riche idée: par veine,
-«c'était moi que j'étais chargé» de fourbir à clair le
-panneau de cuivre au-dessus du salon du commandant;
-donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon
-fourbissage en deux temps, j'ôte mes souliers, rapport
-au bruit, et je galope ... le panneau de cuivre,
-par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me mets
-à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je
-saisis le principal:</p>
-
-<p>&mdash;Commandant,&mdash;qu'il dégoisait, le capitaine
-du patouillard,&mdash;toute la contrebande d'armes et de
-munitions que vous n'avez pas encore pu surprendre
-passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez
-à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même
-dans les ports du nord; le plus habituellement
-à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille à
-Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne
-d'ailleurs ne le soupçonne; et personne n'y
-peut rien, vous et votre amiral moins encore que
-les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la <i>Luisa</i>,
-qui bat les couleurs allemandes,&mdash;les couleurs
-impériales!&mdash;vous ne l'ignorez pas...»</p>
-
-<p>«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage
-m'en tomba des pattes! La <i>Luisa</i> malheur! Sûr et
-certain que nous la connaissions: une espèce de
-yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait
-effectivement pavillon prussien,&mdash;pavillon de
-guerre, s'il te plaît!&mdash;rapport que le propriétaire
-était quelque chose comme une grosse légume dans
-la Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire.
-Tellement, qu'il nous avait même fait sa visite officielle,
-dans une belle vedette à pétrole, avec flamme
-arborée devant et grande enseigne arborée derrière!</p>
-
-<p>L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait
-faire le long de la côte. Tu la vois d'ici sans
-lunette, cette hydrographie: pour une chouette
-hydrographie, c'était une chouette hydrographie!
-Oui, mais ça n'empêchait pas: de ce coup-là, le
-pacha Marcassin ne disait plus rien. Pour un homme
-empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il
-y avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place:
-quoi que tu aurais fait? arraisonner la <i>Luisa?</i> navire
-allemand, navire neutre?... non! mais, des fois?
-tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise,
-vieux! Et les histoires de neutralité, je t'en souhaite!
-Riche poisse, va! quand on y fourre un doigt,
-on est salement englué, tu peux me croire!... Il
-savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de
-mon panneau: pas fier, je te jure!... je l'entendais
-jurer entre ses dents,&mdash;les mêmes jurons que la
-nuit, en rêve:&mdash;«Assassins!... cannibales!... mais
-le cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux?
-c'était vrai, ce qu'il avait dégoisé, le type du <i>Dap-Cau:</i>
-cette contrebande-là, personne n'y pouvait
-rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait
-plus qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates
-massacrer nos sentinelles...</p>
-
-<p>«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale
-idée dans la caboche... Tout à coup ... qu'est-ce que
-j'entends? une espèce de gloussement, même chose
-le gloussement des poules!... Je regarde,&mdash;épaté,
-tu penses!&mdash;et je vois le Napoléon Corti qui riait...
-Oui, mon fils, il riait, cet homme! mais, par exemple,
-d'un drôle de rire, je te promets! d'un vrai rire sauvage,
-d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus,
-des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent
-en rond par terre, à douze, quinze, vingt, les nuits
-de pleine lune, pour rire tous ensemble... <i>Êêêê!...
-hah! hah! hêah!...</i> Il riait pareil, le Corti, oui! à
-preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet
-comme le vent secoue les flammèches d'un canot
-à vapeur!... Il rit une bonne minute. Le pacha, ahuri,
-en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la fin,
-le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha,
-il lui parle à l'oreille,&mdash;bas, bas, bas:&mdash;«Commandant...»
-Et, moi, voilà que je n'entends plus
-rien, pas un fifrelin!</p>
-
-<p>«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour
-la dernière bouée!... Une heure après sa visite, le
-Napoléon Corti avait regagné son <i>Dap-Cau</i>. Une
-autre heure après, le <i>Dap-Cau</i> avait appareillé.
-Et, quelques autres heures plus tard, nous, on appareillait
-aussi, dans la nuit. Et du nord, qu'on fit
-comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin,
-Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions.</p>
-
-<p>Le <i>Dap-Cau</i> y était déjà, tu devines! venu de son
-côté, et mouillé sur une ancre qu'il tenait à long pic,
-la chaîne garnie au guindeau&mdash;comme font les
-bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout
-prêts à déraper et aller de l'avant au premier signal.</p>
-
-<p>«Notre <i>Embuscade</i>, elle, mouille tout de bon, très
-loin du <i>Dap-Cau</i> ... très loin au large... Tu suis la
-ligne de file? On était chacun de son bord, à la part...
-Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir l'air!... Bon,
-ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite:</p>
-
-<p>«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage
-avait dîné; on allait ramasser les plats. Depuis le
-matin, le pacha se balladait sur la passerelle, de
-tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre
-coups doubles<a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>, le maître de quart siffle pour les
-plats, et le clairon s'en va décrocher son instrument:
-tu sais qu'une fois les plats ramassés on
-sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le
-même moment, patatras! le pacha dégringole de la
-passerelle, quatre à quatre, et vlan! il saute sur
-le clairon: «Clairon!&mdash;qu'il y commande,&mdash;clairon:
-la charge! sonnez la charge, je vous dis!
-tonnerre de tonnerre!» Il avait sa voix des coups
-de typhons, une sacré sale petite voix, je ne te dis
-que ça! Le biniou comprit tout de suite que ce n'était
-pas le moment de réclamer pour du lard salé: il
-sonna sans faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne
-parlait pas: ce n'était pas le moment non plus. Et
-ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous
-entendîmes le <i>Dap-Cau</i> virer sa chaîne...</p>
-
-<p>«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard
-appareilla. Sûr et certain, nous y avions donné le
-signal avec notre charge. Moi, qu'est-ce que je fais?
-je saute sur le bastingage... Et&mdash;attention, Korcuff!&mdash;j'aperçois
-... quoi?... la <i>Luisa!</i> la <i>Luisa</i> qui débouquait
-de la pointe est!... C'était rudement calculé,
-tout ça, matelot! Et je peux te le dire: le petit
-pacha Marcassin, il savait apprécier les distances!
-si juste ... quoi!... que la <i>Luisa</i>, entrant en rade, et le
-<i>Dap-Cau</i> sortant, se croisèrent exactement par notre
-travers... L'<i>Embuscade</i>, quand l'accident arriva,
-n'était pas à deux encablures de distance...</p>
-
-<p>«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ...
-un sacré accident, même!</p>
-
-<p>«Figure-toi, je te dis!... comme le <i>Dap-Cau</i> et la
-<i>Luisa</i> donnaient à contre-bord ... le <i>Dap-Cau</i> ...
-crac!... il se cassa quelque chose dans le gouvernail ...
-quelque chose de grave, même: la barre vint
-toute à droite et resta bloquée... Le <i>Dap-Cau</i>, qui
-ne gouvernait plus, tomba brusquement sur tribord ...
-et tapa en plein dans la <i>Luisa</i>!... si tellement
-en plein qu'il la coupa par le milieu, net!</p>
-
-<p>«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en
-deux: ça crie comme une bête qu'on écrase: <i>Cri!...
-cri!... cri!...</i> un tout à fait drôle de bruit!...</p>
-
-<p>«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps...</p>
-
-<p>«Ma Doué! non! Nous autres de l'<i>Embuscade</i>,
-nous avions notre canot amené. On sauta quatre
-hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de
-temps de reste. Les deux moitiés de la <i>Luisa</i> coulaient
-déjà, et on voyait la cargaison qui s'éparpillait.
-Ah! mon pays! cette cargaison, quelle boutique!...
-De quoi remonter un arsenal, oui!... Des
-flingots, des flingots et des flingots, voilà ce que
-c'était! J'en ai repêché deux caisses qui flottaient,
-rapport à des tonneaux vides qui s'étaient emberlificotés
-avec... Si «que tu aurais» vu la binette
-aux Pruscos, à ce moment-là!... parce que les
-Pruscos aussi, on les a repêchés. Je ne sais fichtre
-pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha
-qui a donné l'ordre. On a obéi.</p>
-
-<p>«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha
-Marcassin leur z'y a parlé en allemand, aux Pruscos.
-Et je ne sais pas quoi qu'il leur a dit. Mais, plus tard,
-nous les avons débarqués tous à Macao. Et ils sont
-devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi
-itou ... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler,
-de ces Pruscos! Et, à Hong-Kong, le plus tordant
-c'est que les journaux angliches, aussi donc, ils
-imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre
-de la <i>Luisa</i>.» Paraît qu'elle avait sombré quelque
-part, on ne savait pas où, en pleine mer, cette
-pauvre <i>Luisa</i>! dans un cyclone, probable... Et pas
-un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur
-de te le dire! A preuve que ça figure officiellement,
-au jour d'aujourd'hui, sur toutes les <i>estartistiques</i> du
-Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers de Chine;
-la <i>Luisa</i>, yacht à vapeur: <i>perdu corps et biens!</i>»</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Midi,&mdash;quatrième heure du <i>quart</i> de 8 heures à 12 heures,&mdash;est
-<i>piqué</i> par les cloches de bord en quatre doubles tintements.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LINVRAISEMBLABLE_RATIERE" id="LINVRAISEMBLABLE_RATIERE">L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE</a></h3>
-
-<p class="quotr"><i>à Paul de Cassagnac.</i></p>
-
-<p class="p2">&mdash;Hissez les couleurs!...</p>
-
-<p>A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua
-dans la brise. Par tribord, la côte marocaine blanchissait
-d'écume. La houle dure de l'Atlantique secouait
-violemment le croiseur, et des nuages d'embrun
-volaient, drus comme grêle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cette goélette, à trois quarts devant!
-Encore un contrebandier, sûr et certain!... Prévenez
-l'officier canonnier!... et faites armer le 65 du gaillard!...
-Un coup à blanc, d'abord, hein!...</p>
-
-<p>Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre
-commandant, à nous cramponner aux rambardes
-du banc de quart.&mdash;Le <i>Copernic</i> tanguait bas.&mdash;A
-deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte
-fuyait grand largue, toutes voiles dessus. La
-«visite» d'un croiseur français lui souriait assez
-peu, cela se voyait...</p>
-
-<p>Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime.
-Le coup de semonce fut plus heureux. L'obus,
-bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard, à cent
-mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la
-goélette lofa, mit en panne, montra son étamine. Et
-Férald jura de plus belle: l'étamine était blanche
-et bleue,&mdash;portugaise,&mdash;neutre.</p>
-
-<p>&mdash;Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!...
-Portugais comme moi, oui! et bourré
-d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban!
-pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre
-la marchandise!... Allons, demi-tour! revenez en
-route!...</p>
-
-<p>Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.</p>
-
-<p>Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le
-banc de quart dans l'espoir chimérique de ce miracle,
-toujours attendu, jamais réalisé: une distraction,&mdash;en
-temps de blocus!&mdash;désabusés, nous
-regardions piteusement la goélette, dont le vent
-gonflait derechef les voiles rousses, et aussi la mer
-moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos pieds,
-sous la passerelle, le pont du <i>Copernic</i>, ruisselant
-du lavage matinal. Les matelots, jambes nues, faubert
-au poing, piétinaient dans l'eau savonneuse...</p>
-
-<p>Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau
-avant, un canonnier chef de soute venait de surgir,
-brandissant à bout de queue un rat capturé:</p>
-
-<p>&mdash;Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où
-çà qu'il est, le maître-commis? j'ai droit à la
-double!</p>
-
-<p>De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines,
-les chasseurs de rats gagnèrent la double,&mdash;la
-double ration de vin: deux quarts de litre au
-lieu d'un.&mdash;Vénérable tradition, qui remonte au
-premier amiral connu, Noé.</p>
-
-<p>Le maître-commis ratifia donc:</p>
-
-<p>&mdash;Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en
-voir le cambusier, et dis-lui z'y, mon fils!...</p>
-
-<p>Le commandant, son humeur adoucie, avait
-suivi la scène:</p>
-
-<p>&mdash;De mon temps&mdash;murmura-t-il, dédaigneux,&mdash;il
-fallait plus d'un rat pour mériter la double!...</p>
-
-<p>Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup
-de roulis, et nous parla du haut de ses trente ans de
-mer:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à
-bord de la <i>Cérès</i>, une frégate à voiles devenue transport
-de bagnards. Nous «faisions» la Nouvelle-Calédonie,
-par Bonne-Espérance à l'aller, et par
-Magellan au retour... C'étaient des navigations, je
-vous prie de le croire!... Or, la <i>Cérès</i> était une vieille
-baille, usée jusqu'aux couples, et les rats y foisonnaient.
-Songez que pas une porte de soute ne fermait
-et que toutes les cloisons ressemblaient à des
-écumoires! Un beau matin, voici qu'on découvre
-un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du
-coup, l'officier en second entre en fureur:</p>
-
-<p>«&mdash;Demain,&mdash;décrète-t-il,&mdash;toute la journée,
-du branlebas du matin au branlebas du soir, chasse!
-Et la double à tout homme qui apportera six cadavres
-au maître-commis!</p>
-
-<p>«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y
-eut de pièces au tableau, ce soir là?&mdash;Six cent
-soixante-douze.&mdash;Parfaitement! Six cent soixante-douze
-rats massacrés du lever au coucher du soleil.
-Cent douze demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit
-litres de vin au gouvernement.</p>
-
-<p>«L'officier en second s'effara:</p>
-
-<p>«&mdash;Vingt-huit litres!&mdash;répétait-il.&mdash;Vingt-huit
-litres!... Mais ces bougres-là vont nous vider
-la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement deux fois
-plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais
-mettre bon ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui!
-mais il faudra montrer douze rats au lieu de
-six pour avoir droit à la double!...</p>
-
-<p>«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme
-disent les vieux mangeurs d'écoutes. Mais va te
-faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait plus de
-mille rats sur la dunette!</p>
-
-<p>«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:</p>
-
-<p>«&mdash;Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est
-pas possible! Ils les élèvent exprès, leurs rats! Ils
-en ont des réserves, des parcs, des haras! Ça ne se
-passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries
-m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un
-équipage saoûl du jour de l'an à la saint-Sylvestre...
-Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, ni
-dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats!
-qu'il faudra m'aligner avant de passer à la cambuse!
-Et nous verrons bien!...»</p>
-
-<p>«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve
-pas dans une seule caisse à farine!... ni même dans
-plusieurs ratières perfectionnées... Vous savez, d'ailleurs,
-comment nos matelots chassent: à coups de
-corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!&mdash;Trente-six
-rats!... Au souper suivant, il n'y eut plus
-que cinq hommes à boire la double. Et, le soir
-d'après, deux seulement.&mdash;Les rats devenaient
-méfiants: trois hécatombes successives avaient
-semé partout la terreur.&mdash;Bref, le surlendemain,
-un seul vainqueur se présenta pour remporter la
-palme: un nommé Chouf, calier. Il apportait ses
-trente-six rats, proprement amarrés par la queue
-tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but,
-non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,&mdash;pour
-en ressortir, vingt-quatre heures plus tard, le
-même cercle de barrique en main, pareillement
-garni!&mdash;Et c'est ici que l'aventure devient épique:
-«Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier,
-attrapa quotidiennement ses trois douzaines de rats,
-sans y manquer un jour! Le fait, j'en conviens, est
-invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le
-témoin, plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!...
-Chouf, calier, était un gaillard absolument quelconque:
-ni grand, ni petit, ni bête, ni malin; au
-demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel,
-discipliné, propre ... mais rien du héros. Œxmelin
-n'avait pas passé par là, ni Fenimore Cooper:
-Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier...
-Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce
-pêcheur de sardines, né natif de Plougastel ou de
-Concarneau, réitérait sept fois par semaine, indéfiniment,&mdash;infailliblement!
-un exploit dont Bas-de-Cuir
-eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.</p>
-
-<p>«La <i>Cérès</i>, cependant, «embraquait sa latitude.»
-Un matin, on jeta l'ancre devant Sainte-Hélène
-J'étais précisément en train de calculer, ce matin-là,
-qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une
-double valant trente-six rats, Chouf, au bout de
-l'an, aurait presque bu son hectolitre, et tué sa mille
-quatre-vingt-quinzième douzaine, mathématiquement ...
-quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du
-bord piquait les trois coups doubles d'onze heures,
-de boucler mon sac sans trop lambiner et de transborder
-avant midi sur la <i>Junon</i>, qui par hasard se
-trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était
-de faire valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient
-pas des valses lentes.</p>
-
-<p>«Deux draps de hamac, attachés par les coins,
-me servirent de malle. Tout fut tôt emballé. J'avais
-déjà un pied dans le youyou de ma nouvelle frégate,
-quand, tout à coup, je me frappai le front, et
-je regrimpai quatre à quatre l'échelle de la <i>Cérès</i>:
-Chouf et ses rats m'avaient trop intrigué! je ne voulais
-pas quitter Chouf sans que Chouf et ses rats
-m'eussent donné le mot de leur énigme.</p>
-
-<p>«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis
-sur une glène de filin, chiquait.</p>
-
-<p>«&mdash;Chouf!&mdash;dis-je,&mdash;je débarque. On a été
-des amis, nous deux, pas? Eh bien! Chouf ... dites-moi,
-avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi comment
-vous faites pour attraper vos rats?...</p>
-
-<p>... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et
-un triomphal sourire lui fendit les joues jusqu'aux
-oreilles.</p>
-
-<p>«&mdash;Ça, lieutenant,&mdash;prononça-t-il,&mdash;c'est mon
-secret! le secret à Chouf!</p>
-
-<p>«&mdash;Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi?
-à moi, l'aspirant de détail? à moi qui fous le camp
-tout de suite sur cette saleté de <i>Junon</i>, pendant que
-vous allez continuer de vous la couler douce à bord
-de notre peau-fine de <i>Cérès</i>?</p>
-
-<p>«Il s'attendrit:</p>
-
-<p>&mdash;«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de
-même vrai, lieutenant, ce que vous dites!... Alors ...
-écoutez voir ... non! parole de parole! je ne peux
-pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour
-d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se
-reverra, moi z'et vous, malin qui sait où ... foi de
-Chouf! lieutenant, je vous dirai.</p>
-
-<p>«Et, solennellement, la main levée, il cracha
-noir: il chiquait, Chouf.</p>
-
-<p>«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait
-en 69. Mon histoire est plus vieille que vous trois,
-hein? Elle avait trente-huit ans, tout juste, quand
-notre <i>Copernic</i>, l'hiver dernier ... le 20 décembre, si
-j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à
-Brest, pour se carèner. Or, ce même 20 décembre,
-vers cinq heures du soir, comme je quittais le bord
-après l'accorage, voilà que je croise, près de la porte
-Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux
-comme moi, du travail.</p>
-
-<p>«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement
-sur moi, bras ouverts:</p>
-
-<p>«&mdash;Commandant! commandant!... c'est vous,
-aussi donc?... Ah! ma Doué! ma Doué Benodet!...
-Je suis Chouf!</p>
-
-<p>«Je me souvins tout de suite:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la
-<i>Cérès?</i>.... (Vous savez s'ils aiment qu'on leur parle
-du vieux temps!) Chouf de la <i>Cérès!</i>... Chouf qui
-attrapait les rats!...</p>
-
-<p>«Il s'épanouit:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui! commandant!... Vous vous rappelez
-bougrement, tout de même!... vous vous rappelez
-les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez
-voir ... que je vous dise comment je les attrapais,
-ces cochons de rats!...</p>
-
-<p>«Toute ma curiosité de midship me ressaisit,
-comme si la vieille <i>Cérès</i> eût été encore là, mouillée
-hors de la digue, et ses belles grandes voiles larguées
-en bannières!</p>
-
-<p>«&mdash;Dis voir, Chouf?</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà, commandant! C'était une fameuse
-manigance, pour sûr! Personne n'a jamais trouvé
-ça, allez! Sur la <i>Cérès</i>, le coq mettait toujours du
-lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien»,
-un peu moisi ... pas mauvais tout de même .....
-vous vous rappelez ça, aussi donc?... Moi, Chouf,
-à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais
-comme ça, dans ma falle..... C'était pour les rats,
-vous me comprenez.....</p>
-
-<p>«&mdash;Tu avais des pièges, alors?</p>
-
-<p>«&mdash;Des pièges? que non point!... Espérez un
-peu... La nuit, quand on avait fait branlebas, je crochais
-en premier mon hamac; et, quand tout chacun
-s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ...
-sauf votre respect ... jusque dans la soute à biscuits ...
-cette soute, elle avait une porte ... une porte
-pas bien fermée...</p>
-
-<p>«&mdash;Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient
-toujours...</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la chose exacte, commandant!... Moi,
-qu'est-ce que je faisais, dans la soute? Je me collais
-mon lard entre les dents, et puis, à plat pont!
-sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame!
-vous pensez que les rats n'étaient pas longs à
-venir! Du bon vieux lard qui puait fort, voilà leur
-affaire! Le temps de compter: <i>a, b, c, d, deux!
-a, b, c, d, quatre!</i> je sentais des régiments de sales
-pattes qui me grattaient les bras, les jambes, le
-ventre et tout... Parce que la soute, comme bien
-juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru
-dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!...
-Tout de suite les rats me grimpaient sur le nez,
-sur les yeux... Et ils crochaient dans le lard...
-Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au
-moins six, bien attablés, les goinfres!... Et alors,
-crac!... j'en empoignais trois de chaque main... A
-preuve que, cinq ou six fois ces vermines m'ont
-mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça
-ne faisait rien: trois de chaque main, je comptais
-six. Et, ces six-là étranglés, vlan! re-sur le dos! et
-j'attendais les autres. Ils revenaient forcément:
-rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois
-douzaines, aussi donc!»</p>
-
-<p>«Le commandant Férald s'interrompit net, prit
-ses jumelles, fouilla la brume: les lames déferlantes
-piquaient l'horizon de points blancs, pareils,
-tout à fait, à des voiles...</p>
-
-<p>«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le <i>Copernic</i>,
-brutalement jeté dans un creux de la houle,
-roula bord sur bord, et gémit.</p>
-
-<p>&mdash;«Rien! naturellement!... pour changer!...
-Ah! ils la connaissent, ils sont loin, les marchands
-de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez pour
-aujourd'hui!... Au revoir!...</p>
-
-<p>Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu
-comme un ver au fond de sa soute obscure? ce
-Chouf qui fait le mort, et qui sent sur toute sa chair,
-sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement
-des pattes griffues, le souffle chaud des museaux
-visqueux, la mêlée abominable des gueules affamées,
-bavantes, puantes?...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="AMBASSADEUR" id="AMBASSADEUR">108, LE DUC, AMBASSADEUR</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>au comte Charles de Polignac.</i></p>
-
-<p class="p2">&mdash;108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu
-de bois!... C'est-il que tu as été promu sourd, à
-cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc de ton
-trou, bougre de semble-calfat!...</p>
-
-<p>108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier
-breveté, cumule, à bord du croiseur de
-la République la <i>Pensée</i>, diverses fonctions, toutes
-de confiance, lesquelles du matin au soir et du
-soir au matin, le promènent au pas gymnastique
-dans tous les coins et recoins du bâtiment.&mdash;108,
-Le Duc, chef de la soute à munitions des
-pièces de 100 millimètres T. R. tribord milieu,
-briquait dans l'instant le bouchon autoclave de
-ladite soute;&mdash;mais, au beau milieu de ce briquage,
-voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance
-du lieutenant de vaisseau Villiers, est
-requise sur le pont arrière.&mdash;Et 108, Le Duc, se
-précipite:</p>
-
-<p>&mdash;Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?</p>
-
-<p>Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup
-de coude charitable, lui ferme la bouche. 108, Le
-Duc, se fige brusquement dans la position réglementaire:&mdash;les
-talons à peu près joints, la main
-droite esquissant le geste d'ôter le bonnet de travail:</p>
-
-<p>&mdash;A vos ordres, cap'taine!...</p>
-
-<p>L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau
-Villiers est venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre
-de son matelot. Même, il a oublié de mettre sa
-casquette!... Et le soleil tape! On est en rade de
-Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à
-la rade de Brest, aussi donc!...</p>
-
-<p>&mdash;Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin
-de toi ... viens dans ma chambre...</p>
-
-<p>Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?...
-Sainte Anne d'Auray!... Ça, par exemple! c'est
-intéressant, oui!</p>
-
-<p>Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir
-de poche,&mdash;108, Le Duc, et monsieur Villiers.&mdash;L'officier
-s'est assis sur l'unique chaise et plante
-son regard droit dans les yeux du matelot, debout
-devant lui:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ...
-et tu descendras à terre ... par le canot qui va chercher
-les cuisiniers, à 2h.30...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cap'taine...</p>
-
-<p>&mdash;Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la
-rue Parallèle? la première après le quai?</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, cap'taine...</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... A main gauche ... en partant de la cale
-des canots ... il y a une grande maison de bois, peinte
-en rouge ... une ancienne maison turque... Tu trouveras...</p>
-
-<p>&mdash;Je trouverai, cap'taine...</p>
-
-<p>&mdash;Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison
-de monsieur Erizian l'armateur... Tu entreras
-par la porte de service. Il y aura probablement un
-cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?...
-un domestique tout rouge et tout doré, avec des
-ribambelles de pistolets et de yatagans?...</p>
-
-<p>&mdash;Je connais, cap'taine...</p>
-
-<p>&mdash;Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas...
-madame! pas monsieur!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cap'taine...</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant... écoute le plus difficile... Quand
-on t'aura introduit, tu diras à madame Erizian que
-tu viens de ma part... Et tu lui donneras cette lettre ...
-celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse sur
-l'enveloppe:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 3em;"><i>Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne.</i></span><br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Je vois, cap'taine...</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... Ce n'est pas encore tout...</p>
-
-<p>Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde.
-Brusquement il se lève et pose sa main droite sur
-l'épaule du matelot:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame
-Erizian n'est pas seule ... oui: s'il y a du monde avec
-elle, dans son salon ... du monde ... des amis, des
-parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ... alors,
-tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire,
-elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien!
-avec la première lettre, tu lui en donneras une seconde ...
-celle-ci... Tu vois? pas moyen de t'embrouiller;
-sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit
-du tout, pas même le nom...</p>
-
-<p>108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et,
-d'un geste lent, allonge la main vers l'enveloppe
-blanche...</p>
-
-<p>&mdash;Attends!&mdash;fait l'officier...</p>
-
-<p>Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut tout de même que je t'explique ... mon
-petit... Ce n'est pas une commission ordinaire ... et
-je veux que tu saches... Tu es un marin, un marin
-comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser
-quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre,
-hein?... Voici donc la chose: madame Erizian
-m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un petit discours ...
-oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer ...
-dans une espèce de ... de cérémonie ...,
-comme qui dirait ... une distribution des prix,
-tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et je le lui
-envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret...
-Et c'est madame Erizian qui sera censée
-l'avoir écrit, toute seule, son discours!... Voilà pourquoi
-il faut que personne ne devine ... personne ...
-pas même monsieur Erizian... Tu as compris?</p>
-
-<p>Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc.
-108, Le Duc, a compris ... a tout compris!&mdash;tout,
-oui: tout ce que vous comprenez vous-même.&mdash;Allons!
-c'est un «bon homme,» le lieutenant de
-vaisseau Villiers. Il sait dire les choses!&mdash;comme
-elles doivent être dites.&mdash;C'est bougrement vrai,
-aussi donc, ce qu'il a raconté en commençant, on est
-d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le Duc!</p>
-
-<p>&mdash;Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille!
-Excusez maintenant, donc: je vais me mettre en
-tenue.</p>
-
-<p class="p2">Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand
-sac un tricot neuf, et il déplie une chemise à col bleu,
-miroitante.</p>
-
-<p>&mdash;C'est-il que tu vas à la noce?&mdash;demande le
-caporal d'armes, qui rôde autour des sacs pour ramasser
-les effets à la traîne.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu!&mdash;affirme Le Duc.&mdash;Et pour une
-noce où il y a des binious, ça sera une noce où il y
-a des binious, cette noce-là! des binious, je te dis,
-comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!</p>
-
-<p>A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole:
-la houle est creuse. D'un bond, 108, Le
-Duc, embarque sans dommage. Au hublot le plus
-proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers
-apparaît:</p>
-
-<p>&mdash;Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!</p>
-
-<p>&mdash;As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il
-faut dans mon bonnet!</p>
-
-<p>Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée
-jusqu'aux sourcils. De toute antiquité, les
-bonnets bleus à pompon rouge servent de portefeuilles
-aux matelots: il y a là-dedans une place
-excellente pour les lettres, entre le drap feutré et
-la doublure de toile à voile...</p>
-
-<p class="p2">Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil
-confine les Smyrniotes dans leurs maisons grillagées.
-La rue Parallèle est déserte comme un Sahara. Et
-le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du palais
-de la Belle au Bois Dormant...</p>
-
-<p>108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très
-long temps s'écoule. Enfin le cavas prédit apparaît.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Erizian?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Evet, effendi!</i></p>
-
-<p>108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil
-est suffisamment clair. Et le col bleu emboîte le pas
-derrière la livrée cramoisie.</p>
-
-<p>Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier;
-un corridor; un escalier; deux antichambres.&mdash;Les
-vieilles bicoques turques sont compliquées.&mdash;Un
-salon, enfin! très luxueux, avec profusion de
-belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands
-vases pleins de fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça
-doit être dans ce genre-là, chez Fallières...»</p>
-
-<p>Et au milieu de ce salon, une dame.&mdash;Une dame
-très jolie. 108, Le Duc, l'apprécie telle du premier
-regard.&mdash;Qu'on en juge plutôt: des yeux grands
-comme des écubiers, des cheveux couleur de filin
-neuf!... Grosse comme deux liards de beurre, par
-exemple! et fragile comme une poupée de porcelaine!...
-108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit
-pas d'y aller comme à l'abordage, sur la dame: on
-la casserait!...</p>
-
-<p>Cinq secondes de silence. La dame s'est levée.
-Elle attend. Elle est seule. 108, Le Duc, vérifie d'un
-coup d'œil ce point essentiel.</p>
-
-<p>&mdash;Madame,&mdash;dit-il, vite, sans préambule,&mdash;c'est
-mon officier qui m'envoie ..., monsieur Villiers,
-vous savez... Il m'a dit de vous donner ça ... (108, Le
-Duc, baisse la voix...) et puis ... pour seulement si
-que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ...
-ça encore...</p>
-
-<p>La dame, brusquement, est devenue rouge ...
-rouge comme le battant du pavillon des dimanches!...
-108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:</p>
-
-<p>&mdash;C'est la chose de votre discours, vous savez!
-ce discours pour cette affaire ... comme une distribution
-des prix!... Ne vous troublez pas, madame!
-monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai
-rien à personne, allez! pareil si que je serais muet,
-sûr et certain! Vous pouvez avoir confiance!</p>
-
-<p>Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles.
-La dame, qui commence à sourire, regarde le matelot:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai confiance,&mdash;dit-elle d'une gentille voix
-douce;&mdash;j'ai pleine confiance ... monsieur Le Duc ...
-car vous êtes monsieur Le Duc, n'est-ce pas?... Le
-capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent ...
-je vous connais très bien!...</p>
-
-<p>Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à
-cette jolie dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut
-pas dire non: c'est poli!... c'est honnête!...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de
-porto?... Je ne vous offre pas de thé, parce que les
-marins ne l'aiment pas toujours, n'est-ce pas?...
-Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?...
-Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais
-vous servir... Vous avez au moins cinq minutes?...
-Nous allons causer de votre navire! vous l'aimez,
-vous aussi, cette belle <i>Pensée</i> toute blanche? le
-capitaine Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ...
-et je sais que vous vous entendez parfaitement, vous
-et le capitaine ... alors, vous devez avoir les mêmes
-goûts...</p>
-
-<p>&mdash;108, Le Duc, confortablement calé au plus
-profond d'une large bergère, et son verre à porto
-dans sa main, se sent tout à fait à l'aise.&mdash;Ça n'est
-pas intimidant, une dame comme ça: point fière,
-et qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.&mdash;Et
-108, Le Duc, parle. Il bavarde même, ravi d'être
-écouté, approuvé, compris. Il raconte les histoires
-du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt, très
-enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il
-se lance dans les confidences dernières: il nomme
-sa promise, la belle Jannik, celle de Landévennec,
-avec qui on se doit accorder, sitôt retour de campagne...
-Et il énumère en grand détail tous ses plus
-chers projets d'avenir.&mdash;La dame, elle, tout de bon
-intéressée, répond, réplique, questionne, conseille.
-Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a cependant
-pas perdu la notion des justes mesures. Une
-visite, même très cordiale, on ne peut pas l'allonger
-au delà des limites qu'impose le savoir-vivre. On a
-beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne
-serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc,
-se lève au moment correct, et prend congé dans les
-formes:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur
-de vous dire adieu ... avec le respect que j'ai...
-Mais pour monsieur Villiers, aussi donc? vous avez
-des choses à y faire dire?...</p>
-
-<p>Pour monsieur Villiers?&mdash;Madame Erizian, prise
-au dépourvu, hésite... Pour monsieur Villiers ... des
-choses?&mdash;Hélas! ces choses elles seraient trop,
-sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian
-se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,&mdash;avec
-une nuance de regret dans sa voix chaude:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu ... rien.</p>
-
-<p>108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,&mdash;compris
-encore,&mdash;tout compris.&mdash;Et il salue:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, madame ... à vous revoir!...</p>
-
-<p>Mais madame Erizian l'arrête:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez
-deux petites secondes... Je voudrais ... vous donner...</p>
-
-<p>Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça
-gâterait tout...</p>
-
-<p>Non, non!&mdash;108, Le Duc, promptement rassuré,
-respire.&mdash;Pas de l'argent! autre chose ... qu'on
-peut accepter: deux pleines poignées de roses,
-arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient
-tout le salon...</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine,
-quand il vient me voir, emporte toujours un peu de
-mes fleurs ... il les aime tant ... mes fleurs ... à la
-folie!...</p>
-
-<p>Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes
-venu, c'est vous qui les emporterez!... Je vous les
-donne, à vous... Et vous ferez sécher la plus belle
-dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous
-retournerez en Bretagne, à mademoiselle Jannik...</p>
-
-<p class="p2">A l'échelle bâbord de la <i>Pensée</i>, le canot des permissionnaires
-accoste. 108, Le Duc, saute à bord le
-premier, et, tout droit, court vers la chambre du
-lieutenant de vaisseau Villiers...</p>
-
-<p>A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche
-de la grosse gerbe:&mdash;la rose de Jannik.&mdash;Elles
-sentent tout de même richement bon, ces roses-là!...
-aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même...
-Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui,
-n'a respiré ni les roses, ni la dame... Et ça doit être
-vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la folie, ces
-roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être
-bien!...</p>
-
-<p>108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche
-de Jannik,&mdash;et frappe...</p>
-
-<p>&mdash;Entrez!</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, cap'taine!... que je viens vous
-rendre compte... Elle était toute seule, la dame...
-Donc j'y ai remis les deux lettres ... je veux dire la
-lettre et le machin ... le discours ... et alors...</p>
-
-<p>&mdash;Alors?....</p>
-
-<p>L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...</p>
-
-<p>&mdash;Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise,
-se jette à corps perdu dans le mensonge et la mauvaise
-foi...) alors ... cap'taine ... elle m'a dit de vous
-dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien
-de l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a
-donné ce bouquet ici ... pour que je vous le donne à
-vous!...</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_CRAPULE" id="LA_CRAPULE">LA CRAPULE</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>au comte Albert de Pouvourville.</i></p>
-
-<p class="p2">Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four
-sous le soleil perpendiculaire qui tape dur la tôle
-blindée, Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier,
-achève l'interminable calcul des «points supplémentaires»
-et des «points exceptionnels» de ses
-quartiers-maîtres chefs de section. Autant de fois
-(2 multiplications + 2 divisions + 3 additions) que
-d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,&mdash;à
-cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout
-le long de ses bras, des épaules aux ongles...</p>
-
-<p>A la porte, on frappe:</p>
-
-<p>&mdash;Quatre heures moins cinq, cap'taine!</p>
-
-<p>&mdash;Zut!... merci!...</p>
-
-<p>C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant,
-enfile le veston jeté sur la couchette et boucle
-le ceinturon réglementaire...</p>
-
-<p>Ça y est.&mdash;Hop! en haut le monde!... Sur la dunette,
-on trouvera peut-être un soupçon de brise...</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Cap'taine! la machine demande à vider les
-escarbilles... C'est la quatrième série qui est de
-corvée...</p>
-
-<p>&mdash;La quatrième série aux escarbilles!</p>
-
-<p>Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:</p>
-
-<p>&mdash;Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux
-escarbilles!...</p>
-
-<p>Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord
-et de bâbord à tribord, fait demi-tour et s'éloigne,
-sans plus de souci des escarbilles, dont l'extraction
-s'opère par l'escarbilleur électrique, sans difficulté
-possible...</p>
-
-<p>Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur
-l'avant des cheminées. Un mot très énergique,&mdash;trop!&mdash;lancé
-d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à
-l'oreille de l'officier.</p>
-
-<p>&mdash;Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...</p>
-
-<p>Au galop, un caporal d'armes accourt:</p>
-
-<p>&mdash;Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne,
-qui refuse l'obéissance!</p>
-
-<p>&mdash;Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!</p>
-
-<p>Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle
-plaie! quelle crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement
-la plus sale bête du bord... Rien à en tirer,
-rien!..</p>
-
-<p class="p2">Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme
-le cercle. Au centre de ce cercle, 464, Tiphaigne,
-assis sur son derrière, oppose aux ordres les plus
-formels une magnifique inertie.</p>
-
-<p>Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:</p>
-
-<p>&mdash;C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois,
-trois fois?... 464, voulez-vous manœuvrer le moteur?</p>
-
-<p>&mdash;Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,&mdash;déclare
-464, Tiphaigne, d'une voix angélique.</p>
-
-<p>Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin,
-464, Tiphaigne. Imaginez une figure de demoiselle,
-toute blanche et rose, avec de fins cheveux blonds,
-qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et
-de candides yeux couleur de ciel.&mdash;A cette figure-là,
-vous donneriez le bon Dieu sans confession!&mdash;Heureusement,
-Fargue connaît le pèlerin:</p>
-
-<p>&mdash;Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous
-parle, vous pourriez peut-être vous lever?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cap'taine...</p>
-
-<p>Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira
-pas plus loin, c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y
-trompe pas, réfléchit le temps d'un clin d'œil...
-Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil
-de guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce
-sage? est-ce utile? La discipline y gagnera-t-elle?
-L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et l'équipage
-connaît Fargue:&mdash;Si Fargue fait grâce, l'équipage
-comprendra très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ...
-qu'elle est dédain ... ou pitié...</p>
-
-<p>&mdash;Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça
-vaudra mieux!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux
-bien!...</p>
-
-<p class="p2">Chez le commandant, Fargue, pièces en main,
-expose le cas:</p>
-
-<p>&mdash;L'homme est en prison, commandant... J'ai
-jugé que le meilleur était de l'y envoyer de pied
-ferme, sans insister pour obtenir l'obéissance qu'il
-m'eût certainement refusée, comme il la refusait au
-sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!...
-Responsabilité très atténuée...</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... peut-être...</p>
-
-<p>Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même ... votre protégé ... il abuse un
-peu!... Vous avez lu le relevé de ses punitions?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, commandant...</p>
-
-<p>&mdash;C'est coquet!... deux cent seize jours de prison,
-en dix-huit mois de service!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, commandant...</p>
-
-<p>&mdash;Et des motifs exquis! <i>Trente jours: scandale
-sur territoire anglais, et avoir été ramené sans
-pantalon par la police civile... Soixante jours:
-dans la nuit qui a suivi le naufrage de la</i> Dordogne,
-<i>ayant été chargé de préparer du vin chaud
-pour l'équipage, s'est mis en état d'ivresse folle...</i></p>
-
-<p>&mdash;Il avait le naufrage gai, commandant...</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique!
-Enfin ... puisque vous y tenez ... (le commandant
-se décide à sourire...) puisque vous y tenez
-beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif ...
-euphémique... Ecrivez, je vous prie: <i>Retard ... indéfini ...
-à exécuter un ordre...</i> Allez, Fargue ... et
-dites à votre bonhomme qu'il vous doit une fière
-chandelle... Biribi lui pendait au nez!...</p>
-
-<p class="p2">Dans le compartiment du servo-moteur qui lui
-sert de prison, 464, Tiphaigne, accroupi sur une
-glène de fil d'acier, médite.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! là ... en bas!... 464!&mdash;la barbe grise d'un
-sergent d'armes s'est encadrée dans le chambranle
-de la porte étanche;&mdash;464!... Le commandant,
-comme ça, il te colle trente jours!</p>
-
-<p>464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne
-loyalement:</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus?</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te
-dire, comme ça, que c'était rapport à la chose que
-le commandant n'est pas méchant ... parce que
-ç'aurait pu être le Conseil!</p>
-
-<p>&mdash;Pour sûr!&mdash;affirme 464, Tiphaigne, convaincu.</p>
-
-<p>Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le
-contre:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?...
-Pour lors, on va pouvoir s'amuser, aussi donc!</p>
-
-<p class="p2">Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est
-pas «amusé» encore. A deux reprises seulement,
-par simple goût d'indiscipline, il a sali le parquet
-d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer. Et,
-à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau
-canonnier, a intercédé auprès du commandant. Les
-trente jours de prison sont devenus quatre-vingts
-dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore
-convoqué.</p>
-
-<p>&mdash;Fargue,&mdash;a dit le commandant,&mdash;vous êtes
-bien aussi têtu, dans votre genre, que le nommé
-Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors, d'épargner
-jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de
-nous?</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant!
-Je ne crois pas d'ailleurs que l'indulgence,
-même outrée, soit une méthode absolument
-mauvaise...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... quant à ça ... moi non plus!</p>
-
-<p class="p2">Quinze autres jours ont passé.&mdash;464, Tiphaigne,
-estime que l'heure a sonné des divertissements de
-bon goût.</p>
-
-<p>Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:</p>
-
-<p>&mdash;Factionnaire!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi c'est-il que tu veux? _</p>
-
-<p>&mdash;Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y
-comme ça que je veux parler à l'officier de quart!...</p>
-
-<p>Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se
-promène à son habitude sur la dunette, de tribord à
-bâbord et de bâbord à tribord. Tiphaigne, encadré
-de deux hommes de garde, s'avance et salue très
-correctement:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...</p>
-
-<p>&mdash;Au commandant? pourquoi?...</p>
-
-<p>&mdash;Pour une chose ... une chose personnelle
-intime... Oui bien, cap'taine!...</p>
-
-<p>Pour une chose «personnelle intime»? diable!
-Qu'a-t-il encore inventé, 464, Tiphaigne?...</p>
-
-<p>&mdash;Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous
-parlerez au commandant ... mais ça risque de vous
-attirer des ennuis, vous savez?... Voyons: si vous
-me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle
-intime»?...</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose
-personnelle intime!... que ça n'arregarde que rien
-que le commandant!...</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... attendez!...</p>
-
-<p>Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.</p>
-
-<p>&mdash;Commandant, voilà!... j'ignore absolument
-ce dont il peut s'agir... Mais vous connaissez
-l'homme...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le
-venir. Je vous promets de ne pas le manger.</p>
-
-<p>Dans le cabinet de travail du grand chef, 464,
-Tiphaigne, est entré; et les hommes de garde sont
-ressortis.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler?
-pour une affaire «personnelle intime»?... nous
-voilà seuls: allez-y!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui
-de vous dire ... que «la nature humaine» ... elle a
-«ses exigences»!...</p>
-
-<p>Ahuri, le commandant lève les sourcils,&mdash;d'une
-ligne trop haut.&mdash;Tiphaigne, ravi de son effet,
-poursuit sa phrase,&mdash;laborieusement composée, et
-par cœur apprise:</p>
-
-<p>&mdash;Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la
-nature!... Alors ... commandant ... comme il y a dans
-les trente, trente-un jours que je suis en prison ... et
-comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé
-du tout ... alors, je vous demanderais, comme ça,
-de donner l'ordre, à deux, trois caporaux d'armes,
-pour qu'ils me conduisent au b...</p>
-
-<p>Et il lâche le mot cru, froidement,&mdash;triomphalement.</p>
-
-<p>Un silence,&mdash;assez long.</p>
-
-<p>Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a
-rien perdu de son flegme. Et il observe attentivement
-le matelot,&mdash;la crapule.&mdash;La crapule, elle,&mdash;464,
-Tiphaigne, comprime tout juste sa joie
-orgueilleuse.&mdash;Hein!... tout de même!... il est
-épaté, le vieux! et salement!... Ça coûtera ce que
-ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du tafia! et du
-bon! et du raide!...</p>
-
-<p>Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au
-tour de 464, Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!&mdash;Le
-commandant, calme comme bronze,
-a répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette!... Mais je viens de repasser dans
-ma tête le règlement ... et le service des caporaux
-d'armes est nettement délimité. Donc, impossible de
-leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient
-le droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation,
-je serai désavoué par l'amiral!... Je regrette!... impossible.&mdash;Retournez
-en prison.</p>
-
-<p>Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.&mdash;Ah
-bien!... il n'y a pas à dire!... il s'est richement
-f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...</p>
-
-<p class="p2">Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue
-la burlesque aventure:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne
-l'ai pas mangé, vous voyez!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement,
-de vous féliciter!... Vous avez été
-sublime!....</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout
-ce qu'il fallait... Seulement, je me demande une
-chose: à quoi bon tant de peine, et tant de diplomatie,
-pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre
-crapule?...</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est
-encore un homme!... donc, un homme de plus.&mdash;Qui
-oserait dire de combien d'hommes nous aurons
-peut-être besoin, un jour?</p>
-
-<p class="p2">Trois semaines ont encore passe.&mdash;Voici venue
-l'école à feu trimestrielle.&mdash;L'escadre, division par
-division, défile devant les éléments de grand but,
-qui se découpent sur l'horizon en très lointaines
-silhouettes grises...</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes punis de prison,&mdash;à l'appel sur
-le pont arrière!</p>
-
-<p>Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis
-au coup d'œil ironique du commandant:</p>
-
-<p>&mdash;Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère
-que, par exception, il ne refusera pas aujourd'hui
-l'obéissance...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?</p>
-
-<p>&mdash;Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et
-encore?...</p>
-
-<p>Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le
-dialogue. Et Fargue, ses jumelles aux yeux, commence
-son réglage:</p>
-
-<p>&mdash;Huit mille six cents ... huit mille deux cents...
-Feu de salve: attention! feu!</p>
-
-<p>464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé
-sous la passerelle, au canon de 164<sup>mm</sup>, 7 bâbord. A
-dix pas en arrière de la culasse, quarante cartouches
-et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve.
-Les pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient
-des parcs à la pièce...</p>
-
-<p>Au commandement du capitaine, le pointeur a
-pressé sur la détente. Le premier coup éclate. Les
-servants, à toute vitesse, rouvrent la culasse, arrachent
-la douille, et lancent dans l'âme fumante le
-nouvel obus et la nouvelle cartouche, apportés par
-le premier couple de pourvoyeurs...</p>
-
-<p>&mdash;Paré! Feu!</p>
-
-<p>Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...</p>
-
-<p>&mdash;Hâââ!...</p>
-
-<p>Une détonation,&mdash;qui ne ressemble pas aux
-détonations des canons... Un immense éclair rouge,
-qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en avant... Et
-quatre hommes qui s'effondrent, broyés.&mdash;La poudre,&mdash;la
-sinistre poudre!&mdash;vient encore de faire
-des siennes. Le quatrième coup est parti tout seul,&mdash;avant
-que la culasse fut refermée...</p>
-
-<p>Renversé par la secousse et relevé dans la même
-seconde, Fargue s'est rué du haut de la passerelle
-au bas, et hurle:</p>
-
-<p>&mdash;Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches!
-jetez les cartouches à la mer!</p>
-
-<p>Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent:
-le feu du canon déculassé, en dix secondes, a gagné
-le parc à cartouches. Dix autres secondes, et le feu
-du parc à cartouches gagnera le parc à obus.&mdash;Or,
-les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc,
-dix secondes encore, et le cuirassé&mdash;saute,&mdash;comme
-jadis sautèrent l'<i>Iéna</i> et la <i>Liberté</i>...</p>
-
-<p>Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond
-déjà, du plein milieu de la fumée et des flammes:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cap'taine!...</p>
-
-<p>La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne,
-qui,&mdash;pour la première fois de sa vie!
-sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que lui-même
-ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni
-hésité, et tout de suite, et en courant,&mdash;obéit.</p>
-
-<p>Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc
-au plat bord. A bout de bras, il brandit quatre cartouches,
-d'où jaillissent quatre longues colonnes
-de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les
-servants, et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse.
-Quand l'officier arrive au canon, la dernière
-cartouche est à l'eau...</p>
-
-<p>&mdash;Tiphaigne?</p>
-
-<p>&mdash;A vos ordres, cap'taine!...</p>
-
-<p>Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,&mdash;respectueux,&mdash;le
-lieutenant de vaisseau s'arrête, et
-salue à son tour:&mdash;Au bout du bras de 464, Tiphaigne,
-il n'y a plus de main: il y a une chose
-informe, rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.&mdash;L'explosion
-du canon a fracassé les cinq doigts du
-pourvoyeur.&mdash;Et c'est avec ce moignon sanglant
-que 464, Tiphaigne, la crapule,&mdash;pour obéir!&mdash;a
-empoigné les cartouches incandescentes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a id="LA_BALEINIERE"></a>LA BALEINIÈRE DEUX</h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>au colonel L. Jouinot-Gambetta.</i></p>
-
-<p class="p2">&mdash;Armez la baleinière deux!</p>
-
-<p>Le sifflet du maître de quart appuie le commandement
-d'un trille aigu, et les caporaux d'armes
-galopent de la teugue à la dunette:</p>
-
-<p>&mdash;A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les
-baleiniers deux embarquent!...</p>
-
-<p>Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la
-course, les poulies de retour. Car la baleinière deux
-n'est point encore à la mer. Elle pend au bout de ses
-bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou
-quinze mètres au-dessus des vagues. Et il faut
-l'amener, avant de l'armer.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un
-peu, mon fils!...</p>
-
-<p class="p2">304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier
-breveté,&mdash;patron de la baleinière deux,&mdash;est tout
-juste en train de parachever l'astiquage du liston
-de cuivre de la dite baleinière. Confortablement
-juché dans l'embarcation,&mdash;à plat ventre sur la
-fargue, les jambes agrippées à un banc, le buste
-penché au dehors, la tête ballant dans le vide,&mdash;il
-frotte avec allégresse, en chantant un refrain de
-Morlaix.</p>
-
-<p>Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage
-d'une main, sa pipe de l'autre:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on
-m'arme, à c'te heure?... Et par le temps d'aujourd'hui?</p>
-
-<p>Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup
-plus que frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là,
-sur cette damnée côte marocaine. De grandes
-vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre. Et
-le <i>Ça-Ira</i>, quoique au mouillage, roule et tangue pis
-qu'en plein océan.</p>
-
-<p>A deux milles par tribord, la plage jaune et verte
-disparaît sous une formidable frange d'écume:
-la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des embruns
-tumultueux, la ville maure, fine dentelle de
-chaux bleuâtre, et ses hauts minarets à clochetons...</p>
-
-<p>&mdash;C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer
-<i>ma</i> baleinière dans c'te barre-là?... Bon sang! misère!...</p>
-
-<p>Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il
-n'en dispose pas moins l'embarcation, bouchant le
-nable, dégageant le gouvernail et larguant l'amarrage
-des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,&mdash;356,
-Korcuff,&mdash;étant venu le rejoindre en grimpant
-comme un chat le long du bossoir, les deux
-hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient:
-«Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et
-la baleinière deux descend sans encombre jusqu'à
-l'eau... Clac! le déclanchement des crocs qui s'ouvrent...
-La baleinière flotte.&mdash;Tout de suite, une
-lame agressive la lance contre le flanc du croiseur.
-Mais, plus prompt qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose
-au choc une gaffe vigoureuse:</p>
-
-<p>&mdash;Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder,
-toi! aussi donc!</p>
-
-<p>&mdash;Y a du bon!&mdash;affirme Korcuff.</p>
-
-<p>Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les
-cinq autres baleiniers dégringolent l'un après l'autre
-dans l'embarcation cahotée.&mdash;Du bord, un ordre
-arrive entre deux rafales:</p>
-
-<p>&mdash;Mâtez!...</p>
-
-<p>&mdash;Et allez donc!&mdash;grogne 304, Le Kerrec.&mdash;A
-la voile, avec des risées comme ça, c'est ce qu'il
-faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon ciré, bon
-sang?...</p>
-
-<p>Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant,
-un paquet d'eau lui saute au visage, prouvant l'utilité
-de la précaution.</p>
-
-<p>La baleinière deux, cependant, hale à culer, et
-accoste la coupée arrière. Un officier en civil,&mdash;un
-gamin sans moustache, joli et fin, très élégant,&mdash;s'avance
-sur la plate-forme.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;fait 304, Le Kerrec,&mdash;m'sieu Latoque!
-Alors donc, je m'épate plus... Envie qu'il
-a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois, bientôt,
-qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y
-démange!</p>
-
-<p>Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est
-envolée. D'abord, c'est un chic type, m'sieu Latoque.
-Pas dur avec le monde, et qui sait ce que c'est
-qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout
-où on descend seulement trois fois, il vous fiche un
-mari cornard! Et, tout ce que vous voudrez! mais
-un enseigne comme ça,&mdash;-ça flatte!</p>
-
-<p>Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le
-gosse:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour
-demain?... arrive donc! foutre!</p>
-
-<p>304, Le Kerrec, sourit de plus belle.&mdash;Hein? il
-jure comme il faut, cet enseigne!... Allons-y! faut
-pas le faire languir!</p>
-
-<p>&mdash;Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu
-fais avec?</p>
-
-<p>Une lame énorme soulève la baleinière presque
-au niveau de la coupée. Bondissant comme un cabri,
-l'officier&mdash;tombe à pieds joints dans l'embarcation,
-s'assied, empoigne le timon, et commande:
-«Pousse!»&mdash;dans la même seconde.</p>
-
-<p>&mdash;C'est jeune, mais c'est marin!&mdash;mâchonne 304,
-Le Kerrec, admiratif.</p>
-
-<p>&mdash;Hisse la misaine!&mdash;ordonne l'enseigne.</p>
-
-<p>La voile déployée claque comme un parterre de
-théâtre au dénouement d'une pièce à succès. La
-baleinière deux, prise en travers, se couche.</p>
-
-<p>&mdash;File l'écoute!</p>
-
-<p>Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez
-mal. Mais 304, Le Kerrec, d'un coup de poing au
-défaut de l'épaule, le rappelle délicatement à son
-devoir:</p>
-
-<p>&mdash;Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais
-quand on te parle?</p>
-
-<p>L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant,
-tant bien que mal. Et, vent arrière, elle pique
-droit sur le rivage.</p>
-
-<p class="p2">A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque
-un conseil, discret:</p>
-
-<p>&mdash;Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport
-aux lames de fond...</p>
-
-<p>Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée,
-claque l'épaule de l'homme:.</p>
-
-<p>&mdash;As pas peur, mon vieux 304!...</p>
-
-<p>Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux
-voir, et gouverne debout. Car l'instant dangereux
-approche.</p>
-
-<p>La barre est une falaise d'écume, au milieu de
-laquelle l'appontement de bois s'avance, submergé
-sans trêve, rongé, délabré comme une épave. Impossible
-de débarquer aux premières échelles. Il faut
-aller plus loin. Il faut franchir la barre. La baleinière,
-sa misaine gonflée en ballon, s'y précipite
-comme dans un gouffre.</p>
-
-<p>&mdash;Attention, mes gars!</p>
-
-<p>Trois coups de tangage, effrayants. Une chute
-verticale au fond d'un fabuleux trou glauque. L'ascension
-d'une montagne liquide derrière le trou.
-Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est
-fini! La barre est franchie. Maintenant, on flotte en
-eau calme, ou presque.</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...</p>
-
-<p>L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au
-départ, a sauté sur la troisième marche. Il se retourne:.</p>
-
-<p>&mdash;Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes
-garçons!... Ah! bien entendu, vous...</p>
-
-<p>Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce
-que c'est un peu risqué, de naviguer à la voile sur
-cette mer-là. Lui, Latoque, ça le connaît: il a couru
-si souvent en régates, à Cannes et à Trouville...
-Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...</p>
-
-<p>Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez
-à l'aviron...» quand, du haut de l'escalier,
-une voix l'appelle:</p>
-
-<p>&mdash;Jean!... enfin!... c'est vous!...</p>
-
-<p>Une dame accourt, une toute jeune dame très
-rose et très blonde... L'enseigne Latoque oublie net
-304, Le Kerrec, la baleinière deux, le vent qui
-souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses.
-L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier
-vermoulu, et disparaît, la dame blonde et rose serrée
-dans son bras...</p>
-
-<p>&mdash;Et surtout, le lui fais pas dans le dos!&mdash;commente
-356, Korcuff, bienveillant, mais gouailleur.</p>
-
-<p>Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries
-contraires à la saine discipline.</p>
-
-<p>&mdash;Si que tu la fermerais, ta manche à saletés,
-hein?... Et puis déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!</p>
-
-<p>&mdash;On démâte?</p>
-
-<p>&mdash;Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande
-quelque chose?... T'es patron, à cette heure? ou
-moi?...</p>
-
-<p>Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait
-démâter ... et 304, Le Kerrec, le sait mieux que personne...
-Mais ... voilà! c'est 356, Korcuff, qui a parlé
-de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que brigadier!...
-Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?</p>
-
-<p>Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant
-n'a pas donné d'ordre... Et il est bien venu à
-la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne retournerait pas
-de même?... On n'est pas des marins d'eau douce!
-On sait gouverner, peut-être!...</p>
-
-<p>D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos
-verse du pétrole sur le feu:</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui
-que t'accouches?... On démâte, ou on démâte
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;La chique!&mdash;lance 304, agacé.</p>
-
-<p>Et, résolument:</p>
-
-<p>&mdash;Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse
-la misaine! Et hisse la grand'voile, aussi!</p>
-
-<p>La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance,
-rapide comme un goéland.</p>
-
-<p>Attention! voici la barre!...</p>
-
-<p>304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents
-serrées. Ça se présente mal, cette barre. D'abord,
-on n'est plus vent arrière, naturellement. On est au
-plus près, et la baleinière donne une terrible bande.
-Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme
-une dégelée de soufflets qui claquent contre sa joue
-bâbord... Et puis...</p>
-
-<p>Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa
-jeune expérience ne ferait pas mal dans le paysage...</p>
-
-<p>&mdash;Veille au grain!&mdash;a murmuré 356, Korcuff,
-inquiet.</p>
-
-<p>C'est le moment. La première lame se gonfle sous
-l'étrave. La baleinière deux bondit à vingt pieds de
-hauteur, et retombe dans le redoutable creux...
-Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a
-déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant
-jusqu'aux fargues l'embarcation écrasée...</p>
-
-<p>&mdash;Bon sang de bon sang de bon sang!...</p>
-
-<p>Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent,
-ne bondit plus. La lame, géante lutteuse,
-l'empoigne à bras-le-corps, et pèse irrésistiblement
-sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la
-baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors
-comme par une fronde lâchent toute prise, s'éparpillent
-sur vingt mètres à la ronde, puis sont roulés
-vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent
-le quart d'heure après, au complet sinon intacts:
-tout le monde saigne des mains, des genoux et du
-visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et 304,
-Le Kerrec, le bras droit cassé.</p>
-
-<p>&mdash;Manque tout de même personne! Y a du
-bon!&mdash;observe philosophiquement l'un des naufragés.</p>
-
-<p>Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:</p>
-
-<p>&mdash;Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins
-juifs, soldats du pape! J'aimerais mieux tous être
-crevés!...</p>
-
-<p>Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de
-toile, furieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc
-pas comme ça!... Tiens! à preuve! v'là ta baleinière
-qui rapplique, elle, aussi donc!</p>
-
-<p>C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la
-côte comme son équipage. Elle dérive sens dessus
-dessous. Ses mâts arrachés flottent le long d'elle...
-Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras
-cassé:</p>
-
-<p>&mdash;Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu,
-peut-être bien!... On va la renflouer, c'te baleinière!
-hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!</p>
-
-<p>Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il
-peut, à cloche-main. Tous ensemble,&mdash;oh! hisse!&mdash;ils
-soulèvent l'épave. Elle retombe. Ils redoublent.
-Elle retombe encore. Ils s'acharnent,&mdash;hisse, hisse
-donc!&mdash;Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils
-triomphent enfin, ils retournent la coque flottante.
-Ils grimpent dedans... C'est plein d'eau, comme
-juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.&mdash;Allons,
-du nerf! de l'huile de bras!</p>
-
-<p>&mdash;Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?</p>
-
-<p>&mdash;Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ...
-et ramasse tout sur les bancs, au milieu...
-Compte voir aussi si les avirons sont tous en
-abord.</p>
-
-<p>&mdash;Cinq, six, sept...</p>
-
-<p>&mdash;Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux
-souquer, toi, 356, avec ton pied «forcé»?</p>
-
-<p>&mdash;Te frappe pas à cause de mon pied!</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...</p>
-
-<p>Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée,
-se lance derechef à l'assaut de la barre,&mdash;à
-l'aviron cette fois...</p>
-
-<p class="p2">Au flanc du <i>Ça-Ira</i>, la baleinière deux accoste.
-De si loin, les timoniers de veille n'ont pas vu l'accident,
-ni le renflouage: la barre faisait écran. Et
-l'officier de quart, debout à la coupée, considère
-avec quelque surprise cette embarcation inondée,
-ces matelots ruisselants et à bout de forces...</p>
-
-<p>&mdash;Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!</p>
-
-<p>Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à
-bord, non sans quelque difficulté: son bras cassé le
-pique dur, à présent, et enfle de minute en minute...
-L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui
-un gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui
-salue de la main gauche:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec?
-Vous êtes blessé? où? comment?</p>
-
-<p>Mais Le Kerrec,&mdash;304, Le Kerrec, patron de la
-baleinière deux, de la baleinière deux qui est là,
-sauvée, intacte, le long du bord!&mdash;hausse dédaigneusement
-les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais
-je viens vous rendre compte pour la corvée de la
-baleinière... Alors, voilà, je vas vous dire, cap'taine:
-pour la corvée, rien de particulier<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5"><span class="label">[1]</span></a> Seuls parmi ces <i>Dix-Sept Histoires de Marins</i>, les trois
-contes ci-dessus:&mdash;<i>108, le Duc, ambassadeur,</i>&mdash;<i>la crapule,</i>&mdash;<i>la
-baleinière deux,</i>&mdash;ne sont pas rigoureusement inédits.
-Sous des titres un peu différents: <i>108, le Duc, matelot,</i>&mdash;<i>464,
-Tiphaigne, matelot,</i>&mdash;<i>304, le Kerrec, matelot,</i>&mdash;ils ont
-fait partie d'un recueil d'amateurs, paru chez Dorbon aîné,
-en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500 exemplaires
-tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais réédité.&mdash;C. F.</p></div>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="CEUX_DE_LA_GRANDCHAMBRE" id="CEUX_DE_LA_GRANDCHAMBRE">CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE</a></h2>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_ROYALE_CHARITE" id="LA_ROYALE_CHARITE">LA ROYALE CHARITÉ</a></h3>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>pour une petite stèle turque,</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>verte, à l'épitaphe d'or,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>et pour la pensée gardienne...</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p class="p2">Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.&mdash;Il y a
-longtemps: beaucoup d'années.&mdash;Celui qui me la
-fit, je ne le nommerai pas. Il était illustre déjà, quand
-il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers de
-l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est
-donc pas de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance.
-Mais, s'il daigne lire ces lignes, il se reconnaîtra.
-Et puisse l'hommage très humble de ma
-reconnaissance lui être doux, venant après mille et
-dix mille injures abjectes qui lui furent naguère prodiguées,
-lors qu'il osa noblement défendre, avec
-tout son courage et tout son génie, une bonne et
-belle cause que la plèbe ignorante avait décrétée
-mauvaise, et que les dieux injustes ont d'ailleurs
-condamnée.</p>
-
-<p>Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup,
-beaucoup d'années. En ce temps-là, lui, marin, servait
-encore sur les flottes de France. Moi, mes cheveux
-étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus
-un seul qui ne soit maintenant couleur de neige.&mdash;Lui
-commandait, sur des eaux très lointaines, un
-petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche a
-brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs.
-Moi, marin comme lui, j'étais enseigne,
-frais promu, à bord de ce petit vaisseau; et j'y
-jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable
-artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils...
-L'un des quatre ne m'en fit pas moins, certain jour,
-une assez sanglante plaisanterie, grâce à cette bonne
-poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à
-nous méfier... Il y a si longtemps!&mdash;Mais ce n'est
-pas de poudre qu'il s'agit.</p>
-
-<p>Un soir donc,&mdash;un soir d'avril, un joli soir de
-printemps, que les fleurs nouvelles devaient embaumer
-délicieusement, à terre, mais que la brise
-de sud-ouest changeait pour nous en un vilain
-soir de bourrasques et de grains,&mdash;notre bateau
-faisait pour rentrer dans son port d'habitude, après
-neuf longues semaines d'une de ces navigations dites
-«télégraphiques», dont les bâtiments de guerre
-sont plus coutumiers qu'ils ne voudraient:&mdash;On
-part tout d'un coup, vite, vite, sur un ordre mystérieux,
-reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par
-exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre
-chose: de l'est, ou du sud; puis du S. 65° E, ou
-du N. 88° E; puis on mouille au large d'une côte
-déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois,
-sans prendre langue;&mdash;tout ça, sur de nouveaux
-ordres, mystérieux de plus en plus, qui vous tombent
-du ciel au fur et à mesure, par T. S. F. toujours,
-drus comme grêle;&mdash;et finalement on revient,&mdash;sans
-avoir rien fait, sans avoir rien vu, sans savoir
-pourquoi on est revenu, sans savoir pourquoi on
-était parti.&mdash;Voilà ce que c'est qu'une navigation
-télégraphique.</p>
-
-<p>Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche
-et mer houleuse, pour rentrer dans son port d'habitude,
-après neuf semaines d'une promenade de cette
-espèce-là. Bien entendu, nous étions partis, soixante-trois
-jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre
-déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer
-à quiconque le moindre <i>p. p. c</i>. En outre, la côte
-déserte qui nous avait abrités était une côte sérieusement
-déserte, hors toutes routes postales; en
-sorte que, soixante-trois jours durant, personne au
-monde n'avait pu recevoir de nous la moindre nouvelle,&mdash;pas
-un mot, rien, ce qui s'appelle rien!&mdash;ni
-seulement deviner ou soupçonner quoi que ce
-fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait;
-mais on ne savait que ça... Étions-nous arrivés
-quelque part? où? quand? et quand reviendrions-nous?
-voire, reviendrions-nous jamais ... autant
-d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant,
-mes amis à moi, par exemple ... mes amies aussi ...
-avaient fort bien pu croire, tous et toutes,&mdash;mon
-Dieu! non sans quelque apparence de raison!&mdash;que
-je les oubliais, ni plus, ni moins!... Dame!
-mettez-vous à leur place! qui donc, sauf un marin,
-ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en
-écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en
-va sans savoir où il va? un voyageur, neuf semaines
-durant, claquemuré dans un pays sans boîte à
-lettres?&mdash;A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies
-sont des lanternes! elle est à dormir debout
-votre histoire de brigands!</p>
-
-<p>Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans
-ce goût qui allaient nous accueillir au débarqué...
-En d'autres temps, je m'en serais soucié comme
-un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ...
-que voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage...
-Même, à la seule pensée qu'une certaine
-bouche, que je savais trop bien, me dirait peut-être
-ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait,
-sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout
-de ses belles lèvres adorablement ciselées ... ouf! je
-tremblais comme feuille en automne!...</p>
-
-<p>Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de
-quoi se casser la tête contre les épontilles!... Cette
-bouche, la plus fière, la plus noble que j'eusse connue ...
-que j'aie connue de toute ma vie!... cette
-bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux&mdash;et
-bientôt pour mon cœur&mdash;toute la grâce et
-toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir au monde
-d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du
-premier moment, j'avais aimée d'un si grand amour
-que je n'osais même pas imaginer son baiser ...
-cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant notre
-absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très
-tendrement: «Je ne vous aimerai jamais, jamais,
-jamais!» Nulle promesse plus claire, n'est-ce-pas?
-Mais le départ était venu, et la promesse n'avait
-pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas
-dit: «Je vous aime...»&mdash;parce que trois jours,
-c'est trop peu, pour qu'une femme, même amoureuse,
-puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a
-depuis là jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...»
-jusqu'à: «J'aime!...» Neuf semaines, par contre,
-c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop, d'après
-l'arithmétique officielle de l'amour!&mdash;Neuf fois!...
-j'avais donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ...
-manqué mon heure ... l'heure unique, si fiévreusement
-attendue, espérée, respirée, l'heure où j'eusse
-entendu la bouche consentante me dire enfin:
-«Oui...» plus tendrement que naguère elle ne
-m'avait dit: «Non...». Cette heure-là, mon heure
-éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en
-sautaient hors des yeux, chaudes comme braise,
-amères comme fiel... Oui! j'en vins à pleurer bel et
-bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les
-timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du
-charnier, persuadés «qu'une saleté d'escarbille
-s'avait comme ça foutue dans l'œil au lieutenant, et
-que ça devait tout de suite <i>s'extracter</i>...» Ainsi
-fut sauvée ma face.....</p>
-
-<p>Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être!
-Je ne désespérais pas, non! Nous revenions, maintenant,
-enfin! une heure nouvelle allait donc sonner,
-l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette
-heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas
-m'échapper, comme l'autre, j'en jurais ma vie!
-Non, non, non! rien n'était perdu! il ne s'agissait
-que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais
-cette sensation superstitieuse que les neuf semaines
-déjà révolues ne comptaient pour rien, tant qu'elles
-n'étaient que neuf ... et qu'elles compteraient pour
-tout, au contraire,&mdash;pour l'éternité, pour la géhenne,&mdash;si
-elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait
-d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la
-traversée, aux quatre jours ultimes, précédant l'arrivée
-au port, précédant le revoir...</p>
-
-<p>Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi
-et un mercredi. Nous faisions route pour atterrir le
-jeudi matin. Et cela tombait vraiment à souhait:
-car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle
-que je cherchais, et la trouver seule...</p>
-
-<p>Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps,
-pour achever notre voyage. La mer roulait de
-grosses lames cylindriques, vertes, frangées, d'écume
-grise, et le vent soufflait grand frais. Notre
-coquille de noix fatiguait, et craquait, et geignait
-de tous ses membres, à chaque coup de tangage.
-Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher
-aux rambardes pour n'être point enlevé par les
-vagues. Quand vint le troisième jour, le mardi, nous
-commencions d'être tous terriblement las; et lui,
-notre chef, le commandant du navire, plus que nous
-tous: il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit
-heures d'affilée. Le soir, la bourrasque n'avait
-pas molli. Le commandant ne se coucha encore pas.
-Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes
-et suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de
-mieux qu'un morceau de pain dur, arrosé d'eau de
-mer.</p>
-
-<p>Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart
-à huit heures du matin; et je vis tout de suite que le
-commandant était, lui, à bout de forces, ou presque...</p>
-
-<p>Deux cents milles nous restaient à franchir:
-vingt heures à dix nœuds. La mer était toujours
-très grosse. Le commandant n'en avait donc pas
-fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas
-dormir avant le lendemain, jeudi. Il profita pourtant
-d'une embellie, vers le milieu du jour, et s'assoupit,
-debout, accoté contre la rambarde, les reins retenus
-par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient
-sans trêve au visage. Sur les deux heures, la
-brise força d'ailleurs; et quand vint le crépuscule,
-le ciel échevelé me fit songer à deux chignons de
-femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés,
-l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli,
-mais ça promettait une nuit affreuse.</p>
-
-<p>Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait
-l'horizon, dentelé comme une scie par les
-vagues lointaines, nous passions, dansant de plus
-belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle
-avancée du continent. Cette île, qui fut volcan
-dans sa jeunesse d'île, imite assez bien la forme
-d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est une
-façon de détroit, minuscule, accessible tout de même
-aux petits navires. Et, ce détroit franchi, les petits
-navires trouvent, au centre de l'anneau jadis cratère,
-aujourd'hui lac, un abri, une rade véritable, la plus
-sûre et la plus paisible que je sache...</p>
-
-<p>Nous passions donc par le travers de cette rade-là,
-tanguant, roulant toujours. Et lui, notre chef, le
-commandant, pâle comme cadavre, et désespérément
-roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne
-pas tomber à plat pont d'épuisement, regardait vers
-l'îlot, sans voir...</p>
-
-<p>Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et
-ses yeux brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,&mdash;n'ayant
-pas encore deviné, mais inquiet déjà,
-vaguement...</p>
-
-<p>Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ...
-l'instant d'après, il commanda:</p>
-
-<p>&mdash;A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!...
-dressez maintenant!... et gouvernez comme ça ... sur
-l'entrée de la passe ... entre les deux pointes, oui!...</p>
-
-<p>Je sentis un grand froid glisser tout le long de
-mon dos, de la nuque aux reins. Lui s'était retourné
-vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!...
-Rappelez donc l'équipage aux postes de mouillage!...
-Nous allons entrer là-dedans, y jeter un
-pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à
-l'abri... Demain, il fera jour...</p>
-
-<p>Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint
-pas. Il acheva, pour soi, bouche fermée:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis crevé! il faut que je dorme!</p>
-
-<p>Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient
-dans le vent déjà moins brutal: l'île plus
-proche nous masquait déjà du large. La passe semblait
-s'élargir devant notre étrave, presque libérée,
-maintenant, des gifles furieuses de la mer...</p>
-
-<p>J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage.
-Cent mètres encore, et nous aurions franchi
-la passe...</p>
-
-<p>Alors le courage me manqua, et je sentis que
-j'allais pleurer,&mdash;pleurer encore!&mdash;de regret cuisant,
-de morne souffrance... Vous comprenez: la
-nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé
-de douze heures; nous serions là-bas le soir, au lieu
-d'y être le matin; et ce ne serait pas ce jeudi-ci, ni
-l'autre, peut-être, ni après, ni jamais! j'en avais le
-pressentiment! que je retrouverais la chère bouche
-aux belles lèvres, la bouche aimée...</p>
-
-<p>Je m'étais détourné. Je regardais la lame de
-sillage, fixement ... c'est plus vert que les vraies
-lames de houle, une lame de sillage ... avec moins
-d'embruns floconneux à la crête...</p>
-
-<p>Tout à coup, la voix bien connue m'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Fargone!</p>
-
-<p>Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma
-bouche et mes sourcils:</p>
-
-<p>&mdash;Commandant?</p>
-
-<p>Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je
-me tins très bien, et que mon visage demeura tout à
-fait impassible. Lui me regardait néanmoins avec
-des yeux singuliers.</p>
-
-<p>A la fin:</p>
-
-<p>&mdash;Allez vous-en!&mdash;fit-il, bourru:&mdash;avec votre
-air ahuri, vous m'ôtez de la tête ce que je voulais
-vous dire...</p>
-
-<p>Je m'inclinai, muet. Lui soupira,&mdash;d'un grand
-soupir d'homme très, très las:</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>Et brusquement, il commanda:</p>
-
-<p>&mdash;A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez!
-Fargone, faites rompre l'équipage des postes
-de mouillage!</p>
-
-<p>Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais
-répéter l'ordre:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi?&mdash;dit-il.&mdash;C'est pour aujourd'hui
-ou pour demain?</p>
-
-<p>Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de
-joie ruisselait dans toutes mes veines et dans toutes
-mes artères.</p>
-
-<p>Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand
-le tangage et le roulis eurent recommencé de nous
-secouer, à peu près comme les cuisinières secouent
-la salade dans le panier de fils de fer, je ne retins
-pas cette question-ci, qui monta malgré moi de
-mon cœur à ma bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Commandant ... alors?... vous ne voulez plus
-passer la nuit au mouillage?... vous ne voulez plus
-retarder notre arrivée là-bas?...</p>
-
-<p>Il haussa lentement ses épaules, lourdes de
-fatigue amoncelée:</p>
-
-<p>&mdash;Non,&mdash;dit-il...</p>
-
-<p>Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la
-tête:</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux
-plus, parce que, tout à l'heure ... pendant que je
-voulais ... vous avez eu trop de chagrin!... trop! je
-vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi
-aussi, jadis ... quand j'étais jeune comme vous ...
-j'ai eu du chagrin comme vous...</p>
-
-<p>Il regarda vers la terre:</p>
-
-<p>&mdash;Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de
-moi...</p>
-
-<p>Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu
-son regard clair:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop
-vite qu'un vieil homme vous a sacrifié aujourd'hui
-son dernier, son suprême plaisir de vieil homme:
-dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est
-las...</p>
-
-
-<p class="p4">Je n'ai pas oublié.</p>
-
-<p>Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il
-m'a faite, lui, je désire vivre assez pour la rendre
-au premier jeune amant fiévreux et douloureux que
-je rencontrerai...</p>
-
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LAMOUREUSE_TRANSIE" id="LAMOUREUSE_TRANSIE">L'AMOUREUSE TRANSIE</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>à J. Paul-Boncour.</i></p>
-
-
-<p class="p2">Ceci est une histoire vraie.</p>
-
-<p>D'ailleurs,&mdash;qui l'inventerait?</p>
-
-<p class="p2">En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois
-aux Antilles, dont cinq ou six semaines à Fort-de-France
-en Martinique. Mon dégoût des Yankees
-m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.</p>
-
-<p>C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis
-une semaine. Et j'avais tout juste eu le temps de
-constater, du lundi au dimanche, que le pays était
-beau,&mdash;un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;&mdash;que
-les mulâtresses étaient jolies; et que
-les cocktails étaient bien dosés. (New-Orléans est
-l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France
-est leur paradis retrouvé.)</p>
-
-<p>Je m'ennuyais cependant,&mdash;parce que les cocktails
-et les mulâtresses sont pour moi de trop vieilles
-amours, et parce que je suis trop obèse et trop arthritique
-pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions
-alpestres et des rêveries forestières. Un soir,
-donc, cherchant un soupçon de fraîcheur au bord de
-la mer,&mdash;le mois de mars martiniquais vaut le mois
-d'août parisien,&mdash;je vis avec soulagement entrer
-en rade un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette
-très archaïque: phares carrés, poupe massive. Du
-premier coup d'œil, j'avais reconnu le <i>Duguay-Trouin</i>,
-en ce temps-là frégate-école de nos aspirants
-de marine. Le soir même, tout Fort-de-France,
-rajeuni et tapageur, était envahi par une horde de
-casquettes blanches et de dolmans noirs à boutons
-d'or.</p>
-
-<p>Assis à une terrasse de café, je regardais défiler
-toute cette jeunesse, quand un gamin de vingt ans,
-joli comme un cœur, s'approcha de ma table et me
-demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où
-l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai
-à s'asseoir, lui offrant d'abord un egg-nog, boisson
-jeune, et lui promettant de le débaucher ensuite,
-s'il y tenait. En même temps, je lui tendais ma
-carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie,
-d'un pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt,
-d'un geste qui sentait de loin son gentilhomme, et
-se présenta à son tour: il s'appelait le comte de
-Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins
-communs. Du coup nous ne pouvions pas ne pas
-dîner ensemble. Il n'avait jamais mangé de curry,
-le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif.
-Mon Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux
-petites bouteilles de Pommery nature. Il était un
-peu gris quand vint l'heure que choisissent les mulâtresses
-pour promener leurs yeux de satin noir
-sur la Savane. Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.</p>
-
-<p>Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,&mdash;le
-regardaient, plutôt: il était à croquer.&mdash;Mais
-ce bébé, à l'instant d'aborder une femme,
-devenait aussi chastement timide qu'il avait été le
-contraire en m'abordant, moi. Après trois bons
-quarts d'heure, et malgré plusieurs douzaines d'œillades,
-nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et
-je voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient
-au secours.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!&mdash;lui dis-je, le prenant en pitié,&mdash;je
-devine: vous ne voulez pas d'une fille de trottoir.
-Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont autrement
-qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent
-pas tout à fait à la dernière caste. N'importe!
-Puisque c'est votre goût, allons aimer à domicile!...</p>
-
-<p>Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez
-qu'à Fort-de-France, toutes les jeunes mulâtresses
-sont de petites filles très sages, lesquelles sans
-doute dorment avec qui leur plaît,&mdash;au pluriel,&mdash;mais
-n'en habitent pas moins, dignement, sous le
-toit familial. Rien n'est d'ailleurs mieux accepté, ni
-plus correct, que d'aller sur le tard quérir chez père
-et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner
-pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous
-risquez toujours de tomber mal à propos, et d'être
-reçu à la fraîche. Mais c'est le cas très rare.</p>
-
-<p>J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les
-réverbères éclairaient romantiquement les maisonnettes
-créoles et leurs jardins grands comme la
-main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait
-d'une lente caresse, je fis ma conférence, exposant
-en trois points comment n'importe laquelle de ces
-maisonnettes-là nous devait être, plus que probablement,
-hospitalière, et comment il importait sans
-davantage d'en choisir une dont la plus aimable
-habitante fût potelée à souhait...</p>
-
-<p>Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une
-petite fille vraiment faite exprès, des cheveux aux
-ongles de pieds, pour un débutant;&mdash;une merveille!...
-un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question
-de goût!&mdash;laquelle merveille s'était trouvée
-sur mon chemin, le jour même de mon arrivée. Je
-lui avais demandé un rendez-vous, et pris une caresse.
-J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je
-me rappelais le piment sucré de la caresse.</p>
-
-<p>J'avais noté le nom, la naissance ... <i>alias</i>, la rue,
-le numéro. Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et
-Mayotte,&mdash;elle s'appelait Mayotte,&mdash;je pensais
-vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé plus
-gentil couple.</p>
-
-<p>Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite
-bien loin à Fort-de-France, et pour cause. Je
-trouvai sans peine la maison. La porte en était
-ouverte, comme par une aimable attention du
-hasard. Nous entrâmes sans frapper, naturellement.
-Le petit perron conduisait droit dans la salle basse,&mdash;pièce
-à tout faire, salon, salle à manger, etc.&mdash;Je
-tirai ma montre de mon gousset: il était onze
-heures tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu
-des veillées sous la lampe,&mdash;des belles longues
-veillées où se débitent les formidables histoires de
-sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc
-croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber
-au sein de toute la famille. Or, par une exception
-singulière, la salle basse était vide. Vide depuis
-peu de temps sans doute: la lampe éclairait à
-pleine mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant
-d'avant, poisseuses et parfumées encore, faisaient
-le rond sur la grande table.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont allés se coucher,&mdash;dit Fleurac.</p>
-
-<p>&mdash;C'est à voir,&mdash;répliquai-je.&mdash;Entrons plus
-avant.</p>
-
-<p>Tous les logis créoles sont disposés comme je vais
-vous dire: à la salle basse succède une chambre à
-coucher; d'autres chambres sont à l'étage supérieur;
-mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée,
-plus élégante et surtout plus proche de
-la rue, est attribuée, par raison d'utilité publique,
-à la plus avenante des jeunes filles de la maison.</p>
-
-<p>Je poussai la porte de cette chambre. Quatre
-bougies allumées y faisaient grande lumière. Je ne
-pris pas le temps d'admirer cet éclairage inusité,
-parce que je vis d'abord le lit, et la petite Mayotte
-couchée dans le lit.</p>
-
-<p>Chut!&mdash;dis-je:&mdash;elle dort.</p>
-
-<p>Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des
-pieds.</p>
-
-<p>Elle était adorable, la petite Mayotte endormie:
-couchée sur le dos, les mains sagement jointes,
-les paupières tout à fait closes et le plus angélique
-sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ...
-plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse,
-sous l'écheveau de soie blonde qui lui servait
-de cheveux... (Il y a des mulâtresses dorées
-comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre
-qu'à la racine brune de leurs ongles, et au blanc
-bleuté de leurs yeux.)</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit,&mdash;dis-je à l'aspirant,&mdash;il n'y a pas
-deux choses à faire: ôtez-moi ce dolman, ce pantalon
-et le reste ... et fourrez-vous dans les draps!...
-Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un
-sommeil semblable! Hardi! Je vous parie cent louis
-contre un sou qu'avant d'ouvrir les yeux, elle vous
-donnera la bouche!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ... si les parents surviennent?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en charge: je les flanquerai à la porte.
-Allons, allons!</p>
-
-<p>Il se déshabilla.&mdash;Qu'auriez-vous fait à sa place?&mdash;Ce
-fut moi qui soulevai la couverture, doucement,
-tout doucement... Il se glissa dessous, saisit
-l'enfant...</p>
-
-<p>&mdash;Haaaaah!...</p>
-
-<p>Le cri jaillit de sa bouche à lui,&mdash;pas de sa bouche
-à elle.&mdash;J'ai encore, gravé sur mes deux tympans,
-ce cri...&mdash;un hurlement...</p>
-
-<p>Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les
-dents claquantes, le comte de Fleurac, son dolman
-d'une main, son pantalon de l'autre, passa la porte
-et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie.</p>
-
-<p>Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la
-dormeuse. Le cri ne l'avait pas éveillée.&mdash;Pas
-éveillée?</p>
-
-<p>Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me
-fallut toute ma force nerveuse pour dompter mon
-épouvante:&mdash;le front était de marbre;&mdash;la dormeuse
-était morte.&mdash;Morte;&mdash;enlevée en deux
-jours, sans doute, par une des maladies foudroyantes
-du pays. Les quatre bougies étaient des cierges. Et
-je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix
-de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans
-une assiette d'eau bénite.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a id="MANNEQUIN"></a>HISTOIRE DE MANNEQUIN</h3>
-
-<p class="quotr"><i>pour Valentine et pour Jacques Arnavon.</i></p>
-
-
-<p class="p2">Ce fut l'arrivée du vaguemestre qui délia les
-langues. Le déjeuner avait été morne. Quand le roulis
-est assez fort pour culbuter verres et bouteilles,
-en dépit de tous les piquets et de tous les violons les
-plus ingénieux, on n'est guère en humeur de bavarder:
-chacun s'efforce de maintenir sa part de vaisselle
-en équilibre et se tait. On se taisait ainsi, à
-bord du <i>Ça-Ira</i>, en rade de Mogador, depuis
-sept jours: car il y avait sept jours tout juste que
-le contre-torpilleur de semaine avait apporté le dernier
-courrier;&mdash;dernier courrier, dernière occasion
-de rompre le silence, en échangeant les journaux
-reçus, voire les lettres...</p>
-
-<p>Or, le vaguemestre, tout à coup, fit son entrée. Il
-portait à bout de bras le sac de toile bise scellé aux
-armes de la République, et le posa, non sans respect,
-sur la table du carré. Tout le monde, instantanément,
-fut debout. Le petit Verle, l'enseigne, qui
-a laissé en France une jolie femme, épousée trois
-semaines avant le départ,&mdash;c'est jeune, ça ne sait
-pas!&mdash;tendit le premier son canif pour couper le
-lien du sceau. Et Fargue, le lieutenant de vaisseau
-canonnier, qui se repose des bombardements en
-traduisant Confucius, renversa le sac et fit le triage.
-Après quoi, chacun éventra son lot d'enveloppes et
-se mit à l'écart pour lire,&mdash;comme les bêtes fauves
-en cage font pour manger, quand elles ont très
-faim, et que le gardien vient de jeter la viande...</p>
-
-<p>Toutefois, les premières pages avalées, les lecteurs
-s'ébrouèrent. Barclay, l'officier torpilleur, qui
-s'intéresse aux choses de l'Islam et fait des platitudes
-aux drogmans de légation pour être initié par
-eux aux mystères du Moghreb, brandit soudain un
-papier suggestif:</p>
-
-<p>&mdash;Hé là! tendez l'oreille, tas d'ignobles
-giaours!... Vous savez qu'après le pillage de Mékinez,
-les tribus rebelles ont razzié toute la juiverie
-des environs, et vendu les femelles d'Israël au marché
-de Larache?...</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Il n'y a que la garnison espagnole
-de l'endroit pour ignorer encore ce détail!... Pas de
-leur faute, d'ailleurs, aux Espagnols: ils posaient,
-justement ce jour-là, en corps, à cheval et sabre au
-clair, devant un cinématographe!...</p>
-
-<p>&mdash;C'était leur droit. Mais parlons du marché de
-Larache. Savez-vous à quel prix on les a vendues,
-les femmes juives de Mékinez?</p>
-
-<p>&mdash;Dites?</p>
-
-<p>&mdash;A neuf francs la douzaine!</p>
-
-<p>Les hommes qui écoutaient n'étaient pas très
-faciles à étonner, parce que chacun d'eux, mainte
-fois, avait déjà rencontré, à force d'errer çà et là
-sur la terre ronde, des choses qu'on nommerait
-étonnantes entre la Madeleine et l'Opéra. Ils hochèrent
-pourtant la tête, admiratifs:</p>
-
-<p>&mdash;Neuf francs la douzaine,&mdash;observa même
-quelqu'un,&mdash;ce n'est pas surfait! Les cours étaient
-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Les vendeurs ont dû boire un bouillon!&mdash;trancha
-le grand Rodier, qui joue quelquefois sa
-solde à la Bourse.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!&mdash;conclut Barclay.&mdash;Ils avaient raison,
-les gens de Larache: une femme, cela ne vaut pas
-plus de quinze sous ... en aucun pays!...</p>
-
-<p>Le petit Verle, qui lisait une lettre parfumée,
-haussa les épaules. Personne d'ailleurs ne protesta.</p>
-
-<p>Mais, au bout d'une minute, Rodier, fatigué de
-silence, bâilla:</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal!&mdash;reprit-il:&mdash;quinze sous!... Je
-regrette de n'avoir pas été à Larache; j'aurais fait
-monter les prix!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;fit Barclay:&mdash;puisqu'on vous dit
-que ça ne vaut pas plus!...</p>
-
-<p>&mdash;C'est selon... Sur un croiseur en campagne,
-on pourrait tout de même surenchérir... Et puis,
-fichez-moi donc la paix, mon vieux! avec ça que
-vous ne les dépassez pas largement, vos quinze sous,
-quand le cœur vous en dit! avec ça que tous, tant
-que nous sommes, nous n'avons pas fait maintes
-fois les plus rondes boulettes en l'honneur des plus
-minces rouchies! Tenez, voici L'Estagne qui descend
-du quart: demandez-lui donc ce que lui coûtait,
-l'hiver dernier, son petit chameau toulonnais!...</p>
-
-<p>L'Estagne, qui est deux fois marquis et douze fois
-millionnaire, et qui pourrait à son gré chasser à
-courre dans ses forêts de la Meuse, ou croiser sur
-son yacht de Corfou à Ceylan, ou ne rien faire dans
-son hôtel de la rue de Varennes,&mdash;s'il ne préférait,
-sans rime ni raison, servir obscurément la République
-à bord d'un vaisseau de guerre dont trente-sept
-millions de Français ne savent pas le nom,&mdash;L'Estagne
-sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit chameau ne me coûtait pas grand'chose!...
-pas assez, même!... je l'aurais probablement
-mieux apprécié, s'il s'était fait mieux payer!...
-En tout, il n'y a que l'effort et la difficulté qui comptent...
-Et même ici, sur ce <i>Ça-Ira</i> folâtre à l'instar
-d'un couvent de trappistes, je n'achèterais fichtre
-pas de femmes à quinze sous! Je donnerais plutôt
-les quinze sous pour ne pas acheter les femmes!...
-comme j'ai fait d'ailleurs jadis, et plus d'une fois...</p>
-
-<p>&mdash;Racontez, mon vieux?... Ça empêchera cette
-petite brute de Verle de relire pour la cinquième
-fois sa lettre qui empeste le jicky...</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien... Écoutez, ceux qui n'ont rien de
-mieux à faire!... L'an passé, j'étais secrétaire de la
-commission supérieure des tourelles électriques, à
-Paris. Un soir de juin, je venais de quitter le ministère.
-Il faisait beau. Je remontais à pied la rue Royale,
-quand, devant la porte du couturier Weill, une
-femme qui sortait tête baissée me heurta. Je m'arrêtai
-pour m'excuser, et je vis, fort étonné, que la
-malheureuse sanglotait de toutes ses forces. C'était
-une jolie fille de vingt ans à peu près, très mince et
-très blonde, gentiment attifée.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien?&mdash;lui dis-je tout de go, sans songer
-à mal:&mdash;qu'est-ce que vous avez, ma pauvre
-petite?</p>
-
-<p>«Elle me reçut assez fraîchement:</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi? votre «pauvre petite?...» Je ne vous
-connais pas, moi! Mêlez-vous donc de vos affaires!...
-Ça me regarde, ce que j'ai!... et pas vous, hein!...</p>
-
-<p>«Je me souvins alors que j'étais en face d'une
-bestiole de race infiniment ombrageuse; et je me
-hâtai de corriger ma gaffe:</p>
-
-<p>«&mdash;Veuillez m'excuser, mademoiselle ... je vous
-demande infiniment pardon!... Mais c'est tellement
-extraordinaire de voir pleurer d'aussi jolis yeux ...
-on a tout de suite envie de les essuyer...</p>
-
-<p>«Elle haussa les épaules, amadouée tant bien que
-mal. Et, de fil en aiguille, je sus vite son cas, banal
-à souhait, d'ailleurs: elle était mannequin chez
-Weill; et, le Grand Prix couru, Weill venait naturellement
-de sabrer son personnel; elle se trouvait
-donc sur le pavé; et il s'en fallait exactement de
-dix-neuf sous pour qu'en poche elle en eût vingt.</p>
-
-<p>«&mdash;Si bien&mdash;conclut-elle&mdash;que, ce soir, je vais
-dîner comme du temps que j'étais arpette: avec
-les chevaux de bois!...</p>
-
-<p>«A raconter ses malheurs, elle s'était consolée
-aux trois quarts. Elle riait maintenant, avec sa belle
-insouciance de moineau franc.</p>
-
-<p>«Je risquai une invite:</p>
-
-<p>«Voyons!... au lieu de dîner avec les chevaux
-de bois ... si vous dîniez avec moi?... en camarades
-s'entend!...</p>
-
-<p>«Elle se cabra, hérissée derechef:</p>
-
-<p>«&mdash;Ah bien! non, par exemple! Je les connais,
-les dîners «en camarades!...» Vous ne m'avez pas
-regardée, mon vieux! Je ne marche pas! j'ai les
-pieds en malines!...</p>
-
-<p>«Mais j'arborai mon sérieux le plus froid:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous non plus, vous ne m'avez pas regardé!...
-J'ai autant envie de faire des bêtises que de me jeter
-à la Seine!... Je vous invite à dîner, parce que je suis
-seul, que je m'ennuie, et que ça m'a fait de la peine,
-tout à l'heure, de vous voir pleurer. Mais «dîner»,
-ça veut dire «dîner», et rien d'autre! Naturellement,
-si ça vous chante, je vous emmènerai pour
-finir la soirée au Bois, ou au théâtre, ou n'importe
-où ... mais à minuit tapant, je vous reconduirai chez
-vous, et je vous quitterai devant la porte!... Vous
-avez compris cette fois? Est-ce oui, est-ce non?</p>
-
-<p>«Interloquée, elle murmura: «C'est oui...» et
-prit mon bras, tout d'un coup silencieuse.</p>
-
-<p>«Je l'installai, une demi-heure après, dans un
-cabinet de la place Gaillon. Le maître d'hôtel et le
-sommelier l'intimidèrent. Visiblement, elle dînait
-pour la première fois en pareil décor. Mais je pris
-garde à ne point l'effarer par un menu d'apparat. Je
-commandait des cailles et du chambertin, mais ni
-truffes ni champagne. Peu à peu, elle reprit contenance
-et bientôt bavarda. Elle était naturellement
-gaie, malicieuse et fine. Sa petite âme, un peu
-embryonnaire, ressemblait aux jardinets des villas
-de Passy ou d'Auteuil: point de grands horizons,
-mais des fleurs et de la verdure. On aurait passé
-des dimanches tolérables dans cette petite âme-là...</p>
-
-<p>«J'abrège. Dessert, café, et la classique anisette.
-Poudre de riz. J'offre une Victoria de cercle, une
-glace au Pré-Catelan. On préfère ... devinez quoi?
-le Châtelet!... dont les affiches annonçaient la
-quatre-vingt-quinzième de je ne sais quelle féerie
-complètement idiote!... Je ne discute pas. J'obéis.
-Nous partons en hâte soudaine, «pour ne pas rater
-le commencement.» Et je subis sans broncher les
-sept actes et les trente tableaux. Il faisait une température
-de four, et je n'ai jamais tant avalé de
-poussière, à cause des cavalcades qui piaffaient
-tout le temps sur la scène... Mais jamais non plus
-je n'ai savouré d'aussi frais éclats de rire, ni contemplé
-des yeux si brillants de joie...</p>
-
-<p>«Je continue à abréger. Rideau, sortie, fiacre,
-retour. Mon mannequin habitait, comme juste, à
-une portée de fusil plus loin que le diable vauvert.
-Trois quarts d'heure durant, nous fûmes serrés l'un
-contre l'autre, au fond de ce fiacre trop étroit, qui
-nous cahotait.&mdash;Je vous parle d'avant le déluge:
-les taxi-autos n'étaient point encore nés...</p>
-
-<p>«La petite ne riait plus, ne parlait plus. Je n'ai
-pas besoin de vous dire que je ne frôlais même pas
-son genou, ni son coude. A mi-route, elle avait
-glissé dans ma main droite, comme par mégarde,
-sa main gauche. Mais je n'avais pas refermé ma
-main droite.</p>
-
-<p>«On arriva enfin. J'aidai l'enfant à descendre.
-La maison n'avait pas l'air trop borgne. La porte
-s'ouvrit au premier coup de timbre, correctement.</p>
-
-<p>«Et alors il se passa ceci, que je prévoyais depuis
-le commencement ... et vous aussi... Mon mannequin
-se tourna vers moi, regarda mes yeux, sourit,
-et au lieu d'articuler: «Adieu...» murmura:
-«Venez...».</p>
-
-<p>«Moi, nettement, je secouai la tête de droite à
-gauche:</p>
-
-<p>«&mdash;Non!...</p>
-
-<p>«Elle en resta la bouche ouverte.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment?... vous ... vous ne voulez pas?...</p>
-
-<p>«&mdash;Non, mon petit!... je ne veux pas! Ce que je
-vous ai dit tantôt, c'est tout de bon. Nous avons
-dîné comme c'était convenu: en camarades;&mdash;en
-camarades!&mdash;pas en fiancés! Donc, n, i, ni, c'est
-fini. Bonsoir!</p>
-
-<p>«Elle n'y croyait pas bien encore. Soudain, une
-idée baroque lui passa par la tête. Bravement, elle
-fit un pas vers moi:</p>
-
-<p>«&mdash;Oh!...&mdash;dit-elle:&mdash;c'est que vous croyez
-que je suis ... que je suis ... toute neuve?... à cause
-de ce que je vous ai dit d'abord, quand vous m'avez
-abordée?... Mais ce n'est pas vrai!... j'en ai déjà eu,
-des ... des petits amis... Allez! n'ayez pas scrupule!...</p>
-
-<p>«Sur mon honneur, elle était rouge comme une
-cerise!... Je pris sa jolie patte qui tremblait, et je
-la baisai très respectueusement:</p>
-
-<p>«&mdash;Si! j'ai scrupule!... et davantage, maintenant
-que vous avez eu le cœur de me dire ça... Tenez,
-mon petit: prenez cette enveloppe, où j'ai mis mon
-nom et mon adresse... Ce soir, il faut que je rentre
-chez moi ... et que je rentre seul.&mdash;Mais nous nous
-reverrons!</p>
-
-<p>«Nous ne nous sommes jamais revus. L'enveloppe,
-vous devinez, contenait un billet bleu, et
-rien d'autre...</p>
-
-<p>«Eh bien! vous le voyez: cette fois-là, au moins,
-j'ai donné les quinze sous, et j'ai laissé la femme!...
-Et qui oserait dire que j'ai eu tort?...</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="NAISSANCE_DE_VAISSEAU" id="NAISSANCE_DE_VAISSEAU">NAISSANCE DE VAISSEAU</a></h3>
-
-<p class="quotr"><i>à Léon Barthou.</i></p>
-
-<p class="p2">Dans sa matrice immense:&mdash;le chantier de construction,
-la <i>cale</i>,&mdash;le cuirassé près de naître attend
-l'heure de la naissance, l'heure du lancement. Elle
-va sonner. Quelques <i>accores</i> à faire sauter, quelques
-coins à <i>souquer</i> d'un dernier coup de masse; puis
-trois traits de scie dans la <i>savate</i>; puis, si les trois
-traits ne suffisent pas, un tour du vérin hydraulique,
-de ce vérin qui est le forceps des accouchements
-de vaisseaux;&mdash;et tout sera consommé:&mdash;le
-cuirassé flottera.&mdash;La cale aura enfanté le navire.</p>
-
-<p>Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est
-celle des Forges et Chantiers de la Méditerranée, à
-la Seyne, faubourg de Toulon. Ce vaisseau qu'on
-va lancer, c'est le <i>Paris</i>, cuirassé de bataille: vingt-trois
-mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six
-canons, dont douze géants de 305 mm., mille hommes
-d'équipage.&mdash;Aujourd'hui donc, aujourd'hui samedi
-28 septembre 1912, les Forges et Chantiers
-vont mettre bas le <i>Paris</i>, leur dernier-né.</p>
-
-<p>La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui
-s'abaisse en pente douce jusqu'à s'enfoncer sous la
-mer;&mdash;un très grand bout d'une route très grande:
-quarante mètres de large, deux cents mètres de
-long. C'est dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin
-de bois, poli comme un miroir.&mdash;Et voilà la
-cale.&mdash;Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous une
-nef de cathédrale gothique, plus haute que large,
-plus longue que haute, mais retournée sens dessus
-dessous. Oui: le toit par terre,&mdash;c'est la carène
-arrondie et cintrée,&mdash;et le pavé en haut, à quelque
-trente mètres au-dessus du sol,&mdash;c'est le pont supérieur
-du navire.&mdash;Bref: Notre-Dame; en plus grand;
-et toute d'acier.</p>
-
-<p>A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent
-d'une foule invraisemblable, extravagante: il
-y a place, là-dessus, tout compris, pour douze cents
-personnes, bien tassées; et cinq mille s'y sont empilées!
-et il a fallu refuser du monde. Dame! songez
-donc: le lancement du <i>premier</i> cuirassé français
-qui soit vraiment un cuirassé de premier rang, un
-<i>superdreadnought!</i> Car il n'y a pas à dire: «Mon
-bel ami...» A l'heure qu'il est,&mdash;à l'heure de ce
-lancement du <i>Paris</i>,&mdash;en cette automne de l'an de
-grâce 1912,&mdash;la flotte française en compte tout
-juste autant que la flotte suisse, de <i>superdreadnoughts!...</i>
-et de <i>dreadnoughts</i>, d'ailleurs, pas un de
-plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques
-officielles qui prétendent le contraire mentent sans
-vergogne comme autant d'affiches électorales...</p>
-
-<p>Cela vous étonne?&mdash;Moi, c'est le contraire qui
-m'étonnerait.&mdash;De 1894 à 1904 à peu près, un
-vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon
-sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à
-bout des plus robustes vaisseaux. La marine française
-était puissante et vivace. Depuis deux cent
-cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la
-deuxième des marines du monde, ne cédant le pas
-qu'à la seule marine anglaise, et parfois la lui disputant.
-Douze grandes guerres, trois révolutions,
-deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial,
-Aboukir, Trafalgar, rien n'avait eu raison d'elle...
-Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson n'avaient pu,
-quatre politiciens ignares et trois théoriciens songe-creux
-y réussirent du premier coup, sans bataille
-et sans péril; et dix pauvres petites années, dix
-années de pleine paix, c'est tout le temps qu'il leur
-fallut... Après ces dix années-là, la marine française
-était morte.</p>
-
-<p>Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée
-n'est plus qu'un souvenir. Elle fut la deuxième des
-marines du monde, et parfois lutta pour le premier
-rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième,
-après les Anglais, après les Allemands, après les
-Américains, après les Japonais, après les Italiens
-peut-être, après les Russes bientôt...</p>
-
-<p>N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé
-français, un vrai cuirassé, bon pour les
-batailles prochaines, flottera...</p>
-
-<p>Donc, ce lancement du <i>Paris</i>, du <i>Paris</i> tant et si
-longtemps souhaité, désiré, voulu par tous les marins
-de France, c'est un spectacle unique. Il faut
-être là. On y est.</p>
-
-<p>Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux.
-Alentour, les galons des uniformes brillent. Et l'on
-bavarde tant qu'on peut, comme si l'heure n'était pas
-solennelle le moins du monde.</p>
-
-<p>D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les
-bavards s'occupent du <i>Paris</i>... Dans un groupe très
-élégant, un petit officier, frais échappé du <i>Duguay-Trouin</i>
-sans doute, harangue deux fort jolies femmes,
-dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle
-... Chose ... des Variétés... ou d'ailleurs... Et
-pourquoi ne serait-ce pas mademoiselle Chose?...
-Le petit officier parle haut, et on l'écoute:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce nom tronqué: le <i>Paris</i>? C'est
-absurde! La <i>Ville de Paris</i>, voilà le nom qu'il aurait
-fallu!... La <i>Ville de Paris</i>, ça nous aurait rappelé
-des souvenirs...</p>
-
-<p>Mademoiselle Chose est curieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Quels souvenirs, cher monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Des souvenirs assez glorieux, chère madame!...
-mais les Français oublient facilement... Savez-vous
-que, jadis, au temps des flottes françaises qui gagnaient
-des batailles, plusieurs vaisseaux de ces
-flottes-là se sont appelés la <i>Ville de Paris?...</i> et
-jamais aucun de <i>Paris?...</i> Non, naturellement, vous
-ne savez pas. Personne ne sait, chez nous. En Angleterre...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez
-votre histoire ... votre histoire de Paris?... Vous
-en mourez d'envie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux,
-d'histoires, si vous y tenez...</p>
-
-<p>&mdash;Nous y tenons. Dépêchez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;A vos ordres, madame! je me dépêche!...
-Guerre Indépendance; Amérique; bataille des
-Saintes; comte de Grasse; <i>Ville de Paris</i>; huit cent
-quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures
-de combat; huit cent soixante-dix-sept morts et
-blessés. Histoire terminée.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce galimatias?</p>
-
-<p>&mdash;C'est la première histoire. Je me suis dépêché,
-pour vous plaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral
-français comte de Grasse perdit contre le grand
-Rodney la bataille des Saintes, aux Antilles. Grasse
-montait un trois ponts, qui se nommait la <i>Ville de
-Paris</i>. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze
-heures de canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs,
-montant à l'abordage, ne trouvèrent sur la
-<i>Ville de Paris</i> que trois Français encore debout,
-sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les
-boulets ennemis avaient si largement éventré les
-flancs du vaisseau vaincu que, s'il faut en croire le
-récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat,
-faire passer par la plus grande brèche un carrosse
-de cour attelé à quatre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est assez gentil. Tout de même, votre histoire
-est une histoire de bataille perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Alors! voici une histoire de bataille gagnée.
-Madame, soixante-douze ans cinq mois plus tard,
-l'empereur Napoléon III, arrière-petit neveu du roi
-Louis XVI,&mdash;par les femmes,&mdash;déclarait la guerre
-au tsar Nicolas I<i>er</i>, à dessein de sauver Constantinople.
-Un amiral français, l'amiral Hamelin, recevait
-en conséquence l'ordre de détruire ou d'embouteiller
-les escadres russes de la mer Noire, dont la plus
-forte venait d'écraser à Sinope quatre malheureuses
-frégates turques, grosses ensemble comme
-la moitié d'un seul vaisseau. Hamelin avait son pavillon
-au mât de misaine d'un vieux trois ponts à
-voiles de cent vingt canons qui s'appelait encore la
-<i>Ville de Paris</i>...</p>
-
-<p>&mdash;S'il était vieux, ce trois ponts, c'était peut-être
-la même <i>Ville de Paris</i> que tout à l'heure?</p>
-
-<p>&mdash;Diable! non! l'autre <i>Ville de Paris</i> avait honnêtement
-coulé bas, le lendemain de la bataille des
-Saintes.&mdash;Cette nouvelle vieille <i>Ville de Paris</i>
-pénétra donc dans la mer Noire, rejeta les vaisseaux
-russes en déroute jusqu'au fond de Sévastopol,
-contribua par le feu de ses canons à la victoire
-de l'Alma, et, le 14 octobre 1854 ... (si j'ai bonne
-mémoire?...) prit une part éclatante au bombardement
-des forts de la ville ... bombardement absurde,
-d'ailleurs, et que l'amiral Hamelin avait déconseillé
-de toutes ses forces au général en chef ... mais ce
-général,&mdash;Canrobert, pour ne pas le nommer&mdash;était
-têtu: il bombarda tout de même ... et, naturellement,
-ne sut tirer aucun profit de son bombardement...</p>
-
-<p>&mdash;Et allez donc!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas de ma faute, c'est la faute à l'Histoire!...
-En tout cas, ce bombardement, qu'il avait
-si fort désapprouvé, l'amiral Hamelin le conduisit
-le plus brillamment du monde, toujours sur sa <i>Ville
-de Paris</i>, qu'il amena au plus épais du feu, sous le
-canon russe, lequel canon tirait juste, je vous prie
-de le croire! si tant tellement juste qu'une bombe
-tapa droit dans la dunette sur laquelle se tenait
-l'amiral, entouré de ses aides de camp...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pauvres gens!</p>
-
-<p>&mdash;Ne les plaignez pas! Je m'y abonnerais, moi,
-à mourir comme ça!... Notez que ceux dont je vous
-parle n'eurent guère le temps de s'apercevoir de
-rien. Quatre sur cinq tombèrent, culbutés comme
-capucins de cartes. Et l'amiral tout seul s'en tira
-sans aucune égratignure. Bien entendu, la <i>Ville
-de Paris</i>, transformée en écumoire, n'en continua
-pas moins de combattre imperturbablement, jusqu'à
-ce que les canonniers russes eux-mêmes eussent
-lâché pied, et cessé le feu,&mdash;ce qui n'arriva
-qu'à la nuit tombante. Hamelin tira la dernière bordée,
-puis appareilla, pour regagner le mouillage
-assigné à son escadre. Quand il passa le long de l'escadre
-anglaise, qui regagnait son mouillage aussi,
-les équipages britanniques, grimpés dans leurs
-mâtures, saluèrent l'amiral français d'une tempête
-de hurrahs... Madame, comme bataille gagnée,
-celle-là vous suffit-elle? Et trouvez-vous qu'il y avait
-là de quoi ressusciter ce vieux nom, la <i>Ville de
-Paris</i>, pour en baptiser cette ferraille neuve?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas non!... Quoique, au fond, l'important,
-pour la ferraille neuve, n'est pas tant de
-s'appeler Pierre, Paul, ou Jacques, mais...</p>
-
-<p>&mdash;Mais plutôt de gagner des batailles neuves?...
-Plaise aux dieux!... Je suis fichtre de votre avis!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh là!... Ces ouvriers, que font-ils?... vous,
-qui vous y connaissez dites?... qu'est-ce qui se
-passe?</p>
-
-<p>&mdash;Il se passe qu'on scie la savate... Attention!
-c'est le moment...</p>
-
-<p>&mdash;Chut!...</p>
-
-<p>Sur la foule un silence s'est abattu d'un coup. Il
-semble que cinq mille bâillons aient muselé ensemble
-les cinq mille bouches...</p>
-
-<p>Soudain, une clameur,&mdash;qui s'étrangle dans la
-même seconde, angoissée:</p>
-
-<p>&mdash;Le <i>Paris</i>, doucement, doucement, vient de
-s'ébranler sur sa cale.</p>
-
-<p>La masse géante glisse,&mdash;vers la mer.&mdash;C'est
-si peu de chose, ce glissement presque imperceptible&mdash;d'abord,&mdash;qu'on
-y regarde à deux fois pour
-être sûr... Mais le <i>Paris</i> glisse réellement. Le Paris
-glisse déjà plus vite. Convaincue, la foule pousse un
-grand cri d'allégresse. Et puis, la seconde d'après,
-la foule, rebaillonnée, se tait...</p>
-
-<p>... Parce que le glissement du navire, si lent
-d'abord, s'accélère,&mdash;s'accélère étonnamment.
-Cette cathédrale sens dessus dessous, qui tantôt
-remuait à peine, court à présent,&mdash;court vite. Déjà,
-c'est comme un train express,&mdash;un train d'un seul
-wagon, immense. Et ce wagon là s'élance, se précipite,
-tombe littéralement, comme on tombe du
-sommet d'une montagne...</p>
-
-<p>La poupe touche l'eau, la pénètre, la laboure. Deux
-énormes vagues, soulevées, bondissent à tribord et
-à bâbord. La mer, refoulée par la carène, se rebiffe,
-revient à la charge, inonde les bas côtés de la cale.
-Le cuirassé flotte maintenant, et les câbles disposés
-pour briser son élan formidable éclatent les uns
-après les autres, avec un fracas d'artillerie, auquel
-répond, grêle, mais perçant, l'applaudissement
-exaspéré de la foule entière. Car ils sont tous
-debout, hurlant, trépignant, battant des mains,&mdash;tous:
-les femmes, prêtes à la crise de nerfs; les
-officiers dorés, qui crèvent leurs gants d'uniforme;
-les vieux amiraux à barbe blanche; et jusqu'aux
-graves ministres, gens blasés, croirait-on, sur toutes
-choses au monde...</p>
-
-<p>Pas blasés sur cette chose-là.</p>
-
-<p>C'est fini. Le <i>Paris</i> flotte au milieu de la rade. Deux
-grands pavillons tricolores, seuls arborés sur la
-coque encore nue, claquent à la brise d'ouest,
-orgueilleusement.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LEX-VOTO_DE_LACROPOLE" id="LEX-VOTO_DE_LACROPOLE">L'EX-VOTO DE L'ACROPOLE</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>pour M. V. M. T.</i></p>
-
-<p class="p2">&mdash;Si le mauvais vent d'hiver qui souffle sur le Raz
-n'a pas encore balayé ma cervelle des vieilles poussières
-du temps passé, il y aura sept ans à l'automne
-que j'ai gravi pour la première fois l'escalier romain
-qui mène aux Propylées de l'Acropole athénienne.
-Sept ans. J'étais, en ce temps-là, marin, officier de
-marine,&mdash;officier, oui! Ça vous étonne? Je l'étais
-tout de même.&mdash;Pourquoi je ne le suis plus? pourquoi
-je suis devenu ça?... ça que vous voyez? le
-glaneur de varech et d'épaves, le ravageur de cette
-baie des Trépassés que voilà?... C'est mon affaire,
-ce n'est pas la vôtre... Ho! vous êtes trop curieux.
-Tant pis pour vous!</p>
-
-<p>«Écoutez tout de même! asseyez-vous là, et
-écoutez.&mdash;La baie des Trépassés? sûr et certain
-qu'il s'y passe des choses, les nuits de nouvelle
-lune, quand les cadavres verts entassés dans les
-trous du fond, sous le linceul gluant des algues,
-s'ennuient d'être immobiles, et remuent, et se
-lèvent, et se hissent, brasse à brasse, jusqu'au dessus
-des vagues,&mdash;histoire de jeter un coup d'œil
-sur les barques que le courant drosse à la côte, sur
-les barques pleines d'hommes vivants, qui seront
-tout à l'heure des hommes morts ... dès que les
-barques auront chaviré... Mais ailleurs aussi il se
-passe des choses,&mdash;pires...</p>
-
-<p>«Il y aura sept ans à l'automne... C'était en ...
-comptez!... Je faisais le quart à bord d'un vieux
-petit aviso qui s'appelait le <i>Vautour</i> et qui servait
-de yacht à l'ambassadeur de France près la Porte
-Ottomane... J'étais heureux, en ce temps-là ... où je
-me figurais l'être, ce qui est tout un... J'aimais une
-femme qui m'aimait... Et j'étais jeune... A présent,
-le <i>Vautour</i> est mort: son cadavre achève de pourrir
-au fond d'un arsenal, dans je ne sais quelle
-darse-cercueil... La femme que j'aimais et qui m'aimait
-est morte aussi ... allez voir sa tombe dans le
-cimetière corse de Bocognano ... près de l'entrée ...
-une pierre noire sous un cyprès ... et le nom si doux
-gravé sur la pierre noire: <i>Claude</i> ... allez voir...
-Moi, je suis plus mort que bien des morts cloués
-dans leurs bières... Encore un peu de temps, très
-peu de temps, et plus personne ne se souviendra....</p>
-
-<p>«Oui, c'était un après-midi d'automne. Il faisait
-encore chaud, malgré le vent qui soufflait à bouche
-que veux-tu sur Athènes. Des nuages de craie
-volaient, et cela faisait un brouillard qui en valait
-d'autres. Sur l'escalier romain, nous luttions pour
-conserver l'équilibre. Je marchais le premier.
-Claude marchait derrière moi, ses deux mains serrées
-à ma taille. Et, six marches plus bas, Hartus
-riait et plaisantait, à cause, disait-il, de notre indécence:
-le vent collait nos vêtements à notre peau...
-Hartus était mon ami et l'ami de Claude. Notre ami
-à tous deux. Ami. Rien d'autre. Et Hartus était un
-homme loyal. Et Claude m'aimait.</p>
-
-<p>«En haut de l'escalier romain, les Propylées,
-pareilles à des Vierges couleur de soleil, groupées
-au seuil du sanctuaire lumineux, nous accueillirent...
-Aujourd'hui, après sept années,&mdash;sept
-années d'horreur et de nuit,&mdash;et dans cette brume
-glauque et glacée du Raz, je n'ai qu'à fermer les
-yeux pour revoir, intacte et solaire, la splendeur
-de cet accueil...</p>
-
-<p>«... Les Propylées ... l'Erechteion plus vieux
-qu'Homère ... la Victoire Sans Ailes ... le Parthénon,
-dieu... J'ai vu.&mdash;Et je vois aujourd'hui le varech et
-les épaves.</p>
-
-<p>«L'Acropole ... vous connaissez le musée qui s'y
-trouve?... au levant de tous les temples?... le petit
-musée où dorment les meilleurs débris qu'on
-exhuma du sol même de l'Acropole, en fouillant
-par hasard la terre sous le dallage du Parthénon?...
-Vous savez? Bon!&mdash;Sous ce dallage, les chercheurs
-firent la plus mystérieuse des trouvailles: vingt-deux
-statues assez grandes, et presque intactes;
-toutes statues de femmes; toutes d'une terre cuite,
-peinte et enluminée, aux couleurs de la vie; bref,
-vingt-deux femmes ressuscitées, qui sortaient souriantes
-de leur linceul de terre et de sable!... Or,
-ces femmes n'étaient point des déesses, ni des
-reines; elles n'étaient pas drapées, comme des
-Héra ou des Athénè; elles n'étaient pas nues comme
-des Aphrodites: elles étaient vêtues,&mdash;habillées,&mdash;très
-élégamment, à la dernière mode de l'époque,
-nul doute là-dessus!&mdash;et parées, et coiffées, et
-fardées, avec du bleu aux paupières et du rouge à
-la bouche;&mdash;sans diadème, toutefois, ni couronne,
-ni sceptre;&mdash;donc, sans contredit, de simples
-mortelles; des femmes, sans plus; comme celle-ci,
-qui m'écoute ... des femmes du monde, quoi!&mdash;ou
-à peu près&mdash;bref de très jolies dames,&mdash;allez-y
-voir plutôt! les vingt-deux portraits font foi, m'est
-avis?&mdash;très jolies, oui! langoureuses, attirantes;
-bonnes pour l'amour, pour celui qu'on reçoit, pour
-celui qu'on donne; maîtresses, amantes;&mdash;enfin,
-tranchons le mot: des Parisiennes ... des Parisiennes
-de l'Athènes primitive... Et ces jolies
-dames-là, vieilles chacune de quelque deux mille
-cinq cent cinquante ans, avaient l'air de vivre
-encore: leurs bouches éginétiques ricanèrent au
-nez des archéologues effarés... Que faisaient-elles,
-ces Athéniennes en robes de ville, dans le sol sacré
-de l'Acropole? de quel droit s'y trouvaient-elles?...
-On supposa qu'elles étaient tout de bon des portraits,
-vingt-deux portraits de suppliantes ayant
-jadis offert à la Déesse leur propre ressemblance
-en retour de grâces accordées,&mdash;en <i>ex-voto</i>,
-comme on dit chez nous:&mdash;toutes, en effet, tendaient
-en avant la main droite, en un geste d'offrande
-éternelle ... on supposa que, jadis, dans ces
-mains tendues, avaient reposé les colliers, les bracelets,
-les bagues, et l'or, et les mille richesses dont
-on payait la bienveillance de l'Astarté... Ho!... ça
-vous étonne que moi, le ravageur, je sache ces
-choses?... Je les sais.&mdash;Trop curieux, que vous
-êtes!Tant pis pour vous.</p>
-
-<p>«Or, lorsque Claude, et Hartus, et moi-même,
-pénétrâmes dans le musée de l'Acropole, les vingt-deux
-ex-voto, rangées en cercle dans la salle nous
-regardèrent, d'un regard sournois de leurs yeux
-vifs ... d'un tel regard ... que, tous trois ... nous
-eûmes peur,&mdash;bizarrement...</p>
-
-<p>«Hartus, le premier, surmonta cette peur. Et,
-s'approchant de la plus grande statue, qui le dominait
-du haut de son socle, il lui rendit œillade pour
-œillade, les yeux levés vers le bizarre visage, moqueur
-et voluptueux... Mais, l'instant d'après, Hartus
-recula:</p>
-
-<p>«&mdash;Elle respire!&mdash;dit-il.</p>
-
-<p>«Claude trembla. Je l'entourai d'un bras. Nous
-avançâmes. C'était vrai: la statue respirait. Distinctement,
-je vis la poitrine aux seins menus gonfler
-l'étoffe ... non: la terre cuite ... du corsage... Oui ...
-je vis cela ... comme je vois aujourd'hui, par les
-nuits de nouvelle lune, les cadavres verts se hisser
-brasse à brasse jusqu'au dessus des vagues, dans
-cette baie que voilà, la baie des Trépassés. Mais je
-me souviens qu'en ce temps d'autrefois, j'eus beau
-voir: je ne crus pas. Et j'expliquai même:
-&mdash;«Jeu de lumière... Les rayons du soleil qui
-entrent par la fenêtre... C'est évident...</p>
-
-<p>«Mais Hartus m'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;«Non,&mdash;dit-il:&mdash;elle est vivante. C'est beaucoup
-plus évident. La déesse, en remerciement de
-l'offrande que présentait jadis cette main ouverte, a
-donné à la suppliante un souffle d'immortalité...
-Et, tenez! cette preuve: l'offrande n'est plus dans la
-main droite: la déesse l'a prise...</p>
-
-<p>«Il fit un pas vers la statue:</p>
-
-<p>&mdash;«Qui que tu sois,&mdash;dit-il,&mdash;toi que l'Astarté
-exauça jadis, prie aujourd'hui pour moi, qui t'implore
-toi-même!... Voici mon offrande, de moi à
-toi: daigne la recevoir dans ta main tendue et l'élever
-jusqu'à la déesse. Qu'elle m'accorde ce qu'elle
-t'accorda sans doute jadis: l'amour de tous les
-êtres que mon désir effleurera!</p>
-
-<p>«Et, détachant de son poignet un <i>tesbi</i> turc,&mdash;le
-chapelet musulman, à trente-trois gros grains ou
-à quatre-vingt-dix-neuf petits grains,&mdash;détachant
-son tesbi, qui était de nacre, et qu'il avait acheté
-la semaine d'avant au Tcharchi de Stamboul, il le
-jeta doucement dans la main de la statue. Le tesbi de
-nacre retomba au creux de la paume délicate; des
-grains scintillèrent entre les doigts fins et fardés...
-«Et je me souviens que, moi, je haussai les
-épaules. Il y a sept ans de cela...</p>
-
-<p>«Après, comme le soleil baissait, nous redescendîmes
-l'escalier romain, tous les trois. Je ne sais
-pourquoi, un silence s'était abattu sur nous. Nos
-bouches étaient comme scellées.</p>
-
-<p>«D'en bas, nous vîmes l'Archer Soleil, aux
-mortelles flèches, mettre son masque rouge, puis
-plonger du sommet des collines de l'ouest dans
-la mer. Les crêtes attiques, au profil précis, se
-découpèrent couleur de cendre sur un ciel où giclait
-du sang. Puis la nuit sans crépuscule sauta
-d'Asie en Europe, par dessus la Grèce, tout d'un
-coup...</p>
-
-<p>«Bien entendu, il ne fit pas noir: il fit bleu,&mdash;bleu
-clair: une nuit grecque, c'est lumineux... Ah!
-non! elle ne ressemblait guère aux nuits d'ici, cette
-nuit dont je vous parle!&mdash;Regardez, regardez l'eau
-verte et noire, au pied du Raz!&mdash;Là-bas, l'eau était
-couleur de ciel et le ciel couleur de lait... J'ai vu,
-moi! j'ai vu ... et maintenant...</p>
-
-<p>«Après le dîner,&mdash;nous avions dîné tous trois
-ensemble, mais à la muette ... la statue, nul doute,
-nous avait jeté un sort de silence,&mdash;je songeai tout
-à coup que la lune allait être pleine, et que, depuis
-notre arrivée dans Athènes, il était convenu que
-nous verrions un clair de lune sur l'Acropole. Il faut
-une autorisation spéciale, signée de je ne sais qui.
-Mais les hôtels en ont toujours un stock, de ces
-autorisations spéciales, à la disposition des touristes.
-Je me levai de table pour aller en acheter
-une au bureau. Claude et Hartus restèrent.</p>
-
-<p>«Quand je revins, ils étaient encore assis. Il me
-sembla que leurs chaises n'étaient plus exactement
-à la même place. Je n'y pris pas garde. Pourquoi y
-aurais-je pris garde?</p>
-
-<p>Nous partîmes tous les trois.</p>
-
-<p>«La lune était déjà haute, et claire ... claire..
-Les vieux marbres, plus blancs qu'aux rayons du
-soleil, étincelaient, avec des halos lumineux à tous
-leurs angles... Le théâtre de Dyonisios, au passage,
-nous arrêta... Les stalles antiques, rangées
-autour de l'hémicycle dévasté, semblaient attendre
-les spectateurs de l'Orestie ou du Prométhée... Une
-représentation spectrale commençait peut-être...
-Peut-être les fantômes, acteurs du temps d'Eschyle,
-redisaient-ils aux spectateurs, revenus pour une
-soirée du profond Hadès, que la chaleur du jour est
-douce, et qu'Achille mort ne vaut pas un bouvier
-vivant...</p>
-
-<p>«Un moment nous entrâmes. Claude s'assit dans
-l'une des stalles. Puis Hartus s'assit près d'elle.
-Moi, je demeurai debout. Au-dessus de nous, la
-masse gigantesque de l'Acropole surplombait. En
-levant la tête, j'apercevais, couronnant la falaise,
-la colonnade du Parthénon. C'est à cet instant que
-je songeai combien il serait facile, à quelqu'un
-qui, d'en haut, se pencherait un peu, de nous
-guetter, et de surprendre chacun de nos gestes,
-à travers cette nuit plus transparente que ne sont
-nos jours de Bretagne.&mdash;Regardez, regardez l'eau
-toute noire au pied du Raz!&mdash;Oui, je songeai
-ce serait très facile... J'y songeai, sans arrière-pensée...
-Pourquoi aurais-je eu une arrière-pensée?...</p>
-
-<p>«Tout de même, quand je voulus repartir, et
-marcher vers l'escalier romain, et monter vers les
-temples, Claude dit qu'elle était lasse. Et Hartus
-aussi dit qu'il était las. Ils ne quittèrent point les
-stalles de marbre frais et prétendirent m'y attendre,
-et se reposer. Moi, je continuai, seul.</p>
-
-<p>«Au bas de l'escalier romain, le gardien m'ouvrit
-la grille; et il monta derrière moi, pesamment.
-C'était un pauvre hère, barbe grise, échine courbe.
-Pris de pitié, je mis une drachme dans son bonnet.
-Il crut que je voulais être seul, pour voler comme
-d'usage quelque débris de chapiteau ou de corniche.
-Il me salua humblement, sa bouche édentée
-s'efforçant à grimacer un sourire complice; et il
-redescendit.</p>
-
-<p>«Les Propylées, pareilles à des vierges couleur
-de lune, groupées au seuil du sombre sanctuaire,
-m'accueillirent... Mais, nocturnes, elles semblaient
-tristes. Et leur marbre neigeux pleurait autour de
-moi des larmes invisibles...</p>
-
-<p>«J'allais ... la Victoire Sans Ailes ... l'Erechteion
-plus vieux qu'Homère ... le Parthénon, dieu...</p>
-
-<p>«Et puis le musée,&mdash;le petit musée qui est au
-levant de tous les temples...</p>
-
-<p>«J'entrai dans le musée. J'entrai dans la salle.</p>
-
-<p>&mdash;D'honneur! je ne songeais à rien, à rien du tout ...
-j'avais oublié...</p>
-
-<p>«Mais les statues, tout de suite, me regardèrent.
-Je vis leurs yeux, luisants comme phosphore.
-La plus grande statue ricana. J'entendis le
-ricanement, dans le gosier d'argile creuse. Et je
-vis, parce qu'un rayon de lune entrait derrière
-moi, et jouait sur la poitrine aux seins menus, je
-vis la poitrine gonfler le corsage, régulièrement.
-Cette fois, à cause de la nuit, je ne haussai pas
-les épaules. La main droite, aux doigts délicats
-et fardés, portait toujours le tesbi d'Hartus ... entre
-les doigts, des grains de nacre luisaient, étrangement...</p>
-
-<p>«Je ne bougeai plus. La peur, lentement, avait
-pénétré mes veines. Il me sembla que les grains du
-tesbi tintaient par intervalles les uns contre les
-autres,&mdash;tintaient comme si la statue, contente du
-don, propice au donateur, eut joué à refermer sa
-main sur la nacre polie et fraîche...</p>
-
-<p>«Alors un grand froid parcourut mon dos. Et,
-dans le laps d'une très courte fraction de seconde,
-une certitude atroce s'enfonça dans mon cerveau:
-la certitude que l'Astarté avait entendu, approuvé,
-exaucé la prière d'Hartus, la certitude qu'Hartus,
-dès cet instant même,&mdash;puisque tintaient les grains
-de nacre de l'offrande,&mdash;obtenait ce qu'il avait
-demandé, l'obtenait facilement, et malgré lui, peut-être:
-l'amour de tous les êtres qu'effleurait son
-désir...</p>
-
-<p>«Ha!... regardez! regardez les phares qui s'allument
-le long de la côte, sur le Sein, sur la chaussée,
-sur Ar-Men!... Et regardez! regardez, au pied
-du Raz, la brume qui se lève! la brume, qui tout à
-l'heure étouffera les phares... Ha!... il y aura des
-naufrages, dans cette brume, cette nuit!... Nuit
-noire, noire, noire...</p>
-
-<p>«Et nuit claire, claire, claire! sur l'Acropole...
-Près de la colonnade, au bord de la falaise, je me
-penchais, je me penchais... Au-dessous de moi,
-dans le trou sombre de la plaine nocturne, le
-théâtre de Dyonisios luisait comme un demi-disque
-d'albâtre... Et je voyais...</p>
-
-<p>«Je voyais, sur leurs deux stalles, Claude et
-Hartus assis l'une près de l'autre» Et je voyais leurs
-mains mêlées, et je voyais leurs bouches jointes.
-Et c'était comme un aimant terrible qui attirait mes
-yeux, qui attirait ma tête, mes épaules, tout mon
-corps ... par-dessus le garde fou, vers la plaine nocturne
-au bas de la falaise, vers l'abîme sombre ...
-irrésistiblement...</p>
-
-<p>«Ça vous étonne, hein? que je ne sois pas
-tombé?... Moi aussi.&mdash;Me voilà pourtant!...</p>
-
-<p>«C'est que ... comme, déjà, je glissais ... je crus
-entendre ... j'entendis ... derrière moi ... un ricanement...
-Oui: le ricanement que vous pensez ... le
-ricanement de la statue... Alors, je fis demi-tour et
-je courus vers le musée ... parce que j'avais compris...</p>
-
-<p>«Le même rayon de lune caressait la poitrine aux
-seins menus, la poitrine soulevée par le souffle
-immortel... Dans la main tendue, les grains de
-nacre tintaient toujours...</p>
-
-<p>«Mais moi, du bout de ma canne, je frappai la
-main! j'arrachai l'offrande maléfique! Et, de ma
-poche, je tirai un autre tesbi,&mdash;d'ivoire, celui-là:
-un tesbi à moi, un tesbi que j'avais acheté, moi, au
-Tcharchi de Stamboul.&mdash;Et je le jetai dans la main
-vide,&mdash;sans une parole: parce que, sur mon honneur!
-je voulus prier l'Astarté, mais je ne pus pas:
-ma gorge était sèche, sèche...</p>
-
-<p>«C'est tout.&mdash;Allez-vous-en!</p>
-
-<p>«Quoi?... Vous voulez savoir encore?... savoir
-quoi?&mdash;C'est tout!&mdash;Au bas de l'escalier romain,&mdash;naturellement,&mdash;je
-trouvai Claude, seule, qui
-venait à ma rencontre... Elle était très pâle et elle
-avait peur, parce que Hartus,&mdash;naturellement,&mdash;avait
-pris froid, ou fièvre, dans le théâtre de Dyonisios,
-et s'y était évanoui... Il fallut envoyer chercher
-les gens de l'hôtel, avec une civière... Et
-quand il revint à lui, tard, très tard, il ne voulut
-pas demeurer une seule heure de plus dans Athènes,&mdash;naturellement,&mdash;et
-il partit... Après tout, il
-n'est peut-être pas encore mort, aujourd'hui... Qui
-sait!...</p>
-
-<p>«Le tesbi de nacre?&mdash;Oh! le tesbi de nacre,
-lui, est mort! Il est là ... là dans l'eau noire ... au
-pied du Raz ... sous le gluant linceul d'algues... Et
-les cadavres verts font tinter ses grains, durant les
-nuits de nouvelle lune... J'entends le tintement,
-moi ... oui!... moi, le ravageur de la baie ... le ravageur
-des Trépassés...»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="SERVICE_COMMANDE" id="SERVICE_COMMANDE">SERVICE COMMANDÉ</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_TOURELLE" id="LA_TOURELLE">LA TOURELLE</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>pour madame Yvonne Vernon.</i></p>
-
-<p class="p2">Fargue, l'enseigne de vaisseau canonnier, chef de
-la grosse tourelle <i>AV</i>,&mdash;avant, s'accroche des deux
-mains aux tire-veilles flottantes et grimpe à l'échelle
-d'acier. Le nez sous la trappe close, il se cramponne
-d'un poing, heurte de l'autre; et la trappe s'ouvre,
-avec un grand fracas de ferraille.</p>
-
-<p>Une voix, au-dessus, crie:</p>
-
-<p>&mdash;Fixe!</p>
-
-<p>Fargue enjambe les trois derniers échelons, fait
-un rétablissement sur les poignets et prend pied sur
-le parquet de fer. Le couvercle de la trappe retombe.
-Aux flancs des pièces, les servants sont alignés,
-corrects: talons joints, main droite au bonnet, main
-gauche dans le rang.</p>
-
-<p>&mdash;Repos!&mdash;commande Fargue.</p>
-
-<p>Et, se faufilant entre les deux canons, il se juche
-sur la sellette de commandement, pour donner un
-coup d'œil au dehors.&mdash;Par les trous du casque
-blindé, rien d'anormal n'apparaît. A perte de vue
-la mer grise déferle, en longues crêtes d'écume,
-parallèles. Et les cuirassés gris, en ligne de file, se
-traînent sur cette mer déferlante, dans le sillage les
-uns des autres.&mdash;Fargue fait demi-tour et redescend
-sur le parquet, histoire de passer un bout
-d'inspection, avant l'exercice.</p>
-
-<p>Le second maître, cordial, sourit à l'officier.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Gourvès!... Quoi à signaler, aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout, cap'taine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez balancé le pointage latéral?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cap'taine.</p>
-
-<p>&mdash;Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait
-juste la longueur que vous m'avez montrée la dernière
-fois.</p>
-
-<p>&mdash;Bon.</p>
-
-<p>Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y
-adosse...</p>
-
-<p class="p2">Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue:
-combat simulé contre l'escadre légère, figurant une
-armée navale ennemie... Nul doute: avec un thème
-aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues,
-on va manger de toutes les sauces, et savoir
-ce que c'est que «faire des ronds dans l'eau!»
-Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue,
-adossé, contemple sa tourelle.</p>
-
-<p>... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est
-beau!&mdash;Figurez-vous une chambre ovale, longue
-de sept mètres, large de six, très basse de plafond,
-et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux,
-qui s'alignent côte à côte, deux canons dont
-les volées géantes saillent par l'embrasure double
-à dix mètres au dehors, et dont les culasses pivotant
-suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir
-tellement qu'on ne devinerait d'abord pas où vont
-bien pouvoir se caser les hommes, les treize hommes
-nécessaires au fonctionnement... Ils se casent tout
-de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose
-à l'encombrement indescriptible du lieu.&mdash;Car les
-canons, ce n'est rien! il y a les affûts, les châssis,
-les berceaux; les monte-charges, les parcs, les
-pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes,
-les chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons,
-les injecteurs; le tuyautage d'eau, le tuyautage
-d'air, le réseau électrique ... il y a l'inextricable
-fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y a
-le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent
-méthodiquement, méticuleusement les
-treize hommes, autres rouages, plus parfaits, non
-moins disciplinés!&mdash;C'est beau.&mdash;Le plafond nu
-repose pas sur la muraille directement: une rangée
-de supports d'acier les sépare, telle une colonnade
-circulaire, haute de quelques centimètres, dont les
-intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une
-circonférence de meurtrières horizontales, par où
-pénètre, avec la brise du large, un peu de chaude
-clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière
-froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit
-assez bien.&mdash;C'est beau.&mdash;Par cette espèce de
-corniche ajourée, les treize hommes peuvent aussi,
-entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au
-dehors, et, de temps en temps, se rendre compte
-des choses qui adviennent...</p>
-
-<p>Ils sont treize: le second maître, surveillant du
-matériel,&mdash;le cerveau;&mdash;les deux quartiers-maîtres,
-chefs de pièce,&mdash;les nerfs moteurs;&mdash;les
-deux pointeurs brevetés,&mdash;les yeux;&mdash;les
-deux pointeurs suppléants,&mdash;d'autres yeux de
-rechange;&mdash;les deux chargeurs, les deux pourvoyeurs,&mdash;les
-muscles;&mdash;l'armurier,&mdash;l'organe
-réparateur;&mdash;l'officier, enfin,&mdash;l'âme.&mdash;Ils sont
-treize; ils ne font qu'un: un être, qui vit de leurs
-treize vies: la tourelle, la tourelle avant, la tourelle
-double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable
-du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur
-des batailles à venir...</p>
-
-<p class="p2">Ça commence.&mdash;Au dehors, roulement de tambour,
-suivi d'un double coup de baguette: «Armez
-les pièces!»&mdash;Fargue-se redresse, commande:
-«A vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette
-de commandement. Par les trous du casque
-blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée de
-crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses
-émergent de l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs
-qui figurent l'ennemi. Fargue tourne la tête,
-constate l'immobilité des servants, debout, chacun
-où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres
-qu'il faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!»
-Après quoi lui-même, les yeux au tableau transmetteur,
-attend que la passerelle lui ait dicté à son
-tour la volonté suprême du grand chef, du commandant,
-lui-même à son poste, là-haut dans le
-blockhaus...</p>
-
-<p>Cependant les culasses battent, les planchettes
-tombent, les monte-charges grondent parmi le cliquetis
-des chaînes-galles. Bien entendu, on ne
-charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais
-tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai
-obus et de vraies gargousses qu'on lancerait à toute
-volée dans l'âme ouverte et huileuse. Gourvès, le
-second maître, a tiré sa montre et compte les secondes...
-La première pièce «charge» bien: son quartier-maître,
-Le Kellec, est un «bon homme», d'attaque,
-et sûr... Vingt-trois secondes! ça y est! le
-temps du record! pas un cinquième de plus!... La
-deuxième pièce est en retard: Fontan ne vaut pas
-Le Kellec... Gourvès hausse les épaules, dédaigneux:
-Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce
-que ça peut jamais valoir un Breton? un Bretonned
-de Morlaix? un Le Kellec, «pays» de Gourvès?&mdash;Gourvès
-en voudrait plutôt mal de mort à Fontan,
-le jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!&mdash;Tout
-de même, trop est trop: trente-quatre secondes, ça
-exige «un coup de gueule»:</p>
-
-<p>&mdash;Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les
-gars dorment, et toi avec?</p>
-
-<p>Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un
-claquement de langue irrité accueille le reproche.
-Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le chargeur, qui
-«rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol!
-Pas mauvais canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc
-qu'à fermer l'oreille.&mdash;Si on entendait, n'est-ce
-pas? faudrait punir! et à quoi bon?&mdash;Gourvès
-n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus...</p>
-
-<p class="p2">C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages
-de la tourelle; des hommes comme vous et moi;
-et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils sont
-rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races,
-leurs instincts, leurs éducations, leurs habitudes,
-leurs chairs, leurs cerveaux divers, font d'eux des
-êtres aussi différents, sans nul doute, que vous et
-moi.&mdash;Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service,
-croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la
-parole?... Et Brénéol, le chargeur, taciturne et
-revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche, petit
-garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant,
-anarchiste, et qui enveloppe son manuel du marin
-canonnier dans le dernier numéro du <i>Libertaire</i>,
-pour lire les deux proses ensemble, aux heures de
-théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre
-lorsqu'il a mis un pied à terre, et qui passe sa vie
-dans les mauvais lieux; et Brazière, l'armurier,
-bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile
-et de rouille ses mains blanches plutôt que d'être
-pion dans un collège; et Lohéac d'Elfe, le pointeur
-de droite, qui fut riche et qui est noble, et qui s'est
-engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous
-qu'ils se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont
-pas trois idées en commun?&mdash;Non, fatalement!&mdash;On
-«navigue à la part»; et chacun poursuit silencieusement
-son rêve à soi, dans son coin, loin des
-gêneurs. Ce n'est qu'ici, derrière cette cuirasse,
-sous ce plafond bas, sur ce parquet sonore, que la
-souveraine discipline réunit tous ces êtres étrangers,
-et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe
-ensemble, jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant:
-la tourelle...</p>
-
-<p>Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:&mdash;Qu'est-ce
-qu'elle vaut vraiment, cette
-discipline indispensable? jusqu'à quel point courbe-t-elle
-ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle,
-les fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point
-peut-on compter sur ce métal humain?&mdash;On ne
-le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à
-braver, suprême pierre de touche...</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Garde à vous!</p>
-
-<p>Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les
-aiguilles indicatrices ont tourné. Fargue commande:</p>
-
-<p>&mdash;Quatre-vingts degrés! à droite, troisième
-vitesse!... Distance: huit mille six! Correction:
-trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier
-croiseur à partir de la gauche!... Attention!...</p>
-
-<p>Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple
-et prompte. Par les trous du casque, Fargue aperçoit
-l'horizon qui défile. Voici les croiseurs, qui
-glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord,
-petites ombres chinoises, floues.&mdash;Les servants,
-haussés sur leurs pointes, regardent aussi, et apprécient.&mdash;L'armée
-s'est déployée en ligne de file,
-parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les
-cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres
-d'intervalle, gouvernent droit sur la poupe de
-leurs matelots d'avant. Et cela fait une double perspective
-de longues coques glissantes et de mâtures
-sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent
-à la brise..</p>
-
-<p>&mdash;Feu à volonté!... Commencez le feu!...</p>
-
-<p>Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à
-blanc tirés par l'amiral, en manière de signal avertisseur.
-Les croiseurs, là-bas, savent qu'on vient
-d'ouvrir le feu contre eux...</p>
-
-<p>&mdash;Huit mille mètres!... Sept mille six!... Sept
-mille quatre!</p>
-
-<p>Les servants, alertes, tournent les volants de
-pointage.&mdash;Ah! l'ennemi se rapproche? Probable
-que le «vieux» oblique sur l'escadre légère, sournoisement,
-sans avoir l'air... Alors, gare aux croiseurs,
-s'ils ne se méfient pas. Ils sont trop faibles
-pour «étaler» un combat à courte portée.&mdash;Le
-Kellec, d'un regard glissé par les meurtrières
-de la corniche, mesure l'éloignement. Brazière,
-les poings sur les hanches, calcule le cosinus
-de l'angle de rapprochement. Tiphaigne ricane
-en sourdine, en songeant au désarmement universel.
-Penven rêve de femmes et de fil en quatre.
-Lohéac d'Elfe, comme toujours indifférent à tout,
-vérifie sa ligne de mire...</p>
-
-<p>La sonnerie tinte encore. Fargue commande de
-nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;Même but! zéro degré!... à gauche, troisième
-vitesse!... Distance: sept mille huit!... huit mille
-deux!... huit mille quatre!... correction: six
-gauche!... Continuez le feu!...</p>
-
-<p>Moins bêtes qu'ils n'en avaient l'air, les croiseurs!
-Ils viennent de se dérober d'un coup, en «arrivant»
-tous à la fois sur leur droite,&mdash;du bord opposé
-aux cuirassés.&mdash;Et maintenant, les cuirassés n'ont
-qu'une chose à faire, s'ils veulent ne pas rompre le
-combat: «arriver», eux aussi, tous à la fois, sur
-leur droite, et appuyer la chasse. Mais vivement!
-ou il sera trop tard...</p>
-
-<p>Fargue, toujours juché sur sa sellette, et la tête
-dans le casque blindé, regarde par les trous de
-visière:&mdash;Allons! ce n'est pas par trop mal!...
-l'évolution de l'armée s'est correctement opérée.&mdash;Au
-grand mât de l'amiral, le pavillon «régulateur»,
-à peine hissé «à bloc», redescend, «halé
-bas»: chaque navire est à son poste; la ligne de
-file est devenue ligne de front: c'est-à-dire que les
-cuirassés s'avancent maintenant côte à côte; et
-courent, le cap sur l'ennemi, chacun s'efforçant de
-ne pas dépasser ses matelots et de n'être pas dépassé
-par eux... Guère facile à résoudre, le problème!...
-Tenez, voici déjà du flottement: à bâbord,
-l'<i>Auerstaedt</i> a perdu près d'une longueur; à tribord,
-l'<i>Eckmühl</i> en a gagné une et demie. Fargue, méprisant,
-crache par le trou milieu du casque:&mdash;Alors,
-quoi? il n'y a qu'ici, sur le <i>Fontenoy</i>, qu'on
-est fichu de garder, cinq minutes de suite, la vitesse
-signalée? On dort donc, dans les autres machines?..
-Ah! ces mécaniciens!... quelle plaie!&mdash;Fargue
-recrache. El, derrière lui, Gourvès, le second
-maître, et Le Kellec, et Fontan, et d'autres sourient
-de dédain, à l'imitation du chef: une jolie ligne de
-front, oui!...</p>
-
-<p>Tout de même, on n'est pas là pour s'amuser. La
-manœuvre des pièces s'est ralentie. Fargue se retourne,
-brusque:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? Gourvès? c'est pour aujourd'hui ou
-pour demain, ce chargement?</p>
-
-<p>Le rappel à l'ordre rejaillit instantanément de
-proche en proche: de Gourvès à Fontan, de Fontan
-à Brénéol, de Brénéol à Martin. Derechef, un ressort
-de la machine, grippé, grince: quelqu'un murmure,
-une fois de plus. Et Fargue, une fois de plus,
-s'interroge, anxieux... Que vaut ceci: la tourelle?
-jusqu'à quel point est-ce solide? jusqu'à quel point
-peut-on y compter?...</p>
-
-<p>&mdash;Attention!... même but!... quatre-vingt-dix
-degrés!... à droite, troisième vitesse!... Hein?</p>
-
-<p>Dans la bouche de l'officier, le commandement,
-soudain, s'étrangle...</p>
-
-<p class="p2">Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord,
-ont tout à coup repris la ligne de file, pour doubler
-ou envelopper la tête de l'armée; et les cuirassés,
-pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer
-aussi, parallèlement.</p>
-
-<p>D'où le changement de pointage ordonné d'avance,
-chaque bâtiment devant «arriver» de
-quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,&mdash;faire «par
-le flanc,» si vous préférez.&mdash;Seulement, quelque
-chose s'est passé,&mdash;quelque chose: une avarie de
-barre, ou de gouvernail, ou de drosse; on ne sait
-pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le
-<i>Fontenoy</i>, au lieu d'arriver, en même temps que
-ses matelots, n'arrive pas,&mdash;continue sa route en
-droite ligne;&mdash;en droite ligne,&mdash;cependant que
-l'<i>Eckmühl</i>, à tribord, arrive,&mdash;et tombe perpendiculairement
-sur le <i>Fontenoy</i>:&mdash;Abordage!&mdash;Abordage
-inévitable!&mdash;Abordage: c'est-à-dire&mdash;l'éperon
-de l'<i>Eckmühl</i> dans le flanc du <i>Fontenoy</i>,&mdash;et
-le <i>Fontenoy</i>, tout de suite, en vingt secondes,
-chaviré, quille en l'air, et coulé bas;&mdash;comme chavira
-jadis et coula le cuirassé anglais <i>Victoria</i>,
-ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé
-anglais <i>Camperdown</i>.&mdash;Bref: la mort.&mdash;La mort
-foudroyante, qui se précipite.&mdash;Et rien à faire, rien
-à tenter.</p>
-
-<p>Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la
-tête, et jette dans sa tourelle un suprême et tragique
-regard:&mdash;Ceux-ci, près de mourir, comment mourront-ils?...</p>
-
-<p>Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les
-yeux fixes des douze hommes qu'il commande,&mdash;des
-douze hommes qui ont vu comme lui, qui savent
-comme lui, qui attendent comme lui la mort; des
-douze hommes tout de même immobiles, muets, disciplinés.&mdash;Oh!
-la fière, la sublime machine! Au
-cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:&mdash;La
-mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est
-prête!&mdash;D'un geste d'épopée, l'enseigne arrache
-sa casquette et la jette à terre, pour saluer d'avance
-les treize cadavres héroïques qui, tout à
-l'heure, dormiront ici, chacun à son poste. Et,
-ardemment, Fargue renfonce sa tête dans le casque
-blindé, refait face à la mort, immobile comme les
-autres, muet, discipliné...</p>
-
-<p class="p2">La mort vient: l'<i>Eckmühl</i> se précipite avec une
-vitesse de locomotive. La masse colossale grandit,
-grandit, grandit... L'étrave, tranchante comme un
-glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et
-s'allonge vers le flanc du <i>Fontenoy</i>... Combien de
-secondes encore? trente? quinze? dix?... Le gaillard
-de l'<i>Eckmühl</i>, couvert d'hommes accourus, qui
-gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue,
-les yeux hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux
-barres de misaine, la flamme quadrillée bleu et
-blanc,&mdash;signe que l'<i>Eckmühl</i> «bat en arrière» de
-toute la puissance de ses trois machines: vingt
-mille chevaux-vapeur, qui luttent désespérément
-pour atténuer le choc terrible.&mdash;Fargue ne sent
-pas non plus le parquet qui vibre: le <i>Fontenoy</i>
-«bat en avant» à toute vitesse, tente désespérément
-de passer, d'éviter l'éperon mortel.&mdash;Six
-hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent
-sous les eaux, pour le salut commun.</p>
-
-<p>Si on passait, pourtant!... Toute la coque du
-<i>Fontenoy</i> frémit, maintenant. Le <i>Fontenoy</i> ne veut
-pas mourir. Il a pris son élan, il se rue au travers
-des lames... Et l'<i>Eckmühl</i>, retenu à triple bride par
-ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on
-passait!...</p>
-
-<p>On passe...</p>
-
-<p>Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de
-marge, entre la proue de l'<i>Eckmühl</i> et la poupe du
-<i>Fontenoy</i>... Mais, six mètres ou six milles, qu'importe!
-On passe!...</p>
-
-<p>On a passé.</p>
-
-<p>Aux tempes de Fargue, trois gouttes de sueur.
-Tout le sang de ses joues a disparu. Mourir n'était
-rien. Mais ressusciter...</p>
-
-<p>Fargue baisse la tête et regarde ses hommes. Nul
-n'a bougé. Nul ne souffle mot.</p>
-
-<p>Alors, les yeux sur le tableau transmetteur,
-Fargue recommence:</p>
-
-<p>&mdash;A droite, troisième vitesse!... Distance: huit
-mille quatre!... correction: seize millièmes... Feu
-à volonté...</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a id="DIX_SECONDES"></a>DIX SECONDES</h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>au lieutenant de vaisseau Diaz de Soria.</i></p>
-
-<p class="p2">A la porte de la cabane, trois coups de crosse
-sonnèrent. Et la sentinelle&mdash;un tirailleur à chéchia&mdash;souleva
-le loquet, pour hurler, dans l'obscurité
-somnolente de la chambre entr'ouverte:</p>
-
-<p>&mdash;Yeutenant! Y en a l'heure piquée! Toi venir à
-la plage!</p>
-
-<p>Et, du fond de la moustiquaire soigneusement
-épinglée, un grognement et un juron marquèrent le
-réveil du lieutenant.</p>
-
-<p class="p2">Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au
-directeur des mouvements du port de Safi&mdash;Maroc,&mdash;sauta
-du lit de sieste, enfila un pantalon de
-toile, un veston galonné, une paire de souliers blanchis
-à la craie, assura son casque, empocha son
-revolver, et s'en fut, comme on l'en priait, à la
-plage. L'heure était piquée,&mdash;trois heures;&mdash;le
-premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes
-reprenaient la tâche quotidienne du déchargement
-des barcasses. En rade, trois vapeurs tanguaient
-en tirant sur leurs chaînes. Et les barcasses
-poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron,
-s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les
-susdits vapeurs et la côte,&mdash;sous l'œil indifférent
-d'Olivier de Serres, grand maître, pour l'instant,
-des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements
-et déchargements du port de Safi.</p>
-
-<p>Alentour, les deux falaises, qui mordent comme
-deux mâchoires fauves la rade bleue, hérissaient
-leurs dentelures bizarres sur le ciel étincelant. La
-ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait
-ses terrasses arabes. La plage, au pied des
-bastions et des tours, s'étalait comme un tapis
-d'or pur et descendait jusque sous l'écume des
-vagues.</p>
-
-<p>Le port&mdash;une simple crique, étroite, abritée d'un
-épi de roches en forme de jetée&mdash;accueillait sans
-obstacle les longues lames régulières de la houle
-qui bat éternellement la côte marocaine. Et les barcasses
-dansaient le long du quai, parmi les cris des
-débardeurs. Une cohue déguenillée s'agitait autour
-des sacs et des caisses mis à terre, et c'était comme
-un moutonnement de djellabahs grises, de burnous
-bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près
-blancs. Une clameur ininterrompue&mdash;une clameur
-musulmane, aiguë, gutturale, exaspérée&mdash;montait
-de cette foule, en même temps qu'un nuage épais
-de poussière et de sable. Et, debout sur un tas de
-prélarts et de câbles amoncelés, Olivier de Serres
-toussait et frottait ses paupières, les yeux et la
-gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant.</p>
-
-<p class="p2">Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de
-violence, et des hurlements de fureur ou de douleur
-en jaillirent. Serres, étonné, dégringola de son socle
-de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal
-promptes à faire place au maître, se fraya un passage
-jusqu'au centre du tumulte.</p>
-
-<p>Et il vit:&mdash;</p>
-
-<p>Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures,
-débarquées l'instant d'avant, avaient paru suspectes
-aux agents de la douane marocaine. L'un deux exigeait
-qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen,
-un négociant notable, aux yeux couleur de
-faïence, écarquillés derrière un gros binocle d'or,
-protestait et menaçait, brandissant des papiers qu'il
-prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la
-péroraison d'un discours véhément</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je suis <i>sid</i> Hermann Schlaster, du consulat
-impérial de Sa Majesté le sultan d'Allemagne, aimé
-d'Allah, protecteur de la Foi. Vous, vous êtes un
-chien, fils de chien. Et votre main maudite se desséchera
-avant de toucher à cette marchandise, qui
-est mienne.</p>
-
-<p>C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse.
-L'agent de la douane, inquiet, hésitait...</p>
-
-<p>Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque
-rouerie, de violer la loi en pays marocain. <i>Sid</i> Hermann
-Schlaster ne l'ignorait point.</p>
-
-<p>Mais, cette fois, par grand hasard, <i>sid</i> Hermann
-Schlaster avait compté sans son hôte. A l'instant
-même que l'incident semblait clos, Olivier de Serres,
-la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois pas
-et fit face à l'Allemand:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur,&mdash;lui dit-il en français, très poliment,&mdash;vous
-ne devez pas, quoique personnage
-diplomatique, vous opposer à l'exécution des lois
-de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici
-pour les faire respecter, et j'en tiens la consigne de
-mon gouvernement, d'accord avec le gouvernement
-du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent
-contre votre colère injuste. Et vos caisses seront
-ouvertes.</p>
-
-<p>Apoplectique, l'Allemand recula:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit-il, d'abord assez bas,&mdash;monsieur,
-prenez-y garde!...</p>
-
-<p>Il parlait en français aussi, presque sans accent;
-et sa voix tremblait d'une rage mal contenue. Serres,
-impassible, lui tourna le dos:</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez les caisses!</p>
-
-<p>Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour
-exécuter l'ordre. Il tenait un ciseau à froid et un
-marteau. Il frappa dans l'interstice de deux des
-planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus
-leste qu'on n'eût imaginé d'après son ventre assez
-large, bondit sur la caisse attaquée et poussa un
-long cri:</p>
-
-<p>&mdash;O frères!...</p>
-
-<p>Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier
-de Serres, qui déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit
-demi-tour. Lui aussi parlait passablement l'arabe et
-le comprenait mieux encore. Et il savait à merveille
-qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque
-jamais de grouper autour de lui un auditoire d'avance
-convaincu.</p>
-
-<p>Or, l'Allemand s'époumonait,&mdash;dangereusement:</p>
-
-<p>&mdash;O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers
-du Nord pour vous opprimer tous! Voici le hideux
-drapeau tricolore qui s'abat sur le Moghreb comme
-un filet d'oiseleur sur un nid de faucons! Souffrirez-vous
-que des musulmans courbent l'échine sous le
-bâton des giaours?</p>
-
-<p>Le marteau du soldat frappait à coups réguliers
-sur les ais déjà disjoints.</p>
-
-<p>&mdash;O frères! regardez cette caisse que l'insolence
-du caïd chrétien veut éventrer. Certes, elle ne contient
-pas de farine, contrairement à ce qui est écrit
-sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des
-armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans!
-des fusils! de bons fusils d'Allemagne, que mon
-maître, le sultan Wilhelm, voulait vous envoyer
-secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce
-giaour, fils de chacal et de chienne...</p>
-
-<p>La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain.
-Sur la caisse déjà entr'ouverte, Olivier de Serres
-avait sauté à côté de <i>sid</i> Hermann Schlaster, et froidement,
-sans geste ni mot superflu, appuyait son
-revolver sur la poitrine de l'orateur:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit-il seulement, d'une voix très
-calme,&mdash;veuillez vous taire.</p>
-
-<p>Une demi-seconde, <i>sid</i> Hermann Schlaster, suffoqué,
-se tut, comme on l'en priait. Mais, la demi-seconde
-d'après, ayant retrouvé souffle et voix, il
-bondit, avec une nouvelle et violente clameur:</p>
-
-<p>&mdash;Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!...</p>
-
-<p>Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier
-germain. L'un pâle, mince, muet,
-seul.&mdash;L'autre énorme, écarlate, tonitruant,&mdash;avec,
-derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule
-déjà menaçante et grondante.&mdash;D'instant en instant
-elle devenait plus dense et plus farouche, cette
-foule.&mdash;Prompts et prudents, le soldat marocain
-et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant
-l'émeute et le massacre, et, sans vaine vergogne,
-abandonnant le chef...</p>
-
-<p>Maintenant l'Allemand, dont le premier geste
-avait été de battre en retraite, s'enhardissait,&mdash;mille
-contre un,&mdash;et criait de plus belle, à pleine
-gorge vers cette multitude sienne. Et le Français,&mdash;un
-contre mille,&mdash;hésitait ... ou semblait hésiter ...
-quoique, toujours, revolver au poing...</p>
-
-<p>Il parla pourtant à son tour, le Français. Il parla,
-de sa même voix calme et blanche. Et <i>sid</i> Hermann
-Schlaster ne put s'empêcher d'interrompre sa
-harangue incendiaire, pour écouter la brève menace
-de cet homme si mince, si pâle,&mdash;si seul!&mdash;qui,
-cependant, lui, ne reculait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je vous donne dix secondes pour vous
-taire. Si vous ne vous taisez pas,&mdash;à la dixième
-seconde je vous tue.</p>
-
-<p>Ainsi parla Olivier de Serres, revolver au poing.
-Et il commença de compter, sans hâte et sans hésitation:</p>
-
-<p>&mdash;Une ... deux ... trois ... quatre...</p>
-
-<p>Des joues du Teuton, rouges comme viande, le
-sang, d'un reflux, s'évada. Et <i>sid</i> Hermann Schlaster
-fut soudain blanc comme graisse. Il se raidit
-pourtant, et, face à la foule, vociféra:</p>
-
-<p>&mdash;Frères!... frères!... aide!... par Allah!...</p>
-
-<p>Mais la voix sèche et froide comptait toujours:</p>
-
-<p>&mdash;Cinq ... six ... sept...</p>
-
-<p>Et les «frères» arabes, irrésolus, balançaient...</p>
-
-<p>Alors <i>sid</i> Hermann Schlaster, désespérément, fit
-demi-tour:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur!&mdash;s'écria-t-il,&mdash;avez-vous oublié qui
-vous osez menacer? Je suis chancelier du consulat
-impérial!... diplomate!... diplomate allemand!...</p>
-
-<p>Impassible effroyablement, la voix dédaigna de
-répondre, et compta:</p>
-
-<p>&mdash;Huit...</p>
-
-<p>Et l'Allemand jeta autour de lui un regard d'épouvante.
-La foule, prête à s'élancer, ne s'élancerait
-tout de même pas,&mdash;sûrement pas!&mdash;avant deux
-secondes... Or, aux oreilles bourdonnantes de <i>sid</i>
-Hermann Schlaster, l'avant-dernière seconde tintait
-comme un glas:</p>
-
-<p>&mdash;Neuf...</p>
-
-<p>Alors les yeux couleur de faïence, anxieusement,
-sondèrent, fouillèrent les yeux couleur d'acier
-bruni.&mdash;Qu'y avait-il, au fond de ce métal trop
-dur, impénétrable?&mdash;La dixième seconde se traînait,
-longue comme un siècle... Les yeux couleur
-d'acier bruni ne cillaient ni ne clignaient. Et leur
-regard dans les yeux couleur de faïence se plantait,
-plus froid, plus aigu qu'une épée. Et les yeux
-couleur de faïence vacillèrent et tournoyèrent, glacés
-par l'invincible angoisse de la mort...</p>
-
-<p class="p2">Or, il y avait mille et dix mille pensées, au fond
-des yeux couleur d'acier, impénétrables. Mille et
-dix mille!&mdash;Mais c'étaient des pensées que seuls
-d'autres yeux d'acier auraient pu lire; d'autres yeux
-de la race des yeux qui jamais ne clignent ni ne
-cillent, et savent regarder d'un même regard la mort
-et la vie...</p>
-
-<p>Olivier de Serres, revolver au poing, près de tuer,
-était comme un mourant: car il n'importe guère,
-pour un homme brave, lorsque la mort va s'abattre,
-qu'elle tombe sur lui-même ou sur autrui. Olivier
-de Serres, près de tuer, près d'être tué ... qu'importe!...
-apercevait dans cette dixième seconde
-toutes les conséquences fatales de ce coup de feu
-qui allait partir...</p>
-
-<p>Vision d'indicible cauchemar...</p>
-
-<p>Plaines couvertes de soldats ... plaines couvertes
-de cadavres ... sang ... ruisseaux de sang ... fleuves
-de sang ... batailles gagnées ... batailles perdues ...
-blessure fraîche au flanc de la patrie, blessure d'où
-coule la vie ... d'où coulent un million de vies...</p>
-
-<p>Car la guerre est inévitable, pour venger la mort
-d'un agent diplomatique, tué de sang-froid,&mdash;même
-justement...</p>
-
-<p>La guerre,&mdash;inévitable...</p>
-
-<p>Et il faut tuer. Il faut tuer, même au risque de tuer
-la France, du même coup de revolver qui tuera
-l'ennemi français.</p>
-
-<p>Il faut tuer, parce que l'honneur est plus précieux
-que la vie.</p>
-
-<p>Olivier de Serres tuera...</p>
-
-<p>&mdash;Dix!...</p>
-
-<p>Le doigt touche la détente du revolver.</p>
-
-<p>Mais, avant que le coup ait éclaté, <i>sid</i> Hermann
-Schlaster, à deux genoux, a crié:</p>
-
-<p>&mdash;Grâce!</p>
-
-<p>Avec un immense éclat de rire, la foule, soudain
-pacifiée, méprise le vaincu, acclame le vainqueur.</p>
-
-<p><i>Sid</i> Hermann Schlaster, grelottant, est encore à
-genoux.</p>
-
-<p>Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, le regarde
-un instant. Puis, revolver en poche, et sans daigner
-ajouter un mot, il fait demi-tour, siffle du bout des
-lèvres, et s'éloigne...</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a name="FONTENOY" id="FONTENOY">FONTENOY</a></h3>
-
-
-<p class="quotr"><i>à mademoiselle Charlotte Salel.</i></p>
-
-<p class="p2">&mdash;Ceci, que je vais vous dire, je l'ai vu. Vu de
-mes yeux: ce qui s'appelle vu. Et, d'ailleurs, je ne
-manque pas de quelque imagination, et je mens
-tout aussi bien qu'un autre. Mais je vous fiche mon
-billet qu'il faudrait être un menteur imaginatif pour
-inventer le petit «fait divers» que je veux vous
-mettre à même d'apprécier.</p>
-
-<p>Je commence.&mdash;Le lundi 25 septembre de l'an
-de grâce 1911, comme la cloche du cuirassé amiral
-<i>Louis XIV</i> venait de piquer cinq heures du matin,
-une secousse assez rude, accompagnée d'une détonation
-forte quoique sourde, me jeta de ma couchette
-à plat pont, en manière d'avertissement. Je
-ne sais d'ailleurs guère pourquoi je prends les choses
-<i>ab ovo</i>. Pas un Français n'a encore oublié, je suppose,
-que, le 25 septembre 1911, le cuirassé de la
-République <i>Nation</i>, ayant à son bord des poudres B,
-brevetées (avec garantie du gouvernement) inexplosibles,
-explosa.</p>
-
-<p>«Vous n'avez pas oublié. J'abrège donc. J'étais,
-moi, officier de quart sur la <i>Nation</i>. Jeté à bas de
-ma couchette, comme je viens de vous le dire, et
-mes deux lampes électriques en miettes, je cherchais
-ma porte à tâtons, quand elle s'ouvrit avant
-que je l'eusse trouvée: mon ordonnance,&mdash;un de
-mes canonniers, un gars de Morlaix, qui s'appelle
-Jean Le Duc, dévoué à ses chefs comme nos hommes
-savent l'être,&mdash;jusqu'à la mort et un peu au delà,&mdash;Jean
-Le Duc, jeté à bas de son hamac comme moi
-de mon lit d'officier, avait eu pour première pensée
-de sauver coûte que coûte, non sa peau, mais la
-mienne, et s'était rué vers ma chambre, à travers
-l'obscurité tragique de la batterie plongée soudain
-dans une nuit mortelle, pour me crier à pleins poumons,
-sans souci de sauter soi-même: «Cap'taine!
-venez vite, aussi donc! le bateau saute!»</p>
-
-<p>«Seul, mon Dieu! je serais peut-être «venu
-vite»... Car il y a quelque chose d'assez épouvantable
-dans ce genre de réveil, trop analogue au
-réveil du condamné que la guillotine attend.&mdash;Rien
-de tel, pour vous secouer les nerfs et les moelles,
-comme l'immédiate appréhension du coup de foudre
-final, lequel, d'ici à deux, ou trois, ou quatre secondes ...
-ou plus tard ... beaucoup plus tard peut-être
-... ou un peu plus tôt ... vous aura broyé comme
-farine, et dispersera vos miettes sur douze ou quinze
-hectares à la ronde.&mdash;Oui ... je préfère ne pas me
-vanter ... il s'en est fallu d'assez peu que je ne prenne
-le pas de fuite pour arriver plus vite sur le spardeck,
-à l'air libre ... et ce, tel quel: en pyjama, tête
-nue, pieds nus... Mais le courage de mon canonnier
-me sauva la face: il ne fuyait pas, lui, Jean Le Duc!
-il m'attendait, fixe; il me salua, talons joints. Du
-coup, mon sang à moi remonta de mon cœur, à
-mes joues: puisqu'il avait eu, ce gars de vingt
-ans, simple matelot, la fière bravoure de courir
-d'abord à mon secours, coûte que coûte, je pouvais
-bien, moi, son officier, endosser d'abord les quatre
-frusques et les trois galons d'or suffisants pour ramener,
-partout où je passerais, l'ordre avec le sang-froid,
-rétablir la discipline, chasser la panique. Je
-m'habillai donc. Puis, pour monter, je me contraignis
-d'aller au pas, sans hâte, et de gravir les
-échelles des panneaux marche à marche. Si bien
-que j'enjambai le dernier surbeau pour le moins
-trente secondes après mon réveil... Hein? trente
-secondes, vous dites que ce n'est guère?... Possible.
-Mais ces trente secondes-là me firent l'effet
-d'être trente années!...</p>
-
-<p>«Sur le spardeck, on jouissait d'un assez beau
-spectacle.&mdash;L'avant de la <i>Nation</i>, de l'étrave à la
-troisième cheminée, disparaissait derrière la plus
-massive, la plus opaque fumée que j'eusse jamais
-vue. C'était comme un pilier prodigieux, noir de
-charbon, jaune de mélinite, rouge de fulmicoton; et
-ce pilier montait jusqu'aux nuages, comme s'il eût
-soutenu toute leur architecture de cauchemar. Au
-milieu, deux colonnes de feu se détachaient, tellement
-flamboyantes que le pilier de fumée dont elles
-étaient enveloppées n'arrivait pas à diminuer leur
-éclat. Et elles aussi montaient jusqu'aux nuages,
-ou, du moins, on ne voyait pas jusqu'où elles montaient.
-Le ciel, bas et lourd, avait troqué sa couleur
-grise de tantôt pour une teinte pourpre, éblouissante,
-qui s'étalait du zénith à l'horizon. Et la mer,
-pourpre aussi, reflétait cet embrasement, en sorte
-que notre malheureuse <i>Nation</i> avait l'air d'être au
-centre d'un incendie fabuleux, d'un incendie de
-tout le ciel et de toute la mer. Il faisait encore nuit.
-Mais on voyait tout de même terriblement clair,
-d'un bout de la rade à l'autre bout.</p>
-
-<p>«Je débouchai du panneau milieu, entre la troisième
-cheminée et la quatrième, et j'aperçus d'abord
-Brême, le capitaine de vaisseau commandant, debout,
-bras croisés, face au feu. Il se taisait. Par le
-fait, il n'y avait pas grand'chose à dire, et rien à
-faire du tout ... sauf, à la rigueur, évacuer le navire,
-et l'abandonner... Mais&mdash;évacuer un navire?&mdash;quel
-est le jean-foutre qui oserait seulement y penser?&mdash;Est-ce
-qu'à Waterloo, Cambronne évacua le dernier
-carré?&mdash;Brême, debout, bras croisés, face au
-feu, n'avait certes pas l'intention d'être plus lâche
-que Cambronne. Je regardais depuis trois secondes,
-quand un nègre, ou peu s'en fallait, calciné des
-pieds aux cheveux, déboucha d'un autre panneau,
-sur l'avant du mien, et vint à Brême. C'était Latour,
-le mécanicien à deux galons, qui fut tué cinq minutes
-plus tard,&mdash;avec Brême d'ailleurs.&mdash;Latour dit ...
-(j'entends encore sa voix dans trois de mes rêves
-sur quatre: une voix rauque, hachée, atroce, une
-voix qui toussait au lieu de parler, à cause de la
-fumée empoisonnée qui avait empli les poumons
-déjà morts...) Latour, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Commandant, pas mèche d'arriver aux noyages
-des soutes avant: trop de fumée. Tout brûle, même
-les parquets de fer.</p>
-
-<p>«Brême haussa les épaules et répondit d'un seul
-mot, le mot que vous pensez. Sur quoi, se retournant,
-il me vit. Tout de suite il répéta le mot, avec
-une rage soudaine:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous?&mdash;me cria-t-il&mdash;et vous? Bougre de
-nom de Dieu de .....! Qu'est-ce que vous foutez là, à
-me regarder comme une brute? Allez voir si les
-soutes arrière sont noyées! sacré foutre de...</p>
-
-<p>«Il termina par quelques paroles plus vertes. Et
-comme ces paroles très vertes furent les dernières
-qu'il ait prononcées, mieux vaut ne les pas répéter.
-Moi, je répondis, discipliné:</p>
-
-<p>&mdash;Bien, commandant.</p>
-
-<p>«Et je redescendis par où j'étais monté. Latour
-lui-même redescendait déjà par où je l'avais vu
-monter, lui, tout à l'heure. <i>Sic nobis, nec vobis:</i> je
-suis remonté sur le spardeck encore une fois, comme
-vous allez voir. Latour, jamais.</p>
-
-<p>«En bas, dans l'entrepont cuirassé, il faisait naturellement
-plus noir que jamais. Mais j'eus la bonne
-idée de compter le nombre de cloisons étanches
-contre lesquelles je me cognais en marchant du
-panneau milieu vers l'arrière du navire: en sorte
-que je pus reconnaître les compartiments que je
-traversais, au fur et à mesure, et vérifier à tâtons
-la position des clés de noyage.&mdash;Partout, les
-vannes étaient ouvertes. Les factionnaires avaient
-fait leur devoir, tous.&mdash;J'arrivai au compartiment
-de la barre, lequel touche à l'étambot. Je n'avais
-plus qu'à remonter pour rendre compte. L'incendie
-ne se propageait pas encore au delà du panneau
-milieu. Nulle part je n'avais même eu trop chaud.
-Par exemple, j'avais senti, de minute en minute,
-les vibrations profondes de toute la coque, déchirée
-coup sur coup par les explosions partielles, qui
-allaient leur train. Mais rien de pire, pour l'instant.</p>
-
-<p>«Je remontai donc.&mdash;Vous imaginez sans peine
-avec quel soulagement je me retrouvai à l'air libre,
-avec quelle stupeur aussi: j'avais bien cru n'y
-jamais revenir. Sur le spardeck, je cherchai Brême.</p>
-
-<p>Je ne le trouvai pas. Par parenthèse, je ne l'ai plus
-trouvé désormais nulle part. Je fis quelques pas,
-cherchant au hasard...</p>
-
-<p>«Et c'est alors que je vis la Chose ... la Chose que
-je n'oublierai jamais, dussé-je vivre dix mille ans...</p>
-
-<p>«Je vis... d'abord, deux officiers d'un des cuirassés
-voisins, qui venaient de monter à notre bord ...
-deux officiers du <i>Bonaparte</i>, je l'ai su plus tard:
-Charnave, le médecin de première classe ... qui
-venait au secours de nos blessés ... et Bogalde, l'enseigne
-... qui venait, lui, se faire tuer avec nous,
-sans plus ... nous aider à mourir proprement, élégamment .....
-comme il faut..... Ils étaient tous deux
-corrects: redingote agrafée, ceinturon, jugulaire;
-et Bogalde boutonnait ses gants. Ils avaient l'air de
-venir en visite officielle.&mdash;Mon Dieu! il s'agissait
-bien d'une visite ... à recevoir... La mode n'est plus
-de passer le pantalon à bande d'or et l'habit brodé
-«du même» pour faire naufrage. Mais Bogalde et
-Charnave n'en avaient pas moins raison, et je les
-approuvai de ne pas avoir voulu accueillir sans
-un peu de cérémonie cette grande inconnue près
-d'entrer chez nous: la Mort.&mdash;Sur quoi ils me
-découvrirent, Charnave et Bogalde; et ils me saluèrent.
-Le médecin me demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Dois-je descendre au poste des blessés, capitaine?</p>
-
-<p>«En même temps que l'enseigne me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, je viens me mettre à votre disposition
-pour n'importe quoi!...</p>
-
-<p>«Puis tous deux attendirent ma réponse, sans
-hâte.</p>
-
-<p>«Alors, moi, devenu commandant par intérim,
-puisque Brême, plus que probablement, était mort,
-je répondis, calme comme eux, par contagion:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, vous voudrez bien présenter mes
-devoirs au commandant du <i>Bonaparte</i>, et le remercier
-cordialement. Mais nous n'avons pas de
-blessés ... qu'on ait pu réunir au poste. Et, pour ce
-qu'il reste à faire à bord de la <i>Nation</i>, nous sommes,
-à mon avis, déjà trop nombreux. Retournez donc à
-votre bord ... tout de suite, je vous en supplie!...
-Encore merci!... et adieu!</p>
-
-<p>«Ils saluèrent, firent demi-tour, comme devant,
-tout de suite, pour obéir comme il sied, «sans discussion
-ni murmure,»&mdash;et se retirèrent, sans hâte
-toujours, et plus tranquillement, si possible, qu'ils
-n'étaient venus. A ce moment, le spardeck entier
-trembla,&mdash;de toutes ses virures qui ondulaient, de
-tous ses couples qui cédaient, de tous ses boulons,
-de tous ses rivets qui sautaient:&mdash;la toute-puissante
-poussée des gaz, irrésistiblement, arrachait
-les ponts des murailles.&mdash;C'était le commencement
-de la fin, le prélude de l'explosion suprême.</p>
-
-<p>«Charnave et Bogalde, cependant, arrivaient à
-la coupée; et, au bas de cette coupée, leur canot
-les attendait. Je les regardais, près de passer ce
-seuil, qui était pour eux, exactement, le seuil de la
-vie. Or, là, Bogalde, l'enseigne,&mdash;deux galons,&mdash;arrivé
-le premier, s'effaça et attendit.</p>
-
-<p>&mdash;Docteur,&mdash;fit-il,&mdash;après vous!...</p>
-
-<p>«Le médecin,&mdash;trois galons,&mdash;n'en voulut poliment
-rien faire.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher! passez donc, je vous en prie! pas
-de cérémonies entre camarades, voyons!...</p>
-
-<p>«Mais l'enseigne, reculant d'un bon pas:</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple! il ne manquerait plus que cela!..
-Moi? passer devant mon supérieur?...</p>
-
-<p>«Charnave, alors, salua, la main droite à la
-visière, et passa.</p>
-
-<p>«Bogalde, la main droite à la visière, rendit le
-salut. Et il allait passer à son tour,&mdash;quand l'explosion
-suprême broya le spardeck. J'eus le temps
-d'entrevoir, dans l'éclair immense, la tête de l'enseigne,
-et la casquette à deux galons, avec sa
-visière, et la main droite,&mdash;arrachées,&mdash;s'envoler
-ensemble vers moi, comme un triple projectile... Et
-puis...</p>
-
-<p>«Et puis ... quand je revins à moi ... deux heures
-plus tard ... dans un lit d'hôpital ... vivant, Dieu sait
-comment et pourquoi!... les infirmiers, paraît-il,
-m'entendirent tout d'abord crier à tue-tête:</p>
-
-<p><i>&mdash;Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais
-les premiers: tirez vous-mêmes!</i></p>
-
-<p>«Et ils crurent que j'avais le délire.</p>
-
-<p>«M'est avis que je ne l'avais pas. Je pensais, assez
-raisonnablement, au contraire ... et c'était la première
-pensée qu'ébauchait mon cerveau, revenant
-de la mort à la vie... Je pensais que, depuis Fontenoy,
-les Français de la race de Bogalde n'ont peut-être
-pas trop dégénéré...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="COMMENT_ILS_MEURENT" id="COMMENT_ILS_MEURENT">COMMENT ILS MEURENT</a></h2>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3>COMMENT ILS MEURENT</h3>
-
-<div class="bbox">
-<p>
-<span style="margin-left: 2em;"><i>à la mémoire</i></span><br />
-<span style="margin-left: 4em;"><i>du vice-amiral Germinet</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>qui tenta de refaire</i><br /></span>
-<span style="margin-left: 3em;"><i>une escadre française.</i></span><br />
-</p>
-</div>
-
-
-<p class="p2">Je voudrais qu'on sût comment ils meurent, nos
-officiers, les lieutenants, les enseignes, les subalternes,
-les plus petits ... ceux qui n'ont encore qu'un
-galon, deux au plus, sur la manche, ceux qui sortaient
-hier de l'École, avant-hier du lycée...</p>
-
-<p>Alors ... ça ne vous ennuiera pas trop de lire jusqu'au
-bout?... j'essaierai d'être très court ... et puis,
-vous pourrez raconter vous-même l'histoire, après
-avoir lu; et vous n'aurez pas besoin de citer l'auteur:
-car l'histoire est vraie; autant dire par conséquent
-qu'il n'y en a pas, d'auteur...</p>
-
-<p class="p2">Elle commença, l'histoire en question, à bord du
-cuirassé de la République le <i>Wagram</i> ... vous
-savez? le <i>Wagram</i>?... sur lequel l'amiral Cheftel
-a arboré son pavillon, le 15 mai dernier?... Vous
-savez. Bon!&mdash;Le jour que l'histoire arriva, la
-quatrième escadre de ligne faisait son école à feu
-du premier semestre. On tirait par division, trois
-cuirassés à la fois, sur grands buts accouplés deux
-par deux, à dix mille mètres. Le <i>Wagram</i>,&mdash;pavillon
-du contre-amiral commandant en sous-ordre la
-deuxième division,&mdash;était amateloté avec ses deux
-frères de chantier, le <i>Hohenlinden</i> et l'<i>Auerstaedt</i>.
-Moi, j'étais embarqué sur un croiseur de la troisième
-escadre légère,&mdash;la <i>Convention</i>.&mdash;Mais, à
-titre d'officier canonnier, on m'avait accordé la
-faveur de prendre passage à bord de l'un quelconque
-des cuirassés de ligne,&mdash;en l'espèce, à bord du
-<i>Wagram</i>,&mdash;pour assister aux écoles à feu. Il y a
-toujours à apprendre dans une école à feu, même
-pour qui en a vu, comme moi, pas mal de douzaines.</p>
-
-<p>J'abrège. La première passe était faite. Les trois cuirassés
-avaient tiré par tribord sans incident. Ils évoluaient
-pour reprendre poste sur l'alignement de tir, et
-tirer par bâbord. Nous, les officiers passagers, nous
-étions libres de nous installer partout où nous voulions,
-à condition, bien entendu, de ne gêner personne.</p>
-
-<p>Je m'étais juché dans une glène de filin, tout
-contre la tourelle Six,&mdash;une tourelle latérale de
-240 millimètres, qui n'avait pas encore exécuté ses
-salves, puisqu'elle était bâbordaise. Quand les clairons
-sonnèrent: «Armez bâbord!» je vis donc
-l'armement, en réserve jusqu'alors, grimper par
-l'échelle d'accès. Et je reconnus l'enseigne chef de
-tourelle: Jean Scherrer; je me souvins de son nom.&mdash;Un
-gosse: vingt-deux ans, ou vingt-quatre; à
-le voir, on eût dit quinze. Blond, rose, joufflu; et
-juste autant de poil au menton qu'au genou. Tout à
-fait l'air de ces jolis petits garçons qui font du tennis
-à Puteaux. Je l'avais rencontré cinq ou six
-fois dans les cabarets toulonnais, à la Pintade et
-ailleurs. Et je l'avais remarqué, parce qu'il promenait
-toujours la même amie, ce qui n'est guère de
-mode chez les enseignes, lesquels poussent rarement
-la fidélité jusqu'à la monotonie... L'amie de
-Jean Scherrer était une très gentille enfant, d'ailleurs,
-et faite exprès pour lui: elle avait tellement
-l'air d'avoir douze ans que lui, près d'elle, faisait
-presque l'effet d'un homme. Et rien n'était plus drôle
-que leur couple, qu'il était vraiment impossible de
-prendre au sérieux.</p>
-
-<p>Donc, je vis Jean Scherrer, qui allait grimper à
-son échelle, pêle-mêle avec ses matelots. Et je
-l'arrêtai au vol, le temps d'une poignée de mains:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous mon petit?... Vous êtes donc embarqué
-ici?... savais pas... Vous allez bien?...</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, capitaine!... et vous?... Alors, vous
-êtes venu voir péter les canons?... Ça va être épatant,
-vous savez!... J'ai une tourelle qui marche! ce
-qui s'appelle marcher!... Vous avez votre montre à
-secondes? Chronométrez donc «notre temps»,
-entre le premier coup et le sixième!</p>
-
-<p>Il me secoua la main, et d'un bond d'écureuil,
-disparut dans le trou noir de la porte, tout de suite
-refermée sur lui. Moi, je me remis à promener mes
-jumelles sur la ligne de l'horizon, pour chercher les
-buts, que je ne voyais plus à cause de la fumée.
-J'étais content; je souriais. Ça m'avait fait plaisir de
-voir ce gosse emballé comme il était, enthousiaste,
-et si fier de son tir, si orgueilleux de ses canons, si
-amoureux de sa tourelle. Il me vint même à l'esprit
-que la petite amie aurait eu de quoi être jalouse,
-si elle avait entendu...</p>
-
-<p class="p2">Alors la passe bâbord commença.&mdash;Ça ne traîne
-guère, une passe d'école à feu.&mdash;L'amiral avait
-mis son pavillon rouge à bloc, les deux matelots
-l'imitèrent. Il tira le premier coup. L'effroyable tonnerre
-des trente grosses pièces de la division, la
-seconde d'après, m'abrutit.</p>
-
-<p>J'avais vu au-dessus de moi les deux longues
-flammes éblouissantes des 240 du gosse. Comme il
-me l'avait demandé, je comptai les secondes du
-«temps». J'en comptai dix-neuf,&mdash;ce qui est un
-beau, un très beau résultat ... comme les Allemands
-eux-mêmes, n'en obtiennent pas tous les jours. Il
-avait le droit de lever haut la tête, le gosse Jean
-Scherrer. Dix-neuf secondes pour charger et tirer
-un coup de 240, cela s'appelle bien servir la France!
-Sur quoi, les deux longues flammes ayant derechef
-jailli des volées, je recommençai de compter. Mais,
-comme je comptais six, je perçus dans la tourelle,
-malgré le tonnerre ininterrompu des détonations,
-l'atroce <i>fchûûûu...</i> d'une gargousse qui fuse. Et
-instantanément, avant même que ce <i>fchûûûu...</i>
-mortel eût cessé, je compris que la poudre avait
-une fois de plus fait des siennes: qu'une charge
-s'était enflammée toute seule ... et que les matelots,
-et que l'officier,&mdash;enfermés dans cette boite hermétique,
-où trente kilogrammes de poudre flambaient...
-Ha!... horreur!...</p>
-
-<p>Les pavillons de tir étaient déjà tombés à mi-drisse.
-Le feu avait cessé. Sur la mer, où traînaient
-encore les longues fumées jaunes et grises,&mdash;poudre
-et charbon,&mdash;les trois cuirassés continuaient
-de flotter bien paisiblement. On aurait dit
-qu'il n'y avait rien de changé depuis tout à l'heure.</p>
-
-<p>Enfin, par la porte de la tourelle, je vis descendre
-le premier homme. Il était tout noir,&mdash;à cause du
-feu qui avait grillé sa chair ... et tout rouge,&mdash;à
-cause de son sang, qui ruisselait... Derrière les
-autres... Non, je n'essaierai pas de vous les décrire.
-Ce n'est pas la peine. Si vous les aviez vus,&mdash;vous
-ne pourriez plus jamais ... jamais!... débarrasser
-vos rétines de cette vision épouvantable.&mdash;Et si
-vous les aviez entendus hurler ... hurler tous ... d'un
-même hurlement inarticulé ... qui essayait d'être un
-cri ... qui essayait d'être un appel, une prière ...
-ha!... ah!&mdash;ils voulaient boire: c'est cela qu'ils
-essayaient de demander ... mais ils ne pouvaient
-pas: parce que ça leur faisait trop mal, de remuer
-la langue et les lèvres, pour former les sons!... si
-vous aviez entendu cette plainte,&mdash;vous l'entendriez
-toujours ... toute votre vie ... dans tous les
-bruits et dans tous les silences ... et même dans vos
-sommeils, que cette plainte inouïe changerait en
-effarants cauchemars...</p>
-
-<p>Jean Scherrer, lui, sortit le dernier,&mdash;comme
-cela se doit.&mdash;Lui ne criait pas. Il était le plus
-gravement blessé;&mdash;mortellement, cela va sans
-dire!&mdash;mais il marchait tout de même droit et
-raide. Ses vêtements, sa peau, ses os,&mdash;ce n'était
-plus qu'une même chose&mdash;carbonisée.&mdash;Il avait
-l'air d'un cadavre mort depuis longtemps déjà.&mdash;Il
-vint à moi. Avant d'arriver ... je le laissai venir sans
-bouger moi-même: j'étais paralysé&mdash;de terreur ...
-il jeta vers ses hommes un regard, et commanda:</p>
-
-<p>&mdash;Silence!</p>
-
-<p>Tous se turent. A leur chef,&mdash;à ce chef-là!&mdash;ils
-obéissaient encore.&mdash;Je me rappelle: j'eus soif
-et faim de me mettre à genoux, devant ceux-ci et
-celui-là...</p>
-
-<p>A deux pas de moi, Jean Scherrer s'arrêta, me
-regarda.&mdash;Je ne sais pas par quel miracle il y
-voyait encore: ses yeux seuls n'étaient pas devenus
-charbon...</p>
-
-<p>Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis mort. Peu importe. Mais&mdash;écoutez,
-capitaine!&mdash;je vous donne ma parole d'honneur
-que pas une imprudence n'a été commise par mes
-hommes. Ce n'est pas de leur faute, à eux. Non!</p>
-
-<p>D'un coup de tête, il me montra ses hommes,
-silencieux à présent. Je vis qu'en les regardant il
-aurait pleuré s'il avait pu.</p>
-
-<p>Il dit encore:.</p>
-
-<p>&mdash;Les pauvres gosses!</p>
-
-<p>Et, alors, il songea à soi:&mdash;Il me demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine ... vous la connaissez?... Nini?... Voulez-vous
-me la faire venir à l'hôpital?&mdash;Parce que
-je ne crèverai pas avant demain soir: quand on n'y
-reste pas sur le coup, ça dure au moins trente-six
-heures... Je sais ce que c'est: j'en ai déjà vu ...
-d'autres ... avant moi...</p>
-
-<p>Puis, plus bas, il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Cristi, ce que ça brûle!...</p>
-
-<p>Il trébucha ... et j'avançai un bras pour le recevoir...</p>
-
-<p>Mais, d'une secousse, il se redressa encore. Et il
-commanda, bref, aux autres mourants:</p>
-
-<p>&mdash;Allons! nous autres, à l'infirmerie!... Par file
-à gauche!</p>
-
-<p>Et lui même s'y rendit,&mdash;marchant seul,&mdash;pendant
-qu'on transportait à bras ses matelots.</p>
-
-<p class="p2">Comme il avait prévu, Jean Scherrer vécut tout
-le jour, toute la nuit, et une partie du lendemain.
-Dès midi, j'avais couru à l'hôpital.</p>
-
-<p>J'amenai «Nini» bien entendu. Ah! ça n'était plus
-une très belle fille!&mdash;Un pauvre minois de quatre
-sous, dévasté par les sanglots...</p>
-
-<p>J'ai vu bien des femmes pleurer... Car, chez nous,
-les hommes meurent souvent jeunes... Mais cette
-Nini-là, tout de même, me fit plus de pitié qu'aucune
-autre.&mdash;Vous comprenez: elle était trop petite,
-trop bébé... Le chagrin s'attaquant à ça ... c'était
-injuste! c'était lâche.&mdash;Et, néanmoins, sitôt la
-porte de l'hôpital franchie, la pauvre gosse eut le courage
-de renfoncer toutes ses larmes, et de sourire:
-«pour ne pas l'effrayer,» m'expliqua-t-elle.</p>
-
-<p>Lui, qui ne pouvait même plus l'embrasser,&mdash;car la
-toile des pansements l'enveloppait des orteils
-aux cheveux ... il ne parlait que par un trou ménagé
-dans les bandages;&mdash;lui, qui se sentait déjà à six
-pieds sous terre, affirma presque en riant que c'était
-l'affaire de six semaines. Il plaisanta même, disant
-que, par exemple, il serait marqué de grandes cicatrices,
-et qu'il n'était pas sûr qu'elle l'aimât tout de
-même, quand il serait guéri...</p>
-
-<p>Et je vous jure que ça donnait envie de sauter
-par la fenêtre! ces deux enfants amoureux, qui se
-mentaient héroïquement l'un à l'autre, pour s'épargner,
-l'un à l'autre, une larme...</p>
-
-<p>Quand elle fut partie, quelqu'un encore arriva:
-Cheftel, l'amiral, qui apportait la croix, accordée
-télégraphiquement par le ministre.</p>
-
-<p>Il était durement ému, Cheftel. Je vois encore le
-tremblement nerveux de sa moustache blanche. Il
-ouvrit la petite boite de maroquin, sans rien dire, et
-il épingla le ruban rouge sur les bandages blancs de
-la poitrine.</p>
-
-<p>Mais alors, Jean Scherrer:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, amiral!... mais ... ce n'est guère la peine
-pour moi... Donnez donc plutôt ça à mon quartier,
-maître, qui a des chances de survivre ... il sera
-bien content... Moi ... à quoi bon? Même pour les
-honneurs funèbres, c'est une croix perdue ... puisqu'on
-nous fera forcément des funérailles à peu près
-nationales... Merci néanmoins de tout mon cœur,
-amiral ... et à vous aussi, capitaine ... à vous surtout!...
-Adieu, messieurs.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, il était mort.</p>
-
-
-<p class="quotr"><i>Écrit en mer, entre Trébizonde<br />
-et Mogador de 1323 à 1332.</i></p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Dix-sept histoires de marins, by Claude Farrère
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX-SEPT HISTOIRES DE MARINS ***
-
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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-facility: www.gutenberg.org
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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